Aujourd’hui, personne n’accorderait à la vie de Jésus une signification quelconque, personne ne parlerait même de sa crucifixion s’il n’y avait

cet événement singulier que la foi désigne comme « résurrection de Jésus ». En effet, c’est seulement à la lumière de la résurrection que la destinée de Jésus a pris un sens nouveau et que ses disciples ont pu comprendre la signification de la Croix. Autrement dit, la Croix n’était pas une fin pitoyable et tragique, mais ce qui rendait possible l’accomplissement de la promesse de Dieu, la réalisation de l’espérance du psalmiste qui, déjà, pouvait dire à son Dieu : « Mon cœur se réjouit, mon âme exulte et ma chair demeure en sûreté, car tu ne m’abandonnes pas dans le séjour des morts, tu ne laisses pas ton fidèle disparaître dans la tombe » (Psaume 16/9-10). On le voit, la foi chrétienne en la résurrection est tout sauf une théorie abstraite, un dogme qu’il faudrait croire parce que la Bible le dit, ou bien les pasteurs! Il s’agit avant tout d’une expérience de foi, d’une foi en mouvement, et c’est très certainement pourquoi l’évangéliste Jean nous rapporte l’incroyable aventure de Marie-Madeleine. Nous voici dans la clandestinité du premier matin de Pâques, alors que le jour n’est pas encore levé et que la foi des disciples n’est pas beaucoup plus assurée que l’avenir d’un grain de blé au seuil de l’hiver. Comme son nom l’indique, Marie vient de Magdala en Galilée, une petite bourgade proche de Tibériade, la ville où réside Hérode Antipas, le maître du pays. Dans la résidence royale, règnent la licence et l’agitation, et il se peut que la jeune Marie soit tombée dans ce milieu et qu’elle soit ainsi devenue « pécheresse », aliénée dans des souffrances humiliantes. Sa rencontre avec Jésus de Nazareth fut si bouleversante qu’elle fut libérée, nous dit Luc, de plusieurs démons. Dès sa guérison, elle se mit à suivre Jésus, l’accompagnant de villes en villages et découvrant toujours davantage l’amour de ce Dieu qu’elle avait cru à jamais inaccessible. La présence de Jésus lui communiquait une telle foi, une force insoupçonnable qui conférait à son existence un sens nouveau, une étonnante vigueur et une dignité complètement inespérée. Les paroles du Maître lui donnaient un

tel goût de vivre, d’aimer et de marcher au grand jour alors qu’elle avait tant vécue dans la pénombre. Or, voici que ce Jésus qui a enraciné en elle la vitale espérance des temps nouveaux, « son Jésus » est arrêté à Jérusalem au moment où il aurait dû être reconnu comme le véritable libérateur d’Israël. Immédiatement condamné en tant que blasphémateur et agitateur après un procès à charge, il est conduit au supplice de la Croix. Cette mort injuste et brutale de Jésus, cette vision humiliante du Crucifié martyrise le regard de Marie-Madeleine, fait chanceler sa foi et remet en question le nouveau départ qu’elle avait pris dans sa vie. Elle est saisie de vertige, tourmentée de questions qui s’entrechoquent dans sa tête : Jésus se serait-il donc trompé au sujet de Dieu, aurait-il trompé ses disciples, ou bien se serait-elle trompée concernant Jésus, devenant elle-même victime de ses propres illusions ? Aussi, ayant observé où le corps avait été déposé, et pour s’assurer au moins du dernier indice visible, elle décide de se rendre à la tombe, comme le ferait la veuve d’un défunt. Il fait encore sombre, mais elle retrouve le tombeau et s’aperçoit que la pierre qui le refermait n’est plus à sa place. Avant même d’avoir pris le temps de vérifier l’intérieur, elle se précipite vers deux disciples restés en ville et s’exclame, angoissée : « Ils ont pris mon Seigneur et je ne sais pas où ils l’ont mis ». Ce constat traduit toute la profondeur de son désarroi, de son désespoir. On lui a enlevé celui qui avait donné un sens nouveau à sa vie, celui qui lui avait fait prendre conscience que sa condition humaine n’était pas une fatalité à subir, mais une dignité à retrouver, une liberté à reconquérir et à défendre contre toutes les formes avilissantes de la servitude et de la déchéance. Pour Marie-Madeleine, ce tombeau vide n’est pas un problème théologique de plus à résoudre, ni une occasion de spéculer sur l’au-delà, mais bien une question de vie ou de mort. Il s’agit de savoir si elle va encore pouvoir continuer la route, si sa foi peut encore avoir un sens et si elle va pouvoir vivre dans une société impitoyable pour les gens de sa condition. Tout semble s’effondrer, tout se brouille dans son esprit et il ne lui reste qu’à pleurer, près

du tombeau, la disparition définitive de son ami. Sans doute pleure-t-elle tout autant sur elle-même, sur un avenir qui s’évanouit en même temps que s'anéantissent les espoirs qu’elle avait placés en ce Jésus, l’homme aux douces et fortes paroles qui lui avait redonné la joie de ceux qui se savent aimés. Voyez-vous, chers amis, la foi de Pâques que nous célébrons à nouveau ce matin, c’est d’abord l’expérience d’un tombeau vide et d’une absence qui creusent en nous un doute et une tristesse irrépressible comme un trou dans la coque d’une barque. Nous voici incrédules, les pieds dans l’eau, et tout ce que nous avons cru ou fait semblant de croire est sur le point de chavirer, de sombrer dans l’insignifiance ou le ridicule. Les yeux de notre raison deviennent aveugles à la vérité d’un crucifié dont nous ne pouvons pas réellement savoir s’il est le Christ, le Sauveur de notre vie. Et lorsque nous avons le courage de regarder en face sur quelles évidences est fondée notre foi, et de quoi sont tissées nos existences fragiles, peut-être avons-nous raison de garder le silence et, tels Marie, de pleurer sur notre solitude. Jusqu’à ce qu’un Autre non encore reconnu s’adresse à nous et nous interroge sur notre foi déçue, sur notre attente abîmée, comme un navire s’abîme en mer. Oui, nous nous sentons défaits jusqu’au moment où nous entendons à nouveau prononcer notre nom, jusqu’à cet instant crucial où nous reconnaissons une voix familière à laquelle, comme Marie-Madeleine, nous pouvons instantanément répondre : « Maître ». Répondre, cela signifie d’abord se rendre présent à cet Autre reconnu qui nous parle, c’est être revivifié par une Parole qui nous est adressée personnellement. Dire « Maître », c’est ainsi reconnaître et accepter avec Marie que la croix du Golgotha, que le vendredi noir de la crucifixion, ce n’est pas la fin de l’histoire. Ni de celle de Jésus, ni de la sienne. Car elle comprend maintenant que le crucifié, le Jésus humain et mortel à jamais abandonné par les hommes est bien le Christ, Celui qui désormais transcende sa propre histoire. Par sa foi en l’amour de Dieu, Marie se trouve elle-même saisie dans « une histoire sans fin », dans une histoire radicalement nouvelle, dans une mémoire, celle de Dieu, que rien ne saurait abolir.

Que signifie le matin de Pâques pour elle, sinon l’expérience de sa propre mort et de sa propre résurrection ? Car pour Marie, il n’y a pas une chose abstraite qui s’appelle « la résurrection » : il y a le Christ ressuscité. Ce qui signifie : « Je suis ressuscitée avec le Christ » ; je suis passée avec lui de la mort à la vie et désormais, tout ce qui en moi est vivant l’emporte sur ce qui veut me faire mourir. Ainsi, lorsque s’effondrent tous les appuis et les passerelles par lesquels nous avions tenté de nous assurer de la vie, lorsque nous perdons pied, lorsque notre foi se dissout dans l’incrédulité, et bien, cette foi est amenée soit à disparaître pour de bon ou, au contraire, à devenir plus forte, plus vraie, plus vitale. Elle peut alors nous libérer de tout ce qui nous enferme dans le tombeau de nos peurs, de nos malheurs, de nos répétitions fatales, de nos illusions mortifères. Oui, la foi en Christ peut se vivre comme une remise entre les mains de Celui qui nous connaît personnellement et nous appelle par notre nom pour nous inviter à la vie véritable. Ce que Marie-Madeleine peut encore nous faire découvrir ce matin, ce n’est pas un savoir absolu qui ferait taire nos questions et nos doutes, mais une confiance en forme de promesse. La promesse que Dieu ne lâche pas ses enfants et qu’en dépit des apparences, il reste à nos côtés lorsque pèse sur nous l’épreuve du vide, de l’absence et de l’absurde. Notre deuil peut alors se transformer en louange et l’expérience bouleversante du tombeau vide devient la traversée d’un « passage » qui va de l’esclavage à la liberté, de la fatalité à l’espérance. Toutes choses qui nous renvoient au sens premier de la Pâque juive qui est la fête de la libération d’Egypte et du passage de la Mer rouge. Chers amis, la coutume veut que l’on se souhaite de «joyeuses pâques» et je crois qu’il est vraiment bon que chacun de nous soit au bénéfice de cette bénédiction. Et parce qu’il nous revient de manifester cette bonne nouvelle du Vivant, Pâques fait de nous des témoins qui portent au plus profond d’euxmêmes le souci de la vie terrestre d’autrui. C’est pour cette raison que nous combattons pour la vie, que nous refusons de nous résigner à notre propre malheur ou à celui des autres. Et même lorsque nos yeux s’embrument de larmes devant les souffrances de nos semblables,

nous gardons la certitude que le Matin vient, que l’aurore apporte ses lueurs réconfortantes, que le grain tombé en terre finit par germer. Que Pâques soit pour chacune et chacun le cadeau d’une présence aimante remplie de lumière et d’allégresse. Amen