Eléments pour une analyse de la section « A même rive » du recueil Les Planches Courbes d’Yves Bonnefoy (p.

49-53)

La symbolique du fleuve ou de la mer (sous-jacente dans le titre de la section) et de la barque (dans celui du recueil) sont une constante dans l’œuvre de Bonnefoy et doivent donc être appréhendées avec précaution par la richesse de leurs emplois. S’il semble bien y avoir, dans les trois poèmes de cette section, une dimension de « frontière », et ce dès l’apparition du mot rive, il ne faudrait pas systématiquement limiter l’image de l’eau au sens classique de frontière entre le monde des vivants et celui des morts – « Styx » ou océan1. Nous ne ferons pas ici une étude de type commentaire composé, mais donnerons un certain nombre d’éléments pouvant vous aider dans votre analyse personnelle du texte. On procédera donc à des remarques sur les trois poèmes dans une approche linéaire.

Premier poème.

Parfois prend le miroir Entre ciel et chambre Dans ses mains le minime Soleil terrestre Strophe 1 >> La syntaxe semble difficile. Le quatrain se clarifie quand on considère que « le minime soleil terrestre » est le sujet postposé de la phrase. Il est alors l’acteur d’un rapprochement entre ciel (idéal) et réalité individuelle (chambre) via le miroir. « le minime soleil terrestre » peut signifier a priori le soleil de cette rive, et non celui rêvé, idéalisé qui gouverne l’au-delà de la rive et auquel on n’a pas accès. En ce sens il peut se rapprocher à certains égards du soleil méditerranéen auquel se raccroche Albert Camus et les personnages de ses œuvres (L’Etranger). Mais cette expression, lorsqu’on lit la suite de la section (si on considère celle-ci comme un triptyque poétique uni), pourrait tout autant évoquer l’enfant comme figure de lumière pour les humains et comme être pour qui ciel et chambre ne se contredise pas.

Et des choses, des noms C’est comme si Les voies, les espérances se rejoignent A même rive. Strophe 2 >> De ce rapprochement émerge une espérance d’un autre rapprochement : celui entre les choses et les noms dont le divorce a été entamé par la découverte saussurienne de l’arbitraire du signe. Rapprochement non dans l’autre monde, mais « à même rive ».

Aussi pertinente que puisse s’avérer cette lecture, elle n’en est qu’une parmi d’autres : on retrouve souvent, dans diverses œuvres de Bonnefoy antérieures aux Planches Courbes, le voyage de la barque sur l’eau comme image d’une évolution intérieure à la vie. Le nautonier peut aussi revêtir chez Bonnefoy l’image du « passeur ».

1

On se prend à rêver Que les mots ne sont pas A l’aval de ce fleuve, fleuve de paix, Trop pour le monde. Strophe 3 >> Par conséquent « On se prend à rêver » que l’arbitraire du signe peut-être dépassé « à l’aval de ce fleuve ». Le « fleuve de paix » désigne sans doute la mort et « Trop pour le monde » >> il s’agit sans doute ici de l’évocation d’une espérance qui ne serait pas trop grande pour être possible, ou comme dit l’expression française « trop beau pour être vrai ». Or, tout un travail poétique de Bonnefoy s’effectue dans Les Planches Courbes pour tenter de rapprocher ces Beauté et Vérité, perçues comme antagoniques.

Et que parler n’est pas Trancher l’artère De l’agneau qui, confiant, Suit la parole. Strophe 4 >> A mettre en parallèle avec le vers que je vous avais cité (mais c’est bientôt mourir que de n’être que parole). « Parler » ne doit pas être une fausse espérance qui n’amènerait que la mort. L’image utilisée ici est celle, biblique ou liturgique, de la parole divine suivie par le croyant (associé à l’image de l’agneau), mais elle est détournée de son sens en connotant également l’idée de sacrifice animal, de libation (« trancher l’artère ») Le berger, qu’est la parole, ne doit pas être celui qui donne la mort spirituelle à l’agneau qui désigne l’homme ou plus précisément l’enfant dans ce poème.

Deuxième poème.

Rêver : que la beauté Soit vérité, la même Evidence, un enfant Qui avance, étonné, sous une treille. Strophe 1 >> L’évocation d’un rêve que se fasse une équivalence entre beauté et vérité introduit immédiatement un lien avec le poème précédent – comme un prolongement de phrase ou de pensée. On notera que cette idée d’équivalence entre beauté et vérité, même rêvée est radicalement opposée à l’esprit des poèmes de Du mouvement et de l’immobilité de Douve (1953) et d’Hier Régant Désert (1958) ou c’est une guerre poétique contre la Beauté qui est déclarée au nom de la recherche de la vérité de parole. Ce changement de tonalité dans un recueil postérieur de près de cinquante ans est très important dans l’appréhension de l’œuvre de Bonnefoy dans sa continuité. Ce qui est étonnant c’est que l’on retrouve ici une inflexion proche de l’image de l’enfant dans le Nouveau Testament. L’enfant apparaît dans ce poème, ainsi que c’est le cas dans les Evangiles, comme le lien entre vérité et beauté (qu’on pense au fait que l’entrée dans le royaume de Dieu nécessite d’être semblable à un enfant).

Il se dresse et, heureux, De tant de lumière, Tend sa main pour saisir La grappe rouge. Strophe 2 >> Cette strophe est beaucoup plus picturale et il y a de fortes chances qu’on en trouve l’influence dans certains tableaux commentés par Bonnefoy comme critique d’art. Lumière et grappe rouge apparaissent comme des symboles de densité d’existence chez le poète. On se reportera notamment aux poèmes des Raisins de Zeuxis (La Vie Errante, 1993). La légende concernant une toile du peintre grec Zeuxis (dont on ne possède plus de toile mais dont les œuvres sont très commentées dans les écrits antiques) hante ce court recueil, et trouve peutêtre un nouvel écho dans ce poème. La légende évoque un tableau L’Enfant aux raisins dont la grappe était si bien peinte que les oiseaux, s’y trompaient et la prenaient pour une grappe réelle. Zeuxis se serait plaint de n’avoir pas aussi bien peint l’enfant que la grappe. On retrouve dans cette strophe l’association de l’enfant à la grappe, tous deux liés à une idée de vie réelle, de présence au monde.

Troisième poème.

Et plus tard on l’entend Seul dans sa voix Comme s’il allait nu Sur une plage

Strophe 1 >> « On l’entend » Il n’est dans un premier temps pas clair de qui il est question. « Seul dans sa voix » > cette expression explicite sans doute les vers précédents – le poète dans son chant. La troisième personne annonçant une mise à distance. La solitude de la voix peut évoquer l’échec du rêve. Cependant : l’aspect positif de la nudité est avéré chez Bonnefoy par son lien à l’ « âpre vérité » (expression rimbaldienne qu’il a fait sienne). Il n’est pas clair si la plage est vide mais personne d’autre n’est évoqué (auquel cas elle est un symbole accentuant l’idée de solitude nue). Et tenait un miroir Où tout du ciel Trouerait, à grands rayons, recolorerait Tout de la terre. Strophe 2 >> « Et tenait un miroir » > une ambigüité émerge sur le « il » en question. Peut-être renvoie-t-il au « minime soleil terrestre » du premier poème, à l’enfant, qui peut être un souvenir vécu par le poète. L’effet de loupe chauffante du miroir a double sens : Il « trouerait » (négatif ?) et « recolorerait » (sens a priori positif) la terre. On notera la spécificité du temps employé dans la deuxième partie de la strophe: le conditionnel peut tout à fait en français avoir la fonction de décrire la perception enfantine d’un jeu. Son emploi à la suite de l’imparfait « tenait », par son manque de logique laisse supposer cette interprétation : nous pénétrons dans la parole pensée par l’enfant dans son jeu. L’idée de lumière traditionnellement associée à l’explication, la compréhension soudaine des choses. Peut-être cette loupe-miroir permet-elle au ciel de « clarifier », de « faire comprendre

la terre. Mais une telle interprétation reste hasardeuse vis-à-vis des choix philosophiques fréquemment exprimés à travers l’œuvre de Bonnefoy. Il s’arrête pourtant Ici ou là, Son pied pousse, distrait, L’eau dans le sable. Strophe 3 >> La troisième strophe met définitivement en lumière l’identité du personnage traversant cette troisième partie du triptyque poétique : il s’agit de l’enfant du poème II qui est sans doute le poète/enfant. On sort ici du domaine métaphorique pour évoquer les actions spontané d’un enfant sur la plage. On notera pour finir que les éléments plage / eau / sable signifient ici autant la plage réelle que la rive symbolique du monde vivant.

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