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Mercredi 9 juin 2010 Chambre de Commerce et d’Industrie de Paris

Produire, consommer, taxer ? La filière alimentaire, au cœur des enjeux du XXIe siècle

Colloque organisé par les associations des anciens élèves de l’AgroParis Tech, de l’école Polytechnique et de l’ENA

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La mondialisation de la production : la fin d’un modèle ?
Introduction par Bruno Parmentier,
directeur général du Groupe ESA, Ecole Supérieure d’Agriculture d’Angers Auteur de « Nourrir l’humanité » (éditions La Découverte 2007)
Que l’Agro s’intéresse à l’agriculture est normal. Que l’X et l’ENA le fassent et plusieurs fois de suite mérite d’être signalé et me remplit d’espoir. Soyons clair : l’agriculture n’est pas une vieillerie du XIXe siècle. C’est une question fondamentale pour notre siècle, qui conditionne rien moins que la paix du monde. Les paysans arriveront-ils à nourrir la planète, ou les militaires reprendront-ils la main ? L’alternative est à peu près aussi simple que cela. De quoi parle t-on quand on parle de la fin d’un modèle ? De quatre éléments simultanés.

La fin des victoires remportées sur la faim
La fin du modèle est d’abord la fin de la réduction de la faim. La faim dans le monde est de nouveau en vaste expansion sur notre planète, c’est un phénomène majeur depuis trois ans. Depuis un siècle, quel que soit le nombre d’habitants sur la terre, on comptait toujours le même nombre de personnes qui avaient faim. La FAO les compte et, grosso modo, ils étaient toujours 800 millions de personnes. En 1900, nous étions 1,8 milliard de personnes sur la planète, et 800 millions – près de la moitié – avaient faim. En 1950, il y avait toujours 800 millions d’affamés sur 2,8 milliards d’habitants. Et en 2000, encore et toujours 800 millions de gens ont faim sur 6,3 milliards de terriens. Toutes les lois s’arrêtent, et depuis 2007, le nombre de gens qui ont faim recommence à augmenter fortement. En 2007 avec la belle hausse de matières premières, on en a rajouté 70 millions. En 2008, avec la crise économique ce sont 50 millions, de même en 2009 et probablement en 2010. Nous venons de vivre un tournant historique pour l’humanité. Pour la première fois, plus d’un milliard de gens ont faim. Cela n’était jamais arrivé, même pendant les guerres mondiales. Une année normale sur terre apporte dorénavant 80 millions d’habitants supplémentaires et 50 millions de gens de plus qui ont faim. Ce nouveau cycle va-t-il durer un siècle ? Deux milliards sept cent mille nouveaux habitants vont arriver. « Une fois passées les bornes, il n’y a plus de limites » disait le sapeur Camembert. Plus d’un milliard de gens ont faim aujourd’hui ; pourquoi pas un milliard et demi, deux milliards, deux milliards et demi ? Ce sera un vrai problème du XXIe siècle. Qui sont ces personnes et où sont-elles ? Contrairement à une idée reçue, elles ne sont pas principalement en Afrique. Le pays qui compte le plus de gens qui ont faim aujourd’hui est l’Inde avec 240 millions de personnes, le quart de sa population. Un pays qui rachète notre sidérurgie, qui conçoit une bonne partie de nos logiciels informatiques et qui ne peut pas nourrir un homme sur quatre ! Avec le Bengladesh et le Pakistan, la faim dans le monde, cela concerne d’abord la péninsule indopakistanaise. Vient ensuite la Chine. Mais la Chine a presque gagné la bataille. Que les Chinois mangent est un des événements les plus importants de la fin du XXe siècle. Ce ne sont plus, en Chine que 9 % de la population qui a faim. Voilà un peuple qui nourrit le quart des habitants de la planète avec 10 % des terres et 7 % de l’eau. Bravo les Chinois ! Si l’on parle en pourcentage de la population, il faut se tourner vers l’Afrique. Voilà un continent « vide », où il n’y a personne, notamment en Afrique tropicale, où il y a beaucoup d’eau, de terre, de soleil, jamais de gel, et où l’on ne mange pas. Pourquoi ? Parce qu’ils font « kalachnikov ». Nous avons fait cela pendant vingt siècles en Europe : on se battait et on avait faim. Alors on peut rêver. Au lieu de faire « kalachnikov », ils pourraient faire « politique agricole commune ». Peut-être que le Congo concurrencerait le Brésil et deviendrait un très gros exportateur de produits alimentaires… Ce serait une superbe nouvelle pour l’avenir du monde. En attendant, 40 à 50 % des habitants ont faim sur ce continent « vide », alors que la population va doubler. L’Afrique noire va passer de 800 millions à un milliard et demi d’habitants, l’Afrique du Nord de 300 millions à 500 millions. Il y aura deux milliards de personnes en Afrique en 2050, et deux milliards dans la péninsule indo pakistanaise en 2050 ; beaucoup d’entre eux n’arriveront pas à se nourrir. Bonjour la poudrière. Cela démarre mal. Les

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autres continents – l’Europe, l’Amérique, un peu l’Océanie –pourront-ils compléter ? C’est un vrai problème. Quels métiers font ces gens qui ont faim ? Paysans ! Sur le milliard de gens qui ont faim, il y a environ 750 millions de paysans. Les autres sont en général des paysans ruinés qui ont rejoint les bidonvilles. Il ne s’agit donc pas de « nourrir ceux qui ont faim » mais bien d’arrêter d’empêcher les paysans pauvres du monde à se nourrir eux-mêmes. Nous sommes dans la situation inouïe où l’on n’arrive pas à se nourrir à la campagne et où au moins deux continents ne vont pas arriver à se nourrir. C’est la fin de la régression de la faim. La faim dans le monde a malheureusement un gigantesque avenir devant elle.

La fin de la révolution verte
La deuxième fin est celle de la révolution verte, celle qui a permis de nourrir des Chinois, des Indiens et des Européens. Dans les endroits où il y a pas beaucoup de terres et beaucoup de gens, il faut de la productivité. Après la guerre, on a inventé de produire beaucoup plus sur la même terre. Grosso modo, nous avons dans nos pays quadruplé les rendements. Là où l’on sortait deux tonnes de céréales à l’hectare, on en sort huit. C’est grâce à cela qu’il y a du pain en abondance dans nos boulangeries. La Chine et l’Inde ont embrayé. La Chine a bien marché, l’Inde « peut mieux faire ». Dans des zones entières du monde, cela n’a pas marché : l’Europe de l’Est, l’Afrique. On peut donc penser qu’il y a d’immenses réserves de productivité, plein d’endroits sur la planète où l’on n’a pas commencé à vraiment faire de l’agriculture, où ils en sont encore aux rendements que nous avions il y a 50 ans. En théorie, la marge de progression est donc immense. En pratique, ce n’est pas si simple parce que cette révolution verte exigeait toujours plus de terres, plus d’eau, plus d’énergie, plus de chimie. Beaucoup plus. Or, c’est fini, nous arrivons aux limites de la planète. Cela devient plus compliqué… et bien plus intéressant. Nous aurons besoin des Grandes écoles parce qu’il va falloir être plus intelligent. Nous avons fait ce qui était simple : faire plus avec plus. Maintenant, il faut faire plus avec moins. Il n’y a plus de terres. On ne cultive que 12 % de la planète, à peu près 1,5 milliard d’hectares ; le reste est trop chaud, trop froid, trop en pente, trop sec, urbanisé, pollué, érodé, etc. Si l’on divise la population du monde par le nombre d’hectares cultivés, on ne dispose déjà plus qu’un quart d’hectare par personne. Il faut nourrir aujourd’hui quatre personnes par hectare et demain trouver le moyen d’en nourrir six. Que fait-on si l’on n’arrive pas à augmenter la productivité ? L’eau ? Un immense effort d’irrigation a été fait. Un champ sur sept est irrigué. 44 000 barrages ont été construits au siècle dernier, – dont la moitié en Chine. On arrive maintenant au bout des limites physiques de la planète avec 200 millions d’hectares irrigués. Les experts disent qu’on pourra faire 20 % de plus, c’est tout. Soit 240 millions d’hectares. Pourtant, avec le réchauffement de la planète, l’eau va devenir une affaire de plus en plus compliquée. Dans de nombreux d’endroits, il n’y en aura pas assez : baisse des nappes phréatiques, baisse de l’eau dans les rivières. D’autre part, comme la quantité d’eau est la même, le désert avancera d’un côté et, de l’autre, cyclones et inondations se multiplieront… Dans tous les cas, prévoir un petit délai pour manger… L’énergie ? Les technologies inventées au XXe siècle étaient gavées au pétrole et au gaz. On en trouvait à gogo et ils n’étaient pas chers. L’agriculture a fait de même. Il va falloir désormais apprendre à produire avec beaucoup moins d’énergie. Arrêter le labour par exemple : il coûte trop cher et ses inconvénients deviennent supérieurs à ses avantages. Arrêter les engrais azotés ; nous n’avons plus les moyens – ce n’est que du gaz et si M. Poutine coupe le gaz il n’y a plus d’engrais. De toute façon au prix où il va nous le vendre, il n’y aura plus d’engrais (sans compter que pour les autres engrais, tels les phosphates, les mines vont s’épuiser). Il va nous falloir apprendre à produire le camembert, la côte de porc et le pain sans pétrole. Notre modèle est extrêmement fragile. Un volcan tousse et tous nos avions sont au sol ! Imaginez ce qui se passera lorsque le litre de pétrole vaudra cinq euros. Terminés les moissonneuses-batteuses, les tracteurs, les engrais et les pesticides ! Finie aussi la chimie. La chimie a fait quatre inventions géniales au XXe siècle : elle a nourri les plantes avec les engrais ; elle les a soignées avec le fongicide ; elle a éloigné les insectes avec les insecticides, puis éliminé les mauvaises herbes avec les herbicides. C’est grâce à cela que l’on mange.

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Mais la chimie n’a plus la cote. On veut boire l’eau du robinet, se baigner sur une plage sans algues, sans parler du cancer… On a donc proclamé qu’il fallait « moins de chimie » : moins 50 % d’ici 10 ans selon les dernières négociations On n’y arrivera probablement pas aussi vite, mais la voie est tracée et cela permet de se rendre compte que, par ailleurs, la chimie ne peut plus rien pour nous : les quatre grandes fonctions qu’elle pouvait amener à l’agriculture sont déjà inventées, et il n’y en a pas d’autres qui nous permettrait de redémarrer avec de nouveaux progrès fondamentaux. C’est donc maintenant que les Grandes écoles vont servir à quelque chose. L’agriculture devra être pleine d’intelligence, à très haute intensité intellectuelle. çà tombe bien, je ne connais que deux gisements qui soient inépuisables, le génie de l’homme et le génie de la femme, c’est le moment de commencer à les attaquer sérieusement ! Car tous les autres gisements arrivent à bout.

La fin de la régulation
Tous les gouvernements responsables ont compris cette chose compliquée et spécifique dans la nourriture : on veut manger tous les jours mais la production de nourriture dépend du temps qu’il fait. La demande est croissante mais régulière quand la production est très variable. Si on laisse faire, on voit se qui se passe, comme en France depuis trois ans. Il y a des moments comme en 2007, où on manque un peu, tous les prix montent et on entend des imprécations contre les affameurs, et d’autres comme en 2008-2009, où on a un peu trop, les prix dégringolent, et où l’on pousse les paysans vers la faillite et le « Pôle emploi ». Depuis la guerre, on avait mis en place différents systèmes plus ou moins efficaces de régulation : protection des frontières, subventions, prix garantis, stocks de précaution, quotas, soutien aux bonnes pratiques environnementales, approvisionnement alimentaire des les populations fragiles, etc. Ils ont permis de sécuriser le développement agricole et l’approvisionnement alimentaire. Mais ils sont maintenant abandonnés l’un après l’autre car on ne les trouve plus assez « modernes », et que la majorité des gouvernements disent que la Politique Agricole Commune n’est plus adaptée à notre siècle, qu’il faut maintenant s’occuper des choses importantes, comme de vendre des téléphones portables. Certes, mais vendre des portables, ce n’est valable que si l’on a du pain. Peu importe, l’OMC va nous nourrir, paraît-il… Donc, fin de la régulation.

La fin du manger simple
Bienvenue dans le « manger compliqué » : pour la minorité de gens de la planète qui savent que demain, quoi qu’il arrive, ils mangeront, la vie alimentaire s’est brutalement compliquée, car ils veulent en même temps manger goûteux, sûr, traçable, biologique, naturel, local, équitable, énergétique, beau, abordable, simple, pratique, rapide, diététique, équilibré, varié, traditionnel, moderne, issu du terroir, exotique, etc., et en plus maigrir ! On a voulu se libérer du temps pour travailler ou prendre des loisirs, et du coup des professionnels s’occupent de notre nourriture, les chaines s’allongent démesurément et la méfiance s’installe car « on ne sait plus ce qu’on mange ». Choisir devient un casse-tête, et il y a actuellement sur terre plus de gens en surpoids (1,2 milliards, dont 400 millions d’obèses) que de gens qui ont faim. Par exemple, on mange de plus en plus de viande et de lait. On en mange beaucoup trop. Nos grands pères mangeaient 40 kilos de viande par an, on en mange 80. Les Etats-Unis avec leurs giga hamburgers en sont à 120 kg. Et les Américains nous disent d’aller voir la taille des biftecks en Argentine. Soyons clairs : on ne nourrira pas 9 milliards d’habitant avec 80 kg de viande par personne. Il y a trop d’animaux sur la planète, 20 milliards ! Certains sont très sympathiques, car ils mangent ce que l’homme ne mange pas, de l’herbe, les ruminants (vaches, chèvres, moutons, chameaux, zébus, etc.). Et il y a les autres animaux qui, comme nous, mangent des céréales : les poulets, les canards, les lapins, les cochons, etc. ; ils sont donc en concurrence directe. Au début, tout allait bien en matière de ruminants : on mettait des vaches dans le Massif central, la pluie tombait, l’herbe poussait, la vache ruminait et nous fournissant sa viande et son lait. Mais dorénavant, il y a trop de ruminants sur la planète. Toute nouvelle chèvre dans le Tiers monde fait avancer le désert. Elle mange la dernière touffe d’herbe et le Sahel se transforme en Sahara, la Mongolie se transforme en désert de Gobi, et toute l’Australie devient un vaste désert. Chez nous, pas de désert, mais on a transformé nos bovins en mangeurs de céréales (maïs) et autres produits mangeables par les humains (soja) ; dorénavant ils sont donc eux aussi en concurrence directe avec nous. Et la concurrence est sévère. Les animaux du monde

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mangent deux fois plus de céréales qu’il y a trente ans. Aujourd’hui, 45 % des céréales du monde servent à nourrir les animaux. A cela il faut ajouter 5 % pour le carburant des voitures. On ne pourra pas augmenter impunément ces chiffres : si on continue, on aura de bons biftecks mais plus de pain pour mettre autour pour nos hamburgers. La concurrence mondiale entre les céréales pour l’homme, les céréales pour les animaux et les céréales pour les voitures est gigantesque. Tout devient compliqué. Et, inexorablement, l’obésité augmente. Il y a plus de gens en surpoids sur la planète que de gens qui ont faim : 1,2 milliards vs 800 millions… Et il y a les maladies qui vont avec. Cela tient à la longévité. On veut mourir vieux mais en excellente santé ; la moitié des filles qui naissent cette année en France seront centenaires ; à raison de trois repas par jour, elles en feront 100 000 au cours de leur vie ! Autant d’occasion de se rendre malade, dans le corps ou dans la tête !

Comment manger tous, bien et de la nourriture de sa région ?
Je propose un premier slogan : manger bien et manger tous. Si tous ne mangent pas, il faudra se rappeler que Polytechnique est une école militaire, car c’est ce qui comptera. Ensuite, il faut manger la nourriture de chez soi. Quelle idée nous a prise de dire que nous allions « nourrir l’humanité » ? Cela se dit encore au Brésil : « le Brésil va nourrir l’humanité » ! Déjà, si le Brésil nourrissait bien les 180 millions de Brésiliens, ce ne sera pas si mal. Un milliard de gens ont faim sur Terre. Les Brésiliens ou les Français ne les nourriront pas. Il est absurde de prendre des produits extrêmement pondéreux et périssables, de leur faire traverser les continents pour arriver au fin fond du Burkina Faso pour donner à manger à des gens qui n’ont pas les moyens de les acheter. Qu’est-ce que cette escroquerie intellectuelle ? Les Africains doivent manger de la nourriture africaine, les Asiatiques de la nourriture asiatique et les Européens de la nourriture européenne. Puis, on complète. Le commerce international n’est pas l’essentiel, il doit rester accessoire. D’ailleurs, malgré ce que l’on dit, 15 % seulement de la nourriture mondiale est échangé. A l’échelle du monde, 85 % de ce qu’on mange provient de son pays. Il faut donc trouver le moyen pour que sur tous les continents, on devienne à peu près autosuffisants. Tant mieux si le Brésil peut nourrir quelques ouvriers additionnels en Chine et quelques employés additionnels en Inde. Mais cela se comptera par dizaines de millions, pas par milliards. Quand aux Africains, ils n’ont pas d’argent et ne pourront pas acheter, il faut donc absolument qu’ils produisent. Pour cela, nous devrons relever deux défis, un technique et un organisationnel.

Le défi technique « écologiquement intensif »
Puisque la « Révolution verte » ne marche plus, que reste t-il ? Le défi technique consiste à inventer une nouvelle révolution. Il y a, grosso modo, deux grandes voies : La première est d’intégrer dans la plante elle-même les fonctionnalités des produits chimiques dont on veut baisser la consommation, ou de nouvelles qualités. Ce sont les OGM. Si on ne veut pas mettre d’insecticide, il n’y a qu’à inventer une plante naturellement insecticide. Si l’on veut une plante avec plus de protéines ou de vitamines, faisons lui produire plus de protéines et de vitamines... Franc succès en Amérique, succès moyen en Europe, notamment en France où l’on n’en veut pas « par principe ». Ceci dit, on croit toujours qu’il s’agit d’expérimentations minuscules, sur quelques champs et que nous, les français, pouvons encore tout enrayer. Or aujourd’hui, cela concerne 14 millions d’agriculteurs et une superficie équivalente sept fois la France ! Le problème en Europe est que, si nous savons que nous n’en voulons pas chez nous, nous ne savons pas dire ce que nous voulons à la place ; nous pensons que tout peut rester « comme avant », et nous allons droit dans le mur. Il nous reste donc à réconcilier rapidement les « chevelus, moustachus, barbus » et les « bien dégagés sur les oreilles ». Parce que les deux ont raison. Les « écologistes » ont raison : nous arrivons au bout des limites des ressources de la planète, et de plus on a cassé le joujou planétaire, il va faire trop chaud et l’on n’aura plus assez de biodiversité. Mais les « productivistes » ont également raison : nous avons une humanité sur les bras, il faut la nourrir et donc produire en quantité. L’agriculture biologique a raison, mais elle produit en moyenne, dans l’état actuel des techniques 30 % de moins. Alors qu’il faudrait probablement doubler la production mondiale, et au moins l’augmenter de 70 %. Il va donc falloir trouver le

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moyen d’intensifier les processus écologiques comme on avait auparavant intensifié les processus artificiels, avec ce nom provocateur d’agriculture écologiquement intensive. Par exemple, puisqu’on ne pourra presque plus labourer, il va falloir faire travailler les vers de terre. Les agriculteurs qui étaient des « laboureurs » auront un nouveau métier : ils deviendront « éleveur de vers de terre ». Nos modèles de la recherche seront donc très fortement questionnés. Ce n’est pas une agriculture qu’il faut inventer, avec une molécule ou un gène qui nous « sauve la mise », mais 35 000. Il faut maximiser le potentiel écologique champ par champ, village par village, bassin versant par bassin versant. Or actuellement la recherche, cela consiste à faire en sorte que le chercheur senior décide de ce que doit chercher le chercheur junior en matière de techniques générales, applicables partout et espérer qu’à la fin les découvertes éventuelles passent aux agriculteurs. Maintenant, ce devra être l’inverse. Il faudra mettre au centre de tout l’expérimentation directe, village par village, ferme par ferme, pour voir un peu ce qui « marche » en matière de combinaison des facteurs micro locaux. Et si des milliers et des milliers d’agriculteurs font des expérimentations, il y en a bien quelques-unes qui vont marcher. Cela fournira de l’emploi aux gens de l’INRA qui s’efforceront de nous expliquer pourquoi cela marche. C’est le nouveau défi technique. Que le meilleur gagne ! Est-ce que les OGM vont gagner ? Dans ce cas, on ira voir Monsanto et le Parti communiste chinois qui seront les deux fournisseurs d’OGM. Ils seront au moins deux, peut être trois avec le Brésil. Ou bien ce sera l’agriculture écologiquement intensive ? J’espère que les Français notamment sauront faire. Rendez-vous dans vingt ans.

Le défi de l’organisation et de l’investissement
Puis il y a le défi de l’organisation. Il faut trouver une autre régulation qui soit « à la mode », une régulation du XXIe siècle et non celle du XXe, qui ne plait plus. Qu’ont fait les trois grands pays qui ont réussi à bâtir une vraie puissance agricole hors Brésil ? Les Chinois, premiers producteur mondiaux –de blé, de riz, de fruits, de légumes, de viande (ils sont seulement second en maïs et le lait n’est pas leur truc) – ont fait comme nous, les Européens, et comme les Américains, chacun avec son style. Ils ont protégé leurs frontières et investit massivement dans l’agriculture. Il n’y a que cela de vrai. L’histoire récente montre que ceux qui ont ouvert leurs frontières et désinvestit dans l’agriculture ont fini par avoir des émeutes de la faim en 2007. Gardons donc cette idée simple : avoir des agriculteurs autour des villes peut servir. Mais si l’on veut des agriculteurs, il faut les élever, pas les décourager, les ruiner et les envoyer en ville. Il faut donc trouver le moyen de généraliser cette idée simple. Chaque grande région du monde doit manger de la nourriture locale ; pour cela il faut, partout, protéger les frontières et investir massivement dans l’agriculture. Quelle chance, il y en a qui commencent à le dire et à le faire ! Les Chinois, les Coréens et autres « riches et trop nombreux pour être sûrs de manger » pensent à coloniser de nouveau la planète, mais aussi les « riches et trop secs pour être sûrs de manger » comme les Saoudiens et les Emiratis. Ils ont compris que la terre et l’agriculture, ce sera très important dans l’avenir. Et, finalement, notons bien qu’ils sont plus civilisés que nous. Quand nous avions faim, nous y allions, nous, dans la colonisation, à coups de canon. Aujourd’hui, ils y vont, eux, à coup de carnet de chèques. D’un côté, c’est une bonne nouvelle. Il y a de nouveau des riches sur la planète qui se disent que l’agriculture, c’est important. Et la Banque mondiale leur emboite le pas. N’ayons donc pas honte de notre Politique agricole commune ; bien entendu il faut la réformer très profondément, mais, loin de la supprimer, il faut aussi l’amplifier et généraliser ce genre de politique sur tous les continents. Ca coûte cher l’agriculture ? Essayons donc la famine ! Et en plus de l’Agro, il y a maintenant l’Ecole Polytechnique et l’ENA qui se passionnent pour ces questions, donc nous sommes sauvés, car les actions à mettre en œuvre seront des plus compliquées et des plus intéressantes. Nous aurons donc besoin de beaucoup d’intelligence, de clairvoyance et de volonté. C’est un énorme défi qui s’ouvre pour tous la nouvelle génération, celle qui vivra la fin du phénomène de croissance de la population mondiale et devra construire un monde capable de nourrir 9 milliards de terriens.

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