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ROISSY ET L’AFRIQUE

L’Afrique si proc et pourtan
Par Brice Boussari, professeur certifié d’histoire-géographie
L’Afrique n’est séparée de l’Europe que par quatorze kilomètres au détroit de Gibraltar. Les relations entre ces continents sont multiséculaires, même si elles ne se sont intensifiées qu’au XIXe siècle. Cependant, la connaissance de l’Afrique et de son histoire a encore quelques progrès à faire en France. C’est cette lacune que cet article se propose modestement de combler. Deux découvertes, faites par des Français, sont venus conforter cette thèse de l’origine africaine de l’espèce humaine : Lucy, découverte par la mission Yves Coppens en Éthiopie en 1974, appartenait à la grande famille des Australopithèques. Elle vivait il y a environ 3,2 millions d’années, et était à la fois arboricole et bipède ; son cerveau n’était guère plus gros que celui d’un chimpanzé actuel. Quant à Toumaï, découvert au Tchad par l’équipe de Michel Brunet le 19 juillet 2001, il est considéré comme l'une des toutes premières espèces de la lignée humaine puisqu’il vivait il y a environ 7 millions d’années. L’espèce humaine a ensuite migré pour s’installer sur les autres continents. Les spécialistes s’accordent à penser que l’Homme a quitté l’Afrique pour le ProcheOrient, l’Asie et l’Europe entre 2 et 1,8 millions d’années. Il s’est adapté au milieu ambiant et a acquis des caractères secondaires tels que la pigmentation de la peau, la forme des yeux ou celle du nez. pays. C’est une terre de contrastes frappants aux reliefs multiples, à la faune et à la flore des plus diverses. Plantes, animaux et populations sont soumis à des conditions de vie rudes en raison de l’irrégularité et de la rareté des précipitations. Cependant, le Sahara n’a pas toujours été ce désert que nous connaissons actuellement. Certes, la contrée n’a jamais été un pays verdoyant, mais il fut un temps où elle offrait des conditions de vie favorables. Du 6e au 3e millénaire av. J.C., une période humide a permis l’agriculture et l’élevage dans de multiples régions sahariennes. Au début du Néolithique, la faune saharienne comportait hippopotames, buffles, autruches, girafes et autres animaux sauvages de grande taille. (2) À l’âge de la pierre polie, le Sahara était vraisemblablement la zone du monde la plus peuplée, comme en témoignent les très nombreuses images rupestres qu’on y trouve. Ces œuvres d’art, gravures ou peintures, appartiennent à des époques différentes. Elles représentent des animaux et des personnages, parfois isolés, parfois groupés en scènes complexes. Elles s’échelonnent sur sept à huit millénaires et font revivre, sur les parois des abris, des scènes de chasse, de cueillette, de gardiennage de troupeaux, et même des scènes d’amour. On a aussi longtemps cru que le Sahara, en raison de son immensité désertique, avait constitué de tous temps une barrière naturelle entre l’Afrique Blanche et l’Afrique Noire. En fait, il n’en fut rien. Le Sahara, depuis la plus haute Antiquité, était traversé de routes parcourues par des chars de guerre tirés par des chevaux comme ceux des Garamantes, ou par les caravanes de dromadaires des Touareg. Un commerce intense a relié les deux rives du désert. Il concernait essentiellement l’or, les esclaves, le sel, et le cuivre. De ce commerce transsaharien, il subsiste encore celui du sel exploité dans les salines de Bilma et revendu à Agadez, Tahoua et Zinder au Niger.

Le berceau de l’Humanité
On a l’habitude de dire que l’Afrique est « le berceau de l’Humanité ». Cette expression signifie que les premiers êtres humains ont vécu en Afrique, il y a plusieurs millions d’années. La vallée de l’Omo, en Éthiopie, et la vallée du Rift, entre le Kenya et la Tanzanie, sont les deux endroits où les restes les plus nombreux ont été découverts par les paléontologues. Cette idée de l’origine africaine de l’espèce humaine, formulée dès 1871 par Charles Darwin qui a élaboré la théorie de l’évolution, a eu du mal à s’imposer en Occident. Comment imaginer en effet que l’homme européen, qui alors dominait le monde, puisse être originaire de ce continent sous-développé et tenu pour « sauvage » ? Cependant, cette idée ne fait plus actuellement l’ombre d’un doute dans les milieux scientifiques. L’être humain est bel et bien apparu en Afrique entre 9,5 et 7 millions d’années avant nous. (1)

En Egypte, des pharaons noirs
La civilisation égyptienne antique est l’une des plus fascinantes de l’humanité. Au cours de sa longue histoire, l’Égypte a alterné les périodes de puissance et les moments de faiblesse. Durant ces époques les moins fastes, elle fut souvent envahie et occupée par ses voisins. Parmi ces envahisseurs, il faut citer les peuples du Soudan, les Kouchites. Aux alentours de 720 ou 730 av. J.-C., un Soudanais du nom de Peye ou Piankhy, qui gouvernait le pays de Kouch situé entre les Ière et VIème Cataractes, s’empara du trône d’Égypte. Il fonda une nouvelle dynastie, la XXVe dynastie, dite aussi dynastie soudanaise. Son fils Bakenranef (ou Bocchoris) lui succéda et tenta de donner à

Quand le Sahara n’était pas encore un désert
Région désertique la plus vaste
du monde, le Sahara s’étend de l’Atlantique à la mer Rouge, de l’Atlas et du plateau libyen au Sahel. Il couvre près de 10 millions de km2 et s’étend sur 11

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che nt si méconnue
l'Égypte une législation nouvelle. Cette dynastie régna soixante ans sur le trône des pharaons jusqu’à la conquête de l’Égypte par les Assyriens d’Assourbanipal en 663 av. J.-C. Cette invasion assyrienne mettait ainsi fin à la seule dynastie égyptienne authentiquement noire. (3) des mines d’or du Galam, du Bambouk et du Bouré situées au Sud de l’empire. (4) Une autre particularité de l’Empire du Ghana était le mode succession au trône. La transmission du pouvoir se faisait de manière matrilinéaire. À la mort de l’empereur, le pouvoir passait, non pas à son fils, mais à son neveu, c’est-à-dire au fils de sa sœur. Cela pour s’assurer, nous dit Al Bakri, que le successeur soit toujours de sang royal, car si l’on est toujours sûr d’être le frère de sa sœur, on n’est pas toujours sûr d’être le père de son fils. (5) Cet empire, dont la richesse suscitait la convoitise, succomba sous les coups des Berbères Almoravides en 1076. Les survivants du Ghana émigrèrent vers l’Est et allèrent grossir les rangs d’un nouvel État qui émergeait : le Mali. L’Empire du Mali fut créé par Soundjata Kéita. La légende de Soundjata Kéita est l’une des plus belles légendes africaines. Elle est encore chantée par les griots du Mandé, le pays des Mandingues. Fils de Naré Famaghan, roi d’une petite chefferie mandé, et de Sogolon Koudouma, Soundjata était affligé d’un handicap physique. Il était infirme et souffrait des quolibets dont sa mère était l’objet, de la part de ses co-épouses. Un jour, excédé par ces bravades, il demanda, dit la légende, une barre de fer pour se redresser sur ses jambes. Cette barre se plia en deux sous son poids et se brisa. On lui présenta le sceptre de son père pour qu’il se redresse. Et c’est en s’appuyant sur l’insigne royal qu’il se mit enfin debout. À la mort de son père, Soundjata triompha de tous ses frères puis vainquit à la bataille de Kirina en 1240 le roi du Sosso, Soumaoro Kanté que seule une flèche avec un ergot de coq blanc pouvait tuer. Il fut un monarque éclairé, soucieux de développer l’agriculture. Il introduisit au Mali la culture du coton, de l’arachide et de la papaye. L’empire atteignit son apogée sous les successeurs de Soundjata. Le plus célèbre d’entre fut sans conteste Kankou Moussa (1312-1332). En 1324, il entreprit le pèlerinage à La Mecque accompagné de 60 000 serviteurs, nous dit Abderrahmane Es Sa'di dans le Tarikh es-Soudan. Ses hommes transportaient près de deux tonnes d’or sous forme de cannes ou de poudre. Il répandit le métal jaune avec une telle profusion au Caire, où il s’arrêta sur la route de La Mecque, que le cours de l’or baissa pour plusieurs années, nous dit le chroniqueur arabe Al Omari. Sa renommée fut telle qu’il est le seul monarque africain à figurer sur les atlas d’Angelo Dulcert (1339) et d’Abraham Cresques (1375) sous le nom de « rex melli » (roi des mines d’or). L’Empire du Mali commença à péricliter sous les successeurs de Kankou Moussa. L’hégémonie dans la boucle du Niger passa à l’Empire songhaï. Sonni Ali, dit Ali Ber, c’est-à-dire Ali le Grand, fut un conquérant comparable à Soundjata Kéita. Il fut le véritable fondateur de l’Empire songhaï. Cependant, sa dynastie ne régna pas longtemps car son fils Sonni Boukary fut renversé par un gouverneur de province qui s’empara du pouvoir, avec l’appui des ulémas, sous le nom d’Askia Mohammed. Il entreprit lui aussi le pèlerinage à La Mecque en 1496 et, comme Kankou Moussa, fit preuve de prodigalité tout au long de son parcours. Il fut cependant renversé en 1528 par son fils aîné Moussa. Mais l’Empire songhaï suscite la convoitise de ses puissants voisins. En 1591, le sultan du Maroc Moulay Ahmed El Dehebi revendique les mines de sel de Teghaza qui appartiennent aux Songhaï. L’empereur Askia Ishak lui répond en lui envoyant des javelots et des entraves de fer. C’est une déclaration de guerre. Le sultan prépare son expédition en faisant appel à des renégats espagnols convertis à l’islam. À leur tête un capitaine du nom de Djouder, allie ténacité et intelligence. Le corps expéditionnaire espagnol, bien que constitué de 2000 à 3000 hommes à pied et à cheval, disposait d’une arme jusquelà inconnue en Afrique, le mousquet. En face, l’armée songhaï possédait la supériorité numérique avec 30 000 fantassins et 12 000 cavaliers armés de lances et de flèches. Les deux armées se rencontrèrent à Tondibi le 12 avril 1591. La tactique des Songhaï consistait à bousculer l’armée marocaine par un troupeau de bœufs qu’elle poussait devant elle. Mais,

Au Moyen-Âge, de grands empires
Le Moyen-âge, entre le Xème et le XVIème siècle, est la période la plus brillante de l’histoire de l’Afrique de l’Ouest. C’est le moment où se fondent et se développent de grands empires structurés, entretenant des relations commerciales et diplomatiques avec le monde méditerranéen et européen. Ces empires ont pour nom Empire du Ghana, Empire du Mali et Empire songhaï. L’Empire du Ghana naît vers le IIIème siècle dans une région située entre la Mauritanie, le Sénégal et le Mali actuels, à l’initiative des Sarakollé. Cet empire, dont nous connaissons l’existence par les écrits de voyageurs arabes comme Ibn Hawkal et Al Bakri, était surtout réputé pour sa richesse en or. Ibn Hawkal n’hésite pas à dire de l’empereur du Ghana : « C’est le plus riche du monde à cause de l’or ». En effet, l’empereur du Ghana portait le titre de Khaya Maghan qui signifiait « Maître de l’or ». La richesse de l’État provenait de l’exploitation

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affolés par les coups de feu, les bêtes se retournèrent et semèrent la panique dans les rangs songhaï. L’artillerie marocaine tailla en pièces la cavalerie songhaï. L’Askia Ishak s’enfuit avec le gros de son armée. Mais l’honneur fut sauvé par les soldats de la garde impériale qui refusèrent de fuir et luttèrent jusqu’à la mort : « la garde meurt et ne se rend pas » ! Il ne restait plus à Djouder qu’à s’emparer des dépouilles de l’empire dont les habitants avaient déserté la capitale Gao. (6)

diaire des Portugais du Mozambique, provenait de sa richesse en cuivre, dont le minerai était commercialisé sous forme de croisettes, et en or. (7) Ces ruines de Zimbabwe ont donné lieu à de vives polémiques sur leurs origines. On a prétendu que ces restes grandioses étaient trop beaux techniquement pour être dus à l’ingéniosité des Bantous. On a parlé de mineurs phéniciens, arabes, persans, et même des mines du roi Salomon. Tout ceci a été balayé par les premiers tests réalisés au carbone 14 et qui datent les constructions sur un millénaire du VIIe au XVIIe siècle. Ce royaume, assez bien organisé pour réaliser des constructions aussi imposantes, était un État négro-africain, n’en déplaisent à ceux qui sont prompts à dénier aux Africains toute capacité à réaliser des monuments faisant appel à des techniques élaborées.

core très sensible chez les descendants des esclaves déportés aux Antilles et en Amérique. Il convient de faire quelques mises au point sur la question des chiffres et sur le relatif silence dont bénéficie la traite musulmane. Il convient tout d’abord de dire que l’esclavage en Afrique ne commence pas avec la rencontre de ce continent avec l’Europe. Presque toutes les sociétés africaines connaissent l’esclavage domestique. Ces captifs sont surtout des prisonniers de guerre qui sont soit, incorporés dans les armées des vainqueurs, soit deviennent des esclaves domestiques. Dans la plupart des ethnies, ces captifs de case sont considérés comme des membres de la famille ou du clan et sont généralement bien traités. La traite hors du continent transforme les relations entre le maître et l’esclave. Combien d’esclaves ont été déportés d’Afrique ? Les chiffres ont beaucoup varié depuis que cette question hante les chercheurs. De 200 millions d’esclaves déportés selon Léopold Sédar Senghor dans les années 1960, on en est revenu aujourd’hui à des chiffres beaucoup plus modestes. Entre le VIIe et le XIXe siècle, environ 17 millions d’Africains ont été razziés et vendus par des négriers musulmans, à travers le Sahara ou à partir de l’Océan Indien, vers les pays du Maghreb ou du Golfe Persique. C’est ce que l’on appelle la « traite orientale ». Quant à la « traite occidentale », elle dure du XVIe au XIXe siècle et ne couvre que la côte Ouest de l’Afrique. Elle est aux mains des Européens et a concerné environ 11 millions de personnes. Au total, les deux traites auraient enlevé à l’Afrique environ 28 millions de ses fils et filles sur 13 siècles. (8) L’Occident doit-il faire acte de repentance pour le commerce du « bois d’ébène » comme on appelait la traite négrière ? Sylvie Brunel, professeur à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, présente les enjeux du débat. (9)

L’énigme des murailles du Zimbabwe
Au cœur de l’actuel Zimbabwe, des ruines n’ont cessé d’éveiller la curiosité des explorateurs et des historiens. Il s’agit d’une muraille faite de pierres monumentales, assemblées sans aucun mortier, et qui ne sont pas sans rappeler celles de Cuzco au Pérou. Il s’agit d’un grand enclos de forme ovale mesurant deux kilomètres et demi de circonférence, d’une épaisseur de sept mètres sur une hauteur de dix mètres environ. Ce sont ces ruines qui ont donné au site son nom puisque Zimbabwe signifie « La grande maison en pierre ». L’État du Monomotapa, dont Zimbabwe était la capitale, était connu des Européens dès l’époque moderne. La Fontaine évoque dans l’une de ses fables, Les deux amis, ce pays qui passait à l’époque pour une contrée imaginaire, un pays de cocagne : Deux vrais amis vivaient au Monomotapa : L'un ne possédait rien qui n'appartînt à l'autre : Les amis de ce pays-là Valent bien dit-on ceux du nôtre. Le royaume du Monomotapa, tire son nom de la déformation du titre du roi le plus prestigieux, Mwene Moutapa (roi Moutapa). Sa renommée, qui était parvenue jusqu’en Europe par l’intermé-

La traite négrière
La traite négrière donne depuis plusieurs années lieu à des polémiques à propos des chiffres d’esclaves transportés hors du continent africain. La responsabilité des uns et des autres dans ce trafic est régulièrement posée. Un courant, venu des pays anglophones d’Afrique et de la communauté noire aux États-Unis, a lancé le débat du dédommagement des Africains pour les dégâts que le continent aurait subis. Ce débat passe sous silence la responsabilité des Africains dans ce commerce dont certains royaumes ont largement tiré profit. Le procès intenté il y a quelques mois par des associations noires au chercheur Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur d’un ouvrage récent : Les traites négrières : Essai d'histoire globale, montre que cette question demeure en-

La Conférence mondiale contre le racisme, qui s’est tenue à Durban en Afrique du Sud en septembre 2001, a inscrit l’esclavage et la traite négrière au rang des crimes contre l’humanité. Certains chefs d’État, tels ceux du Mozambique, du Cap-Vert ou du Togo, demandent réparation aux pays développés pour la traite dont leurs sociétés ont été victimes et justifient cette demande en raison du préjudice subi par le continent qui pénalise son développement. Il convient d’abord de rappeler que l’esclavage n’est pas imputable aux seuls Européens. C’était une pratique régulière des peuples africains. La traite ellemême n’est pas un phénomène européen puisqu’elle était pratiquée depuis le VIIe siècle par les Arabes. La première expédition des Portugais ne date que de 1444. Par ailleurs, l’esclavage persiste en Afrique et les descendants d’esclaves (Hartani au Niger et Haratine en Mauritanie) souffrent de discriminations sociales et politiques. Il n’en demeure pas moins que les prélèvements opérés par les Européens et les Arabes ont accentué les inégalités du peuplement du continent. L’impact culturel ne doit pas être sous-estimé non plus. La violence de la traite a laissé des séquelles telle la rancœur des Yoruba du Bénin à l’égard des Fon du royaume d’Abomey qui les capturaient et les vendaient. L’Occident doit-il pour autant faire acte de repentance ? Et si oui, à qui cette repentance doitelle s’adresser ? Aux Africains ou aux descendants des victimes, les Antillais ou les Noirs américains ? Les dirigeants actuels d’Europe ou d’Amérique sont-ils responsables des actes commis par ceux qui les ont précédés ? La repentance pose aussi la question des compensations financières qui y sont associées et qui attisent la convoitise. Quoi et qui faudrait-il indemniser ? Beaucoup d’États africains ont tiré profit du commerce de leurs semblables. C’est le cas des royaumes

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d’Abomey (Bénin), Ashanti (Ghana), d’Oyo et du Bénin (Nigeria). À quel titre pourraient-ils prétendre à une compensation ? La traite négrière a-t-elle réellement entravé le développement de l’Afrique ? La question mérite d’être posée si l’on sait que des régions comme l’Inde ou la Chine, nullement touchée par la traite, ont elles aussi connu la stagnation et le sous-développement. Par ailleurs, les pays et les régions qui se sont adonnées à la traite ne sont pas celles qui ont connu la croissance économique la plus forte. Une des raisons de l’abolition de l’esclavage est, au-delà des considérations humanistes, la faible rentabilité du travail servile : un esclave travaille moins bien qu’un homme libre rémunéré. Une chose est certaine, c’est qu’il faut coopérer avec l’Afrique pour l’aider à sortir du sous-développement. Cependant, cette solidarité ne doit pas s’exercer au nom d’un prétendue « réparation » d’un passé dont les torts sont partagés.

Pour les tenants de la première thèse, cette colonisation humaniste aurait tiré l’Afrique des affres de l’obscurantisme, combattu la traite négrière et ouvert le continent à la modernité. Les défenseurs de cette thèse mettent en avant les figures emblématiques de Savorgnan de Brazza au Congo, du Maréchal Lyautey au Maroc, du Docteur Schweitzer à Lambaréné au Gabon. Les tenants de la seconde vous parlent de la colonne Voulet-Chanoine en 1899, des mains coupées par les séides de Léopold II au Congo Belge pour récolte insuffisante de caoutchouc, du massacre des tirailleurs sénégalais de Thiaroye en 1944, et de la sanglante répression de la révolte de Madagascar en 1947, sans parler des guerres d’Indochine et d’Algérie. La vérité est sans doute à mi-chemin entre les deux thèses. Les causes de la colonisation sont de plusieurs ordres. Il y a d’abord des causes économiques. L’Europe du milieu du XIXe siècle est en pleine révolution industrielle et a besoin de matières premières pour ses industries. Elle a aussi besoin de marchés pour écouler sa production de produits manufacturés. Dans le même temps, l’Europe connaît un accroissement de sa population en raison des progrès de l’hygiène et de la médecine. Elle va donc rechercher outre-mer des terres d’accueil pour son tropplein de population. On estime qu’environ 40 millions de personnes ont quitté le vieux continent, entre 1800 et 1914, pour le Nouveau monde (États-Unis, Canada, Amérique du Sud) et les pays neufs (Australie, NouvelleZélande, Afrique du Sud). La troisième cause de la colonisation tient aux conditions de la navigation. Au XIXe siècle, la marine à vapeur a besoin de points d’appui pour s’approvisionner en charbon et en eau indispensables pour faire fonctionner ses chaudières. Toutes les marines européennes installent donc sur toutes les côtes des mers et des océans des escales. La quatrième cause de la

colonisation tient à la bonne conscience de « l’homme blanc ». Les Européens, convaincus de la supériorité de leur civilisation, estiment de leur devoir d’imposer aux populations africaines ou asiatiques leurs lois et leurs techniques. C’est ce que le romancier anglais Ruyard Kipling a appelé « le fardeau de l’homme blanc ». Enfin, la colonisation est aussi une affaire de puissance et de prestige. Pour la France, elle apparaît comme un moyen d’effacer l’humiliation de la défaite de 1870 face à la Prusse et de prouver au monde qu’elle reste une grande nation. Dans la première moitié du XIXe siècle, on a surtout affaire à quelques tentatives isolées de prises de possessions. Les choses s’accélèrent à partir des années 1880. Les dirigeants des grandes puissances se convertissent les uns après les autres à l’idée coloniale. Du 15 novembre 1884 au 2 février 1885, la Conférence internationale de Berlin détermine les zones d’influence en Afrique et tente d’éviter des conflits pour la prise de possession des territoires. Elle permet au roi Léopold II de Belgique de réaliser son rêve de créer l’État indépendant du Congo dont il est le souverain. Cependant, les rivalités coloniales apparaissent à propos de territoires encore « vacants ». L’incident le plus grave est celui de Fachoda au Soudan. En 1898, les Français commandés par le capitaine Marchand et les Anglais du général Kitchener sont au bord de la guerre. Seul le recul de la France permet d’éviter le conflit. En 1905, c’est l’Allemagne qui s’oppose à la France à propos du Maroc. Le soutien de la GrandeBretagne à la France contraint les Allemands à se retirer. En 1914, toute l’Afrique est colonisée à l’exception de deux territoires, l’Éthiopie et le Libéria. Au-delà des différentes politiques et adoptées par les puissances coloniales, la colonisation a bouleversé les structures économiques et sociales des peuples africains. Elle a brisé les cadres traditionnels qui as-

suraient la cohésion de ces sociétés et transformé leurs habitudes et leurs modes de vie. La spoliation des terres des Africains et l’usage assez répandu du travail forcé sont les formes les plus brutales de la colonisation. Malgré cela les Européens étaient convaincus qu’ils étaient porteurs de progrès pour les populations dominées. Contrairement à une idée répandue, l’Afrique ne refuse pas le progrès, comme on le dit ici ou là. Le discours de Nicolas Sarkozy à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar le 26 juillet 2007 a pu le laisser croire. Jusqu’à présent, son développement est entravé par des maux qui ont pour nom, néocolonialisme, corruption, instabilité politique, guerres civiles, paludisme et sida. La responsabilité de ses élites et de ses dirigeants est incontestable dans ce désastre. Cependant, il serait aussi injuste de croire que l’Afrique est seule responsable de sa situation actuelle. Malgré tout, elle s’engage dans la voie du progrès à son rythme, qui est certes lent, mais qui ne peut être déterminé que par ellemême. Elle doit concilier les valeurs qui sont les siennes, c’est-à-dire la solidarité familiale, le respect des anciens et la préservation de la nature avec les exigences du développement et le respect des valeurs désormais universelles que sont les droits de l’homme et la démocratie. B.B
Notes (1) : Yves Coppens, L’Histoire, N° 293, décembre 2004. (2): Helfried Weyer, Henri Lhote, Sahara, Berne, Kümmerly+Frey, Éditions géographiques, 1980. (3) : Histoire générale de l’Afrique, volume II, Jeune Afrique, Stock, Unesco, 1980. (4) : Joseph Ki-Zerbo, Histoire de l’Afrique noire, Paris, Hatier, 1978. (5) : Joseph Ki-Zerbo, Op. cit. (6) : Sékéné-Mody Cissoko, Histoire

La colonisation, « un passé qui ne passe pas » ?
Le débat sur la repentance est aussi d’actualité en ce qui concerne la colonisation. L’Afrique fut à ce titre au cœur du système colonial et conserve des traces fortes de la domination européenne. La colonisation a-t-elle été positive pour les peuples africains ? Voilà la question qui revient à intervalle régulier dans le débat qui oppose les tenants d’une colonisation, qui aurait implanté outre-mer des routes, des voies de chemins de fer, des écoles et des hôpitaux. Et une colonisation brutale et violente qui aurait soumis par le fer et le feu les populations rebelles et accaparé les ressources minières et les meilleures terres pour le bonheur de quelques compagnies concessionnaires et une poignée de colons.

de l’Afrique occidentale, Paris, Présence africaine, 1966. (7) : Joseph Ki-Zerbo, Op. cit. (8) : L’Histoire, N° 280, octobre 2003. (9) : Sylvie Brunel, L’Histoire, N° 280, octobre 2003.

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