Référence et existence : une défense de Frege

Gottlob Frege défend, dans de nombreux textes, une conception de l'existence qu’on peut qualifier de déflationniste1. Je la reformulerai ainsi pour introduire ma propre discussion : C'est une erreur de penser que les affirmations ou les dénis d'existence portent sur des objets particuliers. Ils portent sur des concepts et non sur des objets. Lorsque nous disons : « la montagne d’or n'existe pas », nous voulons dire en fait « le concept d'une unique montagne d’or n'est pas instancié ». Et conversement, dire « la montagne d’or existe » revient exactement à dire « le concept d'une unique montagne d’or est instancié (au moins une fois) ». Cette thèse conduit à nier que l'existence soit une propriété intrinsèque des étants, une propriété qu'ils pourraient ou non instancier. C’est en cela qu’il apparaît légitime de la nommer « déflationniste ». Elle s’oppose à la thèse naïve suivante : Les affirmations ou les dénis d'existence sont des énoncés qui possèdent une structure logique prédicative. La proposition selon laquelle la montagne d’or existe doit être comprise comme attribuant littéralement la propriété d’exister à la montagne d’or. Conversement, soutenir que la montagne d’or n’existe pas revient à nier que la montagne d’or possède cette propriété. On considère souvent que la conception déflationniste et la conception naïve sont incompatibles. Cette conviction a conduit de nombreux philosophes à attaquer la position déflationniste de Frege en essayant d'argumenter en faveur de la conception naïve2. Je voudrais montrer dans cet article qu'il s'agit là d'une erreur. Ma stratégie sera la suivante. Je commencerai par distinguer deux thèses frégéennes, l'une ayant une portée métaphysique, l'autre une portée sémantique. Je défendrai ensuite la thèse métaphysique contre quelques arguments apparemment décisifs qu'on pourrait lui Voir en particulier G. FREGE, « Dialogue avec Pünjer sur l’existence », trad. fr. ALI BENMACKHLOUF, in P. DE ROUILLHAN / C. TIERCELIN (éd. par), Gottlob Frege : Écrits posthumes, Jacqueline Chambon, Nîmes, 1994, 67—84. Voir également G. FREGE, Les fondements de l’arithmétique, trad. fr. C. IMBERT, Seuil, Paris, 1969. 2 Pour une tentative particulièrement aboutie, voir G. EVANS, The Varieties of Reference, Oxford University Press, Oxford, 1982, chap. 10. -11

opposer. Enfin, je soutiendrai que la thèse sémantique est en revanche vraisemblablement fausse. On peut ainsi concilier une conception naïve de l’existence en sémantique avec une conception frégéenne, déflationniste, en métaphysique. Ce qui revient à dire que la théorie frégéenne est, pour l’essentiel, parfaitement correcte.

1.
L'hypothèse déflationniste possède une dimension révisionniste, ou réformiste. Elle repose sur une dénonciation des errements dans lesquels peuvent nous conduire les « mers du langage » : notre pratique linguistique nous pousse à négliger une analyse simple et élégante de certaines classes d'énoncés, pour privilégier une analyse paradoxale, sinon simplement absurde. L'analyse de Frege s'enracine dans ses réflexions sur les concepts numériques, comme « avoir trois satellites », ou « avoir 400 feuilles ». Si l'on se fie à la forme grammaticale des énoncés où figurent de tels concepts, ceux-ci semblent attribuer des propriétés à des objets. Il existe en effet un parallélisme frappant entre (1) et (2) d’une part, (3) et (4) de l’autre : (1) Ce livre a 350 pages. (2) Ce livre a une couverture en cuir. (3) Les feuilles de l'arbre sont 200. (4) Les feuilles de l'arbre sont vertes. De cette ressemblance grammaticale, on pourrait tirer l'idée selon laquelle les concepts numériques, comme « être 200 », expriment des propriétés, et en conséquence identifier les nombres à des propriétés des choses. Il s'agit, pour Frege, d'une illusion. Il présente plusieurs arguments contre l'identification des nombres à des propriétés, dont le plus convaincant est le suivant3 : Une entité ne possède pas de nombre en elle-même, de façon absolue, mais uniquement relativement à un concept sortal que l'on utilise pour la qualifier. Le nombre n'est donc pas une propriété des objets, comme la couleur, mais une propriété de certains concepts, les concepts sortaux, qui permettent de qualifier les objets. 

Il ne s’agit pas d’une citation mais d’une reconstruction de l’argument. Voir FREGE, Fondements, cit., 175—176. -2-

3

et une unique table des matières. rectiligne. ou absolument .. Frege remarque en passant que les attributions d'existence peuvent être analysées de façon semblable aux attributions de nombres : « La proposition qu'il n'y a pas de triangle rectangle rectiligne équilatéral énonce une propriété du concept ‘triangle rectangle. on peut appliquer le concept numérique N à un concept sortal si. -3- . le livre ne possède pas le nombre « 350 » en soi. 183. La définition n'est qu'en apparence circulaire. ou. l'existence a quelque analogie avec le nombre.Ainsi. elle lui attribue le nombre zéro. mais pas aux termes de masse. L'analogie. l'extension de ce concept possède un cardinal égal à N. On voit qu'il n'est pas nécessaire de présupposer de connaissance préalable de la signification des concepts numériques pour pouvoir définir le prédicat de second ordre « 0 appartient à » : ce prédicat peut être correctement appliqué à un concept quelconque s’il possède une extension vide. 2 parties. Mais l'application d'un concept sortal différent peut déboucher sur un nombre différent : le livre a 350 pages. Par exemple : (5) L'or violet n'existe pas. quel que soit a. Frege conclut que les concepts numériques expriment des propriétés de concepts sortaux. mais qui apparaissent clairement si l'on considère le cas particulier du nombre zéro : « Le nombre 0 appartient à un concept si.. des concepts de second ordre. n'est pas absolument parfaite. cit. FREGE. De façon intuitive. c'est-à-dire s'il n'est pas instancié. faudrait-il ajouter. cit. ce n'est rien d'autre que nier le nombre zéro »5. 180. qui selon Frege s'analyse ainsi : (6) Le concept « or violet » n'est pas instancié. mais peut-être n'a-t-il que 12 chapitres. Dans les Fondements de l'arithmétique. et seulement si. il est toujours vrai que a ne tombe pas sous ce concept »4. équilatéral’ . Fondements. À cet égard. Affirmer l'existence. Fondements. On ne peut attribuer de nombres qu'aux concepts sortaux. pour des raisons sur lesquelles je ne m'attarderai pas ici. il possède 350 pages : c'est l'application du concept sortal de page au livre qui permet de lui appliquer un nombre. En revanche. on peut tout à fait nier l'existence d'une substance désignée par un terme de masse. 4 5 FREGE. comme il le dira plus tard.

on l'attribue à l'aide d'énoncés singuliers ayant pour forme logique « Ea ». 2. le fait qu'une propriété soit attribuée à un objet implique donc que certains objets ne possèdent pas la propriété. le raisonnement suivant peut être reconstruit : 1 Si l'existence est une propriété. 67—84.. l'énoncé ne pourrait pas être vrai s'il n'existait pas de baleines. Une fois acceptés ces principes. L'énoncé ne porte donc pas sur des baleines particulières. La reconstruction qui suit reprend pour l’essentiel l’argument de FREGE. selon Frege. « Dialogue avec Pünjer sur l’existence ». FREGE. c'est toujours affirmer qu'il y a certains objets tombant sous un concept. Le premier repose sur deux principes. ne portent qu'en apparence sur des objets particuliers. Fondements. Résumons le point essentiel de notre discussion : le verbe exister n'exprime jamais. mais sur des concepts : il affirme qu'il existe une relation de subordination entre le concept « baleine » et le concept « mammifère ». C'est surtout évident pour (8) : s'il s'agissait d'une attribution de propriété à un objet. et l'on peut donc procéder à un rapprochement similaire entre les quantificateurs et les attributions d'existence6. 7 6 -4- . « a » fait référence à un objet. cit. tout objet auquel on peut faire référence dans un jugement existe. Examinons maintenant deux arguments frégéens importants justifiant l’approche déflationniste7. (8) Toutes les baleines sont des mammifères. comme : (7) Au moins un homme marche dans le parc. de façon plus plausible. Or. à une collection d'objets (une collection de baleines). cit. que nous formulerons ainsi : 1 Principe de négation signifiante : l'attribution d'une propriété à un objet doit véhiculer un contenu d'information . (8) demeurerait vrai en l'absence de baleine. il faut l'analyser de façon syncatégorématique. 176—177. à partir du contexte dans lequel il apparaît. 2 Dans « Ea ». 2 Principe de l'existence des objets de référence : quelle que soit l'analyse qu'on donne du verbe « exister ».Frege rapproche aussi les concepts numériques des quantificateurs. ou. une propriété . On se rendra alors compte qu'affirmer l'existence. Des énoncés quantifiés.

Il s'agit d'un argument valide logiquement. un nom propre en tenant lieu »8. ou. et la seule façon d'éviter sa conclusion est de rejeter l'un des deux grands principes formulés par Frege. 8 M. Frege. Si l'on accepte la thèse selon laquelle un objet n'est rien d'autre que ce qui peut être nommé par un nom propre. pour Frege. sinon une réponse. 1973. Philosophy of Language. Voici la façon dont Michael Dummett décrit cette position : « L'usage par Frege du terme ontologique 'objet' est strictement corrélatif de son usage du terme linguistique 'nom propre' : tout ce dont un nom propre peut tenir lieu est un objet. le fait d'attribuer la propriété F véridiquement à un objet désigné par un nom propre « a » implique qu'il existe au moins un objet possédant la propriété. 55. du moins les prémisses d'une réponse à cette interrogation dans l'oeuvre de Frege. ou qu'au moins il pourrait y avoir. Un objet n'est rien d'autre pour lui qu'une entité à laquelle on peut faire référence. -5- . Pourquoi ne pourraiton pas faire référence à des objets qui n'existent pas ? On peut trouver. pour le dire autrement. a ne peut pas manquer de posséder la propriété attribuée par le prédicat « E ». on peut établir de façon convaincante que tout objet existe. est une loi logique fondamentale : Fa ∃xFx Selon cette loi. l'existence n'est pas une propriété. a existe.3 Donc. à l'aide d'un nom propre apparaissant dans une phrase susceptible de vérité ou de fausseté. la notion d'objet est seconde par rapport à celle de référence. et je propose de l'accepter sans plus de discussion. Duckworth. Or. et parler de quelque chose comme d'un objet revient à affirmer qu'il y a. et l'on pourrait penser de prime abord que l'accepter revient à commettre une véritable pétition de principe. en vertu du principe de l’existence des objets de référence. Frege considère en effet que l'inférence nommée généralisation existentielle. comme l'a montré Stéphane Chauvier dans sa contribution au présent volume. qui permet de conclure de l'attribution d'une propriété à un objet à l'affirmation selon laquelle au moins un objet possède cette propriété. 4 Mais alors. que tout ce à quoi l'on peut faire référence existe. Le premier principe est fort bien justifié par Frege. London. DUMMETT. On sait en effet que. 5 En conséquence. Le second apparaît en revanche discutable. Le principe de négation signifiante est donc violé.

nous ne nous interrogeons pas vraiment sur un objet. quant à elle. Some Main Problems in Philosophy. il est conversement tautologique de l'affirmer d'un objet. Comme le remarquera G. 3. (10) ¬Ep La loi de généralisation existentielle nous permet d'affirmer que (11) est une € conséquence logique de (10) : (11) ∃x ¬ Ex Ce qui se lit : il existe au moins un x tel que x n'existe pas. -69 . Selon lui. Il y a en effet deux types possibles d'énoncés d'existence : les énoncés qui affirment l'existence. MOORE. mais bel et bien G. lorsque nous nous interrogeons sur l’existence effective du fils de Kant. pour un frégéen. les objets simplement possibles. George Allen and Unwin.. De façon beaucoup plus profonde. 2. London. La possibilité des premiers est exclue. Or. La conclusion 3 suit de 1 et de 2 si l'on accepte le principe de négation signifiante. Pour attribuer une propriété à quoi que ce soit. Considérons en effet la formalisation en logique du premier ordre d'un déni d'existence : (9) Pégase n'existe pas. et « exister » n'est pas une expression prédicative. si l'existence est une propriété. puisque l'acte de référence lui-même présuppose l'existence.. il faut y faire référence. des absurdités logiques. On ne peut faire référence qu'à des objets existants. 289. il remet en question le sens même du discours sur l’existence des objets. E. E. 1953. La possibilité des seconds entraînerait. ou les objets impossibles comme le cercle carré — existent. Il s'agit. et ceux qui la dénient. Il est facile de négliger la radicalité de la conclusion de Frege. Cette discussion nous permet de reformuler l'argument de Frege de la façon suivante : 1. L'existence n'est donc pas une propriété. € d'une violation évidente du principe de contradiction. s'il est absurde de dénier l'existence d'un objet.) que dire de quelque chose que ce soit que nous pouvons mentionner qu'elle n'est absolument pas revienne à se contredire : de sorte que toute chose que nous pouvons mentionner doive posséder quelque sorte d'être »9. Les énoncés d'existence n'attribuent pas de propriété.cette règle inférentielle est invalidée si l'on accepte que certains objets pouvant donner lieu à un acte de référence n'existent pas. Celui-ci ne nie pas que certains types d’objets — par exemple. Moore : « Il semble (. comme l’unique fils de Kant.

Mais nous ne pouvons pas discourir sur ces engagements métaphysiques : « la logique remplit le monde . dont nous nous demandons s’il est ou non instancié. c’est ce qu’il y a dans le domaine de quantification . S’interroger sur le mode d’être. un objet existant. mais j’aurais pu ne pas exister. entre science et métaphysique. selon le Tractatus. et ce qu’il y a dans ce domaine. WITTGENSTEIN. Mais le principe central d’où découle cette conception est-il vraiment acceptable ? Doit-on identifier un étant. et la formulation d’une sémantique pour cette logique par Jaakko Hintikka et Saul Kripke. Tractatus-logico philosophicus. le type d’être qu’il se trouve avoir : « une proposition peut dire comment est une chose. Paris. -710 . Gallimard. décrire un objet en disant comment il est. dans le Tractatus-logico philosophicus. trad..sur un concept. non ce qu’elle est » (L. 1993. WITTGENSTEIN. Nous ne pouvons pas dire en logique : il y a ceci et ceci dans le monde. si l’on considère que les thèses scientifiques les mieux établies peuvent être formulées dans un vocabulaire logique. Tractatus. à quelque chose que l’on peut nommer ? Le développement de la logique modale quantificationnelle. fr. ce n’est rien d’autre que l’ensemble des choses susceptibles d’être la valeur des variables liées présentes dans les formules exprimant nos thèses scientifiques les mieux justifiées. On peut. Ce que l’on peut nommer d’une façon douée de sens. 93). 43). Un des thèmes majeurs de cet ouvrage réside dans le développement de l’idée frégéenne selon laquelle l’existence individuelle n’est en aucun cas une propriété attribuable à des objets de façon douée de sens. La conception déflationniste de l’existence a eu un immense succès jusqu’au début des années 1960 en philosophie analytique. GRANGER. ont conduit de nombreux philosophes à reconsidérer cette question. 3. ou le type d’être d’un objet. Considérons en effet les énoncés suivants : (12) J’existe. Elle permet d’établir une relation élégante entre logique et métaphysique. cit.-G. n’a donc selon Frege rigoureusement aucun sens10. G. mais certainement pas dire ce qu’il est. mais pas cela » (L. les frontières du monde sont aussi ses frontières. Nous manifestons nos engagements ontologiques en employant dans notre langage des noms propres permettant de faire référence à des objets et de décrire leurs propriétés. et donc. Il semble en effet que l’on puisse facilement former des contre-exemples à la thèse métaphysique de Frege dès lors que l’on se place dans un langage comprenant des modalités. Cette conclusion sera amplifiée et dramatisée par Ludwig Wittgenstein. celui de « fils de Kant ».

dans un modèle. Dans (13). nous nous proposons d’examiner la sémantique des concepts modaux. c’est-à-dire existe dans un monde possible. D’un point de vue logique. peut être fausse. tout en affirmant qu’elle n’existe pas dans un monde possible au moins. -8- 11Pour . 1990. une indépendance semble s’instaurer entre référence et existence. est vraie. fausse dans le monde réel. il n’est donc engagé ontologiquement qu’à reconnaître l’existence de certains types d’ensembles. L’hypothèse d’une telle indépendance est-elle bien fondée ? Pour répondre à cette question. Il est essentiel de distinguer l’idiome des mondes possibles employé en logique modale de celui employé en métaphysique : un philosophe peut reconnaître l’utilité de la sémantique modale. L’idée intuitive sur laquelle repose la sémantique des langages modaux quantificationnnels est simple : la définition récursive de la vérité pour les formules appartenant à de tels langages est relativisée non seulement à un modèle. dans le monde réel. relativement à un monde possible. Lorsque le logicien modal quantifie sur des « mondes possibles ». Une formule vraie. Harvard University Press. La discussion dont cette hypothèse fait l’objet — voir en particulier S.(13) Pégase11 n’existe pas. relativement à un autre monde possible. Mass. Dans (12). Postface — me semble en effet indépendante des principales thèses défendues ici. nommé « ensemble de mondes ». Lorsque nous dirons qu’il existe un monde possible relativement auquel une proposition. mais aussi à un monde possible. relativement auquel une formule interprétée peut être évaluée comme vraie ou comme fausse. nous voudrons simplement dire les besoins de l’argument. dans ce même modèle. je fais référence à une personne existant dans le monde réel.. Un tel point de départ nous semble pertinent. mais Pégase aurait pu exister. quoique n’existant pas actuellement. il semble que je fasse référence à un objet qui. sans pour autant penser qu’il existe d’autres mondes que le monde réel. l’expression « monde possible » désigne l’élément d’un ensemble. Cambridge. telle qu’elle est formalisée dans les systèmes de logique modale quantificationnelle. puisque la logique des modalités constitue certainement le meilleur accès à la signification des concepts de possibilité et de nécessité. aurait pu y exister. je supposerai dans cet article que l’on peut nommer les objets simplement possibles. Dans les deux cas. Naming and Necessity. et donc quantifier sur des ensembles de mondes. KRIPKE.

c’est-à-dire une relation transitive. mais que le monde réel ne soit pas possible relativement à ce monde. Si l’on veut donner un sens métaphysique aux modalités. c’est-à-dire un métalangage n’utilisant d’aucune façon les concepts de nécessité et de possibilité. D’autre part. pas plus que l’existence des nombres n’implique celle d’un monde des nombres. Je soutiendrai dans la suite de l’article qu’un engagement ontologique vis-à-vis d’entités simplement possibles est justifié. Alors qu’un modèle pour la logique du premier ordre comprend un domaine de discours. symétrique et réflexive. sans nous engager quant à l’existence réelle d’autres mondes que le monde actuel12. Il me semble cependant que l’existence de telles entités n’implique pas celle de mondes possibles. -912 .que le monde réel aurait pu être tel que cette proposition fût vraie. Dire d’un monde qu’il est possible au sens métaphysique ne doit dépendre en rien de notre pouvoir de conceptualisation ou de nos connaissances . puisqu’une proposition vraie doit être possiblement vraie. L’utilisation de telles structures ensemblistes – les ensembles de mondes. il serait donc absurde qu’un monde soit possible relativement au monde réel. si l’on veut qu’une proposition nécessairement vraie soit aussi nécessairement nécessairement vraie. La relation doit être réflexive : un monde possible donné est certainement accessible à partir de lui-même. et une relation R définie sur cet ensemble. ajoutés aux ensembles d’individus – permet d’analyser la vérité de formules comportant des opérateurs modaux dans un métalangage qui n’est pas modal. « Possiblement φ » est vraie dans un modèle M et dans un monde possible ω si et seulement si « φ » est vraie dans ce modèle relativement à au moins un monde possible ω' accessible à partir de ω. nommée relation d’accessibilité. Enfin. il est bon de considérer que la relation d’accessibilité est une relation d’équivalence. et une fonction d’interprétation assignant des extensions aux différents prédicats du langage. L’analyse des deux modalités est la suivante : « Nécessairement φ » est vraie dans un modèle M et dans un monde possible ω si et seulement si « φ » est vraie dans ce modèle relativement à tous les mondes possibles ω' accessibles à partir de ω. On peut montrer que certaines formules modales permettent de caractériser les propriétés de la relation d’accessibilité. On nomme S5 le système modal dans lequel la relation d’accessibilité possède ces trois caractéristiques. C’est sur ce système particulier que nous ferons porter nos analyses. elle doit être symétrique. qui est l’ensemble des particuliers pouvant servir de valeurs aux variables liées par des quantificateurs. la relation doit être transitive. un modèle pour la logique modale quantificationnelle comprend aussi un ensemble de mondes possibles.

79. J. BARCAN MARCUS. dont Ruth Barcan Marcus a été la première à déceler l’importance14. Les hypothèses sémantiques que nous avons présentées impliquent que la formule converse de Barcan. Routledge. .) un sens ‘absolu’ du mot ‘concevable’ – un sens dans lequel dire d’un état de chose qu’il est concevable revient à dire quelque chose à son sujet. Oxford University Press. les formules BF et CBF. HUGHES / M. la formulation logiquement équivalente suivante est plus éclairante pour € l’intuition : CBF’ ∃x◊ϕx → ◊∃xϕx € Hughes et Cresswell notent ainsi que « S5 reflète (. An Introduction to Modal Logic. alors il y a une chose dont il aurait pu être le cas qu’elle ait la propriété φ. London. «  ◊ » est l’opérateur de possibilité. par exemple. à leur sens déontique ou épistémique)13. Dans la sémantique la plus simple pour un langage modal quantificationnel. E. et si le domaine de quantification est le même pour tous les mondes possibles. 15 «   » est l’opérateur de nécessité. appartient également à l’ensemble des théorèmes de notre théorie des modalités : CBF : ∀xφx → ∀xφx De nouveau. et se lit « nécessairement » .. toute chose possède cette propriété φ. Si la relation d’accessibilité est une relation d’équivalence. alors nécessairement.10 € 13 € .. comme on l’a souvent remarqué. intuitivement. Voir G. sans aucune référence aux capacités de conceptualisation qui existent ou non dans d’autres états de choses ». il existe un unique domaine de quantification commun à tous les mondes possibles de la structure ensembliste utilisée pour interpréter les formules.1993. représente la proposition suivante : s’il avait pu être le cas € qu’il y ait une chose possédant la propriété φ. Oxford. et se lit « possiblement». Modalities. sont des vérités logiques (elles sont vraies dans tous les modèles et pour tous les mondes possibles de ces modèles) : BF : ∀xφx → ∀xφx 15 Ce qu’on peut paraphraser intuitivement ainsi : si toute chose possède nécessairement € une certaine propriété φ. 1968. CRESSWELL.car. Il est plus facile de saisir les conséquences métaphysiques de cette formule si l’on considère la formule logiquement équivalente suivante : BF’ : ◊∃xφx → ∃x◊φx Cette formule. 14 Voir les articles réunis dans R. comme nous l’avons stipulé. c’est celui qui possède le plus de pertinence lorsqu’on s’intéresse au sens métaphysique des modalités (par opposition. qui est la formule suivante.

cit. et « F » est une lettre de prédicat binaire qui dénote l’ensemble des couples 〈x.. Zalta insistent fortement. Cambridge University Press. T. ZALTA. Erkenntnis. « Ruth Barcan Marcus and the Barcan Formula ». WILLIAMSON. Linsky et E. je m’appuie sur les publications suivantes : HUGHES / CRESSWELL.On peut la paraphraser ainsi : s’il y a quelque chose qui aurait pu avoir la propriété φ.11 16 pour autant qu’il existe dans le monde actuel une personne réelle qui aurait pu être son . PARSONS. On pourrait donc penser qu’il s’agit de lois logiques fondamentales de la logique modale. 1995.). 257—273. Philosophical Perspectives. (16) implique logiquement (17). 431—458. alors il aurait pu être le cas que quelque chose ait la propriété φ. pas eu de fils : (14) Pierre Martin aurait pu avoir un fils. Les formules BF et CBF ont une importante propriété : elles peuvent être déduites formellement du système d’axiomes le plus simple pour la logique modale quantificationnelle16. T. Modality. 170—190 . in W. (15) Il existe une personne qui aurait pu être le fils de Pierre Martin. dans le monde réel. ayant un véritable statut régulateur en ce qui concerne la métaphysique des modalités. puisqu’on peut raisonnablement soutenir qu’aucune des personnes réellement existantes dans le monde n’aurait pu être le fils de Pierre Martin. 48 (1998). Considérons les énoncés suivants. An Introduction to Modal Logic. SINNOTT-ARMSTRONG. c’est parce que les domaines de tous les mondes possibles postulés dans la théorie doivent posséder exactement les mêmes individus B. 8 (1994). sur le fait que les systèmes modaux quantificationnels les plus simples possèdent BF et CBF dans l’ensemble de leurs théorèmes. (ed. qui dans l’interprétation visée désigne Pierre Martin. LINSKY / E. Morality and Belief : Essays in Honor of Ruth Barcan Marcus. On peut représenter ces deux énoncés ainsi18  : (16) ◊ ∃xFxa (17) ∃x ◊Fxa Dans un système dans lequel BF est un théorème. et à juste titre. « Bare possibilia ». l’argument correspondant en langue naturelle ne semble pas valide : n’est-il pas en effet évident qu’il puisse exister un fils de Pierre Martin dans un monde possible. . 17 Dans toute la discussion sur les contre-exemples à BF et CBF. € € Or. Voir B. dans lesquels nous supposerons que Pierre Martin n’a.y〉 tels que x est le fils de y. 3—12 . sans fils? Cette conclusion semble manifestement fausse. Pourtant. « In defense of the simplest quantified modal logic ». Cambridge. 18 Où « a » est une constante d’individu. D’un point de vue sémantique. certains auteurs ont avancé des contre-exemples qui paraissent de prime abord décisifs aux formules de Barcan17.

. (19) est donc faux : (19) Il eût été possible qu’il y ait une personne telle qu’aucune personne ne soit identique avec elle. cit. La prémisse semble vraie : il paraît intuitivement convaincant de soutenir que certains objets. En conséquence. il existe un monde possible dans lequel aucune personne n’est identique à Pascal Ludwig. ne pas exister. auraient pu néanmoins exister dans d’autres mondes possibles que le monde actuel. voir particulièrement PARSONS. 258. il existe dans le monde actuel quelque chose qui aurait pu différer de toutes les choses existant actuellement. 20 J’emprunte la présentation du contre-exemple qui suit à WILLIAMSON. le fait qu’une personne soit identique à elle-même est une nécessité métaphysique. elle-même.. En conséquence. Cela impliquerait qu’elle diffère d’elle-même. l’argument suivant n’apparaît pas logiquement correct19  : A : Cela aurait pu être le cas qu’il y ait quelque chose qui diffère de toutes les choses qui existent dans le monde actuel. par exemple. Pour cette discussion. cit. puisque mon existence est contingente.comme éléments que la forme inférentielle fautive est valide. Cela semble tout à fait concevable : j’aurais pu. « Ruth Barcan Marcus and the Barcan Formula ». 7—11. plus d’individus qu’il n’en existe dans le monde réel — ce qui revient à soutenir que d’autres objets que ceux qui existent effectivement auraient fort bien pu exister. A possède une forme logique valide. Pourtant. Supposons qu’il y ait strictement moins d’objets dans un monde possible donné que dans le monde réel. si l’on suppose que BF est une vérité logique. En toute généralité. Des contre-exemples à CBF ont également été proposés20. dans un monde possible. « Bare possibilia ». (18) est donc vrai : (18) Il y a une personne telle qu’il eût été possible qu’aucune personne ne lui fût identique. Mais la conclusion paraît fausse : chaque chose existant dans le monde actuel est nécessairement identique à elle-même. Il semble intuitivement qu’il puisse « exister ». et il n’est donc pas possible que l’une de ces choses diffère de toutes les choses existant dans le monde actuel. Il n’est donc pas possible qu’il existe une personne telle qu’aucune personne ne lui soit identique : il y en aura toujours une.. avec laquelle elle sera identique. au moins dans un monde possible.12 - 19 . qui n’existent pas actuellement. En revanche.

et il semble que cette pratique soit courante dans nos raisonnements modaux. Acta Philosophica Fennica. KRIPKE.13 - 21 . fondée sur le système propositionnel modal S5. Derrière eux se profile la thèse selon laquelle il y a.16 (1963). Intuitivement. Cette intuition semble contredire le premier principe de Frege: il paraît possible de faire référence à des objets qui n’existent pas. dans certains mondes possibles. commun à tous les mondes possibles. Ces contre-exemples aux formules de Barcan apparaissent tous motivés par une unique intuition métaphysique fondamentale. nous l’avons vu. En conséquence. La sémantique défendue par Saul Kripke cherche à traduire cette intuition métaphysique21. Il est aisé.Pourtant. ce qui semble contredire nos intuitions modales. peuvent être dérivées de l’axiomatisation la plus simple de la logique modale quantificationnelle. et inversement. il aurait pu exister une entité telle que rien (pas même ellemême) ne lui soit identique. n’existent pas. l’hypothèse d’un unique domaine de quantification. des objets qu’il n’y a pas dans le monde réel . Les formules de Barcan. Puisqu’un objet auquel on peut faire référence peut être la valeur d’une variable de quantification. est abandonnée. ou. dans certains mondes possibles. dans ce nouveau cadre sémantique. qui comporte toutes les formules de la forme : Voir S. inversement. Dans cette sémantique. qu’il peut y avoir dans le monde réel des objets qui. l’argument suivant est valide si l’on accepte CBF : Il existe (réellement) une entité telle qu’il aurait pu n’y avoir rien d’identique à elle. accepter CBF contraint à rejeter la prémisse de l’argument. Puisque la conclusion de cet argument est manifestement absurde. cela implique qu’on peut quantifier sur des objets qui n’existent pas. . il y a (éventuellement) dans le monde réel des objets qu’il n’y a pas dans les autres mondes possibles. il peut y avoir dans les mondes possibles des objets qu’il n’y a pas dans le monde réel. de construire des contre-modèles aux formules de Barcan. « Semantical considerations on modal logic ». Quel axiome faut-il donc abandonner pour que l’axiomatisation soit fiable dans cadre de l’hypothèse kripkéenne des domaines variables ? Considérons le schéma d’axiome d’instanciation universelle. censés correspondre aux contre-exemples que nous venons d’analyser. 83—94.

tous les objets tombent sous l’extension du prédicat « F ». Comme le remarque Kripke. il arrive que ce cadre sémantique soit aujourd’hui adopté. déflationniste. Les modèles de Kripke sont souvent considérés comme apportant une réponse entièrement satisfaisante aux contre-exemples aux formules de Barcan. où y est libre pour x dans φ. l’hypothèse des domaines variables permet de définir rigoureusement un prédicat d’existence « E ». de l’existence. lui. puisque nous avons stipulé qu’il était possible de faire référence à des objets absents du domaine de quantification d’un monde.IU ∀xφ → [y / x]φ . Si l’on suppose que dans la situation que nous imaginons. À vrai dire. lors de discussions métaphysiques. y avoir un objet de référence qui n’appartient pour autant pas au domaine de quantification du monde en question. Pour autant. le conséquent du conditionnel est faux. et les contre-exemples peuvent donc être acceptés. affirme Voir par exemple C. Oxford. S. cet objet appartient à l’extension du prédicat « F ». disons (20) dans un monde ω : (20) ∀xFx→Fy Supposons que dans le domaine de ω. D(ω). dans un monde possible. L’antécédent du conditionnel (20) est vrai dans une telle situation. CHIHARA. Clarendon Press. (20) est falsifiée dans cette situation. . sans guère de justification préalable22. En conséquence. dans ω – on peut le faire. conformément à nos meilleurs jugements modaux. 1998. The Worlds of Possibility : Modal Realism and the Semantics of Modal Logic. du coup. exprimant une propriété du premier ordre : « l’existence est un prédicat monadique ».14 - 22 . De nombreux philosophes y voient. précisément parce qu’il peut. € Les formules de cette forme ne peuvent être satisfaites dans tous les modèles de Kripke si l’on accepte des domaines variables. une représentation de nos intuitions métaphysique bien plus satisfaisante que le cadre minimal impliquant les formules de Barcan. Ces formules sont falsifiées dans un tel cadre théorique. on peut assigner à la variable y pour valeur un objet qui n’est pas. Le point le plus important pour notre propos réside en ce que l’adoption des domaines variables conduit naturellement à revenir sur l’analyse frégéenne. Supposons que l’on évalue une formule du type IU. il semble donc difficile de maintenir la loi logique d’instanciation universelle – du moins si l’on adhère à la sémantique de Kripke. et où [y/x]φ est le résultat du remplacement de toutes les occurrences libres de x par y dans φ. Contrairement à ce que soutenait Frege.

« Bare possibilia ». CRESSWELL. / E. LINSKY. 1971. « In defense of the simplest quantified modal logic ».. en utilisant les notations du lambda€ calcul. dans un monde. (ed. ne tombe pas sous ce prédicat. L’existence devient un trait contingent de certains objets. mais certains objets de référence n’y existent pas : ils existent dans d’autres mondes. ce n’est pas être un objet possible de référence . Je voudrais montrer – à la suite de plusieurs auteurs24  – que l’hypothèse des domaines variables n’apporte qu’une solution très insatisfaisante aux contre-exemples aux KRIPKE. 257—273.Kripke23. Or il me semble que l’on aurait tort d’abandonner le second principe de Frege. M. 271—282 . mais il y a un monde possible dans lequel le prédicat s’applique correctement à cet objet : un monde où il existe au moins un cheval ailé nommé « Pégase ». mais le premier — le principe de négation signifiante — semble bien satisfait par l’approche de Kripke : de même que tous les objets ne tombent pas sous le prédicat « animal » dans le monde réel. cit. « In defense of the Barcan formula ». par exemple. cit.). 431—458 . qu’ils peuvent. Logique et Analyse. . WILLIAMSON. Reference and Modality. 70. De même que le prédicat « animal ». Le prédicat ne s’applique pas à l’objet Pégase dans le monde actuel . 24 Voir B.15 23 . il y a des objets de référence qui se trouvent exister dans notre monde . On voit donc que la théorie de Kripke contredit le second principe frégéen : exister. par exemple. tous les objets ne tombent pas sous le prédicat « exister » – puisque Pégase. cit. « exister » se comporte véritablement comme un prédicat monadique. exactement identique au domaine du monde en question. « Semantical considerations ». ainsi : λx∃y(x=y) Dans le cadre kripkéen. LINSKY B. 135—136. Soit : ∀x(Ex ↔ ∃y(x = y)) La propriété d’exister peut alors être représentée. in L. et surtout T. 4. J. et l’on peut définir son extension comme étant. possède des extensions variables dans différents mondes possibles – il n’est pas nécessaire que l’ensemble des animaux soit le même dans tous les mondes – . le prédicat « exister » s’applique dans des mondes différents à des objets différents. Oxford... ZALTA. Le second principe frégéen —le principe de l’existence des objets de référence — est abandonné. dans chaque monde ω. Oxford University Press. instancier ou non.

Supposons en effet que toute formule est ou bien vraie. Je proposerai ensuite une réinterprétation des formules de Barcan susceptible de les mettre à l’abri de ces contre-exemples. puisqu’il devient nécessaire de s’assurer que le référent d’une constante existe avant d’appliquer les règles d’instanciation universelle ou de généralisation existentielle. ou bien fausse. d’introduire un prédicat d’existence de premier ordre. En particulier. les règles d’instanciation universelle et de généralisation existentielle doivent être modifiées. ce qui n’est en soi pas une bonne chose. du moins si l’on veut garder le principe de bivalence. c’est en outre une propriété qu’il faut nécessairement mentionner dans la formulation de certaines des lois logiques les plus fondamentales. de Linsky et . On voit à quel point ce type de sémantique s’écarte de l’orthodoxie frégéenne : l’existence n’est pas seulement une propriété d’individus . il n’est donc pas simplement possible. La règle d’instanciation universelle doit en effet être retranscrite de la façon suivante : ∀xφx Ex → φs Ce qu’on peut paraphraser ainsi : € Si tous les x possèdent la propriété φ . du moins s’il existe. la traduction de la phrase « Socrate est philosophe » est fausse.16 - . Le prédicat d’existence joue alors un rôle central dans la formulation des règles de la € quantification. Supposons de plus que Socrate n’existe pas dans un monde ω. alors s possède cette propriété. Le système de quantification qui en résulte se complique donc notablement. les règles logiques associées au système sémantique de Kripke ne sont pas celles de la théorie classique de la quantification. Nous l’avons vu. Il peut pourtant s’agir d’un monde où tous les objets sont philosophes. La conjonction suivante est donc vraie dans ce monde. mais aussi nécessaire. Il existe cependant un argument véritablement décisif contre la sémantique des domaines variables. Dans ce monde. dans un monde possible donné.formules de Barcan. ce qui constitue une transgression de la règle d’instanciation universelle : (21) ∀xPx∧¬Ps Dans une sémantique kripkéenne contenant des constantes d’individus. puisqu’elle ne peut pas être vraie. qui a récemment été développé dans deux articles.

Pour qu’une analyse sémantique soit philosophiquement éclairante. l’approche faisant appel à des domaines non modaux relativisés n’est pas satisfaisante philosophiquement : elle 25 Voir LINSKY / ZALTA. quoique éventuellement utile d’un point de vue technique.17 - .. tous les objets possibles peuvent être les valeurs de variables de quantification.Zalta d’une part. contrairement aux quantificateurs du langage objet.] Il existe une personne qui aurait pu être le fils de Pierre Martin (faux). cit. Reprenons à Thimothy Williamson la conclusion de cet argument : « ainsi.a〉 appartient à la dénotation de « F » € dans ω.] ∃x ◊ Fxa. des conditions de vérité des formules modales. dans cette analyse des conditions de vérité des formules modales. alors que ce n’est pas le cas dans le langage objet. dans le métalangage. Il est certain que si l’on utilise des expressions. « In defense… ». C’est un peu comme si Frege avait raison dans le métalangage de la théorie censée lui donner tort : dans ce métalangage.] Il existe une assignation d’une valeur c à la variable x telle que b appartient au domaine du monde réel. et WILLIAMSON. [b. il faut que l’on puisse l’appliquer aux expressions utilisées dans le métalangage de la théorie. dans le métalangage de la théorie sémantique. l’analyse.a〉 € appartient à la dénotation de « F ». et telle qu’il existe un monde possible ω dans lequel 〈c. et 〈b. Considérons cependant attentivement la façon dont se trouvent analysés les contreexemples à BF que nous avons présentés. cit. [c. en précisant les formalisations des deux contre-exemple principaux ainsi que leurs conditions de vérité : [a. que les quantificateurs du métalangage ne sont pas restreints aux domaines des mondes possibles. et de Williamson de l’autre25. [b.] Il existe un monde possible ω tel que pour au moins une assignation d’une valeur b à la variable x.] ◊ ∃xFxa. b appartient au domaine de ω. On voit. « Bare possibilia ». [c. . [a. en les dotant d’une sorte de signification qui n’est pas analysée dans le langage objet.] Pierre Martin aurait pu avoir un fils (vrai). n’apporte pas d’éclaircissement philosophique sur la nature des concepts utilisés dans le métalangage. Il repose sur un examen attentif de la formulation.

quantifie d’une façon que sa propre théorie de la quantification ne peut pas expliquer »26. comment pouvons-nous affirmer de façon justifiée. Le fait que la théorie de Kripke utilise les quantificateurs de façon différente lorsqu’il s’agit du langage objet et lorsqu’il s’agit du métalangage apparaît ici de façon 26 WILLIAMSON. mais dans un monde simplement possible. et la formule : (24) ∀xEx est vraie dans tous les modèles et tous les mondes possibles. qu’ils n’existent pas ? L’analyse sémantique des énoncés modaux nous donne une réponse : un objet qui n’existe pas. il y a des mondes possibles dans lesquels se trouvent des objets qui n’existent pas dans le monde actuel. C’est parce que nous pouvons faire référence à ces objets qui n’existent que relativement à d’autres mondes possibles que nous pouvons utiliser. nous l’apprenons lorsque nous comprenons que certains énoncés modaux sont justifiés : (22) Pégase n’existe pas. un prédicat d’existence. il n’y a rien dans le monde réel auquel on ne puisse pas appliquer la prédicat d’existence : « tout existe » est une vérité logique dans ce système. contrairement à ce qu’implique le système de Kripke. si l’on prend l’analyse de Kripke au pied de la lettre. (23) J’existe. de façon douée de sens. Certes. Soulignons bien que. le métalangage de sa théorie sémantique. mais j’aurais pu ne pas exister. on voit bien que nous sommes obligés de quantifier non seulement sur les objets qui existent dans le monde réel. Mais en disant cela. tel que nous l’utilisons dans le monde actuel. relativement au monde réel. ne s’applique pas à tous les objets. cit. Le fait que le prédicat d’existence ne s’applique qu’à certains objets.18 - . De ce qui précède pourrait naître le soupçon selon lequel le prédicat d’existence introduit dans le cadre kripkéen ne satisfait qu’en apparence le principe de négation signifiante. Ce soupçon est justifié : ce n’est que lorsque le théoricien utilise. à propos de certains objets. « Bare possibilia ». illicitement d’un point de vue métaphysique. Nous sommes donc obligés de reconnaître qu’il y a des objets qui n’existent pas. mais aussi sur les objets qui existent dans d’autres mondes possibles. que le prédicat satisfait cette contrainte frégéenne. est un objet qui existe. et le prédicat d’existence. 263. Mais si tout existe. Autrement dit.. . nous pouvons utiliser le prédicat d’existence parce que nous savons qu’il y a des objets qui n’existent que dans des mondes simplement possibles. mais Pégase aurait pu exister.

elle reflète nos engagements ontologiques. je propose de réinterpréter les contre-exemples aux formules de Barcan. suivi en cela par Quine. mais elle n’implique pas que l’existence affirmée doive être comprise au sens spatio- . nous quantifions bien sur de simples possibles. En raison de toutes ces difficultés. et elle est bien justifiée dans le système le plus satisfaisant de logique modale. afin de montrer que la thèse d’un unique domaine de quantification peut être maintenue. sans pour autant être capables de la localiser dans l’espace et dans le temps : nos engagements portent sur ce qu’il y a en général. une signification trop restrictive au verbe « exister ». Si nous considérons qu’existent uniquement dans le monde des objets spatio-temporels. Considérons de nouveau le couple de formules censé falsifier BF : (25) Pierre Martin aurait pu avoir un fils.19 - . mais lorsque nous faisons cela. Les contre-exemples aux formules de Barcan perdent en effet toute leur force dès lors que nous admettons l’existence des possibilia. Pourquoi jugeons-nous que (26) est fausse ? Parce que nous donnons. quels que soient les types d’objets vis-à-vis desquels nous sommes engagés. Mais il semble que nous puissions donner un autre sens à la quantification existentielle : selon Frege. dans d’autres mondes possibles. L’idée centrale de cette réinterprétation est la suivante : adopter un unique domaine de quantification implique que nous reconnaissions l’existence actuelle de tous les objets de ce domaine. (26) Il existe un objet tel qu’il aurait pu être le fils de Pierre Martin. nous devons reconnaître qu’il y a des objets. me semble-t-il. qui n’existent pas dans notre monde (principe de négation signifiante) . Pour donner un sens au prédicat d’existence. Nous pouvons reconnaître l’existence d’une entité. 5. Il me semble que c’est exactement ainsi qu’il faut interpréter (26) : la formule est vraie. ce qui n’est pas supposé faisable si l’analyse kripkéenne de la quantification modale est correcte. alors l’énoncé (26) apparaîtra certainement vrai. et pas simplement sur les objets qui existent dans notre monde . mais pas que nous reconnaissions leur existence au sens spatio-temporel du terme.nette. et pas uniquement sur ce qu’il y a dans l’espace et dans le temps.

Je rejoins donc l’interprétation dite « possibiliste » des formules de Barcan. Le prédicat d’existence possède alors une signification restreinte — n’existent que les objets qui sont dans l’espace et dans le temps — et le quantificateur existentiel un sens plus général. Si l’on suppose que « il y a » ne signifie pas « il y a dans l’espace temps actuel ». Ainsi.temporel. x existe dans le monde ω si et seulement si x appartient à STω. C’est parce que nous avons tendance à interpréter ainsi le concept d’existence que certaines intuitions nous poussent à rejeter. alors il y a une chose dont il aurait pu être le cas qu’elle ait la propriété φ. pas plus que le fils simplement possible de Pierre Martin. après tout. Il est possible. même si cette entité ne peut être localisée dans l’espace-temps. d’introduire un prédicat d’existence ayant précisément un sens spatio-temporel. à tort. Nous définirons ainsi l’extension du prédicat E relativement à chaque monde possible : Pour tout objet du domaine de quantification x. . A condition de comprendre l’expression « il existe » dans son sens le plus large. une entité dont on peut dire qu’elle aurait pu être le fils de Pierre Martin. la formule devient trivialement vraie. La seule façon raisonnable d’introduire un tel prédicat me semble être de le caractériser comme exprimant une relation entre les individus du domaine de quantification D et les structures spatio-temporelles associées à chaque monde possible.20 - . Soit STω la structure d’espace-temps associée au monde possible ω. Ce prédicat ne pourra cependant pas être défini uniquement à l’aide de symboles logiques. mais qui aurait pu y exister) possédant la propriété φ  » revient évidemment exactement à dire « il y a une chose (qui n’existe éventuellement pas dans l’espace et le temps. la vérité de (26) peut tout à fait être soutenue : il y a bien. dans le cadre de cette approche. Si l’on donne une interprétation aussi générale à l’expression « il y a ». et donc au quatificateur existentiel « il existe x tel que… ». Dire « il aurait pu être le cas qu’il y ait une chose (qui n’existe éventuellement pas dans l’espace et le temps. les formules de Barcan apparaissent clairement comme des vérités logiques. Considérons de nouveau la formulation la plus intuitive de BF : S’il avait pu être le cas qu’il y ait une chose possédant la propriété φ. au sens spatio-temporel. mais qui aurait pu y exister) dont il aurait pu être le cas qu’elle ait la propriété φ ». puisque tous les objets du domaine de quantification n’existent pas. le nombre 3 n’existe pas en ce sens. (26).

Autrement dit. les lois de la nature ne portent pas sur tous les objets qu’il y a. Une telle hypothèse sémantique paraît plausible. 445—475. représentée par une formule générale du premier ordre : (27) ∀x(Fx→Gx). dans le cas contraire. Du coup. même si l’on admet qu’il soit possible de nommer les possibilia. Je soutiens que la forme logique correcte de cette formule est en fait la suivante : (28) ∀x((Ex∧Fx)→Gx). . non paradoxale. sur tous les objets qui existent (au sens du prédicat relationnel d’existence que nous venons de caractériser). ou encore. mais simplement une relation : un objet existe à condition d’entretenir une relation appropriée avec l’espace-temps d’un monde possible . précisée en (30) : (29) Pégase n’existe pas. dans ce monde possible.Le point philosophiquement essentiel est que le prédicat d’existence ainsi défini n’est pas un prédicat logique . et « Pégase n’appartient pas à la stucture d’espace-temps associée au monde réel » implique logiquement « Il y a au moins une chose qui n’appartient pas à la structure d’espace-temps associée au monde réel ». il faut également supposer que la quantification est en général. restreinte par le prédicat d’existence. Considérons par exemple une loi de la nature. « Domains of discourse ». En effet. mais uniquement sur les objets qu’il y a dans l’espace-temps. mais il aurait pu exister. il n’exprime pas une propriété intrinsèque des objets de quantification. (30) Pégase n’appartient pas à la structure d’espace-temps associée au monde actuel. Linguistics and Philosophy. Pour que notre approche soit plausible. dans la langue naturelle. puisque les domaines de quantification sont toujours restreints dans la langue naturelle27. de même 27 Voir F. on peut généraliser existentiellement sans paradoxe à partir de (29) : « Pégase n’existe pas » implique logiquement « Il y a un objet qui n’existe pas » . RÉCANATI.21 - . Soulignons que la loi de généralisation existentielle peut s’appliquer librement dans ce nouveau cadre. (29) s’analyse de la façon. 19 (1996). il n’existe pas. mais il existe un monde possible possédant une structure d’espace-temps qui contient Pégase. La généralisation n’est pas paradoxale : il y a des objets qui n’existent pas dans la structure spatio-temporelle de tel monde.

néanmoins. et ne peut pas être défini à l’aide du seul vocabulaire logique. au sens fort. 6. l’existence n’est donc pas une propriété intrinsèque des individus : quoique sa thèse sémantique soit fausse. sans doute en raison de son peu d’intérêt pour les modalités. ou dans tel ou tel lieu et pas dans tel autre lieu. qu’appartenir à un domaine de quantification.qu’il y a des objets qui existent uniquement avant telle date. La thèse sémantique de Frege apparaît donc fausse : la plupart des énoncés d’existence attribuent bien des propriétés à des individus. la thèse métaphysique de Frege semble bien fondée. n’admet de définition que relationnelle.22 - . Métaphysiquement. ou après telle date. la thèse centrale selon laquelle exister n’est rien d’autre. ne peut être défendue qu’à condition d’introduire un prédicat d’existence. Contrairement à ce que Frege lui-même pensait. Et c’est me semble-t-il le point important en ce qui concerne la position frégéenne : il n’exprime pas une propriété intrinsèque des individus. . Le prédicat d’existence.

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