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Wallonie et Bruxelles : Le destin de la Belgique française

Le destin de la Belgique française
Conditions et modalités de l’Union de la Wallonie et de Bruxelles à la France à la suite de la partition de l’Etat belge Essai de fiction politique ou Ebauche d’un mode d’emploi A l’usage des Wallons, des Bruxellois et des Français Après une brève introduction, nous examinons, en trois parties et douze chapitres (voir le sommaire), successivement : - les facteurs explicatifs de la fin inéluctable de l’Etat Belge, et les options qui s'offrent aux Belges de culture française (partie I); - les conditions de la séparation de la Wallonie d’avec la Flandre, et les modalités de son Union souhaitable à la France (partie II); - Les formes particulières d’une telle séparation et d’une telle Union pour Bruxelles, et notamment leur dimension territoriale (partie III).

Jacques Lenain Septembre 2010

Le texte est librement téléchargeable. Le texte est provisoire, évolutif. La version publiée ici sera amendée à partir des critiques reçues et en fonction de l’évolution de

la situation. Des notes complémentaires seront apportées prochainement. Une analyse du projet "D. Ducarme" de Belgique française. Un commentaire de la conception rattachiste de PH. Gendebien. Une esquisse du titre constitutionnel "français" qui pourrait être dédié à la Belgique française. Pour déposer des observations, critiques, suggestions, questions, contact : jacqueslenain@orange.fr

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Introduction
Introduction. Le sort en suspens de la Belgique française Ce que les Belges ne savent que trop, les Français le découvrent depuis peu : il y a deux Belgique(s). La Belgique flamande et la Belgique française. Plus précisément, la nation flamande de Belgique, d’un côté, et, de l’autre, la Belgique «française» de langue et de culture. Cette réalité s’est imposée plus que jamais avec la crise de gouvernement qui affecte l’Etat belge depuis 2007. Pourtant, c’est depuis plusieurs décennies que ces deux parties du même ensemble belge s’éloignent progressivement l’une de l’autre. Eloignement linguistique, culturel et économique, et par là politique. Cet éloignement a déjà abouti à la quasi-disparition de la nation belge. Parce qu’il ne parait pas pouvoir s’inverser, qu’il se poursuit inexorablement, il met en cause désormais l’existence même de l’Etat belge commun, condamné à disparaître à son tour, plus ou moins prochainement. Le sentiment national belge s’évapore. Il est d’ores et déjà secondaire chez les Flamands, de plus en plus sûrs d’eux-mêmes comme véritable nation, douée pour la prospérité. Leurs élites veulent leur Etat propre, et pour cela mettre fin à la solidarité intra-belge qui leur pèse. Et si ce sentiment est encore mis en avant chez les Belges de culture française, c’est de manière opportuniste. Par les Wallons d’une part, qui attendent avant tout de l’Etat belge la protection sociale que leur pays appauvri ne peut plus leur assurer seul. Et par les Bruxellois d’expression française d’autre part, qui

craignent pour la personnalité et l’autonomie de leur Cité totalement enclavée en pays flamand. Au total, ce sentiment national n’est plus suffisant chez les uns et les autres pour faire obstacle à la poursuite du mouvement de délitement de l’Etat belge, sous la poussée du nationalisme flamand. Cette crise existentielle de l’Etat belge est désormais aiguë, comme l’atteste les développements politiques de ces années 2007 à 2010. Son organisation fédérale, dont le quart de siècle d’existence a été célébré en 2005, ne parvient pas à le protéger d’une décomposition progressive, lente mais irrémédiable. Cependant, jusqu’à maintenant, cette réalité pourtant menaçante ne paraissait pas encore vraiment inquiétante pour la très grande majorité des Wallons et Bruxellois, qui répugnent à la regarder en face, encore massivement convaincus que l’aptitude des Belges au compromis sauvera la situation une fois de plus. Le régime monarchique belge, en dépit de son inconsistance, fait encore illusion, pour nombre de Belges, et à l’étranger. Illusion entretenue par l’opinion publique belge, dont l’attachement à la Belgique, désormais bien passif côté flamand, à peine manifeste côté wallon, et certes encore expressif à Bruxelles, n’a de réalité, trompeuse, que par faute pour les Belges de pouvoir encore imaginer un autre cadre étatique. Pourtant, les milieux dirigeants flamands, qui aspirent très majoritairement à l’indépendance, de suite pour les uns, à terme pour les autres, poursuivent leur action de sape de l’Etat fédéral, action seulement ralentie par leur volonté de garder Bruxelles et donc leur crainte de la perdre par une démarche trop précipitée. Les Belges, par la pression nationale flamande, ont déjà franchi les étapes majeures qui rendent le processus de séparation irréversible. Mais celles qui leur restent à accomplir pour aboutir à son achèvement, et donc à la fin de l’Etat belge, par volonté flamande d’y parvenir comme par impuissance wallonne et bruxelloise à s’y opposer, leur restent et nous sont encore cachées. Et donc l’échéance de ce processus nous reste inconnue. Son rythme et son terme dépendent de la prudence flamande, qui s’exprime dans la tentative d’une phase confédérale transitoire, mais qui peut à tout moment basculer dans l’impatience, et de l’inertie wallonne et bruxelloise, qui porte à céder à cette démarche, mais qui peut tout à coup virer en réaction. Il est temps aujourd’hui de faire l’effort mental de se porter au-delà de cette échéance finale, inéluctable et peut-être prochaine, pour tenter d’imaginer ce que sera, quand il se produira, le processus de partition de la Belgique, non dans son déclenchement, de moment, de cause et de forme aléatoires, mais dans son déroulement et dans ses suites. Ce déroulement devrait obéir à certaines constantes, déjà observées dans d’autres scissions et disparitions d’Etats. Ces suites seront diverses, selon qu’on pense à la Flandre, à la Wallonie et à Bruxelles. Ce qui nous intéresse ici n’est pas la destinée de la Flandre. Déjà nation, bientôt Etat, pays maritime riche et dynamique, son avenir est assez clair, nonobstant ce que sera sa relation avec Bruxelles et ce que donnera son rapprochement, à terme, avec les Pays-Bas hollandais. C’est le destin de la Belgique de culture française, de la Wallonie et de Bruxelles, qui ont devant elles deux voies principales entre lesquelles il leur faudra choisir, une fois épuisée la tentative confédérale. A prendre ensemble ou séparément, l’une de ces voies, c’est l’indépendance, l’autre, c’est la France. La première voie, l’indépendance, serait-elle raisonnablement possible pour la Wallonie, qui n’a plus d’autonomie financière, et pour Bruxelles, qui n’a pas d’autonomie territoriale ? Et cette indépendance serait-elle plus crédible à deux, par le moyen d’une union wallo-bruxelloise ? La seconde voie, l’Union à la France de la Wallonie, et aussi de Bruxelles, pourrait permettre de surmonter la dépendance financière de la Wallonie comme d’atténuer la dépendance territoriale de Bruxelles. Mais elle aurait pour contrepartie une autre forme de dépendance, envers l’Etat français alors, dont il faut voir si elle serait ou non plus contraignante que celle assumée présentement vis-àvis de l’Etat belge et de sa partie flamande.

C’est cette double interrogation : - comment pourrait et devrait se passer la partition de l’Etat belge ? - quelle voie nouvelle la Wallonie et Bruxelles pourraient et devraient-elles prendre ? qui fait l’objet ci-après d’une esquisse de réponse. Les encore incrédules pourront penser qu’il s’agit là d’un essai de fiction politique sur les suites imaginaires d’une partition improbable. Les déjà convaincus sont invités à y voir l’ébauche d’un mode d’emploi d’une partition attendue. Nous examinons, en trois parties et douze chapitres, successivement : - les facteurs explicatifs de la fin inéluctable de l’Etat Belge, et les options qui s'offrent aux Belges de culture française (partie I); - les conditions de la séparation de la Wallonie d’avec la Flandre, et les modalités de son Union souhaitable à la France (partie II); - Les formes particulières d’une telle séparation et d’une telle Union pour Bruxelles, et notamment leur dimension territoriale (partie III). Nous soulignons les situations contrastées de la Wallonie et de Bruxelles. Et pourquoi cette opposition qui fait obstacle au maintien, après l’indépendance du nouvel Etat flamand, d’une Belgique résiduelle sous la forme d’un Etat souverain wallo-bruxellois. Combien la dépendance financière de la Wallonie à l’égard de la Flandre exigera une solution alternative après le retrait du nouvel Etat flamand, qui ne pourrait venir de cet hypothétique Etat wallo-bruxellois. Et comment la dépendance territoriale de Bruxelles, devenue séparée de cette même Flandre par une frontière d’Etat, devrait être réduite, d’une manière ou d’une autre. Nous voulons surtout faire apparaître qu’il existe, en ce crépuscule de l’Etat belge, un lendemain pour les Wallons et les Bruxellois. Un avenir évident pour la Belgique française, l’Union avec la France. Solution de raison, car seule solution viable de substitution qui, en faisant succéder l’Etat français à l’Etat fédéral belge, permettrait de conserver l’essentiel de l’ordre juridique belge (constitutif de l’identité des Wallons et de Bruxellois), de garantir la continuité du système belge de protection sociale des Wallons (par le maintien des financements de solidarité), et de contribuer au desserrement territorial de Bruxelles (en soutenant un dispositif semblable à celui mis en œuvre dans le passé pour Genève). Une Belgique française dont les deux entités constitutives, wallonne et bruxelloise, seraient pleinement autonomes dans la République française, tout autant et plus encore qu’elles le sont aujourd’hui dans le Royaume belge. Affirmation qui sera surprenante pour beaucoup et qui pourtant n’est point difficile à démontrer. Une Belgique qui pourrait enfin accepter pleinement sa personnalité française, linguistique et culturelle, des Franco-belges qui abandonnerait donc l’affreux vocable de «francophone» pour se définir. Des Franco-belges, qui, avec la qualité de citoyen français, disposeraient d’un statut honorable et compatible avec la qualité maintenue de Wallon et de Bruxellois. Enfin, une Belgique française qui apporterait à la République un supplément de valeur, profitable à l’une comme à l’autre. Les peuples sont souvent responsables, par méconnaissance ou simple négligence, de ce qui leur arrive de mauvais. Le présent document exprime la vue d’un Français sur la question belge et le sort préférable de la Belgique française. Il est destiné aux Wallons et aux Bruxellois qui, s’interrogeant avec inquiétude sur les lendemains incertains d’une partition menaçante,

mésestiment les capacités de la France à contribuer à la solution qu’ils attendent. Il s’adresse aussi aux Français qui découvrent la question belge, s’y intéressent, et souhaitent prendre la mesure de son importance pour la France.

Le présent document peut être reproduit et transmis librement, dans son intégralité, sous la réserve d’en respecter l’intégrité. Il est également possible de le reproduire et de le transmettre en partie, à la condition que l’intégrité de cette partie soit respectée et que sa source soit clairement identifiée. Wallonie et Bruxelles : Le destin de la Belgique française > Sommaire >

sommaire détaillé
Introduction. Le sort en suspens de la Belgique française.

I-La fin de l’Etat belge
1.1 La question belge. Flamands, Wallons et Bruxellois.
A. Les Belges, l’Etat belge et les deux Belgique(s) 1Les Belges 2L’Etat de la jeune Nation belge 3L’Etat belge, le mouvement flamand et la bipolarisation linguistique 4De la bipolarisation linguistique à la séparation linguistique 5De la séparation linguistique à la ségrégation linguistique 6De la ségrégation linguistique à la division nationale : Flamands, Wallons,…et Bruxellois 7Bruxelles, obstacle ultime et majeur à l’achèvement de la division nationale et étatique B. L’Etat fédéral, tentative illusoire de réponse à la question belge 8La traduction politique de la division nationale : la scission de toutes les structures «belges» 9De l’Etat unitaire à l’Etat fédéral : une tentative ultime d’adaptation 10Bruxelles, troisième membre, disputé, de la Fédération belge 11Un fédéralisme de plus en plus conflictuel et finalement illusoire 12La phase confédérale, antichambre de la scission 13Et maintenant ? Et après ?

1.2 La Belgique aujourd’hui. Le cadre fédéral à l’épreuve.
A. La Belgique fédérale, un édifice complexe et fragile

1Le territoire et la population belges : un petit pays, très peuplé 2La structure fédérale d’un Etat faible 3Les trois Régions fédérées : Flandre, Wallonie et Bruxelles 4Les trois Communautés fédérées : «flamande», «française» et «germanophone» 5Les communes à régime linguistique spécial 6Les enjeux institutionnels actuels en rapport avec les minorités linguistiques 7La répartition des pouvoirs et des compétences entre les entités belges 8Les autres collectivités territoriales belges B. L’économie, les finances publiques et les infrastructures à l’épreuve de la désunion 9L’économie belge au regard de la perspective de la partition 10Les finances publiques, par entités : des caractéristiques qui minent l’Etat belge 11La sécurité sociale belge, un bien encore commun (provisoirement) à tous les Belges 12Les transferts financiers, via l’Etat fédéral, de la Flandre à la Wallonie 13Les principales infrastructures belges en cause en cas de partition

1.3 La partition inéluctable de l’Etat belge. Voies et moyens.
A. Les ultimes facteurs de décomposition à l’œuvre 1Une construction fédérale bi-nationale unique, fondamentalement instable et condamnée 2Un processus de démembrement de l’Etat belge qui se poursuit inexorablement 3La portée essentielle et pressante des dernières revendications flamandes 4La capacité de résistance limitée et friable des Wallons et des Bruxellois 5Un environnement européen faussement stabilisateur 6La réalité belge, une réalité hier encore masquée sur la scène européenne et internationale B. La phase confédérale, antichambre de la partition 7De la nation flamande à l’Etat flamand : un objectif commun et une stratégie hésitante 8En face, l’ultime pouvoir, explosif, de blocage des «francophones» 9La poursuite de la transformation, irrésistible, de l’Etat fédéral en structure confédérale 10L’échec probable de la volonté flamande de renforcement du carcan bruxellois 11Du piège confédéral à la scission inévitable 12Le déclenchement du processus et les parties à la scission 13La conduite du processus de partition : un pilotage à trois, sous forte contrainte

1.4 Belges et Français, le choix de raison pour les Wallons et les Bruxellois.
A. Pour les Wallons et les Bruxellois, que faire ? 1Des identités qui fondent une volonté légitime d’auto-administration 2L’incapacité des «francophones» belges à se considérer comme un peuple unifié 3Une indépendance déraisonnable, ensemble comme séparément 4Le choix de raison d’un ralliement à la France 5Les trois formes d’union possibles 6L’atout complémentaire de l’alliance avec la France dans la négociation de la partition B. La France, seul cadre d’accueil pertinent de la «Belgique française» 7Des idées fausses sur une France «jacobine», qui n’existe plus 8Un cadre constitutionnel français souple et permissif en matière d’autonomie 9Des réalités institutionnelles et politiques favorables aux autonomies loco-régionales 10Un double statut spécial d’autonomie pour la Wallonie et Bruxelles dans le cadre français 11Des capacités financières françaises suffisantes pour honorer l’obligation de solidarité 12Des logiques de solidarité naturelles dans le cadre français 13L’intérêt discret mais certain de la France pour la Belgique française 14L’acceptabilité politique d’un Belgique française autonome

II-L’avenir de la Wallonie
2.1 La Wallonie aujourd’hui, un vrai pays, mais dépendant et vulnérable.

A. Un véritable pays wallon, en déclin persistant après un passé exceptionnel 1La Wallonie, un morceau de romanité séparé malencontreusement de la France 2Une identité wallonne véritable 3Une identité pourtant insuffisante pour former une nation 4Une histoire économique prestigieuse, mais qui appartient totalement au passé 5L’autonomie wallonne, réponse insuffisante à l’assurance flamande et au déclin économique 6Une Région wallonne toujours structurellement appauvrie malgré l’autonomie acquise 7Les conséquences générales de l’échec économique de l’autonomie wallonne B. Un avenir wallon inquiétant, tant dans le cadre belge qu’en dehors 8Des capacités propres de rebond insuffisantes pour pouvoir redresser la situation 9Une Région wallonne désormais structurellement sous dépendance financière 10La menace d’une stratégie flamande d’assistance réduite, régressive et différenciée 11Une impasse en perspective, à s’en tenir aux orientations actuelles

2.2 La séparation de la Wallonie d’avec la Flandre.
A. Les conséquences de la scission pour les territoires et les personnes 1La délimitation de la frontière avec le nouvel Etat flamand 2Des conséquences incertaines pour le Brabant et le Luxembourg wallons 3Des conséquences contraires pour les personnes, selon les options choisies 4Les droits de la minorité «néerlandophone» de Wallonie 5Le sort de la minorité wallonne et de l’autre minorité «francophone» de Flandre 6L’avenir de la Communauté «germanophone» de Wallonie B. La partition des structures fédérales et le partage des biens fédéraux 7Les principes et méthodes de partition et de partage 8La partition des services publics fédéraux 9La partition des autres organisations et institutions de niveau central 10Le partage des biens et des dettes, des droits et obligations de l’Etat fédéral 11Le cas particulier de la dette financière publique fédérale

2.3 L’Union de la Wallonie avec la France.
A. Les raisons et les formes possibles de l’union entre la Wallonie et la France 1L’Union avec la France, une solution d’évidence, mais encore masquée 2L’union-association, une formule utile mais insuffisante 3L’union-intégration, une solution entièrement compatible avec l’autonomie wallonne 4Une solution qui conforterait aussi les droits des minorités «linguistiques» wallonnes B. L’autonomie wallonne dans le cadre français 5Les fondements constitutionnels de l’autonomie wallonne 6Le droit applicable aux Wallons, fondamentalement distinct du droit français 7La permanence des institutions politiques et publiques wallonnes 8Le nouveau positionnement du pouvoir judiciaire ex-belge 9Le sort des ex-services publics fédéraux, entre Etat français et entité wallonne 10Le maintien des organismes et des prestations de Sécurité sociale de l’ex-Belgique 11Le sort des autres organismes ex-fédéraux et ceux de compétence «nationale» 12Le sort principalement wallon des compétences et moyens de l’ex-Communauté française 13Le maintien sous maîtrise wallonne des ressources régionalisées 14La consolidation des financements publics de solidarité 15La permanence confirmée de la société et de l’identité wallonnes 16La Wallonie et Bruxelles ensemble dans l’Union avec la France

2.4 Un renouveau wallon par l’Union.
A. Un soutien exceptionnel de la France à la Wallonie 1Un effort de solidarité complémentaire exceptionnel 2Un Plan pour la Wallonie et le nord-est français

3Infrastructures physiques/moyens de transport et de mobilité 4Autres infrastructures et cadre urbain des zones défavorisées 5Formation/universités/recherche/technologies 6Une ville nouvelle en Brabant wallon B. Une Union mutuellement profitable 7Les conditions gagnantes de la Wallonie en France 8La Wallonie française et le nouvel Etat flamand 9La Wallonie française et Bruxelles 10La Wallonie, un atout exceptionnel pour la France

III-Le devenir de Bruxelles
3.1 Bruxelles aujourd’hui, une cité unique, mais subordonnée et prisonnière.
A. Bruxelles, une entité profondément originale 1Le contexte historique et géopolitique créateur de l’exceptionnalité bruxelloise 2Bruxelles, une entité politique, administrative et urbaine singulière 3Un territoire bruxellois particulièrement exigu parce que très disputé 4L’insularité territoriale bruxelloise, une situation unique au monde 5Le dilemme flamand face à Bruxelles et à ses limites territoriales 6La personnalité bruxelloise, Cité de culture très majoritairement française en pays flamand 7La situation incertaine du groupe minoritaire «néerlandophone» de Bruxelles 8Les deux autres groupes minoritaires bruxellois 9L’autre groupe minoritaire, menacé, les Bruxellois «francophones» de la périphérie 10L’affrontement entre Bruxellois «francophones» et autorités flamandes en périphérie 11Le statut de la Région, reflet de l’enjeu bruxellois 12La traduction institutionnelle des droits propres des Bruxellois «néerlandophones» 13Une Cité aux fonctions supérieures exceptionnelles 14Une agglomération prospère et une Région inégalitaire 15Une double appartenance linguistique unique en Europe pour une aussi grande ville B. La subordination aiguë de Bruxelles 16Un enclavement multiforme et volontairement non viable pour Bruxelles 17Des infrastructures entièrement sous contrôle flamand 18Un emprisonnement territorial qui est aussi de portée juridique et donc «personnelle» 19Une vie économique asservie, des ressources publiques détournées 20Des finances publiques sous très forte contrainte 21Une cité disputée, dernier ancrage de l’Etat belge

3.2 Le bon choix des Bruxellois pour Bruxelles, nouvelle entité.
A. Les options pour Bruxelles sont nombreuses, très peu sont viables 1Un grand nombre d’options à examiner 2Une entité intégrée à la Flandre (1) 3Un Etat commun avec la Wallonie (2) 4Une Ville-Etat «indépendante» (3) 5Un «District» de l’Union européenne (4) 6Un condominium, soit wallo-flamand (5), soit franco-flamand (6), soit tripartite (7) 7Deux options seulement se détachent B. L’union de Bruxelles à la France, avec la Wallonie, le seul choix pertinent 8Rappel des formes possibles de l’Union avec la France 9Le choix possible, bien que contestable, de l’union-association 10Le seul choix raisonnable, bien qu’incertain, de l’union-intégration 11Le meilleur de l’union-intégration, le statut spécial d’autonomie 12Bruxelles, Ville-Libre, en Belgique française

3.3 La frontière territoriale de la nouvelle Bruxelles.
A. L’inévitable remise en cause des limites actuelles de la Région de Bruxelles 1Des limites actuelles déjà incohérentes dans le cadre de l’Etat belge 2Des limites qui, inchangées, ne pourraient être assimilées, demain, à une frontière d’Etat 3Des limites incompatibles, en l’état, avec les besoins fonctionnels de la nouvelle entité 4Le respect de la volonté d’appartenance des populations de l’agglomération bruxelloise 5La concrétisation de la souveraineté fonctionnelle de la nouvelle entité bruxelloise 6Le cas genevois, modèle de prise en compte des nécessités territoriales d’une vraie autonomie 7Un autre «précédent» exemplaire, le droit d’accès de la Slovénie à la mer internationale 8Le poids variable des principes internationaux et des exemples étrangers B. La fixation du territoire et de la frontière de la nouvelle entité bruxelloise 9La mise en œuvre du droit d’appartenance des populations de la périphérie bruxelloise 10La maîtrise par la nouvelle entité bruxelloise des moyens de son autonomie fonctionnelle 11La combinaison des critères d’appartenance linguistique et d’autonomie fonctionnelle 12Un schéma de transfert réaliste avec des résultats d’ensemble raisonnables 13Les conditions à réunir pour l’aboutissement de la procédure de décision

3.4 Un statut nouveau pour Bruxelles, Ville-Libre en France.
A. Le statut d’autonomie de Bruxelles avec la France 1Un statut d’autonomie externe pour Bruxelles, Ville-libre, plus fort que dans le cadre belge 2Bruxelles et la France, dans le cadre de l’union-intégration 3Un régime bruxellois d’autonomie interne simplifié et plus efficace 4Un rôle renforcé de «Capitale» de l’Europe 5Des liens renouvelés avec la Wallonie 6Des rapports spéciaux avec la Flandre 7Un nouveau statut favorable au développement de Bruxelles et au bien-être des Bruxellois B. La prise en compte de la dimension «néerlandophone» de Bruxelles 8Le maintien des droits généraux des «néerlandophones» bruxellois 9Le cadre politique et institutionnel rénové de la communauté «néerlandophone» bruxelloise 10Le système éducatif néerlandophone à Bruxelles 11L’administration de la justice en langue néerlandaise à Bruxelles 12Les autres institutions publiques bruxelloises et le néerlandais 13Les autres formes d’expression et de communication en néerlandais à Bruxelles 14Vers un cadre linguistique bruxellois au moins équivalent au modèle suisse

Conclusion. La Belgique française …après la Belgique. ANNEXES A.1 Territoires des Communautés et Régions de Belgique (cartographie) A.2 Territoires à minorité linguistique protégée en Belgique (cartographie) A.3 Territoires et infrastructures de Bruxelles et de sa périphérie (cartographie) A.4 Territoires et populations à rattacher à Bruxelles (descriptif)

I-La fin de l'Etat belge
1.1 La question belge. Flamands, Wallons et Bruxellois. 1.2 La Belgique aujourd’hui. Le cadre fédéral à l’épreuve. 1.3 La partition inéluctable de l’Etat belge. Voies et moyens. 1.4 Belges et Français. Le choix de raison pour les Wallons et les Bruxellois.

Sous-pages (4) : 1.1 La question belge. Flamands, Wallons et Bruxellois. 1.2 La Belgique aujourd’hui. Le cadre fédéral à l’épreuve. 1.3 La partition inéluctable de l’Etat Belge. Voies et Moyens. 1.4 Belges et Français. Le choix de raison pour les Wallons et les Bruxellois. I-La fin de l'Etat belge >

1.1 La question belge. Flamands, Wallons et Bruxellois.
De par la langue, il y a deux Belgique(s) depuis quinze siècles. Une Belgique germanique, depuis longtemps de langue néerlandaise, et une Belgique latine, depuis longtemps de langue française. Sans que cette dualité linguistique nuise, pendant longtemps, à l’unité politique de l’espace belge, tant que la langue n’était pas le principal moyen d’identification de ses habitants et que la langue française était acceptée comme la langue commune des élites et des institutions. Depuis quelques décennies, il en va tout autrement. La division politique de l’espace et de la population belges, au fil des deux derniers siècles, sur le seul fondement de l’appartenance linguistique, a débouché sur l’existence de deux entités de nature quasi-nationale. L’entité flamande, nation en voie d’émancipation totale. Et celle qui, incertaine sur son identité parce que n’osant encore se qualifier de française, se nomme frileusement «francophone». L’affirmation de ces deux Belgique(s) et leur opposition grandissante ont fait avorter le projet « national» belge et mettent désormais en péril l’existence même de l’Etat belge (A). Sa transformation, récente, en Etat fédéral ne peut enrayer le processus de division nationale et étatique, qui se poursuit inexorablement (B). A. Les Belges, l’Etat belge et les deux Belgique(s) Pendant des siècles, l’existence des deux souches linguistiques de la population de l’espace belge aura peu d’impact sur son unité culturelle et sociale et sur son organisation politique et territoriale. Il en va tout différemment depuis un siècle et demi. Et cette transformation a conduit à la division nationale de la Belgique, déjà latente dès la création de l’Etat belge, au XIXème siècle, et désormais avérée en ce début du XXIème siècle. Les Belges Belge, c’est d’abord le nom latin donné aux tribus gauloises implantées entre le Rhin et la Seine. Cette Gaule belgique est romanisée, puis christianisée, comme toute la Gaule. Avec les invasions germaniques et la fin concomitante de l’Empire romain, au Vème siècle, le peuplement de l’espace belge, au sens contemporain de ce terme, qui correspond seulement à une partie septentrionale de cette ex-Gaule belgique, perd son unité linguistique et culturelle, essentiellement latine après avoir été gauloise. Depuis lors, ce peuplement est dual, organisé de part et d’autre de l’ancienne voie romaine allant de Boulogne à Cologne, avec au nord une population de parlers germaniques (diverses variétés de bas-allemand), et au sud une autre de parlers gallo-romans (langues d’oïl). Au nord, alors peu peuplé, les conquérants Germains, Francs et autres (Frisons, Angles, Saxons, Danois,…), ont pris le dessus démographiquement et linguistiquement. Au sud, qui est resté plus peuplé et mieux romanisé et où ils sont restés minoritaires, ces conquérants, tout en conservant l’essentiel des pouvoirs politiques, ont été progressivement absorbés culturellement par la population romane en place. D’autant mieux que les sièges des évêchés qui exerçaient leur compétence sur l’entièreté du territoire de l’actuel Belgique étaient tous implantés en pays galloroman (Tournai, Cambrai, Liège), tout comme les premiers rois francs mérovingiens. C’est ainsi que s’est formée cette limite territoriale et linguistique est-ouest, qui va de Maastricht à Courtrai, de Liège à Lille, limite qui a peu évoluée pendant ces quinze siècles derniers. Au Nord, les terres basses, largement réunies autour de l’Escaut et de la basse Meuse, en partie peu à peu conquises sur les eaux et colonisées par les populations germaniques ou germanisées, linguistiquement définies par la suite comme «néerlandophones» (locuteurs d’un regroupement de divers parlers dialectaux semblables). Au Sud, les terres plus élevées, entre moyenne Meuse et
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Ardennes, de vieille implantation humaine, échues aux populations restées, redevenues ou devenues latines, et qui seront ultérieurement qualifiées linguistiquement de «francophones» (avec une forte dominance de parlers romans locaux). Pendant longtemps, cette réalité linguistique n’a joué aucun rôle politique déterminant. Les successeurs des colonisateurs Francs ont d’abord dominé l’espace belge comme le reste de la Gaule et comme une grande partie du monde germain. Cependant, la division de l’Empire franc carolingien, au IXème siècle, va engendrer progressivement une polarisation fondamentale des territoires et des populations entre deux nations, déjà sous-jacentes, la France (en substitution de la Gaule) et celle que les Français nommeront l’Allemagne (et qui s’appellera longtemps «Empire romain germanique»). Cette division va séparer, pour des siècles, la Belgique franque (Belgique franque ici entendue comme le territoire de l’actuel Belgique, partie de l’éphémère Lotharingie qui sera absorbée très rapidement par l’Empire germanique) de la Gaule franque, devenue Royaume capétien un siècle plus tard. Et la partie romane de cette Belgique sera pour l’essentiel ainsi séparée de la Gaule capétienne et latinisée, pour des siècles, alors que sa partie flamande (au sens historique du terme) y restera, elle, attachée, pendant des siècles aussi, bien qu’essentiellement germanique. On voit donc que la traduction territoriale de cette division du monde Franc aura été sans lien immédiat et direct avec les limites propres aux deux ensembles linguistiques, latin et germain, et à leurs sous-ensembles (parlers locaux), bien que la France aura vocation à rassembler le premier (dans l’espace historique et géographique gaulois) et la Prusse l’occasion de réunir le second (en compétition avec l’Autriche). De même, nombre des entités féodales, comtés, duchés, principautés et autres seigneuries, qui se partageront l’espace belge, et ce jusqu’à la Révolution française, ignoreront la limite linguistique entre le nord germanique et le sud latin, comme il en allait des circonscriptions religieuses. Car ces entités étaient plutôt structurées selon des axes nord-sud, axes de communication dominants, comme il en est de l’orientation des deux grands fleuves précités qui traverse cet espace, l’Escaut et la Meuse. Le Comté de Flandre, fief du Royaume de France (le Comte de Flandre était un des douze hauts personnages du Royaume qui participaient de droit au couronnement du Roi capétien), et qui le restera jusqu’au XVIème bien que particulièrement rétif à cette suzeraineté, situé à l’ouest de l’Escaut moyen et aval, certes de parler flamand dominant, englobait des territoires septentrionaux de parler picard (la Flandre «française», mais aussi l’Artois et le Hainaut à certaines périodes). Le Duché du Brabant, implanté à l’est du même Escaut, partie de l’Empire germanique, majoritairement germanophone (parler brabançon), comportait une partie méridionale de parler wallon. Quant au Comté de Namur, essentiellement francophone (wallon) il avait une petite composante germanophone (brabançon). Et la Principauté de Liège, cœur de la future Wallonie, appuyée sur la moyenne Meuse, dans l’Empire elle aussi, largement francophone (wallon et picard), régentait des contrées peuplées de néerlandophones (pays limbourgeois). En marge, le Duché ardennais du Luxembourg et les Seigneuries religieuses de Malmédy/Stavelot, étaient tout aussi bilingues (francophone/germanophone). L’allégeance allait à la personne du suzerain, garant de la sécurité des gens et des biens et de la stabilité des droits locaux, qui partageait la religion chrétienne de ses sujets, lesquels ne pouvaient en avoir une autre, suzerain qui connaissait et reconnaissait la langue que ses sujets pratiquaient, quelle qu’elle fut, latine ou germanique. Dans l’espace belge, les parlers populaires, germaniques et romans, étaient multiples : au nord, flamand occidental et oriental, brabançon septentrional et méridional, zélandais, limbourgeois ; au sud, picard, wallon, champenois, lorrain ; et, à l’est, le luxembourgeois. Mais les suzerains, leurs cours et leurs administrations, les institutions religieuses dirigeantes, les pouvoirs urbains, les milieux marchands, autrement dit les élites urbanisées d’une manière générale, s’exprimaient aussi, y compris en pays germanophone, en roman, en français, langue du savoir et du droit, langue administrative officielle, qui prit progressivement la suite du latin, notamment à compter des XIIIème et XIVème siècles, période de grande influence du Royaume de France. Ce qui n’empêchera pas l’affirmation des parlers néerlandais et donc leur autonomisation aux marges de l’ensemble germanophone.

Ces entités féodales, mi-romanes, mi-germaniques, largement tournées vers la Mer du Nord et situées au sud du Rhin furent peu à peu rassemblées, d’abord et principalement sous direction flamande, brabançonne ou liégeoise. Alliances dynastiques ou urbaines progressivement fondatrices d’une conscience commune. Puis elles le furent complètement, à compter du XIVème siècle, sous direction «bourguignonne», c’est à dire française (les ducs de Bourgogne sont des princes capétiens), à la notable exception de la principauté ecclésiastique de Liège, qui sauvegardera avec peine son autonomie. Rassemblement qui comprenait donc, côté français, le plus gros de la Picardie du nord avec l’Artois, mais pas la Picardie maritime et la Picardie méridionale, ni la Cité de Tournai. Ces entités formèrent, ensemble avec celles, également à forte inclinaison maritime, situées au nord du Rhin, toutes de parler bas-allemand (hollandais, saxon) et tôt placées dans la mouvance de la Hollande, les grands Pays-Bas «bourguignons». Un large ensemble, de la Somme à la Frise, de la Mer du Nord aux Ardennes, et dont l’unification (hors la Principauté liégeoise) consacra, par étapes, le rôle administratif central de Bruxelles (pourtant de moindre prospérité que Bruges, Gand ou Anvers). Une construction dynastique «bourguignonne» qui, malgré son origine française, échappait à l’emprise du Royaume de France, tout comme à celle de l’Empire germanique, et qui aura une politique presque constamment anti-française. Ce qui détachera pour longtemps de la France la Picardie du nord, alors solidaire de l’espace belge, tout comme ce qu’on appellera tardivement la Wallonie. Un ensemble particulièrement prospère et créatif, notamment par ses provinces et villes maritimes, flamandes, brabançonnes et hollandaises, et qui fut de grande influence en Europe du nord. Ce rassemblement des Pays-Bas passa, à la fin du XVème siècle, de la maison «bourguignonne» à la maison «habsbourgeoise», avec Charles-Quint, qui en acheva l’unification territoriale et politique. Dernier grand-duc «bourguignon» (né flamand à Gand, il abdiqua à Bruxelles ; polyglotte, il fut éduqué en français picard/wallon et s’exprimait principalement dans cette langue dans l’exercice de ses fonctions souveraines aux Pays-Bas), et en même temps prince autrichien par ascendance, souverain espagnol par héritage, et devenu empereur germanique par influence, il obtint l’abandon définitif par le Roi de France de sa suzeraineté sur le comté de Flandre, ainsi que sur l’Artois et les Cités de Tournai et de Cambrai. A peine réuni, tout juste centralisé par des institutions communes implantées à Bruxelles, dans le respect des autonomies toujours détenues par les «Etats» provinciaux et les grandes villes, cet ensemble des Pays-Bas éclatera avec la grande scission religieuse du XVIème siècle. A l’issue de la guerre quasi-séculaire qui s’ensuivra, naîtrons les Pays-Bas septentrionaux, devenus protestants et placés alors et définitivement sous direction hollandaise, et les Pays-Bas méridionaux, restés catholiques et transférés sous domination espagnole, Liège conservant son autonomie, toute relative. De même que l’Espagne, les Pays-Bas méridionaux émergèrent de cette crise profondément affaiblis, économiquement et culturellement, et pour longtemps, notamment leurs parties flamande et anversoise. Bornés au nord par le nouvel Etat hollandais des Pays-Bas septentrionaux, en plein développement, ils furent contraints de lui céder une partie du Brabant (Brabant septentrional) et du Limbourg (Limbourg mosan). Bornés au sud par le Royaume de France et ses provinces picardes, champenoises et lorraines, ils durent par la suite lui abandonner l’Artois, puis la Flandre d’expression française et le Hainaut occidental, avec Cambrai, et aussi le sud du Luxembourg (Louis XIV, XVIIème siècle). Mais l’hostilité des autres puissances européennes et l’inaction des derniers rois capétiens empêcheront finalement la France d’aller plus avant. Ainsi territorialement définis, ces Pays-Bas du Sud, devenus «autrichiens» (début du XVIIIème siècle), ont donc vécu rassemblés sur plusieurs siècles, même si ce fut durablement sous emprise étrangère, et se considérèrent pour cela aisément, et tout du moins leurs milieux dirigeants et cultivés, comme formant, avec le pays liégeois, une «nation de nations», chacune d’elles conservant ses droits et usages «locaux». Comme les échanges économiques, l’art, l’architecture, la peinture, la littérature et d’autres éléments culturels y seront à la fois propres et communs, malgré leur double polarisation Nord-Sud, «flamande» (terme qui désignera de plus en plus tous les néerlandophones) et «wallonne» (terme employé pour désigner tous les «francophones» non Français), et les influences extérieures qui auront été intégrées, notamment les influences

françaises. Ces Pays-Bas méridionaux, ensemble avec Liège, se réapproprièrent tardivement le nom de Belgique pour se désigner. Ils étaient les «Etats belgiques», toujours placés sous une autorité de source étrangère, représentée à Bruxelles (sauf pour Liège) et dont la langue administrative commune était le français. Au Nord, ce français d’administration coexistait avec les parlers néerlandophones, non encore unifiés, et au Sud avec les parlers romans encore vivaces, et aussi avec le parler germanique luxembourgeois.
2L’Etat

de la jeune Nation belge Une première révolte anti-autrichienne (1789), traduction de l’émergence d’un sentiment national belge désormais distinct du sentiment de fidélité monarchique, aboutit à la proclamation de l’indépendance des «Etats belgiques et liégeois réunis». Création éphémère qui fut suivie, en pleine Révolution française, d’une annexion temporaire par la France de l’espace belge (et bien au-delà). Période brève (23 ans, 1792-1815) mais aux conséquences considérables, au cours de laquelle furent détruits les anciens cadres juridiques hérités des temps féodaux, assurée l’unité administrative du pays, Liège comprise, au sein de la République puis de l’Empire français, et dont la Belgique a hérité l’essentiel de son organisation administrative et les principes de son droit interne. Période qui sera aussi marquée par une nouvelle progression du français standard, y compris dans les milieux dirigeants néerlandophones flamands et brabançons. Suite à la défaite et au déclin de la France au terme des entreprises napoléoniennes, l’entité belge fut annexée, une seconde fois, par la Hollande, avec l’appui des quatre grandes puissances européennes (Angleterre, Prusse, Autriche, Russie). Mais pour une période tout aussi temporaire (15 ans, 1815-1830). Cette tentative éphémère de reconstitution de Pays-Bas unifiés sous l’égide de la Hollande, unificatrice des Pays-Bas septentrionaux deux siècles et demi auparavant, pris fin en 1830 après une révolte bruxelloise anti-hollandaise et anti-protestante, révolte soutenue tant par les élites flamandes et brabançonnes (conservatrices/catholiques) que bruxelloises et wallonnes (libérales/bourgeoises). L’Etat des Belges, souverain, s’est donc imposé en 1831 (avec le concours d’une intervention militaire française). Après plus de quatre siècles de protectorat étranger. Ce nouveau Royaume, qui correspond pour l’essentiel aux Pays-Bas méridionaux (avec la perte définitive, actée en 1839, de la Flandre zélandaise, du Limbourg mosan et du Luxembourg central et oriental), est donc l’héritier territorial direct des anciens Pays-Bas autrichiens auxquels reste agrégé définitivement le pays liégeois. Il rassemble des populations ayant beaucoup en commun, du fait d’un espace belge aux limites identifiées, de liens économiques constants, d’une longue histoire partagée, du ciment que constitue encore une forte culture catholique hostile à la fois à la Hollande protestante et à une France considérée comme a-religieuse, de l’unité administrative récemment acquise. Des populations qui, poussées par leur élites dirigeantes, voudront bien se considérer comme formant un peuple, le peuple belge, malgré une certaine nostalgie persistante pour la France en Pays wallon. Ce nouvel Etat, unifié et centralisé, est aussi le résultat d’un double compromis. Compromis politique interne entre catholiques majoritairement «flamands» et libéraux principalement bruxellois et wallons (réunis par leur détestation commune des Pays-Bas septentrionaux protestants). Et compromis diplomatique externe entre une France convalescente (qui préfère comme voisin cet Etat semi-francisé à une Hollande hostile) et la Hollande meurtrie (qui n’acceptera définitivement le fait qu’en 1839, en conservant la Flandre zélandaise et le Limbourg mosan), à la satisfaction lasse de la Grande-Bretagne (qui espère obtenir enfin la stabilisation de cette contrée européenne en y limitant définitivement les ambitions de la France) et avec la vigilante attention de la Prusse (désormais puissance rhénane qui jouxte la France et le nouvel Etat belge, doté d’un roi de souche allemande). Une Prusse qui a annexé en 1815 la région de Malmédy et une bonne partie du Luxembourg oriental, le Luxembourg occidental wallon restant rattaché au nouvel Etat belge. L’entité luxembourgeoise ainsi réduite à sa partie centrale, et où continueront à cohabiter les langues germanique et française, est érigée en Duché autonome, confiée au Roi hollandais. Malgré sa dualité linguistique, le jeune Royaume belge, heureusement conforté par la Constitution

alors la plus avancée d’Europe (ce qui en fit le premier à être qualifié de monarchie républicaine), a alors pour fondement unitaire des structures politiques, sociales, économiques et culturelles homogènes, sa foi et sa culture catholiques, et un formidable allant économique, qui accompagne la révolution industrielle naissante ancrée en Wallonie. La jeune nation belge a alors pour ciment cette alliance unique car peu naturelle entre élites catholicisantes et conservatrices flamandes et élites libérales et entrepreneuriales wallonnes, précisément unies dans le creuset bruxellois francophone. Unité en apparence d’autant plus forte que sa base électorale primitive, celle d’un régime censitaire, représente moins de 1 % de la population. Malgré le maintien d’un courant francophile rattachiste, l’existence du jeune Royaume sera protégée des ambitions annexionnistes encore persistantes de la France (et qui ne s’éteindront qu’avec sa défaite de 1870 et la perte de l’AlsaceLorraine) par la volonté protectrice des Etats européens vainqueurs de l’ex-empire français napoléonien.
3L’Etat

belge, le mouvement flamand et la bipolarisation linguistique Les deux périodes successives de souveraineté française puis hollandaise confrontèrent les Belges aux tentatives successives de faire prévaloir le français puis le hollandais comme langue dominante, et aussi à chaque vision de la société qui allait avec. Cette agressivité linguistique et culturelle fut reprise à leur compte dès 1830 par les élites belges francisées, bruxelloises comme wallonnes, flamandes comme brabançonnes. Maîtresses du nouvel Etat, grâce notamment au suffrage censitaire qui leur donnait le monopole de l’exercice du droit de vote, elles voulurent faire de la langue française la langue unificatrice de la Nation belge. C’est ainsi que ces élites essentiellement «francophones», aristocratiques comme bourgeoises, religieuses ou laïques, culturelles ou économiques, implantées sur l’ensemble du territoire (et dont les membres flamands et brabançons furent péjorativement dénommés «fransquillons» par les milieux populaires néerlandophones) imposèrent au Royaume belge le français comme la langue officielle de son Etat. Celles des autorités politiques et judiciaires. Celles des administrations et de l’armée belge. Donc une langue établie comme absolument «supérieure» aux parlers néerlandais et wallons, et ayant vocation à se substituer totalement à eux et à les faire disparaître. Cette volonté manifeste de domination «francophone», radicale dans ses intentions et brutale dans ses manifestations, fut accentuée par le fort développement industriel de la Wallonie et l’expansion de Bruxelles. Conjuguée avec la pauvreté persistante du pays flamand, elle engendra au nord du pays, en réaction à cette évolution menaçante, un mouvement populaire de défense identitaire, le «mouvement flamand». Mouvement dit «flamand» et non «brabançon», car la Flandre a conservé une conscience identitaire plus forte que le Brabant, moins unifié, du fait notamment du caractère propre de Bruxelles. Ce mouvement flamand d’affirmation linguistique, se manifestera donc peu après la création du nouvel Etat, par réaction à l’option de ses milieux dirigeants «francophones», alors tout autant d’origine flamande que wallonne ou bruxelloise, de faire du français la langue de tout le peuple. Un mouvement identitaire défensif au départ, avec un objet essentiellement linguistique et culturel, mais déjà élargi par l’attachement populaire flamand à certaines valeurs culturelles et morales (religion, famille, éducation, travail,…). Un mouvement flamand donc à la fois populaire et conservateur, soutenu par une puissante animosité, d’inspiration religieuse, contre une Belgique wallonne et bruxelloise, essentiellement «francophone», aux élites politiquement libérales et socialement oppressives. Et un mouvement flamand qui est dirigé aussi contre ses propres élites économiques et politiques, tout autant libérales et tout aussi oppressives, certes flamandes, mais foncièrement «francophones», des élites donc triplement condamnables. Le mouvement flamand est donc aussi un mouvement d’émancipation sociale et politique du peuple flamand de la domination de sa propre bourgeoisie, de langue et de culture françaises. Pour les Flamands, la langue française est donc la langue d’une domination oppressive multiple, linguistique, culturelle, sociale et politique. Lutter contre elle, et donc lutter pour la langue «flamande», c’est donc lutter contre toutes ces formes d’oppression. A ce moment, le mouvement flamand n’est cependant nullement anti-belge, puisqu’il voit dans la dimension flamande de la Belgique un fondement de

l’identité nationale belge, face à la présence, alors encore considérée comme écrasante, de la France. Sa légitimité est d’autant plus forte que les Flamands sont numériquement majoritaires, et que cette majorité numérique tend à s’accroître. Le mouvement populaire flamand de défense identitaire est en partie semblable au mouvement québécois, du fait d’une même base linguistique associée à une semblable dimension sociale, avec le même appui des milieux conservateurs catholiques contre la bourgeoisie anglophone, le laïcisme français tenant le rôle du protestantisme anglais comme ennemi extérieur principal. Mais il s’en différencie par le fait qu’il ne pouvait se distinguer extérieurement de l’espace «francophone» belge, wallon et bruxellois, par la religion, mais qu’il devait et pouvait, par contre, s’affirmer socialement et politiquement contre ses propres élites francisées. En fait, un tel mouvement d’émancipation à base essentiellement linguistique n’est pas inéluctable. Il sera de tout temps presque inexistant en Alsace, région germanophone pourtant placée dans une situation semblable de subordination culturelle au français. Sans doute parce que aucune question sociale ou politique ne viendra le légitimer aux yeux des Alsaciens de toute condition. Et la force du mouvement national irlandais fut et reste sans base linguistique, la différence religieuse profonde et une mémoire particulièrement douloureuse, additionnés à l’asservissement économique, lui étant largement suffisants pour s’imposer. C’est donc par la langue que s’est identifié et construit le peuple flamand, son seul bien collectif, avec la religion catholique, bien entièrement propre et négligé voire méprisé par sa bourgeoisie distante, libérale, oppressive, et aussi francophone, donc libérale et oppressive parce que francophone. Pour survivre, pour se protéger, pour s’émanciper socialement et culturellement, le peuple flamand, organisé par ses élites catholiques conservatrices, devait donc défendre avant tout sa langue, y compris contre des élites bourgeoises, libérales, qui, bien que flamandes, étaient alors ignorantes et dédaigneuses de la cause flamande. Le mouvement flamand gagna très vite en importance, du fait notamment de son puissant moteur social. Il parvint ainsi rapidement à unifier politiquement tous les pays belges néerlandophones (Flandre, Brabant et Limbourg) autour de la défense et de la promotion d’une langue néerlandaise standard et de l’identité «flamande», et contre la domination culturelle, économique et sociale de leurs propres élites francisées et des élites wallonnes et Bruxelloises. Ce faisant, il ralliera peu à peu les élites flamandes, même celles francisées, à sa cause. Le retour progressif à la langue néerlandaise des élites flamandes, qui accompagnera la renaissance économique de la Flandre unifiée, et donc le renouvellement profond de ces élites, signera son succès. Ce conflit linguistique, caractérisé par ses dimensions sociale et culturelle, eut pour effet de transformer une situation jusqu’alors stable, l’existence de deux groupes linguistiques, néerlandophone et francophone, segmentés en parlers locaux, et reconnaissant de fait au français standardisé une fonction commune pour certains usages conjoints et limités, en un problème majeur à résoudre, l’organisation linguistique du pays. Du coup, peu après sa fondation, l’Etat belge fut contraint de composer avec cette réalité linguistique difficile et inventer pour cela des solutions acceptables à la fois par les «néerlandophones» et les «francophones». La revendication flamande, dite «flamingante» parce que fondée sur la dimension linguistique de l’identité flamande et le rejet corrélatif du français, revendication permanente et de plus en plus puissante, favorisée par l’élargissement progressif du droit de vote, obligera finalement toutes les élites «francophones» belges à accepter, par étapes, l’égalité des deux langues, le néerlandais, et le français. Le passage de cette égalité statutaire du néerlandais avec le français à une égalité réelle des deux langues conduisait naturellement à organiser leur cohabitation sur une base paritaire. L’obtention d’une parité effective impliquait que chaque langue devait disposer de sa propre base humaine et territoriale, où sa suprématie serait incontestée. Au demeurant, puisque cette répartition linguistique, humaine et territoriale, était déjà historiquement bien établie, hors pour les grands centres urbains et les zones situées au contact des deux territoires linguistiques, il suffisait de systématiser cette situation, ce qui sera fait progressivement. L’obtention d’une parité entière des deux langues supposait, en effet, la mise en œuvre soit d’un bilinguisme généralisé, tout belge devant alors tendre à maîtriser les deux langues, soit d’un zonage

du pays par la définition du territoire de compétence propre de chaque langue. Le choix de la première option aurait permis de sauvegarder l’unité de la nation belge. Mais c’est la deuxième option, celle fondée sur le principe de territorialité des langues, qui sera appliquée, avec radicalité. En effet, l’idée que tous les Belges puissent pratiquer les deux langues ne pouvait prévaloir, puisqu’il était impossible que les Wallons consentent massivement à apprendre le néerlandais, qui n’était pas alors unifié et dont ils ignoraient tout, au moment même où ils abandonnaient les parlers wallons, picards et autres pour adopter le français standard, considéré comme une langue d’essence supérieure. Et qu’il était tout aussi impossible que les Flamands puissent accepter de donner au français «dominant» une place sur leur territoire qui serait égale à celle du néerlandais standard qu’ils ne maîtrisaient pas encore, au moment même où ils en faisaient l’apprentissage en vue de sa substitution à leurs parlers «locaux», et alors même qu’ils subissaient encore la suprématie du français. On remarquera que cette question fut résolue autrement au Luxembourg, qui est parvenu à faire cohabiter harmonieusement les deux langues standards, le français et l’allemand, aux côtés du parler germanique proprement luxembourgeois, chacune des trois langues ayant des fonctions personnelles, professionnelles et publiques particulières. Mais la petite dimension du pays, comme de sa population (moins d’un demi-million d’habitants), explique largement cette réussite. Ce principe de territorialité linguistique est bien, par contre, de règle absolue en Suisse. Mais il y est fortement contrebalancé dans ses conséquences par le fait que le système politique et institutionnel fédéral suisse n’est nullement bâti sur la séparation des langues. La Suisse fédérale (confédérale jusqu’en 1848) est composé de 26 Etats cantonaux, pour quatre langues, et seuls les Cantons peuvent légiférer en matière de langue. De plus, historiquement, les deux langues principales, l’allemand, dans sa version alémanique, et le français cohabitent sans heurt depuis des siècles, la primauté de l’allemand dans le fonctionnement des structures communes s’étant imposé progressivement, sans choix explicite, d’abord parce que la Suisse a été construite par les cantons alémaniques (auxquels les Cantons «francophones» se sont ralliées tardivement), ensuite au fur et à mesure du déclin du français comme langue internationale européenne. Le choix des décideurs belges d’organiser linguistiquement le pays non sur la base des «provinces», selon le modèle suisse, mais sur celle de deux grands espaces linguistiques, l’espace flamand et l’espace wallon, qui partagent la Belgique presque entièrement, hors la capitale, Bruxelles (et le petit territoire germanophone oriental), va progressivement miner la légitimité du Royaume au profit de celle de ces deux entités communautaires et régionales, dont la confrontation se trouvera ainsi légitimée. De plus, pour que chacune des deux langues en compétition frontale puisse s’imposer dans sa sphère humaine et territoriale d’influence, et notamment le néerlandais, elle devait adopter une forme unifiée, standardisée. Les parlers «provinciaux» (et donc les identités provinciales) étaient condamnés du même coup. Progressivement, les néerlandophones durent abandonner les parlers locaux (flamand occidental, flamand oriental, brabançon, limbourgeois), pour adopter un néerlandais unifié (dont la base est le hollandais, choisi non sans conflit), évolution difficile, lente, et toujours en cours aujourd’hui. Les francophones firent de même, délaissant le wallon et le picard pour le français standard. Et les nombreux immigrés flamands en pays wallon passèrent de leur dialecte néerlandais au français, via le picard et le wallon. Mais alors que tous les «néerlandophones» du nord acceptèrent de se qualifier de «Flamands», manifestant ainsi la force unitaire de leur mouvement, une forte proportion de Bruxellois «francophones» ne purent se reconnaître comme «Wallons», entérinant ainsi l’existence de deux groupes «francophones», unis par la langue mais distincts non seulement par la géographie mais aussi par les sentiments. Distinction essentielle, on le verra, pour le futur «francophone» en Belgique. L’égalité de statut, en droit et de fait, et la parité effective des deux langues standardisées s’imposèrent progressivement à l’échelle du pays. Par la primauté de chacune d’elle pour la population de son territoire d’affectation. Par son usage presque exclusif dans les institutions locales, en dehors de la capitale. Les étapes qui jalonnent la renaissance de la langue néerlandaise et de la culture flamande, jusqu’à l’obtention d’une situation paritaire totale avec le français et la culture française, se déroulent sur près d’un siècle. Une succession de lois linguistiques, domaine après domaine - actes juridiques, système judiciaire, administration générale, enseignement

(primaire, puis secondaire, et enfin supérieur) - aboutissent à organiser et à réaliser la primauté du néerlandais en terre «flamande», hormis à Bruxelles. Ces résultats étaient acquis pour l’essentiel dès la fin du XIXème siècle, grâce notamment à l’effet accélérateur du passage au suffrage universel, associé à la majorité numérique néerlandophone, à la généralisation du système éducatif, au développement de la presse. Et, par là même, ce mouvement de polarisation linguistique, humain et territorial, laissait émerger deux identités «nationales» de substitution à une nation belge non encore pleinement formée, dont la construction ne pouvait alors être parachevée. Et le processus ainsi lancé, du moment où il reposait sur l’objectif flamand, finalement accepté par les «francophones», d’une stricte égalité/parité des deux langues, et donc des deux populations ainsi distinguées, devait continuer sa course, dans le sens d’une véritable séparation, jusqu’à réalisation de la parité du néerlandais avec le français dans les structures de l’Etat central lui-même.
4De

la bipolarisation linguistique à la séparation linguistique Après la Première Guerre Mondiale, qui a des effets particulièrement négatifs sur la permanence, la généralité et l’intensité du sentiment national belge, notamment parmi les Flamands (puisque cette guerre est perçue comme un conflit entre la nation latine et la nation germanique voisines), le mouvement flamand devient «national flamand» à mesure qu’il prend ses distances avec l’Etat belge. Dès ce moment, le Flamand est Flamand avant que d’être Belge. Et, dès lors, l’organisation linguistique de la Belgique sur la seule base de deux territoires certes linguistiquement définis, le territoire linguistique à dominante «néerlandophone», et le territoire linguistique à dominante «francophone», mais aux limites spatiales encore floues et changeantes, entre Wallonie et Flandre, et aussi à et autour de Bruxelles, et qui laissait donc au dynamisme linguistique «francophone», audelà de ses propres limites, sa liberté d’action, ne pouvait contenter le mouvement national flamand. D’autant que le bilinguisme était encore de rigueur dans les administrations locales de Flandre. Pour les nationalistes flamands, il fallait tendre vers un territoire linguistique protégé, intangible, et donc à une forme de monopole, d’exclusivité linguistique du néerlandais sur ce territoire. Tout d’abord, il subsistait nombre de territoires bilingues, d’une part des communes linguistiquement «frontalières», entre Flandre et Wallonie, d’autre part Bruxelles et ses communes périphériques. Situation inacceptable pour les milieux dirigeants flamands, ces communes étant toutes menacées de francisation entière, étape préalable à la contamination «francophone» d’autres communes limitrophes. Aussi, ces zones linguistiquement partagées étaient condamnées, hors celle de la Capitale, nécessairement bilingue, mais dont il fallait maintenir l’étendue aussi réduite que possible. Dès lors, la limite de séparation des deux territoires linguistiques s’est précisée et rigidifiée par étapes, au point de pouvoir être qualifiée de «frontière» linguistique, terme impropre juridiquement, mais parfaitement juste politiquement. D’abord par la suppression, hors pour Bruxelles et une partie des communes de son agglomération, des territoires communs bilingues, actée en 1932. Les communes ex-bilingues durent appartenir entièrement à un espace linguistique déterminé, néerlandophone ou francophone, voire germanophone, en fonction de la langue majoritairement pratiquée, la langue minoritaire perdant son statut d’égalité, bien que son usage fut cependant protégée sous la condition qu’elle soit suffisamment représentée (seuil exigé de 30 % de la population). Malgré cette consolidation, la «frontière» linguistique restait cependant encore mouvante, car subordonnée à l’évolution des pratiques linguistiques dans ces communes «bilingues», environnantes de Bruxelles ou situées dans la zone de contact entre le territoire «flamand» et la le territoire «wallon». Elle pouvait donc encore évoluer au gré des résultats des recensements linguistiques dans ces communes. Résultats dont les évolutions tendaient à être presque toujours défavorables au néerlandais. Parallèlement, et hors ces communes à problèmes, l’unilinguisme institutionnel néerlandophone va s’imposer en pays flamand, comme projet dont la réalisation sera poursuivie avec constance. Cette marche vers un unilinguisme «régional», à construire en Flandre, et déjà établi en Wallonie, s’explique tant par la crainte flamande que l’option d’un bilinguisme national, même partiel (la

connaissance des deux langues par tous les Belges ou une bonne partie d’entre eux) aboutisse au final à la subordination puis à l’évanouissement du néerlandais, devant la suprématie historique et naturelle du français, que par le refus des Wallons et des «francophones» de Bruxelles et de Flandre de reconnaître, d’apprendre ou d’utiliser le néerlandais, qu’ils traitent comme un ensemble de patois ne méritant pas de considération. C’est ainsi que la pratique du flamand en pays wallon, de tout temps quasi-inexistante, l’est restée, malgré les très nombreux flamands immigrés, du milieu du XIXème siècle au milieu du XXème siècle, venus pour bénéficier de la prospérité wallonne, qui adoptèrent rapidement le français tout en oubliant leur parler flamand. Cette séparation linguistique institutionnalisée du territoire belge aboutit donc à faire d’une seule des deux langues principales la langue officielle unique dans son espace linguistique, sauf à Bruxelles, et en pays germanophone (voir ci-après). L’établissement qui en découle du monopole exclusif de l’exercice de chaque langue sur son territoire constitue, pour l’espace flamand où les deux langues ont de tous temps cohabitées, une application radicale du principe d’unilinguisme territorial, dit principe de territorialité, aux dépens du principe du droit personnel au choix de sa langue. Principe d’unilinguisme territorial mis en application, en 1932, dans les administrations territoriales et par la généralisation d’un enseignement unilingue dans les pays flamands. Evolution symboliquement marquée par la néerlandisation/flamandisation radicale de l’Université de Gand, en 1932 également, et donc l’éviction du français comme langue d’enseignement.
5De

la séparation linguistique à la ségrégation linguistique A la suite de la Seconde Guerre Mondiale, le mouvement national flamand, après un bref temps d’arrêt, causé par sa compromission avec les forces nazies occupantes, et dont le nationalisme est devenu désormais nettement anti-«francophone» et anti-belge, poursuit sa course. Course activée par la question royale (désaccord flamand/wallon sur l’interprétation du comportement du Roi pendant la guerre), la question scolaire (dernier épisode du conflit récurrent entre les défenseurs, généralement flamands, de l’enseignement catholique et ceux de l’enseignement laïque, généralement wallons et bruxellois) et la question sociale (le mouvement ouvrier wallon refuse violemment le déclin de l’industrie wallonne et promeut la voie autonomiste). Course facilitée par le basculement de la vigueur économique belge retrouvée de la Wallonie vers la Flandre. Et course entretenue par le combat contre la persistance de Flamands «francophones» et donc d’une présence «francophone» dans les villes flamandes. Fait qui bien que résiduelle devenait insupportable pour les nationalistes flamands dans un tel contexte. Puisque la mise à parité des deux langues devait être fondée sur une stricte partition territoriale quant à leur usage respectif, l’affirmation absolue de la base humaine territoriale «néerlandophone» supposait non la seule limitation de l’exercice de la langue française concurrente au sein de ladite population et sur ledit territoire, mais son effacement. Et par là, l’effacement aussi de la bourgeoisie flamande «francophone». Ce qui sera obtenu presque entièrement, par étapes, hormis en région bruxelloise. Pourtant, contrairement à l’usage du néerlandais en pays wallon, l’usage du français en pays flamand est ancien et constant, bien que limité aux élites, politiques, religieuses, économiques et culturelles. Nous avons déjà rappelé cette ancienneté. Il faut insister ici sur la persistance de cet usage, jusqu’à une période récente. Comme le démontre le volet linguistique des recensements réalisés par l’Etat belge, de 1846 à 1947, la proportion des populations des provinces néerlandophones qui ont un usage courant du français, à titre principal ou partagé avec le flamand, progresse constamment. Elle double ou triple pour atteindre un seuil élevé. De l’ordre de 15 % et plus au sortir de la seconde guerre, aussi bien dans les deux provinces proprement flamandes que dans celle d’Anvers. De plus de 10 % dans celle du Limbourg. Et de plus de 30 % dans celle de Brabant, Bruxelles comprise. En fait, malgré un siècle de lois linguistiques, qui ont certes permis l’unification d’un néerlandais pour la Flandre, et conduit à sa généralisation, au mi-temps du XXème siècle, la position du français en Flandre comme langue couramment utilisée restait très forte, même s’il avait perdu une part importante de son statut institutionnel. Pourtant, c’est dès ce moment de l’après-guerre que l’usage du français en Flandre va alors entrer

vraiment en régression, une nouvelle fois sacrifié à la satisfaction des exigences radicales flamandes par les élites wallonnes et bruxelloises, aux intérêts antagonistes. Le mouvement nationaliste flamand, qui constate cette persistance insupportable du français en Flandre, reprend la lutte et obtient la systématisation de l’organisation du séparatisme linguistique. Avec le concours de certains milieux dirigeants «francophones», hier dominants et qui, désormais menacés, croient y trouver leur compte. Les milieux décisionnels wallons abandonnent les Flamands «francophones» et «bourgeois» au bénéfice de leur propre projet de construction d’une autonomie de la Wallonie. Ceux de Bruxelles donnent leur assentiment à cet abandon en échange de leur propre quiétude linguistique sur le territoire bruxellois. Après que tout recensement linguistique ait été suspendu puis définitivement abandonné, depuis le dernier réalisé en 1947, ce séparatisme linguistique systématique prend forme institutionnelle par la division, en 1962/1963, du territoire belge en «régions linguistiques», qui seront les futurs supports de l’organisation territoriale de l’Etat fédéral (voir en B, ci-après). Pour que ces régions linguistiques soient territorialement complètement définies et le soient de manière intangible, la «frontière» est définitivement fixée, «clivée» selon le terme usité par les Belges. Elle n’est plus révisable au gré des évolutions des pratiques linguistiques, évolutions désormais interdites. Les limites provinciales sont alors calées sur ces «frontières» inter-régionales, ce qui met fin à des appartenances politico-administratives millénaires. Cette modification des limites provinciales emporte le transfert de 45 communes d’une Province à une autre, de telle sorte que les Provinces deviennent elles-mêmes juridiquement unilingues. Cette séparation administrative sera complétée en 1995 par la division du Brabant bruxellois, dernière Province restée bilingue, en trois parties, un Brabant flamand censé être unilingue, un Brabant wallon unilingue, et Bruxelles, seule entité reconnue comme légitimement bilingue. Ce système de division linguistique aboutit à quatre régions linguistiques, de statuts juridiques cependant différents. Les deux régions principales, unilingues, la région linguistique de langue néerlandaise et la région linguistique de langue française. Avec, pour chacune d’elle, cependant, quelques communes à minorité linguistique reconnue, mais dont la liste est limitée et intangible. Puis la région bilingue de Bruxelles, avec 19 communes, qui est la seule région linguistique bilingue en droit. Et enfin une petite région linguistique de langue allemande. En effet, un territoire linguistique et un cadre d’exercice furent aussi reconnus à la langue allemande pour la petite communauté germanophone (moins de 80 000 membres). Cette communauté linguistique et culturelle, implantée à l’est de la Wallonie, historiquement incorporée à certains pays «belges» (Limbourg et Luxembourg), détachée de la Belgique en 1815, lui fut rattachée à nouveau après la première guerre mondiale. La primauté de la langue allemande dans la région linguistique germanophone y est tempérée toutefois par le fait que l’usage minoritaire du français y reste un droit reconnu. Dès lors, cette fixation définitive de la «frontière» linguistique marque symboliquement l’abandon définitif de la défense du français en Flandre, au nord de cette «frontière». Le mouvement national flamand va dans ces conditions obtenir rapidement l’éviction du français de Flandre comme langue d’usage. Cette éviction est politiquement et symboliquement marquée, en 1968, par la flamandisation complète de l’Université catholique de Louvain, la plus ancienne des Pays-Bas primitifs, et l’expulsion physique de ses enseignants et étudiants francophones. Elle est achevée, au plan pratique, en 1973, avec l’interdiction de l’usage du français dans les entreprises sises en Flandre (notons, à cet égard, que, trente ans plus tard, l’expansion de l’anglais dans les entreprises met à l’épreuve le caractère impartial de l’intransigeance flamande). Après avoir été, au terme d’un siècle de combat flamand, proscrit des structures publiques, puis interdit comme langue d’enseignement, et enfin chassé des lieux de travail, le français va alors connaître, en quelques décennies, un processus d’effacement accéléré. Cependant, nombre de Belges affirment qu’un tel unilinguisme territorial est cependant censé être mesuré et limité puisque la liberté individuelle de l’emploi des langues reste garantie par la Constitution. La législation linguistique, de compétence «nationale», régit en effet l’emploi unique de la langue officielle de chaque «région linguistique» dans certaines matières bien définies : les

organismes publiques et les administrations, la justice, l’enseignement, et les relations dans les entreprises. Pour le reste, chaque Belge est supposé pouvoir pratiquer la langue de son choix, dans la vie privée, mais aussi dans la vie sociale, culturelle ou économique. En pratique, s’agissant de l’espace public, il n’en est rien. Partout en Flandre, et sauf dans les environs de Bruxelles et dans les communes à «facilités» frontalières, l’usage en public du français en Flandre devient impossible. Avec une telle construction institutionnelle fondée sur une séparation linguistique radicale, qui fait prévaloir le principe d’exclusivité territoriale d’une langue sur le droit personnel au choix de sa langue d’usage, et dans un tel environnement politique, qui a fait du Flamand «francophone» un paria, le néerlandais a seul la possibilité d’exister dans l’espace public flamand (sauf dans les lieux touristiques). Il est de fait devenu interdit et impossible d’être publiquement de culture «francophone» en Flandre, contrairement à ce qu’il en était dans le passé. Comme il n’est certes guère possible d’être «néerlandophone» en Wallonie, comme le notent les nationalistes flamands, qui nient ce disant le fait que le néerlandais ne s’est jamais implanté en pays wallon, alors que le français l’a été en Flandre depuis toujours, et dans ses formes romanes avant même le néerlandais. Ainsi, aujourd’hui, le lieu de résidence entraîne l’appartenance linguistique exclusive de chaque Belge, qui ne peut choisir de pratiquer publiquement l’autre langue nationale (hors à Bruxelles). Dès lors, chaque langue est devenue exclusive sur le territoire qui est le sien. On est ainsi passé de la conception d’un territoire pour chaque langue (séparation) à celle d’une langue et une seule pour chaque territoire (ségrégation). Au point que la pratique de l’autre langue y est devenue proscrite. C’est ainsi, la Belgique est devenu un Etat où est interdit, largement de droit, et encore plus de fait, en dehors de la capitale (et de quelques communes à régime spécial, nous y reviendrons) l’usage d’une de ses deux langues «nationales» à l’autre moitié du pays. De ces points de vue, on peut dire que la parité des deux langues est totalement acquise. Si le français reste maîtrisé par un nombre élevé de Flamands, c’est uniquement comme une langue étrangère, au même titre que l’anglais, devant lequel il s’efface désormais peu à peu. Seul le territoire étroit reconnu à la capitale, Bruxelles, permet la reconnaissance officielle et la pratique effective de l’usage conjoint des deux langues (environ 10 % des foyers bruxellois reconnaissent une double appartenance linguistique). Et aussi quelques communes limitativement fixées, celles dites «à facilités», situées sur la «frontière» linguistique et régionale Flandre/Wallonie et dans la périphérie de Bruxelles, où l’exclusion de l’autre langue s’étant révélée impossible, elle est donc tolérée et juridiquement protégée. Situation pourtant contestée dans celles de ces communes de la Région flamande, comme l’atteste les incidents répétés et de nombre croissant relevés par la presse et qui alimentent les débats politiques actuels. Contestation de terrain qui prépare la remise en cause politique et juridique de leur statut, ce dont les partis politiques flamands ne font pas mystère. On observera ici qu’au Québec il en va bien différemment quant aux règles relatives à la cohabitation de l’anglais avec le français. La législation sur l’emploi des langues, qui, certes, affirme la primauté du français, laisse au citoyen le droit de communiquer avec les administrations en anglais comme en français, prévoit que l’accès à l’école anglaise est permise aux enfants dont l’un des parents a été principalement éduqué en anglais, et fait que les entreprises peuvent obtenir des régimes d’exception à l’obligation d’utiliser le français. De même, les Canadiens francophones disposent de droits comparables dans les provinces anglophones du Canada. Toutes choses devenues impossibles en Flandre, où le français y a le statut de langue étrangère (afin, selon le point de vue flamand, qu’il en soit désormais pour le français en Flandre comme il en a toujours été en Wallonie pour le néerlandais). Aussi, contrairement au néerlandais, de tout temps inexistant dans les villes et campagnes wallonnes, le français, de présence permanente et structurelle depuis des siècles dans les grandes et moyennes villes de Flandre (Gand, Bruges), du Brabant (Anvers, Malines) et du Limbourg, où il a toujours été, puisque héritier du latin, d’usage courant comme langue des élites nobiliaires, religieuses, administratives et bourgeoises, en a été évincé, au cours du XXème siècle. A l’exception, certes majeure, de Bruxelles. Cette éradication s’est accomplie et s’achève aujourd’hui

avec d’autant plus d’aisance qu’elle a été acceptée par les milieux dirigeants «francophones». Par les Wallons et les Bruxellois d’abord, qui n’ont pas vu ou voulu voir, même les plus «belgicains,» que, ce faisant, ils renonçaient non seulement à la nation belge mais qu’ils sacrifiaient aussi, à terme, l’Etat belge. Et par un Etat français inerte et des élites françaises silencieuses, qui se sont interdits toute intervention dans les affaires linguistiques belges et ont manifesté un désintérêt constant et total pour la présence et la place du français en Belgique, et donc pour sa survivance en Flandre (nous mentionnerons ici, sans développer cette comparaison, l’intérêt bien différent des Etats allemand et hongrois pour ceux des «leurs» établis en dehors de leurs frontières). Les Belges flamands «francophones», en fait bilingues, progressivement abandonnés par les Wallons et les Bruxellois, et par la France, à l’occasion des successifs compromis politicolinguistiques inter-belges, ont dû renoncer au français comme langue d’usage dans l’espace public (ce qui inclut le renoncement de son apprentissage scolaire, sinon comme langue «étrangère»). Le plus grand nombre, qui a dû finalement adhéré aux objectifs du mouvement national flamand, s’est entièrement «néerlandisée». D’autres, notamment parce qu’ils refusaient cette assimilation forcée, ont rejoint Bruxelles et sa périphérie flamande immédiate, en renforçant ainsi leur identité «francophone». Une petite minorité de ces Flamands «francophones» subsiste cependant en Flandre «intérieure». Ces «francophones» de catacombes ne peuvent plus faire qu’un usage privatif et discret de la langue française, son usage en public, y compris dans sa dimension familiale et personnelle, leur étant désormais quasi-totalement interdit de fait par la pression politique et sociale.
6De

la ségrégation linguistique à la division nationale : Flamands, Wallons,…et Bruxellois Voulu au départ comme un mouvement identitaire non antagoniste à l’identité belge, voire même nécessaire à la confortation de celle-ci face à la proximité menaçante de la nation française, le mouvement flamand s’est ensuite construit contre cette même identité belge, qui reposait justement sur un combinaison originale et subtile entre deux langues et deux cultures. Chaque avancée en appelant une autre, au motif que le français menacerait toujours le néerlandais en pays flamand, ce processus cumulatif, à peine plus que séculaire (moins d’un siècle et demi) de séparation puis d’exclusion linguistique, d’abord relatif puis radical, avec ses conséquences culturelles, sociétales et politiques, a donc nécessairement abouti à l’affirmation de deux nouvelles identités antagonistes, l’une flamande, l’autre «belgo-francophone». Ainsi, en sacrifiant les Flamands francophones, en abandonnant la défense du français en Flandre, les milieux décisionnels wallons et bruxellois ont eux-mêmes libéré et accompagné ce mouvement de décomposition de la Belgique en deux sousensembles. Tout en laissant irrésolu le cas de Bruxelles, juridiquement un territoire linguistique commun, humainement un îlot «francophone» en pays flamand. Plus fortement, la parité/partition/ségrégation des Belges dans l’ordre linguistique, en dotant chacune des deux communautés identitaires d’un territoire linguistique propre et exclusif, a engendré la division radicale du pays belge non plus seulement entre deux groupes linguistiques, mais, désormais, entre deux groupes «identitaires» dotés chacun d’un territoire propre, la Flandre et la Wallonie, en lieu et place des anciennes Provinces. Deux territoires dont se distingue l’importante entité territoriale bruxelloise (et le petit territoire germanophone). Cette évolution a été terriblement aggravée par les grands drames historiques qu’ont été les deux guerres mondiales, profondément vécues en Belgique comme un conflit extrême entre l’Allemagne germanique et la France latine. Ce conflit de quarante ans a été interprété différemment par les Flamands et les Wallons, du fait de leurs caractéristiques culturelles respectives, ainsi rendues encore plus antagonistes. Il a laissé des traces profondes, leur mémoire nourrissant un double ressentiment, de nombre de Flamands à l’égard des Wallons, de beaucoup de Wallons vis-à-vis des Flamands. Les premiers souffrant d’avoir été, selon eux, les soldats sacrifiés d’un Etat belge à direction «francophone» contre une nation germanique qui leur est proche. Les seconds considérant la compréhension, parfois forte, d’une partie notable des Flamands pour l’Allemagne impériale puis nazie comme une trahison de la Belgique et d’eux-mêmes. Ce reproche inter-communautaire permanent a vivement encouragé le processus de division des Belges pendant tout le XXème siècle,

en ajoutant à la division linguistique et territoriale une division d’ordre moral, aux profondes conséquences politiques. Il en est résulté que Flamands d’un côté, Wallons et Bruxellois «francophones» de l’autre, se sont alors construits des expériences historiques contradictoires, des mémoires «identitaires» différentes et antagonistes. Cette évolution contemporaine a été évidemment grandement facilitée par la disparition de la langue «nationale» commune qu’était le français, et avec elle d’un dialogue commun sur la réalité belge. La combinaison de cette absence de communication avec ces évènements destructeurs a donc conduit inexorablement à la création de deux consciences «nationales», l’une flamande, l’autre «francophone», réduisant à peu la conscience nationale belge, précisément chez les Flamands. La conséquence absolument majeure en est une construction nationale flamande, et plus justement une nation nouvelle, la nation flamande. A côté, puis contre, puis à la place de la nation belge, restée à jamais inaboutie. Et, en parallèle, l’affermissement d’une identité wallonne et d’une personnalité bruxelloise, encore fortement entrelacées, cependant, avec un prégnant sentiment «belgicain», certes déclinant mais qui reste un élément indispensable et farouchement défendu par les élites «francophones» pour se prémunir contre la puissante attractivité française, qui s’exerce à nouveau avec vigueur, dans les champs culturel et économique. Qui plus est, la bipolarisation linguistique et culturelle, puis la séparation nationale et politique de l’espace belge, se sont doublées, depuis un demi-siècle environ, d’une polarisation économique, qui a elle-même engendrée une polarisation sociale des territoires et de leurs populations. En effet, l’évolution funeste de la Belgique aura été d’autant plus forte et rapide qu’elle a été accentuée par une réalité économique tout autant divisionniste, qui est que la prospérité a été inégalement répartie entre l’espace wallon et l’espace flamand, et ce depuis les débuts de l’Etat belge. Bien que rapidement sous commandement financier bruxellois, la puissance économique de la Belgique était au XIXème siècle essentiellement située en Wallonie, un des berceaux historiques de la métallurgie, de surcroît riche en charbon et en fer, et qui a profité de manière remarquable de la révolution industrielle. Depuis la seconde moitié du XXème siècle, le dynamisme économique est passé en Flandre, forte de sa tradition maritime et de ses capacités portuaires, et ce alors que l’industrie traditionnelle wallonne était sinistrée, tout comme dans les régions françaises voisines (Lorraine, Nord picard). L’achèvement du processus de séparation linguistique et territoriale, identitaire et national, a donc coïncidé, au milieu du XXème siècle, avec le basculement du centre de gravité industrielle et économique de la Belgique, qui passe alors de la Wallonie minière à la Flandre portuaire. C’est la montée en puissance d’Anvers, de Gand, de Bruges (Zeebrugge), un retour à la prospérité historique du «beau» moyen-âge, par le développement d’industries «au bord de l’eau » et des fonctions logistiques maritimes. C’est, en contrepoint, le déclin durable de Liège et de Charleroi, avec l’épuisement des ressources naturelles, notamment charbonnières, et l’effondrement des industries traditionnelles (acier, verre, textile, …). Cette double évolution contradictoire, précédée d’une dynamique démographique plus favorable en Flandre qu’en Wallonie, a mis fin à la domination «francophone» comme à la subordination flamande, dans le champ économique comme auparavant dans le champ culturel, et par là, aussi dans le champ politique. Ce basculement économique, cette prospérité inégalitaire, auront conduit à l’affirmation de deux types de société, aux conditions d’existence, aux modes de vie, aux références sociales et aux pratiques culturelles de plus en plus divergents. De mouvement culturel et social au succès fulgurant au XIXème siècle, le mouvement flamand s’est donc transformé en mouvement d’émancipation politique et économique au XXème siècle. Cette deuxième étape, caractérisée aussi par l’émergence du mouvement wallon, aura pour conséquence la destruction, progressive mais inexorable et massive, des éléments constitutifs du fait national belge, jusqu’aux tout derniers. Et, en réaction, la transformation, tardive, de l’Etat unitaire belge en Etat fédéral (voir ci-après), constitue une tentative de sauvetage du fait belge. Tentative commune des milieux dirigeants belges «francophones» et des forces dirigeantes flamandes modérées et prudentes. Mais une tentative désespérée puisque le mouvement flamand, qui a déjà évolué majoritairement

en mouvement national avant même la fin du XXème siècle, mouvement qui rassemble toutes les forces représentatives de la société et de la nation flamande, poursuit une démarche gradualiste de construction du fait national et étatique flamand, et conçoit donc la construction fédérale comme une étape transitoire, qui doit permettre de préparer une bien plus grande autonomie de la Flandre, proche de l’indépendance. C’est l’achèvement de cette troisième étape, avec la création de l’Etat national flamand souverain, et donc la fin de l’Etat belge, qui devrait se réaliser au XXIème siècle. Une évolution qui reste cependant ralentie par la survie, pour quelques temps encore, d’un certain esprit «belge», toujours présent dans les mœurs (alimentation, cadre de vie, loisirs,…) et la mémoire historique des populations, même flamandes. Et qui est donc encore contenue par la persistance d’une résistance «francophone» attachés à ces restes de la Belgique unie parce qu’inapte à envisager et à construire une alternative. Et dont l’aboutissement demeure encore considérablement contrarié par l’affirmation, toujours vivante, du caractère «français» de la capitale, Bruxelles, enclave «étrangère» en terre flamande.
7Bruxelles,

obstacle ultime et majeur à l’achèvement de la division nationale et étatique Bourgade géographiquement et historiquement brabançonne, avec un usage du français limité pendant longtemps aux élites, Bruxelles, une fois confirmée dans sa fonction de capitale du nouvel Etat belge, devenue alors le creuset économique, social et culturel d’une société belge en plein développement, s’est transformée alors au XIXème siècle en une grande métropole, de langue et de culture majoritairement françaises, absorbant et francisant tous ses migrants, Flamands, Wallons ou autres. Ce phénomène a été accentué encore par la mise en extinction des Flamands de culture française, puisque ceux d’entre eux qui ont refusé la perte de cette partie de leur identité sont venus renforcer la francité de Bruxelles. Plus que jamais, Bruxelles s’est affirmée comme une intrusion latine en terre germanique, une excroissance française en pays flamand. Toutefois, puisque capitale politique, Bruxelles est resté le seul territoire belge conséquent où la coexistence des deux langues a pu être juridiquement établie, à parité, malgré la domination devenue écrasante du français. C’est ainsi que la population du territoire attribué à l’entité administrative bruxelloise est restée la seule population belge qui jouit de la liberté de pouvoir faire usage de la langue de son choix. Sans restriction territoriale interne. Tant dans le système éducatif que dans l’accès aux services publics. Mais il s’agit là aussi d’un bilinguisme de séparation, chaque Bruxellois étant censé appartenir à un des deux groupes linguistiques et à un seul, ce qui détermine notamment deux systèmes éducatifs entièrement distincts ainsi que des représentations politiques totalement séparées. Au demeurant, cette égalité/parité linguistique de principe à Bruxelles du français et du néerlandais ne débouche pas sur une parité réelle, équilibrée. Bien au contraire, le déséquilibre numérique entre Bruxellois «francophones» et Bruxellois «néerlandophones», déjà bien établi au moment de la mise en place du séparatisme linguistique, s’est accentué continûment depuis. Il se renforce encore aujourd’hui. De plus, alors que la majorité des Bruxellois «francophones» refusent la contrainte d’apprendre et de pratiquer le néerlandais, les Bruxellois «néerlandophones» maîtrisent bien le français pour la plupart. Aussi, le caractère «français» de Bruxelles est-elle plus affirmée que jamais, contrairement à ce qu’affirme un certain discours actuel qui se prévaut d’un multiculturalisme croissant de la population bruxelloise (voir, en partie III, le chapitre 3.1). Qui plus est, le creuset «francophone» bruxellois, couplé à l’extension économique et urbaine de la métropole centrale belge, a continué à oeuvrer sur ses marges, en francisant peu à peu les populations de sa périphérie, situées administrativement en Flandre. Evolution toujours considérée comme gravement néfaste par les élites flamandes. La reconnaissance politique du caractère partiellement «francophone» de l’immédiate périphérie de Bruxelles, par celle de communes à statut linguistique spécial et par celle d’une circonscription judiciaire et électorale commune à Bruxelles et à une partie de sa périphérie (arrondissements flamands de Hal et de Vilvorde), deux cadres juridiques qui expriment cette réalité, est de plus en plus insupportable pour les milieux dirigeants et nationalistes flamands (nous y reviendrons souvent). On ajoutera que la fonction «européenne» de Bruxelles, qui la place sous l’attention de toute

l’Europe et sous le regard du monde entier, oblige les milieux nationalistes flamands à une grande prudence, toute tentative de passage en force pouvant se retourner contre le projet national flamand et sa volonté de mainmise sur Bruxelles. De fait, Bruxelles ne cesse donc de contrarier frontalement l’aboutissement du projet national flamand d’une Flandre indépendante, territorialement unifiée et linguistiquement épurée de toute présence «francophone». Non endiguée, l’enclave de Bruxelles et son expansion «francophone» dans sa périphérie, en faisant continuellement obstacle à la réalisation du projet national flamand d’unité, unité à la fois linguistique et territoriale, continuent du même coup à menacer ce qui reste de l’entente politique belge, malgré les assouplissements apportés par la forme désormais fédérale de l’Etat belge. Ainsi, il y a un paradoxe bruxellois qui tient à ce que l’existence de Bruxelles fait que l’entité étatique Belge se survit encore, alors même que la non résolution du problème bruxellois peut à tout moment provoquer un conflit qui y mettra fin. B. L’Etat fédéral, tentative illusoire de réponse à la question belge En voie de rassemblement depuis des siècles, quand le lien à un même suzerain et le partage de la même religion les tenait unis, sans que la langue entra alors en compte, les deux Belgique(s) sont désormais séparées de manière grandissante par des sentiments distincts d’appartenance, du fait de l’affermissement constant du fait national flamand à fondement linguistique. De plus, les Flamands et les Wallons, desquels il faut distinguer les Bruxellois, sont aussi opposés, de façon croissante, dans leurs intérêts économiques. Dès lors, tout en restant encore unis au sein d’un même Royaume, les dirigeants des deux communautés flamande et «francophone» ont tentés ces dernières décennies de construire un nouveau cadre étatique, en transformant l’Etat unitaire belge en Etat fédéral. Toutefois, les Belges ont toujours de moins en moins en commun, désormais polarisés qu’ils sont entre la quasi-nation flamande et l’entité wallonne, encore attachées l’une à l’autre contre leur gré, d’abord et avant tout par Bruxelles, et aussi par d’autres liens, notamment financiers.
8La

traduction politique de la division nationale : la scission de toutes les structures «belges» La partition linguistique et culturelle de la Belgique, doublée désormais d’une forte polarisation nationale, le tout conforté par une forte polarisation économique, a engendré l’effacement, progressif, de la nation belge. Une telle évolution ne pouvait qu’avoir des conséquences politiques et institutionnelles considérables. Car, contrairement à ce qu’il en est dans tous les Etats, y compris dans les Etats multilingues qui font la preuve de leur viabilité, les forces politiques, sociales et culturelles «belges» se sont elles aussi profondément divisées, et organisées en conséquence selon le nouveau clivage national, «Flamand/non Flamand». Compromettant ainsi le fonctionnement et l’avenir de l’Etat belge lui-même. C’est ainsi que la parité absolue des deux langues, couplée à la séparation territoriale absolue de leur usage,qui a interdit l’existence de toute langue populaire de dimension «nationale» belge, a mis fin aussi à l’existence d’une langue partagée de gestion des affaires communes. Et, par là, a brisé une des dernières bases de l’unité belge, en mettant en cause le fonctionnement unitaire des organes institutionnels constitutifs de l’Etat belge. Plus précisément, la parité de rang et d’usage des deux langues s’est affirmée rapidement dans les institutions centrales belges elles-mêmes, difficilement, mais inexorablement. Dans toutes ces structures centrales de l’Etat, la parité linguistique est devenue aujourd’hui une règle absolue. Y compris dans celles «nationales» par nature, comme l’armée belge ou l’institution judiciaire, notamment. Privant l’Etat central, ses organes, et du même coup tous les organismes publics ou privés «belges», d’une langue de travail commune. Ce qui conduit d’ailleurs l’Etat central belge et tous ses organes et organismes satellites à adopter de plus en plus souvent l’anglais quand ils sont contraints de se représenter linguistiquement auprès du monde extérieur. Un flamand préfèrera aujourd’hui l’anglais au français quand il est contraint de s’exprimer en tant que «belge» (sauf auprès d’interlocuteurs français, car il tient encore à ménager l’illusion chez cet interlocuteur du caractère «francophone» de la Belgique).

Plus grave encore, cette division nationale s’est exprimée avec force, nous l’avons vu, par la division des partis politiques belges, entre partis flamands et partis «francophones», division systématique puisque tous les courants politiques sont concernés, sans exception. Depuis quelques décennies, il n’y a donc plus de partis politiques nationaux «belges». Cette disparition, depuis plusieurs décennies, des partis politiques «nationaux», des partis «belges», situation unique en Europe si ce n’est dans le monde, exprime on ne peut mieux la dissolution de la nation belge. Et c’est aussi la manifestation la plus nette d’une profonde atteinte au bon fonctionnement de l’Etat commun. Plus précisément, dans la seconde moitié du XXème siècle, les trois grands courants politiques belges se sont scindés en partis communautaires, les chrétiens en 1968, les libéraux en 1971, les socialistes en 1978, selon un ordre temporel conforme à leur adhésion aux principes communautaires autonomistes. Lesquels principes sont défendus désormais par des forces politiques spécifiques, dès en 1954 en Flandre (Volksunie), dès 1965 à Bruxelles (Front francophone), et en 1974 en Wallonie (Rassemblement wallon). C’est ainsi, ce qui est essentiel, qu’il n’existe plus un seul parti politique «belge». Plus un seul parti avec des électeurs et des élus, des membres et des sympathisants sur l’ensemble du territoire. Donc, depuis les années 1980, tout parti est nécessairement et exclusivement flamand ou «francophone», bruxellois aussi, plus exceptionnellement, quelle que soit la famille politique en cause (chrétienne, libérale, socialiste, écologiste, extrémiste,…). Il en va de même dans le fonctionnement même des deux assemblées «nationales», car les partis de la même famille politique n’y forment plus de groupe parlementaire commun. Avec une telle configuration politique, marquée par l’absence de tout parti ou groupe «belge», de toute formation politique d’implantation «nationale» apte, avec d’autres, à animer une vie politique réellement «nationale», et aussi à endosser une gestion réellement «nationale» au Parlement et au Gouvernement belge (absence «voulue» puisque les circonscriptions électorales relatives aux élections «nationales» respectent totalement les divisions linguistiques), la définition exclusivement communautaire des partis traditionnels et l’affirmation de partis régionalistes, autonomistes et séparatistes (notamment en Flandre), toute expression politique «nationale» belge a quasiment disparue, et ce d’autant plus facilement qu’il n’existe plus de langue commune pour la porter. Qui plus est, la structuration des forces politiques flamandes et «francophones» a divergée, les premières étant idéologiquement plutôt libérales/conservatrices, voire ultra-libérales, les secondes plutôt socialisantes ou centristes, avec une forte composante écologiste. Sur le plan de l’organisation partisane, au nord, c’est le parti «chrétien» qui a dominé et domine encore le plus souvent, devant le parti libéral, le parti socialiste étant de moindre force et en déclin continu. Au sud, le parti socialiste a constitué longtemps la force dominante, et le reste encore, devant le parti libéral, le parti écologiste, le parti «chrétien» étant de poids décroissant. Qui plus est, côté flamand, des partis nationalistes mobilisent une fraction importante de l’électorat (entre un quart et un tiers) et contraignent l’ensemble des forces politiques flamandes (y compris celles classiquement considérées comme progressistes), à épouser leurs thèses anti-belges. Ce fait que les partis politiques «belges» et les groupes parlementaires n’expriment plus la Belgique dans son ensemble mais uniquement une nation flamande ou une sous-nation «francophone», wallonne et bruxelloise, constitue une situation absolument exceptionnelle, qu’on ne trouve dans aucun autre Etat, européen ou non, occidentale (Canada, Suisse, Espagne,…) ou non occidentale (Pakistan, Inde,…). Tous les pays dotés d’une vie politique pluraliste, même bilingues ou multilingues, tous les Etats fédérés, ont des partis principaux présents partout. Et, de même, au sein du Parlement européen, les forces politiques sont organisées sur une base transnationale, condition essentielle à son bon fonctionnement. Puisque ce n’est plus le cas en Belgique, les alliances parlementaires et de gouvernement entre les partis politiques «flamands» et «francophones» résultent non pas d’abord de la convergence de leurs valeurs et orientations politiques mais de l’obligation de constituer une majorité parlementaire «belge», qui associe des élus des groupes politiques de chaque communauté, et un Gouvernement belge sur une base «communautaire» paritaire. Cette union forcée bi-communautaire oblige à des alliances

provisoires, entre partis d’orientation politique différente, pour la durée d’une législature, alliances qui ne peuvent donc se nouer autour d’un programme de gouvernement qu’après chaque élection, et qui ne peuvent être durablement maintenues qu’au prix de compromis paralysants pour l’adaptation de l’économie et de la société belges, et, sous la pression flamande, d’accords successifs de dépouillement des compétences de l’Etat central commun. Cette bi-polarisation politico-communautaire propre à la Belgique n’est donc pas seulement l’expression manifeste de la très grande faiblesse du sentiment national «belge» dans les élites dirigeantes. Outre qu’elle altère sérieusement le fonctionnement du débat politique, elle a pour conséquence une grande fragilité du fonctionnement même de l’Etat central. Elle est donc aussi le signe fort du peu de légitimité qui reste à l’Etat belge. Ainsi, l’Etat central belge n’a pas de force politique «nationale» pour l’appuyer, hors le Roi lui-même et le petit cercle de décideurs belgicains survivants qui gravitent autour de sa personne, ce qui fait au total peu de chose. Ce petit cercle légitimiste tire encore la seule vraie capacité de résistance qui lui reste de l’attachement opportuniste à l’Etat belge des forces politiques «francophones», wallonnes et bruxelloises, qui tient concrètement au système de solidarité financière (voir au chapitre 2.1) et à la situation de Bruxelles, mais capacité qui serait immédiatement inopérante dans le cas de son abandon par les partis flamands, une fois ceux-ci collectivement résolus sur la façon de traiter la question bruxelloise. Et il ne peut compter sur les forces vives de la société belge pour conforter la défense de cet Etat affaibli, l’attachement populaire au Royaume n’étant que résiduel côté flamand et bien superficiel côté «francophone». Car ce qui peut rester de l’esprit «national» au sein de la société belge s’est étiolé fortement, lui aussi, la traduction politique de la division nationale s’étant peu à peu étendue, dans la deuxième moitié du XXème siècle, à tous les domaines, économique, social, culturel. La meilleure preuve en est que le séparatisme culturel et politique s’est étendu à toute la société civile, notamment à toutes les structures ou presque qui l’expriment et l’organisent. La plupart des structures centrales «belges» de la société ont donc presque toutes disparues, pour être remplacées par des structures «sous-nationales», soit flamandes, soit «francophones». En effet, la partition a affecté, progressivement, presque tous les organisations civiles: organisations patronales et syndicales, organisations culturelles et sportives, œuvres sociales. La plupart sont désormais scindées ou sur le point de l’être. Une telle partition a désormais frappé presque tous les organisations représentatives du monde économique (organisations patronales et professionnelles), de la sphère sociale (associations, fondations,…), du sport, de la culture, tous organes qui, au fil des ans, se sont scindés les uns après les autres (l’un des tous derniers à connaître ce sort étant la Croix Rouge belge). Seules résistent encore, de manière partielle et pour peu de temps encore, les organisations ouvrières (à leur sommet), quelques structures sportives (mais le football est sur le point de succomber à son tour), et certaines représentations des milieux intellectuels et culturels. Faute de langue commune reconnue, et même simplement d’une langue spontanément et suffisamment pratiquée de part et d’autre, ce qui n’est plus le cas du français et ne sera jamais celui du néerlandais, les moyens d’information et les milieux culturels eux aussi, en dehors de Bruxelles, sont affectés par cette dichotomie, qui s’étend aussi aux activités les plus populaires. Du coup, la presse et les autres médias sont nécessairement devenus exclusivement propres à chaque groupe linguistique. C’est ainsi que les chaînes de télévision belges, publics comme privées, sont exclusivement monolingues (lacune qui ne peut être que la conséquence d’une volonté partagée au sein du même Etat de ne rien faire en sens contraire, et donc lacune très significative, alors même que les Etats français et allemand ont su mettre en place une chaîne franco-allemande bilingue…). D’une manière plus générale, la presse, des deux côtés, se montre complaisante face à cette situation, ne faisant pas d’effort sérieux pour contrarier cette ignorance réciproque. Dans un tel contexte, la proportion des Belges restés aptes à naviguer linguistiquement et culturellement d’une communauté à l’autre, bien qu’encore substantielle, s’amenuise. Et sous les effets de la mondialisation d’essence anglo-américaine, la réduction de cette population s’accélère. Les nouvelles générations de Flamands optent massivement pour l’anglais et les références anglo-

américaines. Et si un effort est fait côté «francophone» pour développer l’apprentissage du néerlandais, son impact est limité à la sphère professionnelle. Malgré la solidarité institutionnelle qui reste entretenue par l’Etat belge commun, les écarts économiques et sociaux ont continué à se creuser entre la Flandre et la Wallonie, et aussi Bruxelles. On peut parler aujourd’hui de société flamande, de société wallonne, et de société bruxelloise. A la longue, ces différences ont en effet créé des mentalités divergentes, notamment au regard des valeurs relatives au travail et à la solidarité, engendrant les caricatures du Flamand industrieux et matérialiste et du Wallon assisté et insouciant. Ainsi, en partie fantasmée et en partie réelle, la vision différente de l’autre fait que la polarisation du pays a presque complètement colonisé les champs culturel et mental. Au regard d’une telle situation, l’exiguïté du pays (toutes les grandes villes belges sont à moins d’une heure de Bruxelles) engendre des effets contradictoires et pernicieux. D’un côté, elle semble faire obstacle à l’éclatement d’un pays aussi petit et aussi densément peuplé. De l’autre, elle rend difficilement supportable la proximité de tels écarts économiques et sociaux, culturels et mentaux, entre des territoires aussi contigus et des populations aussi proches. C’est ainsi que la mobilité professionnelle et touristique interne au pays manifeste à la fois et contradictoirement son unité physique tout en soulignant en même temps une incompréhension mutuelle croissante (les Flamands ne manquent pas de rappeler qu’il est plus aisé à leurs entreprises frontalières d’employer des travailleurs frontaliers français du Nord que des Wallons). Et Bruxelles reproduit cette même réalité, par l’effet de l’approfondissement de la différenciation linguistique. Institutionnellement, par des réseaux de services publics distincts. Economiquement, par une différenciation croissante entre un secteur dominant d’entreprises «flamandes», et un secteur subordonné d’entreprises «francophones». Socialement, par l’existence d’une grande poche de pauvreté constituée principalement par des chômeurs «francophones». Il résulte de tout cela qu’il n’y plus, à proprement parler, d’opinion publique «belge», d’espace public commun. Mais bien deux opinions publiques distinctes, flamande et «francophone». C’est ainsi que la droitisation de la société et des forces politiques flamandes, qui conjugue une forte idéologie économique libérale et l’aspiration à une fermeture identitaire, contraste avec le paysage sociale et politique «francophone», aux acteurs nettement plus nuancés dans l’approche des questions économiques et sociales, et plus modérés dans leurs comportements face au monde extérieur. La monarchie, comme dans tout royaume pacifique, reçoit encore des marques d’attachement. Mais si on fait abstraction de ce qui relève d’un certain intérêt populaire pour toute famille royale et ses membres, l’adhésion patriotique à l’institution royale comme symbole de la nation est devenu fragile, du seul fait qu’elle a largement désertée la Flandre et qu’elle n’est plus substantielle que dans certaines parties de la Belgique «francophone». Seuls certains milieux dirigeants sont encore aptes à communiquer d’un bord à l’autre. Mais ils le font à leur corps défendant, par nécessité, et presque avec répugnance, parce qu’il faut bien faire fonctionner ce qui demeure de l’Etat commun (milieux politiques) et cogérer certains sujets d’intérêt partagé (milieux professionnels). Dès lors, la coopération entre les deux composantes communautaires de la Belgique est de moins en moins intense, et au train où sont allées les choses, il n’est pas exagéré de constater que, ces dernières décennies, cette intensité est désormais moindre que celle entretenue entre les membres de l’Union européenne. Au total, cette absence généralisée d’expression collective, faute de mémoire récente partagée, faute de langue commune, faute de forces politiques unifiées, faute de liens volontaires sur des matières d’intérêt collectif, a réduit à presque rien ce qui pouvait encore rester de la nation belge. Les deux grandes composantes nationales de la population sont devenues majoritairement opposées de sentiments et d’intérêts. Et le fonctionnement même de l’Etat central est très gravement affaibli par la difficulté de forces politiques antagonistes à s’allier pour lui donner des orientations partagées. C’est dans un tel contexte qu’une partie des élites wallonnes, confrontées à une population wallonne déjà numériquement minoritaire, à une Wallonie devenue économiquement déclinante et

culturellement marginalisée, en voie de subordination au pouvoir flamand tout en l’étant déjà du pouvoir bruxellois, se sont organisées en mouvement wallon, avec pour programme l’autonomie de la Wallonie, pour protéger leur identité et leur économie de la double domination flamande et bruxelloise, et pour se donner ainsi la responsabilité du redressement de leur région. Ce mouvement wallon, amorcé au début du XXème siècle et devenu de plus en plus actif après la deuxième guerre mondiale et la crise profonde des industries traditionnelles wallonnes, a tiré le double constat que l’Etat central belge était passé en quelques décennies sous direction flamande, malgré ce qui demeurait encore d’ascendant «francophone» à Bruxelles. Direction déjà assurée dès la fin du XIXème siècle par l’élite flamande francophone mêlée à l’élite bruxelloise d’abord, puis plus largement par l’élite nationale flamande ensuite, après les deux grandes guerres européennes et mondiales, et le transfert de la domination économique de la Wallonie à la Flandre. Les thèses régionalistes et autonomistes du mouvement wallon ont progressivement gagnées l’ensemble des forces politiques wallonnes. De leur côté, les élites dirigeantes flamandes, quant à elles, d’abord essentiellement préoccupées par l’aboutissement du séparatisme linguistique, et soucieuses de conserver le contrôle de Bruxelles, ont longtemps préféré une approche «communautaire» de l’organisation de l’Etat belge, moyen justement d’éviter une dissociation entre Bruxelles et la Flandre. Puis, confortées par leur nouvelle prospérité, et en échange de garanties importantes à Bruxelles, ont adhéré finalement à cette orientation régionaliste/autonomiste, conforme aussi à leur propre volonté croissante d’autonomie économique et politique, naturellement complémentaire à l’autonomie linguistique et culturelle désormais acquise. Au total, il n’est nul besoin de nier, bien à tort, l’existence passée et ancienne de la Belgique en tant que nation pour pouvoir affirmer aujourd’hui que cette nation belge, née fragile, a presque cessée d’exister, quasi-détruite au XXème siècle par la distinction croissante et oppositionnelle des Flamands, des Wallons et des Bruxellois. Et que l’Etat belge ne survit encore que par la difficulté de rompre des deux communautés «nationales», difficulté qui tient presque toute entière dans la situation atypique de Bruxelles, et ne doit presque plus rien à la loyauté monarchique, aux sentiments populaires, et encore moins aux liens économiques. C’est de cette réalité négative mais toujours persistante dont les milieux dirigeants belges, wallons, bruxellois et flamands, ont tenté de s’accommoder par la fédéralisation de l’Etat belge.
9De

l’Etat unitaire à l’Etat fédéral : une tentative ultime d’adaptation L’Etat belge est récent. Il a célébré ses 175 ans en 2005. Sa Constitution primitive (1831) est une réussite car elle trouve d’emblée un équilibre durable entre les principes défendus par les forces catholiques conservatrices et les exigences nouvelles des bourgeois libéraux. C’est la Constitution d’un Etat unitaire, avec un Parlement bicaméral, un exécutif fort appuyé sur les pouvoirs du Roi. De par son héritage politique, législatif et institutionnel français, l’Etat belge unitaire est à sa naissance administrativement divisé en neuf Provinces. Cette organisation est calquée sur les départements «français», découpage imposé à ces territoires précédemment annexés par la France, eux-mêmes construits à partir des anciennes «provinces» constitutives des Pays-Bas méridionaux ex-«autrichiens». Le processus de division linguistique de la Belgique entre les territoires et populations de langue néerlandaise au nord et ceux de langue française au sud, a été long d’une centaine d’années (des années 1870 aux années 1960). Minant, de plus en plus profondément, les fondements de l’unité nationale, et donc le caractère unitaire de l’Etat belge, ce processus qui a engendré le clivage territorial et enfin la division nationale de la Belgique va conduire à modifier, étape par étape, les structures de cet Etat unitaire. Car cet accomplissement institutionnel de ce séparatisme linguistique, territorial et national, en validant le bien-fondé de la distinction communautaire sur une base de plus en plus radicalisée, ne va pas seulement engendrer et accompagner tout naturellement la division politique de la nation belge. Il va provoquer la division institutionnelle de l’Etat belge lui-même. Celui-ci, devenu inadapté à un système politique devenu totalement dual, n’était plus viable. Ce constat va déboucher alors sur la fédéralisation du pays et de l’Etat, afin de fonder totalement la reconnaissance des deux peuples et territoires constitutifs de l’Etat belge, les

Flamands et la Flandre «néerlandophone» d’un côté, les Wallons et la Wallonie «francophone» de l’autre. Tout en devant faire une place à Bruxelles, et aussi au groupe «germanophone». Après 150 ans d’existence comme Etat unitaire, la Belgique est transformée en un Etat fédéral au dernier tiers du XXème siècle. Déjà précédée par le caractère bi-communautaire du Gouvernement et du Parlement, puis le dédoublement de plusieurs ministères, cette transformation, qui s’étend sur une période de 30 ans (1970-2001), est amorcée dans les années 1970 et considérée comme acquise en 1980. Elle est parachevée dans les années 1990 avec les réformes constitutionnelles de 1988, 1993 et 2001, chacune de ces cinq étapes étant marquée par de nouveaux transferts de pouvoirs et de compétences «nationales» aux nouvelles entités belges, devenues des entités fédérées. Partant de l’organisation linguistique, cette construction fédérale repose sur la reconnaissance de deux catégories d’entités fédérées, dont les compétences se superposent et se complètent, les «Communautés» linguistiques et les «Régions» territoriales. Les premières sont crées dès 1970, sous impulsion flamande. Les secondes, en 1980, sous pression wallonne, aboutissent en 1993. D’une part, trois «Communautés», entités juridiques originales, qui sont compétentes pour ce qui se rapporte aux personnes (éducation, culture, …), et qui peuvent agir sur des territoires communs, et notamment à Bruxelles. L’une, la «Communauté flamande», est apte à agir en Flandre et à l’égard des «néerlandophones» de Bruxelles, l’autre, la «Communauté française», est en charge des «francophones» de Wallonie et de Bruxelles. Et il existe une troisième Communauté pour les Wallons de langue allemande. D’autre part, trois «Régions» administratives (à distinguer juridiquement des « régions linguistiques »), la Flandre et la Wallonie, et aussi Bruxelles, qui sont en charge des compétences attachées au territoire (administration locale, police, agriculture, transports, politique de l’emploi, gestion des réseaux d’énergie, de l’eau et des déchets,…). Ces entités fédérées sont placées symboliquement par la Constitution belge modifiée sur le même plan que l’Etat fédéral. Donc non subordonnées à celui-ci dans l’exercice de leurs compétences constitutionnellement établies, elles disposent chacune d’un Parlement et d’un Gouvernement, d’un pouvoir législatif propre, et d’une autonomie financière substantielle. Flamands, Wallons et Bruxellois, et tous particulièrement leurs milieux dirigeants, sont désormais très attachés à ces nouvelles entités régionales et communautaires, manifestation de leurs identités et de leurs autonomies respectives. Le système fédéral belge est particulièrement complexe. Avec ses six entités constitutives, trois Communautés et trois Régions, il aboutit à ce que les dix millions et demi de Belges disposent de six Gouvernements et Parlements, tous dotés de pouvoirs normatifs et financiers propres : un Gouvernement et un Parlement (deux chambres) pour tous les Belges, au titre de l’Etat fédéral, un Gouvernement et un Parlement pour les plus de six millions de Flamands de Flandre comme de Bruxelles, les dirigeants flamands ayant fait le choix de fusionner les organes de la Région de Flandre et de la Communauté flamande, deux Gouvernements et Parlements pour les moins de trois millions et demi de Wallons et le petit million de Bruxellois «francophones», au titre de la Région de Wallonie d’une part et au titre du la Communauté française d’autre part, commune aux Wallons et aux Bruxellois «francophones», un Gouvernement et un Parlement pour tous les Bruxellois, «francophones» comme «néerlandophones», au titre de leur Région, et enfin le Gouvernement et le Parlement de la petite Communauté «germanophone». Et encore faut-il ajouter qu’en Région bruxelloise le Parlement et le Gouvernement bruxellois sont concurrencés par trois Commissions «communautaires», chacune dotée de son propre exécutif, qui traitent distinctement les questions «régionales» personnalisables propres aux Bruxellois «francophones», celles propres aux Bruxellois «néerlandophones» et celles qui restent communes à tous. Certes, l’Etat fédéral a encore belle allure. Il dispose, en apparence, du pouvoir législatif général. De l’essentiel du pouvoir fiscal et de celui de la répartition globale des ressources financières publiques. Du pilotage de la sécurité sociale. Et des attributs régaliens traditionnels (Justice, Diplomatie, Défense). Mais tous les instruments de pouvoirs (politiques et administratifs), tous les agents publics (élus et fonctionnaires), et tous les moyens financiers (recettes fiscales et autres) de l’Etat fédéral et des organismes qui lui sont rattachés sont partagés minutieusement entre les deux grandes communautés, leurs représentants et ressortissants. Partages qui obéissent à de savants

dosages, constitutionnellement et législativement garantis, qui vont de la simple parité numérique (quand le fédéralisme pur l’emporte et que donc chaque communauté compte également, sans considération pour sa taille, comme il en va dans la composition paritaire du conseil des ministres), jusqu’à la mise en œuvre, en matière financière notamment, de clés de répartition en pourcentage, qui tiennent compte du poids numérique des populations des trois Régions ou des deux (ou trois) Communautés, clés corrigés au besoin lorsque la partie flamande accepte de se faire généreuse, ce qui ne va pas sans contrepartie d’ordre politique. De fait, l’Etat fédéral belge n’est plus un lieu autonome, un pouvoir propre qui pourrait décider pour la Belgique dans son ensemble, mais une structure placée sous le contrôle étroit des deux communautés. Qui plus est, l’une, la communauté flamande, forte de sa suprématie numérique et de sa puissance économique et financière, donne le ton, et exerce donc la direction effective de l’Etat fédéral, même si c’est sous le contrôle étroit de la communauté «francophone». En outre, cet édifice fédéral, constitutionnellement garanti, ne peut être modifié sans accord conjoint des représentants politiques des deux grandes communautés. Contrainte légitime et sans inconvénient majeur quand elle appuie un consensus sur un projet national partagé. Mais contrainte menaçante quand, en l’absence d’un tel projet, la volonté d’une des communautés pour une évolution radicale de l’Etat commun rencontre l’opposition de l’autre, ce qui est bien le aujourd’hui le cas après et malgré près de trente ans d’expérience fédérale.
10Bruxelles,

troisième membre, disputé, de la Fédération belge La capitale de la Belgique, Bruxelles, se doit d’être commune aux Flamands et aux Wallons. Elle l’est évidemment institutionnellement, puisque siège de la totalité des pouvoirs fédéraux. Elle l’est aussi économiquement, comme principal centre de commandement de l’économie belge. Elle doit impérativement l’être linguistiquement. Mais, on l’a vu, cette double appartenance est largement formelle, et nombre de Flamands ne s’y sentent pas chez eux. Elle doit aussi l’être administrativement. Pour ce faire, elle pouvait être placée sous la tutelle conjointe des deux Régions/communautés identitaires. Mais les «francophones» bruxellois ultramajoritaires ne pouvaient accepter et refusent encore aujourd’hui toute tutelle flamande, et n’accepteraient pas plus une tutelle wallonne. Aussi, Bruxelles est-elle devenue, tardivement et après moultes péripéties politico-administratives, en 1989, la troisième Région de l’Etat fédéral belge, aux côtés des Régions de Flandre et de Wallonie, soit près de dix ans après celles-ci. Cette innovation est finalement obtenue par les «francophones» contre la reconnaissance d’une forte représentation de la communauté flamande à Bruxelles et dans les institutions bruxelloises (voir au chapitre 3.1). Les milieux nationalistes flamands ne tarderont pas à regretter ce compromis, car ils verront rapidement que la co-gestion flamande de Bruxelles ne peut faire obstacle à l’affirmation croissante du caractère «francophone» de la Région-capitale. Surtout, la Région-capitale dispose d’un territoire étrangement réduit et enclavé, effet et cause d’une conflictualité permanente. En effet, pour limiter le poids de Bruxelles et l’expansionnisme «francophone» bruxellois, associé au développement même de l’agglomération bruxelloise, les responsables politiques flamands ont toujours faits en sorte que la Région bruxelloise soit plus petite que son aire urbaine. La Région, entité administrative et politique, est peuplée de près d’un million d’habitants, aux neuf dixièmes «francophones», alors que l’agglomération de Bruxelles, réalité urbaine et économique, compte plus de deux millions et demi d’habitants. Ainsi, la périphérie bruxelloise, qui compte donc près d’un million et demi d’habitants, aux deux tiers «néerlandophones», est aux trois quarts en Région flamande. Dès lors, la majorité «francophone» de Bruxelles-région a donc pour pendant une majorité «néerlandophone» de même poids en périphérie bruxelloise. Mais les responsables flamands ont préféré une Bruxelles réduite, majoritairement «francophone», à une Bruxelles élargie, linguistiquement équilibrée parce que l’étant numériquement, ne croyant pas à la capacité de résistance du néerlandais face au français sur un territoire commun, et manifestant par là qu’ils ne croyaient pas non plus à l’avenir d’une Belgique commune. Et la minorité «néerlandophone» de Bruxelles a donc pour pendant une minorité «francophone» de

même importance en périphérie. Alors même que toute la volonté nationale flamande est fondée sur l’exclusivité linguistique néerlandophone, l’existence de cette minorité «francophone» en pays flamand constitue une situation insupportable pour les milieux dirigeants flamands, encore plus même aujourd’hui qu’elle parait en voie de renforcement alors que la minorité néerlandophone/flamande de Bruxelles semble menacée. Réduire puis annihiler la présence «francophone» en périphérie bruxelloise à une échéance acceptable est un objectif majeur des milieux nationalistes flamands, bien qu’elle constitue un fait très difficilement récusable, et encore plus difficilement réductible. La Région administrative de Bruxelles, qui se dénomme Bruxelles-capitale, dans sa définition territoriale actuelle, très étroite, n’a pas de lien géographique avec la Wallonie, dont elle (n’) est séparée (que) par une mince bande territoriale de moins de 5 Km de profondeur sur 10 Km de largeur. Elle constitue ainsi une enclave territoriale et un îlot «francophone» en territoire flamand. Et aussi un noyau urbain «francophone» qui se trouve enchâssé dans une couronne urbaine flamande. Une situation unique au monde. Et un objet de discorde permanent entre les deux quasinations belges, Flandre et Wallonie, au désespoir des Bruxellois. Les deux Communautés fédérées, la flamande et la française, y ont leur siège. Et puisque la Communauté flamande est fusionnée avec la Région flamande, il en résulte que celle-ci y a aussi son siège. L’autre singularité de cette Région est qu’elle est le siège des principales institutions européennes Conseil européen, Conseil des ministres, Parlement en partage avec Strasbourg, Commission, autres organes consultatifs - et aussi de l’Alliance atlantique (OTAN). Ce qui a eu et aura encore des conséquences considérables sur le développement de la Cité. Et qui interfèrerait avec les redoutables questions relatives au statut de Bruxelles qui seraient posées par la dissolution de l’Etat belge.
11Un

fédéralisme de plus en plus conflictuel et finalement illusoire La structure fédérale belge est depuis plus d’un quart de siècle soumise à la double épreuve du caractère bi-national de la Belgique et des faiblesses de son propre fonctionnement. Déjà fragile du fait de sa complexité, elle est menacée désormais par la progression continue du phénomène national flamand, dont les exigences ne peuvent plus être satisfaites dans ce cadre, et qui revendique, depuis environ dix ans, de nouvelles évolutions pour conforter la Flandre. Présentement, en ce début du XXIème siècle, l’avenir se présente comme flamand. L’économie flamande est plus prospère que jamais. Les Flamands, numériquement majoritaires (57 % de la population belge), économiquement très dominants, dirigent aujourd’hui la Belgique. Et bien que les milieux dirigeants flamands aient la maîtrise de l’Etat fédéral, dont, depuis sa création, le Gouvernement a toujours été dirigé par un Premier ministre flamand, les forces politiques et socioéconomiques flamandes, qui adhèrent massivement aux principes de l’économie libérale et entraînent la société flamande sur cette voie, supportent de moins en moins leurs liens avec une Wallonie qui n’a pas les mêmes orientations, leur est un fardeau financier et leur est de plus en plus étrangère. Ainsi, l’étape fédérale les a confortées dans leur aptitude et leur ambition à diriger la nation flamande. Cette certitude est désormais partagée par la très grande majorité des élites flamandes. Les Flamands, en tout cas nombre d’entre eux et massivement leurs élites dirigeantes, hier encore partiellement francisées malgré leurs aspirations identitaires, après avoir abandonné, génération après génération, leurs attaches à la culture française ne comprennent plus aujourd’hui la raison d’être de la qualité de Belge et de l’Etat belge. Ces élites, politiques, intellectuelles, médiatiques, industrielles, financières, désormais entièrement «flamandisés», oeuvrent désormais ensemble pour l’édification de l’Etat national flamand. Présentement encore à l’intérieur de la coquille étatique belge, jusqu’au moment ou elles décideront qu’il est devenu indispensable et possible à la Flandre d’en sortir. Les forces politiques flamandes, dans leurs composantes chrétienne, libérale, nationaliste, extrémiste, peuvent diverger sur la stratégie ou la tactique à suivre pour atteindre cet objectif, elles ne divergent pas sur l’objectif lui-même, qui les habite obsessionnellement, à l’exception provisoire, minoritaire et régressive des composantes socialiste et écologiste. Et le

corps électoral flamand, dans le cadre d’une droitisation toujours plus accentuée de ses orientations idéologiques, suit ce mouvement vers toujours plus d’autonomie, de séparation. C’est ainsi que les jeunes générations flamandes, encore nettement plus à droite que les générations plus anciennes et qui n’ont connu qu’une Belgique divisée et la critique du Sud «francophone» par le nord flamand, dont les attaches culturelles étrangères sont désormais massivement anglo-américaines et non plus françaises, orientent aujourd’hui massivement leurs votes vers les partis politiques flamands les plus nationalistes, évolution qui préfigure ce que seront demain les choix du peuple flamand, notamment en cas de crise aiguë. Les Wallons, historiquement minoritaires à tous les points de vue, numérique, économique et culturel, et qui ne tiennent plus depuis longtemps les reines de l’Etat belge, passées très tôt de leurs mains à celles de la bourgeoisie «francophone» bruxelloise et flamande, puis depuis un bon demisiècle à celles de la bourgeoisie nationale flamande, n’ont pas vu leurs positions s’améliorer, malgré la mise en place de l’autonomie régionale. Leur propre bourgeoisie entrepreneuriale s’est en partie effacée pour céder la place à une autre, politico-bureaucratique, en charge de la gestion de la Région wallonne, sans obtenir de succès palpable, jusqu’à ce début du XXIème siècle, dans le redressement économique de la Wallonie, toujours à la traîne depuis ce demi-siècle, situation génératrice d’un sous-emploi massif et d’un assistanat social généralisé. Plus que jamais, le maintien du niveau de vie des Wallons dépend très notablement des transferts financiers fédéraux, alimentés par des ressources flamandes, elles mêmes en partie d’origine bruxelloise. La Wallonie, comme système politique (la Région, garante des structures de pouvoir) et la population wallonne, via l’Etat fédéral (par la sécurité sociale fédérale, garante des droits sociaux), sont donc, l’une et l’autre, de fait et massivement, assistée financièrement par la Flandre, qui contrôle l’Etat fédéral et Bruxelles. Quant aux Bruxellois «francophones», coupés géographiquement de la Wallonie, et qui plus est très distants des Wallons sociologiquement, ils sont sur la défensive malgré leur encore large majorité numérique et domination culturelle à Bruxelles. Les limites administratives de Bruxelles, inchangées lors de la création de la Région, la rendent plus que jamais territorialement dépendante de la Flandre, dont elle est aussi dépendante financièrement et économiquement, même si cette dépendance là est réciproque. La maîtrise de la richesse, bien réelle, de Bruxelles, échappe en grande partie aux «francophones», et est largement détenue par des mains qui lui sont désormais largement étrangères (flamandes, et de plus en plus anglo-saxonnes ou transeuropéennes,…). De plus, sa part fiscalisée est substantiellement détournée vers la Flandre, et aussi vers la Wallonie, puisque ceux des résidants de Flandre et aussi de Wallonie qui travaillent à Bruxelles et y occupent la moitié des emplois sont taxés en Flandre et en Wallonie. Cette double réalité a contraint les élites «francophones» bruxelloises (et wallonnes) à accepter que la minorité flamande dispose d’une représentation quasi-paritaire dans les institutions bruxelloises en échange d’un degré accru d’autonomie régionale et d’un soutien financier supplémentaire (le «refinancement» en langage politico/administratif belge). La place de la culture française à Bruxelles est de plus en plus contestée par les milieux européistes et internationaux, de poids croissant. Et la légitimité de la bourgeoisie «francophone» bruxelloise est minée par de grandes disparités sociales, aggravées par la forte proportion de la population bruxelloise d’origine immigrée extra-européenne, culturellement mal intégrée et affectée par un sous-emploi structurel. Aussi, les Bruxellois «francophones» tentent-ils, pour conserver leur suprématie relative et menacée, de fortifier l’autonomie de la Cité-Région, notamment en cherchant à construire, dans le cadre belge, une union avec les Wallons, auxquels ils tournaient pourtant volontiers le dos jusqu’à présent. Projet «fédératif» «francophone» trop tardif et peu crédible, car essentiellement incantatoire, ce qui fait que le meilleur protecteur de Bruxelles contre le carcan territorial flamand reste encore présentement l’Etat fédéral belge. Mais pour combien de temps encore ? Pour les milieux dirigeants flamands, l’Etat fédéral belge est une contrainte qui n’est supportée que parce que ses pouvoirs se réduisent peu à peu, évolution qui apporte à la Flandre une autonomie en croissance constante. Et il ne pourra continuer à être toléré qu’aussi longtemps que cette réduction se poursuivra, en allégeant les obligations financières de solidarité de la Flandre, et que son ultime

raison d’exister encore, sa contribution à la maîtrise de Bruxelles par la Flandre, restera valable. La survie de l’Etat belge, pour quelque temps encore, dépend donc de l’obtention par la Flandre de nouvelles attributions fédérales en rapport avec sa volonté d’autonomie économique et sociale croissante. Et de la confortation des limites territoriales de la Flandre autour de Bruxelles. Parce que Bruxelles constitue une véritable atteinte à l’intégrité du territoire flamand, une amputation qui est toujours considérée par la grande majorité des nationalistes flamands comme susceptible d’être encore plus insupportable du jour où la partition de la Belgique la laisserait politiquement et juridiquement de l’autre côté de la frontière du nouvel Etat flamand, Bruxelles est la seule et dernière entrave à la dissolution complète de l’Etat belge. Mais cette entrave ne peut continuer à «tenir» que pour autant que l’impatience flamande trouve constamment des apaisements dans le bénéfice de nouvelles compétences pour la communauté/région flamande, dans le relâchement progressif de ses obligations financières vis-à-vis de la Wallonie et par le maintien de la perspective d’un affaiblissement de l’autonomie bruxelloise. Sinon, cette impatience flamande, exacerbée, pourrait emporter le «sacrifice» politique de Bruxelles. Aussi, après chaque élection nationale ou presque, la volonté flamande d’accroître les pouvoirs de la Flandre aboutit à de nouveaux transferts de compétences aux Régions et aux Communautés, transferts jusqu’à présent obtenus quant ils répondaient aux propres aspirations wallonnes et bruxelloises d’autonomie et qu’ils n’allaient pas contre le maintien d’une solidarité financière. Par suite, les compétences de l’Etat fédéral se réduisent peu à peu, malgré les résistances wallonne et bruxelloise, l’acceptation de leur régionalisation étant le sacrifice à faire pour le maintien de la solidarité financière inter-comunautaire. C’est ainsi que ce qui reste de l’unité des grandes institutions fédérales en charge des fonctions régaliennes est en régression rapide. Soit qu’elles soient divisées fonctionnellement et géographiquement du fait de leur organisation systématique sur une base linguistique, comme les forces armées, au demeurant absorbées par l’OTAN et de plus en plus réduites. Soit qu’elles soient, dans leur encadrement, colonisées majoritairement par des Flamands, comme le corps diplomatique, et aussi les forces armées précitées. Soit qu’elles mettent en œuvre des règles juridiques condamnées à se régionaliser/communautariser pas à pas, comme c’est particulièrement le cas des institutions judiciaires, menacées de perdre ce qui reste de leur unité de jurisprudence. Par ailleurs, les transferts de souveraineté aux institutions européennes, comme la monnaie ou plus globalement des pans entiers du droit interne, constituent un autre processus d’affaiblissement de l’Etat belge. Et ce alors que nombre de Belges, paradoxalement, veulent voir dans le rôle de Bruxelles comme siège des institutions européennes une raison d’être de la Belgique et un moyen de sauvegarde et de légitimation de leur Etat. Dans la phase présente, le maintien de la solidarité financière intra-belge, et notamment de la Flandre avec la Wallonie, via l’Etat fédéral, est désormais subordonné à la double acceptation par les Wallons et les Bruxellois «francophones» d’une nouvelle série de transferts favorables à la construction du futur Etat flamand et au renforcement du dispositif flamand de contrôle de Bruxelles. Dans les milieux dirigeants wallons et bruxellois, le choix est donc désormais entre céder, pour pouvoir demeurer dans un univers «belge» dégradé mais connu, ou rompre, et accepter l’incertitude la plus grande. Aujourd’hui, la volonté des élites flamandes d’aboutir à un accroissement des compétences des entités fédérées par réduction des compétences fédérales porte sur les dispositifs sociaux constitutifs de la solidarité entre les citoyens et sur les services publics qui fondent physiquement l’Etat commun, voire sur la réduction de la fonction royale à un simple rôle protocolaire. La Flandre réclame maintenant une plus grande autonomie fiscale et sa participation progressive à la gestion de certains pans de la protection sociale, notamment des prestations aux familles, comme élément d’une politique familiale flamande, et des allocations de chômage, en accompagnement de la régionalisation du droit du travail, pour maîtriser totalement la politique de l’emploi (elle est moins allante sur le système de santé et les pensions de retraite, secteurs financièrement moins favorables au renforcement de ses avantages comparatifs). Elle souhaite aussi la partition ou la privatisation des quelques entreprises encore publiques de compétence fédérale, ou à tout le moins

une forme de cogestion, notamment pour la SNCB (la société des chemins de fer belges) ou la Poste, comme il en est déjà pour le secteur de l’énergie et de télécommunications, et la régionalisation des organes publics de régulation de ces différents secteurs. En outre, sur le plan institutionnel, elle espère une régionalisation partielle de la Justice et la participation au contrôle de certains organismes divers encore «nationaux» (dits «royaux»), généralement implantés à Bruxelles. A Bruxelles même, la Flandre s’investit autant qu’elle le peut. La Communauté/Région flamande y a déjà implanté ses institutions politiques et administratives fusionnées (comme la Communauté française, mais contrairement à la région wallonne qui a fait le choix de Namur). Présentement, elle cherche surtout à obtenir la remise en cause des droits des «francophones» résidents des communes périphériques à facilités linguistiques et des autres communes de la province du Brabant flamand, notamment en tentant d’obtenir la suppression de «l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde», double unité électorale et judiciaire commune à Bruxelles et à une partie du Brabant flamand qui contribue à la protection de la minorité «francophone» de cette Province et, du coup, y limite la «souveraineté» de la Flandre dans le cadre belge et entretient la persistance d’une population de langue et de culture française dont l’existence porte atteinte à l’unicité du fait national flamand. La fédéralisation de la Belgique a été initialement un objectif porté par les Wallons pour se protéger de la domination montante des Flamands, et aussi des Bruxellois. Aujourd’hui, faute d’un redressement wallon, et du fait de la prospérité flamande, la fédération belge constitue le cadre dans lequel s’organise la subordination à la Flandre de la Wallonie et de Bruxelles. Subordination qui, en faisant de l’Etat fédéral belge un instrument au service de la Flandre, constitue pour elle un double avantage, en accroissant sa dimension internationale et européenne, et en lui garantissant la maîtrise de Bruxelles. Mais un instrument qui est aussi une charge et une contrainte pour la Flandre, du fait de ses conséquences financières notamment, et parce qu’il l’empêche d’aboutir à la création de son propre Etat. Les élites flamandes, confrontées à la compétition économique mondiale, au vieillissement de leur population, craignent d’avoir du mal à maintenir durablement leur prospérité et celle de leur pays. Aussi, elles perçoivent désormais majoritairement la Wallonie comme un fardeau de plus en plus handicapant, un peu comme le midi italien l’est pour l’Italie du nord. Mais avec la différence essentielle que l’Italie n’est pas partagée linguistiquement et culturellement, comme l’est la Belgique, division nettement plus radicale et potentiellement bien plus explosive. Un fardeau que ne compensent plus suffisamment les avantages, de nature statutaire et de dimension internationale, tirés de la maîtrise de l’Etat belge. Et la violente crise économique actuelle, loin de freiner les ardeurs flamandes, risque plutôt de les exciter. Ces élites sont aujourd’hui convaincues que la Flandre, véritable nation, mérite désormais son propre Etat. Mais, continuant à procéder par étapes, elles ont fait le choix de réduire à nouveau l’Etat fédéral, pour faire un grand pas de plus vers la constitution de l’Etat flamand, en profitant de ce mouvement pour alléger autant que possible le fardeau financier wallon, et tout en cherchant à conserver le contrôle territorial et institutionnel de Bruxelles. Car, dans leur majorité, ces élites ne se sentent pas encore prêtes pour opter en faveur de l’indépendance présentement car il leur faut encore quelque temps pour convaincre de la justesse de leur démarche la majorité de la population flamande, dont l’attachement au Roi a déjà beaucoup diminué, dont les liens avec l’Etat belge n’ont plus grand-chose d’affectif, mais qui ne voit pas encore clairement pourquoi et comment elle pourrait se trouver séparée de Bruxelles et de la Wallonie, auxquelles elle est liée depuis si longtemps. De plus, les milieux dirigeants flamands sont conscients que le contrôle durable de Bruxelles leur échappe encore, qu’il leur faut encore du temps pour l’affermir et le rendre irrévocable, et que ce contrôle pourrait être complètement délégitimé si la scission de l’Etat belge était perçue par les Bruxellois et les européens comme de la seule responsabilité de la Flandre. Car toute entente avec les Bruxellois «francophones» deviendrait du coup impossible, et parce que, à tort ou à raison, les milieux dirigeants flamands les plus traditionnels craignent de contrarier les cercles dirigeants européens. Bruxelles est le dernier solide ancrage de la Belgique. Pour les élites flamandes,

comment en effet se séparer de la Wallonie, pays des «francophones», tout en gardant Bruxelles, métropole également «francophone» ? Comment se débarrasser des premiers par la destruction de l’Etat belge, tout en prétendant respecter les seconds au sein du futur Etat flamand ? Comment rassurer les Bruxellois «francophones», tout en réprimant ceux qui habitent sa périphérie ? La question de Bruxelles est à la fois un crève-cœur et un casse-tête pour les Flamands, qui perçoivent, sans pouvoir se résoudre encore à l’accepter, que le passage à un Etat flamand indépendant devrait provoquer la perte du contrôle de Bruxelles.
12La

phase confédérale, antichambre de la scission Pour touts ces raisons, la majorité des courants nationalistes flamands s’astreignent encore à une grande retenue, ce qui les conduit à occulter leurs véritables intentions séparatistes et à ménager une phase intermédiaire, une phase confédérale, qui pourra être assez longue. Dans l’immédiat, les milieux agissants flamands visent donc à la transformation de l’Etat fédéral belge en «Etat confédéral», de manière explicite ou implicite. Il s’agit bien d’une étape intermédiaire avant celle finale de l’indépendance, une période provisoire qui permet à la fois de préparer l’Etat flamand souverain en attendant le moment opportun de poser la question au peuple flamand sur l’indépendance, et d’éviter, ou à tout le moins de retarder et de minorer, le sacrifice de Bruxelles. Entre l’Etat fédéral et «l’Etat confédéral», il n’y a pas seulement une différence de degré, il y a fondamentalement une différence de nature, bien qu’on puisse passer progressivement d’un cadre à l’autre. Dans le confédéralisme, les compétences communes sont issues d’une délégation des Etats confédérés. Elles sont résiduelles, elles sont réversibles, elles résultent de la volonté unanime des Etats membres de la confédération, censés représenter autant de peuples/nations. L’Etat confédéral, en toute logique, n’est plus un véritable Etat. Par opposition à un vrai Etat, unifié ou fédéré, dans lequel le peuple/nation reste un et exprime une volonté unique sur les matières communes, qui sont nombreuses et essentielles, et sur les matières décentralisées, qui peuvent être substantielles mais restent toujours «recentralisables». Aussi, dans la confédération, la solidarité interne n’est plus constitutive et fondamentale, comme elle l’est dans la fédération, elle est relative, négociable, évolutive, et transitoire. Car la confédération constitue elle-même un stade toujours éphémère, qui prépare ou qui occulte l’indépendance de ses Etats membres. Pour les dirigeants nationalistes flamands, la formule confédérale à appliquer à la Belgique se distingue manifestement de la solution fédérale par l’objectif poursuivi : il ne s’agit plus de sauvegarder l’Etat belge en l’adaptant, il s’agit de préparer sa disparition. Ainsi, dans un cadre confédéral belge à durée limitée, au demeurant déjà partiellement en place mais qui serait alors porté à un stade avancé, la Flandre pourrait acquérir et exercer l’essentiel des attributs d’un Etat indépendant, à titre interne (une Flandre presque souveraine pour la gestion de ses affaires propres). Tout en continuant à diriger de fait les structures communes résiduelles, à titre externe (un Etat factice belge, paravent international de l’Etat flamand). Se préparant ainsi au mieux à une indépendance complète. La Flandre serait ainsi, avec la logique confédérale, dans le pouvoir de rendre conditionnelle et révisable les transferts financiers à sa charge dont bénéficie la Wallonie. Ceux-ci pourraient donc s’amenuiser avec le temps, pour disparaître au moment où la Flandre déciderait d’en finir avec le cadre confédéral, si lâche par essence qu’il pourrait être quitté par tout membre à tout moment. L’étape confédérale transitoire servirait aussi à la Flandre de cadre plus favorable que le cadre fédéral actuel pour tenter de régler à son avantage la situation de Bruxelles, à différents titres : contrôle politique général, consolidation de son enclavement territorial, affermissement de son caractère flamand, maintien de sa subordination financière (par un partage de la fiscalité du travail qui resterait très défavorable à Bruxelles). La Cité-Région de Bruxelles serait appelée à devenir alors soit un «condominium» de la confédération, sous tutelle de ses deux membres, revendication flamande. Mais ce pourrait être aussi son troisième membre, égal au deux autres, position «francophone» et à tout le moins bruxelloise. Deux conceptions parfaitement antagonistes, et qui offrent donc la matière à un conflit de plus. Dans le premier cas de figure, avec le «condominium», la Flandre garderait de manière explicite

des droits sur Bruxelles, à égalité avec la Wallonie. Elle ménagerait ainsi ses possibilités de reconquête. Elle renforcerait son ascendant sur la Capitale et la Wallonie en négociant, de gré à gré, les concours financiers qu’elle accorderait. Ceux destinés à la Wallonie seraient alors voués à diminuer au fil du temps, alors que les liens financiers avec Bruxelles seraient préservés, d’autant mieux que la prospérité flamande et la fiscalité de l’entité flamande en dépendent. Mais un tel schéma est peu crédible, les Bruxellois «francophones» ne pouvant se rallier à un statut amoindri dans une confédération à construire qui serait donc en deçà de celui qui est présentement le leur dans le royaume fédéral. Dans le second cas, la Flandre serait le membre «minoritaire» d’une confédération à trois membres, dont deux membres «francophones» avec Bruxelles. Un schéma a priori peu gênant pour la Flandre quant à son fonctionnement général puisque la construction confédérale obéit à la règle de l’unanimité de ses membres pour toutes les décisions de matière confédérale, exigence d’unanimité qui est une des caractéristiques majeures du confédéralisme. Dans ces conditions, cette matière confédérale commune aux trois membres du système confédéral belge devrait être restreinte. Elle serait alors rapidement très réduite, en étendue (limitation à certaines fonctions externes de représentation) comme en intensité (réduction à une expression symbolique de la solidarité financière interne), et il en irait de même pour ses institutions représentatives (abaissement de la fonction royale). La déliquescence des rapports confédéraux à trois serait contrebalancée par le développement des relations à deux. Situation évolutive qui serait conforme aux intérêts flamands, si la Flandre parvenait, à la longue, à mettre à profit cette période pour détacher Bruxelles de la Wallonie, tout en se détachant complètement elle-même de la seconde et en conservant des liens avec la première. Mais un schéma confédéral à trois difficilement acceptable pour les décideurs flamands, qui auraient bien du mal à se faire à une configuration dans laquelle Bruxelles aurait le même rang que la Flandre. Et qui donc conforterait ainsi, symboliquement et juridiquement, son rejet de toute subordination à la Flandre. Aussi, l’impossible traitement de cette question bruxelloise presque insoluble est susceptible d’empêcher le passage à une confédération formelle, explicite. Une construction qui se heurte de plus à un second obstacle, qui tient au sort de la Communauté française, expression de l’union wallo-bruxelloise, que nombre de décideurs «francophones» refuseront d’abandonner, bien que l’hypothèse de sa disparition ait de larges soutiens en Wallonie. Dans ces conditions, la future structure confédérale belge, si elle devait malgré tout s’imposer, ne pourrait être clairement définie. Ce serait une construction confédérale implicite, qui serait vouée à l’instabilité permanente et à une brève existence. Objet persistant de la stratégie flamande, un telle structure confédérale implicite, avouée ou masquée, éphémère par essence, une fois en place, serait condamnée, au fur et à mesure des conflits, à se réduire, à se rétracter toujours plus, pour ne plus détenir à terme que des compétences très accessoires. Mais la Flandre conserverait ainsi, pour quelques temps encore, au bénéfice de son action internationale et pour le contrôle de Bruxelles, la coquille presque «vide» d’un Etat belge «confédéralisé», jusqu’à ce qu’elle décide d’en sortir. C’est là une stratégie flamande assez limpide, mais dont la réussite suppose une grande et durable connivence des Wallons et des Bruxellois. Connivence possible, nullement due à leur aveuglement mais à leur incapacité d’opposer à cette stratégie une réponse construite et commune. Les milieux dirigeants wallons et bruxellois se sont accrochés, d’abord, toutes ces dernières années, au statuquo institutionnel, à l’unité résiduelle « en l’état » de la Belgique. Par calcul de court terme avant tout, bien en peine de s’imaginer un avenir viable sans un Etat belge avec les Flamands. Les Wallons, hier si peu royalistes, manifestent désormais pour l’institution et la famille royales, en majorité et toutes tendances politiques confondues, un attachement fort sensible, mais qui n’en est pas moins intéressé. C’est encore plus vrai pour les Bruxellois qui, de surcroît, sont les derniers Belges convaincus de l’être, comme cela est apparu à l’occasion des manifestations organisées en 2005 pour commémorer les 125 ans de l’Etat belge et les 25 ans de sa forme fédérale. Mais face à la persistance menaçante des revendications flamandes, le strict statu-quo n’étant pas durablement défendable, les milieux dirigeants wallons et bruxellois tentent aujourd’hui de se rapprocher, de présenter un front défensif «francophone». Ils imaginent le projet d’une sorte de

fédération wallo-bruxelloise au sein même de l’Etat fédéral/confédéral belge, par transformation à cette fin de la Communauté française. Et brandissent même la perspective d’un Etat wallobruxellois indépendant, dont ils font mine de croire à la viabilité, si par malheur la partition de l’Etat belge s’imposait à eux, pour faire reculer les Flamands. Projet et perspective peu crédibles l’un et l’autre pourtant car cette volonté de convergence se heurte aux grandes différences des deux Régions, qu’il s’agisse des caractéristiques sociologiques opposées de leurs populations respectives, des orientations divergentes de leurs économies, ou de réalités territoriales bien dissemblables (voir aux chapitres 1.4, 2.1, et 3.1).
13Et

maintenant ? Et après ? Les Wallons et Bruxellois sauront-ils et pourront-ils résister à la démarche confédéraliste des Flamands ? Porteuse du démembrement de la solidarité sociale intra-belge et d’une dépendance accrue de la Wallonie à la Flandre. Et associée à la volonté de supprimer ou de réduire les derniers territoires et institutions bilingues de Flandre et d’appesantir leur contrôle sur Bruxelles. Ils possèdent une capacité totale de blocage juridique. Mais leur dépendance économique et financière pour les premiers, territoriale et statutaire pour les seconds, et qui ne se relâcheront ni l’une ni l’autre, limitent fortement l’exercice de ce pouvoir. Et la seule pensée de l’éclatement à venir de l’Etat belge les laisse, eux et leurs dirigeants, désemparés. N’auront-ils alors comme choix prochain à faire qu’entre accepter la soumission institutionnelle pour l’éviter ou le risque politique et l’asphyxie financière attachés à l’Etat wallo-bruxellois ? Et ne seront-ils pas de toute façon condamnés à subir successivement l’un et l’autre, puisque le cadre confédéral sous direction flamande sera nécessairement abandonné à terme par la Flandre dès que celle-ci n’en verra plus le besoin ? Ce choix des Wallons-Bruxellois de s’abandonner à une forme de subordination confédérale, qui permet de repousser à plus tard une telle échéance de rupture, pour peu que la partie flamande sache mesurer ses exigences, reste, pour les années qui viennent, une hypothèse probable. D’autant qu’il peut bénéficier d’un soutien de certains secteurs politiques wallons, disposés à abandonner les Bruxellois «francophones», et surtout ceux de la périphérie contre le maintien du «chèque» flamand. Le résultat de ce nouveau et ultime compromis à la belge, qu’il porte ou pas le nom de confédéralisme, en aurait la nature. La subordination accrue de la Wallonie et de sa classe dirigeante à la Flandre serait à la fois aggravée dans les faits et soigneusement minorée aux yeux des Wallons, à qui on fera miroiter les avantages supposés d’un surcroît d’autonomie. Il en serait de même pour Bruxelles, les Bruxellois ne pouvant, eux seuls, faire obstacle à l’encerclement flamand. Mais il ne s’agirait encore que d’une étape, probablement la dernière, avant l’effondrement final et la disparition inéluctable de l’Etat belge. Un Etat belge en sursis, dépourvu à jamais de tout fondement national, dont la survie ne devrait plus rien au vouloir-vivre en commun des Belges. Un Etat insignifiant, comme en lévitation, dont l’apparente existence ne tiendrait plus à son énergie propre. Un Etat formel, qui puiserait une dernière et petite légitimité résiduelle dans l’exercice de fonctions «extérieures», en tant qu’expression internationale commune de deux ou trois entités quasi-étatiques, la flamande, la wallonne, et la bruxelloise, et en tant que cadre d’accueil factice des instances européennes et transatlantiques dans sa « capitale ». Un cadre étatique apparent, «en attendant mieux» pour les Flamands, «faute de mieux» pour les Wallons et les Bruxellois, parce que «Bruxelles oblige». Solution d’attente avec une perspective claire pour les Flamands. Solution de désespoir et sans perspective connue pour les «francophones». Cette phase, dans laquelle nous sommes, d’épuisement de ce qui reste de l’Etat belge, à travers sa dégradation en structure confédéralisée, est traitée ci-après (chapitres 1.2 et 1.3 qui suivent). Cependant, une fois celle-ci achevée, et dès qu’ils seront confrontés aux vraies conséquences de la scission de l’Etat belge, les Wallons et les Bruxellois devraient rapidement abandonner l’illusion d’un Etat indépendant wallo-bruxellois. Avant même de l’avoir testé ou après une brève expérimentation calamiteuse. Et ne pouvant pas plus trouver, par eux-mêmes, une vraie porte de sortie, sous la forme d’un Etat wallon souverain d’un côté, faute d’un fait national wallon et d’une

capacité économique et financière pour le faire vivre, d’un Etat bruxellois souverain de l’autre, du fait de son extrême dépendance territoriale et politique, les décideurs wallons et bruxellois devraient, dans de tels circonstances, être conduits parce que contraints à se tourner vers la France. Pour rechercher avec elle une forme de rattachement à la République respectueuse de l’autonomie des deux entités qu’ils forment. C’est ce scénario d’union qui est développé par la suite (voir le chapitre 1.4). Les Wallons, les premiers, verraient alors combien seule la France serait en mesure d’apporter à la Wallonie un cadre étatique sûr, garant du maintien de leur système politique et social. C’est ce que nous tenterons de démontrer dans la partie II du présent essai. Quant aux Bruxellois, parce que très majoritairement «francophones», ils devraient eux aussi, mais avec plus d’hésitation, rejeter pour Bruxelles une fausse indépendance en solitaire, couplée avec un hypothétique statut de «District» européen, et opter pour un rapprochement avec la France dans le sillage des Wallons. C’est l’objet de la partie III. La fragilité fondamentale et croissante de la Belgique est une situation qui reste quasi-méconnue en France, pourtant le tout premier pays concerné par l’évolution de son voisin belge, comme le démontre l’étonnement des médias français, pourtant largement implantés à Bruxelles, devant les tout derniers développements de la crise belge en ces années 2007 à 2010. En effet, cette crise belge, désormais chronique et d’intensité grandissante, placerait la France en première ligne en cas d’accélération et d’approfondissement. Une France qui ignore encore largement la portée des objectifs du mouvement national flamand, la réalité des identités wallonne et bruxelloise et la désorientation des élites politiques belges «francophones» sur l’avenir institutionnel de la Belgique de culture française. I-La fin de l'Etat belge >

1.2 La Belgique aujourd’hui. Le cadre fédéral à l’épreuve.
Dans un questionnement sur les conditions de la scission à venir de la Belgique, il convient d’avoir en tête ses traits constitutifs et plus précisément ceux de l’organisation fédérale de l’Etat belge (A). Et aussi de connaître les principaux aspects économiques et financiers de la Belgique qui seraient en jeu du fait de la partition dudit Etat (B). A. La Belgique fédérale, un édifice complexe et fragile La nécessité d’adapter le cadre étatique belge à la reconnaissance du double trio néerlandophones/francophones/germanophone et Flamands/Wallons/Bruxellois, sur la base de la langue comme identifiant d’un territoire et de sa population, a conduit par étapes à une organisation fédérale de l’Etat belge. Une organisation particulièrement complexe et fragile, qui devait tenir compte de l’entité bruxelloise bilingue et des minorités linguistiques, dans le cadre d’un pays de superficie très limité et très densément peuplé.
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territoire et la population belges : un petit pays, très peuplé Historiquement comme géographiquement, la Belgique est la partie centrale de l’espace géographique et historique des «Pays-Bas». Cette partie belge est prolongée par les Pays-Bas «hollandais» au nord et par les Pays-Bas «français» au sud-ouest. Cette dernière dénomination, devenue inusitée en France, correspond, a minima, au nord picard, c'est-à-dire à la Région administrative française si malheureusement dénommée «Nord-Pas-de-Calais». La superficie de la Belgique, près de 30 500 Km², en fait un petit pays. Dont le territoire représente moins de 6 % de celui de la France métropolitaine, soit l’équivalent de l’étendue de cinq départements français, celle d’un Région française comme la Bretagne, et guère plus du double de celle de la Région voisine et peu étendue du Nord-Pas-de-Calais, d’une superficie de 12 400 Km². La Belgique a pour Etats frontaliers les Pays-Bas hollandais, l’Allemagne, la France et le Luxembourg. Elle est donne, par le territoire flamand et l’Escaut, sur la Mer du Nord. Mais on

notera que la Flandre ne touche pas à l’Allemagne, alors que la Wallonie communique avec la Hollande. La Belgique compte une population de près de dix millions et demi d’habitants, ce qui représente un/sixième de la population française. Avec 340 habitant par Km², la Belgique est trois fois plus densément peuplée que la France. Cette densité est seulement comparable à celle la Région administrative française Nord-Pas-de-Calais, elle aussi très peuplée, 320 hab./Km². Cette surpopulation de la Belgique et la forte urbanisation qui l’accompagne sont particulièrement manifestes en Flandre et dans le sillon mosan de la Wallonie, et expliquent la taille importante de l’agglomération bruxelloise. On l’a vu, la population belge est partagée par la langue en deux groupes principaux aux territoires distincts, sauf pour les communes de Bruxelles-région et certaines communes «frontalières». Les «néerlandophones», au nord, de part et d’autre de l’Escaut et jusqu’à la mer, sont majoritaires, avec près de six millions deux cent mille locuteurs (59 %). Et les «francophones», au sud, autour de la Meuse et jusqu’aux Ardennes, et à Bruxelles, sont près de quatre millions deux cent mille (40 %), dont un sur quatre réside à Bruxelles. Il faut adjoindre à ces deux groupes le petit groupe germanophone de moins de cent mille locuteurs, situé sur la frontière allemande (cantons d’Eupen et de Saint-Vith). Cette division linguistique entre deux groupes dont l’un est numériquement minoritaire, mais faiblement, et qui a été pendant longtemps culturellement, économiquement et politiquement dominant, est un des grands moteurs de la vie nationale belge, comme nous l’avons vu (au chapitre précédent 1.1), avec Bruxelles comme enjeu ultime. Elle est le fondement essentiel aujourd’hui de l’organisation de l’Etat fédéral belge. Une organisation fédérale encore jeune mais aujourd’hui contestée par les milieux dirigeants de la communauté flamande parce qu’ayant insuffisamment évolué vers plus de compétences aux entités fédérées.
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structure fédérale d’un Etat faible L’édifice fédéral belge a un bon quart de siècle d’existence (voir chapitre 1.1, sous chapitre B). Défini par la Constitution, il ne peut être modifié que par accord des deux groupes linguistiques du Parlement fédéral (accord des deux groupes et accord interne à chaque groupe). Cet édifice fait cohabiter, à côté de l’Etat fédéral central, des entités à objet exclusivement linguistique et culturel d’une part, les Communautés, la Communauté flamande, la Communauté française et la Communauté germanophone, et des entités à base territoriale d’autre part, les Régions, la Région de Flandre, la Région de Wallonie et la Région de Bruxelles, mais qui n’en sont pas moins définies, elles aussi, par leurs caractéristiques linguistiques et culturelles. Il faut souligner d’emblée que la Communauté flamande et la Région flamande ont des organes délibératifs et exécutifs communs. Contrairement à la Communauté française et à la Région wallonne. Cette organisation duale du fédéralisme belge, avec ses deux types d’entités fédérés, les Régions et les Communautés, tient au fait que les territoires des Régions «administratives» flamande et wallonne ne peuvent coïncider ave ceux des Communautés «linguistiques» flamande et française. D’abord puisqu’il y a une troisième Région administrative compétente pour le territoire linguistique «bilingue» de Bruxelles, où les deux Communautés peuvent agir, l’une comme l’autre. Ensuite parce qu’il demeure dans chaque Région des minorités linguistiques protégées dans des communes «frontalières», ce qui justifie une compétence de l’Etat fédéral (comme protecteur de l’emploi de la langue minoritaire) et de «l’autre» Communauté (au titre de l’enseignement de la langue minoritaire). Ensuite parce qu’il y a la prise en compte du groupe germanophone, doté d’une Communauté, avec son propre territoire linguistique, distinct du territoire linguistique francophone, mais qui est dépourvu d’une Région administrative et de ce fait inclus dans la Région wallonne (province de Liège). Les Flamands, qui tiennent notamment à affirmer leurs «droits» sur Bruxelles (droits géographiques, historiques, linguistiques, culturels et politiques), sont pour cette raison particulièrement attachés au concept de Communauté, ce qui explique leur choix de faire «absorber» la Région de Flandre par la Communauté flamande. Les Wallons et les Bruxellois «francophones», soucieux de défendre leur autonomie politique, économique et territoriale non

seulement face à la Flandre mais aussi face à Bruxelles, et malgré les liens existants entre eux, forts et nécessaires, tiennent avant tout au concept de Région, ce qui a pour effet de fragiliser la Communauté française. Cependant, si la compétence territoriale de chacune des deux grandes Communautés s’exerce audelà du territoire de la Région administrative du même groupe linguistique, pour autant, en application du principe de séparation linguistique, elle ne le peut sur la totalité du territoire belge et de sa population. La Communauté française est interdite d’action en Région flamande comme la Communauté flamande l’est en Région wallonne. Interdiction qui ne soufre comme exception qu’une compétence très limitée de chaque Communauté en matière scolaire dans les seules communes à minorité linguistique protégée de «l’autre» Région. Aussi, la superposition large des compétences «communautaires» au titre de la cohabitation autorisée des deux langues sur un pied d’égalité n’est entière que pour le territoire de la Région administrative et linguistique bilingue de Bruxelles. L’autonomie des trois Communautés et des trois Régions est fortement caractérisée. Elle est fondée sur l’existence pour chacune d’un Parlement et d’un Gouvernement propres. Ces organes sont souverains puisqu’ils disposent d’un pouvoir normatif absolu, celui d’édicter des règles (décretslois du Parlement et arrêtés du Gouvernement) relatives à leur domaines de compétences d’une valeur juridique équivalente à celles édictées par les organes de l’autorité fédérale. Ce pouvoir des six entités porte sur des champs de compétences particulièrement étendus, fixés par la Constitution, que nous verrons ci-après. Notons d’emblée que l’effectivité de ces compétences prend appui sur une libre organisation financière et une libre administration. Si l’autonomie fiscale des six entités a encore pour limite le fait que l’assiette, le taux et la répartition des impôts dont le produit leur est affecté restent largement fixées par la loi fédérale (comme la présentation, harmonisée, des comptes), elles disposent de leurs propres agents publics, qui sont régis par des statuts distincts, bénéficient de rémunérations différentes, etc. Par rapport à ce qu’il en est pour la plupart des autres Etats fédéraux, européens notamment, l’organisation des pouvoirs entre l’Etat fédéral belge et ses entités fédérées est particulièrement favorable à ces dernières. En effet, bien que ces six entités fédérées soient pourtant non souveraines et d’ailleurs non qualifiés d’Etat par la Constitution, il faut souligner que, par volonté constitutionnelle, les compétences des entités fédérées sont exclusives, sans possibilité d’intervention de l’Etat fédéral, d’autant que les actes émis par elles sont de même niveau que les siens. Cette absence de subordination de la norme fédérée à la norme fédérale constitue en fait un élément de type confédéral. Ebauche confédérale d’autant plus appuyée que les entités fédérées belges ont aussi le pouvoir de conclure des traités internationaux dans les matières de leur compétence sans pouvoir d’intervention de l’Etat fédéral. Une telle mise à égalité du pouvoir fédéral et des pouvoirs fédérés est exceptionnelle, spécifique à l’Etat belge. Elle est ignorée par la Suisse fédérale (la Constitution Suisse de 1999 affirme la primauté du droit fédéral sur celui des Etats cantonaux qui lui serait contraire et reconnaît un droit de contrôle au pouvoir central sur l’action normative des Cantons). Et l’est même par l’Union européenne (où le droit communautaire prime, en principe, sur celui des Etats membres). Cette situation peut conduire à la paralysie l’Etat fédéral et peut même rendre difficile voire inopérante l’intervention de la Cour constitutionnelle belge d’arbitrage. Sans qu’il en résulte des dommages graves tant qu’ils portent, comme jusqu’à aujourd’hui, sur des sujets mineurs. Mais potentiellement redoutable, en cas de crise politique aiguë né d’un différend majeur car alors l’Etat fédéral ne pourrait s’imposer aux entités fédérées. Cette organisation du fédéralisme belge est d’autant plus fragile que, au-delà d’un démembrement aussi accentué, à la fois symbolique et réel, du pouvoir législatif et exécutif central, ce pouvoir central est dépourvu d’électorat «national» et d’élus «nationaux» pour l’incarner, comme on l’a vu (chapitre 1.1, B), contrairement à ce qu’il en est dans tous les Etats fédéraux existants, d’Europe et d’ailleurs. Qui plus est, il ne peut plus prendre appui sur la société civile belge, puisque presque toutes ses représentations «nationales» sont désormais elles aussi scindées en représentations distinctes, flamandes et «francophones». Que ce qui reste de cet Etat central est partiellement

délégitimé aux yeux des «francophones» parce que dominé par la partie flamande du pays. Et qu’il l’est encore plus aux yeux d’un nombre croissant de Flamands mus par leur force centripète, à un point tel que le rôle du Roi, déjà fortement réduit depuis la seconde guerre mondiale, n’emporte plus leur adhésion, tout en conservant un rôle de modérateur, non négligeable dans les circonstances présentes. On le voit, l’autorité de l’Etat fédéral belge est particulièrement faible. On ne s’étonnera donc pas que les instances flamandes aient pris la liberté de qualifier la Flandre d’Etat dans leurs actes et documents écrits, sans que cette initiative soit contestée.
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trois Régions fédérées : Flandre, Wallonie et Bruxelles Le territoire et les limites des Régions flamande, wallonne et bruxelloise, dont la création a été effective en 1980 pour les deux premières, et actée en 1989 pour la troisième, sont fondés sur ceux des régions linguistiques, créées en 1963. qui se superposent à ceux des Provinces, dont les propres limites ont été alors modifiées pour leur correspondrent, la Province historique centrale, le «Brabant», territorialement bilingue et qui englobait Bruxelles, étant scindée, conformément à la même logique, en trois parties (1995). La Région de «Flandre» comprend cinq provinces, deux provinces «flamandes», la Flandre occidentale et la Flandre orientale, issues de l’ex-comté de Flandre, deux provinces «brabançonnes», Anvers et le Brabant flamand, issues de la partie méridionale de l’ex-duché du Brabant (à distinguer du Brabant septentrional hollandais), et la province du Limbourg, (jumelle du Limbourg hollandais), liégeoise du temps de la principauté. Elle est peuplée de près de six millions cent mille habitants, soit 57 % de la population belge. La minorité «francophone», non officiellement recensée, serait comprise entre deux cent et trois cent mille personnes, ce qui ferait 4 % de la population totale. Elle comprend trois groupes, celui de la périphérie de l’agglomération bruxelloise (120/150 000 personnes), celui situé à proximité de la frontière avec la Wallonie (10/15 000 personnes), et enfin celui dispersé et résiduel implanté encore dans certaines grandes villes de Flandre (voir le chapitre 1.1, A). La Région de «Wallonie» comprend aussi cinq provinces, le Hainaut et le Namur, issus de comtés du même nom, celle de Liège, partie de l’ex-principauté ecclésiastique, le Luxembourg, démembrement occidental du Duché de même nom, et le Brabant wallon. Elle compte environ trois millions quatre cent mille habitants, soit 33% de la population belge, avec une minorité néerlandophone, située au long de la frontière linguistique, bien inférieure à 30 000 personnes, et une minorité germanophone, dotée de sa propre région linguistique, implantée à proximité des frontières allemande et luxembourgeoise, de près de 75 000 personnes. La Région de «Bruxelles», dépourvue de l’institution provinciale, comprend 19 communes. Elle est entièrement enclavée dans le Brabant flamand. Elle compte plus d’un million d’habitants, soit 10% de la population belge. Elle est officiellement de statut bilingue. Un bilinguisme de séparation, chaque belge bruxellois étant censé appartenir à un groupe linguistique déterminé. La population bruxelloise est très majoritairement «francophone», à hauteur de plus de 85 %. Sa minorité flamande/néerlandophone, non officiellement recensée, serait donc au maximum de l’ordre de cent cinquante mille personnes. Toutefois, la présence flamande à Bruxelles est supérieure, car les entreprises et administrations bruxelloises font massivement appel à de nombreux personnels issus de la périphérie, très majoritairement flamands (deux tiers). Pour la garantie de ses droits, et aussi parce que Bruxelles est la capitale commune aux Flamands et aux Wallons, la minorité «néerlandophone» détient des pouvoirs importants dans les instances bruxelloises. Elle y est surreprésentée par la proportion de ses élus au Parlement, et surtout au Gouvernement, si fait que ceux-ci cogèrent de fait la Région (voir en partie III, au chapitre 3.2). Et les compétences bruxelloises sont partiellement démembrées puisque, au titre des compétences «communautaires», distinctes des compétences «régionales», trois commissions bruxelloises gèrent en pleine autonomie, par le moyen notamment de budgets autonomes, alimentés par les deux Communautés, les affaires bruxelloises catégorisées comme «néerlandophones/flamandes», «francophones/françaises» et «communes». Par ailleurs, la partie occidentale du Brabant flamand, l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.), qui entoure la Région de Bruxelles, constitué

au bénéfice d’une partie des populations «francophones» de la périphérie bruxelloise, par le moyen de dispositions particulières en matière judiciaire et en matière électoral. En outre cet arrondissement englobe six communes flamandes «à facilités», de population majoritairement «francophone», majorité numérique mais minorité juridique qui y dispose de droits linguistiques et éducatifs. Ce double dispositif est désormais vivement contesté par les dirigeants flamands, soucieux de mettre fin à cette exception à la souveraineté flamande sur son territoire, à cette atteinte à son caractère de sanctuaire linguistique.
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trois Communautés fédérées : «flamande», «française» et «germanophone» La nature fédérale de l’Etat belge n’est pas seulement fondée sur l’existence des trois Régions «administratives». Elle repose aussi sur la reconnaissance, consacrée dès 1970, donc avant celle des Régions, de trois Communautés linguistiques et culturelles, la «flamande», la «française» et la «germanophone», dont la compétence s’exerce sur un territoire défini, celui des régions linguistiques, à distinguer des Régions administratives. La Communauté flamande est compétente en Région flamande, à titre exclusif, et en Région bruxelloise, en partage avec la Communauté française. La Communauté française est compétente en Région wallonne, à l’exclusion du territoire de la Communauté germanophone, et en Région bruxelloise. La Communauté germanophone a compétence sur la région linguistique qui lui est reconnue en Région wallonne, soit neuf communes de la partie orientale de la Province de Liège (regroupées autour des villes d’Eupen et de Saint-Vith). Aussi, en Région de Bruxelles, les deux Communautés flamande et française exercent pareillement leurs compétences à l’égard des deux groupes linguistiques de la population, laquelle est répartie impérativement entre le groupe «néerlandophone» et le groupe «francophone». Et, comme déjà dit, chacune des Communautés détient en outre, dans les communes à statut linguistique spécial des régions linguistiques et administratives limitrophes, des compétences réduites, limitées à l’organisation et au financement de certains niveaux d’enseignement pour le compte de son groupe minoritaire. Il faut souligner que la Belgique «flamande», qui se dénomme tout simplement la Flandre, a unifié dès 1980 ses entités régionale et communautaire, la Communauté absorbant la Région (Parlement et Gouvernement unique), ce qui lui permet une parfaite unité d’action, dans la gestion de ses affaires, dans ses relations avec l’Etat fédéral, dans ses rapports avec les entités «francophones», et enfin pour ce qui concerne Bruxelles. Autrement dit, la Flandre ainsi unifiée, qui suit sa logique nationale, est ainsi parvenue à la construction d’un quasi-Etat au sein même du Royaume belge. C’est ainsi que malgré le silence de la Constitution belge, ses organes utilisent déjà le terme d’Etat pour la désigner. La Belgique d’expression française n’a pu faire un tel choix, du fait même de ses deux composantes, wallonne et bruxelloise, en partie antagonistes. Cette bi-polarisation géographique de la Belgique «francophone», et qui est aussi économique et culturelle (puisque nombre de Bruxellois «francophones» ne se considèrent nullement comme «wallon», et que nombre de Wallons récuse toute fonction dirigeante à Bruxelles) a pour conséquence d’affaiblir considérablement l’unité du couple wallo-bruxellois. Qui, lui, n’a pas de nom pour se désigner collectivement.
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communes à régime linguistique spécial Dans chacune des Régions flamande et wallonne, des droits linguistiques sont reconnus dans certaines communes, contiguës à l’autre région, communes dites «à facilités», à des minorités dont le poids relatif a rendu inévitable un traitement particulier. Dans ces communes, les droits linguistiques de la minorité concernent essentiellement l’emploi de la langue en matière administrative (relations avec les administrations) et dans l’enseignement (écoles maternelles et primaires). L’existence d’une minorité linguistique ouvrant droit à ce régime spécial a été reconnue initialement à partir d’un seuil de 30 % de la population communale, constaté par recensement.

Face à l’expansion du français aux dépens du néerlandais dans les communes bordant la «frontière» linguistique, entre Wallonie et Flandre, et entre Bruxelles et Flandre, les décideurs politiques flamands ont obtenu que le recensement linguistique de 1947 soit le dernier. Ce type de recensement est proscrit depuis lors, y compris à Bruxelles et dans les communes flamandes et wallonnes reconnues comme bilingues. Depuis 1954, année où les résultats de ce dernier recensement de 1947 ont été pris en compte, la liste des communes à régime linguistique spécial, au nombre de seize, est donc figée, malgré le développement de fortes minorités «francophones» dans bien d’autres communes, notamment autour de Bruxelles. Les communes «à facilités» de Flandre dotées d’un régime spécial de protection linguistique de la minorité «francophone», sont au nombre de douze. Six sont situées le long de la «frontière» wallonne, dont une séparée de la Flandre et qui jouxte la frontière méridionale des Pays-Bas, celle des Fourons. Six sont situées autour de la région de Bruxelles, dont une est également en contact avec la Wallonie (Rhode-Saint-Genèse). Celles frontalières de la Wallonie compteraient environ 10 000 à 15 000 «francophones», résidant principalement dans celle de Renaix. Celles périphériques à Bruxelles en compteraient plus de 50 000. Les communes «à facilités» de Wallonie dotées d’un régime spécial de protection de la minorité «néerlandophone» sont au nombre de quatre, Comines-Warneton, Mouscron, Flobecq, Enghien, toutes implantées le long de la «frontière» flamande (la première détachée de la Wallonie et en frontière avec la France, la seconde, également frontalière de la France). Elles compteraient approximativement entre 15 000 et 30 000 «néerlandophones». Un dispositif similaire existe pour la minorité «germanophone» de deux communes situées à la limite linguistique des Communautés germanophone et française, Malmedy et Waimes (près de 3000 germanophones). Et un dispositif de «facilités», limité à l’enseignement, est permis pour trois autres communes (entre Eupen et les Fourons), à la fois pour le néerlandais et l’allemand. Il faut aussi retenir que les neuf communes de la Communauté germanophone sont toutes «à facilités» pour leurs résidents «francophones».
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enjeux institutionnels actuels en rapport avec les minorités linguistiques La permanence des revendications linguistiques flamandes, qui ont évoluées vers une affirmation de caractère national, poursuit l’œuvre de transformation profonde de l’organisation et du fonctionnement de l’Etat belge, au point d’en menacer désormais l’existence. En effet, puisque cette séparation linguistique/nationale entre «néerlandophones» et «francophones» n’est pas encore aussi complète que le veulent les nationalistes flamands, la situation n’est ni stable ni paisible, notamment en Région et périphérie bruxelloises, dans les communes «à facilités» d’abord, comme dans d’autres communes proches. Pour les nationalistes flamands, autonomistes ou indépendantistes, il s’agit non seulement de défendre le caractère «néerlandophone» de Bruxelles, mais aussi son appartenance flamande. C’est ainsi que le choix des décideurs flamands d’unifier les instances de leur Région et leur Communauté permet de conforter l’unité d’action de la Flandre, considérée comme un tout, en Région administrative bilingue bruxelloise. De plus, la Flandre unifiée a implanté sa capitale régionale/communautaire à Bruxelles. Toutes mesures prises avec l’objectif particulier d’absorber ou à tout le moins de contrôler Bruxelles. Il s’agit d’abord de protéger la présence néerlandophone/flamande à Bruxelles. Et aussi de contenir et de refouler l’expansion «francophone» en périphérie de Bruxelles, y compris en interdisant et en réprimant toute expression «francophone», notamment par la remise en cause des droits propres attachées aux communes à facilités, exprimée par une guérilla administrative au quotidien et par une demande de mise en extinction progressive de ces droits. Et par la volonté de supprimer l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.), qui facilite l’expression politique et les démarches contentieuses des «francophones» de la grande périphérie bruxelloise, et par là, reconnaît leur existence, reconnaissance insupportable pour les nationalistes flamands puisque constituant une entorse à l’unité linguistique et donc nationale du territoire flamand. Les «francophones», du fait de leur bipolarisation, wallonne et bruxelloise, ont deux capitales

régionales, celle de Bruxelles et celle Wallonie à Namur. Et tout en ayant le siège de leur institution communautaire à Bruxelles, ils entretiennent ainsi la double hypothèse d’un avenir distinct, quoique solidaire, de leurs deux pôles, et affaiblissent ainsi leur capacité négociatrice dans les futures discussions institutionnelles. Avec un appui wallon bien modéré, mais confortés par les évolutions démographiques qui renforcent leur présence à Bruxelles et dans les communes en périphérique, les «francophones» bruxellois réclament l’élargissement des limites de Bruxelles à cette partie de la périphérie, en tout cas aux six communes «à facilités», en échange de concessions au titre du régime électoral et judiciaire de B.H.V. Combatifs, ils se pensent protégés par les mécanismes spéciaux de la Constitution belge contre toute évolution institutionnelle qu’ils refuseraient. Ainsi, les communes à forte présence «francophone» qui entourent Bruxelles, «à facilités» ou non, sont la cause de conflits permanents, et donc l’objet sans cesse renouvelé de discussions intercommunautaires pour limiter puis supprimer (à la demande des Flamands) ou pour maintenir voire conforter (à la demande des «francophones») les droits de la «minorité» linguistique qui les habitent. On pressent qu’un accord logique et possible reposerait bien sur l’abandon de l’arrondissement de B.H.V. contre un rattachement des six communes à la Région de Bruxelles. Mais un tel aboutissement serait pour les nationalistes flamands une amputation territoriale grave et la reconnaissance de l’impossible reconquête de Bruxelles. Un tel accord est donc difficile, voire inaccessible dans le cadre politique actuel, celui de l’Etat belge continué. Et il n’est pas acquis que sa conclusion marquerait un apaisement définitif du débat intercommunautaire. Véritable traité frontalier propre à Bruxelles, son aboutissement pourrait tout aussi bien être le déclencheur de la partition du pays, une fois que les nationalistes flamands auraient ainsi fait leur deuil d’une autorité directe sur la Cité et accepté par la même de fixer également sur cette base les limites administratives de la Flandre, appelées à être alors transformées telles quelles et assez vite en frontières d’Etat. Frontières qui laisseraient Bruxelles enclavées dans le nouvel Etat flamand, ce qui permettrait aux nationalistes flamands de conserver l’espérance d’une reprise en main possible de Bruxelles sur le long terme. Parmi les autres enjeux linguistiques qui persistent, sur la «frontière» linguistique, il faut avoir en tête celui de la commune des Fourons. Commune excentrée en région wallonne, sur la frontière hollandaise, rattachée politiquement à la Communauté/Région flamande, mais dotée d’une population «francophone» numériquement équivalente à sa population «néerlandophone», elle fut le motif d’un grave conflit linguistique et territorial, dans les années 1960/1970, susceptible de renaître en cas de retour à un âpre débat intercommunautaire et séparatiste. Dans d’autres communes «à facilités», celles à minorité flamande situées en Wallonie, des revendications flamandes demeurent, venant des milieux les plus nationalistes. Elles seraient réactivées en cas de crise politique aiguë, mais elles ne sont pas suffisamment solides pour pouvoir être sérieusement prises en considération en cas de partition. Par ailleurs, une mention doit être faite du cas des Flamands «francophones» du reste de la Flandre, population urbaine d’implantation diffuse, en voie d’extinction mais de nombre encore non négligeable (100 000 personnes peut-être). Non reconnue et donc dépourvue de tout droit dans le cadre juridique belge actuel, ce groupe peut invoquer les principes posées par le Conseil de l’Europe de Strasbourg pour la protection des minorités, et pourrait être conduit à le faire en cas d’accès à l’indépendance de l’Etat flamand. Cette situation explique que l’Etat belge est dans l’incapacité d’adhérer à la Convention-cadre européenne sur les langues régionales ou minoritaires, du fait de l’opposition des décideurs flamands à introduire dans l’ordre juridique des droits au bénéfice des minorités linguistiques, en l’occurrence des «francophones» de Flandre. La France, pour des situations différentes mais avec des raisons semblables, est placée devant le même dilemme, qu’elle est sur le point de pouvoir trancher favorablement avec la toute récente reconnaissance (2009), dans sa Constitution, que : «les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France». Enfin, il faut aussi mentionner les minorités germanophones, l’une reconnue (cantons d’Eupen et de Saint-Vith), l’autre pas (pays d’Arlon). Une crise fatale pour l’Etat belge pourrait provoquer une

poussée d’irrédentisme de ces minorités, placées depuis toujours dans l’attraction linguistique, culturelle, géographique et économique de l’Allemagne et/ou du Luxembourg.
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répartition des pouvoirs et des compétences entre les entités belges Nous l’avons dit, les Régions et Communautés belges sont dotées d’un régime d’autonomie très poussée, supérieure à bien des égards à ce qui en est dans la plupart des Etats fédéraux. L’Etat fédéral belge dispose donc d’autant moins de pouvoirs et de compétences. Le contenu et la répartition de ces pouvoirs et compétences, examinées ici plus précisément, sont définis par la Constitution ou par des lois dites «spéciales» (de nature équivalente aux lois «organiques» françaises, et dont l’adoption par le Parlement requiert une majorité «spéciale», et donc l’accord de chaque groupe linguistique). Cette autonomie «avancée» des Régions et Communautés est caractérisée par la force des pouvoirs que ces entités détiennent pour l’exercice de leurs compétences. Le premier de ces pouvoirs est celui que la langue juridique belge qualifie d’«autonomie constitutive». Elle réside dans la faculté donnée par la Constitution à ces entités fédérées d’organiser par elles-mêmes les conditions d’exercice de leurs compétences, autrement dit de fixer les règles de fonctionnement de leurs institutions, et tout particulièrement de leurs Parlement et Gouvernement. Elle repose ensuite sur une forme accentuée d’«autonomie juridique». En effet, les normes juridiques édictées par les six entités fédérées dans leur champ de compétences sont de même rang, de même niveau que les normes fédérales. Cette règle constitutionnelle d’«équipollence des normes», qui écarte toute hiérarchie entre normes fédérales et normes fédérées, dans quelque matière que ce soit, confère aux entités fédérées une latitude d’action exceptionnelle, puisque le droit fédéral belge n’a pas les moyens d’exercer une quelconque primauté sur les droits communautaires et régionaux, pour limiter les contradictions et faciliter les coordinations. C’est là une situation contraire à ce qu’il en est dans la plupart des Etats fédéraux actuels. Quant à l’«autonomie financière» des entités fédérées, établie en 1980, consacrée en 1989, et élargie en 2001, déjà forte, elle est encore encadrée. Si le pouvoir budgétaire, avec celui d’emprunter, est total, l’autonomie fiscale, réelle, reste cependant encore limitée. Mais elle s’élargit par étapes, et ce mouvement devrait se poursuivre. Si les ressources des pouvoirs publics fédérés restent très largement d’origine fédérale, leur assiette et leur évolution sont très protégées. C’est ainsi que l’autonomie fiscale des Régions prend principalement la forme d’une part du produit de l’impôt des personnes physiques (IPP, équivalent de l’impôt sur le revenu en France), selon le principe du «juste retour», c'est-à-dire en fonction de part relative de chaque Région dans la réalisation du produit. Pour cet impôt et pour les autres ressources fiscales affectées aux Régions, elles disposent d’un pouvoir modéré ou désormais total de modulation. Pour les Communautés, il en va différemment, car elles n’ont pas de recettes fiscales propres significatives, et dépendent donc à plus de 90 % des dotations fédérales annuelles, dont les évolutions sont généralement indexées sur celles de l’inflation ou du PIB. Globalement, on peut dire que les Régions belges sont financièrement plus autonomes que les Régions et Départements français, les Communautés l’étant plutôt moins. Les milieux dirigeants flamands réclament aujourd’hui un nouvel élargissement de l’autonomie financière des entités fédérées. Notamment, un pouvoir accru de modulation des principaux impôts fédéraux, de l’impôt des personnes pour la part fédérée, et de l’impôt des sociétés au titre de la maîtrise régionale de la politique économique. De plus, alors que le financement du champ social échappe encore très largement aux pouvoirs fédérés, ils réclament aussi pour eux des moyens propres d’intervention (modulation), qui entameraient la gestion encore centralisée de ce secteur. L’autonomie des Régions et Communautés est aussi consacrée par la prolongation internationale des compétences des entités fédérées. Ce qui veut dire qu’elles peuvent agir au-delà des frontières de l’Etat belge sans restriction aucune dans leur champ de compétences, et donc contracter avec des Etats comme si elles l’étaient elles-mêmes. On peut donc déjà voir dans cette autonomie large et multiforme des six entités fédérées belges et ses particularités une amorce de confédéralisme. Et on sait déjà que les inéluctables et prochains

transferts de compétences iront dans le sens de l’acceptation de cette évolution. Impression confortée par le fait que les contre-pouvoirs dont disposent encore l’Etat fédéral ne sont pas de nature à pouvoir être opposés à ceux des structures fédérées. Certes, la Cour constitutionnelle dispose du pouvoir d’arbitrer les conflits de compétences entre les entités fédérés et l’Etat fédéral, et le débordement des limites de leurs compétences respectives. Toutefois, l’Etat fédéral, pour mettre en œuvre un tel arbitrage, doit trouver l’accord des deux composantes nationales, flamande, et «francophone» qui le co-gèrent. Ce qui limite sérieusement sa capacité à contester l’action des entités fédérées, alors que celles-ci peuvent plus aisément convenir de contester la sienne. Certes, l’Etat belge, par sa forme monarchique, acquise et maintenue depuis sa naissance, conforte la légitimité de l’Etat fédéral central. Toutefois, la fonction de l’institution royale, définitivement affaiblie, hier aux yeux des wallons par ses errements passées face à l’Allemagne nazi, aujourd’hui à ceux des flamands par sa vocation à freiner l’affirmation du fait national flamand, est désormais largement limitée à la représentation symbolique de l’Etat. Le rôle actif du Roi est devenu subsidiaire, avec des tâches politiques résiduelles cantonnées à la sanction des textes issus des pouvoirs législatif et exécutif, à la nomination formelle aux emplois supérieurs des personnes choisies par ces mêmes pouvoirs, et avec un magistère très diminué dans le processus formation des gouvernements, leur composition relevant désormais de la seule volonté des partis en situation de gouverner. Sa capacité d’influence résiduelle est liée à un certain attachement à l’institution, à la personne et à la famille royales d’une partie encore importante de la population «francophone», mais beaucoup plus faible chez sa composante flamande. La propension des milieux politiques flamands à vouloir réduire le Roi à sa fonction protocolaire confirme leur volonté d’affaiblir encore l’Etat fédéral. Le Parlement belge comporte deux chambres, la Chambre des représentants (150 membres) et le Sénat (71 membres). Leurs membres sont nécessairement répartis entre les deux groupes linguistiques. Cette composition exclusivement communautaire des deux Chambres a pour fondement non seulement la loi constitutionnelle, mais aussi la loi électorale, avec le découpage électoral qu’elle prévoit, lequel conforte l’absence de partis «belges» (les sièges sont affectées en proportion du poids numérique des sous-ensembles linguistiques, les circonscriptions correspondent aux provinces, elles mêmes constitutives des régions linguistiques). On comprend donc pourquoi, depuis la confortation du fédéralisme belge, le Sénat ne joue pas le rôle habituel d’une chambre haute, représentative des entités fédérées et des autres collectivités, puisque la chambre basse assume déjà cette fonction. Aussi, les pouvoirs du Sénat sont fortement réduits. Remédier au caractère trop bi-communautaire de la composition partisane de la Chambre des représentants ou conforter le rôle de chambre fédérale du Sénat constituent donc des éléments possibles des discussions institutionnelles à venir. Sujet délicat puisqu’il pose trois questions aux solutions difficiles : l’organisation de la parité des deux blocs linguistiques, pourtant numériquement déséquilibrés, à combiner avec la multiplicité des entités fédérés, de deux natures (Régions et Communautés), et la place de Bruxelles dans l’ensemble. Il est douteux que la partie flamande puisse accepter toute mesure qui rendrait possible le retour à des élus voire à des formations politiques «belges», qui seraient naturellement hostiles à ses objectifs d’autonomie/indépendance de la Flandre. Et le renforcement du rôle du Sénat, ce qui supposerait de devoir reconnaître à Bruxelles le statut de troisième entité, de rang égal à celui des deux autres. Quant au Gouvernement fédéral, les textes en fixent aussi le caractère bi-communautaire. Ils prévoient un conseil des ministres composé à parité de représentation des deux grands groupes linguistiques, avec un nombre de membres limitativement fixé, seul le poste de premier ministre étant, a priori, linguistiquement neutre. De fait, depuis, plusieurs décennies, ce poste est continûment occupé par un flamand. Mais cette primauté flamande est compensée par le pouvoir de veto de la composante «francophone» du Gouvernement, qui ne peut donc fonctionner sans l’assentiment de celle-ci. Ainsi, ce mode de composition et de fonctionnement du Gouvernement lui donne les caractères d’une instance confédérale. Qui plus est, le contrôle communautaire sur le partage des compétences entre les entités fédérées,

sur leur exercice, et sur celles du pouvoirs fédéraux, tel qu’il est organisé par la loi, est très poussé. Il cherche à combiner le respect dû à la majorité numérique, flamande de fait, et celui dû à l’égalité de rang des deux communautés linguistiques, et éviter ainsi la subordination de la minorité «francophone». Ce contrôle repose notamment sur différents mécanismes prévus par la Constitution dans l’activité du Parlement belge. Nécessité de réunir une double majorité spéciale, majorité dans chaque groupe linguistique et majorité des deux tiers dans chaque assemblée. Faculté de chaque Chambre fédérée de suspendre pour un temps la procédure législative en suscitant une concertation particulière sous le contrôle du Sénat (procédure en «conflit d’intérêt»). Et moyen pour chaque groupe linguistique de la Chambre de soumettre tout projet de texte à l’avis préalable du Gouvernement, lequel, communautairement paritaire, est tenu de s’entendre pour le donner (procédure de la «sonnette d’alarme»). Ainsi, chaque communauté linguistique dispose de la possibilité d’écarter toute mesure législative ou budgétaire de nature à lui faire grief. Au risque cependant de faire tomber le Gouvernement. De plus, une Cour constitutionnelle d’arbitrage est spécialement dédiée à la prévention et au règlement des conflits entre les textes juridiques issus des différents pouvoirs membres du système fédéral (Enfin, la révision de la Constitution obéit elle aussi à de contraintes fortes, avec dissolution préalable des deux Chambres, et nécessité de réunir la double majorité spéciale précitée). On voit donc que cette construction dite fédérale fait appel là encore à des éléments de type confédéral qui tiennent à la nécessité d’un accord des représentants majoritaires des deux communautés linguistiques pour faire fonctionner l’Etat commun et faire évoluer le partage des compétences entre les différentes entités. Ce recours à la quasi-unanimité, et donc à la reconnaissance du pouvoir de veto de la communauté numériquement minoritaire, pour ces deux catégories de décision, est indispensable dans une structure à deux (ou à trois). Sinon, le membre «minoritaire» unique serait toujours subordonné à l’autre. Seules les constructions trans-étatiques avec un nombre élevé de membres (Suisse, Etats-Unis, Inde, etc., et aussi Union européenne,…) peuvent fonctionner en écartant cette règle de l’unanimité pour des matières pourtant essentielles, car alors aucun Etat membre n’est à lui seul «majoritaire», et que chaque Etat membre peut être mis en «minorité», car l’Etat commun ne pourrait fonctionner avec un droit de veto pour chacun. Les trois Régions ont en charge les compétences en rapport avec la gestion de leur territoire, ce qui inclut notamment l’économie, l’emploi, le commerce extérieur, l’agriculture, l’eau, l’énergie, le logement et l’urbanisme, les transports et autres infrastructures, l’environnement. Ainsi que les relations internationales au titre des compétences précitées. Il faut ajouter à cette liste la tutelle des provinces et des communes. Toutefois, ces compétences régionales connaissent encore de nombreuses limites et exceptions, car elles interfèrent avec des attributions fédérales, fiscales et économiques (commerce extérieur, agriculture, recherche, notamment). Et l’essentiel du champ social, avec ce qui se rapporte à l’emploi et au chômage, échappe aux Régions. Tous éléments qui constituent justement l’enjeu des prochains démembrements de l’Etat fédéral. De plus, les Régions de Wallonie et de Bruxelles doivent compter avec les compétences de la Communauté française, dont une partie (santé et action sociale notamment) leur a cependant été déléguée. Contrainte que la Flandre ne connaît pas puisque pour elle Communauté et Région ne font qu’un. Les trois Communautés sont responsables des compétences en rapport avec la langue et l’administration des personnes. Ce qui inclut, outre l’emploi des langues, l’enseignement, dans toutes ses dimensions - primaire, secondaire, professionnel, supérieur - et les affaires culturelles, d’une part. L’action sanitaire et sociale, d’autre part. Mais avec une forte intervention fédérale pour la santé. Et ce qui n’inclut pas les autres matières qui relèvent de la sécurité sociale, comme les prestations de santé et familiales, qui sont susceptibles de nourrir également les prochains débats inter-communautaires. Et ce qui comprend aussi la recherche et les relations internationales au titre des compétences précitées. Comme on l’a vu, l’exercice des compétences des Communautés est territorialement délimité. D’abord pour ce qui concerne l’emploi des langues. C’est ainsi qu’en cette matière l’Etat fédéral est seul compétent à Bruxelles. Pour le reste, la Communauté française, qui exerce ses compétences

en Région wallonne (hors pour les communes de la région linguistique germanophone) et en Région bruxelloise (pour les seules institutions destinées aux «francophones»), est interdite d’action en Région flamande. La Communauté flamande, de même, compétente en Régions flamande et bruxelloise, avec les mêmes restrictions, ne peut intervenir en Région wallonne. Ce qui peut donner des situations cocasses : c’est ainsi que pour l’assurance-dépendance des personnes âgées et handicapées, de compétence communautaire, un Français travaillant en Flandre pourra s’y affilier mais pas un Wallon qui y travaillerait lui aussi...Cette exclusion réciproque a pour seule exception les communes «à facilités», où chaque Communauté régionalement compétente cède partiellement la place à l’Etat fédéral, garant de l’emploi de la langue minoritaire, et à l’autre Communauté qui y intervient pour sa minorité dans le champ scolaire. Sous cette double réserve, le règne sans partage de l’unilinguisme territorial fait qu’il est donc interdit à la Communauté française de subventionner toute action en Flandre, comme il est impossible à la Communauté flamande de le faire en Wallonie, alors que l’une comme l’autre pourront le faire à l’étranger, et que un pays étranger peut le faire partout en Belgique (!). Ainsi, il sera possible à la Communauté française (ou à la Communauté flamande) de financer une école de langue française (ou de langue flamande) partout dans le monde, sauf en Flandre (ou en Wallonie). Et à la France de financer une action culturelle française en Flandre, mais pas la Communauté française de Belgique (on notera que l’Etat français ne parait pas contrarié par une telle situation…). Cette situation quelque peu surréaliste (mais à considérer sans étonnement puisque nous sommes en Belgique…) exprime bien le séparatisme national extrême, à base «ethno-linguistique», qui caractérise la Belgique contemporaine, qui a conduit à la destruction inexorable de l’unité du peuple belge et qui est appelé à briser l’Etat belge. En même temps, et dans un sens contraire, l’existence même de Bruxelles avec son caractère bi-communautaire fait obstacle à la communautarisation plus poussée, souhaitée par les nationalistes flamands, de certaines fonctions, comme les services de santé et l’action sociale, et de certaines prestations, comme les allocations familiales et de chômage. Car l’exercice concurrent de leur fourniture et délivrance, qui serait alors différenciée selon l’appartenance linguistique des personnes, sur un même territoire, le territoire bruxellois, paraît difficilement réalisable. Face aux Régions et Communautés, l’Etat fédéral, formellement né en 1993, ne paraît pas encore complètement démuni. Il conserve l’essentiel des fonctions régaliennes, la politique étrangère et la défense, la justice et les lois générales, la nationalité et l’immigration. S’y ajoutent aussi les grands instruments de régulation économique, les finances publiques, la fiscalité, et la politique économique, en partage avec les entités fédérés. La maîtrise des dispositifs de la protection sociale, constitutifs de la solidarité qui demeure encore entre belges, reste aussi principalement de compétence fédérale, avec une implication croissante des Communautés. Il en va ainsi aussi de la maîtrise d’autres fonctions et institutions, fondements également de la solidarité subsistante entre les belges, en partage avec les Régions et Communautés, les provinces et communes, comme la santé, la sécurité intérieure, le co-financement de l’enseignement, la tutelle de divers établissements culturels et scientifiques (musées, instituts de recherche,…), celle de la SNCB (équivalent de la SNCF française), de la Poste, etc. Et enfin l’emploi des langues dans les communes à régime linguistique spécial. Enfin, il reste compétent pour l’emploi de langues à Bruxelles et dans les communes «à facilités». Mais cette liste encore substantielle ne doit pas faire illusion. Car l’Etat fédéral est pris en main par les entités fédérées. De plus en plus. Et plus précisément par la plus puissante, la Communauté/Région majoritaire et unifiée flamande. L’enchevêtrement des compétences de l’Etat fédéral avec celles des Régions et Communautés, couplé au fait que cet Etat n’a pas d’autorité, ni politique ni juridique, pour leur imposer son point de vue, si tant est qu’il en ait un qui lui soit encore vraiment propre, exige pour toute réforme ou action d’ampleur «nationale» des modes de participation des entités fédérés à l’exercice des politiques fédérales et au fonctionnement des institutions fédérales. Il en va de même pour la répartition des droits de tirage financiers sur les ressources communes. Dirigé par des gouvernements de coalition associant partis flamands et «francophones», l’Etat fédéral n’a plus en vérité de capacité d’agir qui lui soit vraiment propre.

C’est ainsi qu’il est dans l’incapacité totale d’exercer sa compétence, notamment d’arbitrage, dans les affaires relatives à l’emploi des langues à Bruxelles et dans les communes à «facilités». Les administrations fédérales elles-mêmes, y compris les plus régaliennes, y compris leur niveau central, subdivisées, hormis leur échelon sommitale, entre unités linguistiques néerlandophones et francophones (le rôle linguistique), ne sont plus en mesure de faire prévaloir l’intérêt «belge». Démuni de ce vouloir-être propre, réduit à sa dimension utilitaire, l’Etat fédéral n’est plus que le lieu où s’élabore, entre les forces politiques communautaires, les compromis nécessaires au fonctionnement de l’ensemble étatique et para-étatique belge. En ce sens, et pour çà aussi, l’Etat belge est déjà partiellement confédéralisé. Et de plus en plus souvent impuissant. Aujourd’hui, c’est une partie substantielle de ces grandes fonctions et institutions nationales encore fédérales que les milieux dirigeants flamands veulent, majoritairement, communautariser et régionaliser. Les instruments de la politique de l’emploi, des pans de la législation fiscale et certaines fonctions de la sécurité sociale sont tout particulièrement visés. Soit par leur transfert aux entités fédérées, soit par leur mise en co-gestion avec elles, formule qui, bien qu’alourdissant le fonctionnement général de l’Etat belge, est pourtant défendue car elle permet de ménager les «francophones» tout en pouvant fonctionner comme une étape préalable au transfert.
8Les

autres collectivités territoriales belges Il s’agit des provinces et communes, et aussi des structures intercommunales. Le contrôle de tutelle de ces collectivités et des moyens importants de leur financement relève depuis 2001 des instances régionales. Une récente et autre manifestation de la réduction continue des attributions fédérales. Les 10 Provinces, du fait du poids des Régions et Communautés, et des attributions étendues des communes, ont des compétences limitées (très en deçà de celles des départements français), résiduelles, notamment en matière tourisme et de culture, de police et de sécurité civile, d’enseignement, de santé, le plus souvent par délégation des Régions, si fait que leur existence devient problématique. Elles sont, au demeurant, depuis quelques années, institutionnellement subordonnées à la Région (c’est ainsi que leur gouverneur, personnage plus politique que fonctionnaire, est choisi par la Région et non plus par l’Etat fédéral). De fait, leur raison d’être est de plus en plus contestée. Les 589 Communes sont issues d’un regroupement réalisé en 1977 (elles étaient alors 2359). Pour les communes situées le long des frontières linguistiques, et notamment celles situées autour de Bruxelles, ce regroupement n’aura pas été sans conséquence, puisqu’une ex-commune fusionnée peut être d’une majorité linguistique contraire à la nouvelle commune de regroupement. Du fait de leur taille moyenne très supérieure à celle des communes de France (lesquelles prennent donc appui sur les départements, mais échappent à leur tutelle), la capacité d’action des communes belges est étendue, notamment en matière d’aide aux personnes, santé, culture, enseignement, environnement, logement, urbanisme, sécurité et police, en liaison notamment avec la Région (qui en a la tutelle) et la Communauté. Les structures intercommunales belges sont malgré tout nombreuses, avec des compétences qui peuvent être très importantes (énergie, eau, déchets, expansion économique). Et les centres publics communaux d’action sociale (CPAS) belges sont plus autonomes (dirigés par leurs propres élus) et ont des attributions plus étendues et plus fortes que les institutions homologues de France. Comme les provinces, les communes relèvent désormais de la tutelle de la Région, ce qui n’est pas sans conséquence pour les communes «à facilités», (derniers vestiges, avec Bruxelles, de l’unité territoriale belge), dont les minorités linguistiques ont ainsi perdu la protection fédérale et se trouvent en conséquence menacées, et précisément celles de Flandre. B. L’économie, les finances publiques et les infrastructures à l’épreuve de la désunion Alors que la question linguistique et territoriale reste irrésolue dans le champ institutionnel, du fait même de l’existence de Bruxelles, le différend entre flamands et «francophones» est aussi étendu au terrain économique, avec ses conséquences sociales. Il s’y exerce avec tout autant de force, dans

un sens également favorable à la désunion.
9L’économie

belge au regard de la perspective de la partition Le PIB belge était de 298 milliards € en 2005, soit environ le 1/6ème du PIB français (de 1710 milliards €), un rapport du même ordre que celui entre les populations. A bien des égards, les économies belge et française ont des caractéristiques globales proches voire très proches : évolution du PIB, PIB par habitant, salaires moyens, charges sociales, coûts salariaux, niveau des prélèvements obligatoires, temps travaillé, productivité du travail, niveau de formation, effort en recherche et innovation, etc. Hormis pour ce qui concerne le degré d’ouverture économique, celui de la Belgique étant au tout premier rang mondial. Cette proximité économique entre la France et la Belgique s’exprime aussi, par voie de conséquence, dans le champ social : niveau de protection sociale, mode de vie, niveau de vie et consommation des ménages, etc. Il n’y a pas deux économies et deux sociétés qui soient en Europe plus proches que celles de la Belgique et de la France. Mais ces moyennes nationales dissimulent de grandes disparités. Entre le nord et le sud de la Belgique. Certes, comme entre les territoires français. Si ce n’est qu’en Belgique ces différences contribuent à la division du pays. C’est ainsi que le PIB belge, mesuré Région par Région, présente de grandes inégalités. En 2005, il était réalisé pour 170 milliards € par la Région flamande (57 %, pour 57 % de la population belge), pour 70 milliards € par la Région wallonne (23,5 %, pour 33% de la population) et pour 58 milliards € par la Région bruxelloise (19,5 %, pour 10 % de la population). Rapporté au nombre d’habitants, le PIB est encore plus différencié entre les trois Régions. Le PIB/habitant était de l’ordre de 56 000 € pour Bruxelles, de 28 000 € pour la Flandre et de 21 000 € pour la Wallonie. Ainsi, le PIB/hab. bruxellois serait du double du PIB/hab. flamand, lequel serait lui-même supérieur d’un tiers au PIB/hab. wallon. Pour la Région de Bruxelles, les niveaux très élevés du PIB global comme celui par habitant sont à relativiser fortement. Une part notable de la production rattachée à la Région résulte de son rang de «capitale» (belge et européenne), lieu de centralisation des sièges sociaux, et aussi de l’activité des travailleurs migrants résidant dans sa périphérie brabançonne, flamande surtout et wallonne aussi. Il en résulte que le PIB flamand est sous évalué, alors que c’est le contraire pour celui de Bruxelles. La Belgique et une des économies les plus ouvertes du monde, à l’égal de celle de son voisin hollandais. Elle le doit à la Flandre et aussi à Bruxelles. La Flandre réalise 80 % du total des exportations belges. Elle est l’une des principales plaques tournantes du continent grâce notamment aux ports d’Anvers et de Zeebrugge. La productivité flamande est une des plus élevées du monde, et son système d’enseignement et de formation compte parmi les meilleurs. Cependant, son avantage est bien moindre dans la balance des services, où sa contribution est de 60 %, contre 25 % pour Bruxelles. Et dans la prospérité flamande, la couronne urbaine flamande de Bruxelles, avec ses activités tertiaires et logistiques, apporte une contribution essentielle. L’écart de production entre la Flandre et la Wallonie est manifeste et significatif. Globalement, la Flandre pèse économiquement le triple de la Wallonie, ce qui est la meilleure expression du rapport réel des poids des deux Régions. La richesse produite annuellement par habitant est supérieure d’un tiers en Flandre à ce qu’elle est en Wallonie, ce qui exprime la différence d’efficacité économique entre les deux entités. Ces écarts sont encore plus grands si on tient compte du fait, déjà souligné, qu’une partie de la production qui relève des entreprises ou des travailleurs flamands est affectée par convention comptable à Bruxelles (c’est aussi vrai pour la Wallonie, mais en proportion bien moindre). Ces écarts économiques ont bien entendu leur traduction sur le marché de l’emploi et le niveau d’activité des populations. Le taux d’emploi des 15/64 ans était (2005) de 65 % en Flandre, et de seulement 56 % en Wallonie et de 55 % à Bruxelles (soit un taux de 61 % pour la Belgique, contre 64 % pour la France). Sur longue période, le taux de chômage en Wallonie est du double au triple du taux flamand. Il est entre le triple et le quadruple à Bruxelles. Si la Wallonie dispose de pôles technologiques de bonne renommée (biotechnologies, aéronautique, …) ou de secteurs traditionnels toujours porteurs (bois, logistique,…), son système d’enseignement est médiocre, le chômage frappe particulièrement les jeunes wallons et celui de longue durée y est

massif et structurel. Les chiffres surprenants parce que contradictoires de Bruxelles s’expliquent par les écarts très importants de statut, de revenus et de patrimoine qui affectent la population bruxelloise. Le sous-emploi bruxellois, en contradiction avec les indicateurs économiques de la Région-capitale, tient largement à l’existence d’une forte concentration de populations d’origine extra-européenne dont les profils professionnel et culturel sont mal adaptés à une ville où dominent les fonctions économiques supérieures. Les transferts financiers publics et sociaux, gérés par l’Etat fédéral, offrent un haut niveau de protection sociale à tous les belges, proche de ce qu’il en est en France. Ils permettent de limiter très sensiblement les écarts de moyens publics et de revenus des ménages engendrés par les écarts de production entre les Régions, et profitent donc massivement à la Wallonie. Mais ces transferts, qui concernent donc tant le champ social (sécurité sociale notamment) que le champ institutionnel (services publics), sont principalement financés par les ressources de l’Etat fédéral, acquises grâce aux prospérité flamande et bruxelloise. Ils constituent donc aussi des transferts implicites entre Régions et Communautés. La persistance et le niveau de ces transferts implicites, censés être financés par la Flandre grâce à ses capacités contributives supérieures, dont une forte partie vient cependant de Bruxelles par suite de la captation des revenus du travail des navetteurs flamands, constituent désormais une nouvelle cause du malaise inter-communautaire, que la structure fédérale de l’Etat souligne et donc aggrave. Malgré l’effet correctif de ces transferts, les écarts entre les revenus nets de la Flandre et de la Wallonie n’en restent pas moins substantiels. C’est ainsi que le revenu fiscal moyen du flamand, après prise en compte des transferts sociaux, reste supérieur de 15 % environ à celui du wallon. Ils contribuent aussi à entretenir des administrations wallonnes hypertrophiées. Et le poids atteint par les dépenses sociales et administratives de la Wallonie grâce à ces transferts internes garantis par la fédération belge anesthésie une partie de la population et les institutions wallonnes, devenues peu aptes à préparer leur avenir en toute autonomie. Les écarts ne sont pas moindres pour Bruxelles puisque le revenu fiscal moyen du flamand est supérieur de 25 % à celui du bruxellois (!). Un paradoxe au regard de la prospérité bruxelloise, qui atteste, eu égard à l’aisance des classes moyennes et supérieurs bruxelloises, de l’ampleur des inégalités au sein de la société bruxelloise et du degré de dépendance de la population d’origine extra-européenne. Ainsi, les polarisations économiques et sociales sont très fortes en Belgique. Entre Flandre et Wallonie d’abord. En épousant ainsi les divisions territoriales, elles renforcent les antagonismes régionaux/nationaux. Elles le sont aussi entre les territoires wallons (comme on le verra notamment au chapitre 2.1), de même qu’entre les habitants de Bruxelles (voir au chapitre 3.1). Et fragilisent donc aussi l’unité interne de ces deux entités. Elles perturbent par conséquent fortement le fonctionnement de l’Etat commun.
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finances publiques, par entités : des caractéristiques qui minent l’Etat belge Le système de financement public des entités constitutives de l’Etat belge est toujours fixé par la loi nationale, régulièrement adaptée pour tenter de réduire les tensions dues aux disparités de ressources entre les trois Régions et les trois Communautés. Car la répartition de ces ressources entre les entités fédérées par le moyen des finances publiques ou para-publiques constitue aujourd’hui l’autre motif principal de la querelle belge. Avec l’année 2005 pour référence, on observe que l’Etat fédéral, qui a reçu 90 milliards € de recettes, n’en a conservé que 46 milliards, après soustraction des recettes cédées aux Communautés et Régions, pour 32 milliards, à la sécurité sociale pour 9 milliards et demi et à l’Union européenne pour deux milliards et demi. C’est donc près du tiers de ses ressources que l’Etat fédéral abandonne aux entités fédérés, et près de la moitié dont il est dessaisi en y ajoutant ses concours à d’autres pouvoirs (organismes de la sécurité sociale et Union européenne). Ces proportions expriment le niveau de décentralisation actuel de l’Etat belge et l’ampleur des enjeux des prochaines discussions communautaires. Cette même année 2005, le pouvoir fédéral aura dépensé 49 milliards € (16 % du PIB). Un tiers (15

milliards) aura été consacré au service de la dette. Avec les pensions des agents publics fédéraux (7,3 milliards), on atteint 50 %. Les pouvoirs publics (y compris ceux de la Justice et de l’Intérieur) ont consommé près de 6 milliards. La Défense et les Affaires étrangères près de 4 milliards. Les politiques sectorielles (santé, action sociale, économie, emploi), environ 3 milliards, auxquels il faut ajouter 3 autres milliards pour le secteur des transports. Enfin, une montant de plus de 8,5 milliards a été encore consacré à la protection sociale. L’Etat belge est très endetté, bien plus que l’Etat français en proportion de son PIB. Toutefois, depuis 1999, les comptes publics annuels sont approximativement équilibrés, ce qui a permis d’engager un processus sérieux de réduction de la dette, ramenée à 270 milliards € et près de 90 % du PIB en 2005 (contre 66% alors pour la France). Ces résultats sont partiellement dus au recours à certains expédients, comme la cession d’une part notable du patrimoine de l’Etat fédéral. La Belgique doit consacrer annuellement aux intérêts de cette dette plus de 4 % de son PIB (contre nettement moins de 3 % pour la France). La crise économique actuelle fragilise grandement ces résultats. Cette dette est principalement portée par le pouvoir fédéral, à hauteur de 90 %, le solde étant partagé à parts équivalentes entre les Régions et Communautés d’une part, les pouvoirs locaux (provinces, communes et intercommunales) d’autre part, la dette des organismes de la sécurité sociale n’étant pas significative. Mais c’est bien la Région wallonne et la Communauté française qui sont exposés au risque de l’endettement, et nullement la Région/communauté flamande unifiée. Les milieux dirigeants flamands, politiques et économiques, sont bien convaincus que cette situation d’endettement «fédéral» tient à la situation de la Wallonie et qu’ils sauraient aisément y mettre fin pour sa part «flamande» si la Flandre était financièrement plus autonome, c’est à dire fiscalement souveraine et déchargée de la solidarité financière intra-belge, au moins partiellement dans un premier temps. Les Régions et Communautés auront reçu, en 2005, 43 Milliards € de recettes, composées aux 9/10èmes des recettes cédées par le pouvoir fédéral. Et auront disposé de 35 milliards € (12 % du PIB), après transferts aux administrations locales. Près de 20 milliards sont revenus à la «partie flamande» (Région plus Communauté), et près de 15 milliards à la «partie francophone» au sens large (les deux Régions wallonne et bruxelloise et les deux Communautés française et germanophone). Les administrations locales (provinces et communes) auront disposé, quant à elles, de près de 20 milliards € (6,8% du PIB) en 2005. A raison des deux-tiers pour les communes. Ces recettes viennent pour près de la moitié des Régions (dont du «Fonds des communes»). Ces chiffres sont la traduction financière de la forte décentralisation de l’Etat belge, puisque les entités fédérées et les administrations locales disposent de moyens financiers cumulés équivalents à ceux du pouvoir fédéral (abstraction faite, donc, des moyens de la sécurité sociale). Alors que ce rapport entre moyens décentralisés et moyens restés centraux est de moitié en France, rapport donc fort différent. Quant au financement de l’investissement public, les collectivités belges, fédérées et locales, en réalisent la quasi-totalité (97 %), contre moins des trois-quarts (72 %) en France. Pourtant, la partie flamande considère cette décentralisation financière comme insuffisante, non seulement en niveau mais aussi et avant tout dans ses modalités de mise en oeuvre. En effet, le degré de décentralisation financière de l’Etat belge doit s’apprécier aussi, ce que font les responsables flamands, en tenant compte de l’origine territoriale des ressources fiscales mobilisées, donc de la portée de la solidarité financière intra-belge, et de la maîtrise que les entités fédérées et locales ont de ces ressources, donc de leur propre pouvoir fiscal. La première question est celle des transferts financiers intra-belges, via l’Etat et le système autonome de sécurité sociale. Politiquement essentielle, elle abordée plus loin. La seconde question, celle de la répartition du pouvoir fiscal entre l’Etat fédéral et les entités fédérés, moins polémique, est également importante. Le mode d’affectation des importantes ressources fiscales qui permettent le financement des compétences décentralisées laisse une marge d’action certaine mais encore limitée aux entités fédérées. Ces produits fiscaux cédés par l’Etat fédéral ont succédé, progressivement depuis 1989, à des dotations budgétaires fédérales, alors réparties sur la base de clés. De montants historiquement calibrés sur les anciennes dotations, ces produits sont désormais largement associés, quant à leur

répartition, au rendement fiscal du territoire dont ils sont issus. Et ce en application du principe décentralisateur dit de « juste retour », principe évidemment soutenu par les décideurs flamands. L’Etat fédéral conserve cependant la maîtrise de la législation des impôts et taxes (assiette, taux), et donc en assure l’unité et l’uniformité. Une partie de l’impôt des personnes physiques (IPP) constitue la principale recette affectée des Régions, et la seconde recette des Communautés. La répartition de cette partie de l’IPP cédée par l’Etat fédéral aux Régions est fondée, aujourd’hui, sur la base de son rendement territorial. Ce critère de rendement, évidemment favorable à la Flandre, est légèrement corrigé par un dispositif de péréquation. Les Régions disposent d’un certain pouvoir de modulation de cet impôt. Divers impôts «secondaires» sont d’affectation régionale directe, comme l’impôt immobilier, les droits de mutation, de succession et les taxes de circulation, avec là aussi une certaine compétence de modulation par la Région. Mais le pouvoir fédéral conserve le plus souvent la maîtrise de la législation de ces impôts régionaux, au moins partiellement (base imposable), et de leur gestion (collecte). Les Communautés reçoivent quant à elles une partie du produit de la TVA, dont la composante principale est fixée sur une base historique indexée, et répartie au prorata du nombre d’élèves. Un supplément s’y ajoute, qui est appelé à perdre son propre dispositif de péréquation. La part communautaire précitée de l’IPP, de moindre importance, complète cette part de TVA. Laquelle reste fondamentalement une ressource d’emploi fédéral, comme l’impôt des sociétés (IS). En outre, il existe nombre de financements spécifiques, pour des mesures et opérations particulières, d’intérêt commun aux Régions et Communautés, qui ne seront pas détaillés ici. La répartition intra-belge de ces financements spécifiques comme des financements de péréquation fait appel à des clés particulières. Elles sont évidemment assises sur le poids relatif des entités concernées, et sont aussi le résultat de compromis politiques. De telles clés seront de 57/43 quand la répartition du financement repose sur un critère «PIB», clé plutôt favorable au couple wallobruxellois (puisque 43 % est le poids de sa population), ou de 65/35 si la répartition obéit à une critère «revenus», clé donc très favorable à la Flandre (et qui résulte notamment de la valorisation bien particulière de Bruxelles en termes de PIB et de revenus). Une clé «communautaire» de 80/20 sera utilisée pour ce qui concernera Bruxelles, clé de faveur pour les bruxellois «néerlandophones». Structurellement, les comptes des entités fédérées sont dans des situations financières différentes. Ceux de la Région/Communauté flamande sont excédentaires. Ceux des Régions wallonne et bruxelloise et de la Communauté française déficitaires. La dernière grande réforme institutionnelle de 2001, constituée d’un important volet financier, a permis d’atténuer les tensions financières de la Communauté française et de Bruxelles, en échange d’un surcroît de décentralisation de compétences des Régions (avec notamment le contrôle des collectivités locales), et un élargissement de leur autonomie fiscale (multiplication des impôts propres et pouvoir de législation ou de modulation accru). Sur ce, la Flandre unifiée a pu décider d’alléger certains prélèvements (et de supprimer la redevance radio-télévision), ce que les trois entités «francophones» ne peuvent faire. On note que la régulation collective des dépenses publiques, dans un système financier aussi décentralisé, peut être délicate. Le poids de l’entité flamande dans le fonctionnement même du fédéralisme belge lui a permis d’imposer à ses partenaires wallon et bruxellois, ces dernières années, une discipline suffisante pour que cette régulation partagée soit, somme toute, assez efficace, ce qui explique la relative maîtrise de la dette publique belge depuis lors. Situation inconnue en France, la répartition des ressources financières publiques entre les collectivités fédérées belges, fondement de leur autonomie, constitue un enjeu des discussions intra-communautaires. Du fait des écarts importants de capacité contributive entre les populations et les entreprises selon leur territoire d’appartenance, et de l’importance de ces écarts dans le débat politique, qui alimentent le «face à face» des deux communautés. Dualité conflictuelle évidemment ignorée en France, même si de tels écarts se constatent aussi entre territoires. La volonté de la Flandre de maîtriser une fraction croissance des ressources publiques issues de son territoire et d’alléger le poids de la solidarité intra-belge, autrement dit le «fardeau wallon», reste constante, et

va même s’accentuant, les dirigeants flamands souhaitant notamment se mettre en situation de mieux préparer les conséquences du vieillissement de la population et de maintenir une prospérité exceptionnelle menacée par la compétition mondialisée. Dans l’immédiat, les dirigeants flamands ne remettent pas frontalement en cause les règles de répartition des ressources fiscales entre les entités fédérés, ce qui serait tactiquement prématuré en dévoilant trop précocement leurs ambitions étatiques, tant que les questions territoriales autour de Bruxelles ne sont pas encore réglées. Ils s’en tiennent donc, présentement, à réclamer, dans un objectif de politique économique régionale plus autonome, un pouvoir régional renforcé de modulation fiscale de certains grands impôts, accru pour l’IPP et à créer pour l’IS. Et ce en lien avec une demande de pouvoirs nouveaux dans le champ de la protection sociale (allocations de chômage, prestations familiales, …).
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sécurité sociale belge, un bien encore commun (provisoirement) à tous les Belges A bien des titres, le système de sécurité sociale belge est proche du système français. Il est, comme en France, distinct de l’Etat, tout en étant étroitement encadré et partiellement financé par lui, directement. Il se distingue, comme en France aussi, de l’aide sociale, de caractère résiduel (et de compétence para-étatique, donc fédérée). Il couvre les mêmes risques que le système français, plus le risque chômage qui en fait formellement partie. Distribuée en sept branches, la sécurité sociale belge dispose d’une organisation plus simple, plus resserrée que la sécurité sociale française, avec trois régimes seulement (en l’absence de régimes spéciaux à la française), travailleurs salariés, travailleurs indépendants et fonctionnaires, gérés par des offices et fonds, des «caisses», chacune compétente soit pour les recettes, soit pour un bloc de dépenses (soit huit caisses pour les travailleurs salariés), auxquels s’ajoutent des organismes assureurs pour les remboursements maladie (des mutuelles principalement) et des organismes payeurs pour les allocations de chômage ( les syndicats à titre principal). Globalement, les garanties et prestations offertes par les différentes branches du système belge sont de même niveau que celles apportées par les branches homologues du système français. Et, à bien des égards, l’équilibre des comptes de chacune de ces branches connaît les mêmes faiblesses que la même branche du système français. Le système sanitaire serait plutôt mieux régulé qu’en France. Mais celui des pensions de retraite plus fragile. Quels que soient les risques en cause, le système et les organismes de sécurité sociale restent de compétence nationale, à tous points de vue. Dans un cadre général qui présente nombre d’analogies avec le système français, ces organismes autonomes, à gestion généralement paritaire, entretiennent donc des liens étroits avec l’Etat fédéral. Celui-ci légifère, anime, contrôle et finance (en tant que de besoin) dans ce champ, et son activité y reste donc légitime. C’est ainsi que l’Etat apporte au régime des salariés des recettes pré-affectées (une part des recettes de TVA), et un concours direct («subvention»). Le pilotage du système belge de sécurité sociale est donc un des derniers points forts de l’Etat fédéral, et peut-être même le seul qui soit encore vraiment d’importance. Système d’importance multiple, par le champ des protections qu’il assure, par le poids qu’il représente dans le fonctionnement même de l’Etat, et comme dernier lien interpersonnel entre les «Belges». Son financement échappe encore à toute appréhension territoriale et communautaire. Ce système solidaire, commun à tous les belges, est encore solide aujourd’hui parce qu’il reste défendu par les organisations syndicales, qui demeurent encore animées par un esprit unitaire. Et ce y compris côté flamand, ces organisations y étant confrontées à la force de l’idéologie libérale qui habite les principaux partis politiques flamands. C’est justement ce caractère commun à tous les Belges du système de sécurité sociale que les milieux dirigeants flamands voudraient remettre en cause. Par la voie d’un démantèlement par étapes, de la part des forces politiques modérées. Ces milieux décisionnaires demandent aujourd’hui une régionalisation, une communautarisation de la gestion de certains risques, au moins à titre partiel. Les prestations familiales et de chômage sont particulièrement visées. Cette demande constitue donc un point fort du débat inter-communautaire, puisque sa satisfaction

ouvrirait la porte à une différenciation des prestations entre des citoyens belges pourtant placés dans la même situation sociale, ce qui minerait profondément ce qui reste de l’Etat commun et du vivre-ensemble solidaire.
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transferts financiers, via l’Etat fédéral, de la Flandre à la Wallonie Les écarts de production entre les trois entités régionales, doublés par des écarts moyens de revenus du travail et de patrimoines familiaux entre les deux grandes communautés, à concilier avec une présence des services publics homogène entre territoires et à une protection sociale similaire pour les populations, engendrent d’importants transferts de ressources intra-belges, par le moyen des finances publiques, sécurité sociale incluse. Entre territoires et populations via les mécanismes de redistribution mis en oeuvre par l’Etat fédéral, par son budget propre, ou par ceux des organismes de sécurité sociale. Donc entre Régions et Communautés selon la grille de lecture belge, c’est-àdire de la Flandre vers la Wallonie, et dans une mesure incertaine vers Bruxelles. Dans tout Etatnation, de tels transferts de ressources sont considérés comme légitimes. Ce n’est plus le cas en Belgique, où le sentiment national est très affaibli. Ces transferts y alimentent les récriminations flamandes contre les wallons, censés se complaire dans une situation d’assistanat. Par leur existence pérenne et leur niveau important, ils constituent désormais un argument puissant aux mains des nationalistes flamands. Une estimation flamande (issue des milieux patronaux), faite en 2005 à partir des données 2003, et à cadre juridique constant, chiffrait ces transferts annuels intra-belges, transferts indirects de la Flandre au couple wallo-bruxellois, à 10,4 milliards €, à raison de 8,1 Mds € au profit de la Wallonie et 2,3 Mds € au bénéfice de Bruxelles. Ce montant global de la perte flamande et du gain «francophone» dans la répartition du financement des charges communes se décomposerait en : 3,9 Mds € au titre du financement des intérêts de la dette fédérale, 3,7 Mds € pour le financement des contributions d’équilibre de la sécurité sociale (toutes branches comprises), 1,5 Md € au titre du financement des actions et moyens propres de l’Etat fédéral, et 1,3 Md € pour le financement des entités fédérées. Ces chiffres ont été évidemment contestés par certaines expertises «francophones» (voire flamandes), qui y opposent des montants sensiblement plus faibles, d’un bon quart voire d’un tiers. Soit que ces contre-expertises contestent le mode d’imputation de la dette fédérale entre les deux parties de la Belgique, qui peut obéir à des méthodes diverses aux résultats différents. Soit qu’elles soulèvent la non prise en compte du lieu réel de production des richesses et donc des revenus, ce qui dans la situation présente profite à la Flandre (et aussi à la Wallonie) s’agissant notamment de l’agglomération de Bruxelles, du fait du poids des navetteurs venant y travailler. Et les commentateurs «francophones» font de plus valoir que, quoi qu’il en serait de leur vraie importance, de tels transferts entre régions, à ces niveaux, qui peuvent représenter entre cinq et dix points des PIB régionaux, sont de monnaie courante au sein des Etats, comme en France, ou entre Etats membres de l’Union européenne. Cet argument est cependant de peu de poids, car les flamands ne sont pas dans la situation des français, par exemple, qui trouvent plus que normal que la métropole parisienne, qui tient sa richesse de son rang de capitale et donc aussi de la substance des régions, restitue une partie de cette richesse à celles-ci. Quant aux transferts inter-européens, ils sont négociés en échange d’objectifs politiques arrêtés en commun et leur mise en œuvre est limitée dans le temps. Toutes ces situations ont peu à voir avec la situation belge qui met face à face, dans un Etat non unitaire, deux communautés antagonistes, dont l’une, la Flandre, n’attend plus rien de l’autre, la Wallonie, et considère ses obligations financières envers celle-ci, qui l’empêchent d’améliorer encore sa prospérité et à préparer son avenir dans la compétition mondialisée, comme injustifiées tant en niveau que par leur caractère obligatoire et perpétuel. En tout état de cause, après une scission de la Belgique, les «francophones» seraient bien obligés de considérer cette question des transferts selon le point de vue flamand. La Banque nationale de Belgique (BNB) a également fourni, en 2008, une évaluation de ces transferts inter-régionaux. Avec une méthodologie propre, et qui s’inscrit évidemment dans le cadre d’un Etat belge maintenu, cette évaluation aboutit (en valeur 2005) à un apport de la Région

flamande proche de 6 Mds €, au bénéfice de la Région wallonne, Bruxelles étant également donatrice, mais de peu. Cette étude attribue ces transferts principalement à l’IPP et aux cotisations et prestations sociales (avec pour ces dernières des mouvements de sens contraire selon leur nature, comme pour les pensions de retraite et les allocations de chômage), la TVA jouant un faible rôle, et l’IS expliquant la position favorable de Bruxelles. De plus, cette étude souligne que les évolutions démographiques à venir, défavorables à la Flandre, devraient conduire à réduire progressivement l’ampleur des transferts à sa charge, en augmentant a proportion le rôle de Bruxelles. De ce débat sur les chiffrages, on choisira ici de retenir une hypothèse conforme à une approche prudente, voisine de celle de la BNB, pour ne pas minorer l’enjeu financier futur de la partition pour la partie «francophone». Tout en ne perdant pas de vue la nécessité de corriger forfaitairement cette évaluation de l’impact, ignoré par elle, que produirait la scission sur la localisation de dépenses et des recettes publiques en cause, et notamment la taxation (impôts et cotisations) des revenus du travail, ceux notamment des navetteurs de Flandre au bénéfice principal de Bruxelles. Dans ces conditions, le montant global de ces transferts, qui seraient économisés par la Flandre et à compenser par le couple wallo-bruxellois, à l’issue de la partition (après relocalisation des taxations et de certaines charges, et à droit constant pour le reste), transferts considérés dans l’hypothèse présente comme l’écart (gagné par la Flandre et perdu par le couple wallo-bruxellois) entre les recettes publiques qui seraient conservées et les dépenses publiques censées être maintenues et reprises, intérêts de la dette comprises, pourrait être de l’ordre de 5/7 milliards € (toujours en valeur 2005, à majorer donc de près de 15/20 % pour une conversion en valeur 2009). Les responsables flamands, qu’ils soient autonomistes ou indépendantistes, mesurent bien ce que représente comme atout une telle masse financière pour un pays de la dimension de la Flandre, une fois qu’elle serait devenue plus autonome ou totalement indépendante. Même diminuée de la contribution du nouvel Etat flamand à l’Union européenne, et en ne tenant pas compte de la perte du produit de la taxation des revenus du travail des navetteurs flamands de Bruxelles, elle pourrait en effet représenter 3 % à 4 % du PIB flamand. Ce montant est à multiplier par 10 pour en mesurer l’importance à l’aune de la France (importance supérieure au déficit structurel public français, de plus de 50 milliards €/an). Les premiers espèrent au moins en réduire le montant dans une phase transitoire confédérale de plus grande autonomie. Les seconds voient qu’elle serait libre totalement d’emploi pour la seule Flandre en cas de séparation complète d’avec la Wallonie. Ce montant approximatif de 5/7 Milliards € représente donc aussi l’impasse financière à laquelle serait confronté le couple wallo-bruxellois dès le délitement, progressif ou accéléré, de l’Etat et de la solidarité belges, si la nouvelle entité restait sans aide extérieure. Et encore cette évaluation, à cadre économique constant, ne tient-elle pas compte de l’effet perturbateur de la partition ellemême sur l’économie de l’espace belge et notamment sur les recettes publiques, ce qui risquerait fort d’aggraver ladite impasse. Son importance permet de souligner combien la solidarité entre l’entité bruxelloise et l’entité wallonne serait mise à rude épreuve face à cette impasse, impasse financière largement imputable à la Wallonie. En effet, une fois pris en compte, après la scission de l’Etat belge, la faculté pour l’entité bruxelloise de taxer pour son compte les revenus du travail (impôt et cotisations des personnes essentiellement) des navetteurs flamands et aussi wallons, Bruxelles pourrait devenir financièrement autonome. On voit donc mal une majorité de Bruxellois accepter, durablement, un tel sacrifice dans l’intérêt de la Wallonie, même si celle-ci pouvait contribuer à la solution de la question territoriale bruxelloise. D’autant que ce sacrifice serait au demeurant insuffisant pour régler la question financière wallonne. Autrement dit, à terme si ce n’est immédiatement, l’extinction de la solidarité intra-belge frapperait exclusivement la Wallonie, une fois constatée les limites matérielle et temporelle de la solidarité bruxello-wallonne. Le couple wallo-bruxellois, si tant est qu’il se constituerait et se survivrait un certain temps, serait astreint à réduire en partie cette impasse par des économies communes et donc des sacrifices partagés, et à la financer pour une autre partie par un effort de solidarité bruxellois (auquel Bruxelles devrait sacrifier au premier chef le produit de la taxation des revenus du travail des navetteurs, qu’ils soient wallons ou flamands…). Et ce double effort ne serait sans doute pas

suffisant pour sortir pleinement de l’impasse. La discrétion des milieux dirigeants «francophones» sur cette question financière, y compris de la part de ceux qui évoquent aujourd’hui la perspective de l’Etat wallo-bruxellois, est le signe de leur désarroi devant son caractère insoluble. Ce même montant donne donc aussi une idée de l’ordre de grandeur de l’effort financier annuel que la France aurait à fournir, dans la durée, si elle était sollicitée par la Wallonie dans le cadre d’un rapprochement étroit (pour Bruxelles, cet effort, sans être négligeable, serait de bien moindre importance, car de faible niveau et probablement temporaire). Question majeure qui sera examinée à sa place (au chapitre 2.3, B).
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principales infrastructures belges en cause en cas de partition Fruit à la fois du passé industriel exceptionnel de la Belgique et de sa centralité géographique, de l’étroitesse du territoire et de la densité de sa population, les infrastructures belges sont particulièrement développées et denses. Elles ne relèvent plus que partiellement du pouvoir fédéral. Soit du fait du processus de privatisation, que les décideurs flamands soutiennent, soit qu’elles aient été placées sous la compétence des Régions. Rail. Le système ferroviaire relève de la SNCB, société publique nationale de type holding, qui coiffe la filiale Infrabel, qui gère l’infrastructure, et la filiale SNCB, en charge de l’exploitation. Le réseau est très centré sur Bruxelles, y compris la nouvelle LGV Lille/liège/Anvers/Allemagne/Hollande. Les décideurs flamands souhaitent fortement la scission de la SNCB, et aussi sa privatisation dans le cadre de l’ouverture du réseau à la concurrence. Les réseaux flamand et wallon sont autonomisables malgré l’importance du nœud ferroviaire bruxellois. En cas de scission de la SNCB et d’Infrabel, ce que souhaite fortement les dirigeants Flamands, Bruxelles, tout en contrôlant des liaisons essentielles pour la Flandre, se trouverait placé dans la dépendance totale des opérateurs et régulateurs ferroviaires flamands, du fait de son total enclavement. Routes. La gestion du réseau routier est totalement de compétence régionale. Il en résulte que la Flandre peut y consacrer plus de moyens que la Wallonie. Et que la géographie et le découpage politico-administratif actuel la rendent maîtresse de tous les accès de Bruxelles, y compris du périphérique autoroutier qui l’entoure (le «ring»). Energie. L’approvisionnement en pétrole et en gaz de la Belgique est largement assuré via les ports flamands, ce qui rend la Wallonie dépendante en la matière, notamment depuis l’extinction de l’exploitation charbonnière. Pour la production d’électricité, les deux sites nucléaires belges (toute construction de nouvelle centrale est légalement proscrite) sont répartis entre Flandre et Wallonie (respectivement quatre et trois réacteurs, qui fournissent à cette dernière plus de 70 % de ses besoins en énergie électrique). Le réseau électrique est connecté à la France et aux Pays-Bas. Les gestionnaires des réseaux de transport et de distribution d’électricité et de gaz sont largement privatisés, comme les opérateurs producteurs/fournisseurs, et les tarifs en voie de libéralisation. La régulation de ces différents secteurs énergétiques (transport, distribution et tarification) relève d’instances publiques encore de rang fédéral. Ports et voies navigables. La gestion de ces infrastructures est entièrement régionalisée. Pour la Wallonie, le réseau navigable, qui la relie à la mer par le réseau flamand, et aux réseaux français, hollandais et rhénan, revêt une grande importance. Pour Bruxelles, relié à la fois au réseaux flamand (jusqu’à Anvers) et wallon (par Charleroi, via le territoire flamand), ce moyen de transport est également important. Transport aérien. Depuis la faillite de la Sabena, la Belgique n’a plus de grande compagnie aérienne nationale. Elle dispose d’un unique aéroport de rang national et de taille internationale, celui de Bruxelles, «Bruxelles-national». Situé en territoire flamand et majoritairement privatisé, sa gestion échappe donc au pouvoir fédéral et par là aux «francophones». Eau. La gestion de l’eau (approvisionnement et assainissement) est de compétence régionale. Mais la Flandre et Bruxelles reçoivent l’essentiel de leurs ressources en eau de la Wallonie, dont le territoire est bien pourvu par la nature, grâce notamment au massif ardennais et à d’importantes nappes phréatiques.

Communications. La Poste est encore une société publique, bien que les décideurs flamands en souhaitent la privatisation. Par contre, l’opérateur public de télécommunications, Belgacom, est partiellement privatisée, et pourrait l’être plus complètement à bref délai. Le régulateur est fédéral. Au total, le partage des infrastructures, en cas de partition de l’Etat belge, serait un exercice pas trop malaisé, sauf pour celles qui se rapportent à Bruxelles. Tout au contraire, pour Bruxelles, l’exercice serait d’importance et très difficile à réussir.

Pièces jointes (1)

• organisation institutionnelle de la Belgique.jpg -

I-La fin de l'Etat belge >

1.3 La partition inéluctable de l’Etat Belge. Voies et Moyens.
Comment et pour combien de temps un Etat sans nation peut-il subsister ? Le quart de siècle écoulé de vie fédérale belge a démontré la fragilité persistante de ce système étatique et la permanence des aspirations des nationalistes flamands inassouvis à disposer de leur propre Etat (A). C’est pourquoi une nouvelle et ultime étape de dislocation de la Belgique se met en place, l’étape confédérale, antichambre d’une partition inéluctable malgré l’obstacle bruxellois (B). A. Les ultimes facteurs de décomposition à l’œuvre L’Etat belge est déjà et depuis longtemps miné par l’approfondissement de la division nationale. Sa forme fédérale, bien que récente, est elle-même en voie d’affaiblissement continu, du fait de ses lacunes intrinsèques, de la volonté flamande de poursuivre son démantèlement, comme de l’incapacité chronique des «francophones» de s’y opposer. L’Etat belge est aussi victime des effets pernicieux de la construction européenne.
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construction fédérale bi-nationale unique, fondamentalement instable et condamnée Le système fédéral belge, de part ses caractéristiques (voir le chapitre 1.2), est unique. Il est unique en Europe. Il est même unique au monde. Mais il ne pourra le rester. Car son originalité, qui en fait aussi sa faiblesse, le condamne : s’il peut abriter une ou plusieurs minorités nationales, un Etat ne peut durablement réunir deux communautés nationales de même importance. L’Etat fédéral belge bi-communautaire, en magnifiant cette réalité, a lui-même contribué à préparer sa propre disparition. En Europe, les Etats fédéraux sont nombreux. Il regroupe, généralement, un nombre élevé de Régions, parfois appelées «Etats» (mais qui n’en sont pas vraiment puisqu’ils ne sont pas alors souverains). Ces Etats fédéraux européens disposent, contrairement à l’Etat fédéral belge, d’une langue «nationale», et de partis «nationaux», présents dans toutes les Régions, et qui veillent donc à la défense de l’unité nationale et fédérale. Et donc il n’existe pas d’Etat européen qui, comme l’Etat belge, regrouperait deux, et seulement deux, groupes linguistiques et quasi-nationaux de poids comparables. Qui, comme lui aussi, refuserait toute langue d’union (après que l’une des deux langues ait tenu ce rôle). Et qui, de plus, et toujours comme lui, serait dépourvu de forces politiques partisanes présentes à l’échelle du pays entier. L’inexistence d’un tel Etat, à l’exception de l’Etat belge, n’est pas surprenante car, avec de telles caractéristiques, qui sont justement celles de l’Etat belge, aucun Etat n’est assez stable et solide pour survivre durablement. La disparition de l’Etat fédéral tchèque et slovaque a démontré récemment les conséquences inévitables de cette triple lacune. Et les démembrements successifs de l’Etat fédéral ex-yougoslave ont démontré aussi combien l’absence d’une seule de ces conditions peut être lourde de conséquences. En Espagne, Etat non fédéral formellement mais qui l’est largement de fait, où le bilinguisme a été accepté récemment pour certaines de ses Régions à personnalité linguistique propre, la langue d’union reste cependant le castillan, et les partis nationaux restent puissants. Sans ces deux gardefous, les revendications d’autonomie accrue, sans cesse renaissantes, des pays basque, catalan et galicien notamment, deviendraient très menaçantes à terme pour l’unité territoriale du pays, déjà fragilisée. En Italie, il en va de même de la permanence des structures partisanes nationales, et de la primauté de l’italien, et ce d’autant mieux que les Régions les plus centrifuges ne sont pas celles dotées d’une forte identité linguistique. Dès lors, malgré la grande faiblesse interne de l’Etat italien, l’unité de l’Italie reste solide. Quant à la Suisse, pour quatre langues, elle compte 26 Etats cantonaux, dont 5 Cantons bilingues. Et non deux, trois ou quatre Etats fédérés en fonction du nombre des langues. Cette organisation politique plurielle suisse écarte la constitution de deux ou trois blocs antagonistes, refuse tout face à face linguistique (et religieux), évite toute prépondérance excessive du groupe germanophone (deux suisses sur trois), écarte tout risque de domination d’un

canton sur les autres, et réduit ainsi la tendance au quant à soi linguistique. La Suisse est une nation germanique gouvernée en allemand. A Berne, la langue fédérale est de fait l’allemand, primauté non contestée par les suisses romands. Mais cette domination est ainsi modérée et donc supportée par la Suisse non alémanique (Suisse romande : un suisse sur cinq ; Suisse italienne : un suisse sur dix ; Suisse romanche : un suisse sur cent). D’autant plus aisément qu’il n’y a pas de politique fédérale linguistique et culturelle. En cette matière, chaque Canton est maître chez lui, y compris les Cantons linguistiquement mixtes. Le principe de territorialité des langues y est bien appliqué par eux, mais de manière posée, puisque 35 communes sont bilingues, sans que quiconque propose d’y mettre fin. Nous l’avons vu (chapitre 1.1 et 1.2), ce n’est pas la voie belge. Ailleurs en Europe, il existe des groupes linguistiques minoritaires, distincts du groupe principal, dans les Etats balkaniques notamment (cas notamment de la minorité hongroise). Et aussi dans les Etats baltes (qui se sont empressés d’imposer la langue nationale à leur minorité russe). Quand elles y sont en situation numériquement très seconde, ces minorités ne menace pas l’existence et l’unité des Etats eux-mêmes. Dans le cas contraire, elles pourraient tout au plus menacer l’intangibilité d’une partie de leurs frontières (ainsi pour l’Etat balkanique slovaque ou l’Etat balte estonien, qui refusent, pour cette raison notamment, tout arrangement territorial de type fédéral). L’observation comparée des situations étrangères hors d’Europe fait nettement apparaître que les Etats fédéraux qui rassemblent plusieurs peuples/ethnies/nations, et qui parviennent à durer, ne mettent pas face à face deux peuples de poids équivalent, comme c’est le cas en Belgique. Soit le fédéralisme (ou des formes d’autonomie) organise le statut d’une ou plusieurs minorités, satellites d’une nation nettement dominante, et qui acceptent la situation, faute d’alternative (Chine, Russie), ou parce que ce statut est convenable (québécois au Canada), soit il s’agit d’Etats géants rassemblant des peuples et langues multiples, dont aucun n’est suffisamment dominant, et qui se donnent une langue commune (l’anglais en Inde et au Pakistan). Dans tous les cas, des partis politiques nationaux puissants sont présents. Le Canada est bien fait de deux peuples constitutifs, comme la Belgique. Mais, alors que le peuple québécois est lui-même une vraie minorité face à la masse anglophone de la fédération (rapport de un à quatre, rapport bien différent de celui de deux à trois qui est celui des deux communautés belges), et encore plus face à celle du continent nord-américain. De plus, les petites minorités francophones implantées dans les douze autres «provinces» et territoires de la fédération disposent de garanties étendues, et les anglophones au Québec disposent eux aussi de telles garanties, toutes choses refusées aux «francophones» de Flandre. La majorité anglophone est radicalement partisane du maintien du Québec dans la fédération, lequel ne lui coûte rien économiquement et financièrement, alors que son départ briserait le pays en deux parties géographiquement éloignées, une position qui est à l’exact opposée de celles des milieux dirigeants flamands. Quant au peuple québécois, il hésite bien légitimement entre la sécurité/prospérité canadienne bien réelle et le projet incertain d’une indépendance en solitaire au sein de la grande masse anglo-américaine. Il résulte de tout cela la vie politique canadienne est structurée par des partis «canadiens», présents au Québec aux côtés du parti indépendantiste québécois. On le voit, nous somme loin de la situation belge. Dans l’Union indienne, à cause même de sa diversité culturelle et linguistique (22 langues officielles, et une trentaine d’Etats et territoires), aucune «nation» constitutive n’accepte de reconnaître la prépondérance d’une autre langue «nationale» sur la sienne. De ce fait, la langue «nationale» principale, l’hindi, est rejetée comme langue commune, place occupée magistralement par l’anglais (comme au Pakistan voisin, où il supplante le pendjabi et l’ourdou). Là aussi, la présence, dans certains Etats, de partis politiques «locaux», est compensé par l’existence de partis politiques «indiens», présents et puissants partout. L’organisation étatique du monde est donc clair : il n’y a pas d’Etat, fédéral ou non, qui puisse subsister durablement sans partis politiques communs, d’implantation généralisée, aptes à prendre en compte les aspirations de la totalité de la population et du territoire. Et sans langue commune acceptée pour traiter les affaires, au moins centrales, qui sont justement celles d’intérêt commun. Et la Belgique fédérale est donc bien une construction étatique unique. D’autant plus exceptionnelle qu’elle est la seule entité étatique construite sur la confrontation organisée de deux groupes

nationaux/linguistiques, de poids globalement équivalents et dont aucun ne peut avoir durablement la préséance (l’infériorité numérique du groupe «francophone» est trop faible pour qu’on puisse le qualifier de minorité, d’autant qu’il est majoritaire dans la capitale et qu’il reste culturellement toujours dominant). Deux groupes qu’aucune formation politique, même mineure, ne représente conjointement, et qui refusent de s’entendre sur le simple usage d’un langage commun pour le fonctionnement de l’Etat central. L’Etat belge est bien ce seul pays d’Europe, et probablement du monde, où non seulement la population mais aussi les décideurs des structures fédérales centrales n’ont pas de langue commune reconnue (si le français remplit encore cette fonction, c’est de manière honteuse, sa prépondérance à Bruxelles, qui fait illusion, ne concerne que les Bruxellois sur leur territoire et nullement les structures fédérales centrales et communes qui y sont implantées). Dans un tel contexte, où de plus le sentiment national belge n’est plus que marginal, la vie politique belge est très mal supportée. Les Flamands, au motif de leur majorité numérique, même modeste, refusent un Etat fédéral paritaire, et voudraient exercer une domination plus complète, exigence exagérée qui s’explique par leur besoin d’exorciser un passé où ils étaient dominés. Et les Belges «francophones», bien qu’arithmétiquement minoritaires, considèrent qu’ils ne le sont pas suffisamment au point de devoir accepter d’abandonner du même coup leurs anciennes positions dominatrices, fondées notamment sur la supériorité historique du français, langue de culture, sur le «flamand», langue secondaire. Dans ces conditions, chaque groupe communautaire se considère comme brimé par l’autre, l’un comme une majorité qui ne serait pas suffisamment reconnue comme telle, l’autre parce que refusant le statut diminué de minorité qui lui serait abusivement imposé. Avec de telles conditions, la structure fédérale belge, quant à elle, peut difficilement trouver un équilibre stable et durable, à cause même de ses deux composantes nationales évidentes, de poids humain globalement équivalent bien que numériquement inégal. Il en est ainsi pour les institutions fédérales elles-mêmes, du fait de la faiblesse wallonne et de l’existence propre de l’entité bruxelloise d’un côté, de la volonté flamande d’autonomie accrue et de contrôle de Bruxelles de l’autre. Et alors que l’accentuation de la suprématie flamande n’est pas acceptable par les «francophones» et ne devrait donc plus pouvoir progresser substantiellement et durablement, toute absence de perspective de progression pour les Flamands conduirait leurs dirigeants à sacrifier le système, à une échéance qui se rapprocherait alors vivement. Dès lors, entre deux groupes nationaux démunis d’une langue commune, au propre comme au figuré, les phases de mésentente et d’affrontement se renouvèlent constamment. Et, du fait de l’absence de partis «nationaux», ces conflits ne peuvent se solder que par des accommodements provisoires édifiés sur une nouvelle étape de démantèlement d’un Etat fédéral, appelé à devenir de plus en plus résiduel, jusqu’à son effacement consenti ou la survenue brutale de sa disparition. Ce qui peut demeurer de l’Etat central belge, dès lors concentré à Bruxelles, est en tout état de cause inopérant pour faire vivre un espace commun, à défaut d’être «national». Ses attributions comme fédération étant appelées à être encore réduites, il est condamné à devenir, s’il n’éclate pas d’abord, une coquille presque vide comme le disent déjà de nombreux Belges, un Etat formel de type confédéral, une chimère condamnée à s’évanouir peu à peu pour disparaître totalement, à une échéance désormais guère éloignée. L’Etat fédéral est désormais à direction flamande et cette situation ne peut que s’accentuer dans les temps prochains. Depuis plus de cent ans, le Premier ministre n’aura été que rarement Wallon ou Bruxellois «francophone», et depuis trente ans il ne l’a plus jamais été, du fait de la majorité numérique flamande au Parlement (à la Chambre des représentants, laquelle détient la réalité du pouvoir législatif, le Sénat belge n’ayant pas la composition et les pouvoirs qui caractérisent habituellement la chambre haute d’une fédération), et aussi du pouvoir financier flamand assis sur sa suprématie économique. De fait, et en l’absence de forces politiques proprement belges, un pouvoir fédéré, le pouvoir flamand, contrôle le pouvoir fédéral, avec l’assentiment contraint des pouvoirs «francophones», wallon et bruxellois, tous deux financièrement subordonnés, le second l’étant de plus territorialement également. Cet état de fait est conforté par le caractère déjà

partiellement confédéral du système belge, dans lequel les normes et pouvoirs fédérés sont placés par la Constitution sur le mêmes plan que le pouvoir et les normes de source fédérale, privant ainsi les instances fédérales de toute suprématie de principe. Et par l’absence de forces politiques belges susceptibles d’en défendre les attributs. Au final, ce qui rattache encore chacune des trois composantes à la Belgique et à son Etat est entièrement négatif : pour les Flamands, ne pas perdre Bruxelles ; pour les Wallons, sauvegarder l’équilibre de ses comptes publics et sociaux ; pour les Bruxellois, échapper à l’isolement territorial. Des objectifs au demeurant contradictoires, car rencontrant l’hostilité des autres membres de la fédération, ce qui fait de celle-ci un édifice disputé en permanence et qui ne pourra jamais redevenir une maison commune. La destruction de l’Etat belge n’est plus aujourd’hui une hypothèse, une simple perspective. C’est un évènement qui viendra, irrémédiablement. Reste la question du temps que prendra le processus de sa démolition, qui pourra être lent ou brutal, continu ou aléatoire. La réponse dépend évidemment du comportement qu’adopteront les trois acteurs régionaux de la crise belge au fur et à mesure de ses développements.
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processus de démembrement de l’Etat belge qui se poursuit inexorablement Une telle construction fédérale, à deux, si on consent à faire de la Wallonie et de Bruxelles un couple uni face à la Flandre, est instable par essence. D’abord parce que dans le partage de pouvoirs et des ressources, les gains supposés de l’un seront souvent perçus comme des pertes par l’autre. Ensuite parce que cet Etat commun ne repose plus sur des forces politiques qui lui soient attachées et qui pourraient le soutenir contre celles qui désormais expriment des intérêts régionaux/nationaux et ont le monopole de l’expression et du pouvoir politiques. Bien au contraire, les forces qui expriment la vie politique belge aujourd’hui sont justement de nature exclusivement régional/national et n’occupent l’Etat fédéral que dans le seul but d’y défendre les intérêts de leur camp, flamand, wallon ou bruxellois. En outre et surtout, il est instable parce que le mouvement national flamand considère que nombre de ses ambitions pour plus d’autonomie restent à réaliser. En effet, les élites flamandes, majoritairement obnubilées par la compétition économique mondiale, ont réactivées ces dernières années leurs revendications de plus de compétences pour la Flandre, notamment en matière sociale, financière et économique (santé, famille, sécurité sociale, emploi, transports,…), mais aussi dans le champ régalien (minoration de la fonction royale, partage du pouvoir judiciaire), ne souhaitant laisser à l’Etat fédéral que sa compétence internationale, laquelle n’est déjà plus que de façade. Dans ce cadre étatique belge en voie de décomposition, où se déploie une confrontation permanente entre deux parties, le nouveau cours des exigences flamandes est bien traduit par le passage du concept de «fédéralisme» à celui de «confédéralisme». C’est par ce second concept que les dirigeants nationalistes flamands, qui souhaitent avancer vers l’indépendance par étapes, «pensent», à défaut de la nommer, leur ambition d’aujourd’hui. Ambition qui consiste à vouloir abandonner le cadre d’un Etat organisé sur une base fédérale, l’Etat belge, pour adopter celui d’une union entre deux Etats, l’Etat flamand et l’Etat wallon, avec Bruxelles comme district commun. Ambition qui pourrait se concrétiser progressivement, par de nouveaux transferts vers les deux Communautés/Régions et la mise en co-gestion du maximum des tâches fédérales résiduelles par les entités fédérées, faisant de ce qui survivrait de l’Etat «fédéral» un organe subordonné à la tutelle des deux membres d’une «confédération», de fait ou de droit, se disputant les liens avec l’entité bruxelloise, elle-même en voie de réduction au rang de «district européen», de fait. Une expression de la marche volontariste ou insidieuse vers le confédéralisme est donnée par la manipulation, côté flamand, mais aussi côté wallon, de l’idée d’une «Constitution» propre à chaque entité «régionale». Projet qui revient peu ou prou à affirmer vouloir passer du statut de «Région» au statut d’«Etat». Projet cohérent avec l’objectif que les pouvoirs de la Flandre, et de la Wallonie, soient les plus étendus possibles, ce qui sied à un «Etat constitutionnel». Et dont les promoteurs défendent la pertinence en faisant valoir que nombre d’Etats fédéraux sont bien constitués d’entités

fédérés qualifiés d’Etats et dotés eux-mêmes de constitutions propres, distinctes de leur constitution fédérale. Mais en oubliant que ces Etats aujourd’hui «fédérés» préexistaient comme Etats «souverains» à la création de l’Etat Fédéral qui les a réunis par la suite, avec donc leurs constitutions (Suisse, Etats-Unis d’Amérique, Allemagne), ou bien qu’ils s’agit d’Etats mononationaux qu’aucun ferment divisionniste ne menace (nombre d’Etats d’Amérique latine). Evolution ou situation «intégratrice» exactement contraire à celle que connaît la Belgique, ce qui donne un tout autre sens à cette volonté de certains milieux nationalistes flamands, et autonomistes radicaux wallons, de doter leur entité d’une constitution de nature étatique. Le terme «Etat» cache ici, par raccourci, le terme exact est complet qui est celui d’«Etat-nation», aboutissement recherché par les milieux dirigeants flamands (et objectif timidement évoqué par quelques milieux wallons). Cependant, ce mouvement flamand vers le confédéralisme, de plus en plus pressant, est freiné par divers obstacles, d’ordre juridique, politique, territorial et financier, qui permettent l’exercice d’une opposition «francophone». La Constitution belge, qui aura été modifiée vingt fois ces dix dernières années du fait de la complexité de l’édifice institutionnel belge et de la recherche permanente de nouveaux équilibres entre les entités fédérés, est l’obstacle juridique. Elle rend impossible toute modification de l’organisation, des compétences et des limites des Régions et Communautés, et de leurs systèmes de financement, sans l’accord majoritaire de chaque groupe linguistique, «néerlandophone» et «francophone», de chacune des deux chambres du Parlement belge. De plus, la constitution d’une majorité parlementaire des deux tiers est nécessaire pour être en pouvoir de procéder aux modifications majeures, de nature constitutionnelle, voulues par les milieux dirigeants flamands. C’est donc là un obstacle politique fondamental, puisque la formation d’une telle majorité exige donc l’adhésion de plusieurs partis «francophones». En outre, le Gouvernement fédéral étant obligatoirement constitué sur une base quasi-paritaire des deux grandes communautés, un accord de ses membres «francophones» est indispensable pour toute nouvelle étape vers une autonomie accrue de la Communauté/Région flamande. Un accord des Belges «francophones» ne peut donc, a priori, être donné sans fortes contreparties, lesquelles devraient être une extension du territoire de Bruxelles aux communes périphériques majoritairement «francophones» pour les Bruxellois, et le renouvellement du pacte de solidarité financière pour les Wallons. Quant à l’obstacle territorial, il réside tout entier dans Bruxelles. Entité qui par sa triple existence, juridique comme membre à part entière (ou presque) de la fédération, humaine avec sa masse «francophone» auto-agissante, et géographique par son implantation territoriale aux contours saugrenus, rend difficile la mise en œuvre des évolutions voulues par les milieux décisionnels flamands. Enfin, l’obstacle financier n’est pas mince non plus. La Wallonie, faute d’autonomie financière possible, aujourd’hui et demain, est et restera dans l’incapacité de donner volontairement et pleinement droit à la volonté flamande de réduire nettement le tribut de la Flandre à la solidarité intra-belge. Et Bruxelles pourrait légitimement réclamer sa part de l’impôt sur les revenus du travail des navetteurs flamands (et wallons). Aussi, si les décideurs flamands comme les décideurs «francophones» wallons et bruxellois acceptaient finalement de s’engager dans cette voie d’une forme de confédéralisme avancé, de droit ou simplement de fait, cette forme constituerait donc un nouveau compromis bancal et provisoire, donnant à l’Etat belge le moyen de se survivre encore un temps, à la satisfaction de la famille royale, des élites bruxelloises encore belgicaines et des couches populaires «francophones» attachés à un certain «état de Belge» et au système belge de protection sociale. Compromis qui offrirait cependant aux nationalistes flamands pragmatiques une période de préparation à l’indépendance pleine et entière de la Flandre et qui serait propice au renforcement du carcan flamand autour de Bruxelles. Qui donnerait aux dirigeants wallons l’illusion d’un répit financier supplémentaire pour maintenir en l’état le système social et l’appareil politico-administratif wallon, censé être mis à profit pour poursuivre le redressement économique de la Wallonie. Et qui laisserait aux Bruxellois le sentiment qu’ils demeurent des «Belges», pour un moment encore, sous la condition que leur enclavement territorial ne soit pas aggravé.

Mais, ces prochaines années, que pourront décider, face aux exigeantes revendications flamandes, les Wallons et les Bruxellois «francophones» ? La situation économique comme les mentalités des uns et des autres apportent des éclairages complémentaires.
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portée essentielle et pressante des dernières revendications flamandes Leur situation acquise de domination ne comble d’autant pas de satisfaction les élites flamandes que, toujours investies dans leur projet national inachevé, elles sont désormais obnubilées par les exigences de la compétition économique européenne et mondiale. Elles attendent donc avec impatience un nouvel allégement de l’Etat belge, et des contraintes et charges qu’il impose à la Flandre, et aussi un règlement institutionnel et territorial plus satisfaisant de la question bruxelloise. Ce double objectif passe par la transformation rapide de l’Etat fédéral belge en structure de type réellement confédéral, étape préalable à la séparation et à la création de l’Etat flamand, aspiration avouée des plus nationalistes d’entre eux, dissimulée pour les autres. Donc en une structure qui resterait, dans cette étape, un «Etat» unique et souverain pour le monde extérieur, mais qui, à titre interne, dans les rapports entre ses membres, serait bien constitué de deux Etats, la Flandre et la Wallonie, qui se partageraient encore Bruxelles et certaines compétence limitées (on pourra penser aux Emirats-Arabes-Unis, qui sont bien «un» pour la communauté internationale, mais qui forment aussi, dans l’opinion des sept Emirats constitutifs, un rassemblement libre où, dans ce qui est mis en commun, tout se décide à l’unanimité). Ces dernières années, les milieux dirigeants flamands, dans leur très grande majorité, ont pris partie, tour à tour, pour un nouvel allégement des compétences et des institutions belges communes au profit de la Flandre (et partant de la Wallonie, mais pas de Bruxelles). C’est le cas de presque tous les partis politiques, des institutions patronales, des principaux organes de presse. Seules résistent encore une partie des cercles culturels et des syndicats ouvriers, mais moins par attachement à la Belgique que par crainte de voir céder les liens fédéraux de solidarité qui, par leur nature, font obstacle au développement constant du libéralisme économique et social et à la droitisation continue de la société flamande. Cette position flamande est économiquement justifiée par le double constat que les transferts de la Flandre à la Wallonie menacent à terme la prospérité flamande puisque l’économie wallonne restera stagnante tant que celle-ci profitera de sa situation d’économie assistée. Plus politiquement, elle repose sur la conviction que les «Belges» n’ont plus grand-chose en commun, qu’ils n’existent plus comme communauté, et que la Belgique n’apporte plus rien à la Flandre. Il en résulte que le principe de subsidiarité, bien souvent simple objet d’incantation dans le cadre de l’Union européenne, est en Belgique un principe puissamment à l’œuvre, sous l’irrésistible pression flamande puisqu’il n’y a rien que fait l’Etat belge que les élites flamandes ne considèrent pas pouvoir faire avec leur Etat propre et en mieux. Au fond, les élites flamandes ont désormais une conception absolument utilitariste et opportuniste de l’Etat «fédéral» belge, ayant perdu tout attachement affectif à son égard. Elles ont simplement besoin, en le réduisant toujours plus à une forme «confédérale», de son maintien provisoire, de temps et du respect d’étapes préalables pour conforter progressivement leur quasi-Etat-nation, pour régler, d’une manière ou d’une autre, la situation de Bruxelles, et pour faire adhérer le peuple flamand à leur projet indépendantiste, tout en ménageant les Etats européens voisins. Si les sentiments du peuple flamand sont moins tranchés que ceux de ses dirigeants, son attachement à la Belgique est devenu trop faible pour qu’il fasse obstacle à la volonté de ses élites. En effet, si moins d’un quart des Flamands manifestent dans les sondages leur préférence pour l’indépendance, une telle proportion est déjà élevée en soi, et pèse en vérité plus lourd du fait qu’elle représente une force qui sait ce qu’elle veut, et qu’elle peut compter sur les flamands partisans d’une autonomie accrue, au moins aussi nombreux, pour se rapprocher du but. Et les autres Flamands, hésitants, indifférents, ou même encore partisans de la Belgique unie, n’auront pas le même degré de motivation et une volonté suffisante pour faire barrage, le moment venu, au courant indépendantiste. Pour les prochaines étapes de dévolution de compétences supplémentaires à la Flandre, les milieux

dirigeants flamands formulent avec force, depuis une dizaine d’années, leurs nouvelles exigences. Avec plus ou moins d’ampleur et de précision, mais toujours avec la même insistance. Ces exigences ont fait l’objet d’un vote d’orientation du Parlement flamand, en 1999, à une très large majorité. Constitué d’une série de cinq résolutions, ce vote demeure la plate-forme consensuelle des revendications flamandes depuis lors, présentement, et pour les années qui viennent. Cette plate-forme est à décrypter car elle exprime une démarche stratégique, qui sert de référence jusqu’à aujourd’hui à tous les partis politiques flamands. Le projet flamand ainsi défini concerne avant tout la modification radicale de la structure même de l’Etat fédéral. Par le passage à une structure nouvelle, para-étatique, bi-nationale, constituée d’un «Etat» flamand et d’un «Etat» wallon, Bruxelles et l’entité germanophone constituant deux Régions à statut spécial, donc subordonnées à ces deux Etats confédérés. Le territoire de chacun des deux Etats membres serait entièrement défini et intouchable. Des paquets de compétences étendues et homogènes seraient transférés aux deux Etats membres. Y compris dans le champ de la sécurité sociale. Avec des pouvoirs fiscaux et financiers souverains pour les deux Etats. Le principe de non ingérence dans les affaires propres à chaque Etat serait établi. Ainsi que des pouvoirs étendus de cogestion des deux Etats sur Bruxelles et à Bruxelles. Dès lors, ce qui resterait de l’Etat belge lui donnerait les caractéristiques d’un «Etat» confédéral, c'est-à-dire celles d’une simple association para-étatique. La subtilité du projet tient dans l’affirmation du maintien de principe de la solidarité financière, affichée comme étant maintenue à un niveau élevé. Car il faut là convaincre la Wallonie, et plus précisément les milieux wallons, guère bruxellophiles, qu’ils pourraient gagner en pouvoirs et ne rien perdre en financements dans ce nouveau cadre, s’ils savent se désolidariser quelque peu de Bruxelles. Mais le sens tactique de cette assurance est évident car il est aisé de percevoir qu’une fois obtenue la mise en place d’une telle confédération flamando-wallonne, la Flandre, devenue un Etat presque souverain, tout en ayant affirmé sa mainmise sur Bruxelles, pourrait facilement remettre en cause cet engagement financier, la Wallonie ne pouvant plus alors opposer à une telle décision que de formelles protestations. Presque dix ans plus tard, le projet demeure et a gagné en force. C’est ainsi que le recours explicite au terme de confédération apparaît. Et que l’achèvement de la définition du territoire flamand, autour de Bruxelles, s’impose comme prioritaire. Par la suppression du dispositif électoral et judiciaire propre à l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.), objectif précis, concret, parallèle à celui maintenu de placer Bruxelles, d’une manière ou d’une autre, sous une certaine forme de co-tutelle flamande et wallonne. Dans le champ financier, s’inscrivant dans une démarche de démantèlement par étapes du caractère commun de la Sécurité sociale belge, qui recouvre les pensions de retraite, les soins de santé, les prestations familiales et les allocations de chômage, la demande flamande porte présentement pour l’essentiel sur ces deux dernières matières. Pour les deux premières, la modération flamande s’explique par des évolutions démographiques peu favorables à une Flandre vieillissante. Pour la suivante, la Flandre est justement soucieuse de prendre le contrôle des instruments de la politique familiale, avec un objectif nataliste. Pour la toute dernière, la volonté flamande est en cohérence avec leur autre demande de la pleine maîtrise du marché du travail comme de la réglementation du travail et des salaires, et donc de la politique de l’emploi et de la politique économique. Logiquement, les milieux dirigeants flamands demandent aussi une partie du pouvoir fiscal, tant pour ce qui concerne la fiscalité des ménages que celle des entreprises, pouvoir nécessaire à la maîtrise des instruments de la politique économique et du financement de la politique sociale. Il s’agit à tout le moins d’obtenir que la Flandre puisse moduler à la baisse les taux de principaux prélèvements (impôt sur les revenus des personnes et impôt sur les bénéfices des sociétés) afin de rendre son territoire plus attractif pour les investisseurs et faire profiter sa population de ses marges de manoeuvre financières (amélioration de diverses prestations sociales : familles, dépendance, logement, etc.). Ils souhaitent également le co-pilotage, la scission ou la privatisation de certains organismes gestionnaires des infrastructures «nationales» et services publics fédéraux de proximité, comme le

rail (la Flandre a de gros projets, notamment en rapport avec ses deux ports d’Anvers et de Zeebrugge et avec l’aéroport de Bruxelles, et les moyens pour les financer) ou le réseau postal. Toutefois, leurs demandes se limitent aujourd’hui à une association des Régions à la gestion des organismes en cause, et à la faculté de compléter le financement de leurs investissements sur leur propre territoire. Et aussi à la soustraction, au moins partielle, de grandes institutions scientifiques et culturelles (musées, instituts, etc.) au pouvoir fédéral, pour les placer sous co-tutelle communautaire, et par là, en contrôler le fonctionnement grâce au pouvoir financier supérieure de la Communauté flamande. Ces dernières années, les transferts financiers implicites entre Régions/Communautés ne sont pas mis directement en cause. Ce serait tactiquement erroné. Il s’agit d’abord d’en saper les fondements en rendant plus visibles ces transferts par la communautarisation/régionalisation des pouvoirs fiscaux et para-fiscaux, afin de pouvoir mieux les contester demain. Cette modération des présentes revendications flamandes dans les champs économique, social et financier se comprend aussi parce que la demande prioritaire se situe dans le champ institutionnel avec de la suppression de l’essentiel du dispositif électoral et judiciaire propre au territoire de B. H. V., ce dispositif étant une entorse grave à l’unité linguistique de la Flandre, une menace persistante sur son intégralité territoriale et une limite sérieuse à l’encerclement flamand de Bruxelles. Ces axes revendicatifs flamands sont cohérents. Ils le sont avec le programme de 1999, tout en étant nécessairement restés en retrait jusqu’en 2010, compte tenu de la capacité de résistance du camp «francophone», mise à l’épreuve depuis 2007. Ils portent sur l’achèvement du contrôle, d’une part, du territoire flamand autour de Bruxelles, et, d’autre part, des instruments «actifs», notamment financiers, de tout politique économique et sociale. Ils expriment la position des nationalistes flamands «modérés». Dans cette étape, pour eux, l’obtention, difficile, de l’assentiment des «francophones» au basculement du centre de gravité du pouvoir économique et financier, qui reste encore «belge» aujourd’hui, vers les deux «communautés», suppose de ne pas s’attaquer, maintenant, aux éléments essentiels du système de sécurité sociale, sur lequel repose la solidarité financière intercommunautaire et interpersonnelle. Ces responsables flamands modérés sont disposés à assurer encore cette solidarité pendant un certain temps, tout en en soulignant le coût, sous la réserve qu’ils obtiennent satisfaction sur le transfert des moyens de la politique économique, du marché du travail et de certains dispositifs sociaux, comme sur la scission de l’arrondissement électoral et judiciaire de B.H.V. Toutefois, le refus «francophone» persistant sur le dossier bruxellois conduit à une inversion et à une radicalisation des priorités flamandes. En effet, les élections fédérales de juin 2010 ont donné la main aux nationalistes flamands «radicaux». Ceux-ci, clairement indépendantistes, et pressés d’aboutir, acceptent cependant aussi l’étape confédérale, mais en ont une conception bien autre : elle doit être pour eux de durée brève et de portée considérable, permettant une immédiate et véritable subordination du niveau (con)fédéral aux quasi-Etats (con)fédérés, et assurer sans plus attendre la subordination définitive et irréversible de Bruxelles à la Flandre. Ainsi, les milieux dirigeants flamands, malgré leur division entre modérés et radicaux, comptent bien obtenir une satisfaction substantielle de leurs revendications par les négociations institutionnelles en cours, celles de 2010/2011, et malgré l’échec totale de celles de 2007/2008, d’autant qu’ils offrent toujours en contrepartie de leurs exigences le maintien de l’essentiel de la solidarité financière à un niveau proche du niveau actuel pour le noyau dur de la solidarité interpersonnelle, puisque, notamment, le financement public des risques maladie et vieillesse serait préservé dans cette étape, celui des risques famille et chômage n’étant communautarisé/régionalisé que partiellement. Ils s’inscrivent ainsi avec constance et prudence dans un processus qui conduira au moment où, après de nouveaux dépouillements de compétences, quand le noyau dur de la sécurité sociale et du financement des services publics (système sanitaire, système éducatif) sera en cause à son tour, l’Etat belge, fédéral encore de nom et devenu pleinement confédéral de nature, sera alors si faible, si instrumenté et si dominé qu’il s’effondrera à l’occasion d’une nouveau et dernier conflit communautaire, effondrement que les Wallons et les Bruxellois ne seront plus alors en situation de vouloir ou de pouvoir empêcher, qu’ils ne pourront plus contrôler, et qu’ils devront

alors supporter dans des conditions encore plus défavorables qu’aujourd’hui.
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capacité de résistance limitée et friable des Wallons et des Bruxellois Depuis plusieurs décennies, les Belges «francophones», et les Wallons tout particulièrement, connaissent un double processus de subordination linguistique et économique. De pôle qui pouvait se croire encore dominant ou dans une position d’équilibre il y a encore un demi-siècle, ils sont désormais dominés, et appelées à l’être de plus en plus. Dans cette situation critique, les milieux dirigeants «francophones», historiquement plutôt socialisants et ouvriéristes en Wallonie, clairement bourgeois et libéraux à Bruxelles, ne forment pas un bloc homogène. Les premiers, hier distants vis-à-vis du Roi voire hostiles à la monarchie et premiers promoteurs du fédéralisme, sont désormais des soutiens scrupuleux de l’Etat belge, attentifs à préserver tout ce qui reste de force à l’Etat fédéral - la monarchie et le verrouillage constitutionnel, les compétences fiscales et sociales - garant des équilibres et des solidarités financières, et donc du maintien de la solidarité sociale belge, face aux ambitions flamandes. Les seconds, moins concernés par ces enjeux-là, le sont énormément par celui de la conservation de leur identité culturelle française à Bruxelles, et celui de la défense de l’autonomie réelle donc territoriale de leur Cité, double question qui ne fait souci qu’à une partie des Wallons. Assez légitimement, la Belgique de culture française, bien qu’en situation de subordination, et malgré cette faiblesse constitutive, ne se représente pas comme étant une minorité. Elle croit encore à la parité entre les deux groupes linguistiques, qu’elle propose d’entériner par le moyen d’une réforme du Sénat. Elle espère sauvegarder, lors des présentes négociations inter-communautaires, l’essentiel de ses intérêts financiers sans trop céder sur la décomposition des institutions fédérales encore communes. Confrontée à cette perspective qu’elle sera pourtant contrainte d’accepter, d’une nouvelle «défédéralisation», elle projette l’idée défensive d’une Union-wallo-bruxelloise, fondée sur une structure commune aux deux Régions, elle-même assise sur la transformation de la Communauté française. Et pour parvenir à repousser les assauts flamands sur la périphérie bruxelloise «francophone», elle dresse un contre-feu en exprimant une proposition d’élargissement du périmètre régional aux communes en cause. Mais tout achèvement d’une négociation institutionnelle entre les deux composantes de la Belgique ne peut désormais produire, et au mieux, qu’un compromis instable entre le maintien d’une solidarité financière flamande, de durée limitée avec la perspective de sa diminution progressive, contre l’abandon définitif de nouveaux pans de l’Etat commun et le durcissement du carcan bruxellois. Les milieux dirigeants wallons, obnubilés par l’assujettissement financier de leur Région, espèrent toujours et encore pouvoir prolonger aussi longtemps que possible le cadre belge de leur assistanat financier, quitte à devoir accepter le processus de sa lente mais irrésistible dégradation, sans vouloir envisager encore les conséquences de sa fin inéluctable. Quant aux décideurs bruxellois, ils n’ont d’autres options à leur portée que celles qui consistent à exiger un élargissement de Bruxelles comme préalable absolu à toute remise en cause des dispositifs protecteurs péri-bruxellois (B.H.V.) et que toute réforme de l’Etat profite d’abord aux Régions plutôt qu’aux Communautés, afin d’éviter une intrusion accrue de la Communauté flamande dans les affaires bruxelloises. Options plus tactiques que stratégiques, car il n’est nullement acquis que les décideurs wallons resteront durablement aux côté des décideurs bruxellois dans le soutien à ces deux exigences, alors qu’ils doivent pour eux-mêmes et avant tout protéger l’essentiel des financements inter-communautaires de source flamande sans lesquels leur Région ne peut subsister. Tirés vers le bas par le déclin wallon, les «francophones» peuvent cependant continuer à espérer que toute menace de sécession flamande en cas d’échec de leur projet «confédéral» resterait bloquée par la crainte des Flamands de perdre tout contrôle de Bruxelles et d’apparaître comme un mauvais sujet en de l’Europe. La capacité de résistance des Belges «francophones» serait évidemment accrue si, comme les Flamands, ils parvenaient effectivement à unir leurs institutions régionales en leur donnant un Parlement et un exécutif communs, via la transformation radicale de l’institution communautaire. Mais il est difficile de croire à une entente durable possible entre les élites bruxelloises et

wallonnes dans le pilotage d’une entité commune, quelle qu’elle serait. Géographiquement séparées, culturellement et sociologiquement distantes, elles ne peuvent donc ni se mêler pour fusionner ni accepter la direction de l’une par l’autre. De plus, les premières, en charge d’une Cité de rang international, au contexte urbain et géopolitique particulier, n’ont pas du tout les mêmes problèmes à résoudre que les secondes, responsable du redressement qui tarde d’un pays polycentrique, semi-industriel et semi rural. Leurs relations avec la Flandre sont entièrement différentes, et elles le resteront dans le futur : déterminantes pour Bruxelles, qui devra composer en permanence, banales pour la Wallonie, qui n’aura nulle peine à les normaliser. L’impossibilité de la réalisation d’un tel projet d’union wallo-bruxellois dans les prochaines années, plus que probable, sera la preuve de la faiblesse du camp «francophone» et de la non viabilité d’un futur Etat commun après la partition de la Belgique. Face au caractère offensif des milieux dirigeants flamands, les cercles politiques wallons et bruxellois n’opposent, somme toute, qu’une défense statique. Niant encore publiquement pour beaucoup les menaces croissantes qui pèsent sur l’Etat belge, car ils n’osent aborder avec les populations wallonne et bruxelloise la perspective de l’après-partition, retranchés derrière une muraille institutionnelle, dont ils espèrent que les assauts flamands n’auront pas raison, ils se contentent d’invoquer, «pour le cas où», l’hypothèse de l’Etat wallo-bruxellois, dont ils négligent autant le caractère désappareillé que l’inconsistance financière.
5Un

environnement européen faussement stabilisateur Il est courant d’entendre l’avis selon lequel l’Union européenne serait apte à faire et ferait réellement obstacle à une remise en cause de l’existence de l’Etat belge, dont les représentants osent prétendre qu’il est un modèle pour l’Union. Certes, il n’est pas douteux que les membres de l’Union sont désireux de voir l’Etat belge poursuivre son existence, même si ce devait être une existence toute d’apparence. Mais il n’est pas démontré que l’Union, en tant que telle, ait les capacités d’empêcher la scission d’un Etat, quel qu’il soit. L’histoire des vingt dernières années nous enseigne bien au contraire que l’Union, d’une manière ou d’une autre, après un temps plus ou moins long, est toujours obligée d’accepter les séparations de type étatique, et d’accueillir par la suite en son sein les nouveaux Etats qui en sont issus. Rappelons que la Yougoslavie fédérale s’est décomposée, à la suite de la scission initiale de la Slovénie, puis celle de la Croatie, acceptées par l’Allemagne sans attendre l’accord de ses partenaires de l’Union, en cinq Etats (dont l’un, la Bosnie, et une fiction juridique, un protectorat européen de fait), puis six (Monténégro) et maintenant sept (le Kossovo), tous Etats (donc y compris la Macédoine et la Serbie) qui ont vocation à rejoindre l’Union. Que la Tchécoslovaquie fédérale s’est divisée rapidement dès que ses deux membres ont eu la liberté de le faire, lesquels sont très vite devenus des membres de l’Union. Que les trois Etats baltes ont pu quitter l’Union soviétique puis rejoindre aisément l’Union européenne. Et que l’entrée de Chypre dans l’Union européenne n’a pas abouti à la réunification espérée de ses deux parties grecque et turque. En vérité, quant on retient que ces scissions auront précédé l’entrée dans l’Union européenne de tous les nouveaux Etats qui en sont issus, force est de constater que l’Union agit tout au contraire comme un déstabilisateur des Etats fragiles, ceux justement constitués de plus d’un peuple constitutif. Offrant la perspective d’un cadre sécurisant, l’existence même de l’Union encourage les mouvements nationaux/régionalistes européens à tenter, sans excès de prudence, la voie de l’indépendance. Normes démocratiques, marché économique commun, soutiens financiers, sont autant de garants européens de la réussite de la scission. Cet effet attractif et dissolvant s’exerce présentement sur les nations slaves d’Ukraine (menacée elle aussi de dislocation) et de Biélorussie, et s’étend jusqu’aux nations du Caucase. Mais il frappe aussi l’Ecosse britannique, le Pays basque et la Catalogne espagnols. Et donc également la Flandre belge. Le discours mal maîtrisé et substantiellement imprudent de l’Union sur «l’Europe des Régions», largement instrumenté par les mouvements autonomistes et indépendantistes des Régions à forte identité, a encouragé ces orientations. Et, de fait, l’espace économique européen, la législation européenne, la monnaie commune aussi, sont autant de facteurs objectifs qui favorisent les

indépendances des «petites nations», en rendant plus aisées les scissions, puis la mise en place et le fonctionnement des nouveaux Etats qu’elles engendrent. Ce que les milieux dirigeants flamands ne peuvent que constater. Il n’est pas niable qu’une fraction importante du peuple flamand et la majorité de ses milieux dirigeants voient eux aussi dans l’édifice européen la demeure utile à l’accomplissement de leur rêve national indépendantiste. Fascinés par le succès des «petits» Etats européens, qui plus que les «grands», bénéficient du cadre européen, et tout comme les nationalistes écossais, basques, catalans, les Flamands nationalistes se voient à l’identique des Irlandais, des Danois ou des Luxembourgeois prospères, avec leur «petit» Etat bien protégé derrière les barrières européennes et transatlantiques (barrières institutionnelles, économiques, diplomatiques et militaires), tout en jouissant pleinement et sans réel devoir de partage de leurs avantages comparatifs propres (l’argument «francophone» souvent répété selon lequel le coût futur pour un Etat flamand indépendant de la solidarité financière européenne pourrait être comparable au coût actuel de la solidarité intra-belge n’a évidemment aucune base). Quant aux Etats voisins de la Belgique, qui ont tous un passé de responsabilité dans la construction de l’Etat belge (Grande-Bretagne, France, Pays-Bas hollandais et Allemagne ex-prussienne), ils auront à cœur, certainement, de l’aider à se survivre. Pour autant, en cas de paralysie de son fonctionnement par suite d’un désaccord profond et persistant, leurs moyens d’action seraient limités voire nuls. Quels arguments pourraient-ils opposer aux résultats de referendums flamands et wallons soutenant largement la séparation (comme il en fut des referendums slovène et croate) ? Au mieux tenteraient-ils de préserver une entité bruxelloise «à leur main», tout en convenant du caractère inéluctable de la survenue du nouvel Etat flamand et en laissant à la Wallonie le choix de sa voie. Qui plus est, le cadre juridique et institutionnel européen faciliterait grandement la scission de la Belgique, tant sur le strict plan technique que plus généralement sur le plan économique. Pas besoin de créer une monnaie. Ni un régime douanier. Garantie de maintien des échanges commerciaux avec tous les membres de l’Union, comme avec Bruxelles et la Wallonie. Et de la liberté de mouvement des capitaux et des personnes. Et aucun risque, contrairement à ce qui est dit souvent, d’être expulsé de l’Union pour un nouvel Etat flamand non désiré par les Etats membres de l’Union : qui (c’est-à-dire quelle force de l’Union) pourrait décider d’installer puis de gérer effectivement une barrière douanière entre la Flandre et la Wallonie ? Et pourquoi la France et les Pays-Bas hollandais voisins le feraient-ils ? Qui pourrait décider de mettre fin à la circulation de l’euro en Flandre et mettre en oeuvre une telle décision ? Au pire, seuls les décideurs flamands et wallons pourraient organiser un contrôle du passage des personnes si leurs rapports étaient profondément dégradés. Ainsi, il faudrait donc bien que l’Union régularise la situation de «membre de fait» de la Flandre, et elle serait sans doute contrainte de le faire assez vite. Ainsi, l’Union européenne apporterait à la Flandre, comme à tant d’autres entités nationales ou quasi-nationales, un cadre totalement sécurisant pour le nouvel Etat. Cadre dans lequel l’Etat flamand serait aussi souverain que tous les autres. Souveraineté propre, flamande, qui est préférée à celle de l’Etat belge quand les charges ou les contraintes imposées par lui sont considérées comme devenues inférieures aux maigres avantages qui lui restent. Au final, notons que le mouvement de dissociation qui affecte la Belgique s’inscrit dans un mouvement historique, européen et mondial, de mise en cohérence des frontières politiques et des frontières linguistiques, après la quasi-disparition des empires multinationaux et des Etats autoritaires. A cet égard, il sera intéressant d’observer qui, de la Catalogne encore espagnole ou de la Flandre encore belge, accédera la première à l’indépendance. Même dimension (la Catalogne compte sept millions d’habitants). Même passé de contenu prestigieux. Même prétention identitaire, avec une langue propre. Même ouverture maritime, qui offre l’autonomie géographique indispensable. Même vitalité économique, qui donne l’assurance d’un pouvoir-agir propre. Même stratégie indépendantiste : une addition de faits accomplis successifs dont l’accumulation rendra un jour l’indépendance inéluctable, sauf à ce qu’il soit fait usage de la contrainte pour l’interdire. Parions cependant que la Flandre y parviendra la première car elle dispose d’un avantage majeur :

son unification linguistique est achevée ou presque, alors que la Catalogne est encore loin d’un tel accomplissement.
6La

réalité belge, une réalité hier encore masquée sur la scène européenne et internationale Vu de l’étranger, de l’Europe et de la France en particulier, l’Etat belge pouvait faire jusqu’à il y a peu encore illusion. Ses dirigeants et représentants veillaient et parvenaient encore à dissimuler son absence d’unité et la menace de partition qui pèse désormais sur lui. Ne se voyant pas encore comme les représentants d’une véritable minorité, ne sentant pas la communauté belge «francophone» encore pleinement en péril, ses dirigeants n’expriment à la France, dont ils craignent la proximité géographique, économique et culturelle, aucune demande de soutien, même discrète et modérée. Et les élites belges «francophones», sauf exception, font tout pour nier ou dissimuler la situation véritable de la Belgique d’expression française. Quant aux élites flamandes, et notamment celles qui dirigent l’Etat belge, elles font un usage habile de leurs aptitudes linguistiques francophones persistantes (tout en dissimulant leurs inclinaisons francophobes tenaces), laissant ainsi accroire que le français est encore la langue du Royaume, et entretiennent ainsi l’ignorance profonde de la France sur la situation de sa voisine pourtant si proche, en parvenant ainsi à occulter la réalité flamande de l’Etat belge. Ceci explique en partie pourquoi cette situation a été jusqu’à présent, si mal connue en France. La majorité des Français, y compris les élites françaises et les milieux dirigeants, croient encore que la Belgique est un Etat «francophone» au sens vrai du terme, sans voir que l’Etat fédéral belge est devenu un Etat à direction flamande. Et pour les étrangers non français, au contraire, même quand ils sont des locuteurs francophones, le porte-parole d’une délégation belge, fonctionnaire, homme politique ou membre de la famille royale, bien que francophone, s’exprimera en anglais, afin de ne pas fâcher la composante flamande de la délégation. Comportement qui ne peut surprendre dans un monde où des dignitaires français en représentation croient devoir faire de même, et qui permet ainsi de maintenir dans l’ignorance sur la véritable nature bi-nationale de la Belgique. Dans le cadre européen plus précisément, Bruxelles, entité présentée comme multiculturelle, cosmopolite, et entièrement dévouée à l’accueil des eurocrates, diffuse la vision d’une capitale d’une petite «nation» tranquille, active sur la scène humanitaire et toujours soucieuse de contribuer au règlement des différents communautaires …européens. Une Europe en miniature, un modèle, comme les élites belges ont aimé le dire pendant si longtemps, et comme leurs interlocuteurs européens et plus lointains voulaient encore bien le croire. Cependant, depuis peu, c'est-à-dire depuis les élections législatives de juin 2007 et la difficulté, après plus de deux ans, de constituer puis de faire fonctionner un Gouvernement fédéral belge, cette vision idyllique de la Belgique est sérieusement mise à mal. Trois ans plus tard, les élections anticipées de juin 2010 ont confirmé ce constat pessimiste. C’est donc désormais avec une vraie attention que les communautés européenne et internationale observent la transformation à haut risque de l’Etat belge en structure pleinement confédérale. Et que divers milieux français commencent à suivre avec intérêt une telle évolution chez leur plus proche voisin. B. La phase confédérale, antichambre de la partition Derrière les exigences d’aujourd’hui des milieux dirigeants flamands d’un nouveau surcroît d’autonomie pour leur Région, par le moyen de nouveaux transferts de compétences à orientation économique et sociale, et par la suppression des territoires flamands à statut linguistique encore mixte, se révèle l’objectif de la réduction systématique du pouvoir exécutif fédéral. Une ultime phase, qui peut comporter plusieurs étapes encore, dont la principale sera un Etat fédéral minimal, de fait une « Confédération », et dont la dernière sera la partition du pays.
7De

la nation flamande à l’Etat flamand : un objectif commun et une stratégie hésitante Pour la réalisation de leur ambition indépendantiste, les nationalistes flamands peuvent déjà

compter sur un contexte belge très favorable. On sait désormais que l’attachement populaire à l’Etat belge et à la monarchie s’effrite. Tout particulièrement côté flamand. Et que ce qui en reste côté wallon et bruxellois a pour ressort la crainte de l’inconnu et le risque de déclassement économique et social. En vérité, ni la Constitution, ni la monarchie, ni le manque de volonté particulière de scission du peuple flamand, ne peuvent faire obstacle à la volonté de séparation de la très grande majorité des milieux dirigeants flamands. Restent des divergences de stratégie entre les nationalistes flamands, entre ceux soucieux d’abord de digérer les nouvelles compétences qui seraient reçues à la suite de dernières réformes de l’Etat fédéral, de ménager les partenaires européens a priori défavorables à la disparition de l’Etat belge, et ensuite de préserver une emprise flamande sur Bruxelles, et ceux pressés d’affirmer l’existence de leur nouvel Etat-nation, quitte à payer pour cela un certain prix, y compris à Bruxelles et pour Bruxelles. Jusqu’à 2010, on pouvait croire que les nationalistes prudents, séparatistes de conviction et confédéralistes de raison, imposeraient leur démarche. Démarche progressive et dont le succès repose en partie sur une stratégie de dissimulation durable de l’objectif final, l’indépendance pleine et entière de la Flandre, toujours avec Bruxelles comme capitale. C’est pourquoi ils présentent la nouvelle réforme de l’Etat attendue comme ayant pour objet une amélioration de l’efficacité collective, profitable aussi bien à la Wallonie et à Bruxelles qu’à la Flandre. Maintenant, c’est moins crédible, et une phase confédérale de longue durée devient moins probable. On peut donc tout aussi bien s’acheminer rapidement, sous la pression des nationalistes radicaux vers un simple « moment confédéral », une phase limitée de gestion plus ou moins concertée du processus de dissolution de l’Etat fédéral, les décideurs «francophones» y consentant, tout délai gagné justifiant une telle attitude. Du côté européen, un lâchage trop brutale par la Flandre de l’Etat belge, avec ses conséquences sur le fonctionnement de l’Union, institutionnelles (trois Etats pouvant succéder à la Belgique), et politiques (selon le caractère plus ou moins conflictuel du processus), serait cependant très nuisible aux intérêts flamands. Le confédéralisme, avoué ou masqué, constitué de deux (ou trois) Etats à titre interne, et toujours d’un seul Etat apparent pour le monde extérieur, permet cependant d’occulter de telles conséquences en les rendant lointaines, en les diluant. Une fois le moment de la rupture advenu, il serait toujours temps de les présenter comme étant devenues inéluctables. Nul en Europe ne serait dupe, mais il importe de dissoudre, dans le temps, l’effet défavorable du séparatisme flamand. Quoi qu’il en sera, il s’agira pour ces milieux décisionnels flamands, «modérés» ou «radicaux», au cours des mois ou années qui viennent, en parallèle à l’œuvre de confortement de l’entité souveraine émergente flamande, encore dissimulée derrière l’Etat-croupion belge, de mettre à profit cette phase confédérale, courte ou longue, pour distendre les liens, notamment financiers, d’avec la Wallonie tout en les resserrant avec Bruxelles. Et le confédéralisme constitue le cadre adéquat pour cette stratégie de division des «francophones», nécessaire à l’affermissement du contrôle flamand sur Bruxelles. Le cadre confédéral permettrait en effet de pouvoir jouer habilement, et donc complémentairement, de l’outil institutionnel et de l’outil financier. Le chantage financier, fondé sur le «maintien», «contractualisé», des transferts, pourrait permettre d’obtenir le confédéralisme, et ce qui va avec, un Etat ou quasi-Etat flamand, membre presque indépendant de la structure confédérale, ce qui emporterait une grande autonomie financière et donc fiscale, une base contractuelle des rapports entre membres de la structure confédérale, et donc l’effacement de la fonction de médiation autonome d’un Etat supérieur fédéral. Et la formule confédérale autoriserait à son tour la suppression de l’obstacle que constitue encore l’Etat belge fédéral comme garant d’un traitement solidaire des trois Régions, sur les plans social et fiscal notamment. Pour les nationalistes flamands, l’Etat belge confédéral ne devrait conserver à terme, et pour une durée limitée mais encore non définie, qu’une fonction utilitaire de représentation externe, tant que la Flandre ne jugerait pas encore opportun d’apparaître comme un Etat en tant que telle et s’imposer ainsi vis-à-vis de ses partenaires (Etats voisins, Union européenne, ONU, OTAN, etc.). Et le choix de ce moment

dépendrait avant tout des résultats apportés par la phase confédérale à la maîtrise de Bruxelles. Le cadre confédéral, une fois sa logique pleinement installée, autoriserait tout d’abord à réduire voire à mettre fin à l’automaticité des transferts financiers intra-belges, automaticité assurée jusqu’à présent grâce au système fédéral. Et, par là, une fois ces transferts, auparavant constitutionnellement garantis, transformés en concours financiers plafonnés, donc régressifs, ou pire, négociés, donc facultatifs, il deviendrait possible de dissocier le sort des aides financières consenties à la Wallonie de celles accordées à Bruxelles, dans le cadre d’une négociation bilatérale d’Etat autonome à Etat autonome, membres de la structure confédérale. C’est essentiel pour la réussite à terme du double objectif d’abandonner complètement la Wallonie tout en maintenant un mode de rattachement de Bruxelles à la Flandre. L’aboutissement du processus serait enfin le quasiabandon des aides à la Wallonie, devenues facultatives et obsolètes dans une logique confédérale. Plus précisément, on peut discerner deux temps possibles dans la phase confédérale. Dans le cas où Bruxelles aurait accepté pendant un premier temps d’être traitée différemment de la Wallonie, le cadre confédéral pourrait n’être conservé dans un second temps qu’entre la Flandre et Bruxelles uniquement. Une fois brisée l’espérance d’une union wallo-bruxelloise, plus qu’illusoire, un résultat ultime de la stratégie flamande pourrait être l’obtention, par la voie confédérale, et après le temps d’un confédéralisme à deux, avec la Wallonie, aussi bref que ce serait possible, de pouvoir passer à un confédéralisme à deux, avec Bruxelles. Un tel confédéralisme à deux, résultat qui bien qu’en deçà des espérances flamandes d’une Bruxelles juridiquement intégrée à la Flandre, lui en donnerait quand même la maîtrise durable. Sa réussite tiendrait à la faculté de la Flandre de le concrétiser en douceur. Il se marierait fort bien avec l’idée de «Bruxelles, District européen», idée juridiquement inepte, mais politiquement porteuse (voir ci-après au chapitre 1.4, et en partie III, chapitre 3.2). Le cadre confédéral, chose qui peut exister sans le mot, peut de plus s’accommoder du maintien de la monarchie. Celle-ci contribuerait à entretenir la fiction d’un Etat unique, tout en endossant la forme d’une Union personnelle entre les parties étatisées de la Belgique grâce à la personne du Roi. Le système confédéral est donc pour la Flandre le bon moyen et le seul, à bien des points de vue (flamands), de pousser au plus loin les acquis du séparatisme tout en évitant sa mise en œuvre explicite et prématurée, et tout en en minimisant les risques et les critiques, ceux qui concernent la maîtrise de Bruxelles et celles qui pourraient venir des Institutions européennes et internationales.
8En

face, l’ultime pouvoir, explosif, de blocage des «francophones» Face à cette stratégie flamande active, somme toute doublement évidente, dans sa pertinence comme dans sa visibilité, l’inertie «francophone» peut étonner. Elle s’explique pourtant, à tout le moins sur le court terme. En premier lieu, nombre de décideurs «francophones», wallons et bruxellois, fondent l’espérance d’un statu-quo relatif du système belge sur les liens économiques anciens et très étroits qui existent entre les trois parties de la Belgique. Pourtant, face aux revendications flamandes, le fait que la Wallonie reste le premier partenaire économique de la Flandre ne devrait apporter aucune sécurité aucune sécurité aux Wallons, puisque, dans le cadre de l’Union économique européenne, la garantie de la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes fait que toute scission étatique resterait sans conséquence directe pour l’économie flamande. De même et pour la même raison, le rayonnement économique de Bruxelles ne lui donne pas de moyen d’action sur la Flandre, alors qu’elle est condamnée à lui rester matériellement subordonnée du fait de sa dépendance territoriale. En second lieu, les «francophones» jugent que les mécanismes de solidarité financière entre les six entités fédérés via l’Etat fédéral, inscrits dans la Constitution belge et les lois spéciales prises pour leur application, qui contraignent la Flandre à garantir, de fait, via l’Etat fédéral, par les transferts auxquels elle contribue massivement, un niveau homogène pour tous les Belges des prestations et services publics et sociaux, sont appelés à perdurer, tant que la Flandre ne pourra imposer leur révision au camp «francophone», lequel peut toujours la refuser. Pourtant, il n’y a pas de perspective possible d’une réduction ni à court ni à moyen terme des écarts d’efficacité économique et social entre la Flandre et la Wallonie. Et le coût financier de la seconde pour la

première n’est donc pas prêt de se réduire. Ce qui met à rude épreuve la patience flamande, qui ne peut perdurer que parce que ces mécanismes entraînent aussi la dépendance financière de Bruxelles vis-à-vis de la Flandre. Dans ces conditions, la mollesse des dirigeants «francophones» face aux exigences flamandes (nous parlons ici de leurs actes et non de leurs paroles) est la conséquence d’un constat lucide des élites wallonnes et bruxelloises : c’est la Flandre et elle seule, à partir de sa suprématie économique et financière, associée au contrôle qu’elle exerce sur Bruxelles, selon sa volonté d’agir, et après appréciation des risques, qui décide de l’opportunité de toute nouvelle démarche dévolutive des compétences, et qui fixe donc les thèmes, les étapes et le rythme de la négociation. Négociation à laquelle les «francophones» ne peuvent finalement pas se dérober, sauf à provoquer l’implosion de l’Etat fédéral, mais dont ils contrôlent les étapes. Car le camp «francophone» a bien le pouvoir de dire non. Constitutionnellement, aucune évolution institutionnelle ne peut être imposée aux «francophones» par la partie flamande. Il faut en effet réunir une majorité des deux tiers au Parlement, que les flamands ne peuvent obtenir sans un appoint «francophone», qu’aucun parti «francophone» ne peut apporter, a priori, sans garanties, plus une majorité dans chaque groupe parlementaire linguistique, qu’une majorité du groupe «francophone» ne peut accorder sans contrepartie. En même temps, la subordination financière de la Wallonie comme celle de Bruxelles à la Flandre, via les mécanismes de solidarité fédérale pour la première, de sujétion fédérale pour la seconde, rend difficile l’exercice durable d’une position de refus aux revendications flamandes par la partie «francophone», sauf à accepter le risque d’une paralysie du gouvernement fédéral paritaire. Ce qui mettrait du coup en péril les transferts financiers et l’Etat fédéral lui-même. Le changement d’attitude des décideurs politiques «francophones», après les élections de juin 2010, avec la montée en puissance de l’aile radicale du mouvement nationaliste flamand, aura permis de l’illustrer. Autrement dit, le pouvoir de blocage des «francophones» est puissant, mais de maniement dangereux. A un moment, il faut céder, c’est à dire céder sur quelque chose. Quelque chose de ce qui reste du fédéralisme. Et quelque chose du périmètre et de la substance «francophones» de Bruxelles. Sinon, le camp «francophone» court le risque de hâter par son refus la fin de l’Etat commun, contre sa propre volonté, par le blocage inconséquent de son fonctionnement. C’est bien pourquoi les décideurs politiques «francophones», wallons comme bruxellois, 2010 n’étant plus 2007, ne condamnent plus vraiment aujourd’hui l’évolution de la Belgique vers une forme confédérale. Il s’agit pour eux d’une nouvelle phase possible, un temps qui leur est utile à eux aussi pour la construction de leur propre «autonomie» à deux : la construction d’une union wallobruxelloise au sein même de la construction confédérale belge, toujours nantie, bien entendu pour ces «francophones», du système financier de solidarité inter-belge. Mais cette ouverture paraît bien abstraite, au regard du niveau ambitieux des exigences flamandes. Et va mettre à rude épreuve la solidarité wallo-bruxelloise.
9La

poursuite de la transformation, irrésistible, de l’Etat fédéral en structure confédérale Dans ces conditions - une volonté flamande inflexible et une résistance «francophone» friable - la réduction/transformation de l’Etat fédéral en structure confédérale, déjà bien engagée, devrait s’opérer, de gré ou de force, sauf à déclencher l’irréparable. Elle pourrait aboutir à l’issue d’un parcours chaotique, marqué par la paralysie, temporaire, de l’Etat fédéral central. Situation qui peut comporter une intervention extérieure, européenne, si elle perdurait trop. Une forme d’arbitrage, sollicitée par les deux partis impuissantes. Arbitrage qui, pour être efficace, ne pourrait que confirmer l’évolution confédéraliste. Cette évolution confédéraliste prendrait deux formes, une perte de substance de l’Etat fédéral central, d’une part, l’affaiblissement de ses défenses, d’autre part. Le champ des nouveaux transferts de compétences attendus par la Flandre, et que la Wallonie comme Bruxelles devraient accepter, est plus ou moins connu, les dirigeants flamands s’exprimant abondamment sur ce sujet, même si c’est de manière quelque peu divergente. Précisées ci-avant, ces exigences appelleront des choix, des arbitrages de part et d’autre, des contreparties

conditionnées. La mise sous conditionnalité des transferts financiers intra belges ne pouvant être frontale, les dirigeants flamands, à ce stade, on l’a vu, ne proposeront pas d’y toucher, dans leurs principes et leurs mécanismes fondamentaux. Ils joueront plus habilement de la faculté d’en réduire mécaniquement l’impact pour la partie flamande par une évolution de la répartition des recettes fiscales fédérales entre entités fédérés, répartition qui deviendrait plus favorable à l’entité flamande. La crise économique présente les poussera, en tout cas, à obtenir un tel assouplissement de leurs obligations financières intra-belges. Dans cette affaire, la question de la sécurité sociale est majeure, nous l’avons déjà souligné. Non seulement parce que sa scission, même partielle, mettrait en jeu des intérêts financiers importants, ce qui motive donc en partie la démarche flamande et le refus wallo-bruxellois. Mais surtout parce que son démembrement manifesterait clairement, au plan politique, symbolique, pour les Belges «francophones» comme pour les Flamands, que la Belgique ne serait plus un bien commun, et que ce qui en resterait après cette opération serait conditionnel, puis appelé à devenir résiduel, pour finalement disparaître. Ce serait particulièrement évident à Bruxelles, où toute avancée dans le sens d’une dissociation, même limitée, de la prise en charge des soins de santé et du financement de prestations familiales et des allocations de chômage, sur une base communautaire, mettrait à nue une telle évolution. La réduction du pouvoir fédéral, pouvoir entendu ici au sens de la capacité à agir, constitue le complément de l’abandon de ses compétences. Toutefois, cette capacité est déjà faible. Du fait du statut minoré du Sénat, qui ne contrebalance pas, comme c’est pourtant habituellement le cas dans les systèmes fédéraux ou confédéraux, la majorité numérique des représentants flamands à la Chambre des députés. Et du fait du paritarisme dans la constitution et le fonctionnement du Gouvernement. Reste le Roi des belges, qui est aussi le détenteur théorique d’une partie de ce pouvoir. Selon la Constitution, ses attributions sont, formellement, substantielles (à bien des égards, elles sont équivalentes à celles du Président de la République française : pouvoir de nomination aux emplois publics civils et militaires, de suspension des chambres et de dissolution de la chambre principale, de nomination et de révocation des ministres, d’initiative des lois et de co-élaboration des budgets, …). Cependant, et comme souvent dans les régimes monarchiques contemporains, le rôle réellement rempli par le Roi des belges est très en deçà de ce que la Constitution lui permet formellement. Il n’empêche qu’il peut toujours mobiliser ses compétences en sommeil en cas de crise majeure, puisqu’il est le garant, ce que la Constitution belge précise justement, de l’unité de la Belgique. C’est là une situation qui ne convient plus aux nationalistes flamands. Ils cherchent donc à réduire le Roi à son rôle protocolaire. Soucieux avant tout de conserver l’unité de la sécurité sociale et d’autres pans de l’Etat social belge, les partis politiques «francophones» pourraient-ils sacrifier les attributions politiques du Roi à cet objectif immédiat dans le cadre de discussions institutionnelles à venir ? Si c’était le cas, ce sacrifice qui pourrait alors être contrebalancé formellement par une réforme du Sénat, marquerait un pas supplémentaire important en direction de l’«Etat» confédéral, lequel a l’apparence d’un Etat, sans en avoir la substance. On le voit, la nécessité absolue pour les Belges wallons et bruxellois de sauvegarder le noyau dur du système fédéral de protection sociale et donc la solidarité financière-intra-belge est la garantie que les Flamands peuvent obtenir satisfaction sur de nombreux points. Donc, sous cette importante réserve, un vrai détricotage de l’Etat fédéral au bénéfice des Régions et Communautés fédérées est d’autant plus acceptable par les premiers que nombre d’entre eux se font à l’idée que ce pourrait être supportable voire bon pour la Wallonie et pour Bruxelles. Nous l’avons vu, dans le champ économique et social, il reste encore nombre de matières transférables, ainsi que dans l’ordre symbolique (espace maritime, code la route, etc.). Pour faire bonne mesure, ils sont aussi prêts à sacrifier un dernier pilier régalien de l’Etat fédéral, le système judiciaire commun. Mais cela n’est pas l’essentiel. En fait, le vrai objectif, la vraie exigence des décideurs politiques flamands, à laquelle il seraient près à sacrifier une large part de leurs demandes, est de faire de la

structure confédérale, plus ou moins formellement, une union entre un quasi-Etat flamand et un quasi-Etat wallon, Bruxelles ne pouvant prétendre au rang d’un Etat membre à part entière de la structure confédérale. Et par là de positionner la Flandre en co-tutrice de l’entité bruxelloise. Car avec cette position nouvelle et la suppression de la très contre-nature association Bruxelles-HalVilvorde (B.H.V.), la Flandre pourrait du coup en finir avec son erreur d’avoir consenti à la création d’une Région autonome bruxelloise en 1989, comme avec la résistance des «francophones» des communes périphériques. La co-tutelle wallonne étant vouée à être réduite par la suite, une fois ces deux «anomalies» supprimées, puis enfin la Wallonie abandonnée à son sort, le contrôle de Bruxelles pourrait enfin être parachevé.
10L’échec

probable de la volonté flamande de renforcement du carcan bruxellois Parallèle à la demande flamande d’allègement de l’Etat fédéral, qui peut rencontrer une certaine acceptation «francophone», la volonté de la partie flamande de progresser sur la question bruxelloise, dont le règlement est un véritable préalable à l’émergence complète du futur Etat flamand, est un tout autre enjeu. Ce règlement, pour satisfaire les dirigeants flamands, doit aboutir à conforter et parfaire le double isolement de Bruxelles, territorial et institutionnel. Au plan territorial, par la clarification réductrice et définitive du territoire de Bruxelles, en consolidant les limites administratives de Bruxelles à celles actuelles des 19 communes. Pour ce faire, le monde dirigeant flamand souhaite fermement remettre en cause tant le régime des «facilités» des six communes péri-bruxelloises qui en bénéficient que le dispositif judiciaire et électoral propre à l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.). Au plan institutionnel, par la subordination de Bruxelles à la Flandre par le détour d’un partage de l’autorité sur Bruxelles avec la Wallonie, phase tactique dont le succès pourrait reposer sur le levier financier dont la Flandre dispose, et qui, plus tard, une fois l’«Etat» confédéral belge dissous, laisserait Bruxelles sous la tutelle juridique et le contrôle effectif de la seule Flandre. Sur la question des limites territoriales de Bruxelles, les dirigeants «francophones» bruxellois opposent aux demandes flamandes la nécessité de reconnaître l’unité économique et urbaine de l’agglomération par une extension de la Région administrative, et à tout le moins l’inclusion dans celle-ci des six communes à majorité «francophone». Pour soutenir cette double revendication, ils peuvent faire valoir, outre le caractère majoritairement «francophone» de ces six communes, le fait que leur minorité néerlandophone jouirait d’un régime très protecteur en rejoignant Bruxelles, situation contraire aux «francophones» restés en Flandre. Tout compromis sur cette question majeure supposerait le sacrifice, par les Flamands d’une part, de tout ou partie des six communes «flamandes», en acceptant leur rattachement à Bruxelles ou un statut particulier de bilinguisme, par les «francophones» bruxellois (et aussi wallons) d’autre part, des protections résiduelles des «francophones» des autres communes à où leur présence est forte, en consentant à l’abandon de l’arrondissement électoral et judiciaire B.H.V. Ce double sacrifice flamand parait très difficile à atteindre. Sur la question institutionnelle, les prétentions flamandes apparaissent encore tout aussi difficilement réalisables, les Bruxellois «francophones» étant désormais devenus très attachés à leur autonomie, acquise depuis plus de 15 ans, et surtout particulièrement prévenus contre la Flandre et ses ambitions. Et nombre de décideurs wallons, même les moins bien disposés à l’égard de Bruxelles, et qui pourraient ne pas la soutenir sur le dossier territorial, pourraient difficilement l’abandonner sur celui de son autonomie institutionnelle, trop emblématique des intérêts «francophones», et qui est aussi la condition de l’union wallo-bruxelloise, solution invoquée tant comme moyen de résistance au sein de l’Etat belge confédéralisé que comme base du futur Etat wallo-bruxellois dans le cas de sa disparition. En même temps, tous ces débats conflictuels confortent, indirectement, la réalité «francophone» de Bruxelles, et amenuisent d’autant sa légitimité de capitale belge, commune aux «néerlandophones» et aux «francophones», et de capitale flamande. D’autre part, quoi qu’il en sera des conséquences de ces négociations, une modification du cadre actuel de Bruxelles constitue une telle exigence pour les Flamands que l’absence d’évolution en ce sens constituerait une menace directe sur la

survie de l’Etat belge, même «confédéralisé» selon les vœux flamands. Ainsi, cette question bruxelloise, qui parait a priori seconde parce que simplement pérennisable en l’état pour un observateur extérieur de la vie politique belge, revêt au contraire un rôle majeur car absolument explosif. En vérité, ce changement du rôle de Bruxelles, qui de dernier pilier de l’Etat belge jusqu’à aujourd’hui, est sur le point d’en provoquer la décomposition voire l’éclatement, étonnant en apparence, s’explique très bien si on accepte d’y voir non une question banale d’organisation politique, interne à l’Etat belge, mais un sujet classique et toujours redoutable de territoire et de frontière lié à la création en cours d’un nouvel Etat. L’Etat flamand en gestation a absolument besoin de garantir sa future frontière autour de Bruxelles, en lieu et place de la limite administrative actuelle, et de s’assurer de moyens de contrôle de l’enclave bruxelloise enchâssée en territoire flamand, tout ceci bien avant que le processus de partition de l’Etat belge finissant soit effectivement enclenché et prenne un tour irréversible. Les dirigeants flamands veulent à tout prix éviter de laisser planer une incertitude juridique et politique sur l’emplacement exact de cette future frontière, qui doit entériner la subordination territoriale de Bruxelles à la Flandre. Incertitude qui, si elle persistait, à travers le maintien de la circonscription B.H.V. et du statut des communes périphériques «à facilités», serait susceptible, a minima, d’empoisonner l’existence du nouvel Etat flamand, et au pire de favoriser l’obtention par Bruxelles de l’élargissement et du désenclavement de son territoire, une fois la rupture avec la Flandre consommée par la scission de l’Etat belge. De plus, cette question du territoire et des limites de Bruxelles ne serait pas seulement la cause possible de la fin de la Belgique, en amont, dans son déclenchement, mais serait aussi, et de loin, le volet le plus délicat et le plus dangereux du processus de la partition même de l’Etat Belge, en aval, pour son bon aboutissement.
11Du

piège confédéral à la scission inévitable La Confédération belge qui se met en place, même si c’est subrepticement, ne sera, pas plus que la Fédération qui l’aura précédée, un aboutissement. Ce sera une étape de plus, une phase du cheminement vers la scission de la Flandre d’avec la Wallonie, qui peut aussi permettre de ménager un lien avec Bruxelles. C’est, on l’a vu, le moyen de préparer l’indépendance de la Flandre dans des conditions optimales. Internationalement, il n’existe pas de véritable «Etat» confédéral, c'est-à-dire de structure qui soit à la fois et durablement un Etat souverain et une Union d’Etats qui seraient eux-mêmes souverains. On sait ce que les précédents historiques l’enseignent, qu’une confédération est une structure paraétatique, comme le sont en Europe, l’Union européenne et la «Communauté des Etats Indépendants» (C.E.I., héritière de la défunte URSS fédérale), dont les membres de l’une comme de l’autre ont seuls rang d’Etat indépendant. Dans une logique «ascendante», cette structure confédérale se veut un Etat souverain en voie de constitution, par passage du stade confédéral au stade fédéral, comme le désirent les tenants d’une Europe intégrée (et ce qui fut le cheminement de la Suisse, confirmée comme fédération en 1848, notamment par le transfert du monopole de la force et de la définition de la citoyenneté, réussite rare, à une échelle géographique bien moindre, construction étalée sur plusieurs siècles et non accomplie en quelques décennies comme cela est tenté en Europe). Dans un processus «descendant», la structure confédérale est l’avatar d’un Etat décomposé, le passage du stade fédéral au stade confédéral servant à atténuer les effets, pour quelques temps, de l’éclatement, progressif ou brutal, d’un Etat en plusieurs (cas de la C.E.I). Tout processus confédéral «descendant», avoué ou dissimulé (aux populations concernées plus qu’à la communauté internationale), une fois qu’il est bien engagé, débouche inéluctablement sur une scission, la disparition de l’«Etat» confédéral par l’accès à la souveraineté pleine et entière des Etats membres, les véritables Etats. Autrement dit, le processus de dissolution est déjà contenu dans le processus de confédéralisation. Pour la Belgique, ce double processus de transformation, dans lequel la confédéralisation constitue l’étape préparatoire de la scission, est déjà amorcé. Il va se renforcer ces prochaines années, puis s’accélérer, le «moment confédéral» pouvant être éphémère ou durer quelque peu. Toutes les

dernières protections de la Belgique et de l’Etat belge, déjà bien affaiblies - sentiment national, attachement à la royauté - tomberont tour à tour dès que Bruxelles, aujourd’hui dernier ancrage de l’Etat belge, en sera devenu le point de rupture, conjointement ou non avec le différend financier. Ce sera en même temps celui de non retour qui sera alors atteint, et l’échéance de la partition qui sera alors devenu tout proche. Bref, l’Etat belge se transforme sous nos yeux en un Etat factice, un Etat fantoche, un Etat «Potemkine». Ses gestionnaires politiques, tant flamands que «francophones», ne seront bientôt que des illusionnistes, en charge de sauver les apparences, aux yeux des Belges comme des Européens. Ils comptent justement sur la construction européenne pour les aider à faire tenir debout ce décor belge, aussi longtemps que nécessaire pour les Flamands, aussi longtemps que possible pour les Wallons et les Bruxellois. Cet Etat apparent, cet Etat postiche, sera lui-même proche de sa fin dès que les nationalistes flamands en seront venus à accepter de «perdre formellement» Bruxelles. Ils en viendront à cette extrémité quand ils verront comme un moindre mal une séparation juridique, et seulement juridique. Ils en seront là quand ils comprendront que l’Etat flamand auquel ils aspirent ne peut se risquer à faire d’un citoyen flamand sur sept un adversaire permanent en la personne du «francophone» bruxellois. Et quand ils auront mentalement accepté ce sacrifice parce que derrière le paravent qu’est l’Etat belge se déroule un combat épuisant et coûteux, qui leur rendra la séparation juridique totale finalement préférable. Et ils en seront vraiment arrivés là si, dans la phase qui se présente, les décideurs flamands peuvent ménager une solution de moindre mal pour une Bruxelles appelée à devenir étatiquement distincte tout en restant territorialement subordonnée et politiquement faible. Ce qui est jouable. Territorialement, une Bruxelles enclavée et étriquée, de 19 communes, totalement sous leur coupe. Au pire, une Bruxelles un peu élargie, à peine désenclavée, de quelque 25 communes, mais somme toute verrouillée linguistiquement sur ses abords, et dont la dépendance physique à la Flandre resterait forte. Politiquement, une Bruxelles membre d’une hypothétique union wallo-bruxelloise sans consistance et éphémère, et qui resterait finalement seule face à la Flandre après la fin de cette fausse «fédération». Tout comme il en serait pour une Bruxelles formellement «indépendante», satisfaite de son rang de «capitale» européenne, de sa fonction de «district» européen, rôle associé à un protectorat léger et factice des instances de l’Union, et donc, de fait, une Bruxelles abandonnée à la tutelle réelle de la Flandre. Une Bruxelles toujours foncièrement enclavée et qui serait au demeurant tenue de ménager sa minorité flamande, restée placée sous le directoire plus ou moins occulte de la Flandre. Pour les Wallons et les Bruxellois, la partition n’est pas seulement une menace qu’il faudrait prévenir pour éviter qu’elle ne devienne inéluctable. C’est d’ores et déjà une épreuve inévitable, qu’il faudrait préparer dès à présent, même si son échéance reste encore inconnue, en mettant à profit ce temps des hésitations flamandes, qui s’effiloche.
12Le

déclenchement du processus et les parties à la scission Dans l’amorce comme dans le déroulement du processus de scission de l’Etat belge, plusieurs combinaisons sont possibles, qui convergent vers deux scénarios. Le premier scénario correspond au cas où, confrontés à la paralysie de l’Etat due à l’impossibilité persistante de création ou de fonctionnement d’un gouvernement paritaire, les acteurs institutionnels belges provoqueraient eux-mêmes la dissolution de l’Etat fédéral (ou de son hériter confédéral). Comme il en fut pour l’Etat fédéral tchécoslovaque dans la phase initiale de sa propre partition (appelée, du fait de son caractère consensuel, «partition de velours»). Avec l’hypothèse selon laquelle le Parlement fédéral belge ou le Roi constateraient, conjointement ou isolément, que l’Etat belge ne peut plus se poursuivre. Le mouvement de scission pourrait aussi être déclenché de concert par les Parlements «régionaux», flamand et wallon, définitivement lassés par une confrontation stérile et qui prendraient acte de la paralysie définitive des instances fédérales. L’autre scénario est celui par lequel, en cas d’inertie des instances fédérales, un Parlement régional/communautaire en «déciderait» seul, contre le vœu de l’autre et celui des organes fédéraux. Un tel évènement ne serait pas différent dans ses effets sur la dissolution elle-même mais

le serait, selon nombre d’avis, sur l’organisation de la succession. En effet, s’il était alors considéré dans ce scénario que c’est la Flandre qui aurait quitté l’Etat belge, la Belgique «francophone» pourrait prétendre que l’Etat belge poursuivrait son existence propre sur un territoire amputée de celui du nouvel Etat flamand. Cela lui donnerait des atouts directs dans la négociation de la partition et le statut de la victime au plan international et européen. Mais la Flandre devrait pouvoir s’éviter aisément une telle situation. Il suffirait pour cela que son Parlement limite son action à un vote sur un sujet technique de caractère bloquant, comme celui de BHV, ou bien un vote de simple orientation sur une question de principe en rapport avec le fonctionnement de l’Etat fédéral, mais sans la proclamation d’une décision de scission, une résolution fortement politique mais dénuée de tout effet juridique. Un tel vote, assorti au besoin de la non participation des partis flamands au fonctionnement de l’Etat fédéral, produirait des effets politiques majeurs tout en dédouanant la Flandre de toute responsabilité juridique dans les conséquences de la scission. Ce vote conduirait pourtant bien à la paralysie de l’Etat fédéral belge, par le blocage politique et fonctionnel de ses organes centraux. Ainsi, la Flandre n’aurait nul besoin de proclamer qu’elle se sépare de la Belgique tout en la quittant. Il lui suffirait d’attendre l’entrée en phase terminale, assez rapide, des instances fédérales paralysées. Autrement dit, le deuxième scénario, bien que son déclenchement serait flamand, pourrait parfaitement prendre la forme du premier. Il sera donc au final de peu d’importance que ce soit la Flandre (ou la Wallonie) qui prenne ou non l’initiative matérielle de la rupture. C’est là une question de nature morale sans effet pratique. La partition serait un évènement politique dont la cause tiendrait dans l’incapacité de l’Etat fédéral à poursuivre son existence. Le constat juridique de cette incapacité serait nécessairement de la responsabilité du Roi et du Parlement fédéral, avec l’assentiment du Gouvernement d’alors s’il en existait encore un en place. L’un comme l’autre seraient contraints de prendre acte, de concert ou séparément, de leur propre inaptitude à poursuivre la représentation et la direction de l’Etat commun. Celui-ci cesserait alors de vivre, sauf pour exécuter, pour quelque temps encore, les affaires courantes, avec l’accord des Etats successeurs. Cette nécessaire acceptation de l’entrée en phase terminale de l’Etat belge, par ses plus hautes instances, serait accélérée par le contexte économique et ses conséquences financières. La fragilité des économies contemporaines, qui réagissent vivement à toute dégradation de leur environnement, ne permet pas de laisser perdurer une grande incertitude politique. La paralysie de l’Etat belge affecterait rapidement la marche de l’économie et donc ses comptes extérieurs. Les finances publiques belges en seraient tout aussi vite déséquilibrées, et la situation deviendrait vite insoutenable budgétairement, notamment pour les entités les plus fragiles, la Wallonie, Bruxelles, et le système de protection sociale. Evidemment, les Etats voisins de la Belgique comme les instances européennes et internationales ne pourraient rien empêcher. Car aucune force extérieure - sauf coercitive, ce qui n’est pas vraisemblable - ne pourrait contraindre l’Etat belge à se survivre, quand il n’y aurait plus, définitivement, d’autorité reconnue «à l’intérieur» pour le faire fonctionner. Il n’y a pas de droit international en la matière dont la mise en œuvre permettrait d’interrompre ou d’inverser le cours inexorable de la séparation. Bien au contraire, la jurisprudence issue de la pratique internationale repose sur le principe d’effectivité. La déliquescence des institutions fédérales belges, qui n’exerceraient plus d’autorité effective sur le territoire et la population contraindrait les Etats, en commençant par les plus impliqués, à reconnaître les nouvelles autorités en charge de ces pouvoirs effectifs en Flandre, en Wallonie et à Bruxelles. Et la reconnaissance d’un nouvel Etat étant un acte discrétionnaire de nature entièrement politique, dès qu’un premier Etat voisin de l’espace belge (Pays-Bas hollandais, France, Allemagne, Grande-Bretagne,…) aura accordé sa reconnaissance à l’Etat flamand qui aura été proclamé unilatéralement par ses propres autorités, il sera imité immédiatement par les autres. Ce qui emportera, au delà du constat internationalement partagé de la fin de l’Etat belge, la reconnaissance des droits des entités wallonne et bruxelloise de fixer leur destin. Les deux ou trois parties issues de l’Etat belge, Flandre, Wallonie et Bruxelles, comme territoire et

population, continueraient à faire partie, « de fait », de l’Union européenne (libre circulation maintenue des gens, des biens et des capitaux, continuation de l’application de la législation européenne intégrée au droit belge, usage conservé de l’euro, etc.), sans qu’il soit nullement nécessaire de prendre rapidement position sur le statut à donner dans l’Union à ces entités. Elles endosseraient transitoirement et collectivement, comme un syndic de liquidation, les activités et responsabilités résiduelles de l’Etat belge, en s’appuyant sur l’administration fédérale toujours en place. Simplement, un tel «Etat» entré en phase de liquidation, et donc alors dépourvu de tout pouvoir de représentation, cesserait de participer aux travaux et au fonctionnement des organes politiques et administratifs de l’Union. Situation certes inconfortable mais parfaitement viable, qui pourrait durer tout le temps nécessaire à l’achèvement du processus de partition, à la condition cependant qu’il ne s’éternise pas.
13La

conduite du processus de partition : un pilotage à trois, sous forte contrainte Une fois la certitude acquise et partagée par les principaux acteurs de la scène belge que l’Etat fédéral serait sur le point de cesser d’exister, il faudrait organiser sa partition. Et si le dernier acte fort de l’Etat fédéral serait de constater son impuissance à se continuer, il ne pourrait pas être celui de présider à sa propre disparition. En effet, les organes de l’Etat fédéral finissant seraient dans l’inaptitude à se voir reconnaître une légitimité quelconque, par les uns et les autres, pour organiser sa propre dissolution/liquidation. D’autant que la conduite de la partition exigerait de traiter en amont toute une série de différends, frontaliers, financiers et autres, qui intéresseraient, de manière distincte et contradictoire, les trois parties en présence, la Flandre, la Wallonie et Bruxelles, ce qui conduirait inéluctablement et très vite à leur confrontation directe. Il faut donc plutôt croire que ce sont les organes des trois entités «régionales», détentrices de l’expression des nouvelles souverainetés «nationales» en gestation, qui conduiraient le processus de partition (comme le firent les entités tchèque et slovaque pour la partition de leur propre Etat fédéral condamné). Au mieux, les organes fédéraux finissants pourraient jouer un rôle formel et éventuellement substantiel pour constater certains actes consécutifs à leur propre disparition, le gouvernement fédéral étant dans ces conditions maintenu un certain temps pour expédier les affaires courantes ou urgentes. Et l’administration fédérale centrale, maintenue elle aussi en l’état, pour une durée plus ou moins longue, pour faire de même, et assurer le secrétariat des instances qui prépareraient et géreraient la partition. Le processus de la partition serait fortement conditionné par son contexte politique et économique. On ne peut en effet exclure une situation politique très tendue, avec des mouvements populaires dangereux, voire catastrophiques en cas de crise violente consécutive à des initiatives extrémistes, tout particulièrement à Bruxelles comme aux abords de la «frontière» linguistique, avec des désordres importants, menaçant éventuellement la continuité du fonctionnement des instances européennes. Une telle situation, combinée avec l’impuissance des organes fédéraux belges à la contenir, devrait exiger une accélération des opérations de séparation territoriale entre les entités flamande, wallonne et bruxelloise, toutes alors en phase d’étatisation. De plus, compte tenu du caractère très ouvert des économies contemporaines et tout particulièrement de celle de la Belgique, l’une des plus ouverte du monde, éviter de laisser ce dégrader la situation économique de l’ensemble belge serait une seconde nécessité pour aller vite dans la clarification des principales conséquences de la scission : entente sur les limites frontalières, sort du couple wallo-bruxellois, accord sur les principaux éléments de la période transitoire (continuité du financement des dépenses publiques, garanties de sécurisation et permanence du cadre juridique pour les personnes et les biens, etc.). Au total, chacune des trois entités serait sous pression pour aller vite. La Flandre particulièrement par l’extrême sensibilité de son économie à la conjoncture, alors menacée d’être dégradée. La Wallonie précisément par sa dépendance des financements publics intra-belges, exposés au risque immédiat d’être brutalement interrompus. Et Bruxelles plus que jamais du fait son enclavement territorial, susceptible de permettre une remise en cause de ses fonctions vitales.

Dans un tel contexte, marqué par l’incertitude et l’urgence, le processus de séparation de la Wallonie et de Bruxelles d’avec la Flandre serait lourdement conditionné, dans son déroulement comme dans ses résultats, par le choix des Wallons, avec ou sans Bruxelles, pour l’indépendance ou pour une union avec la France. Si cette seconde option était exprimée précocement, dès l’amont du processus, la sécurisation politique, institutionnelle et financière de la Wallonie serait acquise et la France serait en position de l’appuyer pleinement et immédiatement dans la négociation. Si de plus les Wallons optaient rapidement pour une union étroite, la France participerait directement à la négociation voire pourrait la co-piloter. Ce qui serait sans doute de l’intérêt des Wallons. C’est l’intérêt de ce choix de la Wallonie pour la France, comparée aux autres options possibles, qui est examinée ci-après (au chapitre 1.4). En tout état de cause, le choix de Bruxelles, sans doute mise devant le fait accompli de la partition, serait de suivre la même voie que la Wallonie ou d’adopter une voie propre. Le premier simplifierait nettement le processus de partage de l’Etat fédéral, le second l’aggraverait terriblement, qu’il s’agisse des conditions de la négociation ou de ses résultats (voir au même chapitre, et, en partie III, le chapitre 3.2). Quant aux conséquences pour l’Union européenne, elles découleraient tout simplement des choix faits par les trois entités issues de l’Etat belge défunt. A l’Etat belge succéderait, a minima, le seul Etat de Flandre, a maxima, deux autres nouveaux Etats, l’Etat wallon et l’Etat bruxellois. L’Union devrait prendre l’héritage comme il se présenterait, et adapter la composition de ses institutions en conséquence. Ce nouvel Etat ou ces Etats nouveaux prendraient leur place dans l’Union d’autant plus aisément que leur territoire et leur population n’en seraient jamais sortis. I-La fin de l'Etat belge >

1.4 Belges et Français. Le choix de raison pour les Wallons et les Bruxellois.
Une fois passée la phase illusoire et trompeuse du système confédéral, Wallons et Bruxellois, enfin convaincus de l’inéluctable effacement de l’Etat belge, du fait de la volonté flamande de le quitter et faute de sentiment national pour le soutenir, devront s’inventer, se choisir un nouveau cadre étatique. Lequel pourraient-ils se donner ? Celui d’un Etat pleinement indépendant, ensemble ou séparément ? Ou bien une forme d’union avec la France, plus ou moins étroite ? (A). Et, dans ce cas, l’intégration de la Wallonie et de Bruxelles à la République française constituerait, assurément, le meilleur cadre politique et juridique d’accueil de la Belgique française (B). A. Pour les Wallons et les Bruxellois, que faire ? La volonté légitime d’auto-administration des Wallons et des Bruxellois sera un jour prochain confrontée aux périls de l’indépendance, alors qu’ils n’auront pas les moyens de l’assumer. Cette volonté pourrait pourtant continuée à être satisfaite dans le cadre de la République française, contrairement aux idées reçues qui prévalent en Belgique «francophone».
1Des

identités qui fondent une volonté légitime d’auto-administration Sur le point d’être séparés, après quinze siècles d’une histoire commune, d’un Flandre accédant au rang d’Etat plein et entier, Wallons et Bruxellois, ne doutant pas d’avoir une identité, une personnalité aussi forte, aspireront, logiquement et légitimement, à un statut équivalent pour leur pays, garant d’une capacité propre d’administration de leurs affaires. Mais à quel point une telle aspiration est-elle réaliste ? La réalité de l’identité wallonne est incontestable (voir au chapitre 2.1 de la seconde partie consacrée à la Wallonie). Avec sa population inscrite sur un territoire substantiel, entre Meuse et Ardenne, unifié par le sillon mosan (moyenne Meuse et Sambre), appartenant principalement à l’aire du parler wallon, partageant une même histoire industrielle exceptionnelle, la Wallonie, coin roman enfoncé entre territoires germaniques - allemands, flamands et hollandais - qui la bordent au nord et à l’est, ce pays à la créativité culturelle remarquable peut légitimement se prévaloir d’une

identité aussi nette que d’autres, notamment européens. Une telle perception est renforcée par l’expérience de plus d’un quart de siècle d’autonomie régionale dans le cadre de l’Etat belge fédéralisé. Pour la première fois, l’espace wallon forme aujourd’hui un pays administrativement et politiquement unifié, la Wallonie, et veut majoritairement le rester. Cet acquis, les Wallons ne peuvent accepter de le perdre. Pour autant, malgré cette identité wallonne, le pays wallon peine à s’affirmer complètement. C’est notamment le cas face aux terres et populations du nord de France, picardes notamment, qui en sont le prolongement à l’ouest. Face à la France elle-même, dont elle a fait hier si longtemps partie quand elle se nommait la Gaule, la Gaule romaine, et dont la langue nationale s’est massivement substituée depuis plus de deux siècles à ses parlers propres (wallon et picard), et dont elle ne se distingue pas ou peu sur les plans culturel et social. La Wallonie est, de plus, un pays sans passé unitaire. Elle ne peut puiser dans son histoire la référence à une période où elle aurait été maîtresse de son destin. Bien au contraire, depuis mille ans, depuis sa séparation de la Gaule, elle n’a jamais constituée un ensemble politique, et donc encore moins une entité gouvernée par elle-même,à l’exception notable mais bien lointaine du pays liégeois. Et ce quart de siècle d’autonomie, trop récent et trop bref, et qui n’a pas été marqué par de grandes réussites, ne peut lui donner la confiance et l’élan nécessaire pour aller plus loin. La Wallonie est en outre un pays dépourvu de centre, de capitale urbaine, politique, économique et culturelle, qui soit incontestable. Elle reste tiraillée entre son pôle historique le plus prestigieux, Liège, et son autre pôle populaire et industriel, Charleroi, tous deux en déclin. Et son pôle politique contemporain, Namur, est trop récent et trop faible pour devenir suffisamment légitime. Et, de fait, son vrai centre reste Bruxelles, lequel lui est géographiquement extérieur. Centre culturel, centre économique, et centre politique aussi, mais un centre «belge», donc récusé parce que non «wallon» par bien des Wallons, qui refusent donc de reconnaître Bruxelles comme le centre véritable de la Wallonie. En outre, ces quarante dernières années, la Wallonie a raté sa reconversion économique. De ce fait, elle reste totalement dépendante, pour l’équilibre de ses comptes publics et sociaux, d’un apport financier extérieur, indispensable au maintien de ses institutions et au système de protection sociale dont jouit sa population. Elle ne paraît donc pas avoir, si elle devait rester seule, les ressorts et les moyens de son redressement. Au total, la Wallonie n’est pas une nation (voir le chapitre 2.1 déjà cité). Et n’a pas les moyens de le devenir. C’est une partie de la nation française, dont l’identité peut se comparer à celles de la plupart des régions françaises d’Europe (Nord, Picardie, Champagne, Auvergne, Bretagne, Alsace, Savoie, la liste est longue), dont nombre peuvent faire état d’un passé unitaire autrement plus consistant, d’une identité tout aussi forte, et d’atouts économiques plus évidents, et qui n’en sont pas moins des parties de la France. De part sa formation, la personnalité bruxelloise est tout aussi forte mais nettement différente (voir au chapitre 3.1 de la troisième partie consacrée à Bruxelles) de celle de la Wallonie. Positivement, cette personnalité bruxelloise résulte d’un étrange amalgame, sur un territoire étroit et totalement urbanisé formant creuset, d’apports multiples, flamands et wallons, «francophones» et «néerlandophones», bourgeois et populaires, dont le liant est, au-delà du milieu urbain en commun, la langue française et l’appartenance très majoritaire à la culture française, appartenance qui le demeurera après la perte par Bruxelles de sa fonction de capitale belge. Ilot «francophone» en pays flamand, le particularisme géographique et culturel de Bruxelles la distingue tant de son environnement flamand, désormais culturellement différenciée et unifié, que du pays wallon, distant géographiquement et socialement. Cette personnalité s’exprime aussi de manière négative, car ce même isolement géographique et culturel, par sa traduction politique et institutionnelle, fait de Bruxelles une Cité sans pays, au territoire exigu, étriqué, totalement urbanisé, entièrement enclavé dans un autre territoire qui lui est devenu culturellement quasi-étranger et politiquement hostile, situation qui la confronte à des questions qui lui sont propres, mais dont elle ne peut maîtriser seule les solutions. Questions et solutions que Bruxelles ne peut partager que partiellement avec la Wallonie, faute de légitimité

«wallonne» à Bruxelles. En tout état de cause, comme la Wallonie, Bruxelles jouit, même si c’est depuis moins de deux décennies, d’un régime d’autonomie, acquis qu’elle n’acceptera pas d’abandonner. Son maintien sera donc un critère essentiel dans tout choix futur des citoyens bruxellois pour leur Cité, comme la préservation de son caractère «francophone», et tout précisément dans le cas de la disparition du présent Royaume.
2L’incapacité

des «francophones» belges à se considérer comme un peuple unifié Malgré l’unité linguistique et culturelle qui les rapproche et un long passé commun, la Wallonie et Bruxelles forment deux entités distinctes, deux populations différentes. Qui sont bien trop distinctes et différentes pour former un peuple unifié. Physiquement d’abord, puisque ces entités appartiennent à des espaces géographiques nettement séparés bien que proches, de taille et de morphologie absolument dissemblables. Il est difficile dans ces conditions d’apparenter durablement une Cité sans pays, de 100 Km², et un pays entier de près de 17 000 km², trois fois plus peuplée, et alors que la première ne peut être reconnue par le second comme capitale centrale. Et ce n’est pas la création possible d’un corridor terrestre entre Bruxelles et la Wallonie (voir le chapitre 3.3), création indispensable pour Bruxelles, qui pourrait suffire à surmonter cette éloignement et la méfiance wallonne. Culturellement ensuite, parce que Wallons et Bruxellois, tout en étant proches par une langue et une culture d’essence française, sont des populations sociologiquement et humainement distantes, et donc de sensibilité souvent opposée sur bien des sujets. Population d’une Cité à dominante bourgeoise d’un côté, population de substance rurale et ouvrière de l’autre. Il n’est pas excessif de dire que, majoritairement, Bruxellois et Wallons ne s’apprécient guère. Si Brabançons et Limbourgeois ont su accepter de se désigner tous comme Flamands, manifestant ainsi leur volonté d’unité pour aboutir à la formation d’un seul peuple, le peuple flamand, les «francophones» de Belgique furent et restent incapables du même mouvement unitaire. On l’a bien vu dans l’abandon des «francophones» de Flandre (voir le chapitre 1.1, A). Les Wallons rejettent très majoritairement tout renforcement du rôle de Bruxelles comme métropole, malgré leurs faiblesses économiques et financières. Et la majorité des Bruxellois refusent de se considérer comme des «Wallons», ce qui laisse sans nom les «francophones» de Belgique. Au demeurant, toutes ces différences entre Wallons et Bruxellois sont l’expression, la cause comme la conséquence, de réalités économiques très dissemblables et destinées à le demeurer. Celles qui trouvent leur source dans le passé, avec la perte par la Wallonie, au profit de Bruxelles (de Bruxelles d’abord, de la Flandre ensuite), de la maîtrise de son économie, fondement d’une méfiance wallonne vis-à-vis de Bruxelles. Et celles qui appartiennent au présent, avec l’internationalisation économique de Bruxelles, facteur qui explique la permanence d’un désintérêt bruxellois pour le développement wallon. Dans ces conditions, il est douteux que des intérêts communs suffisants permettraient demain aux Wallons et aux Bruxellois d’agir durablement de concert, une fois dépourvus du lien imposé que constitue l’Etat belge actuel, alors que, au sein de cet Etat déjà, Wallons et Bruxellois sont présentement dans l’incapacité de se constituer en entité unifiée. Contrairement à la Flandre, pour qui Communauté et Région sont fusionnés, et qui tire une partie de sa force de cette unité, exprimée par un unique Parlement et un unique Gouvernement, l’attelage «francophone» est formé de deux Régions et de sa Communauté française, avec donc trois Parlements et trois Gouvernements. Les procédures institutionnalisées de représentation politique partagée et de travail en commun entre les organes de ces trois institutions restent de faible portée. Et la Communauté, commune aux deux espaces régionaux, en charge des affaires de langue, d’éducation, culture et de certaines questions sociales, fort critiquée pour ses dysfonctionnements, ne joue pas le rôle de trait d’union. La récente annonce (2008) de la constitution d’une union wallo-bruxelloise au sein de l’Etat belge pour contrer l’activisme nationaliste flamand, manifeste au contraire, parce que bien tardive et entièrement à concrétiser, non l’amorce d’un cours nouveau mais la distance persistante qui continue à séparer Wallons et Bruxellois. Ce manque de solidarité et de cohérence, qui se constate toujours face aux revendications de la

Flandre, et qui explique aussi les avancées de celle-ci, tient au fait que Bruxelles et la Wallonie, malgré une culture française identique, un passé commun, et une perspective partagée de disparition de l’Etat belge, constituent et resteront des entités aux intérêts fondamentalement dissemblables. L’une est et demeurera une Ville-libre, entièrement urbanisée, à la vocation internationale et financière affirmée, dont la première aspiration est son désenclavement géopolitique, question qui n’est pas un souci wallon. L’autre est un pays-territoire, physiquement autonome, mais économiquement faible et financièrement très dépendant, dont le renouveau économique attendu, s’il se concrétise, devra peu à Bruxelles.
3Une

indépendance déraisonnable, ensemble comme séparément Du fait de ces différences majeures, Wallons et Bruxellois, une fois sortis de l’Etat belge, formeraient un couple improbable. Un couple inapte à vivre durablement au sein d’un unique et véritable Etat. D’autant qu’après la séparation d’avec la Flandre, les deux entités seraient confrontées à des intérêts dissemblables et aggravés, à des problèmes bien différents et aiguisés. A court terme, peuton fonder des espérances sérieuses sur la solidité d’un couple wallo-bruxellois immédiatement confronté aux négociations de la partition de l’Etat belge et à ses problèmes redoutables, comme celui de la dette publique héritée et des déficits publics récurrents annoncés, et celui des frontières territoriales de Bruxelles ? Peut-on croire que décideurs wallons et décideurs bruxellois seraient à même de s’accorder sans délai sur le partage des pouvoirs constitutifs du nouvel Etat wallobruxellois ? Sur leur implantation territoriale ? Sur un équilibre des pouvoirs entre les deux entités ? Sur une répartition des compétences entre le niveau fédéral et elles ? Et sur le long terme, peut-on croire qu’une fédération Wallonie-Bruxelles serait en mesure d’exister en matière de diplomatie, de sécurité, sans décomposition insidieuse de ces fonctions ? Comment ces deux entités parviendraient-elles à surmonter de concert leurs difficultés financières, de causes et d’ampleur si différentes ? Quelle pourrait être la contribution substantielle de Bruxelles au réarmement économique de la Wallonie et à l’équilibre de ses comptes publics et sociaux ? Et de quel apport serait la Wallonie à Bruxelles pour l’aider à maintenir ses fonctions de capitale politique et financière et desserrer l’étreinte flamande ? Peut-on croire à l’unité d’action durable d’un tel attelage au plan économique ? Et au maintien d’une convergence dans le traitement des questions sociales ? En vérité, chacun des deux partenaires serait de faible secours pour la solution des problèmes de l’autre. L’entité bruxelloise, essentiellement soucieuse de conserver les faveurs des instances européennes et transatlantiques, aux prises avec ses problèmes propres de maintien de l’attractivité économique de Bruxelles, avec ses questions politiques spécifiques liées au traitement de sa minorité flamande et à l’encerclement territorial flamand, et avec la non résolution de ses problèmes sociaux dus notamment à sa forte minorité immigrée mal assimilée, aurait bien peu d’énergie et de moyens à consacrer à l’union avec la Wallonie, et sans doute pas ses ressources financières (voir le chapitre 3.1). De même, la Wallonie, confrontée avant tout à ses besoins de financement massifs et chroniques de ses services publics et avantages sociaux (voir le chapitre 2.1), et aussi aux tensions qui s’aiguiseraient entre les différents pôles de son territoire et aux inquiétudes de sa population menacées de paupérisation, qui refuserait à Bruxelles le rang de capitale, et qui n’aurait que peu à espérer d’elle, et en tout cas pas suffisamment, pour remédier à ces problèmes, serait d’un faible secours pour aider celle-ci à traiter les siens précités. On voit donc mal comment, laissées à eux-mêmes, ces deux corps distincts d’une Belgique résiduelle parviendraient à se donner rapidement et à faire vivre durablement un Etat commun. Un Etat certainement de forme monarchique et d’organisation fédérale, mais dont toutes les institutions seraient à inventer, alors qu’il devrait être viable immédiatement puis le rester. Un Etat qui devrait être quelque chose de plus que la présente Communauté française, qui n’a pourtant pas la faveur des Wallons et des Bruxellois, qui souhaitent pur beaucoup reprendre une partie de ses compétences, et qui fonctionne fort mal aux dires des uns et des autres. Avec cette tentative d’union, nous aurions au mieux une sorte de confédération lâche, donnant l’illusion, et pour bien

peu de temps, de l’existence d’un «Etat» unique à l’extérieur, offrant ainsi momentanément satisfaction aux membres de l’Union européenne. Mais un «Etat» de façade, sans substance pour ses citoyens et ses entreprises, incapable de solidarité, inapte à impulser des actions communes d’importance. Une confédération si fragile qui, si elle parvenait à naître, elle survivrait très difficilement, puis disparaîtrait après une brève existence. Mais une voie séparée et solitaire ne serait pas meilleure, ni pour l’entité wallonne ni pour l’entité bruxelloise. Chaque nouvel Etat, wallon et bruxellois, serait alors confronté à une isolement insupportable, préalable à une nouvelle dépendance douloureuse. Ce serait évidemment vrai pour la Wallonie, dépourvue d’un véritable sentiment national unitaire, confrontée très rapidement à une impasse économique et financière totale, peu sûre d’elle dans ces conditions pour négocier la partition, et sujette à tomber dans une dépendance étroite et confuse de l’Union européenne et de la France, dont elle solliciterait les financements (point développé au chapitre 2.1). Ce le serait tout autant pour Bruxelles, bien que l’option d’une Ville-Etat européenne, couplée au statut faussement signifiant de «District» européen, puisse faire tentation, car option totalement illusoire et trompeuse pour ce qui concernerait la sauvegarde du caractère «francophone» de la Cité et la protection contre l’encerclement flamand, et ce dès le moment de la partition de l’Etat belge (voir le chapitre 3.2, A). Qui plus est, ce serait ajouter deux Etats de plus à l’Union européenne, aux côtés de la Flandre, une difficulté de plus. En vérité, le paradoxe du tandem wallo-bruxellois, c’est que ses deux membres ont absolument besoin de rester ensemble mais qu’ils ne le peuvent s’ils sont réduits à eux-mêmes. C’est qu’ils ont besoin pour «tenir» ensemble du cadre d’un Etat tiers. Cadre qui est aujourd’hui encore l’Etat monarchique belge. Et il en faudra demain un autre, qui semble ne pouvoir être que la République française.
4Le

choix de raison d’un ralliement à la France Au final, en cas de décomposition de l’Etat belge, une fois abandonnée une inféodation accrue à la Flandre dans le cadre d’une confédération-alibi, les Wallons, et aussi les Bruxellois, devraient faire le choix entre une indépendance illusoire, certainement précaire et éphémère, et un mode d’union, à définir, avec la France, avec ses contraintes, certes, et aussi ses certitudes. Choix pleinement justifié par une proximité culturelle et un compagnonnage historique bi-millénaire, eux-mêmes les fruits de la continuité géographique (voir le chapitre 1.1, et aussi les chapitres 2.1 et 3.1). Choix de raison plutôt que de cœur, après deux siècles d’apprentissage à penser «belgicain», donc à penser contre la France, pour la majorité des Bruxellois, sans doute, pour nombre de Wallons, aussi. Considérons donc que ce choix pour la France doit s’apprécier selon des critères essentiellement fondés sur l’intérêt des Wallons et des Bruxellois et sur sa pertinence opérationnelle. Regardons-en les caractéristiques possibles. D’abord, le choix ou non de la France, par les Wallons et les Bruxellois, devrait dépendre, en bonne analyse, de la balance faite des avantages et contraintes entre le ralliement à un Etat-nation connu, millénaire, intangible, et la voie nouvelle, solitaire, incertaine d’une construction étatique toute neuve, en devenir, dans des conditions politiques et financières peu favorables. Il s’impose donc que le choix de la France serait avant tout un formidable réducteur d’incertitudes. A long terme évidemment. Et à court terme aussi, puisque ce choix de la France, une fois fait, anéantirait la plupart des risques inhérents à la partition et la période qui la suivrait. Période pendant laquelle, et contrairement à la Flandre, les entités wallonne et bruxelloise, si elles restaient isolées, se trouveraient dans une situation fragile, lourde d’inconnues menaçantes, politiques, économiques, sociales, territoriales. De plus, cette union commune de la Wallonie et de Bruxelles avec la France permettrait, ipso facto, le maintien de l’union entre la Wallonie et Bruxelles. Et ce beaucoup plus sûrement qu’un hypothétique Etat wallo-bruxellois. En ce sens, la France serait le substitut durable de l’Etat belge comme ciment du couple wallo-bruxellois. En outre, et c’est essentiel, le lien avec la France pourrait prendre diverses formes, entre lesquelles les entités wallonne et bruxelloise pourraient exercer leur option. Formes qui peuvent aller de la simple union d’Etat à Etat à une assimilation totale. Entre ces formes extrêmes dont aucune ne

s’impose, il y a la place pour une forme d’union intermédiaire, qui ménagerait à la fois le meilleur de l’union et le meilleur de l’autonomie. Une souplesse de choix telle que la Wallonie et Bruxelles pourraient adopter chacune une forme d’union avec la France qui serait différente, même si, comme nous le verrons, une telle divergence ne serait pas à encourager.
5Les

trois formes d’union possibles Le simple accord d’association associerait l’Etat français à un Etat wallo-bruxellois souverain, héritier direct de l’Etat belge (ou bien au seul Etat wallon si Bruxelles adoptait une voie distincte). Cet Etat indépendant, probablement de type fédéral, dont les Wallons et les Bruxellois seraient les citoyens, disposerait de sa Constitution propre, partiellement héritée de la Constitution belge. Il pourrait dès lors conserver sa forme monarchique. Une telle union-association offrirait à ce nouvel Etat wallo-bruxellois, adossé à l’Etat français et conforté par son soutien, des conditions d’exercice de son indépendance plus crédibles, notamment face au nouvel Etat flamand. En application de cette union-association, la France pourrait notamment appuyer ce nouvel Etat belge «francophone» dans les démarches de la période de partition, et assumer durablement, totalement ou partiellement, certaines de ses fonctions externes (support des relations internationales, prise en charge des affaires de défense, …) ou internes (partage de la responsabilité des questions de sécurité, mises en commun de certaines politiques d’avenir en matière de recherche, d’innovations,…). Cet Etat wallo-bruxellois aurait donc une représentation unique au sein des instances européennes, et c’est la Flandre qui porterait principalement la responsabilité politique de la question de l’insertion d’un Etat supplémentaire dans l’ensemble européen. Mais cette option de souveraineté-association, d’union de type «confédéraliste», avec la France cette fois, en lieu et place de la Belgique (c’est-à-dire de la Flandre…), ne contribuerait pas à résoudre les problèmes fondamentaux posés à l’entité wallo-bruxelloise. Ne donnant aucune capacité d’intervention notable à la République dans les affaires communes du couple WallonieBruxelles, elle ne permettrait sans doute pas de résoudre le caractère intrinsèquement instable de ce couple aux deux membres si dissemblables. Elle interdirait de mettre en œuvre la solidarité financière dont les Wallons ont besoin tout particulièrement (voir aux chapitres 1.2, 2.1, et 2.3). Et elle n’apporterait pas un soutien étroit aux Bruxellois dans le desserrement de leur contrainte territoriale (chapitres 3.1 et 3.2). En effet, l’Etat français, qui ne serait guère motivé par une telle responsabilité dépourvue de solides contreparties au bénéfice de son intérêt national propre, serait dans l’impossibilité politique et juridique d’organiser une réelle solidarité financière avec cet autre Etat, censé être souverain, faute d’une citoyenneté/nationalité partagée. Et il n’aurait pas de motif à s’engager politiquement pour la résolution de la question territoriale bruxelloise. C’est pourquoi cette option, tout en présentant des avantages substantiels par rapport au lien de même nature que la Flandre cherche à imposer présentement, ne pourrait donc contribuer à résoudre ni la question financière wallonne, ni la question territoriale bruxelloise, donc à garantir l’unité du couple wallobruxellois. L’option opposée serait un rattachement étroit à la France qui prendrait la forme d’une unionassimilation de la Région wallonne, et de la Région bruxelloise, à l’ensemble français. Une telle assimilation signifierait, pour les deux entités et leurs populations, un alignement juridique et institutionnel complet, ou presque, sur les institutions et le régime juridique français. Cette assimilation ferait évidemment des Wallons, et des Bruxellois, des citoyens français. Et elle ferait des Régions wallonne et bruxelloise des régions françaises de droit commun. Elle aurait pour effet de substituer aux autres institutions belgo-wallonnes et belgo-bruxelloises les institutions françaises de droit commun (collectivités régionales et locales), et le droit français au droit belge (lequel disparaîtrait, sauf pour quelques matières d’exception, comme le régime des cultes, à l’instar de ce qu’il en est en Alsace-Moselle). C’est ainsi, notamment, que la fiscalité et la sécurité sociale françaises seraient substituées à la fiscalité et à la sécurité sociale belges. Ce choix d’une fusion-assimilation réglerait d’un coup les problèmes économiques et sociaux en suspens, notamment en rendant automatique l’exercice de la solidarité financière nationale à l’égard des populations des deux entités, et tout particulièrement au bénéfice de la population

wallonne. Et elle impliquerait l’endossement direct par l’Etat français de la question territoriale bruxelloise, ce qui ne serait pas sans conséquence favorable pour Bruxelles. Mais, du coup, un tel rattachement-assimilation détruirait le système juridique et social belge hérité de près de deux siècles d’histoire, ainsi que les récents acquis des Belges en matière d’autoadministration régionale, laquelle est bien plus poussée que celle des Régions françaises. Et le règlement des questions politiques et institutionnelles posées par l’identité wallonne et la personnalité bruxelloise par le moyen d’une telle assimilation le serait par leur négation, qui serait aussi la négation de l’identité wallonne comme de la personnalité bruxelloise. Comme il en fut lors de l’assimilation de l’ex-Allemagne de l’Est par l’Allemagne de l’Ouest, qui fit disparaître toutes les spécificités de la première, y compris celles qui auraient méritées d’être conservées (comme celles relatives à la place des femmes dans la société et au travail). Cette option simpliste de «rattachisme» radical parait donc impraticable, politiquement d’abord parce qu’inacceptable par les Wallons et les Bruxellois, très attachés à leur héritage belge et à leur autonomie récemment acquise. Elle le serait aussi juridiquement et pratiquement car on ne pourrait effacer ainsi d’un coup plus de 175 ans de droit belge et plus de 25 ans de gestion régionale et communautaire autonome, pour y substituer brutalement l’essentiel du corpus juridique français, composé de 10 000 lois et de 120 000 décrets, même après une période transitoire plus ou moins longue, qui serait durablement chaotique, (puisqu’il faudrait imposer des millions de normes nouvelles pour régir des centaines de millions de liens contractuels...). A mi-chemin entre ces deux formules extrêmes et non convaincantes, il en existe une autre, qui évite de substituer en bloc le système juridique et institutionnel français au système belge et qui protège la personnalité de la Belgique française et celle de ses deux membres, tout en assurant un cadre de solidarité financière intégral et un soutien politique complet. Cette formule est celle de l’union-intégration, celle d’un statut spécial propre à la Wallonie et propre à Bruxelles au sein de la République française. Un tel statut, pleinement inscrit dans la Constitution française, et faisant bien des Wallons et des Bruxellois des citoyens français, permettrait à la «Belgique française», constituée alors de deux entités non souveraines mais pleinement autonomes, qui conserveraient à la fois leur spécificité et leur unité, de concilier une intégration étatique à la France avec une forte autonomie au sein de celle-ci, tout en garantissant l’équivalence des services publics et des systèmes sociaux. Cette forme d’union-intégration, donc de lien de type «fédéral» avec la France (lien d’exception propre à la Belgique française, qui ne ferait donc pas pour autant de la France un Etat fédéral…), offrirait aux deux collectivités franco-belges le maintien de leur personnalité juridique, de leurs prérogatives essentielles, avec des attributions propres et des finances distinctes. Il offrirait aussi, aux Wallons et aux Bruxellois, une pleine citoyenneté politique, c'est-à-dire leur participation entière comme «nationaux» français à l’exercice du pouvoir politique national, une citoyenneté civile inchangée, par le maintien du corpus légal «belge» qui resterait propre à la Belgique française, sauf exception et hors les matières ou la convergence avec le droit français serait souhaitée par les wallo-bruxellois, et une citoyenneté sociale équivalente, par le maintien de leurs droits sociaux d’aujourd’hui, qui leurs resteraient également propres, dans le cadre du respect d’une parité sociale globale entre le système ex-belge maintenu et le système français. Nous détaillerons plus avant ces multiples avantages inhérents au choix de l’option de l’union-intégration avec la France (en la développant pour la Wallonie, au chapitre 2.3). Nous verrons aussi ultérieurement en quoi et comment, cependant, la Wallonie et Bruxelles pourraient apprécier différemment ces différentes options relatives au «choix français» (voir, pour Bruxelles, le chapitre 3.2). Ce qui importe de noter ici est que ce choix de la France, avec son option centrale, l’union-intégration, ses caractéristiques comme sa faisabilité, est encore totalement non perçu en Belgique «francophone», dont la population ne se voit proposée comme perspective, au-delà du belgicanisme défensif et négationniste du mal belge pourtant incurable, que l’option de l’Etat wallo-bruxellois, aux contours incertains et de solidité peu crédible, ou, bien mieux mais malheureusement fort critiquable, celle d’un rattachisme radical, ayant la forme d’une absorption/assimilation par la France, nullement séduisante pour les populations wallonne et

bruxelloise convaincues de leur personnalité et soucieuses de la conserver. Alors que c’est pourtant ce choix de l’union-intégration qui permettrait de concilier au mieux un cadre réellement protecteur de la Belgique française, dans son ensemble, avec la conservation des autonomies identitaires acquises tant par la Wallonie que par Bruxelles. Choix qui serait porteur de la mutation des citoyens belges «francophones» en citoyens franco-belges. Changement qui serait pour eux limpide, confortable et sûr.
6L’atout

complémentaire de l’alliance avec la France dans la négociation de la partition Une Wallonie seule, en faillite virtuelle sous la menace du retrait financier flamand par la dissolution de l’Etat belge, ou un couple wallo-bruxellois fort mal uni si ce n’est rapidement désuni, et donc guère mieux capable, serait en position très affaiblie pour engager, poursuivre et mener à bonne fin une négociation avec un Etat flamand, nouveau internationalement, mais déjà tout puissant. Au contraire, une telle négociation, conduite en partenariat avec la France, placerait la Wallonie, et tout autant Bruxelles, dans une posture bien plus avantageuse face à la Flandre. D’abord parce que ce choix fort, s’il était acquis et connu d’emblée, modifierait la position relative du couple wallo-bruxellois face à la Flandre. Son avenir étatique étant connu par ce choix même, et du fait du poids spécifique de la France, le sentiment de sécurité ainsi donné aux populations wallonne et bruxelloise et à leurs représentants les rendrait forts dans les négociations de la partition, inaccessibles aux pressions et intimidations flamandes. Ensuite parce qu’il permettrait à la Wallonie et à Bruxelles de partager avec la France les rigueurs des négociations avec la partie flamande, et ce dès leurs prémisses. Devenue partie à ces négociations, la France, avec son influence propre, pourrait en changer la donne sur certains points. Cette implication de la France, si elle était précoce, pourrait permettre de hâter leur déroulement, ce qui réduirait les risques économiques inhérents à un tel contexte. Enfin, les résultats de ces négociations en seraient confortés parce que l’Etat français serait motivé par la perspective que ce qu’il n’obtiendrait pas pour la Wallonie et pour Bruxelles serait à sa propre charge, que cette charge soit financière (Wallonie) ou politique (Bruxelles). C’est pourquoi le choix du rattachement à la France, même sous une forme distendue, devrait être exprimé précocement et sans réserve superflue. Pour que ce choix ait une grande puissance stratégique dans l’exercice même de la partition de l’Etat belge, il faudrait qu’il soit clair, volontaire, indiscutable, déterminé. Ce choix fort de la France pourrait, en contrepartie, être réversible. Une union-intégration à l’essai, dont la réussite conditionnerait la poursuite, avec la faculté de pouvoir la transformer en simple union-association en cas d’échec. En effet, dans ce cas, les liens établis pourraient être dénoués, puisque la Belgique française aurait conservé, dans le cadre de l’union-intégration, son corpus légal et une certaine forme d’unité (contrairement à l’union-assimilation qui rendrait une séparation très difficile). Il convient maintenant de vérifier et de préciser les aptitudes de la France à faire une place en son sein à la Wallonie comme à Bruxelles. Place qui leur garantirait effectivement la conservation de leur identité et de leurs institutions propres, le maintien de leur niveau de vie et de leurs systèmes sociaux, tout en leur apportant, de surcroît, des facteurs de renouveau. B. La France, seul cadre d’accueil pertinent de la «Belgique française» Contrairement à des vues erronées et persistantes en Belgique sur une France centralisée et uniforme, la République française, par ses institutions souples, serait parfaitement en situation d’accueillir en son sein la Wallonie et Bruxelles, en offrant à cette «Belgique française» la garantie d’une autonomie maintenue et d’une solidarité active.
7Des

idées fausses sur une France «jacobine», qui n’existe plus Selon certaines idées préconçues ou opinions tendancieuses, toujours répandues en Belgique, la

République française ne pourrait être ni apte ni désireuse d’accueillir la Belgique française, si la question lui était posée. L’Etat français, jacobin, centralisé, autoritaire, uniforme, serait incapable de faire sa place à la diversité, et ne pourrait donc garantir à la Wallonie, et encore moins à Bruxelles, identité et autonomie, sécurité et prospérité. Qui plus est, puisqu’il irait de soi que la France n’aurait aucun intérêt pour la Wallonie, endettée et déclinante, elle serait peu encline à lui proposer un cadre juridique et financier adapté à son identité et à ses problèmes. Ces opinions sont largement entretenues en Belgique «francophone» par ses milieux dirigeants (classe politique, médias, élites universitaires et culturelles), peut-être sincères mais davantage soucieux de maintenir un statu-quo «belgicain» qui leur est confortable que de rechercher et de préparer pour les peuples wallon et bruxellois une solution de substitution viable, c’est à dire durable, à un Etat belge qui va vers sa fin. Ces idées persistantes sur une France centralisatrice sont fausses. Elles ont été rendues caduques par quarante ans d’évolutions institutionnelles, qui font de l’Etat français aujourd’hui un Etat fortement décentralisé, et qui le sera de plus en plus. Elles ne correspondent donc plus aux opinions dominantes des élites françaises, largement acquises aujourd’hui à une organisation régionalisée de la République. Régionalisation qui, si elle n’est pas encore plus poussée, le doit à la crainte d’une majorité de la population française d’une remise en cause par ce moyen de l’égalité de tous devant certains droits et tout particulièrement les droits sociaux, et aussi à la puissance des départements, vrais bénéficiaires des réformes de décentralisation du demi-siècle écoulé. Aujourd’hui, la République française a les aptitudes et les capacités nécessaires à proposer et à faire vivre en son sein un statut propre à la Belgique française. Son ordre juridique le permet. L’état d’esprit de ses milieux dirigeants comme de sa population le rend possible. La France est une nation composite, le résultat de l’addition successive de plusieurs pays, dont la plupart ont cependant en commun, totalement ou partiellement, un substrat gaulois, un cadre latin, un ferment germanique. C’est aussi la somme et la combinaison de plusieurs héritages, monarchique puis républicain, chrétien et laïque, libéral et social. Tous traits français que l’on trouve également en Belgique française, amalgamés de la même sorte, et ressemblances qui permettraient une intégration particulièrement aisée de la Wallonie comme de Bruxelles en France. Par ailleurs, bien que la réalité belge soit mal connue en France, y compris pour ce qui distingue les Flamands des Bruxellois, et qu’une certaine indifférence à son égard s’y manifeste, tout changerait dès que la crise existentielle de l’Etat belge deviendrait particulièrement aiguë. En effet, une autre réalité, largement méconnue, s’imposerait alors en France, c’est la continuité quasi-totale, géographique, historique, culturelle et finalement humaine qui existe et qui a toujours existé entre la Wallonie et la France (voir le chapitre 2.3, partie A).
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cadre constitutionnel français souple et permissif en matière d’autonomie On continue aisément à penser, en dehors de la France et donc aussi en Belgique, que la France est un Etat centralisé, fermé à tout particularisme local, refusant notamment toute véritable autoadministration aux collectivités territoriales qui la composent. Et que donc l’indivisibilité de la République constituerait un dogme rigide, incontournable, limitant fortement les autonomies locales et interdisant la prise en compte des particularismes territoriaux. Au-delà de tout rappel convenu sur la diversité culturelle des pays français, bien vivante malgré ce prétendu centralisme niveleur, il est donc opportun de souligner fortement que la Constitution française de la Vème République, largement amendée depuis le texte initial de 1958, et les lois organiques qui en font application, expriment clairement la possibilité et permettent effectivement l’exercice d’une large autonomie des collectivités territoriales qui organisent l’espace français. Depuis plusieurs décennies, l’Etat français, par sa Constitution, a conforté les pouvoirs communaux et départementaux, et fait émergé le fait régional. Qui plus est, ces régimes d’autonomie locale (terme encore peu usité en France, où on lui préfère encore, héritage certes jacobin, ceux de «décentralisation», de «libre administration», de «libertés locales») sont déjà différenciés, puisque à côté des collectivités communales, départementales (dites provinciales en Belgique) et régionales de droit commun, la Constitution reconnaît aussi des collectivités à «statut particulier», ainsi que

des régimes propres pour les collectivités d’outre-mer. Le titre XII de la Constitution, qui est consacré aux collectivités territoriales, reconnaît (article 72), à côté des communes, départements et régions, des collectivités à statut particulier et les collectivités d’outre-mer. Il prévoit notamment (même article) que «…ces collectivités s’administrent librement par des conseils élus et disposent d’un pouvoir réglementaire pour l’exercice de leurs compétences» et affirme que «aucune collectivité ne peut exercer une tutelle sur une autre». Il dit aussi que (article 72-2) : «les collectivités territoriales bénéficient de ressources dont elles peuvent disposer librement…» et que (même article) : «les recettes fiscales et les autres ressources propres …représentent une part déterminante de l’ensemble de leurs ressources…» et encore que (même article) : «la loi prévoit des mécanismes de péréquation destinés à favoriser l’égalité entre les collectivités territoriales». En outre, plusieurs articles de la Constitution (72-3, 72-4, 73, 74, 74-1) traitent des régimes particuliers des collectivités d’outre-mer, au nombre de neuf ces dernières décennies, et depuis peu de onze. D’abord, dans son préambule comme dans le titre XII, la République reconnaît la spécificité des territoires et populations d’outre-mer. Le titre précité distingue entre celles ayant un statut de droit commun – région/département, qui peut être adapté pour chacune d’elle –, de celles disposant de statuts propres pour tenir compte des «intérêts propres de chacune d’elles». Enfin, un titre particulier (le titre XIII) est réservé à la NouvelleCalédonie. On ajoutera que le régime de collectivités territoriales françaises se caractérise par la disparition de toute tutelle de l’Etat (tutelle préfectorale) depuis 1982, seul le juge administratif pouvant sanctionner leurs actes, et qu’elles bénéficient toutes de la clause de « compétence générale », qui leur permet de ne pas limiter leurs actions aux seules compétences que la loi leur attribue. Ainsi, la République, bien qu’«indivisible», est apte, dans son texte fondamental, à accepter l’autonomie et la diversité de statut de ses territoires, tout en devant assurer une solidarité entre eux. Elle l’est dans ses pratiques aussi, comme l’observation des réalités institutionnelles et territoriales françaises le confirme.
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réalités institutionnelles et politiques favorables aux autonomies loco-régionales Sur un plan général, et conformément aux dispositions constitutionnelles précitées, les lois de décentralisation, nombreuses depuis 25 ans, ont abouti, et notamment celles de 1983 et de 2003, à de puissants transferts de compétences de l’Etat français aux collectivités territoriales. Aux communes, départements et régions de métropole, comme aux collectivités d’outre-mer. Et des statuts particuliers divers et évolutifs nombreux sont en place. C’est ainsi que la Corse (moins de 300 000 habitants) fait l’objet d’un statut particulier depuis 1982, le seul de métropole avec celui de l’Ile-de-France (aux caractéristiques peu marquées). Ce statut, qui a connu depuis diverses modifications, a consacré des compétences plus larges à cette collectivité territoriale qu’aux vingt cinq Régions françaises de droit commun (vingt et une en métropole et quatre outre-mer), et des organes dirigeants plus puissants. Le régime particulier des collectivités d’outre-mer, qui sont peuplés de plus de deux millions et demi d’habitants, se diversifie progressivement. Il va du cadre départemental/régional de droit commun simplement «aménagé» (Régions mono-départementales de Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion), à celui de statut de quasi-Etat autonome (Polynésie française, NouvelleCalédonie) doté d’un Parlement, d’un Gouvernement, et d’un pouvoir normatif autonome. En passant par des situations intermédiaires de collectivités aux statuts tous spécifiques (St-Pierre-etMiquelon, Mayotte, Wallis-et-Futuna). Celles de ces collectivités ultramarines qui sortent du droit commun ne sont soumises qu’en partie ou que très partiellement au droit national, et ont donc un droit propre plus ou moins important, adapté aux spécificités de chacune, y compris dans les matières fiscales et sociales. Autrement dit, la Constitution française accepte, pour certaines de ses collectivités, un régime de spécialité législative, qui fait exception au régime juridique de droit commun (celui qui s’impose sinon au nom de l’assimilation législative) De telles évolutions statutaires se font toujours avec le consentement des électeurs de chaque collectivité. Il y a peu (2003), les citoyens de la collectivité à statut spécial de Corse de statut de

droit commun ont été en situation de se prononcer sur un accroissement des pouvoirs des organes et des compétences de leur collectivité (qu’ils ont rejeté, par méfiance de leur propres milieux dirigeants et par crainte d’ouvrir la voie à la remise en cause future de leurs avantages sociaux). Les populations des trois Régions mono-départementales antillaises et guyanaises firent de même puis viennent récemment, pour deux d’entre elles au moins (Martinique et Guyane, et la Guadeloupe suivra nécessairement) d’opter pour le passage à une collectivité unifiée (fusion du Département et de la Région). Et deux nouvelles collectivités antillaises à statut particulier ont été créées, Saint-Martin et Saint-Barthélemy (en 2007, par détachement de la Région/Département de la Guadeloupe), conformément au choix majoritaire de leur population (2003). Au contraire, d’autres collectivités restent très proches, par choix, du cadre juridique nationale. Comme la Réunion (qui a refusé récemment toute consultation sur une évolution de son statut de Région mono-départementale de droit commun). Et Saint-Pierre-et-Miquelon. Ou bien souhaitent s’en rapprocher rapidement, comme Mayotte, qui vient de voir confirmée (2010) sa marche vers une «départementalisation» complète (avec le bénéfice du régime de protection sociale qui en découle, au terme d’un certain délai). Ou bien demeurent immobiles dans leur spécificité, comme les îles Wallis-et-Futuna. Autrement dit, si tout n’est pas permis, presque tout est possible (ainsi, à SaintBarthélemy, tous les droits sociaux sont présents, mais l’impôt sur le revenu, celui sur les sociétés et la TVA sont bannis…). Pour la métropole, il faut aussi mentionner le régime local d’Alsace-Moselle, créé après le retour de ce territoire à la France, à l’issue de la première guerre mondiale, et qui concerne aujourd’hui près de deux millions et demi d’habitants. Toujours bien vivant, à cheval sur deux Régions, l’Alsace entière et une partie de la Lorraine, il déroge notamment au principe républicain de séparation des églises et de l’Etat et comporte un régime additionnel de sécurité sociale propre. Pour autant, l’Alsace est une Région de droit commun, et la Moselle un département de droit commun de la Région lorraine (ce régime local ne constitue donc pas un statut territorial particulier, contrairement à une croyance courante en Belgique). Certes, les vingt et une Régions françaises métropolitaines à statut de droit commun sont loin d’avoir les pouvoirs et les compétences des trois Régions belges (ou des régions espagnoles, italiennes, allemandes), et disposent donc de budgets bien inférieurs. Par contre, les Départements français (96 en métropole et 4 outre mer) ont un rôle beaucoup plus large que les Provinces belges. Ce rôle a beaucoup gagné en force par les dernières réformes de décentralisation. Ce qui limite d’autant la marge de manœuvre des Régions. Et les compétences communales sont aussi développées en France qu’en Belgique, alors même que les communes françaises (près de 37 000 !) ont résisté victorieusement au regroupement, lequel a été imposé aux communes belges (en 1997, alors passées de 2359 à 596). Au total, les collectivités territoriales françaises réalisent près de 30 % des dépenses publiques courantes et plus de 70 % des investissements publics civils, pour respectivement 50 % et 98 % en Belgique. Ces taux reflètent certes des niveaux de décentralisation globalement moins poussés en France qu’en Belgique fédérale, mais pas tant que cela. Et la France, beaucoup plus décentralisée que bien d’autres pays d’Europe, poursuivra inexorablement son processus de décentralisation et de régionalisation dans les prochaines décennies. Car il n’y pas de refus de l’Etat central d’aller plus loin en ce sens. Mais il y a une opposition de pans entiers de la société française, qui rejètent cette évolution parce qu’ils restent attachés à l’unité nationale des droits juridiques, à l’uniformité nationale des droits sociaux. Et donc à la compétence nationale des grandes institutions publiques, comme notamment à la gestion nationale du système de santé ou du système éducatif. Et ils craignent maintenant qu’encore plus de décentralisation conduise insidieusement au développement d’inégalités de droits entre les français. En tout cas, il serait déjà possible aujourd’hui d’aller plus loin et différemment dans l’autonomie pour des collectivités spécifiques, comme le démontre les exemples précités. Et ce le serait a fortiori pour des collectivités qui deviendraient nouvellement rattachées à la France. On ne voit d’ailleurs pas pourquoi la Nation française qui a consenti et qui consent toujours, comme la Belgique, à des abandons massifs de souveraineté au profit des institutions européennes, refuserait par ailleurs de limiter l’exercice de la souveraineté qui lui reste vis à vis d’un pays qui voudrait la

rejoindre. On comprend donc que rien de sérieux ne ferait obstacle, en France, à la création, le moment venu, d’un statut spécial d’autonomie pour accueillir la Wallonie comme Bruxelles. Ni limite tenant à un quelconque principe de valeur constitutionnelle, ni obstacle lié à un centralisme territorial et financier préexistant, ni incapacité congénitale des élites politico-administratives françaises à concevoir un statut adapté à la Belgique française, ni opposition à un tel statut du peuple français dans son ensemble fondée sur une sorte d’interdit mental.
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double statut spécial d’autonomie pour la Wallonie et Bruxelles dans le cadre français Ainsi, la Constitution française autorise la reconnaissance de statuts particuliers «territoriaux» qui sont non seulement spéciaux mais qui sont aussi différenciés, certains permettant plus que d’autres une grande autonomie (Polynésie française, Nouvelle-Calédonie). Elle permet donc de créer, pour les deux entités constitutives de la Belgique française, un cadre constitutionnel propre, adapté aux spécificités de deux entités wallonne et bruxelloise. Il ne s’agirait donc nullement de prévoir un statut proche des statuts polynésien et néo-calédonien, exemple pris souvent en Belgique «francophone» (alors qu’elle pèse près de 20 fois plus que la Polynésie ou la Calédonie, qui n’ont que 250 000 habitants environ chacune et se situent aux antipodes de la France), au mieux de manière maladroite, au pire pour déconsidérer le projet de l’Union avec la France, alors qu’il n’est à citer que pour illustrer la variété des statuts territoriaux français possibles. Dès lors, en cas de choix pour une union-intégration à la France, et après négociation et accord sur les caractéristiques d’un statut spécial propre à la Wallonie et à Bruxelles, la Constitution française serait à compléter par un titre nouveau, adopté par referendum ou par la voie d’un vote du Parlement (réuni en Congrès), consacré à la Belgique française. Les dispositions de ce titre constateraient une telle Union de la France avec ses deux composantes, la Wallonie et Bruxelles, elles définiraient les caractéristiques de leur statut spécial d’autonomie au sein de la République française, tout en reconnaissant, de surcroît, la spécificité de chacune. Qui plus est, elles consacreraient une unité durable à l’ensemble «Belgique française», en reconnaissant qu’elle constitue un espace juridique commun et distinct de l’espace juridique français, au nom du principe de spécialité législative qui lui serait appliqué. Ce double statut pourrait dès lors parfaitement être directement inspiré de celui actuellement en vigueur en Belgique fédérale. En effet, puisqu’il s’agirait non d’inventer un statut, mais de conserver l’essentiel d’un statut qui existe déjà. Ainsi, il garantirait donc à la Wallonie comme à Bruxelles un degré d’autonomie en France qui serait équivalent à celui dont la Wallonie et Bruxelles bénéficient présentement dans le cadre étatique belge. Autonomie qui pourrait même être supérieur du fait de l’absorption par les deux Régions des compétences de la Communauté française, alors supprimée puisqu’elle aurait perdu toute raison d’être. Et qui reposerait évidemment sur le maintien des institutions régionales wallonnes et bruxelloises. Mais aussi, et c’est essentiel, sur le maintien du droit belge, sur le territoire wallon et à Bruxelles, en son état au moment du rattachement, hors les rares sujets pour lesquels ce ne serait pas concevable ou souhaitable (droit de la nationalité, par exemple). Ce schéma d’un corpus juridique belge maintenu déboucherait donc sur la conservation des systèmes publiques belges existants (système fiscal, système d’enseignement, système de santé, système de protection sociale, etc.), qui ne seraient donc nullement supprimés pour laisser la place aux systèmes homologues français (contrairement à ce qu’il en serait avec une union-assimilation). On insistera ici sur le fait que ce cadre juridique propre à la Belgique française ne ferait nullement obstacle à l’exercice, dans le cadre de la République française, de la solidarité financière nationale, d’autant que l’Etat français hériterait des obligations de l’ex-Etat fédéral belge. Plus globalement, ce cadre aurait pour autre mérite, à côté de celui de prévenir tout risque de rupture financière, de prévenir tout risque de vide politique et juridique postérieur à la fin de l’Etat belge, tous risques dont la crainte explique l’incapacité présente des «francophones» wallons et bruxellois à envisager un avenir en dehors de l’Etat belge. Nous détaillerons plus avant les caractéristiques de ce statut en traitant plus particulièrement des

modalités du rattachement de la Wallonie à la France (voir le chapitre 2.3), en sachant que Bruxelles pourrait faire un choix autre, qu’il faut aussi concevoir (voir les chapitres 3.2 et 3.4). Il faut toutefois souligner déjà ici qu’un choix conjoint de la Wallonie et de Bruxelles pour un cadre similaire d’union-intégration avec la France aurait l’avantage considérable d’assurer un lien durable et solide entre les deux entités. En effet, l’Etat français, ainsi successeur de l’ex-Etat fédéral belge, assumerait le même rôle de trait d’union entre elles, lien bien plus sûr que celui de tout Etat wallo-bruxellois, Etat qui ne pourrait être que faussement «indépendant» et au sein duquel les deux entités, laissées à elles-mêmes, ne pourraient s’entendre. Et nous préciserons aussi par la suite comment ce statut d’autonomie pourrait garantir les droits des minorités linguistiques «néerlandophones» et «germanophones» de Wallonie (en partie A du chapitre 2.3) et plus précisément encore celle de la minorité «néerlandophone» de Bruxelles (chapitre 3.4, partie B). En vérité, une volonté d’union-intégration de la Wallonie et de Bruxelles à la France avec un régime d’autonomie maintenu ne pourrait rencontrer qu’un seul véritable obstacle, qui serait d’ordre financier.
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capacités financières françaises suffisantes pour honorer l’obligation de solidarité Nombre de décideurs et experts wallons et bruxellois invoquent fréquemment la dette publique belge qui serait à partager et le potentiel déficitaire de la Wallonie et de Bruxelles après un retrait flamand comme un obstacle dirimant à tout rapprochement avec la France. Cette opinion, bien que répandue, est sans aucun fondement sérieux. Certes, la France n’est pas en bonne situation financière. Et la crise économique et financière qui se développe depuis 2008 aggrave très sérieusement cette situation. Alors que la Wallonie et Bruxelles viendraient à elle avec une dette publique élevée héritée de l’Etat belge et le déficit annuel structurel de leurs comptes publics et sociaux, cette situation serait évidemment peu favorable. Mais on peut relativiser fortement une telle appréciation, quand on tient compte de l’effet de taille. En effet, la France pèse, tant par le critère population que le critère «PIB», pas loin de quinze fois l’ensemble wallo-bruxellois. La dette publique de la Belgique représentait 93 % de son PIB en 2005. En masse, avec une dette financière publique belge 2005 de 270 milliards €, et en retenant une prudente hypothèse (voir le chapitre 1.2, partie B), moins de la moitié de cette dette (entre 40 et 45 %, compte tenu des rapports de PIB et de population) serait à imputer à la Wallonie et à Bruxelles en cas de partition, soit de l’ordre de 120 milliards € avec les données 2005. La dette française était de 1140 M€ en cette même année 2005, ce qui représentait 67 % de son PIB. Comparer ces deux montants montre qu’en cas de transfert de la dette wallonne et bruxelloise à la France, le stock de la dette publique française aurait été majoré de 10 % environ. Majoration importante, mais nullement insupportable. D’autant que le PIB français serait lui aussi augmenté, par la réunion de la Belgique française, de près de 7 %. De ce fait, dans notre exemple, le rapport dette/PIB aurait été porté à 68 %, soit un accroissement de l’ordre d’un point de PIB. La reprise de la fraction wallo-bruxelloise du stock la dette belge devrait donc être d’un effet mineur sur le stock de la dette française, effet non susceptible d’inquiéter les décideurs français ni les créanciers de la France, dont l’Etat dispose encore d’une excellente signature comme emprunteur. Et si la crise en cours dégradera tous les chiffres, elle ne modifiera pas substantiellement les proportions entre eux et sera donc sans influence notable sur l’effort «relatif» que la France aura à faire. Par contre, le besoin de financement annuel de la Wallonie et de Bruxelles, en fait essentiellement celui de la Wallonie, pour équilibrer les comptes de la Belgique française serait une question plus importante. Aujourd’hui, il est censé être couvert par les transferts financiers que la Flandre consent indirectement chaque année, via l’Etat fédéral. Selon les chiffrages qui circulent, contradictoires mais non antagonistes, le montant global en cause serait compris entre 5 et 10 milliards €. Nous retiendrons celui de 7 milliards € (ce point est développé au chapitre 1.2, B), dont plus de la moitié peut-être correspondrait à la charge annuelle de la dette, le reste se partageant alors entre le secteur de la sécurité sociale et le fonctionnement des services publics. Il s’agit-là, quel qu’en serait le montant exact, d’une somme importante pour les protagonistes de la

partition, près de 3 % à 4 % du PIB flamand (et possiblement 8 % des comptes publics du futur Etat flamand…!), et de l’ordre de 5 % du PIB wallo-bruxellois (et ainsi plus de 10 % de ses comptes publics). Pour la France qui prendrait en charge ce besoin de financement, il en serait autrement. Le PIB français était de 1710 milliards € pour 2005, soit un multiple de 10 de celui de la Flandre (et de plus de 13 de celui du couple wallo-bruxellois). Dès lors (et bien qu’il faille distinguer les bases de définition du PIB de celles des revenus publics, comme nous l’avons vu pour Bruxelles), on peut retenir que l’effort financier qui serait à fournir par la France si elle devait intervenir en substitution de la Flandre serait proportionnellement près de 10 fois moindre. Mais il s’agirait pour la France d’une dépense publique annuelle importante (proche d’un demipoint de PIB), entièrement nouvelle et immédiate, et dont le financement serait dans ces conditions difficile à mobiliser, compte tenu de l’état défavorable des finances publiques françaises. Toutefois, là aussi, il faut en relativiser le poids, même s’il serait tout sauf négligeable. En effet, le déficit annuel des comptes publics de la France (Etat + Sécurité sociale) a été, ces dernières années, de près de 50 milliards € (et ce sera évidemment bien plus pour ces prochaines années). Toutes choses égales, ce déficit serait donc accru d’un coup d’environ 15 %. Ce ne serait par rien, mais ce ne serait pas catastrophique. Pour une meilleure illustration du caractère relatif de l’impact pour la France de cette charge annuelle nouvelle, on peut noter que ce montant de 7 milliards € est comparable à celui du déficit additionnel tendanciel (soit avant mesures de financement ou d’économies) du budget annuel de l’Etat français ou de celui de la Sécurité sociale (régime général, pour ses trois branches, famille, maladie, retraite/salariés). Ou encore, qu’il est inférieur à l’écart de prévision fait sur le seul déficit 2006, de 11 milliards €, entre le budget initial et le compte final de l’Etat français (au sens strict). On remarquera encore que la seule variation de 1 % du taux moyen des intérêts des emprunts de financement de la dette d’Etat française, évènement de cause totalement exogène, peut représenter 3 milliards/an. Et que le déficit annuel cumulé des seuls régimes spéciaux de retraite français, financé par l’Etat, est de 5 milliards €. On encore que le manque à gagner pour l’Etat français d’une baisse de la TVA sur les activités de restauration pourrait être de l’ordre de 2 à 3 milliards €. Bien sûr, il faudrait bien trouver le financement annuel d’une somme aussi importante dans le cadre des finances publiques de la France, financement qui entrerait en compétition avec les autres besoins de la nation, eux-mêmes à financer dans un contexte de déficit global et d’endettement persistant. Faute de ressources propres nouvelles, on peut présumer que l’Etat français serait contraint de faire face à cette charge annuelle supplémentaire, permanente sur un grand nombre d’années, par un surcroît d’emprunts. Cette obligation d’emprunter additionnelle contribuerait alors à dégrader plus sérieusement, sur la durée, le rapport dette/PIB, peut-être de l’ordre d’un demipoint de PIB par an au maximum (toujours toutes choses égales, ce qui n’est dans la réalité jamais le cas). Dégradation sensible, donc, et même très sérieuse si son incidence devait persister sur une longue période, mais qui ne serait pas cependant d’un degré de gravité suffisant pour remettre en cause le principe d’un accord de la France pour l’Union.
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logiques de solidarité naturelles dans le cadre français Pour la Wallonie, un tel effort de solidarité de l’Etat français à son avantage serait moralement et politiquement moins pénible à endosser que dans le cadre belge actuel, avec la Flandre en vis à vis. Il n’y aurait plus, comme ça l’est aujourd’hui dans ce cadre, de face à face entre une pauvre Région quémandeuse, la Wallonie, et une riche Région, la Flandre, avec un Etat fédéral belge simple médiateur, qui ne peut lui-même que solliciter le bon vouloir de la Flandre. Dans le cadre français, seul l’Etat central français serait l’interlocuteur des Régions wallonne et bruxelloise. Pour équilibrer les comptes propres des deux Régions et des organismes sociaux belges concernés, les besoins de financement en cause prendraient place dans une vaste liste de besoins multiples de tout le territoire et de toutes les institutions, et qui sont globalement hiérarchisés, arbitrés, traités et satisfaits par l’Etat français. Certes, dans le champ des comptes régionaux, les vingt et une Régions de la France continentale,

dotées de ressources propres (dotations normées versées par l’Etat central ou produits fiscaux propres) ne reçoivent pas de subvention d’équilibre de l’Etat, mais essentiellement une aide aux investissements dans le cadre de contrats pluriannuels. Par contre, des financements spécifiques permanents, complémentaires et distincts des financements communs, sont consenties aux collectivités insulaires à statut spécial ou dont la situation est particulière, comme la Corse et toutes les collectivités d’Outre mer. Pour ces dernières, donc pour moins de trois millions d’habitants, l’effort annuel des finances publiques de l’Etat français s’élève à plus de 15 milliards € (évaluation publique, bien inférieure à la réalité). Pour la seule Corse, moins de 300 000 habitants, cet effort annuel est très supérieur à un demi-milliard € (hors aide aux investissements). Il serait donc assez compréhensible qu’il en soit de même pour des collectivités à statut spécial nouvellement rattachées à la République, comme ce serait le cas de la Wallonie et peut-être de Bruxelles. A tout le moins pendant une certaine durée, au motif que leurs handicaps, s’ils n’ont pas un caractère constant du à l’insularité ou à l’histoire, sont bien réels et seront longs à résorber. Quant aux comptes de la protection sociale, distincts, tout particulièrement en France, de ceux de l’Etat, ils restent cependant tout autant qu’en Belgique adossés à ces derniers, selon des modalités différentes selon les branches. Pour les branches famille et santé, et quels que soient les régimes, l’Etat français est maître des dépenses comme des recettes et assume donc quasi-entièrement toutes les responsabilités relatives à l’équilibre des comptes, les prestations servies étant évidemment harmonisées entre régimes. Pour la branche retraite, des mécanismes légaux permanents de péréquation assurent une solidarité financière entre les régimes et caisses structurellement excédentaires et ceux et celles structurellement déficitaires, et, au besoin, l’Etat complète pour certains régimes spéciaux particulièrement déséquilibrés. Pour le risque chômage, non considéré en France comme faisant partie du système de sécurité sociale, les partenaires sociaux sont prépondérants, mais la garantie financière de l’Etat est acquise. Ainsi, les régimes et caisses belges, qui resteraient compétents pour la Belgique française, pourraient donc tout naturellement trouver leur place, avec la même autonomie, dans le dispositif de solidarité français, qui lie l’Etat et tous les régimes de protection, soit directement, soit par la médiation des entités régionales wallonne et bruxelloise (pour plus de précisions, se reporter au chapitre 2.3, B). Du coup, dans le cadre français, beaucoup plus vaste que le cadre belge, la prise en charge des déficits wallons et éventuellement bruxellois, qu’il s’agisse des entités publiques territoriales ou des organismes de sécurité sociale, serait pleinement et durablement assurée. Et cela sans confrontation interrégionale périodique, sans chantage renouvelé au démembrement territorial des dispositifs de solidarité nationale, et évidemment sans menace et risque de blocage de l’Etat central par une entité fédérée. Cependant, cet effort pérenne de solidarité nationale ne saurait être fourni et accordé à titre automatique. Il faut bien rendre des comptes à l’Etat central, qui s’arroge en particulier le pilotage et le contrôle des dépenses sociales et qui veille à un traitement équitable des populations tant en matière de prestations reçues que d’impôts et cotisations prélevées, comme c’est le cas de l’Etat fédéral belge lui-même et ce qui serait une obligation pour l’Etat français qui lui succèderait. On peut donc présager que l’Etat français, au moment de la réalisation de l’union-intégration et de la définition de ses conditions d’application, poserait comme préalable à son acceptation l’engagement des responsables wallons et bruxellois sur des réformes de fond susceptibles d’aboutir à une diminution progressive ou à tout le moins à une stabilisation des concours financiers en cause, tant côté Régions que côté organismes de sécurité sociale (régulation des effectifs d’agents publics, réforme et activation des prestations de chômage, etc.). Pour autant, cette exigence légitime de rigueur ne remettrait jamais en cause l’existence même des dispositifs des services publics et des prises en charge sociales et leur équivalence en niveau avec les prestations homologues assurées pour la France entière. Ce serait là une garantie pérenne, assurée par l’Union avec la France, de maintien d’une parité sociale globale des droits sociaux belges avec les droits sociaux français, garantie dont la partie flamande amorce justement la remise en cause dans le cadre belge (tentatives de dissociation en niveau des prestations entre Flandre et Wallonie).

13L’intérêt

discret mais certain de la France pour la Belgique française Face à la question belge, d’acuité croissante, l’inertie persistante des élites françaises est largement due à l’ignorance, habilement entretenue ces dernières décennies par les milieux dirigeants belges, tant «francophones» que flamands. La crise gouvernementale actuelle (2007/2008/…), répercutée par le milieu journalistique bruxellois hyper-développé, y a en partie mis fin. Sur le plan international, cette inertie est d’essence toute diplomatique. L’Etat belge existe toujours et aucune de ses parties fédérées n’annonce encore et sans équivoque son intention de le quitter. Les milieux dirigeants «francophones» belges en particulier, du fait même qu’ils s’accrochent à l’Etat belge, et par défaut à un succédané d’Etat wallo-bruxellois, se gardent bien de manifester, à tout le moins publiquement, un quelconque intérêt pour une option française, ce qui interdit aux milieux dirigeants français toute manifestation de réciprocité et de solidarité à leur égard. Qui plus est, les responsables français, comme tous les responsables européens, sont tétanisés par toute question mettant en cause les frontières européennes. Ils attendront donc le tout dernier moment pour se manifester, quand la crise belge sera devenue à ce point aiguë qu’elle prendra un tour irréversible. Mais, ce moment venu, quels pourraient être les critères de jugement venant de France, en cas d’appel des belges «francophones» ? Il y aura les considérations de politique internationale européenne. Mais la crainte pour la France de déplaire à ses partenaires européens en accordant son soutien aux entités wallonne et bruxelloise ne pèserait pas lourd face à l’évanouissement de l’Etat belge, du fait d’une volonté flamande et «francophone» incontestables de se séparer. Nul acteur étranger ne peut en effet empêcher un Etat de se scinder, sauf par l’usage de la force, hypothèse rarement crédible et absolument inconcevable face au cas belge. Ni empêcher une entité étatique orpheline de se réunir à une autre de son plein gré, pour les mêmes raisons. On l’a vu récemment en Europe, quand le peuple de l’Etat Estallemand, libéré de la contrainte soviétique, a décidé de rejoindre l’Etat Ouest-allemand, en 1989. Le déplaisir de ses voisins ne devrait donc pas gêner la France, en tout cas pas plus que celui de la France et de la Grande-Bretagne n’a gêné alors l’Allemagne fédérale pour mettre en œuvre, à ses conditions, la réunification (de même, on l’a déjà dit, l’Allemagne ne s’est guère embarrassée de la position réservée de nombre de ses partenaires européens, dont la France, pour reconnaître unilatéralement, en 1991, la scission de l’Etat fédéré slovène, puis de l’Etat croate, quand ceux-ci ont décidé tout aussi unilatéralement et successivement de quitter la Fédération yougoslave, avec les conséquences en chaîne que l’on sait). Le moment venu, la France devrait donc pouvoir se déterminer en toute liberté, au regard de l’environnement international, sur la réponse qu’elle devrait donner aux wallons et aux bruxellois. Réponse qui serait nécessairement positive. Nous développons, en traitant successivement de la Wallonie (partie II, au chapitre 2.4) et de Bruxelles (partie III, au chapitre 3.4), les avantages que retirerait la France de leur rattachement à la République. Et nous précisons aussi pourquoi cette détermination française ne pourrait, précisément pour la Wallonie, n’être qu’une question d’intérêt, mais qu’il s’agirait avant tout d’une question de devoir, au motif que celle-ci est intrinsèquement française. La seule vraie et douloureuse question serait celle posée à la France par Bruxelles, compte tenu de sa situation géopolitique et territoriale si particulière. Car le mouvement de Bruxelles vers la France poserait des problèmes bien particuliers de statut et de frontières, que la France pourrait contribuer à résoudre, mais pas nécessairement dans les formes souhaitées par ses partenaires européens (voir les chapitres 3.2 et 3.3). Cependant, conséquence inéluctable de la dissolution de l’Etat belge, cette question bruxelloise, malgré son importance et quelle que serait la réponse qui lui serait donnée, ne devrait pas faire obstacle à l’acceptation par la France du choix propre des wallons, qui devrait pouvoir s’exercer avec Bruxelles si c’était possible mais sans Bruxelles s’il le fallait. Il faut aussi mentionner les conséquences d’une telle union sur l’Otan, dont le siège est implanté à Bruxelles et le commandement militaire à Mons, depuis que l’organisation militaire de l’Alliance atlantique a dû quitter la France en 1967. Aujourd’hui, le mouvement poussé de réintégration de la

France dans les organes de l’Otan limite la sensibilité de la question que représenterait la «réinstallation» en France de cette organisation par la conséquence du rattachement des territoires wallon et bruxellois à la France. Enfin, on notera aussi que la dissolution de l’Etat belge et ce rattachement concomitant de la Belgique française à la France signifieraient la fin du Benelux. La disparition de cette organisation aux attributions résiduelles serait de peu d’importance, hormis pour le Duché du Luxembourg, qui y verrait une première conséquence symbolique néfaste de la perte de l’une de ses trois frontières. Quant au nouvel Etat flamand et à l’Etat hollandais, ils s’inventeraient aisément de nouvelles relations particulières. Sur le plan interne à la France, la nécessité d’un statut spécial d’autonomie pour la Wallonie, et au besoin pour Bruxelles, pourrait aviver la crainte du «précédent», susceptible de nourrir des revendications pendantes d’autonomie de certaines «pays» français (Corse, Alsace, Pays basque, certaines collectivités d’outre mer), ou de remettre en cause l’organisation territoriale française dans son ensemble. Mais une telle crainte est désormais infondée, et faible dans l’esprit de la plupart des décideurs français. Observons ici, avant de le justifier plus en détail ci-après, que les Français et la classe politique française répondent majoritairement favorablement au principe du droit à l’indépendance ou à une autonomie renforcée des pays d’outre-mer et de la Corse, et que les milieux dirigeants français sont également majoritairement favorables à une décentralisation accrue de l’Etat français en métropole. Il faudrait surtout justifier auprès du citoyen-contribuable français l’effort financier national qui serait demandé, lequel, on l’a vu, serait important. Or, on sait que les Français se sentent proches des Wallons et des Bruxellois, comme certains sondages récents le font apparaître. Surtout, les Français sont de nature à accepter une solidarité financière élevée dès lors qu’elle serait fondée sur la parité sociale globale des systèmes sociaux. Ce qui serait assurément le cas, puisque les systèmes sociaux belges et français sont globalement équivalents. Toutefois, il serait cependant important que cet effort ne soit pas sans contreparties de la part des Wallons et des Bruxellois dans les domaines où il leur appartient de progresser (voir au chapitre 2.3, B). Le caractère décidé du choix pour la France des populations wallonne et bruxelloise serait suffisant pour faire tomber les réserves, éventuelles, du peuple français et de ses représentants. L’assentiment du peuple français pourrait être constaté par référendum, si les pouvoirs publics français jugeaient comme politiquement utile une telle consultation (non juridiquement nécessaire). Une fois l’Etat belge condamné, il appartiendrait à la France d’accompagner les Wallons et les Bruxellois dans leur choix, quel que ce choix serait. Posture de soutien qui a été celle de la France pour le Québec pendant quarante ans («ni indifférence, ni ingérence»), et qui ne pourrait être moins timide pour une Belgique assurément pleinement française de culture, une fois l’Etat belge disqualifié. Une Belgique française, donc, comme elle l’a déjà été pendant vingt ans il y a deux siècles. Déjà pré-existante au sein de l’Etat belge, cette Belgique française, par devoir d’allégeance à cet Etat, n’a pu, jusqu’à présent, se reconnaître et se nommer comme tel. Mais, l’Etat belge disparu, et parce que la population de la Belgique française aurait marqué sa préférence pour l’Etat français plutôt que pour un Etat propre, la République, en toute légitimité, serait tenue de lui proposer et de lui donner la reconnaissance qu’elle attend avec le cadre étatique dont elle aurait alors besoin. Une Belgique française reconnue comme un ensemble clairement identifié par le maintien du corpus juridique belge. Un ensemble organisé en deux entités autonomes, pourvues des institutions et pouvoirs auparavant détenus dans le cadre de l’Etat fédéral belge, et avec des attributions élargies. Un ensemble coordonné, en tant que de besoin, par l’Etat français, qui serait demain certainement plus soucieux des intérêts de la Belgique française qu’un Etat fédéral «belge» aujourd’hui placé sous direction flamande.
14L’acceptabilité

politique d’un Belgique française autonome Bien entendu, le statut d’une telle Belgique française, statut très dérogatoire pour ses deux entités, pose la question de l’acceptabilité par la France et sa classe politique de son rattachement à la France à de telles conditions. Certains invoqueraient assurément la menace que cette union ferait

peser sur notre organisation territoriale et notre cohésion nationale. Assurément, la crainte d’un tel risque pour notre unité territoriale, crainte française bien curieuse, si l’on songe que la France d’ancien régime ne l’avait pas, qui s’accommodait fort bien de la multiplicité des statuts de ses territoires (et de la permanence des langues locales), serait mise en avant par certains milieux particulièrement attentifs à l’unité nationale. Bien que largement irrationnelle, il faut bien tenter de l’apaiser avec des arguments aussi logiques que possible. Distinguons selon les catégories de «pays». Ceux d’outre-mer d’abord. Toutes les populations de ces territoires sont libres de choisir pour demain une voie séparée de celle de la France. Pour les quatre DROM, ce n’est pas un grand risque. Leurs populations, qui connaissent le niveau de vie des pays voisins «indépendants», craignent d’abandonner le droit commun (cf. les récentes consultations de 2003 et les manifestations de 2009), garant pour eux d’un niveau de protection sociale et de services publics aligné sur le standard métropolitain. Abandon que les mouvements locaux a-français se gardent bien de leur proposer avec insistance. Et les Mahorais, tous patriotes, viennent de faire savoir (2009), par référendum, qu’ils n’attendent que d’avoir les mêmes privilèges. Quant à la Polynésie et à la Calédonie, leurs populations sont libres de choisir leur sort. Elles hésitent…, comme leurs dirigeants indépendantistes, à aller au-delà du large régime d’autonomie, financé par la métropole, dont elles disposent aujourd’hui, et cette hésitation va durer. Donc, entre outre-mer français et Wallonie, il y a peu d’interférences à craindre. Pour la France européenne, il faut traiter d’abord de la Corse. Celle-ci dispose déjà d’un statut propre (formellement, elle n’est même pas qualifiée de «Région» par la Constitution). Et ce sont les corses qui ont eux-mêmes refusé, il y a peu (2003) une autonomie plus large. Puisque la Corse est le seul pays français d’Europe avec un vrai mouvement autonomiste/indépendantiste, la question corse va donc continuer à prospérer. Et tout le monde sait, les corses comme les français, que si, un jour, une majorité de corses faisait le choix d’une autonomie véritable ou de l’indépendance (hypothèse bien improbable), ce choix serait accepté par l’Etat français. Au total, la problématique corse à sa vie propre, que le sort français de la Wallonie (et de Bruxelles) ne viendrait guère troubler. Pour la France continentale, il faut distinguer les pays «identitaires» tout d’abord. Listons-les : Savoie, Bretagne, Alsace, Pays niçois, Pays basque, Roussillon catalan, Flandre française flamingante. Dans aucun de ces pays, il n’existe de mouvement politique indépendantiste, ni même de mouvement politique autonomiste significatif (si c’était le cas, ça se saurait très bien, il y a des élections libres,…). Il peut y avoir par contre des revendications de plus grande auto-administration (autonomie non «politique»). Nombre de basques réclament un département. Quelques savoyards, une Région ou un département unique. Tout ça ne va pas loin, et s’inscrit dans le droit commun de l’organisation territoriale française. Il y a aussi, pour certains, le besoin de reconnaissance des langues locales (il faut alors compléter la liste de l’Occitanie, qui n’est qu’un espace et non un pays…). Il y a alors bien là un sujet, c’est celui posé par l’intégration, avec la Wallonie, de minorités linguistiques néerlandophones et germanophones, dotés de droits précis, concrets, dont il faudrait garantir le maintien. Dès lors, il est juste de prévoir la revendication, par nos pays dotés d’un passé linguistique propre, de régimes linguistiques et culturels semblables. D’autant plus que la Constitution vient d’intégrer la reconnaissance des langues régionales. Mais cette question ne doit pas être exagérée : Tous les Français veulent d’abord parler français. Ce n’est pas le breton, l’allemand ou le néerlandais qui sont menaçants, c’est l’anglais (et, fort heureusement, ni la France ni la Wallonie n’ont de minorité territoriale anglophone !). Enfin, il y a un autre sujet, c’est celui de l’impact d’une Belgique française sur l’évolution de la décentralisation, pour les 21 Régions de droit commun, justement. Certainement, une Wallonie et une Bruxelles autonomes donneraient des idées, et des arguments, à certains potentats régionaux. Si ce n’est que pour passer vraiment aux actes, ils devraient alors convaincre les français que la compétence régionale, hors contrôle de l’Etat central, en matière d’éducation («nationale»), de certaines politiques de santé, de politiques culturelles, agricoles, etc. (qui seraient celles, entre autres, de la Région wallonne et de la Région bruxelloise), serait une bonne chose. Et ils devraient

aussi se convaincrent eux-mêmes d’accepter les responsabilités politiques, y compris financières, qui iraient avec ces compétences nouvelles. Nous en sommes bien loin. En tout état de cause, une organisation plus décentralisée de la République, souhaitée ou contestée, si elle met bien en jeu notre efficacité collective, est un sujet distinct de celui de l’unité nationale, qui est d’une autre nature. Et puis il y aurait un fait simple, à rappeler le moment venu : la Wallonie viendrait avec «son» droit belge, un héritage préexistant. De quel droit antérieur pourrait se prévaloir l’auvergnat ou le bourguignon, le picard ou le lorrain, pour réclamer «la même chose» ? Ajoutons que le peuple wallon, et de même le peuple bruxellois, une fois devenu français, pourrait fort bien réclamer, lui, après s’être acclimaté, et contre sa propre classe politique, la convergence et donc l’abandon d’éléments constitutifs de son statut «particulier» pour un alignement sur les dispositifs homologues français (sécurité sociale, justice, police, fiscalité,…). En conclusion, la cohésion territoriale française n’est menacée aujourd’hui par rien, et ne le serait pas plus demain par l’apport wallon et bruxellois, la reconnaissance d’identités linguistiques, très localisées, déjà à l’œuvre, en étant simplement accélérée. Alors que notre cohésion sociale l’est peut-être (par la mondialisation économique et dans une moindre mesure par les effets migratoires). Et l’indépendance et l’identité nationales, sûrement. Mais la menace est, là, d’origine externe. Et pour contrer une telle menace, une Wallonie française, voire une Bruxelles française, ce serait bien un plus, pas un moins. Un plus qui vaudrait bien la peine d’assumer quelques désagréments intérieurs. Pour élargir le nombre des unionistes de conviction mais aussi de ceux qui doivent le devenir par défaut, et donc simplement par raison, il faut dire et faire comprendre au maximum de Wallons et de Bruxellois que la République française, par le moyen d’une union-intégration, leur apporterait totalement ce que le Royaume belge leur donne aujourd’hui. A savoir la solidarité financière en matière de dépenses publiques (collectivités territoriales et organismes de sécurité sociale) et l’autonomie de l’entité wallonne et de l’entité bruxelloise. Autonomie institutionnelle (la Région conservée en l’état, avec ses compétences, attributions et pouvoirs financiers) et autonomie juridique (au sens très large, c'est-à-dire le droit belge maintenu distinctement, y compris, par exemple en matière de sécurité sociale ou fiscale). Ces deux choses, solidarité et autonomie, que l’Etat français est seul en mesure d’apporter une fois l’Etat belge disparu. Ce cadre d’autonomie spécifique, distinct du régime de droit commun des Régions françaises, permettrait, de plus, de garantir aux minorités germanique et flamande de Wallonie et de Bruxelles la conservation de leurs droits linguistiques et culturels. Sans perturber exagérément la conception «nationale» de nos particularismes régionaux. La grande majorité des Wallons et des Bruxellois et leurs milieux dirigeants ne veulent pas perdre leurs acquis (bons ou mauvais, là aussi, ce n’est pas la question), représentatifs de ce qu’ils sont et résultats de leur histoire et de leurs luttes. Il est impératif de réaliser et de faire partager le fait qu’ils pourraient les conserver et les faire fructifier dans la République française. Pourtant, malgré les avantages considérables qu’apporterait le choix de l’Union à la France, dans sa forme de l’union-intégration, Bruxellois et Wallons pourraient adopter ou être contraints d’accepter des voies différentes et distinctes. Puisqu’il est patent que le choix de la France serait plus aisé pour la Wallonie que pour Bruxelles, et que cette dernière serait soumise à de fortes pressions, flamandes et européennes, et même transatlantiques, pour rester à l’écart de la France. C’est pourquoi nous traiterons maintenant distinctement de l’avenir de la Wallonie, qui peut se dessiner aisément (partie II), et du devenir de Bruxelles, plus difficile à concevoir (partie III)

II-L'avenir de la Wallonie
2.1 La Wallonie aujourd’hui, un vrai pays, mais dépendant et vulnérable. 2.2 La séparation de la Wallonie d’avec la Flandre. 2.3 L’Union de la Wallonie avec la France. 2.4 Un

renouveau wallon par l’Union. Sous-pages (4) : 2.1 La Wallonie aujourd’hui, un vrai pays mais dépendant et vulnérable. 2.2 La séparation de la Wallonie d’avec la Flandre. 2.3 L’autonomie de la Wallonie dans l’Union avec la France. 2.4. Un renouveau wallon par l’Union. II-L'avenir de la Wallonie >

2.1 La Wallonie aujourd’hui, un vrai pays mais dépendant et vulnérable.
2.1 La Wallonie aujourd’hui, un vrai pays mais dépendant et vulnérable En dépit de sa réelle et forte identité, la Wallonie ne peut prétendre devenir une nation, dont elle n’a pas les caractéristiques nécessaires, encore moins accéder à une forme d’indépendance, du fait de son retard économique et social (A). La Région est désormais confrontée à des perspectives très défavorables, le retrait progressif de la solidarité financière belge, essentiellement financée par la Flandre, devant précéder et accompagner la dissolution inéluctable de l’Etat belge (B). A. Un véritable pays wallon, en déclin persistant après un passé exceptionnel La Wallonie est dotée d’une identité réelle. Insuffisante cependant pour faire une nation. Et son autonomie politique, bien que réelle, est fragile. Car après un passé industriel et culturel de premier plan, la Wallonie a connu un déclin économique et social prononcé, dont elle ne parvient pas à se libérer. A cet égard, plus d’un quart de siècle d’autonomie politique n’aura pas permis de redresser la situation.
1La

Wallonie, un morceau de romanité séparé malencontreusement de la France Ce qui faut d’abord appeler l’espace wallon et non encore la Wallonie est primitivement de population gauloise. De la Seine au Rhin, les tribus gauloises sont nommées comme Belges. Devenus de langue et de culture latines au sein de la Gaule romanisée, cet espace et sa population resteront unis à elle pendant les périodes franques, mérovingienne puis carolingienne, soit pendant près de mille ans. L’espace wallon sera d’ailleurs le berceau des deux dynasties franques «qui ont fait la France», la première (Mérovingiens) primitivement implantée à Tournai, sur l’Escaut, la seconde (Carolingiens) sur la moyenne Meuse, aux alentours de Liège. C’est donc entre Seine, Escaut, Meuse et Rhin que les Francs de Gaule se christianisèrent et se latinisèrent, de Clovis à Charlemagne. L’espace wallon, comme l’espace nord-picard, après avoir été partiellement germanisé, redevint alors essentiellement roman, marquant ainsi sa différence avec les espaces voisins flamand/brabançon, limbourgeois et luxembourgeois, où la germanisation s’imposa. La frontière linguistique entre les deux espaces latin et germain, au Nord et à l’Est de l’espace wallon, sera alors établie (VIIIème siècle). Elle ne bougera plus guère (les enclaves urbaines restées latines, au nord, comme Tongres, Maëstricht ou Trêves, ou germaniques à l’ouest, comme Saint-Omer, seront résorbées au cours des siècles suivants). Mais, au IXème siècle, l’espace wallon, définitivement romanisé, sera séparé de la Gaule franque lors de la scission de l’empire carolingien, lequel se subdivisera entre Francie occidentale, héritière de la Gaule et qui deviendra la France, Francie médiane, appelée aussi Lotharingie, vouée à disparaître, et Francie orientale, soit la Germanie et la future Allemagne. D’abord partie du royaume lotharingien, l’espace wallon sera rattaché à l’Empire germanique naissant quand celui-ci absorbera ce royaume franc éphémère. Il restera, dès lors, malheureusement séparé politiquement de la France carolingienne, puis de la France capétienne qui se construit, hors les pays de Tournai (picarde) et Bouillon (champenoise), et contrairement à l’entité féodale flamande primitive, ellemême partiellement picarde, placée, comme la côte picarde, l’Artois et Tournai, sous souveraineté française. Mais, du fait de son intégration définitive au monde roman, et du démembrement de

l’Empire germanique, l’espace wallon, tout comme l’espace flamand, sera placé sous l’influence culturelle croissante et ininterrompue de la France. Tout comme l’espace picard qui lui ressemble tant. Pendant les temps féodaux, l’espace wallon, dépourvu d’unité et d’identité, est partagé en principautés féodales multiples : Comté du Hainaut, d’appartenance picarde, Comté de Namur, fractions romanisées du Duché du Brabant et Limbourg, principalement néerlandophones, Duché du Luxembourg, principalement germanique, Seigneuries religieuses de Stavelot et de Malmédy, à cheval sur les aires linguistiques romane et germanophone, toutes entités situées de part et d’autre du vaste territoire mosan de la Principauté ecclésiastique de Liège (qui incluait une partie du Limbourg néerlandophone). C’est cet élément liégeois, axé sur la moyenne Meuse et prolongé jusqu’à la frontière française, et représentant près de la moitié du pays wallon, qui en constitue l’axe géographique, historique, économique et culturel. Centre particulièrement brillant aux XIème et XIIème siècles, mais qui ne jouera aucun rôle unificateur de la Wallonie au plan politique. Ensuite, l’espace wallon fut incorporé, hors le pays liégeois, et avec les entités germanophones du nord (Flandre, Brabant, Limbourg, Zélande, Hollande, Gueldre, etc.), dans les Etats «bourguignons», construction politique puissante entre France et Germanie, et pour cela héritière de la défunte Lotharingie. Un vaste rassemblement d’entités féodales, de la Bourgogne à la Frise, dont les princes unificateurs étaient en liens dynastiques étroits avec les Capétiens du Royaume de France (XIVème siècle), tout en leur étant généralement hostiles. Au sein de la partie nord qui sera unifiée et qualifiée de Pays-Bas, ceux-ci devenus «habsbourgeois» puis «espagnols» après avoir été «bourguignons», l’espace wallon en constitue la terre romane, comme aussi l’Artois et la Flandre méridionale, et avec Tournai (détachée comme la Flandre au XVIème siècle du royaume de France), et sans l’entité liégeoise qui restera distinct. Il suivra le sort de la partie méridionale de ces Pays-Bas, partie qui restera sous suzeraineté espagnole, et demeurera catholique, finalement, au terme du schisme protestant, avant de redevenir «habsbourgeoise», donc autrichienne, et de le demeurer jusqu’à la Révolution française (voir le chapitre 1.1, sous chapitre A). Les entités territoriales féodales précitées demeureront en place, donc, jusqu’à la même échéance. Liège, pour sa part, réussissant à préserver une autonomie relative entre suzeraineté nominale germanique, proximité impériale habsbourgeoise, et influence politique française sporadique. La poussée territoriale française multiséculaire a porté la France à retrouver l’essentiel du territoire de la Gaule antique. Ce mouvement s’accomplira sur près de mille ans. Au Sud jusqu’aux Pyrénées. Au Sud-Est, du Rhône aux Alpes. A l’Est, du Jura au Rhin. Et au Nord, il se manifestera aussi, mais moins fortement, avec l’intégration à la France de la Picardie maritime et méridionale, puis avec le rattachement, sous Louis XIV, définitivement, de l’Artois, plusieurs fois gagnée puis perdue auparavant, de la Flandre d’expression française (Lille, avec une portion de la Flandre flamingante), et du Hainaut occidental (Valenciennes), toutes terres également picardes. Et enfin de la partie méridionale du Duché luxembourgeois (qui deviendra lorraine). Mais, malgré cette expansion française, l’essentiel du pays wallon, où la langue comme la culture françaises continueront à progresser, au point qu’il sera appelé aussi pays gallo-belgique, restera séparé de la France jusqu’à la période de la Révolution française. Et ce y compris Tournai (picarde), qui échappera finalement à la souveraineté française (Bouillon, champenoise, passant au contraire sous contrôle français). Donc, à la fin du XVIIIème siècle, il n’y a toujours pas d’unité wallonne (le mot «Wallonie» n’existe pas encore), même si les populations commencent à prendre conscience de leur identité commune (ils se nomment et on les nomme des « Wallons »). La période de la République révolutionnaire et du premier Empire, pendant laquelle le pays wallon fut pendant plus de vingt ans totalement intégré à la France, sera brève (1792 à 1815), mais particulièrement intense, marquée par la pénétration des principes révolutionnaires et du nouvel ordre juridique français. Il en héritera une profonde réorganisation administrative (les «départements» succédant aux entités féodales supprimées), la réalisation de son unité juridique (le code civil remplaçant les lois locales), ainsi que son unification territoriale avec Liège, et ce définitivement. Mais la Wallonie n’existe pas encore (les contours des départements ignorent toujours en partie les réalités linguistiques). Par contre (et contrairement aux départements à

dominante «néerlandophones»), elle se sent et se sait française, sans difficulté aucune. Après le reflux de l’Etat français, s’instaure un intermède encore plus bref de souveraineté des Pays-Bas hollandais (1815-1830), imposée par les puissances victorieuses de la France, et qui s’achèvera par le départ des Hollandais (protestants) à la suite d’une révolte générale à l’éviction desquels les Wallons prirent leur part aux côté des Bruxellois, et, dans une moindre mesure des Flamands. Dès lors, le pays wallon deviendra la partie romane du nouvel Etat belge, les puissances européennes de l’époque (Grande-Bretagne, Prusse, Autriche, Russie) faisant obstacle à son retour à la France (malgré le concours des armées françaises à sa libération et les tentatives ultimes de Talleyrand). Dans cet Etat belge très unitaire dans son organisation, la Wallonie n’a aucune existence institutionnelle (comme la Flandre), les «provinces», dénomination qui est substituée à celle de département en 1815, restant la base de l’administration des territoires et des populations. Dès lors, l’influence politique de la France en Belgique «francophone» régressera, puis cessera après sa défaite de 1870 face à la Prusse, alors que son influence culturelle persistera en pays wallon (comme dans toute la Belgique). Et ce d’autant plus aisément que les «parlers wallons» (principalement le wallon et le picard, et aussi le champenois et le lorrain) laisseront peu à peu la place au français standard, et que la langue et la culture françaises s’imposeront aussi dans la capitale dynamique du jeune Etat belge, Bruxelles. Dans le même temps, le sillon industriel wallon Liège/Charleroi) connaîtra une période d’expansion économique exceptionnelle, et l’Etat belge pourra ainsi y faire aisément prévaloir sa légitimité. Il saura construire un sentiment patriotique «belge», fondée en partie sur une attitude méfiante à l’égard de la France. Le développement du mouvement national flamand n’entamera pas cette double réalité chez les «francophones» de Wallonie et de Bruxelles. Dans ces conditions, les Wallons (comme les Bruxellois) prendront leurs distances d’avec la France, en dépit d’un courant francophile persistant. La période contemporaine, marquée par les deux grandes guerres, puis le retour de la prospérité, marque la fin de l’unité nationale belge, du fait de la montée en puissance du mouvement national flamand et de sa radicalisation continue. Toutefois, la fidélité à la Belgique continue à l’emporter nettement dans le cœur des Wallons (comme des Bruxellois), malgré des doutes croissants sur la viabilité de l’Etat belge. Fondamentalement, le mouvement d’affirmation wallon, d’inspiration largement défensif, face à la Flandre et à Bruxelles aussi, et qui aura abouti à faire naître le mot et l’idée de Wallonie, sera un mouvement essentiellement régionaliste, les tenants d’un retour à la France restant très minoritaires. Et il en est encore ainsi aujourd’hui.
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identité wallonne véritable La géographie et l’histoire nous donnent les traits du pays et de l’espace wallons. Et leurs handicaps. La nature a donné à l’espace wallon un territoire assez bien identifié, pour l’essentiel. Il est assis de part et d’autre de la moyenne Meuse, butant à l’est et au sud sur le massif ardennais, au nord sur les basses terres maritimes sans relief, dévolues au peuplement germanique. A l’ouest, cependant, prolongé par le sol picard, le sien ne s’en distingue pas. Implantée dans une des parties les plus actives de l’Europe, aux terroirs diversifiés, structurée grâce au sillon mosan, bien reliée aux territoires qui l’environnent, carrefour de grands axes commerciaux, aux sols et au sous-sol riches, l’espace wallon dispose là d’atouts pérennes. L’histoire a confirmé les limites géographiques de l’est et du nord du pays wallon par leur superposition avec la «frontière» linguistique des pays de parler germanophone, allemand à l’est, néerlandais au nord, limites globalement solides, et donc stables et durables. Mais en lui léguant à l’ouest, côté français, une limite incertaine, changeante, qui doit tout aux accidents dynastiques et aux conflits entre Etats, mais rien à la langue ou à tout autre identifiant culturel (religion, continuité politique). A l’ouest, le pays wallon est là dans la continuité du pays picard, sans autre limite qu’une frontière politique arbitraire, qui n’a donc ni fondement géographiquement ni base culturelle. Pourtant, bien qu’indécise et mouvante, cette «frontière» picarde aura été durable. Et de fait, l’espace wallon, qui fait jonction entre la France du nord et l’Allemagne du nord, et qui devrait justement relier, par sa situation, l’espace «francophone» et l’espace «germanophone», par le fait de cette anomalie historique durable qui a dissocié le pays wallon de la France, sépare pourtant

celle-ci de l’Allemagne du nord depuis des siècles. L’identité wallonne s’est construite dans cette espace sur près de dix siècles, avec une certaine continuité. Spatialement, comme «triangle» latin partiellement encastré dans le monde germanique. Politiquement, comme la partie méridionale et romane d’une entité, les Pays-Bas méridionaux, qui a joué le rôle de rassembleur. Humainement, comme population attachée à ses institutions et libertés locales, mieux respectées par un suzerain lointain et conciliant («germanique», «bourguignon», «espagnol», «autrichien») qu’elles ne l’auraient été par un royauté française proche, et supposée autoritaire et centralisatrice. Culturellement, comme population francisée, et de ce fait distincte de son voisinage germanophone, néerlandais et allemand. Historiquement, comme un pays doté d’une mémoire propre, partiellement distincte de la mémoire historique française après un millénaire de séparation. Comme il en va souvent dans la désignation d’un peuple et d’un pays, le mot «wallon» est d’origine étrangère, germanophone : ancien, il désigne l’étranger non germanique (comme l’est le suisse romand, le «Welch», pour le suisse alémanique). Le mot «Wallonie», plus tardif, émerge (fin du XIXème siècle) après que l’unification autour du pays liégeois soit acquise et quand la différence avec le nord flamand s’impose. La Wallonie, comme partie sud et «francophone» de la Belgique, reçoit une définition territoriale précise avec l’établissement, par étape, de la «frontière» linguistique avec le nord belge néerlandophone et d’appartenance nationale flamande. Dans la même période, qui couvre les deux derniers siècles, diverses évolutions contradictoires successives, la révolution industrielle d’abord, particulièrement vigoureuse en Wallonie, avec sa dimension sociale, ouvrière et prolétarienne, l’émancipation culturelle puis économique de la Flandre, processus continu et irrépressible, la perte du commandement de l’économie wallonne au profit de Bruxelles, les deux occupations allemandes, qui saperont les fondements du sentiment national belge, puis le déclin de l’industrie wallonne, amorcé précocement et qui s’accentuera, sont autant de facteurs qui contribueront à faire émerger et s’affirmer un mouvement wallon d’affirmation identitaire, qui, combiné avec le mouvement flamand, provoqueront la réforme de l’Etat belge, réforme de type fédérale pour la reconnaissance des faits wallon et flamand. Le fait politique et institutionnel wallon est donc, en parallèle au fait politique et institutionnel flamand, la création récente, en 1993, d’une Région wallonne. Ainsi, cette Région wallonne, avec ses contours, n’a pas encore un tiers de siècle d’âge. Mais par ses caractéristiques, son importance, la Wallonie contemporaine, avec une superficie de 16 844 Km² (55 % de la Belgique) et ses près de trois millions et demi d’habitants, constitue une véritable entité. Elle est aujourd’hui, juridiquement, territorialement et administrativement parfaitement définie, à la suite des réorganisations successives de l’Etat Belge. Sa limite flamande, ancienne et souple, a été modifiée et figée, en 1963, pour correspondre aussi exactement que possible avec la réalité linguistique du moment. Les limites des provinces ont été modifiées en conséquence, opération achevée en 1995 avec la scission de la province du Brabant bruxellois, sa partie «francophone» étant rattachée à la Région wallonne naissante. Et si sa limite française n’a pas bougée depuis 1815 (la France ayant du abandonner quelques territoires qui étaient les siens en 1789, Bouillon, Philippeville, Marienbourg), sa limite allemande, instable, place en Wallonie les «cantons» d’Eupen et Saint-Vith, germanophones (avec une présence «francophone»), historiquement wallons, puis devenus prussiens (1815), avant de redevenir wallo-belges (1919). Sa limite luxembourgeoise, imposée en 1839 au nouvel Etat belge, a séparé le Luxembourg wallon du Luxembourg germanique. Les cinq provinces constitutives de l’entité juridique wallonne contemporaine, issues des ex-départements français de Belgique, reposent cependant sur les réalités politiques et urbaines antérieures : province de Liège (cœur de l’ex-principauté), province de Namur, province du Hainaut (Hainaut oriental, autour de Mons, avec Charleroi et Tournai), province du Luxembourg wallon, et province du Brabant wallon (issue de la partition tardive du Brabant bruxellois). C’est à la province de Liège qu’appartiennent les cantons germanophones D’Eupen et St-Vith. Par sa dimension, la Wallonie ainsi définie, mais seulement en 1995 finalement, est comparable aux plus importantes des régions françaises, et tout particulièrement à la Région Nord-Pas-de-Calais, quatre millions d’habitants sur 12 400 Km², qui la jouxte et qu’elle prolonge vers l’Est. Elle l’est

aussi avec plusieurs Etats membres de l’Union européenne, de taille comparable voire bien inférieure (Malte, Luxembourg, Chypre, Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovénie, Irlande). De ce point de vue, et si on prend en compte la diversité et les infrastructures du territoire, la qualité du réseau urbain, la permanence des savoir-faire, et la capacité d’auto-administration acquise par près de 30 ans de régionalisation, en cas de scission de l’Etat belge, une prétention de la Wallonie à une forme d’indépendance peut paraître légitime. Il n’en est rien.
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identité pourtant insuffisante pour former une nation Cependant, et malgré tous ses atouts, cette identité wallonne ne peut faire de la Wallonie une nation. Elle manque de consistance. De consistance historique d’abord. Car le passé wallon, on vient de le voir, ne lui laisse aucun héritage unitaire, aucune période historique d’autonomie auxquels les Wallons pourraient se référer. Seul le pays liégeois peut prétendre à un tel passé, mais il n’est qu’une partie du pays wallon, et ce passé est désormais lointain. Cette identité est ensuite en bute au sentiment d’appartenance à la Belgique encore persistant, bien plus nettement en Wallonie qu’en Flandre. Cette culture «belge», dans sa dimension contemporaine, est entretenue et reproduite notamment par les systèmes d’enseignement et d’information wallo-bruxellois et les élites «francophones» (reproduction par contre totalement abandonnée par le système d’enseignement flamand et les élites flamandes). Et surtout, l’identité wallonne connaît surtout deux faiblesses structurelles, très substantielles, l’une d’ordre externe, qui tient à la France, l’autre d’ordre interne qui tient à l’espace wallon lui-même. D’abord et avant tout, malgré un millénaire de séparation politique, déjà interrompu il y a près de deux siècles, l’identité wallonne ne peut se définir sans recours à celle de la France, et tout particulièrement à celle de la France du nord. On l’a vu, la Wallonie a, comme la France, des racines gauloise, romaine et franque, racines auxquelles il faut ajouter le même héritage chrétien/catholique, une culture française identique, un esprit politique commun d’essence française (Lumières, Révolution, Libéralisme, Socialisme, Laïcité). Cette proximité, toute la création artistique et littéraire en terre wallonne l’exprime, depuis des siècles et jusqu’aujourd’hui. Le français y a pris entièrement la place des parlers romans, le picard et le wallon (et aussi du champenois et du lorrain). Aujourd’hui, et plus que jamais, les Wallons ne sont pas seulement des «francophones», un ensemble d’individus ou un peuple parlant, de surcroît, la langue française. Ils pensent en langue française. Et ils pensent en français, comme des Français, malgré la dimension «belgicaine» qui les caractérise. Comme en atteste la culture wallonne (et bruxelloise) contemporaine, dont la vitalité comme l’originalité ne peuvent se développer qu’en se déployant au-delà du pays wallon, par Bruxelles et/ou par la France. De la France du nord, la Wallonie en est un prolongement, un prolongement quasi-naturel, géographique d’abord, et surtout humain et culturel. L’espace wallon et la population wallonne sont en continuité totale avec l’espace picard et la population picarde. Cette continuité est tout particulièrement forte avec la Région Nord-Pas-de-Calais, qui rassemble la partie occidentale des ex-Pays-Bas, avec l’Artois, la Flandre lilloise dite «française», le Hainaut occidental, la côte picarde, et un petit pays flaminguant. Région fort mal dénommée puisque c’est une terre presque entièrement picarde, une basse-Picardie, partie géographique et historique de l’ensemble des PaysBas, et aussi une Picardie du Nord, prolongée au Sud par la Picardie méridionale, autre Région française. Bien que séparée politiquement de cette Nord-Picardie depuis près de quatre siècles, mais en ayant été unie à elle bien plus longtemps encore, la Wallonie en reste très proche, avec le même cadre géographique, un peuplement de semblable origine, un fonds culturel commun picardo-wallon, des souvenirs historiques partagés (anciens ou récents, celui des républiques urbaines ou celui des malheurs des guerres), et un passé économique, agricole et industriel, comparable, qu’il soit ancien (industrie textile) ou récent (industrie lourde). Au demeurant, il y a plus important : tout simplement, il manque à la Wallonie une langue propre, une langue «nationale». Les milieux nationalistes flamands le savent fort bien, la nation, c’est la langue. En Europe tout du moins. Et la Wallonie n’a pas d’autre langue commune que la langue

française, langue de l’Etat-nation français, omniprésent à son côté. Pratiquement tous les Etatsnations d’Europe recourent à la langue pour se définir comme nation et s’affirmer comme Etat. C’est bien de l’absence de langue commune acceptée dont meurt la Belgique. C’est, par exemple, sur les frontières des langues que se sont édifiées les nouveaux Etats issus des Etats multinationaux (donc multi-langues) récemment disparus qu’étaient l’URSS, la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie. Et quand l’identité linguistique est trop faible, la différenciation religieuse prend le relais (marqueur religieux entendu ici au sens culturel), comme en Irlande ou en Bosnie. Et si la Flandre dispose d’un héritage religieux (et culturel donc) distinct de celui de la Hollande, rien de tel pour la Wallonie face à la France. Ainsi, les marqueurs identitaires nécessaires pour qu’on puisse déceler les fondements d’un caractère pleinement «national» wallon, qui permettraient d’assurer la continuité d’un fait national wallon en vis-à-vis du fait national français font défaut. Et, en cas de dislocation de l’Etat belge, l’absence de tels marqueurs constants - territoire, origine, mémoire, langue, religion, institutions, mœurs, arts - pour dissocier la Wallonie de la France et des régions françaises limitrophes interdirait quasiment à la Wallonie de s’ériger en Etat, faute d’être une nation dotée d’un langue et/ou d’une culture religieuse distinctes, d’une histoire propre et unitaire de longue durée, de mœurs spécifiques, et de créations artistiques et littéraires indissociables de l’ensemble français. Ces marqueurs «français» et non «wallons» fonctionnent par contre parfaitement pour distinguer l’identité des Wallons de celle des Flamands, alors qu’ils sont naturellement inopérants pour toujours face aux Français. On notera rapidement qu’une appréciation différente peut être portée sur la Suisse romande, qui dispose, elle, de tels marqueurs, hors celui de la langue, pour se distinguer profondément de la France voisine (la religion protestante pour la plupart des Etats cantonaux « francophones », qui ont une très longue histoire politique propre, sans interruption ; cependant l’absence de celui de la langue reste un problème permanent pour l’identité des Suisses «occidentaux» ; et il n’y a pas de sentiment «national» commun à ces Suisses «romands»…). Et qu’il en est de même pour la Suisse alémanique et l’Autriche vis-à-vis de l’Allemagne. La première, qui conserve soigneusement la maîtrise de la langue alémanique (comme le Luxembourg ducale celle de la langue francique…) a derrière elle sept siècles d’indépendance étatique, obtenue et maintenue par la guerre quand il l’a fallu. La seconde a été le centre d’un Empire prestigieux pendant une durée aussi longue, et a assuré pendant des siècles son autorité sur tout l’espace allemand avant que la Prusse ne l’écarte. Dans ces conditions, le sentiment identitaire wallon, s’il peut fonctionner pleinement face au sentiment national flamand, ne peut s’exprimer que sur un mode réduit, «régional», vis-à-vis de l’univers national français. Largement hypertrophié par deux siècles d’éducation «belge», il s’agit d’ailleurs, et encore aujourd’hui, plutôt d’un sentiment d’appartenance à la Belgique (la «belgitude»), que d’un sentiment proprement et essentiellement wallon. Sentiment «insufflé» aux Wallons par «l’établissement belgicain» et qui est parvenu à occulter la réalité «française» de la Wallonie, sans renforcer pour autant sa personnalité strictement wallonne. Ce sentiment wallo/belge reprendrait une intensité normale, c'est-à-dire strictement «régionale», dès la prise en compte de la disparition de l’Etat belge, évènement qui rendrait immédiatement la France «toute proche». C’est ce que savent les cercles dirigeants belgo-wallons, d’où leurs tentatives désespérées pour sauver «leur» Belgique, peut-être au prix, s’il le fallait, de graves renoncements devant la Flandre. Il faut souligner que, de plus, au regard de son propre espace, la Wallonie manque d’unité interne. Elle n’a pas de centre de gravité car elle est dépourvue d’une métropole centrale incontestée. Aucune ville wallonne ne peut prétendre au rôle de métropole politique, de métropole économique, de métropole culturelle reconnue par l’ensemble de la Wallonie. Cet état de fait entretient les particularismes et antagonismes locaux, comme notamment celui de Liège, dont l’histoire a été longtemps distincte de celle du reste de la Wallonie. Les deux pôles urbains et économiques principaux, et concurrents, Liège et Charleroi, sont situés aux extrémités de son axe central, donc à sa périphérie. Quant au brabant wallon, il est placé dans l’orbite de Bruxelles, alors que la partie principale du Luxembourg wallon l’est dans celle du Luxembourg ducal. Sans omettre son aile

picarde (Mons, Tournai) qui regarde vers la Flandre et le Hainaut français. Et son aile germanophone, qui incline vers l’Allemagne et le Duché luxembourgeois. Le choix de Namur, très central, comme capitale régionale, judicieux au regard de cette multipolarité, ne pourra cependant faire de cette cité, à terme, autre chose qu’une simple centre administratif. D’autant que le principal centre intellectuel et culturel de la Wallonie s’est construit à Bruxelles, hors d’elle donc. Centre dominant, sur le plan économique, ayant dépouillé la Wallonie, dès le XIXème siècle, de ses capacités d’initiative, notamment financières. Et aussi dominant sur le plan créatif, artistique et littéraire, nombre de réussites wallonnes en ces domaines passant par Bruxelles. Et un centre bruxellois avec lequel la Wallonie est en désunion, sur bien des points, par le rejet populaire wallon de la bourgeoisie bruxelloise, la contestation politique de la suprématie économique et culturelle de Bruxelles. Rejet entériné par le mouvement wallon qui a exclu Bruxelles de son espace identitaire. En outre, l’externalisation des capacités décisionnelles de la Wallonie est de plus accentuée par l’attractivité française et parisienne, Paris recueillant, sur le terrain intellectuel et artistique, une partie de la légitimité contestée de Bruxelles. A ces faiblesses structurelles là de l’identité et de l’unité wallonnes, s’en ajoute une plus récente, plus conjoncturelle, mais pas moins importante, car elle est forte et elle tend à s’éterniser. C’est l’évolution très défavorable et persistante de l’économie de la Wallonie, qui explique son extrême dépendance financière, laquelle et de nature structurelle malgré l’autonomie institutionnelle acquise grâce à la Région wallonne.
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histoire économique prestigieuse, mais qui appartient totalement au passé Déjà riche d’une tradition minière et métallurgique très ancienne, renouvelée à certaines périodes du Moyen-Age, et aussi d’une industrie textile importante comme en pays flamand et picard, la Wallonie, s’est construite, au XIXème siècle, un rôle d’acteur industriel prestigieux. Grâce à ce savoir-faire en matière métallurgique et textile, verrière aussi, et à l’exploitation, à grande échelle, de ses ressources minières exceptionnelles, de fer et de charbon, la croissance de sa production industrielle sera exceptionnelle. Pour ce faire, elle absorbera des centaines de milliers de travailleurs flamands et leurs familles, à une époque où la Flandre démographiquement prolifique était pauvre. Egalement pionnière en matière de développement scientifique et technique, la Wallonie sera l’initiatrice sur le continent, à la suite de l’Angleterre, de la révolution industrielle européenne, et s’affirma ainsi comme un tout premier pôle productif de cet Europe continentale, qu’elle était incontestablement à la veille de la première guerre mondiale aux cotés de la Ruhr allemande. Mais l’assurance et la prospérité wallonne furent brèves. Assez tôt confrontée à la captation par Bruxelles des moyens de commandement politique, économique, financier et culturel, puis plus tard à l’émancipation linguistique et économique de la Flandre, la Wallonie s’est trouvée désarmée quand il lui a fallu tenter de répondre et d’adapter son industrie et toute son économie au nouveau contexte européen et mondial. C’est ainsi que le déclin de l’économie wallonne, déjà amorcé avant même la première guerre mondiale, a pris forme après la seconde guerre mondiale, et s’est poursuivi tout au long de la seconde moitié du XXème siècle, avec le retrait progressif, transformé en quasi-effacement aujourd’hui, de ses industries charbonnières, sidérurgiques et métallurgiques. Evolution aggravée par un déclin démographique sensible et par l’entêtement des élites wallonnes à consacrer les ressources disponibles à la sauvegarde de secteurs en partie condamnés plutôt qu’au développement d’activités nouvelles. Et par le comportement de l’Etat belge qui, passé entre temps sous commandement flamand par l’effet de la combinaison de la réalité démographique avec le suffrage universel, et du fait de la renaissance économique flamande, n’aura guère de propension à soutenir la Wallonie plutôt que la Flandre. Car, parallèlement, la Flandre, après une très longue éclipse, a retrouvé, en seconde partie du XXème siècle, une grande prospérité. Ces évolutions contraires des deux Régions, outre qu’elles soulignaient, par effet de contraste, la pente du déclin économique et social wallon, ont mis progressivement la Wallonie sous la dépendance politique et financière de la Flandre, et ce par le moyen aussi du contrôle par cette dernière de l’Etat belge commun. De plus, Bruxelles s’est

davantage intéressée à elle-même qu’à la Wallonie, la dominant culturellement tout en la négligeant économiquement. C’est pourquoi la fédéralisation territoriale de l’Etat, sur la base de Régions autonomes, a été tout d’abord la conséquence d’une exigence wallonne pour l’accès à l’autonomie, exigence principalement à visée économique (les Flamands, numériquement majoritaires et soucieux de contrôler Bruxelles, lui préférant le concept de Communauté autonome).
5L’autonomie

wallonne, réponse insuffisante à l’assurance flamande et au déclin économique Pendant du mouvement flamand, le mouvement politique wallon d’affirmation identitaire est plus tardif. Sans fondement linguistique et culturel réel, il a pour cause la montée en puissance et en domination de la partie flamande du pays, non compensé par Bruxelles, et non acceptée notamment quant à ses conséquences sur la direction de l’Etat belge. Lesquelles ont résulté d’abord de la suprématie numérique croissante des Flamands sur les Wallons dans un Etat unitaire devenu politiquement régi par le suffrage universel. Et ensuite du retournement radical des positions économiques respectives des deux entités flamande et wallonne. Le mouvement wallon, à forte base populaire comme le mouvement flamand, s’en distingue du fait notamment de sa composante ouvrière et laïque, qui nourrira et nourrit encore une grande méfiance à l’égard de Bruxelles, trop bourgeoise, et aussi tenue pour responsable du déclin wallon. Affermi par l’expérience douloureuse des deux grandes guerres, confronté au début du déclin économique de la Wallonie puis à son accélération, et fort de la conviction que l’Etat belge favorisait désormais la Flandre et Bruxelles, le mouvement wallon s’amplifie, en ralliant les forces ouvrières, syndicales et socialistes. Au dernier tiers du XXème siècle, il a pu faire prévaloir le fait régional wallon au sein de l’Etat belge, afin que la Wallonie possède les moyens propres de forger elle-même son destin. La Flandre, au-delà du règlement de la question linguistique, et de la reconnaissance des Communautés, et maîtresse de l’Etat belge, n’avait pas les mêmes ambitions. Mais le temps de la régionalisation et de l’Etat fédéral était venu, après la fixation définitive de la «frontière» linguistique avec la Flandre, en 1963. Qui donne notamment les communes de Mouscron-Comines à la Wallonie. Et lui enlève celles des Fourons. La Région administrative wallonne, comme entité fédérée constitutive de l’Etat fédéral belge, s’imposera en 1980, aux côtés de la Flandre, dix ans après la création des Communautés flamande et française. En 1993/1995, avec la formalisation du fédéralisme belge dans la Constitution, les contours de ses pouvoirs et compétences sont établis, en même temps qu’est créée la Région bruxelloise. C’est essentiel, la Région wallonne est distincte de Bruxelles et de la Communauté française. Parce que Bruxelles n’est pas wallonne, de part la géographie. Et aussi aux yeux d’une majorité des Wallons comme d’une majorité des Bruxellois. Et évidemment aux yeux de tous les Flamands. Et parce que la Communauté française est justement là pour gérer les affaires définies comme communes aux Wallons et aux Bruxellois «francophones», essentiellement celles de nature éducative et culturelle (tout comme la Communauté flamande pour les Flamands et les Bruxellois «néerlandophones»). Comme entité fédérée dotée d’une forme développée d’autonomie, la Région de Wallonie possède depuis plus d’un quart de siècle les attributs d’un mini-Etat dans son domaine de compétences. Ses institutions, Parlement et Gouvernement, disposent de pouvoirs législatif et exécutif pléniers. Ces pouvoirs s’exercent sur des matières importantes : tutelle des provinces et communes, construction, gestion et contrôle des infrastructures de transports et d’énergie, action économique, politique de l’emploi, politique agricole, aménagement du territoire, gestion et protection de l’environnement, logement et nombreuses politiques sociales (dont certaines reçues par délégation de la Communauté), ainsi que commerce extérieur et relations internationales en rapport avec ces différentes matières (voir le chapitre 1.2). Ces compétences permettent de mener une politique propre, économique et sociale, en partie dégagée de la domination flamande sur l’Etat belge commun. L’importance des masses budgétaires gérées par la Région wallonne, soit 6 milliards € (en 2005), à comparer à celles de la Région Nord-Picarde française, 1,5 Md€, et aussi à celles additionnées de toutes les régions françaises, 20 Md€, rend bien compte de ce degré substantiel d’autonomie.

Mais cette autonomie, grande à première vue, est en fait fortement entravée. Elle l’est d’abord par le partage de compétences avec la Communauté française, entité tout aussi autonome que la Wallonie dans son propre domaine et qui est dotée d’un budget supérieur à celui de la Région. Dès lors, les compétences de la Wallonie se trouvent amputées des affaires importantes confiées à la Communauté, et notamment toutes celles de nature éducative et culturelle (enseignement, universités, recherche, etc.). Une amputation qui explique la manifestation active d’un nouveau régionalisme wallon qui réclame peu ou prou la suppression de la Communauté, dont la seule existence et l’orientation trop belgicaine et bruxelloise brideraient les capacités de rebond du pays wallon. Orientation qui conduit à bien négliger le fait que l’autonomie wallonne est de toutes les façons structurellement diminuée par le caractère absolument distinct de Bruxelles qui est pourtant la véritable métropole wallonne, métropole urbaine, économique, financière et culturelle. Et à ignorer plus encore que cette autonomie est terriblement affaiblie par la médiocrité ancienne et persistante de l’économie wallonne, et par la dépendance financière des institutions politiques et sociales wallonnes aux transferts financiers intra-belges qui en résulte (question déjà exposée au chapitre 1.2), dépendance aux conséquences permanentes et de plus en plus pressantes, compte tenu de la volonté flamande de réduire ces transferts.
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Région wallonne toujours structurellement appauvrie malgré l’autonomie acquise La Wallonie, avec une autonomie politique et administrative incontestable mais limitée par l’existence propre et séparée de Bruxelles et les pouvoirs étendus de la Communauté française, et faute d’un soutien suffisant de l’Etat central belge, de plus en plus dominé par les intérêts flamands et bruxellois, n’a pas su ni pu développer une capacité propre d’agir qui soit suffisamment efficace. Depuis trois décennies, les institutions wallonnes, livrées à elles-mêmes, se sont révélées défaillantes pour assurer un nouveau développement économique à la Région, notamment par le développement de nouvelles activités et le rehaussement du niveau de qualification des Wallons. Elles peinent toujours, en ce début du XXIème siècle, à enrayer un déclin persistant depuis quarante ans, et le niveau de vie de la population n’a pu être maintenu que grâce aux transferts financiers internes à l’Etat belge. La Wallonie, c’est aujourd’hui, après 25 ans d’autonomie, pour 33 % de la population belge, seulement 24 % de son PIB (données de 2005, toujours valables). Cinquante ans auparavant, pour un poids démographique équivalent, c’était justement près de 32 % du PIB belge. La Flandre, pendant la même période, a suivi le mouvement inverse, passant de 44 % à 57 % du PIB belge (progression qui tient aussi au recul bruxellois, de 24 % à 19 %). L’écart économique avec la Flandre est devenu considérable. En taille d’abord. Nous l’avons souligné déjà, le PIB flamand est le double du PIB wallon. Et l’emploi flamand, également plus du double de l’emploi wallon : 2 400 000 emplois en Flandre contre 1 100 000 en Wallonie. Et en productivité globale surtout. La Région wallonne a désormais un PIB par habitant qui représente 70 % du PIB/habitant flamand (ou, pour le dire autrement, celui de la Flandre est supérieur d’un tiers au moins à celui de la Wallonie, ce qui veut dire aussi qu’il faudrait majorer de plus de 40 % la production par habitant en Wallonie pour pouvoir atteindre ce qu’elle est en Flandre). Alors que ces rapports de production étaient équivalents il y a cinquante ans, et plaçaient même la Wallonie encore nettement devant la Flandre. Et on ne voit pas ce qui, dans les évolutions actuelles, pourrait empêcher le maintien durable de cet écart à défaut de son aggravation. Ces dernières années, le différentiel de croissance entre la Wallonie et la Flandre, s’il s’est stabilisé à un niveau plus faible que par le passé (de l’ordre d’un demi-point contre un point de PIB/an auparavant), reste favorable à la Flandre. Autant dire qu’il faudrait changer la donne et attendre de nouveau cinquante ans avant le retour à un équilibre entre les deux entités. Une réalisation désormais impossible dans un Etat belge aussi faible et sous contrôle flamand. Aujourd’hui, le PIB/habitant wallon est le plus faible des PIB/hab. de toutes les régions des Etats de l’Europe de l’ouest (France, Allemagne occidentale, Pays-Bas, Grande-Bretagne, etc.). Il est inférieur, bien que de peu, à celui des Régions françaises nord-picarde et lorraine. Et il se situe donc après les 22 Régions françaises métropolitaines (dont nombre ont des résultats très supérieurs

alors qu’elles ne disposent pas, comme toutes, et contrairement à la Wallonie, d’une autonomie institutionnelle et économique notable…). Il faut atteindre le sud de l’Italie, de l’Espagne et du Portugal pour trouver plus bas. Et encore la production économique wallonne est-elle tirée vers le haut par le dynamisme des ses extrémités brabançonne et luxembourgeoise. La bonne santé économique du Brabant wallon tient à sa proximité de Bruxelles, celle plus relative du sud du Luxembourg wallon à celle du Duché (et celle de Tournai à celle de Lille/Courtrai, comme celle du pays germanophone à celle d’Aix-LaChapelle), tous facteurs favorables extérieurs donc à la Wallonie. Ce qui signifie que les indicateurs de production du sillon meusan, de Mons/Charleroi à Liège, donnent des résultats encore plus faibles. La rançon sociale de cette situation économique dégradée est un chômage wallon exceptionnellement élevé et donc un taux d’activité de la population particulièrement bas. Ainsi, la Wallonie, pour un tiers de la population belge, c’est aussi 46 % des chômeurs belges recensés, autant dire la moitié. Et alors que la population wallonne représente 56 % de la population flamande, sa population occupée représente 48 % de celle de la Flandre. Aussi, le taux de chômage wallon est depuis de nombreuses décennies très supérieur au taux flamand, deux fois et demi celui-ci ces dernières années. Et il est supérieur à celui du Nord picard, de peu cependant (deux fois celui de la Flandre). Le chômage de longue durée est particulièrement développé, au point de concerner près d’un chômeur sur deux. Celui des moins de 25 ans est proche de 30 %. La comparaison des taux d’emploi (15-64 ans) est tout aussi significative: il était en 2005 de 55% en Wallonie pour 63% en Flandre, écart considérable pour deux Régions pourtant aussi proches. Pour la France métropolitaine et le Nord picard, il était respectivement proche de 64 % et de 57 %. Pour les jeunes (25-24 ans), il est de 20% environ en Wallonie, contre 33 % en Flandre, 40 % en Allemagne et 30 % en France. Et encore le taux d’emploi wallon est-il tiré vers le haut par le fait que près d’un actif wallon sur six (160 000 sur 1 200 000) travaille en dehors du territoire wallon, principalement à Bruxelles, en Flandre et au Luxembourg, proportion considérable. Et par l’importance de l’emploi public non marchand, dont le niveau anormalement élevé, au moins 30 % de l’emploi salarié contre 25 % en Flandre, n’est possible que grâce aux transferts financiers intra-belges. Toujours par comparaison avec la Flandre, on peut ainsi estimer à 10 % de l’emploi salarié total l’excès d’emploi dans le secteur non marchand, ce qui est considérable. Cette situation très dégradée de l’emploi en Wallonie est ancienne et désormais structurelle. Une grosse partie du sous-emploi wallon est ainsi devenu presque insensible à la conjoncture économique, même quand elle est bonne. Que près d’un enfant wallon sur cinq appartient à un ménage sans emploi, et que près de la moitié des bénéficiaires du revenu minimum d’intégration (RMI belge) sont wallons, constituent des faits qui ne sauraient donc surprendre. Sur le fondement des études économiques prospectives disponibles, on ne peut présager, à échéance utile, une amélioration sensible de cette situation économique et sociale, et à tout le moins la réduction de l’écart structurel qui sépare la Wallonie de la Flandre. Ecart durable qui entretient l’autonomisme/séparatisme flamand, du fait des coûts qu’il engendre pour la Flandre, alors que celle-ci veut absolument et rapidement améliorer encore sa compétitivité internationale, menacée par son propre vieillissement. Attitude qui sera renforcée par la crise économique qui frappe le monde entier depuis 2008. Certes, de tels écarts de capacités économiques existent aussi entre Régions françaises, mais cellesci ne sont pas en compétition hostile les unes avec les autres, encore moins en confrontation bilatérale l’une contre l’autre, comme il en va entre la Wallonie et la Flandre. Et leur correction sociale par la solidarité des territoires et des populations en France, mise en oeuvre par le moyen des finances publiques nationales, de perception centralisée et de répartition péréquée, et la garantie d’un égal accès à des droits identiques, ne donne pas lieu à contestation. Au demeurant, les deux Régions françaises voisines au même passé industriel que la Wallonie que sont la Lorraine et le Nord-Picard, après la même phase de crise, sont en meilleure posture, avec un PIB par tête sensiblement supérieur à celui de l’axe Liège-Charleroi (et donc compte tenu notamment de

l’apport correctif du Brabant wallon), et des perspectives plus encourageantes, du fait notamment de la solidarité sans faille de l’Etat français, alors que la solidarité «belge» est désormais très menacée. Il en va de même entre «Landers» allemands, où ces écarts, tout aussi substantiels, notamment entre ceux de l’Ouest et ceux de l’Est, ne contribuent pas pour autant à opposer frontalement deux parties du pays. L’unité nationale, évidente pour les Allemands dans leur ensemble, justifie la solidarité structurelle entre les «Landers». Au demeurant, la responsabilité du retard des «Landers» de l’Est n’est pas imputée à leur population, et ce retard, plus récent, ne parait pas irréductible. Tout au contraire, en Belgique, l’absence d’un sentiment national belge généralisé et l’étroitesse du cadre belge, avec ses seulement trois acteurs, font qu’un un tel écart wallo-flamand est très encombrant, et d’autant plus qu’il est massif et persistant. Car l’effort de solidarité qu’il entraîne, pour la Flandre très principalement, n’y est plus considéré comme «nationalement» justifié. Effet du fédéralisme, pour les milieux politiques, économiques et une majorité des milieux populaires flamands, son comblement par le moyen des transferts financiers intra-belges est perçu comme une aide d’Etat à Etat. Une aide au bénéfice d’un unique «Etat» identifiable, la Wallonie, à la charge d’un seul «Etat» identifiable, la Flandre, qui supporte de moins en moins cet effort puisqu’il parait être fait sans contrepartie et devoir persister indéfiniment.
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conséquences générales de l’échec économique de l’autonomie wallonne Le début de son déclin économique, à la fin des années soixante-dix, concomitant à l’expansion de la Flandre, a poussé la Wallonie sur la voie du fédéralisme. Les Wallons attendaient de la maîtrise de leurs propres affaires, protégées d’un Etat belge sous direction flamande, le moyen de leur renaissance économique. Après bientôt trente ans d’autonomie, force est de constater qu’il n’en a rien été, jusqu’à présent tout du moins. L’autonomie institutionnelle wallonne a certes apporté un ferment de renouveau, une meilleure connaissance des forces et faiblesses de la Région. Mais elle n’a pas eu d’impact économique positif, et elle a débouché sur l’installation d’un système politico-administratif hypertrophié et peu efficace, dont la subsistance tient grâce aux transferts fédéraux assis sur les prospérités flamande et bruxelloise. Un système générateur d’une gestion publique médiocre et opaque. Dans lequel les relations personnelles et la distribution partisane des emplois publics sont trop souvent des critères plus importants que la compétence et les besoins. Et qui, marqué par à une absence de transparence, a contribué au développement d’un fort clientélisme, d’une politisation tout à fait exagérée de la fonction publique, caractérisée notamment par un allotissement à l’italienne de trop de fonctions dirigeantes des institutions publiques aux élus. Un système qui, plus gravement encore, a contribué à installer dans l’assistanat une partie importante de la population, et qui laisse démunie une autre partie faute de lui apporter les préparations formatrices à la vie active dont elle a besoin. Ainsi, si l’existence d’une Région autonome a contribué à souligner l’identité wallonne, c’est aussi par le renforcement de ses traits négatifs, en installant des mœurs publiques douteuses et des institutions partiellement dévoyées, et en confortant les travers d’une population en partie anesthésiée. Certes, la France elle aussi entretient avec certains de ces territoires et de ses populations un tel rapport d’assistanat. Mais ces territoires et populations ne représentent qu’une petite partie du pays tout entier. On connaît donc des Régions françaises dans une même situation de dépendance économique, sociale et mentale que la Région wallonne. Mais peu nombreuses et parce que minoritaires dans l’ensemble français, leur état n’affecte pas les équilibres nationaux et interrégionaux. Leur situation ne fait pas débat. La classe politique et les cercles médiatiques peuvent donc négliger ou occulter le sujet. Tout au contraire, dans le cadre étroit de la Belgique, l’échec wallon prend un relief tout particulier. Il est d’un poids relatif élevé qui le rend difficilement supportable pour les deux autres Régions et tout particulièrement pour la Flandre. Et ce sera encore plus vrai pour les années qui viennent.

B. Un avenir wallon inquiétant, tant dans le cadre belge qu’en dehors Une autonomie politico-administrative accrue de la Wallonie, à la suite de la confédéralisation ou de la dissolution de l’Etat belge, donc une forme d’indépendance politique, avec ou sans Bruxelles, ne lui permettrait pas d’aboutir à une autonomie économique suffisante. Bien au contraire, face à la volonté de désengagement financier de la Flandre, si la Wallonie était privée des transferts intrabelges, progressivement et partiellement dans le cadre de la confédéralisation de l’Etat Belge, ou, pire encore, brutalement et totalement dans l’hypothèse de sa rupture, elle se trouverait placée dans une situation très dégradée et même catastrophique, en l’absence d’un soutien extérieur important.
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capacités propres de rebond insuffisantes pour pouvoir redresser la situation En matière d’action économique, il serait abusif de parler d’inertie wallonne. Les récents Plans stratégiques wallons, adoptés en 1999 et actualisés depuis lors, en 2005 et 2009 notamment (contrat d’avenir/plan «Marshall»), proposent un cadre, une stratégie, des axes d’action. Les outils mis en œuvre - soutien à la création de pôles de compétitivité, stimulation à la création d’activités, allègement de la fiscalité des entreprises, renforcement de la recherche et de l’innovation en entreprise, mobilisation des compétences pour l’emploi - ont certes permis de donner un coup d’arrêt au déclin. C’est ainsi que les dépenses de recherche-développement, notamment celles des entreprises y sont d’un niveau honorable. Et que la Wallonie, du fait de sa situation et de ses infrastructures, avantages combinés avec des disponibilités foncières, lesquelles font défaut à la Flandre, peut proposer des zones d’activités aux entreprises en recherche de nouvelles implantations. Mais, aussi pertinents qu’ils soient, ces plans ne sont pas à la mesure de la gravité de la situation. Faute de la mobilisation de moyens suffisants et de la remise en cause des structures sclérosantes. La faiblesse des moyens engagés - moins d’un milliard et demi € sur quatre ans – est patente. Faiblesse à attribuer au poids politiquement incompressible des dépenses publiques passives et improductives wallonnes, aux coopérations insuffisantes avec la Communauté française et la Région bruxelloise, et à l’inertie compréhensible de l’Etat belgo-flamand. En outre, les graves carences en formation de la population active wallonne, et la quasi-absence de remise en cause de services publics à l’efficacité limitée, rendent cette ambition de redressement insuffisante. Le poids des dépenses improductives, sociales et administratives, la médiocrité de l’appareil de formation -éducatif et professionnel, des comportements sociaux négatifs, sont des handicaps structurels très puissants, qu’il est certes possible de corriger mais qu’il sera impossible de réduire à brève échéance. Dans les classements comparatifs des pays occidentaux relatifs à l’efficacité de l’appareil éducatif, la Wallonie occupe systématiquement les derniers rangs, et la Flandre les premiers. C’est ainsi que plus d’un jeune sur sept quitte l’école prématurément (plus d’un quart de moins en Flandre). Et les indicateurs sanitaires de mortalité et de morbidité sont mauvais. Au total, ces toutes dernières comme prochaines années, si un léger phénomène de rattrapage économique est à noter, il n’est pas de nature à combler le retard de la Wallonie, ni par rapport aux deux autres Régions de Belgique, ni par rapport aux régions européennes limitrophes. Toute comparaison avec les régions européennes de tradition industrielle, et notamment celles françaises voisines du Nord et de Lorraine ou celle du Limbourg hollandais, montre que la Wallonie reste à la traîne. Seuls les observateurs les plus conciliants peuvent noter une non aggravation de la situation. La Région wallonne est bien durablement incapable de réduire les écarts économiques considérables qui la séparent désormais et pour longtemps encore de la Flandre. Retards qui iront même en s’aggravant, la Flandre ne restant pas inactive. Les progrès modestes de la Wallonie, récents et à venir, ne pourront donc en aucun cas lui permettre de combler son retard par rapport à la Flandre pour les années qui viennent. Ces premiers résultats et les efforts en cours sont donc trop lents et trop tardifs pour produire des effets sensibles à échéance utile, c’est à dire pour peser dans le débat désormais engagé sur la réforme de l’Etat belge, qui doit aboutir au moins à son amenuisement, si ce n’est à sa dislocation. Qui plus est, de tels retards et écarts, largement irréductibles dans le cadre belge, persistent aussi

entre provinces wallonnes. En effet, les moyennes régionales occultent des réalités sous-régionales bien plus différenciées, plus importantes, en Wallonie qu’en Flandre, considérables en vérité quand on compare le Brabant wallon et le Hainaut, provinces limitrophes. Les deux pôles du «sillon wallon», Charleroi et Liège, qui réunissent 70% de la population wallonne, bien que situés au cœur de l’Europe du nord-ouest, concentrent les taux d’emploi et de chômage les plus dégradés et les taux de croissance les plus modérés. Ils rassemblent désormais de vastes friches économiques et d’importantes zones socialement défavorisées, situation désormais ancienne et qui parait devoir persister. Ainsi, les deux principales provinces wallonnes, le Hainaut et Liège, continuent-elles également à prendre du retard vis à vis des autres provinces wallonnes, Brabant, Namur et Luxembourg. Le Hainaut, surtout, connaît une situation qui reste très dégradée, malgré les financements européens conséquents de ces dernières années. Situation donc inquiétante face à la perspective de la remise en cause, modérée (par la confédéralisation) ou plus radicale (par la partition), de la solidarité intra-belge. Et qui menace donc l’unité wallonne elle-même. Aujourd’hui, une idée insistante anime certaines élites wallonnes, celle selon laquelle l’accaparement par la Communauté française des compétences éducatives et culturelles, mal gérées par elle, et qui plus est à l’encontre des intérêts wallons, serait la cause de l’échec du redressement économique de la Wallonie, et que la régionalisation de la maîtrise du système éducatif, des universités, de la recherche et des moyens culturels, donc la suppression de la Communauté, serait la condition d’une véritable autonomie, seule à même de permettre enfin un complet redressement. Et la Flandre, qui réunit sous une même autorité ses compétences régionales et communautaires, est donnée en exemple. Outre qu’une telle opinion fait peu de cas de la solidarité politique nécessaire entre la Wallonie et Bruxelles dans le cadre belge, qui repose précisément sur l’institution communautaire, et qu’elle néglige combien les intérêts économiques de la Wallonie et de Bruxelles sont liées, notamment à travers le Brabant wallon (et qui est autant bruxellois que wallon), ce qui justifierait plutôt des politiques communes, elle constitue une nouvelle illusion «régionaliste». Les comparaisons internationales démontrent à foison que des Etats disposant de compétences nécessairement complètes (et donc de champ identique) obtiennent des résultats bien différents. Et qu’il en va aussi ainsi des Régions au sein d’un même Etat, que ces Régions soient très autonomes ou pas. En France par exemple, les Régions, qui disposent de peu de compétences, et n’en ont presque pas en matière éducative et culturelle, connaissent elles aussi des résultats économiques très différents. Et pourtant, beaucoup sont dans une situation économique et sociale très supérieure à celle de la Wallonie (on ne citera que la Région des Pays-de-la-Loire, de même population que la Wallonie, amalgame de divers provinces ou parties de provinces historiques, dont les standards et indicateurs «écrasent» ceux de la Wallonie…). On notera de plus que les Régions françaises de métropole (dirigeants et populations) ne réclament aucune des compétences revendiquées par certains milieux wallons. Les facteurs explicatifs de la prospérité ou de la détresse d’un pays sont multiples, et le facteur institutionnel, aussi important soit-il, n’est que l’un d’entre eux.
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Région wallonne désormais structurellement sous dépendance financière La faiblesse économique wallonne, persistante, a sapé la portée de l’autonomie régionale. Cette autonomie, qui n’a pas permis le redressement attendu, souligne, du fait de l’existence de finances publiques désormais territorialement et juridiquement distinctes dans le cadre de l’organisation fédérale de l’Etat, combien la Wallonie dépend des transferts de ressources fédéraux, dont la contrepartie est fournie par la Flandre à titre principal, et aussi par Bruxelles. Alors que dans un Etat unitaire, de tels transferts ne sont pas identifiés pour l’essentiel (cas de ceux entre régions de la France métropolitaine, qui peuvent être aussi importants, et qui le sont bien plus avec la France d’outre-mer), la structure fédérale des finances publiques met en valeur ces transferts, révèle et souligne leur importance, et en fait un enjeu politique. Enjeu politique justifié car ils sont importants, et enjeu instrumenté par les milieux dirigeants nationalistes flamands pour progresser vers leur objectif de séparation d’avec la Wallonie (et d’isolement de Bruxelles). Nul expert ou politique ne conteste vraiment en Belgique le caractère important du montant global

des transferts financiers reçus par la Wallonie. Une importance qui reste difficile à chiffrer valablement, puisque experts flamands et «francophones» ne sont pas d’accord sur ce montant et que l’Etat fédéral belge se garde de fournir toute évaluation propre. Comme déjà dit (voir au chapitre 1.2, B), à partir des évaluations existantes, contradictoires sans être antagonistes, on retiendra donc le montant global de 5/7 milliards €. Ce montant, très approximatif, serait à décomposer entre ce qui participerait au financement de la charge de la dette fédérale, pour sa part théorique wallonne, ce qui serait du financement de la sphère sociale, et ce qui concernerait le financement des institutions publiques proprement wallonnes et communautaires. Il faudrait pouvoir préciser le poids respectif des contributions implicites de la Flandre et de Bruxelles au financement de ces transferts, mais ce n’est pas évaluable, puisque que la capacité contributive de Bruxelles est occultée par sa propre dépendance financière à l’égard de la Flandre (voir au chapitre 3.1, B). Ce montant est à rapprocher du PIB wallon, de 70 Mds € (2005), ce qui permet déjà de prendre conscience de l’importance desdits transferts pour l’entité wallonne et sa population (7 à 10 % du PIB wallon). Importance à multiplier pour ce qui concerne l’appréciation de ces transferts sur le niveau de vie des wallons, et plus précisément sur celui de leur protection sociale, puisqu’il s’agit de financements publics. Pour mieux mesurer cette importance, il faudrait pouvoir comparer ce montant à celui des dépenses publiques consolidée réalisées en Wallonie par l’ensemble des institutions publiques non marchandes, soit l’Etat fédéral, la Communauté française et la Région wallonnes et tous les organismes qui en dépendent. Il pourrait bien en représenter de l’ordre de 15 à 20 % des financements publics si on retient, grossièrement, que ces dépenses publiques s’élèveraient à près de 50% du PIB wallon. Et il faudrait aussi mesurer cette importance dans l’amélioration des revenus des ménages wallons. Certaines hypothèses évoquent une contribution de 15 % à 20 % à la formation des revenus nets en cause. Dans le champ social, quelques indicateurs peuvent donnent la mesure à la fois de l’effet des transferts financiers intra-belges sur la réduction des écarts de revenus, et des écarts sociaux, entre les parties wallonne et flamande la Belgique, et leur persistance. Les wallons recevraient 30 % du revenu national, à comparer à leur contribution à la production (24 % du PIB). Après transferts, le revenu moyen disponible des ménages wallons reste inférieur de près de 7% à celui des ménages flamands. Les ménages flamands dépensent en moyenne 10 % de plus que les ménages wallons. Quant aux données fiscales sur les revenus, elles donnent un écart de l’ordre de 15 % entre revenus fiscaux wallons et flamands. De fait, en Wallonie, près de 30% de ces revenus des ménages (en moyenne) proviennent des allocations sociales, contre 25% en Flandre. Au total, nombre d’analystes s’accordent pour dire que ces écarts seraient à multiplier au moins par deux en l’absence des transferts sociaux qui permettent de financer les dispositifs sociaux qui profitent aux wallons. Et que, globalement, les prestations sociales servies en Wallonie pourraient dépendre à hauteur de 20 % au moins de ces transferts financiers intra-belges. En conséquence, toute réduction de ces prestations, qui serait provoquée par une évolution vers toujours «moins de Belgique», réduction qui serait très accentuée en cas de disparition complète d’un Etat belge à participation flamande, engendrerait une explosion de la pauvreté en Wallonie, et une situation de crise politique et sociale incontrôlable. Tout recul des prestations sociales, notamment dans les provinces de Hainaut et de Liège, et surtout dans les grandes villes, du fait d’une réduction drastique de transferts, serait donc catastrophique, socialement et politiquement. A ces transferts du champ social s’ajoutent ceux qui bénéficient aux institutions publiques wallonnes, qui donnent au secteur public wallon non marchand les moyens de fonctionner au niveau d’emplois publics qui est aujourd’hui le sien. Puisque la part de l’emploi non marchand (emploi public) dans l’emploi salarié total est particulièrement élevé en Wallonie, toute réduction sensible de transferts intra-belges contraindrait donc les instances publiques wallonnes à réduire drastiquement les services publics et l’emploi public. L’endettement propre de la Région est, lui-même, significatif. Il représente près des deux tiers de son PIB, malgré sa réduction, ces dernières années (il a été de plus de 4/5ème du PIB). Et la poursuite de ce désendettement est présentement difficile. Or cet endettement serait plus que

doublé voire triplé, pour atteindre alors le double du PIB wallon, si la dette publique fédérale était répartie entre les trois entités régionales belges, sur la base de la clé «population», en cas de partition (voir ci-après, en B). Une situation explosive, susceptible, à elle seule, de provoquer l’effondrement de l’entité wallonne si celle-ci était laissée à elle-même. Ainsi, les finances publiques wallonnes (entendues ici au sens large, avec leur quote-part de la sphère sociale et de la dette publique «nationale») sont entièrement sous perfusion. Elles sont donc si fragiles qu’elles ne pourraient résister à un retrait, même partiel, des financements de solidarité intra-belges, d’origine flamande comme bruxelloise. Mais pourtant, ce retrait, aussi retardé et progressif qu’il sera, est incontournable, car la Flandre, qui supporte le principal de cet effort, bien avant Bruxelles, ne veut plus accepter ce «poids» wallon indéfiniment. De fait, la Flandre est déjà entrée dans la période où elle veut stabiliser, pour ses milieux dirigeants les plus modérés, voir réduire pour les autres, sa contribution au train de vie des Wallons et des institutions wallonnes. La démarche confédérale en est le moyen. Ainsi, et contrairement à la Flandre, la Wallonie n’aura pas les capacités et les moyens de donner, dans la période qui vient, et qui sera particulièrement critique, un contenu plus concret et plus performant, économique et financier, à son autonomie politique et institutionnelle. Que ce soit dans le cadre de l’Etat belge en voie de confédéralisation, ou bien dans celui d’une union wallobruxelloise. La Wallonie est devenue l’otage financier de la Flandre. Une dépendance qui va avoir un coût politique, à brève échéance. Pour la Wallonie. Et aussi pour Bruxelles.
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menace d’une stratégie flamande d’assistance réduite, régressive et différenciée Sur les plans économique et politique, les Flamands n’ont plus guère d’intérêt à rester unis aux Wallons. La période de 25 ans de fédéralisme a surtout été économiquement bénéfique à la Flandre, qui a pris goût à l’autonomie pour son propre usage, et aspire désormais à limiter ses obligations de solidarité intra-belges, avant de pouvoir s’en libérer totalement. Economiquement, et contrairement à Bruxelles qui rapporte plus que ce qu’elle coûte à la Flandre, la Wallonie est désormais pour les milieux dirigeants flamands une charge sans contrepartie valable. Et alors que c’en est fini depuis longtemps du charbon et de l’acier wallons, du fait de l’Union économique européenne, il n’est plus besoin de l’Etat commun belge pour garantir l’accès du marché wallon aux entreprises flamandes. Politiquement, si l’Etat belge reste un faux nez intéressant pour les Flamands sur la scène internationale, tout notamment en Europe, ce qui justifie déjà la tentation du cadre confédéral transitoire, ce cadre ne pourra être durablement utile à la Flandre que pour conserver un pouvoir sur Bruxelles. Autrement dit, une fois fait le choix, explicite ou implicite, du confédéralisme entre les trois Régions belges, contre le maintien en principe pour un certain temps et à un certain niveau des transferts financiers favorables à la Wallonie, les responsables flamands tenteront immanquablement de ne garder de la confédération que le lien avec Bruxelles et d’abandonner progressivement la Wallonie à son sort, objectif accessible s’ils parviennent à dissocier les intérêts des Wallons de ceux des Bruxellois. Ces prochaines années, si l’Etat belge survit formellement et provisoirement sous forme confédérale, les concours financiers indirects flamands à la Wallonie, tout en continuant à transiter par les structures encore communes, au mieux seront stabilisés, donc en érosion régulière, au pire deviendront conditionnels, donc en régression forte dans la durée. Une telle évolution serait parfaitement en phase avec le processus de confédéralisation, qui devrait aboutir logiquement à un pacte négocié et évolutif entre ses parties membres, dont les obligations réciproques, notamment financières, ne seraient plus que volontaires, contractualisées, et évidemment perpétuellement révisables. Structurellement, ce cadre confédéral, au contenu évolutif au gré des accords passés, si son développement était durablement accepté par les Wallons, et les Bruxellois, aboutirait par étape à la régionalisation/scission des dispositifs constitutifs des structures belges fédérales encore significatives. Il en serait notamment ainsi du système fiscal et du système de sécurité sociale, par rapatriement territorial des ressources et communautarisation des dépenses. De même, les derniers

services publics (à gestion publique) seraient aussi démembrés, au moins partiellement, les Communautés et Régions étant alors en charge de leurs dépenses de fonctionnement et d’investissement, ce qui se traduirait par d’importants surcoûts pour les institutions publiques wallonnes (comme pour les bruxelloises). Progressivement, la Wallonie verrait ses ressources publiques s’éroder, du fait de la diminution par étapes des transferts intra-belges. Il en serait de même pour la Communauté française, condamnée de ce fait au dépérissement puis à l’éclatement. Le fossé économique et social entre les deux Régions wallonne et flamande, continuerait alors à grandir, avec une différenciation croissante des niveau de vie et de patrimoine des ménages, des équipements du territoire, des services aux populations, des rémunérations des agents publics, des moyens des structures universitaires et de recherche, etc. Tactiquement, cependant, la Flandre parait tenter de ne pas hâter le pas pour négocier et obtenir une évolution différenciée de ses engagements vis à vis de ses deux «partenaires», afin de dissocier la Wallonie de Bruxelles. Dans un premier temps, en «maintenant» ses engagements financiers pour la Wallonie, provisoirement bien évidemment, après avoir menacé de les diminuer, sous la condition qu’elle «lâche» Bruxelles, pour toujours, c'est-à-dire qu’elle abandonne les «francophones» de la périphérie bruxelloise, en acceptant de ne pas s’opposer à la remise en cause de leurs droits résiduels, éducatifs, judiciaires et électoraux (menace sérieuse qui parait expliquer la tentative tardive de la contrer par l’invocation insistante, par les décideurs politiques bruxellois surtout, d’une fédération wallo-bruxelloise). Dans un second temps, ce serait Bruxelles qui pourrait être mieux traitée, le desserrement du garrot financier flamand devenant possible une fois le carcan territorial bien en place. La Wallonie deviendrait alors le membre méprisé et moribond d’une confédération qui aurait finalement perdu tout intérêt pour la Flandre, confédération qui serait condamnée soit à disparaître, soit à se réduire au couple inégal flamando-bruxellois, après éviction de la Wallonie. Ainsi, après Bruxelles, victime par étouffement, la Wallonie serait la seconde victime de la démarche confédérale flamande, puisque lâchée à son tour par la Flandre, après qu’elle ait elle-même lâchée Bruxelles.
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impasse en perspective, à s’en tenir aux orientations actuelles Si la Wallonie, avec ou sans lien avec Bruxelles, faisait durablement obstacle à cette stratégie flamande d’étranglement financier, elle provoquerait une rupture anticipée de l’Etat belge. Perspective qui effraie ses dirigeants, dont nombre n’ont aujourd’hui comme option affichée de rechange à l’Etat belge qu’un Etat wallo-bruxellois aux contours flous et aux bases incertaines, et auquel ils ne croient pas vraiment. Si, par contre, et pour éviter à tout prix cette rupture, la Wallonie acceptait de fait la stratégie flamande en se ralliant à une forme de confédéralisme, soit de fait, plus ou moins avoué, soit de droit, elle bénéficierait seulement d’un simple sursis, et l’Etat belge avec elle. Celui-ci, devenu un lieu d’arbitrage impuissant, une superstructure asservie aux intérêts flamands, paravent de l’Etat flamand officieux sur les scènes européenne et internationale, serait encore la béquille financière de la Wallonie. Mais pour un temps limité, temps que la Flandre consacrerait à l’ensorcellement de Bruxelles, laquelle serait pour cela ménagée. La Wallonie a laissé passer sa chance de conduire elle-même son redressement, pendant les presque trente ans de la phase fédérale, avec une Flandre encore généreuse et un Etat fédéral toujours protecteur. Elle pourrait encore moins la saisir dans le cadre confédéral qui tend à se mettre en place, avec des ressources amenuisées et un Etat central belge résiduel, ayant perdu l’essentiel de ses attributions dans l’ordre interne et réduit au rôle de figurant dans l’ordre externe. Quant à la perspective d’une solidarité financière bruxello-wallonne, dans le cadre d’un Etat belge résiduel, si elle n’est pas totalement irréaliste, elle est à tout le moins bien incertaine, et ne pourrait être pour la Wallonie que d’un secours bien limité, au regard de l’ampleur de ses besoins. La bonne volonté bruxelloise, affirmée par certains en 2008, pour ce qui n’était qu’un projet politique tactique pour résister à la pression confédéraliste flamande, risquerait fort de s’évanouir au moment de la dislocation de l’Etat belge, quand Bruxelles devrait réellement faire face à ses propres problèmes, dont la dimension financière n’est pas absente. Seule alors une contribution territoriale

wallonne au règlement de la question territoriale bruxelloise (voir au chapitre 3.3) pourrait permettre de donner corps à cette solidarité. Mais, quoi qu’il en serait, la marge de manœuvre financière bruxelloise, qui tiendrait exclusivement à sa capacité de taxer et d’imposer les navetteurs flamands (voir au chapitre 3.4, A), ne pourrait être à la hauteur des besoins wallons (elle se limiterait à un cinquième ou un quart, tout au mieux, de ces besoins). Autrement dit, Bruxelles ne pourrait, financièrement, remplacer la Flandre. Là aussi, il ne pourrait donc s’agir que d’une solution partielle et d’attente. Mais d’une attente de quoi, une fois l’Etat wallo-bruxellois brisé ? Que la rupture quasi-inéluctable de l’Etat belge soit prochaine ou différée, la Wallonie ne peut et ne pourra plus être dans une situation favorable pour engager le combat de la partition, de la séparation d’avec la Flandre, et encore moins pour emprunter la voie de l’indépendance, seule ou en duo avec Bruxelles. Les chiffres des comptes nationaux et régionaux le démontrent. Et la comparaison parfois faite d’un pays wallon accédant à l’indépendance avec les pays de l’Esteuropéen ayant quitté brutalement le système communiste et l’ex-URSS, pour défendre l’idée de difficultés limitées et transitoires et qui seraient donc supportables, omet de relever la capacité de résilience des peuples ces pays, leur volonté de se libérer du joug soviétique et la séduction exercée par l’accès à l’occident prospère, tous incitants dont la Wallonie est dépourvue. On voit mal les Wallons accepter une baisse de 15 % à 20 % de leur niveau de vie moyen (et baisse plus forte encore pour certaines catégories), imposée par les bailleurs internationaux et européens comme contrepartie à leur aide financière transitoire (voir les cas de la Lettonie en 2009, de la Grèce en 2010), alors même qu’une solution «française» s’offrirait à eux pour leur éviter un tel désastre. Au demeurant, ce désastre n’aurait pas alors pour seule dimension un appauvrissement économique et une crise politique et sociale aiguë. Il tiendrait aussi à la matérialisation du risque devenu alors sérieux de l’éclatement de la Wallonie. Ses pôles brabançon et luxembourgeois (et aussi picard et germanophone), pouvant prendre alors le parti, dans une ambiance de sauve-qui-peut général, de vouloir la quitter, pour se rallier, l’une à Bruxelles, l’autre au Luxembourg ducal (et le troisième à la France lilloise, le quatrième à l’Allemagne), la volonté de préservation de la situation économique et sociale de ces provinces prenant le pas sur leur appartenance identitaire et donc sur le maintien de l’unité wallonne. La Wallonie est un pays en crise, une crise profonde, continue et multiforme. Crise idéologique, car l’identité wallonne, certaine, n’est pas cependant suffisante pour fonder une nation et donc un Etat indépendant. Crise économique, puisque la Wallonie n’a pas les ressources propres suffisantes pour faire vivre en l’état son système social. Crise de légitimité, car son appareil politique, en place depuis trente ans, a échoué à fonder une autonomie régionale réelle. Crise stratégique, car l’Etat wallon ou wallo-bruxellois comme alternative à l’Etat belge n’est pas une solution crédible. Crise de confiance enfin, car les élites et le peuple wallons ne croient pas vraiment en leurs capacités à «s’en sortir» avec leurs seuls moyens. Continuer à nier cette réalité wallonne, persister à faire miroiter des perspectives tout en sachant que ce ne sont que des impasses, attitude persistante de nombre de décideurs wallons, politiques ou autres, ce serait attendre placidement le désastre au motif que rien de sérieux ne pourrait être fait pour l’empêcher. Cette attitude suicidaire des élites wallonnes, qui, dans leur grande majorité encore aujourd’hui, continuent à refuser de voir la réalité wallonne, de la nommer, et de la montrer au peuple wallon, en faisant mine de croire à une ultime réforme de l’Etat belge ou bien à l’hypothèse alternative si peu réaliste d’un Etat indépendant, wallon ou wallo-bruxellois, n’est pas encore aujourd’hui perceptible pour le peuple wallon tant que l’Etat belge parait encore pouvoir fonctionner. Et du coup, les décideurs wallons s’interdisent présentement d’examiner sérieusement, avec le peuple wallon, la bonne solution alternative, l’alternative française. Mais cette attitude suicidaire, le peuple wallon la refuserait le moment de vérité venu, à une échéance qui ne peut plus être lointaine. Car il y a une réponse valable, et une seule, à la fin de l’Etat belge et à cette crise multiforme de la Wallonie, réponse qui se révèlerait immédiatement et dans toute son étendue dès que l’Etat belge serait définitivement condamné aux yeux du plus grand nombre, et qui serait le ralliement de la Wallonie à la France. C’est pourquoi, après avoir examiné les conditions mêmes de la partition de l’Etat belge à travers celles de la séparation de la Wallonie

et de la Flandre (chapitre 2.2), nous examinerons ce que pourrait être le statut d’autonomie de la Wallonie dans le cadre français, seule cadre valable pour répondre à la désespérance à venir des Wallons (chapitre 2.3). II-L'avenir de la Wallonie >

2.2 La séparation de la Wallonie d’avec la Flandre.
2.2 La séparation de la Wallonie d’avec la Flandre Nous avons expliqué pourquoi la partition de l’Etat belge, c'est-à-dire la séparation de la Flandre et de la Wallonie était un évènement inéluctable (chapitre 1.3). Sans considérer le contexte et les conditions politiques de cet évènement, d’échéance inconnue, on traitera ci-après directement du mode opératoire de la séparation entre la Flandre et la Wallonie. Certains des points abordés concerneront, de fait, aussi Bruxelles. La mise en œuvre de la séparation, le moment venu, consisterait en premier lieu à transformer les limites administratives actuelles entre la Wallonie et la Flandre en frontières d’Etat, et à en déterminer les effets sur la citoyenneté des personnes en Wallonie (A). Puis en second lieu à scinder les structures et organismes fédéraux, et à partager les droits et obligations de l’Etat fédéral belge dissous entre Flandre et Wallonie (B). A. Les conséquences de la scission pour les territoires et les personnes Contrairement à ce qui en serait pour Bruxelles (voir le chapitre 3.3), pour l’entité wallonne, une fois en passe de devenir un Etat indépendant ou la partie d’un autre Etat, la France peut-être, il ne devrait pas être trop malaisé de tire les conséquences de la disparition du cadre étatique belge pour son territoire et ses habitants. Notamment pour l’établissement de la frontière inter-étatique avec la Flandre et pour la détermination du statut des personnes qui résident en Wallonie. La délimitation de la frontière avec le nouvel Etat flamand Entre la Wallonie et le nouvel Etat Flamand souverain, pour l’essentiel, la délimitation administrative présente deviendrait la frontière internationale. Autrement dit, sur la zone frontière, pour les communes bilingues «à facilités» (voir le chapitre 1.2, sous-chapitre A), hors une exception, traitée ci-après, les six communes flamandes à minorité wallonne frontalières de la Wallonie resteraient flamandes, et les quatre communes wallonnes à minorité flamande frontalières de la Flandre resteraient wallonnes. On pourrait donc en déduire qu’il n’y aurait pas lieu à consulter les populations communales concernées sur leur volonté d’appartenance car, même en l’absence de tout recensement linguistique, il n’y aurait pas de doute sur la réalité de la majorité linguistique dans chacune de ces communes ni dans les ex-entités communales qui les composent. Toutefois, c’est moins net à une échelle encore plus réduite, pour des fractions de territoire situées en bordure même de la frontière linguistique et où une petite minorité à l’échelle de la commune pourrait être une majorité à celle de cette fraction. D’autant qu’il demeure de vieux contentieux flamandowallons sur le tracé exact de la «frontière» linguistique de 1963. Aussi, une telle consultation devrait malgré tout s’imposer si une seule des deux parties, flamande ou wallonne, le demandait. Mais on peut penser que la partie flamande inclinerait à ne pas faire une telle demande pour certaines communes ou fractions de communes, pour ne pas ouvrir la voie à la consultation des populations des communes de la périphérie bruxelloise. En tout état de cause, une situation particulière, unique et d’enjeu territorial matériellement limité mais politiquement d’importance, est constituée par la commune flamande des Fourons, 51 Km² et 4300 habitants. Elle appelle un traitement spécifique, à la fois parce que cette commune est toujours un héritage historique mal résolu du conflit linguistique belge du fait que sa population se partage en poids équivalent entre les deux groupes linguistiques, et parce que cette commune, semi-enclavée en Wallonie, c'est-à-dire séparée de la Flandre mais contiguë au Limbourg hollandais, porte sur son territoire tous les axes majeurs de communication entre la Wallonie et les
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Pays-Bas, la seule voie ferrée, la seule autoroute, les trois routes principales, ainsi que la rive orientale de la Meuse (et évidemment les réseaux, de télécommunications notamment, qui les longent). Pour clore cette affaire une bonne fois, il faudrait donc absolument consulter la population des Fourons sur le choix qu’il leur appartiendrait de faire, définitivement, entre la Wallonie et la Flandre (une troisième hypothèse, son rattachement aux Pays-bas hollandais, n’est pas à exclure, mais ne tient guère du fait de l’existence de son groupe linguistique wallon). Le collège électoral fouronnais ne devrait pas alors compter les nombreux résidents hollandais (peut-être un 1/5 ème de la population), qui, s’ils participent comme citoyens européens aux élections locales, et de ce fait donnent dans ce cadre une récente et légère majorité électorale au groupe néerlandophone, n’ont pas de légitimité pour déterminer le sort national de cette commune non hollandaise. De plus, la sanction du vote devrait y être appréciée séparément pour chaque ex-commune fusionnée (elles sont au nombre de six). Dans le cas où des majorités fouronnaises opteraient pour la Flandre, le rattachement définitif des Fourrons à l’Etat flamand ne pourrait toutefois inclure le territoire de Mouland, ex-commune fusionnée située à l’ouest du territoire fouronnais. En effet, c’est sur ce tout petit territoire, de moins de 3 Km², que passent tous les axes de communication et de transport précités entre la Wallonie et le Limbourg hollandais, entre Liège et Maastricht. Les liens bi-millénaires entre ces deux cités et qui reposent sur ce tout petit territoire de Mouland ne sauraient passer sous contrôle flamand. Le rattachement à la Wallonie de ce petit territoire, qui prendrait une valeur stratégique consécutivement à la fin de l’Etat belge, pour la Wallonie (mais alors aussi pour la Hollande), serait alors impératif. Toutefois, si ses propres habitants n’optaient pas majoritairement pour la Wallonie, son rattachement à la Wallonie devrait alors donner lieu, en contrepartie, à une compensation territoriale au bénéfice de la Flandre, mètre pour mètre, compensation qui pourrait être trouvée à l’est du territoire fouronnais. Par ailleurs, des rectifications mineures de la frontière entre la Wallonie et la Flandre seraient à opérer utilement, pour gommer de incohérences. Certaines sont évidentes, d’autres plus discutables. Les territoires susceptibles d’être concernés par ces rectifications sont non peuplées ou ne comportent que quelques habitations isolées. Les transferts en cause devraient être totalement compensés, mètre pour mètre. Une rectification indispensable serait relative aux deux petites sections de l’autoroute A 3 «LiègeBruxelles» et des mêmes sections de la ligne ferroviaire à grande vitesse qui la longent, lesquelles, tout en étant situées en province de Liège, font une courte incursion à deux reprises en territoire flamand (soit au total une bande de quelque cinq Km de long pour bien moins d’un Km de large). Une seconde rectification pourrait concerner les abords de l’Escaut, qui fait frontière entre la Flandre occidentale et le Hainaut, frontière qui reste aujourd’hui assise sur l’ancien cours mort du fleuve et qui serait mieux placée sur le cours actuel canalisé. D’autres cas, plus complexes, seraient à regarder, comme les abords de la commune wallonne (à minorité flamande) d’Enghien ou ceux de la commune flamande (à minorité wallonne) de Renaix (Ronse). Quant à la jonction territoriale nécessaire entre la Wallonie et Bruxelles, inexistante actuellement en l’état des limites administratives régionales, si c’est un sujet wallon, c’est avant tout un impératif bruxellois, à traiter donc dans ce cadre (voir le chapitre 3.3, qui lui est consacré entièrement). Il faut mentionner dès ici cependant que la redéfinition des limites de Bruxelles, notamment pour réaliser cette jonction, devrait donner lieu à compensation territoriale au bénéfice de la Flandre, contrepartie que seule la Wallonie serait en mesure de fournir. Mais il ne s’agirait que de quelques Km². Des conséquences incertaines pour le Brabant et le Luxembourg wallons Face à la désagrégation de l’Etat belge et à l’émancipation wallonne, non voulue, qui en découlerait, et à ses conséquences incertaines, politiques comme économiques et sociales notamment, ces deux provinces prospères de la Wallonie pourraient être tentées de fuir une entité désormais isolée et menacée de paupérisation. Une menace que le ralliement de la Wallonie à la
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France écarterait. Le Brabant wallon. Dans une configuration politique où les deux entités wallonne et bruxelloise seraient fortement dissociées, la population de cette province de plus de 360 000 habitants, dont l’activité professionnelle dépend très largement de Bruxelles, à hauteur de presque 50 000 emplois, soit un tiers de sa population occupée, pourrait être tenter de vouloir lier son sort à Bruxelles plutôt qu’à la Wallonie. Et donc de faire le choix de se séparer de celle-ci. Toutefois, la vraisemblance d’une telle option serait subordonnée à la séduction attachée au statut propre vers lequel l’entité bruxelloise s’orienterait, qui devrait garantir une vrai indépendance vis à vis de la Flandre. Elle dépendrait aussi de la continuité territoriale qui pourrait exister entre Bruxelles et le Brabant wallon. Qui plus est, le lien juridique et institutionnel à établir entre ces deux entités serait bien difficile à définir. Et si on y parvenait, il menacerait de déboucher sur une absorption du Brabant wallon par Bruxelles. Mais le Brabant wallon, malgré toutes ces réserves, serait tenté de remettre en cause son appartenance à la Wallonie, si celle-ci n’était pas en mesure de garantir sa prospérité et la pérennité du système social issu de l’ex-Etat belge. Le Luxembourg wallon. Une partie des habitants de la province du Luxembourg, peuplée de 260 000 habitants, constituée après le détachement de son territoire celui du Luxembourg en 1839, luimême alors rétabli comme Duché indépendant, lors de la définition des frontières de la Belgique par les puissances européennes, pourrait vouloir souhaiter réintégrer le très prospère Duché. Solution bien préférable à celle qui consisterait à lier son sort à la Wallonie, qui, laissée à ellemême, serait confrontée à un avenir particulièrement sombre. Une telle inclinaison serait légitime, notamment pour la partie orientale de la Province, depuis toujours dans la mouvance géographique de Luxembourg et qui en est proche culturellement (usage résiduelle du parler germanophone luxembourgeois dans le pays d’Arlon, chef-lieu provincial). Et qui est désormais totalement placé dans la dépendance économique du Duché (plus de 30 000 travailleurs frontaliers), tout comme l’est d’ailleurs le nord-mosellan français (Thionville/Longwy, avec plus de 60 000 frontaliers). Cependant, il est douteux que le Grand-Duché encouragerait un tel retour, bien qu’il puisse le désirer sentimentalement et que les moyens financiers pour l’assumer ne lui feraient pas défaut. En effet, une telle réunification romprait les équilibres démo-linguistiques internes au Duché, entre francophones et germanophones. Et par là déstabiliserait cette subtile équidistance que le Duché entretient avec soin entre ses deux grands voisins français et allemand. Pourtant, une absence de perspective viable pour la Wallonie entière serait susceptible de rendre cette perspective alors crédible, le Duché pouvant être alors contraint de reprendre une population et un territoire en déshérence. On le voit, ces incertitudes sur le comportement des parties brabançonne et luxembourgeoise de la Wallonie seraient en tout état de cause totalement levées si l’avenir wallon était sérieusement sécurisé par l’arrimage solide de la Région à la France, doublement rassurant tant sur le sort politique de la Wallonie que sur la pérennité de son système social. Des conséquences contraires pour les personnes, selon les options choisies Sur un plan général, les conséquences de la disparition de l’Etat belge sur les droits et obligations des personnes physiques ou morales ayant leur résidence en Belgique seraient régies par les règles et pratiques internationales appliquées en matière de succession d’Etats. Pour la population résidant sur le territoire wallon plus précisément, ces conséquences, notamment en terme de citoyenneté, seraient fonction de la nature du nouvel Etat succédant à l’Etat belge. Elles seraient donc bien différentes selon qu’il s’agirait soit de la Wallonie elle-même comme nouvel Etat, soit d’un nouvel Etat wallo-bruxellois, soit de la France, si le type de lien avec la France que la Wallonie aurait choisi était celui de son intégration dans la République, question déjà développée en première partie (au chapitre 1.4). Si les Wallons optaient pour un Etat propre, exclusivement wallon, ou wallo-bruxellois, leur citoyenneté/nationalité serait celle de cet Etat. Et donc même si cet Etat faisait le choix de s’adosser à la France par le moyen d’une forme d’association, cette union-association resterait sans incidence
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sur leur appartenance citoyenne, ils ne deviendraient pas des citoyens français. Deux hypothèses alternatives se présenteraient alors. Dans l’hypothèse où la Flandre aurait fait scission unilatéralement et donc «quitté» la Belgique, les Wallons seraient en situation, ensemble avec les Bruxellois, de conserver la citoyenneté belge et pourraient décider de continuer à se désigner ainsi. Mais si la dissolution de l’Etat belge résultait d’un constat collectif des organes de l’Etat ou d’un constat partagé par les deux communautés flamande et wallonne, ou que Bruxellois et Wallons adoptaient des voies différentes, alors les Wallons pourraient perdre, comme les autres Belges, la citoyenneté belge, entendue ici dans son sens strict, et devraient dans ce cas se constituer en citoyens d’une nouvelle nationalité, wallo-bruxelloise ou uniquement wallonne. Si la Wallonie faisait, par contre, le choix totalement différent, avec ou sans Bruxelles, de l’intégration dans la République française, les Wallons accèderaient de plein droit à la nationalité/citoyenneté française, acquisition concomitante à leur adhésion. On voit la différence qui existe, en terme de citoyenneté, entre les deux voies, la première, qui n’est pas sans incertitude, alors que la seconde est d’une simplicité radicale, et donc claire et très rassurante. Mais c’est justement cette radicale simplicité qui effraie nombre de Wallons, y compris ceux qui ne nient pas leur proximité culturelle avec les Français. Car ils la comprennent comme une assimilation-désintégration de leur identité de Belge et de Wallon. Or, contrairement à cette croyance erronée, si malfaisante qu’elle est même véhiculée par les milieux rattachistes wallons eux-mêmes, les Wallons, une fois devenus des citoyens et nationaux immédiatement et pleinement français, ne perdraient pas nécessairement le régime juridique de droit commun propre à la Wallonie (et à la Belgique), et par là ce qui fait une partie essentielle de leur identité. En effet, une distinction majeure est à faire entre le statut de citoyen (et ce qui s’y rattache directement comme les droits civiques fondamentaux et les principes juridiques majeurs inscrits dans la Constitution), qui est identique pour tous les membres d’un même Etat, et le régime juridique civil et social applicable à ces citoyens, comme aux résidents étrangers et aux personnes morales, lequel peut être différent entre deux territoires et deux populations dudit Etat. C’est ainsi que dans le cadre de la République française, le citoyen de Polynésie ou de Mayotte, de Nouvelle-Calédonie ou de Wallis-et-Futuna, tout en étant pleinement citoyen français et national français, relève, conformément au statut propre de sa Collectivité, d’un régime juridique distinct et différent du régime juridique de droit commun de la métropole. Le droit civil comme le droit pénal peuvent y être partiellement différents, le droit fiscal y est spécifique, le régime de protection sociale y est propre et fortement dissemblable, etc. C’est le régime de la spécialité législative. Ainsi, l’acquisition «en bloc» de la citoyenneté/nationalité française par les Wallons qui feraient collectivement le choix du rattachement de la Wallonie à la France n’entraînerait nullement la dissolution de l’identité wallonne dans l’ensemble français, à la condition qu’ils écartent un mode d’union avec la France fondé sur une complète assimilation institutionnelle et législative, pour lui préférer une forme d’union protectrice de leur héritage institutionnel et légal belge, appelée ici union-intégration. C’est donc par le moyen d’une telle union-intégration, étroite mais garantissant un régime de spécialité législative (à opposer donc à celui de l’assimilation législative), que les Wallons seraient demain des citoyens français à part entière, tout en conservant leur statut collectif belgo-wallon hérité du défunt Etat belge. Il est essentiel que tout Wallon (comme tout Bruxellois également), déjà confronté à la perspective de la disparition de l’Etat belge, comprenne dès aujourd’hui, quand il se pose la question de ce que pourrait être dans ce cas son nouvel Etat comme sa citoyenneté future, et qu’il hésite donc entre la possibilité d’un Etat propre, wallo-bruxellois notamment, et la pertinence d’un rattachement du pays wallon à la France, que son option pour la France et la nationalité française ne le priverait pas de ses institutions actuelles, du corpus juridique belgo-wallon qui organise sa vie. Or son identité, c’est bien cela. L’identité wallonne serait ainsi préservée. Cette vérité est totalement occultée aujourd’hui. Avec sa forte dimension juridique, elle est aussi valable pour les personnes morales et pour les résidents étrangers. Elle sera développée plus avant en traitant du contenu du statut d’autonomie qui pourra être celui de la Wallonie au sein de la République française, une fois qu’il aurait été négocié avec celle-ci.

Par ailleurs, le changement de statut étatique de la Wallonie poserait, de plus, la question toute particulière du régime juridique de ses minorités linguistiques/culturelles, la minorité «néerlandophone» et la minorité «germanophone». Les droits de la minorité «néerlandophone» de Wallonie La population «néerlandophone» minoritaire des quatre communes wallonnes «à facilités» limitrophes de la Flandre (Comines, Mouscron, Flobecq, Enghien) est difficile à estimer, faute de recensement. Elle compterait peut être entre 15 000 et 30 000 personnes, incertitude qui résulte aussi des aptitudes bilingues de nombreux habitants de souche flamande, mais également et pleinement francophones. Cette population minoritaire devrait se voir garantis, dans le cadre de la nouvelle entité wallonne, les droits linguistiques et culturelles actuels attachés à la résidence dans ces communes, notamment en matière scolaire et administrative. La législation linguistique protectrice en cause relevant actuellement du pouvoir fédéral belge, après la disparition de celui-ci, cette compétence appartiendrait soit à l’entité wallonne, soit à une entité wallo-bruxelloise, soit à la France, selon le choix wallon pour un Etat indépendant ou une Région autonome intégrée à la France. Dans le premier cas, cette législation intégrerait l’ordre juridique wallon (ou wallo-bruxellois). Cela suppose évidemment que la Wallonie (ou l’entité wallo-bruxelloise) assurerait les financements propres à l’exercice de ces droits, comme notamment celui des écoles néerlandophones de ces communes. Dans le second cas, ce serait au législateur et à l’exécutif français de maintenir ces garanties dans le cadre du droit belgo-wallon maintenu. De plus les mécanismes de contrôle de l’application de cette législation seraient à conserver, tout en les adaptant. Il faudrait aller plus loin que ce seul maintien de la législation linguistique héritée de l’ex-Belgique puisque ces «néerlandophones» auraient perdu la nationalité belge, pour une nationalité wallonne, wallo-bruxelloise ou bien française. Ils devraient en conséquence disposer de plus du droit d’acquérir la nationalité flamande, et de posséder, s’ils le souhaitaient, la double nationalité (flamande/wallonne ou flamande/française). Ces mêmes droits seraient évidemment assurés aux «néerlandophones» de Mouland et des autres entités des Fourons, en cas de rattachement à la Wallonie. En outre, il serait indispensable de maintenir ou créer dans le nouvel ordre juridique belgo-wallon les dispositifs nécessaires pour que les citoyens wallons de langue néerlandaise ne soient pas handicapés face à l’omniprésence du français. Comme la traduction assurée des textes législatifs et réglementaires, ou bien diverses garanties en matière judiciaire, en procédure pénale comme en procédure civile ou commerciale (traduction des actes, service d’interprétariat, etc.). Droits qui devraient être valables pour toute la Région wallonne et pas seulement pour les communes «à facilités». Il conviendrait aussi que, dans un esprit d’ouverture, les droits linguistiques soient étendus à d’autres communes wallonnes frontalières où les «néerlandophones» sont nombreux. On pensera notamment à Waterloo, La Hulpe et Braine l’Alleud, sachant que d’autres communes pourraient être tout aussi concernées. Nous verrons ci-après plus précisément quelles pourraient être les conséquences pour la minorité «néerlandophone» de Wallonie et le maintien de ses droits la situation d’une Wallonie unie à la France (voir le chapitre 2.3, B). Nous soulignons aussi que la question similaire mais plus importante des «néerlandophones» bruxellois sera traitée en détail en partie III (voir le chapitre 3.4, B).
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Le sort de la minorité wallonne et de l’autre minorité «francophone» de Flandre La minorité flamande frontalière de Wallonie a pour pendant la minorité wallonne frontalière de Flandre. Avec ses quelque 30 000 à 45 000 membres répartis dans six communes «à facilités» (Messines, Espierres-Helchin, Renaix, Biévène, Herstappe, et les Fourons, si cette commune restait flamande, et ce non compris ici les «francophones» de la commune de Rhode-St-Genèse, où ils sont majoritaires, et dont le sort suivrait celui des communes similaires de la périphérie de
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Bruxelles), cette minorité wallonne en Flandre devrait se voir maintenus ses droits linguistiques. Et ce conformément à la Convention-cadre européenne sur les langues régionales et minoritaires et les délibérations en ce sens du Conseil de l’Europe. Toutefois, il est probable que le nouvel Etat flamand ne le voudrait pas. Et qu’il tenterait de mettre ces «facilités» en voie d’extinction. D’autant qu’il est certain que le nouvel Etat flamand refuserait toute reconnaissance de ce genre aux membres de l’autre minorité «francophone» en Flandre, celle qui, dispersée en territoire flamand, n’appartient pas aux communes «à facilités» de la frontière linguistique avec la Wallonie ou qui, proche de Bruxelles, n’obtiendrait pas son rattachement territorial à Bruxelles (voir le chapitre 3.3). L’existence de cette minorité, héritière du passé français de la Flandre, fait et ferait encore et toujours obstacle à l’adhésion du nouvel Etat flamand à la Convention européenne précitée. Pourtant, on ne peut exclure qu’il serait peut-être contraint de tenir compte du concert européen, et à tout le moins de prendre clairement position sur cette question. Et dès lors de faire la part des choses. Mais, quelle que serait au final la position flamande à l’égard de ces deux minorités «francophones», celle «frontalière» et celle «intérieure», il conviendrait que la Wallonie (et la France elle-même en cas d’union avec la Wallonie) affirme d’emblée dans la négociation que la confirmation des droits et garanties linguistiques et culturelles des néerlandophones/flamands de Wallonie ne serait en aucun cas subordonnée à l’existence d’un engagement réciproque de l’Etat flamand à l’égard de sa minorité wallonne frontalière (le même engagement serait évidemment à prendre par Bruxelles pour sa propre minorité question traitée au chapitre 3.4, B). L’avenir de la Communauté «germanophone» de Wallonie Implantée le long de la frontière allemande et héritière d’un passé compliqué, la Communauté «germanophone» de l’est de la province de Liège, avec ses quelque 75 000 membres, minorité à l’échelle de la Wallonie, est majoritaire dans les neuf communes de la «région linguistique» qui est lui est reconnue, qui constituent les «cantons» d’Eupen et de Saint-Vith, territorialement non joints. Aussi, face à la disparition de l’Etat belge, les membres de cette Communauté devrait pouvoir exercer leur libre choix, c'est-à-dire un droit d’option entre un maintien dans l’ensemble wallon, et par là peut-être leur intégration dans la République française, avec la conservation de leurs droits linguistiques et culturels actuels, comme pour la minorité «néerlandophone», et de plus et aussi de leurs institutions communautaires propres, et un rattachement possible à l’Allemagne pour sa partie nord (Eupen) et au Luxembourg, pour sa partie sud (Saint-Vith). Car il faut écarter d’emblée l’idée de la création d’un mini-Etat «germanophone», qui ferait écran entre la Wallonie et l’Allemagne ce que la géographie politique interdit, car la Wallonie ne devrait pas pouvoir accepter qu’un Etat tiers, par le moyen d’une bande étroite de territoire, se glisse entre Liège et Aix-la-Chapelle, comme elle ne pourrait non plus l’accepter entre Liège et Maastricht par le moyen des Fourons. Il faut aussi ne pas croire à celle d’un rattachement en bloc des deux cantons au Luxembourg, alors que Eupen est dans la mouvance étroite d’Aix-la-Chapelle quand ce n’est plus de Liège, si Saint-Vith est bien dans celle du Luxembourg, dont elle faisait partie avant 1815. C’est pourquoi si l’option luxembourgeoise est particulièrement valable pour le canton de SaintVith (sa population est historiquement de dialecte luxembougeois et le Duché luxembourgeois est pratiquement et juridiquement trilingue), pour celui d’Eupen, historiquement limbourgeois, seul le rattachement à l’Allemagne ferait sens. Autrement dit, le détachement de la Communauté «germanophone» de la Wallonie pourrait conduire à son éclatement. Qui plus est, l’option d’un rattachement à l’Allemagne des deux cantons comme du seul canton d’Eupen rencontrerait une double contrainte. La première tient à ce que des «germanophones» sont implantés non seulement dans les neuf communes de la «région linguistique» qui est reconnue à leur Communauté, mais aussi sur les abords de cette région, dans deux groupes de communes wallonnes, l’un de deux communes, dont Malmédy, situées entre Eupen et Saint-Vith, l’autre de quatre communes, peuplées aussi de néerlandophones (limbougeois), situées entre Eupen et les Fourons. La seconde est que des «francophones» résident dans la région linguistique germanophone, ce qui en fait donc de droit et de fait un territoire bilingue. Les uns comme les
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autres, «francophones» des neuf communes ou «germanophones/néerlandophones» des six autres communes, ont accès à des facilités linguistiques comparables juridiquement reconnues. Aussi, l’exercice d’une telle option ne pourrait en pratique concerner ni tous ni uniquement les habitants de langue allemande d’un territoire qui n’est pas linguistiquement homogène, puisque, en cas de mise en œuvre du choix de l’Allemagne comme Etat de rattachement par la majorité «germanophone», il demeurerait des «germanophones» en Wallonie et des «francophones» se trouveraient transférés en Allemagne (ce qui supposerait que l’Etat allemand accorde des droits à cette nouvelle minorité, comme il en est pour sa minorité danoise). Un moyen possible d’éviter ces complications et divisions, en confortant le choix des «germanophones» pour la Wallonie, serait de renforcer l’autonomie du territoire «germanophone», éventuellement étendu aux communes limitrophes linguistiquement mixtes, en l’érigeant en une Province à statut spécial de l’entité wallonne, avec des compétences renforcées, de niveau quasi-régionale, comme certains dirigeants «germanophones» le demandent déjà dans le cadre belge. En tout état de cause, les droits de la Communauté «germanophone» devraient être inscrits dans l’ordre juridique belgo-wallon, avec un contenu défini préalablement à l’exercice de son droit d’option. Et dans le cadre d’une unionintégration de la Wallonie à la France, la Constitution française devrait reconnaître l’existence de la Communauté. Au final et surtout, la décision de la Communauté «germanophone» de maintenir ou non son sort associé à celui de la Wallonie dépendrait de sa vision des conséquences possibles sur sa prospérité et son statut communautaire de la voie choisie par la Wallonie. A cet égard, une Wallonie indépendante, seule ou avec Bruxelles, serait beaucoup moins sécurisante pour les belges «germanophones» qu’une union avec la France, les conditions mêmes d’une union-intégration étant les plus à même de garantir la stabilité économique et sociale, et les équilibres institutionnels, de la Wallonie (voir ci-après, au chapitre 2.3). On ajoutera qu’une Wallonie française, et mieux encore une Belgique française, avec le large statut d’autonomie qui lui serait associé, permettrait justement d’envisager assez aisément la création d’une Région «germanophone» de la Belgique française, à part entière, aux côtés de la Wallonie, et peut-être de Bruxelles, avec son propre statut spécial, au sein de la République française, si une telle demande était confirmée et sa pertinence pratique étayée. B. La partition des structures fédérales et le partage des biens fédéraux La scission de l’Etat fédéral belge provoquerait la partition de ses structures et le partage, entre les Etats successeurs, de ses biens comme de ses dettes, de ses droits comme de ses engagements. Les principes auxquels ce type de partage devrait obéir sont connus car les précédents ne manquent pas et que la communauté internationale en a fixé les règles. Il serait donc parfaitement réalisable bien qu’il s’agirait d’un processus complexe à mettre en œuvre. Les principes et méthodes de partition et de partage La partition d’Etats est un processus fréquent, et ce fut notamment le cas en Europe ces dernières années, avec l’éclatement de l’URSS, de la Yougoslavie, et de la Tchécoslovaquie, tous Etats fédéraux multilinguistiques comme l’est la Belgique. Le cas tchécoslovaque constitue la meilleure référence. Parce que l’Etat tchécoslovaque était de taille comparable (15 millions d’habitants) à celle de l’Etat belge (plus de 10 millions), que sa partition entre une République tchèque et un République slovaque est récente (1993), que le processus de séparation partait d’un point de départ semblable d’un Etat également fédéral et binaire, et parce qu’il s’est déroulé de manière totalement négocié, par la convergence des objectifs des décideurs politiques tchèques et slovaques, sans excès passionnels une fois la décision de principe acquise. C’est pourquoi cette partition fut appelée «la séparation de velours», au point qu’il ne fut pas nécessaire de recourir à la consultation directe des populations, qui la subirent plus qu’ils ne la souhaitèrent. Sur le plan juridique, patrimoniale et financier, il n’en fallut pas moins cependant de cinq années
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après la partition proprement dite de l’ex-Etat tchécoslovaque pour aboutir au partage des biens et dettes. Malgré ce délai important, qui manifeste la complexité de l’exercice, cette partition, suivie de la naissance immédiate des deux nouvelles entités étatiques et souveraines tchèque et slovaque, fut un succès. Et ces deux nouvelles Républiques purent exister, être internationalement reconnues, agir et fonctionner dès le début de la partition et du processus de partage, donc sans devoir attendre que celui-ci ait abouti. La partition et la liquidation successorale de l’Etat belge pourraient donc se passer dans des conditions comparables à celles connues pour l’ex-fédération tchèque et slovaque. Sous la réserve générale que les parties à sa négociation feraient montre de bonne volonté, ce qui ne peut être présentement assuré. Et sous la réserve particulière que le sort de Bruxelles ne rende l’exercice périlleux voire très périlleux. Ce qui est dit ci-après sur un tel exercice appliqué à l’Etat belge, au titre de la Wallonie, et qui vaut également pour Bruxelles, fait apparaître combien le fait que la Wallonie et Bruxelles pourraient être, avec ou sans la France, considérés comme constituant une seule entité succédant à la Belgique, parallèlement à la nouvelle entité flamande, faciliterait le processus de partition. Et donc comment, dans le cas contraire, avec une partition mettant trois membres en jeu, ce processus serait rendu compliqué au point d’en menacer la réussite. La partition des services publics fédéraux Au sens large, les administrations publiques belges employaient 780 000 personnes fin 2005. Sur ce total, de l’ordre de 170 000 agents publics relevaient du pouvoir fédéral et des organismes communs de sécurité sociale (dont presque 30 000 pour ceux-ci). Soit une proportion assez faible, de 22 %, en constante régression, qui reflète bien le caractère très décentralisé du système fédéral belge. Et il faut distinguer dans ces effectifs entre ceux qui exercent des attributions centrales et ceux qui exercent des attributions locales/territoriales. Outre les organes proprement politiques et leurs services (Parlement, cabinet du Roi, chancellerie du Premier Ministre, services gouvernementaux centraux), la partition affecterait les services publics dans leur ensemble. Leurs noyaux centraux et leurs structures loco-territoriales. Concrètement, la partition affecterait donc principalement les services du Chef de l’Etat (cabinet du Roi), du premier Ministre (chancellerie), les services des organes législatifs (Sénat, Chambre des représentants), les Corps supérieurs (Cour constitutionnelle, Cour de Cassation, Cour des Comptes, Conseil d’Etat,…), et une quinzaine de grands départements gouvernementaux centraux (services publics fédéraux et assimilés : défense, justice, intérieur, affaires étrangères, finances et budget, emploi, santé, sécurité sociale, économie, transports, affaires sociales, affaires scientifiques,…). Plus concrètement encore, la majeure partie des services en cause et leurs effectifs sont largement «territorialisés», c'est-à-dire implantés dans les Régions et leurs subdivisions, et sont de ce fait linguistiquement et territorialement catalogués. Y compris les moyens militaires. Il en résulte que les structures réellement communes, celles qui subiraient la partition directement, sont très généralement les seules structures centrales. Et le réseau diplomatique. Ces structures centrales, implantées massivement à Bruxelles, sont donc d’un effectif limité, qui ne devrait pas dépasser 30 000 agents. Et sa partie «francophone» pourrait donc ne pas excéder 15 000 agents. Une telle partition affecterait d’abord les agents publics en même temps que les services euxmêmes, puis secondairement les locaux, les équipements et les systèmes d’information, et aussi les archives. Avec la partition des services, les agents fédéraux belges des structures centrales seraient amenés à opter pour un des deux (ou trois) Etats successeurs et le feraient donc nécessairement en fonction de leur inclinaison «nationale». Mais, afin de ne pas nuire à la continuité des services, les unités fonctionnelles auxquelles ils appartiennent pourraient devoir être provisoirement maintenues, plus ou moins longtemps. Et une partie de ces agents devoir rester en tant que de besoin à disposition de «l’autre Etat» pour un certain temps, afin d’assurer la continuité des services. Dans une opération aussi complexe, il est impératif de veiller précisément à la continuité des fonctions sensibles. Et notamment à la permanence du fonctionnement des services judiciaires, des services de police, des autorités de contrôle des activités vitales et/ou dangereuses, des services
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gestionnaires des flux financiers publics. Dans le cas belge, et avec le schéma de l’unionintégration, la maîtrise politique et administrative des chaînes de commandement de ces fonctions passerait immédiatement à l’Etat central français. Ce qui serait un important facteur de sécurité pour la Wallonie (ou la Belgique française dans son ensemble). On mentionnera en particulier sa responsabilité urgente dans la réorientation des circuits de centralisation des recettes publiques, dont les règles antérieures de répartition seraient immédiatement devenues caduques, et son obligation pressante d’assurer l’exécution sans rupture des dépenses centrales publiques, en prenant au besoin les mesures de trésorerie qui s’imposeraient alors. La partition des autres organisations et institutions de niveau central La partition de l’Etat belge entraînerait ipso facto celle des autres institutions et organisations qui lui sont rattachées, directement ou non (voir le chapitre 1.2, A), ou qui se trouvent dans sa mouvance, ou qui sont indépendantes mais dont la compétence territoriale de champ «belge» aurait perdu toute signification et ne pourrait être maintenue. Au total, toutes ces institutions sont fort nombreuses. Celles qui relèvent directement de l’Etat fédéral, y compris dans le champ de la sécurité sociale, sont une cinquantaine au moins, avec de l’ordre de 20 000 à 25 000 agents. Selon la nature de leurs missions, le processus de partition de ces organismes les affecterait différemment. Urgent pour les uns, il pourrait attendre pour d’autres. Décidé par les Etats parties à la scission pour certains, il serait décidé par leurs organes propres pour d’autres. Au premier chef, on pensera aux autorités administratives publiques indépendantes ou semiindépendantes, dont nombre exercent des pouvoirs de nature régalienne de protection, de contrôle et de régulation. Fort nombreuses dans tous les Etats modernes, elles le sont donc aussi en Belgique, qu’elles concernent le champ de la protection des libertés politiques et individuelles (presse, secteur audiovisuel, financement des partis politiques, données personnelles informatisées), la protection des populations fragiles (enfants, personnes âgées), la sécurité des populations dans leur ensemble (sanitaire, alimentaire, eaux, etc.), celle les transports (terrestres, aériens,ferrées, maritimes, fluviaux), de l’énergie (électricité et gaz, nucléaire, etc.). Toutes matières et institutions pour lesquelles la partition et la maîtrise de ses conséquences revêtent un caractère prioritaire. Les organismes nationaux ou royaux, aux fonctions éminentes ou nantis d’un symbolisme fort, appelleraient un traitement rapide. Ce serait notamment le cas pour la Banque Nationale de Belgique. Pour les grandes institutions scientifiques, techniques et culturelles (Académies royales, Instituts scientifiques, Musées royaux, Théâtre, Conservatoire, Bibliothèque, Cinémathèque et Observatoire royaux, etc.) et les Archives du Royaume. Toutefois, les Etats successeurs à l’ex-Etat belge, la Flandre et l’entité qui représenterait le couple wallo-bruxellois, pourraient convenir d’une phase transitoire de co-pilotage de ces organismes, le temps de préparer et de mettre en œuvre leur partition. De même, des solutions urgentes, y compris une co-tutelle provisoire, seraient à trouver pour les grandes entreprises publiques, peu nombreuses, mais qui seraient aussi au nombre des cas sensibles. Ce serait notamment le cas de la SNCB (groupe) et d’Infrabel (réseau ferroviaire), ainsi que de la Poste. Cette urgence serait aussi forte pour les institutions de sécurité sociale. Elles ne pourraient guère temporiser, compte tenu des divergences en matière d’engagements financiers et d’objectifs réglementaires et sociaux qui imposeront leur calendrier de partition. Les institutions publiques ayant le statut de sociétés nationales à capitaux, comme les entreprises de droit privé à capital majoritairement public (Belgacom), pourraient conserver leur unité un certain temps, une fois réglé le partage provisoire des droits et pouvoirs. Ce serait notamment le cas des entreprises en charge des réseaux (eau, électricité, gaz, pétrole, …), qui appelleraient une attention toute particulière. S’agissant des divers fonds, régies, caisses, les situations sont variables, notamment quant à leurs liens avec l’Etat fédéral. Certaines de ces structures pourraient appeler un traitement rapide, mais la plupart autoriseraient une prise de temps.
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Les organismes indépendants, quant à eux (ordres professionnels, chambres professionnels, économiques, associations représentatives ou gestionnaires diverses, etc.) et du fait même de cette indépendance qui les caractérisent, décideraient librement de l’opportunité, de l’échéance et des conditions de leur partition, pour ceux qui ne le sont pas encore. Sachant que la plupart de ceux restés unis sont déjà subdivisés entre une branche «néerlandaise» et une branche «française», leur partition serait aisée. Le partage des biens et des dettes, des droits et obligations de l’Etat fédéral Dans l’Etat décentralisé, fédéré, le patrimoine fédéral, qui est celui à partager, est plus restreint, ce qui fait de sa répartition un enjeu moindre que pour un Etat centralisé. C’est le cas pour l’Etat fédéral belge, dont le patrimoine propre a fortement diminué au fil de la fédéralisation du pays. Cependant un tel exercice est malgré tout complexe, du fait du de la diversité extrême des biens et des dettes, des droits et des obligations de tout Etat. Sur le plan juridique et méthodologique, la Convention de Vienne de 1983 sur «la succession d’Etats en matière de biens, archives et dettes d’Etat», bien que non encore pleinement en vigueur (la Belgique ne l’a pas ratifiée), a codifié les règles à suivre, qui devraient pouvoir s’appliquer pleinement à la succession belge, si les Etats successeurs acceptent de s’y référer. On peut penser que ce serait le cas pour la Flandre et le couple wallo-bruxellois. Ces règles sont principalement fondées sur deux principes, celui de «territorialité» et celui d’«équité». Il est fait si possible application du premier, et quand ça ne parait pas justifié ou possible, du second. C’est ainsi que, en application du principe de territorialité, les biens immeubles de l’Etat dissous passent à l’Etat sur le territoire duquel ils se trouvent et pour l’administration duquel ils sont généralement utilisés. Cela vaut notamment pour les infrastructures publiques de toute nature. Pour autant, le principe d’équité peut aussi entrer en ligne, à la demande d’une des parties. Ce pourra être le cas pour la propriété de certains réseaux d’importance majeure (oléoducs, gazoducs, canalisations d’eau, si tant est que ces biens sont de propriété publique). Il en est de même de l’application du principe de territorialité pour les biens meubles dont l’usage est en rapport avec le territoire en cause. Ainsi, pour le cas des biens et équipements militaires, on pourra considérer que l’affectation des bâtiments relève du principe de territorialité alors que les équipements, selon leur nature et leur localisation, peuvent relever du même principe ou de celui d’équité. Pour la répartition des archives, le critère déterminant est le rapport qui peut être établi entre l’objet des documents et le territoire auquel ils se rapportent. Pour les documents pour lesquels un tel lien ne peut être déterminé et qui sont donc doublement revendiqués, des copies et au besoin des traductions sont faites, les originaux étant partagés selon le principe d’équité. Ce principe d’équité prévaut d’emblée quand le principe territorial n’est d’évidence pas applicable pas. De fait, s’agissant de l’Etat fédéral belge, pour les biens fédéraux centraux, qui plus est très généralement concentrés à Bruxelles, c’est ce second principe qui devrait largement prévaloir pour ne pas léser la Flandre. Il en serait de même pour les archives royales centrales. C’est également ce principe de partage équitable qui doit être généralement appliqué aux actifs et aux passifs immatériels. Et très précisément aux dettes d’Etat. Nous y reviendrons ci-après. Mais le principe de territorialité peut aussi prévaloir, comme pour les pensions de retraite des fonctionnaires (sur le fondement de l’Etat de rattachement). Fondamentalement, pour mettre en œuvre les partages fondés sur le principe d’équité, il faut faire application d’une clé représentative de l’importance relative des Etats successeurs. Cette clé peut être alors l’expression soit de leur population, soit de leur production économique, ou de la combinaison de ces deux critères. Pour la Tchécoslovaquie, la clé de partage fut fondé sur le rapport des populations, soit un tiers (Slovaquie)/deux tiers (Tchéquie). On observera que la clé «population» a l’avantage de reposer sur une donnée plus objective, le dénombrement de la population, que la clé «économie», fondée sur le PIB, lequel repose sur des hypothèses et données conventionnelles.
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Pour la Belgique, la définition d’une telle clé serait simple dans le cadre d’une succession «à deux», car il se trouve que les deux rapports, de population et de PIB, de la Flandre d’une part, de l’entité Wallonie-Bruxelles d’autre part, donnent des résultats équivalents. Cette clé de partage, qui serait donc la clé «population», de résultat donc identique à la clé «PIB», aboutirait alors à une répartition des actifs et des dettes sur la base de 57 % pour la Flandre et de 43 % pour l’ensemble Wallonie–Bruxelles. Dans une succession à trois, il serait non équitable de retenir une clé «PIB», car elle aboutirait à sur-pondérer inconsidérément Bruxelles, du fait même du caractère conventionnel du mode de calcul de cet agrégat économique, qui avantage toute région-capitale. Le choix de la clé «population» aboutirait alors, dans un tel cas d’une partition à trois, au chiffre de 33 % pour la seule Wallonie. La plupart des biens physiques à partager en équité n’étant pas sécables, les Etats successeurs doivent négocier au cas par cas l’évaluation de la valeur relative de ces biens et constituer des paniers de biens, correspondant aux aspirations et besoins propres de chacun, de valeur globale comparable, et qui donc peuvent s’équilibrer puis être répartis conformément à la clé retenu. Plus précisément, les écarts de valeur subsistant entre biens et paniers de biens mis en comparaison peuvent donner lieu à la fixation de soultes financières de compensation, qui permettent d’aboutir à des accords de partage. C’est ainsi que puisque la plupart des structures fédérales centrales belges, comme les sièges des services fédéraux et des grandes institutions, sont implantés à Bruxelles, et dans de rares cas le sont dans sa périphérie, dans le cas des actifs immobiliers en cause, qui ne devraient pas intéresser la Flandre (sauf cas particuliers), une telle soulte à son bénéfice s’imposerait. A contrario, les immeubles du réseau diplomatique devraient intéresser fortement la Flandre alors même qu’une Belgique française rattachée à la France n’en aurait nul besoin. Et les bâtiments de la marine belge pourraient difficilement intéresser le couple wallo-bruxellois ! L’Etat belge (comme l’Etat français) dispose d’un embryon d’inventaire valorisé. Il permet d’avancer, très grossièrement, pour fournir un simple ordre de grandeur, que le montant de l’actif de l’Etat fédéral central pourrait être de plus de 100 milliards €, l’actif immobilisé en représentant les deux tiers, et les immobilisations corporelles un quart. Dans ces conditions, le patrimoine physique fédéral pourrait être d’une vingtaine de Mds €, dont un tiers ou plus au titre des œuvres et objets d’art, le principal étant concentré à Bruxelles. Les œuvres et objets d’art et de valeur sont très difficilement valorisables en termes financiers. Ce cas difficile du partage des biens des musées «nationaux», comme des fonds des bibliothèques «nationales», peut faire appel à leur origine (territorialité) et à leur valeur mémorielle (équité). En pratique, il faut combiner les deux principes. De même, un traitement particulier devrait être réservé aux sites emblématiques fédéraux, généralement implantés à Bruxelles. Leur valeur ne peut être exclusivement économique mais comporte aussi une part morale et affective, qui devrait également être prise en compte. Les sites mémoriaux, comme cimetières militaires, appelleraient également une approche adaptée. On mentionnera aussi pour mémoire les autres biens incorporels, droits, intérêts, obligations, engagements, valorisables ou non, attachés à l’Etat fédéral. Généralement sans attache territorial, ils relèvent donc d’une répartition en équité, faisant appel ou non à la clé de répartition convenue. Au total, la soulte résiduelle finale du partage des actifs ex-fédéraux belges, exprimée financièrement, certes de quelques milliards €, serait sans commune mesure avec celui de la dette financière fédérale (voir ci-après). Elle devrait revenir à la Flandre, puisque l’entité représentative du couple Wallonie-Bruxelles serait appelée à conserver la part principale des actifs physiques immobiliers implantés à Bruxelles. Son montant pourrait soit donner lieu à versement, soit à correction compensatrice de la part de la dette financière affectée à chaque partie. On notera enfin que les Etats successeurs peuvent soumettre leurs différents ultimes à tout organe médiateur dont ils fixent alors de concert la compétence et la composition, ou bien à l’arbitrage de la Cour Internationale de Justice de La Haye, afin de hâter la conclusion du processus. Un tel dispositif de conciliation et d’arbitrage serait assurément indispensable pour clore la scission belge.

Le cas particulier de la dette financière publique fédérale Le montant de la dette publique fédérale belge (voir le chapitre 1.2, B) est de l’ordre de 240 milliards € (données de 2005). Et ce abstraction faite des réserves du Fonds de vieillissement belge (15milliards €). Elle représente près de 90 % de la dette publique totale de la Belgique. Le partage de cette dette entre les Etats héritiers de l’Etat belge devrait obéir à une des diverses méthodes possibles. Pour s’en tenir ici à une approche simple, il sera fait usage de la clé de répartition précitée. Cette méthode mettrait donc près de 105 milliards € (43 %) de la dette belge à la charge du couple wallo-bruxellois. Ce montant représenterait plus de 80 % de celui de son PIB (105/130). Ce rapport dette publique/PIB serait porté à 90 % au moins avec la prise en compte des dettes régionales et des autres institutions publiques wallo-bruxelloises. Avec une nouvelle entité wallo-bruxelloise constituée en un Etat unifié et solide, cette situation pourrait paraître supportable au premier abord. Mais il n’en serait rien. Et d’autres raisons rendraient la situation très difficile. D’abord parce que le PIB bruxellois, comme celui de toute région-capitale, est artificiellement gonflé. Ensuite parce que le contexte de la partition serait défavorable à la marche de l’économie et donc aux rentrées de recettes publiques. Tendances négatives accentuées par les incertitudes des acteurs économiques sur la viabilité du couple wallo-bruxellois. Et surtout parce qu’il faut prendre en compte le fait majeur que le nouvel Etat serait d’emblée placé en déficit annuel massif et chronique avec le retrait des financements de solidarité de source flamande, de l’ordre de 5/7 milliards €/an (voir au chapitre 1.2, B). Aussi, la masse de cette dette s’accroîtrait-elle très vite, sous l’effet de cette charge annuelle structurelle financée par l’emprunt, évolution qui serait aggravée par la perte de recettes provoquée par le contexte d’ensemble dégradée de la partition, tout cela sans solution de ralentissement à moyen terme. Cette sombre perspective, par sa seule existence, décrédibilise complètement la fiabilité d’un Etat wallon indépendant. Et tout autant celle d’un Etat wallo-bruxellois. Alors qu’un tel niveau d’endettement, de plus galopant, incomberait avant tout à la Wallonie, il serait bien imprudent de compter, dans le cadre de l’Etat wallo-bruxellois, sur une solidarité bruxelloise significative dans son niveau et sa durée. Il est en effet douteux qu’une majorité de Bruxellois, compte tenu de la composition de la population de Bruxelles, où l’esprit wallon est minoritaire, soutiennent durablement un cadre commun qui les obligeraient à accepter durablement une solidarité financière aussi contraignante au bénéfice des Wallons, en les obligeant à partager avec eux, outre une restriction des services publics et des avantages sociaux, un endettement massif et croissant, et ce sur une durée sans fin. Car même dans le cas où la Wallonie pourrait s’attacher une certaine solidarité financière bruxelloise en contribuant par la cession à la Flandre de parties de son propre territoire à la solution de la question territoriale bruxelloise (question traitée en détail au chapitre 3.3), cette solidarité ne serait ni suffisante ni assez durable pour constituer un remède durable à une impasse financière dont la perpétuation resterait toujours de la responsabilité de la Wallonie. Quant à un Etat Wallon seul, juridiquement indépendant, sa situation serait assurément et immédiatement catastrophique. Il pourrait devoir hériter en effet de 33 % de la dette fédérale, soit près de 80 milliards € (avec les données de l’année 2005). Ce qui représenterait près de 115 % de son PIB régional (70 milliards). Des Etats parfaitement honorables présentent un ratio aussi mauvais. Mais si on ajoute que la Région wallonne est déjà endettée à hauteur de près des deux tiers de son PIB, que ses comptes publics annuels, déjà d’équilibre incertain, seraient vivement perturbés pendant la phase de la partition, facteur de dérèglement de l’économie, et que cette nouvelle Wallonie entamerait son existence avec un impasse financière annuelle additionnelle de plusieurs milliards € après le retrait financier flamand, la situation deviendrait vite intenable, avec l’accumulation de déficits annuels chroniques, massifs à l’échelle de la Wallonie puisqu’ils seraient rapidement supérieurs à 10 % de son PIB. Elle déboucherait rapidement (et encore plus vite dans le contexte économique mondial et européen actuel) sur la paupérisation du peuple wallon et sur une crise majeure, du type de la récente crise argentine ou de la plus récente encore crise belge. Et peutêtre sur l’éclatement du pays wallon, qui n’a pas la solidité «nationale» de l’Argentine et de la Grèce.
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Une simple union-association avec la France de l’Etat wallon, comportant éventuellement une assistance financière sous la forme de prêts et de garanties, et l’apport de quelques subsides européens, permettrait sans doute d’atténuer momentanément les rigueurs d’une telle situation. Mais elle la laisserait perdurer, sans perspective visible de redressement sérieux. Seul le choix par la Wallonie de l’union-intégration avec la France permettrait de régler la question de la dette wallonne héritée de l’Etat belge, et ce radicalement, et sans porter atteinte à l’autonomie wallonne. En effet, l’Etat français serait alors substitué de plein droit à la Wallonie dans la succession à l’Etat fédéral belge et prendrait cette dette juridiquement à son compte, intégralement, comme il prendrait aussi à son compte à titre pérenne le déficit annuel structurel des institutions publiques et de sécurité sociale ex-belges pour la part intéressant la Wallonie. Le même double engagement vaudrait tout autant pour le couple wallo-bruxellois si Bruxelles faisait le même choix de l’unionintégration. En chiffres, dans cette hypothèse d’une union-intégration à la France de la Wallonie ou du couple wallo-bruxellois, la dette financière publique française (toutes entités réunies) serait majorée l’ordre de 9 % (105/1140 M€, avec les données de 2005), mais le PIB français étant lui-même accru de près de 7 % par l’effet de l’Union, le rapport dette/PIB serait à peine aggravé, en passant de 67 % à 68 % (point déjà traité au chapitre 1.4, B). Ainsi, globalement, l’impact financier pour la France de la reprise du stock de la dette wallonne wallo-bruxelloise serait très faible. Un impact faible «à l’entrée» dans l’Union, mais, par contre, un impact qui augmenterait sensiblement au fil des ans, par l’effet du surcoût d’endettement annuel engendré par le financement du déficit annuel structurel des comptes publics wallo-bruxellois (exprimé par ce ratio dette/PIB, cet impact pourrait être d’environ un demi-point supplémentaire par an, toutes choses égales). Pour la Wallonie seule, l’effort français ne serait pas moindre, puisque le déficit public annuel wallo-bruxellois tient presque entièrement au déficit public wallon. Au regard de l’importance de ces masses financières, la charge additionnelle de la soulte «patrimoine physique» précitée due à la Flandre par la Wallonie ou le couple wallo-bruxellois, qui devrait également être prise en charge par la France serait peu significative. Au total, cette question de la reprise de la dette wallonne ou wallo-bruxelloise par la France ne devrait pas être d’une importance telle qu’elle pourrait orienter substantiellement la position des pouvoirs publics français dans un sens négatif, contrairement à une opinion très répandue en Belgique française. Pour conclure ici sur la question de la dette publique belge, il faut faire un sort à un fantasme wallo-bruxellois extrêmement fort et persistant (au point qu’on peut croire qu’il est entretenu par nombre de relais d’opinion belges «francophones» qui se refusent à affronter la réalité), selon lequel, les wallons (et bruxellois) ayant contribué par le passé à l’enrichissement collectif des Belges grâce à leur puissance minière et industrielle, et par là au décollage économique de la Flandre et donc à sa prospérité actuelle, la Flandre serait en conséquence redevable, en cas de partition, d’une dette spécifique au titre de ce passé. Et que, au total, celle-ci compenserait celle-là réduisant à peu ou rien la dette wallo-bruxelloise. Cette espérance est sans fondement. Il n’y a pas de précédent historique de scission d’Etats qui attesterait l’existence d’une telle pratique. Dans toute succession d’Etat, on constate les dettes et les actifs dudit Etat pour leur valeur à la date de la partition. On ne les reconstituent pas sur de nouvelles bases en reconstruisant fictivement le passé économique et financier de l’Etat en question sur plusieurs décennies ou siècles. Qui plus est, un tel exercice serait techniquement irréalisable, car les meilleurs et les plus neutres des experts ne parviendraient pas à s’accorder. Et politiquement invraisemblable car on voit mal pourquoi la Flandre accepterait un tel argumentaire, qui est tout sauf incontestable, la force de travail des Flamands ayant aussi contribué à la croissance d’ensemble de la Belgique et à ses parties wallonne et bruxelloise (pour ultime preuve de l’absurdité d’une telle prétention, on soulignera que les dommages de guerre sont rarement, ou alors pour seulement une faible part, à la charge des vaincus, alors que les vainqueurs pourraient pourtant imposer leur chiffrage). Par contre, il n’est pas impossible que l’Etat Flamand, qui serait financièrement très enrichi par la partition (au moins momentanément), accepterait, par un acte discrétionnaire, de prendre plus que

sa part théorique de la dette publique belge, pour alléger d’autant les quotes-parts wallonne et bruxelloise. Mais ce geste serait nécessairement de portée limitée et donc non susceptible de renverser la situation pour la Wallonie. Et il ne serait pas fait sans lourdes contreparties, d’une autre nature que financière, visant notamment à détacher la Wallonie de Bruxelles afin d’accroître la subordination de celle-ci, directement (limites territoriales défavorables et «présence» flamande confortée), et indirectement (liens institutionnels réduits à peu avec la Wallonie). II-L'avenir de la Wallonie >

2.3 L’autonomie de la Wallonie dans l’Union avec la France.
2.3 L’autonomie de la Wallonie dans l’Union avec la France L’Etat belge condamné, la Région wallonne, en commun avec Bruxelles ou isolément, devrait, après examen, opter clairement et sans réserve pour une Union avec la France, solution totalement compatible avec la conservation de son identité et de son autonomie, et qui contribuerait le mieux à la protection de ses intérêts économiques et sociaux (A). Une Union étroite, intégrant la Wallonie à la France, et cependant parfaitement respectueuse de l’identité wallonne, serait la formule qui répondrait le mieux à cette double exigence (B). A. Les raisons et les formes possibles de l’union entre la Wallonie et la France L’union avec la France est une option doublement occultée aux yeux de la plupart des Wallons, parce qu’ils sont éduqués depuis deux siècles dans l’opinion qu’ils seraient trop différents des Français pour les rejoindre, et que les institutions de l’Etat français seraient inaptes à faire droit à la reconnaissance de leur identité et de leurs propres institutions wallonnes. Ces deux appréciations erronées un fois corrigées, une telle union, qui serait à choisir entre plusieurs formes possibles, parait, et de loin, comme la meilleure solution pour la Wallonie.
1L’Union

avec la France, une solution d’évidence, mais encore masquée Par ses caractéristiques culturelles, la Wallonie est un pays d’essence toute aussi française que bien des pays de France. Que la Picardie du nord, la Lorraine, ou encore la Franche-Comté, la Savoie, le Dauphiné, la Provence, ou le Pays niçois. Sa population, comme celle de la plupart de ces pays, est de souche gauloise. Comme elles, elle a été latinisée et l’est restée. Comme elles, sa langue est le français, sa variante régionale s’étant effacée au profit de sa version standard. Comme elles, séparée de la France occidentale après la disparition de l’unité carolingienne, au IXème siècle, parce que située à l’est de la nouvelle frontière créée alors sur l’Escaut et la Meuse, la Saône et le Rhône, elle a connue, pendant plusieurs siècles, une vie politique séparée de la France. Mais contrairement à ces pays, cette séparation s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui car la Wallonie a échappée au mouvement millénaire qui a permis à la France de réunir à nouveau l’essentiel des territoires et populations latinisées de la Gaule historique. Ces réunions là, quand elles se sont produites, par héritage ou par conquête, et non par adhésion, ont souvent été mal vécues, plus ou moins, par les populations en cause. Ni les Picards du nord, ni les Lorrains, ni les Francs-comtois, n’ont accepté spontanément et de bonne grâce de devenir Français à compter du XVIIème siècle. Ni les Savoyards ni les Niçois, au XIXème siècle. Comme les Wallons, ils s’accommodaient bien de l’autorité de leur suzerain «étranger» et lointain, qu’ils pouvaient préférer à celle d’un Etat français trop proche. Comme les Wallons, ils reconnaissaient la légitimité de leur suzerain, d’abord «bourguignon», puis «espagnol», ou bien «piémontais». Pourtant, aussitôt le rattachement à la France accompli, l’évidence s’est imposée aux Picards, aux Lorrains et aux Francs-comtois : ils étaient déjà Français, sans avoir d’effort à faire pour le devenir, malgré que la majorité d’entre eux aient été séparés de la France pendant huit siècles. Et les Wallons peuvent accomplir demain le même parcours. D’autant que s’ils ont été séparés de la France depuis douze siècles, ça n’est pas vrai pour tous et tout le temps. Ca ne l’a pas été pour les

pays de Tournai ou de Bouillon, au demeurant plus picard et champenois que strictement wallon, dont les attaches à la France persisteront, avec des éclipses, jusqu’aux XVIIème et XVIIIème siècles, et pour d’autres territoires encore. Et ça ne l’a pas été de manière continue, avec la période de rattachement de la Belgique à la France de 1794-1815. Période brève mais intense, période marquante qui n’a pas témoigné d’un refus des Wallons à être et demeurer Français, question à ne pas confondre avec le rejet circonstanciel des formes despotiques des pouvoirs révolutionnaire et napoléonien. Dans une France plus composite qu’on ne le dit, tout citoyen peut faire l’addition de deux fidélités, celle qu’il reçoit de son pays et celle qu’il donne à la France entière. On pourrait être demain Wallon et Français plus aisément qu’on peut être aujourd’hui Wallon et Belge. D’autant que le chemin à parcourir par les Wallons est moindre que la distance aisément franchie hier par les Basques de langue, les Alsaciens alémaniques, les Lorrains franciques, les Roussillonnais catalans, les Bretons «bretonnants», et les Corses italiques, et encore moindre que celle qui demeure avec les populations françaises d’outre-mer. Depuis bientôt deux siècles, toutes les institutions de l’Etat belge et de Belgique enseignent aux Wallons qu’étant Belges ils ne sauraient être Français. Et tant que l’Etat belge a pu leur donner le sentiment qu’il y avait bien une nation belge et qu’il leur fournissait ce qu’on est en droit d’attendre d’un Etat, les Wallons ont bien voulu le croire. Et beaucoup le croient encore aujourd’hui malgré l’évident délitement de cette nation et l’affaiblissement critique de l’Etat belge. L’union avec la France ne pourra donc prendre sens, pour la plupart des Wallons, que quand l’Etat belge paraîtra à leurs yeux condamné et sa fin imminente. Tant que ce ne sera pas le cas, et aussi tant que les Wallons ne seront pas éclairés sur la forme possible de cette union, d’une union qui serait respectueuse de ce qu’ils sont, l’idéal «réunioniste» ne pourra prospérer que difficilement, les Wallons restant acquis à leur personnalité «belge», étant conscients de la personnalité historique de leur territoire, et étant devenus attachés à la compétence d’autogestion acquise depuis un quart de siècle par leur Région dans le cadre de la Belgique fédérale. Mais dès ce moment venu, les Wallons seront contraints de trouver une solution de rechange à l’Etat belge. Ils percevront vite, si ce n’est déjà le cas pour nombre d’entre eux, qu’une alternative solide et durable à l’Etat belge ne pourrait venir d’un nouvel Etat wallon ou wallo-bruxellois, viables ni l’un ni l’autre, politiquement comme économiquement (voir aux chapitres 1.4 et 3.2). Et dont une mise en œuvre catastrophique pourrait même engendrer la décomposition de la Wallonie elle-même, par le départ de ses parties brabançonne, luxembourgeoise, picarde et germanophone. S’ils pensent à la France, et malgré l’existence d’un courant a-français voire anti-français en Wallonie comme dans le reste de la Belgique, fondé notamment sur la supposée réalité opposable d’un nation belge ou d’une nation wallonne, méfiance et hostilité entretenues par les systèmes politique et éducatif belges depuis près de deux siècles, les Wallons, dans leur très grande majorité, sont parfaitement au fait de la totale proximité culturelle et sociale entre la société wallonne et la société française. Et ils vivent aussi au quotidien la véritable osmose qui existe entre eux et les populations du nord de la France. Ils connaissent la proximité toujours plus étroite qui existe sur le plan culturel entre eux et la France, comme l’atteste l’insertion des milieux artistiques et intellectuels wallons, comme bruxellois, en France, et tout autant la place des médias français en Wallonie. Et ils peuvent aussi constater chaque jour qu’il en va tout autrement, désormais, avec la population flamande (un Liégeois se sait certainement plus proche sociologiquement et culturellement d’un Lillois que d’un Anversois, comme ce Lillois est plus proche dudit liégeois que d’un Marseillais). La majorité des Wallons sait aussi que la Wallonie est déjà dans une situation de forte interdépendance économique avec la France, et de la France du nord encore plus, interdépendance qui contrebalance de plus en plus celle existante avec la Flandre. La France, qui est le premier partenaire économique de la Wallonie après la Flandre, absorbe déjà 30 % des exportations wallonnes. Et depuis la quasi-disparition des grandes entreprises d’ancrage wallon, les entreprises françaises jouent un rôle de premier plan en Wallonie, aux côtés des entreprises wallonnes, flamandes et nord-américaines.

Ce qui devrait être demain mieux perçu, c’est que l’union avec la France serait aussi un moyen sûr d’éviter l’éclatement même de la Wallonie, menace sérieuse, on l’a vu, en cas d’isolement politique, de crise institutionnelle, et d’appauvrissement financier. On ajoutera que la Flandre ellemême aurait tout à craindre d’une Wallonie voisine en état de déliquescence ou de décomposition. La Flandre devrait donc, même si c’est avec réticence, soutenir toute solution stabilisatrice, et pour cela ne pas s’opposer frontalement à une solution française, la seule praticable, bien qu’elle aimerait éviter un telle voisinage français, tout particulièrement à deux pas de Bruxelles. Pour autant, nombre de Wallons conservent encore une vision dépassée de la France et de ses institutions, vision largement entretenue par les élites wallonnes (et bruxelloises) et qui leur fait croire que toute union avec elle aboutirait à une fusion, une absorption, une assimilation, qui leur ôterait toute personnalité dans l’espace français et réduirait à néant les autonomies acquises ces dernières décennies. Ils sous-estiment la permanence des particularismes régionaux français en dépit du centralisme multiséculaire de l’Etat, lequel n’existe plus au demeurant depuis 30 ans (voir au chapitre 1.4, sous-chapitre B). Aujourd’hui, les Wallons restent aussi ignorants de la décentralisation française que les Français le sont du fédéralisme belge. Enfin, les Wallons sont généralement entretenus dans l’idée que la France ne trouverait aucun intérêt dans un tel rapprochement, et donc ne pourrait le désirer et l’accepter. Idée totalement erronée, sur laquelle nous reviendrons (voir le chapitre 2.4, B), car elle repose sur une mauvaise appréciation de l’indifférence d’aujourd’hui, parfaitement légitime tant qu’aucune demande n’est exprimée, mais qui ne serait plus de mise dès que la France serait sollicitée. Au demeurant, ce choix de la France par les Wallons serait de leur part le simple exercice d’un droit moral. Un droit moral de la Wallonie à l’union qui leur appartient entièrement comme héritage de l’histoire, laquelle a créé il y a longtemps et pour toujours entre la France et la Wallonie une continuité culturelle dont la permanence n’a jamais failli malgré douze siècles de séparation politique. Droit réactivé pendant les vingt ans de la Révolution et de l’Empire. Droit renouvelé par la fraternité des tranchées de 14 et par la débâcle partagée de 40. Et droit absolu que la France ne saurait ignorer. Au pire, une réticence française face au ralliement wallon ne pourrait prendre sens que si le choix de la France n’était exprimé que trop tardivement, après l’échec patent de l’Etat wallon ou de l’Etat wallo-bruxellois. Laissant une Wallonie divisée, sinistrée, peut être démembrée de ses parties brabançonne et luxembourgeoise notamment, et réduite à son sillon mosan (de Charleroi à Liège) appauvri et désespéré. Car une telle Wallonie aurait alors perdu certains de ses meilleurs atouts et serait alors peu attractive pour la France. Mais, même dans cette hypothèse, la France ne pourrait se dérober. La plupart des milieux dirigeants wallons, qui refusent encore aujourd’hui tout examen, même simplement exploratoire, de la solution «France», sont largement responsables de cet état d’ignorance du peuple wallon et de ses relais d’opinion sur sa validité pourtant évidente. Ils seraient demain coupables de l’impréparation du peuple wallon et de ses élites intermédiaires face au séisme qui les attend s’ils ne changeaient pas d’attitude dans le moment où la volonté d’émancipation totale de la Flandre est devenue totalement manifeste. Quoi qu’il en soit, le moment venu, l’état de nécessité auquel les Wallons et leurs dirigeants seront confrontés devrait les amener à voir la France comme le seul choix pertinent, même si ce ne pourrait être qu’après l’expérience ratée de l’Etat wallon ou wallo-bruxellois. Comme le virent les Savoyards et les Niçois qui, au XIXème siècle, il n’y a donc pas si longtemps, ont compris que leur qualité de citoyen piémontais n’était plus la bonne, depuis que l’Etat piémontais avait fait le choix irréversible de l’Italie, si fait que l’adhésion à la citoyenneté française s’est alors imposée à eux comme une évidence (La Savoie et Nice ont célébré, en cette année 2010, les 150 ans de leur «rattachement» à la France, sans regret ou nostalgie pour leur passé piémontais). Les Wallons, quand la voie flamande pour l’indépendance, non réellement dissimulable derrière le paravent d’un Etat confédéral belge, leur apparaîtra dans toute sa vérité, seront en situation de comprendre, comme les Savoyards et les Niçois hier, qu’elle est leur vraie nature «nationale». D’un seul coup, les «différences» jusqu’alors misent en avant par artifice laisseront la place à la découverte systématique par les Wallons de leurs ressemblances avec leurs voisins picards, champenois et

lorrains comme avec les Français dans leur ensemble. Une fois cette compréhension acquise de l’évidente et nécessaire Union avec la France, la Wallonie aurait alors le choix entre deux options pour lui donner corps, que nous appelons «unionassociation» et «union-intégration» (voir le chapitre 1.4, A). Avec la première, la Wallonie, seule ou avec Bruxelles, se voudrait d’abord être un Etat souverain, indépendant, qui ferait le choix de prendre cependant appui sur la France. Dans la seconde, elle accepterait de devenir une Collectivité autonome à statut spécial de la République française. Nous ne revenons pas ici sur une troisième forme d’union, l’«union-assimilation», déjà développée (au même chapitre 1.4), qui ferait de l’espace wallon et de la population wallonnes des parties non particularisées de l’espace et de la population françaises, option ni opportune, ni vraisemblable, non nécessaire politiquement et impraticable techniquement. Ci-après, nous détaillons positivement les deux autres formes d’union possibles, et tout particulièrement celle de l’union-intégration, dont les avantages sont déterminants.
2L’union-association,

une formule utile mais insuffisante

Avec l’union-association, la Wallonie, seule ou avec Bruxelles, ayant fait le choix de devenir un Etat souverain, se placerait juridiquement sur le même plan que la France, avec laquelle elle contracterait une alliance, par un accord d’Etat à Etat (la Constitution française, par son article 88, prévoit déjà la possibilité de tels accords). Ici, on mentionnera, sans y revenir (voir au chapitre précédent 2.1 ce qui est dit sur l’identité wallonne), la faiblesse que constitue pour la Wallonie son manque de consistance nationale pour prétendre s’ériger en Etat-nation, afin de s’en tenir aux aspects «techniques». Par cette association entre les deux Etats, l’un étant adossé à l’autre, la Wallonie substituerait, en quelque sorte, à une confédération «belge» avec la Flandre (et Bruxelles), qui s’installe aujourd’hui insidieusement et sera à terme insupportable pour les Wallons, une confédération avec la France, plus solidaire. Ce serait pour les Wallons l’option la plus séduisante, si elle permettait de combiner idéalement l’autonomie maximale associée au statut d’Etat souverain avec une grande solidarité politique et financière. Le nouvel Etat wallon (ou un Etat fédéral wallo-bruxellois), Etat associé à la France, se doterait de sa propre Constitution, en partie héritière de la Constitution belge. Un traité d’Etat à Etat entre la France et la Wallonie (ou avec l’Etat wallo-bruxellois) déterminerait les obligations et droits de l’un envers l’autre. Ce traité, donc ce contrat, pourrait confier à la France le partage de la responsabilité de certaines des fonctions (diplomatie, défense, sécurité intérieure, civile, sanitaire, …) que l’Etat wallon (ou wallo-bruxellois) souhaiterait ne pas assurer ou ne pas assumer seul. Mais cette option de souverainté-association rencontrerait deux limites, l’une, conjoncturelle et secondaire, avec l’ordre européen d’une part, l’autre, permanente et principale, avec la France, d’autre part. Dans l’ordre européen, cela reviendrait à faire sa place à un Etat de plus, lié à la France de surcroît, à côté de la Flandre et peut-être aussi de Bruxelles. Cela ne serait pas insurmontable, les instances européennes étant obligées, de plus ou moins bonne grâce, à tenir compte d’un tel fait (comme il en est avec la scission récente du Monténégro d’avec la Serbie, et celle plus récente encore du Kossovo). Mais constituerait un contexte défavorable pour le nouvel Etat wallon (ou wallo-bruxellois). Plus important, avec la France, il y aurait pour la Wallonie «indépendante» (ou l’Etat wallobruxellois «souverain») à concilier durablement la logique d’une alliance contractuelle, d’Etat à Etat, donc d’un partenariat par essence restreint et révocable, avec le besoin d’un engagement de solidarité fort et continu de la France. Plus précisément, cette option de la simple union-association ne serait pas suffisante pour justifier et permettre une solidarité suffisante et automatique en matière financière, qui compenserait pleinement celle dont bénéficie présentement la Wallonie dans le cadre de l’Etat belge. Solidarité dont elle a absolument besoin au titre de ses finances publiques pour maintenir le niveau de protection sociale et la dimension des services publics dont les wallons bénéficient, et aussi pour assurer le financement de la charge de sa dette publique, à majorer de sa

quote-part de celle de l’ex-Etat belge (voir cette question essentielle des transferts financiers publics interrégionaux belges au chapitre 1.2, B, et au chapitre 2.1, B). Et nous savons que Bruxelles ne pourrait pas fournir le concours financier nécessaire pour remplacer ceux de la Flandre, une fois l’Etat fédéral belge dissous. La même réserve est à faire pour ce qui en serait de l’équilibre des comptes extérieurs d’un Etat wallon (ou wallo-bruxellois souverain), dont la banqueroute ne pourrait être évitée que par le soutien des instances européennes et internationales compétentes, et donc par l’acceptation d’une mise sous tutelle financière étrangère. Soutien qui, au demeurant, serait limité dans le temps et conditionné par l’obligation faite au pouvoir politique wallon (ou wallo-bruxellois) de remettre en cause les avantages sociaux et services publics considérés comme surdimensionnés. Et il est inconcevable que l’Etat français, dans ce cadre de l’union-association, s’engagerait pleinement aux côtés de l’Etat Wallon, «associé» mais «indépendant», dans des mécanismes institutionnalisés et pérennes de solidarité financière, avec un enjeu de plusieurs milliards d’euros par an, et alors même que les dirigeants français douteraient de la viabilité de l’Etat wallon. En vérité, un tel cadre d’union, bien trop lâche, ne permettrait pas de résoudre assurément, c'est-à-dire complètement et durablement, les problèmes de financement de la Wallonie «indépendante», car une telle solidarité financière de la France, bien qu’effective, ne pourrait donc être que provisoire, limitée, dégressive et conditionnelle. En outre, il faut noter, sur un tout autre registre, que l’union-association ne permettrait pas aux Wallons d’accéder collectivement à la nationalité/citoyenneté française. Cette question (déjà traitée au chapitre 2.2) peut paraître secondaire aujourd’hui alors que la fin de la Belgique et donc la disparition de la citoyenneté belge paraissent rester des hypothèses aléatoires et lointaines. Mais les Wallons le verraient-ils comme secondaire quand, une fois ce moment venu, ils comprendraient qu’ils devraient alors troquer la citoyenneté belge contre une citoyenneté wallonne ou wallobruxelloise au statut flou et au devenir incertain ? En résumé, l’option de l’union-association, si elle permettrait au nouvel Etat Wallon (ou wallobruxellois), à un moment et pour une durée donnée, de s’extraire partiellement de la subordination financière à la Flandre, ne pourrait constituer une solution structurelle et pérenne. La menace de la banqueroute pèserait constamment sur un Etat wallon sous tutelle financière, que Bruxelles abandonnerait plus ou moins tôt à son sort. L’aide française et les aides européennes et internationales, insuffisantes, n’empêcheraient donc pas l’érosion continue et sévère des avantages sociaux et des services publics. C’est ainsi que, avec ce type d’union à la France, la sécurité politique, juridique et financière de l’entité wallonne et des Wallons ne serait nullement assurée. Au total, le statut d’Etat «associé», qui combinerait le symbole d’une indépendance (l’«Etat») avec une forme de dépendance (l’«association»), la première étant factice et la seconde n’apportant pas de réel avantage, vaudrait-il la peine d’affronter tant d’incertitudes et d’obstacles ? Et alors qu’une bien meilleure solution est possible ?
3L’union-intégration,

une solution entièrement compatible avec l’autonomie wallonne Avec l’union-intégration, la Wallonie (seule ou avec Bruxelles) abandonnerait toute ambition de souveraineté «étatique». Elle intégrerait la République française, comme collectivité distincte, autonome, avec un statut spécial proche du sien actuel, fondé sur des garanties constitutionnelles adéquates et préalablement définies relatives à la préservation de son identité et de son autonomie. Au plan institutionnel et juridique, c'est-à-dire quant aux compétences propres qui lui seraient reconnues, la Wallonie ne serait en aucune manière une nième région française, nantie simplement du même statut commun, conception inhérente à la formule inappropriée de l’union-assimilation. Elle serait au contraire une collectivité «régionale» particulière, aux attributions bien plus étendues, dotée d’un statut spécial d’autonomie. L’exemple d’un cadre comparable se trouve notamment en Espagne ou en Italie, pays où les régions font l’objet de statuts différenciés, certaines bénéficiant d’un statut spécial à côté de la majorité qui est dotée d’un statut uniforme de droit commun. En France aussi, un tel statut particulier d’autonomie est déjà reconnu à plusieurs collectivités, de l’outre-mer essentiellement (Nouvelle-Calédonie, Polynésie française), et sous une forme atténuée pour la Corse (voir le chapitre 1.4, partie B). Pour la Wallonie, ce statut propre, héritier de son

statut actuel, serait bien plus étayé. Il reposerait sur les trois piliers qui seraient des institutions fortes et des compétences nombreuses, une législation distincte très large, et des garanties solides de solidarité financière. C’est ainsi que ce statut garantirait à la Wallonie, entité régionale maintenue, des organes d’autoadministration quasi-identiques à ceux de la présente Région wallonne, c’est à dire les mêmes pouvoirs législatif (Parlement wallon) et exécutif (Gouvernement wallon). Et qu’il lui donnerait un champ de compétences propres étendu, à la fois très proche de celui actuel (l’intégralité des compétences de la Région dans le cadre de la Belgique fédérale) et en même temps plus large, par la reprise par la Région de l’essentiel des compétences de la Communauté (voire de certaines compétence ex-fédérales belges). Qui plus est, et c’est essentiel, ce cadre juridique maintiendrait en règle général et par principe la quasi-totalité de la législation belge. Ainsi, la spécificité législative belgo-wallonne serait conservée, dans ses deux composantes, régionale et ex-fédérale, qui resteraient l’une et l’autre applicables sur le territoire wallon, sauf pour les matières ou les sujets pour lesquels il aurait été décidé de faire exception, préalablement et explicitement. En effet, l’autre approche, celle de l’assimilation législative, serait doublement inopérante, techniquement et politiquement, d’une part parce qu’il serait quasi-impossible de substituer massivement le droit français au droit belge, d’autre part parce que ce serait inacceptable pour nombre de wallons. Le droit propre est à la base même d’une identité active, tout autant si ce n’est plus que les organes politiques de représentation. Et tout précisément pour la Wallonie par rapport à la France, puisque la langue, la religion ou d’autres facteurs culturels ne peuvent contribuer. Autre conséquence majeure, l’option de l’union-intégration permettrait l’exercice d’une solidarité financière pleine, dans la mesure où la Wallonie ferait, bien que Région à statut spécial, partie intégrante de la République. Solidarité qui ne serait pas que ponctuelle comme avec l’unionassociation, car dans ce cas limitée pour le temps de l’après partition, mais qui serait solide, massive et pérenne, notamment dans le champ de la protection sociale, dans les conditions qui sont précisées plus loin. Ainsi, cette autonomie dans le cadre français serait de champ et d’intensité au moins équivalents, et probablement supérieurs, à celle acquise par la Wallonie dans le cadre belge. Autrement dit, l’union-intégration serait bien différente d’une union-assimilation. Elle n’effacerait pas la législation belge pour y substituer l’ensemble du droit français. Elle ne ferait pas de la Wallonie une région française de droit commun, de ses provinces des départements. Et elle n’imposerait pas l’intégration des services publics belgo-wallons aux services publics français soumis aux normes établies à Paris. A cet égard, les conditions par lesquelles l’Allemagne de l’Ouest a absorbé l’Allemagne de l’Est, exemple même de l’union-assimilation, constitue l’exact opposé de ce que la Wallonie pourrait escompter dans le cas d’une union-intégration avec la France. On ajoutera que l’union-intégration supprimerait, pour la Wallonie, qu’elle soit ou non unie avec Bruxelles, le chantier de la construction d’un Etat souverain, puisqu’elle aurait ainsi renoncé à en être un. Et celui de sa reconnaissance internationale, celle de tous les Etats et celle des multiples organisations internationales, et aussi celui de son intégration dans les structures européennes, politiques, économiques et monétaires. Et cela sans nuire pour autant aux relations développées avec ces Etats et organisations par la Région wallonne. Cette option de l’union-intégration ferait en particulier disparaître tout obstacle d’ordre européen associé à la création, ainsi évitée, d’un Etat européen supplémentaire, voire de deux dans le cas d’une entité bruxelloise qui voudrait exister séparément. On voit déjà que l’union-intégration de la Wallonie à la France est l’option qui garantirait absolument le maintien du statu-quo le plus large dans toutes les sphères politique, juridique, administrative, fiscale, financière, économique, sociale et autres qui déterminent la vie de la Wallonie, des Wallons et de l’ensemble des institutions et entreprises wallonnes. C’est cette option préférentielle, financièrement sûre et parfaitement compatible avec le maintien de l’autonomie wallonne, qui est développée ci-après (en partie B).

4Une

solution qui conforterait aussi les droits des minorités «linguistiques» wallonnes Nous avons déjà mentionné (voir au chapitre 2.2, A) quelles devraient être les garanties de principe à donner par les nouvelles institutions wallonnes aux minorités «néerlandophone» (entre 15 000 et 30 000 personnes) et «germanophone» (plus de 75 000 personnes) de Wallonie. Dans la Belgique fédérale, la législation linguistique dans les communes «à facilités» concernées relève justement du pouvoir fédéral. Une Etat Wallon ou un Etat wallo-bruxellois hériterait de cette compétence et devrait garantir ces droits, tant dans leur définition que pour leur mise en oeuvre. Mais, a priori, une telle situation serait moins rassurante pour les deux minorités, le rôle de garant tenu par l’Etat fédéral belge ayant alors disparu avec lui. Il est donc important d’identifier quelles seraient alors les conséquences sur ces droits d’une union étroite de l’entité wallonne à la France. L’Union à la France de l’entité wallonne devrait apporter des assurances supplémentaires à ces deux minorités. En effet, l’Etat français, successeur de l’Etat fédéral belge, deviendrait comme lui le garant du respect de ces droits par l’entité wallonne. Ce rôle de garant devrait figurer dans le titre constitutionnel consacré à l’Union franco-wallonne (ou franco-belge). Au regard du principe constitutionnel d’indivisibilité de la République, on pourrait douter que le Parlement français y consentirait facilement, alors qu’il a refusé, jusqu’à présent, la ratification de la Convention-cadre européenne sur les droits des minorités. Toutefois, cette réserve pourrait un jour tomber puisque la toute dernière révision de la Constitution française (2008) vient de déclarer les langues régionales comme faisant partie du patrimoine de la France. De plus, les droits constitutionnels inscrits pour les deux minorités wallonnes, «néerlandophone» et «germanophone», le seraient dans le titre spécialement consacré à la Wallonie (ou à la Belgique française), insertion constitutionnelle sans impact juridique pour le reste de la France. La teneur exacte de ces dispositions revêtirait évidemment un rôle essentiel. Il faut cependant ajouter que ce principe d’indivisibilité de la République repose aussi aujourd’hui sur la disposition constitutionnelle selon laquelle : «le français est la langue de la République». En tout état de cause, on ne saurait concevoir un citoyen français inapte à comprendre et à s’exprimer en français. Aussi, il est plus que probable que l’Etat français, tout en reconnaissant pleinement les droits linguistiques en cause dans les conditions précitées, exigerait la maîtrise du français par ses nouveaux citoyens wallons «néerlandophones» et «germanophones», devenus membres de la collectivité nationale. Pour tout dire, le bilinguisme constituerait une obligation pour ces deux groupes. Ce qui renvoie fondamentalement à un système scolaire bilingue dans les communes en cause. Pour autant, une telle obligation serait en pratique peu contraignante puisque il est patent que la plupart des membres de ces deux groupes linguistiques wallons sont déjà bilingues. La minorité linguistique «néerlandophone», également minoritaire numériquement dans les communes où son existence est reconnue, n’aurait donc pas d’autre possibilité que d’accepter cette obligation, compensée cependant part le fait que chaque «néerlandophone» pourrait disposer de la nationalité flamande, ou de la double nationalité, statut que la République française reconnaît aisément. La minorité «germanophone», majoritaire sur son territoire, en cas de refus collectif de cette obligation linguistique, aurait, elle, la faculté, comme on l’a vu (chapitre 2.2, partie A), de rejoindre l’Allemagne (pour sa partie nord) et le Luxembourg (pour sa partie sud). On ajoutera que la minorité «francophone» du nouvel Etat de Flandre devraient pouvoir bénéficier d’un cadre linguistique comparable : reconnaissance du droit à l’exercice du français (scolarité, démarches administratives et vie locale) conjointement avec l’obligation de maîtriser le néerlandais (scolarisation, démarches administratives et vie nationale). On sait aussi qu’il n’en serait probablement rien, si les modalités de règlement de la question bruxelloise ne l’impose pas (voir la partie III). Mais cette attitude négative de la Flandre devrait rester sans effet sur la portée des garanties reconnues par la Wallonie et la France aux minorités linguistiques «néerlandophone» et «germanophone» de la Wallonie. B. L’autonomie wallonne dans le cadre français Le contenu possible du large régime d’autonomie de la Wallonie comme entité intégrée au sein de

la République française, conjointement ou pas avec Bruxelles, est précisé ci-après, pour les principaux domaines concernés, qu’il s’agisse du cadre général, du système juridique, des institutions publiques et du régime de la sécurité sociale.
5Les

fondements constitutionnels de l’autonomie wallonne Les principes de l’union-intégration de la Wallonie à la France seraient posés par la Constitution française. Ils le seraient dans un titre particulier, distinct du titre XII consacré aux Collectivités françaises, comme c’est déjà le cas pour la Nouvelle-Calédonie (voir le chapitre 1.4 de la partie I). Ce titre constitutionnel propre est pleinement justifié par l’importance considérable du sujet et de la nécessité de donner valeur constitutionnelle à des caractéristiques propres du statut d’une Wallonie française. Ce nouveau titre constitutionnel, commun avec Bruxelles si celle-ci choisissait la même voie de l’intégration, déterminerait la place de la Wallonie en France comme Collectivité autonome de la République dotée d’un statut spécial. Le terme de «Région» pourrait être conservé ou non pour la nommer. Ces dispositions constitutionnelles, qui seraient sur bien des points des reprises adaptées des dispositions de la Constitution belge, traiteraient notamment des institutions wallonnes et de leur autonomie : les organes politiques (Parlement et Gouvernement) de la Wallonie, les compétences exercées par la Région (avec celles reprises de l’ex-Communauté française), l’organisation des autres collectivités (provinces et communes) qu’elle comporte, et les aménagements nécessaires propres à l’organisation judiciaire (intégration partielle du système belge dans le cadre français). Elles poseraient le principe du maintien de l’application sur le territoire wallon de la législation belge, avec son contenu en vigueur à la date du rattachement, et listeraient les rares exceptions à ce principe. Elles reprendraient aussi certaines dispositions particulières de la Constitution belge qui seraient à conserver parce que inhérentes à la société belge, comme celles qui se rapportent à l’enseignement libre et à la rémunération des ministres des cultes (et qui sont proches du régime concordataire encore en vigueur dans les trois départements français d’Alsace-Moselle). La teneur de ce titre constitutionnel serait validée par la Wallonie, par le moyen de son Parlement et/ou par un référendum populaire, avant son introduction dans la Constitution française, par une procédure analogue (Parlement et/ou référendum). Le caractère révisable de ce statut, donc la possibilité de son abandon si la Wallonie décidait ultérieurement de quitter la France après le constat d’un échec de l’Union, pourrait également être constitutionnellement établi. Des lois «organiques», de rang supérieur aux lois ordinaires, en déclineraient ensuite les modalités d’application. Ces lois spéciales, comparables aux lois spéciales belges, devraient notamment traiter précisément des sources du droit applicable en Wallonie, de l’organisation et du fonctionnement des institutions wallonnes, et des garanties fondant la solidarité financière de la France envers la Wallonie. Leur contenu, qui serait largement inspirée des lois spéciales homologues belges, aurait bien évidemment été négocié auparavant, concomitamment avec celui du titre constitutionnel. Enfin, les dispositions législatives particulières rendues nécessaires pour adapter le droit belge sur les quelques points où le droit français existant serait amener à prévaloir (nationalité, organisation judiciaire,…) seraient adoptées en même temps et dans les mêmes conditions. La Wallonie disposerait évidemment de ses représentants au sein des deux chambres du Parlement français, Chambre des députés et Sénat. Comme il en va déjà pour les collectivités françaises d’outre-mer. Comme elles, la Wallonie pourrait y être légèrement sur-représentée au regard de son poids démographique. Cependant, la place des élus wallons serait nécessairement relative dans les deux Chambres, compte tenu du poids futur de la population wallonne dans la population française (de l’ordre de 5 %, et de 6,5 % avec Bruxelles). Relative mais pas seconde car ces élus y seraient plusieurs dizaines (les deux chambres du Parlement français réunissant alors pas loin de 1000 membres). Soit un nombre peu éloigné de celui qui est le leur aujourd’hui au sein du Parlement belge. En outre, on doit également noter la procédure parlementaire spécifique qui prévaudrait dans l’examen des questions wallonnes, en application de la disposition constitutionnelle actuelle qui

donne au Sénat français une fonction particulière de représentation des collectivités territoriales (article 24), et à ce titre, un droit d’examen prioritaire des textes législatifs (ou parties de textes) les concernant (article 39). Tout cela justifie de souligner l’importance de l’étape constitutionnelle, qui aurait vocation à préciser les compétences propres du Parlement (et du Gouvernement) wallon sur la législation (et la réglementation) applicable en Wallonie et le degré d’autonomie financière de la Région. On ajoutera que la communauté «germanophone» pourrait disposer d’une représentation propre, comme c’est le cas aujourd’hui au sein du Parlement belge. Mais il pourrait difficilement en aller de même pour la minorité «néerlandophone», plus étroite et qui ne constitue pas en Wallonie un groupe territorialement unifié.
6Le

droit applicable aux Wallons, fondamentalement distinct du droit français Dans le cadre français, et conformément aux dispositions constitutionnelles précitées, le droit applicable aux personnes physiques et morales résidant en Wallonie (et à Bruxelles s’il y avait lieu) resterait le droit d’origine belge, tel qu’il serait le jour du rattachement. Et ce tout autant dans le cadre de l’union-intégration que dans celui d’une union-association. Ce point est fondamental : contrairement au cadre de l’union-assimilation, il n’y aurait pas de substitution du droit français au droit belge, sauf rares exceptions, pour des matières étroites et convenues à l’avance. Dans le système fédéral belge, ce droit a une double origine, «nationale» d’une part, c'est-à-dire «fédérale», et «locale/régionale» d’autre part, c'est-à-dire «wallonne» (comme on dirait «bruxelloise», ou «flamande») et «communautaire». Dans le cadre du statut français d’autonomie de la Wallonie, ce droit belge, quasi-intégralement maintenu, le serait donc dans ses deux dimensions, droit «local/régional» de source wallonne, et droit «national» d’origine ex-fédérale. A l’instant de rattachement de la Wallonie à la France, le droit local/régional wallon, issu lui-même de deux sources, Région et ex-Communauté française, resterait alors toujours applicable sur le territoire de la Wallonie, dans son intégralité. Pour celui de la première sans rupture aucune, puisque émanant du Parlement et du Gouvernement wallon, dont le fonctionnement et la compétence n’auraient pas été interrompus. Pour celui de la seconde, celui de l’ex-Communauté, par son transfert pour le principal, en l’état, dans le champ de compétence des instances régionales wallonnes. Ce droit local évoluerait après le rattachement comme il évolue présentement dans le cadre belge, donc sur la base des compétences maintenues des instances régionales wallonnes, parlementaires et gouvernementales, à produire du droit, compétences inchangées a priori. C’est ainsi que la Région wallonne resterait compétente dans le cadre français comme elle l’est présentement dans le cadre belge pour ce qui se rapporte à l’évolution de ce droit local wallon. Sa compétence de pouvoir normatif resterait donc entière et exclusive, sans possibilité d’intervention du législateur national français, sauf dans les cas exceptionnels qui seraient prévus expressément par la Constitution française (Une condition essentielle pouvant être la nécessité d’une demande préalable du Parlement wallon). Le pouvoir wallon continuerait donc à s’exercer, par exemple, en matière de logement, de transport (hors le rail), d’aménagement du territoire et d’urbanisme, d’agriculture (à ce titre on peut citer la sévère réglementation wallonne sur les OGM), de politique de l’eau, d’action économique, de tutelle sur les provinces et communes, etc. Il en serait de même pour les éléments de fiscalité déjà inscrits dans son domaine de compétence (et donc elle continuerait à fixer, par exemple, le régime fiscal des successions et donations comme celui relatif aux véhicules). Pouvoir qui de plus serait étendu à d’importantes attributions ex-communautaires, dont celles relatives notamment à l’organisation de l’éducation (enseignement supérieur compris), à l’action sociale, et à certaines parties de la santé. Et qui pourrait également englober des compétences juridiques dans des matières ex-fédérales (voir ci-après). De même, au moment du rattachement, le droit belge d’origine ex-fédérale serait lui aussi totalement maintenu en Wallonie, sauf exception. Il continuerait donc à s’appliquer, sans discontinuité, sur le territoire wallon, aux citoyens et aux résidents wallons comme aux personnes morales ayant leur siège en Wallonie. Ce droit ex-fédéral se trouverait cependant placé désormais sous la responsabilité du législateur français, successeur alors du législateur fédéral belge disparu.

Son évolution dépendrait donc du Parlement français (pour la loi) et du Gouvernement français (pour le règlement), tout comme il relève aujourd’hui du législateur fédéral belge (Parlement et Gouvernement fédéraux). Devenu un droit belge (belgo-wallon) de responsabilité française, applicable en Wallonie (et éventuellement à Bruxelles), il conserverait son caractère distinct du droit français de portée nationale, sauf choix contraire qui ferait alors prévaloir ce dernier, choix explicite pour telle ou tel domaine, et choix qui serait subordonné à la consultation des instances wallonnes. Contrairement à ce qu’on doit croire majoritairement encore aujourd’hui en Belgique, le fait pour le législateur national français de conserver et de produire un droit local distinct pour telle partie du territoire n’est pas neuf. C’est ce qu’il fait largement pour plusieurs Collectivités d’outre-mer, pour la Corse dans certains domaines (fiscalité notamment), et aussi, plus marginalement, pour les départements d’Alsace-Moselle (et ce qu’il a fait largement dans un passé encore proche pour «l’Algérie française». Ainsi, il n’y aurait pas d’obstacle d’ordre logique ou juridique à ce que la législation ex-belge reste valable et évolue séparément sur le territoire d’une Wallonie devenue française. Cette identité juridique de la Wallonie, confortée par l’existence maintenue d’un droit belge de compétence «nationale» propre au territoire wallon (et qui pourrait être de même valable pour Bruxelles), s’exprimerait ainsi dans de nombreux et vastes domaines. Pour le droit civil comme pour le droit pénal, pour le droit du travail comme pour celui des affaires, pour celui des sociétés et du commerce comme pour celui des associations, pour le droit de l’environnement comme pour celui de la consommation, pour le droit du logement et celui de l’urbanisme, pour celui de la santé comme pour celui de la sécurité sociale, pour celui de la famille, de la propriété et des successions comme pour celui des assurances, etc. On illustrera la force de cette autonomie juridique d’une Wallonie (ou d’une Belgique) française en citant le cas de certaines législations fédérales belges, celle sur les malades en fin de vie et l’euthanasie, celle sur le mariage des personnes homosexuelles et leur droit à l’adoption, et celle sur le droit de vote des étrangers (non communautaires) aux élections locales, toutes législations qui pourraient parfaitement demeurer de teneur et d’application inchangées sur le territoire wallon, malgré leur distance avec la législation proprement française. Idem pour la législation sur les cultes, très éloignée de la française, et d’une manière générale pour tous les textes qui organisent les rapports entre la puissance publique et les institutions religieuses de toute nature. De même, la fiscalité belge au sens large, c'est-à-dire la législation relative à l’ensemble des prélèvements obligatoires, y compris ceux à objet social, serait également maintenue dans sa totalité, nonobstant certains ajustements, immédiats (comme pour les régimes fiscaux et sociaux relatifs aux travailleurs «frontaliers») ou ultérieurs (harmonisation des taux de TVA, de la taxation du patrimoine et des revenus de capitaux, etc.). Au total, les cas où une législation proprement «française» serait substituée à des pans de la législation «belge», notamment ceux qui devraient être immédiatement ou rapidement abandonnés, seraient très limités. Les matières en cause seraient celles de nature très régalienne. Il pourrait s’agir particulièrement du droit de la nationalité et de celui de l’immigration. De ce qui relève de la politique monétaire et des législations et autorités de contrôle dans le champ financier (marchés financiers, banques, assurances). De l’organisation du pouvoir judiciaire (voir ci-après). Peut-être aussi de matières très sensibles et peu divisibles. Comme notamment dans le secteur de l’énergie (contrôle du cycle du combustible nucléaire,…). Et, ultérieurement, de l’état civil, de la sécurité intérieure, de la sécurité sanitaire, etc. De même, la Wallonie et les Wallons pourraient se voir appliquer, toujours ultérieurement, un droit strictement français exprimant une solidarité nationale choisie, notamment en matière sociale, là où les Wallons auraient fait le choix de l’abandon de leurs dispositifs particuliers. Pour cette législation «nationale», les autorités wallonnes pourraient conserver cependant une compétence de mise en œuvre. Qui plus est, des parties du droit belge ex-fédéral pourraient fort bien être placées, éventuellement sans délai, dans le champ de compétence des instances wallonnes, pour les matières qui seraient jugées comme «décentralisables» parce que susceptibles d’être mieux assurées par le législateur

wallon que parle législateur français. Il pourrait en être ainsi du droit du travail, si la Wallonie le souhaitait. Par la suite, et avec le temps, se mettrait en place, pour de nombreux secteurs, un processus d’harmonisation du droit belge ex-fédéral avec le droit français, soit pour régler notamment certaines incohérences ou incompatibilités, soit par une volonté légitime de convergence dans le cadre de la République. Qu’il s’agisse de normes publiques, en rapport avec la sécurité notamment (normes de produits, normes sanitaires, réglementation du transit des déchets,…), ou de politiques publiques, en vue d’une meilleure gestion (tarifs de l’énergie, gestion des eaux des bassins fluviaux de l’Escaut et de la Meuse,…), ou encore de convergence fiscale (taxation des revenus du travail par exemple) ou de convergence sociale (niveaux des prestations familiales). Comme en Allemagne, cette cohérence pourrait être recherchée par l’existence reconnue par la Constitution de matières pour lesquelles seraient admises des compétences législatives «françaises» et «wallonnes» concurrentes. Un tel processus d’harmonisation serait certes conduit par le Parlement et le Gouvernement français, successeurs du Parlement fédéral et du Gouvernement fédéral belges. Mais il serait canalisé par la consultation systématique des pouvoirs publics wallons, chaque projet se trouvant soumis à l’avis, voire à l’avis conforme en certaines matières à déterminer, du Parlement et du Gouvernement wallons (comme il en va déjà en France pour les collectivités territoriales d’outre mer et de Corse). De plus, il faut noter la prégnance grandissante du droit européen, situation qui a pour conséquence, en limitant le champ des droits nationaux, de réduire la distance entre droit français et droit belge, et ainsi d’en faciliter l’harmonisation. En fait, la seule vraie difficulté serait de maintenir une cohérence entre le droit applicable en Wallonie et celui applicable à Bruxelles, et ceci aussi même dans le cas où Bruxelles ferait le même choix pour la France que la Wallonie. Mais, dans ce cas là, ce serait justement plus aisé, puisque le Parlement et le Gouvernement français, qui auraient compétence pour faire évoluer le droit exbelge, seraient en situation de maintenir au mieux cette unité.
7La

permanence des institutions politiques et publiques wallonnes Dans le cadre de l’union-intégration avec la France, la Région Wallonne serait installée, telle quelle, dans l’ordre juridique et politique français, avec ses propres institutions. Et si c’était le choix des Wallons, les institutions politiques et publiques wallonnes resteraient donc celles alors en place au moment précédant l’Union (affirmation qui pourrait valoir aussi pour Bruxelles). Hormis pour les modifications formelles qui résulteraient pour les institutions «régionales» wallonnes de la suppression des institutions homologues «ex-Communautaires» (Parlement, Gouvernement et administrations). La Région wallonne conserverait aussi les attributs symboliques de son identité : drapeau, hymne, devise, etc. Dans ces conditions, ces institutions wallonnes ainsi maintenues seraient décrites par les lois fondamentales précitées (lois organiques) adoptées par le Parlement français en application des principes posés par le nouveau titre de la Constitution française consacré à la Wallonie (ou à la Belgique française). Comme elles le sont aujourd’hui par les lois spéciales faites en application de la Constitution belge. Cette continuité vaudrait non seulement pour l’entité régionale elle-même, mais pareillement pour toutes les institutions locales wallonnes, les provinces et les communes. Et donc pour les CPAS et les structures intercommunales. Et aussi pour les autres institutions publiques à vocation spéciale de la Région (on citera, à titre illustratif, l’office pour la formation et l’emploi, l’agence pour l’intégration des personnes handicapées, l’agence pour l’exportation, l’agence pour l’agriculture, les sociétés de logement social, la société des transports, les sociétés de financement et d’investissement, les sociétés en charge de l’eau, les ports autonomes fluviaux, les aéroports, etc.). Ainsi, la Région wallonne conserverait ses institutions politiques actuelles, Parlement, Ministreprésident, Gouvernement, en l’état ou presque. Le contrôle de leur action relèverait de dispositifs inchangés, et principalement l’élection des membres du Parlement, la tutelle de la Région sur les collectivités locales, et tous les contrôles juridictionnels habituels.

De même, les attributions et pouvoirs actuels de la Région comme des autres collectivités locales wallonnes resteraient conservées, avec des contenus maintenus. Et même élargis, compte tenu des compétences nouvelles qui seraient héritées de l’ex-Communauté française et qui pourraient l’être du défunt Etat fédéral, dans les conditions abordées ci-après. Et malgré quelques rares exceptions de sens contraire (comme, par exemple, en matière de politique de l’eau, puisque sa gestion par bassin fluvial pourrait justifier un rapprochement avec les structures françaises en charge des eaux de l’Escaut et de la Meuse). Pour la Région, cela comprendrait le pouvoir d’auto-organisation des institutions de la Région, Parlement et Gouvernement («autonomie constitutive»), tel qu’il leur est reconnu aujourd’hui par la Constitution belge. Les pouvoirs de législateur dans les matières de sa compétence. Et aussi des finances publiques indépendantes (pouvoir fiscal et revenus financiers propres, pouvoir budgétaire et exécution discrétionnaire des dépenses). La faculté de représentation et de contractualisation à l’étranger de la Wallonie serait totalement conservée. Les compétences des provinces et des communes, et des structures qui en dépendent, resteraient inchangées. Il pourrait en être de même pour leur fonctionnement. Elles continueraient à relever à titre principal de la Région wallonne, comme c’est le cas depuis 2001. Tous les organismes spécialisés, publics ou para-publics, agences techniques régionales, institutions provinciales ou intercommunales, qui seraient également maintenus, conserveraient donc le même environnement juridique et financier. Les citoyens et usagers wallons, dans leur vie quotidienne, ne connaîtraient donc aucun changement. De même, rien ne changerait, a priori, pour les élus et les personnels de toutes les collectivités de Wallonie, leurs statuts étant maintenus et leurs conditions d’emploi et de travail restant inchangées. Toutefois, il pourrait être jugé alors opportun de tirer profit de l’opportunité que représenterait ce moment de l’Union pour clarifier le fonctionnement des institutions wallonnes dans ce qu’elle peuvent être critiquées, notamment pour ce qui se rapporte à la neutralité des agents publics (limitation de l’accès des élus aux postes administratifs, dissuasion des conflits d’intérêts, rationalisation des règles de recrutement,…). Si d’autres réformes des institutions wallonnes étaient à faire, elles pourraient l’être dans un second temps, dans le respect du partage des compétences entre la Collectivité wallonne et l’Etat français tel qu’il aurait été fixé par la Constitution française et ses lois organiques d’application. A titre d’exemple de possibles réformes, on citera l’organisation des services de police (ce qui ne veut pas dire revenir sur la fusion Police-Gendarmerie récemment mise en œuvre), de la sécurité civile, et plus précisément des services d’incendie, tous services dont la responsabilité de niveau communal en Belgique est critiquée (elle est de niveau départemental en France quand elle n’est pas de compétence étatique). On mentionnera aussi la possibilité/nécessité d’un Haut-Commissaire de la République en Wallonie, en charge notamment de la coordination de proximité avec les instances régionales wallonnes, de l’application des lois belgo-wallonnes, ou de la direction, transférée à l’Etat français, des missions et services territoriaux ex-fédéraux implantés en Wallonie. On le voit, avec l’union-intégration, nous sommes aux antipodes de l’union-assimilation, qui, elle, substituerait le droit français et les institutions françaises au droit et aux institutions belgowallonnes, pour leur quasi-entièreté.
8Le

nouveau positionnement du pouvoir judiciaire ex-belge La réorganisation du pouvoir judiciaire belge, de compétence ex-fédérale, constituerait, à la suite de la partition de ses organes centraux, une question particulièrement délicate, à distinguer de celle du droit applicable en Wallonie (et à Bruxelles). Elle appellerait un traitement particulier, différent selon le type d’union avec la France qui serait retenu. Dans le cadre de l’union-association, les organes judiciaires en cause seraient nécessairement rattachés à l’Etat wallon (ou à l’entité étatique wallo-bruxelloise). Dans le cadre de l’unionintégration, l’organisation du pouvoir judiciaire devrait plutôt relever de la responsabilité des pouvoirs publics français, repreneurs des compétences des pouvoirs fédéraux belges. Car l’option, possible, de rattacher ce pouvoir aux instances politiques wallonnes ne serait sans doute pas celle

qui aurait la préférence des citoyens wallons, qui devraient être majoritairement soucieux du maintien d’une certaine distance entre le pouvoir judiciaire et les lieux du pouvoir politique wallon. En tout état de cause, l’intégration des organes judiciaires wallons (ou wallo-bruxellois) au sein du système judiciaire français serait totalement compatible avec l’existence et le maintien pérenne d’un droit belgo-wallon (ou belgo-wallo-bruxellois) autonome. Et serait sans effet sur l’organisation des tribunaux et des cours d’appel de Wallonie (ou de Wallonie-Bruxelles), qui serait conservée, au pénal comme au civil, y compris pour les juridictions spécialisées. C’est ainsi que le droit procédural que ces tribunaux mettent en œuvre resterait lui-même inchangé. Mais il faudrait déterminer le nouveau sort des ex-organes supérieurs belges du pouvoir judiciaire, le Conseil Constitutionnel, la Cour de Cassation et le Conseil d’Etat (dans l’ordre administratif), une fois ceux-ci partitionnés. C’est-à-dire les conditions de la prise en charge de leurs attributions par les organes homologues de l’ordre judiciaire français. Avec l’union-intégration, la partie «francophone» démembrée de l’ex-Conseil constitutionnel belge serait vouée à disparaître. Par contre, la partie similaire de l’ex Cour de cassation belge pourrait être constituée, à tout le moins dans un premier temps, en une unité spécialisée intégrée à la Cour de Cassation française, au motif qu’il appartiendrait à cette unité de continuer à assurer l’unité jurisprudentielle du droit territorial belgo-wallon (ou belgo-wallo-bruxellois) appelé à rester autonome. Cette solution de demi-intégration contribuerait aussi à la nécessaire harmonisation, sur le long terme, entre ce droit territorial belgo-wallon et le droit français. S’agissant de la partie «francophone» de l’ex-Conseil d’Etat belge, aux missions proches du Conseil d’Etat français, on pourrait retenir la formule de sa transformation en une Cour administrative régionale (ou inter-régionale wallo-bruxelloise), apte à exercer l’intégralité de la compétence contentieuse en matière de droit administratif belgo-wallon, laissant au Conseil d’Etat français le seul exercice du pouvoir de cassation et une compétence directe sur certaines actes réglementaires (notamment ceux du Gouvernement français dans le champ belgo-wallon). Quant à la compétence consultative sur les projets de textes administratifs, issus des pouvoirs locaux wallons ou des pouvoirs publics français agissant dans le champ belgo-wallon, elle serait exercée par le Conseil d’Etat français, garant de la cohérence d’ensemble, et éventuellement confiée à une section spécialisée. Une formule similaire vaudrait pour la Cour des Comptes ex-belge, qui diffère sensiblement de la Cour des Comptes française dans ses compétences et son fonctionnement. Elle pourrait être maintenue comme Chambre des comptes régionale (ou inter-régionale), avec un statut spécial permettant notamment de conserver ses caractéristiques antérieures, l’appel de ses jugements relevant cependant du contrôle de la Cour des Comptes française. En cas de rattachement conjoint de la Wallonie et de Bruxelles à la France, ces unités ou organes judiciaires supérieurs resteraient communs aux deux entités constitutives de la Belgique française. Ils pourraient alors rester implantés à Bruxelles, dans un premier temps du moins. Il faudrait aussi définir les conditions de la subordination directe du Parquet «wallon» au ministre français de la Justice, conditions qui devraient permettre de combiner une véritable intégration avec le maintien d’une certaine spécificité. Et répondre rapidement à la question sur le statut des magistrats wallons (ou wallo-bruxellois), et plus globalement à celle de l’intégration des corps de l’appareil judiciaire ex-belge dans les corps homologues de l’appareil judiciaire français. Le choix d’une telle intégration, qui ne ferait nullement obstacle au maintien et à l’application d’un corpus juridique belgo-wallon et au maintien de l’existence de tribunaux au régime propre, intégration dont la mise en œuvre pourrait être plus ou moins rapide, serait le plus pertinent au regard du souci d’une claire identification des responsabilités dans le bon fonctionnement de la Justice en Wallonie (et à Bruxelles éventuellement). La même approche serait évidemment tout aussi valable pour l’administration pénitentiaire, avec l’intégration rapide de la fonction et des agents dans les structures et corps de l’administration pénitentiaire française.
9Le

sort des ex-services publics fédéraux, entre Etat français et entité wallonne Ces services ex-fédéraux, et les fonctions qu’ils ont en charge (voir le chapitre 1.2, partie A), pour

les parties transférables à la Wallonie (ou au couple wallo-bruxellois), feraient l’objet d’un sort différent selon le choix wallon (et bruxellois) pour l’union-association ou pour l’union-intégration. Il serait plus aisé, paradoxalement, de maintenir, et de redéployer au besoin, ces services et leurs personnels dans le cadre de l’union-intégration. En effet, dans le premier cadre, la Wallonie et Bruxelles, réduits à leurs moyens propres, auraient du mal à absorber et à financer par et pour eux seuls la «part francophone» des administrations exfédérales, dont la dimension et les effectifs, des structures centrales notamment, excéderaient leurs besoins comme leurs capacités financières. Au contraire, dans le second, la France, par le simple effet de sa taille et de sa puissance administrative et financière (quelque vingt fois la Wallonie et quinze fois l’ensemble wallo-bruxellois), serait en mesure d’organiser le lissage dans le temps de ces réorganisations. C’est encore plus évident pour les fonctions qui sont de compétence nationale par essence, comme celles assumées par les administrations centrales, les forces armées, ou le réseau diplomatique. Avec l’union-association, certains transferts partiels de responsabilités à la France resteraient possibles, selon les vœux de la Wallonie et les résultats d’une négociation entre les deux Etats. Mais ils seraient nécessairement d’ampleur limitée et s’inscriraient plutôt dans une logique de complémentarité (réseau diplomatique, défense, …). Dans le cadre privilégié ici de l’unionintégration, toutes les fonctions et services ex-fédéraux auraient vocation à être pris en charge par l’Etat français. Toutefois, se poserait d’abord, pour certains d’entre eux, la question de leur rattachement possible à la Wallonie. Les fonctions régaliennes héritées de l’Etat fédéral belge relèveraient de plein droit, a priori, de l’Etat français. Pour certaines, les services en cause, comme les affaires étrangères et la défense, devraient être totalement et entièrement fusionnés avec les structures françaises homologues. Pour d’autres, leur rattachement aux structures françaises, bien que réel, pourrait être partiel, en application des accords initiaux conclus entre la Wallonie (et éventuellement Bruxelles) et la France. Pour la Justice, on a vu (ci-avant) que le rattachement nécessaire de l’institution à l’Etat français devrait se combiner avec la conservation d’une identité propre du fait du maintien d’un droit spécifique à la Wallonie (ou à la Belgique française). On peut penser à une combinaison semblable pour ce qui touche à la gestion des finances publiques ex-fédérales, et notamment de la dette publique et des pensions des agents publics, à celle des transferts transfrontaliers (douanes, police des frontières,…), à la sécurité intérieure, sous différentes formes (police ex-fédérale, sécurité civile, sanitaire, alimentaire,…) ou à la régulation des réseaux (énergie, télécommunications,…). Et aussi au pilotage de la Sécurité sociale (voir ci-après), du système de santé et de certains éléments du système éducatif. S’agissant des autres fonctions et des services qui les ont en charge, certaines pourraient devenir totalement ou principalement de compétence wallonne (et bruxelloise parallèlement), si la Wallonie (et Bruxelles) le souhaitait. Car il ne serait pas bon que trop d’aspects de la vie économique et sociale de la Wallonie se trouvent placés sous l’emprise de Paris, par le simple effet de la succession étatique, comme ils peuvent l’être sous celle de Bruxelles dans le cadre de l’actuelle Belgique fédérale. Question de juste distance. On citera la politique de l’emploi (comme nous l’avons vu pour le droit du travail). Et divers éléments de la politique économique. La politique de santé publique et les questions sociales non encore régionalisées (hors ce qui appartient à la sécurité sociale). Et la responsabilité sur certains organismes publics ex-fédéraux à gestion autonome, généralement implantés à Bruxelles, en co-pilotage avec elle si possible (voir ci-après). Au demeurant, les structures territoriales des services publics ex-fédéraux, celles en contacts direct avec les usagers, non touchées directement par la partition, contrairement aux services centraux, seraient peu affectées par le rattachement à l’Etat français dans ce cadre de l’union-intégration. Hormis dans le cas justement de missions qui seraient reprises par la Région wallonne. Quant aux structures centrales de ces services ex-fédéraux, pour leur partie issue de la partition, et réduite à proportion des missions reprises par la Région wallonne (et la Région bruxelloise), si la Région bruxelloise faisait le même choix «français» que la Wallonie, bien que rattachées directement à l’Etat central français, elles pourraient parfaitement être maintenues à Bruxelles, là

où elles se trouvent, hors les cas spécifiques précités (affaires étrangères, défense, et justice notamment). En effet, bien que ces services relèveraient alors du Gouvernement français, il ne serait nullement nécessaire de les transférer géographiquement pour les intégrer physiquement dans les administrations centrales (et généralement parisiennes) françaises. Continuant à exercer leurs compétences exclusivement pour la «Belgique française», et donc toujours implantés à Bruxelles, ces services, alors regroupés en un «service public central de la Belgique française», poursuivraient leurs tâches antérieures d’administration centrale par délégation du gouvernement et des ministres français, y compris le pilotage des services territoriaux précités. Au surplus, les personnels de tous ces services, comme ceux des administrations proprement wallonnes et locales (et aussi bruxelloises), conserveraient leurs statuts antérieurs. Quant aux agents qui resteraient en surnombre, quelques milliers sans doute, leur reclassement, s’il ne pouvait se faire au sein des administrations régionales et locales bruxelloises et wallonnes, pourrait encore être réalisé au sein des administrations françaises, géographiquement proches ou parisiennes notamment.
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maintien des organismes et des prestations de Sécurité sociale de l’ex-Belgique Avec l’union-intégration, tant les régimes de Sécurité sociale ex-belges que les offices qui les gèrent (voir le chapitre 1.2, partie B), après leur division consécutive à la partition de la Belgique, seraient maintenus, en l’état ou presque (à tout le moins dans un premier temps). Et la définition des prestations et allocations attribuées resterait inchangée, puisque les organisations et les financements en cause resteraient régis par la législation, entièrement conservée, héritée du droit belge. Rien ne changerait donc, tant pour les cotisants (employeurs et salariés, indépendants) que pour les bénéficiaires (prestations, prises en charge) habitant la Wallonie (et Bruxelles éventuellement). Mêmes prestations familiales, allocations de chômage, pensions de retraite, prestations de santé, toutes financées avec les mêmes ressources qu’avant la partition et gérées avec les mêmes organismes (partitionnés) et leurs délégataires (les mutuelles et les syndicats). Ce qui n’exclurait pas un processus ultérieur et progressif de rapprochement des caractéristiques du système français et du système belge maintenu pour la Wallonie (ou pour le couple wallobruxellois), et donc d’harmonisation des prestations (familiales notamment). Pour autant, il faudrait trancher la question du rattachement organique de ces régimes et organismes, qui sont réglementés et partiellement financés par la puissance étatique, soit à l’entité wallonne (ou au couple wallo-bruxellois), soit au système de sécurité sociale français, et plus précisément à l’Etat français. Leur rattachement au système national français, avec des modalités adaptées, aurait pour principal avantage de permettre une meilleure prise en compte de leurs conditions de financement, la Région wallonne (et la Région bruxelloise s’il y a lieu) étant alors déchargée de toute responsabilité directe en la matière. L’Etat français exercerait donc les mêmes obligations vis-à-vis de ces régimes que l’Etat belge auparavant, puisqu’il en serait le successeur juridique. Et ce sans qu’il soit porté atteinte à l’autonomie de ces régimes et caisses, autonomie qui resterait inchangée et qui serait, en tout état de cause, comparable à celle des régimes homologues français (on pensera notamment à celui d’Alsace-Moselle, en matière d’assurance-maladie). Les présentes considérations, assurément valables pour les branches famille, maladie, invalidité et retraite, pourraient l’être probablement aussi pour les gestions des risques chômage et de santé, bien qu’elles soient organisées de manière très différente en France et en Belgique (rôle majeur des syndicats pour la première et des mutuelles pour la seconde). Ainsi, l’organisation de la sécurité sociale pour la Wallonie (ou pour le couple wallo-bruxellois s’il y avait lieu) formerait un sous-système, autonome, du système français de Sécurité sociale. De plus, un tel rattachement permettrait de résoudre automatiquement les difficultés d’organisation inhérentes à la dualité wallo-bruxelloise. Constat qui permet aussi de souligner que la vrai difficulté à craindre et donc à éviter serait de devoir traiter une double scission du système de Sécurité sociale ex-belge, si Bruxelles adoptait une voie différente de celle de la Wallonie. Quant aux différentes formes de l’aide sociale, (revenus minimaux assurés à certaines catégories de la population, personnes âgées, prestations aux personnes handicapées, aux personnes et aux familles isolées,…), dont les financements et les mise en œuvre reposent sur des dispositifs

variables, et qui mobilisent selon les cas l’Etat fédéral, les caisses de sécurité sociale, les communes et leurs CPAS, tous les dispositifs en cause resteraient inchangés. Sans préjudice de possibles réorganisations à terme (par exemple dans une logique d’harmonisation des prestations belges avec les prestations homologues françaises).
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sort des autres organismes ex-fédéraux et ceux de compétence «nationale» Les organismes fédéraux déjà cités (voir le chapitre 1.2, A), qui tout en étant rattachés à l’Etat fédéral, disposent d’une certaine autonomie, sont encore nombreux, malgré la volonté flamande d’en réduire le nombre. Il s’agit au premier chef des institutions et organismes à vocation scientifique et culturelle (académies, musées, observatoire et conservatoire royaux, théâtre, cinémathèque et orchestre nationaux, centres de recherche, d’études et d’expertise divers, etc.). Dans le cadre de l’union-intégration, la responsabilité de tutelle, d’orientation et de financement sur ces organismes, amputés de leur «partie flamande», relèverait a priori, de l’Etat français, successeur de l’ex-Etat fédéral Belge. Mais puisque ces organismes sont implantés à Bruxelles, leur sort serait délicat à régler si Bruxelles faisait un autre choix que la Wallonie d’une telle union avec la France. Leur transfert à Bruxelles ne serait possible que si celle-ci se trouvait en mesure d’en assurer le financement. Alors qu’un même choix de Bruxelles pour la France ferait que cette tutelle pourrait parfaitement être partagée, pour la plupart de ces organismes, avec la Wallonie et Bruxelles, l’Etat français restant le garant ultime de leurs moyens. Par défaut, face à un manque de taille critique de ces organismes, un mode de rattachement à des structures homologues françaises serait également possible. A noter qu’une phase transitoire de co-pilotage de ces organismes par les Etats successeurs de l’ex-Etat belge, assez longue, serait inévitable, le temps que le nouvel Etat flamand ait pu rapatrier sur son territoire la partie de ces organismes lui revenant. De même, la gestion des droits détenus dans les sociétés anonymes à capitaux majoritairement publics, pour la part wallo-bruxelloise de leur capital, comme Belgacom, pourrait, sauf exception, rester sous compétence partagée, sans implication de l’Etat français même dans le cadre de l’unionintégration. Il pourrait en aller aussi ainsi des fonctions de l’ex-Banque nationale, hormis la fonction monétaire, et tout particulièrement celles d’observation économique (statistiques, analyses), qui devraient être conservées au sein d’une nouvelle structure dans l’intérêt commun du couple wallo-bruxellois. Pour les entreprises publiques, comme la Poste, la SNCB et Infrabel, une fois qu’elles auraient fait l’objet d’une partition physique en accord avec l’Etat flamand, on pourrait choisir entre un rattachement au couple wallo-bruxellois ou aux entreprises homologues françaises (filialisation), ou aux deux. Au total, là aussi, on le voit, l’union-intégration avec la France ne ferait pas obstacle, bien au contraire, au maintien de l’identité de ces organismes. Ni même à leur gestion sous prééminence wallonne ou wallo-bruxelloise si cela paraissait la meilleure solution.
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sort principalement wallon des compétences et moyens de l’ex-Communauté française En cas d’Etat commun wallo-bruxellois, les compétences de l’ex-Communauté française seraient logiquement reprises par cet Etat, dont elles constitueraient une partie des fondations, y compris en cas d’association simple avec la France. Mais, nous l’avons vu (chapitre 1.4, partie A), il est peu sûr qu’un tel Etat «confédéral» soit créé ou puisse en tout cas survivre longtemps à sa création, sachant que dans un tel cadre une entente suffisante sera difficile à maintenir pour garantir une unité d’action pour les matières en cause. Si, par contre, la Wallonie et Bruxelles adoptaient des voies séparées, les attributions et moyens seraient partagés entre les deux entités, qui mèneraient alors des politiques propres, éducatives et culturelles, sanitaires et sociales, même si une coopération plus ou moins étroite était maintenue entre elles. Un tel état de fait serait fort dommageable pour les deux parties et les institutions concernées. Là encore, la voie de l’union-intégration à la France, avec les deux Régions, la Wallonie et Bruxelles, intégrées «ensemble» à la France, permettrait d’aboutir au résultat le plus satisfaisant pour les compétences et institutions de l’ex-Communauté française. Plus solide et plus cohérent

sans être parfait, leur devenir dans le cadre de l’Etat français pourrait en effet concilier le renforcement des deux Régions autonomes et le maintien d’un cadre commun d’action à la Belgique française. Par cette voie, tant dans le cas de la Wallonie «seule» que dans celui du couple wallo-bruxellois, on écarterait donc la reprise à titre principal des compétences en cause par l’Etat français, dans le seul souci d’en maintenir l’unité, car une telle reprise serait contraire au cadre d’autonomie maximale voulue pour la Wallonie comme pour la Belgique française, et l’Etat français ne serait pas demandeur de l’exercice d’une telle compétence. On s’acheminerait donc vers un transfert général des compétences ex-communautaires à la Wallonie, et donc aux deux Régions, c’est à dire à leur répartition entre elles (compétence juridique et compétence gestionnaire). Avec, par exception uniquement, une centralisation «française» dans certains cas vraiment particuliers, notamment pour maintenir une cohérence entre les deux Régions. Ainsi, dans un tel schéma, la Région wallonne, comme l’entité bruxelloise, deviendrait compétente en matière d’organisation et de financement de l’enseignement (de la maternelle au supérieur, dans presque tous les aspects), de l’action sanitaire et sociale (familles, personnes âgées, personnes handicapées, intégration, etc.), et de la culture. Les académies et les universités francophones de Wallonie passeraient ainsi dans le giron de la Région. Le maintien de l’unité des politiques d’éducation, de formation, voire d’emploi, entre la Wallonie et Bruxelles, pourrait s’inspirer des modalités de coordination qui existent entre les Etats cantonaux suisses de langue française. Et les délégations et bureaux de représentation à l’étranger pourraient être enfin fusionnés. Au total, il s’agirait donc là d’un important élargissement des compétences régionales wallonnes (et bruxelloises), conformément aux vœux des partisans d’un régionalisme renforcé. Et, dans un cadre français d’intégration commun à la Wallonie et Bruxelles, l’unité d’une partie du droit applicable à ces matières pourrait être maintenu, du fait des compétences législatives et réglementaires générales auparavant reconnues à l’ex-Etat fédéral belge et qui seraient dès lors exercées par l’Etat français (exemple : les exigences minimales pour l’attribution des diplômes). Et, comme on le verra ci-après, un cadre commun de concertation aux deux Régions permettrait de maintenir une unité d’action dans les nombreux domaines où elle resterait indispensable. S’agissant de la réglementation/régulation des médias, on pourrait hésiter entre une compétence proprement régionale (ou inter-régionale) ou une compétence partagée avec l’Etat français, comme pour le cas notamment des aides directes à la presse. Quoi qu’il en serait, la radio-télévision belge francophone-RTBF poursuivrait son existence, quitte à devenir une société conjointe aux deux entités wallonne et bruxelloise (ce qui serait compatible avec une orientation régionale, wallonne ou bruxelloise, pour chacune des deux chaînes). La modification de ses organes d’administration pour ce faire pourrait alors être mise à profit pour les soustraire à l’influence, aujourd’hui excessive, des élus wallons et bruxellois. A cet égard, le mode de pilotage de la radio-télévision suisse romande, de type coopératif, qui étend sa compétence sur les sept Etats cantonaux suisses partiellement ou totalement de langue française, pourrait servir d’exemple. Par contre, il serait probablement plus pertinent de confier au conseil supérieur de l’audio-visuel-CSA français la régulation de ce secteur, par succession au CSA belge.
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maintien sous maîtrise wallonne des ressources régionalisées Dans le cadre français, l’entité wallonne, conjointement ou non avec Bruxelles, conserverait en tout état de cause la maîtrise des recettes, fiscales et autres, qui lui sont présentement affectées dans le cadre du fédéralisme belge. Précisément, dans le cadre de l’union-intégration, la législation fiscale de compétence ex-fédérale serait, comme vu précédemment (en A), de la compétence du Parlement français, successeur du Parlement belge. Cette législation restant, fondamentalement, inchangée, la répartition des produits fiscaux et autres produits, entre niveau central et niveau régional, et aussi niveau infra-régional, resterait donc elle aussi inchangée. Dès lors, l’autonomie découlant de l’union-intégration telle que proposée laisserait à la Wallonie l’ensemble des recettes propres que la loi belge lui affecte aujourd’hui, ainsi que la part des ressources fiscales que lui attribuait l’ex-Etat fédéral belge, sur ses propres recettes, soit notamment

une fraction prédéterminée de l’impôt sur le revenu des personnes physiques (IPP). Pour le financement d’un périmètre de dépenses semblable, le budget wallon resterait donc construit identiquement à ce qu’il en est aujourd’hui. Il serait cependant majoré, tant en recettes qu’en dépenses, de celles correspondantes aux attributions reçues de l’ex-Communauté française voire de l’ex-Etat fédéral. Cela sans altération de l’équilibre des comptes. Quant aux produits fiscaux ex-fédéraux, comme notamment ceux de l’IPP, de l’impôt sur les sociétés, et de la TVA, ils seraient rattachés au budget national français. Ils pourraient y être identifiés par le moyen d’un budget annexe, et placées ainsi en face des dépenses ex-fédérales prise en charge par l’Etat français (et notamment celles de sécurité sociale). C’est par ce budget annexe du budget général de l’Etat français que transiteraient donc les transferts financiers légaux dus à la Wallonie, et notamment la part gagée par une fraction déterminée des produits de l’IPP. Et c’est ce budget annexe qui supporterait la charge de l’impasse financière wallonne, annuités de la dette exfédérale et financements d’équilibre de la sécurité sociale compris, dans le respect de l’obligation de solidarité nationale (voir ci-après). Et non le budget de la Région wallonne. Ce serait là, dans le champ fiscal, financier et budgétaire, une différence essentielle de la formule de l’union-intégration avec celle de l’union-association. En effet, avec celle-ci, la Wallonie indépendante recevrait certes toutes les recettes fiscales et autres recettes produites sur son territoire. Mais toutes les dépenses seraient également imputées à son budget. Et l’impasse financière le serait donc aussi. Il est donc légitime d’insister ici sur la logique même de l’unionintégration dans le champ financier, porteuse d’un cadre financier très protecteur pour la Wallonie (tout autant que l’union-assimilation, mais de manière différente), comme précisé ci-après. Ultérieurement, ce cadre financier et fiscal pourrait être modifié, dans un sens plus favorable à une plus grande autonomie wallonne. La législation des prélèvements fiscaux pourrait devenir progressivement de compétence wallonne, et les produits alors rattachés directement au budget régional wallon. Avec dès lors les blocs de dépenses correspondants aux compétences supplémentaires transférées. Faudrait-il encore que cette évolution ne soit pas contradictoire avec l’objectif de solidarité financière de la France envers la Wallonie impliquée par l’union-intégration. La Wallonie ne devant pouvoir être dans le futur en situation de pratiquer une forme de concurrence fiscale aux dépens de la France, alors même que celle-ci continuerait à garantir le niveau des prestations de la population wallonne. Une option de contenu intermédiaire plus praticable serait que le pouvoir législatif fiscal applicable en Wallonie demeurerait largement de compétence nationale française alors que les produits seraient acquis pour tout ou partie à la Région (comme, par exemple, en Espagne, où la loi constitutionnelle et l’Etat, qui reste maître de la législation fiscale, fixent la part des produits de la TVA et de l’impôt sur le revenu revenant de droit à chaque Communauté autonome).
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consolidation des financements publics de solidarité On vient de le voir, c’est en matière de solidarité financière que l’union-association et l’unionintégration présentent les effets les plus divergents. Le principe de solidarité financière de l’Etat français envers les collectivités de la République, assorti d’une obligation de péréquation des ressources pour contenir les inégalités qui existent entre elles, est inscrit dans la Constitution. Pour que ce principe puisse jouer pour la Wallonie, faudrait-il encore qu’elle soit bien une collectivité française. Ce n’est donc que dans le cadre de l’union-intégration qu’une telle solidarité financière pourrait jouer pleinement pour la Wallonie. De ce point de vue, et compte tenu de la situation de dépendance de la Wallonie, il apparaît que le choix de l’union-intégration devrait s’imposer avec évidence, quand le moment du vrai choix serait venu. Toutefois, ce principe de solidarité obéirait pour elle à des modalités particulières (le raisonnement qui suit valant identiquement pour Bruxelles). L’Etat français, en application de ce principe, aurait deux devoirs financiers essentiels à honorer dans sa succession à l’ex-Etat fédéral belge, pour le compte de la Wallonie. D’abord, il devrait assumer la fraction de la dette belge (chapitre 1.2, B), transférée à la Belgique «francophone» et donc à la Wallonie (comme à Bruxelles). Une telle prise en charge est un acte souverain dont

l’adoption par la France ne soulèverait pas de difficulté particulière (voir au chapitre 1.4, B), sauf que la règle de réversibilité de l’Union à la France, si elle était mise en œuvre, devrait provoquer la reprise du solde de la dette par la Wallonie (ou par le couple wallo-bruxellois). Ensuite, l’Etat français, successeur de l’Etat belge comme la Flandre, prendrait en charge la partie de l’ex-budget fédéral, en recettes et dépenses (avec les coûts d’amortissement de la dette héritée, et y compris les financements d’équilibre de la sécurité sociale), relevant de la Wallonie (et de Bruxelles s’il y a lieu), et par là le solde annuel dégagé par cette partie, solde nécessairement déficitaire. L’importance de cette charge, d’au moins 5/7 milliards €, équivalente à celle que supporte la Flandre au titre des transferts financiers inter-régionaux, évaluée comme précédemment indiqué (au chapitre 1.2, B), charge annuelle et donc reconductible, constituerait une question essentielle pour la France, plus que le stock de la dette à reprendre. Ces recettes et dépenses, pourraient être constituées, pour un premier temps au moins, et comme dit ci-avant, en un budget annexe du budget général de l’Etat français. Le solde déficitaire de ce budget annexe serait ainsi équilibré par un concours du budget général, concours annuel adopté par le Parlement français. Ce budget annexe assurerait ainsi le maintien en l’état du niveau des financements publics exfédéraux alors existants, dont ceux consacrés notamment aux institutions belges de sécurité sociale et ceux dédiés aux collectivités territoriales wallonnes (et éventuellement bruxelloises). Complémentairement, l’Etat français et la Wallonie (avec Bruxelles éventuellement) se seraient mis d’accord initialement sur la méthode d’actualisation et de régulation d’une année sur l’autre des masses financières en cause, et notamment celles relatives aux dépenses inéluctables et aux dépenses discrétionnaires. En effet, l’Etat français ne pourrait prendre des engagements aussi forts que s’il était assuré d’emblée, par des engagements réciproques de la Région wallonne (et éventuellement de la Région bruxelloise) sur des dispositions de portée pluri-annuelle sur la maîtrise des coûts, d’une contribution sérieuse au contrôle du solde déficitaire annuel. Sur un plan plus structurel, on peut imaginer que l’Etat français pourraient demander aux pouvoirs publics wallons de s’engager sur des objectifs et les mesures de réalisation adéquates : une clarification du fonctionnement des institutions wallonnes (transparence de la vie politico/administrative, notamment par une meilleure séparation des fonctions politiques et des fonctions administratives), et une réduction progressive de l’hypertrophie des administrations wallonnes (réduction des moyens d’administration générale, réforme du système éducatif, …). Une clause de revoyure permettrait, à échéance régulière (trois ans ?), d’évaluer les résultats atteints et de renouveler les engagements financiers de l’Etat français pour une nouvelle période. Il faut insister sur le fait que la mise en œuvre de tels mécanismes régulateurs serait sans effet réducteur pour les compétences financières wallonnes (comme bruxelloises) dans la gestion de ses budgets et comptes, et notamment dans l’exécution des dépenses, puisque ceux-ci seraient distincts et autonomes. Ni sur les droits sociaux des wallons. Et que l’Etat français, en quelque circonstance que ce soit, n’abandonne pas une collectivité territoriale à son sort, même en cas de différend avec les autorités politiques de cette collectivité, et qu’il en serait bien de même avec la Wallonie. Avec la simple union-association, il faut rappeler encore qu’il en irait tout autrement en matière de garanties de financement. L’Etat français n’aurait guère de motif à se charger de la dette wallonne (comme bruxelloise), autrement que partiellement ou indirectement (garantie), et sa contribution aux charges publiques annuelles, tout en étant possible, serait d’ampleur restreinte et aléatoire et de durée nécessairement limitée. Enfin, avec l’union-intégration, la Wallonie échapperait aux charges inhérentes au statut d’un Etat souverain. N’étant pas un Etat héritier de l’Etat belge, rôle laissé à la France, elle n’aurait pas d’obligation à consacrer des moyens à la dimension internationale d’un tel Etat. Et on peut penser que, pour un temps assez long du moins, l’Etat français ne demanderait aucune participation financière à l’entité wallonne pour la prise en charge des dépenses correspondantes (réseau diplomatique, forces armées, moyens de police,…).
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permanence confirmée de la société et de l’identité wallonnes

Avec la formule de l’union-intégration à la France, la permanence de l’identité wallonne, dont la préservation repose nécessairement sur un corpus juridique spécifique et des institutions propres, dans les champs social et culturel notamment, serait assurée dans d’excellentes conditions. Avant tout par le maintien, dans le cadre français, d’un régime juridique belgo-wallon, qui constitue la fondation première de cette identité, et par là de l’ensemble des systèmes qui l’exprime. Nous l’avons vu pour le système politique local, dont les règles de fonctionnement resteraient inchangées. Le système administratif et le secteur public. Egalement pour le système éducatif et plus précisément pour la place particulière de l’enseignement privé confessionnel, qui conserverait ses caractéristiques. Tout autant pour les institutions culturelles, scientifiques et techniques, qui demeureraient pourvues des mêmes autonomies. Egalement pour le système de santé, et le système de sécurité sociale, dont les principes organisateurs pourraient rester inchangés, comme le niveau des prestations servies. Ce sera aussi vrai pour les relations du travail puisque les organisations syndicales belges, dont la représentativité (plus de 70 % de travailleurs syndiqués contre moins de 10 % en France), le rôle dans la négociation sociale, et les fonctions gestionnaires (notamment des prestations de chômage), sont et resteraient différents de ce qu’ils sont en France. Et la liste pourrait être continuée, par exemple avec le régime juridique des professions réglementées (professions libérales et autres). Ou celui du secteur associatif. Ou encore celui des cultes. De plus, dans ce cadre de l’union-intégration, et on le soulignera d’autant plus que cela peut surprendre, l’autonomie des institutions comme de la société wallonnes sortirait plutôt renforcé, en étendue et en intensité, par un rattachement de la Wallonie à la France, dans les conditions ici prescrites. L’entité wallonne autonome serait enfin maîtresse des instruments des politiques d’éducation, de formation et de culture, instruments réclamés par les régionalistes wallons, en vain jusqu'à présent. Et ce avec le soutien toujours possible et aussi le garde-fou bien utile de l’Etat régulateur français. Dès lors, établie sur un pied d’égalité avec Bruxelles, la Wallonie pourrait enfin collaborer avec elle sans la craindre ni la renier. Au total, il est douteux que toute autre voie adoptée par la Wallonie serait, dans la durée, aussi favorable à l’identité et à l’autonomie wallonnes que celle de l’union-intégration. Disons-le encore : c’est dans ce cadre français que le régionalisme/autonomisme wallon trouverait le meilleur espace pour son épanouissement.
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Wallonie et Bruxelles ensemble dans l’Union avec la France

«L’après-Belgique» sera une situation à hauts risques pour l’une et l’autre entité de la Belgique «francophone». Nous l’avons dit et illustré, pour la Wallonie et Bruxelles, une voie sans la France, c’est-à-dire un Etat fédéral ou confédéral wallo-bruxellois, à l’équilibre instable, ne pourrait durer, quand bien même arriverait-il à se constituer. Et le choix de voies différentes pour la Wallonie et Bruxelles, la première optant pour la France, la seconde pour un statut hybride de fausse indépendance sous égide européenne, complexifierait beaucoup le processus de partition de l’Etat fédéral belge et priverait le couple wallo-bruxellois des avantages d’une entente étroite. Tout au contraire, la meilleure garantie d’une entente forte et durable entre la Wallonie et Bruxelles, respectueuse de leurs identités et autonomies respectives, résiderait dans une réunion conjointe à la France, dont l’Etat serait le successeur de l’Etat fédéral belge. Ce serait l’intérêt de la Wallonie de convaincre Bruxelles des intérêts majeurs de cette voie commune. Au premier chef, parce que dans le temps long de la vie des peuples et de leurs institutions représentatives, il n’est pas douteux que l’ancrage commun à l’Etat français, permanent par vocation, constituerait un cadre stable et durable pour le maintien du couple wallo-bruxellois. Pour cette seule raison là, ce serait déjà une solution supérieure à toute autre. De plus, ce cadre apporterait une autonomie aussi grande aux deux entités que celle qui est la leur aujourd’hui dans le cadre belge. Aussi grande pour Bruxelles que pour la Wallonie, et même plus grande encore, ce qui découlera notamment de la moindre dépendance financière de Bruxelles et de la nécessité de prendre en compte sa vocation européenne, aspect développé plus loin (au chapitre 3.4 consacré au statut de Bruxelles).

En outre, une unité maintenue entre les deux Régions de la Belgique française serait assurée et confortée par l’Etat français (Parlement et Gouvernement) lui-même, de différentes manières. Le premier moyen au service de cette unité serait la conservation de l’unité du droit belge ex-fédéral. Objectif atteint largement par la compétence qui serait reconnue aux instances nationales françaises, héritières de l’ex-Etat belge, de faire évoluer ce droit. Un second moyen, similaire, se rapporterait au traitement des questions sociales et fiscales, et plus précisément du financement des droits sociaux, dont l’équivalence entre wallons et bruxellois serait préservée. L’exercice de cette double activité de l’Etat français vis-à-vis à la Belgique française, législative et réglementaire d’une part, sociale et fiscale d’autre part, afin de permettre une cohérence dans l’approche des situations wallonne et bruxelloise à ces deux titres, pourrait reposer sur la réunion périodique et obligatoire de délégations des deux Parlements «belges», wallon et bruxellois, avec une délégation permanente du Parlement français, de représentants (ministres) des deux Gouvernements et du Gouvernement français. De leur côté, les entités wallonne et bruxelloise devraient établir un cadre permanent de coordination, justifié par l’existence, comme nous l’avons vu, d’intérêts conjoints pour et dans plusieurs institutions communes qui seraient maintenues ou créées. Qu’il s’agisse de celles issues de l’ex-Communauté française (comme la coordination des programmes des organisations scolaires, qui pourrait s’inspirer des pratiques communes aux sept cantons suisses totalement ou partiellement francophones, ou la co-tutelle des académies de langue française), de celles provenant de compétences transférées de l’ex-Etat fédéral et non reprises par l’Etat français (co-gestion ou co-tutelle d’institutions scientifiques et culturelles notamment), ou encore de certaines appartenant au champ de la sécurité sociale (participation conjointe à l’administration des offices, comme pour l’Office des administrations provinciales et locales par exemple). Et cadre permanent de coordination wallo-bruxellois justifié aussi par la nécessité pour les deux entités d’avoir un comportement cohérent dans leurs relations avec l’Etat français. Par ailleurs, les deux Régions autonomes seraient bénéficiaires de l’existence et de l’appui de l’Etat français dans leurs actions extérieures. Débarrassées des soucis d’un Etat souverain, (diplomatie, défense,…), elles pourraient, avec l’Etat français, et mieux qu’aujourd’hui avec l’Etat belgoflamand, développer leurs politiques économiques et culturelles à l’étranger et en Europe. Enfin, le fait pour Bruxelles d’adopter le même choix «français» que la Wallonie rendrait plus aisée la résolution de la question territoriale bruxelloise. L’apport par la Wallonie des modestes contreparties territoriales à offrir à la Flandre pour le compte de Bruxelles en gage de l’élargissement et du désenclavement de son territoire, sujet majeur traité plus loin (à voir au chapitre 3.3), en serait évidemment facilité. Et ce d’autant mieux qu’une certaine solidarité financière bruxelloise pourrait accompagner ce sacrifice wallon. Cette voie commune à la Wallonie et à Bruxelles permettrait l’affirmation pleine et entière de la Belgique française. Une Belgique française déjà là, culturellement, et qui s’affirmerait enfin politiquement, dès qu’elle ne serait plus dissimulée et entravée par un Royaume belge sous direction flamande. Une Belgique française dont les deux membres resteraient réunis grâce à l’Etat français. Une voie commune qui devrait s’imposer par évidence pour une Wallonie plus autonome, entièrement sécurisée, et liée à Bruxelles sans en dépendre, plus difficile pour Bruxelles, exposée à d’autres contraintes et alternatives, comme nous le voyons plus loin (chapitre 3.2). Une voie commune de la Belgique française qui serait proposée à Bruxelles par la Wallonie et la France, et qu’il appartiendrait aux Bruxellois «francophones», par leur choix pour la France ou pour «l’indépendance», de concrétiser ou d’anéantir. II-L'avenir de la Wallonie >

2.4. Un renouveau wallon par l’Union.
2.4. Un renouveau wallon par l’Union

L’Union avec la France, par la voie d’un statut d’intégration, ce ne serait pas seulement pour la Wallonie la solution de secours évidente après la fin de l’Etat belge. Ce pourrait aussi être une chance de renouveau durable pour la Wallonie. Dans cet objectif, la France devrait engager un vaste plan de soutien à la Wallonie et les Régions françaises limitrophes (A). De plus, l’Union, par sa seule existence, pourrait être, pour les deux partenaires, une opportunité de renouvellement, mutuellement profitable (B). A. Un soutien exceptionnel de la France à la Wallonie La France devrait sans attendre, dès le début de l’Union, aider la Wallonie à s’extirper de sa déprime économique et sociale. Une telle action, qui servirait aussi son propre intérêt, devrait se matérialiser, dans un premier temps, par un plan de soutien exceptionnel.
1Un

effort de solidarité complémentaire exceptionnel L’accompagnement financier de la réunion de la Wallonie à la France ne pourrait seulement consister en la seule garantie de la reprise des dettes cumulées et du financement des déficits annuels structurels de la Wallonie par la France, bien que cette garantie constituerait déjà un acquit important pour la première et un effort important pour la seconde. La situation économique et sociale dégradée de la Région wallonne exigerait de la France un effort complémentaire de solidarité pour aider les Wallons à prendre un nouveau départ. Un tel effort serait aussi justifié par la nécessité d’arrimer la Région wallonne à la France limitrophe. Il devrait être la manifestation concrète et rapide que le mariage de la Wallonie avec la France justifierait bien son divorce d’avec la Flandre. L’action de l’Etat français devrait être ce qu’un Etat sait faire, c’est-à-dire principalement financer la mise en place d’outils de développement qui font défaut à la Wallonie et qu’elle n’est plus en mesure de financer seule. Mais cette action ne saurait se substituer à ce qui relève par essence de l’initiative des Wallons et de leur Région autonome, à savoir des réformes de fond plus substantielles que celles faites jusqu’à présent. Cette action de soutien de l’Etat français serait donc subordonnée et associée à des engagements structurels propres de la Wallonie. L’objectif que l’Etat français pourrait se donner, ce serait de contribuer à ce que l’économie de la Wallonie puisse se situer au niveau de celui de la Région picarde «Nord-Pas-de-Calais», dans un délai raisonnable, d’une vingtaine d’années par exemple (celle-ci ayant évidemment progressée entre temps). De même que la Région de Nord-Picardie, qui, aidée par l’Etat, et par ses efforts propres, a su, après une vingtaine d’années d’un effort continu, se rendre de nouveau attractive et est en voie de rétablissement, la Région wallonne, ainsi aidée de la même manière, pourrait retrouver son autonomie économique et une prospérité suffisante, retournement de situation qui profiterait ensuite à la France du nord et légitimerait son investissement.
2Un

Plan pour la Wallonie et le nord-est français Le cœur de ce dispositif de soutien de la France à la Wallonie dans sa phase initiale, devrait être un plan pluriannuel d’investissement, largement financé par l’Etat français. D’engagement immédiat, nécessairement limité dans le temps, mais de durée décennale au moins. Ce Plan devrait porter à la fois sur les équipements physiques de la région wallonne et le cadre de vie de la population wallonne. La Wallonie, de son côté, ferait porter son effort propre principal sur les aptitudes professionnelles des Wallons. Les investissements en cause co-financés par l’Etat français concerneraient principalement trois domaines: les infrastructures, le cadre urbain, et l’innovation technologique. Ils seraient à concentrer sur le sillon industriel mosan (de Mons à Liège). Et il devrait aussi profiter aux relations de la Wallonie avec Bruxelles, par le Brabant wallon, Ce plan bénéficierait aussi, notamment pour son volet transports, aux quatre Régions françaises limitrophes de la Wallonie pour en renforcer les solidarités avec la Région wallonne : Nord-Picardie, Picardie méridionale, Champagne, Lorraine. Plus strétégiquement, un tel Plan devrait contribuer à renforcer la position centrale de la Wallonie, entre les bassins urbains londonien et rhénan, rhénan et parisien, et l’articulation du sillon économique mosan de la Wallonie

avec le bassin économique la Picardie du nord, de Liège à Dunkerque. Les axes de ce «plan wallon», cités ci-après, qui viseraient au réarmement économique du pays wallon, pourraient conduire à mobiliser une enveloppe financière de l’ordre de 10 milliards €. Compte tenu des autres financements mobilisables (privés, européens, régionaux,…), on considèrera ici que plus de 50/70 % de cette enveloppe pourrait être à la charge de l’Etat français, soit un effort supérieur à 5/7 milliards €, à répartir sur quelques années. Ce chiffre est important. Notamment pour un Etat français endetté, qui n’investit plus beaucoup. C’est ainsi qu’il a prévu de ne consacrer que 13 milliard € sur 7 ans à la dernière génération des contrats de projets Etat-Régions 2007-2013 pour la métropole. Mais pour les collectivités d’outre mer, et pour la Corse, il fait plus. Au titre de cette dernière, qui compte moins de 300 000 habitants, le dernier plan d’investissement prévoit une dotation nationale de plus d’un milliard et demi €, sur 15 ans. Et pour la Polynésie, la Nouvelle-Calédonie ou Mayotte, de même taille que la Corse, les concours nationaux sont du même ordre de grandeur. Et le montant du «grand emprunt» de 35 milliards € décidé fin 2009 pour financer les dépenses d’avenir de la France montre que le montant de l’enveloppe financière avancé pour le Plan wallon et les Régions voisines n’aurait rien d’excessif. Pour la France, la réussite de l’Union avec la Wallonie, un évènement dont l’importance est telle qu’elle ne se répète pas une fois par siècle, vaudrait bien un effort exceptionnel de cet ordre, proportionnellement de même ampleur, pour un pays de près de 3 millions et demi d’habitants, que celui que la République consent régulièrement pour l’outre-mer français. Et cet effort serait moindre, pour un enjeu autrement plus important pour la France, que celui qu’il aurait fallu fournir si Paris avait été désigné pour organiser les jeux olympiques de 2012. On ajoutera que la GrandeBretagne a promis pour l’Irlande du Nord, moitié plus petite que la Wallonie, une enveloppe financière globale de 50 Milliards €, sur quatre ans, contrepartie du partage négocié du pouvoir entre protestants et catholiques (et on mentionnera encore que 10 milliards €, c’est le coût de réalisation du nouvel Airbus A350). Ces comparaisons chiffrées permettent aussi de souligner combien le plan «Marshall»wallon actuel, qui mobilise au mieux 400 M€/an, est insuffisant pour répondre aux besoins de la Wallonie.
3Infrastructures

physiques/moyens de transport et de mobilité Du fait de sa position géographique, les infrastructures de transport et la logistique constituent pour la Wallonie, comme pour sa voisine Nord picarde, des axes de développement évidents. Il faut donc accélérer les efforts d’équipements en ces domaines. Il faut pour cela améliorer les liaisons ferroviaires et routières de la Wallonie avec la France. Car elles sont aujourd’hui particulièrement médiocres, médiocrité qui est la traduction physique de la prise de distance historique avec la France des milieux décisionnels belges. Il faut également conforter le rôle pivot du Brabant wallon, notamment dans le désenclavement méridional de Bruxelles. Et la pleine efficacité de ce rôle passe par le développement radical des liaisons est-ouest ferroviaires et routières au sein même de la Province. Voies ferrées. Les besoins à satisfaire sont importants et multiples, tant à titre interne à la Wallonie que pour ses relations avec Bruxelles et les Régions françaises limitrophes. Réalisation, en territoire wallon, d’une liaison directe des deux branches de la LGV Lille-Liège, qui se rejoignent aujourd’hui par Bruxelles et donc empruntent le territoire flamand, par un nouveau segment en Brabant wallon, avec une gare au moins dans cette Province, et avec des interconnexions permettant aussi la desserte de Namur et de Charleroi. Rénovation complète du réseau existant entre Mons et Liège, tant pour le fret que pour les voyageurs. Réalisation effective et accélérée du projet d’adaptation à la grande vitesse de la voie Bruxelles/Namur/Arlon/Luxembourg (et au-delà, pour une relation directe avec Strasbourg), à compléter par la modernisation du barreau Marche/Liège. Accélération de la réalisation des éléments du projet de réseau régional bruxellois pour ce qu’il concerne le Brabant wallon. Création de liaisons Mons-Valenciennes, TournaiValenciennes. Réactivation de la liaison Namur-Reims, par Charleville-Mézières. De la liaison Charleroi-Maubeuge. Et des liaisons Virton-Arlon-Longwy-Thionville, entre elles et avec le

Luxembourg. Routes. Pour l’amélioration des liaisons avec le Nord de la France, transformation en voies rapides, de type autoroutier, des axes Mons/Maubeuge, Charleroi/Maubeuge, Maubeuge/Laon, Charleroi/Charleville/Rethel, Liège/Dinan/Philippeville, Philippeville/Maubeuge/Valenciennes. Pour le confortement des accès «souverains» à Bruxelles, création d’une liaison autoroutière nouvelle ouest-est pour relier l’A8 (Lille/Bruxelles) à l’A3 (Liège/Bruxelles) par le Brabant wallon. Création d’un axe autoroutier nouveau entre Arlon (et de ce fait Luxembourg) et CharlevilleMèzières (puis Reims et Paris) par Sedan. Réalisation du contournement autoroutier est/sud de Liège. Voies d’eau. Soutien de la modernisation du réseau fluvial wallon, en cohérence avec la réalisation engagée du canal Seine/Escaut/Nord/Europe (et afin de rentabiliser le considérable investissement wallon déjà réalisé dans l’écluse/ascenseur de Strépy-Thieu). Financement effectif de la construction de l’écluse géante de Lanaye sur la Meuse en aval de Liège, qui permettra une liaison complète à grand gabarit du sillon meusan wallon avec la basse Meuse hollandaise et la mer (comme d’Anvers avec le Rhin). Et rénovation du canal Bruxelles-Charleroi. Aéroport international. Construction d’un aéroport de taille internationale commun à la Wallonie et à Bruxelles, en Wallonie, avec ses dessertes ferroviaires. Un tel aéroport s’impose d’ors et déjà parce que celui de Bruxelles-Zaventem, implanté en Flandre, est saturé, qu’il pose de graves problèmes de nuisances sonores, et présente des risques d’accidents pour Bruxelles et sa périphérie flamande. Il s’imposerait d’autant plus après la partition que la Wallonie comme Bruxelles ne pourraient durablement plus dépendre des choix et de la bonne volonté de la Flandre, l’aéroport de Zaventem étant alors placé sous la totale souveraineté du nouvel Etat. (voir WWW). Trois sites possibles : Chièvres, ente Bruxelles et Lille (par transformation d’un ex-aéroport militaire) ; Charleroi (par le développement de l’aéroport civil existant) ; et Nivelles, entre Bruxelles et Charleroi (création ex-nihilo, dans une zone centrale déjà bien desservie par le rail et la route).
4Autres

infrastructures et cadre urbain des zones défavorisées Comme dans le Nord picard et en Lorraine, l’effondrement industriel de la Wallonie a laissé derrière lui des zones d’activité en déshérence et un cadre urbain appauvri. Faute de ressources, la réhabilitation et le renouvellement des unes et des autres sont plus lents que dans les Régions françaises précitées. Compte tenu du positionnement géographique privilégié de la Wallonie, l’accélération de la mise en place de projets de plates-formes multimodales et zones d’activité, aptes à accueillir de activités de substitution, industrielles, logistiques et de services, serait opportune. Un soutien français, complémentaire des financements européens, pourrait y contribuer. Le financement de projets majeurs de réhabilitation des zones urbaines en déclin du Hainaut et de l’agglomération de Liège devrait être une priorité importante, tant pour améliorer le cadre de vie des populations wallonnes concernées que pour rendre plus attractifs ces territoires aux investissements économiques. Un accès aux financements nationaux français devrait donc être retenu.
5Formation/universités/recherche/technologies

Il n’est guère concevable de prévoir un effort financier français direct pour les universités de la Wallonie, qui resteraient de la responsabilité de la Région, alors que les universités françaises, qui relèvent directement de l’Etat français, attendent de sa part un effort financier considérable, tant en équipement qu’en fonctionnement. L’investissement dans l’éducation supérieure wallonne devrait donc rester porté par la Région. De même, l’Etat français devrait s’abstenir de toute action de soutien financier en matière de formation professionnelle, domaine de prédilection de l’action régionale wallonne. Par contre, les structures de recherche wallonnes pourraient légitimement espérer accéder à certains des financements publics français. De même pour les pôles technologiques wallons par les financements nationaux relatifs à l’innovation, comme ceux de type partenarial entre l’Etat et les

régions françaises (pôles de compétitivité, projets d’industrialisation de découvertes,…).
6Une

ville nouvelle en Brabant wallon L’Etat français pourrait aussi s’engager aux côtés de la Wallonie pour un puissant projet mobilisateur, projet propre au Brabant wallon, emblématique de la nouvelle relation entre la Wallonie et la France, et qui concernerait aussi Bruxelles. En mettant à profit la disponibilité probable de l’assise foncière de l’aéroport militaire de Beauvechain, base militaire aérienne située à sur la frontière flamande et donc obsolète dans un cadre post-belge, et tout aussi inadaptée pour une transformation en aéroport civil. Sur cette superficie libre de plus de 600 hectares et celle de ses alentours, il serait possible de créer le noyau d’une ville nouvelle, à orientation scientifique et technologique, apte à accueillir à terme 50 000 habitants au moins. Comme pôle de compétitivité orienté vers les hautes technologies, comme centre de développement, générateur de croissance et d’emploi, cette ville, qui répondrait aux plus récents standards environnementaux, regrouperait, à côté de ses quartiers résidentiels, un parc scientifique, doté de fonctions universitaires et des centres de recherche, et des zones d’activités, offrant réseaux haut débit et formalités administratives unifiées. Le choix des secteurs clefs à développer associerait les instances belges comme françaises afin de mobiliser le plus grand nombre d’investisseurs. Une réalisation aussi ambitieuse contribuerait à orienter le développement urbain, scientifique et économique du Brabant wallon tout en prolongeant le développement propre de Bruxelles, précisément en élargissant l’offre foncière, qui fait défaut à ces deux territoires. L’Etat français, en s’engageant à financer les infrastructures de base et les accès de cette ville nouvelle, de cette technopole, manifesterait ainsi son soutien à une réalisation qui marquerait la volonté de renouveau de la Wallonie, concrétiserait la coopération wallo-bruxelloise, et dont le rayonnement s’inscrirait dans tout le nord de la France. B. Une Union mutuellement profitable L’union avec la France devrait contribuer à moderniser la Wallonie par d’autres voies qu’un soutien matériel et financier. Elle contribuerait à apaiser ses rapports avec la Flandre et Bruxelles. Et une Wallonie française ne serait pas sans bénéfices pour la France.
7Les

conditions gagnantes de la Wallonie en France Le redressement d’un pays n’est pas seulement une affaire financière et matérielle. Pour qu’il s’accomplisse, il faut tout autant un nouvel état d’esprit, favorable au développement de l’initiative, à la modernisation des cadres institutionnels, et au renforcement des valeurs publiques. De ce point de vue, la Wallonie a probablement beaucoup à faire. Et la France pourrait l’y aider. Le rattachement de la Wallonie à la France, raisonné à défaut d’être enthousiaste, pourrait engendrer, s’il était bien accompagné par l’Etat français, un choc salvateur, créateur d’un renouveau moral et institutionnel wallon, et par là d’un regain d’optimisme dans la société tout entière. Ce rattachement marquerait la fin de l’épuisant face à face de la Wallonie avec la Flandre, qui place aujourd’hui la Wallonie dans une position de permanent faire-valoir, et libérerait ainsi les esprits wallons, désormais plongés en France dans un nouveau bain institutionnel, politique, social et culturel. Après le deuil de l’illusion tenace et néfaste de la Belgique unie, ce pourrait être là une formidable énergie, autre que celle aujourd’hui consumée stérilement dans les querelles intrabelges et ce face à face wallo-flamand, qui serait enfin disponible au profit de la seule Wallonie. De plus, les relations de la Wallonie avec Bruxelles seraient immédiatement apaisées, puisque, du fait du rattachement, Bruxelles, ayant cessée d’être la Capitale de la Belgique, ne serait plus celle de la Wallonie. Nous y revenons plus loin. En outre, les rapports de la Wallonie avec l’Etat français seraient autrement plus positifs que ceux qu’elle a aujourd’hui avec l’Etat belge sous direction flamande. Certes, le choix d’une grande autonomie wallonne dans le cadre français impliquerait que l’Etat français interviendrait peu dans

les affaires intérieures wallonnes. Orientation d’autant plus à respecter que les wallons devraient renforcer leur sens des responsabilités quant à leur avenir. En même temps, les citoyens wallons, devenus citoyens français, adopteraient rapidement le comportement de tous ceux-ci, qui consiste à interpeller l’Etat central sur tout sujet d’intérêt local pour le traitement duquel leurs instances locales leur apparaissent comme insuffisantes ou impuissantes. Les décideurs wallons, de ce fait, seraient vite soumis à une pression nouvelle et positive. Car le premier souci de l’Etat français serait le redressement wallon, sans ambivalence aucune, contrairement à l’Etat belge sous contrôle flamand, qui peine à porter et à supporter le retard wallon, et qui n’a ni les moyens, ni la volonté, ni même l’envie de contribuer à y mettre vraiment fin. De même, le peuple wallon se trouverait placé dans une situation tout autre parce que plus saine. Délivré de son demi-siècle de confrontation stérile avec le peuple flamand, délivré aussi des ses illusions multiples, croyances belgicaines persistantes pour certains, conceptions ultra-régionalistes pour d’autres, chimères indépendantistes pour d’autres encore, il serait confronté à la situation réelle et nouvelle d’une autonomie pondérée, dans un cade français sûr et stable. Dès lors, il pourrait échapper à un certain clientélisme politico-administratif, typiquement wallon, associé à un forme de provincialisme du à l’étroitesse du pays. Ce comportement clientéliste pourrait perdre de sa force, les milieux dirigeants wallons, politiques et autres, étant alors en situation de se situer dans un espace bien plus vaste. Institutionnellement et politiquement, les partis et autres forces politiques et sociales wallonnes seraient ainsi obligés et conduits à un certain renouvellement. Plus généralement, la morale publique et civique wallonne est aujourd’hui minée par un sentiment négatif d’inachèvement, d’échec, après plus de 30 ans d’autonomie sans résultats probants. Cette défaite morale pourrait être surpassée, puisque l’Union donnerait une nouvelle chance à la Wallonie et aux Wallons, génératrice d’une nouvelle confiance, d’une autre assurance. De leur côté, l’ensemble des institutions wallonnes, libérées d’une crise institutionnelle belge chronique et stérilisante, d’un face à face avec la Flandre épuisant et improductif, et d’un certain isolement dans un cadre belge étriqué, trouveraient, dans un mouvement incessant de relations avec l’Etat français et de comparaison avec les structures homologues régionales et locales françaises, matière à modernisation. Comparaison mal vécue et finalement paralysante avec la Flandre. Comparaison d’une toute autre nature avec l’Etat français et la France entière. Dans leurs relations avec l’Etat central, l’énergie des décideurs wallons ne serait plus consumée dans des négociations essentiellement consacrées à assurer un subtil équilibre entre intérêts wallons et flamands, face à un Etat central belgo-flamand partial. L’Etat central français est clairement un centre de décision qui a sa logique propre, et dont l’intérêt est le succès de toutes les Régions françaises, sans parti pris pour tel ou tel d’entres elles. Evidemment, la Région wallonne devrait négocier avec lui, périodiquement, le niveau du concours financier global nécessaire au maintien de ses institutions et de droits sociaux des Wallons. Négociations qui ne pourraient être qu’âpres. Mais dont la finalité resterait l’intérêt wallon, dans le respect de l’équilibre des droits et des obligations de tous les Français et de toutes les Régions de France. Bien que la Wallonie aurait un statut tout différent d’une «Région» française dans le cadre d’une intégration respectant son autonomie, c’est pourtant bien de la famille des Régions françaises dont elle ferait partie. Avec ses 3,4 millions d’habitants, la Wallonie occuperait une place plus qu’honorable aux côtés des 26 Régions françaises (dont 22 en métropole). Le cinquième rang, après les Régions Ile-de-France, Rhône-Alpes, Provence, et Nord-Picardie, ex-aequo avec celle des Pays de la Loire, avant notamment les Régions Aquitaine ou Bretagne, et bien avant celles de Picardie méridionale, de Champagne et de Lorraine. Ses moyens budgétaires, gonflés d’une bonne fraction de l’ex-budget communautaire, lui donnerait en leur sein une place éminente et enviée. Puisque, de 6 milliards €, ces moyens pourraient doubler avec le rattachement d’une bonne partie des compétences de l’ex-Communauté, alors que le volume budgétaire global des Régions françaises sont de moins de 20 Mds €, dont bien moins de 1,5 Md € pour le Nord picard (données de 2005). Certes, l’intégration de la Wallonie à la France ne serait pas de nature à créer les conditions d’un retour de centres stratégiques majeurs de décision économique en Wallonie. Mais aucune autre

option n’y parviendrait mieux. Ce qui compterait, sur le terrain économique, c’est que, très vite, grâce à l’Union, les échanges et coopérations avec la Région sœur Nord-picarde, ses organismes et ses entreprises, prendraient de l’ampleur, faisant émerger un complexe économique et urbain continu, de Dunkerque à Liège, complété par sa propre façade maritime, le tout relié à l’Allemagne du nord par l’axe wallon. Ce complexe pèserait autant que la Flandre, sans compter Bruxelles (le PIB Nord-picard était de près de 90 milliards € en 2005). Il serait construit sur des coopérations inter-régionales et non plus transfrontalières, avec les encouragements de l’Etat français. Il en serait des même des échanges avec les Régions sud-picarde, champenoise et lorraine, les deux premières faisant lien avec la métropole parisienne, la plus importante du continent européen, la troisième avec l’est et le sud-est français. L’Etat français devrait d’ailleurs devoir aider à combler assez rapidement, comme on l’a vu, les retards des infrastructures de communication et de transport entre ces Régions et la Wallonie. Les atouts inhérents à sa situation géographique, qui lui donnerait une nouvelle visibilité dans l’espace français, feraient de la Wallonie, devenue le meilleur relais français avec les espaces économiques et culturels flamand et hollandais, et aussi nord-allemand, un pays de choix pour les investisseurs, nationaux d’abord, mais aussi étrangers. Le succès de la métropole lilloise, son dynamisme continu depuis plusieurs années, le renouveau de Valenciennes, et la réactivation du bassin minier lensois (Lens/Béthune/Douai) sont des exemples positifs qui démontrent que les vieux ensembles industriels de Liège et de Mons/Charleroi, placés dans la même situation de déprime industrielle très forte et durable, et presque identiquement situés géographiquement, sont en mesure de connaître un redressement comparable, même si ce sera avec retard et avec du temps. Pour ce nouvel élan wallon, il faut du neuf, du positif, et ce cadre neuf et positif, ce serait l’insertion de la Wallonie dans l’ensemble français. Sans que cela ne nuise en aucune façon à l’identité wallonne, bien au contraire. Le mouvement régionaliste wallon, de caractère non nationaliste, devrait y trouver la réponse à ses ambitions. D’autant qu’avec une autonomie politique conservée, et de meilleurs atouts économiques, il engrangerait l’accomplissement du régionalisme culturel, avec la suppression de l’ex-Communauté française et l’allègement de l’hégémonie bruxelloise.
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Wallonie française et le nouvel Etat flamand Dans un premier temps, la partition de l’Etat belge, le partage de ses biens et dettes, de ses droits et obligations, engendrerait une période de trouble, plus ou moins longue, et certainement tumultueuse. Mais le «choix français» devrait alléger, pour la Wallonie, le coût politique, économique et financier de cette phase, et, de ce fait, réduire, pour elle, les tensions avec la Flandre, lesquelles seraient supportées, en tant que de besoin, par l’Etat français. Pour l’essentiel, la négociation, la conclusion et l’exécution des nombreuses conventions de partition et de partage, avec le nouvel Etat flamand, de l’ex-Etat belge, incomberait à l’Etat français, protégeant ainsi la Wallonie d’une dégradation de ses relations avec la Flandre. De plus, l’intégration à la France de la Wallonie, une fois passée cette période transitoire qui suivrait la partition, ne constituerait pas un obstacle au maintien, au renouvellement et au développement de liens, plus ou moins étroits, entre la Wallonie devenue française et le tout nouvel Etat flamand. La géographie ne change pas. La proximité qu’elle impose aux deux espaces et aux deux populations de Wallonie et de Flandre continuerait à produire ses effets, comme il en fut de tout temps (hier, Arras et Lille n’étaient-elles pas des villes flamandes, tout en étant francophones ?). Sous l’effet de cette pesanteur géographique, la Flandre et son économie sont et resteront orientées bien plus vers le Sud, la France, et notamment ses pays picard et wallon, son marché principal, que vers le Nord hollandais, son concurrent majeur. Une fois achevé son combat contre la langue et la culture française, la Flandre, plus proche d’Amiens que d’Amsterdam, devrait bien tenir compte, malgré le nouveau tracé de ses frontières. Bien mieux, la rupture des liens institutionnels intra-belges, mal vécus de part et d’autre depuis trop longtemps, permettrait, entre Wallonie et Flandre, d’entretenir des relations renouvelées et d’en nouer de nouvelles. La Wallonie, désormais adossée à l’ensemble français, un géant par rapport à la

Flandre, aussi prospère soit celle-ci, pourrait gérer ces relations avec elle en toute sérénité. Paradoxalement, avec son autonomie accrue face à la Flandre, dont elle ne dépendrait plus financièrement, la Wallonie pourrait se révéler plus accueillante à l’entité flamande, ne se sentant plus menacée par elle. Et la Flandre, débarrassée du «boulet» wallon, s’en tiendrait à ses intérêts de voisin. D’autant que la séparation politique intervenue serait sans incidence directe sensible sur les échanges économiques entre les deux entités. Tout simplement parce qu’elles ne sont plus régies par les Etats mais par l’Union européenne. La Wallonie et la Flandre, premier partenaire économique l’un pour l’autre, le resteraient. Car les pesanteurs géographiques, inaltérables, maintiennent solidement les liens entre le bassin de l’Escaut maritime et celui de la Meuse moyenne. Car le droit ex-belge, qui serait toujours présent de part et d’autre de la limite devenue frontière, et bien qu’il serait amené à évoluer différemment, resterait pour longtemps un cadre commun facilitateur, notamment pour les entreprises. Car les inter-relations économiques existantes, anciennes et étroites, entre Flandre et Wallonie, nul n’aurait intérêt à les négliger. Les relations institutionnelles entre la Wallonie et la Flandre, quant à elles, seraient directes. Car Bruxelles, quel que serait son statut, ayant perdu celui de capitale belge, n’aurait plus aucun pouvoir pour les organiser. Et la Wallonie, qui aurait conservé la prolongation internationale de ses compétences, aurait tout moyen pour les développer, d’égal à égal, avec le nouvel Etat flamand. Ces relations organisées sont aujourd’hui timides (sauf exception, comme entre le port de Liège et celui d’Anvers), et parfois en deçà de celles qui se nouent avec la France, notamment en matière de coopération transfrontalière, urbaine, sanitaire, culturelle (il est vrai aussi que la frontière walloflamande est essentiellement une frontière «rurale», sauf quand cette frontière borde Bruxelles et Lille). Après la partition, elles devraient être multipliées, d’abord et dans un premier temps pour régler toute une série de conséquences emportées par la dissolution de l’Etat belge. Ensuite, parce que, et c’est plus intéressant, délivrés d’une méfiance réciproque inhérente au fonctionnement actuel de la Belgique, et mus par des intérêts convergents, les deux entités, l’Etat flamand et la Région autonome de la Wallonie française, seraient désireuses de les promouvoir. Nous verrions sans doute se créer des modes de coopération interrégionaux transfrontaliers communes aux deux entités, comme cela il en existe entre diverses régions et Etats d’Europe, à l’instar de ce qu’il en est déjà pour la Wallonie avec ses voisins régionaux allemands, français, luxembourgeois et hollandais (Euregio Meuse-Rhin, groupement Wallonie/Lorraine/Luxembourg, entente des régions limitrophes de France/Wallonie/ Flandre, etc.). Une forte partie de ces relations institutionnalisées concernerait le traitement parallèle des minorités frontalières, néerlandaise/flamande en Wallonie, francophone/wallonne en Flandre. La Wallonie, sans céder à la tentation d’une exigence de réciprocité, et donc tout en garantissant sans retenue les droits linguistiques et culturels de sa minorité néerlandophone, ne pourrait reconnaître à la Flandre le droit d’intervenir sur le territoire wallon au bénéfice de cette communauté qu’autant qu’elle consentirait à préserver des droits similaires à sa minorité francophone. Ce sont ces engagements réciproques là qui devraient donner lieu à des accords entre la Wallonie et la Flandre. Un accord particulier concernant les Fourons, s’ils restaient flamands, serait aussi nécessaire, pour fixer l’organisation des communications entre l’enclave fouronnaise et la Flandre elle-même. Enfin, la Wallonie devrait veiller à maintenir un cadre favorable aux relations avec les flamands et la Flandre. En conservant dans son système d’enseignement, et au moins pour les provinces limitrophes de la Flandre, la place actuellement reconnue à l’apprentissage du néerlandais. En soutenant tous les types d’échanges possibles entre wallons et flamands, culturels, intellectuels, sportifs, de découverte, qu’ils soient spontanés ou très organisés (comme il en va entre la France et l’Allemagne dans certains domaines).
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Wallonie française et Bruxelles En s’unissant à la France, la Wallonie résoudrait un de ses principaux problèmes, à savoir la nature et la qualité de ses rapports avec Bruxelles. En se donnant une capitale «nationale», Paris. Assurément forte mais suffisamment lointaine, et nettement moins «présente» que Bruxelles, ne

serait que du fait que la Wallonie ne serait pour les pouvoirs parisiens qu’une entité territoriale parmi d’autres. Par son choix «français», la Wallonie mettrait un terme à l’hégémonie bruxelloise, toujours contestée par la majorité des Wallons. D’autant que, Bruxelles perdant son statut politique de capitale belge, et donc de capitale pour les Wallons, ce n’est pas seulement les institutions politiques «belgo-bruxelloises» qui cesseraient d’exercer leur autorité sur la Wallonie. C’est également tout un ensemble d’institutions administratives, financières, économiques, culturelles, liées aux premières, qui s’effaceraient ou perdrait leur caractère excessivement «bruxellois», de la Banque de Belgique à la RTBF, en passant par la Communauté française. Certes, pour Namur et Wavre, pour Liège, pour Mons et Charleroi, dès lors, Bruxelles resterait une grande métropole, toujours influente culturellement et économiquement en Wallonie, mais tout lien de sujétion institutionnel associé au centralisme bruxelloise, conséquence de ce qui a été et de qui reste encore aujourd’hui du pouvoir central belge, disparaîtrait. En tout état de cause, si Bruxelles faisait le même «choix français» que la Wallonie, les rapports entre la Wallonie et Bruxelles seraient devenus ceux de deux entités de statut et de rang égaux. Résultat important pour nombre de Wallons, et qui ne pourrait être atteint dans un Etat wallo-bruxellois, dans lequel Bruxelles prétendrait toujours au rôle de capitale et au maintien de son hégémonie traditionnelle. Certes, au titre de la Belgique française, un certain «avantage» bruxellois pourrait demeurer, par le maintien à Bruxelles de la majorité des administrations et institutions de la Belgique française, celles relevant de l’Etat français, ou celles conjointes à Bruxelles et à la Wallonie. Mais il ne s’agirait plus que d’une localisation géographique, débarrassée de toute manifestation d’une «autorité» bruxelloise. C’est ainsi que les institutions communes de la Belgique française, issues largement de la dissolution de l’ex-Communauté française ou partiellement de l’ex-Etat fédéral (voir le chapitre 2.3 précédent), pourraient être co-pilotées sur un pied d’égalité. Comme exemple de ce co-pilotage, on donnera le secteur éducatif et culturel. Les deux Régions autonomes, successeurs de l’ex-Communauté, devraient pouvoir assurer conjointement l’unité des programmes d’enseignement et des statuts des corps enseignants, ainsi que des orientations générales des structures universitaires et de recherche, alors que, au contraire, chaque Région resterait entièrement compétente pour le financement et le contrôle de celles de ces structures implantées sur son territoire. La RTBF, qu’il ne serait pas nécessaire de scinder, serait transformée pour donner à la Wallonie les outils médiatiques dont elle a besoin. On pensera aussi à certaines institutions exroyales, implantées à Bruxelles, qui, une fois partitionnées, et parce que l’Etat français ne voudrait pas en assurer la responsabilité, pourraient aussi fort bien relever d’une co-tutelle wallo-bruxelloise (voir, en partie III, le chapitre 3.4). On le voit, tout cela, ce serait plus d’autonomie, de pouvoirs et de moyens d’actions pour la Wallonie, et ce y compris vis-à-vis de Bruxelles. Quant aux collaborations opérationnelles de proximité, entre la Wallonie et Bruxelles, comme territoires proches, notamment par le moyen du Brabant wallon, leur existence, leur qualité et leur développement futur ne seraient nullement altérés. La Wallonie trouverait son compte à soutenir la croissance harmonieuse du Brabant wallon comme territoire complémentaire à Bruxelles. Avec le soutien de l’Etat français. Immédiatement, dans le cadre et par le moyen du plan exceptionnel précité. Et aussi au long cours, le Brabant wallon devant être le pivot territorial essentiel d’une relation durable et structurée entre la Wallonie et Bruxelles.
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Wallonie, un atout exceptionnel pour la France Les apports de la Wallonie à la France seraient nombreux et, au total, déterminants. Au plan international, comme au plan interne, son rattachement serait une aubaine pour la France. Au plan international, la Wallonie offrirait d’abord à la France un accroissement de taille non négligeable. Plus de trois millions et demi d’habitants supplémentaires, soit près de 5,5% de la population française (proche de 65 millions aujourd’hui, outre-mer compris). Et plus encore si Bruxelles suivait la même voie. Du fait de sa dynamique propre, avec le double apport wallon et bruxellois, la population française pourrait dépasser 75 millions en 2030, avec les projections actuelles, rejoignant ainsi celle de l’Allemagne. Ainsi, le rattachement wallon serait pour la France, après la réunification de l’Allemagne, qui a

porté sa population de 66 à 82 millions d’habitants en 1991, un moyen de réduire l’écart existant depuis avec ce grand voisin. Ce qui contribuerait du coup, avec le rééquilibrage du couple francoallemand, au maintien de l’équilibre interne européen, avec, par conséquent, un poids accru de la France dans les instances de l’Union, comme par sa représentation renforcée au sein du Conseil et du Parlement européen (correction des effets néfastes du traité de Nice de 2000, qui a rompu la parité des voix entre la France et l’Allemagne qui était pourtant établie depuis 1951 par le premier traité communautaire européen , celui de la CECA sur le charbon et l’acier). Le ralliement wallon aurait ensuite pour effet de renforcer la centralité européenne de la France, grâce à cette population et à un espace de près de 18 000 Km² situé au carrefour des quatre plus grandes métropoles européennes, Paris, Londres, la Randstad hollandaise et la Ruhr allemande. Espace déjà puissamment doté en moyens de communications, lesquels seraient renforcés par l’effort national. Espace nouveau de communication avec la Flandre et la Hollande comme avec l’Allemagne du nord. La Wallonie française, ce serait encore de nouvelles frontières ouvertes, avantageuses pour le rayonnement national. Une frontière toute nouvelle avec les Pays-Bas d’abord. Une frontière très étendue avec la Flandre ensuite. Une seconde frontière avec l’Allemagne (et son principal Lander, la Rhénanie-Westphalie) encore. Un doublement de la frontière avec le Luxembourg ducal enfin. Toutes frontières supplémentaires pour la France, susceptibles de favoriser de nouveaux courants d’échanges. Au plan intérieur, une Wallonie française constituerait aussi un nouveau facteur d’équilibre du territoire national. La jonction poussée des régions de Wallonie et de Nord-Picardie aboutirait à un espace presque intégré, de Dunkerque à Liège, de près de 8 millions d’habitants, de plus de 10 millions avec Bruxelles et la Picardie méridionale, susceptible de faire contrepoids à la région parisienne et apte à peser, au sein de l’espace français, autant que l’ensemble rhodanien/méditerranéen et que la façade atlantique. La Wallonie pourrait constituer également un puissant modèle décentralisateur pour la France entière. En effet, la présence d’une telle Région pleinement autonome vis-à-vis de l’Etat français, tout en étant présente au sein de la communauté des Régions françaises, amènerait fatalement les milieux dirigeants français à s’interroger avec plus de vigueur qu’aujourd’hui sur les niveaux pertinents d’administration de certaines grandes fonctions qui peinent à se remettre en cause, comme les structures sanitaires ou éducatives, ou sur le partage optimal des rôles entre l’Etat et les Régions en matière de politique économique et de politique de l’emploi. Ainsi, les décideurs français pourraient trouver, dans l’intégration wallonne, un atout dans l’effort d’adaptation des institutions françaises qu’ils poursuivent. Plus globalement, avec une dynamique propre du fait de son autonomie, la Wallonie, par sa présence, aurait un effet modernisateur sur la société et l’ensemble des structures françaises, en obligeant à porter un regard neuf sur nombre des modes français de pensée et d’organisation. Car si la Wallonie est encore faible économiquement, elle dispose d’atouts propres, sur d’autres plans, attestés notamment par sa vitalité culturelle, qui tiennent à sa proximité avec les univers voisins, allemand, flamand et hollandais. Des formes d’ouverture qui profiteraient aussi à la France. Ajoutons que la Wallonie ne poserait aucun problème spécifique d’intégration dans l’ensemble français. Culturellement, les Wallons sont profondément français, même si nombre s’en défendent. Et ils bénéficient de standards économiques et sociaux voisins, qui seraient maintenus par un effort financier spécifique, et, espérons-le, modéré, de la France. De surcroît, le rattachement réussi de la Wallonie apporterait à la France un regain de fierté identitaire. Regain qui serait le bienvenu dans ces périodes de doute sur l’aptitude de la société française à accomplir des œuvres collectives, et sur la capacité de la République à maintenir l’unité du pays autour de sa langue et de sa culture. On le voit, la charge financière, immédiate et lourde, mais probablement réductible et temporaire, que représenterait la Wallonie pour la France, serait largement compensée par un renforcement notable et durable de la place de la France en Europe du nord. Beaucoup de wallons, qui se

perçoivent à ce jour comme un pays «à charge» au sein de la Belgique, et ont de ce fait du mal à dresser des perspectives d’avenir, sous-estiment leurs atouts, qui, dans le cadre français, seraient plus visibles, qui seraient libérés, et pourraient être revivifiés. Ainsi, la Wallonie serait en mesure de puiser un surcroît de confiance en constatant que sa place dans l’ensemble français, loin d’être marginal, serait au contraire un motif central d’intérêt pour la France entière. Préparer l’avenir, en France et avec elle, voilà ce que devrait être le nouveau projet wallon.

III-Le devenir de Bruxelles
3.1 Bruxelles aujourd’hui, une cité unique, mais subordonnée et prisonnière. 3.2 Le bon choix des Bruxellois pour Bruxelles, nouvelle entité. 3.3 La fixation de la frontière territoriale de la nouvelle Bruxelles. 3.4 Un statut nouveau pour Bruxelles, Ville-Libre en France. Sous-pages (4) : 3.1 Bruxelles aujourd’hui, une cité unique, mais subordonnée et prisonnière. 3.2. Le bon choix des Bruxellois pour Bruxelles, nouvelle entité. 3.3. La fixation de la frontière territoriale de la nouvelle Bruxelles. 3.4. Un statut nouveau pour Bruxelles, Ville-Libre en France. III-Le devenir de Bruxelles >

3.1 Bruxelles aujourd’hui, une cité unique, mais subordonnée et prisonnière.
3.1 Bruxelles aujourd’hui, une cité unique, mais subordonnée et prisonnière Bruxelles, capitale de la Belgique et une des trois Régions fédérées de l’Etat belge, est l’enjeu majeur de la question belge. Métropole «frontalière» entre Flandre et Wallonie, elle est doublement revendiquée, comme cité d’expression française en terre flamande, comme capitale de la Communauté/Région flamande et de la Communauté française. Egalement «capitale» de fait de l’Union européenne, agglomération économiquement puissante, c’est une entité profondément originale (A). Mais, avec son territoire particulièrement restreint et totalement enclavé, et aussi du fait des entraves mises à son autonomie économique et financière, Bruxelles souffre d’une subordination extrême à l’égard de la Flandre, qui cherche à la dominer à défaut de pouvoir l’annexer (B). A. Bruxelles, une entité profondément originale Bruxelles, comme Cité et comme structure politique, se distingue de multiples façons. Par ses origines, sa situation territoriale, son identité, son statut et son rayonnement.
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contexte historique et géopolitique créateur de l’exceptionnalité bruxelloise Bruxelles se distingue d’abord par sa situation et son rôle géopolitiques, que l’histoire a très fortement singularisé. Située à la croisée de grandes voies de communication de l’Europe du nordouest, au centre géographique de l’espace belge, entre Escaut et Meuse, créée il y a près de mille ans, elle s’est développée comme un carrefour des deux grands ensembles culturels germain et latin, entre les pays d’expression néerlandaise et ceux d’expression française. Village brabançon de parler néerlandais à l’origine, tout près de la «frontière» linguistique historique, à 10 Km au nord de celle-ci, qui traversait le sud du Duché brabançon, Bruxelles s’est transformée en ville, en capitale du Brabant féodal, en s’imposant contre Louvain et Malines (et aussi Anvers). Mais si Bruxelles est initialement de peuplement néerlandais, le français, héritier du latin, langue du voisin et puissant Royaume de France, qui sera tout particulièrement influent au XIIIème siècle, langue des évêques dont Bruxelles dépend, langue de la Cour du Duché branbançon, et donc langue de commandement et de culture pour cela, y est présent dès les débuts

de la ville (et comme il en va aussi dans d’autres villes du Brabant, du Limbourg alors liégeois, et de Flandre surtout, qui fait alors partie du Royaume de France). Puis Bruxelles est devenue progressivement (à compter du XIVème siècle) la capitale des PaysBas, de leur ensemble dans un premier temps, celle des Pays-Bas «bourguignons», capitale donc d’une dynastie française unificatrice desdits Pays-Bas, lesquels comprenaient de nombreuses provinces de langue française, picarde et wallonne. Et plus encore puisqu’elle sera, le temps du règne de Charles Quint, le centre principal de son Empire (première moitié du XVème siècle). Nous avons déjà dit (au chapitre 1.1) que Charles-Quint lui-même, éduqué en français, installé le plus souvent en cette capitale des Pays-Bas unifiés, y faisait plus couramment usage d’un français picardo/wallon que d’un parler néerlandais/brabançon (comme son testament en témoigne). La période «bourguignonne», celle la plus faste historiquement pour Bruxelles, celle aussi d’une dynastie française, capétienne autant qu’habsbourgeoise, joue un rôle majeur dans la francisation des élites bruxelloises, à partir d’un noyau «francophone» préexistant. Après la fin de la maison de Bourgogne, avec l’abdication de Charles Quint, et la scission avec les Pays-Bas hollandais du nord, à la suite du schisme religieux protestant, Bruxelles restera la capitale politique et religieuse des seuls Pays-Bas méridionaux catholiques, placés sous régime «espagnol» puis «autrichien», dont l’espace correspondait approximativement à l’espace belge actuel, mais hors Liège, et avec la totalité du Luxembourg, de l’Artois et de la Flandre «française». Cette francisation n’a pas faiblie sous les régimes «espagnol» puis «autrichien», dont les milieux dirigeants avaient le français comme langue principale et langue de gouvernement. Le français, langue de cour, langue administrative, langue diplomatique, langue de culture, continue à progresser à Bruxelles, et la culture française aussi, malgré le caractère toujours nettement néerlandophone de sa population, qui ne comptait alors que quelques dizaines de milliers d’habitants. Déjà forte parmi les élites aristocratiques et bourgeoises au XVIIIème siècle, mais faible dans les autres milieux (et notamment presque absente dans les milieux populaires), la pénétration du français chez ceux-ci commence avec la Révolution et l’Empire français. Comme tout l’espace belge, Bruxelles sera temporairement annexée à la France (plus de vingt ans, jusqu’en 1814/1815). Pendant cette période française, Bien que perdant ainsi provisoirement et partiellement son rang de capitale des Pays-Bas méridionaux, réduite au rang de chef-lieu d’un nouveau département français, Bruxelles restera le centre des nouveaux départements de cet espace belge ainsi rattachés à la France (pays liégeois compris), bouleversée avec eux par la puissante refonte des cadres politiques, administratifs, intellectuels et culturels qui va résulter de cette annexion en pleine phase révolutionnaire. Bouleversement aux effets définitifs dont la langue française aura été le vecteur. La période française marquera donc nettement Bruxelles, beaucoup plus que la période hollandaise (de quinze ans) qui suivra le retrait français (si les Bruxellois chasseront le pouvoir hollandais, ce n’est pas eux qui firent partir le pouvoir français), d’autant que le rejet de la domination hollandaise, par les Bruxellois eux-mêmes s’agissant de leur ville, nuira fortement à la place du néerlandais à Bruxelles. Aussi, en 1830, au moment de la révolution belge anti-hollandaise, révolution essentiellement bruxelloise, urbaine et «francophone», Bruxelles est déjà et irrévocablement une ville française de langue et de culture pour tous ses milieux dirigeants et une partie de ses classes moyennes. Aussi, comme capitale du nouveau Royaume de Belgique, donc le français est la seule langue officielle, Bruxelles se francise aisément et rapidement, bien au-delà des milieux dirigeants habituels. D’autant que cette francisation s’accélère encore avec la révolution économique, qui a pour centre la Wallonie industrielle francophone, et qui a pour effet de consolider l’affermissement du jeune Etat, à Bruxelles même, grâce à l’enrichissement des nouvelles élites et à l’accroissement démographique qui en résulte. Dès 1900, la population de la métropole bruxelloise passe à plus de 600 000 habitants, contre 100 000 en 1830. Parallèlement à cette expansion démographique par une double immigration «flamande» et «wallonne», la population «francophone» de Bruxelles, auparavant minoritaire numériquement (15 % en 1830, et 30 % avec les habitants bilingues) mais déjà culturellement dominante, devient largement majoritaire. Le français s’affirme définitivement

comme la langue de la majorité de la population bruxelloise, au côté puis à la place des parlers néerlandophones (flamands, brabançons, limbourgeois, et aussi «bruxellois») et francophones (wallons, picards,…), tous progressivement marginalisés. Alors que la population bruxelloise était considérée comme étant exclusivement néerlandophone pour plus des trois quarts en 1800, et encore pour bien plus de la moitié en 1830, elle est estimée, en 1900, comme étant exclusivement néerlandophone à 20 % seulement, exclusivement francophone à 25 %, et bilingue à 45 %. Selon une autre estimation, en 1910, la proportion francophone de sa population est de 50 %, et de 75 % avec les personnes bilingues. Ainsi, successivement brabançonne, bourguignonne, espagnole, autrichienne, française, hollandaise, et enfin belge, Bruxelles a été de tous temps un carrefour de langues et de cultures où le français a toujours été présent, et où il a supplanté peu à peu le néerlandais brabançon, sous tous ces régimes (l’impulsion «bourguignonne» étant décisive), comme langue de l’Etat central, et donc comme langue des élites. Puis ensuite, sa maîtrise étant perçu comme indispensable à toute promotion sociale, le français s’est démocratisé pour devenir la langue de la majorité du peuple bruxellois, avec la généralisation de la scolarisation, vecteur de l’acquisition du français comme langue écrite. Qui plus est, le français a progressée aussi géographiquement et démographiquement en suivant l’expansion urbaine de la Bruxelles. En effet, bien moins d’un siècle comme capitale du Royaume de Belgique, pays économiquement puissant au seuil de la première guerre mondiale, pays centralisé concentrant dans sa capitale ses pouvoirs politiques, économiques, financiers, industriels et culturels, suffira à Bruxelles pour devenir non seulement une des grandes métropoles européennes, et par là une grande métropole de langue française. Ce mouvement de francisation de Bruxelles s’affirmera encore tout au long du XXème siècle. Après la seconde guerre mondiale, et avec la période économiquement faste qui a suivi, Bruxelles s’est encore développée, étendue, et sa francisation aussi. Touchant une proportion croissante de la population sur un espace plus vaste, en voie d’urbanisation accélérée. Et ce d’autant mieux que la langue et la culture françaises chassées de Flandre y ont trouvé refuge (voir au chapitre 1.1). Ainsi, alors que le français, comme seconde langue maternelle des élites flamandes, était définitivement éradiqué de Flandre au terme d’un processus de cent cinquante années, il s’est imposé à Bruxelles dans le même temps et définitivement aujourd’hui comme la langue de tous ou presque aux dépens du néerlandais, sur un territoire certes restreint mais en constante expansion. Ce double mouvement d’expansion/francisation a également été conforté par l’implantation des institutions européennes à Bruxelles. Plus précisément, depuis deux décennies, Bruxelles est devenue la «capitale» de fait de l’Union européenne. Même si elle ne concentre pas toutes les institutions européennes, ce rôle a cru à proportion du développement de l’Europe politique et économique, au point de faire désormais de Bruxelles une des toutes premières métropoles mondiales, une ville-monde, non par sa taille, mais par la densité et l’importance des centres de décisions qu’elle accueille. Et de ce fait une ville internationalisée, attractive, active, jeune, créative, dotée d’une forte visibilité internationale. Cependant, en dépit de cette évolution nouvelle, qui s’accompagne désormais de la conquête par l’anglais des institutions européennes et de la pénétration de la culture anglo-américaine dans la ville, aujourd’hui encore, et plus que jamais, la langue et la culture françaises restent nettement dominantes à Bruxelles, pour l’entièreté de la Région-capitale, dont plus de 90 % de la population déclare le français comme sa langue administrative. Une domination qui s’exerce même au-delà du territoire administratif bruxellois, dans les communes périphériques rattachées à la Région flamande, à mesure de l’expansion urbaine de l’agglomération, processus qualifié de «tâche d’huile» par les Flamands. Et une domination toujours à l’œuvre aujourd’hui, et ce malgré la volonté constante du mouvement national flamand de contenir et de corriger cette situation. Volonté mise en échec, jusqu’à présent, pour la Région et la population bruxelloises, et qui n’a pu se concrétiser, mais que très partiellement, dans la périphérie de Bruxelles. Et volonté qui persiste encore aujourd’hui et exacerbe gravement le conflit belge.

2Bruxelles,

une entité politique, administrative et urbaine singulière On l’a vu, La ville (Commune) de Bruxelles est depuis fort longtemps la capitale politique et administrative de l’espace où prend place l’Etat belge, dont elle devient tout naturellement la Capitale. La Capitale d’un Etat bi-communautaire (si on ne tient pas compte de la toute petite minorité germanophone), quasi-binationale, à majorité numérique «néerlandophone» (57 %). Une Cité implantée en Flandre brabançonne, toute étant de population très majoritairement «francophone». Du coup, Bruxelles, qui est aussi, avec 18 communes qui l’entoure, l’une des quatre régions linguistiques du pays et sa troisième Région administrative, est officiellement bilingue. Elle est le siège des deux Communautés fédérées, la «flamande» et la «française», qui s’en disputent ainsi symboliquement la «propriété». De plus, Bruxelles est aussi la capitale de la Région flamande, bien que n’en faisant pas administrativement partie, du fait du choix flamand, unilatéral et dépourvu de fondement constitutionnel, de fusionner les organes de la Région avec ceux de la Communauté, manifestation politique majeure de la revendication flamande sur Bruxelles. C’est cet atypisme bruxellois, une ville francisée en pays flamand, qui explique l’autre trait distinctif essentiel de Bruxelles, la particularité extrême de son territoire. Bien que capitale et métropole de la Belgique et aussi «capitale» et métropole européenne, la Région-capitale de Bruxelles dispose d’un territoire particulièrement exigu. Et ce territoire bruxellois est totalement enclavé dans le territoire de la Région flamande. Il s’agit là, enclavement et exiguïté, d’un double fait de nature exclusivement politique, contraire à la réalité géographique, humaine, économique et urbaine de la Cité. Et d’un double fait aux conséquences considérables, pour Bruxelles comme pour la Belgique. En effet, alors que la métropole urbaine bruxelloise rassemble près d’un cinquième voire un quart de la population belge, soit près de deux millions et demi d’habitants, rapport tout à fait normal pour un petit pays très densément peuplé, la Région administrative de Bruxelles en réunit un million, soit un belge sur dix et donc moins de la moitié de la métropole, du fait de l’étroitesse du territoire que lui attribue l’organisation politico-administrative de l’Etat belge. Cette entité régionale étriquée, parvenue à l’existence juridique en 1989, a reçu le même territoire que celui de «l’agglomération administrative» bruxelloise, créée en 1970, dont les limites territoriales sont directement issues du «compromis» linguistique de 1962/1963, accord entre forces politiques sans consultation des populations concernées (voir au chapitre 1. 1). Les derniers rattachements de communes urbanisées à l’entité bruxelloise ont été de trois en 1921, puis de trois encore en 1954, pour aboutir aux 19 communes qui forment cette entité «administrative» et «régionale», au périmètre qui demeure sans aucun rapport avec celui de l’agglomération urbaine, qui comporte près du double de communes. Il résulte de cela qu’il y a quatre Bruxelles : la Métropole, réalité urbaine et économique, qui contient la Région-capitale, entité administrative qui réunit 19 communes, sa périphérie, la couronne urbaine qui prend place autour de la Région administrative, couronne située essentiellement en Région flamande et, dans une moindre mesure, en Région wallonne. Ce tout ayant pour centre la Commune primitive, qui a donné son nom à l’ensemble. La Commune de Bruxelles, commune-centre, l’une des dix neuf communes de la Région-capitale, représentait seule l’entité bruxelloise jusqu’au mi-temps du XIXème siècle, tout en ayant été agrandie par absorption de quelques communes voisines pour accompagner sa croissance. Regroupant aujourd’hui moins d’un Bruxellois «régional» sur six, elle accueille sur son sol la quasi-totalité des implantations des institutions fédérales belges, ainsi que la plupart des organes des institutions communautaire et régionale flamandes, ceux de l’institution communautaire «française», et enfin l’essentiel des organes politiques et administratifs de l’Union européenne.
3Un

territoire bruxellois particulièrement exigu parce que très disputé La Région-capitale de Bruxelles, avec ses 19 communes, dispose d’un territoire très réduit, de 162 Km². Un territoire hyper-compact, qui fait, globalement, moins de 15 Km de diamètre. Un territoire cent fois moins étendue que celui de la Région wallonne (pour une population qui fait près du tiers

de la population wallonne), soixante-quinze fois moins que celui de la Région flamande. Le fait que l’entité administrative bruxelloise soit territorialement figée depuis un demi-siècle, malgré l’expansion urbaine de l’agglomération dont elle est le centre, résulte d’un choix politique discrétionnaire, volontairement contraire à la continuité et à l’extension du peuplement urbain. Ce découpage politico-administratif, en tournant justement le dos à la véritable agglomération urbaine bruxelloise, a eu pour effet de réduire à peu sa composante «néerlandophone», et d’abandonner de surcroît les «francophones» bruxellois de la périphérie. Elle est le résultat d’un compromis communautaire entre Flamands et «francophones». Pour les milieux dirigeants flamands, ce choix a permis de limiter l’amputation du territoire et de la population de la Flandre par une ville défavorable à la langue flamande, qui tend à franciser les populations et les territoires qu’elle absorbe. Une ville considérée de ce fait comme «non flamande», tout en étant cependant revendiquée comme telle au titre de ses origines et de son implantation. Une ville «francophone» qui devait donc, par volonté flamande, être cantonnée à un territoire restreint et définitif. Choix avalisé par les politiques wallons, en contrepartie de la définition de leur propre territoire et de la reconnaissance de leur autonomie. Et choix qui provoquera, dans les années 1960/1970, le développement d’un mouvement politique «francophone» bruxellois autonome, et actif plus que jamais aujourd’hui. En raison de cette limitation spatiale, la population de la Région administrative de Bruxelles, ne pouvait guère progresser. De fait, avec plus d’un million d’habitants, elle est stable sur longue période (elle était d’un peu supérieure en 1970, a baissée pendant trois décennies, puis a repris une croissance lente ces dernières années). L’accroissement de population de la métropole entière, ces dernières décennies, a donc porté sur la périphérie de la Région administrative, en Régions flamande et wallonne. Toutefois, Bruxelles-Région, du fait de sa puissance attractive, et donc de son rôle de porte d’entrée migratoire de la Belgique, voit sa population croître à nouveau, malgré ses limites territoriales. Les projections démographiques font nettement ressortir qu’elle sera, ces prochaines décennies, celle des trois Régions qui progressera le plus, devant la Wallonie et loin devant la Flandre, vieillissante. Toujours à cause de l’étroitesse de son territoire, la densité démographique de la Région administrative de Bruxelles est particulièrement élevée. Avec une densité moyenne de près de 6300 habitant/Km², elle est sans commune mesure avec celle des deux autres Régions belges, de 450 pour la Flandre et de 200 pour la Wallonie. La densité de Bruxelles-région est équivalente à celle de Hong-Kong (1000 Km², 7 millions d’habitants). Elle est supérieure de moitié à celle de la bande de Gaza. Elle reste cependant inférieure à celle de Paris, qui compte plus de deux millions d’habitants pour 105 Km², soit une des densités les plus fortes au monde. Mais Paris n’est pas une Région. A la fois Commune et Département, Paris fait partie d’une Région administrative, l’Ile-deFrance, cinq fois plus peuplée qu’elle, et qui est onze fois plus peuplée et 115 fois plus étendue que la Région administrative de Bruxelles. Et Paris ne vit pas en situation d’hostilité frontale avec sa Région d’appartenance et le reste du pays. Son expansion en tant qu’agglomération s’effectue par sa banlieue, laquelle appartient donc entièrement à la Région d’Ile-de-France comme elle. C’est précisément ce qui n’est pas le cas pour la Région administrative de Bruxelles. La métropole bruxelloise, beaucoup plus vaste que la Région administrative, déborde donc largement en territoire flamand, et dans une moindre mesure en territoire wallon. La population de la périphérie bruxelloise immédiate, si l’on retient une approche étroite de celle-ci, associée à la continuité du tissu urbain, est de près d’un demi-million d’habitants, très majoritairement de langue néerlandaise avec une forte minorité «francophone», ce qui porte donc à un million et demi d’habitants la population de l’entité bruxelloise ainsi étendue à une quarantaine de communes (plus de 700 Km²). Plus globalement, avec une logique de bassin d’emploi et donc une approche économique, la population du pôle métropolitain bruxellois excède deux millions et demi d’habitants et englobe grosso modo les provinces du Brabant flamand et du Brabant wallon (soit 130 communes environ). Les habitants de cette périphérie, proche ou lointaine, ont leur vie orientée vers le centre de Bruxelles, notamment parce que beaucoup y travaillent.

4L’insularité

territoriale bruxelloise, une situation unique au monde Réduit à son centre «francophone», le tout petit territoire de la Région-capitale est de plus entièrement enclavé en Région flamande. En bordure sud de celle-ci, il y forme une île, séparée du territoire wallon par un très étroit pertuis, de moins de 5 Km de profondeur sur près de 10 Km de largeur. Bruxelles se trouve ainsi territorialement séparé de la Région wallonne par quatre à six communes «flamandes», dont l’une est à population majoritairement «francophone» et de ce fait dotée d’un statut «spécial» (Rhode-Saint-Genèse). Dès lors les axes de transit qui relient Bruxelles à la Wallonie empruntent tous le territoire flamand, sur une poignée de Km. C’est le cas des deux autoroutes qui relient Bruxelles à la Wallonie (sur les sept qui desservent la Capitale). De même pour les trois (sur six) axes ferroviaires. Et il en va ainsi aussi pour le canal qui relie Bruxelles au bassin mosan. Plus exceptionnel encore, l’autoroute périphérique appelé «Ring» qui enserre les 19 communes de Bruxelles-région est presque totalement située en territoire flamand, alors même qu’elle déborde en Wallonie. Un tel enfermement en pays flamand vaut donc aussi pour tous les autres types de réseaux nécessaires à la vie bruxelloise (eaux, énergies, télécommunications,…). Cette situation n’est pas seulement singulière. Elle est aussi est unique. Unique au monde. Certes, l’enclavement administratif strict de la capitale d’un Etat et de son territoire au sein d’une division plus large du même Etat se rencontre. Nous venons de voir que c’est ainsi le cas de Paris au sein de la Région d’Ile-de-France, mais de Paris comme simple Commune/Département. C’est aussi celui de Madrid au sein de la Castille, ou de celui de Canberra, capitale de l’Australie fédérale (mais pas du district de Washington, qui jouxte deux Etats). Mais le fait, dans le cas bruxellois, que cet enclavement intégral se combine avec un territoire propre aussi étroit et totalement urbanisé, qui place l’entité régionale enclavée dans la subordination physique totale de l’entité régionale qui l’environne, et alors même que ces deux entités sont linguistiquement, culturellement et politiquement hostiles, et que l’Etat central fédéral belge, lui-même politiquement subordonné, de fait, aux entités fédérés, est dans l’incapacité d’arbitrer, est un bien cas sans exemple aujourd’hui. Redisons-le, pour Paris, la situation est autre puisque Paris et justement une commune de la Région, et que l’une comme l’autre relève d’un Etat central en mesure de décider. Et si la commune de Madrid compte plus de trois millions d’habitants, la Communauté madrilène en englobe plus de six millions pour un territoire de 8 000 Km², soit une superficie cinquante fois plus étendue que la région administrative de Bruxelles pour une population seulement six fois plus grande. Un constat semblable peut être fait pour le «Land» de Berlin, certes enclavé dans celui du Brandebourg, mais dont le territoire de près de 900 Km², soit presque six fois celui de Bruxelles, pour trois fois plus d’habitants, englobe presque toute l’agglomération (trois millions et demi sur quatre millions et demi d’habitants). Cet atypisme bruxellois extrême, déjà négatif dans le cadre de l’actuel Belgique, deviendrait insupportable en cas de désagrégation accrue de ce qui reste de l’unité belge. Et la non résolution de cette question tout simplement explosive. Nous examinerons, dans le détail, comment l’Etat cantonal de Genève, qui fut par le passé dans une situation semblable à celle de Bruxelles, c‘est à dire qu’il constituait une entité politique souveraine doté d’un territoire enclavé et exigu, dans un environnement géopolitique défavorable, a pu mettre fin à son enclavement et s’agrandir territorialement, il y a près de deux siècles, avec le soutien des puissances européennes de l’époque, pour pouvoir rejoindre la Confédération suisse (voir le chapitre 3.3, A, consacré aux frontières de Bruxelles).
5Le

dilemme flamand face à Bruxelles et à ses limites territoriales Cette situation singulière et unique de Bruxelles, de par une définition politico-administrative de son territoire qui en fait une entité amputée de plus de moitié de son agglomération, donc de la moitié d’elle-même, et qui est entièrement enclavée en Flandre, est la double conséquence de la volonté flamande déjà mentionnée de contenir l’expansion «francophone» de Bruxelles. Sur le fondement de la réalité linguistique de la période antérieure au moment de la fixation du territoire bruxellois, en limitant ce territoire régional aux seules communes définies alors comme majoritairement «francophones», les milieux dirigeants flamands voulaient ainsi stopper le

processus circulaire de francisation de l’agglomération bruxelloise au fur et à mesure de son expansion, et aussi interdire toute connexion territoriale avec la Wallonie, connexion qui signerait la perte certaine de Bruxelles pour la Flandre. Car les décideurs flamands aurait pu faire un autre choix, que les «francophones» auraient accepté, celui de faire coïncider la Région administrative avec son aire urbaine. Ce qui aurait eu pour effet, comme nous l’avons déjà vu (au chapitre 1.1 de la première partie) d’équilibrer numériquement «néerlandophones» et «francophones» au sein de la capitale ainsi agrandie, avec environ un million de personnes pour chaque groupe linguistique. Et de mettre fin à son enclavement en la reliant à la Wallonie, et du même coup d’équilibrer aussi les rapports respectifs des régions flamande et wallonne avec la capitale belge. Le refus de ce choix, qui aurait dû être celui des partisans de la Belgique unie, mais qui n’ont pas eu hier la volonté de l’imposer, et qui ne peuvent plus avoir aujourd’hui la force politique pour le faire prévaloir, exprime on ne peut mieux l’absence de volonté majoritaire pour sauvegarde la Belgique. Car ce choix «belgicain», les décideurs flamands l’on toujours refusé et le refusent toujours, car ils ont craint, et craignent encore aujourd’hui et plus que jamais, et plutôt à raison qu’à tort, la poursuite du processus de francisation des populations «néerlandophones» d’une périphérie qui serait intégrée à Bruxelles, du fait de l’influence inentamée du centre «francophone». Ils la refusent aussi parce que, consciemment ou pas, ils ne souhaitent pas un avenir à l’Etat belge, qui aurait été renforcé par un tel agrandissement du territoire et de la population ainsi mis en commun par le moyen de sa capitale. Ainsi, le fait que Bruxelles soit amputée de telle manière et placée totalement dans la dépendance territoriale de la Flandre est la sanction d’un triple refus flamand. Refus manifeste de la présence identitaire «francophone» de Bruxelles en terre flamande, mais aussi refus inavoué de la «belgitude» d’une Bruxelles élargie et réellement bi-communautaire, et par là refus implicite de la Belgique elle-même. C’est ce refus qui conduit les décideurs flamands à vouloir conforter l’encerclement territorial et linguistique de Bruxelles, d’abord par la remise en cause du dispositif juridique, électoral et judiciaire que constitue l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.), conçue il y a plusieurs décennies pour la protection des «francophones» de la périphérie, et qui chevauche la limite administrative ente les Régions flamande et bruxelloise, volonté farouche qui est la cause de la crise gouvernementale ouverte en 2007 et toujours non résolue, et ensuite à poursuivre l’objectif de remettre en cause le régime des six communes à «facilités», qui sera assurément la cause d’une crise suivante (si la crise présente est surmontée), en mettant à profit le fait que ces communes sont depuis 2001 sous tutelle flamande, du fait que le régime juridique et financier des collectivités locales est devenu de compétence régionale (voir au chapitre 1.2 la description de ces deux dispositifs). En même temps, ce choix flamand de refus de tout compromis territorial et linguistique, en confortant de fait la suprématie «francophone» dans une Bruxelles ainsi spatialement réduite, a provoqué le renforcement de la distance culturelle et politique entre Bruxelles et la Flandre, entre des Bruxellois très majoritairement «francophones», et attachés au maintien de l’identité qui en découle, et un environnement flamand hostile, car «national» flamand et de ce fait désormais antibelge et anti-bruxellois. Ainsi, il a rendu l’objectif d’un rapprochement entre Bruxelles et la Flandre inaccessible, a fortiori en cas de scission de l’Etat belge. Les nationalistes flamands concourent donc non seulement à l’éclatement de la Belgique, que certes ils souhaitent majoritairement, mais surtout ils confortent la perte de Bruxelles à leurs dépens, perte qui serait complète et définitive après la fin de l’Etat belge. En même temps, leur incapacité présente à accepter d’ors et déjà un tel abandon les empêche d’aller plus vite vers l’affirmation de leur propre Etat indépendant. On voit donc combien la subordination de l’autonomie et du développement de Bruxelles à sa réalité géo-démographique, sujet déjà sensible dans le cadre interne de l’Etat belge, est aussi et avant tout la question principale auxquels seront confrontés les décideurs dans la phase de sa dislocation. Dislocation de l’Etat qui sera elle-même largement provoquée par la dégradation de la situation bruxelloise. En effet, puisque, aux yeux des milieux dirigeants flamands, le corsetage

territorial et linguistique de Bruxelles, a, en partie, échoué jusqu’à présent, ils mènent un ultime combat pour supprimer toutes les facilités encore existantes en périphérie bruxelloise pour les «francophones». Dans le processus continu de division progressive de la Belgique, engagé depuis plusieurs décennies et qui se poursuit inexorablement, avec pour terme la partition de l’Etat belge (voir au chapitre 1.1), une telle réalité politique est d’une importance extrême. La question belge ne se réduit pas à la question bruxelloise, loin de là, mais celle-ci en est l’épicentre. Tout y ramène, et sa résolution, bonne ou mauvaise, pacifique ou violente, marquera le terme du dossier belge. Sa non résolution, au contraire, c'est-à-dire la mise entre parenthèse de la question bruxelloise, le ferait durer d’autant.
6La

personnalité bruxelloise, Cité de culture très majoritairement française en pays flamand Nous l’avons déjà souligné, ce qui fait de Bruxelles une ville exceptionnelle, voire d’une totale excentricité, outre son double rôle politique de capitale belge et européenne, c’est la singularité extrême de son implantation, une Cité de personnalité linguistique et culturelle française isolée au sein d’un pays flamand qui lui est devenu «étranger». Cette spécificité absolue que constitue un îlot «francophone», de taille notable, en pays «néerlandophone», mérite d’être précisée. Car cette double évolution - disparition du français des villes de Flandre, du Brabant, du Limbourg, effacement des parlers flamands à Bruxelles et dans sa périphérie - a fait de Bruxelles le dernier îlot «francophone» en terre flamande, terre hier bilingue et aujourd’hui exclusivement «néerlandophone». Qui plus est, un îlot grossissant, qui déborde les limites territoriales étroites qui lui sont assignées par son statut. Dit autrement, si Bruxelles n’avait pas été capitale belge, elle ne se serait pas autant francisée. Restée flamande, elle serait en même temps restée une ville de second rang. Importance et francisation de Bruxelles ont été de pair. Et vont toujours de pair. La France n’aurait pas donné son accord pour implanter à Bruxelles les principales institutions européennes si elle n’était pas une ville «française». Si elle n’avait été qu’une ville «flamande», la question ne se serait d’ailleurs même pas posée. Aujourd’hui, malgré les tentatives flamandes pour renverser le cours des choses, Bruxelles demeure essentiellement une ville d’expression française. Et l’anglophonie ambiante et croissante, due à sa dimension européenne et internationale, n’y change rien : Aucune ville, aussi ville-monde soit-elle, ne peut définir son identité par le cosmopolitisme d’une partie, même importante, de sa population. Bruxelles est devenue, reste et restera une ville d’identité «française», «francophone» si on récuse encore ce premier terme. Constater cela ne dévalorise pas le caractère propre de Bruxelles, ville bilingue et bi-culturelle depuis ses origines, grande ville lieu d’une synthèse unique entre le monde latin et le monde germain, «la plus méridionale des villes du nord, la plus septentrionale des villes du sud». Aujourd’hui une ville «cosmopolite» comme tant d’autres grandes villes qui attirent des migrants définitifs ou temporaires du monde entier, ce qui n’enlève cependant rien au caractère manifestement et massivement «français» de la très grande majorité de sa population, et au fait que le français est la langue utilisé par tous pour parler avec tous. Précisément, la population belge de Bruxelles-capitale se répartit, aujourd’hui, approximativement, entre 85/92 % de «francophones» et 8/15 % de «néerlandophones». Ces proportions, bien que ne résultant pas des résultats d’un recensement linguistique, sont étayées par de nombreuses données administratives et électorales, données fiables puisque les Bruxellois, dans leur vie administrative, sont régulièrement tenus de déclarer leur appartenance linguistique. Elles ne sont donc guère contestées par les observateurs, experts et décideurs, même flamands. C’est ainsi qu’une étude universitaire flamande récente sur les langues parlées «à la maison», en Région de Bruxellescapitale, constatait que le néerlandais ne serait la langue exclusive que de 7 % des foyers, et serait employée conjointement avec le français par moins de 9 % des foyers. Alors que le français serait la langue exclusive de près de 57 % des foyers bruxellois, et employée avec une autre langue que le néerlandais par 11 % des foyers (il resterait donc 16 % des foyers qui n’emploierait ni l’une ni l’autre, dont évidemment de nombreux foyers non belges). Cette prépondérance «francophone» à Bruxelles, tout comme la faiblesse de la présence «néerlandophone», sont là deux faits massifs, qui

pèseraient lourds dès la fragmentation de l’Etat belge. Toutefois, cette suprématie «francophone» n’est pas aussi écrasante que ces chiffres le laissent croire. D’abord parce qu’il ne faut pas négliger l’importance des familles bruxelloises parfaitement bilingues. Et que la définition de la population «francophone» annexe les nombreux résidents étrangers, européens ou extra-européens (les «allogènes» selon la terminologie belge), dont l’usage du français est simplement utilitaire ou embryonnaire pour une partie d’entre eux. Ensuite parce qu’il faut tenir compte des nombreux Belges qui ne résident pas mais viennent travailler à Bruxelles, qui représentent plus de la moitié de sa force de travail, et qui sont aux deux tiers néerlandophones/flamands. Enfin, parce que cette domination «francophone» ne vaut évidement que dans la limite de l’enclave des 19 communes et de ses abords immédiats. Puisque, nous l’avons souligné, si le périmètre administratif de Bruxelles était porté aux limites de l’agglomération actuelle, les deux communautés linguistiques seraient alors numériquement équilibrées. De plus, l’unité «francophone» de Bruxelles est amoindrie aussi par le fait que, à cause même de la diversité de ses origines, dont la mémoire persiste, la population «francophone» de Bruxelles ne constitue pas un groupe homogène. C’est ainsi que si nombre de Bruxellois «francophones» se considèrent comme Wallons, bien plus refusent cette appartenance, car ils ne sont pas d’ascendance wallonne, puisque beaucoup sont d’origine flamande, populaire ou bourgeoise «francophone», ou d’origine non belge. En faisant simple, on dira qu’un tiers des Bruxellois se considère comme «Wallon» d’appartenance. Un second tiers se présente simplement comme «francophone» de langue et aussi de culture, qualificatif donc bien réducteur mais cependant retenu quand on ne veut se dire ni «Wallon», ni «Belge français», ni exclusivement «Bruxellois». Le dernier tiers correspond à une partie des deux autres grands groupes «minoritaires» bruxelloises après le groupe minoritaire «néerlandophone», celui d’origine extra-européenne, essentiellement marocaine, congolaise et turque, et donc également très majoritairement «francophone», et celui d’essence européenne, dont la forte colonie «française». Cette réalité linguistique et culturelle de Bruxelles, qui fait cohabiter une population «francophone» majoritaire au centre et une population «néerlandophone» dominante en périphérie, fonde encore l’unité de la Belgique. Elle permet et justifie le fait que la Région-capitale est juridiquement bilingue, c'est-à-dire que chaque résident à la faculté (et aussi l’obligation) de choisir entre le néerlandais et le français pour s’y exprimer et y exercer ses droits et devoirs dans tous les actes officiels, faculté qui est au contraire refusée à tout habitant de la Flandre ou de la Wallonie (à l’exception de celui des communes dites «à facilités», et de celui de l’arrondissement périphérique de Bruxelles-Hal-Vilvorde, pour certaines matières). Singularité qui fait aussi qu’une partie significative de sa population est en mesure de pratiquer les deux langues, faculté qui se fait rare pour le reste de la Belgique puisque l’exercice de la seconde langue «nationale» est proscrit de fait en dehors de Bruxelles. Ainsi, Bruxelles, avec sa périphérie immédiate, en dépit de ses contraintes politiques, territoriales et administratives, parce qu’elle est la seule partie de la Belgique où Flamands et «francophones» se rencontrent massivement, vivent et travaillent fréquemment ensemble, où les Belges bilingues y sont encore particulièrement nombreux, et d’où se dirige ce qui reste de l’Etat central belge, reste l’ultime fondement du peu qui reste de la nation belge. Et le dernier rempart de son Etat.
7La

situation incertaine du groupe minoritaire «néerlandophone» de Bruxelles Le groupe minoritaire «néerlandophone» de Bruxelles-capitale compterait environ de 80 000 à 150 000 membres, soit de 8 % à 15 % de la population bruxelloise, le second chiffre incluant les membres de foyers considérés comme bilingues. Elle est plutôt concentrée à l’ouest et au nord de la Région-capitale. Majoritairement flamande de coeur, mais pas seulement, elle maîtrise bien la langue française. Et si on tient compte de la population «francophone» maîtrisant le néerlandais, l’effectif néerlandophone de Bruxelles doit être doublé. On notera que malgré l’absence de recensement linguistique à Bruxelles comme dans l’ensemble du pays, une estimation fiable, approchée, de la répartition entre «néerlandophones» et «francophones» est possible, par le recours aux résultats électoraux (puisque les partis politiques sont propres à chacun des deux groupes

linguistiques), par les actes administratifs (actes de naissance, de mariage, de décès, et divers autres actes), enregistrés dans une des deux langue choisie par chaque résident, et aussi par la répartition des élèves entre les deux réseaux scolaires. Il faut toutefois relativiser la signification de tels répartitions au regard du poids des familles et personnes bilingues. Quoi qu’il en soit, les 19 communes bruxelloises sont toutes très majoritairement «francophones», comme l’atteste les données déclaratives précitées. Les communes les plus «néerlandophones», celles de Berchem-Ste-Agathe, Ganshoren, Jette et Evere, ne le sont au mieux qu’à 20 % ou 30 %. De plus, aucune partie de commune bruxelloise, aucun quartier conséquent de commune, n’est peuplé majoritairement de «néerlandophones». La stabilité numérique de la population résidente de langue néerlandaise de Bruxelles se maintient difficilement, malgré la protection dont elle bénéficie, notamment par sa représentation dans les institutions bruxelloises, qu’elle cogère sur une base quasi-paritaire avec la majorité «francophone» (voir ci-après, en B). Cette faiblesse est cependant en partie compensée par le poids très important des résidents de Flandre venant travailler quotidiennement à Bruxelles, dans les entreprises ou dans les administrations, les navetteurs, qui sont près de 230 000 (contre 125 000 wallons). De ce fait, peut-être 40 % des emplois bruxellois sont occupés par des «néerlandophones». Et Bruxelles est donc nettement plus flamande le jour que la nuit.
8Les

deux autres groupes minoritaires bruxellois A côté de sa majorité de langue et de culture française et de sa minorité de langue et de culture néerlandaise, Bruxelles-région se caractérise aussi par le caractère très composite des origines de sa population puisqu’un tiers des Bruxellois est étranger ou d’origine étrangère, ce qui fait de Bruxelles une grande mosaïque culturelle. Cette population récente est fortement différenciée en deux groupes minoritaires importants, les résidents européens d’une part, et les immigrés extraeuropéens d’autre part, qui coexistent à Bruxelles dans le cadre d’une forte différenciation sociale et spatiale. Les résidents européens, groupe désormais numériquement conséquent, du fait notamment des élargissements successifs de l’Union (qui rassemble désormais 27 Etats et près de 500 millions d’habitants), sont plus de 150 000, soit près de 15 % de la population de Bruxelles-région. Groupe économiquement et socialement très privilégié, dont seule une partie est enracinée à Bruxelles, notamment les fonctionnaires européens et leurs familles, qui en constituent une fraction restreinte, de l’ordre de 30 000. Les nationaux français constituent de loin la première composante de l’ensemble des résidents européens, avec plus d’un quart de l’effectif. L’apport de ces français de France, puisque plus de 40 000 y résident, contribue certainement à conforter le caractère «francophone» de Bruxelles. Sa fraction anglophone, bien encore que numériquement faible et plus mobile, progresse rapidement du fait de la puissance propre de la langue anglaise, de la taille croissante des institutions européennes qui ont fait de l’anglais leur langue de travail, et elle pourrait donc jouer un rôle croissant dans l’avenir bruxellois. Toutefois, il ne faut pas confondre la position, toujours plus dominante, de l’anglais dans le petit cercle privilégié trans-européen et internationalisé, et sa place, bien plus discrète, dans l’ensemble de la ville et de sa population. La population immigrée d’origine non européenne représente près de 200 000 personnes et donc près 20 % de la population de Bruxelles–capitale. La moitié environ est de souche marocaine. Devenue largement belge de citoyenneté après des naturalisations massives ces dernières années, cette population est largement «francophone». Ses membres sont massivement installés à demeure à Bruxelles, contrairement à ceux du groupe européen. Elle est tout aussi largement de culture musulmane, et présente à ce titre les mêmes difficultés d’intégration que la population homologue des grandes villes de France. On verra (ci-après, en B) que son poids et sa situation économique et sociale constituent une des explications du paradoxe bruxellois : une des régions les plus prospères d’Europe du Nord par la richesse produite et pourtant celle avec un revenu moyen par habitant des plus bas et un taux de chômage des plus élevés. Au total, Bruxelles, c’est donc moins de Flandre que les Flamands le prétendent, et un peu plus que les «francophones» le reconnaissent. C’est moins de francité que ceux-ci le disent, mais beaucoup

plus que ce que les Flamands ne peuvent accepter. Et c’est aussi moins d’internationalisation qu’on cherche à le faire croire, et plus de ségrégation qu’on ne l’avoue.
9L’autre

groupe minoritaire, menacé, les Bruxellois «francophones» de la périphérie Au-delà des limites administratives de la Région de Bruxelles-capitale, on parle de «périphérie bruxelloise» pour nommer la couronne urbaine de l’agglomération dont le territoire se trouve essentiellement en Région flamande (et partiellement en Wallonie). Périphérie dans laquelle les Flamands sont globalement majoritaires, mais où l’extension continue de l’agglomération s’est accompagnée de celle de la langue française aux dépens de la langue néerlandaise, malgré les efforts des décideurs flamands pour faire obstacle à cette évolution. On estime généralement à plus de 120 000 personnes, possiblement à 150 000, la population de langue et de culture «francophone» autour de Bruxelles, qui donc réside en Région administrative flamande, en province du Brabant flamand. Cette population, qui habite des communes et quartiers dans le prolongement physique direct des 19 communes bruxelloises, est à distinguer de celle représentée par les quelque 100 000/150 000 autres «francophones» dispersés dans le reste de la Flandre. Bien que l’estimation du poids de la minorité linguistique «francophone» de la périphérie soit plus difficile que celui de la minorité néerlandaise de Bruxelles-capitale, ces deux poids sont certainement comparables. Administrativement et territorialement, ces «francophones» de la périphérie bruxelloise se composent de deux sous-ensembles. Ceux qui résident dans les six communes «à facilités» jouxtant Bruxelles, au nombre proche de 50 000, et ceux qui résident dans les autres communes flamandes de l’agglomération, qui seraient donc compris entre 70 000 et 100 000. On notera que ceux-ci sont plus nombreux que ceux-là. Les six communes «à facilités», Crainhem, Wezembeek-Oppem à l’Est, Drogenbos, Linkebeek, Rhode-Saint-Genèse au Sud, Wemmel au Nord, sont majoritairement voire très majoritairement à peuplement «francophone», à 65/70 % pour l’ensemble, avec une proportion variant de 80 % à 55 % selon la commune. Les enfants «francophones» de ces communes fréquentent les écoles primaires qui y sont autorisées au titre des «facilités» linguistiques, et qui sont financées (indirectement via l’Etat fédéral) et pédagogiquement contrôlées (compétence aujourd’hui menacée) par la Communauté française, puis les établissements secondaires de Bruxelles-région situés à proximité. Dans ces conditions, et malgré les tracasseries administratives en rapport avec l’usage des langues créées par les autorités flamandes (régionales et provinciales), la francisation de ces communes, dont les élus sont majoritairement «francophones», est à peine freinée. Cette francisation rampante de ces six communes conforte les nationalistes flamands dans leur volonté intransigeance de remettre en cause l’existence de ces «facilités», qu’ils présentent comme transitoires, bien que la loi belge n’en dit mot. Elle conforte tout autant l’intransigeance des «francophones», notamment là où ils se trouvent être majoritaires, dans leur volonté d’être rattachés à Bruxelles. Les autres communes de la périphérie à forte ou significative minorité «francophone» sont une douzaine. Avec au moins 10 % de «francophones», certaines de ces communes comportent des quartiers (qui peuvent être des ex-communes fusionnées) qui en comptent de 30 % à 40 % et parfois plus. Ne disposant pas de «facilités» linguistiques, notamment pour l’éducation de leurs enfants, les «francophones» de ces communes s’y maintiennent malgré tout, voire s’y renforcent, et s’appuient au besoin sur les structures scolaires des communes bruxelloises, peu éloignées. Aussi, même dans ces communes flamandes, au fil du temps, cette présence «francophone» a pu et peut encore continuer à se renforcer, dans de nombreux quartiers limitrophes de Bruxelles, comme en attestent les résultats électoraux. Il est donc essentiel, pour les nationalistes flamands, d’endiguer une bonne fois pour toute cette présence «francophone» active autour de Bruxelles.
10L’affrontement

entre Bruxellois «francophones» et autorités flamandes en périphérie Ces «francophones» de la périphérie, même là où ils sont incontestablement majoritaires, sont doublement contraints, comme Bruxellois d’adhésion et comme «francophones». En effet, d’une part, la définition politico-administrative de Bruxelles les empêche d’accéder à la qualité juridique

de Bruxellois, alors qu’ils se considèrent comme tels. D’autre part, leur existence de «francophone» en Flandre péri-bruxelloise est difficile, tout particulièrement s’ils résident dans d’autres communes périphériques que les six communes «à facilités». D’abord, les dirigeants flamands souhaiteraient pouvoir mettre fin au statut spécial de ces six communes. Objectif pratiquement inatteignable dans le cadre belge, même dans l’hypothèse intermédiaire d’en interdire le bénéfice aux seuls nouveaux résidents, du fait de la volonté contraire et majoritaire de leur population «francophone», très unifiée politiquement, et qui a donc le contrôle totale ou partielle de chaque commune. Et de l’impossibilité de réunir une majorité politique spéciale au niveau fédéral pour l’adoption d’une telle réforme. Présentement, les administrations de ces communes font l’objet d’un harcèlement permanent de la part des autorités flamandes, communautaires, régionales et provinciales, depuis notamment la réforme institutionnelle de 2001 qui a transféré la tutelle des communes de l’Etat fédéral aux Régions (pour cette raison, dans trois de ces communes, depuis 2007, trois élus ne peuvent être «installés» comme bourgmestre, par refus des autorités de tutelle flamandes de les «désigner», refus fondé sur un motif linguistique contesté, conflit qui échappe à la compétence du juge des élections...). Ensuite, les milieux politiques flamands, régionaux, provinciaux et communaux, mènent une politique multiforme pour contenir l’expansion «francophone» dans les autres communes périphériques, qu’ils contrôlent juridiquement, politiquement et administrativement. Absence d’écoles ou de classes francophones et non accès aux écoles francophones des communes «à facilités». Entrave au financement d’activités culturelles par la Communauté française. Entrave à l’acquisition de livres français par les bibliothèques publiques. Entrave à l’expression en français, commerciale ou non, sur la voie publique. Entrave à l’accès aux médias «francophones», télévisuels notamment. Entrave à l’acquisition de terrains, de maisons, de logements pour les non néerlandophones, belges comme non belges. Entrave à la location de logements sociaux pour les mêmes. Entrave des associations «francophones» à l’accès aux équipements collectifs. Etc. Pourtant, malgré ce harcèlement, la vitalité démographique des «francophones» de ces communes ne faiblit pas, car ils peuvent s’appuyer sur la proximité de Bruxelles, de ses équipements et services «francophones». Aussi, les dirigeants flamands veulent à tout le moins obtenir aujourd’hui la suppression des «facilités» résiduelles reconnues aux «francophones» de ces communes périphériques, «facilités» attachées à l’existence de l’arrondissement judiciaire et électoral de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.). Ce cadre juridique spécifique chevauche les deux territoires linguistiques. Il comprend Bruxelles et l’arrondissement de l’ouest du Brabant flamand. Il entoure quasi-complètement Bruxelles (hors la commune de Tervuren, qui fait partie de l’arrondissement de Louvain). Il permet aux «francophones» des 35 communes flamandes qui le composent, dont 7 communes «à facilités» (les 6 «bruxelloises», plus Bever, à l’Ouest), et tout comme pour les bruxellois «francophones», d’avoir accès à la justice en français (par le moyen des tribunaux bruxellois) et de pouvoir voter pour des listes «francophones» communes avec Bruxelles (élections fédérales et européennes). Par son existence, cet arrondissement spécial déroge au principe de territorialité linguistique valable pour toute la Belgique, il porte atteinte au caractère flamand de la périphérie bruxelloise et tout particulièrement à son homogénéité linguistique flamande. Les responsables politiques flamands, confrontés au développement démographique persistant de cette population «francophone» périphérique (notamment par l’installation de nouveaux résidents), qu’ils cherchent sans y parvenir à endiguer par tous les moyens, veulent donc absolument obtenir la suppression de ces droits judiciaires et électoraux. Autres «facilités» qui, selon leurs dires, auraient été accordées à titre transitoire, juste pour laisser le temps aux résidents «francophones» d’adopter le néerlandais et la culture flamande. Les «francophones», très attachés au maintien de ce dispositif particulier, tant pour son volet électoral que son volet judiciaire, dispositif constitué à leur intention qui valide leur existence et qui exprime aussi leur rattachement à Bruxelles et non seulement à la Flandre, ne veulent pas l’abandonner. Sauf contre un élargissement du territoire bruxellois aux six communes «à facilités» et à une partie des autres communes périphériques. Cette question linguistique de B.H.V., que des observateurs extérieurs, et nombre de Wallons,

pourraient croire seconde, «résiduelle», est devenue centrale dans les revendications institutionnelles flamandes, parce qu’elle porte sur la «finition» définitive de la «frontière» linguistique de l’Etat-région flamand autour de Bruxelles. Pour les dirigeants nationalistes flamands, outre l’endiguement de la «tâche d’huile» bruxelloise «francophone», il s’agit d’effacer aussi par la remise en cause de B.H.V. toute incertitude juridique sur les «frontières» de la Flandre. La suppression de l’arrondissement B.H.V, tout particulièrement au titre de sa dimension électorale, est donc devenue, ces toutes dernières années, la revendication politique principale du camp flamand. Mais un accord de principe du camp «francophone», au moins partiel, est nécessaire, sauf à paralyser l’Etat fédéral, car si la majorité numérique flamande requise (majorité simple dans ce cas) peut être réuni au Parlement (chambre des députés), le Gouvernement est constitué sur une base bi-communautaire. Accord «francophone» aujourd’hui improbable alors que les décideurs bruxellois «francophones», avec le soutien de la majorité des décideurs wallons, proposent, tout au contraire, en échange de leur acceptation, un élargissement du territoire de la Région bruxelloise, à définir par la consultation des populations périphériques. Concession inconcevable pour l’ensemble de la classe politique flamande. Aussi, face à cet obstacle, toute tentation flamande de passer en force pourrait déclencher une crise majeure, qui menacerait l’existence même de l’Etat belge.
11Le

statut de la Région, reflet de l’enjeu bruxellois Bien que Bruxelles soit implantée en Flandre, le fait qu’elle est capitale belge et massivement «francophone», justifie qu’elle soit politiquement et administrativement distincte de la Flandre. En même temps, son «insularité» territoriale, qui a sa traduction sur le plan politico-administratif, et son caractère bilingue, qui fonde une représentation quasi-paritaire des deux groupes linguistiques dans les institutions politiques bruxelloises, sont deux facteurs qui expliquent la complexité du statut juridique de Bruxelles. Comme entité administrative, Bruxelles a obtenu tardivement son autonomie, Flamands et «francophones» s’en disputant la maîtrise. Après une reconnaissance tardive comme «agglomération» (1971), elle accède péniblement au rang de Région administrative en 1989, avec les mêmes limites administratives. Une des six entités fédérées de l’Etat belge, aux côtés des deux autres Régions et des trois Communautés. Les décideurs flamands auront mis en effet près de vingt ans pour accepter cette autonomie bruxelloise, avec regret, et avec bien des remords aujourd’hui, en échange d’une fédéralisation accrue du système belge. Vues globalement, les compétences de la Région bruxelloise sont semblables à celles des Régions flamande et wallonne. Toutefois, dans le détail, il en va autrement. Son statut lui reconnaît un degré d’autonomie moindre que celui des deux autres Régions. C’est ainsi que la Région administrative de Bruxelles ne dispose pas de l’autonomie «constitutive», à savoir le droit de fixer elle-même certaines règles de fonctionnement de ses organes, Parlement et Gouvernement. De plus, les normes juridiques édictées par son Parlement sont, symboliquement, d’une force inférieure à celle des deux autres Régions. En outre, le financement de la Région bruxelloise est très contraint, très encadré, et tout assouplissement de cette subordination financière dépend donc de la partie flamande via les mécanismes fédéraux. Enfin, les deux institutions communautaires, la Communauté flamande et la Communauté française, au titre de leurs attributions, interviennent concurremment sur son territoire, et les règles relatives à l’emploi des langues y restent de compétence fédérale. Surtout, le statut de Bruxelles prévoit une organisation politique spécifique. C’est ainsi que Bruxelles étant dépourvue de province, vu sa taille, les institutions régionales assurent les fonctions provinciales (elle dispose cependant d’un Gouverneur, en charge notamment des questions de sécurité). Plus important, cette organisation propre est inhérente au fait que la Région-capitale, commune aux «néerlandophones» et aux «francophones», est bilingue, bi-communautaire, ce qui exige des dispositifs particuliers, tant pour l’exercice des compétences de nature communautaire que pour celles de nature régionale. Dispositifs qui sont fondés sur la reconnaissance d’une quasiparité des pouvoirs des deux groupes linguistiques au sein de l’exécutif bruxellois, malgré le fort déséquilibre numérique entre leurs effectifs respectifs. Au total, cette organisation particulière

aboutit à un démembrement partiel des compétences des organes bruxellois au profit des forces et organes communautaires, comme précisé ci-après. C’est pourquoi ce statut régional reste très critiqué par les décideurs bruxellois «francophones» qui le considèrent comme diminué et handicapant. Cependant, malgré ses faiblesses, il constitue un acquis important pour les Bruxellois dans leur ensemble, qui y sont désormais très attachés, parce qu’il leur donne une maîtrise appréciable de leurs affaires internes. Et les Bruxellois «francophones» en particulier refuseront toute tentative de remise en cause parce qu’un tel statut leur apparaît comme la garantie que «Bruxelles n’est pas en Flandre» et ne pourra être contraint d’y «entrer». Or c’est précisément pour cette raison que ce statut bruxellois est désormais contesté par les milieux nationaux flamands, à cause de l’autonomie même qu’il donne à Bruxelles vis à vis de la Flandre. Ils manifestent par tout moyen que Bruxelles relève de la Flandre et pas seulement de l’Etat fédéral. Dont le moyen de principe qui est que Bruxelles est une entité bi-communautaire, flamando-wallonne, et que cela doit avoir une traduction juridique dans l’ordre institutionnel belge. En mobilisant sans retenue le moyen opérationnel que constitue le pouvoir de la Communauté flamande d’intervenir à Bruxelles, et dont les ressources ne sont donc pas comptées. Et avec le moyen de force que constitue le fait que la Région/Communauté Flamande a Bruxelles pour capitale, et que ses principales institutions y ont donc leur siège. Situation imposée, sans base constitutionnelle, atteinte par la fusion/absorption décidée discrétionnairement par les pouvoirs publics flamands de l’entité «Région» par l’entité «Communauté», laquelle a son siège à Bruxelles (comme la Communauté française). Aujourd’hui, les dirigeants politiques flamands, qui ont échangé hier leur acceptation du statut d’autonomie de Bruxelles contre la mise à quasi-parité des deux groupes nationaux-linguistiques dans les institutions bruxelloises, regrettent, d’évidence, cette acceptation d’une autonomie bruxelloise. Car ce statut, bien qu’il ait donné aux décideurs flamands la co-gestion de Bruxelles, n’a pas permis et ne permettra pas d’infléchir la réalité «francophone» de Bruxelles. Il a surtout, en moins de vingt ans, donné plus de vigueur au sentiment autonomiste des Bruxellois «francophones». Et il a, au final, contribué à dissocier, au plan politico-juridique, Bruxelles de la Flandre. C’est pourquoi les milieux nationalistes flamands réclament maintenant, un peu désespérément, dans le cadre des nouvelles discussions institutionnelles inter-communautaires, un système de co-tutelle de Bruxelles par la Flandre et la Wallonie. Non seulement afin d’en mieux contrôler le fonctionnement et le développement, d’en brider l’expansion «francophone», mais avant tout pour défendre, dans la phase de confédéralisation de la Belgique qui s’installe, la position qui voudrait que Bruxelles n’a pas vocation à devenir une entité confédérée à part entière, mais doit être le bien commun des deux quasi-Etats que sont la Flandre et la Wallonie. Cette orientation a été posée par le Parlement flamand, en 1999, à une et confirmée et défendue depuis lors par l’ensemble des forces politiques flamandes. C’est ainsi que dans tous les textes qui expriment les positions institutionnelles des autorités flamandes, si la Flandre et la Wallonie sont désignées comme «Etat», Bruxelles l’est comme «Région». Toutefois, un tel projet de «condominium» flamando-wallon sur Bruxelles parait irréalisable, tant par refus wallon probable d’y adhérer que par refus bruxellois certain de s’y soumettre (voir au chapitre 3.2).
12La

traduction institutionnelle des droits propres des Bruxellois «néerlandophones» Comme territoire bilingue et capitale bilingue de la Belgique, Bruxelles se doit de faire une place équivalente aux «néerlandophones» et aux «francophones», aux Flamands et aux Wallons. Ainsi, contrairement à l’organisation générale de la Belgique en matière linguistique, fondée sur le principe de territorialité, qui donne l’exclusivité de l’usage d’une langue sur un territoire donné (unilinguisme territorial), à Bruxelles, le principe de personnalité l’emporte, chaque Bruxellois devant être en situation de vivre dans l’une des deux langues de son choix. Certes, la Communauté néerlandophone/flamande exerce ses compétences à Bruxelles à l’égard des Bruxellois «néerlandophones», en matière d’enseignement, de culture et d’aide sociale, comme il en est pour la Communauté française vis-à-vis des Bruxellois «francophones». Dans ces

domaines, c’est aux résidents bruxellois de manifester personnellement et librement, et pour les enfants par leurs parents, leur adhésion aux écoles et autres institutions linguistiques et culturelles gérées par chaque Communauté. Mais cette coexistence linguistique propre à Bruxelles, et interdite ailleurs en Belgique, n’est pas suffisante pour permettre la protection de la minorité «néerlandophone» de Bruxelles, compte tenu de son faible poids numérique. Alors que, dans la capitale belge, les deux langues doivent jouir d’un statut égal, comme à l’échelle du pays entier. Il faut, pour cela, un cadre d’exercice des deux langues qui les mettent en situation d’égalité sur tout le territoire bruxellois, donc des institutions aptes à garantir une telle égalité. L’organisation systématique d’un bilinguisme institutionnel bruxellois répond à cet objectif. Certes, les pouvoirs centraux fédéraux et les administrations centrales fédérales, presque entièrement implantés à Bruxelles, et évidemment tenus au même bilinguisme institutionnel, font une place proportionnelle et donc à peu près équivalente aux Belges «néerlandophones» et aux Belges «francophones» en leur sein. Mais, selon le point de vue flamand, une telle égalité doit aussi prévaloir dans les institutions propres à Bruxelles, point de vue accepté par les «francophones» en échange de l’obtention de l’autonomie régionale bruxelloise. Aussi, en sus des droits linguistiques et culturels de la minorité néerlandophone/flamande à Bruxelles, la place du néerlandais et de la communauté «flamande», sur un pied d’égalité ou presque avec le français et la communauté «française», tant pour les institutions régionales que communales, est-elle institutionnellement garantie et protégée par des dispositifs particuliers, prévus par la Constitution belge et ses textes d’application, et qui fondent le statut politique quasiment bi-communautaire de Bruxelles. En premier lieu, la minorité néerlandophone/flamande bénéficie d’une sur-représentation politique dans les organes des institutions politiques bruxelloises, et cette représentation y dispose d’une autonomie partielle de gestion. Avantages qui sont justifiés par le statut de capitale bicommunautaire de Bruxelles et qui sont aussi censés être la contrepartie de la quasi-parité des deux grandes communautés linguistiques au plan fédéral (au bénéfice cette fois de la minorité numérique «francophone», qui représente cependant près de 43 % de la population belge, soit très loin des 8/15 % de la minorité «néerlandophone» bruxelloise). C’est ainsi que le Parlement de Bruxelles, qui comporte 89 membres, comprend 17 membres au titre du groupe linguistique «néerlandophone», soit 19 %, alors que l’électorat «néerlandophone» représente de l’ordre de 8 % du corps électoral bruxellois. En outre, 6 de ces 17 membres sont des membres du Parlement flamand (commun à la Communauté et à la Région flamandes), tout comme 19 membres du groupe «francophone» sont membres du Parlement de la Communauté française. Quant au Gouvernement Bruxellois, il comprend, également de droit, trois membres «néerlandophones» sur huit membres, et il doit de plus avoir l’investiture du groupe parlementaire «néerlandophone» bruxellois. Tous ces droits garantissent au groupe «néerlandophone» des compétences et pouvoirs substantiels. Autrement dit, la minorité néerlandophone/flamande dispose d’un quasi-pouvoir de veto sur le fonctionnement et les principales décisions des instances régionales bruxelloises (pouvoir de veto présenté par les responsables politiques flamands comme le pendant de celui dont disposerait aussi la «minorité francophone» dans le fonctionnement de l’exécutif de l’Etat fédéral belge, alors même que les poids relatifs de ces deux «minorités» sont sans rapport). Ce pouvoir pèse lourd dans le fonctionnement des institutions régionales bruxelloises, dont le fonctionnement dépend de l’assentiment des représentants «néerlandophones», sans considération des appartenances politiques quels que soient les sujets en cause, influence qui va donc bien au-delà des matières intéressant les intérêts propres de la population bruxelloise «néerlandophone». Surtout, chacun des deux groupes linguistiques est compétent à Bruxelles pour organiser et gérer, par ses propres représentants et organes, les dispositifs publics relevant exclusivement de sa Communauté (enseignement, culture, santé, aide sociale,…). Cela se traduit par l’existence de trois Commissions, totalement indépendantes des instances générales bruxelloises, la Commission communautaire «française» (COCOF), la Commission communautaire «néerlandaise/flamande» (COCON), et aussi la Commission communautaire commune (COCOM), précisément compétente

pour régler les matières qui restent nécessairement indivisibles, qu’ils s’agissent d’institutions (hôpitaux, CPAS notamment) ou d’actions (aides directes aux personnes en matière sanitaire et sociale). Chacune de ces Commissions fonctionne comme une institution politico-administrative autonome. Elle est dotée de son assemblée (constituée des membres correspondants du Parlement bruxellois, celle de la COCON comprenant 5 membres supplémentaires) et de son collège exécutif (chacun composé des membres correspondants du Gouvernement bruxellois). Les trois Commissions disposent de leur propre budget, totalement distinct du budget de la Région (en recettes comme en dépenses). Et de personnels dédiés. Et elles échappent à toute tutelle du Parlement et du Gouvernement bruxellois dans l’exercice de leurs attributions, disposant d’un pouvoir organisateur et réglementaire autonome. Mais, alors que la COCOF a reçu certaines compétences déléguées par la Communauté française, il n’en est pas de même pour la COCON, étroitement contrôlée par la Communauté/Région flamande. En outre, une forme spéciale de représentation est donnée aux «néerlandophones» dans les 19 communes bruxelloises. Chacune peut décider de nommer échevin (ou président de CPAS) un élu «néerlandophone», ce indépendamment du niveau de la présence «néerlandophone» dans la commune et du nombre d’élus néerlandophones. La commune disposera pour cela d’un poste d’échevin (équivalent de maire-adjoint en France) supplémentaire et d’une aide financière de la Communauté flamande. Cet avantage, critiqué par nombre de «francophones», est pourtant une compensation compréhensible à l’impossibilité pour les «néerlandophones», vu leur faible nombre, d’obtenir une représentation politique propre dans les communes bruxelloises. Cette sur-représentation politique des «néerlandophones» à Bruxelles est doublée par leur surreprésentation administrative dans tous les services dédiés aux Bruxellois. Car, tout comme dans l’administration fédérale centrale, et à tous niveaux, les administrations et services proprement bruxellois, celles et ceux fédéraux à vocation locale, les administrations régionales, les administrations communales, et les services de proximité des entreprises publiques, sont toutes et tous tenus au bilinguisme institutionnel. Elles et ils doivent être en mesure de servir chaque administré bruxellois dans l’une de deux langues de son choix. Mais ce bilinguisme n’est pas seulement une obligation des services, c’est aussi une obligation des agents. Des lois spéciales, dont l’application est sous le contrôle de l’Etat fédéral, fixent notamment les obligations linguistiques des agents (bilinguisme), la répartition des emplois (proportion minimale de 25 % de néerlandophones), ou de certaines fonctions (parité de 50 % pour les grades supérieurs). Ce cadre linguistique, qui promeut une sur-représentation des agents publics «néerlandophones», est globalement légitime dans l’objectif de fortifier le caractère bilingue de la capitale belge et de permettre à sa population «néerlandophone» minoritaire et aux Belges «néerlandophones» de passage d’être servis dans leur langue. Il paraît cependant exagérée dans ses règles d’application, allant au-delà des besoins des administrés, puisque s’appliquant quel que soit le degré de relation des agents avec le public, d’autant que le niveau linguistique exigé aboutit souvent à écarter des Belges «francophones» bilingues au profit de Belges «néerlandophones», et défavorise numériquement les Bruxellois «francophones», pourtant démographiquement ultra-majoritaires à Bruxelles, dans l’accès aux emplois publics bruxellois. Et, paradoxe, ce sont les administrés bruxellois «francophones» qui en pâtissent, comme dans le champ judiciaire, où les institutions sont pour eux engorgées, tout en ne l’étant pour les «néerlandophones». La conception très exigeante de ce bilinguisme institutionnel, très critiquée par les Bruxellois «francophones», ne se justifie donc pas seulement par la nécessité de répondre aux besoins des Bruxellois «néerlandophones». Aussi et peut-être surtout, elle s’explique par la volonté flamande d’affirmer le caractère flamand de Bruxelles. Volonté qui s’exprime également par le dédoublement, partout où cela a été possible, des institutions bruxelloises, notamment dans le champ éducatif et culturel. C’est historiquement le cas du système scolaire, et aussi d’autres structures, comme, en 1969, la scission de l’Université libre de Bruxelles. Et ça l’est plus politiquement et récemment par l’implantation à Bruxelles des organes politiques et des administrations de la Communauté/Région flamande (Gouvernement et Parlement).

Cependant, malgré cette inventivité institutionnelle pour soutenir la réalité «néerlandophone» et flamande de Bruxelles, la situation du néerlandais dans Bruxelles-région, hors pour les administrations fédérales et les entreprises à direction flamande, se maintient difficilement, et à tout le moins ne progresse pas. La faculté d’être servi en néerlandais dans les différents services publics qui ne relèvent pas de la Communauté flamande (organes judiciaires, hôpitaux, transports collectifs, mairies, police, équipements de loisirs,…) serait défectueuse aux dires des responsables flamands, fondamentalement insatisfaits car ils constatent que le statut du néerlandais à Bruxelles est plus formel que réel, et que la position des Flamands y reste en position trop seconde, malgré leur domination démographique, institutionnelle et économique à l’échelle de la Belgique d’abord, de l’agglomération bruxelloise aussi, et malgré également leur poids dans le tissu économique bruxellois ainsi que dans les institutions régionales bruxelloises et dans les structures fédérales sises à Bruxelles.
13Une

Cité aux fonctions supérieures exceptionnelles Depuis longtemps capitale de l’ensemble belge, puisqu’elle tint ce rang dès le début de la période «bourguignonne», Bruxelles connaît un développement vertigineux à compter de la naissance de l’Etat belge, qui coïncide avec l’envolée de la révolution industrielle, dont elle est, avec la Wallonie charbonnière et métallurgique, l’épicentre sur le continent. Vis-à-vis de la Belgique, comme Paris pour la France, elle est le centre des réseaux de transports ferroviaires et routiers. Et aussi le centre intellectuel et financier. Après le long passage à vide qui encadre et accompagne les deux guerres, elle connaît depuis un demi-siècle un regain exceptionnel largement du à son nouveau rôle de «capitale» européenne, loin devant Strasbourg et Luxembourg. En droit, il n’y a pas de «capitale» européenne à proprement parler, mais Bruxelles est la ville qui, parce qu’elle accueille, sur le fondement de traités européens successifs (1958, 1965, 1992, 1997, 2003), la Commission, le Conseil (des ministres), le Conseil européen, le Parlement (en partage avec Strasbourg), et divers organes consultatifs (Conseil économique et social, Comité des régions,…), peut le plus prétendre à cette appellation. L’Otan y a également son siège (son commandement militaire étant à Mons), et aussi le Benelux. Au total, du fait du renforcement des compétences des institutions européennes implantées à Bruxelles et des élargissements successifs de l’Union (et ce n’est pas fini…), c’est près de 30 000 agents publics européens (dont 20 % de belges) qui travaillent à Bruxelles. Et 55 000 personnes avec les salariés des organisations satellites. Et aussi 15 000 centres d’intérêt (lobbies) identifiés et 1500 journalistes résidents accrédités par les institutions européennes bruxelloises (chiffres toutefois à la baisse ces dernières années, du fait d’un moindre enthousiasme européen). Ainsi, Bruxelles concentre aujourd’hui des fonctions politiques supérieures, à la fois celle de capitale de l’Etat belge et de l’Union européenne, et ce qui en découle (représentations diplomatiques, fédérations professionnelles, organisations non gouvernementales, conseils juridiques, presse européenne et internationale,…). Et aussi des fonctions économiques également supérieures et hyper-développées (sièges sociaux, services financiers, congrès, salons,…) justement engendrées par la présence de ces fonctions politiques, comme il en est aussi des fonctions intellectuelles importantes, non plus de simple métropole «francophone» mais de centre de rayonnement mondial (structures d’enseignement, de recherche,…). Ainsi, peu de grandes villes, en Europe comme dans le reste du monde, peuvent prétendre à un tel rayonnement. Et Bruxelles, parmi elles, est celle qui offre une véritable ambiance multi-culturelle aux étrangers qui l’habitent et y travaillent. D’une certaine manière, ce rôle européen et international de Bruxelles donne aussi à la Belgique une raison d’exister, qui supplée à la faiblesse de son propre vouloir-vivre en commun.
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agglomération prospère et une Région inégalitaire Bruxelles, qui déborde très largement en Flandre et aussi en Wallonie, est une agglomération urbaine particulièrement prospère et dynamique. Les causes de cette prospérité tiennent à une aptitude des décideurs bruxellois à faire un usage habile de l’accueil des institutions européennes

(lesquelles occuperaient aujourd’hui un quart des surfaces de bureaux de la Région administrative). A avoir su tirer profit du processus d’intégration européenne en matière de circulation des capitaux, des services, et des personnes. Les avantages structurels de Bruxelles, préexistants, en sont sortis massivement renforcés : situation géo-stratégique privilégiée, puissantes infrastructures de transport, parc immobilier de premier ordre, capacités hôtelières de qualité, potentiel humain qualifié et multilingue, fiscalité avantageuse. Au total, les multiples fonctions politiques, administratives, financières, juridiques de la Capitale, et aussi celles industrielles et logistiques dans sa périphérie, génèrent des dizaines de milliers d’emplois, bien rémunérés. Dès lors, la Région administrative elle-même se distingue par un PIB par habitant des plus élevés qui soient, un des tous premiers d’Europe, avec Londres, Luxembourg, et devant Hambourg, Vienne et l’Ile-de-France. Il est une fois et demi celui de cette dernière Région et deux fois celui de la moyenne française. Près de 15 % de ce PIB serait dû, directement et indirectement, à la présence des institutions européennes. Mais il faut sensiblement relativiser la portée de cette position très avantageuse. D’abord parce que la part relative du PIB de la Région-capitale dans le PIB belge, de 19 % aujourd’hui, a sensiblement diminué (elle était de 24 % il y a cinquante ans). Il faut dire aussi que ce PIB est en partie celui de l’agglomération, dont une fraction est conventionnellement rattachée à la Région administrative, compte tenu de la localisation concentrée sur son territoire des sièges sociaux des entreprises. Ensuite, parce que, de ce qui précède, il résulte que ce PIB régional tient pour une grosse part à l’activité des «navetteurs», c'est-à-dire des banlieusards de cette agglomération, brabançons et d’au-delà, majoritairement Flamands mais aussi Wallons, qui viennent y travailler quotidiennement. C’est ainsi que ces navetteurs journaliers, occupent plus de la moitié des emplois de Bruxelles-région (360 000 sur 680 000), proportion énorme (qu’on ne trouve pas pour les navetteurs frontaliers du Canton de Genève, où elle est de moins de 20 %). Enfin, parce qu’il se déduit de tout cela qu’une grosse part de cette richesse censée être produite à et par Bruxelles n’est pas conservée ni dépensée par la population bruxelloise. Autrement dit, le revenu dont dispose en définitive le ménage bruxellois moyen n’équivaut pas à la production de Bruxelles par habitant, loin s’en faut. Comme pour toutes les grandes capitales, une partie notable du PIB bruxellois est redistribuée au reste du pays (c’est ainsi que pour Paris ou Madrid, on considère que près de 10 % du PIB est ainsi transféré, par divers canaux, comme celui du financement des pensions de retraite…). Et phénomène particulièrement accentué pour Bruxelles, du fait précisément que cette redistribution fonctionne aussi massivement au bénéfice des espaces limitrophes où résident les ménages des navetteurs, généralement aisés. On cerne mieux cette réalité bruxelloise par le recours au concept comptable de PRB-produit régional brut, qui corrige, au moins partiellement, l’ensemble de ces distorsions. Celui de la Région bruxelloise ne représente alors que moins de 13 % de celui de la Belgique (pour 10 % de sa population). Ce qui en étant bien moindre que 19 % du PIB, exprime encore une relative prospérité. Le recours aux données disponibles sur le revenu imposable est encore plus éclairant : la répartition de sa masse par Région (année 2005) donne 8 % pour Bruxelles, 61,5 % pour la Flandre, et 30,5 % pour la Wallonie. Par habitant, le revenu moyen, exprimé par rapport à la moyenne nationale, est de 84 % à Bruxelles, de 106 % en Flandre et de 93 % en Wallonie. Ainsi, le revenu moyen de l’habitant bruxellois est le plus bas des onze provinces belges ! Evidemment, le transfert par les navetteurs flamands et wallons au profit fiscal et économique de leur Région de résidence des revenus gagnés par leur travail à Bruxelles est pour beaucoup dans ces chiffres surprenants. De plus, les revenus et le patrimoine des Bruxellois sont très polarisés. Cette situation contrastée tend même à s’aggraver, entre d’une part des classes aisées, dont la prospérité est associée au développement continu des activités supérieures de services aux entreprises et des structures institutionnelles européennes, et d’autre part des couches populaires, souvent de souche extraeuropéenne, qui peinent à accéder à des emplois sûrs et suffisamment rémunérés. Au total, on constate même un appauvrissement relatif de la population résidente bruxelloise. C’est si vrai que la Région administrative connaît le plus fort taux de chômage possible pour une

métropole aussi moderne et prospère. Il est supérieur à 20 % (environ 100 000 demandeurs d’emploi), et donc aussi supérieur au taux wallon. Le taux d’emploi des 15/64 ans y est tout aussi calamiteux, inférieur à 55 %. Et Bruxelles présente un recours aux aides sociales le plus élevé des trois Régions belges. Cette inactivité et cet assistanat massifs affectent tout particulièrement sa population immigrée d’origine non européenne, qui est précisément concentrée au cœur de l’agglomération (contrairement à ce qu’il en est pour Paris). Ainsi, et en cela aussi comme Genève (Etat cantonal suisse, dont le statut politique et la situation territoriale présentent de nombreuses analogies avec Bruxelles, et qui font l’objet de développements particuliers au chapitre 3.3), Bruxelles est écartelée entre les exigences de sa vocation de «ville mondiale», fonction qu’elle souhaite naturellement conforter, et qui repose sur la diversité de sa population, diversité non seulement culturelle mais aussi économique, et la nécessité de maintenir sa cohésion sociale et politique. Et plus encore que pour Genève, sur un territoire aussi restreint que celui de Bruxelles, la combinaison de ces deux objectifs est difficile.
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double appartenance linguistique unique en Europe pour une aussi grande ville Si l’existence de territoires bilingues n’est pas rare, le bilinguisme urbain est exceptionnel, à l’échelle d’une commune, a fortiori à celle d’une grande ville, d’une Cité-capitale. Bruxelles est cette exception, unique dans l’Europe d’aujourd’hui. Dans le passé européen, on peut compter plusieurs grandes villes bilingues voire plurilingues, souvent capitale d’empire, le propre des empires étant de s’affranchir des limites et identités «nationales». Il en fut ainsi de Vienne et de Prague, à la jonction des mondes germain et slave. On pensera aussi aux capitales des Etats baltes, comme parties successives des empires prussien et russe. De même, à la jonction des peuples germains et latins, sur des territoires disputés, à des villes comme Trieste et Strasbourg. Et, d’une certaine façon, Bruxelles, grande cité bilingue, est bien le résultat d’une construction de type impériale, «bourguignonne» puis «habsbourgeoise», et sa survivance qui s’explique par la volonté des grandes puissances européennes des siècles passés de contenir l’extension de la nation française par la création de l’Etat belge, ce qui a fait la postérité de Bruxelles, et en fait aujourd’hui le malheur face à une nation flamande conquérante. Car la montée en puissance des Etats nationaux a généralement mis fin à ces situations urbaines de double appartenance linguistique, qui ne se reconstitueront pas malgré la réunification de l’Europe, alors que toutes les grandes villes précitées sont devenues unilingues. Et on observera que la Suisse n’a pas engendré de capitale multilingue, Berne étant restée une cité absolument alémanique. Et cette même Suisse, comme pays quadrilingue, ne comprend pourtant que deux villes, de petite taille, qui soient demeurées réellement bilingues, Fribourg, capitale du Canton du même nom, et Bienne, ville du Canton de Berne, touts deux situées à cheval sur la frontière linguistique francoalémanique (situation évoquée à la fin du chapitre 3.4). Ainsi, les villes bilingues importantes d’Etats stables et durables auront été rares, et finalement condamnées à la disparition, en même temps que ces Etats. Au total, Bruxelles, du point de vue de sa double appartenance linguistique, demeure un cas unique en Europe, et même au monde. Doublement unique puisque sa langue majoritaire, le français, est elle-même minoritaire au regard de la langue exclusive du territoire flamand qui l’entoure, le néerlandais. C’est pourquoi la subordination institutionnelle de Bruxelles, renforcée par son extrême subordination territoriale, en fait un cas bien étrange, et demain un problème bien difficile à résoudre si son cadre étatique belge devait s’évanouir. B. La subordination aiguë de Bruxelles La subordination de Bruxelles ne se limite pas à des aspects institutionnels, tenant aux faiblesses, soulignées ci-dessus, des pouvoirs de ses organes politiques. Dans le cadre fédéral belge, il s’agit d’une situation presque normale pour une capitale, assez proche de celle d’autres capitales. Par contre, du fait du caractère artificiel de ses limites politico-administratives au regard de l’extension réelle de la métropole bruxelloise, de l’étroitesse de son territoire et de son enclavement, touts

choses également déjà soulignées, la Région de Bruxelles–capitale est très précisément subordonnée aux deux entités régionales qui la jouxtent. Et tout particulièrement à la Flandre, Région de l’Etat belge aujourd’hui, qui fait jouer à plein les moyens multiples de subordination de Bruxelles dont elle dispose, situation qui est déjà critique et critiquable. Et condition de subordination générale qui, demain, une fois la Flandre devenue un Etat, mi-indépendant (dans un cadre confédéral) ou totalement indépendant (après partition), et qui ferait alors encore plus usage de ses moyens de contrainte, dès lors renforcés, évoluerait en une situation insupportable, et explosive si elle n’était pas corrigée.
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enclavement multiforme et volontairement non viable pour Bruxelles Ce n’est pas l’enclavement de Bruxelles-Région en tant que tel qui pose problème. S’il n’était que la conséquence d’une simple option administrative, il n’aurait rien d’exceptionnel. Nombre de capitales ou de grandes villes, nous l’avons déjà souligné ci-avant, sont ainsi inscrites administrativement dans le territoire d’une autre entité administrative d’un même Etat. Il s’agit toujours, par un tel découpage, de donner une capacité d’auto-administration à une agglomération, une unité urbaine, qui soit distincte de celle du pays qui l’environne (en Suisse, Bâle-Ville est ainsi distincte de Bâle-Campagne). Mais pour Bruxelles-région, il en va tout autrement puisque le découpage de son territoire tranche dans le tissu urbain de l’agglomération, laissant en dehors d’elle la moitié environ de celle-ci, et la prive de ses infrastructures propres et donc de la maîtrise d’une grande partie de ses fonctions vitales (axes de transports, biens consommés, réserves foncières,…). Cette amputation du territoire «naturel» bruxellois interdit donc une bonne administration/gestion de Bruxelles, de son territoire légitime et de sa population, à l’échelle de son agglomération entière. Si une telle situation, qui fait que la région de Bruxelles ne peut contenir son agglomération, est défendable pour préserver une part essentielle de la substance territoriale, humaine et économique de la Flandre, il en va tout autrement pour l’absence de tout lien territorial avec la Wallonie. Un tel enclavement en Flandre ne s’impose nullement. L’enfermement total de la Région administrative de Bruxelles, avec ses 19 communes, dans le territoire de la Région administrative de la Flandre ne résulte d’aucune contrainte géographique forte. Le pertuis de quelques Kms qui sépare la Région administrative de Bruxelles de la Région de Wallonie correspond à une étendue de 150 Km² au plus, avec quelque 9 communes (de Hal à Tervuren), dont trois communes majoritairement «francophones», alors que la Flandre administrative compte plus de 13 500 Km² et 308 communes. Il était et reste donc facile à combler, et il est donc toujours possible de relier la Région de Bruxelles à la région wallonne, de rompre le carcan territorial de Bruxelles sans nuire substantiellement aux intérêts de la partie flamande de la Belgique. Qui plus est, l’enclavement de Bruxelles ne se réduit pas à un tel encerclement. Il est aggravé par l’exiguïté même du territoire ainsi enclos, ainsi fermé, car, faute d’espace, les capacités d’autonomie de l’entité régionale bruxelloise sont réduites. En effet, elle ne maîtrise pas les infrastructures qui la desserve, à commencer par le «ring» autoroutier qui l’entoure, l’aéroport qui la jouxte, et ne peut assurer sur son sol toute une série d’activités nécessaires à sa population, faute de ressources foncières suffisantes, et doit donc recourir massivement au monde extérieur pour accomplir une part notable de ses fonctions urbaines, un monde extérieur qui se trouve être limité à la seule Flandre. Cet enfermement de Bruxelles est bien la conséquence, déjà soulignée, d’une volonté flamande, imposée aux Bruxellois, du centre comme de la périphérie, du rejet par les décideurs flamands de l’option consistant à étendre le territoire de l’entité administrative bruxelloise à une partie de l’agglomération située en Flandre comme en Wallonie. Option qui aurait été pourtant conforme aux intérêts de la Cité de Bruxelles, en augmentant sa population et en multipliant l’étendue de son territoire. Option qui aurait permis aussi d’accroître la proportion de «néerlandophones» en son sein, et aurait ainsi conforté le caractère commun de Bruxelles, son caractère belge. Et rejet d’une telle option qui exprime à la fois la crainte flamande d’une extension sans borne de la Bruxelles «française» et l’objectif de la maintenir coupée de son prolongement wallon, pour tenter de s’en

assurer le contrôle exclusif. On voit donc que ce découpage du territoire la Région de Bruxelles-Région est d’essence politique et non de nature administrative. Cet enfermement/rétrécissement est le fruit d’un compromis bancal et provisoire entre les forces politiques belges dans le contexte d’un Etat fédéral à la légitimité non acceptée par les Flamands. Il est anti-belge et anti-bruxellois. Il est la conséquence du rejet par les Flamands de la nation belge, dont la partie «francophone» est une entrave à l’émergence de la nation flamande. Du refus du caractère vraiment bilingue de Bruxelles, dont la francophonie expansionniste menace l’identité flamande et grignote le territoire de la Flandre. Il a pour objet et pour effet d’endiguer l’entité bruxelloise, perçue comme un corps étranger en terre flamande, corps à reconquérir, et, à défaut, à réduire, et, faute de mieux, à contenir. Un tel enclavement, aujourd’hui contesté par les Bruxellois «francophones», tant pour des motifs économiques et urbains que pour des raisons communautaires, deviendrait demain un facteur majeur de conflit en cas de dissolution de l’Etat belge. Car il ne serait plus alors supportable pour les Bruxellois, qui y verrait justement un obstacle considérable à la viabilité de l’existence de leur Cité, laquelle ne pourrait plus compter alors sur les garanties tenant auparavant à l’Etat fédéral belge disparu. Et Bruxelles, devenue séparée étatiquement de la Flandre, serait pourtant plus que jamais dans sa dépendance, physiquement, et par là juridiquement et politiquement, économiquement et socialement.
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infrastructures entièrement sous contrôle flamand Du fait même de l’exiguïté extrême et de l’enclavement total de son territoire, Bruxelles reçoit tous ses approvisionnements de l’extérieur et donc de Flandre, par qui transitent toutes ses voies de communications. Dans la réponse à ses besoins, cette dépendance de Bruxelles-région à l’égard de la Flandre, en l’état de ses limites administratives actuelles, est donc entière, qu’il s’agisse de transports, d’énergie (électricité/gaz/pétrole), d’eau et d’assainissement, d’élimination des déchets, et de commodités de toutes natures. La limitation du territoire bruxellois est telle qu’il laisse même en dehors les principales infrastructures de desserte immédiate de la Cité. C’est d’abord et notamment le cas de la voie expresse circulaire, le «ring», qui entoure Bruxelles, sur plus de 40 Km. Pour aux trois quarts à distance d’environ 5 Km de son centre, elle est presque totalement située en Région flamande, alors que sa finalité, à une distance aussi proche, est évidemment d’abord de desservir Bruxelles. Et ensuite seulement d’assurer les relations entre les deux Brabant flamand et wallon et Bruxelles, et enfin seulement les liaisons entre la Flandre de l’est et celle de l’ouest. Et puisque Bruxelles est sans relation territoriale directe avec la Wallonie, Les sept autoroutes qui relient Bruxelles au reste du pays via le «ring» sont donc toutes en territoire flamand, et ce à moins de 5 Km du centre de Bruxelles, dont les quatre qui la relient à la Wallonie (en direction de Liège, Namur, Mons-Charleroi, Tournai/Lille). Il en est donc de même des neuf routes principales, dont les trois qui se dirigent vers la Wallonie et le Brabant wallon. C’est donc aussi la situation des six voies ferrées principales desservant Bruxelles, dont les trois qui relient Bruxelles à la Wallonie (avec celle de Liège par Louvain), sur 3 à 6 Km, et, par là des deux liaisons TGV (avec Liège et Lille). Il en est aussi de même du canal Anvers-Charleroi, qui dessert Bruxelles, dont la section Bruxelles-Charleroi transite sur près de 10 Km en territoire flamand. L’aéroport de Bruxelles-national, de rayonnement international tant pour les passagers que pour le fret, le seul de Belgique à ce titre, est lui aussi situé en Flandre et non en Région bruxelloise, bien qu’il soit implanté en pleine agglomération, à toute proximité du centre (moins de 2 Km du «ring» et 7 Km du centre-ville), sur la commune de Zaventem (et aussi sur celle de Steenokkerzeel). De plus, il est largement privatisé (à 70%), foncier compris, ce qui, avec ce retrait de l’Etat fédéral (voulu par les responsables flamands), renforce largement le contrôle de l’entité flamande. Au total, tous les approvisionnements de Bruxelles se trouvent sous contrôle flamand. Et il en va donc de même pour les évacuations des déchets qui ne peuvent être traités sur le territoire exigu de la Région. Et si la ressource d’approvisionnement en eau ne provient pas principalement de Flandre

mais de Wallonie, elle transite nécessairement par le sol et le sous-sol flamand. L’évacuation des eaux usées aussi. Tous les réseaux d’énergie qui convergent ou qui partent de Bruxelles empruntent le territoire flamand, et la plupart sont alimentés par des ressources énergétiques situées en Flandre, du fait que les approvisionnements de la Belgique en pétrole, gaz, charbon, etc. transitent par les ports flamands (ou hollandais). Au demeurant, le territoire de Bruxelles ne porte aucune centrale de production électrique (et le seul transformateur de grande puissance est celui de Drogenbos, commune flamande «à facilités»). Enfin, un constat semblable doit être rappelé pour ce qui concerne les réseaux de télécommunications, qui empruntent la voie terrestre.
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emprisonnement territorial qui est aussi de portée juridique et donc «personnelle» Il faut voir aussi que la dépendance territoriale de Bruxelles n’est pas seulement de nature physique, comme soulignée ci-dessus. Du fait même de son caractère absolu, elle a aussi une portée juridique, et par là, personnelle. En effet, toute personne, tout bien, tout document, d’origine bruxelloise ou non, ayant à entrer ou sortir de Bruxelles, se trouve placé, sans échappatoire possible, sous le contrôle potentielle des instances régaliennes flamandes, notamment celles de police et de justice, comme celles fiscales et douanières, nécessairement implantées territorialement tout autour de Bruxelles. Il en résulte du coup que toute régionalisation/communautarisation future dans ces matières ne pourra donc que contribuer à accentuer la dépendance de Bruxelles. Certes, dans le cadre de l’Etat belge, une dépendance aussi extrême, tout en pouvant être irritante pour les Bruxellois, est sans conséquence directe dommageable. L’Etat fédéral est garant de la liberté de circulation des Bruxellois et des biens qui leurs sont destinés, comme de l’unité des règles de droit qui leur sont applicables, et le pouvoir judiciaire est encore fédéral. Mais une telle dépendance «personnelle» serait insupportable en cas d’effacement partiel (« confédéralisation ») puis de disparition totale (après partition) de l’Etat belge et de l’installation d’une frontière de nature politique en place de la limite administrative actuelle, frontière qui serait devenue alors pleinement flamande, et exclusivement flamande si son tracé restait en l’état. Car, dès lors, les personnes physiques et morales bruxelloises ou celles étrangères et étant en relations avec elles se trouveraient placées, faute de lien physique de Bruxelles avec un autre territoire que le territoire flamand, sous le contrôle unique et exclusif, discrétionnaire et absolu, de l’Etat flamand, de ses agents : agents du fisc, policiers, douaniers, magistrats, etc. Une telle condition imposée aux Bruxellois ne serait pas durablement viable.
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vie économique asservie, des ressources publiques détournées Du fait de l’absence d’institutions et de politiques à l’échelle de l’agglomération, et d’un Etat fédéral faible qui ne peut combler cette lacune, la vie économique de la Région administrative de Bruxelles est peu orientée par ses milieux dirigeants et ses propres élites. Si elle reste dynamique, grâce notamment au statut international de Bruxelles, elle est très déséquilibrée et largement sous contrôle flamand. Les fonctions de commandement des entreprises et des administrations, majoritairement non bruxelloises, sont de plus en plus dominantes. Aux dépens de l’activité industrielle, désormais secondaire, alors que Bruxelles était encore il y a quelques décennies la première ville industrielle de Belgique. Et aux dépens aussi des fonctions diversifiées nécessaires à la vie de la Cité, assurées dès lors par sa périphérie flamande où elles sont principalement implantées, laquelle périphérie dispose seule des ressources humaines et spatiales nécessaires. Ces ainsi que les navetteurs domiciliés en périphérie occupent plus de la moitié des 680 000 emplois bruxellois. Ces navetteurs, au nombre de 360 000, sont très majoritairement Flamands, deux tiers de Flamands contre un tiers de Wallons (230 000 contre 130 000). Cette dynamique va s’accentuant. Sur les 40 000 emplois créés en 15 ans (1991-2005) dans la Région, seuls 20 % auront été occupés par des Bruxellois. Ainsi, Bruxelles-capitale conjugue de manière étonnante un haut niveau d’emploi, avec près de sept emplois pour dix habitants (!), et un haut niveau de chômage, avec deux chômeurs pour trois actifs résidents (!). Car si les emplois bruxellois profitent massivement aux résidents navetteurs de la périphérie, les Bruxellois, «francophones» et souvent

immigrés d’origine, profitent peu des emplois en périphérie. De plus, le régime linguistique propre à Bruxelles, comme notamment ses exigences en matière de bilinguisme généralisé, à d’importants effets sur l’emploi public. Les emplois des services de proximité des administrations et entreprises nationales implantées à Bruxelles (police, justice, poste, fisc, transports,…) sont tenus par des Flamands de la périphérie dans des proportions qui peuvent aller de 40 % à 60 %, voire au-delà, ce qui écarte ainsi les Bruxellois «francophones», pourtant très majoritaires, d’une partie de ces emplois. Par ailleurs, dans le secteur privé, la meilleure employabilité des Flamands de la périphérie engendre un même phénomène d’éviction du marché du travail de certains pans de la population bruxelloise. Aussi, alors même que la Région-capitale offre plus d’emplois que d’habitants en âge de travailler, près de la moitié de ces emplois sont pourvus par des non-bruxellois, et elle compte quelque 100 000 chômeurs, dont près de 95 % sont «francophones». Tout ceci contribue à installer une part importante de la population bruxelloise, peu formée, dans le sous-emploi et l’assistanat chroniques. C’est ainsi que les assistés sociaux sont proportionnellement aussi nombreux à Bruxelles qu’en Wallonie. La Région ne maîtrise pas le marché du travail bruxellois, ne pouvant intervenir pleinement ni par son action économique, ni par l’orientation directe de l’offre d’emploi. Et c’est pourquoi l’office du travail flamand est plus actif à Bruxellesrégion que l’office du travail bruxellois. En outre, sur le plan fiscal et financier, la Région est très désavantagée. Alors que la Région ne bénéficie pas directement du produit de l’impôt sur le bénéfice des sociétés, ressource fédérale à laquelle elle contribue pour près de 30 %, le régime fiscal des revenus des ménages, associé au lieu de résidence et non de production et de travail, fait que la part de cet impôt qui lui revient n’est pas avantageuse. C’est ainsi que les revenus du travail des salariés bruxellois non résidents, flamands comme wallons, échappent largement à l’assiette fiscale de la Région administrative, alors que le volume de la dotation de financement de l’Etat fédéral à ladite Région est établi en fonction du produit fiscal régional. Il s’agit là d’un enjeu de plusieurs milliards € (au moins deux et peut-être trois milliards pour les seuls impôts directs). Et les modes de répartition des recettes publiques fédérales, mentionnés plus hauts, ne sont pas de nature à corriger cela. Bien que productrice de près de 20 % du PIB belge, la Région administrative bruxelloise est tenue dans la dépendance financière étroite de l’Etat central, lui même sous direction flamande. Alors que, facteur aggravant, la Région supporte les coûts de ses fonctions de «ville centre», qui profitent aux habitants de toute l’agglomération (transports, voirie, écoles, équipements culturels et sportifs, structures hospitalières,…). Et ceux inhérents à une double capitale, belge et européenne, statut qui engendre des charges particulières (transports, sécurité,…). Avec qui plus est de nombreux immeubles à usage administratif moindre producteurs de taxes. Et cela sans contrepartie particulière directe, tant de l’Etat belge que de l’Union européenne.
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finances publiques sous très forte contrainte Il résulte de ces différentes dépendances de Bruxelles, et donc de l’évasion fiscale qui en résulte, un véritable étranglement financier des administrations bruxelloises, qui sont en mauvaise situation financière. C’est vrai pour la Région. Ça l’est aussi pour la plupart de ses 19 communes. La collectivité régionale bruxelloise est dans une situation financière difficile (contrairement à Paris, collectivité publique financièrement très prospère bien que son territoire soit pourtant tout aussi exigu). Son endettement propre est désormais supérieur à 50 % de son budget annuel, lequel est de l’ordre de deux milliards et demi € (2005). Un effort de refinancement a été fait à compter de 2001, à la suite des derniers accords institutionnels, notamment par un calcul plus favorable de sa part de l’impôt fédéral qu’est l’IPP (impôt sur les revenus des personnes physiques). Au total, si la moitié de ce budget est financée par des impôts et taxes perçus par la Région, contre 15 à 20 % pour les deux Régions flamande et wallonne, ce n’est pas un avantage car le financement de Bruxelles repose sur des bases plus restreintes. De plus, la Région est responsable des équilibres financiers des organismes para-régionaux (transports, logement, etc.) dont les dépenses sont subventionnées à près de moitié par elle. Il en va

de même pour les communes. Or la situation financière de la majorité des 19 communes, dont nombre avec une forte population assistée (soit pas mieux loties que certaines communes de la banlieue nord de Paris), est très dégradée. Avec une masse financière, CPAS compris, proche de celle de la Région, il s’agit d’une responsabilité sérieuse pour l’entité bruxelloise. Qui plus est, nous l’avons vu, l’autonomie financière interne de la Région est aussi fortement limitée par l’existence des trois Commissions communautaires, financièrement autonomes, qui interviennent à Bruxelles à côté et pour le compte des deux Communautés, flamandes et françaises, dans certains domaines (aide aux personnes, santé, formation, etc.). De plus, les perspectives financières à moyen terme, à cadre constant, ne laissent pas entrevoir de marge de manœuvre pour la Région, bien que la charge de la dette soit présentement contenue. Pour toutes ces raisons, Bruxelles est une entité dont l’autonomie financière externe est très limitée. Désargentée, en recherche constante de subsides belges, elle se trouve placée dans la dépendance financière et donc politique de l’Etat fédéral, et à travers lui de la Flandre. Et les moyens spécifiques pré-mentionnés qui sont octroyés à Bruxelles pour atténuer cette dépendance financière confortent d’autant sa dépendance politique. La promesse d’un meilleur financement de Bruxelles fait partie des arguments présentés par les décideurs flamands en accompagnement de leurs exigences de clarification linguistique à la périphérie bruxelloise. Alors que pour les Bruxellois, ce meilleur financement serait un dû, au motif général que Bruxelles contribue à la prospérité des deux Régions voisines, et au motif particulier que la taxation des revenus du travail des navetteurs flamands et wallons lui échapperait abusivement.
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cité disputée, dernier ancrage de l’Etat belge Le compromis bruxellois actuel est l’expression d’un triple échec. Echec pour les nationalistes flamands, qui, par l’endiguement de Bruxelles, s’ils ont limité ainsi, bien que difficilement, la tendance à la francisation de sa périphérie, ont entériné du même coup son caractère de Cité d’expression française, et sapé leur propre légitimité à la revendiquer comme flamande. Echec des Bruxellois «francophones», puisque leur Cité ne parvient pas, présentement, malgré l’affirmation de leur propre légitimité à gouverner la Cité, à s’émanciper vraiment de la tutelle flamande. Et échec à venir de l’Etat belge, puisque Bruxelles, malgré son caractère politiquement commun à tous les Belges comme capitale, ne pourra rester encore bien longtemps le dernier lien subsistant entre les trois parties du Royaume. Pourtant, c’est cette situation unique que constitue l’enclavement territorial absolu de Bruxelles, d’une Bruxelles «française» en pays flamand, qui fait que l’Etat belge existe encore. Puisque le dilemme flamand, quitter l’Etat belge, sans (de suite) ou avec (plus tard) Bruxelles, ne peut être encore tranché par les milieux dirigeants flamands. Que faire avec Bruxelles alors que par son existence et son statut incertain, elle empêche l’émancipation complète de la Flandre ? Comment abandonner une grande cité, qui est encore partiellement flamande par son peuplement, son activité économique et son territoire, et qui reste ainsi subordonnée à la Flandre ? Et comment la garder, alors que sa population majoritairement «francophone» refuse, pour cela même, le fait dominateur flamand ? Le paradoxe de Bruxelles est d’être à la fois ce qui empêche encore, et pourrait empêcher encore longtemps, la fin de la Belgique, et ce qui aussi pourrait tout autant en précipiter demain la survenue, faute d’entente sur son statut et le régime de sa périphérie immédiate, sujet qui empoisonne les rapports entre les deux communautés. La question belge, c’est donc avant tout une question bruxelloise. Et pour les Bruxellois «francophones», cette question bruxelloise devrait pouvoir être affrontée sans complexe, face aux affirmations revendicatrices flamandes. Car Bruxelles a été, de toujours, une ville avec des racines romanes, enlacées à ses racines germaniques, comme il en a été de tant d’autres villes flamandes, brabançonnes et limbourgeoises, puis une ville très majoritairement «française» depuis plusieurs générations, et aujourd’hui plus que jamais, d’autant plus fondée à s’affirmer comme telle qu’elle est désormais la seule entité urbaine au nord de l’espace belge qui a échappé à l’éradication de la présence linguistique et culturelle française.

Bruxelles, grande ville ne gérant que la moitié d’elle-même, et comme Région entièrement enclavée, fait penser à une sorte de Berlin-Ouest d’avant la chute du mur et la réunification. Certes, l’image de l’ex-Berlin-ouest apparaît bien excessive si on voit la situation de Bruxelles dans son cadre actuel de capitale de l’Etat belge. Mais elle est bien pertinente si on imagine ce que serait la situation de cette Cité, après la dissolution dudit Etat, si elle restait enfermée dans ses limites actuelles et encerclée alors par le nouvel Etat flamand aux intentions hostiles. Dans cette hypothèse, elle serait demain, en cas de partition (entière ou partielle) de l’Etat belge, comme Berlin l’était hier, plus que jamais coupée en deux. Et surtout, comme Berlin-ouest l’était, l’entité politique bruxelloise serait prisonnière d’un Etat hostile. Puisque non reliée territorialement à son aire de rattachement politico-culturelle, la Wallonie et au delà, la France, et ne pouvant communiquer avec eux que par des infrastructures échappant totalement à son contrôle. Très majoritairement, aujourd’hui encore, les Bruxellois veulent rester des Belges. Et si être Belge demain n’était plus possible, ce ne serait pas de leur fait. Mais alors, ils devraient avoir la possibilité et le droit de décider de leur nouvelle appartenance citoyenne et étatique, appartenance qui devrait leur assurer une indépendance véritable vis-à-vis du nouvel l’Etat flamand, ce qui ne pourrait être avec tout cadre institutionnel permettant une tutelle politique flamande et sans le règlement de sa situation territoriale exorbitante. De leur côté, les milieux nationaux flamands conçoivent bien que Bruxelles, telle qu’elle est aujourd’hui, par sa dimension «francophone» écrasante, restera totalement rétive à toute subordination à l’Etat flamand en construction. Et ils observent que la pratique du néerlandais y est désormais dépassée par celle de l’anglais, du fait du poids atteint par la communauté «expatriée». Devant ce double constat, et pour parvenir à réduire, malgré tout, cette résistance «francophone», nombre d’entre eux sont devenus favorables à une nouvelle stratégie flamande, l’internationalisation culturelle de Bruxelles. C’est-à-dire le développement de son caractère cosmopolite, la reconnaissance d’une diversité accrue de sa population, construite autour du maintien des identités des populations immigrantes, qui représentent plus du tiers de sa population aujourd’hui et en seront une proportion plus grande encore demain. Reconnaissance qui conduirait à donner à chaque langue immigrée la même valeur qu’aux deux langues d’origine. Moyen susceptible, dans l’idée de nombre de nationalistes flamands, d’être assez efficace pour aboutir à une dilution progressive de l’identité «francophone» majoritaire, à une fragmentation culturelle de la population. Une stratégie qui ouvrirait ainsi la voie à une possible reconquête flamande, même lointaine, et qui serait au moins politique à défaut de pouvoir être culturelle. Mais il faut du temps pour la réussite d’une telle entreprise. Là aussi, le système confédéral, tout en permettant aux Flamands de maximiser leur propre autonomie, leur fournirait le cadre favorable, et de la minorisation de Bruxelles, et de sa transformation en cité cosmopolite, en ville ouverte, en soidisant creuset multiculturel. De par cette transformation, Bruxelles perdrait sa faculté à regimber solidairement autour de son groupe «francophone», dès lors marginalisé, donnant à l’Etat flamand, maître éternel du territoire environnant, les moyens d’y maintenir son influence, dans le sillage de l’anglicisation/américanisation d’une partie croissante de sa population. Car cette internationalisation de Bruxelles, si elle était concrétisée et généralisée, ce serait concrètement l’anglo-américanisation de la Cité. L’anglais y est déjà, dit-on, à l’égal du néerlandais. Il pourrait y être demain à l’égal du français, puis après-demain à sa place, la première, puisqu’il faut toujours une langue commune pour se parler. Ce rêve, ce projet déjà pour certains, ce serait la transposition à Bruxelles tout entière de ce qui est maintenant à l’œuvre dans les institutions européennes en excroissance continue. Et l’affirmation de la vocation cosmopolite de Bruxelles l’expression d’une position d’avant-garde sur la mondialisation anglo-saxonne inéluctable. Cette «internationalisation» de Bruxelles séduit d’ailleurs à Bruxelles même au-delà des milieux flamands. Pour certains Bruxellois francophones et anglo-américanophiles, ce projet «multiculturaliste» fonctionne pour eux comme un idéal de substitution à celui de la nation belge, en voie de disparition. Cette vision saugrenue et naïve est évidemment appuyée par les résidents étrangers bruxellois d’adoption et anglo-saxons de culture, dont le poids est croissant à Bruxelles. Un tel projet devient ainsi, en désespoir de cause, le dernier moyen de certains milieux nationalistes

flamands au service de leur rêve de démembrement de la majorité «francophone» bruxelloise. Ainsi, les Bruxellois «francophones» sont-ils en quelque sorte, en ce début du XXIème siècle, dans une situation semblable à celle des Flamands deux siècles plus tôt. Encore en large situation de majorité absolue aujourd’hui, ils sont menacés de passer, à terme, à celle de majorité relative, donc de minorité politique, et de perdre ainsi progressivement leur place prééminente et leur force identitaire, s’ils ne réagissent pas tant qu’ils en ont encore la force. Par effacement progressif de leurs avantages culturels et économiques devant de nouveaux groupes bruxellois, mieux insérés dans la mondialisation, ou au contraire protégés d’elle par leur enracinement traditionnel. Et par déclassement de leur langue, réduite au rang de parler local, devant la seule langue utile aux élites nouvelles et à leurs commensaux. Risque lointain, certes, compte tenu de la réalité encore massivement «francophone» de Bruxelles, mais risque tout de même si l’on songe que cette hypothèse fonde l’espérance et l’action du camp flamand, et risque considérablement accru par l’étroitesse même de leur assise territoriale et son enclavement total. Comme les Flamands hier, et face au séparatisme rampant des décideurs flamands qui prend présentement la forme d’une «confédéralisation» accrue de l’Etat belge, il appartiendra donc aux Bruxellois «francophones» de faire, prochainement, un choix crucial, et ils devraient donc le préparer maintenant. Choix de se battre pour s’affirmer comme une communauté légitime à diriger la Cité, une Cité autonome, ou choix de se laisser marginaliser, par étapes, et dans des conditions plus ou moins douces. S’ils choisissent de se battre, ils devront alors s’accorder sur une stratégie. Laquelle devrait, pour être efficace, viser à les libérer du carcan politique, territorial et financier flamand, au moins partiellement. Plusieurs options se présentent à eux, à examiner maintenant. III-Le devenir de Bruxelles >

3.2. Le bon choix des Bruxellois pour Bruxelles, nouvelle entité.
3.2. Le bon choix des Bruxellois pour Bruxelles, nouvelle entité Après une éventuelle étape préalable de confédéralisme (voir au chapitre 1.1), la Région de Bruxelles-capitale, cette fois directement confrontée à la scission de la Belgique, perspective à laquelle les Bruxellois sont massivement hostiles mais dont la survenue dépend d’abord de la volonté et de l’action de la Flandre, devrait se choisir un nouveau cadre étatique et par là son nouveau statut. Diverses options sont possibles, d’intérêt inégal, et qui sont presque toutes à rejeter (A). Une seule paraît pertinente, du fait de sa robustesse et de sa souplesse. C’est, comme pour la Wallonie, une Union de Bruxelles avec la France, qui concilierait une vraie intégration et une forte autonomie (B). A. Les options pour Bruxelles sont nombreuses, très peu sont viables Le moment venu du choix d’un statut post-belge, Bruxelles serait placé devant un grand nombre d’options apparemment possibles. Après leur examen, une hiérarchie se dégage dont il ressort que le vrai choix bruxellois se présenterait comme restreint si les Bruxellois, à la recherche de la maximisation de leur autonomie, privilégiait une autonomie réelle et non une indépendance formelle.
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grand nombre d’options à examiner Toutes les options envisageables se rattachent soit aux cas dans lesquels Bruxelles serait un Etat souverain, formellement du moins, en lien confédéral avec un ou plusieurs autres Etats, soit à ceux où Bruxelles se satisferait d’un statut de Région auto-administrée au sein d’un Etat pré-existant. Distinction majeure, non seulement en droit international, mais aussi pour la détermination de la nature réelle de l’entité dont les Bruxellois seraient les citoyens. Ici, nous retenons huit options, toutes dotées d’un minimum de vraisemblance, même si certaines sont manifestement non viables. Une union-intégration avec la Flandre, devenue indépendante (1),

une union avec la Wallonie, dans un Etat fédéral «belge» réduit à son espace «francophone» (2), l’indépendance d’une Ville-Etat, avec des liens de type confédéral avec un ou plusieurs des nouveaux Etats voisins (3), l’autonomie d’un «District» européen, territoire de l’Union (4), l’autonomie d’un condominium, soit wallo-flamand (5), soit franco-flamand (6), soit multiple (7), et, enfin, une Ville-libre en union avec la France, aux côtés de la Wallonie (8). Pour toutes ces options, on peut concevoir le cadre juridique «de départ», un statut «initial» qui ménage le caractère propre de Bruxelles et autorise son auto-administration, sous des formes différentes. Avec un impact immédiat, réel ou non, sur la question territoriale. Mais chacune de ces options emporterait, à terme, des résultats bien différents si elle était mise en œuvre. C’est cet effet à terme de chaque option qui devrait servir de guide aux Bruxellois pour distinguer entre les statuts formellement les plus séduisants et ceux qui sont réellement favorables à une autonomie/indépendance réelle et durable de Bruxelles.
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entité intégrée à la Flandre (1) C’est la première option qui se présente, puisque Bruxelles est déjà encastrée territorialement dans le nouvel Etat flamand, et sous son contrôle de fait, contrôle qui deviendrait plus fort qu’auparavant du fait même de la disparition du cadre étatique belge et de la nouvelle stature étatique de la Flandre. Les dirigeants flamands, afin de conserver Bruxelles, de donner une base juridique, stable et durable, à leur emprise, ne manqueraient pas, le moment venu, de proposer aux Bruxellois pour leur Cité un statut particulier d’autonomie au sein du nouvel Etat flamand. Ce statut d’autonomie au sein de la Flandre serait présenté par les dirigeants flamands comme offrant juridiquement aux Bruxellois «francophones» des garanties équivalentes à celles qui sont actuellement les leurs dans l’Etat belge, par notamment le respect de leurs droits linguistiques et culturels, et donc du caractère partiellement «francophone» de Bruxelles, et le maintien de son régime d’auto-administration, fondé sur une co-gestion bi-communautaire. Ce statut pourrait sans doute comprendre de plus un mécanisme de soutien financier substantiel et durable, qui ne serait que la contrepartie de la taxation par la Flandre, dont elle conserverait le bénéfice, des revenus du travail des navetteurs flamands, taxation alors étendue aux «frontaliers» wallons… Et, pour arracher l’accord des Bruxellois «francophones», les décideurs flamands pourraient même y ajouter, sous la condition du caractère irréversible du maintien de Bruxelles dans le nouvel Etat flamand, un certain élargissement du territoire bruxellois à une fraction des communes à forte majorité «francophone» de la périphérie. Un sacrifice limité pour la Flandre dès lors que ce statut entérinerait l’annexion effective de Bruxelles. De plus, un tel statut conviendrait fort bien aux milieux européens et européistes de Bruxelles, aux instances européennes elles-mêmes et aux Etats voisins de l’ex-Belgique, car, une fois accepté par une majorité de Bruxellois, il fournirait un cadre stable au territoire de Bruxelles comme siège des principales institutions européennes. Mais si un tel lien entre Bruxelles et la Flandre pourrait revêtir les apparences d’une relation de type fédéral, d’une relation partenariale équilibrée, il n’en serait pourtant rien. Car, dans cette option, Bruxelles ne serait qu’une partie de la Flandre, qui seule aurait le statut d’un véritable Etat souverain. Une partie placée dans une position subordonnée, définitivement. Car les engagements flamands seraient nécessairement accompagnés de plusieurs obligations et contraintes. D’abord l’abandon, donc, par Bruxelles, de toute prétention à un statut d’Etat propre et souverain (membre de l’ONU et de l’UE), ou d’appartenance à un autre Etat (constitué avec la Wallonie ou par intégration à la France). Ensuite, et en conséquence, l’acceptation de la qualité de citoyen flamand pour tous les Bruxellois, et pas seulement pour les Bruxellois «néerlandophones». Encore, la mise sur un strict pied d’égalité du néerlandais et du français à Bruxelles. Notamment par la conservation des institutions bruxelloises bi-communautaires, dans des conditions encore plus favorables pour le néerlandais qu’auparavant. Avec notamment pour les nouveaux immigrés installés à Bruxelles l’imposition, comme en Flandre, de la langue néerlandaise comme langue obligatoire, notamment pour leurs enfants. Et la primauté accordée à l’anglais sur le français, partout où ce serait possible, pour promouvoir le déclin de celle-ci. La présence flamande irait en se renforçant dans le champ économique, les entreprises à direction flamande constituant un levier

efficace et privilégié pour défranciser les Bruxellois. Ce serait aussi l’interdiction confirmée de tout usage du français sur l’ensemble du territoire flamand non «bruxellois», et donc le renforcement des mesures de lutte contre les «francophones» restés isolés en périphérie. Et enfin la conservation, et donc le renforcement, de la séparation physique d’avec la Wallonie. A terme, une telle évolution aurait de lourdes conséquences sur les institutions publiques bruxelloises, qui seraient majoritairement colonisées par les Flamands, échelons décisionnels compris. Les responsables flamands, une fois obtenue l’inclusion juridique de Bruxelles dans la Flandre, pendant de l’inclusion complète de son territoire dans le sien, seraient ainsi parvenus à créer une situation presque irréversible, qui, une fois bien installée, avec l’assentiment des Etats voisins, serait très difficile et même impossible à défaire. Ils disposeraient ainsi de la maîtrise durable de Bruxelles. S’appuyant sur le caractère de citoyen flamand de sa population et la séparation ainsi institutionnalisée d’avec la Wallonie, ils pourraient ainsi espérer gagner, de plus, avec le temps, le pari de la dilution de l’identité «francophone» de Bruxelles sur le long terme, en soutenant la stratégie, déjà amorcée, d’«internationalisation» de sa population. Il est en effet patent que le processus d’internationalisation de Bruxelles, qui n’entame pas aujourd’hui son caractère «francophone», serait alors soutenu, accéléré, processus qui, conjugué à une réactivation de l’identité flamande de Bruxelles, aboutirait à la marginalisation croissante des «francophones». En effet, on voit mal comment les milieux dirigeants flamands pourraient se montrer plus accommodants avec l’identité «francophone» illégitime et envahissante de Bruxelles après l’indépendance de leur Etat qu’avant, sauf à se décrédibiliser, tant auprès du peuple flamand qu’à leurs propres yeux. Au demeurant, un statu quo réellement protecteur pour Bruxelles ne pourrait leur convenir, car il serait contre-productif pour la Flandre de «garder» Bruxelles si elle ne pouvait la défranciser. Aussi, une Cité de Bruxelles «flamande», même «autonome», une fois intégrée constitutionnellement à l’Etat flamand, plus que jamais totalement dépendante physiquement de cet Etat et de son territoire, et qui lui serait en outre assujettie financièrement, serait constamment confrontée à une action multiforme de flamandisation/défrancisation, sans doute terriblement efficace, mais qui serait aussi très conflictuelle. En effet, une importante minorité «francophone» en Flandre, essentiellement mais pas seulement bruxelloise, même assujettie, par sa capacité de contestation, constituerait une grave menace pour la cohésion interne de l’Etat flamand et pour son insertion paisible dans l’ensemble européen. C’est pourquoi il faut aussi concevoir que les décideurs flamands pourraient eux-mêmes considérer comme risqué et menaçant pour l’identité «flamande» et l’équilibre politique de la Flandre de faire des Bruxellois «francophones» des citoyens de l’Etat flamand, alors qu’ils représenteraient, étant près d’un million, pas loin de 15 % de la population de la Flandre, et qu’ils seraient collectivement dotés d’une reconnaissance identitaire, protégée de surcroît par des engagements européens. Au demeurant, en cas de dissolution du Royaume belge, il est peu probable que les Bruxellois «francophones», encore numériquement majoritaires, accepteraient de tenter une telle expérience, alors qu’ils sauraient qu’elle serait sans retour s’ils l’adoptaient. Toutefois, une majorité d’entre eux pourrait se laisser séduire par une forme d’union distendue, de type confédéral cette fois, entre deux Etats souverains, La Flandre et Bruxelles, (voir l’option 3 exposée ci-après), avec donc une faculté de rupture pour les Bruxellois si cette union devenait trop menaçante, les milieux dirigeants flamands faisant alors, de leur côté, le pari que le temps pourrait travailler pour eux. Mais la géographie ne change pas, ni ses conséquences territoriales. Et, assurément, l’un des deux Etats serait nettement plus «souverain» que l’autre. Au demeurant, un tel traité d’union avec la Flandre ne pourrait se concevoir sans l’existence parallèle d’un traité similaire avec la Wallonie. Et sa conclusion resterait subordonnée au règlement, au moins partiel, de la question territoriale bruxelloise. Dans sa forme, cette union ramènerait nos trois entités au schéma d’une confédération belge, donc à l’étape qui l’aurait précédée, celle qui se met actuellement en place avec peine et dont on a vu (au chapitre 1.1) qu’elle est elle-même vouée à être transitoire, et donc à disparaître un jour pour laisser la place à une autre construction.
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Etat commun avec la Wallonie (2)

Un Etat souverain wallo-bruxellois, un Etat belge résiduel amputé de la Flandre, est une option d’autant plus forte que c’est déjà l’option principalement avancée par nombre de politiques wallons et bruxellois face à la menace de scission du Royaume. D’abord, sous une forme atténuée de «fédération wallo-bruxelloise», comme réponse à l’entreprise flamande de confédéralisation de l’Etat belge, porteuse d’une subordination croissante et humiliante à la Flandre (voir le chapitre 1.4, sous-chapitre A). Puis, sous une forme entière, celle d’un Etat souverain, en cas de dislocation de l’Etat belge actuel. Cette approche partagée, manifestation d’un front uni face aux revendications flamandes, prospère d’autant mieux que les principaux partis politiques et les médias «francophones» sont communs aux deux entités, et que personne ne se hasarde à en dessiner l’architecture et à en vérifier la viabilité. Pourtant, croire à la viabilité d’un nouvel Etat constitué par une fédération Wallonie-Bruxelles, c’est déjà refuser de voir la réalité économique, et sa conséquence, l’incapacité totale de la Wallonie et de Bruxelles à réaliser une autonomie financière à deux (point traité au chapitre 1.2, sous-chapitre B), condition majeure pourtant du maintien du système de protection sociale et des services publics. En effet, compte tenu de la situation de dépendance financière extrême de la Wallonie (voir au chapitre 2.1, B), même avec une volonté réelle d’entraide, la solidarité financière de Bruxelles à l’égard de la Wallonie serait nécessairement de portée limitée et donc insuffisante pour résoudre cette question financière. Dès lors, l’union ne résisterait pas au choc que représenterait son premier devoir, le partage des sacrifices. Cet aspect est déjà rédhibitoire. Mais plus encore, défendre cette option c’est faire abstraction de la réalité politique - la faible capacité des Wallons et des Bruxellois à se concevoir comme une nation, comme nous l’avons déjà vu (chapitre 1.4, A). C’est vouloir ignorer que ces deux populations, même avec près d’un tiers de Bruxellois de souche wallonne, avec le français et la culture française en partage, avec la mémoire d’une longue histoire commune, avec les liens économiques étroits entre Bruxelles et la Wallonie, précisément par le Brabant wallon, restent trop distantes pour, laissées à elles-mêmes, pouvoir faire vivre durablement un Etat commun, dont le fonctionnement serait subordonné à leur entente. En effet, la Wallonie et Bruxelles sont deux collectivités géographiquement et humainement très éloignées de par la morphologie opposée de leurs territoires comme des structures et des mentalités différenciées de leurs sociétés respectives. La séparation géographique de la Wallonie et de Bruxelles, ce n’est pas qu’une question d’isolement pour Bruxelles et d’encerclement par la Flandre. Bruxelles n’étant ni implantée en Wallonie ni accolée à elle, c’est aussi un obstacle permanent à l’unité réelle, physique et humaine, du couple wallo-bruxellois. Et même l’obtention d’un corridor territorial reliant l’une à l’autre, qui ne pourrait être que bien étroit, dans le cadre belge ou dans un autre cadre, ne modifierait pas cette réalité. Quant aux différences sociales, culturelles, fort sensibles, entre nombre de Wallons et nombre de Bruxellois, elles s’épanouissent aussi dans le champ politique, par les expressions parallèles d’un autonomisme wallon antibruxellois, et d’un autonomisme bruxellois qui tourne le dos à la Wallonie. D’autant qu’il faut compter aussi avec les partis politiques «francophones», leur différences d’implantation à Bruxelles et en Wallonie, et leurs orientations idéologiques divergentes, et qui ne convergent pas mieux pour le traitement concret des questions wallonnes et bruxelloises. Ce qui rend difficile toute action durable concertée, comme le démontre déjà avec évidence la pauvreté de la coopération wallobruxelloise dans le cadre de la Belgique actuelle. C’est ainsi qu’aujourd’hui dans le cadre de l’Etat belge des projets communs entre les deux Régions sont quasiment inexistants s’ils ne sont pas portés par l’Etat fédéral, ce qui est rarement le cas. Et que la Communauté française, qui est justement une structure fédérée wallo-bruxelloise déjà existante, est sans cesse critiquée et si mal utilisée, et que peu de décideurs proposent franchement de la renforcer. Dès lors, Bruxelles et la Wallonie, déjà trop différentes pour traiter aujourd’hui de concert dans le cadre belge unifié les problèmes qu’elles ont en commun, seraient encore moins aptes demain à résoudre ceux qu’elles auraient à affronter, dans des conditions rendues autrement plus difficiles par la disparition de l’Etat belge : ceux d’une île-métropole dynamique mais géographiquement isolée et captive d’un côté, ceux d’un pays véritable mais faible économiquement et financièrement assisté de l’autre. Ceux d’une cité «cosmopolite» pleinement intégrée à l’économie mondiale, et

ceux d’un pays encore resté foncièrement populaire et rural, toujours en phase de transition économique. Ceux d’une enclave coupée de l’aire «francophone», ramenée constamment à son face à face avec la Flandre et à son internationalisation, et ceux d’un pays qui malgré ses cinq frontières penchera inexorablement vers la France. L’unité de culture et les convergences d’intérêts qui existent entre Bruxellois et Wallons font certes une communauté de destin. Mais ces liens ne sont pas suffisants, pas assez forts, compte tenu des divisions géographiques, économiques et sociologiques, politiques aussi, toutes difficilement réductibles, pour permettre de faire fonctionner durablement un Etat fédéral commun à la Wallonie et à Bruxelles. Les voies propres à chacun l’emporteraient le plus souvent sur les projets communs. Si fait qu’une telle union, possible planche de secours dans la phase initiale de partition, serait vite condamnée à préparer la phase terminale d’une très brève vie commune. Et s’agit-il là d’une vision presque optimiste car si une action unifiée des Bruxellois et des Wallons parait indispensable pour co-piloter la séparation d’avec la Flandre et la partition des engagements et biens de l’ex-Etat fédéral, et si elle est susceptible d’aider à obtenir une jonction géographique par le pertuis flamand, cette union résisterait-elle au processus même de la partition ? Un processus très douloureux, très exigeant, qui soumettrait à une très rude épreuve les centres dirigeants respectifs de la Wallonie et de Bruxelles. On peut en douter fortement. Alors que, face à la Flandre, la Wallonie et Bruxelles n’auraient pas les mêmes priorités, la principale étant financière pour l’une, territoriale pour l’autre. Et sans que chacune soit en situation de contribuer substantiellement à la résolution des problèmes de l’autre. Au même moment, dès ces premiers instants, ce couple incertain de lui-même devrait s’accorder pour définir ses institutions politiques communes, donc sa Constitution, et notamment s’entendre sur l’équilibre des pouvoirs des deux membres. Comment composer un Parlement commun et un Gouvernement commun, ce qui reviendrait à devoir choisir entre le principe de parité, soit le même poids pour Bruxelles et la Wallonie au sein de l’organe législatif comme de l’organe exécutif, et le principe de proportionnalité, qui conduit à tenir compte du fait que Wallons sont plus de trois fois plus nombreux que les Bruxellois ? Au demeurant, si cette question fondamentale était résolue, et si l’existence d’un tel Etat commun résistait malgré tout aux épreuves des premiers temps, son fonctionnement, qui serait condamné à osciller entre une logique fédérale (l’Etat commun a la primauté sur les entités fédérées) et une logique confédérale (les deux Etats co-gèrent tout ou presque), serait condamné immédiatement à l’instabilité et aurait du mal à se poursuivre durablement. En effet, comment définir de manière stable la répartition des compétences dans tant de domaines : Citoyenneté commune ? Institutions communes ? Législation commune ? Fiscalité commune ? Dépenses communes ? Politiques économiques communes ? Systèmes sociaux communs ? Relations extérieures communes ? Autant de questions qui mettraient à rude épreuve l’unité fragile et récente du nouvel Etat wallo-bruxellois, compte tenu des tropismes et intérêts divergents de ses deux membres. Chaque membre s’épuiserait en vain à soumettre ses projets à l’autre sans peu en obtenir, les sujets communs pesant peu face à la masse des sujets propres à chaque membre de l’union. Et sans continuité géographique, obstacle insurmontable, même dans le cas, bien incertain, de l’obtention d’un corridor entre leurs deux territoires (car un tel corridor, pourtant indispensable, serait bien modeste, dans le meilleur des cas : étroitesse du territoire octroyé, avec absence de maîtrise souveraine des axes de communications majeures, etc.; voir le chapitre 3.3 sur cette question essentielle), il serait difficile d’entretenir les relations denses et étroites nécessaires à la survie durable de l’union. L’attelage wallo-bruxellois se disloquerait vite, et Bruxelles se trouverait rapidement seule, toujours garrottée géographiquement et sans appui extérieur, ni européen, ni même français, car il serait devenu alors trop tard pour arriver à mobiliser celui-ci. En conclusion, pour se maintenir uni, le couple wallo-bruxellois ne peut pas s’en tenir à ne compter que sur lui-même. Il doit recourir à une structure unificatrice extérieure. Il lui faut la contrainte constructive d’un Etat commun dont l’existence ne repose pas sur leur seule entente. Aujourd’hui, c’est encore l’Etat belge avec la Flandre. Après sa disparition, Bruxelles, devant le constat qui s’imposerait rapidement à elle de la non viabilité de l’Etat wallo-bruxellois, et avant même

d’accepter de recourir à un Etat tiers pour maintenir un cadre commun avec la Wallonie, serait alors très probablement tenté d’explorer une voie propre et distincte.
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Ville-Etat «indépendante» (3) Les exemples de cités-Etats, prospères et durables, sont très nombreux, au cours de l’histoire comme dans le temps présent. Bruxelles, Ville-Etat indépendante, souveraine, est donc une hypothèse séduisante. Bruxelles est une métropole puissante, attractive et rayonnante. Comme Ville-Etat maîtresse de ses institutions, elle pourrait l’être encore plus. D’autant qu’elle bénéficierait d’une autonomie financière réelle, grâce à une entière souveraineté fiscale, qui serait notamment illustrée par la taxation du travail des navetteurs flamands et wallons, devenus des travailleurs frontaliers. Une hypothèse d’autant plus séduisante en cas de scission du Royaume belge que cette souveraineté/indépendance de Bruxelles pourrait s’accommoder de liens confédéraux entre elle et ses deux voisins, d’abord avec le nouvel Etat Flamand lui-même devenu souverain, pour donner un cadre stable aux relations entre les deux entités pleinement imbriquées territorialement, humainement et économiquement, ensuite avec la Wallonie et très probablement avec la France, afin de donner un double contrepoids à l’omniprésence flamande. Et qu’elle pourrait être complétée par une relation organique avec les institutions de l’Union européenne. Ses deux voisins auraient intérêt à partager sa prospérité et son développement. De tels liens confédéraux, nécessaires à Bruxelles pour atténuer sa double dépendance, territoriale et économique, avec la Flandre, et aussi avec la Wallonie et/ou la France, pourraient être perçus comme des liens équilibrés car conclus entre partenaires censés être égaux. Déchargée des institutions belges, Bruxelles qui est aussi, et de loin, la «capitale» de fait des institutions européennes, pourrait obtenir une certaine officialisation de cette fonction éminente, et s’y dédier totalement, ce qui lui garantirait, encore mieux qu’aujourd’hui, sa stabilité et sa prospérité. Faire d’un Etat bruxellois nouveau le membre supplémentaire de l’Union européenne serait, dans ces conditions, une contrainte bien acceptable pour ses membres. Toutefois, cette option ne résiste pas vraiment à son examen. Comme nous l’avons vu (au chapitre 3. 1), la situation de Bruxelles est totalement unique et particulièrement fragile, du fait de son enclavement total, de son emprisonnement dans le territoire flamand. Une telle situation est étrangère à la quasi-totalité des cités-Etats indépendantes. Ces Etats particuliers ont été et sont des entités maritimes, portuaires ou insulaires (comme la plupart des micro-Etats contemporains, dont une bonne vingtaine d’Etats insulaires) : cette indépendance maritime, dont découle aussi l’indépendance aérienne, est en vérité le fondement et la condition de leur existence, de leur indépendance véritable vis-à-vis de leurs voisins étatiques, cinq, dix ou cent fois plus gros. Les cités-Etats ou micro-Etats totalement terrestres, sans débouché maritime (et donc sans débouché aérien), sont extrêmement rares. En Europe, certains ont pu survivre comme réalité tampon entre deux puissances, comme le Luxembourg, Andorre ou le Lichtenstein (160 Km², comme Bruxelles, mais pour 35 000 habitants seulement), et ils ne sont donc pas des Etats entièrement enclavés. Et Monaco, bien que possédant une façade maritime, n’a survécue après le rattachement du pays niçois à la France que parce que celle-ci y trouvait son compte. Finalement, sur les quelques deux cents entités étatiques mondiales, il n’existe pas d’Etat réellement indépendant qui soit totalement inscrit dans le territoire d’un autre, et d’un seul. Si on fait abstraction de deux micro-Etats européens, la République de Saint-Marin, tout petit Etat rural très peu peuplé (61 Km², avec 25 000 habitants), entièrement dépendant de l’Etat italien, qui doit sa survie «anachronique» au fait qu’il était auparavant frontalier des Etats du Pape, et le Vatican, qui n’a pas les caractéristiques d’un véritable Etat faute de population propre. Et si on admet que le Royaume du Lesotho, qui est finalement le seul Etat totalement enclavé au monde qui soit de taille substantielle, avec près de deux millions d’habitants sur un territoire aussi grand que celui de la Belgique (et donc doté d’une certaine autonomie spatiale et aérienne), lequel est totalement inscrit dans celui de l’Afrique du Sud, n’est qu’un ultime «bantoustan», totalement placé sous la coupe de cet Etat, et qu’il constitue donc le type même du contre-modèle.

Comment Bruxelles, cité peuplée d’un million d’habitants, ce qui n’est pas peu, population comprimée sur 160 Km² seulement, ce qui fait grandement question, ville totalement urbanisée, sans campagne, sans réserves foncières, dont tous les moyens externes de communication, par air et par terre, empruntent le territoire flamand, qui n’a aucune autonomie en énergie, en eau, dont toutes les biens de consommation et d’équipement sont importés et transitent par la Flandre exclusivement, pourrait-elle donc devenir et demeurer la seule Cité-Etat au monde qui serait inscrite totalement dans le territoire d’un autre Etat souverain, tout en parvenant à acquérir et à conserver une indépendance véritable, c’est-à-dire simplement suffisante ? Alors même que l’Etat qui l’encerclerait totalement et absolument, la Flandre, lui serait irrémédiablement hostile, du fait même de son existence qui porte atteinte à son intégrité territoriale, du fait aussi de son caractère de ville «francophone» qui dégrade son intégrité linguistique, et qu’il n’aurait donc de cesse à vouloir réduire l’autonomie bruxelloise, en mettant en œuvre, en permanence, de considérables moyens pour y parvenir. Même dans la double hypothèse d’un territoire bruxellois modestement élargi à quelques communes, mais sans doute pas jusqu’au «ring», et à peine connecté à la Wallonie par un étroit corridor, qui pourrait n’être que limité voire symbolique (voir au chapitre 3.3), la dépendance physique et donc géopolitique de Bruxelles à la Flandre resterait trop forte pour lui permette de pouvoir copter sur une souveraineté effective et suffisante. Et il n’y aurait guère à attendre des autres partenaires de cet «Etat» bruxellois. En effet, comment ces autres Etats voisins ou proches, et la France tout particulièrement, pourraient-ils prendre sérieusement et durablement partie pour Bruxelles qui aurait fait elle-même le choix d’être cet Etat faussement indépendant ? Certes, Bruxelles, comme Etat, par les liens de type confédéral précités avec ses voisins wallon et aussi français, pourrait tenter de faire contrepoids à la Flandre afin de conforter son autonomie/indépendance. Et un lien contractuel fort de Bruxelles avec l’Union européenne pourrait être investi du même rôle de contrepoids. Mais, dans le contexte propre à Bruxelles, on ne voit pas en quoi ces partenariats défensifs pourraient sérieusement contrebalancer, ni dans la négociation de la partition, ni dans la durée, les effets permanents et structurels de la dépendance territoriale de Bruxelles envers la Flandre, laquelle, pour sa part, refuserait tout lien contractuel qui ne servirait pas son entreprise d’intégration de Bruxelles. La Wallonie ne ferait manifestement pas le poids face à la Flandre, d’autant qu’elle serait alors tournée essentiellement vers ses propres affaires. Et la France n’aurait guère de raison de fâcher l’Etat flamand, un partenaire important, pour le compte d’une Bruxelles «indépendante», qui lui aurait donc tourné le dos (nous verrons ci-après, en B, que ce serait aussi le cas même dans le cadre d’un lien associatif étroit de Bruxelles et de la France). Et la protection, formelle, juridique, brouillonne, aléatoire de l’Union européenne, sous magistère anglo-saxon et germanique, ne résisterait pas à la domination, de fait, active, incessante et multiforme, de la Flandre, prolongée dans Bruxelles même par une «cinquième colonne», sa minorité flamande, qui resterait de plus bien implantée dans toutes les institutions bruxelloises. La contestation du caractère «francophone» de Bruxelles persisterait, s’aggraverait même, relayée sournoisement par les Institutions européennes et nombre des membres de l’Union, au nom du «multiculturalisme» et du «cosmopolitisme», qualités supposées être inhérentes à la «Capitale» de l’Europe. Sauf à se satisfaire d’une fiction politique et juridique totale, Bruxelles, comme la seule Ville-Etat «indépendante» totalement inscrite dans le territoire d’un autre Etat, qui lui serait hostile pour toujours, ne pourrait être viable, à court, moyen ou long terme. Et le choix et l’entretien de cette fiction seraient dangereux pour le maintien des vraies libertés bruxelloises et de son identité «francophone», car Bruxelles se trouverait, par la conséquence même de cette « indépendance », confrontée isolément et solitairement au nouvel Etat flamand, aux ambitions toujours inassouvies et fortement aiguisées par un rapport de forces favorable à ses entreprises. Au total, il est patent que Bruxelles ne pourrait exister et persister comme elle est, demain, après la disparition de l’Etat belge, que si elle était protégée de la Flandre par une puissance tierce, une puissance véritable, une puissance motivée, qui aurait intérêt à agir aux côtés de Bruxelles face à cet Etat flamand. Cette puissance ne pourrait être la Wallonie, de poids modeste et de santé fragile, qui aurait probablement fait le choix de la France comme nouvel Etat. Mais alors laquelle pourrait assurer ce rôle

protecteur, sans nuire en même temps à l’autonomie bruxelloise ?
5Un

«District» de l’Union européenne (4) L’Etat Belge une fois évanoui, Bruxelles, avec sa vocation de «capitale» ainsi réduite à sa seule dimension européenne, donc confortée dans ce rôle, pourrait être portée à voir dans l’Union européenne le protecteur dont elle aurait besoin pour vivre sereinement son autonomie. Non comme un Etat souverain protégé par elle (option 3 précédente), mais comme un territoire de l’Union, un «District» européen. Un territoire et sa population ainsi mis à l’abri de la volonté de domination flamande. Une Cité à qui la fonction officielle de «District européen» donnerait un rang international encore plus fort, voire plus fort que celui d’une Ville-Etat, avec en prime, pourquoi pas, un financement conséquent de l’Union au titre de ses fonctions de «capitale» européenne. Ce statut de «District» européen est une option portée par certains milieux bruxellois, y compris des milieux «francophones». Ces milieux sont proches de ou se confondent avec ceux qui prônent une Bruxelles internationalisée, multi-culturelle, cosmopolite, qui devrait de moins en moins à ses antécédents belges, flamands et wallons. Et cette option plairait à nombre de dirigeants flamands, qui voient en elle un moindre mal, l’essentiel pour eux étant d’affaiblir le caractère «francophone» de Bruxelles, de maintenir la Cité sous une tutelle contrôlable, et ne devoir rien céder au plan territorial. Pour la justifier, ceux qui défendent cette option évoquent notamment la situation de Washington, ville unique du District fédéral (Columbia) des Etats-Unis d’Amérique (E.U.A). Ce District des E.U.A. relève de l’autorité exclusive du Congrès fédéral, qui l’a créé, et ne constitue donc pas un Etat de cette Union fédérale. D’autres Etats fédéraux comportent de tels districts, comme le Brésil (Brasilia) ou l’Australie (Canberra), mais la plupart s’en abstiennent, préférant donner à la capitale et à son territoire un statut de membre à part entière de la fédération (Allemagne, Suisse), comme il en va généralement dans les Etats unitaires, où la Région capitale à le même statut que les autres régions (France, Italie, Espagne, etc.). Mais que pourrait-il en être véritablement d’un tel statut de «District» pour Bruxelles en Europe ? Tout d’abord, l’Union européenne n’est pas un Etat, un Etat souverain. Et ne le deviendra pas avant longtemps, du fait déjà des conséquences visibles de l’échec du projet de «Constitution» européenne. Et surtout parce que les Etats-nations millénaires qui forment l’ossature de l’Europe ne s’effaceront pas de si tôt devant un super-Etat européen. Même si l’Union européenne présente des caractéristiques fédérales (par la primauté affirmée du droit communautaire dans nombre de matières, et la dérogation croissante à la règle de l’unanimité pour la prise des décisions), elle reste et restera fondamentalement une structure de nature confédérale avant tout, dont les compétences et les pouvoirs ne sont et ne deviendront pas illimités, car ses membres disposent seuls d’une existence étatique internationale pleine et entière, qu’ils conserveront, et de la légitimité interne qui réside et résidera toujours dans le pouvoir constituant de leur peuple et dans le monopole de l’exercice de la contrainte légitime par leur gouvernement. Sur un tout autre plan, la teneur même de ce statut de «District» européen poserait question pour les Bruxellois eux-mêmes, comme «citoyens». Car de quel Etat les Bruxellois seraient-ils les citoyens, puisque qu’un tel «District» ne serait, justement, pas un Etat, mais le territoire d’une autre entité, qui au demeurant est elle-même non pas un Etat mais une union d’Etats ? Rappelons ici que la «citoyenneté européenne» n’existe pas sans l’existence préalable d’une citoyenneté «nationale», il s’agit d’une citoyenneté «seconde», dérivée d’une citoyenneté «première», celle d’un Etat de l’Union (un Belge ou un Français n’est citoyen «européen» que parce qu’il est d’abord et avant tout citoyen «belge» ou citoyen «français»). Plus précisément, il faudrait bien prévoir une représentation du peuple bruxellois dans les instances européennes, à tout le moins au Parlement, sauf à accepter que les citoyens bruxellois soient les seuls citoyens de l’Union sans représentation parlementaire «européenne» ? Problématique que les citoyens de Washington connaissent bien, qui sont, eux, les seuls citoyens états-uniens à ne pas être représentés au Sénat, chambre des Etats du Congrès des Etats-Unis, alors que leurs élus à la chambre des représentants n’ont toujours pas le droit de vote, et qu’ils n’ont obtenu que tardivement celui de participer à l’élection du Président. Et si, au contraire, une telle représentation des Bruxellois au Parlement européen était considérée

justement comme indispensable, cela ne reviendrait-il pas à faire de Bruxelles un Etat-bis de l’Union, et alors ne faudrait-il pas en tirer toutes les conséquences, en acceptant justement Bruxelles comme un nouvel Etat membre, choix qui ramène à l’option 3, celle de l’Etat bruxellois «indépendant» ? Dans ces conditions, un territoire commun bruxellois de l’Union européenne constituerait une création très originale, difficile à situer dans l’ordre juridique international. Et elle serait tout aussi difficile à définir dans l’ordre interne de l’Union, puisque ce territoire ne relèverait d’aucun Etat véritable. Car, et plus concrètement, comment l’Union européenne pourrait-elle exercer sa compétence à l’égard de Bruxelles, de son territoire, de sa population, de ses institutions ? Quels seraient les organes de l’Union qui exerceraient le rôle de tuteur de Bruxelles, devenue «territoire européen» ? Le Parlement, la Commission, le Conseil européen, leurs présidents respectifs ? Ces trois organes ensemble, et alors avec quelle(s) coordination(s) ? Et selon quelles règles l’autorité de tutelle seraitelle exercée, notamment pour aboutir aux décisions nécessaires au bon fonctionnement de Bruxelles ? Mettons cependant de côté momentanément la question de la vraisemblance juridique d’un tel «District» sous magistère européen, et admettons qu’il pourrait exister. Quelle pourraient être alors les orientations des instances européennes pour «leur» territoire bruxellois ? Dans presque tous les cas, ce serait alors les Etats membres de l’Union, orientés par leurs tropismes et intérêts nationaux, qui devraient se prononcer ensemble sur les questions bruxelloises qui leur seraient soumises, comme il en va pour toutes les compétences de l’Union. La protection de l’Union que Bruxelles en attendrait, vis-à-vis de la Flandre notamment, serait-elle dans ces conditions efficace, tant au moment de la scission que par la suite ? Ces instances décisionnaires européennes (Conseil, Commission, Parlement), désormais largement dominées par les Etats allemands, scandinaves et anglo-saxons, qui forment la vaste aire anglo-germanique à laquelle la Flandre appartient, seraientelles sensibles aux intérêts de l’îlot latin «francophone» bruxellois, et qui de surcroît souhaiterait constamment desserrer l’étau flamand ? Ou bien n’inclineraient-elles pas plutôt, et tout au contraire, à soutenir les intérêts flamands face à cette enclave «étrangère», bizarrement incrustée dans leur sphère culturelle commune ? Pourquoi ces pays et instances se mobiliseraient-elles pour l’élargissement, même modéré, du territoire de Bruxelles, indispensable à son autonomie, alors que par la seule existence du «District» européen bruxellois, elles pourraient affirmer que cet élargissement est tout simplement inutile ? Ne seraient-elles pas fondées, à la longue, à soutenir la complète parité entre le flamand et le français à Bruxelles, au motif qu’il convient de favoriser le bilinguisme flamand/français ? Et de fait, le trilinguisme au profit de l’anglais, langue de l’Europe et du monde, intention déjà attestée par l’amorce d’initiatives en ce sens de résidents bruxellois anglophones ? Et quelle résistance pourraient opposer les Bruxellois «francophones», bien que démographiquement majoritaires, à des décisions défavorables des instances européennes alors que ce «District» européen bruxellois serait devenu juridiquement, et peut-être irréversiblement, «la chose» de l’Union, et que Bruxelles, de surcroît, se serait mise dans la dépendance financière de la manne européenne ? Qui plus est, puisque Bruxelles, comme «District», serait un territoire européen, il n’y aurait pas de frein à la volonté des instances européennes d’orienter le fonctionnement et le développement, urbain notamment, de Bruxelles en fonction de leurs propres attentes. Or il est douteux que l’eurocratie bruxelloise et la population bruxelloise aient les mêmes besoins et aspirations. Le partage des maigres réserves foncières, la politique urbaine, celle du logement, celle des transports, seraient autant de domaines où la volonté et les besoins des Bruxellois ordinaires pourraient être fréquemment négligés par la «tutelle» européenne. En vérité, l’Union européenne, telle qu’elle est, ne pourrait être qu’une protection illusoire pour les Bruxellois «francophones», et le statut de «District» européen peut-être même à terme un poison mortel, sachant que la France, seule nation vraiment intéressée par le maintien du caractère «francophone» de Bruxelles, mais au poids déjà bien affaiblie au sein de l’Union du fait des élargissements successifs de celle-ci, de la domination anglo-saxonne croissante et du poids de

l’Allemagne réunifiée, et alors qu’il n’y a pas de camp latin en Europe, ne pourrait plus s’opposer au cours des choses, une fois ce statut accepté par les Bruxellois. Il n’est pas exagéré de prédire que les Bruxellois, s’ils adoptaient ce statut, ne pourraient plus pouvoir décider par la suite de l’abandonner pour un autre. Pour toutes ces raisons, il est peu crédible que les pays membres de l’Union européenne seraient disposés un jour à se charger d’un dossier aussi épineux que celui de la création d’un «district européen», pour des avantages limités s’agissant des intérêts propres de l’Union. Le statut de «District» européen est donc une option très douteuse, juridiquement incertaine, de mise en œuvre complexe, et à risque politique élevé, un mirage qui ne devrait pas tromper les Bruxellois, une fois qu’ils auraient eu à l’examiner sérieusement.
6Un

condominium, soit wallo-flamand (5), soit franco-flamand (6), soit tripartite (7) Le condominium, l’exercice d’une souveraineté de tutelle sur un pays par deux ou plusieurs Etats, constitue aussi un cadre formellement concevable pour Bruxelles. Trois types de condominium sont envisageables, tous très théoriques et, à l’analyse, impraticables. On ajoutera d’emblée que l’expérience historique confirme la faible pertinence du condominium, comme entité para-étatique internationale. Il s’est toujours agi d’un cadre éphémère pour des territoires colonisés. Son intérêt serait de permettre au nouvel Etat flamand de continuer à contrôler Bruxelles, en partage avec un autre Etat, sans faire pour autant des Bruxellois «francophones» des citoyens flamands. Le premier qui vient à l’esprit serait un condominium partagé entre la Flandre la Wallonie. Puisqu’il est déjà évoqué, sous une forme plus ou moins camouflée (ses partisans parleront de «coresponsabilité»), par de nombreux responsables politiques flamands, mais aussi certains politiciens wallons, dans le cadre des discussions en cours sur la réforme de l’Etat belge exigée par les milieux dirigeants flamands. Il correspond de fait à une confédération belge à deux membres dans lequel Bruxelles serait sous la tutelle des deux Etats confédérés (voir au chapitre 1.1). Dans ce cas, on resterait avec la fiction d’une citoyenneté belge pour tous. Un projet flamand de forme apparemment plus subtile, associe, à cette confédération de deux Etats nationaux, deux Régions autonomes, la bruxelloise et la germanophone, ce qui permet à la fois d’afficher la hiérarchie voulue entre ces deux catégories d’entités, et d’équilibrer une Région bruxelloise hostile par une Région germanophone bien disposée à l’égard de la Flandre. Dans un tel condominium, et quels que soient ses variantes, l’Etat flamand conserverait ainsi ses droits et pouvoirs sur Bruxelles. Pour le prix de faveurs financières maintenues par la Flandre à la Wallonie, prix modéré pour la Flandre, puisque destiné à se réduire rapidement avant de disparaître, faveurs illusoires parce qu’éphémères pour la Wallonie. Mais une telle formule n’est nullement crédible. Pour les Bruxellois évidemment. Elle est dénuée d’intérêt opérationnel pour Bruxelles car la Wallonie ne serait pas en situation d’équilibrer l’influence de la Flandre, d’abord pour des raisons de poids politique et économique insuffisant, mais aussi par ce que la situation géopolitique de Bruxelles, qui ne serait pas corrigée, ni territorialement ni financièrement, donnerait un avantage décisif à la Flandre. C’est bien pourquoi elle conviendrait aux décideurs flamands. Elle est peu vraisemblable parce que la grande majorité des Bruxellois considèrent Bruxelles, désormais, comme une entité de même rang que la Flandre et la Wallonie, politiquement comme économiquement, et qu’elle ne saurait donc leur être subordonnée. Et nous avons vu que cette formule confédérale ne serait au mieux que la dernière étape de la décomposition de l’Etat belge avant sa fin, dès que la Flandre aurait choisi le prétexte et le moment pour rompre avec la Wallonie (chapitre 1.4, B). Pour ces trois raisons, les Bruxellois «francophones» ne pourraient accepter un tel condominium, qui serait la négation du caractère propre de Bruxelles. Avec la négation de leurs droits démocratiques, avec une citoyenneté au rabais. Qui serait aussi un piège, pour plus tard, notamment en cas de rupture dudit condominium. Avec le maintien du carcan territorial flamand. Quant aux décideurs wallons, hors ceux pour qui la conservation de leur statut politique tient lieu de programme, et qui accepterait donc une telle «Confédération» belge à deux membres, ils ne peuvent ignorer que la Wallonie ne ferait pas le poids face à la Flandre dans une telle construction, et la plupart ajouteraient leur refus à celui des

Bruxellois pour la condamner à rester imaginaire. Un autre type de condominium, compatible avec une forte autonomie apparente de la Cité, se présente sous la forme d’une double union entre Bruxelles et les deux Etats flamand et français, dans l’hypothèse d’une Wallonie unie à la France, qui placerait alors cette dernière dans la toute proximité de Bruxelles. Dans ce cas, l’équilibre politique entre les deux tuteurs serait réalisé. Un tel cadre serait particulièrement favorable au respect de la dualité linguistique de Bruxelles. Il permettrait de résoudre la question de la citoyenneté des Bruxellois, chacun pouvant opter pour celle de l’un ou autre Etat tuteur (sauf à faire de Bruxelles un Etat malgré tout, ce qui serait en contradiction avec la formule même du condominium). Il permettrait sans doute un compromis financier favorable aux Bruxellois. Il serait somme toute convenable pour la Flandre et acceptable par la France. Mais l’émergence de cette option supposerait une entente préalable, au moins partielle, sur la question territoriale bruxelloise, et notamment le sort des «francophones» de la périphérie. On voit mal en effet les Bruxellois «francophones» majoritaires accepter une tutelle flamande, même partagée, alors que la Flandre n’aurait consenti aucun sacrifice en contrepartie. Surtout, sa viabilité serait bien improbable, du fait de sa complexité, dès sa phase de conception, puis dans sa mise au point, et ensuite dans sa mise en œuvre. Un tel accord avec l’Etat français et un Etat flamand méfiant serait très difficile à mettre sur pied. Et son fonctionnement serait lourd de conflits difficiles à régler car dans un tel dispositif, très fragile et peu apte à perdurer, il n’y aurait en effet pas de décideur ultime, apte à trancher les différends, et la paralysie menacerait à tout moment un trio composé d’une Bruxelles inquiète, d’une Flandre susceptible, et d’une France imprévisible. On ne peut donc pas y croire. Le dernier type de condominium tripartite, voire quadripartite, dans lequel la souveraineté sur Bruxelles serait exercée à la fois par la Flandre, la France, et l’Union Européenne, et éventuellement aussi une Wallonie souveraine, pourrait avoir la séduction de la formule magique, parce qu’elle laisse accroire qu’elle donnerait aux Bruxellois le sentiment de pouvoir tirer le meilleur de ces trois ou quatre partenariats, qui se neutraliseraient mutuellement au bénéfice d’une autonomie maximale pour Bruxelles. Mais, un tel schéma institutionnel serait, lui aussi, particulièrement difficile à concevoir dans ses détails, et à faire vivre au quotidien. Et, là encore, ce serait se bercer d’illusions que de croire que les instances européennes pourraient jouer un rôle stabilisateur quelconque, dans la relation, inévitablement conflictuelle, entre Bruxelles et la Flandre comme entre la France et la Flandre.
7Deux

options seulement se détachent Ainsi, des sept options présentées jusqu’ici, aucune n’est convaincante. Toutefois, l’une d’entre elles, l’option 3, celle de Bruxelles Ville-Etat, pourrait séduire malgré tout les Bruxellois, par la promesse qu’elle apporte, la «souveraineté», option qui émerge plus par la défaillance de toutes les autres que par ses mérites propres véritables. La promesse d’un Etat formellement «souverain» en droit international, mais uni par des liens plus ou moins étroits avec la Flandre, la Wallonie, la France et l’Union européenne, dont les pressions antagonistes seraient censées s’équilibrer et se neutraliser au bénéfice d’une «vraie autonomie» bruxelloise. Une option nettement plus crédible au plan juridique que celle du «District européen» au sens strict, tout en en ayant certaines des caractéristiques, et qui pourrait donc réunir les Bruxellois «néerlandophones» et une fraction importante des Bruxellois «francophones». Une option de type troisième voie, pas pro-flamande mais pas anti-flamande. Ni trop pro-européenne ni pro-française. Et suffisamment pro-wallonne, au goût des Bruxellois comme des Wallons. Mais fausse, trompeuse, comme nous l’avons vu, car ce serait en vérité le choix d’un Etat artificiel, de souveraineté factice, à l’indépendance imaginaire, fortement et définitivement subordonné, de fait, à la Flandre, à son Etat, bien réel, lui, et qui serait donc inapte à résister aux entreprises incessantes de celui-ci. En tout état de cause, le moment de la partition venue, ce serait aux citoyens bruxellois de faire leur choix. Si les Bruxellois gagnaient à ce jeu des sept erreurs, donc en écartant aussi cette fausse et peu viable troisième voie, si le corps électoral bruxellois évitait la division et s’unissait autour d’une option convaincante, c’est que le

camp «francophone» majoritaire aurait su faire son union et rendre crédible le choix de la huitième option, celui pour Bruxelles de l’Union avec la France, comme Ville-Libre, ensemble avec la Wallonie (8). Celui d’une autonomie véritable contre celui d’une indépendance fictive. Cette ultime option, seule solution pertinente, fait l’objet des développements qui suivent. B. L’union de Bruxelles à la France, avec la Wallonie, le seul choix pertinent Le choix par Bruxelles de la France, avec la Wallonie, sous la condition que le nouveau «statut» français qui serait le sien lui assure une grande autonomie, présenterait à la fois les meilleures avantages dans la phase même de la partition et les garanties les plus grandes et les plus durables, notamment face à l’Etat flamand. Ce choix des Bruxellois, s’il était nettement majoritaire, ne pourrait être durablement contesté, ni par la Flandre, ni par les Etats voisins de l’ex-Belgique, ni par l’Union européenne ou l’ONU.
8Rappel

des formes possibles de l’Union avec la France Comme nous venons de le voir (option 2), une formule d’union de Bruxelles avec la Wallonie, dans un cadre indépendant, en n’introduisant donc pas la France comme partenaire, seul autre partenaire possible, constituerait une option irréaliste, la manifestation d’une fuite devant les réalités. Un tel mariage serait éphémère, au point même de se briser probablement dès la phase des négociations de la partition avec la Flandre. Par contre, le choix par Bruxelles d’une forme d’union avec la France n’aurait de sens que si la Wallonie faisait déjà et préalablement ce même choix de s’unir à la France. Et les arguments déjà exposés qui militent pour ce choix wallon valent largement aussi pour Bruxelles. Comme nous l’avons vu aussi, ce choix de la France, pour ce qui concerne Bruxelles comme la Wallonie, pourrait prendre trois formes alternatives (chapitres 1.4 et 2.3). La première, l’unionassimilation, ferait des Bruxellois comme des Wallons des citoyens français, de Bruxelles comme de la Wallonie une entité régionale administrative française de droit commun, et soumettrait, à titre principal, le territoire bruxellois et la population bruxelloise (tout comme le territoire wallon et la population wallonne) à la législation française. Déjà difficilement concevable pour la Wallonie, un tel cadre d’union serait totalement dénué de sens pour Bruxelles, au regard de son particularisme culturel et géopolitique. Il serait inacceptable notamment pour les Bruxellois «néerlandophones». Et guère mieux acceptable par les Bruxellois «francophones», désormais attachés à leur récente autonomie, et majoritairement méfiants à l’égard de l’Etat français. Et très mal perçu par les membres de l’Union européenne. Il est à écarter. La seconde forme, l’union-association, correspond au cas de Bruxelles Ville-Etat, Etat souverain de forme tout au moins, donc doté d’une existence internationale, notre option 3, et qui ferait de plus le choix d’un lien étroit avec la France, d’Etat à Etat. Cette union-association ferait de la France un allié privilégié, placé devant tout autre. Mais elle ne serait pourtant que l’expression d’un simple partenariat, de type confédéral, entre deux Etats, dans lequel les Bruxellois seraient des citoyens de l’Etat bruxellois et non de l’Etat français. Un tel cadre pour Bruxelles, qui est précisé ci-après, serait acceptable pour les membres de l’Union européenne. Et aussi par le nouvel Etat flamand, après le rejet par les Bruxellois des autres cadres ayant sa préférence. Nous venons de dire combien, cependant, il serait insuffisant pour donner à Bruxelles une autonomie véritable. Nous allons y revenir. La troisième forme d’union, l’union-intégration, est celle déjà préconisée pour la Wallonie (voir au chapitre 2.3). Développée plus loin pour le cas spécifique de Bruxelles, elle autoriserait, comme nous l’avons dit pour la Wallonie, la combinaison d’un rattachement complet à la France avec une très large autonomie. Puisque cette formule, tout en faisant des Bruxellois des citoyens français, comme les Wallons, permettrait, par le statut spécial de Ville-Libre qui la caractériserait, le maintien des institutions bruxelloises et l’ensemble du système juridique issu du passé belge, comme pour la Wallonie. De ce fait, cette forme d’union avec la France pourrait être, sous certaines conditions, suffisamment rassurante pour la minorité «néerlandophone». L’hostilité flamande ne

pourrait faire obstacle à son choix majoritaire par les Bruxellois. Et les membres de l’Union européenne, bien que contrariés, ne pourraient que l’accepter si ce choix était clairement exprimé par les citoyens bruxellois.
9Le

choix possible, bien que contestable, de l’union-association Une fois l’Etat belge disparu, Bruxelles ne se considèrerait pas et ne serait jamais dans la même situation que la Wallonie pour de multiples raisons. Du fait notamment de sa situation géopolitique très contraignante, tout d’abord. De part la composition mixte de sa population, ensuite. Et eu égard à son rôle européen, aussi. Ces raisons affecteraient aussi sa vision de ses relations avec la France. Plus que la Wallonie, Bruxelles serait consciente de la non validité du schéma d’un Etat commun wallo-bruxellois, qui ne pourrait être confondu avec le maintien de liens étroits. Et plus que la Wallonie, elle tarderait à se convaincre des avantages d’une union étroite avec la France. Bruxelles serait donc tentée par le choix d’une forme d’indépendance, notre option 3. Mais une indépendance réduite, contrôlée, corsetée, qui reposerait sur la combinaison d’un arrangement convenable avec la Flandre, d’un lien de type confédéral avec la Wallonie, d’une protection statutaire européenne, et d’une forme d’union lâche avec la France, celle d’une union-association. Nous avons déjà vu, cidessus, les limites propres d’une telle quadruple combinaison, assise sur l’option 3, qui serait cependant la moins mauvaise de toutes celles examinées jusqu’à présent. Car une telle unionassociation de l’Etat bruxellois avec la France, partenaire privilégiée, n’en serait pas moins légère, par essence. Et le serait d’autant plus que, privilégiée mais non exclusive, elle serait en compétition avec d’autres unions, celles que Bruxelles devrait conclure avec la Flandre, la Wallonie et l’Union européenne. Cette forme d’indépendance bruxelloise réduite, couplée à une union-association privilégiée avec la France, pourrait, à première vue, et à certains égards, ressembler à la situation de la Principauté de Monaco (le plus petit et le plus dense «Etat» du monde, près de 33 000 habitants sur 2 km² !), exemple de Cité-Etat maritime unie à la France que certains des partisans d’une telle forme d’union se plaisent à invoquer. Le récent traité inter-étatique de 2002 entre Monaco et la République française, qui s’est substitué à celui de 1918, a substitué la notion nouvelle de «communauté de destin» à celle d’«amitié protectrice», et prévoit ainsi que «la France assure à Monaco la défense de son indépendance et de sa souveraineté et garantit l’intégrité du territoire monégasque dans les mêmes conditions que le sien». Cette formulation étrange permet d’affirmer, à la fois, l’indépendance de Monaco, dans l’ordre juridique, et de reconnaître implicitement que son exercice effectif relève de la protection française. Elle garantit surtout, avec l’ensemble des dispositions du traité précité, une capacité d’auto-administration plus grande de la Principauté. Un cadre similaire pourrait donc bien être inventé pour organiser la relation particulière de la France avec Bruxelles pour lui assurer, d’une part, le statut d’une Ville-Etat, distincte de la France mais protégée par la puissance française, et, d’autre part, l’absence de toute ingérence non souhaitée de cette même puissance dans ses affaires. Pourtant, ce parallèle avec Monaco est en partie trompeur, car c’est des empiètements de la France dont doit se protéger d’abord Monaco, entité qui est semi-enclavée en France et qui ne subit aucune autre influence «étrangère» contraignante, si fait que la protection française lui est sans utilité. Alors que ce serait des empiètements de la Flandre et non de ceux de la France dont devrait demain se protéger Bruxelles. Il s’agit dès lors de deux situations bien différentes. Et l’exemple monégasque ne peut donc nous dire comment un tel type d’union pourrait vraiment faire contribuer la France à protéger Bruxelles de l’Etat flamand omniprésent. De fait, le traité monégasque est surtout précis dans les moyens qu’il donne toujours à la France pour «connaître» des affaires internes de l’Etat de Monaco (un Haut fonctionnaire français en dirige l’administration), il ne dit rien des obligations de la France pour le protéger…d’un quelconque voisin, puisqu’il n’y en a qu’un, la France ! Par contre, ce traité est du type de celui que la Flandre voudrait bien pouvoir imposer à Bruxelles, Cité-Etat, pour la cogérer, comme la France cogère Monaco… Cet exemple de Monaco renvoie donc à la question suivante : quelle protection «extérieure» l’Etat français pourrait apporter à une Cité-Etat bruxelloise face à l’Etat flamand, au territoire enclavé

dans le sien, un Etat assiégé en permanence par un Etat hostile, dont l’action ne serait pas frontale, mais quotidienne, diffuse, multiple ? Pas une menace identifiable, mais un harcèlement permanent, à laquelle un traité d’union avec la France ne pourrait apporter une réponse opérationnelle précise, des obligations particulières et définies pour la France. Un traité simple d’union-association, d’Etat à Etat, qui serait de portée limitée à l’engagement d’un soutien de principe, symbolique et morale, ne donnerait pas à la France les raisons suffisantes et les moyens utiles pour intercéder efficacement entre l’Etat flamand et l’Etat bruxellois. Les Bruxellois ne seraient pas des citoyens français. Le territoire bruxellois ne serait pas un territoire français. La frontière de Bruxelles avec la Flandre ne serait pas une frontière française. Dès lors, l’Etat français, qui n’aurait pas d’obligation précise à remplir, ne se sentirait donc pas comptable de la dégradation de l’indépendance bruxelloise et de la situation de ses habitants «francophones», alors même qu’elle devrait se garder de trop contrarier l’Etat flamand voisin et ses partenaires européens, nullement soucieux d’aider la France à remplir ses obligations contractuelles de principe, qui ne les concerneraient en rien. Dans le contexte, géographiquement permanent, de la dépendance physique généralisée de Bruxelles à la Flandre, la formule de la simple union-association avec la France ne paraît pas pertinente puisque qu’une telle union bruxello-française, combinée avec d’autres «partenariats», flamand, wallon, et européen, ce qui ne ferait donc pas de la France un partenaire si privilégié que cela, ne donnerait pas à Bruxelles d’armes particulières pour résister à la pression flamande, tant pendant la phase de la scission que part la suite. Comme il en est pour la Wallonie, mais pour une autre raison principale toute autre. Alors que pour la Wallonie, c’est la perte de la transfusion financière flamande qui devraient la conduire à opter sans tergiverser pour une formule durable d’union plus étroite avec la France, pour Bruxelles, c’est la nécessité impérative de desserrer le garrot territorial flamand qui devrait la pousser sur la même voie, celle d’une union-intégration, sans attendre, sans passer par une étape intermédiaire. D’abord, parce que pour Bruxelles, et plus que pour la Wallonie, la négociation de la partition serait tellement rude, notamment au titre de sa dimension territoriale, qu’un accord convenable avec la Flandre sans le concours d’une puissante intervention extérieure serait improbable. Les Instances européennes, même si elles parvenaient à une position consensuelle sur la question bruxelloise, n’auraient guère de motifs à adopter une position forte pour aider Bruxelles à satisfaire ses légitimes exigences d’élargissement territorial et à résister aux actions de contrainte de l’Etat flamand. Et la France ne pourrait pas être motivée suffisamment par une manifestation d’amitié aussi distante qu’un simple accord d’association pour se sentir devoir affronter la Flandre dans le seul intérêt de Bruxelles, et faire face à ses dépens, dans une phase aussi critique, à l’hostilité d’une bonne partie des Etats européens et de la Flandre. Et ce d’autant qu’elle pourrait déjà se satisfaire d’avoir à prendre en charge la Wallonie, dans des conditions difficiles. Dans cette phase même de la partition, où il n’y aurait que des coups à prendre, il est donc douteux que la France se montrerait très allante, le respect de son alliance «diplomatique» avec Bruxelles valant moins que la crainte de déplaire à ses nombreux «partenaires» européens et le souci de ne pas se fâcher avec le nouvel Etat flamand. C’est pourquoi cette forme allégée de l’union avec la France ne permettrait pas l’authentique solidarité qui serait indispensable pour desserrer le garrot territorial de Bruxelles. Et pas plus une véritable solidarité financière, dont Bruxelles pourrait avoir besoin comme la Wallonie dans ces moments délicats, même si ce ne serait pour elle que temporairement et pas au même niveau. Au total, la France pourrait, comme les «partenaires» wallon et européens de Bruxelles, se contenter hypocritement des promesses verbales de bon voisinage de la Flandre, géopolitiquement en position de force. Ensuite, après la phase même de la partition, les mêmes causes persisteraient indéfiniment, car, quels que seraient ses résultats, et la situation entièrement neuve qui en résulterait, Bruxelles resterait placée sous une pression flamande incessante, alors que le temps travaillerait pour la Flandre. Même si Bruxelles aurait moins besoin que la Wallonie d’une étroite solidarité financière, elle aurait toujours plus besoin qu’elle d’une forte solidarité politique. Du fait de sa teneur allégée, l’union-association constituerait un outil politique insuffisant pour prémunir durablement Bruxelles des excès continus du nouvel Etat flamand, qui ne faibliraient pas au fil du temps. Le vrai besoin de

Bruxelles, ce serait que la France fasse écran entre elle et la Flandre, quand les choses seraient sérieuses. Mais, dans le cadre de la simple union-association, l’action internationale de la France ne pourrait que rester déterminée par une logique d’équilibre européen et de défense de ses propres intérêts, qui ne se confondraient que rarement avec ceux de Bruxelles. Ses obligations diplomatiques vis-à-vis d’un Etat bruxellois, doté de surcroît d’une forme, même quelconque, de «statut européen», seraient insuffisantes pour contrebalancer l’influence de l’Etat flamand, voisin à ménager, et la volonté d’apaisement du concert des Etats européens, partenaires globalement bien plus stratégiques pour la France que l’Etat bruxellois. Aussi, au fil des ans, l’Etat français n’aurait guère de raisons convaincantes de sacrifier ses intérêts permanents en rapport avec ses relations anciennes et positives avec ses voisins européens et l’Etat Flamand, devenu un voisin important, à la qualité de sa relation inconsistante et incertaine avec Bruxelles. On devrait même craindre que les deux protecteurs de Bruxelles, la France et l’Union, se paralysent régulièrement l’un l’autre, en se défaussant mutuellement, laissant presque toujours le champ libre à la Flandre. Par ailleurs, la conviction que la Wallonie serait fortement susceptible de préférer une intégration comme entité autonome à la France à une pseudo-indépendance comme Etat souverain (voir le chapitre 2.2), serait une autre raison de considérer défavorablement la voie de l’union-association. En effet, le choix par Bruxelles d’un mode d’union à la France différent de celui fait par la Wallonie compliquerait très sérieusement le processus de partition, et serait donc défavorable à Bruxelles, comme à la Wallonie. La position de Bruxelles, comme celle de la Wallonie, serait affaiblie dans les négociations avec la Flandre. Le partage des actifs et du passif de l’Etat fédéral, en trois parts dans cette hypothèse, deviendrait un exercice particulièrement difficile, et se ferait aux dépens de Bruxelles. Et sa fonction de «capitale européenne», qui n’est qu’officieuse, ne serait d’aucun secours à Bruxelles dans un tel contexte. Qui plus est, une fois la séparation acquise, cette divergence de choix affecterait aussi et surtout le fonctionnement des deux entités qui seraient ainsi désolidarisées. De graves dysfonctionnements en résulteraient, qui toucheraient de nombreux domaines, et surtout le champ social. Ca en serait fini du projet d’une Belgique «francophone» et encore plus d’une «Belgique française». Nous en avons assez dit sur les faiblesses de la formule de l’union-association. Voyons maintenant, en opposition, les caractéristiques que pourraient avoir pour Bruxelles la formule d’une unionintégration avec la France.
10Le

seul choix raisonnable, bien qu’incertain, de l’union-intégration Il faut souligner d’abord et à nouveau que l’union-intégration est une formule que Bruxelles ne pourrait adopter que si la Wallonie avait déjà fait ce choix. Choix donc commun des deux membres de la «Belgique française», et qui, s’il était anticipé, donnerait au couple wallo-bruxellois une grande force pour affronter la partition, gérer ses suites, et envisager l’avenir. Formule qui de plus, et contrairement à un présupposé répandu mais erroné, autoriserait une autonomie de Bruxelles comme de la Wallonie tout à fait considérable. Nous préciserons plus loin la dimension «interne» de cette autonomie, et traitons immédiatement, ici, de sa dimension «externe». Politiquement, l’union-intégration, au contraire de l’union-association, emporterait bien une solidarité complète de la France avec Bruxelles. Une solidarité étroite, immédiate et durable, apte à fonctionner même au risque de déplaire à la Flandre et aux autres voisins européens de la France. Certes, une telle Union priverait Bruxelles du rang d’Etat (partagé ou non avec la Wallonie). Mais ne serait-ce pas là un sacrifice formel, puisque qu’un Etat qui resterait enclavé ne pourrait pas en être vraiment un ? Et tant qu’à devoir se choisir un protecteur puissant, autant qu’il soit distant et compréhensif (la France), plutôt que proche et vindicatif (la Flandre), ou inconsistant et inconstant (la Wallonie), ou négligeant et incertain (l’Union européenne). En tout premier lieu, l’union étroite qu’est l’union-intégration ferait aussitôt de la France l’acteur, et bien le seul, capable d’assister avec volonté et efficacité les Bruxellois comme partenaire dans les négociations et les relations avec l’Etat flamand relatives à la mise en oeuvre la scission, sur des sujets tous redoutables, qu’il s’agisse de la fixation de la frontière territoriales de Bruxelles avec la Flandre, de la teneur des liens terrestres avec la Wallonie, de la détermination des cadres juridiques

relatifs aux réseaux de toute nature (énergies, transports, eaux,…) qui relient physiquement Bruxelles au territoire flamand et qui devraient la lier aussi au territoire wallon, de la définition des autres cadres juridiques en cause entre le nouvel Etat flamand et l’entité bruxelloise (police, douanes, fiscalité,…), et enfin de la définition des droits flamands à Bruxelles (droits des Flamands bruxellois, et droits attachés à la présence d’institutions flamandes à Bruxelles). La question territoriale, question très difficile, douloureuse, pour les Flamands comme pour les Bruxellois, avec ses dimensions symboliques, humaines, politiques, économiques, financières (question traitée dans son ensemble au chapitre 3.3), ne pourrait être résolue sans une intervention extérieure. Et nous savons que celle de l’Union européenne ne serait vraisemblablement pas favorable à Bruxelles. Seule celle de la France, avec la Wallonie, constituerait un soutien effectif. Et un soutien puissant, une fois fait par Bruxelles, comme par la Wallonie, le choix de l’unionintégration avec la France. Puisque ce choix ferait de la frontière de Bruxelles avec la Flandre une frontière française. Des accès à Bruxelles une question française. Et de la viabilité fonctionnelle et au quotidien de Bruxelles une responsabilité française. Et donc de la question territoriale bruxelloise une question française. Certes, l’implication juridique et l’engagement politique français ne garantiraient nullement une évolution favorable de cette question. Mais sans cette implication et cet engagement, une telle évolution resterait plus qu’improbable. Et, en tout état de cause, avec une étreinte territoriale maintenue, la responsabilité de la France serait encore plus indispensable, sur la durée, pour permettre à Bruxelles d’en atténuer utilement les effets. Seuls les avantages, certes diffus et lointains pour la France, mais fortement symboliques, d’une union étroite avec Bruxelles pourrait motiver suffisamment les milieux politiques français pour qu’ils s’engagent fortement aux côtés de Bruxelles, dès la phase problématique de la partition de l’Etat belge et au-delà dans la durée. En vérité, il serait dans l’intérêt du peuple bruxellois que ses propres milieux dirigeants «francophones» lui proposent de choisir un tel lien étroit avec la France, et qu’ils manifestent un tel choix très précocement pour pouvoir en tirer profit dès la phase de la partition. Lorsque le moment du choix viendra, choix qui devrait être réservé aux seuls citoyens belges de Bruxelles (un tiers des habitants bruxellois ne le sont pas), la communauté «française» bruxelloise devrait tout faire pour éviter sa division entre plusieurs options possibles, division qui ferait que son sort pourrait alors être fixé par d’autres et contre son gré. Si la population de langue et de culture françaises de Bruxelles, attachée au maintien de cette identité, est plus restreinte que la population bruxelloise considérée comme «francophone», dont une partie n’a de «francophone» que le seul usage fonctionnel de la langue française, ces deux composantes de la «francophonie» bruxelloise devraient pourtant être aptes à se réunir sur une position commune. Le choix clair de la France par la majorité «francophone» bruxelloise, au sens large du terme, manifesterait à tout le moins un quadruple refus : refus du carcan flamand pour l’immédiat, refus de l’incertitude à court terme, refus de la subordination à moyen terme, et refus de la défrancisation de Bruxelles à long terme. Ce choix de la France, ce serait celui d’une autonomie maximale dans un cadre certain et durable.
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meilleur de l’union-intégration, le statut spécial d’autonomie Pour réaliser en quoi une union-intégration serait supérieure à une simple union-association, supériorité évidente pour la Wallonie, et moins nette pour Bruxelles, il ne faut pas s’en tenir au seul aspect, tout à fait majeur, de la protection extérieure contre la menace géopolitique flamande. Il faut aussi se pénétrer du fait que, comme pour la Wallonie, la France serait en mesure d’offrir un cadre d’accueil qui garantirait l’autonomie de Bruxelles à un niveau au moins équivalent, et sans doute supérieur, à celui qui est le sien présentement dans le cadre de la Belgique fédérale. Comme pour le statut d’une Wallonie française (voir le chapitre 2.3 qui y est consacré), et parallèlement au sien, ce statut spécial d’autonomie comprendrait d’abord une définition constitutionnelle de l’autonomie bruxelloise. Cette définition inclurait le maintien des organes politiques propres de l’entité bruxelloise, la confirmation de ses compétences et de ses attributions. Il inclurait aussi, et c’est tout aussi essentiel, la conservation de l’ordre juridique ex-belge sur le

territoire bruxellois. De plus, et de même que pour la Wallonie, Bruxelles récupèrerait l’essentiel des attributions de l’ex-Communauté française, dissoute, voir certaines attributions ex-fédérales. On peut donc bien parler, de ce fait, d’une autonomie plus étendue qu’aujourd’hui. Mais ce n’est pas tout. Car, en outre, dans cette nouvelle situation, Bruxelles acquerrait une très forte autonomie financière, allant bien au-delà de son autonomie actuelle, très diminuée, autonomie financière qui est la condition d’une autonomie globale véritable. En effet, confortée par ce statut d’entité française, et donc avec le soutien de l’Etat français, Bruxelles pourrait alors bénéficier de la taxation des revenus du travail réalisé sur son territoire, notamment par les navetteurs flamands, territoire désormais séparé de celui de la Flandre par une frontière d’Etat et qui ferait de ces navetteurs des travailleurs frontaliers. Cet avantage nouveau et majeur (dont l’exercice s’étendrait aussi aux prélèvements sociaux) serait suffisant pour que Bruxelles n’ait rien à demander à la France comme aide financière structurelle, contrairement à la Wallonie. Dans ces conditions, Bruxelles serait dotée d’une vraie autonomie financière vis-à-vis de l’Etat français, si bien que c’est l’ensemble de son autonomie externe qui s’en trouverait confortée. De plus, grâce à ce changement fondamental dans la maîtrise de ses ressources, Bruxelles deviendrait également tout particulièrement autonome à titre interne, tant pour fixer le niveau des dépenses publiques des institutions territoriales de l’entité bruxelloise (communes, structures intercommunales, organismes techniques et sociaux,…), que pour en financer les projets de modernisation et de développement. La France, pour sa part, resterait compétente pour mettre en œuvre, conformément à son système national, et comme successeur de l’ex-Etat fédéral belge, une solidarité financière pour les institutions de sécurité sociale, restées communes avec la Wallonie (pour toutes ses branches, famille, santé, pensions de retraite, chômage,…). Cette solidarité assurerait aux Bruxellois comme aux Wallons, au minimum, les concours financiers d’équilibre nécessaires au maintien des prestations, équipements et services sociaux et sanitaires au niveau de ce qu’il en est aujourd’hui en Belgique (niveau globalement comparable à ce qu’il en est en France). Et le pilotage de ces institutions par la France pourrait être cogéré avec Bruxelles comme avec la Wallonie. Pour le reste, la France récupérerait pour l’essentiel, les autres attributions de l’ex-Etat fédéral belge ; législation générale, pouvoirs régaliens traditionnels de l’Etat central (Justice, police, diplomatie, défense, etc.). Pour comprendre en quo le statut «français» de Bruxelles serait meilleure que n’importe quel autre statut («indépendant», «européen», etc.), regardons le plus en détail.
12Bruxelles,

Ville-Libre, en Belgique française Au total, en cas de scission de la Belgique, évènement catastrophique pour tous les Bruxellois, le choix de raison pour les Bruxellois «francophones», mais aussi pour les Bruxellois «néerlandophones» qui désireraient une solution stable et pacifique, est celui d’un rapprochement étroit avec la France, en commun avec la Wallonie, avec un statut de large autonomie pour Bruxelles. D’autant qu’après la disparition de l’Etat belge, la France pourrait être, qui plus est, nous avons insisté là-dessus, le nouveau cadre/ciment dont ont besoin Bruxellois et Wallons pour éviter l’éloignement l’un de l’autre. Cette autonomie étendue et renforcée ferait de Bruxelles une véritable Ville-Libre. Libérée des contraintes inhérentes à son statut actuel de capitale belge, enjeu, à ses dépens, du conflit interbelge, et débarrassée des obstacles propres à toutes les autres options, dont celles, non viables, d’un Etat wallo-bruxellois, d’une Ville-Etat et/ou d’un «District» européen. Et nantie de la certitude de pouvoir compter en toute circonstance sur l’appui de l’Etat français. Un appui d’intérêt majeur pour des relations équilibrées de Bruxelles avec l’Etat flamand, lequel resterait omniprésent en toute hypothèse. Les rapports étroits avec la Wallonie s’inscriraient dans un cadre apaisé, entre deux partenaires égaux, aux traits communs comme aux identités propres, placés sous le même toit français, celui de la Belgique française, comme ils l’étaient auparavant sous le toit du Royaume belge. Le statut français de Bruxelles serait parfaitement compatible avec son rôle de «capitale» européenne, de grande ville de rayonnement international, puisque ce statut d’autonomie renforcée permettrait à la Cité, de se consacrer pleinement à sa fonction implicite de «capitale» européenne,

et pour ce faire de développer des liens directs avec les institutions européennes qui siègent sur son territoire. Autrement dit, de pouvoir « faire fonction » de « District européen»…sans l’être. Ainsi Bruxelles, Ville-Libre, s’inscrirait dans une sorte de carré magique, à juste distance de la France, de la Flandre, de la Wallonie, et des Institutions européennes, distance «adaptée» à chacun de ces partenaires. Mais de part son lien principal avec la France, comme entité quasi-fédérée, elle disposerait d’une appartenance étatique incontestable. D’un partenaire principal fiable, parce que solide et durable. D’une frontière sécurisée et maîtrisée. D’un statut propre transparent. D’une citoyenneté claire pour ses habitants. D’une grande liberté d’action autorisant de multiples partenariats. Toutes affirmations qui ne pourraient être faites avec aucune des autres options, y compris avec celle de l’Union européenne comme partenaire principal. Pour la France, contrairement à ce qu’il en serait pour la Wallonie, le coût financier de l’Union avec Bruxelles serait faible. Par contre, son coût politique pourrait être élevé, en tant que défenseur exposé des intérêts, notamment territoriaux, de Bruxelles dans la phase de la partition, face à la Flandre, et en présence de voisins européens peu favorables à la France. Mais ce coût là serait par nature transitoire, d’autant que les Etats européens souhaiteraient une sortie rapide de la crise. Et il serait aussi largement contrebalancé par les contreparties à en attendre à terme. Car l’intérêt français d’une telle union avec Bruxelles serait réel et permanent. Il résiderait dans le vecteur d’influence que la place de la France «à» et «au coté» de Bruxelles lui apporterait. Bénéfice impalpable mais majeur, que la France pourrait faire parfaitement fructifier sur la durée. Au demeurant, la France ne devrait avoir à Bruxelles qu’une présence particulièrement discrète. Car son rôle concret s’y limiterait à être le garant, comme Etat tuteur, d’une part, de la souveraineté externe de la Cité, prolongement de la souveraineté française, d’autre part, de la stabilité de la vie bruxelloise, de ses équilibres réels et durables (et, en particulier, du respect des droits des Bruxellois «néerlandophones»), tout comme l’Etat belge auparavant. Ses interventions ne devraient donc y être qu’occasionnelles, en dehors des questions relatives aux rapports bruxello-flamands et à la sécurité des personnes et des biens. Ce «profil bas» serait conforme au souhait des Bruxellois. Qui conserveraient la maîtrise du fonctionnement et du développement de leur Cité, sans interférence flamande, contrairement à ce qu’il en serait avec les autres options. Il éviterait de plus de trop contrarier la Flandre. Et il serait aussi cohérent avec le maintien du rôle de capitale européenne de Bruxelles. Nous examinerons plus en détail ce statut «français» de la nouvelle Bruxelles (au chapitre 3.4), après que nous aurons traité longuement de la question territoriale bruxelloise (au chapitre 3.3). Car, quel que serait le statut, français ou non, retenu par les citoyens bruxellois, la double question de l’enclavement et de l’exiguïté du territoire de Bruxelles resterait très difficile à traiter. Après la disparition de l’Etat belge et l’installation d’une frontière d’Etat entre Bruxelles et la Flandre, Bruxelles ne pourrait rester une île en Flandre. Le bonheur raisonnable de Bruxelles, c’est la possibilité d’une presqu’île, reliée à la Wallonie, et par elle à la France. Nous verrons aussi plus précisément en quoi ce statut d’autonomie maintenue dans le cadre français serait compatible avec le maintien des institutions européennes à Bruxelles et offrirait un cadre très protecteur à la minorité «néerlandophone» de Bruxelles, comme il en serait pour les minorités «néerlandophones» et «germanophones» en Wallonie, cadre protecteur dont on sait qu’il ne pourrait en aucun cas avoir d’équivalent pour les «francophones» qui resteraient maintenus en Flandre. Bruxelles, unie à la France dans les mêmes conditions que la Wallonie, avec le cadre politique juridique de l’union-intégration, ce serait la perpétuation de la Belgique française. Un ensemble préexistant physiquement, politiquement et culturellement identifiable, et qui veut se survivre. Qui y parviendrait avec cette Union par le moyen d’un espace reconnu, pleinement autonome, juridiquement identifié, constitué de deux membres égaux, tenus ensemble par un Etat tiers, l’Etat français, successeur légitimé et opérationnel de l’Etat belge défunt. Dans ce cadre protecteur, mieux que dans le Royaume belge disparu, Bruxelles pourrait conserver et développer les acquis de sa récente autonomie, en lien avec la Wallonie. Le Bruxellois «moyen», derrière son comportement affiché de bon belgicain, cache en fait, héritage imposé par l’histoire, un opportuniste conséquent, pour qui l’Etat belge aura toujours été un

«instrument», un cadre politique qui a succédé à tant d’autres, un cadre étatique acceptable sur cette limite frontalière intra-européenne où se situe inconfortablement Bruxelles. De la même manière, son opportunisme rend le Bruxellois apte à accepter demain de faire de l’Etat français le nouveau cadre «opportun» pour assumer la même fonction étatique, pour peu que ce cadre autorise un statut adapté au particularisme de Bruxelles et des Bruxellois. Ce qui pourrait parfaitement être le cas, la France n’étant plus depuis des années l’Etat jacobin d’hier, dont l’image désormais trompeuse est cependant encore si répandue en Belgique et à Bruxelles. III-Le devenir de Bruxelles >

3.3. La fixation de la frontière territoriale de la nouvelle Bruxelles.
3.3. La fixation de la frontière territoriale de la nouvelle Bruxelles La dissolution de l’Etat belge poserait inéluctablement et immédiatement la question cruciale de l’étendue et des limites du territoire de la nouvelle entité bruxelloise, qui serait alors placée en dehors des frontières nationales du nouvel Etat flamand, tout en ayant son territoire totalement enclavé dans le sien (A). La transformation de ces limites bruxello-flamandes en frontière internationale entre les deux Etats successeurs concernés devrait donc imposer leur modification pour aboutir à un désenclavement partiel et à un élargissement minimal du territoire de Bruxelles, tout en tenant compte des vœux d’appartenance des populations limitrophes des limites en cause (B). A. L’inévitable remise en cause des limites actuelles de la Région de Bruxelles Déjà incohérentes dans le cadre de l’Etat belge, les limites actuelles du territoire de Bruxelles, dans le cas de sa séparation étatique d’avec la Flandre, deviendraient insupportables si elles étaient maintenues à leur emplacement actuel, une telle séparation provoquant la transformation juridique de ces limites de nature administrative, internes à l’Etat belge, en une frontière d’Etat, une frontière internationale entre le nouvel Etat flamand et l’Etat d’appartenance de Bruxelles. D’abord parce que ces limites, qui, en l’état, contrarient le voeu manifeste des populations «francophones» aujourd’hui placées en dehors de Bruxelles d’y être rattachées, seraient rejetées par ces populations, là où elles sont majoritaires. Et aussi parce que l’exiguïté et l’insularité du territoire bruxellois, s’il était ainsi restreint et enclavé par une telle frontière, feraient que Bruxelles, en tant qu’entité devenue souveraine, notamment vis à vis de la Flandre, ne disposerait pas des conditions légitimes pour lui assurer une indépendance effective face à elle.
1Des

limites actuelles déjà incohérentes dans le cadre de l’Etat belge Dans la Belgique fédérale, ses trois Régions constitutives ne sont pas des Etats, ni par leur origine historique, ni même nominalement (voir au chapitre 1.2). Et la Région de Bruxelles est certainement de moindre cohésion que les deux autres puisque, et contrairement à celles-ci, les deux entités fédérées que sont les Communautés flamande et française y sont également compétentes. Les limites actuelles de son territoire sont donc de simples limites administratives. Qui plus est, dans le cadre de l’Etat belge, ces limites administratives sont incohérentes, comme nous l’avons déjà souligné (au chapitre 3.1). Elles le sont à six titres au moins, sur le plan de l’organisation urbaine d’abord, au titre des réalités linguistiques ensuite, quant à aux besoins de Bruxelles comme ville et comme capitale aussi, et en ce qui concerne les droits des Bruxellois enfin. Tout d’abord, les limites administratives actuelles de Bruxelles ignorent les réalités physiques et urbaines de l’agglomération bruxelloise. Elles cheminent dans le tissu urbain, conformément aux limites de ses 19 communes, laissant en dehors de la Région de Bruxelles une part notable de l’agglomération. Par là, elles font obstacle à la bonne gestion de l’agglomération. Pourtant, aucun dispositif sérieux, dans le cadre belge, ne permet présentement l’organisation d’une coopération

entre ces deux parties ainsi arbitrairement définies de l’agglomération bruxelloise, la Région centrale, et sa périphérie essentiellement flamande. Les entités régionales et provinciales concernées et l’Etat fédéral ne peuvent jouer ce rôle, faute de volonté, notamment des dirigeants flamands à tous les niveaux, qui ne souhaitent pas favoriser une intégration de l’agglomération. De plus, ces limites sont en deçà même du périmètre des communes à majorité ou à forte minorité «francophone». Rappelons que c’est un choix flamand de ne pas retenir une définition extensive du territoire de la Capitale, qui aurait pu contenir la quasi-totalité des populations «francophones» de l’agglomération, et du même coup un nombre équivalent de «néerlandophones», ce qui aurait permis d’affirmer son caractère réellement bilingue, sur une base équilibrée, et donc d’en faire une Capitale vraiment commune aux deux communautés du pays. Choix négatif flamand dicté par la crainte de ne pouvoir endiguer la francisation linguistique spontanée de l’ensemble de la métropole. Et choix qui a donc conduit à fixer les limites administratives de la Capitale de telle sorte que son territoire soit restreint aux communes majoritairement «francophones». Y réduisant ainsi du même coup sa composante néerlandophone/flamande et confortant le caractère massivement «francophone» de la Capitale belge ainsi définie. Les accords intercommunautaires qui ont fixé ces limites, en 1963, sur la base du dernier recensement linguistique, celui de 1947, n’ont cependant pas pleinement pris en compte l’aire réelle d’extension de la population «francophone» de l’époque, laquelle s’est encore étendue depuis lors. Laissant ainsi non résolue la situation de ces «francophones» du pourtour. Qui plus est, la fonction centrale de capitale de Bruxelles est en partie niée par le fait surprenant et déjà souligné qu’elle n’a pas de jonction territoriale avec la seconde Région constitutive de l’Etat fédéral qu’est la Wallonie, alors qu’elle n’en est séparée que par une bande de quelques Km, tout petit espace lui-même partie intégrante de la banlieue bruxelloise. Une situation particulièrement surprenante et handicapante compte tenu du caractère «francophone» de la Wallonie. En outre, Bruxelles se trouve privée, par de telles limites, de la maîtrise, même partielle, des infrastructures qui la desservent, de celles de transports notamment, comme il en est notamment de sa voie autoroutière périphérique, le «ring», et de ses abords. Et de son aéroport, qui, s’il est «national», doit l’essentiel de son activité à ce qu’il est d’abord celui de Bruxelles. Ce qui a contribué à rendre difficile l’amélioration de ces infrastructures, et particulièrement du système des transports collectifs de l’agglomération. Par ailleurs, du fait de l’étroitesse de son actuel territoire, Bruxelles-région est dépourvue de réserves foncières, et n’est donc pas en mesure de faire face dans de bonnes conditions à la croissance de sa population et de ses activités tertiaires et autres. Un phénomène important et structurel qui la fait dépendre des territoires qui la jouxtent, principalement flamands, et wallons également, sur lesquels elle n’a pas de moyen d’action. Enfin, ce découpage administratif, si mutilant pour Bruxelles, s’il résulte bien de procédures légales et légitimes propres à l’Etat fédéral belge, n’est en aucun cas la conséquence d’un vœu majoritaire des populations concernées de l’agglomération bruxelloise. Sans aucun fondement humain ou matériel, il est le produit de marchandages politiques inter-communautaires, conclus sans consultation de ces populations. Un tel découpage, à peine acceptable dans le cadre de l’Etat belge, deviendrait bien parfaitement insupportable avec sa disparition.
2Des

limites qui, inchangées, ne pourraient être assimilées, demain, à une frontière d’Etat En effet, la légitimité des présentes limites administratives de Bruxelles à être transformées, telles quelles, en frontière d’Etat, est politiquement et juridiquement très contestable, compte tenu des conditions historiques de leur fixation, et de leurs caractéristiques très particulières. Il faut souligner que les limites des «régions linguistiques» belges ont été fixées (1932, 1954, 1963) bien avant la création de l’Etat fédéral (1993), et aussi de ses Communautés (1970) et Régions constitutives (1980). Et les limites de celles-ci, Communautés et Régions, ont été elles-mêmes fixées sur la base des premières. Ainsi, les limites de la Région de Bruxelles-capitale, tardivement créée en 1989, sont celles d’ordre linguistique adoptées en 1963, sur la base d’un compromis entre dirigeants politiques flamands et «francophones», sans considération particulière pour les souhaits

des populations concernées de l’agglomération bruxelloise. Ces limites territoriales de Bruxelles, ainsi prédéfinies dès 1963, sont restées inchangées depuis lors. Il résulte de ce processus décisionnel que l’évolution de statut des composantes territoriales du Royaume belge, des Provinces aux Régions/Communautés, en accompagnement de celle de l’Etat central unitaire en Etat fédéral, n’aura été accompagnée d’aucune révision des limites territoriales en cause, ni au titre des réalités linguistiques et des vœux des habitants, ni au nom des réalités morphologiques de l’agglomération bruxelloise. En logique, que ces limites administratives de la Région de Bruxelles-capitale reposent sur l’absence de toute considération pour la réalité urbaine, et ignorent totalement les évolutions que celle-ci a connues depuis plusieurs décennies se justifie pleinement dès lors que le critère qui les fondent est la langue pratiquée majoritairement par les populations concernées. Mais, on l’a vu (au chapitre 1.1), le respect de ce critère est bien mis à mal puisque le «clivage» territorial de 1963, jamais révisé, repose sur des données démo-linguistiques recueillies en…1947. Dès lors, ces limites, qui sont donc de part leur naissance celles de deux «régions linguistiques», transformées telles quelles, par la suite, en Régions/Communautés fédérées, ne résultent en rien de l’expression d’une volonté quelconque des populations en cause de l’agglomération bruxelloise. Puisqu’elles ne reposent ni sur la moindre consultation des populations, ni sur un recensement linguistique qui aurait été concomitant à leur fixation. Un état de fait qui n’était pas encore grave quand ces limites ne présentaient qu’un caractère administratif au sein d’un même Etat centralisé, porteur d’une citoyenneté commune. Mais qui devenait d’une gravité déjà certaine à partir du moment où ces limites étaient désormais celles des membres constitutifs d’un Etat communautarisé, fédéré. Puis qui est devenue maintenant d’une gravité très sérieuse quant ledit Etat se transforme, implicitement, par évolution progressive, en un structure confédérale innommée, sans validation politique corrélative de la pertinence de ces limites, qui perdent leur caractère «interne» en étant insidieusement consolidées en « frontière », dans l’ignorance et la négation de la volonté d’appartenance des populations, transformation qui est le prélude à une scission de l’Etat belge. Car nous approchons maintenant d’une situation et d’un moment d’une gravité extrême avec la perspective qui se rapproche d’un basculement explicite du Royaume belge vers une construction de type nettement confédéral, une forme de scission larvée, qui précède une scission complète. Transformation qui emporte celle du «statut» de ces limites administratives, physiquement inchangées, qui auront mué insidieusement en frontière politique, en frontière entre quasi-Etats, puis entre Etats véritables, alors porteurs de citoyennetés distinctes, bien que les citoyens en cause, comme citoyens belges puis comme futurs citoyens de nouveaux Etats, devenus des «étrangers» les uns pour les autres car situés de par et d’autre de la «frontière» interétatique qui les va séparer, n’auront jamais été consultés. Un constat sans grande conséquence pour la frontière flamando-wallonne, au tracé peu contesté, mais d’une grande importance pour celle de Bruxelles avec la Flandre. Pourtant, les milieux nationalistes flamands, qui veulent effectivement aller vers une forme de confédéralisme, forme masquée ou non, et étape préalable de la séparation, n’envisagent nullement d’accepter une consultation des populations «péri-bruxelloises» concernées, à quelque moment de ce processus. Dès lors, les dirigeants politiques «francophones» soucieux du sort de Bruxelles refusent, eux, toute nouvelle consolidation de ces limites sans une telle consultation, dont ils attendent évidemment un élargissement du territoire de la Région de Bruxelles. Dans le cadre de la scission de l’Etat belge, les dirigeants du nouvel Etat flamand seraient tout autant fermement décidés à refuser une telle consultation, préalable ou concomitante à la partition. Et, à l’appui de leur position, ils ne manqueraient pas d’invoquer le principe international selon lequel les limites internes préexistantes pourraient seules fonder les frontières des nouvelles entités étatiques qui sont issues de la scission d’un Etat. Un tel refus, politiquement justifié, avant tout, par les milieux dirigeants flamands, au nom du principe d’indivisibilité du territoire flamand, lequel doit de plus «inclure» Bruxelles en l’entourant entièrement, même si c’est avec un statut distinct, un territoire flamand considéré comme définitivement fixé et acquis, dans ses limites administratives actuelles, serait lourd de risques en

cas de scission de l’Etat belge, le long de ces limites bruxello-flamandes, car il négligerait gravement le principe tout aussi valable de libre adhésion des populations au nouvel Etat qui se constitue. Et donc il heurterait de plein fouet la volonté des populations «francophones» qui se considèrent comme bruxelloises et qui refuseraient de se voir imposer leur appartenance au nouvel Etat flamand, précisément là où elles sont majoritaires dans des communes ou fractions de communes qui jouxtent étroitement le territoire du nouvel Etat des Bruxellois. Refus d’annexion à la Flandre d’autant plus légitime que ces «francophones» de cœur bruxellois, s’ils devaient y être intégrés de force, savent pertinemment que l’Etat flamand voudrait absolument leur dénier le droit à un quelconque statut protecteur et permanent, et qu’il s’empresserait en conséquence de mettre fin aux dispositifs existants. Nous reviendrons, ci-après, sur les valeurs respectives de ces deux principes, qui, dans cette question bruxelloise, sont de portée contraire. Mais, en tout état de cause, ce double refus flamand, d’adaptation de la frontière ou bien d’un tel statut protecteur de la minorité, s’il était accepté par les Etats voisins de la Flandre et par les Institutions européennes, rendrait la situation explosive en périphérie bruxelloise. Une situation de sécession larvée s’y installerait, pour longtemps. Une telle situation, même si elle ne dégénérait pas totalement, laisserait la Flandre sans repos, minerait l’existence de la nouvelle entité bruxelloise et la vie des Bruxellois, et menacerait finalement le fonctionnement des organes européens implantés à Bruxelles. De surcroît, avec cette double hypothèse, le nouvel Etat flamand se mettrait en contradiction avec les normes juridiques européennes qui exigent la reconnaissance des droits des groupes culturels minoritaires (linguistiques ou autres), et notamment de ceux qui le sont devenus du fait de la transformation de limites administratives intérieures, supposées être de caractère intangible, en frontières inter-étatiques (les exemples sont nombreux au sein des Etats membres de l’Union européenne, anciens comme nouveaux). Autrement dit, en cas de «confédéralisation» très accentuée ou bien de partition acquise de l’Etat belge, les dirigeants flamands seraient placés devant le dilemme suivant. Ils seraient soit tenus de devoir reconnaître formellement la minorité «francophone» de Flandre s’ils défendaient la position de limites inchangées. Et alors de dénombrer l’effectif de cette minorité et de négocier son statut, au risque de devoir le faire pour les «francophones» de la Flandre toute entière et non seulement pour ceux de la périphérie bruxelloise. Soit, pour être débarrassés d’une minorité aussi embarrassante, d’accepter une consultation des populations concernées, pour la seule périphérie de Bruxelles, consultation fondatrice d’une modification desdites limites pour en faire une frontière d’Etat légitime. Aussi, au final, les dirigeants flamands pourraient bien devoir convenir du caractère incontournable d’une telle consultation. Ils devraient d’autant plus devoir le faire que le système fédéral belge a organisé un enchevêtrement de compétences sur le territoire périphérique de Bruxelles, et donc de part et d’autres des limites administratives en cause. Enchevêtrement constitué d’abord par le chevauchement des compétences des deux catégories de personnes para-étatiques belges, les Communautés et les Régions, pour les territoires et les populations des communes «à facilités» bilingues. Ensuite par l’existence de l’entité juridique particulière qu’est l’arrondissement électoral et judiciaire de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.), réalité commune à la Région de Bruxelles et à une partie de la Région de Flandre, et qui englobe donc la périphérie bruxelloise (voir le chapitre 1.2). Une telle superposition de compétences sur un même territoire, une situation propre à la Belgique et qui illustre la situation mixte et complexe de la périphérie bruxelloise, est sans doute juridiquement très originale parmi les Etats fédéraux, et sans exemple parmi ceux qui ont connu un processus de scission. Elle poserait un problème redoutable en droit international, car de tels chevauchements pourraient ou devraient avoir pour conséquence de faire obstacle à l’application du principe international précité d’érection «automatique» des limites administratives internes belges en frontières d’Etat. Ce qui explique la volonté des milieux dirigeants nationalistes flamands d’y mettre fin maintenant. Et celle des Bruxellois «francophones» lucides de s’y opposer.
3Des

limites incompatibles, en l’état, avec les besoins fonctionnels de la nouvelle entité

Il y a une autre importante raison pour contester que ces limites actuelles de Bruxelles puissent devenir sa frontière unique alors qu’elle appartiendrait à un cadre étatique différent de celui de la Flandre, c’est que le maintien de ces limites comme frontière exclusive porterait atteinte à la viabilité même de la nouvelle entité bruxelloise, et donc à sa souveraineté. En effet, devenue Ville-Etat, Etat associé ou entité autonome d’un autre Etat, et reconnue comme telle par la communauté internationale et l’Union européenne, dans tous les cas Bruxelles devrait disposer des moyens de son indépendance, de son autonomie, indépendance/autonomie qui ne pourrait se réduire à une simple affirmation formelle, une apparence d’ordre juridique, un cadre dépourvu de toute substance réelle. Dotée du statut d’Etat ou de celui d’un quasi-Etat, Bruxelles devrait jouir d’une indépendance/autonomie véritable, tout particulièrement vis-à-vis de l’Etat flamand, puisque la séparation des deux entités, matérialisée alors par une frontière internationale, serait justement la conséquence d’une incapacité de vivre ensemble, notamment par suite d’un refus de la première d’être subordonnée à la seconde. Autrement dit, Bruxelles, devenue une entité désormais sans lien étatique avec la Flandre, ne pourrait rester une île en Flandre, dont les liens avec le monde extérieur, le «continent européen», seraient placés sous le contrôle exclusif et entier de l’Etat flamand. Un Etat neuf et agressif qui n’aurait de cesse d’entraver l’évolution de Bruxelles ou à tout le moins de vouloir la faire coïncider avec ses propres projets. Et cette exigence de mettre fin à l’insularité de Bruxelles vaudrait bien, il faut y insister, quel que serait le statut que Bruxelles aurait choisi de se donner (hormis celui d’une union avec la Flandre…) : Ville-Etat «indépendante», Ville-Etat fédérée d’une union wallobruxelloise, ou Ville-libre unie et intégrée à la France (voir le chapitre 3.2). Du coup, pour doter la nouvelle entité bruxelloise des moyens d’une autonomie/indépendance conforme à son nouveau statut, tout en maximisant le respect du choix des populations, il faudrait impérativement adapter ces limites. Une telle adaptation devrait être suffisante pour, d’une part, rompre, au moins partiellement, l’enclavement du territoire de Bruxelles dans le territoire de la Flandre, et, d’autre part, rattacher au territoire bruxellois et donc à ses autorités le contrôle de certaines fonctions vitales au fonctionnement d’une aussi grande ville. Ainsi, cette nouvelle donne qui devrait présider à la définition des frontières bruxello-flamandes serait obtenue par le respect et l’application combinée de deux principes, celui déjà mentionné et à confirmer du droit d’auto-détermination des populations, donc celui des populations périphériques bruxelloises à se prononcer sur leur collectivité étatique de rattachement, d’une part, et celui, à étayer, du droit à la souveraineté réelle de toute entité de nature étatique internationalement reconnue, d’autre part. Donc du droit de l’entité bruxelloise à une souveraineté fonctionnelle, qui doit reposer sur la disposition des moyens effectifs de concrétiser son autonomie/indépendance.
4Le

respect de la volonté d’appartenance des populations de l’agglomération bruxelloise La raison d’être de la future scission étatique et territoriale de la Belgique est la distinction d’ordre linguistique et culturel entre Flamands «néerlandophones» et Wallons/Bruxellois «francophones», qui s’est transformée progressivement en distinction de nature nationale. Avec la partition de la Belgique, il serait mis fin à la citoyenneté belge partagée jusqu’alors entre Flamands, Wallons et Bruxellois. Une fois la Flandre érigée en Etat souverain, les Bruxellois, quant à eux, étant très majoritairement «francophones», refuseraient collectivement l’appartenance et la citoyenneté flamande. Bruxelles ne pouvant être absorbée par l’entité flamande sans pouvoir être pour autant fusionnée pleinement à l’entité wallonne, parce que les Bruxellois ne sont pas majoritairement de sentiment wallon et ne souhaiteraient pas lier exagérément leur sort économique à celui de la Wallonie, il en résulterait l’émergence d’une entité juridique, territoriale et humaine nouvelle. Quel que serait ensuite le statut de cette nouvelle entité bruxelloise, et quels que seraient ses liens avec la Wallonie, l’Union européenne et la France, les limites de Bruxelles avec la Flandre seraient vouées à devenir une frontière d’Etat, séparant des ex-citoyens belges devenus les citoyens de deux nouveaux Etats. Dans ces conditions, le sort des «francophones» de la périphérie flamande de Bruxelles deviendrait une question plus aiguë que jamais, puisque, en perdant leur qualité de Belge, ces «francophones»,

s’ils devenaient citoyens flamands, perdraient en même temps leurs garanties linguistiques présentement établies par le droit constitutionnel belge. Maintenir Bruxelles dans ses limites actuelles laisserait alors plus de 120 000 à 150 000 «francophones» de la périphérie en déshérence, livrés au mauvais vouloir d’un Etat nouveau et revendicatif qui aurait la volonté et les moyens de les réduire, entreprise à laquelle ont déjà succombé les «francophones» du reste de la Flandre dans le cadre d’un Etat belge pourtant supposé être plus protecteur qu’un Etat flamand. L’acceptation, qui serait voulue comme définitive, d’une telle situation aboutirait irrémédiablement à des conflits permanents, voire violents, entre «francophones» de la périphérie et l’Etat flamand d’une part, entre cet Etat et l’entité bruxelloise d’autre part. Dès lors, ce groupe «francophone», là où il est majoritaire, devrait se voir reconnaître le droit de fixer son destin. Un droit à s’auto-déterminer semblable à celui qui serait reconnu au groupe «germanophone». En effet, il faut souligner que tous les commentateurs d’un futur post-belge, et notamment les acteurs séparatistes flamands, wallons et bruxellois, reconnaissent aux Belges «germanophones», là où ils sont majoritaires, dans les neuf communes d’Eupen et de Saint-Vith, le droit de choisir leur destin étatique, du moment où les Flamands puis les Wallons l’auraient fait, et enfin les Bruxellois. Ce droit reconnu au groupe «germanophone» (voir aux chapitres 1.1 et 2.2) d’opter pour un destin commun avec la Wallonie, ou avec l’Allemagne, ou avec le Luxembourg (pour Saint-Vith), comment, au même moment, pourrait-il être refusé au groupe «francophone» péri-bruxellois ? Et ce alors même que, au regard de la Constitution belge et de l’organisation territoriale et institutionnelle qu’elle fixe, le territoire de la « région linguistique » de la Communauté germanophone fait intégralement partie du territoire de la «Région fédérée» wallonne. Tout comme le territoire des six communes «à facilités» de la périphérie bruxelloise fait partie du territoire de la «Région fédérée» flamande. On soulèvera une différence, qui est que la «région linguistique» germanophone est distincte de la «région linguistique» francophone, alors que les six communes font partie de la «région linguistique» néerlandophone. Mais les territoires linguistiques communautaires wallon et flamand ne se confondent pas avec les Régions fédérées wallonne et flamande, ne serait qu’au titre de Bruxelles, alors que c’est nécessairement sur la base des seuls Régions fédérées que serait assis la partition de l’Etat belge. Autrement dit, la situation juridique des «germanophones» d’Eupen et Saint-Vith n’est pas différente de celles des «francophones» des six communes périphériques, voire même de ceux majoritaires dans certains quartiers de la partie flamande de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde (B.H.V.). Dès lors, il devient patent qu’on ne saurait refuser aux «francophones» en cause le droit d’option qu’on accorderait aux «germanophones», alors même qu’ils sont d’effectif comparable (75 000 «germanophones», contre 50 000 «francophones» dans les six communes, et de 120 000 à 150 000 au total). Aussi, pour ce motif fondamental, la prise en compte de la volonté majoritaire des populations «francophones» périphériques de se voir rattachées à Bruxelles, les frontières inter-étatiques bruxello-flamandes devraient nécessairement être différentes des limites administratives antérieures. Leur modification devrait obéir au double objectif de maximiser le nombre des personnes qui pourraient être rattachées à l’entité de leur choix et de minimiser le nombre de ceux qui seraient condamnés, au contraire, à l’être à l’entité qu’ils refuseraient. Cette modification devrait donc viser à satisfaire le maximum de résidents «francophones» de la périphérie bruxelloise, qui, n’étant pas de sentiment flamand, manifesteraient collectivement une préférence pour un rattachement à Bruxelles. Et aussi à minimiser le nombre de ceux qui devraient rester territorialement rattachés à la Flandre contre leur gré. Objectif qui ne pourrait être équitablement atteint qu’en limitant à un niveau bien inférieur le nombre des résidents «néerlandophones» de sentiment flamand des unités urbaines transférées à Bruxelles eu égard à leur peuplement majoritairement «francophone» et qui y seraient donc de ce fait rattachés contre leur volonté. Et qui rejoindraient ainsi les «néerlandophones» de Bruxelles-région, ceux des dix neuf communes, qui resteraient nécessairement rattachés à Bruxelles du fait qu’ils sont dispersés au sein des quartiers «francophones», sans y être nulle part majoritaires. Au total, compte tenu de l’imbrication des noyaux de populations soit «francophones» soit «néerlandophones» dans les communes et fractions

de communes de la périphérie de Bruxelles, et malgré le meilleur découpage possible, on ne pourrait faire que tous les noyaux urbains «francophones» soient bruxellois et tous les noyaux urbains «néerlandophones» soient flamands. Il resterait donc inévitablement des «francophones» dans des unités territoriales appelées à rester flamandes et des «néerlandophones» dans des unités territoriales appelées à devenir bruxelloises. Toutefois, la conséquence pour toute personne de la situation non voulue de ne pas être rattachée territorialement à l’entité étatique qui aurait sa préférence ne serait pas la même pour un «francophone» ou pour un «néerlandophone» de la périphérie. Un ex-citoyen belge «francophone» de la périphérie bruxelloise, qui serait devenu par la force des choses citoyen ou résident du nouvel Etat flamand, aurait toute raison de penser devoir, pour lui-même et pour ses descendants, abandonner la langue et la culture françaises, comme il en fut, tout au cours des XIXème et XXème siècles, pour les Flamands «francophones» de l’ensemble des villes flamandes à la suite de la partition linguistique de la Belgique. Un «francophone» peut constater à cet égard la fragilité en Flandre du statut des communes «à facilités», encore aujourd’hui protégées par le cadre légal de l’Etat belge et le poids relatif de l’ensemble des «francophones» en Belgique, double protection qui disparaîtrait avec la naissance d’une Flandre indépendante, qui se refuserait à donner à la protection des droits des «francophones» flamands un statut juridique élevé dans son ordre juridique interne comme dans le cadre d’un traité l’engageant internationalement, puisque déjà l’Etat belge est dans l’incapacité, du fait du refus flamand, d’adhérer à la Convention-cadre européenne sur les droits des minorités. Il en irait tout différemment d’un ex-belge «néerlandophone» habitant une commune ou un quartier «francophone» de la périphérie qui aurait été nouvellement rattaché contre son gré à l’entité bruxelloise. Car ce rattachement, par le fait du transfert du territoire de sa résidence à Bruxelles même, lui assurerait les droits de tous les «néerlandophones» bruxellois, ceux actuels des 19 communes bruxelloises, droits actuels qui seraient maintenus et garantis par la nouvelle entité bruxelloise et ses textes fondamentaux constitutifs, quel que serait le statut étatique qu’elle adopterait (voir au chapitre 3.4, B). Cette seconde garantie serait encore renforcée par l’engagement juridique international que constituerait la ratification par un Etat bruxellois indépendant de la convention-cadre européenne précitée sur les droits des minorités. Et cet engagement serait tout aussi net dans le cas d’une union-intégration de Bruxelles à la France, avec la Wallonie, puisque, alors, la Constitution française, dans le titre nouveau qui serait consacré à la Belgique française, établirait le statut particulier de Bruxelles et du coup définirait les caractéristiques et droits qui s’y rattacheraient, dont ceux-là (et ce d’autant plus aisément que cette Constitution affirme depuis peu -importante avancée- que les langues régionales font partir du patrimoine national).
5La

concrétisation de la souveraineté fonctionnelle de la nouvelle entité bruxelloise Mais le respect du critère linguistique ne pourrait suffire pour fixer les frontières de la nouvelle Bruxelles. En effet, du fait de la partition, et quel que serait son futur statut, comme nous l’avons déjà dit, Bruxelles devrait disposer des attributs et moyens de sa nouvelle autonomie/indépendance. Car il ne saurait y avoir d’autonomie/indépendance valable sans base matérielle, c’est-à-dire sans autonomie/indépendance physique. Et on voit mal comment une autonomie/indépendance de Bruxelles sans contenu véritable, donc sans valeur, pourrait être reconnue la communauté internationale et les institutions européennes. Car elle exprimerait une contradiction juridique et politique foncière au regard de la cohérence des principes internationaux qui veulent qu’un sujet de droit international doit disposer réellement des moyens de son existence. C’est bien pourquoi l’entité autonome ou indépendante de Bruxelles ne pourrait rester placée, du fait de l’enclavement et de l’exiguïté de son territoire, et étant dépourvue de toute liberté/souveraineté maritime et aérienne, dans la dépendance physique du nouvel Etat flamand, dont les intentions à son égard ne seraient vraisemblablement pas toutes ni toujours amicales. Or la dépendance de Bruxelles vis-à-vis de la Flandre serait absolue si on s’en tenait aux limites administratives actuelles, qui font de Bruxelles une enclave complète en territoire flamand. Si ces

limites étaient transformées telles quelles en frontières politiques, Bruxelles se trouverait sous la coupe de la Flandre, non seulement au plan matériel, puisque les flux de personnes et de biens entre Bruxelles et son «extérieur», dans les deux sens, seraient placés de facto sous le contrôle de l’Etat flamand, mais aussi au plan juridique puisque les mêmes biens et personnes relèveraient, pendant leur transit, aussi bref soit-il, en territoire flamand, de la juridiction de ce même Etat. Et donc des pouvoirs de sa police, de ses douanes, de son administration fiscale, et au total de sa justice souveraine. Pourrait-on concevoir comme normal, pour une entité étatique, qui viendrait de plus d’accéder à la séparation/indépendance d’avec le nouvel Etat flamand, avec une pleine reconnaissance internationale et européenne, que ses représentants (élus, fonctionnaires, magistrats, etc.), tous ses membres (citoyens, personnes morales) et ses partenaires (résidents étrangers, visiteurs) puissent avoir à rendre des comptes, en toute occasion où ils quitteraient ou rejoindraient le territoire de Bruxelles ou de leur pays, à une autorité étrangère unique, flamande, susceptible d’être à tout moment mal disposée à leur égard ? Il faut ajouter que la liberté générale de circulation des biens et des personnes reconnue par les traités européens ne serait pas une solution de substitution à la souveraineté étatique de l’Etat belge une fois celui-ci disparu, ni à celle de la nouvelle Bruxelles. Car ce régime européen laisse à chaque Etat membre de l’Union le soin de garantir l’exercice de cette liberté, comme d’en limiter l’usage, lequel Etat dispose seul des instruments de contrainte pour le faire. Moyens de contrainte à l’égard des Bruxellois qui seraient de fait entièrement et très efficacement dans les mains de l’Etat flamand si Bruxelles restait totalement enclavée. Dès lors, la communauté internationale comme les Institutions européennes, confrontées à une telle question, et si elles s’en tenaient à une position cohérente, ne pourraient à la fois reconnaître l’autonomie/indépendance de Bruxelles vis-à-vis de la Flandre tout en entérinant par le même mouvement la transformation des limites administratives actuelles en frontières politiques, sinon cela reviendrait de leur part à accepter de valider du même coup une «indépendance» sans substance. Nous verrons de plus qu’avec ces limites même élargies aux communes «à facilités», et aux parties d’autres communes à population majoritairement «francophone», cette question ne serait pas résolue pour autant. Pour éviter une telle situation, tout à fait inacceptable, il faudrait bien admettre le moment venu que les nouvelles autorités bruxelloises indépendantes devraient pouvoir, faute de contrôler un quelconque accès maritime ou aérien, maîtriser et donc gérer, pour partie à tout le moins, les accès terrestres et les grands axes de transports de la Cité (voies routières, ferroviaires et fluviale), qui mettent Bruxelles en relation avec le monde extérieur à la Flandre, et ce sans subordination aucune à l’Etat flamand. Par assimilation, la même exigence devrait valoir pour une partie au moins des grands réseaux d’eau (alimentation et assainissement), d’énergie (gaz, pétrole électricité), de télécommunications (relais et câbles), moyens qui convergent ou partent de Bruxelles et qui donnent accès aux besoins élémentaires de la vie. Il faudrait aussi que l’entité bruxelloise dispose d’espaces de détente et de réserves foncières suffisantes malgré sa taille réduite, eu égard aux besoins de son développement continu dû notamment à son rôle européen et à l’attractivité internationale qui en résulte. Il s’agit là du droit évident d’une collectivité de plus d’un million de personnes, d’une entité indépendante/autonome, devenue souveraine vis-à-vis de la Flandre, de disposer des instruments indispensables à l’exercice de ses responsabilités. C’est seulement avec ces moyens que l’entité bruxelloise, la population bruxelloise et les personnes morales implantées à Bruxelles seraient en mesure d’administrer librement leurs affaires, personnelles et professionnelles, publiques et privées, individuelles et collectives, qui les mettent en relations avec des tiers extérieurs à Bruxelles, sans subordination quelconque à l’autorité flamande, à ses lois, devenues juridiquement étrangères à Bruxelles, comme à ses policiers, douaniers, magistrats, etc., sur les comportements desquels Bruxelles n’aurait aucun contrôle. Ces droits inhérents à une libre administration effective, comme celui d’aller et venir, comme celui de l’inviolabilité des correspondances et documents, privés ou officiels, font partie des droits humains et politiques, individuels et collectifs fondamentaux, qui ne peuvent être limités que par

des instances démocratiquement contrôlées. Or il est évident que ces droits seraient bien susceptibles d’être ignorés, menacés et possiblement bafoués à l’occasion de chaque transit temporaire en Flandre dans le cas du maintien de l’enclavement total de Bruxelles, car alors leur exercice dépendrait à ce moment d’autorités et de lois échappant à tout contrôle des Bruxellois. Une situation contraire au «droit des gens» puisque l’exécution de nombre d’actes ayant leur source à Bruxelles pourraient être empêchées ou menacés de l’être par les pouvoirs discrétionnaires d’un Etat tiers, la Flandre, Bruxelles ne disposant pas, dans une telle situation, des moyens nécessaires à la protection de l’exécution de ces actes. Pour toutes ces raisons, il devrait être impossible de s’en tenir aux limites administratives actuelles en cas de disparition de l’Etat belge commun aux Flamands et aux Bruxellois. Et l’amélioration de ces limites par le choix de la population des six communes «à facilités», de rejoindre Bruxelles, ne corrigerait pas vraiment la situation. En effet, le seul rattachement du territoire de la commune de Rhode-Saint-Genèse à Bruxelles, en application de ce critère linguistique, serait insuffisant pour constituer un corridor adéquat avec le monde extérieur à la Flandre, puisque cette commune ne porte aucun des axes majeurs de communication avec la Wallonie, seulement une route nationale encombrée et une voie ferrée d’intérêt secondaire (vers Nivelles) (voir au chapitre 3.1). Dans ces conditions, il serait impératif de faire application de critères de viabilité fonctionnelle pour garantir un degré d’autonomie suffisant à l’entité bruxelloise, sa population, ses entreprises. Autonomie physique et aussi autonomie juridique, l’exercice de la seconde étant subordonné à l’effectivité de la première. Le droit à la souveraineté de Bruxelles et de sa population sur l’entièreté de son territoire, ce qui inclut nécessairement une relation libre de toute entrave avec le monde extérieur non « flamand », devrait donc prévaloir sur le droit à la souveraineté de la Flandre sur une (toute petite) partie du sien. La validité d’une telle exigence a déjà été reconnue en Europe par les puissances européennes pour la Cité de Genève, Canton suisse. Ce «précédent» européen peut parfaitement être invoqué pour Bruxelles. 6Le cas genevois, modèle de prise en compte des nécessités territoriales d’une vraie autonomie A bien des égards, la situation de Bruxelles peut être comparée à celle de Genève, un des 26 Cantons de la Confédération suisse. Ces deux Cités, de dimensions proches, partagent en effet la même expérience d’un enclavement territorial complet. Question qui a été résolue pour Genève en 1815/1816, et qui devrait l’être pour Bruxelles en recourrant à des solutions voisines. Car l’Etat cantonal de Genève serait aussi enclavé en France que la région administrative de Bruxelles l’est aujourd’hui en Flandre, c’est à dire complètement, si un choix politique européen n’avait mis fin à une telle situation. Choix qui fait que depuis près de deux siècles Genève est relié à la Suisse (Canton de Vaud) par un corridor d’une largeur de quatre Km et demi. Le territoire du Canton genevois a une étendue de 246 Km² (282 avec une partie du lac Léman) et compte plus de 440 000 habitants, soit une superficie près du double de celle du territoire de l’actuel Bruxelles pour une population plus que moitié moindre (une densité de près de 1 800 hab. /Km² à Genève contre près de 6 500 hab. /Km² pour Bruxelles). L’Etat cantonal est subdivisé en 45 communes, la ville de Genève représentant moins de 45 % de sa population. De fait, il comporte encore plusieurs communes de caractère rural ou semi-rural et des espaces naturels relativement importants, contrairement à l’entité bruxelloise. L’agglomération de Genève compte plus de 700 000 habitants. Elle déborde donc largement en France, comme Bruxelles déborde en Flandre et en Wallonie. Dans le passé, une fois détachée de la Savoie, la Ville de Genève forma longtemps une République indépendante. Mais son territoire était alors bien plus étroit qu’aujourd’hui (moins de 80 Km²), et sans lien terrestre avec les Cantons suisses, ses alliés, car il était totalement encadré par ceux du Royaume de France et du Duché de Savoie. Il était même morcelé en trois parties distinctes, non territorialement connectées. Ce territoire était donc très dépendant, et la souveraineté réelle de Genève difficile à maintenir. Malgré les extrêmes désavantages de son territoire enclavé, morcelé et sans lien direct avec ses alliés suisses, la République de Genève, devenue au XVIème siècle une Cité protestante au rayonnement considérable, a pu sauvegarder longtemps son indépendance contre les tentatives

annexionnistes du duché catholique de Savoie, devenu ensuite royaume du Piémont, et ce jusqu’à la Révolution française, la France et les Cantons suisses proches contribuant à neutraliser les prétentions savoyardes. Cette situation exceptionnelle pris fin avec l’intégration provisoire de Genève à la France, de 1798 à 1814. Redevenue indépendante, la Cité opta alors aussitôt pour son rattachement à la Confédération suisse, constatant, après l’expérience des menaces savoyardes et de l’annexion française, que son indépendance de Cité-Etat avec un territoire enclavé, morcelé et aussi étriqué, coupé de son espace de rattachement géopolitique, la Suisse, n’était plus viable. Il fallait dans ces conditions que Genève obtienne un lien territorial avec la Suisse, et qu’elle unifie et agrandisse son territoire pour aboutir à une véritable autonomie. La légitimité de ces deux objectifs fut reconnue par les puissances européennes de l’époque. Et ce aux dépens de la souveraineté territoriale de la France et de celle du Piémont. Et leur réalisation, celle du rattachement par un corridor territorial de Genève à la Suisse et celle de l’agrandissement du territoire, son «arrondissement» comme disent les Genevois, contraignirent donc la France et le Piémont, à l’issue du Congrès de Vienne, en 1815/1816, sous pression européenne, à céder au Canton de Genève des fractions de leur propres territoires. Pour la France, ce fut plus de 49 Km², soit sept communes ou fractions de communes jurassiennes, le long du nord du lac Léman, pour permettre l’établissement d’une continuité territoriale avec le Canton suisse voisin de Vaud. Pour le Royaume de Piémont/Sardaigne, ce furent 109 Km² et 24 communes savoyardes, de l’autre côté du Léman et du Rhône, afin de réaliser la continuité et un agrandissement suffisant du territoire genevois. Aujourd’hui, malgré le corridor ainsi créé par volonté européenne, et après le rattachement de la Savoie à la France, en 1860, près de 95 % du périmètre du Canton de Genève fait frontière avec la France, sur 103 Km. Cependant, c’est par cet étroit corridor de 10 Km de profondeur et de 4 Km et demi de largeur, constitué grâce à la cession territoriale obtenue de la France, que transitent la voie ferrée, l’autoroute et la route principale qui sont les seules axes terrestres de communication qui relient directement Genève à la Suisse et qu’il aura ainsi été mis fin à son enclavement territorial. De plus, c’est aussi par l’«arrondissement» de son territoire, qui aura triplé au total par l’apport de ces communes françaises et piémontaises, et qui s’accompagnera d’un transfert de leurs populations entièrement catholiques à cette Cité encore foncièrement protestante (populations donc nécessairement partagées sur un tel sort…), ce qui représenta alors un accroissement de près de deux tiers de sa population, que le Canton ainsi reconstitué de Genève aura pu disposer jusqu’à aujourd’hui des ressources nécessaires, notamment spatiales et aussi humaines, qui lui permettent depuis près de deux siècles de s’autogérer convenablement, et d’accompagner son développement, dans le cadre de la Suisse, devenue fédérale en 1848. Enfin, notons que si Genève dispose d’un aéroport de taille internationale, malgré l’étroitesse de son territoire, c’est parce que la France a consenti des corrections de fro