You are on page 1of 30

COUR EUROPÉENNE DES DROITS DE L’HOMME EUROPEAN COURT OF HUMAN RIGHTS

Conseil de l’Europe – Council of Europe Strasbourg, France

REQUÊTE APPLICATION

présentée en application de l’article 34 de la Convention européenne des Droits de l’Homme, ainsi que des articles 45 et 47 du règlement de la Cour under Article 34 of the European Convention on Human Rights and Rules 45 and 47 of the Rules of Court

Affaire Maurice AGNELET c/ FRANCE

Requête ayant pour objet la condamnation de Maurice Agnelet par la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône le 11 octobre 2007 pourvoi rejeté par arrêt de la Cour de cassation du 15 octobre 2008

1

II. EXPOSÉ DES FAITS STATEMENT OF THE FACTS

14. Observation liminaire – La présente requête a pour objet de saisir la Cour européenne des droits de l’homme des poursuites et du procès ayant visé Maurice Agnelet, en France, devant les juridictions de Nice et d’Aix-enProvence, ainsi que devant la Cour de cassation, de 1978 à 2008, en raison de leur caractère contraire aux dispositions de l’article 6 de la Convention européenne. Au terme de cette longue procédure, Maurice Agnelet a été jugé coupable du chef d’assassinat d’Agnès Le Roux par la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône, le 11 octobre 2007, et condamné à la peine de vingt années de réclusion criminelle. Il fut incarcéré le soir de cette condamnation. Par un arrêt du 15 octobre 2008, la Chambre criminelle de la Cour de cassation a rejeté le pourvoi dont l’avait saisie Maurice Agnelet. Celui-ci est désormais définitivement condamné. En première instance, Maurice Agnelet avait au contraire été acquitté par la Cour d’assises des Alpes-Maritimes, le 20 décembre 2006, verdict dont le Ministère public avait interjeté appel. Maurice Agnelet précise qu’il avait saisi la Cour européenne des droits de l’homme d’une première requête, le 18 avril 2006 (n° 16725/06), lors de sa mise en accusation devant la Cour d’assises, pour dénoncer d’ores et déjà le caractère inéquitable du procès qui lui était fait. La Cour européenne a rejeté cette requête en l’état par une décision du 25 novembre 2008.

Résumé des faits de la cause – Première procédure d’instruction judiciaire : A l’automne 1977, Agnès Le Roux, qui était alors âgée de 28 ans et résidait à Nice, disparaissait. Elle n’a depuis plus jamais donné signe de vie. Le 13 février 1978, sa mère, Renée Le Roux, déposait plainte auprès du procureur de la République de Nice, du chef de séquestration arbitraire. Une information judiciaire était ouverte le 1er mars 1978, puis conduite sous la qualification de meurtre, à partir du 4 février 1980, à la suite d’une nouvelle plainte de Renée Le Roux. Le 13 août 1983, Maurice Agnelet était inculpé par le juge d’instruction, au Tribunal de grande instance de Nice, pour le meurtre d’Agnès Le Roux. Avocat au barreau de Nice, Maurice Agnelet avait assisté Agnès Le Roux lors de tractations financières menées par cette dernière pour la vente des actions que celle-ci détenait dans le “Palais de la Méditerranée”, un casino de Nice qui appartenait à 50% à la famille Le Roux. Maurice Agnelet avait également été l’amant d’Agnès Le Roux. Placé alors en détention provisoire, Maurice Agnelet sera remis en liberté le 7 octobre 1983.
3

Le 29 septembre 1985, le procureur de la République du Tribunal de Nice prenait un réquisitoire aux fins de non-lieu pour le motif suivant : Attendu “qu’en l’état, et sous réserves de charges nouvelles, il n’est pas établi que le probable décès de Mme Le Roux soit la conséquence d’un suicide, ou au contraire d’un homicide ; qu’il ne peut dès lors être imputé à quiconque la responsabilité de faits recouvrant la qualification d’homicide volontaire”. Le 30 septembre 1985, le Juge d’instruction rendait une ordonnance de non-lieu conforme à ce réquisitoire2. Le 23 avril 1986, la Chambre d’accusation de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, sur appel de la partie civile, rendait un arrêt de confirmation de cette décision de non-lieu, ainsi motivé : “Il n’y a place à ce jour que pour des hypothèses qui ne reposent pas sur un fondement suffisamment solide, en l’état des éléments recueillis, pour que puisse être imputée à l’inculpé une participation directe ou indirecte au processus ayant abouti à l’élimination de la victime dont il y a tout lieu de penser qu’elle n’a pas mis volontairement fin à ses jours”. Sur pourvoi de Renée Le Roux, la Chambre criminelle de la Cour de cassation validait cette décision, par un arrêt du 1er février 19883. Il convient de préciser que, parallèlement à cette procédure criminelle, Maurice Agnelet fit l’objet de deux procédures distinctes. La première, de nature disciplinaire, devant le Conseil de l’Ordre des avocats barreau de Nice, aboutit à une décision de radiation du barreau de Maurice Agnelet, en date du 4 décembre 1978, en raison de sa gestion des affaires financières d’Agnès Le Roux, et des liens personnels qu’il avait entretenus avec sa cliente. La seconde, de nature correctionnelle, eut pour objet les conditions de la vente des actions du “Palais de la Méditerranée” d’Agnès Le Roux à JeanDominique Fratoni, l’acquéreur, qui furent qualifiées de “vente de vote”. Maurice Agnelet fut condamné pour complicité de vente de vote et abus de confiance, tout d’abord à une peine de 18 mois de prison avec sursis par un arrêt du 5 septembre 1984, puis, après cassation de cette décision, à une peine de 30 mois de prison, dont six avec sursis, par un arrêt de la Cour d’appel de Lyon du 13 novembre 1986. Maurice Agnelet a intégralement purgé cette peine4 . Soulignons que la Commission européenne des Droits de l’Homme, saisie d’un recours de Maurice Agnelet, jugea que la durée de cette procédure correctionnelle avait été déraisonnable, par une décision du 5 mai 19935.

Seconde procédure d’instruction judiciaire : Postérieurement aux décisions de non-lieu ayant clôturé la procédure criminelle, en 1985 et 1986, Renée le Roux, la mère d’Agnès Le Roux, déposa une plainte avec constitution de partie civile devant le Tribunal de grande instance de Nice, à l’encontre de Maurice Agnelet, sous la qualification de “recel de cadavre”, le 24 octobre 1994. Sous le couvert de cette qualification, cette nouvelle plainte avait pour objet de poursuivre l’enquête sur les conditions de la disparition d’Agnès Le Roux6 . Renée Le Roux déposa une seconde plainte avec constitution de partie civile, le 4 novembre

2 3 4 5 6

Pièce n° 2 : ordonnance de non-lieu du 30 septembre 1985. Pièce n° 3 : arrêt de non-lieu du 23 avril 1986. Pièce n° 4 : arrêt de Chambre correctionnelle de la Cour d’appel de Lyon du 13 novembre 1986. Pièce n° 5 : décision de la Commission européenne des Droits de l’Homme du 5 mai 1993. Pièce n° 6 : plainte pour recel de cadavre du 24 octobre 1994.
4

1997, sous la qualification de “complicité de recel de cadavre”, visant Françoise Lausseure, laquelle avait à l’époque été la maîtresse de Maurice Agnelet, avant d’en devenir l’épouse7 . C’est dans le cadre de l’instruction de ces plaintes avec constitution de partie civile que Françoise Lausseure fit un témoignage qui allait aboutir à la réouverture de l’affaire criminelle. Entendue le 11 juin 1999 par le juge d’instruction en qualité de témoin assisté, Françoise Lausseure déclara qu’elle avait fait un faux témoignage, à la demande de Maurice Agnelet, lorsqu’en 1979, les services de police l’avaient interrogée sur son emploi du temps, et qu’elle avait soutenu s’être rendue en sa compagnie, à Genève, les 27 et 28 octobre 1977, ce qui n’était pas exact selon elle. Par un arrêt du 7 décembre 2000, la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence ordonna la réouverture de la procédure d’instruction criminelle relative à la disparition et au meurtre d’Agnès Le Roux, suivant les réquisitions du procureur général, au vu de cet élément nouveau. Voici les motifs principaux de cet arrêt : “Il est fait état des dépositions souscrites par Françoise Lausseure les 11 juin 1999 et 21 février 2000, dans le cadre de l’information (...) suivie du chef de recel de cadavre et aux termes desquelles ce témoin a déclaré avoir porté un faux témoignage à la demande de Jean-Maurice Agnelet, lorsqu’entendue le 17 septembre 1979, sur commission rogatoire du Juge saisi de la procédure relative à la séquestration ou au meurtre d’Agnès Le Roux, elle avait confirmé que Jean-Maurice Agnelet se trouvait avec elle aux dates considérées, qu’ils s’étaient rendus ensemble en Suisse et qu’ils avaient passé la nuit du 27 au 28 octobre 1977, à l’Hôtel de la Paix à Genève, alors qu’elle y aurait séjourné seule, car Jean-Maurice Agnelet aurait, au dernier moment, renoncé à partir avec elle (...). Attendu que (cet élément) peut effectivement être considéré comme une charge nouvelle, au sens de l’article 189 du Code de procédure pénale, qu’il est en effet constant que, lorsqu’elle a dit n’y avoir lieu à suivre contre Jean-Maurice Agnelet ou quelqu’autre personne que ce soit, la Chambre d’accusation ne connaissait pas et ne pouvait connaître que la première déposition de Françoise Lausseure (...). Qu’il n’est pas davantage discutable qu’à les supposer exactes, les dernières allégations de ce témoin apparaissent en elles-mêmes de nature à fortifier les charges qui avaient à l’époque été trouvées trop faibles et qu’elles sont, en tout cas, susceptibles de permettre de nouveaux développements utiles à la manifestation de la vérité, lesquels ne sauraient être entrepris dans l’intérêt de toutes les parties concernées que dans le strict cadre défini par le Code de procédure pénale” 8. Cette procédure d’instruction judiciaire, sur arrêt de réouverture pour charge nouvelle, se déroula durant cinq ans, du mois de décembre 2000 jusqu’au 26 octobre 2005, date de l’arrêt de renvoi devant la Cour d’assises de Nice de Maurice Agnelet rendu par la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence. L’instruction fut confiée à deux juges d’instruction successifs, Madame Vella dans un premier temps, puis, après l’affectation de celle-ci dans une autre juridiction, Monsieur Rolland, à compter du mois de septembre 2001. Les dates importantes de cette phase d’instruction furent les suivantes :

7 8

Pièce n° 7 : plainte pour complicité de recel de cadavre du 4 novembre 1997. Pièce n° 8 : arrêt de réouverture de l’instruction criminelle du 7 décembre 2000.
5

– 20 décembre 2000, première comparution de Maurice Agnelet devant le juge d’instruction, notification de sa remise en examen du chef du meurtre d’Agnès Le Roux, placement sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire français, dépôt de son passeport, obligation de se présenter au commissariat de police toutes les semaines. Maurice Agnelet proteste de son innocence et conteste les propos de Françoise Lausseure. Pour preuve, il produit les factures de l’hôtel de la Paix, à Genève, où il était descendu avec Françoise Lausseure, et de l’hôtel Marigny, à Paris, où il s’était rendu la nuit suivante. L’authenticité de ces documents sera établie par l’enquête. – 14 juin 2001, confrontation de Maurice Agnelet dans le cabinet du juge d’instruction avec Françoise Lausseure, chacun des protagonistes restant sur ses positions. – 21 février 2002 : arrêt de rejet de la première demande de non-lieu présentée par Maurice Agnelet à la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence9. – courant 2002 / 2003 : fouilles dans une villa de Nice (la villa Marichu) et dans les caves de l’ancien cabinet d’avocat de Maurice Agnelet pour y rechercher les restes d’Agnès Le Roux, ces recherches ne permettant la découverte d’aucun indice ou élément de preuve quelconque. – 25 juin 2003 : arrêt de rejet de la deuxième demande de non-lieu présentée par Maurice Agnelet à la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence10 . – 18 mars 2004 : arrêt de rejet de la troisième demande de non-lieu présentée par Maurice Agnelet à de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence ; décision de supplément d’instruction et de mise en examen supplétive de Maurice Agnelet du chef de préméditation11. – 21 au 28 juin 2004 : interrogatoires de Maurice Agnelet par le juge d’instruction et confrontations. – 22 septembre 2005 : dépôt d’une quatrième demande de non-lieu de Maurice Agnelet à la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence12. – 26 octobre 2005 : arrêt de mise en accusation de Maurice Agnelet devant la Cour d’assises de Nice rendu par la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence13. – 15 février 2006 : arrêt de la Chambre criminelle de la Cour de cassation de rejet du pourvoi interjeté par Maurice Agnelet à l’encontre de l’arrêt de mise en accusation 14.

Pourvoi en cassation de Maurice Agnelet à l’encontre de l’arrêt de mise en accusation : A l’issue de cette procédure d’instruction judiciaire, Maurice Agnelet fit donc l’objet d’un arrêt de mise en accusation devant la Cour d’assises de Nice que rendit la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, le 26 octobre 2005. Un pourvoi en cassation fut inscrit à l’encontre de cet arrêt, que la Chambre criminelle rejeta, le 15 février 2006. Ce pourvoi était articulé sur les moyens de droit suivants.

9

Pièce n° 9 : arrêt de rejet de demande de non-lieu du 21 février 2002. Pièce n° 10 : arrêt de rejet de demande de non-lieu du 25 juin 2003. Pièce n° 11 : arrêt de rejet de demande de non-lieu et de supplément d’instruction du 18 mars 2004.

10 11 12

Pièce n° 12 : mémoire de non-lieu présenté en faveur de Maurice Agnelet lors de sa quatrième demande de non-lieu, septembre 2005.
13 14

Pièce n° 13 : arrêt de mise en accusation du 26 octobre 2005. Pièce n° 14 : arrêt de la Chambre criminelle de la Cour de cassation du 15 février 2006.
6

D’une part, la prescription de l’action publique semblait acquise, puisque plus de dix ans s’étaient écoulés entre la première décision de non-lieu définitive, rendue en 1986, et l’arrêt de réouverture de la procédure, du 7 décembre 2000, tandis que les plaintes déposées entre-temps par Madame Le Roux, du chef de recel de cadavre, ne pouvaient avoir eu pour effet d’interrompre cette prescription, ces qualifications ne reposant sur aucune circonstance de fait particulière, et ces plaintes n’ayant eu pour objet que de relancer la procédure criminelle par ce moyen détourné : ce détournement de procédure ne pouvait pas avoir eu pour effet juridique de prolonger la prescription de l’action publique. Mais, la Cour de cassation rejeta ce moyen, considérant que le seul emploi de cette qualification, nonobstant son absence de fondement factuel, produisait bien un effet interruptif de la prescription criminelle, dans la mesure où ce délit était “connexe” au crime. D’autre part, les délais de cette procédure apparaissaient manifestement déraisonnables, puisqu’ils atteignaient cinq ans s’agissant de la seconde phase de procédure, vingt-deux ans depuis la première mise en examen de Maurice Agnelet, en 1983, et vingt-sept ans depuis l’ouverture initiale de l’instruction judiciaire. De même, la Cour de cassation rejeta ce moyen, au motif que ce délai, si tant est qu’il puisse être considéré comme excessif, ne pouvait produire aucun effet juridique sur la procédure, et ne constituait notamment pas une cause de nullité. De plus, la défense soutint que les charges retenues à l’encontre de Maurice Agnelet étaient insuffisantes pour justifier son renvoi devant la Cour d’assises de Nice, car dans cette situation particulière de procédure criminelle rouverte après une première décision définitive de non-lieu, le droit exigeait que des charges nouvelles susceptibles de constituer la preuve tant du décès d’Agnès Le Roux que de son meurtre aient été établies. Or, il fut considéré que, dès lors que la procédure avait été régulièrement rouverte au vu d’une circonstance de fait nouvelle (en l’occurence le nouveau témoignage de Françoise Lausseure), une décision de renvoi pouvait être rendue au vu des seuls éléments qui figuraient déjà dans la première procédure d’instruction, nonobstant le fait que, sur cette même base, au vu de ce même dossier, à l’inverse, une précédente décision de non-lieu avait été rendue par la même juridiction près de vingt ans plus tôt, en 1986. Enfin, la défense faisait grief à l’arrêt de mise en accusation rendu par la Cour d’appel d’Aix-enProvence de ne pas avoir spécifié les circonstances factuelles de la commission du crime reproché à Maurice Agnelet, le plaçant ainsi dans l’impossibilité de se défendre utilement, faute de connaître avec un minimum de précisions les faits qui lui étaient reprochés : quand, où, comment et par qui le meurtre d’Agnès Le Roux aurait-il été commis? A ces questions fondamentales dans toute accusation criminelle, l’arrêt de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence était resté muet, se contentant d’alléguer que Maurice Agnelet aurait eu un mobile dans ce crime : capter l’argent d’Agnès Le Roux, et qu’il aurait menti au cours de l’instruction judiciaire à de nombreuses reprises. Dans de telles conditions, la défense dénonçait une atteinte au principe du procès équitable. La Cour de cassation rejeta quant à elle ce moyen, estimant que l’arrêt de mise en accusation énonçait là des charges qui lui semblaient suffisantes pour que l’accusé soit renvoyé devant la Cour d’assises du chef d’assassinat.

Les deux procès en cours d’assises de Maurice Agnelet : Par la suite, la procédure se poursuivit ainsi. En première instance, un procès se tint devant la Cour d’assises des Alpes-Maritimes, à Nice, durant quatre semaines, à l’issue duquel Maurice Agnelet fut
7

acquitté, le 20 décembre 200615. Il convient de souligner qu’au premier jour de ce procès, les avocats de la défense saisirent la Cour de conclusions contenant les mêmes moyens que ceux soumis à la Cour européenne des droits de l’homme, et lui demandant de juger la procédure illégale pour ces motifs16. Conformément au Code de procédure pénale, la Cour stricto sensu, c’est-à-dire composée des seuls magistrats professionnels et non des jurés populaires, rendit un arrêt de rejet de ces conclusions, au terme des débats, avant le réquisitoire du procureur et les plaidoiries des avocats 17. Sur appel du Ministère public, un second procès s’ouvrit devant la Cour d’assises des Bouches-duRhône, à Aix-en-Provence, le 17 septembre 2007, pour une durée de quatre semaines également. Il est important de souligner que, comme en première instance, les avocats de Maurice Agnelet déposèrent dès l’ouverture de l’audience des conclusions contestant la régularité juridique de ce procès, pour les mêmes motifs qu’en première instance18 . La Cour d’assises les rejeta, au terme des débats, le 9 octobre, par un arrêt dont la motivation fit l’objet d’une sévère critique devant la Cour de cassation, et que devra apprécier la Cour européenne des droits de l’homme, la Cour d’assises ayant manifestement violé son devoir d’impartialité. Au cours de ce procès d’appel, les avocats de la défense saisirent la Cour d’autres conclusions écrites, par lesquelles ils protestèrent d’une part contre une modification tardive des qualifications juridiques des faits reprochés à Maurice Agnelet, et d’autre part contre des propos tenus par le magistrat du Ministère public, lors de son réquisitoire, portant une atteinte grave au secret des délibérations de la Cour d’assises de Nice. Ces sujets seront traités ultérieurement dans la suite de la présente requête. A l’issue de ce procès d’appel, la Cour d’assises d’Aix-en-Provence rendit son verdict le 11 octobre 2007. Elle jugea Maurice Agnelet coupable de l’assassinat d’Agnès Le Roux, et le condamna à une peine de vingt ans de réclusion criminelle. Cet arrêt de condamnation ne comporte aucune motivation, conformément au Code de procédure pénale français actuellement en vigueur19. Maurice Agnelet, alors âgé de 69 ans, fut incarcéré le soir-même. La Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, à laquelle il en avait fait la demande20 , refusa se remise en liberté durant l’instance de cassation 21. Maurice Agnelet inscrivit en effet un pourvoi en cassation dès le lendemain de ce verdict.

15 16 17 18 19

Pièce n° 15 : arrêt d’acquittement de la Cour d’assises des Alpes-Maritimes du 20 décembre 2006. Pièce n° 16 : conclusions déposées devant la Cour d’assises des Alpes-Maritimes, le 23 novembre 2006. Pièce n° 17 : procès-verbal des débats du procès de première instance. Pièce n° 18 : conclusions déposées devant la Cour d’assises des Bouches-du Rhône, le 17 septembre 2007.

Pièces n° 19 et 20 : arrêt de condamnation de la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône du 11 octobre 2007; procès-verbal des débats du procès d’appel.
20

Pièce n° 21 : mémoire de Maurice Agnelet aux fins de remise en liberté pour l’audience de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence 12 décembre 2007.
21

Pièce n° 22 : arrêt de rejet de demande de mise en liberté de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence du 12 décembre 2007.
8

Pourvoi en cassation de Maurice Agnelet à l’encontre de l’arrêt de condamnation : Voici résumés les principaux moyens de droit que Maurice Agnelet soumit à la Cour de cassation, par l’intermédiaire de Maître Didier Bouthors, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation22, ainsi que les réponses qu’y apporta la Cour de cassation, par son arrêt de rejet du 15 octobre 200823. D’une part, il était fait reproche à la Cour d’assises de ne pas avoir régulièrement répondu aux conclusions dont la défense de Maurice Agnelet l’avait saisie. Notamment, la Cour d’assises avait omis de répondre au moyen précis du contournement des lois sur la prescription de l’action publique qui était pourtant clairement énoncé dans ces conclusions. La Cour de cassation rejeta cette critique, en considérant qu’il s’agissait-là d’un argument auquel la Cour d’assises n’avait pas à répondre, et que la motivation de l’arrêt incident rendu par la Cour d’assises était donc satisfaisante. D’autre part, la défense de Maurice Agnelet critiquait les termes dans lesquels l’accusation avait été portée à sa connaissance. L’indétermination de l’acte initial d’accusation relative aux circonstances de temps, de lieu et de processus du crime qui était imputé à celui-ci fut aggravée par l’initiative tardive du président de la Cour d’assises de poser en toute fin de ce procès de quatre semaines des questions subsidiaires portant sur d’éventuels actes de complicité dont Maurice Agnelet se serait rendu coupable, alors qu’il avait jusque là été poursuivi en qualité d’auteur de l’assassinat, et sans qu’aucun détail ne lui soit précisé quant aux circonstances de fait de ces actes de complicité. La Cour de cassation rejeta cette critique au motif qu’ayant finalement été condamné comme auteur de l’assassinat, ces questions subsidiaires de complicité n’avaient plus d’objet. De même, Maurice Agnelet demanda-t-il à la Cour de cassation de juger que l’absence de toute motivation du verdict de condamnation rendu par la Cour d’assises, le 11 octobre 2007, n’était pas conforme aux dispositions de l’article 6 de la Convention européenne des droits de l’homme, ainsi qu’à la jurisprudence de la Cour européenne, toute décision de condamnation devant comporter les motifs écrits la justifiant. La Cour de cassation suivit sa propre jurisprudence traditionnelle en répondant qu’en droit français, les réponses par oui ou par non des jurés et des magistrats composant les cours d’assises satisfont suffisamment à cette exigence, dans la mesure où l’arrêt de mise en accusation définit cette accusation. D’autre part, de graves manquements au principe d’impartialité furent reprochés. La défense de Maurice Agnelet avait saisi la Cour d’assises de conclusions lui demandant de se prononcer sur le délai déraisonnable de la procédure, comme cela a été indiqué. En réponse, la Cour rendit un arrêt incident, le 9 octobre 2007, dont la motivation caractérisait une violation de ce principe d’impartialité. Il y était en effet affirmé que cette procédure avait été fort longue en raison des mensonges de Maurice Agnelet et de François Lausseure; la Cour révélait ainsi de manière explicite son opinion sur une donnée essentielle du procès, qui avait été la cause de la réouverture de l’instruction judiciaire en 2000: l’alibi de Maurice Agnelet, à l’une des dates présumées de la disparition d’Agnès Le Roux, et cela avant même que les avocats de la défense n’aient plaidé, et que les jurés ne se soient retirés avec les magistrats de la Cour pour délibérer sur le fond de l’affaire. La violation du principe d’impartialité était caractérisée. Pourtant, la Cour de cassation rejeta ce moyen, considérant que cet

22 23

Pièce n° 23 et 24 : les deux mémoires ampliatifs de pourvoi en cassation de Maître Didier Bouthors. Pièce n° 25 : arrêt de la Cour de cassation du 15 octobre 2008, de rejet du pourvoi.
9

arrêt de la Cour d’assises n’avait fait que rappeler les déclarations antérieures de Maurice Agnelet et de Françoise Lausseure, et que cette formulation ne pouvait dès lors donner lieu à critique. La Cour de cassation jugea de la même manière que le procès-verbal de délibération de la Cour d’assises (la feuille de questions) était régulier, alors que la défense de Maurice Agnelet lui avait fait observer que ce document avait été dactylographié dans son intégralité, y compris la mention de la déclaration de culpabilité de l’accusé – sauf celle de la peine qui avait été rédigée à la main: cette circonstance établissait par elle-même, selon la défense, un pré-jugement inadmissible du président de la Cour d’assises, puisque ce document n’avait pu être établi qu’avant les délibérations, aucun ordinateur ni aucune machine à écrire n’étant disponible dans la salle de délibérations, dont le greffier est alors absent... La Cour de cassation ne tint pas davantage compte des propos tenus par le représentant du Ministère public, l’avocat général Pierre Cortès, lors de son réquisitoire devant la Cour d’assises d’Aixen-Provence. Celui-ci affirma en effet que si la Cour d’assises de Nice avait prononcé l’acquittement de Maurice Agnelet, en première instance, cela n’avait pu être le fait que d’une manoeuvre de l’une des juges assesseurs, dont il avait cité le nom, et qui, selon lui, avait ainsi voulu se venger de sa hiérarchie qui l’avait sanctionnée dans les jours précédents. Selon ce magistrat, l’acquittement de Maurice Agnelet n’avait été voté qu’à une voix près... De tels propos émanant du magistrat du Ministère public, contre lesquels les avocats de Maurice Agnelet ont protesté lorsqu’ils furent tenus, ne pouvaient qu’avoir influencé de manière inadmissible la réflexion des jurés et des juges. Néanmoins, par son arrêt du 15 octobre 2008, la Cour de cassation rejeta le pourvoi de Maurice Agnelet, dont la condamnation devenait alors définitive. C’est en cet état de la procédure qu’est soumise à la Cour européenne des droits de l’homme la présente requête.

10

III. EXPOSÉ DES VIOLATIONS DE LA CONVENTION ET/OU DES PROTOCOLES ALLÉGUÉE(S), AINSI QUE DES ARGUMENTS À L’APPUI STATEMENT OF ALLEGED VIOLATIONS OF THE CONVENTION AND/OR PROTOCOLS AND OF RELEVANT ARGUMENTS

15. Les poursuites judiciaires engagées à l’encontre de Maurice Agnelet et la condamnation dont il a fait l’objet au terme de ces poursuites caractérisent une violation des articles 6.1, 6.2, 6.3.a, et 13 de la Convention européenne des Droits de l’Homme, pour les raisons suivantes.

1) Sur la violation du droit de tout accusé à un procès dans un délai raisonnable, suivant les procédures légales, et de disposer d’un recours effectif, prévus par les articles 6.1, 6.2 et 13 de la Convention européenne des droits de l’homme 2) Sur la violation du droit de tout accusé d’être informé de manière détaillée de la nature et de la cause de l’accusation, prévu à l’article 6.3.a de la Convention européenne des droits de l’homme 3) Sur la violation du droit de tout accusé d’être jugé par un tribunal impartial, prévu à l’article 6.1 de la Convention européenne des droits de l’homme

1) Sur la violation du droit de tout accusé à un procès dans un délai raisonnable, suivant les procédures légales, et de disposer d’un recours effectif, prévus par les articles 6.1, 6.2 et 13 de la Convention européenne des droits de l’homme a- Les délais de la procédure en cause sont déraisonnables b- Les règles légales de la prescription de l’action publique ont été détournées c- A la suite d’une décision de non-lieu, une charge nouvelle sérieuse était la condition d’une mise en accusation de Maurice Agnelet

a- Les délais de la procédure en cause sont déraisonnables Dispositions juridiques – Conforme aux dispositions de l’article 6.1 de la Convention européenne des Droits de l’Homme, l’article préliminaire du Code de procédure pénale français (III, alinéa 4) prévoit qu’“il doit être définitivement statué sur l’accusation (...) dans un délai raisonnable”. Un délai de principe de dix-huit mois est fixé par le Code s’agissant des procédures criminelles (C. pr. pén., art. 116). A l’issue de ce délai, la personne mise en examen peut solliciter la clôture de la procédure (C. pr. pén., art. 175-1). En toute hypothèse, à l’issue d’un délai de deux ans à compter de l’ouverture de l’information judiciaire, le juge d’instruction doit rendre une ordonnance motivée expliquant les raisons de la durée de la procédure, sous le contrôle de la Chambre de l’instruction (C. pr. pén., art. 175-2). La jurisprudence de la Cour de cassation n’attache cependant aucune con-

11

séquence juridique à un dépassement de ces délais et un non-respect de ces règles. Un délai déraisonnable de procédure, est-il jugé, ne produit aucun effet sur la conduite et la régularité des procédures (Cass. crim., 24 mars 2005, Bull. crim., n° 78 : “La sanction qui s'attache à la violation de l'obligation de se prononcer dans un délai raisonnable n'est pas l'annulation de la procédure mais la réparation du préjudice résultant éventuellement du délai subi”). Ainsi, la violation du droit à un jugement dans un délai raisonnable n’est-elle pas sanctionnée en termes de procédure, en droit interne français. Ces dispositions législatives et cette jurisprudence de la Cour de cassation ne permettent donc pas l’application effective du droit à un jugement dans un délai raisonnable tel qu’il est prévu par l’article 6.1 de la Convention européenne des Droits de l’Homme. En l’espèce – De manière systématique, la défense de Maurice Agnelet a saisi toutes les juridictions devant lesquelles celui-ci a eu à comparaître pour dénoncer la violation évidente du droit de tout accusé à être jugé dans un délai raisonnable dont il a fait l’objet : la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, la Cour d’assises de Nice, celle d’Aix-en-Provence, et la Cour de cassation. Suivant la jurisprudence constante tracée par cette dernière, selon laquelle une telle violation n’entraîne en droit interne français aucune conséquence juridique, ces juridictions ont écarté ce grief – la Cour d’assises d’Aix-en-Provence ayant ajouté que Maurice Agnelet en était lui-même à l’origine, du fait de ses mensonges, violant ainsi de surcroît son devoir d’impartialité. Pourtant, la durée de la procédure fut en l’espèce manifestement excessive. Particulièrement, le délai de la procédure d’instruction conduite depuis l’arrêt de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence du 7 décembre 2000, ayant ordonné la réouverture de l’information, est déraisonnable : 5 ans moins 1 mois, jusqu’à l’arrêt de mise en accusation, 5 ans et 3 mois jusqu’à l’arrêt de la Cour de cassation. L’analyse de la chronologie de cette procédure démontre ce caractère déraisonnable. Cette chronologie est très précisément développée dans le mémoire de non-lieu produit en pièce jointe. C’est ainsi qu’à deux reprises, la défense de Maurice Agnelet a saisi la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence d’une demande de non-lieu en application des dispositions de l’article 175-1 du Code de procédure pénale, la première fois le 2 octobre 2001, et la seconde le 9 décembre 2002. Ces deux demandes furent rejetées par des arrêts des 21 février 2002 et 25 juin 2003, sans que le Ministère public ne prenne alors de réquisitions particulières et notamment pas des réquisitions de supplément d’instruction. C’est lors de la troisième saisine de la Chambre de l’instruction que le procureur général requit un supplément d’instruction auquel la Chambre fit droit, par un arrêt du 18 mars 2004, ce qui entraîna un retard de dix-huit mois de la procédure, jusqu’à l’arrêt de mise en accusation d’octobre 2005, alors que ces actes d’instruction auraient pu être requis et accomplis dès la première saisine de la Chambre de l’instruction, en 2002. La défense, quant à elle, ne s’est livrée à aucune manoeuvre dilatoire, saisissant le juge d’instruction d’une demande d’acte d’instruction dès le mois de juin 2001 et la Chambre de l’instruction de deux demandes de nullité d’actes de la procédure, tout à fait justifiées et en temps utile. Aussi, le délai excessif de la procédure est-il exclusivement imputable à la Chambre de l’instruction et au procureur général de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence dont la gestion de la procédure fut caractérisée par une extrême lenteur. Sanction du délai déraisonnable de la procédure – A l’issue de cette analyse de la procédure suivie à l’encontre de Maurice Agnelet, le caractère excessivement long, déraisonnable, de cette procédure apparaît manifeste, et particulièrement lors de la seconde phase de procédure, de 2000 à 2005. La Cour d’appel d’Aix-en-Provence et la Cour de cassation ne pouvaient refuser d’une part de qualifier ce délai déraisonnable de procédure et d’autre part d’appliquer une sanction à cette procédure, sans violation caractérisée de l’article 6.1 de la Convention européenne des Droits de l’Homme dispo12

sant du droit de tout accusé à être jugé dans un délai raisonnable. Maurice Agnelet demande à la Cour européenne des Droits de l’Homme de juger que la procédure dont il fait l’objet a dépassé tout délai raisonnable, et que le refus des juridictions françaises d’en tirer aucune conséquence juridique caractérise une entrave à son droit à un recours effectif lui permettant de faire juger une telle violation, prévu à l’article 13.

b- Les règles légales de la prescription de l’action publique ont été détournées Dispositions juridiques – Le respect des règles de prescription de l’action publique garantit la sécurité juridique des justiciables. Le Code de procédure pénale français prévoit à cet égard que la prescription de l’action publique est de dix années, en matière criminelle, délai à l’issue duquel les poursuites ne sont plus recevables (C. pr. pén., art. 6 à 8). Toutefois, la jurisprudence de la Chambre criminelle de la Cour de cassation prévoit des hypothèses d’allongement de ce délai de prescription. Dans le cas des infractions dites “continues”, tel que le délit de recel, le point de départ de la prescription est reporté au jour où l’infraction a cessé d’être commise. Dans le cas d’une infraction “connexe” à une autre infraction, le délai de prescription de l’une peut être aligné sur celui de l’autre et prolongé de la sorte ; encore faut-il que cette connexité, qui est définie comme un lien étroit entre ces deux infractions, soit matériellement concrétisée. Ces solutions jurisprudentielles, qui sont dérogatoires aux termes de la loi, sont donc de droit étroit et ne sauraient permettre un étirement des délais de prescription tels que des poursuites soient engagées alors même que l’action publique était manifestement d’ores et déjà prescrite. Dans une telle hypothèse, le principe de sécurité juridique dont dispose l’article 6.2 de la Convention européenne des Droits de l’Homme serait violé. En l’espèce – La question de la prescription de l’action publique visant Maurice Agnelet a été débattue par la défense pour les raisons suivantes. La prescription de l’action publique du chef du meurtre d’Agnès Le Roux était en principe acquise au 23 avril 1996, soit dix ans après la décision de non-lieu rendue par la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, le 23 avril 1986, voire au 1er février 1998, dix ans après l’arrêt de la Cour de cassation rejetant le pourvoi inscrit par la partie civile, Renée Le Roux, à l’encontre de cette décision. Or, l’arrêt de réouverture de la procédure d’instruction criminelle qu’a pris la Cour d’appel d’Aix-en-Provence ne date que du 7 décembre 2000. Par conséquent, la prescription de l’action publique était alors manifestement acquise. Les poursuites engagées alors à l’encontre de Maurice Agnelet apparaissent donc illégales. La Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence a néanmoins décidé de considérer que cette prescription n’était pas acquise, au motif que Madame Renée Le Roux ayant déposé le 24 octobre 1994 une plainte avec constitution de partie civile du chef de recel de cadavre à l’encontre de Maurice Agnelet, cette nouvelle action judiciaire aurait eu pour effet d’interrompre la prescription criminelle alors en cours, car le délit de recel de cadavre serait connexe au crime de meurtre. La Cour de cassation a validé cette solution par son arrêt du 15 février 2006. Précisons que l’action en recel de cadavre, introduite en octobre 1994, soit 17 ans après la disparition d’Agnès Le Roux, n’a elle-même été jugée recevable qu’en raison du caractère “continu” de ce délit dont la prescription n’est dès lors censée courir qu’à compter du jour où ce recel cesserait. Ainsi, la prolongation de la prescription de l’action publique visant le meurtre d’Agnès Le Roux n’aura-t-elle pu être prorogée qu’à la double condition d’une part de la prolongation de la prescription du délit de

13

recel, et d’autre part de la connexité présumée de ce délit avec le crime de meurtre, deux exceptions prétoriennes aux règles légales et d’ordre public de la prescription de l’action publique. Or, la plainte déposée par Renée Le Roux du chef de recel de cadavre, en 1994, n’a constitué qu’un détournement de procédure qui n’a dès lors pas pu produire comme effet juridique la prolongation de la prescription de l’action publique visant le meurtre d’Agnès Le Roux au-delà d’un délai de dix ans passée la décision de non-lieu devenue définitive. Comme cela est précisément démontré dans le mémoire de non-lieu produit par la défense de Maurice Agnelet, cette plainte avec constitution de partie civile fut déposée, en droit, sous la qualification juridique de recel de cadavre, mais, en fait, saisissait le juge d’instruction de la question de la disparition d’Agnès Le Roux et lui demandait de reprendre les investigations conduites dans le cadre de la procédure d’instruction criminelle alors clôturée. Aucune circonstance de fait n’était alléguée qui puisse caractériser le délit de recel de cadavre formellement poursuivi. Le contenu de cette plainte et les explications données par Madame Le Roux au juge d’instruction chargé de l’affaire sont explicites à cet égard. Dès lors, le lien de connexité entre le fait de recel du cadavre, et le fait de meurtre d’Agnès Le Roux ne pouvait être invoqué et niretenu pour produire comme conséquence juridique la prorogation de l’action publique criminelle, car l’invocation de cette qualification de recel de cadavre était abstraite, n’étant justifiée par aucune circonstance fait précise. Il s’est agi d’une astuce, d’un détournement de procédure, insusceptible par nature de permettre de qualifier la notion juridique de connexité, et par voie de conséquence de prolonger la prescription de l’action publique du chef du meurtre d’Agnès Le Roux. Lors du procès d’appel devant la Cour d’assises d’Aix-en-Provence, comme en première instance, la défense a déposé des conclusions écrites, dénonçant cette fraude à la loi. La Cour d’assises n’y a pas répondu, pas plus que la Cour de cassation. Dès lors, Maurice Agnelet demande à la Cour européenne des droits de l’homme de sanctionner ce double manquement aux dispositions des articles 6.2 et 13 de la Convention, constituant une atteinte au principe de sécurité juridique, ainsi qu’une entrave au droit à un recours effectif qui lui aurait permis de faire juger cette violation aussi grave qu’évidente. Sanction de la violation des règles de prescription de l’action publique – Les règles de prescription de l’action publique conditionnent la recevabilité des poursuites judiciaires. A ce titre, elles concernent la sécurité juridique des personnes, pouvant ou non faire l’objet de poursuites judiciaires. La loi et la jurisprudence doivent être claires et précises à cet égard. Aucun artifice ne saurait donc être admis dans le mécanisme du point de départ, de la course et de l’expiration des délais de prescription. Le stratagème utilisé par la partie civile pour allonger le délai de prescription de l’action publique criminelle visant Maurice Agnelet ne peut être admis, car il constitue un détournement des règles de la prescription de l’action publique. La Chambre de l’instruction et la Cour de cassation ne pouvaient valider un tel procédé. La violation du principe de sécurité juridique dont dispose l’article 6.2 de la Convention européenne est manifeste et doit être censurée.

c- A la suite d’une décision de non-lieu, une charge nouvelle sérieuse était la condition d’une mise en accusation de Maurice Agnelet Dispositions juridiques – En droit, les conditions de mise en accusation d’une personne, à la suite d’une procédure d’instruction judiciaire clôturée dans un premier temps par une décision de non14

lieu définitive en raison d’une absence de preuves, puis rouverte sur décision judiciaire au vu d’un élément nouveau, doivent être précisées suivant des critères objectifs. Aux termes du protocole n° 7 de la Convention européenne des Droits de l’Homme, article 4, si une personne ne peut être plus être poursuivie pour une infraction pour laquelle elle l’a d’ores et déjà été, lorsqu’elle a fait l’objet d’une décision d’“acquittement”, la réouverture du procès reste possible, lorsque des faits nouveaux son révélés postérieurement. En droit français, l’article 188 du Code de procédure pénale prévoit que les décisions de non-lieu rendues à l’issue d’une instruction judiciaire sont susceptibles d’êtres remises en cause en raison d’un élément nouveau, à l’initiative du procureur de la République ou du procureur général selon les cas. En revanche, les décisions d’acquittement d’un accusé par une cour d’assises, en matière criminelle, et de relaxe d’un prévenu par une juridiction correctionnelle ne peuvent plus être remises en cause, nonobstant la survenance d’une charge nouvelle. Mais, le Code de procédure pénale ne précise pas quelles sont les conditions de renvoi devant la juridiction de jugement de l’accusé à l’issue de la procédure d’instruction rouverte à la suite d’une décision de non-lieu, dans l’hypothèse où l’élément nouveau qui avait motivé la décision de réouverture s’avérerait, à l’issue de l’instruction, ne pas constituer une charge significative du crime : en l’absence de preuve nouvelle du crime, une décision de renvoi devant la cour d’assises peut-elle être prise au vu des seuls éléments que contenait d’ores et déjà le dossier de la procédure sur la base duquel la décision de non-lieu avait antérieurement été rendue ? Ou bien, au contraire, ne doit-on pas considérer qu’à la suite d’une décision de non-lieu définitive, motivée par un défaut de preuves, lorsque la procédure d’instruction est ensuite rouverte en raison de la survenance d’un élément nouveau, une décision de renvoi devant la cour d’assises, contraire à la précédente décision de non-lieu, ne peut être rendue qu’à la stricte condition d’un élément de preuve du crime supplémentaire, nouveau et significatif ? Cette seconde règle doit prévaloir, car elle seule est susceptible de garantir une cohérence entre deux décisions de justice, l’une de non-lieu à suivre, l’autre de renvoi devant une juridiction de jugement, et, par conséquent, de garantir la sécurité juridique des personnes. Dans le cas contraire, les décisions de non-lieu à suivre seraient susceptibles d’être remises en cause non pas au vu de critères objectifs, fondés sur des éléments de preuves factuels, mais en fonction de l’appréciation subjective de magistrats successifs. Une telle situation mettrait en péril la sécurité juridique des personnes. L’imprécision du droit français est incompatible avec les exigences de sécurité juridique posées par l’article 6.2 de la Convention européenne des Droits de l’Homme. En l’espèce – Comme nous l’avons exposé en première partie de cette requête, Maurice Agnelet fit l’objet de premières poursuites criminelles de 1983 à 1986. Inculpé le 13 août 1983 pour le meurtre d’Agnès Le Roux, il bénéficia d’une ordonnance de non-lieu rendue par le juge d’instruction le 30 septembre 1985, sur réquisitions conformes du procureur de la République, dont la motivation était la suivante : Attendu “qu’en l’état, et sous réserves de charges nouvelles, il n’est pas établi que le probable décès de Mme Le Roux soit la conséquence d’un suicide, ou au contraire d’un homicide ; qu’il ne peut dès lors être imputé à quiconque la responsabilité de faits recouvrant la qualification d’homicide volontaire”. Cette décision de non-lieu fut confirmée par la Chambre d’accusation de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, par un arrêt définitif du 23 avril 1986, pour des motifs également précis : “Il n’y a place à ce jour que pour des hypothèses qui ne reposent pas sur un fondement suffisamment solide, en l’état des éléments recueillis, pour que puisse être imputée à l’inculpé une participation directe ou indirecte au processus ayant abouti à l’élimination de la victime dont il y a tout lieu de penser qu’elle n’a pas mis volontairement fin à ses jours”. Le non-lieu rendu alors était donc fondé sur un critère de fait objectif : le défaut manifeste de preuve de la commission d’un

15

crime sur la personne d’Agnès Le Roux, voire du décès de celle-ci, et en toute hypothèse de la participation de Maurice Agnelet à ce “processus”. La décision de réouverture de la procédure d’instruction, par un arrêt du 7 décembre 2000 de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, fut motivée par la survenance d’un élément nouveau en soi : la révélation de Madame Lausseure, selon laquelle Maurice Agnelet ne se serait pas rendu à Genève les 26 et 27 octobre 1977. Toutefois, à l’issue de la procédure d’instruction, il apparaît que ce témoignage de Françoise Lausseure ne constitue nullement une charge nouvelle, une preuve nouvelle du meurtre dont Agnès Le Roux aurait été la victime et, a fortiori, de la commission de ce crime par Maurice Agnelet. D’une part, Françoise Lausseure n’a pas été le témoin direct de ce crime, dont elle a toujours dit qu’elle ne croyait pas que Maurice Agnelet en fut le coupable. D’autre part, comme cela est démontré dans le mémoire de non-lieu produit pour la défense de Maurice Agnelet, ce témoignage tardif de Françoise Lausseure est sujet à caution : Maurice Agnelet, qui le conteste formellement, a produit les preuves matérielles de sa présence à Genève puis à Paris les 26 et 27 octobre 1997, preuves dont l’authenticité a été établie par l’enquête ; ajoutons qu’un témoin, Colombe Pringle, a déposé, dès 1978, puis en 2001 et 2002, s’être entretenu avec Agnès Le Roux le soir du 1er novembre 1977, soit postérieurement aux journées en cause. Aussi, le témoignage de Françoise Lausseure, s’il a bien constitué un élément nouveau justifiant la réouverture de l’instruction judiciaire, ne constitue nullement, à l’issue de cette nouvelle phase de l’instruction, une charge significative de la culpabilité de Maurice Agnelet. C’est la raison pour laquelle l’arrêt de mise en accusation rendu par la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, en octobre 2005, ne fonde pas le renvoi de Maurice Agnelet devant la Cour d’assises sur cet élément, mais, au contraire, sur les éléments relevés à la charge de Maurice Agnelet lors de la première instruction judiciaire, menée de 1983 à 1985, au vu desquels la décision de non-lieu fut alors rendue, en 1986, par cette même Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, dans une contradiction manifeste. Il est ainsi reproché à Maurice Agnelet, en substance, d’avoir détourné l’argent d’Agnès Le Roux, ce qui pourrait constituer le mobile du crime, d’avoir menti au cours de l’enquête de police initiale puis de l’instruction judiciaire, ce qui établirait la mauvaise foi de plaideur de Maurice Agnelet, et d’avoir adopté une “attitude surprenante”, mentionnant notamment des “inscriptions suspectes” sur des livres de la Pléiade, susceptibles d’être interprétées au regard de la disparition d’Agnès Le Roux, ce qui laisserait penser qu’il aurait joué un rôle dans ce “processus”, selon le mot qu’employa la Chambre de l’instruction dans son arrêt de 1986, sans qu’aucune preuve spécifique n’ait été établie par la même Chambre, en 2005. Rappelons que Maurice Agnelet a d’ores et déjà été condamné pour les faits de malversations qui lui ont été reprochés, tant sur le plan pénal, ayant fait l’objet d’une condamnation correctionnel le pour complicité de vente de vote et abus de confiance, que sur le plan disciplinaire, ayant fait l’objet d’une radiation du barreau, comme cela a été rappelé en première partie de ce mémoire. Sanction de la violation des règles de reprises des poursuites après une décision de non-lieu – Dans de telles conditions, en l’absence de toute charge nouvelle justifiant le renvoi de Maurice Agnelet devant la Cour d’assises, par rapport aux charges relevées à son encontre au cours de la procédure d’instruction initiale, la Cour d’appel d’Aix-en-Provence ne pouvait prendre une telle décision de mise en accusation, en 2005, sans contredire gravement le précédent arrêt de non-lieu que cette même juridiction avait rendu en 1986, et sans attenter ainsi au principe de sécurité juridique qu’assure l’article 6.2 de la Convention européenne des Droits de l’Homme. L’imprécision du code de procédure pénale français quant aux conditions juridiques de mise en accusation devant une juridic16

tion de jugement d’une personne ayant bénéficié d’une décision définitive de non-lieu fondée sur un défaut de preuves des faits est incompatible avec cette norme. En l’occurence, la mise en accusation de Maurice Agnelet, à la suite de la décision de non-lieu dont il avait initialement bénéficié, et en l’absence d’élément de preuve nouveau, constitue une violation du principe de sécurité juridique , et doit dès lors être censurée.

2) Sur la violation du droit de tout accusé d’être informé de manière détaillée de la nature et de la cause de l’accusation, prévu à l’article 6.3.a de la Convention européenne des droits de l’homme a- Maurice Agnelet a fait l’objet d’une accusation indéterminée b- Le président de la Cour d’assises a posé tardivement des questions subsidiaires vagues c- Le verdict de condamnation prononcé n’a comporté aucune motivation

a- Maurice Agnelet a fait l’objet d’une accusation indéterminée Dispositions juridiques – L’article 6.3.a de la Convention européenne des Droits de l’Homme impose que toute personne accusée soit informée de manière détaillée de la nature et de la cause de l’accusation portée contre elle. Cette règle conditionne l’exercice de l’ensemble des droits de la défense. A défaut de connaissance précise de l’accusation, c’est-à-dire du détail des charges relevées à l’encontre de l’accusé, la défense est placée dans l’incapacité d’argumenter et de prouver. Le Code de procédure pénale français contient les dispositions nécessaires à l’application de ce principe. En matière criminelle, les articles 181 et 215 prévoient en effet que l’acte d’accusation “contient, à peine de nullité, l’exposé et la qualification légale des faits, objet de l’accusation”. En l’espèce – L’arrêt de mise en accusation de Maurice Agnelet qu’a rendu la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, le 26 octobre 2005, viole de façon manifeste le droit fondamental de la défense de connaître de façon détaillée la nature et la cause de l’accusation. En effet, cet arrêt ne contient aucune précision relative aux circonstances de fait dans lesquelles Maurice Agnelet aurait commis le crime dont celui-ci se trouve accusé : l’assassinat d’Agnès Le Roux. Où, quand, comment, et par qui ce crime aurait-il été commis ? L’arrêt ne pose pas ces questions et n’y répond pas davantage. Aucune circonstance de fait relative aux modalités de commission de ce crime n’est détaillée, ni même envisagée. Il est seulement dit que Maurice Agnelet est accusé de l’avoir commis à Nice, entre le 26 octobre et le 2 novembre 1977, sans autre précision factuelle. Dans de telles conditions, Maurice Agnelet ne fut pas mis en mesure de s’expliquer et de réfuter l’accusation portée contre lui, en argumentant de manière concrète sur des circonstances de fait. Ses avocats, de même, ne purent que dénoncer cette indétermination de l’accusation. Ils le firent au début de chacun des deux procès d’assises, par le dépôt de conclusions sollicitant que soit jugée cette atteinte grave au droit de tout accusé d’être informé de manière précise du crime poursuivi. En appel, comme en première instance, la Cour d’assises rejeta ces conclusions, au motif que l’arrêt de

17

mise en accusation lui sembla suffisamment explicite, par un arrêt incident du 9 octobre 200724, que la Cour de cassation valida. Sanction – Il est demandé à la Cour européenne des droits de l’homme de juger qu’un tel libellé de l’accusation est manifestement insuffisant au regard des exigences de l’article 6.3.a de la Convention européenne, et de censurer par conséquent tant la mise en accusation que la condamnation dont Maurice Agnelet a fait l’objet.

b- Le président de la Cour d’assises a posé tardivement des questions subsidiaires vagues Dispositions juridiques – Le Code de procédure pénale français prévoit que le président de la Cour d’assises dispose du pouvoir de modifier la qualification légale des faits reprochés à l’accusé, en posant une ou plusieurs questions dites subsidiaires, auxquelles la Cour et le jury auront à répondre lors de leur délibéré, en plus des questions principales contenues dans l’acte initial d’accusation. L’article 351 du Code de procédure pénale est ainsi rédigé : “S’il résulte des débats que le fait comporte une qualification légale autre que celle donnée par la décision de mise en accusation, le président doit poser une ou plusieurs questions subsidiaires”. Dans la pratique judiciaire française, les présidents de cours d’assises posent parfois de telles questions subsidiaires de façon tardive, en fin de procès, juste avant les plaidoiries des avocats de la défense, voire après. La Cour de cassation valide ce procédé, en faisant observer qu’il appartient aux avocats de solliciter de reprendre la parole pour argumenter sur cette nouvelle qualification. La Cour européenne des droits de l’homme s’est pourtant prononcée sur ce procédé qu’elle a sanctionné, dans son arrêt Miraux c/ France (no 73529/01) du 26 septembre 2006, dont la motivation doit être ici reproduite : “La Cour rappelle que l'équité d'une procédure s'apprécie au regard de l'ensemble de celle-ci. Les dispositions du paragraphe 3 de l'article 6 montrent la nécessité de mettre un soin particulier à notifier l'« accusation » à l'intéressé. L'acte d'accusation joue un rôle déterminant dans les poursuites pénales : à compter de sa signification, la personne mise en cause est officiellement avisée par écrit de la base juridique et factuelle des reproches formulés contre elle. [...] En matière pénale, une information précise et complète des charges pesant contre un accusé, et donc la qualification juridique que la juridiction pourrait retenir à son encontre, est une condition essentielle de l'équité de la procédure [...]. La Cour ne saurait souscrire à l'argument du Gouvernement selon lequel il appartenait au requérant d'élever un incident de procédure en demandant la réouverture des débats en vertu de l'article 352 du code de procédure pénale. La Cour estime au contraire qu'il incombait à la juridiction interne, faisant usage de son droit incontesté de requalifier les faits, de donner la possibilité au requérant d'exercer ses droits de défense de manière concrète et effective, notamment en temps utile, en procédant par exemple au renvoi de l'affaire pour rouvrir les débats ou en sollicitant les observations du requérant”. En l’espèce – Maurice Agnelet fut renvoyé devant la Cour d’assises du chef de l’assassinat d’Agnès Le Roux, en qualité d’auteur principal, par l’arrêt de mise en accusation qu’a rendu la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, le 26 octobre 2005. Lors de son procès de pre24

Procès-verbal des débats du procès d’appel, page 33.
18

mière instance, qui s’ouvrit le 23 novembre 2006, le président de la Cour d’assises de Nice posa une question subsidiaire de complicité par fourniture d’instructions, au terme des débats, le 18 décembre. Aussitôt, les avocats de l’accusé déposèrent des conclusions pour protester contre la tardivité de cette question subsidiaire et l’absence de toute circonstance factuelle la justifiant 25. Maurice Agnelet fut reconnu non coupable, tant du chef d’assassinat que de celui de complicité de ce crime. En cause d’appel, le procès s’ouvrit, le 17 septembre 2007, sur la base de l’acte d’accusation initial. Il était donc clair que Maurice Agnelet avait à répondre du chef d’assassinat, en qualité d’auteur principal, et non comme complice. Le président de la Cour d’assises, informé de l’incident qu’avait provoqué en première instance l’ajout tardif de cette question subsidiaire de complicité, avait donc toute possibilité pour avertir dès le début de ce second procès les avocats de la défense de son intention de poser de nouveau cette même question subsidiaire. Il n’en fit rien. Il attendit que le procès parvienne à son terme, le 9 octobre, pour poser d’initiative non pas une, mais deux questions subsidiaires de complicité, la première de complicité par fourniture d’instruction, la seconde de complicité par fourniture de moyens, sans indiquer d’aucune façon à la défense quels éléments de fait survenus au cours des débats pouvaient justifier ces deux questions subsidiaires, au surplus contradictoires l’une envers l’autre. Maurice Agnelet se voyait donc accusé dans le même temps d’assassinat en qualité d’auteur principal, de complice pour avoir commandité cet assassinat, et de complice pour avoir prêté aide et assistance aux auteurs de l’assassinat, sans qu’aucune de ces trois qualifications ne soit spécifiée de manière concrète et précise. La défense déposa aussitôt, le 9 octobre, des conclusions de protestation26. Mais, la Cour maintint ces questions subsidiaires par un arrêt qu’elle ne rendit que le 11 octobre, c’est-à-dire après que l’avocat de la partie civile ait plaidé et que le magistrat du Ministère public ait requis, juste avant que les avocats de la défense ne prennent la parole27. La Cour de cassation valida la position de la Cour d’assises, par son arrêt du 15 octobre 2008, en jugeant que, dans la mesure où Maurice Agnelet avait été déclaré coupable du chef d’assassinat en qualité d’auteur, il n’avait pas été répondu à ces questions subsidiaires relatives à la complicité, devenues sans objet, et que, par conséquent, les critiques de la défense n’avaient plus de pertinence. Un tel raisonnement ne peut être admis. Posant tardivement des questions subsidiaires relatives à une éventuelle complicité de l’accusé, le président de la Cour d’assises modifie l’objet de l’accusation, tel que l’avait défini l’acte initial d’accusation. Il est donc essentiel que ces questions subsidiaires soient portées à la connaissance de l’accusé et de ses avocats le plus tôt possible, afin que ceux-ci puissent argumenter sur cette qualification de complicité, non seulement au cours des plaidoiries, mais également tout au long des débats, et notamment que les avocats puissent interroger les témoins sous cet angle-là. Le seul fait qu’au terme de leurs délibérations, les juges et les jurés ne retiennent pas la culpabilité de l’accusé sous cette qualification de complicité ne change rien au fait qu’antérieurement, la défense aura été placée dans une situation ambivalente, face à une accusation indéfinie, et cela, a fortiori en l’espèce, l’acte initial lui-même étant entaché d’indétermination.

25 26 27

Pièce n° 26 : conclusions de la défense en 1ère instance sur les questions subsidiaires de complicité. Pièce n° 27 : conclusions de la défense en 1ère instance sur les questions subsidiaires de complicité. Procès-verbal des débats du procès d’appel, pages 33 et 36.
19

Sanction – Il est par conséquent demandé à la Cour européenne de juger que le droit fondamental de Maurice Agnelet d’être informé en temps utile de toute modification de la nature et de l’objet de l’accusation dont il faisait l’objet, c’est-à-dire des qualifications juridiques et des faits matériels en cause, a été gravement violé lors de son procès devant la Cour d’assises d’Aix-en-Provence, considérant que le président de cette Cour d’assises a décidé de poser deux questions subsidiaires de complicité de manière tardive, à la fin des débats, juste avant que les avocats de la défense ne prononcent leurs plaidoiries, sans qu’aucune circonstance de fait ne justifie cette initiative, et alors même que le président aurait pu avertir les parties de son intention dès l’ouverture du procès.

c- Le verdict de condamnation prononcé n’a comporté aucune motivation Dispositions juridiques – La procédure criminelle française exclut toute motivation écrite des verdicts de cours d’assises, et notamment des verdicts de condamnation. En application des dispositions de l’article 353 du Code de procédure pénale, en effet, “la loi ne demande pas compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus”. Les articles 356 et suivants fixent une procédure de vote à bulletins secrets, sur lesquels les juges et les jurés répondent par oui ou par non à la question de la culpabilité de l’accusé. A la différence des jugements rendus par les tribunaux correctionnels, qui doivent comporter une motivation écrite détaillée, répondant aux conclusions des avocats des parties, les verdicts de cours d’assises ne comportent donc aucune motivation expliquant les raisons de la décision prononcée, que ce soit un acquittement ou une condamnation, et notamment pas dans l’hypothèse précise d’un verdict de condamnation faisant suite à un verdict d’acquittement de première instance, sur appel du Ministère public. Pour la Cour de cassation, ce dispositif légal n’est pas critiquable, dans la mesure où le vote des juges et des jurés de la Cour d’assises constitue une réponse, certes non motivée, à des questions que posent l’acte d’accusation initial, quant à lui motivé par écrit. La Cour européenne des droits de l’homme s’est quant à elle prononcée à diverses reprises sur le principe de la motivation de toute décision juridictionnelle, notamment dans ses arrêts du 22 février 2007, Tatichvili c/ Russie, (n° 1509/02), du 28 avril 2005, Albina c/ Roumanie (nº 57808/00) : “L’article 6.1 fait obligation aux tribunaux de motiver leurs décisions”. En l’espèce – Conformément à la procédure criminelle en vigueur en France, l’arrêt de condamnation qu’a prononcé la Cour d’assises d’Aix-en-Provence le 11 octobre 2007 n’est nullement motivé. Ainsi, Maurice Agnelet, qui avait été acquitté en première instance, le 20 décembre 2006, par la Cour d’assises de Nice, fut déclaré coupable et condamné à une peine de vingt ans de réclusion criminelle moins d’un an plus tard, sur appel du Ministère public, sans qu’aucun motif écrit ne justifie ce second verdict de condamnation contraire au premier. La défense de Maurice Agnelet demanda à la Cour de cassation de juger que cette absence de motivation, a fortiori dans un tel cas de figure, était contraire au principe du procès équitable, lequel prescrit que toute personne accusée d’un crime puisse connaître les raison de l’accusation dont il fait l’objet, mais puisse également connaître celle de la condamnation que prononcent les juges. La
20

Cour de cassation, dans son arrêt du 15 octobre 2006, rejeta ce moyen, suivant sa jurisprudence traditionnelle, en considérant que l’arrêt de mise en accusation valait motivation. Or, en l’espèce, comme nous l’avons dénoncé à maintes reprises, cet arrêt de mise en accusation de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence du 26 octobre 2005 est lui-même gravement défaillant, puisque les circonstances élémentaires de temps, de lieu et de processus criminel n’y sont pas même décrites ni précisées. Sanction – Il est donc demandé à la Cour européenne des droits de l’homme de dire que la procédure criminelle qu’organise le Code de procédure pénale français est non conforme au principe du procès équitable dont résulte la nécessité de la motivation de toute décision de condamnation que prononce une juridiction pénale, fût-ce une cour d’assises, et a fortiori en cause d’appel, lorsque l’accusé a bénéficié en première instance d’un verdict d’acquittement, et, par conséquent, de juger contraire aux dispositions de l’article 6.1 de la Convention l’arrêt de condamnation de Maurice Agnelet, en raison même de son défaut de toute motivation,

3) Sur la violation du droit de tout accusé d’être jugé par un tribunal impartial, prévu à l’article 6.1 de la Convention européenne des droits de l’homme a- La Cour a manifesté sa partialité dans son arrêt rejetant l’exception de violation du droit à un procès dans un délai raisonnable b- Le président a manifesté sa partialité en préparant à l’avance une feuille de délibérations comportant la mention dactylographiée de la condamnation de Maurice Agnelet c- Lors de son réquisitoire, le magistrat du Ministère public a tenu des propos déloyaux dont le président de la Cour d’assises a refusé de tenir compte

a- La Cour a manifesté sa partialité dans son arrêt rejetant l’exception de violation du droit à un procès dans un délai raisonnable Dispositions juridiques – En application des dispositions de l’article 6.1 de la Convention européenne des droits de l’homme, tout accusé à droit à ce que sa cause soit entendue devant un tribunal impartial. Ce principe d’impartialité s’impose aux juridictions de jugement et leur interdit de préjuger du verdict qui sera rendu au terme du procès, notamment lors de décisions rendues au cours de l’instance sur des exceptions de procédure. Le Code de procédure pénale français est sur ce point conforme à ce principe, puisque son article 316, alinéa 2, prévoit que les arrêts incidents que rend une cour d’assises saisie de conclusions par l’une des parties “ne peuvent préjuger du fond”. En l’espèce – Dès le premier jour du procès d’appel, le 23 novembre 2006, in limine litis, les avocats de Maurice Agnelet déposèrent devant la Cour d’assises d’Aix-en-Provence des conclusions écrites saisissant celle-ci des critiques juridiques qu’ils avaient d’ores et déjà présentées devant la Cour d’assises de première instance, à Nice. Notamment, il était demandé aux magistrats de la Cour d’assises de juger que la durée de l’instance visant Maurice Agnelet était excessive au regard des critères du délai raisonnable prévu à l’article 6.1 de la Convention européenne.
21

La Cour ne rendit son arrêt que le 9 octobre 2007, c’est-à-dire à la fin des débats, juste avant le réquisitoire et les plaidoiries finales. Elle rejeta le moyen dont l’avait saisie la défense, pour les motifs suivants: “Les conditions de la disparition d’Agnès Le Roux n’ont pu être déterminées que tardivement en raison notamment des dépositions mensongères de Maurice Agnelet et de son épouse Françoise Lausseure, qu’ainsi les vérifications et recherches ont été nécessairement retardées et rendues difficiles par l’action et au moins les omissions volontaires de l’accusé qui ne saurait ainsi tirer argument de la longueur d’un délai à laquelle il a lui-même contribué”28. Par cette motivation, la Cour tenait donc pour acquis que Maurice Agnelet et Françoise Lausseure avaient menti lors de leurs dépositions antérieures. Or, ces dépositions avaient pour objet l’alibi de Maurice Agnelet aux dates présumées de la disparition d’Agnès Le Roux, les 26 et 27 octobre 1977, dates auxquelles Maurice Agnelet et Françoise Lausseure avait affirmé qu’ils se trouvaient ensemble à Genève. Ce n’est qu’à compter de 1999, que Françoise Lausseure était revenue sur cette déposition, pour soutenir dès lors que Maurice Agnelet ne l’avait pas accompagnée en Suisse. C’est pour cette raison que la procédure d’instruction judiciaire avait été rouverte par la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, en décembre 2000. Aussi, affirmant que les dépositions premières de Maurice Agnelet et Françoise Lausseure étaient mensongères, les magistrats de la Cour tenaient donc pour acquis que Maurice Agnelet ne se trouvait pas à Genève... La Cour prenait ainsi parti sur un élément déterminant du fond du procès : l’alibi de Maurice Agnelet, qu’elle préjugeait faux. Son arrêt caractérisait un pré-jugement manifeste, contraire au principe d’impartialité. Devant la Cour de cassation, cette critique constitua le troisième moyen du pourvoi que déposa la défense de Maurice Agnelet. A l’audience de la Chambre criminelle, les débats se concentrèrent sur cette discussion. La jurisprudence classique de cette juridiction considère en effet qu’un arrêt incident doit être cassé lorsqu’il préjuge d’un élément constitutif de l’infraction en cause, ou de l’une de ses circonstances aggravantes. Que devait-il être jugé dans le cas présent : celui d’un pré-jugement manifeste, certes, mais ne portant pas sur un élément constitutif ou une circonstance aggravante, mais sur l’alibi de l’accusé, remis en question par un nouveau témoignage, lequel avait entraîné la réouverture de l’instruction judiciaire? La Cour de cassation rejeta le moyen, considérant que “la cour, sans prendre parti sur l'accusation, s'est bornée à rappeler les diverses variations des déclarations de l'accusé et du témoin pour apprécier, dans l'exercice de son pouvoir souverain, que la durée de la procédure n'avait pas excédé le délai raisonnable” – notons que cet arrêt ne sera pas publié au Bulletin des arrêts de la Chambre criminelle de la Cour de cassation... Sanction – Il est demandé à la Cour européenne des droits de l’homme de sanctionner cette violation caractérisée du principe d’impartialité que doit respecter toute juridiction de jugement, et a fortiori une cour d’assises, lorsque les magistrats professionnels sont amenés à rendre un arrêt incident dont la motivation influence nécessairement les jurés populaires. En l’espèce, la Cour a manifestement préjugé de la culpabilité de Maurice Agnelet en considérant que celui-ci et Françoise Lausseure avaient tous deux menti lors de leurs premières dépositions, c’est-à-dire que l’alibi fourni par cette dernière était faux, et que par conséquent Maurice Agnelet ne se trouvait pas avec elle à Genève aux jours éventuels de la disparition d’Agnès Le Roux. Dès lors, le caractère équitable de ce

28

Procès-verbal des débats du procès d’appel, page 33.
22

procès était irrémédiablement compromis. La gravité de ce manquement implique la censure de la Cour européenne des droits de l’homme.

b- Le président a manifesté sa partialité en préparant à l’avance une feuille de délibérations comportant la mention dactylographiée de la condamnation de Maurice Agnelet Dispositions juridiques – Le même principe d’impartialité doit régir les délibérations des cours d’assises. Le Code de procédure pénale prévoit aux articles 355 et suivants la procédure que doivent alors suivre le président, ses assesseurs et les jurés de la Cour d’assises. Ils délibèrent ensemble, puis chacun d’eux vote par bulletin écrit et secret, inscrivant “oui” ou “non” sur ce bulletin pour répondre aux questions relatives à la culpabilité de l’accusé. L’article 364 précise que “mention des décisions prises est faite sur la feuille de questions, qui est signée séance tenante par le président et par le premier juré désigné par le sort ou, s'il ne peut signer, par celui désigné par la majorité des membres de la cour d'assises”. En aucun cas, les réponses à cette feuille de question ne sauraient être rédigées à l’avance et comporter celle de la déclaration de culpabilité de l’accusé. L’établissement d’une telle feuille de questions pré-remplie par le président de la Cour d’assises caractériserait une violation flagrante du principe d’impartialité prévu à l’article 6.1 de la Convention européenne des droits de l’homme. En l’espèce – Les avocats de Maurice Agnelet prirent connaissance avec stupéfaction de la feuille de questions : la mention en toute lettre de la culpabilité de Maurice Agnelet avait manifestement été rédigée avant-même le commencement de ces délibérations. En effet, cette mention avait été pré-rédigée sur ordinateur. Il est usuel que les questions auxquelles les magistrats et les jurés doivent répondre soient dactylographiées à l’avance; mais dans la marge, figurent en réponse les votes, qui sont mentionnés de manière manuscrite ou à l’aide d’un tampon29. Il est en revanche inadmissible que la mention du vote de la condamnation de l’accusé soit également pré-rédigée. Or ce fut le cas. Voici la mention pré-dactylographiée qui figure au bas de cette feuille de questions: “En conséquence, la Cour et le jury réunis après avoir, sans désemparer, délibéré dans les conditions prévues à l’article 362 du Code de procédure pénale, lecture faite des articles 132-18 et 132-24 du Code pénal et voté conformément à la loi, condamnent à la majorité absolue l’accusé Maurice Agnelet à la peine de...”. Seule avait été laissée en blanc la mention de la peine à laquelle était condamné l’accusé. Elle y fut portée de manière manuscrite par le président: “vingt années de réclusion criminelle”. Ce dernier signa de son nom au-dessous, ainsi que le premier juré, comme le veut le Code de procédure pénale. La Cour de cassation, devant laquelle ce procédé fut dénoncé par la défense de Maurice Agnelet, se borna à répondre qu’il n’était “nullement établi que les mentions relatives aux décisions de la cour et du jury aient été pré-rédigées, aucune disposition légale ou conventionnelle n'interdisant au président d'inscrire, en tout ou partie, de telles mentions au moyen d'un procédé dactylographique, dès
29

Pièce n° 28 : feuille de questions des délibérations de la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône.
23

lors que leur authenticité est certifiée par sa signature et celle du premier juré”. La Cour de cassation tint donc pour certain le fait que cette feuille de questions ait été établie durant les délibérations, et non pas auparavant. Cette motivation ne saurait être considérée comme admissible. La Chambre criminelle de la Cour de cassation n’a procédé à aucune vérification pour affirmer que le président de la Cour d’assises aurait rédigé les mentions dactylographiées de cette feuille de questions durant les délibérations. Il doit être rappelé que les greffiers n’assistent pas au délibéré, et qu’ordinairement, les salles de délibérations ne comportent pas d’ordinateur ni d’imprimante. L’assertion de la Cour de cassation est dénuée de tout fondement. Il est manifeste que la mention du vote par les magistrats et les jurés de la culpabilité de Maurice Agnelet a été rédigée avant les délibérations, de manière dactylographiée. Sanction – Il est par conséquent demandé à la Cour européenne des droits de l’homme de juger que cette circonstance caractérise une violation d’une exceptionnelle gravité du principe d’impartialité auquel est astreinte toute juridiction de jugement, de même que le président d’une Cour d’assises.

c- Lors de son réquisitoire, le magistrat du Ministère public a tenu des propos déloyaux dont le président de la Cour d’assises a refusé de tenir compte Dispositions juridiques – Dans un récent arrêt Medvedyev c/ France du 10 juillet 2008 (n° 3394/ 03), la Cour européenne a considéré que “le procureur de la République n'est pas une autorité judiciaire au sens que la jurisprudence de la Cour donne à cette notion [car] il lui manque en particulier l'indépendance à l'égard du pouvoir politique pour pouvoir ainsi être qualifié”. Il n’en demeure pas moins que, dans la pratique judiciaire française et selon la jurisprudence de la Cour de cassation, les magistrats du Ministère public bénéficient d’un statut et de droits supérieurs à ceux des avocats de la défense. Habillés d’une robe rouge à l’audience, installés sur une estrade à hauteur égale de la Cour et assis dans de confortable fauteuils, ils appartiennent au même corps de la magistrature que le président qui les traite donc à égalité, comme des collègues. Notamment, leur liberté de parole, au cours des débats, est totale : les présidents de cours d’assises refusent que leur propos, mêmes excessifs, voire outrageants, soit actés au procès-verbal des débats, suivant en cela une jurisprudence traditionnelle de la Chambre criminelle de la Cour de cassation. En l’espèce – Lors du procès de Maurice Agnelet devant la Cour d’assises d’Aix-en-Provence, l’avantage ainsi donné au Ministère public fut tel que l’équilibre même des débats en fut touché, au point d’atteindre le principe d’équité du procès. Déjà, en première instance, devant la Cour d’assises de Nice, la défense avait été contrainte de déposer des conclusions protestant contre l’avantage donné par le président au magistrat du Ministère public, l’avocat général Pierre Cortès, qui sous prétexte de poser des questions à l’accusé, aux témoins et aux experts, tenaient alors de longs discours accusateurs, monopolisant ainsi la parole à l’audience, avec l’assentiment du président, mais au détriment de la défense30. D’autres conclusions avaient aussi été déposées et plaidées pour protester plus particulièrement contre les questions insis30

Voir le procès-verbal des débats du procès de 1ère instance, pages 47 et 48.
24

tantes que posait cet avocat général, tout comme l’avocat de la partie civile, à l’accusé Maurice Agnelet, sur ses pratiques sexuelles à l’époque de sa liaison avec Agnès Le Roux, cherchant à lui faire avouer son homosexualité, ce que celui-ci refusait 31. En cause d’appel, ce phénomène se reproduisit. Le même magistrat occupait de nouveau le siège du Ministère public, l’avocat général Pierre Cortès. Celui-ci n’eut de cesse de convaincre la Cour et surtout les jurés de ce que l’acquittement prononcé en première instance en faveur de Maurice Agnelet n’avait été que la conséquence d’un grave dysfonctionnement de la Cour d’assises de Nice. Un premier incident survint dès la fin de la première semaine du procès, le vendredi 21 octobre 2007, lorsque Monsieur l’avocat général fit mine de renoncer à ses fonctions, dont il annonça qu’il avait demandé à en être relevé auprès de son supérieur, le procureur général de la Cour d’appel, en raison de la mauvaise conduite des débats qu’il reprochait au président de la Cour d’assises. “ Je ne suis pas venu ici pour que l’on passe à côté du sujet comme à Nice”, s’exclama-t-il. Dès le lendemain, il consentait une interview à la presse, et réitérait ses propos. Ce fut de sa part une manoeuvre tendant à faire pression sur le président de la Cour d’assises, et surtout à faire impression sur les jurés : l’acquittement de Maurice Agnelet en première instant aurait été dû à une mauvaise présidence de ce premier procès! Le lundi matin, les avocats de Maurice Agnelet déposaient des conclusions relatant ces incidents provoqués par l’Avocat général Cortès et les plaidaient oralement 32. Un second incident, d’un extrême gravité, se produisit encore lors du réquisitoire de l’Avocat général Pierre Cortès, à l’audience de la Cour d’assises du mardi 9 octobre 2007. En introduction à ce réquisitoire, celui-ci développa les raisons pour lesquelles un appel du Ministère public avait été interjeté à l’encontre du verdict d’acquittement rendu par la Cour d’assises des Alpes Maritimes le 20 décembre 2006. L’une de ces raisons, expliqua-t-il, tenait à la composition de la Cour d’assises de Nice lors de ce procès de première instance. L’avocat général mit en cause personnellement l’une des juges assesseurs ayant alors composé la Cour d’assises. Il indiqua que le président de la Cour d’assises tout comme les assesseurs avaient été expressément choisis en dehors des magistrats niçois, afin de mieux garantir leur impartialité, compte tenu de la personnalité de Maurice Agnelet qui fut autrefois avocat à Nice. Mais, pour une raison inexpliquée, l’une des juges assesseurs désignée pour siéger était en fonction au Tribunal de grande instance de Nice, où elle occupait jusqu’en octobre 2006 le poste de secrétaire générale du président du Tribunal. L’avocat général se livra à son encontre à l’attaque ad hominem suivante. Il produisit la copie d’un article paru dans le journal Nice-Matin, dans son édition du 26 octobre 2006, titré “A Nice, le président sanctionne la numéro deux” [du Tribunal], et dans lequel il était expliqué que Madame AlliotThienot avait été démise de cette fonction en raison d’une intervention de sa part en faveur d’un avocat niçois poursuivi devant le Tribunal correctionnel de Nice, intervention jugée inopportune en raison des liens personnels liant la magistrate à l’avocat. Celle-ci avait protesté. L’avocat général tint alors les propos suivants à son encontre : “Lorsqu’on est devant un magistrat qui est dans un tel état de rébellion contre sa hiérarchie, on n’est pas dans des conditions idéales
31 32

Pièce n° 29 : conclusions de la défense devant la Cour d’assises de 1ère instance du 27 novembre 2006. Pièce n° 30 : conclusions de la défense du 24 septembre 2007 devant la Cour d’assises d’appel.
25

pour juger, on n’est pas serein. Voilà pourquoi la malédiction [de l’affaire Agnelet] s’est prolongée à Nice”. L’avocat général avait précédemment soutenu que ce verdict d’acquittement avait vraisemblablement été rendu à une seule voix de majorité, perpétuant ainsi une série de dysfonctionnements judiciaires ayant selon lui marqué la procédure concernant Maurice Agnelet, frappée dès lors de “malédiction”. Les avocats de la défense de Maurice Agnelet protestèrent contre la tenue de ces propos, dès la fin de prise de parole de l’avocat général, avant que l’audience ne soit suspendue. Ils demandèrent que ces propos soient actés au procès-verbal des débats, en raison de leur outrance. Le président de la Cour d’assises refusa, invoquant la jurisprudence traditionnelle de la Cour de cassation lui faisant interdiction d’un tel donné acte. Dès le lendemain matin, les avocats de la défense déposaient des conclusions écrites récapitulant l’incident et souhaitaient les plaider. Le président leur reprocha ce procédé “déloyal”, dit-il, et leur demanda de les retirer. Afin de ne pas envenimer les débats à cette phase critique du procès, les avocats consentirent à ne pas plaider ces conclusions, qui restèrent néanmoins au dossier de la procédure, visées par la greffière. C’est au cours de leurs plaidoiries sur le fond que les avocats dénoncèrent ce procédé de l’avocat général33. En effet, de tels propos avaient constitué un double manquement : un outrage à magistrat, et une violation du secret des délibérations de la Cour d’assises de Nice. Emanant du magistrat du Ministère public, que le robe rouge, la place dans le prétoire et les égards du président privilégient comme un membre à part entière de l’institution judiciaire, ces propos ne pouvaient manquer d’influencer négativement les jurés populaires, convaincus de l’irrégularité du procès de première instance, et donc de l’acquittement de Maurice Agnelet qu’avait prononcé la Cour d’assises de Nice. Sanction – Il est demandé à la Cour européenne des droits de l’homme de juger qu’une telle situation caractérise une atteinte au principe du procès équitable, les garanties d’impartialité d’impartialité que devait offrir la Cour d’assises d’Aix-en-Provence face aux propos tenus par le magistrat du Ministère public s’étant manifestement révélées insuffisantes.

33

Pièce n° 31 : conclusions de la défense du 10 octobre 2007 devant la Cour d’assises d’appel.
26

IV. EXPOSÉ RELATIF AUX PRESCRIPTIONS DE L’ARTICLE 35 § 1 DE LA CONVENTION STATEMENT RELATIVE TO ARTICLE 35 § 1 OF THE CONVENTION

16. Tous les recours utiles de droit interne ont été utilisés par Maurice Agnelet pour sa défense, en vain. Au terme de l’instruction judiciaire, il appartenait à Maurice Agnelet et ses avocats de saisir la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence de l’ensemble des questions de droit soulevées dans la présente requête, ce qui fut fait. Par son arrêt du 26 octobre 2005, la Chambre de l’instruction rejeta chacun des moyens dont elle était saisie, puis, par son arrêt du 15 février 2005, la Chambre criminelle de la Cour de cassation rejeta le pourvoi qu’avait inscrit Maurice Agnelet. Traduit en Cour d’assises, les avocats de Maurice Agnelet déposèrent des conclusions écrites saisissant de nouveau la juridiction de jugement de leurs critiques, conclusions sur lesquelles statuèrent les cours d’assises de première instance et d’appel. Condamné par la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône le 11 octobre 2007, après avoir été acquitté par celle des Alpes-Maritimes le 20 décembre 2006, Maurice Agnelet se pourvut de nouveau en cassation. La Chambre criminelle de la Cour de cassation rejeta son pourvoi par arrêt du 15 octobre 2008. Toutes les voies de recours utiles de droit interne ont donc été utilisées par Maurice Agnelet, antérieurement à sa saisine de la Cour européenne des droits de l’homme.

27

V. EXPOSÉ DE L’OBJET DE LA REQUÊTE STATEMENT OF THE OBJECT OF THE APPLICATION

19. L’objet de la requête de Maurice Agnelet est de solliciter de la Cour européenne des Droits de l’Homme le constat et la censure des différentes violations des dispositions de la Convention qui ont été développées au cours de ce mémoire : – violation de l’article 6.1 de la Convention européenne, prévoyant le droit à un jugement dans un délai raisonnable, la durée de la procédure visant Maurice Agnelet étant manifestement excessive, – violation de l’article 6.2 de la Convention européenne, disposant du principe de sécurité juridique, car d’une part les conditions de la mise en accusation de Maurice Agnelet devant la Cour d’assises de Nice n’étaient pas remplies, en l’absence de charge nouvelle, dès lors qu’une précédente décision de non-lieu avait été rendue au vu des mêmes éléments à charge par la même juridiction, et car d’autre part les règles de prescription de l’action publique ont en l’espèce été écartées par l’effet d’un détournement de procédure, – violation de l’article 6.3 de la Convention, disposant du droit de connaître de manière précise et détaillée, en temps utile, la nature et la cause de l’accusation, ainsi que les motifs de la condamnation prononcée, violation résultant d’une part du libellé imprécis de l’accusation, manifestement incompatible avec le droit de tout accusé de connaître de façon détaillée la nature et la cause de l’accusation portée contre lui, d’autre part de l’ajout par le président de la Cour d’assises de questions subsidiaires au contenu vague et contradictoire et à une phase trop tardive du procès, modifiant ainsi de manière inéquitable le libellé et l’objet de l’accusation, et enfin de l’absence de toute motivation de l’arrêt de condamnation l’accusé, lequel avait bénéficié en première instance d’un verdict d’acquittement, – violation de l’article 6.1 de la Convention européenne, disposant du droit d’être jugé par une juridiction impartiale, résultant d’une part du pré-jugement manifestement exprimé par la Cour statuant sur l’exception de délai déraisonnable dont l’avait saisie la défense, d’autre part de la rédaction par le président de la mention du vote de la culpabilité de Maurice Agnelet, sur la feuille de questions, préalablement aux délibérations de la Cour et du jury, et enfin des propos outranciers tenus par le magistrat du ministère public lors de son réquisitoire, arguant de l’irrégularité de l’acquittement en première instance de Maurice Agnelet, et du refus du président de la Cour d’assises d’inscrire ces propos sur le procès-verbal des débats, – l’ensemble de ces violations des articles 6.1, 6.2, 6.3 et 13 de la Convention caractérisant une atteinte au principe du procès équitable dont Maurice Agnelet revendique la garantie. Comme satisfaction équitable, en application de l’article 41 de la Convention européenne, Maurice Agnelet sollicite l’allocation d’une somme de 100.000 euros en réparation de son préjudice moral, outre 9.568 euros au titre de ses frais de défense34 .

34

Pièce n° 32 : facture de frais de défense.
28

VI. AUTRES INSTANCES INTERNATIONALES TRAITANT OU AYANT TRAITÉ L’AFFAIRE STATEMENT CONCERNING OTHER INTERNATIONAL PROCEEDINGS

20. Il est précisé qu’aucune autre instance internationale n’a été saisie de l’affaire concernant Maurice Agnelet.

VII. PIÈCES ANNEXÉES

- Pièce jointe n° 1 : procuration. - Pièce jointe n° 2 : ordonnance de non-lieu du 30 septembre 1985. - Pièce jointe n° 3 : arrêt de non-lieu du 23 avril 1986. - Pièce jointe n° 4 : arrêt de Chambre correctionnelle de la Cour d’appel de Lyon du 13 novembre 1986. - Pièce jointe n° 5 : décision de la Commission européenne des Droits de l’Homme du 5 mai 1993. - Pièce jointe n° 6 : plainte pour recel de cadavre du 24 octobre 1994. - Pièce jointe n° 7 : plainte pour complicité de recel de cadavre du 4 novembre 1997. - Pièce jointe n° 8 : arrêt de réouverture de l’instruction criminelle du 7 décembre 2000. - Pièce jointe n° 9 : arrêt de rejet de demande de non-lieu du 21 février 2002. - Pièce jointe n° 10 : arrêt de rejet de demande de non-lieu du 25 juin 2003. - Pièce jointe n° 11 : arrêt de rejet de demande de non-lieu et de supplément d’instruction du 18 mars 2004. - Pièce jointe n° 12 : mémoire de non-lieu présenté en faveur de Maurice Agnelet lors de sa quatrième demande de non-lieu, octobre 2005. - Pièce jointe n° 13 : arrêt de mise en accusation du 26 octobre 2005. - Pièce jointe n° 14 : arrêt de la Chambre criminelle de la Cour de cassation du 15 février 2006. - Pièce jointe n° 15: arrêt d’acquittement de la Cour d’assises des Alpes-Maritimes du 20 décembre 2006. - Pièce jointe n° 16 : conclusions in limine litis déposées devant la Cour d’assises des Alpes-Maritimes, le 23 novembre 2006. - Pièce jointe n° 17 : procès-verbal des débats du procès de première instance. - Pièce jointe n° 18 : conclusions in limine litis déposées devant la Cour d’assises des Bouches-du Rhône, le 17 septembre 2007. - Pièce jointe n° 19 et 20 : arrêt de condamnation de la Cour d’assises des Bouches-du-Rhône du 11 octobre 2007, et procès-verbal des débats du procès d’appel. - Pièce jointe n° 21 : mémoire de Maurice Agnelet aux fins de remise en liberté pour l’audience de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence 12 décembre 2007. - Pièce jointe n° 22 : arrêt de rejet de demande de mise en liberté de la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence du 12 décembre 2007. - Pièces jointes n° 23 et 24 : les deux mémoires ampliatifs de pourvoi en cassation de Maître Didier Bouthors.

29

- Pièce jointe n° 25 : arrêt de la Cour de cassation du 15 octobre 2008, de rejet du pourvoi de Maurice Agnelet. - Pièce jointe n° 26 : conclusions de la défense de première instance sur les questions subsidiaires de complicité, en date du 18 décembre 2006. - Pièce jointe n° 27 : conclusions de la défense en appel sur les questions subsidiaires de complicité, en date du 9 octobre 2007. - Pièce jointe n° 28 : feuille de questions des délibérations de la Cour d’assises des Bouches-duRhône. - Pièce jointe n° 29 : conclusions de la défense du 27 novembre 2006 devant la Cour d’assises de première instance. - Pièce jointe n° 30 : conclusions de la défense du 24 septembre 2007 devant la Cour d’assises d’appel, à Aix-en-Provence. - Pièce jointe n° 31 : conclusions de la défense du 10 octobre 2007 devant la Cour d’assises d’appel, à Aix-en-Provence. - Pièce jointe n° 32 : facture de frais de défense.

30

VIII. DÉCLARATION ET SIGNATURE DECLARATION AND SIGNATURE

Je déclare en toute conscience et loyauté que les renseignements qui figurent sur la présente formule de requête sont exacts. A Lyon, le :

(Signature du/de la requérant(e) ou du/de la représentant(e)) (Signature of the applicant or of the representative)

31