CEDH- LF4.3aR AG/ECU/ckn Requête N °61521/08 GAUER et autres c.

France A Monsieur le Président de la 5ème Section

Observations en réponse aux observations du Gouvernement de la République Française sur la recevabilité et le bien-fondé de la requête n°61521/08 de Mme GAUER et autres c. la France devant la Cour Européenne des droits de l’Homme

POUR :

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Madame Brigitte THILL, Madame Joëlle GAUER, Madame Nadège BOUDEVILLAIN, Madame Françoise TINOT, épouse GOUT, Madame Carole GOULEY Monsieur Patrick GOUT Madame Jeannine DERYMACKER Monsieur Jacques DERYMACKER L’UDAF de l’Yonne ne la personne de son Président es qualité de tuteur et de curateur

Ayant pour Avocat : CABINET SEBAN & ASSOCIÉS Société Civile Professionnelle d’Avocats Agissant par Maître Didier SEBAN 262 Boulevard Saint-Germain – 75007 PARIS TEL : 01 45 49 48 49 FAX : 01 45 49 33 59

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TOQUE : P.498 I – SUR LA RECEVABILITE DE LA REQUETE

1. Avant toute réponse aux exceptions de recevabilité soulevées par le Gouvernement à l’encontre de la requête déposée par Mme GAUER et autres, les requérants entendent souligner que leur requête, les griefs et les violations des droits évoqués, dépassent le cadre de leur seule situation. 2. D’autres personnes handicapées mentales ont pu être de la même manière stérilisées de force en raison de leur handicap, sans leur consentement ou contre leur avis, dans des établissements dont ils sont totalement dépendants et captifs, puisque placés sour leur tutelle. 3. Et ces personnes, puisque placées sous tutelle de l’établissement auquel elles ont été confiées qui n’a aucun intérêt à agir, se trouvent évidemment dans l’impossibilité absolue de saisir seules, la justice. 4. Un chercheur, Madame Nicole DIEDERICH, dont le livre intitulé « Stériliser le Handicap », a été versé à la procédure pénale, n’a cessé de dénoncer ces pratiques affirmant que de nombreuses opérations étaient ainsi effectuées en France, souvent sous l’apparence d’une appendicectomie, ce qui règle la question de leur régime de remboursement, puisque ces actes sont illégaux. 5. Mais les demandes des requérants dépassent encore ce cadre, il existe d’autres situations tout à fait similaires, dans le cadre desquels les tuteurs n’ont aucun intérêt à aider les personnes handicapées qu’ils représentent, à obtenir la reconnaissance et l’indemnisation d’une infraction qui a eu lieu à leur encontre, c’est dès lors bien la question de la capacité à agir de la personne handicapée en matière pénale, du régime de la tutelle, et de la défense de la violation de leurs droits qui se pose. 6. C’est également la question du droit à un procès équitable au sens de l’article 6 de la Convention qui apparait dans ce dossier où des victimes de crimes n’ont pas pu, en raison de leur handicap avoir accès à leur dossier, être entendues, former des demandes, produire des écritures, bénéficier de l’assistance d’un défenseur, puis bénéficier de voies de recours offertes à d’autres parties au dossier. 7. C’est pourquoi, les requérants s’en réfèrent au guide sur la recevabilité qui précise que :
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« la Cour est compétente pour apprécier l’opportunité de poursuivre son examen pour le respect des droits de l’homme ( Karner c. Autriche , §§25 et ss) », cette compétence est « subordonnée à l’existence d’une question d’intérêt général ( ibidem, §27 et Marie-Louise Loyen et Bruneel c.France, § 29)

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cette question se pose « lorsque la requête concerne la législation ou un système ou une pratique juridique de l’Etat défendeur ( Karner c. Autriche,§§26 et 28)

8. Et, il leur semble que les questions soulevées par leur requête relève bien de ces conditions. 9. Les requérants entendent également s’en rapporter au guide de la recevabilité relatif aux clauses de sauvegarde, sur le point de savoir si le respect des droits de l’homme exige d’examiner la requête au fond. 10. Le guide souligne que « que les organes de la Convention ont toujours interprété ces dispositions ( seconde phrase de l’article 37§1 de la Convention et article 39§1), comme les contraignants à poursuivre l’examen d’une affaire nonobstant son règlement par les parties ou l’existence de tout autre motif de radiation de la requête du rôle. 11. Ainsi le guide rappelle que :
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« la Cour a jugé nécessaire de procéder à un examen plus approfondi dans le cas d’une affaire soulevant des questions de caractère général touchant au respect de la Convention ( Tyrer c. Royaume Uni, §21) » « de telles questions à caractère général se posent par exemple lorqu’il faut préciser les obligations des Etats au regard de la Convention ou inciter l’Etat défendeur à résoudre un problème structurel touchant d’autres personnes dans la même situation que le requérant. »

12. Or, les requérants pensent que leur requête et les violations évoquées entrent bien également dans ce cadre, c’est d’ailleurs ce qui apparaitra tout au long des éléments qui seront developpés dans leurs observations. 13. Et, cette affaire apporte un éclairage particulier sur les pratiques qui ont lieu mais également sur le statut des personnes handicapées lorsqu’elles sont victimes de crimes. 14. Dans ce cas, il apparait qu’elles ne sont pas en mesure d’agir pour la défense de leurs droits. 15. Or, les faits et griefs évoquées sont relatifs : -

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Au concept de la capacité d’agir de la personne handicapée mentale, Au principe du consentement libre et éclairé à une intervention médicale d’une personne mentalement handicapée, en particulier en ce qui concerne des interventions telles que des stérilisations, Au droit au respect de la vie privée et familiale de la personne handicapée mentale, A la prohibition de la torture et des mauvais traitements, Au droit d’accès à un tribunal de la personne handicapée mentale, A la prohibition de la discrimination en raison d’un handicap mental,

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Et plus généralement au respect des mêmes droits pour toute personne vulnérable.

16. C’est pourquoi, les requérants demandent à la Cour de se déclarer compétente pour poursuivre son examen en raison de l’existence de questions de caractère général qui touchent au respect de la Convention et s’appliquent à d’autres personnes dans la même situation qu’eux. 17. Ainsi, il apparait pour les requérants, que le respect des droits de l’homme, garantis par la Convention et ses protocoles, exige la poursuite de l’examen de ladite requête, et que soit pour l’instant écartés tous les motifs d’irrecevabilité sur lesquels il sera néanmoins répondu ci-après, à titre subsidiaire. 18. C’est d’ailleurs en ce sens, que le Commissaire Thomas HAMMABERG est intervenu devant la Cour de Strabsourg, le 18 octobre 2011, en indiquant qu’une « application stricte des critères relatifs à la qualité pour agir de ces personnes aurait pour effet indésirable de priver un groupe particulièrement vulnérable de toute perspective raisonnable de demander et obtenir réparation pour violation de leurs droits fondamentaux…Cette situation serait aussi contraire à l’objectif visant à prévenir l’apparition ou la répétition de violations des droits de l’homme par les états parties à la Convention Européenne des droits de l’homme » 19. Et c’est ce que les requérants demandent à la Cour de retenir et d’appliquer dans l’examen de leur requête, et de leurs observations en réponse à celles du Gouvernement, concernant la recevabilité et le fond. 1) Sur la question de la recevabilité de la requête eu égard à l’application de l’article 575 du Code de procédure pénale, 20. Le Gouvernement soutient que la requête ne serait pas recevable pour non respect du délai de six mois en application de la Jurisprudence Rezgui c. France. 21. Sur ce point, les requérants entendent rappeler que, selon eux, le respect des droits de l’homme, garanti par la Convention et ses protocoles, exige la poursuite de l’examen de ladite requête, et que soit pour l’instant écartés tous les motifs d’irrecevabilité. 22. Les requérants s’en réfèrent sur ce point au guide sur la recevabilité qui précise que :
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« la Cour est compétente pour apprécier l’opportunité de poursuivre son examen pour le respect des droits de l’homme ( Karner c. Autriche , §§25 et ss) », cette compétence est « subordonnée à l’existence d’une question d’intérêt général ( ibidem, §27 et Marie-Louise Loyen et Bruneel c.France),

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cette question se pose « lorsque la requête concerne la législation ou un systême ou une pratique juridique de l’Etat défendeur ( Karner c. Autriche, §§26 et 28)

23. Ces conditions sont remplies dans le cas présent. 24. D’ailleurs, à cet égard, on peut se demander si la question de l’article 575 du Code de procédure pénale ne relève pas en elle même, d’une question d’intérêt général, et ne justifie pas, que la Cour poursuive sont examen pour le respect des Droits de l’Homme en raison des motivations retenues par le Conseil Constitutionnel pour abroger cet article. 25. Ainsi, les requérants entendent donc évoquer ces dispositions et demandent à la Cour de dire qu’il y a lieu à procéder à la poursuite de l’examen de la requête au fond. 26. Par ailleurs, les requérants entendent rappeler que la question de l’article 575 du Code de procédure pénale constitue l’un des griefs qu’il souhaitaient évoquer devant la Cour sur le fondement de l’article 6 de la Convention. 27. En conséquence, ils demandent que l’examen de la recevabilité de la requête soit jointe à l’examen sur le fond de ce grief. 28. Et que donc l’étude de l’article 575 du Code de procédure pénale, au stade de la recevabilité de la requête soit écartée pour l’instant, et traitée avec le fond sur la question de la violation de l’article 6 alléguée. 29. A défaut et à titre subsidiaire les requérants entendent préciser que la requête doit être de toute façon déclarée recevable, puisque les requérantes n’avaient d’autre choix que de saisir la Cour de Cassation. 30. En effet leur demande entrait dans le cadre des exceptions prévues par l’article 575 du Code de procédure pénale, en ce que l’arrêt rendu par la Chambre de l’Instruction ne satisfaisait pas, en la forme, aux conditions essentielles de son existence légale, ce qui exclu d’emblée l’application de la jurisprudence Rezgui c. la France, évoquée par le Gouvernement. 31. En d’autres termes, l’arrêt rendu par la Chambre de l’Instruction permettait aux parties civiles de former seules un pourvoi sur le fondement de l’article 575 alinéa 2 - 6 du Code de procédure pénale pour cette raison. 32. Et d’ailleurs, la Cour de Cassation considère bien que tel est le cas lorsque l’arrêt de la Chambre de l’Instruction ne contient pas de motifs, étant précisé que l’insuffisance ou la contradiction de motifs équivaut à leur absence ( Cass. Crim . 3 octobre 2000 B. n° 286 p.843 ; 8 novembre 2005 B. n° 278 p.966) 33. Or, les motivations de la Chambre de l’Instruction ne répondaient en aucun cas aux argumentations des parties civiles, notamment à celles :

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fondées sur les dispositions de l’article 6-1 de la Convention, notamment en ce qu’elles se plaignaient de ne pas avoir bénéficié d’un procès équitable, faisant valoir que les conditions d’application de la loi du 4 juillet 2004 n’étaient pas remplies, passant sous silence le mémoire des parties civiles qui contestait l’application de ces dispositions; sur ce point d’ailleurs, la Chambre de l’Instruction n’hésitait pas à statuer sur des motifs contradictoires, affirmant d’un coté que les tuteurs pouvaient se dispenser de l’autorisation du Juge des Tutelles, puis se référant à l’article L 2123-2 du Code de la Santé Publique, issue de la loi du 4 juillet 2004, donc postérieure aux faits, s’aidait de ce texte pour justifier, à posteriori, les stérilisations pratiquées, portant sur la question du consentement des victimes, sur ce point la Chambre de l’Instruction ne tenait aucun compte du mémoire des parties civiles et faisait totalement abstraction des pièces qui démontraient que certaines victimes avaient bien refusé cette opération, qui affirmaient que les stérilisations étaient irréversibles, en affirmant que les stérilisations pratiquées étaient réversibles, et pour cela, en faisant abstraction de toutes les données médicales objectives du dossier, en particulier celles des experts, développées au terme du mémoire des parties civiles, portant sur les dispositions invoquées de la Convention Européenne des Droits de l’Homme et du Pacte International relatif aux Droits Civils et Politiques, etc.

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34. La Chambre de l’Instruction a ainsi privé sa décision de motifs, de sorte que l’arrêt ne répondait pas, en sa forme, aux conditions essentielles de son existence légale, ce qui entre bien dans le champ d’application des exceptions de l’article 575 du Code de procédure pénale. 35. C’est donc à juste titre que les requérants ont saisis la Cour de Cassation, puisque, leur situation entrant dans le cadre du champ d’application de l’article 575 du Code de procédure pénale, il leur aurait été reproché de ne pas l’avoir fait. 36. Et dès lors que les requérants justifient que le recours qu’ils ont formé entrait bien dans le cadre des exceptions de l’article 575 du Code de procédure pénale, l’Arrêt Rezgui c. France du 7 novembre 2000 ne peut leur être opposé. 37. Or, il faut rappeler sur ce point que la juriprudence de la Cour précise que pour déposer une requête recevable, il faut selon le Guide de recevabilité « néanmoins observer les règles de procédure applicables en droit interne faute de quoi la requête risque d’être rejetée faute d’avoir satisfait aux conditions de l’article 35 »(Ben salah, Adraqui et Dhaimes c Espagne - Desmerger et Cros c France - Golub et c. Ukraine) 38. Les requérants devaient donc saisir la Cour de Cassation.

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39. Et d’ailleurs le guide sur la recevabilité rappelle que la règle des 6 mois ne peut exiger qu’un requérant saisisse la Cour de son grief avant que la situation relative à la question en jeu n’ait fait l’objet d’une décision définitive au niveau interne (Varnava et autres c.Turquie (GC) § 175) 40. Les requérants devaient de plus fort saisir la Cour de Cassation. 41. En outre, il doit être souligné que le guide lui-même précise que les requérants sont uniquement tenus d’épuiser les voies de recours internes disponibles et effectives c’est à dire qui étaient accessibles et suceptibles de leur offrir le redressement de leurs griefs et présentaient des perspectives raisonnables de succès (Sejdovic c.Italie (GC) §46). 42. Or, précisément, les requérants pensaient légitimement obtenir de la Cour de Cassation, parce qu’ils n’avaient pu être représentés à la procédure, que la Chambre de l’Instruction n’avait pas utilement statué sur ce point, et que ses motivations ne répondaient pas aux leurs, la cassation de l’Arrêt en question, et la reprise de l’information. 43. En d’autres termes, ils étaient convaincus que la Cour de Cassation allait examiner leur pourvoi et par voie de conséquences leur demandes, au motif qu’ils entraient dans le cadre des exceptions des alinéas 2- 6 de l’article 575 du Code de Procédure Pénale, et que par conséquent, ils pouvaient espérer la cassation de l’arrêt qui leur était préjudiciable. 44. Enfin il existe un autre motif de donner pleine application à l’article 575 du Code de procédure pénale, il est constant que la Cour considère que la phase préalable au procès pénal, en particulier l’instruction, fait partie d’un tout. 45. Et d’ailleurs le guide de la recevabilité rappelle sur ce point que l’article 6 de la Convention s’applique en principe au pourvoi en cassation ( Meftah et autres c. France ( GC) §40). 46. Sur ce point le guide souligne que les garanties de l’article 6 s’appliquent lorsque le résultat du recours devant ces instances, peut être décisif pour les personnes condamnées. 47. Il n’y a pas de raison de ne pas appliquer ce principe aux parties civiles – victimes dès lors que le résultat pouvait et devait s’avérer décisif pour elles, puisqu’elles espéraient que l’Arrêt de la Chambre de l’Instruction serait cassé et que l’information serait reprise en leur présence en qualité de parties civiles, ce qui aurait répondu à leur demande d’accès à un procès équitable. 48. Enfin, il convient de souligner que le Gouvernement n’a pas souhaité redresser la situation, ne laissant pas d’autre choix à la partie civile que de saisir la Cour de Cassation. 49. Or, le Gourvernement aurait pu redresser la situation, permettant aux parties civiles d’avoir accès à leur procès.

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50. A ce sujet, la Cour citait dans un arrêt récent contre le Gouvernement diverses dispositions du Code de procédure pénale, telles que « les magistrats du parquet sont placés sous la direction et le contrôle de leurs chefs hiérarchiques et sous l’autorité du garde des sceaux, ministre de la justice », et soulignait que « la Cour considère que, du fait de leur statut… les membres du ministère public, en France, ne remplissent pas l’exigence d’indépendance à l’égard de l’excécutif » (Moulin c. France, requête n° 37104/06 – du 23 novembre 2010) 51. Il en résulte que si le Gouvernement avait entendu redresser les violations alléguées, ou du moins prendre toutes les mesures utiles afin de les vérifier sur le terrain pénal, il aurait pu donner instruction au ministère public de requérir les actes d’information qui s’imposaient et la poursuite de l’information jusqu’à pleine et entière vérification des faits allégués. 52. Et, sur ce point, il convient de souligner que le Gouvernement était parfaitement informé de la situation, notamment via les médias, mais également parce que le ministère de la justice avait été directement informé de la situation par l’ADHY – Association de Défense de Handicapés de l’Yonne, et son conseil, de même que cette même association avait adressé un courrier au Président de la République Française afin de l’alerter sur la situation. 53. D’ailleurs dans ce même cadre, les requérants ne pouvaient faire autrement que de saisir la Cour de Cassation avant de saisir la présente Cour, aux fins d’offrir ainsi une dernière fois, aux autorités nationales, la possibilité d’examiner les griefs dont ils entendaient saisir par la suite le Juge européen au cas où il n’aurait pas obtenu satisfaction, puisque certaines de leurs demandes pouvaient entrer dans le cadre des exceptions prévues aux alinéas 2 - 6 de l’article 575 du Code de procédure pénale. 54. Pour tous ces motifs, il y a donc lieu d’écarter l’exception d’irrecevabilité tirée du prétendu dépassement du délai de 6 mois. 55. Toutefois, en ce qui concerne la question de la Cour sur le point suivant : « quel est l’impact de la décision no 2010-15/23 QPC du 23 juillet 2010 sur la recevabilité de la requête, notamment au regard des jurisprudences Rezgui c. France et Berger c. France », les requérants soulignent qu’ils ne pourront y répondre qu’au regard du fond. 55. Cependant, sur la recevabilité, ils entendent rappeler qu’ils disposaient de plusieurs motifs de saisir la Cour de Cassation sur le fondement des exceptions de l’article 575 alinéa 2-6 du Code de procédure pénale, comme il l’a été démontré ci-dessus et comme leur mémoire devant la Cour de Cassation prouve qu’ils ne pouvaient pas, ne pas les soumettre à l’examen de la Cour de Cassation.

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56. Or, l’Arrêt de la Cour de Cassation est incompréhensible, en ce sens qu’il déclare les moyens soulevés comme irrecevables au motif que les demandeurs se seraient bornés à critiquer les motifs de l’arrêt de la Chambre de l’Instruction sans justifier d’aucun des griefs que l’article 575 du Code de procédure pénale autorise la partie civile à formuler à l’appui de son pourvoi contre un arrêt de la Chambre de l’Instruction. 57. Or, ce n’est pas ce qu’indique l’article 575 alinéa 2 - 6 du Code de procédure pénale, qui dispose que le recours est recevable « lorsque l’arrêt ne satisfait pas en la forme aux conditions essentielles de son existence légale » ; ce texte très général ne fait pas mention de la nécessité de détailler les griefs, qui de toute façon étaient évoqués au terme de son mémoire. 58. Il résulte de ce l’ensemble de ce qui a été ci-dessus développé que la requête en cause doit être déclarée comme parfaitement recevable. 59. Toutefois les requérants entendent rappeler que la question de la recevabilité de leur requête sur ce point est indissociable du fond. 2) – Sur la question de la recevabilité de la requête déposée en ce qui concerne l’épuisement des voies de recours internes. 60. Le Gouvernement observe que la requête présentée par les requérants doit être déclarée irrecevable pour non épuisement des voies de recours internes, en l’absence de saisine des juridictions civiles et/ou administratives. 61. Il ne fonde son argumentation que sur le principe de la réparation d’un préjudice. 62. Et ainsi, il indique qu’en l’absence de condamnation pénale, les plaignants pouvaient obtenir réparation devant la juridiction non pénale, sur le terrain de la faute. 63. Or, la question n’était pas de savoir si un médecin ou l’autre avait commis une faute, mais bien si des violences criminelles, en particulier des mutilations irréversibles avaient été perpétrées, ce qui n’est pas la même chose. 64. Ainsi l’argumentation du Gourvernement ne saurait prospérer, et doit absolument être écartée, car c’est à tort qu’il l’expose sachant évidemment, que les requérants visaient en premier lieu à la reconnaissance d’infractions pénales ayant porté atteinte à leurs droits, en l’occurrence des crimes et/ou délits commis à leur encontre, que seul le juge pénal peut rechercher et réprimer. 65. Les infractions en question n’étant pas des moindres puisqu’il s’agissait pour les requérants de soumettre aux instances pénales des faits de violences volontaires ayant entrainé des mutilations ou des infirmités permanentes, perpétrées sur des personnes particulièrement vulnérables en raison de leur déficience psychique, avec les circonstances aggravantes que la déficience des

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victimes était parfaitement connue des auteurs, par des personnes ayant autorité sur les victimes, qu’il y a eu pluralité d’auteurs, qu’il y a eu répétition des infractions sur plusieurs victimes, que des professionnels et diverses autorités informées n’ont pas dénoncé ces crimes et/ou infractions comme la loi leur en faisait obligation, et enfin pour des faits de subornation de témoins. 66. Or, ni les tribunaux administratifs, ni les tribunaux civils ne sont habilités à instruire, poursuivre ou réprimer une infraction pénale, et a fortiori de telles infractions. 67. C’est d’ailleurs le principe même de l’organisation judiciaire française, ce que n’ignore pas le Gouvernement. 68. Dès lors, la reconnaissance, puis surtout la répression des crimes et/ou des délits dont les requérants ont été les victimes ne pouvait relever que de l’ordre pénal. 69. En d’autres termes, seules les juridictions répressives pouvaient instruire sur ces faits, entrer en voie de condamnation, et donc, satisfaire aux demandes des requérantes. 70. C’est donc bien à tort que le Gouvernement indique que si les faits ne permettent pas au juge pénal d’entrer en voie de condamnation, le plaignant peut obtenir réparation devant les juridictions non pénales sur le terrain de la faute éventuelle, puisque le but poursuivi n’est absolument pas le même, ni les conséquences qui en découlent. 71. Dans ces conditions toutes les voies de recours internes disponibles et utiles à la reconnaissance et à la répression des infractions reprochées, et donc à la satisfaction de leur demandes, ont bien été actionnées, en conséquence de quoi, la requête déposée est parfaitement recevable comme ayant épuisé toutes les voies de recours interne. 72. En d’autres termes, les requérants ont bien épuisé les voies de recours internes disponibles et effectives à l’époque des faits, c'est-à-dire celles qui étaient accessibles, susceptibles de leur offrir le redressement de leurs griefs et qui présentaient des perpectives raisonnables de succès, (SEDJOVIC C. Italie (GC), §46), ce que les juridictions de l’ordre civil ou administratif n’offraient en aucun cas. 73. Il convient toutefois de rappeler comme le guide pratique sur la recevabilité, que la règle de l’épuisement des voies de recours internes ne vise qu’à permettre aux autorités nationales en particulier aux tribunaux d’avoir l’occasion de prévenir ou de redresser les violations de la Convention alléguées. 74. Par cette règle, il s’agit en conséquence de favoriser l’hypothèse selon laquelle l’ordre juridique interne assurera une voie de recours effective contre les violations des droits consacrés par la Convention.

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75. Enfin, il convient encore de retenir que la Cour souligne elle-même au terme du guide pratique de la recevabilité que « l’épuisement des voies de recours internes est d’avantage une règle d’or qu’un principe gravé dans le marbre », en conséquence de quoi, il convient de l’appliquer « avec une certaine souplesse et sans formalisme excessif ». 76. Dans une jurisprudence sur la question du non-épuisement des voies de recours, la Cour a rappelé que l’obligation d’épuiser les voies de recours internes se limitait à celle de faire un usage normal de recours vraisemblablement efficaces, suffisants et accessibles (Buscarini ett autres c.Saint Marin ( GC) n° 24645/94, CEDH 1999-1 et Assenov et autres c.Bulgarie, 28 octobre 1998, Recueil des arrêts et décisions 1998 – VIII) 77. Or, c’est précisémment ce que les requérants ont fait, puisque les seules juridictions en mesure de répondre à leurs demandes et aux griefs d’ordre criminels et/ou délictuels qu’ils entendaient soulever, étaient les juridictions pénales. 78. Dès lors, on peut dire qu’au sens de la jurisprudence de la Cour, les requérants ont bien utilisé le seul « remède » dont ils pouvaient disposer – c'est-à-dire les juridictions pénales – et qu’ils ont bien « épuisé tout le circuit qui leur était offert » sans pourtant obtenir gain de cause, c'est-à-dire obtenir la reconnaissance des infractions dont ils ont été les victimes. 79. On ne saurait dès lors leur reprocher de ne pas avoir utilisé d’autres voies de droit, puisqu’elles étaient innapropriées à la reconnaissance des infractions reprochées. 80. Des voies de droit, en outre particulièrement incertaines, et qui n’auraient visées qu’à obtenir la reconnaissance d’une faute et encore, à l’égard de certains intervenants seulement - les médecins- et non à l’égard de tous les responsables – directeur du centre, autorités de tutelles et tuteurs, responsables de l’association gestionnaire, etc…- ce que voulaient les requérants. 81. Cependant, et à titre subsidiaire, si par extraordinaire, la Cour retenait malgré les développements effectués en partie II – 1 b que l’action civile n’a qu’un but indemnitaire, elle devrait, même dans ce cas, en application des jurisprudences Moreira Barbosa c. Portugual; Jelicé c. Bosnie-Herzégovine, rappelées dans le guide sur la recevabilité, écarter l’exception d’irrecevabilité formée par le Gourvernement, qui estime que les requérants n’ont pas épuisés toutes les voies de recours internes au motif qu’ils n’ont saisis ni le juge civil, ni le juge administratif 82. Le guide souligne en effet que : « si le requérant dispose éventuellement de plus d’une voie de recours pouvant être effective, il est uniquement dans l’obligation d’utiliser l’une d’entre elles…en effet lorsqu’une voie de recours a été utilisée, l’usage d’une autre voie dont le but est pratiquement le même n’est pas exigée »

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83. Il en résulte que si la Cour décidait de réduire la partie civile à une simple action indemnitaire, la seule saisine du juge pénal suffisait à remplir ces conditions, et, il était dès lors inutile, de saisir le Juge civil ou administratif, comme le soutien le Gouvernement. 84. Dès lors, il convient de rejeter l’exception de non-épuisement soulevée par le Gourvernement et de déclarer sur ce point l’action des requérants recevable, comme ayant épuisé toutes les voies de recours internes. 85. Cependant, avant de répondre aux autres exceptions d’irrecevabilité soulevées par le Gouvernement, les requérants entendent exprimer leur indignation quant à l’argumentaire agressif, culpabilisant et vexatoire que le Gouvernement leur a opposé dans les termes suivants : « l’association qui a pris en charge les intérêts des victimes des actes dénoncés aujourd’hui devant la Cour ne semble pas s’être préoccupée d’exercer pour elles ces voies de recours ou de leur conseiller et de les y assister » 86. Dans le même esprit, le Gouvernement indique, que le recours aux juridictions civiles ou administratives aurait permis aux juridictions nationales de redresser les violations de la Convention alléguées. 87. Il tente ainsi de faire endosser son incapacité à résoudre les violations reprochées aux requérants, parties civiles et victimes, et à leurs représentants, ce qui est proprement inaceptable. 88. En effet, c’est sur le terrain répressif, donc pénal que l’Etat devait redresser les violations alléguées, c’est son rôle, et non sur celui d’une simple faute civile ou administrative. 89. A cet égard, il est intéressant de souligner que le Gouvernement a été alerté à plusieurs reprises, par tous les moyens, y compris par les médias, et que pour autant les infractions dénoncées n’ont pas été véritablement instruites, encore moins poursuivies. 90. Au contraire, le parquet a régulièrement requis l’abandon de l’information, et n’a demandé au Juge d’Instruction ni actes d’instruction ni actes d’enquête de nature à permettre aux juridictions pénales d’intervenir utilement. 91. Sur ce point, la Cour citait dans un arrêt récent contre le Gouvernement diverses dispositions du Code de procédure pénale, telles que « les magistrats du parquet sont placés sous la direction et le contrôle de leurs chefs hiérarchiques et sous l’autorité du garde des sceaux, ministre de la justice », et soulignait que « la Cour considère que, du fait de leur statut… les membres du ministère public, en France, ne remplissent pas l’exigence d’indépendance à l’égard de l’exécutif » (Moulin c. France, requête n° 37104/06 – du 23 novembre 2010) 92. Il en résulte que si le Gouvernement avait entendu redresser les violations alléguées, ou du moins prendre toutes les mesures utiles afin de les vérifier sur le terrain pénal, il aurait pu donner instruction au ministère public de requérir les

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actes d’information qui s’imposaient et la poursuite de l’information jusqu’à pleine et entière vérification des faits allégués.

93. Mieux, s’agissant d’infractions aux droits fondamentaux des victimes, il aurait pu intervenir utilement sur le fondement de l’article 575 du Code de Procédure pénale, comme indiqué dans le développement sur cet article et former un pourvoi devant la Cour de Cassation afin de permettre à cette dernière d’examiner, au moins en droit, les difficultés soulevées. 94. Pour toutes ces raisons, les observations du Gouvernement sont donc particulièrement vexatoires et inadmissibles pour les requérants, qui, faut-il le rappeler, sont des personnes fragiles et vulnérables dont la protection revenait au premier titre aux services publics – qui ont été suffisamment alertés par la situation - et non à une association privée. 95. Cette agressivité, qui blesse et choque profondément les requérants, et qui n’est que la continuité de l’hostilité que leur action n’a cessée de soulever depuis leur dépôt de plainte devant un Juge d’Instruction, apparait comme particulièrement inutile à l’appui des observations formées par le Gouvernement devant la Cour. 96. C’est pourquoi, compte tenu du parcours douloureux des requérants, des obstacles rencontrés à tous les stades de la procédure, du déséquilibre des forces en présence, compte tenu de ce que le Gourvernement a été largement en mesure de redresser les violations alléguées, les requérants entendent souligner, avec force, qu’il s’agit là d’observations hors de propos au sens de l’article 44 D du règlement de la Cour, qui dispose que « si le représentant d’une partie formule des observations abusives, frivoles, vexatoires, trompeuses ou prolixes, le Président de la chambre peut l’exclure de la procédure, refuser d’admettre tout ou partie des observations en cause ou rendre toute ordonnance qu’il juge appropriée…» 97. C’est également pourquoi, compte tenu de ce qui vient d’être évoqué, les requérants demandent au Président de la Chambre de bien vouloir faire application au Gouvernement des dispositions de l’article 44 D du règlement et de prendre les mesures qu’il jugera opportunes. 98. Cette demande est d’autant plus fondée que dans le même développement le Gouvernement n’hésite pas à retenir qu’« en l’espèce compte tenu du caractère illégal en soi, à l’époque où elles ont été pratiquées ; des opérations de stérilisations…et des conditions dans lesquelles le consentement des personnes concernées a été recueilli… » 99. En l’espèce, le Gouvernement reconnait clairement le caractère illégal des stérilisations reprochées, l’absence de consentement, c’est donc dire que les juridictions pénales nationales saisies auraient pu, dans le cadre de la procédure pénale, en tirer toute les conséquences utiles.

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100. L’argumentaire du Gouvernement est donc inadmissible. 101. Et ce d’autant plus que par la suite de ses observations sur le fond des violation alléguées, il va s’employer à démontrer le contraire; l’inexistence de ces violations. 102. Il convient de retenir ce point qui sera rappelé sur le fond. 103. Enfin les requérants sont d’autant plus scandalisés par ces observations que la charge de la preuve du non-épuisement des voies de recours internes appartenait au Gouvernement, dès lors qu’il évoquait cette irrecevabilité. 104. Le Gouvernement, dans ces observations, devait en conséquence, prouver que les requérants n’avaient pas utilisé une voie de recours qui était à la fois effective et disponible (Dalia c.France, §38). 105. Il lui appartenait même de démontrer que l’accessibilité d’une voie de recours était suffisamment certaine en droit et dans la pratique (Vernillo c. France). 106. Mieux encore la jurisprudence constante de la Cour souligne d’ailleurs que les arguments du Gourvernement ont plus de poids s’il donne des exemples de jurisprudence nationale ( Doran c.Irlance par exemple). 107. Il appartenait en conséquence au Gouvernement de produire des jurisprudences nationales émanant des tribuneaux civils ou administratifs démontrant que la poursuite des infractions reprochées était possible devant ces tribunaux. 108. Ce n’est pas le cas, tout simplement parce que la répression des infractions relève des juridictions pénales. 109. Dès lors, il faut retenir que l’accusation particulièrement mal venue et vexatoire présentée par le Gouvernement ne démontre en aucun cas que les voies de recours internes n’ont pas été épuisées, alors qu’il avait la charge d’en apporter la preuve. 110. Il en découle que le Gouvernement n’a donc pas satisfait à son obligation, et son argumentation devra de plus fort être écartée. 111. Dès lors, il convient de rejeter l’exception de non-épuisement soulevée par le Gouvernement, de déclarer sur ce point l’action des requérants recevable comme ayant épuisée toutes les voies de recour internes, et de faire application de l’article 44 D du règlement de la Cour et de prendre les mesures qu’il jugera opportunes.

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3 ) - Sur la question de la validité de l’engagement de l’instance devant la Cour au nom des personnes majeures sous tutelle ou sous curatelle renforcée 112. Il convient dès ce stade de donner acte au Gouvernement de ce qu’il reconnait comme parfaitement recevable l’engagement de l’instance devant la Cour aux noms de Mesdames GAUER et GOULEY, majeures sous tutelles, comme étant valablement représentées. 113. Dès lors, il est demandé à la Cour de déclarer que Mesdames GAUER et GOULEY comme valablement représentées et, la requête déposée en leur nom, comme recevable sur ce point. 114. Le Gouvernement soutient par ailleurs que les requêtes déposées au nom de Mesdames TINOT épouse GOUT et THILL, personnes majeures sous curatelle renforcée, ne seraient pas valables au motif que leurs requêtes n’étaient pas accompagnées d’un pouvoir rempli par elles et signé de leurs mains, manifestant l’existence d’une décision de leur part. 115. Cette argumentation devra être purement et simplement rejettée, la régularisation des pouvoir ayant dûment eu lieu, à la vue des observations du Gouvernement. 116. Ces pouvoirs se trouvent annexés aux présentes, régularisés, en pièces 1, 2 et 3. 117. Or, en effet en application du règlement et de la jurisprudence de la Cour, il apparait que les pouvoirs peuvent être régularisés au stade des observations du Gouvernement, et ultérieurement. 118. Dans son règlement, en son article 45 § 3, la Cour spécifie que « lorsqu’un requérant est représenté…son ou ses représentants doivent produire une procuration ou un pouvoir écrit », sans précision de délai. 119. Quant aux spécifications de l’article 45 du même règlement, elles ne subordonnent pas la recevabilité de la requête à la production d’un pouvoir dès le stade du dépôt. 120. Dans l’affaire CHERIF et autres, la Cour rappellera d’ailleurs de la même manière que lorqu’un requérant est représenté, son ou ses représentants doivent produire une procuration, sans préciser de délais précis.( CHERIF et autres c.Italie – Requête n° 1860/07 – Arrêt du 7 avril 2009 définitif le 7/07/2009) 121. S’agissant de cette affaire, la Cour précisera d’ailleurs que le conseil de Monsieur CHERIF et des autres requérants ayant reçu copie des observations du Gouvernement, lesquelles soulevaient précisémment l’absence de procuration, elle n’a pour autant pas produit de procuration.

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122. Ce qui signifie a contrario, que le conseil aurait pu, à ce stade de la procédure, parfaitement régulariser la situation et produire la procuration sollicitée. 123. Ainsi, il apparait que les pouvoirs régularisés et produits à l’appui des présentes observations satisfont, dans les conditions définies par le règlement de la Cour et sa jurisprudence, à la régularité de la requête, de la procédure et de la représentation des requérantes sus-mentionnées. 124. En conséquence, les pouvoirs de Mesdames BOUDEVILLAIN, THILL et TINOT épouse GOUT, ayant été régularisés concernant les mentions faisant défaut, c'est-à-dire leur nom et leur adresse, l’exception d’irrevabilité soulevée par le Gouvernement doit être purement et simplement écartée, et les pouvoirs produits en pièces n°1,2 et 3 doivent être déclarés comme parfaitement recevables. 125. Cependant, même si toute personne physique peut excercer son droit de recours individuel, même un incapable juridique, tel que le rappelle le guide de la recevabilité, il s’agit ici de requérantes, dont les facultés mentales sont extrêmement faibles, c'est-à-dire qu’elles ne disposent pas des moyens intellectuels nécessaires pour comprendre tous les éléments et enjeux de la procédure en cause, et surtout remplir des formulaires et autres documents seules. 126. La question qui se pose ici est capitale, et c’est bien toute la problématique de cette affaire puisque c’est précisémment cette question qui s’est posée s’agissant de la validité du consentement donné par les requérantes aux thérapeutes qui les ont stérilisés. 127. Dès lors, il s’agit, de rappeler comme la Cour l’a déjà fait que la capacité pour agir ne recouvre pas forcément les notions de droit interne, comme l’indique le guide sur la recevabilité. 128. D’ailleurs dans l’Arrêt SCOZZARI et GIUNTA, la Cour déclare que « en principe une personne n’ayant pas, au plan interne, le droit de représenter une autre personne peut tout de même, dans certaines circonstances, agir devant la Cour au nom de cette personne ». (SCOZZARI et GIUNTA c. Italie – requêtes n° 39221/98 et 41963/98, arrêt du 13juillet 2000) 129. La Cour souligne dans cet arrêt, s’agissant de mineurs, que leur mère représentait à la procédure alors qu’elle ne disposait plus de l’autorité parentale, qu’elle était bien fondée, dès lors qu’il « existait un risque que certains intérêts du mineur ne soient jamais portés à l’attention de la Cour et que le mineur soit privé d’une protection effective des droits qu’il tient de la Convention ». 130. Il y a lieu de donner pleine application à ce principe s’agissant de l’intervention recevable du curateur, en sa qualité de représentant de trois requérantes, pour la protection des intérêts de personnes handicapées mentales, victimes d’actes criminels, dont les intérêts ne seraient jamais portés à l’attention

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de la Cour, et qui sans son intervention, se trouveraient privées de la protection de leurs droits garantis par la Convention. 131. En, outre, il est rappelé que le droit de recours individuel est absolu et ne souffre d’aucune entrave. 132. Cependant, si l’on applique les principes soulevés par le Gouvernement, la situation devant la Cour sera à nouveau la même que celle devant les juridictions françaises, et des personnes mentalement affaiblies, placées sous le régime de la curatelle et parfois de la tutelle, victimes de leur curateur ou tuteur, et incapables, en raison de leur handicap, de solliciter une nouvelle désignation ou la désignation d’un tuteur ad’hoc, notamment pour pouvoir agir en justice et se faire aider d’un conseil, devront renoncer à faire valoir leurs droits. 133. Or, il convient de souligner que grâce au travail d’une association de défense des personnes handicapées qui a su alerter le juge des tutelles, des tuteurs ou curateurs ad’hoc ont été désignés, afin de permettre aux victimes de se faire entendre. 134. Cette demande avait d’ailleurs été formée devant le Juge d’Instruction, aux fins qu’il ordonne la désignation de tuteurs et curateurs ad-hoc pour la procédure, et qu’il informe le juge des tutelles du conflit d’intérêt existant entre les victimes et leurs tuteurs, ce qu’il a refusé de faire. 135. La désignation alors obtenue devant le Juge des Tutelles, grâce aux bonnes volontés qui se sont réunies autour des requérantes, est un cas rarissime, voir inédit. 136. Malheureusement la procédure a été close rapidement après ces désignations, le juge d’instruction refusant d’entendre les requérantes et leur conseil et de donner suite à leurs demandes légitimes, de telle sorte qu’elles n’ont jamais pu accéder à la procédure et défendre leurs droits. 137. Toutefois, les curateurs ad’hoc ont été spécifiquement désignés par le Juge des tutelles afin de permettre aux requérantes de se constituer parties civiles et de poursuivre la procédure jusque devant la Cour Européenne. 138. En effet, il suffit de prendre connaissance des termes des ordonnances du Juge des Tutelles, pour comprendre le contexte dans lequel ces ordonnances ont été prises à la demande des requérantes, accompagnées dans cette démarche par des soignants, des parents d’handicapés et une association de défense des personnes handicapées. 139. Pour Nadège BOUDEVILLAIN, le Juge des tutelle a précisé, « Madame BOUDEVILLAIN a émis le souhait se constituer éventuellement partie civile ( précision due à l’incertitude qui pesait sur la poursuite de l’information), la direction du centre d’aide par le travail de SENS ayant été mise en cause dans cette affaire , y compris publiquement dans les médias, afin de prévenir un conflit d’intérêt. »

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140. Ainsi, le Président de l’UDAF a été désigné en qualité d’Administrateur ad’hoc pour assister Madame BOUDEVILLAIN dans sa démarche de constitution de partie civile. 141. Par la suite, par jugement du 2 octobre 2008, c'est-à-dire avant l’écoulement du délai pour saisir la Cour, le juge a confirmé le curateur ad’hoc dans sa fonction spécifiquement en vue de la procédure devant la Cour ce qui est probalement une décision innovante en droit interne. 142. Au terme de cette décision le Juge des Tutelles précise « autorisons les Président de l’UDAF de l’Yonne …en sa qualité d’administrateur ad’hoc de Madame BOUDEVILLAIN à envisager le dépôt d’une requête devant la Cour Européenne des Droits de l’Homme ». 143. Il s’agit bien là d’une décision spécifique, qui désigne expressément le curateur ad-hoc aux fins de déposer la requête devant la Cour au bénéfice de Madame BOUDEVILLAIN et non simplement de l’assister, ce que le Juge aurait alors indiqué. 144. Le pouvoir du curateur, en ce qu’il répond à cette ordonnance spécifique, répond aux spécifications de la Cour et doit être déclaré recevable à lui seul. 145. D’ailleurs, s’agissant des décisions relatives à Mesdames GAUER et GOULEY, la tournure du Juge des Tutelles est exactement la même « envisager le dépôt d’une requête ». 146. C’est bien que dans l’esprit du Juge des Tutelles, il s’agissait de décisions spécifiques. 147. Il en va de même pour le tuteur qui est également curateur de Madame BOUDEVILLAIN, et qui précise au terme d’un courrier du 21 novembre 2008 – avant que le délai de saisine de la Cour ne soit épuisé – « suite à la signification de l’Arrêt de la Cour de Cassation en date du 10 juin 2008, Monsieur le Juge des Tutelles nous a autorisé en notre qualité d’administrateur ad’hoc de Mesdemoiselles Nadège BOUDEVILLAIN, Carole GOULEY, Joëlle GAUER à envisager le dépôt d’une requête devant la Cour…Si cette démarche est estimée opportune par le conseil de cette dernière » ( Pièce n°4) 148. Cette formulation démontre clairement que le tuteur-curateur devient administrateur des intérêts des requérantes pour cette procédure. 149. Ce qui est évident, sachant que les requérantes, en raison de leur handicap mental, ne peuvent remplir un simple formulaire, et se trouvent dans une situation d’inégalité évidente. 150. Le Juge des tutelles ne pouvait envisager une simple assistance pour une telle procédure.

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151. Ainsi, les pouvoirs établis par le curateur ad’hoc, concernant Mesdames BOUDEVILLAIN, THILL et GOUT, doivent être jugés comme remplissant les conditions de recevabilité, et l’exception d’irrecevabilité formée par le Gouvernement sur la question des pouvoirs doit être écartée pour toutes les requérantes. 152. Et il convient encore de rappeler que la désignation d’un curateur ad’hoc, est déjà une procédure quasi-inédite en matière de handicap en droit interne, a fortiori pour permettre à des personnes si fragiles et vulnérables dont le discernement n’est pas « commun » de poursuivre leur action devant la Cour, si bien qu’il faut en retenir que les pouvoirs produits par le curateur doivent, devant la Cour, produire le même effet que ceux produits par le tuteur. 153. Enfin, comme les requérants l’ont déjà exposé précédemment, le respect des droits de l’homme garantis par la Convention et ses Protocoles exige la poursuite de l’examen de leur requête, en application des dispositions de l’article 37 de la Convention en raison de la nature des griefs évoqués et des questions qui sont soulevées. 154. D’autant qu’il apparait que les personnes mentalement handicapées, dont les capacités de discernement sont amoindries, qui souhaiteraient saisir la Cour en raison de la violation de leurs droits, notamment à la suite d’atteintes graves à leur personne, ne le pourraient pas, s’il était donné suite aux arguments du Gourvernement, car il est quasi-impossible pour ces personnes, sans aide, d’accéder à la Cour et ensuite de satisfaire aux formalités demandées. 155. Et c’est toute la problématique de ette affaire depuis l’origine. 4) - Sur la prétendue irrecevabilité de la requête présentée par Mesdames DERYMACKER, THILL et GOUT 156. Sur ce point, comme sur les précédents, les requérants prient la Cour d’écarter l’exception d’irrecevabilité soulevée, et ils prient la Cour de déclarer de toute façon recevable la requête de Mesdames GAUER et autres, et de rejeter toutes les observations du Gouvernement sur les points d’irrecevabilité soulevés. 157. Les requérants ayant complété les formulaires à la demande de la Cour, leur requête est dès lors parfaitement recevable. 158. Et sur ce point, le règlement de la Cour précise en son article 47, que les requêtes doivent être déposées, en vertu de l’article 34 de la Convention au moyen du formulaire fourni par le greffe, mais le Président de la Section concernée peut en décider autrement. 159. En conséquence les requérants sollicitent, compte-tenu des éléments produits dès l’origine, qui comportaient tous les informations d’usage et l’identité de toutes les parties, que leurs requêtes soient déclarées recevables en l’état de la régularisation qui a été effectuée.

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5) - Sur la prétendue irrecevabilité de la requête en tant que présentée au nom de Monsieur et Madame DERYMACKER et de Monsieur Patrick GOUT, pour défaut de qualité de victimes. 160. Il convient de souligner comme le rappelle le guide pratique sur la recevabilité établie à la lumière de la jurisprudence de la Cour, que la notion de victime est interprétée de façon autonome et indépendante des règles de droit interne telles que l’intérêt à agir ou la qualité pour agir (Gorraiz Lizarraga et autres c.Espagne § 35). 161. Le même guide souligne en outre que « la notion de « victime » fait l’objet d’une interprétation évolutive à la lumière des conditions de vie d’aujourd’hui et son application doit se faire sans trop de formalisme (Gorraiz Lizarraga et autres c.Espagne § 38 ; Monnat c. Suisse, §§30-33 ; Stukus et autres c. Pologne, §35. ) 162. Et il convient de rappeler qu’il suffit que l’acte ou l’omission litigieux affectent de manière directe le requérant (Amuur c. France §36) 163. C’est précisément le cas de Monsieur Patrick GOUT qui, en sa qualité d’époux de Madame Françoise TINOT épouse GOUT, a directement souffert de la stérilisation imposée et illégale de son épouse, puisqu’il s’est trouvé ainsi privé de son droit à fonder une famille, ce qui contrevient aux dispositions de l’article 8 de la Convention. 164. Son consentement n’ayant pas été requis, notamment au motif qu’il est luimême atteint d’un handicap mental, l’acte en question porte également directement atteinte à son droit au respect de la vie privée en contravention aux dispositions de l’article 12 de la Convention et constitue clairement une discrimination contraire aux dispositions de l’article 14 de la Convention combinées aux articles 3, 8 et 12. 165. Il y a donc bien eu violation directe des droits de Monsieur Patrick GOUT. 166. Dès lors, sa qualité de victime directe doit être reconnue, et, en conséquence les observations du Gouvernement devront, sur ce point, être écartées, son recours individuel devant être déclaré comme recevable, en tant que présenté dans le cadre de la requête de Mmes GAUER et autres. 166. Il y a également eu violation directe des droits de Monsieur GOUT mais également des époux DERYMACKER, en leur qualité de victimes et de parties civiles, en ce qui concerne le manque de représentation et l’iniquité de la procédure notamment en raison de l’application de l’article 575 du Code de procédure pénale qui a gravement contrevenu à leur droit d’accès à un tribunal en violation des dispositions de l’article 6 de la Convention.

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167. Il s’agit également de retenir la recevabilité de la requête de Monsieur Patrick GOUT et de Monsieur et Madame DERYMACKER en tant que présentée dans le cadre de la requête et de Mmes GAUER et autres sur le fondement de la violation de leurs droits.

168. En effet, sur ce point, il s’agit de leur donner acte de ce que le Gouvernement n’a pas soulevé d’irrecevabilité de la requête en tant que présentée pour Monsieur Patrick GOUT et pour Monsieur et Madame DERYMACKER sur le fondement de la violation de leurs droits tirés de l’article 6 de la Convention pour défaut de qualité de victimes. 169. A titre subsidiaire, si la Cour ne reconnaissait pas la qualité de victime directe aux requérants il conviendrait alors de déclarer leur requête néanmoins recevable en leur qualité de victimes indirectes. 170. Sur ce point le guide pratique sur la recevabilité souligne que « lorsqu’il existe un lien particulier et personnel entre la victime directe et le requérant, la Cour accepte le recours individuel d’une personne qui est considérée comme victime indirecte ». 171. La Cour admet donc l’action d’une victime indirecte dès lors qu’il existe un lien particulier et personnel entre la victime dite directe et le requérant. 172. S’agissant de Monsieur Patrick GOUT ce lien particulier et personnel découle indéniablement des liens conjugaux qui lient Monsieur et Madame GOUT. 173. Par ailleurs dans l’Arrêt « Houtman et Meeus c. Belgique », la Cour a rappelé que pour se prévaloir de l’article 34 de la Convention, un requérant devait remplir deux conditions ; il doit entrer dans l’une des catégories des demandeurs mentionnées dans cette disposition de la Convention et doit pouvoir se prétendre victime d’une violation de la convention. (Houtman et Meeus c. Belgique – Requête n° 22945/07 – Arrêt du 17 mars 2009) 174. L’article 34 dispose, en ce qui concerne les requêtes individuelles, que « la Cour peut être saisie d’une requête par toute personne physique…qui se prétend victime d’une violation par l’une des Hautes parties contractantes des droits reconnus dans la Convention ou les Protocoles. » 175. Or, l’action de Monsieur Patrick GOUT époux de Madame Françoise TINOT épouse GOUT répond parfaitement à l’ensemble de ces critères. 176. Il s’agit bien d’une personne physique victime de la violation par l’une des Hautes parties contractantes, l’Etat Français, des droits reconnus dans la Convention, tels qu’ils découlent au moins des articles 3, 6, 8,12, et 14. 177. Et il y a lieu de rajouter que dans l’arrêt précité, la Cour a rappelé une fois de plus que la notion de « victime » devait être interprétée selon sa jurisprudence

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constante, de façon autonome et indépendante de notions internes telles que celles concernant l’intérêt ou la qualité pour agir. 178. Toutefois, même de ce point de vue, en droit interne, Monsieur Patrick GOUT était parfaitement recevable dans sa constitution de partie civile en raison de l’ensemble des préjudices qu’il subissait du fait de la stérilisation illégale de son épouse. 179. De toute façon, il convient de rappeler que Monsieur Patrick GOUT a directement souffert de la stérilisation illégale de son épouse, puisqu’il s’est trouvé ainsi privé de son droit à fonder une famille. 180. Il convient également de rappeler que l’intervention a été effectuée sous la pression sans que Monsieur GOUT n’en ait été informé ou que son consentement n’ait été recueilli à quelque titre que ce soit. 181. Interrogé dans le cadre de la procédure, il précisait que l’opération avait été effectuée sans qu’on lui demande son accord, qu’il n’aurait pas donné. 182. Enfin, en sa qualité de partie civile il a également souffert du manque de représentation dans le cadre de la procédure, et de l’iniquité de la procédure notamment en ce qui concerne l’application de l’article 575 du Code de procédure pénale en violation de ses droits notamment en ce qui concerne l’accès à un tribunal en violation des dispositions de l’article 6 de la Convention. 183. Monsieur Patrick GOUT, est bien également victime d’une violation de ses droits en ce qui concerne le respect de sa vie privée et familiale et de son droit à fonder une famille au sens des articles 8 et 12 de la Convention, de même qu’il a été victime de discrimination du fait de son handicap et de celui de son épouse au sens de l’article 14 de la Convention, combiné aux articles 3,8 et 12 de cette même Convention. 184. Sa requête devra donc être déclarée recevable. 185. En ce qui concerne les époux DERYMACKER, il s’agit également de victimes indirectes parfaitement recevables en leur action. 186. Les mêmes principes que ceux précédemment indiqués s’appliquent à leur requête notamment en ce qu’ils répondent aux critères de l’article 34 de la Convention; il s’agit bien de personnes physiques victimes de la violation par l’une des Hautes parties contractantes, l’Etat Français, des droits reconnus dans la Convention, tels qu’ils découlent au moins des articles 3, 6 et 14, combinés. 187. Il s’agit de rappeler que les époux DERYMACKER déposaient plainte en qualité de parents et tuteurs de Jocelyne DERYMACKER, également handicapée - employée au même CAT que les autres requérants - en raison des violences subies par leur fille, de subornation de témoin et de discrimination résultant de la dénonciation des stérilisations par eux et de leur action aux côtés des victimes.

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188. Dès lors, leur plainte était jointe à celles relatives aux stérilisations et faisait l’objet d’un non-lieu confirmé par la Chambre de l’Instruction, commun à celui des personnes stérilisées. 189. Le recours rejeté par la Cour de Cassation sur le fondement de l’article 575 du Code de procédure pénal leur était de la même manière, commun. 190. Leur requête était également déposée conjointement devant la présente Cour. 191. Or, en leur qualité de parties civiles, ils ont souffert de l’iniquité de la procédure notamment en ce qui concerne l’application de l’article 575 du Code de procédure pénale en violation de leurs droits en ce qui concerne l’accès à un tribunal en violation des dispositions de l’article 6 de la Convention. 192. Ils ont également souffert du traitement réservé à leur fille qui a été victime de discrimination du fait de son handicap mais également du fait que ses parents avaient participé à la dénonciation et à la défense des victimes des stérilisations forcées – interdite d’activité sportive, livrée à elle-même sans occupation, laissée à la seule charge de ses parents, ce qui leur causait un préjudice direct. 193. Ainsi les stérilisations forcées, dénoncées par les époux DERYMACKER, ont eu au premier chef des répercutions sur leur vie familiale qui s’en est trouvée gravement perturbée, et sur leur propre enfant, et par voie de conséquence, on peut retenir qu’ils ont été personnellement touchés par les faits qu’ils ont dénoncé, et par les infractions ensuite perpétrées contre leur fille, elle-même handicapée. 194. Or, il s’agit de rappeler que le Centre d’aide par le travail de SENS, auquel leur fille était également confiée, a été directement mis en cause, y compris publiquement dans les médias. 195. Dès lors, il a bien été porté atteinte à leurs droits au sens des articles 3 et 14 de la Convention combinés, et leur requête devra donc être déclarée recevable. 196. En conséquence, il résulte de ce qui vient d’être exposé que les actions de Monsieur Patrick GOUT et de Monsieur et Madame DERYMACKER sont donc parfaitement recevables. * ** 197. Compte tenu de ce qui vient d’être exposé, les requérants prient la Cour de dire qu’il y a lieu, pour le respect des droits de l’homme garanti par la Convention et ses protocoles, et en raison de l’existence de questions d’intérêt général, de procéder à la poursuite de l’examen de ladite requête, et que soient pour l’instant écartés tous les motifs d’irrecevabilité sur lesquels il a néanmoins été répondu à titre subsidiaire. 198. Et donc, à titre subsidiaire, les requérants prient la Cour de déclarer de toute façon recevable la requête de Mmes GAUER et autres, et de rejeter

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toutes les observations du Gouvernement sur les points d’irrecevabilité soulevés, par conséquent constater que la requête est bien recevable :
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En ce qu’il convient de rejeter l’exception de non respect du délai de 6 mois, En ce qu’il convient de rejeter l’exception de non-épuisement des voies de recours internes soulevées par le Gourvernement, et de déclarer sur ce point l’action des requérants recevable comme ayant épuisé toutes les voies de recours internes, Et en complément, en raison des arguments vexatoires du Gouvernement, de lui faire application des dispositions de l’article 44 D du règlement de la Cour et de prendre les mesures qu’il jugera opportunes, En ce qu’il convient de rejeter l’exception de recevabilité des pouvoirs de Mesdames BOUDEVILLAIN, GOUT et THILL, et de leur curateur, qui devront être déclarés comme recevables, En ce qu’il convient de donner acte au Gouvernement de ce qu’il reconnait comme recevable les pouvoirs des autres requérants, En ce que les requêtes présentées par Mesdames DERYMAKER, THILL et GOUT ont été dument régularisées, En tant qu’elle est présentée au nom de Monsieur Patrick GOUT, Monsieur et Madame DERYMACKER en leur qualité de victimes s’agissant des griefs relatifs aux articles 3, 6, 8, 12 et 14 de la Convention.

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199. Il résulte, en conséquence, de l’ensemble des points ci-dessus discutés que l’action des requérants doit être déclarée comme recevable. 200. Et à cette suite, les requérants demandent à la Cour de dire que leur requête ne se heurte à aucun motif d’irrecevabilité et lui demandent de la déclarer recevable.

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II – SUR LE FOND DES CONVENTION ALLÉGUÉES

VIOLATIONS

DE

LA

201. A titre préalable il convient de donner acte au Gouvernement de ce qu’il a reconnu le caractère illégal des stérilisations pratiquées, ainsi que l’absence de consentement des victimes. 202. En effet, le Gouvernement n’a pas hésité, dans ses observations sur la recevabilité de la requête, à retenir en l’espèce, le « … caractère illégal en soi, à l’époque où elles ont été pratiquées ; des opérations de stérilisations…et des conditions dans lesquelles le consentement des personnes concernées a été recueilli… » 203. Et par ailleurs, dans ses observations au fond sur les violations alléguées, le Gouvernement indique « certaines des opérations de stérilisation effectuées, ne répondant pas strictement à une nécessité thérapeutique, l’ont été en dehors du cadre légal » ( § 109 obs. Gouv.) 204. Le Gouvernement reconnait donc clairement le caractère illégal des stérilisations reprochées, mais refuse de considérer qu’elles sont le fondement des violations des articles 3, 8, 12 et 14 de la Convention Eurpopéenne des Droits de l’Homme. 205. Or, il convient immédiatement de souligner, qu’au moment où ces opérations ont été pratiquées :
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elles étaient bien totalement illégales puisqu’à visée contraceptive et non thérapeutique, rappelant que de toute façon, la pratique des stérilisations même volontaires était interdite en France, les articles L 2123-1 et 2 du Code de la santé publique n’étaient pas encore en vigueur.

206. Et, sur ce point, il faut rappeler que la stérilisation de personnes handicapées mentales, sans motif thérapeutique, est condamnée par de nombreux textes de portée internationale, qui viennent protéger ces personnes particulièrement vulnérables, en condamnant leur stérilisation, et considèrent que ces actes sont gravement contraires aux principes généraux qu’ils défendent, et, sont notamment contraires :
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à la prohibition des traitements inhumains et dégradants, prévus par les articles 3 de la Convention et de l’article 7 du Pacte International Relatif aux Droits Civils et Politiques du 19 décembre 1966,

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au droit à une vie privée et familiale, reconnu par l’article 8 de la Convention. au droit de se marier et de fonder une famille, reconnu par l’article 12 de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales, ainsi que par l’article 23 du Pacte précité.

207. De ce point de vue, la Cour Européenne a admis elle même que le respect de la vie privée s’entend comme « le respect de l’intégrité physique et morale, dont l’intégrité sexuelle » (CEDH – 26 mars 85, X et Y / Pays- Bas, série A, n°91, § 22 et 27 – Note sous CE). 208. Il résulte de l’arrêt de la Cour ci-dessus précité, que la stérilisation doit rester un choix personnel et l’intervention des pouvoirs publics constitue, dès lors, une immixtion inacceptable dans la vie privée. 209. Par ailleurs, une partie de doctrine considère que la stérilisation des malades mentaux constituerait un traitement inhumain et dégradant, car elle va à l’encontre de la déclaration des droits du déficient mental, adoptée par l’Assemblée Générale des Nations Unies du 20 décembre 71, proclamant que « le déficient mental doit dans toute la mesure du possible jouir des même droits que les autres humains » et qu’il « doit être protégé contre toute exploitation, tout abus, ou tout traitement dégradant ». 210. Il faut rajouter que les actes dénoncés se sont révélés d’autant plus graves dans cette affaire, que les tribunaux sont demeurés inaccessibles aux victimes handicapées, si bien qu’elles n’ont pu agir en droit interne pour faire constater et sanctionner les atteintes dont elles ont été les victimes. 211. Les requérants, personnes handicapées mentales, n’ont donc pas pu jouir des mêmes droits que les autres devant les tribunaux internes, ce qui est particulièrement inéquitable et inconventionnel. 212. Certaines des personnes stérilisées dans le cadre du CAT et du foyer incriminés, n’ont d’ailleurs jamais pu se constituer partie civile. 213. Or, les juridictions pénales nationales saisies auraient parfaitement pu et auraient du, dans le cadre de la procédure pénale, permettre à ces personnes particulièrement vulnérables d’accéder aux tribunaux susceptibles de constater, poursuivre et sanctionner les infractions commises à leur encontre. 214. Il convient de retenir que la procédure a, en effet, été particulièrement inéquitable, en violation des droits des victimes au sens des dispositions de l’article 6 de la Convention. 1 ) Sur la violation de l’article 6§1 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme.

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a) Sur la violation de l’article 6§1 en ce qui concerne l’accès à un tribunal des personnes handicapées 215. L’article 6§1 de la convention dispose que : « toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement publiquement et dans un délai raisonnable, par un tribunal indépendant et impartial, établi par la loi » 216. Sur la question de l’accès des personnes handicapées à la justice, le Commissaire aux Droits de l’Homme, Thomas HAMMARBERG serait intervenu devant la Cour de Strasbourg, le 18 octobre 2011, sur une affaire concernant le traitement d’une personne handicapée en Roumanie, et aurait déclaré que « les personnes handicapées se voient bien trop souvent refuser l’accès à la justice sur un pied d’égalité avec les autres ». 217. Il aurait ainsi souligné, selon un article joint à la présente qu’ il « règne un climat d’impunité autour des abus commis à l’encontre des personnes handicapées ». 218. Or, c’est précisemment la situation qu’ont rencontré les requérants, dans ce dossier, et que l’ensemble des pièces de la procédure démontrent. 219. Et, comme il a été indiqué dans l’exposé des faits figurant dans la requête adressée à la Cour, c’est bien pour ces raisons que l’ADHY, Association de Défense des Handicapés de l’Yonne, a décidé de déposer plainte, souhaitant ainsi relayer la parole de ces personnes handicapées, fragiles et vulnérables, incapables d’agir seules, en leur permettant d’avoir accès à la justice, malgré l’absence d’intervention de leurs tuteurs, des organismes ou des pouvoirs publics, censés assurer leur protection. 220. Il est en effet particulièrement inquiétant que des victimes d’actes graves, notamment des crimes ayant porté atteinte à leur intégrité physique, morale et familiale, ne soient pas représentées à leur propre procédure, ni par leur tuteur, ni par avocat, et se trouvent dans l’impossibilité absolue d’avoir accès à l’information afin de faire valoir leurs droits, du fait de leur état mental. 221. Cette situation étant aggravée du fait que leur tuteur n’avait compétence pour intervenir que dans le cadre du régime des gérances de tutelle, et qu’il n’a pu prendre l’initiative de demander une extension de ses pouvoirs au juge des tutelles; puisqu’il est lui-même salarié de l’établissement qui a décidé de la stérilisation de ces personnes, et qui emploie également certains des « soignants » qui ont contribué aux actes reprochés. 222. Et c’est bien dans ce cadre que se situe toute la problématique de cette affaire. 223. Mais, loin de prendre en considération cette situation, le débat judiciaire s’est poursuivi pendant plus de quatre ans, hors la présence des victimes,

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réduites au silence dans leur propre procédure, comme elles l’ont été lorsqu’on décida de les stériliser. 224. Or, ces quatre années étaient déterminantes, puisque l’enquête menée, les investigations effectuées et les expertises ordonnées se sont précisément déroulées pendant cette période, hors l’intervention des victimes. 225. Et, lorsqu’enfin certaines victimes parvenaient à se constituer parties civiles, leurs demandes d’actes étaient systématiquement écartées ; l’instruction ne procédait plus à aucune vérification, pour aboutir le plus rapidement possible, à peine quelques mois après leur constitution, sans qu’aucune investigation complémentaire ne soient menées malgré leurs demandes, à une ordonnance de non-lieu, dont elles ont relevé appel. 226. Le débat judiciaire a donc été totalement faussé, et les droits de la défense des requérants, handicapés mentaux, bafoués. 227. Il a également été faussé par l’absence de considération de l’état de vulnérabilité des victimes. 228. En effet, lorsque l’on prend connaissance des décisions rendues, on peut immédiatement remarquer que le handicap des victimes qui a facilité l’atteinte portée à leur intégrité physique, est, lui aussi, totalement écarté du débat juridique et ne semble présenter aucun intérêt. 229. Leur fragilité et leur vulnérabilité semble ne pas importer, si bien que les faits et l’infraction reprochés sont examinés, comme si les victimes n’avaient pas été empêchées de connaître leurs droits et de décider elles-mêmes de leur sort ; en résumé, exactement comme si elles n’avaient pas eu d’handicap. 230. De même, il importait manifestement peu aux juges, que les victimes aient été totalement dépendantes de la structure qui les encadrait, ou que leur tuteur luimême employé par cette structure, n’ait pu soutenir leur constitution en qualité de partie civile, contre son employeur, les privant ainsi d’une représentation dans la procédure et de l’assistance d’un avocat. 231. Elles se sont ainsi trouvées dans la situation inacceptable de victimes qui n’avaient pas la possibilité de faire valoir leurs droits. 232. Et, il est quand même déplorable de constater que Mademoiselle THILL, requérante, ait du démissionner du CAT, pour, s’estimant libérée de toute pression, parvenir enfin à se constituer partie civile, et bénéficier d’un conseil. 233. D’autres victimes, présentes à la procédure pour d’autres motifs, ont tout tenté pour former des demandes au bénéfice de ces personnes handicapées, non représentées à la procédure, mais toutes leurs demandes d’investigation relative aux stérilisations, ou aux fins de désignation d’un tuteur ad’hoc, on été refusées. 234. Sur ce point ni le ministère public, ni le juge d’instruction ne se sont préoccupés de la situation.

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235. Dans une requête en date du 7 mai 2003, l’une de ses victimes indiquait au Juge d’Instruction qu’elle était particulièrement choquée qu’aucun mandataire ad’hoc n’ait jamais été désigné pour représenter les intérêts des femmes victimes des stérilisations, alors que leur tuteur n’avait évidemment aucun intérêt à leur permettre d’accéder à un tribunal. 236. Il sollicitait par extension, l’application requise au bénéfice des mineurs, des dispositions de l’article 706-50 du Code de procédure pénale, au terme duquel le procureur ou le juge d’instruction saisi de faits commis volontairement à l’encontre d’un mineur, désigne un administrateur ad‘hoc, lorsque la protection des intérêts de celui-ci n’est pas totalement assurée par ses représentants. 237. L’administrateur ad’hoc assure alors la protection des intérêts du mineur et exerce s’il y a lieu au nom de celui-ci les droits reconnus à la partie civile. 238. Une telle disposition était transposable par analogie au majeur sous tutelle ou curatelle. 239. Or sur ce point, il convient de rappeler l’arrêt « VAUDELLE » rendu par la Cour Européenne des Droits de l’Homme le 30 janvier 2001, qui a débouché sur un constat de violation de l’article 6 de la Convention Européenne de Sauvegarde des Droits de l’Homme et des Libertés Fondamentales par la France, parce qu’un majeur sous curatelle n’avait pas disposé d’une assistance pour se défendre contre une accusation pénale dirigée contre lui. (CEDH 3ème Section, Affaire VAUDELLE / France – Requête N° 35 683/97, Arrêt Strasbourg, 30 janvier 2001Définitif 5 septembre 2001). 240. Cet arrêt a suscité divers commentaires et études, s’appliquant notamment à l’hypothèse symétrique, où l’incapable majeur est victime de l’infraction. 241. Il en est ainsi dans l’étude des Professeurs MARGUENAUD – PLAZY – ROETS, relative aux majeurs protégés, parties aux procès pénal, publiée en janvier 2004, par l’Observatoire des Mutations Institutionnelles et Juridiques de LIMOGES. 242. Selon cette étude, la question posée en considération d’un majeur protégé, soupçonné d’infraction, doit être étendue à l’hypothèse où l’incapable majeur est la victime d’une infraction. 243. Or sur ce point, l’étude souligne que « le comble de l’indifférence à la vulnérabilité de l’incapable majeur semble être atteint, lorsqu’il est lui-même victime d’une infraction et par conséquent demandeur au procès pénal : tantôt il est tenu à l’écart de la constitution de partie civile, qui le concerne pourtant de manière très personnelle ; tantôt il est laissé libre d’engager seul l’action civile, dont il ne perçoit pourtant pas les graves enjeux ». 244. C’est très exactement la situation rencontrée dans ce dossier.

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245. L’étude précitée souligne encore, que l’arrêt « VAUDELLE » sonne l’alarme de l’inaptitude chronique du droit français des incapables majeurs à se déployer sur le terrain répressif, et prive les majeurs protégés de l’essentiel des garanties spéciales de procédure et en particulier de participer effectivement au procès qui figure désormais parmi les exigences européennes. 246. Or justement, parmi les propositions que préconise cette étude, le majeur sous tutelle devrait pouvoir bénéficier en cours d’instruction de l’intervention obligatoire d’un tuteur, grâce à une règle comparable à celle établie en faveur des mineurs par l’article 10-1 de l’ordonnance du 2 février 45 issue de la loi n - 2002 – 1138 du 9 septembre 2002. 247. Mais ce n’était pas le cas dans l’affaire présente. 248. Et, il n’est pas certain que la situation ait véritablement ou suffisamment évoluée. 249. Mais au contraire de ces préconisations, les requérants ont été entendus comme simple témoins, sans comprendre la portée de leur audition, et sans être représentées. 250. Il résulte de l’ensemble des éléments qui viennent d’être développés, que les victimes auraient pu et du avoir accès à l’instruction et être assistées par un conseil pour défendre leurs droits, dès le départ et que dès lors, l’instruction en cause ne s’est pas déroulée en toute équité, ce qui contrevient de manière évidente aux dispositions de l’article 6§1 de ma convention. 251. Au surplus, et dans le cas où le juge d’instruction estimait ne pas devoir faire application de l’article 706-50 du Code de procédure pénale, les autres parties représentées à la procédure, lui ont demandé sur le fondement de l’ancien article 395 du Code civil, applicables à la tutelle des majeurs et relatif à la surveillance générale exercée par le Juge des Tutelles, d’informer celui-ci des conflits d’intérêts existant dans cette affaire entre les victimes et leurs tuteurs. 252. Le Juge d’instruction, loin de s’émouvoir de la situation, répondra : le 24 février 2003 à la tentative de Madame MAUDUIT mère de Nadège BOUDEVILLAIN, qu’elle ne comprenait pas à quel titre elle voulait se constituer et que de toute façon elle n’avait pas la qualité de tutrice de sa fille, qualité qui appartenait au préposé aux tutelles du CAT et que ellemême sous tutelle, elle n’avait pas qualité pour agir en justice, le 19 mai 2004, sur la demande de désignation d’un tuteur ad’hoc, et à la vue des réquisitions du parquet, visant au rejet de cette demande, que les parties civiles n’avaient pas intérêt à agir pour solliciter des actes qui ne les concernent pas personnellement et directement, et, que la désignation d’un tuteur ad’hoc sollicité par leur conseil n’était pas prévue par le Code de procédure pénale.

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253. Il convient de souligner que de cette manière les victimes sont demeurées captives de leurs tuteurs, ceux là même qui ont pu participer aux infractions reprochées, et n’ont pu avoir accès à un tribunal, et se défendre avec l’assistance d’un conseil. 254. C’est finalement l’ADHY qui informera le Juge des Tutelles. 255. Ce n’est qu’en 2004, que l’association parviendra à se faire entendre et qu’un Juge des Tutelles désignera enfin un tuteur ad’hoc, au terme d’une décision innovante, permettant aux victimes des stérilisations d’accéder enfin à la procédure et de se constituer parties civiles, courant décembre 2004. 256. Elles ne pouvaient donc formuler de demandes auparavant. 257. Mais dès lors qu’elles se sont constituées, elles se sont malgré tout trouvées privées du droit d’être entendues en toute équité et du droit de former des demandes d’investigations afin d’assurer la défense de leurs intérêts. 258. En effet, leurs demandes d’investigations seront systématiquement écartées et l’information sera rapidement close, sans avoir accepté de satisfaire une seule de leurs demandes d’acte, contrevenant ainsi gravement à leurs droits. 259. Le ministère public ne s’en est pas ému, alors qu’il pouvait intervenir afin de rétablir les droits des victimes. 260. Pourtant au terme de l’article préliminaire du Code de procédure pénale, l’autorité judiciaire doit veiller « à l’information et à la garantie des droits des victimes au cours de toute procédure pénale ». 261. Ce n’est donc que grâce à l’acharnement de l’ADHY, qu’un Juge des Tutelles a pris la décision de désigner, au bénéfice des victimes, un tuteur ou un curateur ad’hoc, au terme d’une décision malheureusement rare. 262. Sur ce point, il convient de rappeler ce qu’indique la Déclaration des droits des personnes handicapées telle que proclamée par l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies, le 9 décembre 1975, qui dispose que « l’handicapé doit bénéficier d’une assistance légale qualifiée lorsque pareille assistance se révèle indispensable à la protection de la personne et de ses biens » 263. Or, les requérants n’ont pas bénéficié de cette assistance ni d’une telle protection. 264. Dès lors, ces personnes déficientes n’ont pu jouir, dans le cadre de la procédure, des mêmes droits que les autres humains, comme le préconise l’article 1 de la Déclaration des droits du déficient mental, adoptée le 20 décembre 1971 par l’Assemblée générale de l’ONU.

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265. Puis, lorsqu’elles ont été constituées, certaines ont été entendues par le Juge d’Instruction, mais en confrontation c'est-à-dire en présence, dans la même pièce, des médecins qui sont intervenus et des infirmières dont elles dépendent en permanence, c'est-à-dire dans les conditions de pression inacceptables s’agissant de personnes particulièrement fragiles, impressionnables et suggestibles.

266. Or, l’attitude consistant à écarter les victimes de leur propre procédure, puis, à les soumettre à des refus réitérés d’investigations, ou à les exposer à une pression intolérable compte tenu de leur état mental, sans prendre les précautions utiles, les place, en raison de leur handicap, devant l’impossibilité de se défendre à l’égard de toute infraction commises à leur égard, constitue indéniablement la violation de leurs droits sur le fondement des dispositions de l’article 6 de la Convention. 267. En cela, la procédure n’a pas été équitable au regard des dispositions de l’article préliminaire du Code de procédure pénale qui dispose en son alinéa 1 que : « la procédure pénale doit être équitable et contradictoire et préserver l’équilibre des droits des parties ». 268. En cela également, la procédure n’a pas été équitable au regard des dispositions de l’article 13 de la Convention des Nations Unies relative au droits des personnes handicapées de 2006, qui précise que : « les Etats parties assurent l’accès effectif des personnes handicapées à la justice…y compris par le biais d’aménagements procéduraux,…afin de faciliter leur participation effective directe ou indirecte…à toutes les procédures judiciaires, y compris au stade de l’enquête » 269. Et en cela enfin, la procédure n’a pas été équitable eu égard aux dispositions de l’article 6 de la Convention. 270. Et il faut retenir que ce dossier pose en toile de fond, la question essentielle de l’accès des handicapés mentaux à la justice pénale, des règles de capacité à agir en justice de ces derniers, et de leur représentation à la procédure par un tuteur et un avocat. 271. Sur ce point, on peut constater qu’il y existait un vide juridique en droit interne concernant l’accès à la justice pénale d’une personne handicapée mentale, victimes d’actes criminels ou délictuels, qui a gravement préjudicié aux intérêts des requérants, les empêchant de se défendre. 272. Il faut encore souligner que cette situation dramatique s’est présentée tout du long de la procédure, et se présente encore, aujourd’hui, pour les requérants, devant la Cour, et que, si elle a gravement préjudicié à leurs intérêts, elle a indiscutablement eu pour effet d’assurer l’impunité de ceux qui ont été à l’origine des actes de stérilisation reprochés.

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273. A ce sujet, il convient de souligner que toutes les victimes identifiées à la procédure, n’ont pu accéder à la procédure, comme Madame Agnès MASSON, Madame Fabienne LEBLOND épouse GASSET, Madame Patricia BOULARD épouse GUTIERREZ et Madame Annie BRUNETEAUX. 274. Pour toutes ces raisons, la violation de l’article 6§1 en ce qui concerne l’accès à un tribunal des personnes handicapées, est bien constituée.
b) Sur la violation de l’article 6§1 fondée sur les dispositions de

l’article 575 du Code de procédure pénale 275. La Cour a posé la question suivante au Gouvernement : « l’application de l’article 575 du Code de procédure pénale a-t-il entraîné, en l’espèce, une violation du droit d’accès à un tribunal au sens de l’article 6 de la Convention ? ». 276. Le Gouvernement au terme d’un long développement sur ses argumentaires traditionnels devant la Cour et sur la jurisprudence de la Cour, soutient que l’application de l’article 575 du Code de procédure pénale n’a pas violé, comme le soutiennent les requérants, leurs droits d’accès à un tribunal au sens de l’article 6 de la Convention. 277. Les requérants entendent démontrer le contraire. 278. Le Gouvernement après avoir cité l’article 6 de la Convention, indique que le droit à un tribunal, en particulier le droit d’accès à un tribunal n’est pas absolu, qu’il se prête à des limitations, notamment en ce qui concerne les conditions de recevabilité d’un recours, l’Etat disposant à cet égard d’une marge d’appréciation. 279. Il rappelle la jurisprudence Berger c. France, au terme de laquelle la Cour a expressément jugé que la déclaration d’irrecevabilité du pourvoi en cassation d’une partie civile n’était pas contraire à l’article 6 de la Convention au motif que ce pourvoi ne remplissait pas les conditions de recevabilité du pourvoi de la partie civile telles que posées par l’article 575 du Code de procédure pénale. 280. Il retient que la Cour a souligné que les modalités d’exercice du pourvoi étaient prévisibles, et que donc la requérante pouvait connaître, à partir du libellé même de l’article 575 du Code de procédure pénale, ses obligations en matière d’introduction d’un pourvoi. 281. Il souligne également que la Cour a retenu les particularités du pourvoi en cassation, qui est une voie de recours extraordinaire, comme celles de la partie civile dans la procédure pénale française qui ne serait qu’une action accessoire à l’action publique laquelle, est en principe initiée par le ministère public. 282. A cette suite le Gouvernement rappelle son argumentaire suivi par la Cour dans l’arrêt Berger c. France, à savoir que l’action civile est une action accessoire à l’action publique, ainsi, si l’action publique est en principe initiée par le

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ministère public, et si le ministère public ne juge pas utile de former un pourvoi, l’intérêt général ne justifie pas que la partie civile dispose de cette faculté à moins que la décision en cause ne nuise gravement à ses intérêts. 283. Il rajoute que si la partie civile disposait de cet exercice contre un arrêt de non-lieu, ce serait un risque pour l’accusé de se voir exposé à des procédures dilatoires ou abusives. 284. Il soutient à cette suite que la décision du Conseil Constitutionnel français qui a déclaré l’article 575 du Code de procédure pénale contraire à la Constitution n’est pas de nature à remettre en cause la jurisprudence de la Cour, et par conséquent, il soutient qu’il n’existe pas de raisons de remettre en cause la solution de principe retenue par la Cour dans son arrêt Berger c. France. 285. Mais, la décision du Conseil Constitutionnel français est, contrairement à ce qu’affirme le gouvernement, bien de nature à ce que cette solution soit revue, et justifie la remise en cause de la solution de principe retenue par la Cour jusqu’à ce jour. 286. L’article 575 du Code de procédure pénale a instauré une dérogation au principe selon lequel la partie civile est recevable à se pourvoir en cassation contre toute décision qui fait obstacle à la réparation de son préjudice par le juge répressif. 287. Cette dérogation a pour conséquence de faire obstacle au pourvoi en cassation de la partie civile contre un arrêt de non-lieu, et ce même quand celui-ci serait entaché d’une erreur de droit, alors qu’elle peut se pourvoir contre d’autres ordonnances. 288. Mais, la partie civile n’est plus cette « partie inférieure » à la procédure décrite pas le Gouvernement à la Cour, elle est désormais entièrement l’une des parties à la procédure, et c’est à ce titre qu’elle s’est vue reconnaitre, au terme d’une longue évolution, le droit d’agir pleinement à la procédure, c’est-àdire :
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de saisir le juge d’instruction par une plainte avec constitution de partie civile, et d’interjeter appel de l’ordonnance déclarant sa constitution irrecevable ou d’une ordonnance de non-informer, ou de celle par laquelle le juge statue sur sa compétence, ou enfin, celles statuant sur la prescription de l’action publique, de consulter le dossier à la procédure et d’en obtenir copie, d’être informée de l’état de la procédure et de son avancement, de demander des actes d’instruction, d’assister à leur réalisation, et même de solliciter des mises en examen, d’interjeter appel d’un refus du magistrat de procéder à de tels actes, d’invoquer la nullité des actes de procédures, de demander la clôture de l’information et d’interjeter appel d’une ordonnance de non-lieu, de renvoi devant le tribunal correctionnel si elle estime qu’il s’agit d’un crime ou de demander une mise en accusation, etc.

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289. Elle peut donc déclencher la procédure et en prendre l’initiative tout du long, et former appel des ordonnances lui faisant grief.

290. Ainsi la justification initiale de l’interdiction de former un pourvoi en cassation en l’absence de pourvoi du ministère public, tel que souligné par le Gouvernement n’a plus de fondement ni de justification, dès lors que la partie civile peut mettre en œuvre seule l’action publique et former appel d’une ordonnance de non-lieu, qu’est ce qui lui interdit ensuite d’aller en cassation comme pour toute autre ordonnance ? 291. Dès lors, l’article 575 du Code de procédure pénale n’est plus compréhensible dans le cadre de cette procédure qui a donné une place pleine et entière à la partie civile en qualité de partie à la procédure. 292. C’est ainsi maintenir les victimes, pourtant à l’initiative de l’action pénale que le Parquet n’a pas initié, dans l’impossibilité de faire examiner par la Cour de Cassation certaines qualifications juridiques ou erreur de droit retenues par les Chambres de l’Instruction pour motiver des arrêts de non-lieu. 293. Ainsi, en limitant le droit d’accès à la Cour de Cassation, l’article 575 du Code de procédure pénale a bien violé le droit d’accès à un tribunal prévu par l’article 6 de la Convention, au sens de l’égalité d’accès à la justice. 294. En effet, si le Conseil Constitutionnel a examiné la question de la constitutionnalité de l’article 575 du Code de procédure pénale il ne n’est pas placé sur le même plan que celui soutenu par le Gouvernement et la jurisprudence de la présente Cour, il a examiné la question au sens de l’égalité d’accès à la justice fondée sur l’article 6 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 et en considérant la question des garanties des droits de la défense au sens de l’article 16 de ce même texte. 295. Ainsi le Conseil Constitutionnel a-t-il retenu que « si le législateur peut prévoir des règles de procédure différentes selon les faits, les situations et les personnes auxquelles elles s’appliquent, c’est à la condition que ces différences ne procèdent pas de distinctions injustifiées et que soient assurées aux justiciables des garanties égales, notamment quant au respect du principe des droits de la défense, qui implique en particulier l’existence d’une procédure juste et équitable, garantissant l’équilibre des droits des parties » 296. Ce sont donc les questions d’égalité devant la loi et la justice, de l’existence d’une procédure juste et équitable pour garantir l’équilibre des droits des parties, au droit à un recours effectif et aux droits de la défense, du traitement égal de toutes les personnes et parties, qu’elles soient poursuivies, mises en examen, prévenues ou partie civiles, qui sont posées ici, et non celles posées par le Gouvernement ci-dessus.

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297. Et, sur ces questions, le Conseil Constitutionnel a considéré que dès lors que la procédure pénale reconnait à la partie civile un véritable statut de partie au procès, et non celui de partie accessoire, il ne peut lui dénier le droit de faire censurer par la Cour de Cassation les éventuelles erreurs de droit qui ont pu être commises par la Chambre de l’Instruction dans une décision portant atteinte à ses intérêts. 298. Il retient que l’exercice effectif d’un droit comprend celui de ne pas le voir restreindre de manière injustifiée ce qui était le cas avec l’article 575 du Code de procédure pénale. 299. Le Conseil Constitutionnel a pris le soin de rappeler que la partie civile, a le droit de contester par un appel, une décision de non-lieu compte tenu de son statut de partie à part entière, dans ces conditions et à cette suite, il n’est pas justifié qu’elle ne puisse former un pourvoi en cassation relatif aux décisions faisant obstacle à la réparation de son préjudice par le juge répressif. 300. Et, en abrogeant l’article 575 du Code de procédure pénale, le Conseil Constitutionnel souligne que la partie civile connait une situation différente et donc inégale de celle du mis en examen et de celle du ministère public, puisqu’elle ne dispose pas du droit de critiquer ou de faire censurer la décision de la Chambre de l’Instruction par la Cour de Cassation. 301. Il retient en effet que : « la partie civile n’est pas dans une situation identique à celle de la personne mise en examen ou à celle du ministère public; que toutefois, la disposition contestée a pour effet, en l’absence de pourvoi du ministère public, de priver la partie civile de la possibilité de faire censurer, par la Cour de Cassation, la violation de la loi par les arrêts de la Chambre de l’Instruction statuant sur la constitution d’une infraction, la qualification des faits poursuivis et la régularité de la procédure; qu’en privant ainsi une partie de l’exercice effectif des droits qui lui sont garantis par le code de procédure pénale devant la juridiction d’instruction, cette disposition apporte une restriction injustifiées aux droits de la défense que par suite, l’article 575 de ce code doit être déclaré contraire à la constitution » 302. C’est donc pour atteinte au principe d’égalité devant la loi et la justice, examiné sous l’angle des droits de la défense de la partie civile, qui doit bénéficier à ce titre d’une procédure juste et équitable et de l’égalité des garanties, que le Conseil Constitutionnel se place, n’envisageant plus la partie civile comme une partie accessoire au procès, ce qu’elle n’est plus dans la réalité. 303. Il résulte de ce qui vient d’être exposé que la décision du Conseil Constitutionnel français n°2010-15/23 QPC du 23 juillet 2010, déclarant l’article 575 du Code de procédure pénale contraire à la constitution doit amener la Cour à revoir sa jurisprudence sous l’angle de l’égalité

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304. Car il importe peu que cette décision soit fondée sur l’article 6 et 16 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, puisque à travers ses textes c’est bien l’égalité devant la loi et donc devant la justice qui est défendu, ce qui correspond également au principe défendu par la Convention dans son article 6 qui dispose que « toute personne a droit à ce que sa cause soit entendue équitablement », mais également en son article 13. 305. Et en tout état de cause, il convient de rappeler que ce principe est inscrit au terme de l’article préliminaire du Code de procédure pénale, trop souvent ignoré, sur lequel le Conseil Constitutionnel aurait également pu s’appuyer, et qui dispose que : « la procédure pénale doit être équitable et contradictoire et préserver l’équilibre des droits des parties » 306. Et sur ce point, il convient d’insister sur ce que le Gouvernement à lui-même rappelé dans ses observations, à savoir, que si le droit à un tribunal n’est pas absolu et peut connaitre des limites, c’est à la condition que ces limitations ne restreignent pas l’accès ouvert à un justiciable d’une manière ou à un point tels que son droit d’accès à un tribunal s’en trouve atteint dans sa substance même, ou à condition que la décision en cause ne nuise pas gravement à ses intérêts. 307. Or, le Conseil Constitutionnel a précisément abrogé l’article 575 du Code de procédure pénale parce ce que ce texte constituait une restriction injustifiée et inégalitaire aux droits de la défense de la partie civile, et par voie de conséquence son droit d’accès à un tribunal. 308. Compte tenu de ce qui vient d’être développé, il serait incompréhensible que la Cour maintienne sa jurisprudence en ayant une position bien plus sévère que celles des juridictions internes en ce qui concerne le droit d’accès à un tribunal. 309. Et il importe peu que les requérants disposent de la possibilité de poursuivre leur action sur le fondement d’une faute devant les juridictions civiles ou administratives, comme le souligne le Gouvernement dans ses observations, car la recherche d’une faute, voir même d’une indemnisation, n’est pas le fondement de leur action, l’objectif de la partie civile étant avant tout celui d’obtenir la reconnaissance d’une infraction pénale à son préjudice, et surtout la poursuite et la répression des auteurs de cette infraction. 310. Et cet état de fait est particulièrement visible dans les demandes d’investigations, de mises en examen, d’expertise, etc., qu’ils ont formé au cour de la procédure. 311. Toutefois, à titre tout à fait accessoire, il convient de rappeler les difficultés que les requérants n’ont cessé de rencontrer pour avoir accès aux tribunaux, et il n’est pas démontré par le Gouvernement qu’ils parviendraient à accéder plus

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facilement aux tribunaux civils ou administratifs, ni que le Juge des Tutelles ou leur tuteur ou curateur accepteraient d’intenter de telles actions. 312. En outre, il a déjà été répondu à cette question en partie I – 2.

313. Cependant, et de façon plus simple, il convient de rappeler que les victimes souhaitent que les personnes qui ont commis un crime à leur encontre ne puissent pas récidiver, elles souhaitent, pour elles-mêmes, comme pour d’autres que la société soit protégée de tels actes, et que les responsables soient poursuivis et punis, ce qui ne peut intervenir que sur le plan pénal, et ce que ni le juge civil ni le juge administratif ne peuvent lui offrir. 314. Ce qui démontre qu’il convient indiscutablement de tenir compte de l’évolution de la place de la partie civile dans le procès pénal, dont le rôle et les objectifs ne sont plus si distincts de ceux du ministère public comme le soutient le Gouvernement. 315. Car, la partie civile est bien désormais pleinement partie au procès, afin de faire reconnaitre, poursuivre et sanctionner une infraction pénale commise à son préjudice, et par voie de conséquence au préjudice de la société, ce qui ne relève pas de la compétence des juridictions civiles ou administratives. 316. C’est, dès lors méconnaitre son véritable rôle que de la réduire à une simple demande indemnitaire et accessoire qui pourrait être présentée devant des juridictions d’un autre ordre, alors que ce n’est pas ce qu’elles recherchent en priorité. 317. Sur ce point le Conseil Constitutionnel a eu la lucidité de constater et consacrer le rôle véritable de la partie civile dans la procédure pénale. 318. Dès lors, il résulte bien de tout ce qui vient d’être exposé que, l’article 575 du Code de procédure pénale a entrainé, en l’espèce, une violation du droit d’accès à un tribunal au sens de l’article 6§1 de la Convention, les requérants ayant été directement affectés par son application, comme s’étant trouvés privé de la possibilité de faire censurer, par la Cour de Cassation, la violation de la loi par la Chambre de l’Instruction statuant sur la constitution des infractions reprochées, la qualification des faits poursuivis et la régularité de la procédure. 319. Il convient d’ailleurs à cette suite de souligner que les modalités d’exercice du pourvoi n’étaient pas suffisamment prévisibles pour les requérants au regard des conditions de recevabilité de leur pourvoi, contrairement à ce qu’évoque le Gouvernement, puisqu’ils étaient convaincus que leur pourvoi entrait dans le cadre des exceptions des alinéas 2-6 de l’article discuté, pour plusieurs motifs, et qu’ils étaient convaincus que pour ces raisons leur recours était susceptible de leur offrir le redressement de leurs griefs.

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320. A ce propos, il s‘agit de rappeler la rédaction de l’article incriminé en son alinéa 2-6, très laconique. 321. Enfin, il convient de reconnaitre le caractère hautement pénalisant pour les requérants de l’application des dispositions de l’article 575 du Code de procédure pénale, et, il importe peu que depuis que les requérants ont saisis la Cour, cet article ait été abrogé. 322. Il convient en effet de rappeler, qu’il est aujourd’hui impossible de revenir en arrière, et que cette abrogation ne rétabli pas les victimes dans leur droit d’obtenir l’examen de leurs demandes, par la Cour de Cassation, équitablement. 323. Dès lors, la décision du Conseil Constitutionnel ne permet donc pas de priver d’effet l’Arrêt rendu par la Cour de Cassation dans ce dossier, et, il en résulte que le préjudice subi par les requérants, en raison des conditions d’application de l’article 575 alinéa 2-6 du Code de procédure pénale, est toujours présent. 324. Pour toutes ses raisons, il y a bien lieu de retenir qu’il y a eu violation des dispositions de l’article 6§1 de la Convention au préjudice des requérants. 325. Et par voie de conséquence, il y a lieu que la Cour modifie sa jurisprudence. 2 ) Sur la violation de l’article 3 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme 326. Avant tout développement au fond, les requérants demandent à la Cour d’interroger le Gouvernement sur l’articulation des divers textes relatifs aux stérilisations des personnes handicapées, aux textes du Code Pénal évoqués avec l’article L. 2123-2 du Code de la santé publique, qui n’a été crée qu’en 2001, soit plusieurs années après les faits et plusieurs mois après que les requérants aient déposé leur plainte. 327. Or, sur ce point la Cour semble considérer l’article L 2123-2 du Code de la santé publique comme en vigueur lorsque les stérilisations ont eu lieu. 328. Or, ce n’est pas le cas. 329. Pire, c’est justement ce que les requérantes n’ont cessé de souligner au cours de la procédure, ce texte ne pouvant être évoqué dans le cadre des faits dénoncés, comme étant intervenu par la suite. 330. Il est donc nécessaire que le Gouvernement s’explique sur l’articulation de ces textes. 331. Sur le fond.

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332. Au terme de l’article 3 de la Convention : « Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants » 333. Et il sera démontré que les requérantes ont bien été soumises, en violation de l’article 3 ci-dessus rappelé, à des traitements inhumains ou dégradants. 334. Ce qui constitue en droit interne les infractions de mutilations ayant entrainé une infirmité au sens des articles 222-9 et 222-10 du Code Pénal, les opérations effectuées n’étant aucunement justifiées médicalement 335. Préalablement, il convient de rappeler que le corps d’autrui, au sens du droit français est en principe inviolable, principe rappelé par la loi du 29 juillet 94, relative au respect du corps humain, par l’article 16 -1 du Code Civil, complété par l’article 16-3 du même code qui précise qu’il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité thérapeutique. 336. Il convient également de rappeler que la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme n’a pas hésité à souligner dans un rapport en date du 5 mai 2000, relatif aux discriminations liées au handicap, que les atteintes aux droits des handicapés se manifestent en particulier par des atteintes à leur intégrité physique, notamment par le recours à des stérilisations forcées, ce qui est pourtant bien défini par le législateur comme étant une mutilation passible de sanctions pénales, alors même que l’alternative de la contraception est envisageable. 337. Et c’est bien ainsi qu’en dispose le droit pénal, pour lequel, l’acte chirurgical est considéré comme une atteinte à l’intégrité physique qui ne trouve sa justification que dans l’intérêt thérapeutique et qui en l’absence d’intérêt, constitue une violence pénalement sanctionable. 338. L’Ordre des Médecins a lui-même interdit le recours à de telles interventions en raison de leur caractère nuisible en l’absence de tout motif thérapeutique. 339. La Cour de Cassation a, elle aussi, dans un avis donné en date du 6 juillet 1998, considéré qu’une atteinte à l’intégrité du corps humain, telle la ligature des trompes, pratiquée en dehors de toute nécessité thérapeutique et à des fins strictement contraceptives était totalement prohibée. 340. A ce sujet, il convient de rappeler pour mémoire, l’affaire dite « des stérilisateurs de Bordeaux » à l’occasion de laquelle il était déjà précisé que le consentement de la victime, n’assurait pas l’impunité au médecin qui était intervenu dans le cadre d’opérations n’ayant aucun but curatif, en l’occurrence justement des stérilisations. ( Cass. Crim. 1er juillet 1937 : S.1938. I. page 193, note THORTAT ; DH 1937, 537, Gaz. Pal. 1937, 2 , P 358, Sc.Crim. 1937, Page 680, obs MAGNOL). 341. Pourtant, sur ce point, en totale contradiction avec les constatations des expertises gynéco-psychiatriques qui ont été effectuées, l’Ordonnance du 3 avril 2006, précise visant cette même jurisprudence, qu’ « aucune décision

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caractéristique n’est intervenue depuis cette date, tandis que le droit a progressivement évolué vers une légalisation d’actes médicaux non thérapeutiques ».

342. Et, l’Ordonnance poursuit sa démonstration dans les termes suivants : « le Code de Déontologie médicale, rappelle dans son article 41 : « qu’aucune intervention mutilante ne peut-être pratiquée sans motif médical très sérieux… », mais qu’en pratique « …le monde médical admet que constitue un motif médical très sérieux, bien que non thérapeutique, la contre-indication à toute modalité contraceptives hormonales ou mécanique féminine ». 343. Dans cette démonstration un point primordial a été omis. 344. En effet, il n’a jamais été démontré par l’information, que les victimes auraient été dans la situation d’une contre indication à toute modalité contraceptive hormonale ou mécanique. 345. Aucun document versé au dossier, aucune expertise ne l’établit. 346. Les expertises judiciaires effectuées concluent, au contraire, qu’il n’existait pas de contre indication contraceptive vérifiée pour de nombreuses victimes. 347. Ainsi : en ce qui concerne Joëlle GAUER, les experts ont conclu « une stérilisation mécanique à type de stérilet aurait peut-être pu être suffisante, d’autant que l’activité sexuelle de cette patiente semble restreinte, en ce qui concerne Françoise TINOT épouse GOUT, les experts ont conclu « qu’il na pas été proposé à Madame GOUT, de reprise de contraception orale, ni de pose de stérilet » en ce qui concerne Nadège BOUDEVILLAIN, les experts ont conclu « qu’il apparait que tous les moyens contraceptifs n’ont pas été proposé à Mademoiselle BOUDEVILLAIN avant la ligature des trompes »
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348. Les médecins experts ont évidemment mesuré la portée de leurs conclusions vis-à-vis de leurs confrères, et des actes médicaux qui ont été effectués. 349. Ces conclusions n’en sont donc que plus sérieuses. 350. Et, il est totalement anormal, que l’information n’ait pas tiré les conséquences de telles expertises, puisqu’il n’y avait aucune nécessité thérapeutique justifiant de porter atteinte à l’intégrité physique de nombreuses victimes, pas même, pour des motifs de contre-indication contraceptive, puisque toutes les solutions n’ont pas été envisagées préalablement à l’intervention.

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351. La situation est exactement la même, au regard des nouvelles dispositions issue de la Loi du 4 juillet 2001, et de l’article L 2123-2 du Code de la Santé Publique, en application desquels, la possibilité de stérilisation contraceptive en matière de handicap, n’est pas exclue, dans le cas précis de contre indication médicale absolue aux méthodes de contraception ou d’une impossibilité avérée de les mettre en œuvre efficacement. 352. Hors, telle n’est pas la situation, dans la présente affaire. 353. En conséquence l’infraction visée était bien constituée. 354. Elle est d’autant plus constituée, que certains intervenants, se sont retranchés derrière le secret professionnel et ont refusé de s’expliquer. 355. Dès lors, le juge devait s’appuyer sur ces expertises judicaires, dont il découle clairement, que l’infraction, à la vue des dossiers médicaux, est bien constituée. 356. Ensuite, il est indéniable que les interventions reprochées constituent des mutilations ayant entrainé une infirmité définitive. 357. La procédure a écartée toute qualification criminelle de violences volontaires ayant entraîné des mutilations ou des infirmités permanentes sur les personnes vulnérables visées à la procédure, au motif qu’une telle qualification ne saurait être retenue, compte tenu de la réversibilité des interventions pratiquées. 358. Selon elle, les expertises diligentées n’auraient pas permis d’établir l’existence de mutilations ou d’infirmités permanentes, les interruptions tubaires, comme les salpingectomies, pouvant être réversibles par une nouvelle intervention. 359. Ainsi dans dix cas, les actes chirurgicaux effectués n’étant pas irréversibles, ils ne pourraient être qualifiés de criminels, et, il ne s’agirait dans ces cas, que de violences, prescrites. 360. Il s’agit là d’une analyse erronée des faits. 361. En effet, les interventions subies par les victimes ont bien entraîné une mutilation ou une infirmité permanente au sens des articles 222-9 et 222-10 du Code Pénal. 362. L’infirmité permanente suppose la mise hors service de l’organe considéré, ce qui est le cas. (Cass. Crim. 22 mars 1946 : D. 1946, 242). 363. En effet, l’organe « de reproduction » des personnes visées à bien été « mis hors service ». 364. Les victimes dont il s’agit ne sont pas en mesure d’avoir d’enfant.

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365. En outre, il a déjà été jugé que la mutilation devait être considérée au jour de l’événement l’entraînant, quelque soit les conséquences des interventions chirurgicales ultérieures. 366. C’est ce qui a été jugé s’agissant de la perte d’une main, considérant que le fait que celle–ci ait pu être rattachée par la suite par une greffe n’empêchait pas la mutilation d’être caractérisée. (Cour d’Assises de la Seine et Marne, 7 décembre 1979 : D 1980, jurispr. P. 502, note Monteils). 367. Il en va de même en matière de castration qui demeure un crime en application des articles 222-9 et suivants du Code Pénal, alors que la réversibilité est envisageable à l’aide d’une nouvelle opération, comme en matière de stérilisation. 368. Or, les jeunes femmes pour lesquelles l’ordonnance exclue l’application des dispositions de l’article 222-9 du Code Pénal, ont bien subi une intervention constituant une atteinte corporelle, qui a eu pour effet de les rendre stériles. 369. Et cette stérilité doit, en outre, être considérée comme définitive, pour d’autres raisons. 370. Tout d’abord, parce que sans nouvelle intervention, cette infirmité demeurera, et les victimes resteront stériles. 371. Or, il n’existe aucune chance, s’agissant de personnes handicapées, que cette opération soit demandée et pratiquée. 372. Il n’existe pas d’exemple de telles opérations, sur des personnes handicapées mentales, en France. 373. Quand aux victimes, elles sont dans l’impossibilité mentale de l’envisager et de la solliciter. 374. En outre, si elles la sollicitaient, il est indéniable qu’elles ne trouveraient pas le soutien nécessaire pour y parvenir dans leur environnement, puisqu’il est certain que l’établissement dont elles dépendent, ne sollicitera jamais une telle intervention, ou ne facilitera jamais une telle demande. 375. Les époux DERYMACKER, parties civiles à la procédure, ont bien tenté, en l’absence de victimes constituées, de former à ce sujet des demandes d’actes qui ont toutes été rejetées, ce qui laisse persister de grandes incertitudes sur les conditions dans lesquelles ces interventions ont été effectuées, et sur les conséquences de ces actes. 376. En tout état de cause, ces stérilisations ayant été effectuées sur des personnes handicapées mentales, à la demande des institutions auxquelles elles sont confiées, il est certain qu’elles ne pourront jamais obtenir qu’il soit procédé à une nouvelle intervention afin de les « reperméabiliser ». 377. En outre, il n’est pas démontré que les victimes soient dans la capacité physique de supporter une quelconque anesthésie, ou une nouvelle intervention.

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Et, si c’est le cas, l’impossibilité médicale de pratiquer une nouvelle intervention, rendrait évidemment, définitive l’infirmité visée. 378. De fait, ces interventions pratiquées sur des personnes n’ayant aucune autonomie de décision, sont bien définitives. 379. Enfin, l’infirmité peut également être définie comme l’état d’un individu ne jouissant pas de ses fonctions ou n’en jouissant qu’imparfaitement. 380. En outre, l’atteinte grave aux fonctions reproductrices d’une femme, n’est pas sans conséquences, sur le plan psychologique, fût-elle atteinte d’un handicap mental, puisqu’elle est de nature à faire naître un sentiment d’infériorité et de souffrance, non sans conséquences graves sur une personne mentalement handicapée. 381. C’est ce que soutient Madame Nicole DIEDERICH, dans son ouvrage intitulé « la stérilisation du handicap mental », versé à la procédure, au terme duquel, elle souligne la profonde souffrance morale, engendrée par de telles opérations, sur des personnes même gravement handicapées. 382. En l’état, il n’est pas démontré que cette situation soit réversible, et n’ait pas augmenté de manière définitive, le handicap mental dont souffrent déjà les victimes. 383. Pourtant sur ce point, l’information n’a pas cru devoir solliciter l’intervention et l’audit de professionnels du handicap, parfaitement indépendants. 384. Il résulte de l’ensemble de ce qui vient d’être exposé, que les stérilisations pratiquées ont bien occasionné une infirmité permanente, physique et morale. 385. En outre, réversibles. il n’est pas démontré que les opérations effectuées soient

386. Les aspects médicaux en jeu, l’âge des victimes, leur état physique mais également psychique, rendent les chances de réussite d’une telle opération très aléatoires. 387. L’aléa est tel, que les documents qui ont été fourni, aux victimes, afin d’obtenir leur accord, précisent expressément qu’elles déclarent « …accepter pleinement et entièrement le caractère définitif de la stérilisation, sachant qu’une reperméabilisation n’est qu’hypothétique et envisageable seulement dans des circonstances exceptionnelles » 388. Il ne suffit donc pas de savoir, que dans certains cas, les interventions tubaires peuvent être réversibles par enlèvement de clips et reperméabilisation des trompes. 389. Encore, faut-il être certain que chacune des victimes serait en mesure, à coup sûr, de retrouver la plénitude de ses fonctions reproductives.

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390. Or, sur ce point, les experts judiciaires, soulignent au contraire, l’existence de stérilisations, pratiquées sans fondement thérapeutique, sur des personnes dont le consentement ne pouvait valoir compte tenu de leur handicap, et dont il « … n’est pas possible de dire si les stérilisations obtenues ont un caractère réversible » 391. Les experts dressent en outre la liste des conditions d’ordre purement physique, nécessaires à la réussite d’une telle reperméabilisation qui rendent encore plus hypothétiques les chances de réussite d’une telle intervention. 392. Ils indiquent d’ailleurs que les conditions exigées pour obtenir la fonctionnalité de la trompe « amènent tous les praticiens qui s’occupent de la reproduction à être prudents au sujet de la ligature de trompes ». 393. Les experts saisis n’ont donc pu ni affirmer ni démontrer la réversibilité des interventions, la simple dépose des clips n’étant pas suffisante. 394. Cet état de fait ne saurait être contredit, par la seule production au dossier, par les médecins en cause, de deux articles de presse, fussent t-il publiés dans une revue médicale, desquels il ressortirait que la reperméabilisation tubaire présente un taux de succès certes élevé, mais ne fonctionne pas à coup sûr. 395. Il n’est pas montré que les pourcentages de réussite visés au terme de ces Articles, ont prit en considération la réperméabilisation de personnes handicapées, compte tenu des traitements qu’elles subissent par ailleurs, de leur état moral etc. 396. En outre, ils n’ont pas été soumis à l’analyse des experts judiciaires. 397. D’ailleurs, il n’a jamais été demandé aux experts judiciaires qui ont procédé aux expertises gynéco-psychologiques de bien vouloir compléter leurs rapports en ce qui concerne l’éventuelle réversibilité ou non des actes reprochés. 398. Sur ce point, les experts qui ont été désignés, n’ont rendu qu’une conclusion générale. 399. Ils ne se sont pas prononcés au cas par cas, c’est à dire pour chacune des victimes en tenant compte de leur dossier médical et des pathologies associées dont elles peuvent souffrir. 400. Enfin, ils ne se sont pas prononcés sur les éventuelles complications psychologiques ou physiques qui pourraient apparaître à l’issue d’une telle intervention. 401. En conséquence, il n’est pas possible de considérer, en l’état, que ces opérations pourraient être réversibles. 402. D’ailleurs, en ce qui concerne les salpingectomies, c'est-à-dire une ablation pure et simple des trompes bilatérales, soit les deux trompes, il n’a pas été démontré que cette opération soit réversible. 403. Il aurait convenu de soumettre cette question aux experts.

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404. Les parties civiles ont demandé que des compléments d’expertise soient confiés aux experts judicaires précédemment saisis, leur demandant de compléter leurs expertises, en se prononçant au cas par cas, sur les risques inhérents à de nouvelles interventions, notamment en ce qui concernerait l’existence de risques anesthésiques, d’infection, de complications post-opératoires, sans l’obtenir. 405. En l’absence d’un tel complément d’expertise, les arguments qui tendraient à affirmer que des reperméabilisations seraient possibles, devaient être écartés. 406. Sur le prétendu consentement des personnes stérilisées 407. Il est démontré par la volumineuse documentation portée à l’appui du dossier que les actes de stérilisations effectués sur des personnes handicapées sont indiscutablement illégaux, ne serait- ce que parce que le consentement préalable et éclairé de ces personnes ne peut être obtenu. 408. D’ailleurs le procès-verbal de synthèse établi par les enquêteurs conclu, sans hésitation, page 4, que « la stérilisation est un acte pour lequel l’expression d’un consentement licite d’une personne dont la capacité de discernement est amoindrie s’avère impossible » 409. L’article 16 -1 du Code Civil, complété par l’article 16-3 du même code qui précise qu’il ne peut être porté atteinte à l’intégrité du corps humain qu’en cas de nécessité thérapeutique et si le consentement de l’intéressé a été préalablement recueilli. 500. A ce sujet, il convient de rappeler pour mémoire, l’affaire dite « des stérilisateurs de Bordeaux » à l’occasion de laquelle il était déjà précisé que le consentement de la victime, n’assurait pas l’impunité au médecin qui était intervenu dans le cadre d’opérations n’ayant aucun but curatif, en l’occurrence justement des stérilisations. (Cass. Crim. 1er juillet 1937 : S.1938. I. page 193, note THORTAT ; DH 1937, 537, Gaz. Pal. 1937, 2 , P 358, Sc.Crim. 1937, Page 680, obs MAGNOL). 501. Sur ce point, l’Ordonnance du 3 avril 2006, visant cette même jurisprudence, précise que « la Cour de Cassation avait retenue cette qualification à propos d’opérations de vasectomies, le consentement des opérés n’exonérant pas les médecins de leur responsabilité pénale » ; Rajoutant que toutefois « aucune décision caractéristique n’est intervenue depuis cette date, tandis que le droit a progressivement évolué vers une légalisation d’actes médicaux non thérapeutiques ». 502. Cependant il convient de souligner que l’Ordonnance poursuit sa démonstration dans les termes suivants : « le Code de Déontologie médicale, rappelle dans son article 41 : « qu’aucune intervention mutilante ne peut-être pratiquée sans motif médical très sérieux et, sauf urgence ou impossibilité, sans information de l’intéressé et sans son consentement ». En pratique le monde médical admet que constitue un motif médical très sérieux, bien que non

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thérapeutique, la contre indication à toute modalité contraceptive hormonale ou mécanique féminine. 503. Il a déjà été démontré que le motif thérapeutique, ou que la contre-indication à une contraception, n’était pas établie, dans de nombreux cas. 504. Mais plus que cela, le prétendu consentement des victimes, bien que dépourvu d’effet, en raison de leur handicap, n’a de tout façon, jamais existé. 505. Il s’agit de stérilisations forcées, contre l’avis de victimes fragiles et vulnérables hors de capacité de résister à la pression exercée par ceux qui les encadrent, les soignent soit au quotidien, soit régulièrement. 506. Il suffit de prendre en compte deux cas, seulement pour s’apercevoir que ces actes n’ont pas été pratiqués avec le consentement libre et éclairé des victimes, contrairement à ce que tentent de faire croire certains acteurs de ces stérilisations, et s’agissant par exemple du cas de Françoise TINOT épouse GOUT, elle indique dans son audition « je n’étais pas d’accord pour cette opération…moi je voulais un autre enfant et on m’a obligé à me faire opérer c’est l’infirmière qui m’a obligé… » (D137). 507. L’infirmière, c'est-à-dire une personne qui l’encadre régulièrement, indique quant à elle que « son consentement a été recueilli » (D 102). 508. Ce n’est pourtant que cette dernière que l’on entend. 509. Pour Joëlle GAUER, les policiers notent « la personne semble avoir des difficultés à comprendre cette explication aussi nous continuons l’audition par le jeu des questions réponses » (D 126). 510. A la lecture du procès verbal, il apparaît que la victime ne comprend pas, ne peut s’expliquer, et bien évidemment dans ce cas il n’existe effectivement pas de contradiction entre ce qu’elle est incapable de dire ou comprendre et ce qu’explique le personnel médical. (D 126). 511. Or justement le personnel soignant dit que « cette ligature lui a été proposée pour motif thérapeutique… et son consentement a été recueilli » (D102) ! 512. Comment ce consentement peut-il avoir été recueilli puisque Mademoiselle GAUER ne comprend pas ? 513. C’est pourtant cette dernière version qui prévaut. 514. Il est donc patent que les faits dénoncés n’ont pas été examinés en tenant compte des circonstances dans lesquelles ils ont été commis, et qui ont directement facilité la réalisation de l’infraction dénoncée. 516. La situation est encore pire, lorsque l’on prend connaissance des conclusions des rapports d’expertises menées sur les victimes.

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517. Les experts ont en effet expressément souligné les contradictions existant entre les affirmations des victimes et celles des personnels soignants. 518. C’est encore la preuve manifeste de ce que les victimes n’étaient pas d’accord pour ces interventions. 519. Concernant Madame GOUT, les experts précisent, qu’elle a, à la fois dans sa déposition et lorsqu’ils l’ont examinée, réfuté son accord à la ligature de trompe « Madame GOUT dit avoir été forcée » (D 222). 520. Concernant Madame GAUER, les experts indiquent « …elle n’a rien su en dire ni aux policiers qui l’ont interrogés ni au chirurgien qui l’a opéré, ni à nous même » (D 225). 521. Il est clair que dans ces cas, il n’y a pas eu de consentement. 522. L’ensemble des éléments qui viennent d’être développés justifient les violations alléguées. 523. En outre il convient de retenir que les praticiens en cause, avaient parfaitement conscience de porter atteinte à l’intégrité morale et physique des victimes, hors leur consentement. 524. Les médecins et infirmières qui sont intervenus n’ignoraient pas l’état de handicap mental des victimes, et par conséquent, l’impossibilité pour elles de donner leur accord, en toute compréhension. 525. C’est très exactement ce que soulignent les expertises gynéco-psychiatriques ordonnées par Monsieur ROUXEL, Juge d’Instruction du Tribunal de Grande Instance de Sens, qui retiennent au terme de conclusions extrêment sévères, que les victimes, en raison de leur handicap « n’avaient pas été en mesure de comprendre les enjeux, les implications et les risques des interventions chirurgicales en cause ». 526. Ainsi donc, les praticiens en cause, qui ne pouvaient ignorer que les personnes qui leurs étaient présentées n’étaient pas en mesure de donner leur accord, ont bien abusé de leur faiblesse, en pratiquant des interventions non justifiées d’un point de vue strictement thérapeutique. 527. La preuve que les praticiens en cause n’ignoraient pas la difficulté, résulte également de la décharge qu’ils ont soumis aux victimes, et de leurs tentatives, parfois multiples, d’obtenir leur consentement. 528. De cette manière, les médecins avaient bien l’intention de donner une apparence de légalité à l’acte médical qu’ils entendaient effectuer. 529. La seule soumission de cette décharge, à des personnes handicapées mentales, incapables de leur comprendre et d’en évaluer les conséquences, constitue à lui seul l’élément intentionnel.

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530. Il s’agit là d’une hypocrisie incroyable, et d’une véritable mise en scène, en vue d’obtenir une apparence de légalité. 531. Et c’est une façon de nuire aux victimes, en faisant croire qu’elles ont pu, ainsi, donner en toute connaissance de cause, leur consentement. 532. Pourtant, ces praticiens ne pouvaient ignorer que le consentement d’une personne handicapée, à un tel acte, ne peut jamais être validé, quelque soit la forme de ce consentement, surtout compte tenu de la multiplicité des cas évoqués. 533. Et, la volumineuse documentation portée à l’appui du dossier démontre que tels actes, effectués sur des personnes handicapées sont indiscutablement illégaux, du seul fait que le consentement préalable et éclairé de personnes handicapées, ne peut être obtenu. 534. A ce propos, le procès-verbal de synthèse établi par les policiers conclu page 4, que « la stérilisation est un acte pour lequel l’expression d’un consentement licite d’une personne dont la capacité de discernement est amoindri, s’avère impossible » 535. Dans le même sens, le Docteur CORAZZA, médecin inspecteur de la santé publique près de l’Inspection Départementale des Affaires Sanitaires et Sociales chargé de réaliser une enquête dans l’établissement en cause, concluait lui même que la « stérilisation demeurait un acte illégal en dehors d’une contre indication formelle aux autres formes de contraception » précisant que « le fait de donner son consentement à cet acte ne lui retirait en rien son illégalité ». 536. Il a été démontré que tous les moyens de contraception possibles, n’ont pas été tentés, il n’a donc pas été démontré l’existence d’une contre-indication formelle à toute contraception. 537. De ce point de vue, alors que l’absence de capacité à consentir, des victimes est, établie, on peut se demander si l’attitude consistant malgré tout à leur demander leur accord, et à leur faire porter la responsabilité de leur consentement, ne constitue pas un abus de vulnérabilité, constituant l’infraction. 538. Il est d’ailleurs intéressant de noter, que ni les familles, ni les éducateurs, ni les tuteurs, ou le Juge des Tutelles compétent, n’ont été informés ou consultés au sujet de cette intervention, ce qui démontre que ces actes ont bien été effectués en toute connaissance de leur illégalité. 539. De ce point de vue, il est également intéressant de se reporter aux termes de l’article 16-3 du Code Civile, mentionné au terme de l’Ordonnance entreprise, qui rappelle que si les stérilisations en question étaient justifiées d’un point de vue strictement thérapeutique, ces protocoles n’auraient pas été nécessaires. 540. Ainsi, le seul fait d’avoir soumis ce protocole aux victimes démontre encore que les actes entrepris n’étaient pas médicalement justifiés, ce qui, par voie de conséquence, matérialise l’élément intentionnel de l’infraction reprochée.

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541. En outre, les médecins et les équipes médicales qui sont intervenus, savaient parfaitement que les stérilisations effectuées seraient définitives et de fait, irréversibles. 542. Cela résulte, dans un premier temps, des spécifications de la décharge qui a été soumises aux victimes, dont les praticiens en cause, comprenaient parfaitement le sens, à l’opposé des victimes. 543. Cela résulte également, de ce que ces praticiens savaient, compte tenu du contexte, qu’il n’y aurait jamais de retour en arrière. 544. Ils savaient parfaitement, que compte tenu de l’âge, de l’infirmité, et de la dépendance totale de ces victimes, au centre, et aux soignants qui les y suivaient, elles n’avaient aucune chance de bénéficier un jour, d’une opération visant à réinstaurer leur capacité de reproduction. 545. Or, c’est bien en toute connaissance de cette situation, et de ce que l’intervention qui devait être pratiquée ne se justifiait pas pour des raisons strictement thérapeutique, qu’elles ont malgré tout été pratiquées. 546. C’est donc en totale conscience de ces circonstances, qu’ils ont néanmoins agit, si bien que l’élément intentionnel ne fait pas défaut à l’infraction. 547. En outre, il est impossible de considérer comme justifié un acte médical qui ne figure pas que l’acte médical effectué ne semble pas figurer pas à la nomenclature de la sécurité sociale, dès lors qu’il n’est pas thérapeutiqement justifié. 548. Sur ce point, il aurait été intéressant de vérifier de quelle manière ces interventions ont été déclarés aux organismes sociaux, c'est-à-dire sous quelle dénomination et quels barèmes ces interventions ont été prises en charge et remboursées. 549. Les victimes l’ont demandé sans obtenir satisfaction. 550. Ces documents n’ont jamais été recherchés, versés, ou commentés au dossier. 551. Pourtant, ils sont de nature à établir l’élément l’infraction visée. 552. En effet, si l’acte en question apparaissait sous une dénomination différente de sa nature réelle, ce serait la preuve, que de toutes les façons, les praticiens visés, avaient bien conscience de transgresser les règles. 553. Or, il convient de rappeler que Code de la sécurité sociale interdit à l’assurance maladie de prendre en charge des actes qui ne figurent pas dans la nomenclature des actes médicaux professionnels agréés. 554. Il s’agissait dès lors, de vérifier, de quel régime, les actes visés, pourraient relever.

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555. De la même manière, c’est à tort que l’ordonnance de non lieu, retient que les dirigeants du CAT, ne pouvaient ignorer l’existence des actes médicaux pratiqués, puisque les victimes ont évidemment dû bénéficier d’arrêts de travail. 556. Les documents relatifs à ces arrêts, sollicités au cours de l’information n’ont jamais été recherchés par le magistrat instructeur, bien que demandés par les victimes. 557. Ils sont pourtant de nature à établir que les dirigeants du CAT étaient parfaitement informés des actes pratiqués, compte tenu de leur absence. 558. D’ailleurs, pour les même raisons, il est douteux, que les dirigeants du CAT, qui emploient les infirmières qui ont accompagné les victimes, et les médecins qui les suivent, se soient vraiment vu opposer le secret médical. 559. C’est pourquoi, les documents relatifs au remboursement de ces interventions, ainsi que ceux relatifs aux arrêts de travail des victimes, doivent être saisis, et figurer au dossier. 560. L’information n’a jamais voulu aborder le fond du problème, qui fait sérieusement douter que les stérilisations en cause aient eu pour objectif d’intervenir dans l’intérêt des victimes. 561. Il convient en effet d’aborder le débat relatif à la stérilisation du handicap pour des raisons strictement financières. 562. Or, la « gestion financière du handicap » n’est pas une simple vue de l’esprit. La gestion d’un centre tel qu’un CAT, ou un foyer a un coût, notamment en personnel encadrant. 563. Or, le CAT en cause, présente des résultats financiers exceptionnels, qui ne correspondent pas à la gestion habituelle de tels centres. 564. Dès lors, les personnes handicapées, composant la « force de production » de cet établissement, seraient évidemment infiniment moins productives, si elles étaient, enceintes, atteintes de troubles d’adaptation à une contraception, ou de troubles relatifs à des problèmes « parentaux ». 565. C’est pourtant pour leur permettre de vivre et de travailler dans des conditions aménagées, que ces centres existent. 566. Cependant, les deux éléments qui viennent d’être évoqués, démontrent que la stérilisation de certaines personnes handicapées mentales, peut présenter un intérêt majeur, qui n’est pas d’ordre thérapeutique. 567. La stérilisation de personnes handicapées, peut, entre autre, permettre la réalisation d’économie sur les charges exposées en nombre de postes ou d’heures « infirmières et thérapeutes ».

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568. En outre, si des personnes nécessitent un suivi contraignant, elles mobilisent du personnel, mais, elles sont également, elles mêmes, moins disponibles afin d’effectuer leurs tâches. 569. Et d’ailleurs, à la vue des mesures de rétorsions que les victimes ont du subir depuis qu’elles se sont constituées parties civiles, et sur lesquelles il n’a jamais été instruit, malgré les signalements effectués, on peut redouter que la justification des stérilisations ait effectivement une origine purement financière. 570. De ce point de vue, il convient de retenir, que, rien ne démontre au dossier, que les victimes aient bien eu des difficultés à poursuivre une contraception, si elles avaient été encadrées, et suivies par le personnel soignant de l’établissement, comme c’est le cas, dans d’autres centres. 571. Il n’existe donc pas au dossier la preuve formelle que les victimes ne pouvaient poursuivre une contraception encadrée. 572. L’information aurait du vérifier cet élément. 573. Encore une fois, les experts judiciaires ont souligné, après avoir étudié les dossiers et rencontré les victimes, que toutes les solutions de contraception n’avaient pas été tentées. 3. Sur la violation alléguée de l’article 8 de la Convention : 574. Au terme de l’article 8 de la Convention : « Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ». 575. La Cour interroge le Gouvernement sur les questions suivantes : 576. Y a-t-il eu atteinte au droit des requérants au respect de leur vie privée et familiale, au sens de l’article 8 § 1 de la convention ? 577. Dans l’affirmative, l’ingérence dans l’exercice de ce droit était elle prévue par la loi et nécessaire, au sens de l’article 8 § 2 ? 578. Le Gouvernement considère qu’il peut exister, en l’espèce, deux types d’atteintes possibles au droit au respect de la vie privée et familiale : l’atteinte à l’intégrité physique et le droit au respect de la décision d’avoir un enfant ou non.

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a)

Sur l’atteinte à l’intégrité physique

579. Le Gouvernement reconnait dans ses observations, qu’ « une atteinte de caractère médical à l’intégrité corporelle peut s’analyser en une ingérence dans l’exercice du droit au respect de la vie privée » (§ 164 des observations du Gouvernement). 580. Ce faisant, il admet donc, implicitement, qu’il y a bien eu atteinte à l’intégrité corporelle des requérants, ce qui constitue une violation de l’article 8 §1 de la Convention. 581. Cette violation, reconnue à demi mots par le Gouvernement est donc bel et bien constituée. 582. En effet, pour la Cour Européenne, le respect de la vie privée s’entend comme « le respect de l’intégrité physique et morale, dont l’intégrité sexuelle » (arrêt X et Y c. Pays Bas, 26 mars 1985). 583. Ceci étant, il convient de rappeler que la stérilisation contraceptive a pour but d’interdire le fonctionnement des organes reproducteurs, au moyen, d’une opération chirurgicale. 584. L’opération, dont les requérantes ont été les victimes présente un caractère irréversible démontré plus haut (3), si bien qu’elle constitue de par son caractère définitif, une atteinte à l’intégrité physique des requérants, pire, une mutilation sexuelle, si bien que leur intégrité sexuelle et de reproduction est définitivement annihilée. 585. Or, toute atteinte à l’intégrité sexuelle ne peut relever que d’un choix purement personnel. 586. Dès lors, l’intervention des pouvoirs publics, même par l’intermédiaire d’un délégataire, constitue une immixtion inacceptable dans la vie privée. 587. Il résulte de ce qui précède que les requérants ont été incontestablement atteint dans leur droit au respect de la vie privée par ces opérations de stérilisation, réalisées contre ou sans leur consentement. 588. Dès lors, se pose la question de savoir si cette ingérence était, en l’espèce,
prévue par la loi et nécessaire :

589. Le Gouvernement, tout en reconnaissant une nouvelle foi que les opérations de stérilisation « dont le but n’était pas thérapeutique mais contraceptif étaient contraires à la législation en vigueur » insiste sur le fait qu’elles ne peuvent être imputées à l’Etat français puis qu’elles « n’ont été ni décidées, ni même encouragées par les autorités publiques.». 590. Ainsi, le Gouvernement vient clore le débat relatif à la responsabilité des autorités publiques dans cette ingérence, considérant que cette dernière est

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uniquement le fait de structures privées, qu’il finance cependant et qu’il est censé surveiller comme indiqué ci-dessus , II – 3. 591. Ce raisonnement est donc parfaitement inacceptable. 592. Par ailleurs, il est convient de toute façon de souligner que cette ingérence n’a en aucun cas été prévue par la loi : 593. Au moment des faits, la loi interdisait toute stérilisation à visée contraceptive, que la personne concernée soit handicapée ou qu’elle jouisse de la plénitude de ses facultés mentales. 594. De même, cette ingérence ne présentait pas un caractère strictement nécessaire puis que certaines des stérilisations l’ont été dans un but seulement contraceptif, et non thérapeutique, dans l’objectif de faciliter la gestion de ces personnes. 595. Sur ce point, il convient de souligner que cela coutait moins cher en personnel pour surveiller leur contraception de stériliser les requérantes que de mobiliser du personnel soignant pour leur suivit, espérant qu’il n’existait pas d’autres motivations. 596. Par ailleurs, pour justifier l’ingérence d’une autorité publique dans l’exercice de ce droit, il faut que celle-ci soit prévue par la loi et qu’elle soit nécessaire, au sens de l’article 8 § 2 de la Convention. 597. Sur ce point, le Gouvernement ne prend même pas la peine de répondre puisqu’il considère d’emblée, qu’il n’y a pas d’atteinte au droit à une vie privée et familiale des requérants. Sur le droit au respect de la décision d’avoir un enfant ou de ne pas en avoir
b)

598. Le Gouvernement, rappelle que la notion de « vie privée » est un concept large qui comprend, entre autres, le droit au respect des décisions de devenir ou de ne pas devenir parent (arrêt du 10 avril 2007 Evans c. Royaume Uni). 599. En effet, ce choix de vie doit résulter d’une motivation strictement personnelle et ne saurait connaître une quelconque immixtion d’autorités publiques en la matière. 600. Ce principe est également affirmé par la Convention des Nations Unies relatives aux droits des personnes handicapées, qui indique, dans son article 22 : « Qu’aucune personne handicapée, quel que soit son lieu de résidence ou son milieu de vie, ne sera l’objet d’immixtion arbitraire ou illégales dans sa vie privée, sa famille » 601. Elle prend même le soin de rajouter, concernant les personnes handicapées, que : « Les personnes handicapées ont droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes. »

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602. Pourtant, en l’espèce, les requérantes sont bien les victimes d’une immixtion intolérable des autorités publiques, qui ont décidé, en leur lieu et place, qu’elles ne devraient pas avoir d’enfant. 603. Cette décision a été prise sans leur consentement et sans même qu’elles ne comprennent la portée de ce qui leur était chirurgicalement infligé. 604. Comme cela a été démontré, les organes reproducteur des requérantes ont bien été mis « hors service », si bien qu’elles ne sont plus en mesure d’avoir des enfants. 605. Cependant le Gouvernement, pour affirmer qu’il n’y a pas eu de violation de l’article 8 de la Convention, se retranche derrière la possible réversibilité des opérations pratiquées, qu’il n’est pas en mesure de démontrer. 607. Le contraire a d’ailleurs été démontré ci-dessus. 608. Mais également par les faits, puisqu’il est établi que les services publics se sont gardés de proposer et de procéder à des opérations de reperméabilisation, et que les requérantes n’ont pu avoir d’enfant depuis et sont condamnée à ne plus jamais en avoir. 609. Ainsi, tout en admettant que la réversibilité ne peut être garantie, le Gouvernement se satisfait du fait qu’elle n’est pas pour autant exclue. Il n’hésite pas à avancer qu’aucune des requérantes n’a cherché « à rétablir sa fertilité et se soit heurtée à l’irréversibilité de l’intervention pratiquée. » 610. Or, il résulte de ce qui a été précédemment démontré que la réversibilité de telles opérations est inenvisageable dans les cas de l’espèce, notamment en raison de l’impossibilité pour des femmes handicapées mentales de formuler une demande tendant à rétablir leur fertilité. 611. Ainsi, nous sommes bien en présence d’une atteinte au respect de la décision d’avoir un enfant ou de ne pas en avoir. 612. Cette ingérence, tout comme celle concernant le respect au droit à une vie privée n’est ni prévue par la loi et dépourvue de caractère nécessaire. 613. Elle est également le fait des autorités publiques de l’époque, comme cela à été démontré plus haut. 614. En dernier lieu, il convient de rappeler que l’article 8 de la Convention vient affirmer le droit au respect de la sphère privée. 615. Cette dernière, telle que conçue par la Cour, « couvre l’intégrité physique et morale d’une personne ».

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616. La garantie ainsi offerte a pour but premier d’ « assurer le développement, sans ingérences extérieures, de la personnalité de chaque individu dans les relations avec ses semblables. » (Arrêt Botta c. Italie, 24 février 1998) 617. Pour toutes ces raisons, les requérants prient donc la Cour de constater l’effectivité du grief tiré de la violation de l’article 8 de la Convention. 4. Sur la violation alléguée de l’article 12 de la Convention : 618. Au terme de l’article 12 de la Convention : « A partir de l'âge nubile, l'homme et la femme ont le droit de se marier et de fonder une famille selon les lois nationales régissant l'exercice de ce droit. » 619. Y a-t-il eu violation du droit pour les requérantes de fonder une famille, au sens de l’article 12 CEDH ? 620. Le Gouvernement rappelle que « le principe affirmé par cet article a pour objet de faire obstacle à toute réglementation nationale portant une atteinte substantielle au droit de se marier et de fonder une famille alors qu’elle en régit ou réglemente l’exercice ». 621. Mais selon ce dernier, les violations alléguées n’entreraient pas dans le champ de la protection ainsi garantie. 622. Il considère dès lors que les Etats parties ne sont pas sensés garantir à leurs ressortissants un « état de santé ne comportant aucune limitation de leurs facultés effectives de procréer » 623. La question qui se pose dans ce dossier n’est pas celle de garantir ce droit, mais bien celle de ne pas y porter atteinte. 624. Il y a une différence de poids entre, le fait de « garantir un état de santé ne comportant aucune limitation de leurs facultés effectives de procréer » et celui de prendre la décision, sciemment de mettre un terme définitif à la possibilité pour ces femmes, de procréer un jour. 625. C’est exactement la même chose, si l’on considère que l’état, bien qu’informé, à laissé faire ses délégataires, et a décidé, à la place de ces femmes, de leur droit de fonder ou non, une famille. 626. Ces dernières se trouvent donc devant l’impossibilité absolue de procréer, ce qui peut, dans certains cas, limiter leurs perspectives de mariage et de vie de couple. 627. Le cas des époux GOUT est à ce titre particulièrement édifiant : Madame ayant été stérilisée en l’absence de tout consentement de sa part, et de celui de son époux, elle se retrouve dans l’impossibilité totale de procréer, et de ce fait, les

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époux se trouvent bien dans l’impossibilité de fonder une famille, ce qui justifie leur requête. 628. En d’autres termes, ces époux se sont retrouvés, contre leur volonté, face à l’impossibilité d’avoir des enfants, ce qui leur a été particulièrement préjudiciable et constitue une souffrance sans limites. 629. A l’instar du Gouvernement, les requérants réitérèrent leurs observations sur la réversibilité des opérations de stérilisation, et sur ce point, il suffira de s’en reporter au point II - 3. 630. Par ailleurs, alors que le Gouvernement persiste à nier l’imputabilité de ces faits aux autorités publiques, les requérants réaffirment, comme pour les violations alléguées ci-dessus, que les autorités publiques sont bel et bien responsables de ces atteintes au droit de fonder une famille. 631. La Convention des Nations Unies relatives aux droits des personnes handicapées reconnait, dans son article 23 : « À toutes les personnes handicapées, à partir de l’âge nubile, le droit de se marier et de fonder une famille sur la base du libre et plein consentement des futurs époux. » 632. Ce texte va même plus loin en disant que les Etats parties doivent prendre des mesures efficaces et appropriées pour veiller à ce que : « Soient reconnus aux personnes handicapées le droit de décider librement et en toute connaissance de cause du nombre de leurs enfants et de l’espacement des naissances ainsi que le droit d’avoir accès, de façon appropriée pour leur âge, à l’information et à l’éducation en matière de procréation et de planification familiale… Les personnes handicapées, y compris les enfants, conservent leur fertilité, sur la base de l’égalité avec les autres. » 633. En l’espèce, le Gouvernement français n’a pas honoré les principes promus par cette convention ; les violations alléguées sont donc constituées. 5. Sur la violation alléguée de l’article 14 de la Convention, combiné avec les articles 3, 8 et 12 : 634. Au terme de l’article 14 de la Convention : « La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l'origine nationale ou sociale, l'appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation. » 635. La Cour est venue interroger le Gouvernement sur la question suivante :

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636. Les requérantes ont-elles été victimes, dans l’exercice de leurs droits garantis par la Convention, d’une discrimination contraire à l’article 14 de la Convention, combiné avec les articles 3, 8 et 12 ? 637. Le Gouvernement, comme pour toutes les violations évoquées précédemment, constate ici que les stérilisations effectuées revêtaient un caractère illégal. 638. De même, il insiste sur la non-imputabilité des faits aux autorités publiques, sur laquelle il a déjà été répondu en II - 3. 639. Cependant, il prend la défense des praticiens, tout en se déchargeant de sa responsabilité sur eux en précisant que bien qu’ils aient agit en dehors du cadre légal, « ils ne l’ont pas fait pour des motifs discriminatoires. ». 640. Ainsi, pour défendre l’idée selon laquelle ces stérilisations n’ont pas été effectuées en raison du simple handicap mental de ces jeunes femmes, le Gouvernement rappelle qu’il n’y a pas été constaté de pratique systématique de stérilisation. 641. Il convient sur ce point de rappeler que seules quelques victimes ont pu porter leur action jusque devant la présente Cour avec les difficultés qui ont déjà été décrites, mais qu’il a été démontré qu’il y a eu de nombreuses autres stérilisations pratiquées sur des femmes handicapées confiées au centre en question. 642. Lorsque les victimes ont sollicitées des vérifications plus approfondies sur les autres résidents hommes ou femmes, le Juge d’Instruction les a refusés. 643. D’autre part leur conseils ou représentants n’ont jamais accès aux pièces médicales du dossier ni aux pièces relatives à leur suivi au centre, qui aurait peutêtre démontré que ces femmes ont été stérilisées pour des questions purement pratique de suivi. 644. De nombreux témoins, en particulier des membres du personnel en ont témoigné. 645. En outre, de nombreux chercheurs ont dénoncés ces pratiques, effectuées parfois sous couvert d’opération d’appendicite, ce que n’ignorait pas le Gouvernement, menées dans des centres, sur l’ensemble du territoire. 646. Sur ce point les requérants demandent à la Cour d’user de son pouvoir d’investigation et d’interroger le Gouvernement sur ce qui se passait, à l’époque dans les centres. 647. De toute façon, il est nécessaire de constater que ces stérilisations ont bien été réalisées en raison du handicap de ces jeunes femmes.

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648. La Convention des Nations Unies relative aux droits des « personnes handicapées » de 2006 précise, dans son article 1er la définition de personnes handicapées : ce sont des « personnes qui présentent des incapacités physiques, mentales, intellectuelles ou sensorielles durables dont l’interaction avec diverses barrières peut faire obstacle à leurs pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres. » 649. Elle indique également, dans son article 2 ce que l’on entend par « discrimination fondée sur le handicap », il s’agit pour elle de : « Toute distinction, exclusion ou restriction fondée sur le handicap qui a pour objet ou pour effet de compromettre ou réduire à néant la reconnaissance , la jouissance ou l’exercice, sur la base de l’égalité avec les autres, de tous les droits de l’homme ou de toutes libertés fondamentales dans les domaines politique, économique, social, culturel, civil ou autres. La discrimination fondée sur le handicap comprend toutes les formes de discriminations, y compris le refus d’aménagement raisonnable. » 650. Il est donc nécessaire de souligner que l’ensemble des stérilisations dénoncées, ont toutes été réalisées sur des femmes handicapées mentales, à des degrés différents, en contravention de ces textes. 651. Or, la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées souligne le fait que les « femmes et les filles handicapées sont exposées à de multiples discriminations » et qu’elles « courent souvent, dans leur famille comme à l’extérieur, des risques plus élevés de violence, d’atteintes à l’intégrité physique, d’abus, de délaissement ou de défaut de soins, de maltraitance ou d’exploitation ». 652. Dans l’arrêt Glor contre Suisse rendu le 30 avril 2009, la Cour vient rappeler que selon sa jurisprudence constante, « une distinction est discriminatoire au sens de l’article 14 si elle manque de justification objective et raisonnable ». 653. Par ailleurs, elle indique ensuite que « la notion de discrimination englobe d’ordinaire les cas dans lesquels un individu ou un groupe se voit, sans justification adéquate, moins bien traité qu’un autre […] » 654. En l’espèce, la décision de stériliser ces femmes handicapées manquaient de justification objective et raisonnable, ce que démontrent sans discussion, les expertises médicales effectuées. 655. Les requérants prient donc la Cour de constater l’effectivité du grief tiré de la violation de l’article 8 de la Convention. * ** 656. Compte tenu de ce qui vient d’être exposé, les requérants prient la Cour de reconnaître que les violations alléguées par les requérants sont bel et bien

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avérées, qu’il convient de rejeter toutes les observations du Gouvernement sur le fond des violations alléguées de la Convention et de constater que la requête est bien recevable :
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en ce qu’il convient de constater la violation de l’article 3 de la Convention en ce que les opérations de stérilisation réalisées constituent des traitements dégradants ; en ce qu’il convient de constater la violation de l’article 6 de la Convention étant donné l’absence d’accès effectif à la justice des personnes handicapées et le non respect du principe de l’égalité des armes. en ce qu’il convient de constater la violation de l’article 8 de la Convention en ce que les opérations de stérilisations effectuées ont constitué une atteinte à la vie privée. en ce qu’il convient de constater la violation de l’article 12 de la Convention en raison du fait que les stérilisations effectuées ont constitué une atteinte à la liberté nuptiale des requérantes et au droit de fonder une famille. en ce qu’il convient de constater la violation de l’article 14 de la Convention en ce sens que les requérantes ont fait l’objet d’une discrimination en raison de leur handicap ayant donné lieu à la violation des articles susvisés.

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657. Pour toutes ces raisons, les requérants demandent à la Cour de dire qu’il y a eu à leur égard, violation des articles 3, 6, 8, 12 et 14 de la Convention. 658. Et donc, les requérants prient la Cour de rejeter toutes les observations du Gouvernement sur le fond et par conséquent constater que les requérants ont bien été les victimes de la violation de leurs droits sur le fondement des articles 3, 6, 8, 12 et 14 de la Convention. 659. Et en conséquence, les requérants prient la Cour de : - dire, qu’il y a lieu pour le respect des Droits de l’Homme garantis par la Convention et ses protocoles, et en raison de l’existence de questions d’intérêt général de procéder à la poursuite de l’examen de la requête, et d’écarter tous les motifs d’irrecevabilité - rejeter, à titre subsidiaire, toutes les observations du Gouvernement sur la recevabilité, et constater que la requête est recevable, - constater, sur le fond, que les requérants ont bien été les victimes de la violation de leurs droits sur le fondement des articles 3, 6, 8, 12 et 14 de la Convention.

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Didier SEBAN

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