article_tiers_0040-7356_1964_num_5_20_1139

François Perroux

L'image de « l'homme nouveau » et les techniques collectives du second XXe siècle
In: Tiers-Monde. 1964, tome 5 n°20. pp. 637-648.

Citer ce document / Cite this document : Perroux François. L'image de « l'homme nouveau » et les techniques collectives du second XXe siècle. In: Tiers-Monde. 1964, tome 5 n°20. pp. 637-648. doi : 10.3406/tiers.1964.1139 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1964_num_5_20_1139

Épier ce qui naît en scrutant avec insistance ce qui est. elle est animée par l'esprit de création collective. où je me cantonne.L'IMAGE DE L' « HOMME NOUVEAU » ET LES DU TECHNIQUES SECOND COLLECTIVES XXe SIÈCLE par François Perroux Notre époque n'est pas seulement illustrée par des créations collec tives. aucune illusion sur les chances immédiates ou pro chaines de l'effort qui restitue ses dimensions véritables à l'aventure de notre temps. la technique. certes. Quelques esprits pourront bien évaluer l'ampleur de l'enjeu : l'histoire ne cessera pas pour autant d'être brutale dans ses grandes démarches et mesquine en ses incidents quotidiens. Porteuse de civili sation. il est bon que le petit nombre comprenne et que les masses entre voient qu'elle recèle un sens simple et grandiose . félicitons-nous qu'ils soient soutenus par leurs illusions mêmes sur les délais de leur assouvissement. en ce dernier domaine. quand bien même ils savent qu'ils la quitteront avant qu'elle ait tenu ses meilleures promesses . Cette originalité marque la science. elle est continû ment trahie par les habitudes de pensée de l'individualisme et cachée sous les routines des sociétés dominées par l'argent. la religion. N'ayons. l'éc onomie . Termes abstraits et grandioses pour désigner l'avenir humain dont il faut épeler avec patience les promesses concrètes. 637 . Tous ensemble. les plus forts ont besoin de croire que la vie n'est pas absurde. affectés seulement par ce qui les touche directement. quant aux faibles. pourt ant. La grandeur de ce que nous sommes en train d'accomplir — nous qui participons à la re-création de la planète et de l'espèce — nous échappe dans le brouhaha des conflits politiques et le grouillement des intérêts privés. ses parturitions sont lentes et ses délivrances dramatiques . Une espèce re-créée sur une planète re-faite. nous faisons bien plus que nous ne croyons faire.

La mise en valeur des déserts : du Néguev. une vue d'ensemble assez précise de l'espèce humaine . Enfin telles sont leur ampleur. nous en distinguons la spécificité en considérant les plus grands travaux publics en cours ou en projet. nombreux et propres à s'interconnecter et à se brancher sur les régions vides . de plus. ils engagent. sociales et psychologiques. Aussi bien. leur simultanéité et leur complexité que leurs effets vont retentir dans le monde entier : nous n'en sommes plus aux opérations successives et isolables de percement d'un grand canal : Suez puis Panama. Ces ouvrages débordent de toutes parts la catégorie de Г « utile » . évoquent bien les révo lutions engendrées autrefois par le Transcanadien ou le Transsibérien. la géographie politique du monde en devenir défie-t-elle les lignes conventionnelles cernant des teintes plates. le sort des hommes quelles que soient leur fonction sociale et leur place dans les espaces nationaux. mais c'est dans un milieu humain qui offre d'incomparables nouveautés techniques. Les grands travaux et les vastes entreprises régionales de ce temps-ci en reçoivent une signification et une efficacité proprement universelles. sans doute. des réserves rapidement extensibles de tech niciens . à quoi nous ont accoutumés nos atlas et nos mappemondes. mais dans des conditions toutes différentes. des glaces sibériennes fait songer. aux quatre coins de la planète : entre eux des effets de jonction sans précédents se produiront tôt ou tard. Des voies de communication telles que le tunnel sous la Manche ou le réseau de transports qui est étudié pour relier. à l'est de la Sierra. à la conquête du Far West ou aux tenaces victoires sur la mer que la Hollande a remportées. des relevés quantitatifs de ses opérations et de son évolution . enfin un pressant appel lancé par les peuples retardés et une revendication exigeante des classes longtemps dominées. Un grand nombre de travaux et d'ouvrages géants se conçoivent ou se réalisent en même temps. dont les effets sont liés . le Pérou au Nord Argentin. Ces nations qui nous obsèdent commencent à s'interpénétrer et à se composer en marchés 638 . un énorme stock de machines. du Sahara.FRANÇOIS PERROUX CRÉATIONS COLLECTIVES Les ouvrages collectifs en cette saison de l'histoire qu'ouvre la der nière guerre mondiale et qu'on appelle parfois le second xxe siècle. Aux grands travaux du xixe siècle et à ses conquêtes de terres neuves faisaient défaut ces atouts de notre jeu présent : un réseau mondial d'information . des centres industriels puissants.

le xixe siècle aurait bel et bien été dépassé. des techniques et de l'industrie. La création collective qui soulève notre temps est donc une création de créatures. en zones de libre-échange. Nous sommes en voie de nous recréer les uns les autres dans un ensemble d'ouvrages collectifs et d'œuvres collectives qui ne sauraient s'ordonner pacifiquement hors la recherche commune d'un Projet de l'Homme. libérer les esclaves. dans la conscience des hommes. en même temps qu'un surcroît d'efficacité pratique. C'est nous rendre capables de vivre concrètement cette liberté dont mainte philosophie fait notre essence. Par la génétique et l'éducation nous tâchons à desserrer quelques contraintes qu'on attribuait.L' « HOMME NOUVEAU » ET LES TECHNIQUES COLLECTIVES communs. un peu hâtivement à la « nature humaine ». Comme si l'humanité était acculée à confesser qu'elle a trop longtemps négligé ces devoirs élément aires les voici confiés à des institutions internationales qui. soigner les hommes. si elles : devaient disparaître un jour. Esprit de création collective Ces ouvrages et ces œuvres qui concernent de larges fractions de l'humanité florissent en une époque où l'esprit de création collective tire une nouvelle vigueur du progrès accéléré des sciences. Les œuvres collectives que sont les rassemblements de nations n'obéis sent aucun déterminisme précis : elles émergent de paris en faveur à d'un avenir commun . Des projets (i) Inventing the future. 639 . élever les hommes. auraient du moins témoigné contre le « pro vincialisme » de nations et de classes . en communautés fonctionnelles. la puissance et la précision des transformations de la matière battent sans cesse leur record. La vitesse. et que désignent des commandements simples : nourrir les hommes. elles contrastent avec les alliances et les coalitions de naguère : leur fin est de modeler des groupes d'hommes et de les rendre consistants par des institutions durables. de l'éducation génér alisée et des conditionnements sociaux. de la natalité. or il n'est rien moins que tel. nous avons déjà entrepris de lutter contre « notre propre nature » (Dennis Gabor) (i). Plus amples encore sont ces tâches mondiales dont la prise de conscience s'accuse. où puissent être accomplies des tâches communes. Nous nous préoccupons d'humaniser la masse vivante par une politique du corps. Nous ne serions guère assurés de l'incarner ce projet. Sans cesser de lutter contre la nature. fût-il clair et déterminé .

I. avec tous. L'image de l'homme nouveau. Nous l'interprétons aujourd'hui dans sa complexité. — L'image de l'homme nouveau Les élites et les masses mêmes semblent entendre l'adjuration de Rousseau à son disciple : « Emile. l'Astro naute. sois un homme nouveau 1 » Cette parole est assez forte pour traverser des siècles en s'y enrichissant. pour se muer en ouvrages et en œuvres. qui désirent. ces fonctions de pointe : l'Atomiste. Nietzsche. Elle ne nous inclinera pas non plus à penser à ces hommes de l'avenir que les grands utopistes dressent au fond de notre horizon : le surhomme de F. le Mutant qui se lève avec le « Matin des Magiciens ». tantôt systématisées qui se forment autour 640 . une nouvelle humanité. le Super-Shakespeare de Bertrand Russel. sur quel minimum ils convergent. à qui il faut un « dieu qui danse ». et quels procédés collectifs nous sommes capables de mettre à leur service. c'est l'homme même. Puisque l'œuvre de l'homme. Le peu que nous savons touchant la création dans l'esprit humain nous signale un flux d'images intentionnelles dès leur naissance . L'image de l'homme nouveau : l'expression pourrait surprendre. l'Homme Mozartien à qui Dennis Gabor demande de transcender l'Évangile de l'effort et de vivre la révélation de la joie. le Philosophe Solitaire annoncé par Bernard Shaw. l'Ingénieur-Organisateur. qui disent tant sur notre époque. il importera au plus haut point de surprendre l'image de l'homme nouveau dans ce second xxe siècle. et de repérer les procédés collectifs les plus généraux par lesquels elle peut éclore en une réalité vivante. en notre temps. le « Gentleman » de la grande époque anglaise. je la cherche dans les représentations tantôt floues et pittoresques. et qui serait. le « Citoyen » de la Révol ution. ces images qui anticipent.FRANÇOIS PERROUX entre eux contradictoires et incompatibles flottent ou se tissent dans les esprits : il s'agira moins peut-être de détailler leurs différences que de voir en quels points. Mais il contribuera aussi à former. le Spécialiste à visée universaliste. le groupe rompra donc avec les routines et les inerties pour épuiser ses virtualités propres. peut-être. Un homme nouveau ? L'individu. qui projettent. Elle ne renvoie pas à un modèle de l'homme accompli qui viendrait après Г « honnête homme » du xvne siècle. s'arment de procédés éprouvés et transmissibles. Elle n'évoque pas. pour moi.

Uhomme des accomplissements terrestres L'homme du second xxe siècle est l'homme des accomplissements terrestres. Le travail est créateur d'hommes : sa peine doit être allégée même si nous pensons que la relève totale par la machine. Celles-là les sentent.L* « HOMME NOUVEAU » ET LES TECHNIQUES COLLECTIVES de thèmes dominants dont les élites pensantes et. L'entreprise ne concerne ni une classe. Ce que l'homme commun revendique avec une vigueur crois sante : souffrir moins. pour que l'homme soit re-créé par l'homme sans cesse ni terme. Les conflits doivent être limités et sublimés même si nous savons que la société humaine ne saurait être réconciliée ple inement. Mais morales et religions sont contraintes à cette constatation : les accomplissements terrestres de l'homme ne pourraient sans esquive ni hypocrisie être subordonnés à ceux de quelque autre monde que s'ils étaient clairement et indiscut ablementen voie de réalisation pour tous et pour chacun. Nous y sommes engagés comme dans un mouvement plus décisif encore que les résultats. les uns en attendent un rassasiement. travailler sans duretés excessives. notre échec et notre puissance : nous savons que nous sommes humainement humiliés et que nous possédons les moyens de nous laver de cette humiliation. celles-là y veulent puiser le bonheur immédiat et inévitable. ceux-ci tâchent à les construire . celles-là les reçoivent comme un donné. et tout en l'homme. Certes. Ces thèmes privi légiés hantent l'esprit des masses et s'élaborent dans celui d'interprètes initiés. y a-t-il une commune mesure ? Sur des niveaux différents. Désormais nous connaissons. Ce n'est pas le cas : nous n'avons su éliminer ni la misère bestiale ni le meurtre collectif. ni une nation : elle intéresse tous les hommes. peut bien se présenter comme un ensemble de 641 42 . La souffrance physique doit être exhaussée même si un monde purgé de toute souffrance nous paraît impensable. ce n'est pas que les valeurs religieuses et morales aient perdu leur force d'attraction. l'homme de la rue alimentent leur réflexion sur leur sort commun. on les voit se débattre en tout cas avec les mêmes thèmes majeurs . ceux-ci l'exigence de surmonter le bonheur . Entre les candidats à la satisfaction et les passionnés de l'insatis faction. ceux-ci les pensent . les autres une soif inextinguible. celles-là en tirent la certitude qu'elles sont recréées presque passivement. ceux-ci la conviction qu'il faut vouloir l'éveil et l'autonomie. pleine de dangers pour l'homme même. en même temps. après elles. ne se conçoit que comme une positionlimite. n'être pas écrasé dans des conflits inégaux.

disons une valorisation avisée des accomplissements terrestres.FRANÇOIS PERROUX moyens pour une création de l'homme par l'homme aux yeux d'une élite qui a le loisir de penser . la technique et l'industrie. se répand dans ce second xxe siècle. ni expérience salubre ni fécondité de l'échec . Il ne se trompe pas du moins. c'est aussi le tout. de la technique et de l'industrie . en ce second xxe siècle. Il faut espérer pour entreprendre — au rebours d'un énoncé célèbre. est devenu la recherche d'une amélioration du sort de tous. L'homme c'est chaque unité . Mais en un sens qui détache cette notion de toute fatalité heureuse. ni projet indéfiniment repris de création de soi par soi et avec tous. la représentation vive et forte d'un lendemain meilleur. l'homme du progrès est irréfutable parce qu'il est d'abord l'homme qui espère. Un « matérialisme méthodologique ». sur toute l'étendue du globe. Trois milliards d'indi vidus savent moins mal ce qu'ils sont et ce qu'ils deviennent ensemble. devient celui de l'espèce entière. L'homme planétaire tend à réaliser toutes ses virtualités. quand elle fait voir qu'une domi nation complète de la matière imposerait d'inventer encore des signif ications et des sens pour notre aventure. en espérant. L'homme commun peut bien encore céder à l'illusion que l'amélioration de son sort est rendue certaine et inévitable par la science. Ses interprètes les plus qualifiés ont appris que le géoïde est un point dans l'espace cosmique. L'élite connaît l'ambiguïté des progrès de la science. Encore l'espoir. L'histoire contredit le Taciturne : son moteur qui toujours a été l'aspiration a quelque « mieux ». sans doute parce que la foi recule mais non moins parce que sont démasquées quelques insincérités et hypocrisies de la foi. en deçà de l'espérance métaphysique est-il notre ressort et notre lien : sans lui. U homme du progrès L'homme des accomplissements terrestres est l'homme du progrès. mais que les choses ne se transforment que si l'homme se réinvente lui-même inla ssablement. elle exerce sa fonction. ni mémoire assainie. Uhomme planétaire Moqué par les brutalités de l'histoire et cité au tribunal des philo sophies pessimistes. Et son espoir. encore serait-elle illogique et trahirait-elle l'idéal qu'elle professe si elle regardait de trop loin et traitait de trop haut ces condi tions élémentaires d'une création généralisée de chacun par soi et avec autrui. quand elle suggère que l'homme ne se crée pas seulement par la transformation des choses. 642 .

Sauf à parler aux autres hommes comme à des objets muets et à concevoir nos rapports avec eux comme ceux de forces physiques. une alliance profonde est nouée par l'histoire qui nous impose cette option : la destruction universelle ou la re-création de l'homme par l'homme à l'échelle de l'univers. la solidarité mondiale pour le pire ou le meilleur qu'engendrent la science. à préserver ses meilleures sèves pour qu'elle s'épanouisse peu à peu en une mise en œuvre de la planète et en une mise en valeur de l'espèce. nous devons vouloir pour chacun d'eux le mouve ment les moyens de la conscience et de la liberté. le construire logiquement. Son devenir et son avenir se dessinent dans la rencontre des dynamismes de la montée sociale. L'homme universel. elle cherche patiemment à l'épurer. s'incarne au cours du second xxe siècle par les dialectiques puissantes de la science. IL — Les procédés collectifs Cet homme nouveau. Quelle créature (quel individu. à la purger de ses venins.. son visage essentiel reflète les appels du bonheur terrestre et de la création sans terme. elle en observe les modalités et les lenteurs.L' « HOMME NOUVEAU » ET LES TECHNIQUES COLLECTIVES que l'énergie humaine commence seulement à être inventoriée et exploitée. que nous n'avons pas le droit de nous dire humains si nous subissons le sommeil et Vhétéronomie qui nous accablent dès que se détendent la passion et la patience de devenir conscients et libres. mais nous savons tous. le déduire d'abord de principes qu'il s'agirait de faire passer dans la réalité. aux visages divers sous tant de masques. que les techniques de l'information et de la production débordent néces sairement les limites des classes sociales et celles des nations. Quant à l'élite. Le sens dernier de l'aventure humaine n'est pas plus clair pour nous qu'il ne le fut pour les premiers de ceux qui se sont interrogés sur lui. 643 .. de la technique et de l'industrie. après les avoir formulés. Entre l'élite capable de ce dessein et la masse qui le pressent sans le formuler. la technique et l'industrie. quelle espèce) sortira de l'effort commun ? Nous savons seulement. C'est dire que et l'espèce entière ne s'humanise que dans la re-création indéfinie de chacun et de tous. dans une vague angoisse ou dans des poussées d'opt imisme superficiel. L'homme commun entrevoit. nul ne peut le préfabriquer. pensé par les philosophies occidentales dès leurs premières réflexions. et de techniques éminemment collectives : celles de l'information et de la production que dominent celles de l'organisation.

ils aspirent aussi à prendre une part du pouvoir. ouvriers spécialisés et qualifiés qui s'élèvent dans la hiérarchie des niveaux de vie et des statuts sociaux. Les peuples retardés et longtemps opprimés revendiquent le bien-être et sont décidés à participer activement aux discussions qui règlent leur sort. les plus faibles et les plus pauvres aspirent à « monter » et « montent ». c'est au fond dire que ses classes dominantes et moyennes sont avantagées. La nation. pour vivre mieux matériellement et pour prendre rang dans la Cité. entité sociale. La classe ouvrière ne monte pas en bloc : elle se diversifie en techniciens. la classe ouvrière et le monde du travail ont — victorieusement — lutté pour le pain et pour la parole. Leur montée d'autre part n'est pas dans un rapport simple avec celle de leur nation. Le produit national de celle-ci peut augmenter par application des règles capitalistes et d'accord avec des puissances étrangères sans amélioration substantielle de la vie et du statut des classes défavorisées. Il faut un effort vigoureux de réflexion et d'invention pour que l'ascension des nations défavorisées soit aussi celle des classes défavorisées. en effet. et soutenir que la « nation » à laquelle elles appartiennent est en train de « monter ». 644 . c'est-à-dire à devenir capables de décision autonome et de liberté vécue.FRANÇOIS PERROUX La montée sociale Au cours de l'histoire d'Occident. bien qu'elle s'efforce encore de l'intimider. les ensembles humains les plus nombreux. Dès la fin du xvine siècle et tout au long du xixe. ce n'est pas dire que l'ensemble de ses membres participe pleinement à l'ascension sociale. Entendons par là : ils aspirent à élever leur niveau et leur genre de vie. elle peut de moins en moins vivre sans leur parole. Ces résultats semblent devoir être durables. ce n'est pas la lutte des classes dans son acception marxienne qui peut libérer ces prolétariats. Dans les capitalismes anciens. ils sont attirés du côté des possédants et des privilégiés. s'élève dans l'échelle des revenus moyens et des indices de puissance collective sans que progressent les classes défavorisées : elles restent opprimées et frustrées. Mais dans notre second xxe siècle la montée sociale prend des formes originales. Jamais la société n'a pu vivre sans leur labeur qui fut si longtemps celui d'ustensiles muets. on ne voit pas la montée sociale s'opérer selon les schémas du marxisme vulgarisé. D'immenses prolétariats sans industrie souffrent et se révoltent : leur condition ne ressemble aucunement à celle des travailleurs de l'usine.

Il faut bien choisir et le choix est encore politique. la technique et l'industrie de ce temps présentent des caractères notables de dimension et de complexité. l'esprit de création.L' « HOMME NOUVEAU » ET LES TECHNIQUES COLLECTIVES s'ils restent solidaires des éléments prolétarisés. nation. Il faut enfin confesser que. Les détenteurs du pouvoir sont exposés à la compétition de ces fractions montantes du monde du travail avec lesquelles ils élaborent une stratégie sociale d'accueil ou de refus à l'égard des éléments les plus défavorisés. Ils sont plus étendus que les groupes « naturels ». cité. les intérêts des peuples retardés et ceux des groupes les plus malheureux au sein des vieilles nations s'opposent dans l'immédiat. supérieurs aux nations et aux systèmes économiques et sociaux. Elle aura son efficacité plénière dans la mesure où des images séduisantes de l'homme nouveau pourront capter les immenses énergies qui sommeillent dans la masse humaine . Les sommes et les moyens qui sont exportés pour hâter l'ascension des peuples défavorisés ne sont pas employés au soulagement des misères et à la stimulation des progrès internes. Les regroupements d'hommes du second xxe siècle comportent d'autre part une complexité extrême et exigent d'inventer des organi sations qui garantissent l'efficacité et libèrent dans le plus grand nombre possible d'êtres humains. La même exigence s'impose à tous les regroupements d'hommes qui se restructurent en faisant éclater les concepts traditionnels de classe et de nation. c'est par l'effet d'un choix politique et non de quelque déterminisme technique ou économique. loin d'être spontanément convergents. la montée sociale ne s'opère pas d'une façon inéluctable et simple. L'indust rie fonde ses propres empires et ses groupes économiques et financiers qui débordent les nations et risquent de les asservir. La science et la technique commencent à promouvoir leurs rassemblements propres. Sa forme paraît dépendre de l'intelligence et de la volonté des hommes plus qu'elle n'est dictée par un déterminisme économique et social. famille. sur lesquels la sociologie était habituée à raisonner. les fruits de cette énergie seraient plus grands que ceux des plus puissantes énergies naturelles. 645 . En somme. Deux grandes techniques collectives : le Plan trans-capitaliste et tran scommuniste et la Région trans-nationale favorisent cette évolution. Dimension et complexité des regroupements humains Le certain est que les regroupements d'hommes que modèlent la science.

culturelle . Elles s'ébauchent dans le développement des marchés communs et des zones de libre-échange. En prenant une forme institutionnelle. ni « décentralisé ». D'autres régions trans-nationales sont des espaces ďintégration par le marché. de blocs. soit à l'élaboration du code de bien-vivre mondial et à la naissance d'un pouvoir politique progres sivement mondialisé. La région trans-nationale C'est lui qui ébauche. aujourd'hui. et réalisera peut-être quelque jour. Par lui-même. concluent entre eux des accords de coopé ration militaire. la région trans-nationale. puis qu'elles affectent des formes variées. économique. Les États nationaux. ces groupements tendent à engendrer quelque pouvoir commun supérieur aux pouvoirs nationaux. De proche en proche. il doit comporter la mesure d'autorité et la mesure de décentralisation qui se révèlent fécondes dans l'expérience sociale. les conflits de nations et les orthodoxies de systèmes qui se veulent ennemis. Les unités de production et les hommes sont alors censés rassemblés par les intérêts privés : chacun achète et vend aux partenaires qui le satisfont mieux. auxquels acquiesceraient les bénéficiaires. Parce qu'il est un instrument de rationalité. Ces régions trans-nationales de la première sorte sont des espaces ďintégration par le pouvoir public. le Plan est un instrument privi légié du dialogue social et de la création collective. Mieux vaudrait dire. il faudrait que celles-ci pussent s'entendre sur des programmes ou projets communs.FRANÇOIS PERROUX Le Plan sans orthodoxie Le Plan est une mise en ordre de l'économie spontanée en vue d'un avantage collectif. sa logique veut qu'il ne soit nécessairement ni « autoritaire ». les préjugés de classe. Il est donc permis d'espérer que la haute raison du Plan l'emportera sur les égoïsmes individuels. Si ces marchés en devenir étaient ceux d'une concurrence pleinement efficace dans l'ordre économique. 646 . souverains en thèse. les groupements politiques de plusieurs nations conduisent soit à la constitution de zones d'influence. Comme les petites et moyennes nations appellent la coopération de plusieurs nations puissantes. de chasses gardées. sans doute : les régions trans-nationales. à l'efficacité et à l'humanisation de l'économie concrète. Les unes sont des groupements politiques de nations. ils se proposent de réaliser ensemble des œuvres communes.

de plus. un espace d'intégration par le pouvoir public : faute de quoi l'intégration se ferait sous l'influence des plus riches et des plus forts.L' « HOMME NOUVEAU » ET LES TECHNIQUES COLLECTIVES l'avantage de chaque sous-ensemble coïnciderait avec celui du tout. Les espaces d'intégration par l'industrie. Usant des moyens qui devraient rester l'apanage de ces derniers. les espaces d'intégration par le marché et les espaces d'intégration par le pouvoir public ne se forment pas sous une même loi. L'œuvre de l'homme. Mais les monopoles sont omni-présents. Les compromis pacifiques et pratiques qui assureront le développement de régions trans-nationales vraiment viables appellent l'adoption de règles communes du dialogue social et l'acquiescement à des objectifs communs. Ces pôles industriels sont le plus souvent gérés par des groupes écono miques et financiers qui collaborent avec les États nationaux. les pouvoirs publics interfèrent partout avec les décisions privées. ils suscitent des effets d'agglomération et des effets de jonction entre les ensembles agglomérés. Des centres ou pôles industriels exercent leurs actions à très longue distance par leurs réseaux d'échanges de matières premières et de fabricats. régis que par la règle du bénéfice maximum et du moindre coût. c'est l'homme même. à long aller. et ceux des États dans la mesure où ces derniers sont préoccupés de l'intérêt général. Les pressions marchandes auxquelles ils se livrent sont en symbiose avec les Pouvoirs publics. Ils contrarient ou favorisent en fait l'intérêt général ou l'avantage collectif. Si bien que les marchés plurinatio naux ne peuvent pas se passer d'un pouvoir public qui les arbitre et les contrôle. en thèse et en droit. dans une large mesure. ils augmentent ou diminuent le bien-être et la liberté de classes et catégories sociales déterminées. Les techniques collec647 . La région trans-nationale se dessine enfin comme un espace ^inte gration par l'industrie. ils ne sont pourtant. Ainsi leurs projets et leurs plans peuvent contredire et contredisent souvent ceux des producteurs et des consommateurs modestes. Nous devons subir les conséquences de ces contradictions ou bien les surmonter en inventant une organisation convenable aux struc tures concrètes du second xxe siècle. ils procèdent de conditions et dégagent des conséquences contradictoires entre elles. partout les producteurs et les consomm ateurs sont inégalement informés et inégalement armés de moyens de pression les uns à l'égard des autres. mais en principe et par application des règles juridiques courantes. L'espace d'intégration par le marché est lui-même. ils ne sont pas astreints à une responsabilité de droit public.

de l'échange appellent des techniques collectives de l'organisation. sera celle d'un premierjour de création. L'homme de ce temps-ci arraché à ses habitudes ancestrales est appelé. au nom de la Liberté. Et qu'il ait aujourd'hui le désir et les moyens de se changer en changeant tous les autres. les images de l'homme heureux. d'un homme qui change et qui désire de changer parce qu'il perçoit. Qu'il veuille changer. comme les Grecs. à inventer la Cité. par le dialogue et par la transformation de choses. Chaque aube. alors. de la production. Les hommes du second xxe siècle s'entre-créent dans des groupements qui. Les libérateurs sont les héros — épisodiques si grands qu'ils soient — d'un mouvement foncier et irréductible de notre espèce. cinq siècles avant notre ère. * ** Nous venons de chercher comment l'image de l'homme nouveau qui se meut sous les fronts humains. par leur étendue et leur complexité. les images de la Création. sont des images d'un homme qui se veut différent. rendent périmées les recettes élaborées pour les « nations » ou pour l'un des deux « systèmes » « communiste » ou « capitaliste ». ces combinaisons créatrices que nous surprenons en chacun de nous et che2 les plus stimulants de nos interprètes : les artistes et les poètes. c'est-à-dire de combinaisons subtiles de spontanéité et de commandement. Les plus grandes chances de l'évolution de l'univers se concentrent dans cette masse vivante et sacrée formée de trois milliards de cellules que nous appelons — par anticipation — l'Humanité. et les images de l'homme créateur. premièrement sa souffrance et son inertie. Nous avons essayé de déceler dans le mouvement même de l'histoire. 648 . et nous pourrons — chacun et tous — nous rendre ce témoignage que nous avons entrepris de surmonter le bonheur même. c'est une preuve des progrès de la libération de l'espèce. être nouveau sans cesse — marchant vers quel horizon ? progressant vers quel terme ou plutôt refusant tout terme de sa progression — c'est le plus haut témoignage de sa liberté vécue. Au fond. Elle méritera ce nom lorsque — comme ensemble et en chacun de ses termes — elle refusera de se considérer comme faite et entreprendra chaque matin de se refaire.FRANÇOIS PERROUX tives de l'information. les images du Bonheur. rencontre et utilise les techniques collectives.

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