POUR UNE FOIS, les institutions euro

-
péennes avaient déchaîné l’intérêt du plus
grand nombre. Et, comme souvent, divisé
la gauche française. Lors du référendum
du 29 mai 2005, les opposants au projet
de traité constitutionnel européen (TCE)
rassemblaient 54,67 % des suffrages avec
une participation élevée (69,37 %). Ce
résultat n’a toutefois pas conduit au
chambardement annoncé. Signé le
13 décembre 2007, le traité de Lisbonne
reprenait les dispositions essentielles de
l’ancien projet. Et, cette fois, plus ques-
tion de demander son avis à la population :
au processus référendaire on préféra la
ratification par voie parlementaire.
«Même si les vainqueurs du “non”ont
été frustrés de leur victoire, deux camps
se sont dessinés pour de très longues
années en France», assure M. Jean-Luc
Mélenchon, coprésident du Parti de
gauche (PG). Mais cette ligne de démar-
cation est-elle toujours si nette?
Avec la crise de la monnaie unique et
l’austérité imposée aux populations du
continent, le débat sur les finalités de
l’intégration européenne redessine les
frontières de la gauche française. Des
partisans d’une transformation des insti-
tutions européennes « de l’intérieur » à
ceux d’une sortie de l’euro, la gauche se
divise désormais tant sur la nature d’une
éventuelle réforme de l’Union européenne
que sur les moyens de la réaliser. Avec,
toujours, un horizon commun : comment
bâtir cette « Europe sociale » qu’elle
appelle de ses vœux?
En d’autres lieux de la scène politique,
la page du référendum semble tournée.
Les élections européennes de 2009 ont
ainsi vu MM. José Bové et Daniel Cohn-
Bendit (désormais tous deux membres du
parti Europe Ecologie - les Verts, EELV),
vigoureusement opposés lors du scrutin
de mai 2005, décider de mener campagne
côte à côte. Une alliance inattendue ?
«Chez les écologistes, explique M
me
Cécile
Duflot, secrétaire nationale d’EELV, il n’y
avait pas de désaccord sur l’objectif,
seulement sur l’opportunité d’accepter ou
non un texte. C’est ce qui a permis de
dépasser les divergences. »
Et du côté des socialistes, le temps a-t-il
effacé les stigmates des affrontements
passés ? Malgré les consignes officielles,
une partie de la direction et des militants
avaient pris position contre le traité. «Après
une période un peu compliquée, c’est
devenu beaucoup plus consensuel », répond
avec prudence M
me
Elisabeth Guigou, vice-
présidente de l’Assemblée nationale.
* Coauteur, avec François Denord, de L’Europe
sociale n’aura pas lieu, Raisons d’agir, Paris, 2009.
Afrique CFA: 2 200 F CFA, Algérie : 200 DA, Allemagne : 4,90 €, Antilles-Guyane : 4,95 €, Autriche : 4,90 €, Belgique : 4,90 €, Canada : 6,75 $C,
Espagne : 4,90 €, Etats-Unis : 6,75 $US, Grande-Bretagne : 3,95 £, Grèce : 4,90 €, Hongrie : 1500 HUF, Irlande : 4,90 €, Italie : 4,90 €, Luxem-
bourg : 4,90 €, Maroc : 28 DH, Pays-Bas : 4,90 €, Portugal (cont.) : 4,90 €, Réunion: 4,95 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM: 700 CFP, Tunisie : 5,50 DT.
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(Lire la suite page 24.)
4, 90 € - Mensuel - 32 pages N° 687 - 58
e
année. Juin 2011
RETROUVAI LLES DES ETATS- UNI S ET DU VI ETNAM – pages 4 et 5
SÉRIES
TÉLÉVISÉES
POUR PUBLIC
CULTIVÉ
Page 27.
des services publics. Elle n’hésite donc plus à récupérer
des thèmes historiquement associés à la gauche. Il y a vingt-
cinq ans, M. Jean-Marie Le Pen célébrait le régime de Vichy,
les généraux félons de l’Algérie française, et il jouait des coudes
pour se faire photographier en compagnie de Ronald Reagan.
Sa fille, elle, n’hésite pas à citer le général de Gaulle, à évoquer
la Résistance et à proposer la renationalisation de l’énergie et
des télécommunications (3). Le fond de sauce xénophobe n’a
pas changé, mais ces sentiments-là sont suffisamment installés
dans la société et légitimés par le pouvoir pour que désormais
l’essentiel du travail de propagande de l’extrême droite se
porte ailleurs.
La responsabilité de cette captation d’héritage n’incombe
pas seulement à la gauche institutionnelle, embourgeoisée
et acquise à la mondialisation libérale. La faiblesse straté-
gique de la « gauche de gauche», son incapacité à unir les
chapelles qui la composent jouent aussi un rôle dans cet
engrenage. Combattre l’extrême droite, ce n’est assurément
pas prendre le contre-pied des thèmes progressistes que
celle-ci récupère (et dévoie), mais offrir un débouché politique
à une population légitimement exaspérée. A l’écart des deux
principaux partis espagnols, les manifestants de la Puerta
del Sol ont-ils réclamé autre chose ?
(1) Lire « Le populisme, voilà l’ennemi ! », Le Monde diplomatique, mai 1996.
(2) Dominique Moïsi, «The Strauss-Kahn earthquake», International Herald
Tribune, Neuilly-sur-Seine, 18 mai 2011.
(3) Cf. «La défense des services publics, nouveau cheval de bataille du parti
lepéniste», Le Monde, 21 mai 2011.
# S O MMA I R E C O MP L E T E N PA G E 3 2
En Espagne, des manifestants ont occupé les grandes
places du pays, dénonçant une démocratie qui ne les repré-
sente plus et rejetant une crise qui n’est pas la leur. Dans
la zone euro, la contestation bourgeonne, et prend peu à
peu pour cible une Union qui a servi de courroie de trans-
mission aux exigences des marchés. Mais l’Europe peut-
elle être de gauche ?
ENQUÊTE AU SEIN D’UNE FAMILLE DIVISÉE
La gauche française
bute sur l’Europe
PAR ANTOI NE SCHWARTZ *
Un raisonnement de fou
PAR SERGE HALI MI
Q
UICONQUE vilipende les privilèges de l’oligarchie, la
vénalité croissante des classes dirigeantes, les cadeaux
faits aux banques, le libre-échange, le laminage des salaires
au prétexte de la concurrence internationale se voit taxer de
«populisme» (1). Il fait, ajoute-t-on, «le jeu de l’extrême droite».
Aussi, quand la justice new-yorkaise refusa de concéder un
traitement de faveur au directeur général du Fonds monétaire
international (FMI), accusé de viol dans un hôtel de luxe de
Manhattan, un commentateur au diapason de la caste dirigeante
française, politique et médiatique, s’offusqua de la «violence
d’une justice égalitaire»… Il ajouta presque mécaniquement :
«La seule chose dont on soit certain est que les sentiments anti-
élite alimentés par ce scandale vont accroître les chances du
Front national de Marine Le Pen lors de la prochaine élection (2). »
Protéger les «élites» et leurs politiques face à une foule de
gueux en colère est ainsi devenu une forme d’hygiène
démocratique… La crainte de l’islamisme en Tunisie avait
favorisé le régime prédateur de M. Zine El-Abidine Ben Ali ;
celle du «marxisme», les victoires de M. Silvio Berlusconi en
Italie. La même mécanique mentale pourrait permettre qu’au
nom de la peur (légitime) du Front national toutes les politiques
auxquelles celui-ci s’oppose deviennent ipso facto sacra-
lisées afin d’éviter «un nouveau 21 avril ». Le peuple se rebiffe
contre un jeu politique verrouillé? On lui réplique que les
protestataires sont des fascistes qui s’ignorent.
Laisser s’installer une telle camisole de force intellectuelle
constituerait une folie politique. Car l’extrême droite française
a mesuré que sa vieille idéologie thatchérienne, sa haine des
fonctionnaires et son poujadisme fiscal ont été disqualifiés
par le creusement des inégalités sociales et par la dégradation
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La 0écourerte - www.ed|t|ons|adecourerte.fr
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(Lire la suite page 14
et notre dossier pages 13 à 19.)
DOSSIER DÉMOGRAPHIE
Une planète trop peuplée?
Pendant très longtemps, on n’a
pas disposé de statistiques. Faute
de pouvoir reposer sur des chiffres
fiables, le débat était avant tout
philosophique, religieux ou poli-
tique. Aujourd’hui encore, en dépit
de la masse de données dont nous
disposons, ce sont toujours très
largement les orientations idéolo-
giques et religieuses qui guident les
partis pris. Parler de surpeuplement
touche aux convictions fondamen-
tales concernant la vie et sa valeur.
D’où la passion avec laquelle le
sujet est abordé.
On a du mal à imaginer que le
Moyen Age, avec ses guerres, ses
pestes, sa mortalité infantile, ait
pu envisager le problème de la
surpopulation, tant la mort semble
omniprésente. Pourtant, aussi
surprenant soit-il, il a connu des
moments de surpopulation relative (compte tenu des
capacités à nourrir les populations), amenant même les
théologiens à nuancer leurs positions...
Les considérations morales sur la chasteté ou sur la
supériorité de la virginité se sont également invitées
dans les débats. Il en a été de même avec la licéité des
pratiques contraceptives. Enfin, les interdits bibliques
sur l’onanisme (le crime d’Onan, épanchant sa semence
à terre) ont longtemps pesé sur les discussions.
LE SPECTRE de la surpopulation
a refait surface en 2008, à la faveur
d’une baisse des stocks alimentaires
mondiaux et en raison de la dégra-
dation accélérée de l’environne-
ment. Un coup d’œil à cer tains
chiffres n’a rien de rassurant :
218000 bouches supplémentaires
à nourrir chaque jour dans le
monde, 80 millions chaque année,
un effec tif global de presque
7 milliards, une consommation qui
augmente... La population semble
peser bien lourd sur les ressources
de la planète.
L’humanité n’a pourtant pas
attendu le début du XXI
e
siècle
pour s’inquiéter du surpeuplement.
Quatre siècles avant notre ère, alors que le monde
comptait moins de 200 millions d’habitants, Platon et
Aristote recommandaient aux Etats de réglementer
strictement la natalité : c’est dire que la notion de
surpeuplement est plus une question de culture que de
chiffres. Depuis le «Croissez et multipliez » biblique,
on voit s’affronter populationnistes et partisans d’une
maîtrise de la natalité. Les premiers dénoncent la surpo-
pulation comme une illusion; les seconds mettent en
garde contre ses conséquences.
Longtemps, les dirigeants politiques ont scruté l’évolution de leur population,
confondant nombre et puissance. Le XXI
e
siècle sera marqué par la question
du vieillissement, tandis que resurgit le mythe millénaire de la surpopulation.
* Historien. Ce texte est issu de son dernier livre, Le Poids du nombre.
L’obsession du surpeuplement dans l’histoire, Perrin, Paris, 2011.
PAR
GEORGES MI NOI S *
herve.ancel@gmail.com
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
2
Françoise Dolto
et l’enfant
L’article «Au nom du bien-être de
l’enfant » (Le Monde diplomatique de
mai), qui revisitait certains aspects
des écrits de Françoise Dolto, a
suscité la réaction de M. Christophe
Guillouët (Internet) :
Ecrire qu’elle [Françoise Dolto] s’est
attachée à sacraliser la relation mère-enfant
indique une méconnaissance de ses innom-
brables propos et écrits, dont pas un seul ne
cherche au contraire à trianguler la relation
enfant-parent et à l’inscrire dans une his-
toire, à la fois familiale et anthropologique,
en rapport à l’histoire générale (comme
dans son dialogue avec Philippe Ariès). Ou
dire que, selon Dolto, «l’apprentissage de
la propreté serait dangereux, sauf à être
désiré par l’enfant lui-même... » est un non-
sens, le « désir de propreté » étant un
concept étranger à tout rapport d’éduca-
tion. Il faut (...) parler non de «désir » mais
de «besoin».
Mais il y a plus grave. En écrivant «Les
pères représentent, disait Dolto, la “sym-
bolique du discontinu”, les mères endos-
sant celle du continu. Et le continu, comme
chacun sait, ce sont les soins quotidiens... »,
l’auteure cherche à écraser le propos sym-
bolique dans le domaine du réel, comme on
a vu le faire Michel Onfray avec Freud, dans
une dangereuse régression éthique.
Personnellement, venant d’une famille
où seules les femmes s’occupaient des
enfants, je peux tout au contraire témoigner
que mes lectures de Dolto (d’abord par
intérêt littéraire et intellectuel et bien avant
que je devienne père) m’ont incidemment
ouvert sur une réalité de l’autre, enfant,
mère et père. Elles m’ont préparé à accom-
plir, à égalité avec ma femme, les soins
aux enfants tout petits, puis au cours de
leur croissance.
En outre, nos enfants ayant fréquenté la
crèche, j’ai pu constater que, sans avoir de
connaissance directe de psychanalyse infan-
tile, le personnel de puériculture montrait
dans ses principes et ses pratiques éducatives
qu’il en était pénétré. Nous n’avons pu que
nous féliciter de cette expérience, en
regrettant qu’elle s’étiole ensuite puis dis-
paraisse à l’école, où la culture éducative
psychanalytique existe pourtant peu ou prou,
et pourrait avoir des eets positifs, y compris
pour l’apprentissage de la démocratie.
coupable n’est plus le système politique
mais un seul sexe. Alors, comment faire
confiance à une gauche à ce point polluée
par le féminisme?
Informaticiens
Ayant lu l’article de Nicolas Séné
sur les «Informaticiens en batterie»
(Le Monde diplomatique de mai),
M. Mehdi Arafa nous écrit (courriel) :
Si [cet article] donne un bon aperçu de ce
que vivent les informaticiens de nos jours, il
ne représente qu’une facette de l’évolution de
ce métier. (…) Avoir de la visibilité devient
un luxe, il est ainsi très compliqué d’organi-
ser ses projets personnels, de formation et
autres. Combien de fois entend-on des ingé-
nieurs se réjouir d’avoir de la visibilité sur
trois mois? Les projets «au forfait » [NDLR :
avec obligation de résultats, et non de
moyens], souvent plus valorisants sur le plan
professionnel car donnant davantage d’auto-
nomie aux équipes d’ingénierie, sont aussi
synonymes de fortes pressions de la part des
équipes commerciales pour vendre au plus
bas, quitte à s’engager sur des délais diciles
ou des équipes réduites...
Par ailleurs, le secteur a connu de pro-
fonds bouleversements ces dernières années,
notamment par l’externalisation massive des
développements, des équipes de maintenance
et de gestion d’infrastructure vers des pays
à bas coût (Inde, île Maurice, Afrique du
Nord, etc.). Au-delà de l’évolution (...) des
méthodes de travail que cela représente
(d’ailleurs pas entièrement négative), ceci
s’accompagne de pressions (souvent
absurdes) sur les équipes et l’encadrement,
imposant par exemple des quotas ou pour-
centages typiques de développements exter-
nalisés par projet, quel que soit le contexte.
GRÂCE AUX RICHES
L’éditorialiste Daniel Henninger
reproche au président américain Barack
Obama son ignorance quant aux vertus
de la richesse (Wall Street Journal,
28 avril 2011).
Depuis l’époque des Pères fondateurs,
aucune nation n’a vu autant d’argent
quitter les poches de ceux qui l’ont gagné
pour promouvoir le bien-être de leur pays.
A lui seul, [le philanthrope] Andrew
Carnegie a construit plus de mille six cents
bibliothèques. Selon les chires ociels,
il existe près de cent dix mille fondations
privées délivrant des bourses aux Etats-
Unis. Au-delà des institutions portant
le nom de «ploutocrates» tels que Warren
Buet ou Bill Gates – dont nul n’ignore
qu’ils ne paient pas assez d’impôts! –,
il existe des centaines de milliers
de fondations dirigées par des familles
de fortune modeste, qui soutiennent
les projets les plus variés : bourses
d’études, écoles, hôpitaux, institutions
culturelles et même des causes
qui transcendent les logiques partisanes,
comme la promotion des éoliennes.
TOUS MALADES
Une étude récente rend compte
de l’évolution des critères d’analyse
médicale, laquelle plonge une partie
de la population dans la maladie.
Et dans les bras des industries
de la santé (The Lancet, 7 mai 2011).
Année après année, les seuils identifiant
les taux de cholestérol, de pression
artérielle, de sucre dans le sang
ou de densité osseuse jugés dangereux
baissent. Ce qui accroît mécaniquement
le nombre de personnes bénéficiant
de traitements médicamenteux. Quand
le niveau «normal » de sucre rapide
dans le sang a baissé de 8 à 7 millimoles
par litre, près de deux millions
d’Américains sont devenus diabétiques.
Quand le taux «normal » de cholestérol
a baissé de 6 à 5 millimoles,
quarante-deux millions d’entre eux,
jusque-là en bonne santé, ont soudain
développé une hyperlipidémie. Le nombre
de «patients à traiter » a ainsi explosé.
UNIONS
HOMOSEXUELLES
Au Brésil, la justice légalise les unions
civiles pour les couples homosexuels
(O Estado de São Paulo, 5 mai 2011).
Le Tribunal suprême fédéral (STF)
a demandé, jeudi 5 mai, la reconnaissance
s’établir à 27 % à l’heure actuelle.
Leur véritable niveau : 1 %. (…)
Une majorité de la population s’oppose
aux coupes liées à la protection
sociale (…). Ils préfèrent trancher
dans la catégorie « dépenses inutiles »
qui, selon eux, représenterait
50 % des dépenses du pays.
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COUPURES DE PRESSE
COURRIER DES LECTEURS
Une édition du « Monde
diplomatique» en Angola
Depuis le 1
er
mai 2011, le réseau du
Monde diplomatique s’est enrichi
d’une nouvelle édition internationale :
Le Monde diplomatique Angola,
produit par la société Facide. Avec
celles de São Paulo (Brésil) et de
Lis bonne (Portugal), c’est la troisième
édition du Monde diplomatique en
langue portugaise.
L
ES BOULEVERSEMENTS que connaît le
monde arabe depuis quelques mois
donnent déjà lieu à de nombreux
travaux de décryptage : c’est que la volonté
– et la capacité – des populations tunisienne
et égyptienne de se débarrasser de leurs
dictateurs de façon pacifique a surpris.
Bahreïn, Yémen, Libye ou Syrie : la suite
du mouvement s’avère plus violente. Mais
la répression n’entame en rien la revendi-
cation de dignité, de justice sociale et de
démocratie exprimée par les manifestants.
Le mythe du caractère «exceptionnel » du
monde arabe – que certains avaient cru
déceler, suggérant que les systèmes poli-
tiques y étaient inamovibles et les citoyens
à la merci des autorités – a volé en éclats.
Le grand intérêt de la dernière livraison de
Manière de voir (1) – outre son éclairage
sur les événements récents qui ont boule-
versé la région – est de donner à relire des
articles qui, il y a plusieurs années pour
certains, laissaient déjà percevoir les chan-
gements en cours.
L’article de Bassma Kodmani intitulé
«Une génération ébranlée par la défaite »
analysait, dès juin 2007, le «divorce entre
les sociétés arabes et les pouvoirs en place»
à propos de la question palestinienne, tout
en montrant que la population cherchait des
solutions à ses problèmes quotidiens sans
compter sur les gouvernements dont elle
n’attendait rien. La nouvelle génération n’a
pas renoncé à revendiquer la reconnaissance
des droits des Palestiniens, mais elle entend
d’abord changer les règles du jeu politique.
Pascal Ménoret, dans « Le feuilleton qui
bouscule la société saoudienne», s’intéres-
sait, en 2004, au rôle d’un feuilleton télévisé
qui contournait la censure en abordant des
sujets de société. Il évoquait également le
poids des médias dans la naissance d’«une
opinion publique et politique».
Le développement des médias et la
diffusion de l’information via les réseaux
sociaux ont-ils contribué aux mouvements
de révolte ? David Hirst rapportait dans un
article d’août 2000 les propos de Fayçal
Al-Kassim, l’animateur de la célèbre émis-
sion d’Al-Jazira « La direction opposée » :
« Je suis persuadé qu’une des principales
causes du retard dont souffre le monde
arabe est l’absence de liberté de sa
presse. (...) Mais, un jour, une presse libre
permettra peut-être l’émergence de la
démocratie. » Les tentatives des régimes
de MM. Hosni Moubarak (Egypte) et
Bachar Al-Assad (Syrie) de couper l’accès
au réseau Internet af in de limiter les
contacts entre les citoyens se sont révélées
inefficaces. Tout comme la fermeture du
bureau d’Al-Jazira au Caire.
La question économique et sociale n’est
pas absente de cette livraison de Manière de
voir qui revient, notamment, sur les grèves
ouvrières qui se sont déroulées en Egypte dès
NOUVELLE LIVRAISON DE « MANIÈRE DE VOIR »
Fin d’une «exception»
Féminisme et écologie
M. Henri L’Hel goualc’h, de Ploné -
vez-Porzay (Finistère), nous écrit à
propos de l’article «Féminisme et
écologie, un lien “naturel”?» (notre
édition de mai) :
Le point d’interrogation du titre n’est pas
inutile car ce rapprochement [femme et éco-
logie] est loin d’être évident. (…) Le prin-
cipal fléau mettant en péril la planète est,
sans nul doute, la courbe exponentielle de la
natalité. Ainsi, l’auteure écrit que «le pre-
mier rapport de l’écologie avec la libération
des femmes est la reprise en main de la
démographie par celles-ci ». Or la limitation
du nombre d’enfants intéresse, bien évi-
demment, tout autant le père de famille qui
doit travailler pour les nourrir et les éduquer.
Sans compter que les hommes ont pleine-
ment participé au contrôle des naissances.
De même, il est indiqué : «Les projets mas-
culins (…) avaient trouvé de nouvelles
manières de ravager la nature au moyen de la
science, de la technologie et des usines. »
On pratique ici l’amalgame entre la science
et l’usage qu’on en fait. Car c’est aussi la
science (des hommes) qui, par exemple, a
permis la contraception et donné le lave-linge.
La science, que l’on reproche aux hommes,
a largement profité aux femmes. (…)
Et l’auteure signale que, pour «les cher-
cheurs en sciences sociales (…), les femmes
sont eectivement plus préoccupées que les
hommes par la destruction de l’environne-
ment ». La preuve? «Un rapport suédois
indique que les hommes participent au
réchauement climatique de façon dispro-
portionnée par rapport aux femmes, car ils
conduisent sur des distances plus impor-
tantes : la circulation automobile en Suède
est imputable aux trois quarts à des
hommes. » Rien d’étonnant à cela, à partir du
moment où ils ont plus de responsabilités
professionnelles et sont plus disponibles et
volontaires pour le démarchage et la mainte-
nance chez les clients (pour ne citer que cet
exemple). Si leur implication dans le métier
suppose plus de déplacements, en contrepar-
tie ils sont mieux rémunérés, rémunération
qu’ils partagent avec leur conjointe, même
après divorce. Autrement dit, les femmes
tirent bénéfice du «sale boulot » eectué par
les hommes qui polluent. (…)
En reportant les responsabilités du libé-
ralisme sur la gent masculine en général, le
féminisme dévore la lutte des classes. C’est
une attitude stérile et dangereuse car le
légale de l’union stable de couples
homosexuels. Dix membres [sur onze]
du STF ont voté en faveur de la
proposition. (…) Luis Fux [l’un des
membres du STF] a rappelé que
l’homosexualité ne découle pas d’une
croyance ou d’un choix de vie.
Selon lui, puisque l’homosexualité
n’est pas un crime, il n’y a aucune
raison d’interdire que les homosexuels
forment des familles.
INDE
La sévère défaite du Parti communiste
indien marxiste (PCI-M), au pouvoir
depuis trente-quatre ans dans l’Etat
du Bengale-Occidental (Inde),
ravit les hommes d’aaires. La revue
Outlook donne la parole à l’un
de leurs représentants (13 mai 2011).
C’est ce que beaucoup attendaient
depuis longtemps. Avec Mamata Banerjee
[la nouvelle élue], la démocratie
a triomphé dans notre Etat et le vote
de 2011 nous permet de nous tourner
vers le reste du monde.
Maintenant, il est temps pour les
entreprises de passer à l’étape suivante
et d’aider la nouvelle dirigeante
à bâtir un Bengale meilleur.
CHIMÈRES
BUDGÉTAIRES
Mal informés, ou peu soucieux
de l’être, les Américains aimeraient
réduire les « dépenses publiques »
sans que cela leur coûte
(Newsweek, 28 mars).
Une étude de 2010 montre
que les Américains souhaitent résorber
le déficit budgétaire en ramenant à 13 %
du budget fédéral les dépenses aectées
à l’aide étrangère, qu’ils imaginent
2004, ainsi que sur la mobilisation des travail-
leurs lors de la révolte qui a conduit au départ
de M. Moubarak. Pour l’avocat Khaled Ali,
directeur du Centre égyptien pour les droits
économiques et sociaux : «Ce ne sont pas
les ouvriers qui ont lancé le mouvement du
25 janvier (…), mais l’une des étapes impor-
tantes a été franchie lorsqu’ils ont commencé
à protester et à donner une coloration écono-
mique et sociale à la révolution, en plus des
exigences politiques. »
Ce numéro permet de comprendre les
caractéristiques des révolutions arabes, à
travers un premier chapitre consacré au
« temps du soulèvement ». Le deuxième
volet, « Un si long hiver », analyse les
raisons pour lesquelles le Maghreb et le
Proche-Orient avaient pu faire figure d’ex-
ception dans le monde jusqu’au mois de
janvier 2011. L’originalité de cette livraison
tient également à la dimension culturelle,
abordée dans le troisième chapitre sous le
titre «Résistances culturelles ». Une géné-
ration d’artistes a émergé, métissée, sans
oublier les anciens. A ce sujet, l’article de
Salah Abou Seif, cinéaste égyptien, datant
d’août 1977, se révèle prémonitoire : «A
mes yeux, explique l’auteur, le film politique
dans le monde arabe a besoin de metteurs
en scène audacieux, disposés à payer de
leur liberté, et jusque de leur vie, le droit
d’affirmer à l’écran leur désir de justice
sociale et leur goût de l’égalité. »
AGNÈS LEVALLOIS,
journaliste, spécialiste du Proche-Orient.
(1) Manière de voir, n° 117, «Comprendre le réveil
arabe», juin-juillet 2011, 7,50 euros.
RECTIFICATIFS
– Une erreur s’est glissée dans l’encadré « Un
passé occulté » (page 11 du numéro de mai 2011).
Le «dernier soldat ottoman» a quitté la Libye en
1911 et non en 1926.
– Mentionné dans l’article «Le moment où ils ont
dit non» (numéro de mai 2011), le film Les Braves
est disponible en DVD (www.lescollectionsparti-
culieres.com) et non pas distribué en salles.
3
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
L’AFFAIRE DOMINIQUE STRAUSS-KAHN AU PRISME DES MÉDIAS
Anatomie d’une débâcle
M. Renaud Le Van Kim, qui s’était déjà
illustrée par les superproductions en faveur
de M. Nicolas Sarkozy lors de son inves-
titure à la tête de l’Union pour un
mouvement populaire (UMP), en 2004.
Dans Paris Match, qui anticipe la
diffusion de ce film par un reportage de
six pages, le 24 février, la même scène de
vie privée est dévoilée, montrant au sein
du couple «une réelle complicité malgré
les turbulences de 2008 ». Une allusion
à l’affaire Piroska Nagy, du nom de cette
économiste du FMI avec laquelle
M. Strauss-Kahn a eu une liaison
passagère. « Il a abusé de sa position
dans sa façon de parvenir jusqu’à moi »,
écrit-elle le 20 octobre 2008. Avant de
prévenir : «Je crains que cet homme n’ait
un problème pouvant le rendre inapte à
la direction d’une institution où des
femmes travaillent sous ses ordres. »
Pendant que Le Journal du dimanche
titre « Il faut sauver le soldat DSK»
(19 octobre 2008), celui-ci dément avoir
tiré avantage de son ascendant hiérarchique,
et l’hebdomadaire Elle publie un portrait
de M
me
Sinclair en épouse admirable dans
l’épreuve. Le magazine VSD, qui a confié
à M. Jacques Séguéla, vice-président de
Havas, le soin de retravailler sa formule,
consacre sa «une» à la «riposte» du couple
avant d’accompagner « DSK» dans sa
tournée triomphale en Afrique. Pour
désamorcer cette situation explosive,
M. Strauss-Kahn a fait venir à Washington
celui qui passe pour son démineur en chef :
M. Ramzi Khiroun.
PAR MARI E BÉNI LDE *
Afrique, Asie et, désormais, Europe : le Fonds monétaire
international (FMI) conditionne imperturbablement ses
prêts à un programme de privatisations et d’austérité.
Pourtant, dit-on, le FMI aurait changé. Sous la direction
de M. Dominique Strauss-Kahn, il aurait basculé au
service des peuples. Cette campagne de communication
illustre la personnalisation croissante des enjeux poli-
tiques. Une tendance à double tranchant…
S’IL FALLAIT trouver une vertu au
tourbillon médiatique soulevé par la mise
en examen de M. Dominique Strauss-
Kahn aux Etats-Unis en mai dernier pour
tentative de viol, agression sexuelle et
séquestration, ce serait d’avoir mis en
lumière quelques-uns des travers qui
structurent le système d’information fran-
çais : la personnification extrême de la
politique dont les éditorialistes déplorent
les effets tout en développant ses causes ;
la continuité entre conseillers en commu-
nication et journalistes dès lors que le
« client » coïncide avec l’idéologie du
juste milieu médiatique ; l’étroitesse des
liens, toujours dénoncés et jamais tran-
chés, entre presse et pouvoir. Enfin,
«l’affaire » révèle les réflexes de classe
qui conduisent les commentateurs
perchés sur les barreaux supérieurs de
l’échelle sociale à s’émouvoir quand
choit un puissant – le malheur des faibles
étant trop commun pour constituer une
«information».
La scène a été vue et revue. Elle fut
montrée à la télévision française près de
deux mois avant que M. Strauss-Kahn
soit déféré devant la justice américaine.
Le directeur général du Fonds monétaire
international (FMI) fait griller son steak
dans sa maison de Georgetown à
Washington, pendant que son épouse,
M
me
Anne Sinclair, prépare la salade.
Comme des millions de Français (ou
presque). Un instant de vie fabriqué pour
les besoins d’un documentaire diffusé le
dimanche 13 mars sur Canal+ et produit
par KM Productions, la société de
tout occupé à se fabriquer une image
d’homme austère et sérieux après être
apparu si longtemps rond et jovial, travail-
lerait avec M. Gérard Le Gall, ancien
conseiller en sondages de M. Lionel
Jospin. Mais le coprésident d’Euro RSCG,
M. Fouks, conseille son vieil ami Manuel
Valls, député-maire d’Evry et candidat
potentiel aux primaires socialistes. Le
président du conseil général de Seine-
Saint-Denis, M. Claude Bartolone, qui
aff irme que M. Strauss-Kahn a été
«embastillé» à New York et qu’il craignait
fin avril un coup tordu du président russe
Vladimir Poutine, fait appel aux services
de M. Stéphane Schmaltz, associé d’Euro
RSCG. Une agence qui vient également
de décrocher un contrat auprès de
M. Arnaud Montebourg, député PS de
Saône-et-Loire (3).
A cette proximité du PS avec une
grande société de communication – qui
s’était déjà illustrée dans la campagne de
M. Jospin en 2002, avec le succès que
l’on sait –, il convient d’ajouter l’appui
apporté par les médias du groupe
Lagardère à la candidature de M. Strauss-
Kahn. La cheville ouvrière en est, encore
et toujours, M. Khiroun. Lors d’une
assemblée générale du groupe, le 11 mai,
quand la question fut posée de savoir si
la Porsche où avait pris place « DSK»
lors de son séjour à Paris était bien un
véhicule de fonction utilisé par son bras
droit, M. Arnaud Lagardère confirma
implicitement l’information : « Ramzi
m’est très proche. Tout cela va peut-être
m’éloigner un peu des critiques de
proximité que j’ai avec Nicolas Sarkozy. »
L’héritier a-t-il alors sincèrement misé
sur le succès du patron du FMI – auquel
le groupe Lagardère doit la gérance
d’European Aeronautics Defence and
Space (EADS) (4) – ou a-t-il laissé s’ins-
taller au sein même de ses médias un
pouvoir favorable à M. Strauss-Kahn avec
l’assentiment de l’Elysée?
parti. La première secrétaire se distingue
en recourant ponctuellement aux services
du publicitaire Claude Posternak, qui
fut conseiller en communication de
M. Michel Rocard. M. François Hollande,
* Journaliste. Auteure de l’essai On achète bien les
cerveaux. La publicité et les médias, Raisons d’agir,
Paris, 2007.
Copiner ou informer ?
(1) Le Monde, 20 mai 2011.
(2) Lire à ce sujet Aurore Gorius et Michaël Moreau,
Les Gourous de la com’, La Découverte, Paris, 2011.
(3) Le Monde, 14 mai 2011.
(4) Ministre de l’économie, des finances et de
l’industrie lors de l’édification du groupe hispano-
franco-allemand EADS en 1999, M. Strauss-Kahn
avait conclu un pacte d’actionnaire au terme duquel
la direction opérationnelle de la société publique
Aerospatiale, composante française d’EADS, échoyait
au groupe Lagardère, lequel bénéficiait en outre d’exo-
nérations fiscales.
«injurieux, injuste et confus » (18 mai) le
procès en complaisance intenté à la presse
hexagonale. Avant d’admettre sur France 2
(19 mai), du bout des lèvres, qu’il avait
fermé les yeux sur un comportement, le
harcèlement, potentiellement délictueux :
« Il devrait y avoir une réprobation
collective. J’avoue que cette question, je
l’ai négligée. » Pour justifier son attitude,
Joffrin s’abrite, à l’instar de plusieurs de
ses homologues, derrière les risques de
condamnation pour atteinte à la vie privée
et l’absence de plainte. «Si telle était la
règle dans la profession quand il s’agit
de faits divers qui touchent le plus souvent
des citoyens ordinaires, objecte le journa-
liste Nicolas Beau, beaucoup d’entre nous
seraient au chômage technique (1). »
Plus que le respect de la présomption
d’innocence ou la crainte de poursuites
judiciaires, la connivence entre dirigeants
politiques et responsables éditoriaux
explique la discrétion sur certains sujets.
Marianne (21 mai) dévoile que Maurice
Szafran, Jacques Julliard, Nicolas
Domenach et Denis Jeambar, quatre
hiérarques de l’hebdomadaire, ont récolté
d’importants renseignements sur la
campagne présidentielle française au
cours d’un déjeuner organisé le 29 avril
avec M. Strauss-Kahn.
Pourtant, dans un premier temps, les
lecteurs n’en sauront rien. Jeambar
explique : «L’engagement est pris autour
de la table de ne rien dévoiler des
échanges qui vont avoir lieu. Il sera
respecté. Evidemment, les événements
de New York délivrent notre parole et
rendent même nécessaire de publier la
teneur de cette conversation pour mieux
éclairer la personnalité de DSK. »
Autrement dit, le copinage avec une
personnalité éminente impliquerait que
les éditorialistes cèlent des informations
sensibles aux lecteurs. Mais, sitôt l’inté-
ressé passé du statut de prétendant à celui
de prévenu, le devoir d’informer – y
compris sur la « face cachée » de l’idole
déchue – reprendrait ses droits.
Le monde de la communication poli -
tique s’apparente à un tout petit terrain
de jeu. Outrepasser les barrières érigées
par M. Khiroun, n’est-ce pas aussi risquer
de se couper l’accès à de nombreuses
personnalités socialistes cornaquées par
Euro RSCG (2) ? Depuis l’arrivée de
M
me
Martine Aubry à la tête du Parti socia-
liste (PS), en novembre 2008, une
ancienne directrice associée de cette
agence orchestre la communication du
ORIGINAIRE de Sarcelles, ville dont
M. Strauss-Kahn fut député-maire, ce
fabricant d’images est à la fois porte-
parole du groupe Lagardère (Europe 1, Le
Journal du dimanche, Paris Match, Elle...)
et consultant détaché d’Euro RSCG, une
agence de publicité détenue par l’industriel
Vincent Bolloré où travaille la garde
rapprochée des communicants de
«DSK» : M. Gilles Finchelstein, direc-
teur général de la Fondation Jean-Jaurès,
M
me
Anne Hommel, son attachée de
presse, et M. Stéphane Fouks, dirigeant
d’Euro RSCG.
A 39 ans, M. Khiroun se situe au
carrefour de la politique, de la communi-
cation et des médias. Son rôle permet de
mieux comprendre comment un compor-
tement confinant au délit a été volontai-
rement tu en France, comme s’il avait été
frappé d’omerta dans un village de Sicile.
L’homme s’est d’abord fait connaître de
M. Strauss-Kahn en 1999, au moment où
celui-ci, ministre socialiste du gouver-
nement Jospin, était impliqué dans divers
scandales pour lesquels il sera blanchi
(emplois fictifs à la Mutuelle nationale
des étudiants de France, détention de
la « cassette Méry » compromettant
M. Jacques Chirac...). Faisant office de
chauffeur et de garde du corps, il sait
soustraire son patron aux téléobjectifs des
photographes quand ce dernier est
auditionné par la juge Eva Joly. Puis il
parvient à étouffer les accusations d’une
jeune journaliste, Tristane Banon, qui
menaçait de porter plainte contre «DSK»
pour agression sexuelle en 2002.
Devenue écrivaine, elle a vécu une
histoire très emblématique du cirque
médiatique : invitée à s’exprimer dans
une émission-dîner de Thierry Ardisson,
sur Paris Première, en 2007, elle commet
l’erreur, «l’alcool aidant », de parler de
sa mésaventure – qui se situerait entre
l’agression et le harcèlement sexuel – sur
un ton badin. Un bip à la diffusion
empêche de savoir qui se cache derrière
le « chimpanzé en rut » évoqué à
l’antenne ; son témoignage est supprimé
au dernier moment d’une émission de
Marc-Olivier Fogiel sur France 3. La jeune
femme voit ainsi se refermer le piège :
n’ayant pas osé porter plainte, elle est
suspectée d’avoir inventé cette histoire,
comme le prétend M. Khiroun.
Mais sans se sentir soutenue, comment
une femme isolée peut-elle trouver le
courage de se présenter devant un juge ?
Après l’arrestation de M. Strauss-Kahn,
les médias français ont mis quatre jours
avant de réaliser, sous la pression de la
presse anglo-saxonne, que leur respon-
sabilité pouvait être engagée.
Jean Quatremer, journaliste spécialiste
de l’Europe à Libération, avait écrit sur
son blog dès le 9 juillet 2007 ces quelques
lignes : «Le seul vrai problème de Strauss-
Kahn est son rapport aux femmes. Trop
pressant, il frôle souvent le harcèlement.
Un travers connu des médias, mais dont
personne ne parle (on est en France). »
Ce propos a été ignoré dans l’édition papier
du quotidien. «Ramzi Khiroun a d’ail-
leurs osé me demander de supprimer ce
papier de mon blog afin de “ne pas nuire
à Dominique”», se souvient Quatremer.
Ancien directeur de Libération, Laurent
Joffrin a d’abord trouvé sur France Info
GÉRARD FROMANGER. – « Passe », 1976
www.theles.ír
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11 rue Martel ĠM/0)
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recherchent de
Les Éditions

Une colère à géométrie variable
C’EST encore Paris Match qui, dans
son baromètre IFOP, révèle en juil-
let 2009 que M. Strauss-Kahn est la
« personnalité préférée des Français ».
«2012, c’est parti », titre Le Journal du
dimanche (20 février) en publiant en
«une », côte à côte, les photographies du
chef de l’Etat et de son rival potentiel.
«Ce qui est sûr, c’est que l’Elysée veut
favoriser le sacre de Dominique Strauss-
Kahn au PS car Nicolas Sarkozy est
persuadé qu’il est en mesure de le
battre », confiait en mars un rédacteur de
ce périodique.
Non content de s’immiscer dans la
ligne éditoriale d’Europe 1 en s’entrete-
nant régulièrement avec son intervieweur
matinal Jean-Pierre Elkabbach, M. Khi -
roun a l’oreille attentive d’Olivier Jay,
directeur de la rédaction du Journal du
dimanche (« Dominique Strauss-Kahn
incarnait la figure rarissime en France
d’un leader politique à l’aise avec un
monde ouvert », écrira-t-il le 22 mai), ou
d’Olivier Royant, son homologue à Paris
Match.
Selon Le Monde (26 avril), deux
journalistes de cet hebdomadaire qui
tentaient d’obtenir des réponses claires
sur l’homme d’affaires Alexandre
Djouhri, en relation avec MM. Lagardère,
Serge Dassault ou Strauss-Kahn, ont été
censurés à la suite de l’intervention du
porte-parole du groupe Lagardère.
Comment les journalistes seraient-ils
enclins à enquêter sur un homme poli-
tique que chacun sait appuyé par de si
puissants relais dans les médias ?
Après l’arrestation de M. Strauss-Kahn,
les caciques du PS ont manifesté leur
solidarité envers leur camarade, présumé
innocent. Les images de sa sortie du
commissariat, les bras entravés, ont
« bouleversé » M
me
Aubry ; M. Valls a
parlé d’une «cruauté insoutenable ». Et
l’ancien ministre de la justice Robert
Badinter a évoqué un «lynchage média-
tique ». Une belle colère fondée sur le
non-respect de la loi Guigou de 2000
relative à la présomption d’innocence,
et que l’on n’avait pas entendue quand
les accusés d’Outreau furent montrés
menottés entre deux gendarmes, en
janvier 2002, avant d’être acquittés. Ou
lorsque, près d’un an plus tard, M. Abder-
rezak Besseghir, un bagagiste de
l’aéroport de Roissy, avait été «présumé
terroriste », livré à l’opprobre et incarcéré
sous la pression de journalistes déchaînés
– avant d’être innocenté par les juges.
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
4
«
AAMAAR naam, tomaar naam, Vietnam
Vietnam! », « Mon nom, ton nom, Vietnam,
Vietnam! ». De la fin des années 1960 au milieu
des années 1970, ce slogan, scandé en
bengalais, servait de cri de ralliement aux
étudiants de Calcutta pour exprimer leur
solidarité envers le peuple vietnamien et
marquer leur rejet de l’impérialisme des
Etats-Unis.
Aujourd’hui, dans un contexte de déclin
relatif de la suprématie américaine et de recom-
position des pouvoirs en une multitude de pôles
et de réseaux fondés sur la coopération tout
autant que sur la compétition, l’Inde comme le
Vietnam se rapprochent peu à peu des Etats-
Unis, tout en refusant de sceller une quelconque
alliance formelle.
Dans le même temps, les deux pays
travaillent à la consolidation de leurs relations
bilatérales : bien que d’importance inégale, ces
deux puissances émergentes ont en effet de
nombreux intérêts économiques et géopoli-
tiques communs.
L’Inde s’intéresse par exemple au secteur
énergétique vietnamien, susceptible d’alimenter
son économie en forte croissance. En quête
permanente de nouveaux gisements dans le
monde entier, les géants indiens de l’énergie
convoitent les réserves de gaz vietnamiennes en
mer de Chine méridionale. Leurs investisse-
ments constituent, pour Hanoï, une source
d’expertise en termes de technologie, d’orga-
nisation ou de marketing lui permettant
d’échapper à une trop grande dépendance vis-
à-vis des pays occidentaux ou de la Chine.
Empêcher Pékin de mettre la main sur l’inté-
gralité des vastes ressources sous-marines
d’Asie du Sud-Est constitue en outre une préoc-
cupation majeure pour New Delhi – que partage
d’ailleurs Hanoï.
L’expansion de la flotte chinoise dans la
région – qui s’est notamment traduite par la
construction d’une base navale en rade de
Sanya (Hainan) – contraint le Vietnam à moder-
niser ses propres forces armées, notamment sa
marine. L’Inde propose sa coopération dans ce
domaine : construction de navires modernes et
fourniture d’armes offensives de pointe,
comme les missiles de croisière supersoniques
BrahMos, contre lesquels la Chine, à son niveau
actuel de technologie, ne peut se défendre. En
contrepartie, la flotte indienne entend utiliser le
port et l’arsenal – importants – du constructeur
naval Vinashin pour amarrer et réparer ses
propres bateaux.
Le Vietnam détient en outre une quantité
considérable d’équipements militaires hérités
de l’ère soviétique dont il pourrait vouloir confier
la maintenance et la modernisation aux Indiens,
au savoir-faire incontestable en la matière. Si
l’on considère par ailleurs que les armes
nouvellement acquises par Hanoï sont princi-
palement de fabrication russe, comme les
sous-marins de classe Kilo et de type diesel-
électrique récemment commandés ou les
avions de combats Su-30, le partenaire indien
pourrait demain jouer un rôle crucial pour
garantir la réactivité opérationnelle de l’armée
vietnamienne. Des ententes identiques,
formées avec plusieurs pays de la zone, et
notamment la Malaisie, ont d’ailleurs facilité
les ventes d’armes russes sur de nombreux
marchés.
Une autre façon d’aider l’armée vietna-
mienne à entrer dans le XXI
e
siècle implique
de faciliter la mise en réseau de ses capacités
PRESQU’ÎLE de Cam Ranh, dans le sud du Vietnam.
Le vent soulève la mer de Chine méri dionale, qu’ici
on appelle « mer de l’Est ». Comprimée par des
barbelés, une route étroite serpente vers la base
aéronavale développée par l’armée américaine
pendant la guerre du Vietnam. Des postes militaires,
souvent vétustes, habillent la langue de terre sèche.
Soldats et douaniers musardent. Au port militaire,
les visiteurs ne sont pas les bienvenus, et d’ailleurs
que viendraient-ils y faire? Depuis des années, la
baie de Cam Ranh tourne au ralenti.
Cette léthargie va prendre fin : en octobre 2010,
le premier ministre Nguyen Tan Dung a annoncé
que les lieux offriraient désormais l’hospitalité aux
bateaux du monde entier. Les Etats-Unis sont
candidats. Depuis 2003, une dizaine de leurs navires
de guerre ont fait escale sur les côtes de l’ancien
ennemi. Sans armes ni bagages cette fois, les boys
de l’Oncle Sam sont bel et bien de retour au pays
de l’oncle Ho – en invités de marque. Comme si les
années de la guerre, âprement menée par cinq
occupants successifs de la Maison Blanche (1),
avaient déserté les mémoires vietnamiennes. Ces
vingt ans de rage et d’horreur qui s’achevèrent en
avril 1975 avec la prise de Saïgon semblent oubliés,
tout autant que l’acharnement du géant humilié à
bloquer ensuite l’aide internationale vers le nain qui
l’avait vaincu, et l’embargo commercial maintenu
jusqu’en 1994.
En août 2010, un premier dialogue de défense
américano-vietnamien s’est tenu à Hanoï. Le même
mois, au large de Da Nang – précisément là où les
premiers GI débarquèrent, en 1965 –, de hauts
gradés vietnamiens arpentaient en mer l’USS
George Washington, figure de proue de la VII
e
flotte
et l’un des onze porte-avions géants de l’US Navy,
tandis que le contre-torpilleur USS John S. McCain
mouil lait au port. A Hanoï, le nom de M. McCain,
candidat républicain à l’élection présidentielle de
2008 face à M. Barack Obama, n’écorche pas
l’oreille. Pilote de bombardier, donc « criminel de
guerre» selon ses dires ultérieurs, il fut emprisonné
cinq ans et demi au Vietnam. Décoré pour les
souffrances endurées en captivité, il devint le héros
La balance commerciale est largement excéden-
taire pour Hanoï, les exportations vers les Etats-
Unis – textile et chaussures principalement – ayant
rapporté 14,8 milliards de dollars en 2010, plus d’un
cinquième des recettes extérieures.
Ces liens étroits avec Washington ont permis
l’intégration au système international. En 2007,
le Vietnam est devenu le 150
e
membre de
l’Organisation mondiale du commerce. Depuis, les
1000 dol lars annuels de produit intérieur brut
par habitant ont été dépassés, ce qui correspond
selon la Banque mondiale au statut de pays à
revenu intermédiaire.
En contrepartie de ce début de prospérité, il
faut tourner la page des trois millions de morts
pendant la guerre, des terres ravagées, des familles
détruites. Pour cela, un travail bien pensé de
réécriture mémorielle s’impose. «Après 1990, les
chercheurs vietnamiens ont commencé à minorer
la période 1954-1975 dans les relations avec les
Etats-Unis au profit de la période 1941-1945, expose
l’historien Wynn W. Gadkar-Wilcox. Durant celle-
ci, les Etats-Unis avaient coopéré avec le Vietminh,
et plusieurs membres de l’Office of Strategic
Services [ancêtre de la Central Intelligence Agency
(CIA)] s’étaient liés personnellement avec Ho Chi
Minh. (...) Les historiens ont également étendu leur
champ de recherche (...). En s’appuyant sur la
compilation de documents effectuée par Robert
Hopkins Miller et intitulée The United States and
Vietnam, 1787-1941, Pham Xanh a souligné l’intérêt
du président américain Thomas Jefferson [1801-
1809] pour les récoltes de riz dans le sud du
Vietnam, ainsi que les nombreuses expéditions
effectuées par les Etats-Unis au Vietnam au début
du XIX
e
siècle (4). »
La moitié de la population a moins de 26 ans.
La guerre paraît loin, et les Etats-Unis suscitent
l’engouement. Autant grâce au billet vert qu’au
« rêve américain» : la prospérité accessible grâce
à la détermination au travail. Treize mille étudiants
– record pour l’Asie du Sud-Est – ont intégré une
université outre-Pacifique.
Le sud du Vietnam, histoire oblige, est parti-
culièrement bien disposé envers les investisse-
ments en dollars. L’implantation d’une usine par le
géant du microprocesseur Intel dans la banlieue de
Ho Chi Minh-Ville (ex-Saïgon), en octobre 2010, a
valeur de symbole : il s’agit de son plus grand site
d’assemblage et de test dans le monde, au coût
estimé de 1 milliard de dollars. « We are back in
Saigon! » (« Nous sommes de retour à Saïgon»),
pouvait-on lire sur un blog du site de l’entreprise,
dès septembre 2009...
L’idylle n’exclut pas quelques rancœurs, les
Etats-Unis étant prompts à s’ériger en défenseurs
des droits humains. En 2010, vingt-quatre personnes
ont été arrêtées – et quatorze condamnées – pour
avoir exprimé des vues contraires à la ligne du Parti
communiste. Plusieurs journalistes et blogueurs
étaient du nombre. Dans une conférence de presse
donnée à Hanoï le 10 décembre 2010, l’ambas-
sadeur américain Michael W. Michalak a suavement
d’une partie de l’opi nion publique américaine. Cette
légitimité lui permit de faire taire les conservateurs
pour aider le président William Clinton à proclamer
la normalisation des relations entre les deux pays,
en juillet 1995. Sans rancune, les Vietnamiens privi-
légient cette phase de sa carrière. Et des photo-
graphies de la première visite de M. Clinton
agrémentent toujours les murs d’une célèbre
chaîne de restauration rapide vietnamienne à Ho
Chi Minh-Ville... C’est à présent la femme de celui-
ci, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton, qui se félicite
du chemin parcouru : « Nous avons appris à nous
voir l’un l’autre non comme d’anciens ennemis,
mais comme des partenaires, des collègues et des
amis. L’administration Obama est prête à porter
la relation entre les Etats-Unis et le Vietnam à un
niveau supérieur (2). »
Vu de Hanoï, le rapprochement avec les Améri-
cains obéit d’abord à une logique économique.
Depuis l’accord bilatéral sur le commerce, entré en
vigueur en 2001, les échanges augmentent réguliè-
rement. Alors qu’ils s’établissaient à 1 milliard de
dollars en 2000, ils ont atteint 18,3 milliards de
dollars en 2010. La présidente de la chambre de
commerce américaine au Vietnam, M
me
Jocelyn
Tran, mise sur 35 milliards de dollars d’ici 2020 (3).
PA R S A U R A V J H A *
* Chercheur et chroniqueur indien, auteur de The Upside
Down Book of Nuclear Power, HarperCollins, 2010.
Le contre-torpilleur
« USS John S. McCain »
fait escale à Da Nang
Accord en gestation
dans le nucléaire civil
Modernisation
de la marine
« Des relations
d’une très haute
importance »
CHINE
VIETNAM
LAOS
THAÏLANDE
CAMBODGE
PHILIPPINES
INDONÉSIE
Mer
de Chine
méridionale
Iles
Spratleys
Iles
Paracels
Hainan
Hanoï
Ho Chi
Minh-Ville
(ex-Saïgon)
Cam Ranh
Da Nang
Hue
Vinh Vientiane
Haïphong
Hongkong
Phnom Penh
500 km
du Vietnam
de la Chine
des Philippines
de l’Indonésie
Limite de revendication
territoriale et maritime
Le rapport secret intitulé « Relations Etats-Unis - Vietnam,
1945-1967 », qui dévoilait les mensonges
du gouvernement américain sur son engagement
dans la guerre, est désormais accessible au public.
De son côté, Hanoï a tourné la page. Mieux, l’été dernier,
des exercices militaires conjoints
se déroulaient là où les premiers GI avaient débarqué…
La peur de la puissance chinoise
réunit le Vietnam et l’Inde, qui
en profite pour offrir ses services
militaires et commerciaux.
Des amitiés indiennes
(1) Dwight Eisenhower (entre 1954 et 1961), John
F. Kennedy (1961-1963), Lyndon B. Johnson (1963-1969), Richard
Nixon (1969-1974) et Gerald Ford (entre août 1974 et avril 1975).
(2) Discours tenu à Hanoï le 21 juillet 2010 en marge de la
43
e
rencontre ministérielle de l’Association des Nations de l’Asie
du Sud-Est.
(3) Tuoi Tre, Hanoï, 20 décembre 2010.
(4) Wynn W. Gadkar-Wilcox, «An ambiguous relationship : Impres-
sions of the United States in Vietnamese historical scholarship, 1986-
2009», World History Connected, vol. 7, n° 3, Washington, DC,
octobre 2010.
Déja parus dans la série « Alliances insolites » :
Inde - Israël (novembre) ; Iran - Amérique latine
(décembre) ; Chine- Arabie saoudite (janvier) ;
Inde- Brésil - Afrique du Sud (mars) ;
Turquie - Afrique (mai).
Produit intérieur brut (PIB) :
103,57 milliards de dollars (58
e
rang sur 181 pays).
PIB par habitant : 1174 dollars (142
e
).
Taux de croissance : 6,8%.
Exportations : 72,19 milliards de dollars.
Importations : 84,80 milliards de dollars.
Principaux clients :
1. Etats-Unis ; 2. Japon; 3. Chine.
Principaux fournisseurs :
1. Chine; 2. Japon; 3. Corée du Sud.
Investissements directs américains (IDE) :
524 millions de dollars (sur 8,05 milliards
d’IDE totaux) (2009).
Nombre annuel de visiteurs américains :
403930 personnes (2009).
Sources : Fonds monétaire international ; Bureau général de la
statistique vietnamien; Bureau d’analyse économique américain.
Sauf mention contraire, les chiffres sont pour 2010.
Le Vietnam en chiffres
PA R N O T R E E N V O Y É S P É C I A L
X A V I E R MO N T H É A R D
TRENTE-SIX ANS APRÈS LA GUERRE
Retrouvailles
des Etats-Unis
et du Vietnam
Alliances insolites
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
5
DAO ANH VIET. – « Witnessing of History » (En étant témoin de l’histoire), 2010
décentralisées de défense en leur adjoignant
les compétences de la prospère industrie
informatique indienne. C’est, en substance,
ce qu’a proposé le ministre de la défense
indien, M. Arackaparambil Kurian Antony,
durant sa visite d’octobre 2010. «L’Inde, a-t-il
déclaré, attache une très haute importance à
ses relations avec le Vietnam. Elle est prête à
l’aider dans le domaine de la formation
technique et de l’apprentissage de l’anglais,
entre autres…»
En matière de nucléaire civil, l’Inde dispose
également des technologies qui font défaut au
Vietnam. Comme celle des plus petits réacteurs
du monde, parfaitement adaptés à des pays
dont le réseau électrique est encore modeste.
En choisissant de développer un parc de
plusieurs réacteurs de ce type, le Vietnam
s’épargnerait les coupures d’électricité consé-
cutives à des pannes techniques ou à des
opérations de maintenance, fréquentes
lorsqu’un réseau est entièrement dépendant
d’un seul réacteur de plus grande capacité.
Ainsi, de l’ingénierie à l’électronique et de
l’industrie pharmaceutique à l’agriculture en
passant par les activités maritimes, la coopé-
ration entre les deux pays se développe et les
échanges commerciaux se multiplient : en 2009-
2010, ils atteignaient 2,36 milliards de dollars,
les exportations de l’Inde vers le Vietnam
comptant pour 80% de ce chiffre.
En janvier 2011, lors d’une réunion
bilatérale sur les relations commerciales qui
s’est tenue à Calcutta, l’ambassadeur du
Vietnam en Inde a déclaré : «Je suis convaincu
que, grâce aux efforts des hommes d’affaires
de part et d’autre, les relations commerciales
et l’investissement ne pourront que se
renforcer et se développer. » Si ces mots
s’appliquaient au tout premier chef aux
rapports du Vietnam avec l’Etat du Bengale-
Occidental et Calcutta, sa capitale, ils reflètent
également l’état des relations à l’échelle des
deux nations. Entre Etats, celles-ci dépendent
désormais autant d’un maillage solide
d’interactions économiques entre acteurs
privés que de la profondeur des liens straté-
giques nationaux.
Il n’en demeure pas moins que, pour le
moment, les engagements de l’Inde répondent
à sa doctrine de réciprocité vis-à-vis de la
Chine. En modernisant ses forces armées et
en installant de nouvelles infrastructures
militaires le long de la frontière sino-indienne,
Pékin a récemment fait monter les enchères.
Il a irrité son voisin sur la question du
Cachemire, et s’est par ailleurs rapproché de
la Birmanie, du Népal, du Bangladesh et du
Sri Lanka, tous limitrophes de l’Inde – tout en
cimentant un peu plus son « amitié indéfec-
tible» avec le Pakistan. New Delhi est d’autant
plus inquiète de la percée de la Chine dans
certains de ces pays que les accords conclus
portent sur le développement des ports et la
vente d’armes.
Le Pakistan continue de recevoir des
missiles chinois et de bénéficier de la techno-
logie nucléaire de l’empire du Milieu. Un fait
qui est loin de passer inaperçu à New Delhi.
Dans une logique d’escalade, certains experts
indiens exigent désormais que soit finalisée la
proposition restée en suspens de fournir au
Vietnam des missiles balistiques de courte
portée (de 150 à 350 kilomètres) de type
Prithvi. L’Inde pourrait décider d’assurer une
présence permanente en mer de Chine
méridionale en profitant de la réouverture de
la base aéronavale de la baie de Cam
Ranh (lire l’article ci-dessus). Cela dépendra
de la capacité de Pékin à persuader New Delhi
de la nature purement commerciale de ses
projets portuaires à Gwadar (Pakistan) et à
Hambantota (Sri Lanka). Dans l’état actuel
des choses, l’Inde devrait se contenter du
droit de mouillage qu’accorde Hanoï.
La modernisation rapide de l’armée chinoise,
couplée à l’essor économique spectaculaire que
connaît le pays, inquiète les voisins de la Chine
et les conduit à s’interroger sur sa doctrine
d’«émergence pacifique». De l’Inde au Vietnam
en passant par le Japon, chacun se rapproche
des Etats-Unis pour tenter de contrecarrer Pékin.
Cependant, les pays asia tiques observent que
les Etats-Unis demeurent une puissance
lointaine et que seul un renforcement des
relations interasiatiques permettra d’apporter
une réponse pérenne au défi qui leur est lancé.
Dans ce contexte, l’amitié indo-vietnamienne
pourrait devenir l’un des futurs piliers de la
stabilité en Asie.
SAURAV JHA.
déclaré que, «malheureusement, durant mes trois
ans de mandat, les progrès en matière de droits
humains ont été inégaux». Côté opposé, le souvenir
vivace de l’implication d’organisations américaines
dans les «révolutions colorées» en Europe de l’Est
alimente la méfiance. L’administration américaine
n’encouragerait-elle pas un scénario d’«évolution
pacifique», synonyme pour Hanoï d’une tentative
d’éliminer le régime et l’identité culturelle
vietnamienne?
Mais ces frictions ne sont qu’un pâle reflet des
haines passées. L’année 2011 devrait même voir
les deux Etats s’engager dans un partenariat straté-
gique. Un accord de coopération en matière de
nucléaire civil est ainsi en passe d’être finalisé.
Portant sur le transfert de technologie et le dévelop-
pement d’infrastructures, il ouvre aux entreprises
américaines l’accès à un marché prometteur : les
Vietnamiens souhaitent construire treize centrales,
d’une capacité totale de 16000 MW, dans les vingt
prochaines années. Les termes de l’accord
n’interdisent pas l’enrichissement de l’uranium
– qui, en théorie, permet un programme nucléaire
militaire –, alors que les Etats-Unis font réguliè-
rement pression pour que les Etats abandonnent
leur droit à un tel enrichissement. Plusieurs
commentateurs ont comparé ces dispositions,
avantageuses pour le Vietnam, à celles du traité
nucléaire indo-américain de 2007 (5).
Brahma Chellaney (6), directeur du Centre for
Policy Research de New Delhi, minimise toutefois
les ressemblances : « Comme l’Inde n’est pas
membre du traité de non-prolifération (TNP), elle
était sujette à des restrictions spéciales au regard
des lois américaines. Le gouvernement américain
a donc eu besoin d’une dispense spéciale venant
du Congrès. Dans le cas du Vietnam, signataire du
TNP, une telle demande n’était pas nécessaire. Par
ailleurs, comme l’Inde est un Etat qui dispose
d’armes nucléaires, l’accord bilatéral devait être
formulé de façon spécifique. »
Ce n’est donc pas la nature de ces deux accords
qui les rapproche, mais leur visée : «Les Etats-Unis
usent des accords nucléaires avec l’Inde et le
Vietnam comme d’un instrument stratégique pour
bâtir une proche coopération», estime Chellaney. En
conséquence, le Vietnam va probablement obtenir
le meilleur accord parmi le groupe des « pays
nucléaires émergents», ceux qui commencent tout
juste à mettre en œuvre un programme civil. A
l’inverse des Emiratis, par exemple : l’accord entre
les Etats-Unis et les Emirats arabes unis de 2009
mentionne spécifiquement l’abandon du droit à
l’enrichissement de l’uranium sur leur territoire. Deux
poids, deux mesures? Quand il était porte-parole
du département d’Etat, M. Philip J. Crowley se
contentait d’indiquer que «les Etats-Unis négocient
de tels accords au cas par cas, pays par pays,
région par région (7) ».
Pour Washington, le renforcement des liens
militaires et la coopération nucléaire ont un objectif :
maintenir la suprématie américaine dans l’océan
Pacifique. En 2010, les Etats-Unis ont ainsi vendu
pour 6 milliards de dollars d’armements à Taïwan;
annoncé qu’ils renoueraient des liens avec les
forces spéciales indonésiennes (Kopassus),
pourtant impliquées dans des massacres au Timor,
à Atjeh et en Papouasie; défendu la liberté de
circulation en mer de Chine méridionale, qui relève
de l’« intérêt national des Etats-Unis », selon
M
me
Clinton; procédé à des opérations militaires
conjointes avec la Corée du Sud en mer Jaune; et
rappelé, lors d’accrochages à propos des îles
Diaoyu/Senkaku revendiquées par la Chine et le
Japon, que ce dernier serait soutenu si nécessaire,
en vertu du traité de défense mutuelle. La plupart
de ces mesures, sinon toutes, répondent à la
montée en puissance de la Chine : l’essor de
l’empire du Milieu conduit mécaniquement les
Etats-Unis à rehausser la valeur stratégique de ses
voisins. Le US Quadrennial Defense Review 2010
mentionne l’Indonésie, la Malaisie et le Vietnam
comme partenaires potentiels dans le domaine de
la sécurité. M. Kurt Campbell, secrétaire adjoint
pour l’Asie orientale et le Pacifique, s’est montré
encore plus précis : «Quand je regarde parmi tous
nos amis en Asie du Sud-Est, je pense que c’est
avec le Vietnam que nous avons les plus belles
perspectives (8). » Pour la puissance américaine,
ce pays est un pion utile – une fois de plus. Non
contre le communisme, cette fois, mais contre un
supposé expansionnisme chinois.
Cette obsession rencontre un écho. Depuis
des siècles, le Vietnam gravite dans l’orbite de
l’empire du Milieu tout en cherchant à échapper à
son attraction. Sa dépendance économique reste
considérable – une proportion écrasante des
importations provient du voisin du Nord. Carlyle
Thayer, professeur émérite à l’université de
Nouvelle-Galles du Sud (Canberra) et spécialiste
du Vietnam, estime en conséquence qu’« envers
Hanoï, aucun Etat n’est aussi sûr de lui et influent
que la Chine (9) ». Fondamentalement, la diplo-
matie vietnamienne cherche à s’entendre avec le
plus de pays possible pour s’émanciper de Pékin,
mais veut en même temps maintenir la relation
privilégiée avec le grand voisin – une préoccu-
pation qu’elle partage avec plusieurs Etats d’Asie
du Sud-Est. L’ancien ambassadeur Dinh Hoang
Thang ne minimise pas les difficultés : « Si le
Vietnam peut convaincre la Chine que l’amélio-
ration des relations américano-vietnamiennes
n’affectera pas les intérêts du pays tiers, ce sera
un grand succès (10). » L’exercice n’est pas plus
facile côté américain. « L’éloignement des Etats-
Unis par rapport à l’Asie et l’asymétrie de leurs
relations tant avec la Chine qu’avec le Vietnam
continuent de distordre leur compréhension de
ces relations mutuelles», rappelle Brantly Womack,
professeur de relations internationales à l’université
de Virginie (11). Côté chinois, les injonctions sont
parfois fortes : « Le Vietnam devrait avoir réalisé
que, pris entre les deux puissances, il joue un jeu
dangereux, avec sa propre situation aussi précaire
qu’une pile d’œufs, a-t-on pu lire dans le Quotidien
du peuple, l’organe du Parti communiste
chinois. (...) Si la Chine et le Vietnam devaient
vraiment en venir à des affrontements militaires,
aucun porte-avions, de quelque pays qu’il vienne,
ne pourrait garantir sa sécurité (12). »
A la fin du XX
e
siècle s’est cristallisé un conten-
tieux territorial en mer de Chine méridionale à
propos des archipels Paracels et Spratleys (13).
Même en ayant récemment musclé sa flotte, Hanoï
ne saurait rivaliser avec la marine chinoise. En
conséquence, « le Vietnam veut voir davantage
d’Etats s’engager en mer de Chine méridionale,
analyse Richard Bitzinger, expert des questions de
défense en Asie-Pacifique. Cela constituerait pour
lui une protection. Il aimerait aussi recevoir une
assistance pour étendre et moderniser les facilités
du port de la baie de Cam Ranh. Je pense que l’US
Navy profitera de ce lieu stratégique, mais ce sera
aussi le cas d’autres marines – seule y manquera,
bien sûr, la marine chinoise! »
Verra-t-on un jour les Etats-Unis soutenir le
Vietnam contre l’empire du Milieu? Il y aurait là plus
que de l’ironie, si l’on se souvient qu’après la décla-
ration d’indépendance du 2 septembre 1945 la
Chine de Mao Zedong fut le premier pays à recon-
naître, en janvier 1950, la jeune République
démocratique, précédant l’Union soviétique d’une
douzaine de jours... Garder l’équilibre entre ses
deux tuteurs communistes, bientôt rivaux déclarés,
fut l’équation résolue avec succès pendant vingt-
cinq ans par Ho Chi Minh et ses successeurs. L’aide
soviétique s’est évanouie avec la fin de la guerre
froide. Le conflit ouvert qui s’était déclaré entre le
Vietnam et la Chine à la fin des années 1970, lui,
demeure la plus taboue des questions de politique
étrangère. Plus de trente ans après son déclen-
chement, il n’est toujours pas possible d’évoquer
la brève guerre de février-mars 1979, qui fit des
dizaines de milliers de morts. La presse ne la
mentionne pas plus que les manuels scolaires.
Officiellement, tout va pour le mieux avec Pékin.
L’histoire a montré les dangers, pour le Vietnam,
d’être pris dans les calculs géopolitiques de ses
puissants voisins. Qui l’oublierait à Hanoï ? Le
diplomate Hoang Anh Tuan a récemment rappelé
que le Vietnam était « peut-être le seul pays du
monde à s’être engagé dans des négociations
aussi intenses et longues avec les Etats-Unis. (…)
Quoique la confiance et la compréhension aient
considérablement progressé, rien ne garantit que
des quiproquos stratégiques n’émergent pas de
nouveau. (…) Donc, les relations bilatérales ne
peuvent s’établir durablement sur un pied d’égalité
que si elles sont conçues pour servir les intérêts
nationaux du Vietnam comme des Etats-Unis plutôt
que les intérêts géopolitiques d’une seule des
parties (14). » Les auspices semblent pour l’instant
favorables. Mais la «tyrannie de la géographie (15) »
n’a peut-être pas fini d’orienter le destin de la
nation vietnamienne.
XAVIER MONTHÉARD.
« Une situation
aussi fragile
qu’une pile d’œufs »
A la recherche
d’un contrepoids
Le conflit de 1979
avec Pékin est passé
à la trappe
à l’ombre de la Chine
(5) Lire Siddharth Varadarajan, «L’Inde éperdue de reconnais-
sance», Le Monde diplomatique, novembre 2008.
(6) Auteur d’Asian Juggernaut. The Rise of China, India and Japan,
HarperCollins, New York, 2006. Sauf mention contraire, les citations
d’analystes proviennent d’entretiens.
(7) Cité dans Daniel Ten Kate et Nicole Gaouette, «US, Vietnam
hold nuclear technology talks as suitors vie for contracts »,
Bloomberg, 6 août 2010.
(8) Agence France-Presse, juillet 2010.
(9) Carlyle Thayer, «Vietnam’s relations with China and the United
States », conférence donnée à l’Université des sciences sociales et
humaines, Hanoï, 10 décembre 2010.
(10) Entretien accordé à VietNamNet (publication électronique),
17 février 2010.
(11) Brantly Womack, «The United States and Sino-Vietnamese
relations », The Asia-Pacific Journal : Japan Focus (publication
électronique), 2008.
(12) Li Hongmei, «Vietnam advisable not to play with fire »,
People’s Daily, Pékin, 17 août 2010.
(13) Les Paracels sont occupés militairement par la Chine depuis
janvier 1974, mais revendiqués par le Vietnam et Taïwan. La Chine,
le Vietnam, la Malaisie, les Philippines et Taïwan occupent divers
îlots des Spratleys (Brunei a émis des revendications mais sans
envoyer de troupes). Pour une analyse des problèmes politiques et la
recherche d’une issue, cf. Stein Tønnesson, «China’s coming change
in the South China sea», Harvard Asia Quarterly, Cambridge (Massa-
chusetts), décembre 2010.
(14) Hoang Anh Tuan, «Rapprochement between Vietnam and
the United States : A response », Contemporary Southeast Asia,
vol. 32, n
o
3, Singapour, 2010.
(15) Carlyle Thayer, «The tyranny of geography : Vietnamese
strategies to constrain China in the South China sea», International
Studies Association, Montréal, mars 2011.
6
* Directeur de recherche au Centre national de la
recherche scientifique (CNRS), Centre d’études de
l’Inde et de l’Asie du Sud de l’Ecole des hautes études
en sciences sociales (EHESS). Il a dirigé «Géopoli-
tique du Pakistan», Hérodote, n° 139, Paris, 2010.
Laden – laquelle serait devenue obsolète
dans le contexte des contacts établis secrè-
tement pour ouvrir le dialogue entre
Washington et les talibans afghans.
Le discours officiel pakistanais suggère
que la présence du chef d’Al-Qaida à
Abbottabad, pourtant ancienne, résulte
d’une faillite de l’ensemble des services
de renseignement des pays impliqués dans
la traque de Ben Laden, et non des seuls
responsables de son Inter-Services Intel-
ligence (ISI) sous le contrôle direct de
l’armée. Le général Ahmed Shuja Pasha,
chef de l’ISI, a lui-même déploré devant
le Parlement l’échec total du système de
sécurité du pays, blâmant au passage le
gouvernement provincial et la police
locale (4). Nul ne peut cependant croire
qu’une organisation aussi puissante que
l’ISI ait pu ignorer l’identité des occu-
pants d’une bâtisse aussi incongrue dans
une ville de garnison.
Cela ne signifie pas nécessairement que
la CIA n’a pas croisé ses informations
avec celles de l’ISI, notamment pour véri-
fier qu’Abou Ahmed Al-Koweiti, un
Pakistanais né au Koweït identifié à partir
d’une source de Guantánamo, était bien
l’intermédiaire de Ben Laden, avant que sa
piste ne mène à Abbottabad. Dès le 3 mai,
le président Asif Ali Zardari exprimait
d’ailleurs sa satisfaction dans le Wash-
ington Post : il rappelait – à juste titre –
que le terrorisme a fait des dizaines de
milliers de victimes au Pakistan et se féli-
citait de ce que «la coopération initiale
du Pakistan pour identifier le messager
d’Al-Qaida ait finalement abouti (5) ».
Mais, depuis, le discours a changé.
Certains journalistes, courageux, ont
pris le risque de demander des comptes
à l’armée (6) ou de poser tout haut la
question que beaucoup ont en tête : «Si
nous ne savions pas, nous sommes un
Etat failli. Si nous savions, nous sommes
un Etat voyou (7). » Toutefois, en dehors
de quelques personnalités qui ont appelé
à repenser toute la stratégie pakistanaise,
le discours public formulé par le pouvoir
ainsi que par la plupart des dirigeants
politiques et des médias s’est très vite
focalisé sur le thème de la souveraineté
nationale pour dénoncer une ingérence
américaine. La question d’une éventuelle
duplicité de l’armée et de ses services
spéciaux a rapidement été écartée au
profit d’une réflexion moins inconfor-
table sur les défaillances des structures
de sécurité qui avaient permis à un
commando héliporté étranger d’opérer
au cœur du pays (et, sa besogne exécutée,
de le quitter sans pertes).
Fait rarissime, l’armée a décidé de se
faire inviter au Parlement. Mais les
critiques directes de quelques élus – tel
M. Nisar Ali Khan, député de la Ligue
musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N)
et chef de l’opposition à l’Assemblée
nationale (8) – ont disparu de la résolution
adoptée à l’unanimité le 13 mai. Laquelle
a condamné l’« action unilatérale des
Etats-Unis » ainsi que les frappes de
drones américains dans les zones tribales.
Toujours unanime, le Parlement a réitéré
sa «pleine confiance dans les forces de
défense du Pakistan (9) ».
De son côté, l’armée se préoccupe plus
de dénoncer la «campagne de calomnie
lancée contre le Pakistan » que de la
présence du chef d’Al-Qaida dans une
ville de garnison. Le chef de l’ISI a
proposé de démissionner, mais ni le prési-
dent, ni le premier ministre, ni le Parle-
ment n’ont jugé son retrait nécessaire.
Toutefois, il pourrait être prochainement
remplacé, d’autant que son mandat est déjà
en prolongation exceptionnelle.
Quant à la commission d’investigation
indépendante dont le principe est
annoncé, elle n’est pas encore constituée,
ni ses prérogatives définies. On peut
douter de ce que sera l’étendue de son
pouvoir. Certains mauvais esprits n’ont
pas manqué de rappeler que les précé-
dentes enquêtes sur l’assassinat du
premier ministre Liaquat Ali Khan, en
1951, et sur celui de Benazir Bhutto, en
2007, n’avaient donné aucun résultat.
PAR JEAN- LUC RACI NE *
Après l’assaut américain visant
Oussama Ben Laden, qui a mis en
lumière les failles de son armée, le
Pakistan a obtenu que les Etats-
Unis annoncent le retrait de leurs
deux cents militaires officiellement
présents sur son territoire. Cette
mesure symbolise les relations
tumultueuses entre Islamabad
et Washington.
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
Deux échiquiers américains
NUL ne s’y trompe : ces postures
visent avant tout à conforter l’«honneur
national » face aux questions gênantes et
aux critiques venues de l’étranger.
M. Nawaz Sharif, dirigeant du principal
parti d’opposition, la PML-N (qui gou -
verne le Pendjab et a obtenu soixante-six
sièges sur deux cent cinquante-neuf aux
dernières élections générales de 2008), a
certes appelé à revoir la nature des rela-
tions entre Islamabad et Washington, mais
il a également demandé que les budgets
de l’armée et des services secrets soient
désormais débattus au Parlement. De plus,
a-t-il rappelé, c’est au gouvernement, et
non aux agences de renseignement, de
définir la politique étrangère du pays.
Ecarté du pouvoir par le coup d’Etat mili-
taire de 1999, M. Sharif prend ainsi date.
Quant aux militaires, dont la position
s’avère particulièrement délicate, ils
entendent utiliser à leur profit l’antiamé-
ricanisme qui prévaut au Pakistan, y
compris au sein d’une partie de l’armée.
Pour autant, hormis M. Panetta, les
dirigeants américains ont pris garde de
calibrer leurs propos. Le président Barack
Obama n’a parlé que de «réseaux» ayant
pu aider Ben Laden, sans préciser ses
suspicions ou ses accusations. Il entend
bien contrer les élus républicains mais
aussi démocrates – dont M
me
Dianne
Feinstein, présidente de la commission
du renseignement au Sénat – qui veulent
couper les fonds considérables octroyés
au Pakistan (20 milliards de dollars
depuis dix ans, et plusieurs milliards
prévus pour le prochain budget). C’est
que les difficiles relations américano-
pakistanaises se déploient sur deux échi-
quiers décisifs pour sa diplomatie ; celle-
ci ne peut donc ni rompre avec le
Pakistan, ni être certaine de pouvoir
compter sur lui.
Le premier échiquier est évidemment
celui de l’Afghanistan et du Pakistan.
Depuis la conférence de Londres de
janvier 2010, l’idée de réconciliation
nationale lancée par le président afghan
Hamid Karzaï a été entérinée par les
Etats-Unis et leurs alliés. L’augmentation
des effectifs militaires américains décidée
par M. Obama est destinée à accroître la
pression sur les talibans. En parallèle, la
secrétaire d’Etat Hillary Clinton a précisé,
en février 2011, que les trois points-clés
d’une possible négociation avec les
insurgés constituaient moins des préala-
bles... que des objectifs : « Ils doivent
renoncer à la violence, abandonner leur
alliance avec Al-Qaida et respecter la
Constitution afghane. Tels sont les résul-
tats attendus de toute négociation (10). »
Après l’élimination de Ben Laden, le
point central a été aussitôt réitéré : «Notre
message aux talibans reste le même, mais
avec une résonance aujourd’hui particu-
lière. Vous ne pouvez attendre notre
départ. Vous ne pouvez nous vaincre. Mais
vous pouvez décider d’abandonner Al-
Qaida et de participer à un processus
politique pacifique (11). »
(1) « General Kayani says militants’ back broken»,
Dawn, Karachi, 23 avril 2011.
(2) Massimo Calabresi, «CIA chief : Pakistan would
have jeopardized operation», Time, 3 mai 2011, sur le
site : http://swampland.time.com
(3) Au Pakistan, les Territoires tribaux fédéraux sont
divisés en sept entités.
(4) Editorial, « ISI’s admission », Daily Times,
Lahore, 15 mai 2001.
(5) Asif Ali Zardari, «Pakistan did its part », The
Washington Post, 3 mai 2011.
(6) Shahid Saeed, «Grab the reins of power », Dawn,
5 mai 2011.
(7) Cyril Almeida, «The emperors’ clothes», Dawn,
6 mai 2011.
(8) Jane Perlez, «Denying links to militants, Paki -
stan’s spy chief denounces US before parliament »,
The New York Times, 14 mai 2011.
(9) Résolution 44 sur l’action unilatérale des forces
américaines le 2 mai, session conjointe du Parlement,
14 mai 2011, www.na.gov.pk/resolutions.html
(10) Hillary Clinton, discours à la mémoire de
Richard Holbrooke, Asia Society, New York,
18 février 2011.
(11) Hillary Clinton, «Remarks on the killing of
Usama bin Ladin», communiqué du département d’Etat,
2 mai 2011 (www.state.gov).
SI le raid américain conduit au Paki -
stan dans la nuit du 1
er
au 2 mai 2011 a
levé une partie du voile sur la guerre de
l’ombre entre les services de ren seigne-
ment américains et pakistanais, il n’en a
pas pour autant livré tous les secrets.
En 2004, sous l’administration de
M. George W. Bush, le Pakistan rejoi-
gnait la catégorie privilégiée des « alliés
majeurs des Etats-Unis hors Organisa-
tion du traité de l’Atlantique nord
(OTAN) », un club de moins de quinze
nations (dont l’Australie, Israël et le
Japon). Sept ans plus tard, on s’interroge
sur l’état réel de la relation américano-
pakistanaise alors qu’Oussama Ben
Laden a été abattu dans la ville de
garnison d’Abbottabad, à proximité de
la plus importante aca-démie militaire
du pays. Là même où, une semaine plus
tôt, le général Ashfaq Pervez Kayani,
chef d’état-major de l’armée de terre,
affirmait devant la dernière promotion
des cadets avoir « brisé les reins
des terroristes (1) ».
PAKISTAN
INDE
CHINE
IRAN
TADJIKISTAN
C
a
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AFGHANISTAN
TURKMÉNISTAN
Helm
and
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In
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M E R D ’ O M A N
In
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Jalalabad
Faizabad
Kunduz
Baghlan
Charikar
Ghazni
Chakcharan
Lachkargah
Farah
Peshawar
Faisalabad
Multan
Gwadar
Rawalpindi
Abbottabad
Jacobabad
Dalbandin
Zhob
Miranshah
Bajuar
Kandahar
Mazar-e-
Charif
Herat
Karachi
Hyderabad
Quetta
Lahore
Kaboul
Islamabad
BALOUTCHISTAN
SIND
KHYBER
PAKHTUNKHWA
1
PENDJAB
GILGIT-
BALTISTAN
2
TERRITOIRES
TRIBAUX
FÉDÉRAUX
AZAD
CACHEMIRE
Waziristan nord
Waziristan
sud
500 km 0 250
1. Anciennement Province
de la frontière du Nord-Ouest
2. Anciennement Territoires du Nord
Bases arrière des talibans
(regroupement des
combattants et camps
d’entraînement)
Population pachtoune
Territoires administrés
par le Pakistan mais
revendiqués par l’Inde
« La frontière afghano-pakistanaise,
source de guerre, clef de la paix »,
par Georges Lefeuvre, octobre 2010.
« Inde et Pakistan se mesurent
en Afghanistan », par Isabelle
Saint-Mézard, janvier 2010.
« Le Pakistan fabrique ses propres
ennemis », par Muhammad
Idrees Ahmad, décembre 2009.
« Inde et Chine se disputent
l’Afghanistan », par Sarah
Davison, décembre 2009.
« Al-Qaida contre les talibans »,
par Syed Saleem Shahzad,
juillet 2007.
« Des guerres asymétriques
au “chaos constructif ” »,
par Marwan Bishara, octobre 2006.
Egalement, « Double jeu du Pakistan »,
par Jean-Luc Racine, dans
«Imprenable Afghanistan»,
Manière de voir, n
o
110,
avril-mai 2010.
WASHINGTON NAVIGUE ENTRE LE BOURBIER
Le Pakistan après la mort
M. Leon Panetta, directeur de la Central
Intelligence Agency (CIA), a été direct :
Washington n’a pas prévenu les autorités
pakistanaises avant le raid, a-t-il assuré,
car elles auraient pu «compromettre la
mission en alertant les cibles (2) »,
prenant ainsi la décision de conduire une
opération militaire dans un pays souve-
rain sans l’accord de celui-ci.
Depuis des mois, le dialogue soutenu
entre les deux pays s’était tendu. Les mili-
taires américains se disaient de plus en
plus mécontents de l’« incapacité » de
leurs homologues pakistanais à intervenir
dans le territoire tribal (3) du Waziristan
nord, celui à partir duquel le réseau
Haqqani, héritier des moudjahidins
afghans, opère contre les troupes de
l’OTAN établies dans l’est de l’Afgha-
nistan. Les déclarations de M. Panetta, et
surtout la tension accrue entre les mili-
taires pakistanais et la CIA depuis le
2 mai, affaiblissent l’hypothèse d’une
concertation masquée entre les deux
parties qui aurait vu l’armée pakistanaise
lâcher, sous pression ou non, la carte Ben
CÉCILE MARIN
Nos précédents articles
7
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
Opérations conjointes
JUILLET 2007. L’armée pakistanaise prend
d’assaut la Mosquée rouge d’Islamabad, refuge
d’islamistes intégristes. Quelques mois plus tard
se fédère dans les zones tribales un Mouvement
des talibans pakistanais, Tehrit-e-Taliban Pakistan.
La politique ambiguë du président d’alors, le
général Pervez Moucharraf, cible d’attentats dès
2003, a retourné contre le pouvoir une partie des
milices islamistes utilisées par les services
spéciaux de l’armée. Certaines s’accommodent
de sa dénonciation officielle du djihad, dès lors
que les groupes interdits peuvent se reconstituer
sous d’autres noms. Certaines se rebellent contre
un appareil d’Etat qui dialogue avec l’Inde depuis
2004, et qui s’est inscrit dans la «guerre contre la
terreur » menée par les Etats-Unis en Afghanistan
depuis 2001. Le régime a livré aux Américains
nombre de hauts responsables d’Al-Qaida – mais
pas ses chefs.
Le Pakistan paie de plus en plus cher sa
stratégie d’instrumentalisation des groupes
islamistes armés qu’il a créés ou patronnés
pendant trente ans au service d’une politique
régionale fort active : moudjahidins afghans anti -
soviétiques; insurgés cachemiris du groupe Hizb
ul-Moujahidin; djihadistes pakistanais du Lashkar-
e-Taiba infiltrés au Cachemire et menant des
attentats terroristes dans les villes indiennes ;
talibans formés dans les madrasa pour reprendre
la main en Afghanistan.
Pendant longtemps, la guerre au sein de l’islam
pakistanais relevait des «conflits sec taires» : au fil
des années 2000, les extrémistes sunnites des
Lashkar-e-Jhangvi et du Sipah-e- Sahaba Pakistan
accentuent leurs attaques contre les lieux de culte
chiites qui, pour certains, ont bénéficié de l’argent
des ayatollahs après la révolution iranienne de
1979. Bientôt, un nouveau cycle s’enclenche. La
radicalisation sunnite fut longtemps tolérée à des
fins stratégiques, la nébuleuse extrémiste et ses
combattants servant la politique du pouvoir en
direction de l’Inde et de l’Afghanistan. Elle est
devenue en partie hors contrôle : l’insurrection
dans les territoires tribaux et dans la vallée de
Swat a été contrée par les militaires en 2009, et les
campagnes d’attentats-suicides dans les grandes
villes font désormais des milliers de morts par an.
Une autre étape est franchie quand la guerre
entre sunnites et chiites se double d’une
guerre au sein même du sunnisme majoritaire.
La fracture oppose d’un côté des ultras poussant
à l’extrême l’idéologie déobandie proche du
wahhabisme saoudien, promue par le général-
président Mohammad Zia ul-Haq dans les
années 1980 (1), de l’autre l’islam populaire, jugé
« contaminé» au fil des siècles par l’hindouisme
– un islam soufi qui chante les saints et prie dans
leurs mausolées.
Avec cette culture de la violence que libèrent
le terrorisme d’Al-Qaida et la radicalité des talibans
pakistanais, ces mausolées deviennent des cibles :
le Data Darbar de Lahore, le plus important des
lieux saints du Pakistan (quarante-cinq morts en
juillet 2010) ; le mausolée de Baba Farid, au
Pendjab (six morts en octobre) ; celui d’Abdullah
Shah Ghazi à Karachi (dix morts en octobre) ; celui
de Ghazi Baba à Peshawar (trois morts en
décembre) ; un autre à Dera Ghazi Khan, près des
zones tribales (quarante et un morts en avril 2011),
et bien d’autres encore.
Dernière étape enfin : la loi punissant le blas -
phème, héritée du vieux code pénal de l’Inde
britannique de 1860, mais continûment aggravée
jusqu’à la peine de mort, avec les amendements
de 1986 et 1991. Sans être véritablement
appliquée, cette législation a néanmoins suscité
nombre d’abus. Le cas médiatisé d’une chré tienne,
M
me
Asia Bibi (2), emprisonnée en 2010, a suscité
l’appel de réformateurs pakistanais qui ont
combattu cette loi – parmi eux, le gouverneur du
Pendjab Salman Taseer et le seul ministre chrétien
du gouvernement, Shabaz Bhatti, tous deux assas-
sinés respectivement en janvier et en mars 2011.
L’assassin de Taseer, son garde du corps, fut
bientôt célébré par nombre de fidèles de la classe
moyenne qui semblent trouver dans une dévotion
extrémiste et intolérante les repères que n’offre
plus l’ordre social et politique. Ce ne sont plus les
seuls déobandis qui sont en cause, mais des
barelvis, tenants du soufisme. Pour les libéraux
pakistanais, l’espace public se rétrécit, tandis que
le gouvernement capitule devant les radicaux.
Le Pakistan, souvent présenté au départ
comme la terre promise des musulmans du sous-
continent indien, devait être, aux yeux de son
fondateur Mohammad Ali Jinnah, un Etat
démocratique et tolérant. Très vite, l’islam est
devenu la référence fondatrice, la résolution de
1949, votée par l’Assemblée constituante,
proclamant : « La souveraineté sur l’univers entier
repose sur le seul Allah tout-puissant, qui a
délégué son autorité à l’Etat du Pakistan. »
Mais la question toujours ambiguë du rapport
de l’islam à la nation et l’aveuglement géopoli-
tique promoteur du djihad transfrontalier ont
semé inconsidérément les germes de la fitna
– les errements destructeurs du chaos qui secoue
la communauté des croyants (3). La guerre mine
désormais la nation elle-même. L’islam, censé
unir le pays, commence à le diviser. Là aussi, il
faut changer de paradigme.
J.-L. R.
(1) Mohammad Zia ul-Haq (1924-1988) fut général en chef de
l’armée de terre, avant de prendre le pouvoir par un coup d’Etat,
en septembre 1978. Née en Inde dans les années 1880, l’idéologie
déobandie pakistanaise prêche un islam fidèle aux origines, purifié
des influences culturelles indiennes. Plus radical qu’en Inde, ce
courant a convergé avec l’idéologie du wahhabisme, apparue au
XVIII
e
siècle en Arabie et diffusée au Pakistan par les djihadistes
venus du monde arabe à compter de la guerre antisoviétique en
Afghanistan.
(2) Cette jeune femme a été emprisonnée à la suite d’une querelle
avec une de ses voisines.
(3) Gilles Kepel, Fitna. Guerre au cœur de l’islam, Gallimard,
Paris, 2007.
régionale, tirant partie des atouts géogra-
phiques d’un pays à la fois himalayen et
maritime, placé entre les pôles énergé-
tiques du Proche-Orient et de l’Asie
centrale et frontalier des grandes nations
émergentes que sont la Chine et l’Inde.
La seconde logique, décisive pour les
Etats-Unis, découle de la montée en puis-
sance de l’Asie, portée par un dynamisme
économique et une ouverture aux réseaux
mondiaux commerciaux, financiers et
énergétiques : l’antithèse des crispations
géopolitiques et des crises internes qui
agitent l’Afpak. C’est là que se joue
l’avenir. La Maison Blanche doit compo -
ser avec des intérêts contradictoires. Sur
cet échiquier, elle ne peut ignorer la pièce
indienne pour faire contrepoids à la Chine.
Mais, en Afpak, le Pakistan reste crispé
sur la question du Cachemire et soucieux
d’écarter l’Inde de tout règlement afghan.
Jusqu’où Washington peut-il s’en accom-
moder ? Certes, les prémices des négo-
ciations avec les acteurs afghans se mettent
en place sans New Delhi : Haut Conseil
de la paix interafghan, rencontres trilaté-
rales Afghanistan - Pakistan - Etats-Unis,
et demain, sans doute, un bureau de repré-
sentation taliban dans le Golfe. Mais
viendra le temps où les progrès – si
Tel est le cœur de la stratégie de
contre-insurrection mise en œuvre par le
général David Petraeus, d’abord en Irak,
puis en Afghanistan, où il dirige les
forces de l’OTAN (avant de prendre
prochainement la tête de la CIA) : décon-
necter les insurgés, qui défendent un
programme national, de l’« Internatio-
nale terroriste ». En principe, la dispari-
tion du chef emblématique d’Al-Qaida
devrait faciliter les choses. Reste à savoir
si la tension américano-pakistanaise
consécutive à l’opération du 2 mai va ou
non contrarier le second volet de la stra-
tégie américaine : s’appuyer sur les
services pakistanais pour influencer les
talibans afghans.
Une étude a souligné, en 2010, l’am-
biguïté des liens entre ces derniers et
leurs protecteurs pakistanais (12) : liens
étroits – des représentants de l’ISI
auraient assisté à des conseils des talibans
afghans réunis sur le sol pakistanais –,
mais aussi liens encombrants pour
certains commandants talibans, las de
l’hégémonie d’Islamabad. Lequel n’hé-
site pas à manipuler ses interlocuteurs :
vingt jours après la conférence de Londres
de janvier 2010, l’ISI arrêtait à Karachi
le mollah Abdul Ghani Baradar, numéro
deux des talibans, engagé dans des
contacts indirects avec Kaboul. Le
message était clair : pas question de se
laisser court-circuiter alors que se prépare,
à l’horizon 2014 (ou plus tard), l’après-
OTAN en Afghanistan.
Pour les stratèges pakistanais, l’objectif
majeur est d’assurer l’influence de leur
pays dans l’Afghanistan de demain. Un
tel scénario suppose que les Pach-
tounes (40 % de la population afghane)
soient de nouveau prédominants dans le
pays et que les relations nouées avec les
talibans, via le réseau Haqqani et
M. Gulbuddin Hekmatyar (le vieil obligé
du djihad antisoviétique), soient suffi-
samment solides pour éviter que les reven-
dications sur les terres pachtounes du
Pakistan ne soient ravivées.
Etre influent dans le futur Afghanistan,
c’est aussi y limiter le poids des Indiens.
Cultivant ses rapports avec M. Karzaï,
soutenant de longue date des Tadjiks de
l’Alliance du Nord, l’Inde a marqué des
points depuis 2002. Elle a mis en œuvre
(12) Matt Waldman, «The sun in the sky : The
relationship between Pakistan’s ISI and Afghan insur-
gents », Crisis States Research Centre, London School
of Economics, juin 2010.
(13) Discours du premier ministre indien Manmohan
Singh devant le Parlement afghan, Kaboul, 13 mai 2011.
(14) Selon lequel il faut penser l’Afghanistan et le
Pakistan comme un seul théâtre de guerre. Depuis la
protestation d’Islamabad, les autorités américaines
délaissent cette formule.
(15) Jiang Yu (porte-parole du ministère des affaires
étrangères), «China urges world to back Pakistan in
terror fight », Dawn, 5 mai 2011.
(16) « Gates says no sign that top Pakistanis knew
of Bin Laden», The New York Times, 18 mai 2011.
progrès il y a – devront être garantis par
une conférence internationale où l’on
voudrait retrouver, outre les grands acteurs
internationaux, tous les voisins immédiats
ou proches de l’Afghanistan, dont l’Iran,
l’Inde et la Chine.
Une Chine très discrète depuis le 2 mai.
Pékin a salué la fin de Ben Laden, tout en
se rangeant sans équivoque aux côtés du
Pakistan, dont il a applaudi la contri bution
à la lutte contre le terrorisme, «fondée sur
ses [propres] conditions nationales (15) ».
Pour certains analystes pakistanais,
l’amitié de la puissante Chine autorise à
imaginer une révision de la politique étran-
gère : le Pakistan devrait se détacher de
l’étreinte américaine et jouer plus encore
la carte chinoise, voire la carte russe. En
visite officielle à Moscou, le 11 mai, le
président Zardari a lancé l’idée d’un accès
russe aux «mers chaudes», vieux rêve des
tsars. Une semaine plus tard, le premier
ministre Youssouf Raza Gilani était en
Chine. Premier fournisseur d’armes du
Pakistan, Pékin, qui a des intérêts écono-
miques croissants en Afghanistan et au
Pakistan, comme en Asie centrale ou au
Proche-Orient, lui a promis un don rapide
de cinquante avions de combat perfec-
tionnés, des JF-17.
AFGHAN ET SES AMBITIONS ASIATIQUES
d’Oussama Ben Laden
FARIDA BATOOL.
– « Oos Shehr Ka Band Darwaza »
(La ville, porte close), 2009
Le grand jeu continue donc. On peut
douter de la capacité des forces politiques
pakistanaises à en modifier les paramè-
tres définis par l’état-major – lequel pour-
rait bien, une fois encore, avoir affronté
la tempête sans perdre de son pouvoir.
JEAN-LUC RACINE.
des programmes de développement
économique et social portant sur des
chantiers à forte charge symbolique (la
construction du Parlement afghan), sur
des infrastructures stratégiques (la route
conduisant vers l’Iran et offrant un accès
à la mer autre que pakistanais) et sur la
formation des élites (bourses pour les
étudiants afghans dans les universités
indiennes). En visite à Kaboul dix jours
après la mort de Ben Laden, le premier
ministre indien Manmohan Singh a
annoncé l’intensif ication de son
aide (plus de 1,5 milliard de dollars
depuis dix ans). New Delhi s’accommode
désormais du principe de réconciliation
nationale, dès lors qu’il conduit « sans
interférence ni coercition (…) à un
Afghanistan indépendant et stable, en
paix avec ses voisins (13) ». Le Pakistan
n’est pas cité, mais chacun comprend le
message. Ce qui n’empêche pas les
Indiens de poursuivre le dialogue rouvert
depuis peu avec Islamabad.
Ainsi, l’échiquier afghano-pakistanais
s’inscrit (pour Washington comme pour
les autres acteurs concernés) sur un second
échiquier, beaucoup plus large : celui de
l’Asie émergente. Deux grandes logiques
se croisent dans cet emboîtement. Celle
de la lutte contre le terrorisme a englué
les Etats-Unis dans le bourbier afghano-
pakistanais. Washington cherche à en
sortir dans des conditions honorables, mais
cet objectif impose de ne pas couper les
ponts avec Islamabad. Le concept
d’«Afpak (14) » ne fait plus partie du
discours officiel américain, mais il reste
pertinent : il englobe un Pakistan qui
semble de plus en plus constituer à la fois
une partie de la solution et une partie du
problème. D’autant que la situation inté-
rieure du pays est très préoccupante. Rien
n’assure que le pouvoir exécutif et la classe
politique réussiront à imposer aux mili-
taires un nouveau paradigme stratégique,
moins perturbateur et plus propice aux
bénéfices attendus d’une normalisation
Guerre au sein de l’islam
ALA VEILLE de son départ pour
Pékin, le 16 mai, M. Gilani recevait à Isla-
mabad le sénateur américain John Kerry.
La déclaration conjointe souligne l’im-
portance des « intérêts nationaux » des
par tenaires, tout en affichant la volonté
pakistanaise de « renouveler la pleine
coopération avec les Etats-Unis». De fait,
derrière les crispations apparentes, le
dialogue bilatéral bat son plein, tandis que
le secrétaire américain à la défense
Robert Gates déclare n’avoir « aucune
preuve » d’une connivence pakistanaise
de haut niveau avec Ben Laden (16). Trois
jours plus tard, c’est M. Marc Grossman,
représentant de M. Obama pour l’Afgha-
nistan et le Pakistan, qui était à Islamabad
pour préparer la visite de M
me
Clinton,
tandis que le numéro deux de la CIA,
M. Michael Morell, redéfinissait avec le
chef de l’ISI les modalités d’opérations
conjointes à venir.
Les couches moyennes
célèbrent l’assassin du
gouverneur du Pendjab
8
MULTIPLES VISAGES D’UN SOULÈVEMENT
Au Yémen, l’unité dans la protestation
LE « RÉVEIL arabe », à partir de la
Tunisie et de l’Egypte, a galvanisé les
mouvements protestataires et précipité le
délitement des structures de contrôle
étatique. La jeunesse, souvent indépen-
dante des partis politiques, a attisé les
braises de la révolte dans les grandes
villes : Sanaa, Taez et Aden. Les partis
d’opposition ne se sont joints aux mobi-
lisations que dans un deuxième temps,
tentant alors de les récupérer et d’enca-
drer ceux qui s’étaient proclamés shabab
al-thawra («jeunes de la révolution»).
Au cours des mois de mars et d’avril, les
mots d’ordre – tout comme les modalités
de la protestation – ont pour une large part
convergé : militants houthistes, sudistes,
membres des partis d’opposition et de la
société civile, hommes de tribu, islamistes
et libéraux se rassemblaient pour exiger la
chute du régime, tout particu lièrement
devant l’université de Sanaa, à un carrefour
baptisé «place du changement (3) ».
l’ancienne république du Sud) et les Frères
musulmans, formulait depuis quelques
années une critique sans concession du
régime et avait opté pour une stratégie de
boycott.
En dépit de ces impasses politiques, le
pouvoir conservait, fin 2010, sa légitimité
sur la scène internationale. Confiant dans
l’avenir, il s’apprêtait à faire voter par le
Parlement une loi permettant à M. Saleh
de se faire réélire indéfiniment à la tête
du pays ; son fils, M. Ahmad Ali Saleh,
militaire de carrière, se préparait en vue
de lui succéder.
Golfe puis refusant de le signer, M. Saleh
n’a pas fait mentir la légende qui le veut
fin tacticien. Il a également démontré ses
capacités de mobilisation massive et la
dissymétrie des moyens dont dispose
chaque camp. En gagnant du temps, il a
suscité le doute et la lassitude parmi les
manifestants, mais aussi parmi les journa-
listes et observateurs étrangers. Le président
a également tenté de tirer parti du décalage
évident entre la jeunesse mobilisée dans
les rues et les élites de l’opposition parle-
mentaire. Ainsi, l’immunité de M. Saleh
et de ses proches, garantie par l’accord des
pays du Golfe, était acceptée par le Forum
commun, mais rejetée par les shabab,
largement exclus des négociations. Ces
derniers demeuraient méfiants vis-à-vis
des stratégies de la coalition, en particulier
de M. Hamid Al-Ahmar (héritier d’un
puissant clan tribal) et des Frères
musulmans d’Al-Islah, qui dominaient
progressivement les espaces de mobili-
sation (4).
Le slogan «Irhal » («Dégage»), scandé
par les manifestants, ne constitue en aucune
manière un programme et ne permettra
sans doute pas de régler d’un coup toutes
les crises que connaît le pays, notamment
autour de la question identitaire, soulevée
depuis 2007 par le mouvement séces-
sionniste dans l’ex-Yémen du Sud. Il ne
permettra pas davantage de combler les
inégalités sociales, ni de répondre de façon
immédiate aux problèmes économiques
ou à l’épuisement des ressources naturelles.
Le défi sécuritaire ne peut pas non plus
être éludé. La peur de voir les groupes
armés, particulièrement Al-Qaida dans la
péninsule arabique (AQPA), profiter d’un
vide politique, et certains acquis de la
coopération antiterroriste remis en cause
par la chute du clan Saleh, explique la
frilosité internationale. Depuis fin 2009,
les nombreux bombardements américains
visant AQPA ont contribué à saper
davantage la légitimité du régime, tout en
n’affectant que très marginalement la
capacité de mobilisation de l’organisation.
Dans l’orbite de celle-ci ont émergé diffé-
rentes figures capables d’assumer la
direction transnationale laissée vacante
par l’assassinat d’Oussama Ben Laden.
Parmi elles, M. Anwar Al-Awlaki, un
Américain d’origine yéménite. Moins
d’une semaine après la mort au Pakistan
du chef d’Al-Qaida, il était la cible d’un
bombardement – manqué – de drone dans
la province de Shabwa.
D’autre part, la fragmentation du pays
constitue un risque, tant les sources de
légitimité (politique, tribale, religieuse,
générationnelle, etc.) et les fronts de
l’opposition se sont multipliés depuis
quelques années. Derrière l’unité dans la
rue, c’est bien un mouvement éclaté qui
fait face au président Saleh. La compé-
tition entre le régime et l’opposition, mais
également au sein de cette dernière ou à
l’intérieur de l’armée, pourrait se révéler
coûteuse. En dépit des défections de
nombreux militaires et chefs de tribu, le
président conserve la main sur une large
partie de l’armée et sur les nombreux
organes de sécurité dirigés par ses proches.
Des accrochages ponctuels avaient opposé,
en avril, la première division blindée
dirigée par M. Mohsen aux forces
loyalistes ; une confrontation directe
pourrait se révéler extrêmement violente.
De ce risque d’escalade, les Yéménites
sont bien conscients. Pourtant, un «équi -
libre de la peur » s’est instauré, limitant
depuis le début de la contestation le niveau
de violence et de répression, mais contri-
buant aussi à retarder le changement, au
point de le rendre incertain. Depuis quatre
mois, de larges rassemblements de
soutien au pouvoir sont organisés chaque
vendredi à Sanaa, donnant au président
l’occasion de proclamer sa « légitimité
constitutionnelle ».
Saada
Hajja
Sanaa
Mareb
Al-Hazm
Al-Hodeida
Al-Baida
Dhamar
Ibb
Taez
Moka
Aden
Lahej
Moukalla
Zinjibar
Al-Ghaydah
Seyoun
SHABWA
Amran
Socotra 0 100 200 km
Iles
Hanish
GOLFE
D'ADEN
MER
ROUGE
OCÉAN INDIEN
ARABIE
SAOUDITE
OMAN
DJIBOUTI
ÉRYTHRÉE
Détroit de
Bab
Al-Mandeb
Ancienne frontière
entre les deux Yémens
jusqu’en mai 1990
Ancienne frontière
contestée avec
l’Arabie saoudite
Nouvelle frontière selon
l’accord signé en juin 2000
0
200
500
1 000
2 000
3 000
Altitude
en mètres
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
PAR LAURENT BONNEFOY
ET MARI NE POI RI ER *
Un soulèvement inédit, tant par la diversité
sociologique des manifestants que par les
formes de mobilisation choisies, agite le Yémen
– en rupture avec l’image conservatrice du pays.
Le peuple réclame le départ du dictateur, qui
semble décidé à entraîner la société dans la
spirale de la guerre civile.
Menace de reprise en main
APRÈS quatre mois de manifestations
au Yémen, la peur de voir le pays sombrer
dans le chaos paralyse la «communauté
internationale ». Elle freine également
l’opposition. Certes, le 21 mars 2011, le
ministre français des affaires étrangères
Alain Juppé déclarait que le départ du
président Ali Abdallah Saleh était «incon-
tournable». Mais ce type de déclaration
ne change pas plus les choses que la
médiation régionale menée par le Conseil
de coopération du Golfe (CCG) : c’est
bien la préservation du système que
recherchent les alliés du Yémen. Même au
prix de la chute du président.
La situation s’avère d’autant plus
paradoxale que, depuis l’attentat contre le
navire de guerre américain USS Cole à
Aden en 2000, le régime n’a cessé de
provoquer l’insatisfaction de ses alliés,
Washington en tête. Réprimant ses propres
citoyens (comme au cours de la guerre
civile autour de Saada, dans le nord-ouest
du pays, qui a fait plus de dix mille morts
depuis 2004 [1]) et instrumentalisant la
lutte contre Al-Qaida (sans toutefois
parvenir à empêcher les attentats de l’orga-
nisation), le système politique et institu-
tionnel mis en place par M. Saleh a plongé
le pays dans la violence.
En 1990, la réunion de la République
démocratique et populaire du Yémen
(Yémen du Sud) et de la République arabe
du Yémen (Yémen du Nord) donnait
naissance à la République du Yémen. Or,
au cours des années 2000, cette unité a été
remise en cause à la fois par les rebelles
houthistes (2), autour de Saada, et par un
mouvement sécessionniste dans le Sud.
En outre, depuis 2007, les islamistes armés
s’attaquent directement au pouvoir et aux
forces de sécurité : la grave crise que
traverse le régime du président Saleh n’a
pas débuté en 2011.
Déjà, les élections législatives initialement
prévues en avril 2009 avaient été reportées
en raison des blocages politiques et insti-
tutionnels. L’opposition parle mentaire,
rassemblée au sein du Forum commun (Al-
Liqa Al-Mushtarak) comprenant notam -
ment les socialistes (qui ont dirigé
Expérience contestataire inédite
CES contre-mobilisations, fortement
dépendantes des réseaux clientélistes du
régime, font pourtant pâle figure en
comparaison des mobilisations sponta-
nées, massives et quotidiennes de ses
opposants sur l’ensemble du territoire. Car
au cœur des villes, mais aussi (bien qu’à
une échelle moindre) dans les villages, sur
les places dites «du changement » ou «de
la liberté», les acteurs de cette révolution,
shabab en première ligne, ont bousculé
les règles du jeu politique. Les protesta-
tions se sont progressivement structurées
autour d’espaces, d’acteurs et de pratiques
qui, bien que s’inspirant d’expériences
anciennes et variées, se distinguent par
leur caractère novateur.
C’est ainsi que M
me
Tawakkol Karman,
militante des droits humains proche des
islamistes, est devenue l’un des symboles
de la révolution naissante. L’émergence
d’une nouvelle génération politique, socia-
lisée par l’événement fondateur de la
contestation engagée fin janvier 2011, s’est
accompagnée d’une mutation profonde du
rapport au politique et des logiques de
l’action collective. Mais aussi, plus large -
ment, d’une transformation de la société.
Pour peu que l’on accepte de considérer
qu’un processus révolu tionnaire n’est intel-
ligible que sur le temps long, cette expé -
rience protestataire inédite invite à consi-
dérer le fort potentiel politique de la révolte,
susceptible d’atténuer bien des clivages.
Les mobilisations initiales, simples
marches et manifestations se déroulant
principalement au cours de la matinée ou
en soirée, ont laissé place au sit-in ininter-
rompu. Le 20 février 2011, quelques
dizaines de personnes décidaient de monter
des tentes et de passer une première nuit
devant l’université de Sanaa. Leur exemple
était suivi dans l’ensemble du pays,
entraînant l’occupation progressive de
places, de rues, puis de quartiers entiers,
au fur et à mesure que le nombre de
«campeurs» augmentait. Rapidement, ces
nouveaux espaces étaient aménagés et
dynamisés : des vendeurs ambulants y
faisaient commerce alors que divers
comités d’organisation se structuraient.
Ce mouvement a favorisé la diversifi-
cation des répertoires de la contestation :
slogans, photomontages, chants révolu-
tionnaires, pièces de théâtre, poésie, exposi-
tions et ateliers artistiques, veillées festives
et familiales autour de la tribune, mais
(1) Lire Pierre Bernin, «Les guerres cachées du
Yémen», Le Monde diplomatique, octobre 2009.
(2) Du nom de leur chef, Hussein Al-Houthi, un
ancien député tué en 2004 – et remplacé par son frère
Abdel Malek Al-Houthi.
(3) Au cours des événements qui se sont déroulés
place Tahrir («place de la liberté») au Caire, la place
du même nom à Sanaa a été investie par les partisans
du régime qui s’y sont installés en masse.
(4) Fikri Qassem, Hadith Al-Madina, Taez,
20 février 2011.
(5) Tawakkol Karman, «Our revolution’s doing what
Saleh can’t – uniting Yemen», The Guardian, Londres,
8 avril 2011.
Après le massacre de cinquante-deux
manifestants dans cette ville, le 18 mars,
le régime a été fragilisé par de nombreuses
défections : au sein du parti au pouvoir (le
Congrès populaire général) mais aussi, de
façon plus significative, du gouvernement,
des médias officiels et de l’armée. Un
proche du président, le général Ali Mohsen,
connu pour sa proximité avec les islamistes
radicaux et honni par les shabab, rejoi-
gnait même leurs rangs et promettait de
les protéger, avant de déployer ses troupes
autour de la zone du sit-in à Sanaa. Ce
ralliement a révélé les fissures internes du
régime et donné dès lors une nouvelle
dimension à un soulèvement menacé non
seulement de reprise en main, mais aussi
de militarisation. Le soutien du général
Mohsen a cristallisé les tensions parmi les
manifestants : il rappelait que la révolte
pouvait servir de tremplin aux rivaux
historiques de M. Saleh et soulignait la
fragilité de son option pacifique, pourtant
jusqu’alors respectée.
Soufflant le chaud et le froid, faisant
mine d’accepter un accord obtenu fin avril
par une médiation des monarchies du
KARIM
BEN KHELIFA.
– Sanaa, 2011
* Respectivement chercheur à l’Institut français du
Proche-Orient et doctorante à l’Institut d’études
politiques d’Aix-en-Provence.
aussi journaux, sites Internet et groupe-
ments associatifs, conférences et forma-
tions à la désobéissance civile.
De façon assez inattendue, les hommes
des tribus qui se sont joints par milliers
aux sit-in ont déposé leurs armes et opté
pour la lutte pacifique. Cette stratégie
nouvelle de contestation est venue
bousculer les représentations sociales et
les pratiques communément associées à
la tribu – souvent réduite au conserva-
tisme, à l’arriération et à la violence – et
ont replacé les solidarités qui la caracté-
risent au cœur du processus de changement.
Simultanément, la jeunesse a présenté un
nouveau visage : politisée mais indépen-
dante des partis politiques, plurielle et
autonome. Sur les places, les couleurs du
drapeau et la mélodie de l’hymne national
se sont imposées, venant remplacer les
symboles sectaires ou régionalistes des
mobilisations antérieures. Cela a poussé
nombre d’observateurs et d’acteurs à
s’interroger : l’unité du Yémen, dont on
avait craint qu’elle ne se défasse, n’était-
elle pas plutôt en train de se cimenter (5) ?
A de nombreux égards, la propagation des
mobilisations et la synchronisation
apparente des mouvements de protestation
corroboraient l’idée d’une convergence.
Les échanges et rencontres entre groupes
originaires de différentes provinces
attiraient l’attention sur un rééquilibrage
régional de la protestation, et soulignaient
le rôle-clé de Taez dans la promotion et la
défense du projet unitaire.
Quels que soient les paris sur l’avenir,
rien ne peut masquer la force des aspira-
tions et l’étendue des transformations
engendrées par le soulèvement populaire.
A cet égard, celui-ci constitue déjà un
succès que les Yéménites eux-mêmes
devront cultiver afin de ne pas gâcher la
chance qu’il représente.
9
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
ACCORD ENTRE LE HAMAS ET LE FATAH
La Palestine bousculée par les révoltes arabes
a même prétendu que le Hamas était «la
version locale d’Al-Qaida (2) ».
Cette intransigeance a été entérinée
par le président américain Barack Obama,
qui, dans son discours du 19 mai à
Washington, a affirmé comprendre «les
profondes et légitimes interrogations
d’Israël : comment peut-il négocier avec
un parti qui a montré qu’il ne voulait pas
reconnaître son droit à exister ? ».
MM. Obama et Netanyahou connaissent
pourtant la lettre des accords d’Oslo, dont
ils ne cessent de se réclamer : ceux-ci
PAR ALAI N GRESH
Les Palestiniens de l’extérieur et des territoires occupés sont
appelés à converger vers Israël par le comité qui avait
organisé une marche à la frontière le 15 mai dernier. Celui-
ci les a exhortés à rejeter toute violence, en ne s’armant que
de drapeaux. Cette mobilisation, inspirée de l’exemple des
révoltes arabes, résulte de l’impasse stratégique dans laquelle
se trouvent Hamas et Fatah.
IMAGES de Palestiniens massés aux
frontières d’Israël, le 15 mai 2011 : un
rêve pour les uns, un cauchemar pour les
autres. En ce soixante-troisième anni-
versaire de la déclaration d’indépendance
de l’«Etat juif » et de la Nakba («catas-
trophe ») pour les Palestiniens, expulsés
par centaines de milliers de leurs foyers,
les manifestants, venus de Syrie (1) ou du
Liban, de Jordanie ou de Gaza, conver-
gent vers la terre promise.
Ils ne sont que quelques milliers, mais
le monde s’interroge : qu’arrivera-t-il si
des millions de réfugiés marchent ainsi
pacifiquement pour bousculer les fron -
tières et les murs ? Ces réfugiés, négligés
par l’Organisation de libération de la
Palestine (OLP) depuis les accords d’Oslo
de 1993, après avoir été à l’origine du réveil
palestinien des années 1960, auraient-ils
décidé de prendre leur destin en main?
A Ramallah, des banderoles demandent
l’élection par tous les Palestiniens (en
Cisjordanie comme à Gaza, à Beyrouth
comme à Amman) d’un Conseil national
représentatif de l’ensemble du peuple
dispersé, et appellent à une refondation
de l’OLP. Une nouvelle étape de la lutte
de libération? La réponse brutale d’Israël
– quatorze Palestiniens désarmés tués le
15 mai – est à la mesure de l’inquiétude
de ses dirigeants.
Une telle aspiration inédite de la «rue
palestinienne », inscrite dans le sillage
des révoltes arabes, échappe aussi bien
au Hamas qu’au Fatah. C’est ce qui a
poussé les deux frères ennemis à conclure
un accord, ratifié au Caire le 4 mai par
les représentants de treize factions pales-
tiniennes. Le texte prévoit la formation
d’un gouvernement de techniciens ; la
libération des prisonniers des deux organi-
sations détenus à Gaza ou en Cisjordanie;
la tenue d’élections présidentielle et légis-
latives d’ici à un an; la réforme de l’OLP;
la réunification des organes de sécurité
sur une base strictement professionnelle.
Priorité est accordée à la reconstruction
de Gaza, soumise au blocus.
Sans surprise, cette entente a suscité un
prompt rejet israélien, le premier ministre
Benyamin Netanyahou sommant le Fatah
de choisir entre la paix et le Hamas. Il
omettait de rappeler que, depuis des mois,
les officiels israéliens justifiaient leur
réticence à conclure un accord avec
M. Mahmoud Abbas (président de l’Au -
to rité palestinienne et secrétaire général
du Fatah) par le fait qu’il ne représentait
que la moitié des Palestiniens. Avec un
sens certain de la nuance, M. Netanyahou
Le ministre égyptien des affaires étran-
gères a d’ailleurs déclaré que le point de
passage de Rafah serait ouvert, estimant
que le blocus israélien de Gaza était
«honteux» (3). Le chef d’état-major Sami
Anan a mis en garde Israël sur sa page
Facebook : «Le gouvernement israélien
doit faire preuve de retenue quand il
évoque les pourparlers de paix. Il doit
s’abstenir de s’ingérer dans les affaires
intérieures palestiniennes (4). »
Comme le résume M. Mahmoud
Choukri, ancien ambassadeur d’Egypte à
Damas : « M. Moubarak prenait toujours
le parti des Etats-Unis. Maintenant, la
manière de penser est totalement diffé-
rente. Nous voulons créer une démocratie
modèle dans la région et nous assurer que
l’Egypte exerce sa propre influence (5). »
Cette inflexion se traduit par un dégel
des relations avec l’Iran, qui – comme
Damas, d’ail leurs – a salué l’accord inter-
palestinien.
C’est pour répondre à cette nouvelle
donne régionale et aux échecs de sa
médiation dans le conflit israélo-palestinien
– confirmés par la démission de M. George
Mitchell, envoyé spécial américain pour la
paix au Proche-Orient – que M. Obama a
pris la parole le 19 mai, deux ans après son
discours du Caire, lors duquel il s’était
adressé au monde musulman. Il souhaitait
montrer que son pays se plaçait du «bon
côté de l’histoire», alors que la région est
en ébullition. Et proclamer la volonté amé-
ricaine de combiner intérêts et valeurs : il
a dénoncé la répression menée par le
gouvernement de Bahreïn, qui abrite le
commandement de la V
e
flotte américaine,
à Bahreïn et la violence de la campagne
antichiite menée par les pays du Golfe
ont aggravé les tensions entre ces pays et
l’Iran. Or l’alliance du Hamas avec
Téhéran est mal vue par les riches hommes
d’affaires du Golfe qui participent à son
financement. D’où l’intérêt de se rappro -
cher de l’Egypte, puissance sunnite – un
rapprochement facilité par l’inflexion de
la politique du Caire depuis le renver-
sement du président.
Sans rompre avec Washington ni
remettre en cause le traité de paix avec
Tel-Aviv, l’Egypte se dégage en effet de
son asservissement aux intérêts israéliens
et américains. M. Moubarak s’opposait à
l’unité entre le Fatah et le Hamas, notam -
ment parce qu’il craignait l’influence
des Frères musulmans dans son pays ; il
considérait Gaza avant tout comme un
problème sécuritaire et participait à son
blocus ; il avait pris la tête de la croisade
arabe contre l’Iran. Ces peurs ne sont plus
d’actualité, dès lors que les Frères
musulmans s’apprêtent à participer aux
élections de septembre, et peut-être même
au gouvernement. Le nouveau climat
démocratique permet par ailleurs
l’expression de la solidarité des Egyptiens
avec les Palestiniens, ce que le gouver-
nement ne peut ignorer.
(1) Que la Syrie ait laissé passer les manifestants
était, bien évidemment, un signal envoyé à Tel-Aviv et
à Washington pour leur faire comprendre qu’une désta-
bilisation du régime de Damas menacerait Israël.
(2) « Le Hamas, réplique locale d’Al-Qaida »,
Israel7.com, 5 mai 2011.
(3) « Egypt to throw open Rafah border crossing
with Gaza», Ahram Online (publication électronique),
29 avril 2011.
(4) « Egypt to open Rafah crossing», Ynet (publi-
cation électronique), 29 avril 2011.
(5) David Kirkpatrick, «In shift, Egypt warms to
Iran and Hamas, Israel’s foes », The New York Times,
28 avril 2011.
(6) « Obama gives major Middle East speech – but
is the region still listening?», The Nation, New York,
19 mai 2011.
(7) Cité par Steven Lee Myers, «Divisions are clear
as Obama and Netanyahu discuss peace», The New
York Times, 20 mai 2011.
Le processus de paix sur lequel le Fatah
a tout misé depuis 1993 est enterré depuis
des années ; mais, avec la chute du
président égyptien Hosni Moubarak, qui
en était le principal parrain, le mouvement
de M. Abbas a enfin dû se résoudre à en
signer l’acte de décès. L’avancée perma-
nente de la colonisation – le jour même
du discours de M. Obama sur le Proche-
Orient, le gouvernement israélien
annonçait la création de mille cinq cent
cinquante nouveaux logements à
Jérusalem-Est – vide le dialogue avec
Israël de toute portée.
Quant au Hamas, qui se réclame de la
«résistance», il maintient le cessez-le-feu
avec Israël et l’impose, par la force si
nécessaire, aux autres factions palesti-
niennes. Du coup, à Gaza, il doit faire face
à des groupes salafistes, pour certains liés
à Al-Qaida, qui lui reprochent de ne pas
lutter militairement contre l’«ennemi sio -
niste » et, sur le plan intérieur, de ne pas
étendre suffisamment l’islamisation de la
société. L’assassinat en avril, par un groupe
extrémiste, de Vittorio Arrigoni, un militant
italien propalestinien installé à Gaza, est
apparu comme un coup de semonce.
Enfin, la poursuite du blocus israélien et
les difficultés quotidiennes de la popu -
lation érodent l’influence du Hamas.
mandatent l’OLP et elle seule (non le
gouvernement palestinien) pour négocier
avec Israël l’accord final sur le statut
des territoires palestiniens occupés ; or
le Hamas n’appartient pas à l’OLP. Et les
deux chefs d’Etat ont également ignoré
les déclarations de M. Khaled Mechaal,
chef du bureau politique du Hamas. Celui-
ci a réitéré son soutien à l’édification d’un
Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza
avec Jérusalem comme capitale, et affirmé
que, dans le cas où cet Etat serait créé, le
Hamas renoncerait à la violence.
L’accord entre le Fatah et le Hamas a
surpris tous les observateurs qui suivaient,
depuis des années, les tortueuses tracta-
tions entre les deux partis. Il est encore
difficile de savoir dans quelle mesure il
sera appliqué : nombre de points restent
obscurs et la méfiance réciproque demeure
bien ancrée. Mais les facteurs qui poussent
à cette entente sont puissants, certains
tenant à la scène palestinienne, d’autres à
l’évolution régionale.
Les deux organisations ont été confron -
tées à la montée d’un mouvement de
contestation en Cisjordanie et à Gaza
même. Le mot d’ordre central n’était pas,
comme dans les autres pays arabes, «Le
peuple veut la chute du régime». Et pour
cause : «On n’a ni régime ni Etat, nous
expliquait à Ramallah l’intellectuel Jamil
Hilal. Juste une autorité et, au-dessus,
l’occupation. » Des milliers de jeunes
criaient : « Le peuple veut la fin de la
division. » Le Fatah et le Hamas ont été
contraints de prendre en compte cette
demande populaire. D’autant que tous deux
se trouvent dans une impasse stratégique.
WILFRID
ESTÈVE.
– «Checkpoint 300»,
de la série
«Rhizome»,
2009
Calendrier des fêtes nationales
1
er
- 30 juin 2011
1
er
SAMOA OCCID. Fête de l’indépend.
2 ITALIE Fête nationale
4 TONGA Fête de l’indépend.
5 DANEMARK Fête nationale
6 SUÈDE Fête nationale
10 PORTUGAL Fête nationale
12 PHILIPPINES Fête de l’indépend.
RUSSIE Fête de l’indépend.
17 ISLANDE Fête de l’indépend.
18 SEYCHELLES Fête nationale
23 LUXEMBOURG Fête nationale
25 CROATIE Fête nationale
MOZAMBIQUE Fête nationale
SLOVÉNIE Fête de l’indépend.
26 MADAGASCAR Fête de l’indépend.
27 DJIBOUTI Fête de l’indépend.
30 RÉP. DÉMOCRAT.
DU CONGO Fête nationale
tout en gardant le silence sur le rôle de
l’Arabie saoudite, qui lui a prêté main forte.
«Le leadership américain est plus néces-
saire que jamais », assurait la secrétaire
d’Etat Hillary Clinton avant le discours
présidentiel. Mais Robert Dreyfuss
s’interroge dans l’hebdomadaire The
Nation : quelqu’un dans la région écoute-
t-il encore les Etats-Unis (6) ? Après avoir
relevé les rebuffades pakistanaises et
afghanes, il note : « L’Iran, malgré des
sanctions coûteuses et des menaces
répétées d’intervention militaire, refuse
non seulement tout compromis sur son
programme nucléaire, mais continue
d’appuyer les mouvements antiaméricains
en Irak, au Liban, en Palestine, dans les
Etats du Golfe. L’Irak, dont le gouver-
nement est le résultat de l’invasion de
2003, a rejeté tout maintien de la présence
militaire américaine, et ses dirigeants se
félicitent de leur nouvelle alliance avec
l’Iran. » De son côté, l’Arabie saoudite
exprime son mécontentement face à la
manière dont M. Obama a laissé tomber
le président Moubarak et critiqué la
répression au Bahreïn.
Quant à M. Netanyahou, après avoir
résisté sans trop de mal aux demandes
d’arrêt de la colonisation, il a rejeté tout
retour aux frontières de juin 1967, projet
réaffirmé par M. Obama. Il refuse même
de prendre les frontières comme base de
négociation – la solution prônée par le
président américain. Lors de la rencontre
entre les deux hommes, le 20 mai à la
Maison Blanche, M. Netanyahou, avec
l’arrogance de celui qui sait ne courir
aucun risque, a donné à son interlocuteur
une leçon d’histoire et de géopolitique.
Au-delà de la médiatisation des diver-
gences entre les deux hommes, le premier
ministre israélien a confié à ses conseillers :
« J’étais arrivé à cette rencontre avec
certaines préoccupations, j’en suis sorti
rassuré (7). » Et le président Obama a
salué «les relations extraordinaires entre
les deux pays », seul principe inamovible
dans la région, mais aussi obstacle majeur
à la création d’un Etat palestinien, que
M. Obama annonçait pourtant pour 2011
– son prédécesseur, M. George W. Bush,
l’avait promise pour 2005, puis pour 2008.
A dix-sept mois de l’élection présiden-
tielle américaine, la capacité de M. Obama
à imposer cet objectif apparaît plus qu’in-
certaine. Une seule chose est sûre : quand,
en septembre, l’Assemblée générale des
Nations unies se réunira pour décider de
l’admission en son sein d’un Etat pales-
tinien dans les frontières de 1967, les Etats-
Unis s’y opposeront. Comme ils s’opposent
à toute pression sur un gouvernement qui,
depuis des années, viole les résolutions de
l’Organisation des Nations unies (ONU),
y compris celles qu’avait votées Washington.
Mais ils risquent d’être isolés, l’accord
entre le Hamas et le Fatah, la création d’un
gouvernement unitaire palestinien et
l’intransigeance israélienne créant un
contexte plus favorable à la demande de
M. Abbas. Plusieurs pays européens
semblent d’ailleurs décidés à s’y rallier.
Certes, Washington pourra imposer, une
fois de plus, son veto. Mais un vote massif
de l’Assemblée générale permettrait à l’Etat
palestinien de devenir au moins membre
observateur de l’ONU (pour l’instant, seule
l’OLP l’est), au même titre que la Suisse;
de rejoindre les organisations spécialisées
de l’ONU (Unesco, Organisation des
Nations unies pour l’alimentation et l’agri-
culture [FAO], etc.) ; et de poser la question
de l’occupation d’un Etat (et pas seulement
de « territoires ») devant l’opinion et la
justice internationales. Un pas en avant
modeste, mais un pas tout de même...
Les deux partis souffrent en fait
d’une crise de légitimité. Leurs compor-
tements – autoritarisme, clientélisme, cor -
ruption, etc. – ne sont pas très différents
de ceux qui prévalent ailleurs dans le
monde arabe. Ils suscitent les mêmes
révoltes et les mêmes aspirations à
la liberté.
Le bouleversement de la donne
régionale a poussé au compromis. Si le
Fatah a perdu avec M. Moubarak son
meilleur allié, les manifestations en Syrie
et leur violente répression ont affaibli l’un
des soutiens essentiels du Hamas, qui
abrite sa direction extérieure depuis son
expulsion de Jordanie. Le 25 mars, le
cheikh Youssouf Al-Qaradawi, l’un des
prêcheurs les plus populaires de l’islam
sunnite, lié aux Frères musulmans (dont
le Hamas est issu), a fermement condamné
le régime du président Bachar Al-Assad,
affirmant que le parti Baas ne pouvait plus
diriger la Syrie. Le Hamas s’est gardé de
prendre la défense de son protecteur syrien,
malgré les pressions de Damas.
Un autre glissement régional trouble
les dirigeants du parti islamiste. La
répression de la révolution démocratique
Sur le site
• Israël se replie derrière un bouclier
antimissile, par Laurent Checola
et Edouard Pflimlin.
• Les mots de l’intifada syrienne,
par Zénobie.
www.monde-diplomatique.fr/2011/06/
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
10
PA R N O T R E E N V O Y É S P É C I A L MA U R I C E L E M O I N E *
Le rapprochement diplomatique qui s’opère entre la Colombie
et le Venezuela a ouvert la voie de la réintégration du Honduras
au sein de l’Organisation des Etats américains (OEA).
Dans cette perspective, le gouvernement de M. Porfirio Lobo
– issu du coup d’Etat de juin 2009 – a accepté
le retour dans son pays de l’ex-président Manuel Zelaya,
l’une des quatre revendications de la résistance hondurienne.
* Journaliste, auteur de Cinq Cubains à Miami, Don Quichotte,
Paris, 2010.
Financé par les banques internationales, le gouver-
nement réformiste du général Oswaldo López
Arellano construit à l’époque des routes et des
chemins, des ponts, des systèmes de drainage, des
écoles et des centres de santé. Constitués en coopé-
ratives, les asentamientos (colonies paysannes) font
de la région l’une des plus productives du pays. De
quoi réveiller en sursaut terratenientes et politiciens !
Sous leur pression, et concentrant la propriété de la
terre, la loi de modernisation et de développement
du secteur agricole (LMDSA) est promulguée en
1992 par le gouvernement de M. Rafael Leonardo
Callejas. La grande dévastation peut commencer.
Avec une dose létale de violence et beaucoup
de cynisme, on fait comprendre aux paysans qu’il
serait bon pour eux d’abandonner le terrain. «On
n’était pas d’accord, rage M. Jeramiah Martínez, de
l’asentamiento La Concepción. On a vendu les terres
à cause des pressions. » Des sicaires n’hésitent pas
à tuer les quelques hommes dont la mort paraît
nécessaire à l’exécution des plans de leurs patrons.
Ailleurs, il leur suffit de corrompre certains dirigeants.
Vingt-neuf coopératives passent dans les mains de
trois grands propriétaires : MM. René Morales,
Reinaldo Canales et Facussé. La palme africaine
dévore les étendues. Mourant à petit feu, les paysans
n’auront d’autre option que de reprendre les
palmeras (2). Ce qu’ils vont faire en multipliant les
occupations, à partir de 2001 – subissant en retour
expulsions, emprisonnements et assassinats.
L’arrivée au pouvoir de M. Manuel Zelaya, le
27 janvier 2006, apporte un début d’apaisement.
Issu du Parti libéral (PL), il n’en prend pas moins
ses distances avec les groupes de pouvoir écono-
mique et ouvre les portes de son gouvernement au
mouvement social. Le 19 juin 2009, en signant le
décret 18-2008, il octroie aux paysans les terres
qu’ils occupent depuis plus de trois ans ; les
« propriétaires » affectés seront indemnisés.
Montant sur ses grands chevaux, la Fédération
nationale des agriculteurs et éleveurs du Honduras
(Fenagh) s’unit aux autres secteurs de l’oligarchie
– également répartie entre les deux grandes forma-
tions politiques traditionnelles, le PL et le Parti
national (PN) – pour organiser le coup d’Etat qui
renverse M. Zelaya, le 28 juin 2009.
« On a besoin de la terre. Elle est à nous ! » Le
9 décembre suivant, environ deux mille cinq cents
familles regroupées dans le Mouvement des
paysans unis de l’Aguán (MUCA) récupèrent
vingt mille hectares cultivés en palme africaine.
Maudite palme ! La guerre éclate immédiatement.
A La Concepción, M. Martínez raconte : « Le
12 février [2010], ils ont tiré de sang-froid sur deux
compañeros, blessés mais vivants, grâce à Dieu. »
«Ils»? Une soixantaine de nervis masqués, arrivés
dans des voitures de police et des véhicules de
M. Facussé.
La peau tendue sur les pommettes saillantes,
une femme dénonce, à Lempira : « Les guardías
de Facussé sont rentrés dans les habitations, ils
ont détruit les lits, les vivres, les enfants ont eu
peur. » Un habitant de Marañones s’emporte : « Ils
ont capturé deux compañeros, ils les ont désha-
billés complètement et, s’en servant comme de
boucliers humains, ils ont commencé à nous tirer
dessus » – un blessé. Une paysanne montre son
téléphone portable : « Il y a trois jours, à minuit,
j’ai été menacée. Je l’avais déjà été trois fois et
j’avais changé mon numéro, mais… “On te
connaît ! Il faudra que tu paies. Et si ça n’est pas
toi, ça sera quelqu’un de ta famille…” »
A Guadalupe Carney, les membres du
Mouvement paysan de l’Aguán (MCA) s’accro-
chent aux terres de l’ancien Centre régional
d’entraînement militaire (CREM). Créé en 1983 par
les Etats-Unis pour former les troupes hondu-
riennes, salvadoriennes et la contre-révolution
nicaraguayenne, il a été démantelé en 1993 et
transféré à l’Institut de réforme agraire (IRA). Dans
la plus totale illégalité, la municipalité de Trujillo a
vendu les terres à des éleveurs locaux, à d’anciens
militaires et, murmure-t-on, à des narcotrafiquants.
M. Facussé s’en est approprié cinq cent cinquante
hectares. Quand, le 6 avril 2010, le MCA les
occupe, à El Tumbador, les hommes de main les
expulsent. Lorsque, le 5 novembre, les paysans
reviennent à la charge, cinq d’entre eux tombent
sous les balles d’un commando de militaires et
de guardías.
RÉSISTANCE FACE AUX PUTSCHISTES
Bras de fer
au Honduras
M. M
me
M
lle
Nom ......................................................................
Prénom .................................................................
Adresse .................................................................
...............................................................................
Code postal................................
Localité ..................................................................
Pays ......................................................................
Courriel .................................................................
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o
Afrique CFA: 2 200 F CFA, Algérie : 200 DA, Allemagne : 4,90 €, Antilles-Guyane : 4,95 €, Autriche : 4,90 €, Belgique : 4,90 €, Canada : 6,75 $C, Espagne : 4,90 €, Etats-Unis : 6,75 $US, Grande-Bretagne : 3,95 £, Grèce : 4,90 €, Hongrie : 1500 HUF, Irlande : 4,90 €, Italie : 4,90 €, Luxem- bourg : 4,90 €, Maroc : 28 DH, Pays-Bas : 4,90 €, Portugal (cont.) : 4,90 €, Réunion: 4,95 €, Suisse : 7,80 CHF, TOM: 700 CFP, Tunisie : 5,50 DT.
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La 0écourerte - www.ed|t|ons|adecourerte.fr
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sources humaines. « Mais êtes-vous
vraiment journalistes? Je veux dire,
n’avez-vous pas un autre métier ?»
Les cartes de presse et les discours
rassurants ont finalement raison de ses
doutes. M. Barliba se méfie des Occi -
dentaux qui viennent parler à ses
médecins : «Chaque mois, nous per -
dons des infirmières et des internes. Il
faut arrêter l’hémorragie, sinon nous
courons à la catastrophe. »
Dans le système public roumain,
un médecin débutant gagne 250 euros
en moyenne par mois; un spécialiste
en fin de carrière, 400 euros (le salaire
moyen en Roumanie était en jan -
vier 2011 de 1424 lei, soit environ
340 euros). A l’été 2010, ces salaires
déjà peu attractifs ont chuté de 25 %
en raison du plan «anticrise» lancé par
le gouvernement de centre-droite.
« Une aide-soignante est mieux
payée en Europe de l’Ouest qu’un
directeur en Roumanie», confirme
Mme Camelia Bogdanici, la direc-
trice médicale de Saint-Spiridon. Et
d’ajou ter, désa busée : «L’une de nos
chirurgiennes vient de partir pour la
France, à 57 ans. Là-bas, elle gagne
6000 euros par mois. » Dans ces condi-
tions, de nombreux services tournent
au ralenti.
trouve encore peu d’écho parmi les
dirigeants politiques européens.
Si l’Islande fait figure de cas d’école,
c’est que ce pays ore un exemple chimi-
quement pur des dyna miques qui, au
cours des années 1990 et 2000, ont permis
à des intérêts privés d’édicter des régle-
mentations publiques conduisant au
gonflement de la sphère financière, à son
désencastrement du reste de l’économie
et, finalement, à son implosion.
(Lire la suite page 20.)
(Lire la suite page 18.)
DANS le petit bureau du service
d’oto-rhino-laryngologie (ORL) de l’hô-
pital Saint-Spiridon, les visages sont
graves. L’une des internes vient de
présenter sa démission – une de plus.
«Bientôt il ne restera plus per sonne,
soupire la docteure Gina Stegaru. Il faut
pourtant que quelqu’un s’occupe des
gens qui vivent ici, de nos amis, de nos
familles. » Dans les couloirs, quelques
per sonnes âgées patientent sur des
bancs. Par la fenêtre, un vent d’hiver
balaie la cour enneigée. «Exercer ici
n’est pas seulement un métier, c’est
aussi une vocation humanitaire»,
insiste la praticienne.
Situé en plein cœur de Iasi, une
grande métropole du nord-est de la
Roumanie, l’hôpital Saint-Spiridon
existe depuis plus de deux cent
cinquante ans. Il est l’un des plus vieux
établissements publics de santé du
pays, et l’un des plus importants. Il
compte deux mille cinq cents salariés,
cinq cents médecins internes et
quarante spécialités. Une vraie poule
aux œufs d’or pour les recruteurs
étrangers qui rôdent dans les couloirs.
M. Ioan Barliba s’agite sur sa
chaise, petit sourire de façade et ama-
bilités confuses. «Puis-je vous aider ?»
L’homme est le responsable des res -
4, 90 € - Mensuel - 28 pages N° 686 - 58e année. Mai 2011
DANS LES EAUX TROUBLES DU DROI T D’ I NGÉRENCE – pages 8 et 9
LES FEMMES
PLUS PROCHES
DE LA NATURE ?
PAR JANET BI EHL
Pages 22 et 23.
S O MMA I R E C O MP L E T E N PA G E 2 8
PAR ROBERT WADE
ET SI LLA SI GURGEI RSDÓTTI R *
* Respectivement professeur d’économie politique à la London School of Economics et maîtresse de conférences en politiques publiques à l’université d’Islande. Cet article est une version remaniée et actua- lisée d’une étude parue dans la NewLeft Review, no 65, Londres, septembre-octobre 2010.
* Journalistes.
PETITE île, grandes questions. Les
citoyens doivent-ils payer pour la folie des
banquiers ? Existe-t-il encore une insti-
tution liée à la souveraineté populaire
capable d’opposer sa légitimité à la supré-
matie de la finance? Tels étaient les enjeux
du référendumorganisé le 10 avril 2011 en
Islande. Ce jour-là, pour la seconde fois,
le gouvernement sondait la population :
acceptez-vous de rembourser les dépôts
de particuliers britanniques et néerlandais
à la banque privée Icesave ? Et, pour la
seconde fois, les habitants de l’île ravagée
par la crise ouverte en 2008 répondaient
« non » – à 60 % des votants, contre
93 % lors de la première consultation, en
mars 2010.
Dans les campagnes françaises et dans certains quartiers
urbains, les rares installations de médecins généralistes ne
compensent pas les départs à la retraite. Pourtant, les députés
ont aboli, le 13 avril dernier, les seules mesures un peu
contraignantes qui existaient contre la désertification. Inquiets,
les élus locaux multiplient les initiatives et recrutent des
praticiens jusqu’en Roumanie – où nombre d’étudiants français
partent se former...
PAR NOS ENVOYÉS SPÉCI AUX
MEHDI CHEBANA ET LAURENT GESLI N *
CHASSÉ-CROISÉ FRANCO-ROUMAIN
La valse européenne
des médecins
niques aux petits génies de l’«innovation financière» et paiement
de tous les dégâts qu’ils occasionnent par les contribuables et
par les Etats (lire l’article sur l’Islande ci-dessus). Les socialistes
français s’indignent que, «dans l’année qui a suivi la crise des
subprime, les gouvernements [aient] consacré plus d’argent
pour soutenir les banques et les institutions financières que
le monde n’en avait dépensé, en un demi-siècle, pour aider
les pays pauvres ! (3) ». Mais les remèdes qu’ils préconisent
ressemblent tantôt à des rustines (surtaxe fiscale de 15 % pour
les banques), tantôt à des vœux pieux (suppression des paradis
fiscaux, création d’une agence de notation publique, taxe sur
les transactions financières), dès lors que leur réalisation est
conditionnée à une très improbable « action concertée des
Etats membres de l’Union européenne».
Ainsi, ce qui aurait dû être «la crise de trop» a été une crise
pour rien. M. AndrewCheng, principal conseiller de la Commis-
sion de régulation bancaire chinoise, suggère que cette passivité
tient à un «problème de capture» des Etats par leur système
financier (4). Autant dire que les responsables politiques se
comportent trop souvent comme des marionnettes avant tout
soucieuses de ne pas déranger le festin des banquiers.
(1) FMI, «Rapport sur la stabilité financière dans le monde», avril 2011.
(2) Cité par Jeff Madrick, «The Wall Street Leviathan», The New York Review of Books, 28 avril 2011.
(3) Projet socialiste 2012. Supplément à L’Hebdo des socialistes, no 610, Paris, 16 avril 2011.
(4) Cité par James Saft, «Big winners in crises : The banks », International Herald Tribune, Paris, 13 avril 2011.
Quatre ans après...
PAR SERGE HALI MI
L
E FONDS monétaire international (FMI) vient de l’admettre :
« Près de quatre ans après le début de la crise financière,
la confiance dans la stabilité du système bancaire global doit
toujours être entièrement restaurée (1). » Mais ce que le
président de la Réserve fédérale américaine, M. Ben Bernanke,
qualifie de « pire crise financière de l’histoire mondiale, Grande
Dépression [de 1929] comprise (2) », n’a entraîné aucune
sanction pénale aux Etats-Unis. Goldman Sachs, Morgan
Stanley, JP Morgan avaient misé sur l’effondrement des place-
ments à risque qu’ils recommandaient avec empressement à
leurs clients... Ils s’en tirent au pis avec des amendes, plus
souvent avec des bonus.
A la fin des années 1980, à la suite de la faillite frauduleuse
des caisses d’épargne américaines, huit cents banquiers se
retrouvèrent derrière les barreaux. Dorénavant, la puissance
des banques, encore accrue par des restructurations qui ont
concentré leur pouvoir, semble leur assurer l’impunité face à
des Etats affaiblis par le poids de la dette publique. Les prochains
candidats à la Maison Blanche, M. Barack Obama en tête,
mendient déjà les contributions de Goldman Sachs à leur
campagne; le directeur de BNP Paribas n’hésite pas à menacer
les gouvernements européens d’une panne du crédit au cas
où ceux-ci réglementeraient sérieusement les banques; l’agence
de notation Standard & Poor’s, qui avait pourtant accordé sa
meilleure note de risque (AAA) à Enron, Lehman Brothers, Bear
Stearns ainsi qu’à toutes sortes d’«obligations pourries» (junk
bonds), projette de la retirer à la superpuissance américaine si
celle-ci ne réduit pas plus vite ses dépenses publiques.
Trois ans de réunions du G20 visant à accoucher d’une
« nouvelle symphonie planétaire » ont donc conservé intact un
système mêlant déréglementation bancaire, primes pharao-
UN LABORATOIRE LIBÉRAL DÉVASTÉ PAR LA CRISE
Quand le peuple islandais
vote contre les banquiers
JOAN MIRÓ. – «Le Chasseur de pieuvres», 1969
L’issue du scrutin prend une coloration
particulière au moment où, sous la pression
des spéculateurs, de la Commission
européenne et du Fonds monétaire inter-
national (FMI), les gouvernements du
Vieux Continent imposent des politiques
d’austérité pour lesquelles ils n’ont pas
été élus. La mise en coupe réglée du
monde occidental par les institutions finan-
cières libérées de toute contrainte inquiète
jusqu’aux thuriféraires de la dérégulation.
Au lendemain du référendum islandais,
l’éditorialiste du très libéral Financial
Times s’est félicité de ce qu’il soit
«possible de placer les citoyens avant les
banques » (13 avril 2011). Une idée qui
Aux Etats-Unis, les républicains bataillent pour
amputer le budget fédéral ; au Portugal, les autorités
négocient souveraineté contre plan de sauvetage ; en
Grèce, la perspective d’une restructuration de la dette
renforce l’austérité. Sous la pression des spécula-
teurs, les gouvernements ont fait le choix de l’impuis-
sance. Consultés par référendum, les Islandais
suggèrent une autre voie : adresser la facture de la
crise à ceux qui l’ont provoquée.
G A L E R I E L E L O N G
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Vingt-huit paysans
assassinés
en cinq mois
Village agricole
dans la région
du bas Aguán,
2009
(1) Propriétaire terrien.
(2) Plantations de palme africaine.
national, il rencontre, à Washington, M. Juan
Orlando Hernández, président du Congrès (Parle-
ment) de ce petit pays centre-américain. Lequel
organise une réunion avec M. Lobo, et quelques-
uns de ses collaborateurs, à Miami.
Romer évoque les succès de Hongkong, de
Singapour et des zones économiques spéciales
chinoises. Des grincheux objecteraient que les
conditions historiques, géographiques, écono-
miques et culturelles dans lesquelles se sont déve-
loppés ces exemples les placent à mille lieues de
celles qui prévalent au Honduras. Il en faut plus
pour ébranler M. Lobo et les siens.
POUR faire surgir du néant une «ville modèle»
de 1000 kilomètres carrés (33 kilomètres par 33),
le Congrès réforme le 17 février l’article 304 de
la Constitution – «à aucun moment ne peuvent
être créés des organes juridictionnels d’excep-
tion» – pour y ajouter «à l’exception (sic !) des
privilèges juridictionnels des régions spéciales
de développement [RED] » (3).
D’après le décret qui établit le fonctionne-
ment de la (ou des) ville(s) modèle(s), les lois
honduriennes – y compris le droit du travail –
n’y seront pas applicables, à l’exception de celles
traitant de la souveraineté (!), des relations exté-
rieures (les RED pouvant néanmoins signer des
accords et des traités internationaux), des élec-
tions, de l’émission de documents d’identité.
Dans l’hypothèse où un gouvernement ultérieur
souhaiterait revenir sur cette braderie d’un pan
DÉCOR d’infortune, trois cents cahutes de toiles
de plastique bleu s’abritent sous les panaches d’un
océan de palmiers à huile. Des insectes s’éparpillent
en bourdonnant, l’air a la consistance de la laine
mouillée. Dans cette pestilence, le paludisme règne.
Il y a beaucoup d’enfants et de vieux. Le nez plissé
par un reniflement, une paysanne prononce un nom,
celui de Miguel Facussé. «C’est un homme puissant
qui, avec son argent, déplace les montagnes. Et
nous, on a peur de lui. »
Don Miguel Facussé : oligarque du Honduras,
seigneur et maître du bas Aguán, sur la côte caraïbe,
dans le nord-est du pays. Des paysans ont occupé
«ses» terres – elles ne lui appartiennent pas –, le
9 décembre 2009. Ils ont été rossés, chassés par
ses hommes de main en décembre 2010. Obstinés,
ils ont réinvesti cet endroit – Paso Aguán. Ils
montrent la piste qui, plus loin, traverse la plantation
du terrateniente (1). «Ce chemin rejoint la route et
appartient à tout le monde. Ses gardes ne nous
laissent pas passer. Ils nous empêchent de gagner
nos champs, nos cultures de bananes, d’aller pêcher
dans le río. On est littéralement prisonniers. »
« Facussé» a donné ses ordres. Aucune poule,
aucun cochon, aucune tête de bétail de ces gueux
ne doit fouler le sol de sa propriété. «Si, par malheur,
ils échappent à notre surveillance, ses guardías
les abattent. Et si on réplique…» L’homme écarte
les mains, rageur autant qu’impuissant.
C’est en vertu de la loi de réforme agraire de
1962 que l’Etat a décidé de coloniser l’Aguán.
Villes privées dans
«
J’INVITE mon peuple à rêver et à vivre dans
un endroit idéal, sans délinquance, sur un terri-
toire autonome doté d’un meilleur système d’édu-
cation et de santé », s’enflamme le président
Porfirio Lobo, le 18 janvier, lors d’une confé-
rence de presse (1). Paul Romer jubile.
«Brillant économiste» (l’expression n’est pas
de nous), enseignant à l’université Stanford, il
arpente la planète et particulièrement l’Afrique
depuis plusieurs années, cherchant un pays où
mettre en pratique la théorie qu’il a élaborée :
«Ce qui fait obstacle au développement des pays
pauvres, ce sont les “mauvaises normes”impo-
sées par les Etats aux investisseurs, ainsi décou-
ragés (2). » Il convient donc, sur des territoires
vierges, de faire surgir des charter cities, «villes
modèles» où ces investisseurs, nationaux et étran-
gers, érigeront leurs usines et leurs ateliers, mais
aussi les infrastructures, logements, commerces,
écoles, cliniques et services nécessaires à une
main-d’œuvre poussée là par le chômage. Etant
entendu que cette enclave possédera ses propres
lois, ses tribunaux, sa police, son gouvernement
– et ne paiera pas d’impôts au pays d’accueil.
Romer ne suscite qu’un intérêt poli jusqu’au
jour où, en janvier 2011, à l’initiative de
M. Xavier Arguello, président hondurien de l’en-
treprise immobilière américaine Inter-Mac Inter-
(1) Associated Press, 20 janvier 2011.
(2) Romer développe ses idées sur le site Charter Cities :
www.chartercities.org/blog
(3) Cent vingt-six voix pour, une contre, une abstention.
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LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
11
Depuis, menée par les palmeros de la mort
qu’assistent la police et l’armée, la répression n’a
jamais cessé. De janvier 2010 au 19 mai 2011, le
conflit pour la terre a coûté la vie à vingt-huit
paysans et au journaliste Nahum Palacio (ainsi
qu’à sa compagne), qui relatait un peu trop honnê-
tement les événements. En zélés porte-parole des
puissants, les médias privés nationaux donnent
leur version des faits : aidés et financés par le
Venezuela, par les Forces armées révolutionnaires
de Colombie (FARC) et par les narcotrafiquants,
ces « rebelles » posséderaient mille fusils
AK-47 et M-16 – que les forces de sécurité,
d’occupations en fouilles et en perquisitions, n’ont
jamais trouvés.
Arrivé à la présidence le 29 novembre 2009, au
terme d’élections organisées par le gouvernement
illégitime de M. Roberto Micheletti, M. Porfirio Lobo
met ainsi en œuvre la deuxième phase de l’opé-
ration : un coup d’Etat social. Et si tous n’en
meurent pas, tous sont durement frappés :
abrogation du décret 18-2008 qui dotait de terres
les paysans; suspension du salaire minimum; loi
de l’emploi temporaire (qui permet d’embaucher
les travailleurs «à l’heure») (3) ; destruction du statut
des enseignants et privatisation – sous le vocable
« municipalisation» – de l’éducation; loi de
concession des ressources naturelles permettant
la mise à l’encan de ressources vitales telles que
l’eau; dépeçage pur et simple du territoire
national (lire ci-dessous)…
A San Pedro Sula, capitale économique du
Honduras, M
me
Tirza Flores Lanza était juge à la
cour d’appel. Choquée par l’expulsion manu militari
de M. Zelaya au Costa Rica, elle dépose, dès le
lendemain, un recurso de amparo (4), «l’article 112
de la Constitution précisant qu’aucun Hondurien
ne peut être extradé. Au prétexte que ce recours
était incompatible avec ma fonction de magistrat,
neutre par nature, j’ai été destituée». Trois autres
juges ont subi le même sort, dont l’un, M. Guillermo
López, pour avoir participé, le 5 juillet 2009, à une
manifestation de deux cent mille personnes en
faveur du légitime chef de l’Etat. Dans un commu-
niqué émis quelques jours auparavant, la Cour
suprême de justice avait invité tous les fonction-
naires à se rendre à une marche de soutien au
putschiste Micheletti.
Little Caesars, Dunkin’ Donuts, Popeyes, Burger
King, Denny’s, Pizza Hut, Wendy’s, McDonald’s (il
arrive même qu’on trouve un endroit pour manger)...
Tegucigalpa est, théoriquement, la capitale du
Honduras (mais certains évoquent Washington). Si
les grands groupes médiatiques y appartiennent
aux dix familles de l’oligarchie, Radio Globo, bien
que commerciale, a basculé dans l’opposition.
Réduite au silence à deux reprises, elle a repris ses
émissions. « En ce qui nous concerne, nous ne
subissons pas de pressions de la part du pouvoir,
il y a une relative liberté d’information. Mais… dix
journalistes ont été tués, dans diverses circons-
tances, depuis le début de l’administration Lobo
[un onzième le sera le 10 mai 2011], témoigne son
directeur David Romero. Ce sont des messages
indirects, très préoccupants. »
Dénonçant l’assassinat de plus de cent
membres du Front national de résistance
populaire (FNRP), M
me
Bertha Oliva, coordinatrice
générale du Comité des familles de disparus du
Honduras (Cofadeh), s’indigne : « Les gens ne
peuvent même pas porter plainte ! Nous avons eu
de nombreux cas où des témoins se sont pré-
sentés devant la justice et où, un mois après, ils
ont à leur tour été exécutés. » Toutefois, malgré la
police, l’armée et les para militaires, l’opposition,
rassemblée au sein de ce FNRP, monte en
puissance. «Le Front s’est constitué le lendemain
du coup d’Etat, au milieu de la foule, face au palais
présidentiel, rappelle M. Juan Barahona, son actuel
sous-coordinateur. On a appelé le peuple à s’orga-
niser et il a répondu. » Massivement, dans toute sa
diversité : base en résistance du PL (trahie par le
putschiste Micheletti issu de ses rangs) et d’autres
partis; organisations non gouvernementales (ONG) ;
syndicats; mouvements paysans, indigènes, noirs,
étudiants, féministes ; artistes, intellectuels,
habitants des quartiers, quidams n’appartenant à
aucune structure… « Alors, évidemment, cette
diversité, cette richesse ne sont pas faciles à gérer »,
dit en souriant M
me
Gloria Oqueli, présidente du
Parlement centre-américain au moment du coup
d’Etat et « libérale en résistance» depuis. « Ceux
qui dirigent le processus doivent savoir écouter,
lire et conduire toute cette énergie. » Que faire d’une
telle hétérogénéité politique et sociale? Dans quelle
direction la mobiliser ?
«Si nous nous transformons en parti, réfléchit
M
me
Beatriz Valle, ancienne vice-ministre des affaires
étrangères et “libérale en résistance” elle aussi, ça
peut nous affaiblir, parce que les partis sont perçus
comme des instruments de domination. Mais ça
fait un an et demi que nous en débattons ! Et certains
veulent ignorer les élections. Si nous ne sommes pas
pragmatiques, je ne vois pas comment nous allons
pouvoir avancer…»
La participation ou non aux prochains scrutins
est devenue un sujet de discussion intarissable.
Dans un autre registre, certains secteurs reprochent
aux responsables issus des mouvements sociaux
– MM. Barahona, Carlos H. Reyes, Rafael Alegría,
Rásel Tomé –, mais aussi à M
me
Oqueli ainsi qu’aux
dirigeants des syndicats d’enseignants – la colonne
vertébrale de la résistance –, leur «mainmise» sur
le mouvement et leur radicalité.
Cette force en gestation n’en a pas moins
réussi, sans moyens, sans argent, du 20 avril au
17 septembre 2010, à recueillir 1342000 signa-
tures réclamant la convocation d’une Assemblée
nationale constituante (ANC). Fort de ce soutien,
le FNRP a organisé une assemblée générale, les
26 et 27 février 2011, à laquelle ont participé mille
cinq cents délégués de tout le pays. Au terme de
discussions parfois très « chaudes », une forte
majorité a réussi à préserver la cohésion collective
et a affirmé trois priorités.
Tout d’abord, le retour inconditionnel et
sûr du coordinateur du Front, l’ex-président
Zelaya (réfugié en République dominicaine et
poursuivi par la justice, alors que les putschistes
se sont autoamnistiés). En second lieu, la non-
participation à un quelconque scrutin. « On ne
peut pas aller aux élections avec Zelaya à
l’étranger, un tribunal électoral et une Cour
suprême de justice en lesquels personne ne croit,
parce que complices du coup d’Etat et du régime
qui en est issu, traduisait, quelques jours plus
tard, M. Alegría. De plus, ce serait légitimer le
“blanchiment” du golpe [coup d’Etat]. » M. Reyes
complétait le raisonnement : « Le pouvoir ? Il est
de toute façon situé hors de l’Etat ! Il faut tout
reconstruire depuis le bas. » D’où l’annonce pour
le 28 juin, second anniversaire du golpe, de l’auto-
convocation d’une ANC.
En fait, ce coup de force n’aura pas lieu, les
événements évoluant soudain vertigineusement.
C’est que, si le pouvoir tente de se montrer plein
d’assurance, il tremble intérieurement. La résis-
tance… résiste. L’isolement du pays – exclu de
l’Organisation des Etats américains (OEA) grâce à
la fermeté des gouvernements de gauche sud-
américains (5) – interdit l’accès aux prêts d’orga-
nismes financiers multilatéraux. Même la rupture
avec le Venezuela «honni » des putschistes étrangle
le pays. Lorsque le Honduras appartenait à
l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre
Amérique (ALBA), Caracas, à travers l’accord
Petrocaribe, fournissait à Tegucigalpa du pétrole
à des cours inférieurs à ceux du marché.
M. Lobo doit impérativement desserrer l’étau.
Ainsi… La volonté de M. Zelaya de consulter la
population sur l’éventuelle convocation d’une ANC
fut le prétexte à son renversement. La Constitution,
fut-il affirmé, ne le permettait pas (ce qui est faux :
l’article 5 de la loi de participation citoyenne votée
en janvier 2006 l’autorisait). C’est donc fort
curieusement que, le 17 février 2011, le Congrès
(Parlement) a réformé ladite Constitution pour
autoriser plébiscites et référendums… interdits au
chef d’Etat précédent. Avec, toutefois, un léger
bémol : si 2 % des électeurs ou dix députés
peuvent solliciter une telle consultation, c’est le
Congrès qui décidera, en dernière analyse, si elle
sera organisée ou non ! « Le gouvernement tente
de nous vendre une idée, s’amuse M
me
Oqueli :
une Constituante n’est plus nécessaire puisque
maintenant vous disposez des instruments de parti-
cipation citoyenne que vous réclamiez. »
Alors que les alliés de Tegucigalpa, Washington
en tête, font pression pour que le Honduras
réintègre l’OEA, dont l’assemblée générale est
prévue le 5 juin, à San Salvador, le président
colombien Juan Manuel Santos profite d’un sommet
tenu à Cartagena avec son homologue vénézuélien
Hugo Chávez, le 9 avril, pour lui faire rencontrer son
ennemi juré, M. Lobo, et amorcer une «médiation».
Quelques jours plus tard, et alors que beaucoup
spéculent sur ce spectaculaire retournement de
situation, M. Chávez rencontre, à Caracas, les
dirigeants du FNRP, MM. Zelaya (venu de Saint-
Domingue) et Barahona (arrivé de Tegucigalpa).
Comme le fera ultérieurement la coordination
nationale du Front, réunie les 27 et 28 avril, ceux-
ci posent sur la table des négociations quatre reven-
dications pour une sortie de crise et une réinté-
gration dans l’OEA : le retour en toute sécurité des
exilés, dont M. Zelaya ; la mise en place d’une ANC
«participative et démocratique» ; le démantèlement
des structures golpistas et le châtiment des respon-
sables; la reconnaissance du FNRP en tant que
parti politique. Tegucigalpa accepte.
Exerçant une pression non dissimulée sur la
Cour suprême de justice, M. Lobo a obtenu qu’elle
annule, le 2 mai, les deux chefs d’accusation
(absurdes) pesant sur M. Zelaya. Le 19 mai, depuis
Managua où plus de quarante partis politiques de
gauche sud-américains réunis au sein du
XVII
e
Forum de São Paulo appuient la négociation,
ce dernier annonce qu’il rentrera dans son pays le
28 mai ; le 22, en Colombie, il signe avec M. Lobo
l’accord de Cartagena, en présence de M. Santos
et du ministre des affaires étrangères vénézuélien
Nicolás Maduro.
En apparence, le pouvoir accepte toutes les
demandes. Le FNRP contestant la légitimité du
tribunal suprême électoral, le président du Congrès
Juan Orlando Hernández annonce que sa recon-
naissance se fera sur la base d’une «décision de
caractère extraordinaire», par décret (6). Aucun
problème pour la convocation d’une ANC : l’article 5
de la Constitution réformée la permet – mais, pour
les raisons précédemment évoquées, l’affirmation
n’est pas dénuée d’ambiguïtés. La création d’un
secrétariat de la justice et des droits de l’homme
fait partie, en ce qui la concerne, d’une rhétorique
pas toujours suivie d’effets. C’est dire que tous les
problèmes ne sont pas réglés, raison pour laquelle
M
me
Esly Banegas, membre de la commission
politique du Front, estime prématurée la réinté-
gration du pays dans l’OEA.
Pour le FNRP, il s’agit néanmoins d’une
victoire. Certes, M. Alegría n’en nie pas les limites :
« Il y a un certain nombre de choses qu’il faudra
discuter plus clairement et, à partir d’aujourd’hui,
analyser point par point. » Mais il en souligne les
avancées : « L’important est le retour de Zelaya :
en tant que fédérateur, il va unir toutes les forces
politiques et sociales. Les conditions existent
désormais pour défier le pouvoir et avancer vers
le contrôle de l’Etat. »
MAURICE LEMOINE.
« Le pouvoir ?
Il est situé
hors de l’Etat »
(3) Cela ne permet pas la syndicalisation et ne donne accès à aucun
droit social.
(4) Procédure destinée à protéger les droits constitutionnels.
(5) Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Nicaragua, Paraguay,
Uruguay et Venezuela.
(6) Une telle procédure a déjà été utilisée en 1993 pour la recon-
naissance du petit parti Unification démocratique (UD).
du territoire national par un régime issu d’un
coup d’Etat, il est précisé : «Les systèmes insti-
tués dans les RED doivent être (…) approuvés
par le Congrès national avec une majorité quali-
fiée des deux tiers », sachant que « ce statut
constitutionnel ne pourra être modifié, inter-
prété ou cassé que par la même majorité, après
consultation par référendum de la population
habitant la RED». «Minorité ultraminoritaire»
vivant pieds et poings liés sous la domination
des maîtres de l’enclave !
Situé au cœur de l’isthme centre-américain, le
Honduras, lié aux Etats-Unis et au Canada par un
traité de libre commerce (TLC), offre la possi-
bilité de produire et d’exporter vers ces pays en
évitant les longs trajets transitant par le peu sûr
(du fait des crises régionales) canal de Suez ou
même celui de Panamá. Le 2 mars, en visite à
Tegucigalpa, le président de la Banque inter-
américaine de développement (BID), M. Luis
Moreno, a vigoureusement félicité le président
Lobo : «La BID cherchera la façon d’appuyer
cet effort que nous considérons non seulement
comme novateur, mais de la première importance
pour l’avenir du Honduras. »
Mais quel avenir? En admettant (avec un sourire
sceptique) que le postulat de départ soit respecté
– travail, logement, éducation, santé, sécurité,
niveau de vie supérieur à la moyenne –, nul doute
que cet îlot privilégié incitera des centaines de
milliers de déshérités à tenter d’y trouver un
emploi. Faudra-t-il, dès lors, débordé par cette
masse se pressant aux portes, protéger ce ghetto
à l’aide de miradors et de barbelés électrifiés?
Lorsque M. Lobo affirme que ces «villes
modèles» vont créer «un style de vie de classeA»,
entend-il instaurer constitutionnellement deux
catégories de citoyens?
UNE DEUXIÈME hypothèse, plus réaliste, ne
porte pas plus à l’optimisme. Le président du
Congrès Hernández en laisse deviner les contours
lorsqu’il précise : «C’est comme une maquila
élargie à un niveau beaucoup plus grand (…) ;
c’est comme vivre le rêve américain au
Honduras (4). » Sauf que les maquilas (usines
de sous-traitance) ressemblent assez peu au rêve
dont il est question ! Depuis le début des
années 1990, elles sont surtout connues, à Tegu-
cigalpa et San Pedro Sula, pour la surexploitation
de la main-d’œuvre et les entraves à la présence
des syndicats. Ces entreprises, à l’heure actuelle,
licencient massivement les travailleuses jouis-
sant d’un contrat à durée indéterminée et annon-
cent que les meilleures seront réembauchées,
mais «payées à l’heure » – perdant ainsi leurs
droits sociaux acquis.
L’objectif d’une charter city n’est bien sûr
pas de produire du textile, comme dans les
maquilas de la première génération, mais de la
haute technologie. A la question « le Honduras
dispose-t-il d’une main-d’œuvre qualifiée ?»,
le député Romeo Silvestri répond dans un
sourire : «Je vais être honnête, on ne l’a pas.
Mais, quand les maquilas ont démarré,
personne non plus n’était préparé. Aujourd’hui,
cent cinquante mille travailleurs y sont
employés. » Plus réaliste, l’ex-députée Elvía
Argentina Valle réagit : «S’ils ont leurs propres
lois, et compte tenu de l’importance de la mise
de fonds, les investisseurs chinois feront venir
des Chinois, les investisseurs coréens des
Coréens, et il ne restera que peu d’emplois pour
les Honduriens. »
Si ceux-ci, heureux élus dans un premier
temps, découvrent des sujets de mécontente-
ment, a déjà prévu Romer, ils pourront protester
avec leurs pieds – c’est-à-dire partir. S’ils
veulent défendre leurs droits ? La « ville
modèle » exclut toute présence de syndicats.
S’ils se révoltent ? La police privée rétablira
l’ordre, une justice d’exception tranchera les
débats. Si le désordre persiste et s’étend? Pour-
quoi pas un corps expéditionnaire venu d’Asie
ou d’ailleurs pour rétablir l’ordre dans ce pan
de territoire échappant désormais à l’autorité
de l’Etat ?…
Sans doute pas tout à fait conscient de la
portée de ses propos, M. Silvestri réfléchit à
haute voix lorsque nous le rencontrons, le
3 mars : «Evidemment, Singapour fonctionne
bien parce que c’est un Etat totalitaire. Le
premier ministre est resté au pouvoir pendant
trente et un ans ; maintenant, son fils gouverne…
Il y a là-bas beaucoup de structures que nous
n’avons pas. C’est un grand défi que d’adapter
ce modèle à notre réalité. »
M. L.
(4) El Heraldo, Tegucigalpa, 4 janvier 2011.
la jungle
En apparence,
Tegucigalpa accepte
toutes les demandes
Evacuation d’un campement paysan, bas Aguán, 2010
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JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
12
LES MAHORAIS EXPULSÉS DU LITTORAL
A Mayotte, départementalisation à la pelleteuse
PAR RÉMI CARAYOL *
NICHÉE au sommet d’une falaise, une
somptueuse maison domine la baie de
Mamoudzou, le chef-lieu de Mayotte. Sur
la barge qui relie Grande Terre à Petite
Terre, les deux îles habitées du tout
nouveau département français, un homme
désigne la villa à son voisin : «Tu as vu
cette baraque ? C’est celle de l’une des
plus grandes fortunes du coin. »
La propriétaire de la demeure se nomme
Ida Nel. Elle est venue d’Afrique du Sud
dans les années 1980, lorsque le secteur
privé était embryonnaire. La grande distri-
bution, l’automobile et l’immobilier ont
fait sa richesse. Aujourd’hui, elle préside
la chambre de commerce et d’industrie
et possède une bonne partie de la seule
zone industrielle de l’île. Sa demeure se
situe en bord de mer, dans une zone non
constructible mais sur un terrain que la
commerçante s’est procuré lorsque l’admi-
nistration était peu regardante. Depuis
quelques années, elle est devenue le
symbole de ce que certains décrivent
* Journaliste.
comme « l’autre visage de la coloni-
sation».
Alors que Mayotte est officiellement
devenue le 101
e
département français le
31 mars 2011, la colère gronde. «Nous, les
gens d’ici, on nous chasse de nos terres.
Et les étrangers arrivés depuis peu, per -
sonne ne vient les embêter. Est-ce normal?»,
peste M
me
Faouzia Cordjee, présidente
de l’association Oudailia Haqui za
M’mahore («Défendre l’intérêt légitime
des Mahorais »). L’un de ses militants,
M. Abdou Subra, peut en témoigner : sa
mère est en sursis. Elle pourrait être
expulsée de sa maison et perdre les mille
huit cents mètres carrés qu’elle a hérités
de son arrière-grand-mère.
En effet, la marche vers la départemen-
talisation s’est accompagnée d’une mise en
conformité progressive du droit local avec
les normes métropolitaines. Il y a quelques
mois, la préfecture a donc fait savoir à la
famille qu’elle n’était... plus chez elle.
L’autorisation d’occupation temporaire
(AOT) qu’elle avait obtenue en 1998 (quand
la régularisation foncière a débuté à Mayotte
dans la perspective de la départementali-
sation) n’a pas été renouvelée : l’adminis-
tration argue du fait que le terrain se situe
dans la zone des cinquante pas géomé-
triques (ZPG). Depuis Jean-Baptiste Colbert,
celle-ci délimite une bande de terre de
81,20 mètres comptés à partir de la limite
du rivage. La ZPG est réputée protégée et
inconstructible dans les départements
d’outre-mer. Les Subra, eux, s’appuient sur
plus de cent ans d’histoire. «Notre famille
a toujours vécu ici. Mroniumbéni existait
bien avant 1841» – comprendre : avant que
la France ne s’empare de Mayotte.
gnugni est l’un des plus anciens villages
de l’île. «L’administration s’acharne à
nier notre histoire», se lamente M
me
Cord -
jee. La très puissante M
me
Nel et sa villa
du bord de mer semblent, en revanche,
passer à travers les mailles du filet...
A Mayotte, la ZPG concerne 90% des
villages et peut-être 40% de la population.
Une application à la lettre de la loi aurait
donc des conséquences dramatiques. D’ail-
leurs, selon le traité de cession de Mayotte
à la France (1841), la ZPG devait épargner
les propriétés traditionnelles. C’est la
pression des investisseurs et l’évolution
législative liée à la départementalisation
«Tahiti Plage» rasé
Dialogue sonnant et trébuchant
– ce qu’on nomme, à Mayotte, «marche
vers le droit commun» – qui ont, petit à
petit, balayé le droit coutumier.
Désormais, l’exception n’est plus la
règle ; le droit, y compris en matière
foncière, est le même qu’en France métro-
politaine. «Pendant des années et des
années, on n’a pas demandé aux Mahorais
d’obtenir un titre légal pour leurs terres,
rappelle le chercheur Askandari Allaoui.
L’administration tolérait ce système où,
dans chaque village, chacun savait à qui
appartenait une parcelle. Tout à coup, après
cent cinquante ans, on vient nous dire que
si on n’a pas de titre, on doit décamper! »
A
G
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N
C
E

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Département d’outre-mer depuis le 31 mars 2011,
Mayotte accélère la mise en conformité de ses pratiques
administratives avec celles de la métropole. Cependant,
dans le domaine foncier, cette départementalisation
heurte des droits coutumiers, et de nombreux habitants
sont menacés d’expulsion.
DANS LES COULOIRS D’UN CENTRE DE DÉTENTION
«Mes voisins sont de drôles de types»
PAR JEAN- MARC ROUI LLAN *
la chapelle pour accompagner les sermons
du curé. «Jésus revient... Jésus revient...
parmi les siens... » Ma compassion pour
lui a cessé le jour où un gars a lâché :
«Pour glisser ses mains sous les jupes des
gamines, il n’avait pas besoin de canne! »
Souvent l’aveugle est accompagné par un
poisson-pilote qui tire sur ses jambes
difformes avec deux béquilles argentées.
Le poisson-pilote gratte la guitare aux
réunions apostoliques du club de prière.
«Jésus revient... Jésus revient... parmi les
siens... »
Par beau temps, le matin, un boiteux
joue au golf sur la pelouse en bas de ma
fenêtre. Il s’est fabriqué des clubs avec des
manches à balai. C’est un grand maigre
qui parle peu. Jusqu’à l’épidémie de
grippe aviaire, il faisait quotidiennement
des tours dans la cour pour récolter une
moisson de plumes de pies et de goélands
– mais ses codétenus ont menacé de l’im-
moler sur l’autel de la santé publique...
Sur la coursive loge un genre de «club
ménager ». Le tueur profane assassine en
effet le plus souvent à l’aide d’ustensiles
de cuisine. Du couteau à la broche. Plus
rare, la fourchette est en revanche très
utilisée en prison. Tefal est un jeune
débonnaire d’une vingtaine d’années.
Persécuté par la nouvelle femme de son
père, il l’occit d’un coup de poêle... D’où
son surnom.
L’un de mes voisins m’a longtemps
semblé n’avoir pas sa place avec les
autres. Le genre de personnalité qui ne
UN LECTEUR de mes œuvres littéraires
me prend un jour par le bras. «Il faut que
tu voies ça!, dit-il avec des airs d’employé
de syndicat d’initiative. Un jour, peut-être,
tu le raconteras…» Le compère me guide
jusque sous un porche. Des courants d’air
trimbalent des détritus d’un bout à l’autre
du sol de ciment. Une odeur de pisse se
mêle au parfum citron vert des produits
de nettoyage industriel. Le long des murs
et sous l’escalier, des grappes d’hommes
tanguent. Les pas, les gestes, les discus-
sions, tout semblait contrarié. Des visages
transformés, dans un autre espace-temps.
Je n’en reconnaissais aucun. D’où
sortaient-ils ?
Le haut-parleur appelle à la libération.
«Distribution des médicaments, distri-
DANS les centres de détention, on
croise toutes sortes de gueules cassées,
des rachitiques du bulbe et des tarzans
du biscoto, des fatigués de la tête et des
overdosés de la pilule, des gueulards
incurables et des accidentés de la vie.
Quels que soient l’heure et le lieu, on
n’est jamais déçu. Une ambiance de
Barnum tragique. Mais pour accomplir
quelle mission dantesque se sont-ils
donné rendez-vous ?
Oui, mes voisins sont de drôles de
types. Par exemple le Sourd, qui était
« gamelleur ». Jusqu’au moment où
quelqu’un qui ne l’aimait pas l’a découpé
en tranches pareilles au rôti que le Sourd
nous avait servi. Dans son passé, le Sourd
avait été ouvrier dans une usine sidérur-
gique ardennaise près de Chooz. Jusqu’au
jour où la maladie a bouffé la bande-son
de son film intime. Personne n’a jamais
compris ses explications. Mes voisins sont
atteints de pathologies dont on ne peut
retenir le nom. Des trucs certainement
inconnus dehors.
A quelques portes de la mienne loge un
aveugle. Sur l’interminable coursive, il
agite devant lui une canne blanche. Ce qui
ne le protégera pas d’une porte ouverte à
son passage par un voisin. Les «clonks »
de son crâne contre les obstacles réson-
nent jusqu’au rez-de-chaussée. Tous les
dimanches matin, il descend son orgue à
Le 1
er
mai 2011, on dénombrait 64 584 détenus
en France, un record. Envers – enfer ? – du système
social, l’institution pénitentiaire enregistre le dur-
cissement des politiques punitives. Derrière les
hauts murs ronronne une mécanique d’élimination.
LES SUBRA ont de la chance, dans leur
malheur : il y a quatre ans, leur maison
aurait pu être détruite. A l’époque, l’Etat
ne faisait pas dans la demi-mesure. Au
petit matin du 26 juillet 2007, à Mtsa-
gnugni, sur la côte ouest, des gendarmes
frappent aux portes des huit familles de
ce hameau de bord de mer. Celles-ci ont
à peine le temps de sauver ce qui peut
l’être : des pelleteuses rasent tout.
La préfecture estimait que ces construc-
tions étaient illégales. Dans son argumen-
taire, elle nommait ce site «Tahiti Plage».
Les indigènes – ou Mahorais –, eux,
parlaient de Mtsagnugni. Cette différence
sémantique ne devait rien au hasard. «Tahiti
Plage n’existe pas pour les Mahorais. Tahiti
Plage n’a pas d’histoire», expliquait alors
le député Abdoulatifou Aly (Mouvement
démocrate, MoDem). Au contraire, Mtsa -
ondes. Un autre, dit Frigo, ne congelait
pas ses commissions mais ses maîtresses,
découpées et rangées dans des sacs
dûment étiquetés : « côtelettes de
Monique », «gigot de Ginette », «épaule
de Jeannine »...
APRÈS de multiples destructions
ordonnées par les tribunaux, l’Etat a
changé de méthode. « Compte tenu de
l’attachement des Mahorais à la propriété
foncière et de la croissance démogra-
phique [+ 3 % par an], la situation est
source de tensions », reconnaît le sous-
préfet, M. François Mengin-Lecreulx, qui
craint « une crise majeure ». D’où un
décret sorti en septembre 2009 qui permet
à l’Etat de céder leur terre aux parti culiers
lorsqu’elle se trouve en ZPG. A condition
qu’ils paient.
Pour faciliter les transactions, un
régime de décotes a été imaginé dans la
limite de 50 % de la valeur du terrain,
fondé sur l’ancienneté de l’occupation
et sur les revenus des propriétaires. Les
ventes se révèlent en pratique très diffi-
ciles. En effet, un rapport interminis-
tériel, réalisé en janvier 2011, estime le
prix d’une parcelle de trois cents mètres
carrés, après décote et abattement fiscal,
à cinq fois le revenu annuel moyen d’un
ménage mahorais...
Mais c’est surtout le principe que la
population conteste. «On ne peut pas faire
payer à quelqu’un quelque chose qui lui
appartient déjà! », s’emporte M
me
Cord -
jee. La préfecture se dit ouverte au
dialogue. Mais les menaces consécutives
à l’évolution statutaire et au développement
économique de Mayotte sont multiples,
notamment la spéculation et le tourisme
de masse – la priorité des élus. Quant aux
autres terres constructibles, elles sont de
plus en plus rares.
Dans les années 1980, le mètre carré
d’un terrain habitable se négociait autour
de 30 euros ; aujourd’hui, il faut compter
dix fois plus. La majorité des Mahorais ne
peut pas suivre. «On connaît la fin de l’his-
toire, commente un habitant. Les Mahorais
seront bientôt des étrangers chez eux. Ça
a déjà commencé... »
Brigade de papis débonnaires
fait pas de vieux os entre ces murs. Un
étudiant blondinet, discret et poli, qui
garde ses yeux bleus et tristes loin des
prunelles chargées de trop de prison et
de vices. Personne ne sait pourquoi ce
brave garçon a passé son bébé au micro-
* Ecrivain. Auteur de Paul des Epinettes et moi. Sur
la maladie et la mort en prison, Agone, Marseille,
2010.
CHRISTOPHE GOUSSARD. – Atelier de la prison de Lyon-Perrache, 2009
bution des médicaments... » Du fond du
couloir surgit un chariot poussé par deux
infirmières encadrées par une solide
escorte de matons. Le message résonne
jusqu’aux plus lointains couloirs. «Distri-
bution des médicaments, distribution des
médicaments…» De tous les bâtiments
on surgit, dévale les escaliers, piétine les
jardins. Une marée de bouches baveuses,
de regards vides, de pupilles décolorées.
La foule des grabataires avant l’âge nous
oblige à refluer à l’abri le long d’un mur.
Un gros bonhomme voûté nous frôle,
enveloppé dans une énorme veste de sport,
il semble jouer dans le remake d’un vieux
film de zombies. Devant lui, entre ses deux
mains jointes, il serre le sachet en papier
kraft qui protège ses pilules. Mon guide
fait les présentations : «C’est le mec de
l’affaire d’Outreau. » Un physique idéal
pour le rôle.
A la traîne, une brigade de papis débon-
naires font glisser leurs charentaises.
Parmi eux, le jardinier du centre psychia-
trique. (Derrière une baie vitrée du couloir
central, par une après-midi d’été, j’avais
suivi son travail minutieux dans une cour
interdite aux autres prisonniers. D’une
main alerte, il sculptait une explosion
spectaculaire de coloris et de formes
florales. Les vieux locataires des prisons
de sécurité sont particulièrement sensi-
bles à ces visions. Et puis, en bleu de
travail et la tête dans une casquette à
carreaux, le jardinier interprétait sans
effort un de ces authentiques grands-pères
de ma jeunesse, qu’on croisait dans les
villages ou dans les jardinets de la
banlieue toulousaine.)
Quand mes voisins croisent les trottoirs
dehors, sans doute font-ils très peur. Et
cette peur est raisonnable. Après une
décennie (ou plus) de coups de bâton, mes
voisins n’ont plus en tête que l’image de
la vengeance. On sait bien pourtant qu’ils
ne sont que de pauvres malheureux, ivres
de coups du destin et de mauvaises bois-
sons. Les vagabonds et autres «Roms »
terrorisent de même. Les préjugés font
craindre davantage le différent que le
semblable. L’ébène que l’albâtre. Le
pauvre que le riche. Et le malheur de
ceux-là effraie plus que la soumission des
tortionnaires décervelés. D’ailleurs,
combien tiennent aujourd’hui les tortion-
naires pour des criminels par raison
d’Etat ?
L’histoire et les tribunaux obligent à se
poser la question. Combien, à la fin des
années 1950, si on leur avait donné le
choix, auraient hésité à se réfugier dans
un casernement de parachutistes à Alger
plutôt que de s’endormir au milieu d’un
campement de (choisissez votre paria
préféré) ? Combien se seraient sentis
protégés ? Libres ?... Et très, très éloignés
des criminels ?
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
13
* Professeur à l’université Paris-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir.
autant concentrée dans des espaces si petits : le monde se « métropo-
lise » inexorablement sous l’effet d’une sorte de moteur à trois temps.
Le premier tient à la montée du secteur tertiaire dans les espaces urbains
les plus peuplés, y attirant des actifs devenus disponibles du fait de l’ac-
croissement de la productivité agricole. Le deuxième vient du souhait
des ménages d’avoir une palette élargie de possibilités d’emploi, dans
un contexte de diversité croissante des métiers, de mobilité profession-
nelle volontaire ou contrainte, ou de pauvreté dans le monde rural. Enfin,
les métropoles sont les territoires qui répondent le mieux à la mise en
place de l’« espace monde » en facilitant grandement les connexions.
Elles disposent d’une attractivité liée à leur degré d’importance poli-
tique, lequel dépend de leur statut institutionnel (capitale régionale,
nationale, sièges d’institutions publiques internationales). D’autant que
les filiales étrangères des firmes multinationales se localisent princi-
palement dans les grandes villes.
L’INTENSITÉ de la concentration urbaine reste contrastée d’un pays
à l’autre : en Inde, 29 % des habitants vivent en ville, 33 % en Répu-
blique démocratique du Congo, 73 % en Allemagne et 79 % aux Etats-
Unis. Les facteurs en sont très variables. Le fort taux brésilien est prin-
cipalement dû à l’héritage de la colonisation qui a fondé des villes
chargées d’assurer le contrôle politique et économique du territoire et
de centraliser l’exclusivité des échanges avec la métropole portugaise.
Le faible taux chinois doit beaucoup au régime communiste, qui a long-
temps fixé les travailleurs ruraux ; dans ce contexte, Pékin, avec ses
12 millions d’habitants, est une capitale peu peuplée au regard de
l’importance démographique du pays. Ailleurs, les conflits ont déraciné
les populations rurales, accentuant le poids démographique de villes
comme Bogotá, Amman, Calcutta ou Kinshasa.
Les pays très centralisés, comme la France ou l’Iran, se sont dotés
d’une armature urbaine macrocéphale, où la capitale politique est domi-
nante dans toutes les fonctions : économiques, financières, universi-
taires et culturelles. D’autres pays, comme l’Espagne ou la Bolivie, ont
une urbanisation bicéphale, dominée par deux villes (Madrid et Barce-
lone, La Paz et Santa Cruz) ; l’Allemagne est pour sa part organisée en
un réseau urbain plus équilibré reliant plusieurs villes harmonieusement
hiérarchisées.
Transitions démographiques en cours dans différents pays du Sud,
hiver démographique dans certains pays du Nord, vieillissement de la
population, urbanisation sans précédent : voilà qui dessine un paysage
démographique inédit. S’y ajoute la question des circulations migra-
toires : 214 millions de personnes (5) résident de façon permanente dans
un autre pays que celui où elles sont nées – un chiffre qui n’inclut ni les
réfugiés ni les déplacés.
SOMMAI RE DU DOSSI ER
(1) Sauf mention contraire, les chiffres sont extraits de Jean-Paul Sardon, « La population
des continents et des pays », Population & Avenir, n° 700, Paris, novembre-décembre 2010.
(2) Chiffres de la division de la population de l’ONU.
(3) Ibid.
(4) Lire notre dossier « Mégapoles à l’assaut de la planète », Le Monde diplomatique,
avril 2010.
(5) Chiffre « International Migration 2009 » de la division de la population de l’ONU.
D O S S l E R
PAGES 14 ET 15 : Quand la Chine grisonnera, par Isabelle
Attané.
Fausses évidences sur la population mondiale,
suite de la page 13.
PAGES 16 ET 17 : Une planète trop peuplée ?,
suite de l’article de Georges Minois.
Le temps de la jeunesse arabe, par Youssef Courbage.
PAGES 18 ET 19 : La Russie en voie de dépeuplement,
par Philippe Descamps.
Un « capital maternel » à partir du deuxième enfant
(Ph. D.)
(Lire la suite page 14.)
PAR GÉRARD- FRANÇOI S DUMONT *
Le XX
e
siècle a été témoin d’une évolution sans précédent : le peuple-
ment de la terre a quadruplé (de 1,6 milliard de personnes en 1900 à
6,1 milliards en 2000). Cette croissance résulta de l’addition de trois
phénomènes. Dès la fin du XVIII
e
siècle, certains pays de l’hémisphère
Nord avaient commencé à connaître une baisse de la mortalité (infan-
tile, infanto-adolescente et maternelle) qui, au XIX
e
puis au XX
e
siècle,
s’est généralisée aux pays du Sud (en Inde, par exemple, à partir des
années 1920). Les raisons : avancées médicales et pharmaceutiques,
diffusion de comportements hygiéniques et progrès technique agricole
ayant permis une alimentation plus régulière et plus variée. En deux
siècles, la part des nouveau-nés mourant avant l’âge de 1 an a baissé
de 80 % en moyenne dans le monde, mais elle a été divisée par cinquante
dans les pays les plus développés. La mortalité des jeunes enfants et
des adolescents a diminué de manière encore plus forte, de même que
celle des femmes en couches, avec pour résultat un changement dans
la balance des sexes : le sexe dit « faible » est devenu démographi-
quement le plus fort.
Par ailleurs, les personnes âgées vivent plus longtemps, grâce à l’amé-
lioration, depuis les années 1970, de la médecine et des infrastructures
sanitaires. La mécanisation d’un certain nombre de tâches a en outre
apporté de meilleures conditions de travail, contribuant à accroître
l’espérance de vie, qui a presque doublé en un siècle (de 37 ans en 1900
à 69 ans en 2010).
La baisse sans précédent de la fécondité provoque une nette décélé-
ration démographique : le taux annuel moyen d’accroissement est passé
du maximum historique de plus de 2 % à la fin des années 1960 (nombre
de pays se trouvaient alors au milieu de leur transition démographique)
à 1,2 % en 2010. En cinquante ans, la population mondiale a ainsi forte-
ment augmenté : 2,5 milliards en 1950, 6,1 milliards en 2000. Selon la
projection moyenne de l’Organisation des Nations unies (ONU), elle
devrait s’élever à 9 milliards en 2050. Faut-il pour autant parler de
surnombre ? Si ces 9 milliards migraient en totalité aux Etats-Unis, lais-
sant tout le reste de la Terre désert, la densité des Etats-Unis serait encore
inférieure à celle de la région Ile-de-France...
PHÉNOMÈNE inédit, le vieillissement marquera le XXI
e
siècle. Il peut
être mesuré soit par l’augmentation de la proportion de personnes
âgées de 65 ans et plus (5,2 % en 1950, 7,6 % en 2010 et 16,2 % en
2050 selon les prévisions de l’ONU [2]), soit par l’évolution de l’âge
médian (24 ans en 1950, 29 ans en 2010 et environ 38 ans en 2050 [3]).
Par le haut, l’accroissement de l’espérance de vie élargit le cercle du
troisième âge. Par le bas, la baisse de la fécondité minore les effectifs
des jeunes ; ses effets sont particulièrement importants dans les pays en
phase d’hiver démographique, ceux dont la fécondité est depuis plusieurs
décennies nettement en dessous du seuil de remplacement des généra-
tions (soit en moyenne 2,1 enfants par femme). Dans le cas de ces pays,
seule une relance considérable de la fécondité (et pas trop tardive, car
le nombre de femmes en âge de procréer diminue sensiblement) ou des
apports migratoires de populations jeunes et fécondes pourraient
permettre d’atteindre le seuil de simple remplacement des générations.
Il faut aussi tenir compte de l’augmentation du nombre absolu de
personnes âgées – ce que l’on appelle la « gérontocroissance » : 130 mil -
lions en 1950, 417 millions en 2000, et ce nombre pourrait atteindre
1,486 milliard en 2050. Cette distinction entre vieillissement et géronto-
croissance permet de saisir les évolutions très contrastées selon les
pays. Dans certains, ces deux phénomènes n’évoluent pas de façon
identique, sous l’effet, par exemple, d’un système migratoire appor-
tant des populations jeunes et éloignant les populations âgées.
L’urbanisation apparaît comme un autre phénomène majeur. En 2008,
selon les chiffres des Nations unies (discutés dans leurs modalités, mais
pas sur le fond), les habitants des villes ont pour la première fois dépassé
en nombre les ruraux (4). C’est le grand paradoxe du XXI
e
siècle : jamais
la population mondiale n’a été si nombreuse, et jamais elle ne s’est
Evolution de la population
Après plusieurs siècles de stagnation, l’humanité
a été multipliée par six entre 1800 et 2000. Elle franchirait
le seuil des 9 milliards en 2050, selon le scénario le plus
vraisemblable de l’Organisation des Nations unies.
Mais la croissance n’est plus exponentielle : le « grand
bond » démographique est en passe de s’achever.
SOURCE : NATIONS UNIES
Epidémies, guerres, chaos politique, habi tudes
culturelles… autant de facteurs qui orientent la
démographie d’un pays. En Russie, la popu-
lation avait décliné avant l’implosion de l’URSS,
mais la « thérapie de choc » a accéléré la chute
(pages 18 et 19). Dans les pays arabes, le
poids de la jeunesse a contribué à la révolte
(pages 16 et 17). La vision que les peuples ont
d’eux-mêmes influe éga lement sur leur nombre.
A certaines époques, la peur de la surpopu-
lation a envahi les esprits, tandis qu’à d’autres
c’est la crainte du dépeuplement qui a dominé
(pages 1, 16 et 17). En Chine, la grande
inquiétude vient du vieillissement accé léré
(pages 14 et 15). Partout, la part crois-
sante des personnes âgées constitue
l’une des caractéristiques majeures du
XXI
e
siècle (ci-dessous).
DÉMOGRAPHIE, que de poncifs on répand en ton nom...
« L’humanité connaît une natalité débridée. » Non, car depuis plusieurs
décennies les taux de natalité diminuent nettement et partout, sous l’effet
de ce qu’il est convenu d’appeler la « transition démographique » (lire
le glossaire pages suivantes), période durant laquelle une population
voit baisser une natalité et une mortalité auparavant très élevées.
« Il faut craindre une véritable explosion démographique. » Qu’on
se rassure : la bombe ne sautera pas. Le phénomène majeur du
XXI
e
siècle ne sera pas la croissance rapide de la population, mais son
vieillissement.
« Nous allons vivre sur une Terre écrasée par la surpopulation. »
Non, à nouveau, car la concentration humaine sur de petits territoires,
induite par l’urbanisation, entraîne le dépeuplement d’autres régions.
« Les vagues migratoires Sud-Nord vont nous submerger. » C’est
ignorer que les nouvelles logiques migratoires engendrent des mobi-
lités dans tous les sens, dont de très importantes migrations Sud-Sud.
En somme, la « population mondiale » n’existe pas : elle est un
agrégat sans signification, addition de réalités si différentes que l’évo-
quer revient à mélanger pommes et cerises. La Guinée et le Portugal
ont pratiquement le même niveau de peuplement (respectivement 10,8 et
10,7 millions d’habitants [1]). Faut-il en déduire que ces deux pays
occupent une place semblable dans la démographie mondiale ? A leur
sujet, tous les indicateurs divergent : le taux d’accrois sement naturel
de la Guinée, par exemple, est largement positif (+ 3 %), celui du
Portugal négatif (– 0,1 %).
Présenter les indicateurs démographiques de la population mondiale,
c’est gommer les dynamiques propres : celles de pays à taux de nata-
lité élevé et faible espérance de vie, comme le Niger et le Mali, ou celles
de pays dont le taux de natalité est si faible qu’il ne compense pas le
taux de mortalité, comme la Russie ou le Japon. Dans le cas nippon, la
hausse sensible de la mortalité dans les années 2000 n’est pas due à des
comportements mortifères ou à une détérioration du système sanitaire,
mais exclusivement au vieillissement. La situation est différente en
Russie (lire l’article page 18).
Le monde est composé de populations diverses, aux indicateurs démo-
graphiques différents et aux modes de peuplement variés, comme le
montrent les extraordinaires variations de la densité (de 1 141 habitants
par kilomètre carré au Bangladesh à 5,9 au Gabon). Là aussi : considérer
l’agrégat moyen de cette variété, c’est se condamner à ne rien voir.
Cartographie de Philippe Rekacewicz,
avec le concours d’Agnès Stienne.
DES CHIFFRES ET DES HOMMES
Fausses évidences
sur la population mondiale
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
PAR I SABELLE ATTANÉ *
Si le poids de sa population
– et notamment celui des
Chinois en âge de travailler –
a constitué un atout pour
le dynamisme économique
du pays, son déclin relatif
et la montée du nombre
de personnes âgées
inquiètent les dirigeants.
D O S S l E R
Fausses évidences
sur la population
mondiale
(Suite de la page 13.)
AVEC 1,35 milliard de personnes en 2010, soit un habitant de
la planète sur cinq, la Chine est le pays le plus peuplé du monde. Elle
le restera pendant une vingtaine d’années. Dès 2030, elle devrait céder
la place à l’Inde, qui compterait alors plus de 20 millions de personnes
de plus qu’elle. En 1950, la Chine représentait 22 % de la population
mondiale, contre moins de 20 % aujourd’hui. Cet effacement démo-
graphique relatif tient en partie au formidable essor de la population de
certaines régions du monde en développement, notamment de l’Afrique,
dont le poids est monté de 9 % à 15 % entre 1950 et 2010, et de l’Inde,
passée de 15 % à 18 %. Mais pas seulement.
L’autre raison tient à la politique de limitation des naissances prati-
quée depuis les années 1970 – la plus stricte jamais mise en œuvre sur
une aussi longue durée. Après avoir prôné, pendant une petite dizaine
d’années (1971-1978), deux enfants par couple dans les villes et trois
dans les campagnes, le pouvoir a rapidement radicalisé son contrôle et,
dès 1979, la règle de l’enfant unique a été imposée à la majeure partie
de la population. A l’époque, la mesure est présentée comme la condi-
tion sine qua non pour atteindre l’objectif de modernisation économique
porté, à partir de 1978, par le dirigeant réformateur Deng Xiaoping :
elle permet d’allouer les ressources de l’Etat à la croissance, tout en
améliorant le niveau de vie.
Alors que les Chinoises donnaient encore naissance à près de six
enfants en moyenne en 1970, elles en ont actuellement moins de deux,
c’est-à-dire presque aussi peu que dans les pays les plus développés
de la planète. Ainsi, la population, qui grimpait de 20 millions par an
au début des années 1970, ne s’est accrue que de 7,5 millions chaque
année durant la décennie 2010 – soit près de trois fois moins. Au milieu
du siècle, la prépondérance démographique de la Chine disparaîtra :
16 % de la population mondiale, contre 18 % pour sa rivale indienne
et 22 % pour l’Afrique.
Jusqu’à présent, le ralentissement de sa croissance démographique a
sans conteste constitué un formidable atout, tant pour son développe-
ment économique que pour l’amélioration globale du niveau de vie de
ses habitants. En ce début de XXI
e
siècle, la Chine est ainsi devenue un
acteur essentiel sur la scène économique mondiale (1). Ce succès a pris
sa source dans la réforme en profondeur du système de production
entamée par Deng Xiaoping à la fin des années 1970, grâce à laquelle
la productivité du travail s’est fortement accrue. Mais cette transition
économique n’aurait pu être aussi porteuse si elle n’avait bénéficié d’une
conjoncture démographique très favorable.
MACHIAVEL
« Une nation ne peut être complètement
remplie d’habitants, et ceux-ci ne peuvent
conserver entre eux une égale répartition
car tous les lieux ne sont pas également
salubres et fertiles : les hommes abondent
dans un endroit et manquent dans l’autre.
Si l’on ne sait pas remédier
à cette inégale distribution, la nation
dépérit parce que le défaut d’habitants
en rend une partie déserte, et l’autre
est appauvrie par leur excès. »
Histoires florentines, 1520-1526.
ARISTOTE
« Ce qui résulte clairement
aussi de l’examen des faits,
c’est qu’il est dicile et
peut-être impossible
pour un Etat
dont la population
est trop nombreuse
d’être régi par de bonnes lois. En tout cas,
parmi les Etats ayant la réputation d’être
sagement gouvernés, nous n’en voyons
aucun se relâcher de sa vigilance
en ce qui touche le chire de sa population.
Ce point est encore rendu plus évident
sur la foi d’arguments théoriques. La loi
est en eet un certain ordre, et la législation
est nécessairement un bon ordre ;
or une population qui atteint un chire
trop élevé ne peut pas se prêter à un ordre
idéal de population. »
La Politique (VII, 4), IV
e
siècle av. J.-C.
14
Contrairement aux idées reçues, les migrations sont régulières
et permanentes. Et très majoritairement légales : surmédiatisées,
les migrations clandestines sont statistiquement négligeables. L’his-
toire et la géographie ont contribué à construire des couples migra-
toires de pays. Ils peuvent se fonder sur une proximité géogra-
phique – Burkina Faso et Côte d’Ivoire, Colombie et Venezuela,
Mexique et Etats-Unis, Malaisie et Singapour, Italie et Suisse... –
ou sur une histoire commune – Philippines et Etats-Unis, Algérie
et France, Inde et Royaume-Uni, etc. – en raison des liens hérités
de la colonisation et pérennisés, de jure ou de facto, après la déco-
lonisation. Comme pour le mouvement d’urbanisation, si des
facteurs politiques (guerres, conflits civils, régimes liberticides)
poussent à l’émigration, les facteurs économiques en sont le moteur
principal. Au XIX
e
siècle, la pauvreté avait contraint de nombreux
Espagnols, Suisses et Italiens à émigrer en Amérique latine. La
démographie elle-même est un troisième facteur de migration :
au XIX
e
siècle, la France, en raison de la baisse très précoce de sa
fécondité, est devenue le seul pays européen d’immigration. Au
XXI
e
siècle, la baisse de la population active dans différents pays
développés pousse à faire appel aux immigrés, du fait du déficit
de main-d’œuvre, notamment dans certaines activités mal payées.
La polarisation entre pays d’émigration et pays d’immigration
a cependant perdu de sa pertinence. Les migrations sont de plus
en plus circulaires : le Maroc, par exemple, est un pays
d’émigration vers l’Europe et l’Amérique du Nord,
un pays de transit pour des ressortissants de
l’Afrique subsaharienne rejoignant l’Europe, et un
pays d’immigration pour des ressortissants de
l’Afrique subsaharienne qui y ont arrêté – sans
l’avoir nécessairement prévu – leur cheminement
migratoire. De même, l’Espagne est un pays d’émi-
gration, en particulier vers les pays du Nord ou
l’Amérique latine, un pays de transit pour des Afri-
cains se rendant en France et un pays d’immigration
à partir du Maroc, de la Roumanie ou de l’Amérique
andine. Au-delà de l’image cartographique que pourrait
donner le solde migratoire (qui masque l’intensité des flux
d’immigration et d’émigration) par pays, il apparaît aujourd’hui
que la plupart des Etats assurent les trois fonctions à la fois.
GÉRARD-FRANÇOIS DUMONT.
Entre la côte et l’intérieur, dix ans d’écart
Bien que l’espérance de vie à la naissance progresse rapidement
en moyenne nationale, les écarts entre les régions les plus riches
et les plus pauvres de la Chine restent très marqués, allant
jusqu’à dix ans entre le Guizhou (à l’intérieur) et le Guangdong
(sur la côte). A Pékin, l’espérance de vie est de 78 ans.
SOURCE : CHINA STATISTICAL YEARBOOK 2007
* Démographe et sinologue à l’Institut national d’études démographiques (INED), Paris,
auteure notamment des essais En espérant un fils... La masculinisation de la population
chinoise, INED-PUF, Paris, 2010, et Au pays des enfants rares. Vers une
catastrophe démographique chinoise, à paraître chez Fayard en 2011.
Quand l’Inde deviendra numéro un
A elles deux, la Chine et l’Inde représentent
plus d’un tiers de l’humanité. Mais, si leur dynamisme
démographique a suivi le même rythme jusque
dans les années 1980, l’empire du Milieu a décroché,
sous la pression de politiques antinatalistes autoritaires.
SOURCE : NATIONS UNIES
Quand la Chine grisonnera
Depuis le milieu des années 1980, la Chine détient une carte maîtresse :
un bonus démographique exceptionnel. En effet, la natalité y a forte-
ment baissé alors même que sa population âgée reste encore, en propor-
tion, peu nombreuse. Ainsi elle compte 2,1 adultes par personne écono-
miquement dépendante en 2010, contre 1,3 adulte au Japon, 1,6 en Inde
ou 1,8 au Brésil. A l’heure actuelle, près de 70 % des Chinois sont d’âge
actif (15-59 ans), contre 56 % des Japonais, 61 % des Indiens et 66 %
des Brésiliens. Mais dès 2050 ils ne seront plus que 54 % alors que
l’Inde, sa concurrente la plus directe, en comptera 63 %.
Or la force actuelle de la Chine sur la scène économique mondiale tient
en partie à ce contexte démographique privilégié, mais transitoire. Dès
le milieu du siècle, son bonus démographique aura fait long feu, et la
Chine comptera alors presque autant de dépendants que d’actifs, avec
un ratio de 1,1 adulte pour une personne dépendante, deux fois moins
qu’en 2010.
Ce bouleversement structurel qui se manifeste par un vieillissement
exceptionnellement rapide de la population vient davantage de la réduc-
tion de la fécondité que de l’allongement de la durée de vie. Il s’agit
bien là d’une particularité chinoise : un vieillissement créé de toutes
pièces par la politique de contrôle des naissances qui, en restreignant le
nombre des enfants, a fait mécaniquement augmenter la part des seniors.
D’ici 2050, la proportion de Chinois âgés de 60 ans ou plus aura triplé,
atteignant 31 %, et les seniors seront alors... 440 millions, l’équivalent
de la population européenne actuelle (2). Un Chinois sur deux aura plus
de 45 ans, contre un sur quatre encore en 2000. Alors, la population
atteindra un niveau de vieillissement comparable à celui que connaît
actuellement le Japon, pays à la proportion de population âgée la plus
forte du monde. Ce qui ne sera pas sans effet sur l’économie chinoise.
L’Etat et la société devront supporter une charge financière accrue,
sous le double effet d’une hausse des dépenses de retraite et de santé et
d’une baisse des recettes fiscales. Si cela peut présenter certains atouts
pour un pays comme le Japon qui, malgré ses 30 % de seniors, reste la
troisième puissance économique mondiale, pour la Chine l’équa-
tion est plus délicate. D’une part, l’économie nippone est
principalement une économie de services : le secteur tertiaire
occupe les deux tiers (68 %) de la population active (contre
27 % en Chine en 2008) et assure les trois quarts de son
produit intérieur brut (PIB), contre 40 % chez son voisin.
D’autre part, alors qu’au Japon, où le revenu disponible des
seniors avoisine celui des actifs, le vieillissement est en passe de
se transformer en dynamique d’innovation et de consommation (3),
cela est loin d’être le cas en Chine : les personnes âgées, toujours large-
ment exclues du système de retraite, ont un niveau de vie globalement
faible. Tout reste à faire, ou presque.
Le régime de retraite par répartition, hérité de l’ancienne économie
collective, ne bénéficie qu’à une minorité, presque exclusivement des
citadins, et n’octroie bien souvent qu’un minimum vital. L’Etat tente de
mettre en place un système de protection sociale généralisé qui pour-
rait bénéficier à tous. Mais si quelques municipalités vont d’ores et déjà
dans ce sens – certaines ayant réussi à instaurer des dispositifs privés
qui fonctionnent grâce aux cotisations des entreprises et à celles des
salariés –, à l’échelle du pays cela reste une gageure, en particulier dans
les campagnes.
Au milieu des années 2000, seul un retraité sur quatre vivait de sa
pension. Un autre quart continuait à vivre d’un revenu d’activité tandis
que la moitié restante, elle, subsistait principalement grâce à un membre
de la famille – souvent un enfant.
Les retraités sont souvent
à la charge de leur famille
(1) Lire Martine Bulard, « Pékin cherche à concilier puissance et stabilité », Le Monde
diplomatique, mars 2011.
(2) Hors Europe de l’Est.
(3) Cf. Evelyne Dourille-Feer, « Démographie et dépendance au Japon », Institut Silver
Life, Paris, 30 mai 2007.
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
D O S S l E R
15
Glossaire
(4) La Chine compte 22 provinces (Pékin considère Taïwan comme une 23
e
province),
5 régions autonomes, 4 « municipalités » et 2 régions spéciales.
(5) Il s’agit du rapport de masculinité moyen, issu du dernier recensement chinois. Mais,
selon l’ONU, ce rapport serait de 108 pour la Chine et de 107 pour l’Inde.
(6) Lire notamment « L’Asie manque de femmes », Le Monde diplomatique, juillet 2006.
(7) Dans le même temps, la population des hommes de 15-49 ans n’aura diminué que de
80 millions environ.
Age médian. – Age qui partage les individus
d’un pays (ou d’une région) en deux groupes
d’effectifs égaux. En France métropolitaine,
l’âge médian en 2010 est de 40,1 ans :
la moitié de la population a moins de 40,1 ans ;
l’autre moitié plus de 40,1 ans.
Classes creuses. – Générations dont les effectifs
sont moins nombreux que ceux des classes d’âge
précédentes et suivantes. Cela peut être dû
à des guerres et/ou à une baisse de la fécondité.
Densité. – Rapport de l’effectif d’une population
à la superficie du territoire sur lequel elle habite ;
elle s’exprime par le nombre d’habitants
par kilomètre carré (hab./km
2
). La densité
la plus élevée est de 16 235 hab./km
2
à Monaco,
la plus basse de 1,8 hab./km
2
en Mongolie ;
en France, elle s’établit à 114 ; aux Etats-Unis, à 31.
Dépeuplement. – Diminution du nombre d’habitants
sur un territoire.
Dépopulation. – Déficit des naissances par rapport
aux décès. On parle aussi de taux d’accroissement
naturel négatif puisque le nombre de naissances
est inférieur à celui des décès. La dépopulation
n’entraîne pas de dépeuplement si le solde
migratoire la compense.
Espérance de vie à la naissance. – Nombre
d’années qu’un groupe de personnes peut s’attendre
à vivre, en moyenne. Ainsi, en France, l’espérance
de vie à la naissance était de 45 ans en 1900,
de 79 ans un siècle plus tard et de 81,6 ans en 2010.
Espérance de vie en bonne santé. – Nombre
d’années qu’un groupe de personnes peut s’attendre
à vivre, en moyenne, sans handicap majeur.
En France, l’espérance de vie en bonne santé
à la naissance est estimée à 63,3 ans (64,3 ans
pour les femmes et 62 ans pour les hommes).
Gérontocroissance. – Augmentation du nombre
de personnes âgées dans une population considérée.
Hiver démographique. – Situation d’un pays
dont le taux de natalité continue de baisser à la fin
de la transition démographique (lire la définition),
alors que le taux de mortalité se stabilise
– cela accentue le vieillissement des populations
à un rythme plus ou moins rapide.
Indice synthétique de fécondité. – Indice
statistique (exprimé en enfants par femme) calculé
en faisant la somme des taux de fécondité par âge.
Pour la France métropolitaine, en 2008, il est
de 1,98 enfant par femme, ou plus précisément
de 19 882 enfants pour 10 000 femmes. Ce chiffre
résulte de l’addition du taux de fécondité des femmes
de 15 ans (5 naissances pour 10 000 femmes
de cet âge), de ceux des femmes de 16 ans
(19 pour 10 000), de 17 ans… jusqu’au taux
de fécondité des femmes de 49 ans (1 pour 10 000).
. . . / . . .
Où sont passées les filles ?
Il naît toujours plus d’hommes : 118 pour
100 femmes. C’est le rapport de masculinité
à la naissance le plus élevé du monde.
On retrouve ce déséquilibre dans toutes les régions,
y compris les plus riches, à l’exception du Tibet,
du Qinghai, du Xinjiang et du Guizhou.
SOURCE : CHINA STATISTICAL YEARBOOK 2001
Record japonais
Près de quatre Japonais
sur dix (38 %) auront
65 ans ou plus
d’ici 2050
(graphique de gauche).
Un record mondial.
La Chine connaît,
elle aussi, un phénomène
de vieillissement accéléré
et, dans quelques
décennies, l’âge médian
de sa
population (graphique de
droite) sera supérieur
à celui des Français.
SOURCE : NATIONS UNIES
Par ailleurs, la cohabitation des générations sous un même toit, qui a
longtemps été l’unique solution pour la prise en charge des personnes
âgées, atteint ses limites. Si une loi datant de 1996 fait obligation aux
familles, et nommément aux enfants, d’assurer la subsistance de leurs
parents, la conjoncture actuelle rend ces solidarités familiales difficiles
à mettre en œuvre. Avec le renversement de la pyramide des âges consé-
cutif à l’allongement de la vie et à la forte baisse du nombre d’enfants,
la charge portée par chaque actif devient insupportable. Comment un
jeune Chinois, a fortiori s’il est enfant unique, peut-il, avec son épouse,
assurer la subsistance de deux parents retraités – voire quatre, si
l’on compte ses beaux-parents ? De plus, les modes de vie,
en particulier dans les villes, se prêtent de moins en moins
à une cohabitation des générations : les logements, de plus
en plus coûteux, restent exigus ; les exigences de confort
et d’intimité se font de plus en plus grandes ; la vie est de
plus en plus chère.
En outre, le marché du travail oblige bien souvent les jeunes
gens à quitter leur localité de naissance pour trouver un emploi
qui les éloigne de leurs parents, ce qui complique encore leur
prise en charge. Près d’un ménage sur cinq est actuellement
composé d’au moins trois générations, mais cette tradition
pourra-t-elle résister longtemps aux contraintes de la vie
moderne ?
Quant à l’éventualité d’un report de l’âge de la retraite, relati-
vement précoce (60 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes),
elle est provisoirement écartée. Tout au moins pour les hommes.
Le gouvernement envisage de retarder le départ des femmes pour
le fixer au même niveau que celui de leurs collègues masculins.
D’une façon plus générale, le pouvoir peine à s’accommoder du vieil-
lissement de sa population. Si le pays veut conserver, à l’avenir, un rythme
de croissance soutenu, il devra réorganiser sa fiscalité pour financer la
prise en charge durable de son troisième âge et lui garantir ainsi un
niveau de vie décent. Il ne pourra sans doute pas non plus échapper à
une restructuration de son économie, en l’axant davantage sur les services
et la consommation intérieure, notamment celle des seniors.
Si le vieillissement s’impose comme un défi majeur pour la société
et l’économie chinoises, il n’est pas le seul. Car la Chine doit aussi faire
face à un déficit croissant de femmes dans sa population alors que les
autorités continuent à limiter les naissances. Certes, à l’heure actuelle,
seuls 36 % des couples sont soumis à la règle de l’enfant unique. Dans
les campagnes de dix-neuf provinces (4), ils sont autorisés à avoir un
second enfant si le premier est une fille – ce qui concerne 53 % de la
population. Les 11 % restants, pour la plupart des couples issus des
minorités ethniques, peuvent en avoir deux ou plus quel que soit le sexe
du premier.
Il reste qu’on estime à 60 millions le nombre de femmes manquantes.
Ce déficit résulte d’une forte préférence des Chinois pour les fils qui
les conduit, dans certains cas, à éliminer leurs filles soit par des avor-
tements, soit, après leur naissance, par des inégalités de traitement débou-
chant souvent sur un décès prématuré. La Chine est ainsi devenue le
pays du monde comptant la plus forte proportion d’hommes dans sa
population (105,2 pour 100 femmes en 2010 [5]). D’un point de vue
strictement démographique, la situation des femmes est la plus mauvaise
qui soit (6).
Or un tel déséquilibre entre les sexes n’a rien d’anodin. D’abord, en
termes de croissance démographique stricto sensu : qui dit moins de
femmes aujourd’hui dit moins de naissances demain, et donc une crois-
sance encore ralentie. On estime ainsi qu’à l’horizon 2050 près de
20 millions de naissances n’auront pu survenir du seul fait du déficit
féminin. Cette situation atypique contraindra également un nombre
croissant d’hommes au célibat : entre 1 et 1,5 million de Chinois pour-
raient chaque année ne pas se marier, faute de partenaires.
L’économie chinoise risque d’être directement touchée. Dans l’in-
dustrie, qui apporte la moitié des richesses, les femmes sont surrepré-
sentées. Elles sont majoritaires dans les usines qui produisent des jouets,
des textiles ou du petit matériel électronique. Dans l’agriculture, de plus
en plus délaissée par les hommes, elles compteraient aujourd’hui pour
plus des deux tiers de la main-d’œuvre.
A l’avenir, la population active deviendra de plus plus masculine :
54 % d’hommes chez les 15-49 ans en 2050, contre 51 % actuellement.
Soit au bas mot, dans cette tranche d’âge, 100 millions de femmes en
moins sur le marché du travail (7). A terme, cela pourrait entraîner une
pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs industriel et agricole.
Une majorité de Chinois
épargnés par la politique
de l’enfant unique
Au-delà de ces aspects économiques, la question posée est celle du
respect des droits des femmes et de l’égalité entre les sexes – une problé-
matique aujourd’hui relativement délaissée.
Dans les prochaines décennies, la Chine devra donc résoudre deux
problèmes d’envergure : pallier les effets du vieillissement de sa popu-
lation et remédier à sa masculinisation. Une solution globale consiste-
rait à mettre un terme à la politique de contrôle des naissances pour
relancer la natalité. En rajeunissant la pyramide des âges, cela permet-
trait non seulement de ralentir le vieillissement, mais encore de réduire
la propension des couples à éliminer leurs filles, et donc d’endiguer
progressivement la masculinisation.
A Shanghaï, près d’un habitant sur quatre a d’ores et déjà plus de
60 ans et une pénurie de main-d’œuvre commence à se faire sentir dans
certains secteurs. Elle sert de « ville test ». C’est la seule municipa-
lité du pays à mener des campagnes de sensibilisation encourageant
activement une partie des couples (ayant été eux-mêmes enfants
uniques) à donner naissance à un second enfant. Effort méritoire...
mais sans effet. La fécondité y reste parmi les plus faibles du monde :
0,7 enfant par femme en 2005 !
Autant dire que, si le contrôle sur les naissances devait être relâché,
il n’est pas certain que cela suffise à juguler le vieillissement de la
population chinoise. Contraintes de la vie moderne et hausse des coûts
pour l’éducation et l’entretien des enfants obligent, la plupart des
couples sont amenés à se limiter d’eux-mêmes. Incontestablement, la
solution passe par une réforme en profondeur du système de protection
sociale et de l’économie afin d’absorber ces nouvelles contraintes
démographiques.
ISABELLE ATTANÉ.
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
17
de la vie proliférante, indépendamment de sa qualité, les réalistes oppo-
sent la nécessaire maîtrise de la procréation. Les uns nient le concept
de surpeuplement, parlant d’inégalités de développement ; les autres
dénoncent la folie meurtrière des natalistes, qui condamnent des
centaines de millions d’hommes à mourir de faim. A partir des
années 1980, les enjeux environnementaux et écologiques commencent
à être mieux pris en compte.
Au début du XXI
e
siècle, les antimalthusiens se veulent rassurants,
en s’appuyant sur les phénomènes de transition démographique en cours :
les taux de fécondité s’effondrent partout, y compris dans les pays très
pauvres. Cela ne fait que confirmer la « révolution démographique »
évoquée en 1934 par Adolphe Landry, qui a montré que désormais, avec
l’énorme accroissement de la production des biens, le problème du
rapport population/ressources était dépassé. Dès lors, ce que l’on définit
comme population optimale fait appel à la notion culturelle de bonheur,
notion qualitative, et non plus quantitative.
Ainsi, la population se stabiliserait autour de 9 milliards vers 2050
et de 10 milliards vers 2150. Puisque cette planète, assurent une majo-
rité de démographes, pourrait nourrir 10 milliards d’habitants, comment
pourrait-elle être surpeuplée avec 7 milliards ? S’il y a 1 milliard de sous-
alimentés et deux fois plus de pauvres sur la planète, ce n’est peut-être,
après tout, qu’en raison d’une mauvaise répartition des ressources. Mais
est-il souhaitable d’atteindre ce chiffre ? L’entassement de 10 milliards
d’hommes, même bien nourris, reste un entassement...
En 1997, Salman Rushdie écrivait une Lettre au six milliardième
citoyen du monde (7) qui devait naître dans l’année : « En tant que
membre le plus récent d’une espèce particulièrement curieuse, tu te
poseras bientôt les deux questions à 64 000 dollars [produit intérieur
brut par personne approximatif aux Etats-Unis] que les autres
5 999 999 999 se posent depuis un certain temps : comment en sommes-
nous arrivés là ? Et, maintenant que nous y sommes, comment y vivrons-
nous ? On te suggérera sans doute que la réponse à la question des
origines exige que tu croies à l’existence d’un Etre invisible, ineffable,
“là-haut”, à un créateur omnipotent que nous, pauvres créatures, ne
pouvons percevoir, et encore moins comprendre... A cause de cette foi,
il a été impossible en de nombreux pays d’empêcher le nombre des
humains de croître de façon alarmante. Le surpeuplement de la planète
est dû au moins en partie à la folie des guides spirituels de l’humanité.
Au cours de ta vie, tu verras sans doute l’arrivée du neuf milliardième
citoyen du monde. Et si trop d’hommes naissent en partie à cause de l’op-
position religieuse au contrôle des naissances, beaucoup de gens meurent
aussi à cause des religions…»
Quatorze ans plus tard, en 2011, ou, au plus tard, au début de 2012,
on attend l’arrivée du sept milliardième citoyen du monde. Ce petit
dernier a sept chances sur dix de naître dans un pays pauvre, au sein
d’une famille défavorisée. Faudra-t-il lui envoyer un courrier de bien-
venue ou une lettre d’excuses ?
GEORGES MINOIS.
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
16
PAR YOUSSEF COURBAGE *
Glossaire
Pyramide des âges. – Représentation de la
répartition par âge et par sexe d’une population.
Ce sont en général deux graphiques juxtaposés
qui séparent les femmes des hommes.
Verticalement, on trouve les tranches d’âge
et horizontalement, les effectifs de population
dans chaque tranche d’âge. On parle de pyramide
des âges inversée quand le nombre d’enfants
est moins élevé (le bas de la pyramide devient
plus mince) que le nombre de personnes âgées
(la pyramide s’épaissit au sommet).
Rapport de dépendance totale. – Nombre
des jeunes (enfants, adolescents) et des personnes
âgées rapporté à la population adulte en âge
de travailler. Les premiers dépendent des seconds
pour assurer leur santé et leur bien-être.
Rapport de masculinité moyen (sex ratio,
en anglais). – Les effectifs masculins
d’une population rapportés à 100 personnes
de sexe féminin. Il est de 93 en Europe,
de 97 en Amérique du Nord, de 107 en Inde
et de 108 en Chine, selon l’ONU.
Rapport de masculinité à la naissance. –
Les effectifs nouveau-nés masculins rapportés
aux nouveau-nés féminins dans une population
considérée. Dans nombre de pays asiatiques
(Chine, Inde...), la préférence pour le garçon
a déséquilibré ce rapport.
Régime démographique. – Ensemble des
caractéristiques de la natalité et de la mortalité
d’un pays et la façon dont elles se combinent.
. . . / . . .
THOMAS ROBERT MALTHUS
et restera à peu près ce qu’elle est à présent.
Je dis que le pouvoir multiplicateur
de la population est infiniment plus grand
que le pouvoir de la terre de produire
la subsistance de l’homme. »
« Si elle n’est pas freinée, la population
s’accroît en progression géométrique.
Les subsistances ne s’accroissent
qu’en progression arithmétique…
Les eets de ces deux pouvoirs inégaux doivent
être maintenus en équilibre par le moyen
de cette loi de la nature qui fait de la nourriture
une nécessité vitale pour l’homme. »
Essai sur le principe de population, 1798.
PIERRE-JOSEPH PROUDHON
« Il n’y a qu’un seul homme de trop sur la Terre,
c’est M. Malthus. »
Système des contradictions économiques
ou Philosophie de la misère, 1848
A l’encontre de certaines thèses,
le poids des jeunes ne s’est pas traduit
par une flambée de l’islamisme.
ALGÉRIE. Avec plus de 8 enfants par femme, la fécondité algérienne était, au moment
de l’indépendance, une des plus fortes du monde arabe. La transition démographique
a démarré plus tardivement que chez ses voisins – une particularité qui doit moins
à la politique nataliste du gouvernement qu’aux effets d’une économie de rente
qui a quasiment permis d’entretenir la population « du berceau jusqu’à la tombe ».
En deux décennies, sa fécondité s’est effondrée pour rejoindre celle de la Tunisie
et du Maroc (lire l’article ci-dessus). Mais, depuis 2000, elle connaît une évolution
inverse à celle des pays voisins et recommence à progresser. La résorption
de la crise et la baisse de la violence politique ont contribué à l’augmentation
du nombre de mariages (341 000 mariages célébrés en 2009, pour 280 000 en 2005).
LIBYE. Sous-peuplée et rentière, la Libye a vécu une transition démographique similaire
à celle des pays producteurs de pétrole du Golfe. Longtemps, la politique nataliste
officielle est allée de pair avec une généreuse redistribution des dividendes du pétrole.
Mais à la suite du contre-choc pétrolier, puis de l’embargo international, la fécondité
a été tirée vers le bas, atteignant selon les Nations unies 2,4 enfants par femme en 2010.
EGYPTE. Sa stabilité démographique contraste avec son instabilité politique actuelle.
Malgré une densité extrême, due au fait que seuls 4 % à 5 % du territoire sont habitables,
la population continue à augmenter au rythme de 2 % par an. Sa forte fécondité
ne baisse pas, comme c’est le cas partout ailleurs. Elle se maintient aux alentours
de 3,25 enfants par femme, soit 50 % de plus que le Maroc ou la Tunisie.
JORDANIE. En dépit d’énormes progrès accomplis sur le plan de l’éducation
et de l’alphabétisation, le pays garde une fécondité relativement élevée (plus
de 3,5 enfants par femme) et stable depuis environ une décennie.
Vieillissement accéléré
L’allongement de l’espérance de vie et la chute de la natalité
ouvrent une ère de mondialisation du vieillissement.
L’ONU estime à 1,5 milliard le nombre de personnes
âgées en 2050, soit environ 16 % de la population.
SOURCE : NATIONS UNIES
Baby-boom
Dans les années 1970, une forte natalité
a entraîné la formation d’une génération
de jeunes qui, dans de nombreux pays
arabes, a représenté entre 20 et 25 %
de la population. En 2010, cette vague
poursuit logiquement sa décrue.
SOURCE : NATIONS UNIES
* Directeur de recherche, Institut national d’études démographiques, Paris.
Auteur notamment, avec Emmanuel Todd, de l’essai Le Rendez-vous des
civilisations, Seuil, Paris, 2007.
(1) Aristote, La Politique, VII, 4, 1326 a.
(2) Ibid.
(3) Tite-Live, Histoire de Rome.
(4) Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population.
(5) Karl Marx, Le Capital.
(6) Ibid.
(7) Salman Rushdie, « Imagine there’s no heaven : A letter to the six billionth world citizen »,
lettre aux Nations unies reproduite par Christopher Hitchens dans The Portable Atheist,
Da Capo Press, Philadelphie, 2007.
Le phénomène s’explique par une patrilinéarité absolue et la nécessité de s’assurer
un descendant mâle – à la différence des pays du Maghreb, où de nombreux couples
se sont affranchis de cet impératif. Les rivalités confessionnelles, régionales ou sur
l’origine (Palestiniens ou Transjordaniens) contribuent à pérenniser une forte fécondité.
LIBAN. Avec 1,69 enfant par femme en moyenne, le Liban fait figure d’exception
dans la région. Depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), les rivalités démographiques
observées au cours des années 1960 et 1970 ont disparu. Bien que les niveaux
soient différents, le même comportement s’observe au sein de tous les groupes
confessionnels, des maronites aux chiites en passant par les Grecs orthodoxes
ou catholiques, les sunnites et les Druzes.
TURQUIE. Le pays vient de passer, avec 2,09 enfants par femme, très légèrement
en deçà du seuil de renouvellement des générations. Autrement dit, malgré la présence
au pouvoir d’un gouvernement islamiste et nataliste – comme l’était celui de Necmettin
Erbakan (1996-1997) –, les familles décident librement du nombre de leurs enfants et elles
choisissent de le limiter. L’autre illustration de ce phénomène de dissociation, c’est l’Iran,
au régime islamiste, où la fécondité s’avère encore plus basse (1,83 enfant par femme).
ISRAËL-PALESTINE. Grande surprise : la fécondité de la population juive d’Israël
continue à augmenter année après année (3 enfants par femme), alors qu’elle ne cesse
de baisser chez les Palestiniens des territoires occupés, en Cisjordanie (y compris
Jérusalem-Est) et même à Gaza, où elle atteignait un record mondial lors de la première
Intifada. Actuellement, on n’y compterait plus que 3,6 enfants par femme (3,1 en
Cisjordanie et 4,7 à Gaza selon le Bureau du recensement américain). Chez les Arabes
israéliens, la fécondité de 3,4 enfants par femme est en passe de rejoindre celle
des Juifs israéliens.
« Je pense pouvoir poser
franchement deux postulats :
premièrement, que la nourriture
est nécessaire à l’existence
de l’homme ; deuxièmement,
que la passion réciproque
entre les sexes
est une nécessité
Le temps de la jeunesse arabe
CES vingt dernières années, la convergence démogra-
phique des pays des rives sud et nord de la Méditerranée s’est
poursuivie à un rythme soutenu. L’indice de fécondité
– qui a servi à donner une image repoussante des mondes
musulmans (1) – montre que le Liban, la Tunisie, le Maroc,
la Turquie et l’Iran atteignent désormais des niveaux qui se
rapprochent de ceux des pays européens.
Ces métamorphoses démographiques sont porteuses de
transformations politiques irréversibles. Au Maroc, l’indice
de fécondité n’a cessé de baisser depuis 1975, pour atteindre
2,19 enfants par femme lors de l’enquête de 2009-2010. En milieu
urbain, il est à 1,84 enfant par femme, au-dessous du seuil de renou-
vellement des générations. C’est également le cas de la Tunisie,
depuis une décennie.
Eu égard à la démographie, les révoltes arabes apparaissent
comme inéluctables. Le processus que l’Europe a connu à partir
de la seconde moitié du XVIII
e
siècle s’est propagé dans le monde
entier ; il ne pouvait épargner le sud de la Méditerranée, qui vit
depuis quatre décennies les mêmes transformations démogra-
phiques, culturelles et anthropologiques. Le monde arabe n’est pas
une exception : le croire reviendrait à pécher par essentialisme, en
inventant un Homo arabicus ou un Homo islamicus par définition
rétif au progrès.
Si l’on exclut les Libanais chrétiens – en raison de la présence
des missions dès le XIX
e
siècle –, une partie du monde arabe a
commencé à se métamorphoser à partir des années 1960 grâce à
l’élévation du niveau d’instruction et à la baisse de la fécondité.
Dans la Tunisie de Habib Bourguiba, la volonté de modernisation
est passée par l’accès à l’enseignement, aussi bien pour les garçons
que pour les filles. Au Maroc, les premiers gouvernements de l’in-
dépendance avaient eux aussi fait de l’éducation leur priorité, avant
que ces efforts ne soient freinés de peur que ne soient ébranlées les
hiérarchies politiques – ce qui explique son retard actuel en matière
d’alphabétisation, surtout pour les filles et en milieu rural.
La généralisation de l’instruction s’est accompagnée d’un
contrôle accru de la natalité et de l’extension de l’utilisation de
moyens de contraception. La baisse de la fécondité dans certains
pays arabes a été si forte que les valeurs traditionnelles de type
patriarcal en ont été ébranlées. La remise en cause du paterfami-
lias implique, à terme, celle de tous les « pères des peuples »
– comme on l’a déjà vu en Tunisie ou en Egypte.
Il faut aussi noter le net déclin de l’endogamie, c’est-à-dire de
l’étanchéité du groupe familial qui entraîne le repli des groupes
sociaux sur eux-mêmes et la rigidité des institutions. Une société
s’ouvrant sur l’extérieur est plus prompte à se révolter face à un
gouvernement autoritaire. La scolarisation de masse et la baisse
de la natalité peuvent ainsi, indirectement, provoquer une prise de
conscience et déclencher les révoltes.
Les effets de ces bouleversements sur la sphère familiale sont à
double tranchant. Limiter sa descendance permet de mieux soigner
ses enfants, de mieux les nourrir, de les scolariser à un meilleur
niveau et plus longtemps. Dans une famille restreinte – modèle
vers lequel la famille arabe s’achemine –, les interactions père-
mère et parents-enfants deviennent également plus « démocra-
tiques », ce qui ne peut qu’avoir des répercussions positives sur le
plan social et politique. Les problèmes surviennent lorsque vivent
ensemble un enfant instruit et un père analphabète mais détenteur
du pouvoir absolu (héritage des sociétés patriarcales). La cohabi-
tation devient alors malaisée. Ces troubles familiaux se retrouvent
à une échelle plus globale et peuvent expliquer – partiellement du
moins – certains phénomènes islamistes.
L’instruction généralisée des garçons puis celle des filles ont
conduit à l’éveil des consciences, peut-être même à un certain
désenchantement du monde, et induit une sécularisation de la
société. Les jeunes universitaires au chômage ont été les premiers
à se révolter. Mais, du Maroc à la Jordanie, les manifestants sont
des deux sexes et appartiennent à toutes les classes d’âge et à tous
les groupes sociaux : ces révolutions, de nature essentiellement
séculières, ne sont pas l’apanage des jeunes.
Dans sa théorie du « choc des civilisations », Samuel Huntington
considérait l’augmentation de la proportion de jeunes dans la popu-
lation comme un facteur de déstabilisation du monde et de déve-
loppement de l’islamisme : elle apporterait des troubles sociaux,
la guerre et le terrorisme (2). S’engouffrant dans ce sillage, certains
politologues se sont aventurés à voir un lien de causalité entre
jeunesse et propension à la violence. La faille principale de ce
raisonnement est qu’il prend une donnée temporaire pour une réalité
universelle et l’impute à des facteurs religieux et de civilisation.
Cette vague de jeunes, qui a pour origine une période de forte
fécondité avant les années 1980 et une forte baisse de la mortalité,
serait consubstantielle à une mentalité commune à tous les peuples
arabes ou musulmans, du Maroc à l’Indonésie.
Or les données démographiques révèlent une extrême diversité
de situations. Elles montrent en particulier que la vague de jeunes
est éphémère. Si nous suivons le paradigme de Huntington, à la
violence politique des jeunes devrait bientôt succéder une « résorp-
tion » de cette génération, et donc un apaisement de la société. Il
se trouve qu’au Maroc, en Algérie ou même en Arabie saoudite
cette vague est dépassée depuis les années 2000. Le Liban, précur-
seur, a connu le pic de sa population jeune en pleine guerre civile,
en 1985, et la Turquie en 1995 ; l’Egypte et la Syrie seulement en
2005. Mis à part au Yémen (où la décrue commence à peine) et en
Palestine (où elle n’est entrevue que pour 2020), la prédominance
démographique des jeunes aura totalement disparu dans trois décen-
nies, pour rejoindre les niveaux européens.
YOUSSEF COURBAGE.
révolte contre le père,
rejet du dictateur
(1) Notamment sous la plume de la journaliste Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil,
Plon, Paris, 2002.
(2) Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations (1996), Odile Jacob, Paris,
2000.
Il y a quarante mille ans, avec 500 000 habitants pour la Terre entière,
la menace de surpopulation pouvait sembler bien lointaine. Pourtant,
les chasseurs avaient besoin d’un espace vital assurant leur ravitail-
lement en gibier : de 10 à 25 kilomètres carrés par personne en
moyenne, ce qui limitait sérieusement la taille de chaque groupe.
Au-delà de 25 à 50 personnes vivant exclusivement de la chasse
et de la cueillette, le groupe s’exposait à de grosses difficultés
de ravitaillement. Le surpeuplement est bien une notion à géomé-
trie variable, étroitement liée aux ressources disponibles. Toute-
fois, sa représentation populaire est toujours celle de personnes
serrées comme des sardines dans un espace réduit.
Le nombre devient vite une obsession. Dans les cités
grecques, le relief impose un cloisonnement : chaque
bassin s’organise en cité indépendante, en autant de
cellules closes de dimensions réduites, où la pression
humaine est fortement ressentie ; cette situation faci-
lite la prise de conscience du facteur démographique.
Le climat politique est peu favorable à la natalité.
Dans deux de ses principaux dialogues, La Répu-
blique et Les Lois, Platon définit une population
optimale en fonction de l’espace et des ressources
disponibles, et décrit les modes d’organisation et de
fonctionnement social – souvent à l’extrême limite
de ce qui est réaliste – nécessaires pour y parvenir.
Même démarche chez Aristote dans La Politique :
« Ce qui fait la grandeur d’une cité, ce n’est pas
qu’elle soit populeuse (1). » De toute façon, selon
lui, « un nombre trop important ne peut admettre
l’ordre : quand il y a trop de citoyens, ils échappent
au contrôle, les gens ne se connaissent pas, ce qui favo-
rise la criminalité. De plus, il est facile aux étrangers et
aux métèques d’usurper le droit de cité, en passant inaperçus
du fait de leur nombre excessif (2) ». Et puis, beaucoup de monde,
c’est beaucoup de pauvres, avec le danger qu’ils se révoltent. Ce ne sont
pas tant les ressources ou la nourriture qui inquiètent Aristote, mais le
maintien de l’ordre. La pensée démographique grecque pose déjà les
termes du débat tels qu’on les retrouve dans la période moderne et
contemporaine. Elle est eugéniste, malthusienne et... xénophobe !
Avec l’extension de la domination romaine, on change d’échelle, mais
pas nécessairement de mentalité. La politique des gouvernements est
plutôt nataliste. Ce qui constitue à la fois une nouveauté et un échec, car
la fécondité romaine restera toujours faible par rapport à celle d’autres civi-
lisations, comme en témoigne Tite-Live : « La Gaule était si riche et si
peuplée que sa population, trop nombreuse, semblait difficile à maintenir.
Le roi, déjà âgé, voulant décharger le royaume de cette multitude qui
l’écrasait, envoya ses deux neveux de par le monde pour trouver de
nouvelles terres (3). » Propagande politique : trop nombreux, ils agressent
leurs voisins les Romains, justifiant en réponse l’invasion de la Gaule.
D O S S l E R D O S S l E R
Ainsi ira le monde occidental jusqu’au début du XIX
e
siècle. Hommes
d’Eglise, intellectuels, théologiens, philosophes et écrivains vont se
relayer pour théoriser sur la question démographique, naviguant entre
la peur du trop-plein et le traumatisme du grand vide, les utopies popu-
lationnistes et l’inébranlable foi dans l’ordre divin comme puissance
régulatrice de la présence des êtres humains sur Terre. Le vulgum pecus,
le peuple, est perçu tour à tour comme un fléau et comme une richesse.
Chacun développe ses explications et formule ses recommandations,
bien que l’outil statistique reste très déficient. Sous-peuplement,
surpeuplement : au cours des siècles, la bataille fait rage entre
ceux qui pensent que l’un est plus risqué que l’autre pour la
survie de l’espèce humaine.
L’œuvre de Thomas Robert Malthus (4),
à la charnière des XVIII
e
et XIX
e
siècles,
marque un seuil dans l’histoire des théories
démographiques. La population, affirme
l’économiste et pasteur britannique, augmente
beaucoup plus vite que la production alimen-
taire, ce qui, inévitablement, conduira à la surpo-
pulation et à la famine à grande échelle. Soit on laisse
faire, et les conséquences seront brutales et douloureuses,
la nature se chargeant d’éliminer l’« excédent humain » ; soit
on contrôle la natalité, en commençant par supprimer toute aide aux
pauvres afin de les « responsabiliser » – l’attitude « responsable » étant
de ne se marier et de n’avoir des enfants que lorsqu’on a les moyens de
les nourrir et de les éduquer. Selon Malthus, la diffusion rapide de la
misère est un risque pour l’humanité ; il faut donc l’éradiquer.
Pierre-Joseph Proudhon lui répond qu’il n’y a pas de problème de
surpeuplement. Si la misère se propage, c’est à cause du système inique
de la propriété qui confère à certains un pouvoir injuste sur d’autres.
Karl Marx, guère intéressé par la question démographique elle-même,
considère Malthus comme un ennemi de la classe ouvrière et le traite
d’« insolent sycophante des classes dirigeantes, coupable de péché
contre la science et de diffamation à l’encontre de la race humaine (5) ».
Il lui reproche de croire en un « principe de population », loi naturelle
absolue, valable toujours et partout, qui ferait que la population progresse
toujours plus vite que les ressources : « Cette loi de population abstraite
n’existe que pour les plantes et les animaux, tant qu’il n’y a pas d’in-
tervention historique de l’homme. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre
d’êtres humains, mais la répartition des richesses (6). »
Ces débats se poursuivent jusqu’au milieu du XX
e
siècle, date à
laquelle l’humanité s’engage dans une croissance effrénée : 3 milliards
de personnes en 1960 ; 6,1 milliards en 2000. Ce n’est plus une crois-
sance, c’est une explosion. Les démographes, économistes, géographes,
mais aussi philosophes, historiens, ethnologues, et bien sûr les politi-
ciens, se déchirent sur l’interprétation du phénomène. Aux défenseurs
(Suite de la première page.)
compter
les individus
avec Malthus
ou répartir
les richesses
avec Marx?
a donné l’ordre à Adam et Eve de se multiplier et fait dire ensuite à saint
Paul, dans le Nouveau Testament : « Il est bon pour l’homme de s’abs-
tenir de sa femme. » La tâche n’est pas facile, mais, pour les théolo-
giens, rien n’est impossible. L’Ancien Testament, lui, est sans ambi-
guïté : « Croissez, multipliez, soyez féconds. »
Le relatif surpeuplement du Moyen Age a des effets très concrets.
Dès la fin du XI
e
siècle, les Occidentaux savent exploiter le poids du
nombre. Ils prennent conscience de leur supériorité numérique et en
font une arme. Le pape Urbain II, en 1095, envoie des hordes de cheva-
liers sur Jérusalem. Toute l’épopée des croisades est sous-tendue par un
flux continu d’ouest en est qui n’aurait pas été possible sans un surplus
de population au sein de la chrétienté.
Avec le christianisme, entre les III
e
et V
e
siècles de notre ère, les auto-
rités abandonnent tout interventionnisme. La question de la procréation
passe du domaine civique et politique au registre religieux et moral. Un
vif débat s’engagera autour des mérites respectifs de la virginité, présentée
comme une vertu suprême que l’on exalte, du mariage, que l’on disqua-
lifie en favorisant l’ascétisme, et du remariage, que l’on punit.
Dans cette atmosphère austère, la question est tout de même posée :
faut-il peupler ou dépeupler ? Etre fécond ou abstinent ? Pour les chré-
tiens, la réponse ne peut se trouver que dans la parole divine. Mais les
écrits bibliques se contredisent… Le travail des Pères de l’Eglise sera
de montrer, à force d’acrobaties et de contorsions rhétoriques, que ces
contradictions n’en sont pas, et que Dieu n’a qu’une parole, même s’il
Une planète trop peuplée?
«Quand il y a trop
de citoyens, ils
échappent au contrôle»
Croissance et décroissance
La fécondité diminue partout, quel que soit
le contexte culturel ou religieux. Si, dans
la plupart des pays du Nord, elle est tombée
en deçà du seuil de renouvellement d’une
génération, en Afrique elle demeure élevée.
SOURCES : NATIONS UNIES ; ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
17
de la vie proliférante, indépendamment de sa qualité, les réalistes oppo-
sent la nécessaire maîtrise de la procréation. Les uns nient le concept
de surpeuplement, parlant d’inégalités de développement ; les autres
dénoncent la folie meurtrière des natalistes, qui condamnent des
centaines de millions d’hommes à mourir de faim. A partir des
années 1980, les enjeux environnementaux et écologiques commencent
à être mieux pris en compte.
Au début du XXI
e
siècle, les antimalthusiens se veulent rassurants,
en s’appuyant sur les phénomènes de transition démographique en cours :
les taux de fécondité s’effondrent partout, y compris dans les pays très
pauvres. Cela ne fait que confirmer la « révolution démographique »
évoquée en 1934 par Adolphe Landry, qui a montré que désormais, avec
l’énorme accroissement de la production des biens, le problème du
rapport population/ressources était dépassé. Dès lors, ce que l’on définit
comme population optimale fait appel à la notion culturelle de bonheur,
notion qualitative, et non plus quantitative.
Ainsi, la population se stabiliserait autour de 9 milliards vers 2050
et de 10 milliards vers 2150. Puisque cette planète, assurent une majo-
rité de démographes, pourrait nourrir 10 milliards d’habitants, comment
pourrait-elle être surpeuplée avec 7 milliards ? S’il y a 1 milliard de sous-
alimentés et deux fois plus de pauvres sur la planète, ce n’est peut-être,
après tout, qu’en raison d’une mauvaise répartition des ressources. Mais
est-il souhaitable d’atteindre ce chiffre ? L’entassement de 10 milliards
d’hommes, même bien nourris, reste un entassement...
En 1997, Salman Rushdie écrivait une Lettre au six milliardième
citoyen du monde (7) qui devait naître dans l’année : « En tant que
membre le plus récent d’une espèce particulièrement curieuse, tu te
poseras bientôt les deux questions à 64 000 dollars [produit intérieur
brut par personne approximatif aux Etats-Unis] que les autres
5 999 999 999 se posent depuis un certain temps : comment en sommes-
nous arrivés là ? Et, maintenant que nous y sommes, comment y vivrons-
nous ? On te suggérera sans doute que la réponse à la question des
origines exige que tu croies à l’existence d’un Etre invisible, ineffable,
“là-haut”, à un créateur omnipotent que nous, pauvres créatures, ne
pouvons percevoir, et encore moins comprendre... A cause de cette foi,
il a été impossible en de nombreux pays d’empêcher le nombre des
humains de croître de façon alarmante. Le surpeuplement de la planète
est dû au moins en partie à la folie des guides spirituels de l’humanité.
Au cours de ta vie, tu verras sans doute l’arrivée du neuf milliardième
citoyen du monde. Et si trop d’hommes naissent en partie à cause de l’op-
position religieuse au contrôle des naissances, beaucoup de gens meurent
aussi à cause des religions…»
Quatorze ans plus tard, en 2011, ou, au plus tard, au début de 2012,
on attend l’arrivée du sept milliardième citoyen du monde. Ce petit
dernier a sept chances sur dix de naître dans un pays pauvre, au sein
d’une famille défavorisée. Faudra-t-il lui envoyer un courrier de bien-
venue ou une lettre d’excuses ?
GEORGES MINOIS.
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
16
PAR YOUSSEF COURBAGE *
Glossaire
Pyramide des âges. – Représentation de la
répartition par âge et par sexe d’une population.
Ce sont en général deux graphiques juxtaposés
qui séparent les femmes des hommes.
Verticalement, on trouve les tranches d’âge
et horizontalement, les effectifs de population
dans chaque tranche d’âge. On parle de pyramide
des âges inversée quand le nombre d’enfants
est moins élevé (le bas de la pyramide devient
plus mince) que le nombre de personnes âgées
(la pyramide s’épaissit au sommet).
Rapport de dépendance totale. – Nombre
des jeunes (enfants, adolescents) et des personnes
âgées rapporté à la population adulte en âge
de travailler. Les premiers dépendent des seconds
pour assurer leur santé et leur bien-être.
Rapport de masculinité moyen (sex ratio,
en anglais). – Les effectifs masculins
d’une population rapportés à 100 personnes
de sexe féminin. Il est de 93 en Europe,
de 97 en Amérique du Nord, de 107 en Inde
et de 108 en Chine, selon l’ONU.
Rapport de masculinité à la naissance. –
Les effectifs nouveau-nés masculins rapportés
aux nouveau-nés féminins dans une population
considérée. Dans nombre de pays asiatiques
(Chine, Inde...), la préférence pour le garçon
a déséquilibré ce rapport.
Régime démographique. – Ensemble des
caractéristiques de la natalité et de la mortalité
d’un pays et la façon dont elles se combinent.
. . . / . . .
THOMAS ROBERT MALTHUS
et restera à peu près ce qu’elle est à présent.
Je dis que le pouvoir multiplicateur
de la population est infiniment plus grand
que le pouvoir de la terre de produire
la subsistance de l’homme. »
« Si elle n’est pas freinée, la population
s’accroît en progression géométrique.
Les subsistances ne s’accroissent
qu’en progression arithmétique…
Les eets de ces deux pouvoirs inégaux doivent
être maintenus en équilibre par le moyen
de cette loi de la nature qui fait de la nourriture
une nécessité vitale pour l’homme. »
Essai sur le principe de population, 1798.
PIERRE-JOSEPH PROUDHON
« Il n’y a qu’un seul homme de trop sur la Terre,
c’est M. Malthus. »
Système des contradictions économiques
ou Philosophie de la misère, 1848
A l’encontre de certaines thèses,
le poids des jeunes ne s’est pas traduit
par une flambée de l’islamisme.
ALGÉRIE. Avec plus de 8 enfants par femme, la fécondité algérienne était, au moment
de l’indépendance, une des plus fortes du monde arabe. La transition démographique
a démarré plus tardivement que chez ses voisins – une particularité qui doit moins
à la politique nataliste du gouvernement qu’aux effets d’une économie de rente
qui a quasiment permis d’entretenir la population « du berceau jusqu’à la tombe ».
En deux décennies, sa fécondité s’est effondrée pour rejoindre celle de la Tunisie
et du Maroc (lire l’article ci-dessus). Mais, depuis 2000, elle connaît une évolution
inverse à celle des pays voisins et recommence à progresser. La résorption
de la crise et la baisse de la violence politique ont contribué à l’augmentation
du nombre de mariages (341 000 mariages célébrés en 2009, pour 280 000 en 2005).
LIBYE. Sous-peuplée et rentière, la Libye a vécu une transition démographique similaire
à celle des pays producteurs de pétrole du Golfe. Longtemps, la politique nataliste
officielle est allée de pair avec une généreuse redistribution des dividendes du pétrole.
Mais à la suite du contre-choc pétrolier, puis de l’embargo international, la fécondité
a été tirée vers le bas, atteignant selon les Nations unies 2,4 enfants par femme en 2010.
EGYPTE. Sa stabilité démographique contraste avec son instabilité politique actuelle.
Malgré une densité extrême, due au fait que seuls 4 % à 5 % du territoire sont habitables,
la population continue à augmenter au rythme de 2 % par an. Sa forte fécondité
ne baisse pas, comme c’est le cas partout ailleurs. Elle se maintient aux alentours
de 3,25 enfants par femme, soit 50 % de plus que le Maroc ou la Tunisie.
JORDANIE. En dépit d’énormes progrès accomplis sur le plan de l’éducation
et de l’alphabétisation, le pays garde une fécondité relativement élevée (plus
de 3,5 enfants par femme) et stable depuis environ une décennie.
Vieillissement accéléré
L’allongement de l’espérance de vie et la chute de la natalité
ouvrent une ère de mondialisation du vieillissement.
L’ONU estime à 1,5 milliard le nombre de personnes
âgées en 2050, soit environ 16 % de la population.
SOURCE : NATIONS UNIES
Baby-boom
Dans les années 1970, une forte natalité
a entraîné la formation d’une génération
de jeunes qui, dans de nombreux pays
arabes, a représenté entre 20 et 25 %
de la population. En 2010, cette vague
poursuit logiquement sa décrue.
SOURCE : NATIONS UNIES
* Directeur de recherche, Institut national d’études démographiques, Paris.
Auteur notamment, avec Emmanuel Todd, de l’essai Le Rendez-vous des
civilisations, Seuil, Paris, 2007.
(1) Aristote, La Politique, VII, 4, 1326 a.
(2) Ibid.
(3) Tite-Live, Histoire de Rome.
(4) Thomas Robert Malthus, Essai sur le principe de population.
(5) Karl Marx, Le Capital.
(6) Ibid.
(7) Salman Rushdie, « Imagine there’s no heaven : A letter to the six billionth world citizen »,
lettre aux Nations unies reproduite par Christopher Hitchens dans The Portable Atheist,
Da Capo Press, Philadelphie, 2007.
Le phénomène s’explique par une patrilinéarité absolue et la nécessité de s’assurer
un descendant mâle – à la différence des pays du Maghreb, où de nombreux couples
se sont affranchis de cet impératif. Les rivalités confessionnelles, régionales ou sur
l’origine (Palestiniens ou Transjordaniens) contribuent à pérenniser une forte fécondité.
LIBAN. Avec 1,69 enfant par femme en moyenne, le Liban fait figure d’exception
dans la région. Depuis la fin de la guerre civile (1975-1990), les rivalités démographiques
observées au cours des années 1960 et 1970 ont disparu. Bien que les niveaux
soient différents, le même comportement s’observe au sein de tous les groupes
confessionnels, des maronites aux chiites en passant par les Grecs orthodoxes
ou catholiques, les sunnites et les Druzes.
TURQUIE. Le pays vient de passer, avec 2,09 enfants par femme, très légèrement
en deçà du seuil de renouvellement des générations. Autrement dit, malgré la présence
au pouvoir d’un gouvernement islamiste et nataliste – comme l’était celui de Necmettin
Erbakan (1996-1997) –, les familles décident librement du nombre de leurs enfants et elles
choisissent de le limiter. L’autre illustration de ce phénomène de dissociation, c’est l’Iran,
au régime islamiste, où la fécondité s’avère encore plus basse (1,83 enfant par femme).
ISRAËL-PALESTINE. Grande surprise : la fécondité de la population juive d’Israël
continue à augmenter année après année (3 enfants par femme), alors qu’elle ne cesse
de baisser chez les Palestiniens des territoires occupés, en Cisjordanie (y compris
Jérusalem-Est) et même à Gaza, où elle atteignait un record mondial lors de la première
Intifada. Actuellement, on n’y compterait plus que 3,6 enfants par femme (3,1 en
Cisjordanie et 4,7 à Gaza selon le Bureau du recensement américain). Chez les Arabes
israéliens, la fécondité de 3,4 enfants par femme est en passe de rejoindre celle
des Juifs israéliens.
« Je pense pouvoir poser
franchement deux postulats :
premièrement, que la nourriture
est nécessaire à l’existence
de l’homme ; deuxièmement,
que la passion réciproque
entre les sexes
est une nécessité
Le temps de la jeunesse arabe
CES vingt dernières années, la convergence démogra-
phique des pays des rives sud et nord de la Méditerranée s’est
poursuivie à un rythme soutenu. L’indice de fécondité
– qui a servi à donner une image repoussante des mondes
musulmans (1) – montre que le Liban, la Tunisie, le Maroc,
la Turquie et l’Iran atteignent désormais des niveaux qui se
rapprochent de ceux des pays européens.
Ces métamorphoses démographiques sont porteuses de
transformations politiques irréversibles. Au Maroc, l’indice
de fécondité n’a cessé de baisser depuis 1975, pour atteindre
2,19 enfants par femme lors de l’enquête de 2009-2010. En milieu
urbain, il est à 1,84 enfant par femme, au-dessous du seuil de renou-
vellement des générations. C’est également le cas de la Tunisie,
depuis une décennie.
Eu égard à la démographie, les révoltes arabes apparaissent
comme inéluctables. Le processus que l’Europe a connu à partir
de la seconde moitié du XVIII
e
siècle s’est propagé dans le monde
entier ; il ne pouvait épargner le sud de la Méditerranée, qui vit
depuis quatre décennies les mêmes transformations démogra-
phiques, culturelles et anthropologiques. Le monde arabe n’est pas
une exception : le croire reviendrait à pécher par essentialisme, en
inventant un Homo arabicus ou un Homo islamicus par définition
rétif au progrès.
Si l’on exclut les Libanais chrétiens – en raison de la présence
des missions dès le XIX
e
siècle –, une partie du monde arabe a
commencé à se métamorphoser à partir des années 1960 grâce à
l’élévation du niveau d’instruction et à la baisse de la fécondité.
Dans la Tunisie de Habib Bourguiba, la volonté de modernisation
est passée par l’accès à l’enseignement, aussi bien pour les garçons
que pour les filles. Au Maroc, les premiers gouvernements de l’in-
dépendance avaient eux aussi fait de l’éducation leur priorité, avant
que ces efforts ne soient freinés de peur que ne soient ébranlées les
hiérarchies politiques – ce qui explique son retard actuel en matière
d’alphabétisation, surtout pour les filles et en milieu rural.
La généralisation de l’instruction s’est accompagnée d’un
contrôle accru de la natalité et de l’extension de l’utilisation de
moyens de contraception. La baisse de la fécondité dans certains
pays arabes a été si forte que les valeurs traditionnelles de type
patriarcal en ont été ébranlées. La remise en cause du paterfami-
lias implique, à terme, celle de tous les « pères des peuples »
– comme on l’a déjà vu en Tunisie ou en Egypte.
Il faut aussi noter le net déclin de l’endogamie, c’est-à-dire de
l’étanchéité du groupe familial qui entraîne le repli des groupes
sociaux sur eux-mêmes et la rigidité des institutions. Une société
s’ouvrant sur l’extérieur est plus prompte à se révolter face à un
gouvernement autoritaire. La scolarisation de masse et la baisse
de la natalité peuvent ainsi, indirectement, provoquer une prise de
conscience et déclencher les révoltes.
Les effets de ces bouleversements sur la sphère familiale sont à
double tranchant. Limiter sa descendance permet de mieux soigner
ses enfants, de mieux les nourrir, de les scolariser à un meilleur
niveau et plus longtemps. Dans une famille restreinte – modèle
vers lequel la famille arabe s’achemine –, les interactions père-
mère et parents-enfants deviennent également plus « démocra-
tiques », ce qui ne peut qu’avoir des répercussions positives sur le
plan social et politique. Les problèmes surviennent lorsque vivent
ensemble un enfant instruit et un père analphabète mais détenteur
du pouvoir absolu (héritage des sociétés patriarcales). La cohabi-
tation devient alors malaisée. Ces troubles familiaux se retrouvent
à une échelle plus globale et peuvent expliquer – partiellement du
moins – certains phénomènes islamistes.
L’instruction généralisée des garçons puis celle des filles ont
conduit à l’éveil des consciences, peut-être même à un certain
désenchantement du monde, et induit une sécularisation de la
société. Les jeunes universitaires au chômage ont été les premiers
à se révolter. Mais, du Maroc à la Jordanie, les manifestants sont
des deux sexes et appartiennent à toutes les classes d’âge et à tous
les groupes sociaux : ces révolutions, de nature essentiellement
séculières, ne sont pas l’apanage des jeunes.
Dans sa théorie du « choc des civilisations », Samuel Huntington
considérait l’augmentation de la proportion de jeunes dans la popu-
lation comme un facteur de déstabilisation du monde et de déve-
loppement de l’islamisme : elle apporterait des troubles sociaux,
la guerre et le terrorisme (2). S’engouffrant dans ce sillage, certains
politologues se sont aventurés à voir un lien de causalité entre
jeunesse et propension à la violence. La faille principale de ce
raisonnement est qu’il prend une donnée temporaire pour une réalité
universelle et l’impute à des facteurs religieux et de civilisation.
Cette vague de jeunes, qui a pour origine une période de forte
fécondité avant les années 1980 et une forte baisse de la mortalité,
serait consubstantielle à une mentalité commune à tous les peuples
arabes ou musulmans, du Maroc à l’Indonésie.
Or les données démographiques révèlent une extrême diversité
de situations. Elles montrent en particulier que la vague de jeunes
est éphémère. Si nous suivons le paradigme de Huntington, à la
violence politique des jeunes devrait bientôt succéder une « résorp-
tion » de cette génération, et donc un apaisement de la société. Il
se trouve qu’au Maroc, en Algérie ou même en Arabie saoudite
cette vague est dépassée depuis les années 2000. Le Liban, précur-
seur, a connu le pic de sa population jeune en pleine guerre civile,
en 1985, et la Turquie en 1995 ; l’Egypte et la Syrie seulement en
2005. Mis à part au Yémen (où la décrue commence à peine) et en
Palestine (où elle n’est entrevue que pour 2020), la prédominance
démographique des jeunes aura totalement disparu dans trois décen-
nies, pour rejoindre les niveaux européens.
YOUSSEF COURBAGE.
révolte contre le père,
rejet du dictateur
(1) Notamment sous la plume de la journaliste Oriana Fallaci, La Rage et l’Orgueil,
Plon, Paris, 2002.
(2) Samuel P. Huntington, Le Choc des civilisations (1996), Odile Jacob, Paris,
2000.
Il y a quarante mille ans, avec 500 000 habitants pour la Terre entière,
la menace de surpopulation pouvait sembler bien lointaine. Pourtant,
les chasseurs avaient besoin d’un espace vital assurant leur ravitail-
lement en gibier : de 10 à 25 kilomètres carrés par personne en
moyenne, ce qui limitait sérieusement la taille de chaque groupe.
Au-delà de 25 à 50 personnes vivant exclusivement de la chasse
et de la cueillette, le groupe s’exposait à de grosses difficultés
de ravitaillement. Le surpeuplement est bien une notion à géomé-
trie variable, étroitement liée aux ressources disponibles. Toute-
fois, sa représentation populaire est toujours celle de personnes
serrées comme des sardines dans un espace réduit.
Le nombre devient vite une obsession. Dans les cités
grecques, le relief impose un cloisonnement : chaque
bassin s’organise en cité indépendante, en autant de
cellules closes de dimensions réduites, où la pression
humaine est fortement ressentie ; cette situation faci-
lite la prise de conscience du facteur démographique.
Le climat politique est peu favorable à la natalité.
Dans deux de ses principaux dialogues, La Répu-
blique et Les Lois, Platon définit une population
optimale en fonction de l’espace et des ressources
disponibles, et décrit les modes d’organisation et de
fonctionnement social – souvent à l’extrême limite
de ce qui est réaliste – nécessaires pour y parvenir.
Même démarche chez Aristote dans La Politique :
« Ce qui fait la grandeur d’une cité, ce n’est pas
qu’elle soit populeuse (1). » De toute façon, selon
lui, « un nombre trop important ne peut admettre
l’ordre : quand il y a trop de citoyens, ils échappent
au contrôle, les gens ne se connaissent pas, ce qui favo-
rise la criminalité. De plus, il est facile aux étrangers et
aux métèques d’usurper le droit de cité, en passant inaperçus
du fait de leur nombre excessif (2) ». Et puis, beaucoup de monde,
c’est beaucoup de pauvres, avec le danger qu’ils se révoltent. Ce ne sont
pas tant les ressources ou la nourriture qui inquiètent Aristote, mais le
maintien de l’ordre. La pensée démographique grecque pose déjà les
termes du débat tels qu’on les retrouve dans la période moderne et
contemporaine. Elle est eugéniste, malthusienne et... xénophobe !
Avec l’extension de la domination romaine, on change d’échelle, mais
pas nécessairement de mentalité. La politique des gouvernements est
plutôt nataliste. Ce qui constitue à la fois une nouveauté et un échec, car
la fécondité romaine restera toujours faible par rapport à celle d’autres civi-
lisations, comme en témoigne Tite-Live : « La Gaule était si riche et si
peuplée que sa population, trop nombreuse, semblait difficile à maintenir.
Le roi, déjà âgé, voulant décharger le royaume de cette multitude qui
l’écrasait, envoya ses deux neveux de par le monde pour trouver de
nouvelles terres (3). » Propagande politique : trop nombreux, ils agressent
leurs voisins les Romains, justifiant en réponse l’invasion de la Gaule.
D O S S l E R D O S S l E R
Ainsi ira le monde occidental jusqu’au début du XIX
e
siècle. Hommes
d’Eglise, intellectuels, théologiens, philosophes et écrivains vont se
relayer pour théoriser sur la question démographique, naviguant entre
la peur du trop-plein et le traumatisme du grand vide, les utopies popu-
lationnistes et l’inébranlable foi dans l’ordre divin comme puissance
régulatrice de la présence des êtres humains sur Terre. Le vulgum pecus,
le peuple, est perçu tour à tour comme un fléau et comme une richesse.
Chacun développe ses explications et formule ses recommandations,
bien que l’outil statistique reste très déficient. Sous-peuplement,
surpeuplement : au cours des siècles, la bataille fait rage entre
ceux qui pensent que l’un est plus risqué que l’autre pour la
survie de l’espèce humaine.
L’œuvre de Thomas Robert Malthus (4),
à la charnière des XVIII
e
et XIX
e
siècles,
marque un seuil dans l’histoire des théories
démographiques. La population, affirme
l’économiste et pasteur britannique, augmente
beaucoup plus vite que la production alimen-
taire, ce qui, inévitablement, conduira à la surpo-
pulation et à la famine à grande échelle. Soit on laisse
faire, et les conséquences seront brutales et douloureuses,
la nature se chargeant d’éliminer l’« excédent humain » ; soit
on contrôle la natalité, en commençant par supprimer toute aide aux
pauvres afin de les « responsabiliser » – l’attitude « responsable » étant
de ne se marier et de n’avoir des enfants que lorsqu’on a les moyens de
les nourrir et de les éduquer. Selon Malthus, la diffusion rapide de la
misère est un risque pour l’humanité ; il faut donc l’éradiquer.
Pierre-Joseph Proudhon lui répond qu’il n’y a pas de problème de
surpeuplement. Si la misère se propage, c’est à cause du système inique
de la propriété qui confère à certains un pouvoir injuste sur d’autres.
Karl Marx, guère intéressé par la question démographique elle-même,
considère Malthus comme un ennemi de la classe ouvrière et le traite
d’« insolent sycophante des classes dirigeantes, coupable de péché
contre la science et de diffamation à l’encontre de la race humaine (5) ».
Il lui reproche de croire en un « principe de population », loi naturelle
absolue, valable toujours et partout, qui ferait que la population progresse
toujours plus vite que les ressources : « Cette loi de population abstraite
n’existe que pour les plantes et les animaux, tant qu’il n’y a pas d’in-
tervention historique de l’homme. Ce qui compte, ce n’est pas le nombre
d’êtres humains, mais la répartition des richesses (6). »
Ces débats se poursuivent jusqu’au milieu du XX
e
siècle, date à
laquelle l’humanité s’engage dans une croissance effrénée : 3 milliards
de personnes en 1960 ; 6,1 milliards en 2000. Ce n’est plus une crois-
sance, c’est une explosion. Les démographes, économistes, géographes,
mais aussi philosophes, historiens, ethnologues, et bien sûr les politi-
ciens, se déchirent sur l’interprétation du phénomène. Aux défenseurs
(Suite de la première page.)
compter
les individus
avec Malthus
ou répartir
les richesses
avec Marx?
a donné l’ordre à Adam et Eve de se multiplier et fait dire ensuite à saint
Paul, dans le Nouveau Testament : « Il est bon pour l’homme de s’abs-
tenir de sa femme. » La tâche n’est pas facile, mais, pour les théolo-
giens, rien n’est impossible. L’Ancien Testament, lui, est sans ambi-
guïté : « Croissez, multipliez, soyez féconds. »
Le relatif surpeuplement du Moyen Age a des effets très concrets.
Dès la fin du XI
e
siècle, les Occidentaux savent exploiter le poids du
nombre. Ils prennent conscience de leur supériorité numérique et en
font une arme. Le pape Urbain II, en 1095, envoie des hordes de cheva-
liers sur Jérusalem. Toute l’épopée des croisades est sous-tendue par un
flux continu d’ouest en est qui n’aurait pas été possible sans un surplus
de population au sein de la chrétienté.
Avec le christianisme, entre les III
e
et V
e
siècles de notre ère, les auto-
rités abandonnent tout interventionnisme. La question de la procréation
passe du domaine civique et politique au registre religieux et moral. Un
vif débat s’engagera autour des mérites respectifs de la virginité, présentée
comme une vertu suprême que l’on exalte, du mariage, que l’on disqua-
lifie en favorisant l’ascétisme, et du remariage, que l’on punit.
Dans cette atmosphère austère, la question est tout de même posée :
faut-il peupler ou dépeupler ? Etre fécond ou abstinent ? Pour les chré-
tiens, la réponse ne peut se trouver que dans la parole divine. Mais les
écrits bibliques se contredisent… Le travail des Pères de l’Eglise sera
de montrer, à force d’acrobaties et de contorsions rhétoriques, que ces
contradictions n’en sont pas, et que Dieu n’a qu’une parole, même s’il
Une planète trop peuplée?
«Quand il y a trop
de citoyens, ils
échappent au contrôle»
Croissance et décroissance
La fécondité diminue partout, quel que soit
le contexte culturel ou religieux. Si, dans
la plupart des pays du Nord, elle est tombée
en deçà du seuil de renouvellement d’une
génération, en Afrique elle demeure élevée.
SOURCES : NATIONS UNIES ; ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ
(1) Cf. Alexandre Tkatchenko, Lydia Bogdanovo et Anna Tchoukina, Problèmes démogra-
phiques de la région de Tver (en russe), faculté de géographie de Tver, 2010.
(2) Résultats préliminaires du dernier recensement d’octobre 2010. Les autres données
sur la population proviennent des annuaires démographiques de la Russie et du service des
statistiques de l’Etat fédéral, Rosstat.
(3) Indicateurs de la Banque mondiale, 2008.
(4) Jacques Sapir, Le Chaos russe, La Découverte, Paris, 1996.
(5) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), UNdata.
de grossesse (IVG) en 1965. On a compté plus de quatre IVG par femme
jusqu’au milieu des années 1970. Il a fallu attendre la fin de l’URSS
pour une diffusion plus large de la contraception. Depuis 2007, le
nombre d’avortements est inférieur à celui des naissances et continue
de diminuer (1,29 million en 2009).
Si la faible natalité de la Russie ne détonne guère en Europe, la
mortalité, très élevée – en particulier chez les hommes –, représente
un cas d’espèce. Avec une espérance de vie à la naissance de 62,7 ans
en 2009 (74,6 pour les femmes), les hommes russes sont les plus mal
lotis du continent, et restent bien en dessous de la moyenne
mondiale (66,9 ans en 2008). Alors que les Occidentaux ont gagné
une dizaine d’années d’espérance de vie depuis le milieu des années
1960, les Russes n’ont toujours pas retrouvé leur niveau... de 1964 !
A Tver, tous les interlocuteurs préfèrent mettre en avant l’exil des
jeunes vers la capitale, distante de moins de deux cents kilomètres, pour
expliquer la baisse de la population. Il est vrai que les plus entrepre-
nants prennent le chemin de Moscou ou de Saint-Pétersbourg pour y
trouver un meilleur salaire et un travail plus intéressant. Mais ce départ
est largement compensé par l’immigration en provenance des autres
régions et d’Asie centrale. La raison principale du déclin dans la région
est bien la mortalité masculine, avec une espérance de vie des
hommes (58,3 ans en 2008) inférieure à celle du Bénin ou de Haïti (3).
Dans les années 1950, la Russie a fait des progrès très rapides en
matière de lutte contre les maladies infectieuses. Grâce au suivi sani-
taire, à la vaccination et aux antibiotiques, les pays communistes avaient
quasiment rattrapé leur retard sur les pays occidentaux à l’arrivée de
Leonid Brejnev, en 1964. Mais, depuis, l’écart n’a cessé de se creuser,
au point de devenir plus important qu’au début du XX
e
siècle... Le
système de santé n’était pas une priorité du régime soviétique entré dans
une période de stagnation économique. Il s’est montré très peu efficace
contre les affections modernes comme le cancer ou les maladies cardio-
vasculaires. La planification a conduit à développer la quantité plutôt
que la qualité des soins, et les moyens alloués à la modernisation des
installations ou à la valorisation des professions médicales sont restés
insuffisants. Le pouvoir soviétique s’est également montré incapable
de responsabiliser les individus quant à leur hygiène de vie.
Après l’effondrement de l’Union soviétique, entre 1991 et 1994, les
Russes ont perdu près de sept ans d’espérance de vie. Si la hausse de
la mortalité a affecté tous les anciens pays communistes, elle s’avère
plus brutale et plus durable à mesure que l’on progresse vers l’est.
Cette évolution ne peut s’expliquer sans revenir au chaos de l’époque
Eltsine (1991-1999). « La population aurait subi un choc qui n’est
comparable qu’à ce que la population soviétique a subi entre 1928
et 1934 », estime Jacques Sapir (4), qui fait référence à la grande
famine en Ukraine. En 1998, le produit intérieur brut (PIB) ne repré-
sentait plus que 60 % de celui de 1991 ; le niveau des investissements
atteignait moins de 30 %. La Russie capitaliste n’a retrouvé qu’à la
fin des années 2000 un revenu équivalent à celui de la fin de la Russie
soviétique (5).
C’est la période de la prédation des biens publics et du pillage des
ressources naturelles au profit d’une petite poignée de privilégiés, le
plus souvent issus de l’ancienne nomenklatura. Les choix de ses
premiers dirigeants, conseillés par des Occidentaux – dont l’Améri-
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
18
NUL besoin d’aller chercher dans des régions inaccessibles, au
climat extrême, l’illustration de la crise démographique russe. A quelques
heures de Moscou, la région de Tver (Kalinine entre 1931 et 1990) a enre-
gistré durant la dernière décennie plus de deux décès pour chaque nais-
sance. Selon les premiers résultats du recensement de l’automne 2010,
cette région ne compte plus que 1,32 million d’habitants. En vingt ans,
elle a perdu 18 % de sa population, soit plus de 300 000 personnes.
Dans le train régional (Elektrichka) en provenance de Moscou, des
femmes âgées et seules se succèdent pour vendre à la sauvette quelques
ustensiles de cuisine et compléter leur maigre retraite. Sur les diva-
gations gelées de la Volga, de nombreux pêcheurs creusent des trous
dans la glace. Et s’ils bravent le froid, ce n’est pas pour le folklore...
L’harmonie de couleurs dégagée par les villages d’isbas tranche avec
l’austérité des barres de béton qui encerclent la capitale. Mais la plupart
de ces maisons en bois sont vides depuis longtemps : « La moitié des
9 500 villages de la région ont moins de dix habitants permanents »,
indique Anna Tchoukina, géographe à la faculté de Tver (1).
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, fin 1991, la Russie a
perdu près de 6 millions d’habitants. Le retour des Russes naguère
installés dans les « républiques sœurs » et un solde migratoire positif
n’ont pu que limiter les effets d’un solde naturel très négatif. Sur un
territoire grand comme deux fois le Canada ou la Chine (trente fois la
France), la Russie ne compte plus que 142,9 millions d’habitants (2).
« Sa plus grande pauvreté, c’est la faiblesse de sa population sur un
territoire immense », confirme M. Anatoly Vichnevski, directeur de
l’Institut de démographie de l’université d’Etat de Moscou.
Les projections les plus pessimistes des Nations unies évoquent une
population ramenée à 120 millions d’habitants en 2025 (128,7 millions
pour le scénario moyen), avant un déclin plus rapide ; le dernier scénario
moyen du service des statistiques de l’Etat fédéral (Rosstat), lui, table
sur 140 millions à cet horizon.
Dans son discours annuel à la Douma, le 10 mai 2006, l’ancien prési-
dent Vladimir Poutine élevait la démographie au rang de « problème le
plus aigu » du pays, et fixait trois priorités : « D’abord, nous devons
réduire la mortalité. Ensuite, nous avons besoin d’une politique d’immi-
gration pertinente. Et enfin, il nous faut augmenter notre taux de nata-
lité. » Devant la relative insouciance de la population, les médias et les
décideurs insistent sur la natalité – domaine consensuel – et ne pointent
pas les contradictions d’une nouvelle Russie fortement inégalitaire.
Même en plein hiver, dans les rues piétonnes enneigées de Tver ou
sur les bords de la Volga, on croise de nombreuses poussettes, sur roues...
ou sur patins. Dans son bureau du département de santé publique, la
responsable de la protection de l’enfance, M
me
Lydia Samochkina, est
optimiste : « Nous voyons de plus en plus de familles avec deux ou trois
enfants. La natalité a cessé de diminuer depuis quatre ou cinq ans.
Aujourd’hui, l’économie va mieux. L’Etat et la région les aident. »
La nouvelle politique nataliste du gouvernement n’est pas sans évoquer
l’exaltation de la « famille socialiste » à l’époque soviétique. Le « capital
maternel » (lire l’encadré ci-contre) permet de réserver l’essentiel des
aides aux parents de familles nombreuses. En apparence, cela a porté
ses fruits, puisque le nombre de naissances augmente depuis 2007. Le
taux de natalité, qui était tombé à 8,6 ‰(enfants pour mille habitants)
en 1999, est remonté à 12,6 ‰ en 2010. Durant la même période, l’in-
dice synthétique de fécondité est passé de 1,16 enfant par femme à 1,53.
Pourtant, les démographes restent sceptiques. Le plus souvent, les
incitations financières ne font qu’avancer les projets de conception.
Ainsi, la politique nataliste de M. Mikhaïl Gorbatchev, à la fin des
années 1980, a d’abord permis une remontée de la fécondité, avant un
déclin plus marqué. Sur le long terme, la natalité évolue en Russie
comme dans la plupart des pays industrialisés. Avec la révolution cultu-
relle de la maîtrise des naissances, l’indice synthétique de fécondité
est tombé sous le seuil de renouvellement des générations dès le milieu
des années 1960. Seule différence avec l’Ouest, la faible diffusion des
méthodes de contraception : les autorités entretenaient la méfiance à
l’égard de la pilule, et les femmes russes ont eu massivement recours
à l’avortement. Autorisé à partir de 1920, interdit par Joseph Staline en
1936, celui-ci fut à nouveau légal à partir de 1955, les statistiques
restant secrètes jusqu’en 1986. Toutefois, on estime que la Fédération
de Russie a enregistré jusqu’à 5,4 millions d’interruptions volontaires
Le retour de l’Etat a permis
d’importants progrès
Glossaire
* Journaliste.
ALFRED SAUVY
« Si fondamentaux sont les problèmes
de population qu’ils prennent de terribles
revanches sur ceux qui les ignorent. »
« Extrêmement rare est le nombre des auteurs
parlant du vieillissement de la population ;
il n’y en a à peu près aucun qui ose examiner
les conséquences morales, parce que
cela fait trop peur. C’est la fuite générale,
le sauve-qui-peut, l’immense lâcheté. »
La France ridée, 1986.
FRÉDÉRIC DARD
« Les naissances stoppées.
Les gens devenant vieillards
sans que le cheptel se trouve
renouvelé ! La Gaule
ressemblerait
peu à peu
à Ris-Orangis.
Plus de maternités, plus de crèches.
On fermerait les écoles, ensuite les facultés
(que les messieurs CRS transformeraient
en maisons de l’inculture). (…)
Notre Nation tournerait blette. »
Un éléphant, ça trompe, 1968.
VLADIMIR POUTINE
« Un pays aussi vaste [que la Russie] devrait
avoir au moins 500 millions d’habitants. »
Discours à la nation, 8 juillet 2000.
les hommes de Tver meurent
plus jeunes que les Haïtiens
Pour en savoir plus
Rendez-vous sur le blog « Visions cartographiques »,
où seront publiés des articles sur les sociétés vieillissantes
(Richard Lefrançois), les changements démographiques
aux Etats-Unis (Philip S. Golub), le rôle des démographes
(Alain Parant) et une série cartographique (Philippe Rekacewicz).
A partir du 2 juin.
http://blog.mondediplo.net/-Visions-cartographiques-
Seuil de simple remplacement des générations.
– Indice de fécondité nécessaire pour que les femmes
d’une génération soient remplacées par un nombre
égal à la génération suivante, donc une trentaine
d’années plus tard. Dans les pays où les mortalités
infantiles, infanto-adolescentes et maternelles sont
très faibles, ce seuil est de 2,1 enfants par femme
ou très légèrement inférieur, comme en France.
Lorsque ces mortalités demeurent élevées,
il est supérieur ; par exemple, de 2,2 enfants
en République dominicaine, 2,4 au Yémen,
2,7 en Guinée ou 3,1 au Zimbabwe.
Taux d’accroissement naturel. – Différence
entre le nombre des naissances et celui des décès,
rapportée à la population de l’année considérée.
Taux de mortalité. – Nombre de décès au cours
d’une période (en général l’année) rapporté
à la population de la période.
Taux de mortalité infantile et juvénile.
– Nombre d’enfants morts avant d’atteindre
respectivement l’âge de 1 et 5 ans rapporté
à 1 000 naissances vivantes dans la même période.
Taux de mortalité infanto-adolescente.
– Nombre de personnes d’une génération décédées
entre l’âge de 1 an accompli et l’âge adulte,
donc d’enfants et d’adolescents (généralement
avant l’âge de 20 ans), rapporté au nombre
de naissances de cette génération.
Taux de mortalité maternelle. – Nombre
de femmes décédant du fait d’un accouchement
ou de ses suites pour 100 000 naissances vivantes
durant une année donnée.
Taux de natalité. – Nombre de naissances vivantes
au cours d’une période (en général l’année) rapporté
à la population moyenne de la période.
Transition démographique. – Période pendant
laquelle une population passe d’un régime de
mortalité et de natalité élevées à un régime de basse
mortalité, puis de faible natalité. Cette période
peut être de durée et d’intensité variables.
Par exemple, en Suède, la transition a commencé
vers 1815 pour se terminer en 1965, période pendant
laquelle la population s’est multipliée par 3,5.
Au Mexique, la transition n’a duré que quatre-
vingt-dix ans, de 1920 à 2010 ; pendant cette
période, la population a été multipliée par plus de 8.
La Russie en voie
de dépeuplement
PAR NOTRE ENVOYÉ SPÉCI AL
PHI LI PPE DESCAMPS *
Natalité en berne, forte mortalité, peur des
immigrants... La Russie fait face à une récession
démographique conrmée par le recensement de 2010.
Ce phénomène donne la mesure du traumatisme
lié à l’eondrement de l’Union soviétique.
D O S S l E R
19
L
’ALLOCATION fédérale baptisée « capital maternel » (materinskogo
kapitala ou matkapital) est la mesure-phare du plan de soutien
aux familles, aux mères et aux enfants lancé en mai 2006 par
M. Vladimir Poutine, alors président. Revalorisée le 1
er
janvier 2011
à 365 000 roubles (9 200 euros), soit plus de dix-huit mois de salaire
moyen, cette somme est attribuée pour toute naissance ou adoption
à partir du deuxième enfant. Les parents ne peuvent l’utiliser qu’à
partir du troisième anniversaire de leur progéniture et seulement pour
certaines dépenses : éducation, épargne-retraite de la mère, matériel
pour la construction ou la rénovation de l’habitat principal par ses
propres moyens. En cas d’urgence, les parents peuvent toutefois
débloquer immédiatement 12 000 roubles (300 euros).
Depuis la crise financière de 2008, ce capital peut aussi servir à
rembourser un emprunt, quel que soit l’âge de l’enfant. Le mat-
kapital est très populaire, en particulier dans les zones rurales où
il représente un apport considérable, même si les parents regrettent
le manque de souplesse de son utilisation.
La plupart des mères prennent aussi le congé parental payé par
les assurances sociales pendant dix-huit mois. Leur indemnité est
garantie par l’Etat jusqu’à 40 % du salaire antérieur, avec un plafond
de 13 800 roubles (350 euros). Elles peuvent prolonger la période
durant dix-huit mois, sans indemnité, mais sans perdre leurs droits
à la retraite. Le congé parental est ouvert depuis peu aux pères,
et surtout aux babouchkas, les grands-mères. Le rôle traditionnel
de celles-ci dans l’éducation des enfants demeure important :
l’école ne commence qu’à partir de 7 ans, et les places en garderie
restent une des préoccupations majeures des futurs parents.
Ces dispositifs fédéraux peuvent être complétés par des
programmes régionaux. La région d’Oulianovsk accorde par
exemple 100 000 roubles (2 500 euros) aux femmes de moins de
35 ans pour le troisième enfant. A Tver, les mères qui prolongent
leur congé parental jusqu’à trois ans ont également droit à la prise
en charge d’une formation professionnelle.
PH. D.
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
Fractures politiques
Si l’espérance de vie masculine progresse au Japon
comme en France, elle est chaotique en Russie
(voir graphique à gauche). En témoigne la pyramide
des âges (ci-dessus) : la base se rétrécit rapidement
– les classes de jeunes de 10 à 18 ans devenant
moins importantes –, tandis que la mortalité
des hommes de 45-50 ans augmente depuis le milieu
des années 1960. Au total, la population décroît,
même avec l’apport de l’immigration (à droite).
MAX PLANCK INSTITUTE FOR DEMOGRAPHIC RESEARCH 2010 ;
ROSSTAT, ANNUAIRE DÉMOGRAPHIQUE 2010 ; WWW.DEMOSCOPE.RU
D O S S l E R
Le dépeuplement de la Russie orientale
L’évolution de la population russe, sur vingt ans, offre un paysage
contrasté. Outre le Caucase du Nord se développent les régions
d’extraction du gaz et du pétrole (Sibérie occidentale),
et celles dont le tissu industriel dynamique attire la main-d’œuvre
(Saint-Pétersbourg, Moscou, ainsi que les républiques de la Volga).
SOURCE : ANNUAIRE STATISTIQUE RUSSE 2010
cain Jeffrey Sachs ou les Français Daniel Cohen et Christian de Bois-
sieu (président du Conseil d’analyse économique) –, ont fait de la Russie
le pays d’Europe où les inégalités sont les plus fortes, et parmi les plus
élevées du monde.
Ce délabrement s’est accompagné d’un débordement des morts
violentes. Actuellement, le taux de suicide des hommes se situe au
deuxième rang mondial, et le taux de mortalité sur la route (33 000 morts
par an) est le plus élevé d’Europe, tout comme le taux d’homicide (6).
Déboussolés, devenus craintifs, les Russes ont aussi perdu leur « capital
social », leurs réseaux de relations. La Russie est parmi les pays du
monde où l’on rencontre le moins de membres actifs dans les asso-
ciations. C’est vrai même en matière de sport, explique Anna Piou-
nova, journaliste pour un site consacré à la montagne : « A l’excep-
tion de la classe privilégiée, les Russes ne se préoccupent plus de leur
condition physique. La Russie reste bien placée dans les compétitions
du fait de sa politique élitiste de sélection précoce, mais il n’y a plus
de sport de masse. »
La vodka demeure le problème de santé publique numéro un. Après
les restrictions imposées sous M. Gorbatchev, la consommation
a repris de plus belle dans les années 1990. Selon l’Organisa-
tion mondiale de la santé (OMS), près d’un homme sur cinq
meurt de causes liées à l’alcool (un sur seize, en moyenne,
au niveau mondial). La Russie est le pays d’Europe où
l’on absorbe le plus d’alcools forts, et dans des propor-
tions qui dépassent très souvent l’ivresse.
Pour saisir le choc des classes dans la nouvelle Russie,
il suffit de rentrer à Moscou par le Sapsan (« Faucon
pèlerin »), le nouveau TGV russe. Tandis que la plèbe
s’entasse dans les wagons délabrés de l’Elektrichka, les
« nouveaux Russes » pianotent confortablement sur leurs
tablettes électroniques, en roulant à 250 km/h. Pour gagner
trente minutes sur le trajet, il faut pouvoir payer six fois
plus cher ! Pendant que cette nouvelle nomenklatura passait
ses vacances sur la Côte d’Azur ou les bords de la mer Noire,
l’épisode caniculaire de l’été 2010 dans le district de Moscou et
dans le Sud a démontré l’inefficacité du système de santé, avec un
excédent de 55 000 décès par rapport à l’été précédent.
Dans le domaine de l’éducation et de la santé, les « nouveaux Russes »
font appel à des services privés coûteux et de qualité, tandis que la
grande majorité doit se contenter du secteur public, fortement dégradé.
Dans le classement de l’Organisation des Nations unies (ONU) selon
l’indice de santé, la Fédération de Russie n’arrive qu’au 122
e
rang,
avec un indice inférieur au niveau de 1970.
En remplaçant le système étatique centralisé par une assurance-
maladie obligatoire, financée par des cotisations salariales, la réforme
de la santé de 1993 devait remédier au sous-financement chronique et
au gaspillage. L’introduction d’une décentralisation non maîtrisée et la
mise en concurrence des compagnies d’assurance privées se sont avérées
inefficaces et coûteuses. Pour répondre aux défis sanitaires du monde
moderne, les pays industrialisés ont augmenté leurs dépenses publiques
et privées : elles dépassent 10 % du PIB dans la plupart des pays déve-
loppés (11 % en France, 16 % aux Etats-Unis). Déjà très faibles en
Russie avant 1991, elles sont tombées à 2,7 % du PIB en 2000, avant
de remonter à 4,5 % en 2010 (7).
Le redressement économique des dernières années et le retour de
l’Etat ont tout de même permis que des progrès interviennent. Grâce
à des programmes spécifiques visant à instaurer une meilleure couver-
ture du territoire pour les soins cardiaques ou les urgences routières,
les maladies cardio-vasculaires et les décès après accident sur la route
commencent à refluer. La mortalité infantile a été divisée par deux en
quinze ans et rejoint le niveau des pays occidentaux (7,5 ‰ en 2010).
A Tver, le centre périnatal est déjà bien équipé, et un centre cardio-
vasculaire est en travaux – cinq sont prévus dans la région.
L’éternel défi du développement de l’espace russe bute sur la néces-
sité de ne pas en rester à une économie de rente pétrolière. L’abandon
progressif des ambitions industrielles pour la seule exploitation du sous-
sol creuse les inégalités entre les régions riches en ressources naturelles
et les autres. Située au nord du cercle polaire, la région de Mourmansk,
par exemple, a perdu le quart de sa population en vingt ans. Celle de
Magadan, marquée à jamais par les goulags de la Kolyma, n’abrite plus
que le tiers de sa population de l’époque soviétique. Sur un territoire
plus vaste que l’Union européenne, l’Extrême-Orient russe ne compte
plus que 6,4 millions d’habitants (– 20 %) et voit s’aggraver sa « lutte
permanente contre le vide (8) ». La densité n’y représente même pas le
centième de celle du voisin chinois.
Le destin des monograd, les villes de mono-industries, reste égale-
ment en suspens. Répondre à la pollution et à l’obsolescence des fonde-
ries de cuivre de Karabache, des hauts-fourneaux de Magnitogorsk ou
des dizaines de villes semblables, exigerait des investissements colos-
saux – à tel point que l’on évoque régulièrement la « délocalisation en
masse des chômeurs (9) » vers des villes plus diversifiées ou des métro-
poles régionales.
La question de l’immigration est marquée par l’ambiguïté du pouvoir,
qui cherche à répondre au défi démographique tout en flattant une
opinion repliée sur un nationalisme ethnique, dans un contexte de montée
de la xénophobie. Le premier ministre Poutine exalte ainsi le retour des
« compatriotes » et une immigration choisie, « éduquée et respectueuse
des lois ». Sont pourtant taris depuis longtemps les réservoirs de « pieds-
rouges » : les Russes installés dans les anciennes républiques sovié-
tiques voisines qui voulaient « se rapatrier » l’ont déjà fait dans les
années 1990. Les volontaires proviennent en premier lieu des régions
déshéritées d’Asie centrale (Ouzbékistan, Kazakhstan, Tadjikistan) et
du Caucase. Ils travaillent le plus souvent dans la construction et l’en-
tretien des routes, dans des conditions difficiles.
« La Russie a toujours été multiculturelle, dit Alexander Verkhovsky,
du Centre Sova, qui étudie les dérives xénophobes. En URSS, on parta-
geait une citoyenneté, mais aussi une langue et une formation.
Aujourd’hui, les migrants, même quand ils viennent de républiques
russes, sont de plus en plus éloignés de la société russe. La peur fait
que tous ceux qui n’ont pas l’air russes sont perçus comme des extra-
terrestres. » L’hypocrisie touche à son comble avec l’immigration clan-
destine. Celle-ci fait l’objet de dénonciations unanimes, sans que rien
ne soit fait pour s’attaquer aux filières d’exploitation, ni pour mettre
en place un programme d’intégration digne de ce nom.
La société russe ne semble pas prête à lancer une politique d’immi-
gration ambitieuse. L’inertie des phénomènes démographiques est pour-
tant telle qu’elle ne pourra espérer renverser l’évolution, ni se contenter
de l’atténuer ; elle devra aussi envisager des mesures d’adaptation à un
dépeuplement endogène en bonne partie irréversible.
PHILIPPE DESCAMPS.
La politique de santé prend actuellement un virage attendu de longue
date. Depuis le 1
er
janvier 2011, un rattrapage substantiel est lancé, les
cotisations maladie passant de 3,1 % à 5,1 % du salaire : « Cette mesure
devrait permettre de dégager 460 milliards de roubles supplémentaires
[11,5 milliards d’euros] pour le fonds national d’assurance-maladie.
Ces sommes seront affectées en premier lieu à la réhabilitation et à
l’informatisation des centres de santé, puis à l’élévation des standards
de soin », explique M
me
Sophia Malyavina, première conseillère de la
ministre fédérale de la santé. Un changement déterminant va être apporté
avec la création de 500 centres pour les premiers diagnostics. Les Russes
vont pouvoir réellement choisir leur médecin, sans avoir pour autant à
dépenser une fortune.
Un immense chantier reste ouvert pour ce qui concerne la préven-
tion. La médecine du travail a été revalorisée ; un passeport santé permet
aux adolescents de faire un bilan régulier complet. Des « écoles de
santé » dispensent des recommandations aux personnes âgées. Signe
d’un renversement de l’approche : Moscou accueillait fin avril 2011 la
première conférence ministérielle mondiale sur les « modes de vie sains
et la lutte contre les maladies non transmissibles ». Malgré la multi-
plication des programmes, on voit mal cependant comment l’état sani-
taire pourrait s’améliorer sans une évolution des conditions sociales ;
or la réduction des inégalités par le soutien aux plus démunis (personnes
seules, retraités, ruraux) et une politique fiscale plus redistributive ne
semblent pas à l’ordre du jour.
A l’exception de quelques régions pétrolifères de Sibérie occidentale
et de Moscou, qui affiche ses ambitions de « métropole mondiale » et
a gagné plus de 1,5 million d’habitants en vingt ans (11,5 millions au
dernier recensement), le district qui voit sa population augmenter le
plus fortement est celui du Sud. Les peuples montagnards du Caucase
du Nord, qui font si peur aux Russes depuis les guerres de Tchétchénie,
sont aussi ceux qui ont le plus d’enfants.
(6) OMS, 2009, et European Sourcebook of Crime and Criminal Justice Statistics, 4
e
édi-
tion, Boom Juridische uitgevers, La Haye, 2010.
(7) Annuaire statistique de la santé publique en Russie, 2007, et ministère de la santé,
février 2011.
(8) Cédric Gras et Vycheslav Shvedov, « Extrême-Orient russe, une incessante (re) conquête
économique », Hérodote, n° 138, Paris, août 2010.
(9) Moscow Times, 17 mars 2010.
Un « capital maternel » à partir du deuxième enfant
En Extrême-Orient, une lutte
permanente contre le vide
20
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
REJET DES GRANDS PARTIS,
Le mouvement social britannique
convoqués par une multitude d’acteurs :
étudiants, retraités, anarchistes, socia-
listes. Dans le même temps, les membres
de UK Uncut – un collectif apparu en
octobre 2010 qui milite contre l’évasion
fiscale pratiquée par les grands groupes
financiers – occupent plusieurs magasins,
dont la très emblématique épicerie fine
Fortnum & Mason : une façon d’inviter
son propriétaire, le fonds Wittington
Investments, à payer les 40 millions de
livres (45 millions d’euros) qu’il aurait,
selon eux, dû verser au Trésor britan nique.
Une étude du cabinet de conseil indé -
pendant Tax Research UK estime que la
fraude à l’impôt sur les sociétés attein-
drait 16 milliards de livres (18 milliards
d’euros) chaque année, soit la moitié des
sommes effectivement versées par les
entreprises (4).
Une telle flambée de protestations a
de quoi étonner dans un pays dont
l’ardeur revendicative semblait avoir été
douchée pour plusieurs décennies. La
décision de M
me
Margaret Thatcher (alors
première ministre) de réprimer la grève
des mineurs de 1984-1985 avait sonné
le glas d’un long cycle de rébellion,
entamé une dizaine d’années plus tôt
– et qui avait connu son apogée en 1978-
1979, durant « l’hiver du méconten-
tement » (5). Depuis, le Royaume-Uni
n’a connu que deux épisodes de contes-
tation de masse : les « émeutes de la poll
tax » (quand M
me
Thatcher avait tenté de
mettre en place un nouvel impôt local
sur les services publics), en 1990, et la
mobilisation contre l’invasion de l’Irak,
en 2003. Pour le reste, les mouvements
sociaux ont été particulièrement discrets,
surtout comparés à ceux, réguliers, que
connaissaient alors la France, l’Italie ou
encore la Grèce.
L’ampleur des restrictions envisagées
explique en partie ce retour de la contes-
tation sociale. Rowena Crawford, écono-
miste à l’Institut d’études fiscales, estime
que les coupes budgétaires promises
par le ministre de l’économie Osborne
s’annoncent comme «les mesures de
rigueur les plus drastiques depuis la fin de
la seconde guerre mondiale (6) ». Cette
nouvelle attaque contre les services publics
s’inscrit dans la droite ligne des politiques
de privatisation mises en œuvre par
M
me
Thatcher, puis par le travailliste
Anthony Blair. Ces réformes successives
ont fragmenté, puis miné, les bases mêmes
de la couverture universelle instituée
par les créateurs de l’Etat-providence.
Aujourd’hui, de nombreux Britanniques
considèrent que la nouvelle étape franchie
par M. Cameron pourrait porter un coup
fatal à leur système de protection sociale
et qu’il est temps de réagir pour empêcher
sa disparition pure et simple. C’est dans
cet esprit qu’à Lewisham, dans la banlieue
de Londres, des manifestants ont mis en
scène des simulacres de funérailles pour
alerter l’opinion. Et lorsque M. Cameron
invoque une «big society» (littéralement
«grande société») capable de prendre le
relais de l’Etat et de pallier ses faiblesses,
certains – et ils sont nombreux – entendent
un autre message : la promesse de nouvelles
attaques contre les droits de la majorité au
bénéfice d’une minorité fortunée. Cette
dernière se trouve d’ailleurs amplement
représentée au sein du nouveau cabinet,
qui comporte dix-huit millionnaires sur
vingt-neuf membres.
Le sursaut du mouvement social britan-
nique s’explique également par un
contexte économique global difficile : il
conjugue une crise systémique et une
récession persistante. Au Royaume-Uni,
la part du secteur financier dans le produit
intérieur brut (PIB) a crû de 22 % à 32 %
entre 1990 et 2007 (contre une augmen-
tation moyenne de 24 % à 28 % pour les
pays de l’Organisation de coopération
et de développement économiques
(OCDE) [7]). Depuis l’effondrement des
marchés, en septembre 2008, la crois-
sance britannique peine à se redresser :
elle n’atteignait que 0,5 % au premier
trimestre 2011; le pays compte officiel-
lement deux millions et demi de
chômeurs. Bref, l’opinion publique se
montre de plus en plus sceptique quant
aux prétendus bienfaits du capitalisme
financier. C’est du moins ce que tendrait
à illustrer l’impact des manifestations
contre l’évasion f iscale, rares dans
d’autres pays du monde.
* Rédacteur en chef adjoint de la New Left Review
(Londres).
(90 milliards d’euros) d’ici à 2014-2015,
soit une amputation d’un peu plus de
12 %. Le budget des prestations sociales
devrait subir une réduction de 18 milliards
de livres (20,5 milliards d’euros), celui
des services publics de 36 milliards
(41 milliards d’euros). Au regard de ces
chiffres, la hausse d’impôt censée
équilibrer la réforme apparaît d’autant
plus minime qu’elle résulte en grande
partie d’un relèvement à 20 % de la taxe
sur la valeur ajoutée (TVA). «Vivre aux
dépens de l’Etat n’est plus une option
possible », justifiait le ministre britan-
nique de l’économie, M. George Osborne,
en septembre 2010 (2).
Le 22 octobre 2010, un éditorial du
Monde célèbre l’« austérité juste » du
premier ministre conservateur David
Cameron (3). Les Britanniques se
montrent moins satisfaits : la contestation
se déploie. Pendant que les étudiants se
massent devant le Parlement, un large
front se dresse contre le projet de vente
des forêts domaniales. Il parvient à
faire reculer le gouvernement, en
février dernier.
PAR TONY WOOD *
Outre le renforcement du Parti national écossais au sein du
Parlement de Holyrood, le rendez-vous électoral du 5 mai 2011
a été marqué par une sévère sanction infligée aux libéraux-
démocrates. Leur proposition de réforme du mode de scrutin
a été rejetée par une large majorité de la population, qui critique
l’alliance nouée avec les conservateurs dans le cadre d’un
programme d’austérité d’une rare ampleur.
Occupation d’une épicerie fine
CETTE résistance au plan d’austérité
s’intensifie depuis le début de l’année
2011. Au niveau local, des tentatives de
blocage de certaines privatisations
sont couronnées de succès, comme à
Douvres. En mars, une écrasante majo-
rité de la population de cette ville côtière
du comté du Kent vote contre la vente
du port. Au même moment, un peu
partout dans le pays, des syndicats de la
fonction publique, des étudiants et
diverses associations locales joignent
leurs forces. A Leeds, ou dans les arron-
dissements londoniens de Haringey et
Lambeth, ils occupent les mairies pour
empêcher les conseils municipaux de
procéder au vote de coupes budgétaires
dans les services publics.
La tension atteint son comble le 26 mars,
lorsque près de cinq cent mille personnes
descendent dans les rues de Londres. Ce
jour-là, la manifestation organisée à l’ini-
tiative d’une intersyndicale nationale
coïncide avec d’autres rassemblements,
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L’ASCENSEUR social est en panne et les
écarts de revenus s’établissent à leur
niveau le plus important depuis un demi-
siècle. Selon les chiffres de l’OCDE, en
1980, les revenus des 10 % de Britan-
niques les plus fortunés équivalaient à un
peu moins de trois fois les revenus des
10 % les plus modestes. En 2008, cet
indice était de 3,6. Le coefficient de Gini,
qui mesure les inégalités (8), atteint désor-
mais 0,33, contre 0,28 au milieu des
années 1970. La population britannique
se montre d’autant plus sensible à l’aspect
ouvertement inégalitaire du programme
de son gouvernement que celui-ci tente de
lui faire payer le sauvetage de la City : une
«ardoise» de 955 milliards de livres (plus
de 1000 milliards d’euros) en renfloue-
ments, garanties et réactivation de la
planche à billets sous le nom d’« assou-
plissement quantitatif ». Le Centre pour
une réforme de la protection sociale estime
qu’un quart des coupes se concentrent sur
les 3 % de la population souffrant de
handicaps sévères. Lors de la conférence
du Parti conservateur, en 2009,
M. Osborne – qui n’était pas encore au
gouvernement – avait proclamé, au sujet
de la crise financière : «Nous sommes tous
dans le même bateau. » Ce souvenir fait
désormais sourire.
Même après treize années de pouvoir
travailliste, une grande partie de la
population continue de nourrir un sentiment
de méfiance à l’égard du Parti conser-
vateur, toujours associé à l’héritage
thatchérien. Certes, M. Blair porte la
responsabilité du développement massif
de la finance, à partir de la fin des
années 1990, et son successeur, M. Gordon
Brown, celle du sauvetage de la City, en
2008. Mais c’est à la coalition des conser-
vateurs et des libéraux-démocrates que
revient l’initiative des mesures d’austérité.
Dans ces conditions, de larges pans du
centre gauche et des forces progressistes
s’autorisent à exprimer leur opposition
avec plus d’énergie qu’ils ne l’auraient fait
sous un gouvernement travailliste – en
particulier les syndicats, qui demeurent
très largement affiliés au Labour, en dépit
du peu d’intérêt de celui-ci pour les classes
populaires. Le dernier budget proposé
par M. Brown, en avril 2010, prévoyait
des coupes de 52 milliards de livres
(60 milliards d’euros) : la confédération
syndicale Trade Union Congress (TUC)
aurait-elle lancé un tel mouvement de
mobilisation si M. Brown avait remporté
les élections de mai 2010?
Le facteur générationnel pourrait
également avoir joué. On assiste actuel-
lement à l’émergence sur la scène politique
de jeunes plus radicaux que leurs aînés.
Les étudiants d’aujourd’hui ont grandi
dans une société dominée par les réper-
cussions de la «guerre contre la terreur »
et des conflits en Afghanistan et en Irak :
un climat beaucoup plus clivé politi-
quement que celui qui prévalait dans les
années 1990, phase triomphante de la
«pensée unique » néolibérale.
A partir du début des années 2000, les
mouvements altermondialistes ont fait leur
apparition. Peu à peu, leur présence s’est
amplifiée lors des défilés annuels du
(1) Lire David Nowell-Smith, «Amers lendemains
électoraux pour l’université britannique», Le Monde
diplomatique, mars 2011.
(2) Entretien accordé aux Echos, Paris, 17-18 sep -
tembre 2010.
(3) « La Grande-Bretagne ou l’austérité juste ? »,
Le Monde, 22 octobre 2010.
(4) Phillip Inman, «Treasury “missing out on £16bn”
of unpaid taxes», The Guardian, Londres, 14 mars 2011.
(5) Lire «Et Margaret Thatcher brisa les syndicats»,
L’Atlas histoire. Histoire critique du XX
e
siècle, hors-
série du Monde diplomatique, 2010.
(6) Rowena Crawford, «Where did the axe fall ?»,
Institute for Fiscal Studies, octobre 2010.
(7) Cf. «Good riddance to New Labour », New Left
Review, n° 62, Londres, mars-avril 2010.
(8) 1 correspond à l’inégalité totale (une personne
possède tout) et 0 à l’égalité parfaite.
DES RUES d’Athènes à celles de Reyk-
javík, en passant par les places de
nombreuses villes espagnoles, une vague
de contestation sociale se soulève. La
réponse des gouvernements européens à
la crise financière – l’austérité imposée à
des populations déjà accablées par la
contre-révolution néolibérale – suscite la
colère. Le phénomène n’épargne pas le
Royaume-Uni, où il surprend tant par son
intensité que par la radicalisation de
l’opinion qu’il révèle. L’annonce, en
novembre 2010, d’une réduction drastique
des budgets dévolus à l’éducation, couplée
à une augmentation considérable des frais
d’inscription à l’université, avait suscité
une forte mobilisation étudiante un mois
plus tard (1). Ces manifestations sont rapi-
dement apparues comme un prélude à un
mouvement plus vaste qui a peu à peu
gagné toutes les sphères de la société.
A l’origine de cette colère : le plan
d’austérité concocté par la coalition entre
conservateurs et libéraux-démocrates
(au pouvoir depuis mai 2010), qui prévoit
de réduire l’ensemble des dépenses
publiques de 80 milliards de livres
21
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
1
er
Mai. C’est d’ailleurs pour encadrer ces
militants d’un nouveau genre que la police
britannique a dû moderniser ses techniques
de contrôle des foules. Les étudiants
d’aujourd’hui n’ont jamais connu d’autre
régime que celui du New Labour. A la fin
de l’administration de M. Brown (2007-
2010), certains, hostiles aux conservateurs,
se sont tournés vers les libéraux-démocrates
lors des élections de mai 2010 – mais leurs
espoirs ont été déçus avec la formation de
la coalition et l’accession du dirigeant
libéral-démocrate Nicholas Clegg au poste
cations Vodafone, à Londres, les militants
de UK Uncut ont souligné le lien entre la
sévérité du programme d’austérité du
gouvernement et la clémence dont béné -
ficient les entreprises qui pratiquent
l’évasion fiscale. Depuis, le nom UK Uncut
est utilisé par d’autres groupes, un peu
partout dans le pays. Il n’existe pas d’auto -
rité centrale ou de système d’affiliation
formelle. Cette combinaison d’action
directe et de revendication réformiste
semble caractériser les nouvelles formes
de contestation au Royaume-Uni.
La coalition au pouvoir ayant confié la
mise en œuvre de sa « rigueur » aux
autorités locales, c’est à celles-ci qu’il
revient de tailler dans tous les postes de
dépense – parfois à hauteur d’un quart de
leur budget. Rien d’étonnant donc si c’est
à ce niveau que s’enracine le plus vigou-
reusement la résistance. Les comités locaux
de protection des services publics proli-
fèrent, en particulier dans les grands centres
urbains. On y retrouve des syndicalistes
associés à des organisations communau-
taires et à des militants autonomes.
L’organisation Sauvez nos services
(SOS) de Lambeth, dans la banlieue de
Londres, a lancé l’idée de l’occupation de
la mairie, en février 2011. SOS Lambeth
rassemble, à peu près à parts égales, des
militants syndicaux locaux et des repré-
sentants de structures de quartier (associa-
tions de retraités, de handicapés ou cultu-
relles), mais l’alchimie varie. A Leeds, une
association similaire (Leeds contre les
coupes) comporte davantage de militants
syndicaux; ils sont une minorité au sein
de l’Alliance contre les coupes d’Exeter.
A Southport, M
me
Kat Sumner, une mère
au foyer de quatre enfants, et Nina Killen,
une journaliste, mère de trois enfants,
animent la coalition contre l’austérité
– toutes deux mobilisées contre l’ampu-
tation des allocations familiales et des
services publics locaux destinés aux
familles. Il n’est pas rare que des liens se
tissent avec les mouvements étudiants.
Ces groupes soulignent l’hétérogénéité
de leur base sociale, cimentée par l’étendue
des réductions budgétaires : du système de
santé (National Health Service, NHS) aux
bibliothèques municipales, du logement
aux aires de jeu pour enfants, des trans-
ports publics à l’aide aux victimes de
violences conjugales, etc. Au-delà de la
menace immédiate qui pèse actuellement
sur les services publics, les préoccupations
s’inscrivent également sur le long terme :
«Le véritable coût, financier et social, de
la plupart des coupes budgétaires ne
deviendra apparent que bien après le départ
de ce gouvernement », prédit M
me
Sumner.
RETOUR DU POLITIQUE
sort de sa léthargie
MARTIN PARR. – Westbay, Angleterre, 1996
M
A
G
N
U
M
(9) « Unions, get set for battle », The Guardian,
20 décembre 2010.
de vice-premier ministre. Le 10 avril 2011,
un éditorial de The Observer estimait que
M. Clegg «pourrait entrer dans les livres
d’histoire comme l’homme qui a fourni
aux conservateurs les munitions parle-
mentaires dont ils avaient besoin pour
détruire l’économie ». Formulant un constat
similaire, cette génération se trouve dans
une position singulière : elle rejette
fermement les trois principales forces
politiques du pays, ce qui la conduit à opter
plus volontiers que ses aînés pour des
tactiques extraparlementaires.
Disperser la colère pour la contenir
LE POINT faible de cette opposition à
l’austérité budgétaire? Sa fragmentation.
La répartition géographique des coupes
est inégale. Elle reflète les déséquilibres
dans la répartition de la richesse et du
chômage dans le pays. Le gouvernement
Blair avait compensé les destructions
d’emplois industriels ininterrompues
depuis les années 1970, particulièrement
dans le Nord, par un renforcement de la
fonction publique ; beaucoup de ces
postes publics seront supprimés. Et pour
les personnes concernées, les chances de
retrouver un travail sont minces. C’est
précisément dans ces milieux sociaux et
ces zones géographiques que le gouver-
nement concentre l’austérité, faisant le
pari que la segmentation permettra de
mieux disperser et contenir la colère.
Le défi, pour les opposants, est
désormais celui de la mise en réseau des
revendications locales ou spécifiques avec
un ordre du jour national. A cet égard, la
décision récente de M. Cameron de faire
une «pause» dans sa réforme générale du
NHS indique peut-être que le gouver-
nement craint de laisser un thème aussi
fédérateur occuper trop longtemps le
devant de l’actualité. Eviter la récupé-
ration par un Parti travailliste opportu-
niste constituera également un enjeu de
taille. Le dirigeant travailliste Edward
Miliband a participé à la manifestation du
26 mars, alors qu’en 2008 il était ministre
du gouvernement qui procéda au sauvetage
des banques du pays.
Il s’agit là d’obstacles familiers. Mais
les événements survenus au cours des six
derniers mois suggèrent un regain de
mobilisation et d’inventivité au sein des
forces contestataires qui pourrait permettre
de les dépasser. Et de faire de 2011 l’année
du réveil du Royaume-Uni.
TONY WOOD.
Un électrochoc pour les syndicats
BIEN que l’opposition au gouverne-
ment ait commencé à prendre corps
durant l’été, ce sont la révolte des
étudiants de décembre 2010 et la déter-
mination de ces derniers à occuper la rue
qui ont galvanisé les autres secteurs de la
société civile : « Les étudiants britan-
niques envoient un électrochoc au mouve-
ment syndical. Leur mouvement contre
les frais d’inscription à l’université s’est
avéré bien plus efficace pour la mobili-
sation politique que des centaines de
débats, de conférences et de résolutions »,
expliquait M. Len McCluskey, dirigeant
du syndicat Unite, dans un éditorial du
20 décembre 2010 (9). Qu’ils lancent leurs
Les Amis
du MONDE diplomatique
RÉGIONS
CAEN. Le 11 juin, à 13h10, et le 14 juin,
à 19 heures : retransmission sur TSF 98
(98.00) et sur www.tsf98.fr de l’émis-
sion «T’es autour du Diplo». (Serge
Kerdavid : 06-34-28-61-03.)
CLERMONT-FERRAND. Le 4 juin, à
17 heures, au café-lecture Les Augustes,
5, rue Sous-les-Augustins : « La loi
pénitentiaire et ses conséquences sur
les interventions en prison », avec
Clothilde Brémont (Genepi) et des visi-
teurs de prison. (Sylviane Morin :
06-07-80-96-09.)
COLMAR. Le 4 juin, à 11 heures, Foire
éco-bio d’Alsace, Parc des expositions :
«L’exploitation des mines d’uranium en
Afrique». Projection du film Uranium,
l’héritage empoisonné, en présence de
Dominique Hennequin (réalisateur) et
de Jacqueline Gaudet (association Mou-
nana). (matthias.herrgott@online.fr et
http://rencontrescitoyennescolmar.
blogspot.com/)
DORDOGNE. Le 6 juin, à 20h30,
foyer municipal de Montpon-Ménesté-
rol, rue Henri-Laborde : débat autour
d’un article du Monde diplomatique.
(Henri Compain : 05-53-82-08-03 ou
henri.compain@sfr.fr)
FRANCHE-COMTÉ. Le 8 juin, à
20 h 30, salle des conférences de la
mairie de Vesoul, et le 9 juin, à 20h30,
Maison du peuple de Belfort : «Sortir
du nucléaire, est-ce possible ? », avec
Roland Desbordes (Criirad). (Odile
Mangeot : 03-84-30-35-73 et Odile-
Mangeot@wanadoo.fr)
GIRONDE. Le 15 juin, réunions-
débats autour d’un article du Monde
diplomatique : à 19 heures, au Poulail-
ler, place du 14-Juillet, Bègles ; à
20 h 30, café de l’Orient, esplanade
François-Mitterrand, Libourne (Alain
Blaise : 05-57-84-47-81). Le 28 juin, à
18 heures, bibliothèque du Grand-Parc
à Bordeaux : «La révolution bolivarienne
de Bolívar à aujourd’hui, l’Amérique
latine insoumise », avec Jean Ortiz.
(Jean-Dominique Peyrebrune : 06-85-
74-96-62 et amis. diplo33@gmail.com)
GRENOBLE. Le 7 juin, à 20h30, café
Le Ness, 3, rue Très-Cloître : «Le droit
à l’eau : une urgence humanitaire». Pro-
gramme complet sur le site de l’asso-
ciation. (Jacques Tolédano : 04-76-88-
82-83 et jacques.toledano@wanadoo.fr)
LILLE. Le 8 juin, 20h30, à la MRES,
23, rue Gosselet : préparation du pro-
gramme de la rentrée. (Philippe Cecille :
06-24-85-22-71 et amdnord@yahoo.fr)
LYON. Le 7 juin, à 19 heures, à la
mairie du 3
e
arrondissement (salle du
conseil), 215, rue Duguesclin : «L’Etat
démantelé. Enquête sur une révolution
silencieuse », rencontre avec Laurent
Bonelli, à propos de l’ouvrage épo-
nyme (La Découverte - Le Monde
diplomatique). (Catherine Chauvin :
06-31-47-26-80 et catherine.chau-
vin@wanadoo.fr)
MARSEILLE. Le 9 juin, à 19h30, à
l’Equitable Café, 54, cours Julien : «La
jeunesse est-elle violente?», avec Lau-
rent Mucchielli et le Repaire de Mar-
seille. (Gérald Ollivier : 06-76-31-35-47
et g.ollivier1@free.fr)
METZ. Le 9 juin, à 18h30, ancienne
école maternelle des Coquelicots, 1, rue
Saint-Clé ment (entrée face au parking
de la place d’Arros), «café Diplo» :
«La loi sur l’interdiction de se couvrir le
visage en public». (Christopher Poll-
mann : 03-87-76-05-33 et pollmann
@univ-metz.fr)
MONTPELLIER. Le 7 juin, à
20 heures, salon du Belvédère, toit du
Corum : «Vivre à Gaza», avec Chris-
tophe Oberlin. En association avec
France-Palestine solidarité. Le 9 juin, à
19h30, au Club de la presse, place du
Nombre-d’Or : «L’expansionnisme
médiatique de la Chine», avec Pierre
Luther. (Daniel Berneron : 04-67-96-
10-97.)
TOULOUSE. Le 14 juin, à 20h30, au
restaurant Rincón Chileno, 24, rue
Réclusane, « café Diplo latino » :
« Nouvelles droites et enjeux électo-
raux en Amérique latine », avec France-
Amérique latine. Le 16 juin, à 20h30,
salle du Sénéchal, 17, rue de Rému-
sat : «Les dangers du nucléaire », avec
Jacques Rey, membre de la Criirad et
du Groupement des scientifiques pour
l’information sur l’énergie nucléaire.
En partenariat avec Attac. (Jean-Pierre
Crémoux : 05-34-52-24-02 et amd-
toul@free.fr)
TOURS. Le 17 juin, à 19 heures, réu-
nion festive des lecteurs chez Thérèse
et Patrick : « L’alliance insolite
Etats-Unis - Vietnam». Le 15 juin, à
13 heures ; le 16 juin, à 20 heures ; et
le 20 juin, à 11 heures, présentation du
Monde diplomatique du mois sur Radio
Béton (93.6). (Philippe Arnaud : 02-47-
27-67-25 et pjc.arnaud@orange.fr)
PARIS ET BANLIEUE
PARIS. Le 7 juin, à 19h30, mairie du
14
e
arrondissement (salle des mariages),
2, place Ferdinand-Brunot : «Immigra-
tion : mythes et réalités », avec Emma-
nuel Terray, Claire Rodier et un repré-
sentant de Trajectoires. (Antony
Burlaud : 06-88-43-42-35 et antony.bur-
laud@ens.fr)
VAL-DE-MARNE. Le 16 juin, à
20h30, à la Maison du citoyen et de la
vie associative, 16, rue du Révérend-
Père-Lucien-Aubry à Fontenay-sous-
Bois, «café Diplo» autour du Manière
de voir n° 117, «Comprendre le réveil
arabe». (Jacques Sallès : 06-88-82-14
48 et amd94@numericable.fr)
YVELINES. Le 10 juin, à 20h30,
cinéma Roxane à Versailles : projection
du documentaire Cheminots, de Luc
Joulé et Sébastien Jousse, suivie d’un
débat. Le 18 juin, à 17 heures, mairie de
Versailles, salle Montgolfier : rencontre
avec Amnesty International autour du
droit d’asile. (Evelyne Lévêque : 06-07-
54-77-35 et eveleveque@wanadoo.fr)
HORS DE FRANCE
BRUXELLES. Le 15 juin, 19 heures,
UNMS, 32, rue Saint-Jean : «Le grand
marché transatlantique », avec Bruno
Poncelet et Ricardo Cherenti. (amd-
b@skynet.be ou 02-231-01-74.)
GENÈVE. Le 14 juin, à 19 heures,
café de la Maison des associations,
15, rue des Savoises : «café Diplo»
autour de l’article «Eternel retour des
bandes de jeunes » (Le Monde diplo-
matique de mai 2011). (Association
suisse des Amis du Monde diplo ma-
tique : comite@amd-suisse.ch et
www.amd-suisse.ch)
LUXEMBOURG. Le 14 juin, à
19 heures, au Circolo Curiel, 107, route
d’Esch, Luxembourg/ Hollerich, «mardis
du Diplo» : «Quand le peuple islandais
vote contre les banquiers» (Le Monde
diplomatique de mai 2011). (Michel
Decker : deckertr@pt.lu)
TOKYO. Le 16 juin, à 18 h 30, salle
de conférence, Mainbuilding, 10 F,
Shirokane, Minatoku, International
Peace Research Institute, Meijigakuin
University : « Sortir du nucléaire
pour vivre convivialement », avec
Marc Humbert et Makoto Katsumata.
(Makoto Katsumata : makoto@k.mei-
jigakuin.ac.jp)
Cette année, les membres
de l’association auront
deux occasions de se retrouver
au niveau national : une fois
à Paris et une fois en Provence.
Le samedi 11 juin, dans
la matinée, la partie statutaire
de l’assemblée générale
des Amis du Monde
diplomatique se tiendra
à la Maison de l’Amérique latine,
217, boule vard
Saint-Germain, 75007 Paris.
Métro : Solférino
ou Rue-du-Bac.
Le samedi 8 octobre, dans
l’après-midi, et dans le cadre
du Forum social d’Aubagne
(Bouches-du-Rhône),
organisé par la municipalité
du 8 au 15 octobre,
les lecteurs pourront retrouver
l’ensemble de la rédaction
du journal et débattre avec elle
autour du thème de l’information
et des médias.
Pour plus d’informations,
consultez le site.
Deux rendez-vous
RE J O I G N E Z
L E S AM I S
3, avenue Stephen-Pichon, 75013 Paris – Tél. : 01-53-94-96-66 www.amis.monde-diplomatique.fr
propres actions ou s’associent à d’autres
dans le cadre d’une formation plus large
(comme la coalition pour la résistance,
fondée en août 2010), les syndicats, parti-
culièrement les représentants de la fonc-
tion publique, constituent la plus grande
force d’opposition organisée. Mais les
mouvements étudiants restent dynamiques
et une multitude de groupes sans appar-
tenance définie se forment pour porter des
revendications spécifiques et mener des
actions ponctuelles, comme dans le cas
des campagnes contre l’évasion fiscale.
Dès leur première action, dans les
boutiques de la société de télécommuni-
« Tous dans le même bateau»
En 2010, le salaire mensuel moyen des dirigeants des cent plus grandes
entreprises cotées à Londres atteignait 312250 livres (360000 euros),
soit 145 fois le salaire mensuel médian (qui divise la population en
deux, l’une gagnant plus, l’autre moins).
La même année, les 0,1% des salariés les mieux payés ont perçu 5%
du revenu national, contre 1,24% en 1979.
Le patrimoine des mille Britanniques les plus riches s’est établi à
396 milliards de livres (455 milliards d’euros), contre 333,5 milliards
de livres (384 milliards d’euros) un an plus tôt, une hausse de 18,7%.
Sur la même période, la croissance affichait une hausse de 1,7%.
Source : The Guardian (sauf mention contraire, chiffres pour 2010).
22
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
Pourtant, aux yeux des abertzale, la
Constitution de 1978 viole les droits
culturels, sociaux, civiques et politiques
du peuple basque, et notamment son droit
à l’autodétermination (2). Ce à quoi Madrid
répond que l’Espagne est un régime consti-
tutionnel et que le statut de communauté
autonome du Pays basque est inscrit dans
PAR BRI AN CURRI N *
Interdite de participation jusqu’à la veille des élections
municipales espagnoles du 22 mai 2011, la gauche natio-
naliste a finalement remporté 25,5 % des voix dans les
trois provinces basques. Cette victoire n’est pas étrangère
à l’engagement des médiateurs du Groupe international
de contact. L’avocat sud-africain Brian Currin est de ceux
qui œuvrent pour la résolution de l’un des derniers conflits
politiques violents d’Europe.
IL ne s’agit pas d’une question poli-
tique : telle est la position officielle du
gouvernement espagnol sur le conflit
basque. Madrid présente Euskadi ta Aska-
tasuna (ETA) comme une «bande crimi-
nelle et terroriste», et appose l’étiquette de
cette organisation à toute la gauche abert-
zale (1) qui ne l’a pas explicitement
tiaux, ils n’ont d’autre objectif que la paix
et la normalisation politique. Dans ces
conditions, l’hostilité que leur participation
au processus suscite chez de nombreux
constitutionnalistes espagnols surprend.
La seule explication possible est la peur
d’une démocratie globale au Pays basque,
à laquelle participeraient l’ensemble des
nationalistes favorables à l’autodétermi-
nation. L’un des défis pour le GIC: dissiper
ces craintes.
Naturellement, la confiance n’est pas
donnée d’avance. Mais l’engagement
international est de bon augure. Le cessez-
le-feu observé actuellement par l’ETA est
une réponse à l’invitation contenue dans
la déclaration de Bruxelles, signée en
mars 2010 par une série de personnalités,
dont cinq Prix Nobel de la paix (MM. Des -
mond Tutu, Frederik Willem de Klerk,
John Hume, M
mes
Betty Williams et
Mairead Corrigan Maguire [3]), l’ancienne
haut-commissaire des Nations unies aux
droits de l’homme, M
me
Mary Robinson,
et la Fondation Nelson Mandela. Et l’expé-
rience montre que des arbitres tiers, surtout
lorsqu’ils sont aussi respectés, peuvent
aider à mettre fin aux comportements
déviants des deux parties.
Quand le GIC s’est officiellement réuni
au Pays basque en janvier de cette année,
l’environnement sociopolitique était
profondément différent de celui qui avait
prévalu au cours de la décennie précédente.
Les changements observés découlent
d’abord de la décision prise par les
dirigeants politiques de la gauche abertzale
de faire ce qu’il faut pour pouvoir participer
à la vie politique institutionnelle des
communautés autonomes basques et
de Navarre.
Pour la droite politique, il s’agit d’une
initiative de l’ETA, désireuse de se
regrouper et de se consolider face à une
défaite politique et militaire imminente.
Un autre point de vue, moins cynique,
considère que la gauche abertzale com -
mencerait à prendre conscience que, sans
Mais il faut sans doute opérer une
distinction entre question politique et
violence. Certes, si l’ETA refuse de mettre
un terme à la lutte armée, les forces de
sécurité sont parfaitement en droit de
prendre, dans le cadre de la loi, les
mesures nécessaires pour l’y contraindre.
Pourtant, c’est l’engagement de tous les
partis politiques présents au Pays basque
dans des négociations visant à trouver
une solution démocratique négociée qui
amènera le plus sûrement l’ETA à
renoncer à ses actions. Pour bien des gens,
notamment ceux qui ont souffert de la
violence – celle de l’ETA ou celle de
l’Etat –, la paix peut sembler un objectif
hors d’atteinte, voire fantaisiste. Or c’est
peut-être une candeur d’enfant, intacte,
confiante, à l’opposé de la lassitude, de
l’agressivité et du cynisme des acteurs et
des victimes d’un conflit prolongé, qui
est nécessaire pour sortir de l’impasse.
Les membres du Groupe international de
contact (GIC) pour le Pays basque repré-
sentent de nouveaux interlocuteurs dans
cette confrontation (lire l’encadré). Impar-
* Avocat, spécialiste des droits humains, de la trans-
formation des conflits et des processus de paix, animateur
du Groupe international de contact pour le Pays basque.
Cessez-le-feu puis désarmement
(1) Gauche favorable à l’indépendance, histori-
quement représentée par Herri Batasuna (HB), puis
par Batasuna.
(2) NDLR. Après la dissolution des institutions
franquistes, en 1977, une nouvelle Constitution fut
approuvée par référendum, le 6 décembre 1978. Au
Pays basque, l’abstention avait atteint 45% (contre
33% des Espagnols) et 31% des votants avaient rejeté
le texte (contre 22%).
(3) NDLR. Les deux premiers pour leur lutte contre
l’apartheid en Afrique du Sud, les trois autres pour leur
rôle dans le processus de paix en Irlande du Nord.
(4) NDLR. M. George J. Mitchell est un ancien
sénateur démocrate américain qui, de 1995 à 1998,
joua un rôle central dans le processus de paix en Irlande
du Nord.
cette Constitution : le gouvernement n’a
aucune raison de modifier cette situation,
pas plus qu’il ne dispose de mandat pour
le faire. C’est l’opposition de ces deux
perspectives qui structure le conflit politique
basque. Pas la violence de l’ETA.
Les attentats de l’organisation clan -
destine ont fait plus de huit cents morts et
au moins autant de blessés. Parmi les
victimes, des responsables politiques, des
membres des forces de sécurité, des
hommes d’affaires, des juges, des journa-
listes, des universitaires et de simples
citoyens. Dans le même temps, des dizaines
de membres de l’ETA et de la gauche
abertzale ont été tués par des groupes
paramilitaires et les forces de l’ordre en
Espagne comme en France. Les mauvais
traitements subis pendant leur détention
ont parfois contribué à radicaliser les jeunes
nationalistes. Dans ce cercle vicieux, la
violence de l’ETA a elle aussi contribué à
dénaturer les aspects politiques du conflit,
permettant au gouvernement espagnol de
grimer en «terrorisme» une revendication
négociable qu’il préfère ignorer.
Le Groupe international de contact
P
RÉPARÉE par M. Brian Currin, la déclaration de Bruxelles du
29 mars 2010 prévoyait la mise en place d’un groupe de contact plus
réduit chargé de favoriser le processus de paix au Pays basque. Ce dernier
a entamé ses travaux en janvier 2011. Outre M. Currin, il est composé
de M
me
Silvia Casale, criminologue, membre de la commission chargée
de la révision des peines pour l’Irlande du Nord et présidente, de 2000
à 2007, du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) ; de
M. Alberto Spektorowski, professeur de science politique à l’université
de Tel-Aviv (Israël), membre de la délégation israélienne au sommet de
Camp David en juillet 2000 ; de M
me
Nuala O’Loan, médiatrice
(ombudsman) de police pour l’Irlande du Nord entre 1999 et 2007; de
M. Pierre Hazan, ancien conseiller politique de la haut-commissaire des
Nations unies aux droits de l’homme; et de M. Raymond Kendall, secré-
taire général d’Interpol de 1985 à 2000.
LA FIN DE DÉCENNIES DE VIOLENCE ?
Choisir la paix au Pays basque
participation légale et transparente à un
processus de paix et à des structures
démocratiques, son projet politique
d’autodétermination n’a aucune chance
de se concrétiser.
La direction de Batasuna a parfaitement
compris ce qu’il y avait de sage et de
rationnel dans le choix de la légalisation.
Le mouvement vers un nouveau parti
politique en respectant les conditions a
été progressif. Il exigeait une stratégie
prudente pour construire de solides fon -
dations – notamment par des consulta-
tions prolongées avec ses partisans –,
l’appui des partis politiques du Pays
basque et un soutien international.
En janvier 2011, la gauche nationaliste
a franchi un pas supplémentaire en créant
une nouvelle organisation : Sortu («naître»,
en basque). Celle-ci s’est engagée à
n’employer que des moyens pacifiques
pour parvenir à ses fins politiques ; elle
s’est dissociée de toute organisation ayant
eu ou ayant encore recours à la violence;
et elle a garanti qu’elle condamnerait les
violences qui seraient commises à l’avenir,
en particulier par l’ETA (la loi espagnole
sur les partis l’exige).
Parallèlement, Sortu s’est associée à la
déclaration de Bruxelles demandant à
l’ETA d’annoncer un cessez-le-feu unila-
téral, permanent et vérifiable, auquel
l’organisation clandestine a répondu posi -
tivement le 10 janvier 2011.
Le gouvernement espagnol est resté très
prudent devant ces évolutions. Il a présenté
un recours judiciaire contre le statut légal
de Sortu, qui fut examiné par la Cour
suprême. En mars, ses seize juges ont
décidé à une majorité de neuf voix contre
sept que Sortu devait être interdite.
Un appel de la décision fut immédia-
tement déposé devant le Conseil consti-
tutionnel, et les partis nationalistes
existants (Eusko Alkartasuna, Alternatiba,
Herritarron Garaia et Araba Bai) s’allièrent
pour constituer un nouveau parti, Bildu
(«s’unir », en basque), qui a proposé à des
personnes indépendantes, mais proches
de la gauche abertzale, de figurer sur
ses listes.
Madrid obtint de la Cour suprême qu’elle
proscrive également Bildu. Les raisons
invoquées étaient sensiblement les mêmes
que pour Sortu : le parti comptait parmi
ses membres des individus ayant eu des
liens avec Batasuna et serait, de ce fait,
une émanation de l’ETA. Le 5 mai 2011,
saisi en urgence, le Conseil constitutionnel
considéra que la thèse d’un complot de
l’ETA ne reposait sur aucune preuve.
L’interdiction de Bildu fut levée.
AMENER Sortu à accepter de satisfaire
aux exigences de la légalisation, avec tout
ce que cela implique, ne s’est pas fait sans
soutien stratégique ni encouragements.
Pour une part essentielle, cet appui est
venu de l’engagement international dans
et pour le processus de paix au Pays
basque, au-delà même de la disparition de
l’ETA. En effet, si l’organisation clan-
destine renonce définitivement à la
violence et dépose les armes, on peut
craindre que le gouvernement espagnol
fasse l’impasse sur les aspects politiques
du conflit, pour proclamer sa victoire dans
la lutte contre le «terrorisme».
La constitution du GIC vise en partie à
l’en empêcher. Son mandat, négocié en
2010 avec les principales parties prenantes,
est d’«accélérer, faciliter et favoriser la
normalisation au Pays basque».
Comme convenu dans la déclaration de
Bruxelles, dès lors que l’ETA annonçait
un cessez-le-feu unilatéral, permanent et
vérifiable, le GIC pouvait commencer ses
travaux. Un mandat plus spécifique fut
établi et publié, incluant des actions visant
à «permettre la légalisation de Sortu;
dépasser les mesures spéciales de restriction
de la liberté d’action politique; adapter
la politique pénitentiaire à ce nouveau
contexte politique; encourager et assister
les parties, à leur demande, pour la prépa-
ration et l’élaboration d’un programme
favorisant le dialogue politique par des
discussions et des négociations globales
multipartites, non soumises à conditions
ni à un objectif prédéterminé, et conformes
aux “principes de Mitchell (4)”; en cas
d’impasse, jouer le rôle de médiateur si
les parties le lui demandent ; et, d’une
manière générale, amener la population à
croire à la possibilité d’un aboutissement
du processus de paix».
Cette mission est soutenue par la
majorité des partis politiques du Pays
basque – y compris par des socialistes –,
par les principaux syndicats et par
des associations d’entrepreneurs. Le GIC
considère que la condition essentielle de
la normalisation réside dans une
intégration politique soumise à l’enga-
gement sans équivoque de toutes les
parties prenantes de recourir exclusi-
vement, et de façon irréversible, à des
moyens pacifiques et démocratiques. Il
a de bonnes raisons de penser que cet
objectif n’est pas loin de devenir réalité,
tout comme l’abandon déf initif de la
violence par l’ETA.
L’organisation clandestine n’a d’autre
choix que de suivre Sortu. Elle doit savoir
que ses propres sympathisants se sont
exprimés en faveur de son nouveau projet
politique. Elle a vu Sortu s’imposer et
passer des alliances avec d’autres partis
nationalistes qui avaient jusque-là rejeté
M
A
G
N
U
M
RENÉ BURRI. – Four solaire, Pays basque, 1957
Batasuna. Le cessez-le-feu qu’elle a
annoncé est unilatéral et répond à l’appel
d’hommes et de femmes de paix
d’envergure internationale ; il n’est pas
conditionnel ni négocié avec le gouver-
nement espagnol. Elle a accepté qu’il
soit contrôlé par la «communauté inter-
nationale » et, pour finir, elle sait que, si
elle le rompt, elle sera condamnée par
Sortu. Elle sait aussi qu’un cessez-le-feu
vérifiable se traduira au bout du compte
par un désarmement.
Nous disposons d’une preuve solide
du changement opéré par l’ETA : l’arrêt
du prélèvement de l’«impôt révolution-
naire » (l’extorsion d’argent aux entre-
preneurs), une pratique qui s’est perpétuée
pendant des années et qui était une
composante essentielle de la lutte armée.
Le GIC a fait son propre travail de vérifi-
cation et publiquement confirmé que cette
dimension du cessez-le-feu était bien
respectée.
Contrôler que l’ETA remplit toutes les
exigences du cessez-le-feu est la première
des priorités. Il s’agit d’un point extrê-
mement sensible et compliqué qui, pour
être efficace et crédible, exige la coopé-
ration de l’Etat. Le GIC est en train de
contacter les parties intéressées et de
consulter des experts dans l’espoir de
parvenir au but recherché.
L’immense majorité des acteurs
politiques et sociaux du Pays basque a
compris que les chances de voir se mettre
en place un processus de paix sont réelles.
De la manière dont il a démarré et par les
éléments nouveaux dont il a été ici
question, ce mouvement est véritablement
porteur d’espoir pour l’avenir. De même
que les partis du Pays basque font preuve
d’autorité et de courage, il faudra, pour
parvenir enfin à débarrasser l’Europe de
l’un de ses derniers conflits politiques
violents, que le gouvernement espagnol
accepte de reconnaître qu’il existe effec-
tivement un conflit politique distinct de la
violence etarra, qui demande à être résolu
par des négociations globales à l’échelle
régionale et, en dernière instance, à
l’échelle nationale.
condamnée, y compris à ceux qui n’ont
jamais commis d’actes violents ni prôné
le recours à la violence. Au cours de la
dernière décennie, cette mouvance poli-
tique a ainsi été pratiquement interdite en
Espagne, une approche à la fois décon-
certante et vaine.
Déconcertante car, en dépit des prises
de position publiques de Madrid, plusieurs
gouvernements – de gauche (emmenés par
le Parti socialiste ouvrier espagnol, PSOE)
comme de droite (avec le Parti populaire,
PP) – ont, depuis 1998, cherché à parvenir
à un accord négocié avec l’ETA. Vaine,
car le refus d’admettre publiquement l’exis-
tence d’une controverse d’ordre politique
discrédite dans l’esprit de la population
espagnole les tentatives gouvernementales
de résoudre le conflit. Résumer ce dernier
à l’action de l’ETA implique en effet que
sa seule issue possible soit la fin des
violences etarras et la reddition.
23
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
EN FRANCE, MILITANTS ET ÉLUS BLOQUENT LES PROJETS DE FORAGE
Mobilisation-éclair contre le gaz de schiste
du gaz », ce qui retarde un peu plus
la transition vers une société post-
énergies fossiles – au grand dam des
écologistes.
S’il existe déjà des puits en Alle-
magne, en Suède et en Pologne, un
quart des ressources européennes se
trouveraient en France, où des permis
de recherche couvrent près de 10 %
du territoire. En mars 2010, une zone
de 9672 kilomètres carrés, de Monté-
limar à Montpellier et remontant
jusqu’aux Cévennes, a été ouverte à
la prospection par M. Jean-Louis
Borloo, alors ministre de l’écologie
et de l’énergie. Avec soixante
milliards de barils d’or noir dans le
Bassin parisien et cinq mille milliards
de mètres cubes de gaz dans le Midi
– soit 5 % de la consommation
annuelle de pétrole brut et quatre-
vingt-dix ans de celle de gaz –, le
slogan aurait été tout trouvé : «En
France, on a des idées, du pétrole et
du gaz ! » Mais le gouvernement a
préféré la discrétion.
Aux Etats-Unis, c’est le contraire : des
campagnes publicitaires ont promu ces
ressources. Les sous-sols appartenant
aux propriétaires des terrains, il fallait
convaincre les particuliers d’accepter
des forages. En France, les sous-sols
PAR EMMANUEL RAOUL *
Le groupe Total a annoncé le 13 mai 2011 avoir pris
des participations dans des concessions de gaz de
schiste en Pologne, ses projets étant contrecarrés
en France par la contestation dont fait l’objet cette
source d’énergie. Les opposants ont en effet réussi
une campagne de sensibilisation fulgurante sur un
dossier largement méconnu.
POUR UNE FOIS, militants, élus et indus-
triels sont d’accord : « On n’a jamais vu
ça. On a du mal à comprendre ce qui
s’est passé », assurent-ils dès que l’on
évoque le dossier des gaz et pétrole de
schiste. Comment expliquer qu’à la mi-
avril l’ensemble de la classe politique
voulait en interdire l’exploitation? D’où
vient cette fébrilité de l’exécutif à bannir
ce qu’il avait autorisé un an auparavant,
en toute discrétion ?
Aux Etats-Unis, où le gaz de schiste a
longtemps été qualifié de « manne
céleste», une opposition commence tout
juste à poindre : une manifestation a eu
lieu le 18 avril dernier à Fort Worth, au
Texas, et certaines communes ainsi que
l’Etat de New York ont décrété des mora-
toires. Une loi d’interdiction reste cepen-
dant impensable. Si le premier puits de
gaz de schiste a été foré en 1821, le déve-
loppement de cette ressource s’amplifie à
la fin du XX
e
siècle et s’accélère en 2005,
quand le président George W. Bush lie
indépendance énergétique et sécurité
nationale. Les ressources non conven-
tionnelles nord-américaines (sables bitu-
mineux, gaz et pétrole de schiste) repré-
sentent la moitié de la production (20 %
pour le gaz de schiste, de 40% à 50% d’ici
à une décennie) (1). L’Energy Policy Act
de 2005 exonère les compagnies pétro-
lières et gazières de certaines dispositions
des lois sur la qualité de l’air et de l’eau.
Aubaine : la société Halliburton (2)
dispose justement d’une technique qui va
connaître un essor spectaculaire, la frac-
turation hydraulique en forage horizontal,
seul procédé permettant d’extraire les gaz
et pétrole de schiste prisonniers de micro-
poches minérales à deux ou trois kilomè-
tres de profondeur.
Un puits vertical permet d’atteindre
cette couche, où l’on fore ensuite hori-
zontalement sur plusieurs centaines de
mètres. Puis l’on fissure la roche en injec-
tant – à haute pression – de sept à quinze
mille mètres cubes d’eau mélangée à du
sable et à des produits chimiques (de 0,5 %
à 2 % de la quantité totale injectée). Répété
jusqu’à quatorze fois par puits, ce procédé,
vorace en eau, pose des défis environne-
mentaux majeurs : pollution des nappes
phréatiques et de l’atmosphère, sans parler
de la gestion des eaux usées, mal recy-
clables et radioactives en raison de réac-
tions chimiques dans le sous-sol au contact
d’éléments comme le radium (3). Sur les
cinq cent mille puits forés, au moins
quatre-vingts accidents sérieux ont été
recensés : fuites de gaz, déversements de
liquide de fracturation, explosions de
maisons, morts d’animaux...
Malgré cette technique contestée, le gaz
de schiste bouleverse la donne énergétique
mondiale : les réserves sont cinq fois supé-
rieures à celles de gaz conventionnel. Et
l’Agence internationale de l’énergie
estime que le XXI
e
siècle sera «l’âge d’or
à la préparation d’une lettre d’information
électronique. Il rédige également une lettre
bimensuelle distribuée sur les marchés,
car « c’est là qu’on peut atteindre le
citoyen lambda. Internet ne touche que
ceux qui y cherchent déjà des informa-
tions ». Cette production collective a aussi
généré des rumeurs. Début mars, alors que
tous se préparaient à bloquer les camions
de forage, forums et courriels bruissaient
de fausses alertes : «Il y avait un niveau
élevé d’erreurs, mais cela s’est calmé en
demandant aux gens des photographies
des engins de chantier, ainsi que leur
numéro de téléphone pour identifier la
source», se souvient M. Yann Chauvin, du
collectif ardéchois. Sur un forum, on peut
lire : «Une fausse info peut vous rendre
vulnérable. Avant de la diffuser, vérifiez
vos sources, exigez des preuves. » Un prin-
cipe du journalisme appliqué à l’action
citoyenne.
Dans ce contexte, quel est le rôle du
journaliste? Cadrer les débats, soumettre
les documents à des expertises, hiérar-
chiser et diffuser l’information au plus
grand nombre. Lapoix a ainsi lancé Owni-
schiste (6), un «WikiLeaks du gaz de
schiste». «Les deux tiers des documents
proviennent de citoyens qui sont allés sur
le site Legifrance ou dans leur mairie,
admet-il. Les gens m’apportent leurs trou-
vailles pour savoir si c’est de l’or. » C’est
le crowdsourcing : un «approvisionnement
par la foule », néologisme désignant la
collaboration de masse grâce aux outils
du Web 2.0.
En développant une expertise élevée, ces
citoyens ont noyé les arguments de leurs
adversaires, qui commencent à peine à
communiquer. Face à la trentaine de sites
et de blogs contre les gaz et pétrole de
schiste, un seul vante l’or noir du Bassin
parisien, et Total a lancé il y a peu une
plate-forme pour les scolaires. Les médias
ont traité le sujet lorsque le Parti socialiste,
le Parti radical de M. Borloo et l’UMP ont
proposé une loi d’interdiction. Mais le texte
finalement adopté n’abroge pas les permis
existants et ne bannit que la technique de
fracturation hydraulique, laissant la porte
ouverte à une exploitation avec d’autres
procédés. Pour tous les collectifs, la mobi-
lisation va donc se poursuivre.
Au sein de quelque quatre-vingts
collectifs, ils sont nombreux à exercer
ce type de vigilance. Parmi eux, des
géo logues et des juristes, à l’exper-
tise précieuse. La priorité : s’informer
et informer. Dans ce domaine, comme
dans celui de l’organisation, Internet
est un outil déterminant, une sorte
d’assemblée générale permanente et
à la carte, à laquelle chacun participe
quand il veut, comme il peut.
Agricultrice en Lozère, M
me
Mélina
Gacoin a créé un forum en janvier
«pour que chacun puisse y commu-
niquer en étant à égalité avec les
autres ». M. Franck Gesbert, infor-
maticien dans le Val-de-Marne, a ras -
semblé quatre mille personnes au
sein d’un groupe Facebook : «On
peut toucher un maximum de gens
grâce au partage de liens. » Il passe
aussi des heures sur les bulletins
du Bureau exploration-production
des hydrocarbures (BEPH), à la
recherche d’informations sur les
projets de pétrole de schiste en Seine-
et-Marne. Une fois par semaine, il
photographie des sites de forage où
les travaux de préparation se pour-
suivent discrètement. Partout, la
même détermination. Pour bloquer
les camions de chantier, on met en
place des pyramides téléphoniques :
l’alerte donnée, chaque militant
contacte cinq personnes, qui à leur
tour en appellent cinq autres, etc.
Regroupés au sein d’une coordi-
nation nationale, ces collectifs fonc-
tionnent de manière autonome.
«C’est un peu bordélique, mais très
réactif, s’amuse M
me
Anna Bednik,
du collectif Ile-de-France. L’hori-
zontalité favorise les initiatives indi-
viduelles. » Sans dirigeants, les collectifs
sont aussi «sans étiquette», pour pouvoir
atteindre le plus grand nombre. Ils refu-
sent les récupérations politiques, mais
doivent bien reconnaître que, dès le mois
de décembre 2010, Europe Ecologie - les
Verts et Cap 21, le mouvement de l’an-
cienne ministre de l’environnement
Corinne Lepage, ont été en pointe, suivis
par le Front de gauche. Les élus locaux,
qui bien souvent découvraient que leur
commune était concernée, se sont faits les
relais de la colère populaire en votant des
arrêtés ou des motions anti-gaz de schiste.
L’approche des cantonales, puis des séna-
toriales, en septembre, ainsi que les
échéances de 2012 (élections présiden-
tielle et législatives) ne sont certainement
pas étrangères à l’écoute attentive des
citoyens par les élus. L’unanimisme de la
classe politique à condamner le gaz de
schiste relève de l’opportunisme électoral,
mais il est aussi un résultat de la guerre
de l’information menée par les opposants.
M. Denis Bertaux, du collectif viga-
nais (Gard), consacre trois heures par jour
* Journaliste.
(1) Source : Energy Information Administration
(EIA), www.eia.doe.gov
(2) De 1995 à 2000, le groupe américain a eu comme
président-directeur général M. Richard Cheney, qui
fut ensuite vice-président de l’administration Bush.
(3) « Toxic contamination from natural gas wells »,
The New York Times, 26 février 2011.
(4) Le Canadien Paul Desmarais et le Belge Albert
Frère figurent parmi les plus gros actionnaires de Total
et de GDF-Suez. Proches de M. Nicolas Sarkozy, ils
ont reçu en 2008 la grand-croix de la Légion d’honneur.
(5) En référence à M
me
Nathalie Kosciusko-Morizet,
ministre de l’écologie, du développement durable, des
transports et du logement.
(6) http://schiste.owni.fr
Le 26 février 2011, à Villeneuve-de-
Berg (Ardèche), dix-huit mille opposants
se rassemblent. Sentant la contestation
monter, le gouvernement vient, au début
du mois, de prier les pétroliers de s’abs-
te nir d’utiliser ce procédé jusqu’à la publi-
cation, prévue à la mi-juin, du rapport de
la mission d’inspection confiée aux
ingénieurs des Mines et des Ponts et
Chaussées des ministères de l’écologie et
de l’énergie. Sans surprise, le document
d’étape, mi-avril, préconise de poursuivre
les recherches ainsi que la fracturation
hydraulique dans un cadre expérimental.
Il déplore le manque de transparence dans
l’attribution des permis (dont les auteurs
ont pourtant eux-mêmes instruit les
demandes !), qui se fait sans consultation
des élus locaux, et prône une évolution du
code minier en vue d’une «amélioration
de l’information et de la consultation du
public et des élus ». Recommandation
bienvenue, puisque ce code a été modifié
par ordonnance en janvier dans un sens
diamétralement opposé.
C’est en effectuant des recherches sur
Internet que M. Laurent Nurit, éducateur
en Lozère, découvre cette révision : pas de
concertation, pas d’étude d’impact, pas
d’enquête publique, pas d’information des
collectivités publiques pour les permis de
recherche. Les documents techniques sont
non communicables durant vingt ans.
«D’un côté, il y avait ce nou veau code ;
de l’autre, le moratoire annoncé : j’ai
compris que le gouvernement tenait un
double discours. »
Sans expérience militante ni journa -
listique, il se documente et publie huit
articles sur des sites participatifs tels que
Le Post et AgoraVox. Il monte aussi un
film, Les Mensonges de NKM (5) et du
gouvernement, diffusé sur Dailymotion.
Sur Facebook, il contacte le député de sa
circonscription, Pierre Morel-à-l’Huis sier
(Union pour un mouvement populaire,
UMP), qui l’invite à l’Assemblée natio-
nale lors de son audition par la mission
sur les gaz de schiste.
FoIitis
www.poIitis.fr
FoIitis
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set |'actea||te
tbague
jeuu| en
k|osgue
«Un sentiment d’urgence absolue »
dépendent de l’Etat. Or les hauts fonc-
tionnaires issus du corps des Mines et les
représentants du pouvoir exécutif entre-
tiennent d’excellents rapports avec les
sociétés Total, Gaz de France - Suez (4) et
leurs rivales nord-américaines.
EN DEHORS de la presse économique,
les médias restent silencieux – à l’excep-
tion d’une chronique d’Hervé Kempf
dans Le Monde, le 21 mars 2010, et de
Charlie Hebdo, qui donne l’alarme en
octobre 2010. «Quand je suis tombé sur
un permis situé entre deux terres de résis-
tance, le Larzac et les Cévennes, j’ai
compris que ça allait mal se passer, se
souvient le journaliste Fabrice Nicolino.
Ce combat devait être incarné et j’ai pensé
à José Bové. »Tous deux parti cipent à une
première réunion publique, le 20 décembre
à Saint-Jean-du-Bruel, en Aveyron : «Il y
avait un monde fou. La volonté d’en
découdre était forte. La mobilisation s’est
propagée comme une traînée de poudre. »
Ceux qui cherchent des informations
sur Internet découvrent des sites québé-
cois ou américains relatant de nombreux
incidents. L’effroi les saisit lorsqu’ils
visionnent le documentaire américain
Gasland, réalisé par Josh Fox en 2010 et
projeté lors de réunions publiques en
Ardèche, dans l’Aveyron, la Drôme ou le
Gard. Eau qui s’enflamme lorsqu’on
craque une allumette sous le robinet, eau
de puits imbuvable, fuites de benzène,
riverains malades : «Les gens étaient hors
d’eux, avec un sentiment d’urgence
absolue », raconte Nicolino. A chaque
projection, de nouveaux collectifs éclo-
sent ; de nouvelles adresses électroniques
s’ajoutent aux listes de diffusion qui font
à la fois office d’adhésion au collectif et
de moyen de s’informer et de s’organiser.
Seule la presse locale s’en fait alors
l’écho. «Ce sujet local, complexe et très
technique ne rentre pas dans les cases de
la presse traditionnelle, commente
Sylvain Lapoix, premier journaliste à
avoir publié une enquête fouillée, en
décembre 2010, sur le site Owni.fr. Le
Web permet la transversalité. J’ai pu faire
une triple mise en perspective : écono-
mico-politique, diplomatique et enfin
technique, grâce à des outils comme l’ani-
mation, qui présente en quelques clics le
procédé de fracturation hydraulique et
pourquoi c’est dangereux. »
Imprimerie
du Monde
12, r. M.-Gunsbourg
98852 IVRY
Commission paritaire des journaux
et publications : nº 0514 I 86051
ISSN : 0026-9395
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pour modification de service, demandes
de réassort ou autre, utiliser nos numéros
de téléphone verts :
Paris : 0 805 050 147
Banlieue/province : 0 805 050 146.
KONRAD KLAPHECK. – «La Sentence du bouon», 1996
G
A
L
E
R
IE

L
E
L
O
N
G
(1) Lire Serge Halimi, «Quand la gauche renonçait
au nom de l’Europe», Le Monde diplomatique, juin 2005.
(2) Lire Frédéric Lordon, «Extension du domaine
de la régression», Le Monde diplomatique, avril 2011.
(3) Parti socialiste, «Pour une nouvelle donne inter-
nationale et européenne », texte de la Convention
nationale adopté le 9 octobre 2010.
(4) Pour les élections européennes de 2009, la parti-
cipation s’est établie à 40,63 % en France. Lire Anne-
Cécile Robert, «Et la crise sociale a rattrapé le Parlement
européen», Le Monde diplomatique, mars 2009.
24
ENQUÊTE AU SEIN
La gauche française bute
la transformation sociale». Ils ont choisi
d’appuyer l’intégration économique,
persuadés qu’elle entraînerait une
intégration politique et in fine un progrès
social : « On pensait qu’en mettant du
charbon dans la locomotive capitaliste il
finirait bien par en retomber des avantages
sociaux», résume l’ancien ministre, qui,
en 1992, avait mené campagne pour
l’adoption du traité de Maastricht.
PROVOQUANT un basculement du rapport
de forces entre travail et capital, la chute
du communisme, la nouvelle hégémonie
américaine et les transformations du capi-
talisme ont réduit à néant cet heureux
dessein. Le train européen a poursuivi sa
route, avec les sociaux-démocrates à bord.
«Ils ont continué à applaudir en cadence
tout ce qui était présenté dans l’embal-
lage “Europe” – n’importe quoi, pourvu
que ça soit marqué made in Union »,
ajoute le député européen.
Du côté des voix les plus critiques,
la construction européenne apparaît
donc biaisée dans ses fondements mêmes;
cette infirmité constitutive appelle une
remise à plat. Pour les défenseurs de
l’Europe actuelle, en revanche, ses imper-
fections résultent essentiellement d’une
intégration inachevée.
« Est-ce que l’Union économique et
monétaire fonctionne bien? Non, résume
M
me
Guigou, négociatrice du traité de
Maastricht. Pourquoi ? Non pas parce que
la gestion monétaire a été déficiente, mais
parce que la partie économique a été
complètement oubliée. » L’Union euro -
péenne devait se construire sur trois piliers :
l’union monétaire, l’union économique et
l’harmonisation fiscale. Cependant, les
deux derniers n’ont pas vu le jour.
Autrement dit, ce n’est pas la politique de
la Banque centrale européenne (BCE) qui
serait en cause, mais l’absence de «gouver-
nance économique». «Pour moi, cette crise
doit être une occasion de relancer
l’Europe», insiste la députée. Avant tout
augmenter le budget de l’Union, pour lui
permettre de réaliser de grands investis-
sements, et affermir la coordination des
politiques économiques dans la zone euro.
Cependant, l’esquisse de cette «gouver-
nance» renforcée tracée avec le pacte pour
l’euro ne rompt aucunement avec l’ortho-
doxie monétariste (2).
A plus long terme, l’horizon des socia-
listes demeure la poursuite de l’intégration
jusqu’à la réalisation d’une « Europe
politique (3) ». Cette perspective divise la
gauche depuis les débuts mêmes de la
construction européenne.
De ce point de vue, on oppose une sensi-
bilité «républicaine», attachée à un modèle
institutionnel dans lequel la place des
Etats-nations serait préservée, à une vision
« fédéraliste » œuvrant pour une union
fondée sur le dépassement des souverai-
netés nationales. La première estime que
la souveraineté populaire et donc la
démocratie prennent corps dans l’espace
local et national ; la seconde imagine la
construction d’une vie démocratique et
d’un super-Etat à l’échelle du continent.
Cette ligne de démarcation ne suffit
pourtant pas à résumer la diversité
des positions. L’organisation d’extrême
gauche Lutte ouvrière aspire ainsi à des
«Etats-Unis socia listes d’Europe» fondés
sur des bases qui déplairaient certai-
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
«Aujourd’hui, nous sommes tous
d’accord pour dire que l’Europe traverse
une crise profonde, qu’il faut avoir la
lucidité d’analyser. C’est une crise du
projet européen, une crise de sens »,
indique l’ancienne ministre. Mais face aux
menaces de désintégration induites par la
tornade spéculative qui secoue les pays
dits «périphériques » de la zone euro, ni
les puissances centrales (France, Alle -
magne) ni M
me
Guigou ne peuvent s’en
tenir aux épîtres de routine.
Le fonctionnement actuel de l’Union se
trouve pointé du doigt : « Depuis une
dizaine d’années, il y a eu manifestement
une dérive libérale, et même ultralibérale,
car les politiques communes qui visaient
à équilibrer le marché, à l’encadrer, ont
beaucoup perdu de leur force», souligne
M
me
Guigou, jadis plus diserte sur les vertus
de l’intégration.
Les gouvernements sont apparus divisés
par leurs intérêts, dominés par un créancier
continental, l’Allemagne, qui les enjoint de
communier dans la rigueur. Les événe-
ments ont paru donner raison à ceux qui
dénonçaient la soumission de l’Union aux
diktats des marchés. Mais leur souhait de
bâtir une «autre Europe» peine à se faire
entendre... et ne con vainc pas.
M. Stéphane Le Foll, vice-président de
l’Alliance progressiste des socialistes et
démocrates au Parlement européen, fustige
«ceux qui disent : l’Europe, c’est la cause
de tous les maux, il faut stopper tout
ça, etc. Nous voulons garder l’esprit
européen, conserver ce qui est acquis et
non détricoter quarante ans d’histoire ».
Et d’ajouter : «Je ne supporte plus tous
ceux qui répètent sans cesse qu’il faudrait
une autre Europe. Une fois qu’on a dit
cela, qu’est-ce qu’on fait ? Et avec qui ?
C’est ridicule. Plus la marche est grande
à franchir, plus on se disculpe de la diffi-
culté. Ceux qui pensent qu’ils vont tout
changer savent bien qu’ils se mentent. »
Le rôle des socialistes français dans la
construction européenne compte certai-
nement beaucoup dans cette inclination à
défendre «ce qui est acquis ». Le regard
porté sur cette histoire constitue en effet
un point de désaccord essentiel (1).
M. Pierre-François Grond, membre de la
direction du Nouveau Parti anticapi -
taliste (NPA), rappelle que «les sociaux-
démocrates ont été les cofondateurs de
l’Europe de Maastricht », celle qu’il
combat, celle qui entend aujourd’hui «faire
payer la crise aux salariés ».
Dans les années 1980, François
Mitterrand, alors président de la
République, et M. Jacques Delors, qui
dirigeait la Commission, ont été deux des
principaux architectes de la relance de
l’intégration européenne, aux côtés de la
Britannique Margaret Thatcher, puis de
l’Allemand Helmut Kohl. La voie choisie
fut celle de la subordination du social à
la «crédibilité » économique.
M. Jean-Pierre Chevènement, président
d’honneur du Mouvement républicain et
citoyen (MRC), met en parallèle cet épisode
avec le virage politique opéré par les
dirigeants socialistes. «Le vrai tournant,
c’est l’année 1983, lorsqu’on se rallie au
système monétaire européen, et en fait au
néolibéralisme, explique l’ancien ministre.
Ensuite vient l’Acte unique de 1986, qui
n’est rien d’autre que la mise en œuvre de
la déréglementation à l’échelle du
continent. » Ce traité introduit la libérali-
sation des mouvements de capitaux, sans
harmonisation fiscale préalable. Puis le
traité de Maastricht, qui fonde l’Union
européenne en 1993, donne corps au projet
d’une monnaie unique gérée par une
Banque centrale à la fois indépendante du
pouvoir politique et dévouée à la seule
lutte contre l’inflation. La modération
salariale se trouve érigée en dogme de la
nouvelle Union.
M. Mélenchon, qui a quitté le Parti socia-
liste (PS) en 2008, apprécie d’un regard
différent cette évolution. Il en nuance les
prémices plutôt que les aboutissements.
Après 1983 et le «tournant de la rigueur »,
explique-t-il, les socialistes ont pris
conscience des limites d’un changement
possible dans le cadre d’un seul pays. Leur
stratégie a donc consisté à « tenter de
construire un nouvel espace efficient pour
GÉRARD JAN. – «Lévitation», 2007
Face à un mur institutionnel
Tout, pourvu que ce soit «made in Union»
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Soc|ete(s), Po||t|que(s), ke||g|on(s), Cu|ture(s)
nement à la plupart des dirigeants socia-
listes. La discussion ne fait peut-être que
commencer. «On voit bien qu’aujourd’hui
une délégation à outrance des pouvoirs
dans un cadre supranational aboutit à
confier le pouvoir à des organismes non
élus, dont on ne peut pas dire qu’ils sont
l’émanation des peuples », souligne
M. Patrick Le Hyaric, député européen
communiste et directeur de L’Humanité.
« Je préfère l’idée d’une confédération
d’Etats-nations », précise-t-il.
Secrétaire général de la présidence de
Mitterrand de 1991 à 1995 et ministre
des affaires étrangères du gouvernement
socialiste de M. Lionel Jospin, M. Hubert
Védrine considère lui aussi que l’exercice
en commun de la souveraineté n’implique
aucunement d’y renoncer. Ni d’adhérer
aux discours sur l’« archaïsme » des
nations ou l’«égoïsme» des Etats. Il invite
à « sortir du dogme européiste » pour
procéder à une clarification des limites
géographiques de l’Union, de la répar-
tition des pouvoirs qui la fonde, des projets
qui doivent l’animer.
« Dogme européiste » ? Certes, le
courant fédéraliste apparaît minoritaire,
étroitement associé à l’engagement de
certaines figures de la vie politique
(M. Cohn-Bendit) ou de journalistes
militants – tels Bernard Guetta, de France
Inter, ou Jean Quatremer, de Libération,
«un ayatollah du fédéralisme », souligne
M. Védrine.
Cependant, cette vision «européiste »
imprègne les modes de pensée des élites,
façonne la rhétorique de toute une partie
de la classe politique qui présente l’inté-
gration européenne comme une évidence
(«L’Europe, c’est la paix, c’est l’avenir,
c’est la jeunesse ! »), et stigmatise tout
scepticisme : «Ceux qui s’interrogent sont
des souverainistes, des archaïques, des
antieuropéens, c’est abominable ! », ironise
l’ancien ministre.
Mais l’utopie fédéraliste suscite
beaucoup moins d’enthousiasme dans les
urnes. «La pulsion fédéraliste des élites
se heurte à une résistance de plus en plus
grande, affirme M. Védrine. Quand on
arrive au moment où l’on commence à
dire que le Parlement se substituera un
jour à l’Assemblée nationale, ou que la
Commission deviendra un gouvernement
de l’Europe, les gens disent “non”! »
(Suite de la première page.)
IMPOPULAIRE, le rêve des Etats-Unis
d’Europe ? «Lorsque l’on demande aux
gens s’ils se sentent européens, leur atta-
chement paraît réel », tempère M
me
Duflot,
dont le parti revendique un tel projet. Pour
les écologistes, il importe donc de forger
«une identité commune, une citoyenneté
européenne qui ne soit pas vécue en oppo-
sition à une appartenance nationale, mais
comme quelque chose de plus. Sinon
l’Union européenne paraît complètement
désincarnée». Il faudrait aussi faire exister
un «espace public européen» susceptible
de conférer, un jour, une autre dimension
à l’Union. Reste que, la campagne pour
l’élection présidentielle de 2012 en France
le démontre, la politique continue de
revêtir un sens pour les citoyens essen-
tiellement au niveau national.
Europe fédérale ou Europe des Etats, ce
chantier de réflexion apparaît intimement
lié à la question des finalités de l’Union
– sauf à considérer l’intégration comme
une fin en soi. Dans ses déclarations, la
gauche s’accorde a minima pour défendre
une Europe plus solidaire, plus démocra-
tique et écologique. Cette visée commune
dessine un programme de réformes qui
pourrait modifier en profondeur le système
actuel, accusé de mettre en concurrence
les territoires et les salariés – en 2008, le
coût horaire de la main-d’œuvre dans
l’industrie était dix fois plus bas en
Roumanie qu’en Belgique. Trois objectifs
essentiels font consensus, indépendamment
des modalités de leur mise en œuvre : la
réforme du système financier, l’harmoni-
sation fiscale, la convergence «vers le
haut » des normes de protection sociale.
D’autres points font clivage, en particulier
la remise en cause des statuts de la BCE
ou la tenue d’un nouveau processus consti-
tuant appelé à des siner les contours d’une
«autre Europe» – deux propositions non
défendues par le PS. Toutefois, au-delà
des aspirations, ce sont les moyens de les
réaliser, et la possibilité même d’y
parvenir, qui méritent attention.
Comment transformer l’ordre euro péen?
La tâche s’avère... délicate. L’architecture
institutionnelle de l’Union rend en effet
celle-ci très peu sensible aux pressions
démocratiques. Hormis le Parlement euro -
péen, les organes communautaires cons-
tituent des instances non élues, non res-
ponsables devant les citoyens. Quant au
Par lement, bien que son pouvoir ait
progressé, il ne dispose pas d’une légitimité
suffisante pour prétendre s’exprimer au
nom d’un «peuple européen» (4). Dans
la pratique, obtenir une majorité progres-
siste dans cette enceinte ne suffirait pas à
infléchir les orientations de l’Union. La
gestion de la crise financière l’a rappelé
avec force, le pouvoir de décision appar-
25
tient au premier chef aux gouvernements,
et la révision des traités requiert leur vote
à l’unanimité – une procédure qui s’applique
par exemple à l’harmonisation fiscale.
Cependant, face à ce mur institutionnel,
la plupart des organisations assument une
stratégie résolument tournée vers le
continent. «Un projet progressiste n’aura
de force et de pertinence que s’il est porté
au niveau européen», souligne M. Pierre
Khalfa, syndicaliste et membre du conseil
scientifique de l’association Attac. La
gauche antilibérale insiste sur la nécessité
de créer un « mouvement social euro -
péen (5) » afin d’unir les combats au-delà
des frontières, de mener des campagnes
sur des mots d’ordre communs. Le
29 septembre dernier, une grande «euro-
manifestation», lancée à l’initiative de la
Confédération européenne des syndicats,
réunissait ainsi des organisations des pays
de l’Union pour dire «Non à l’austérité».
« Il faut également que ce mouvement
puisse trouver un débouché politique »,
remarque M. Le Hyaric. Le Parti de la
gauche européenne, fondé en 2004, consti-
tuerait un pas dans cette direction.
Ce mouvement social européen se veut
d’abord une réponse à l’urgence sociale,
pour faire face à la montée de la droite
populiste sur le continent. Mais son
ambition est aussi de peser sur les orien-
tations de l’Union européenne et
d’impulser sa refondation. M. Jacques
Nikonoff, porte-parole du Mouvement
politique d’éducation populaire (MPEP),
doute de la réussite d’une telle stratégie.
«La gauche a beaucoup trop souffert d’une
posture où elle en reste aux vœux pieux»,
dit-il. L’invocation d’un mouvement social
européen ne devrait pas, selon lui, faire
oublier la faiblesse des forces de gauche
dans nombre de pays, en particulier à l’est
du continent. Non que les luttes à l’échelle
européenne soient inutiles. Le problème,
explique M. Nikonoff, relève de « la
temporalité, c’est-à-dire le lien entre le
temps nécessaire pour obtenir une réforme
et l’espace dans lequel on peut réaliser
cette réforme : plus l’espace est grand,
plus le temps est long».
Or, adosser le changement néces-
saire (refonte du système européen ou
même révision des statuts de la BCE) à
un avenir incertain présenterait « un
caractère démobilisateur ». «Le temps de
la politique, poursuit l’ancien président
d’Attac, c’est le temps national : là où il
y a encore des institutions qui permettent
d’élire des dirigeants sur des bases
politiques avalisées par les électeurs, et
des possibilités de changer les choses. »
Qui plus est, établir des politiques écono-
miques communes entre pays, et a fortiori
partager une monnaie, requiert une forme
d’entente sur le plan idéologique.
M. Nikonoff préfère donc envisager le
bouleversement qu’il appelle de ses vœux
comme l’œuvre d’un gouvernement
progressiste prenant «des mesures unila-
térales » pour recouvrer la maîtrise de sa
politique économique et établissant des
coopérations avec des pays «qui partagent
un même projet ». Une perspective
également portée par des intellectuels tels
que l’économiste Jacques Sapir.
«Il n’est pas contradictoire de se battre
à la fois au niveau national et au niveau
européen», rétorque M. Khalfa, pour qui,
en ce domaine, il n’existe «pas de voie
royale ». Mener des batailles à l’échelle
européenne peut permettre à la gauche de
modifier les opinions, de contraindre
les dirigeants et d’« obtenir de réelles
avancées ».
Le contexte actuel est certes défavo-
rable à la gauche, mais la situation n’est
pas figée. «Les dogmes européistes ont
été profondément ébranlés par la crise »,
espère M. Chevènement. Non seulement
le pacte de stabilité a volé en éclats, mais
la BCE a modifié le cadre de son inter-
vention – sans compter que le commis-
saire à la concurrence n’a rien trouvé à
redire aux aides consenties par les Etats
aux banques. « Il faut donc remettre
l’ouvrage sur le métier, insiste l’ancien
ministre. Les institutions existent, mais
on peut les modifier ; les traités, on peut
les interpréter. Rien n’est acquis une fois
pour toutes. »
M. Védrine estime lui aussi qu’il est
possible de rediscuter la lecture actuelle
de certaines dispositions. «Ce dont nous
souffrons dans les traités, ce sont des inter-
prétations, mais rien n’empêche de les
réinterpréter. Il n’est pas dit par exemple
dans le traité de Rome que la concurrence
doive empêcher l’émergence de champions
LE RAPPEL de cette expérience soulève
une interrogation essentielle : dans le
cadre européen actuel, de quelles marges
de manœuvre réelle disposerait un
gouvernement progressiste ? La question
laisse M
me
Guigou plutôt dubitative :
«C’est avec nos partenaires européens
que l’on peut trouver des marges de
manœuvre supplémentaires, explique-
t-elle. On ne peut rien faire tout seuls,
sinon on en revient à l’optique de ceux
que l’on appelait les “Albanais”au début
des années 1980 (6) qui voulaient arrêter
les magnétoscopes japonais à Poitiers. »
M. Védrine reformule le problème :
« Quelle serait la marge de manœuvre
d’un gouvernement social-démocrate qui
ne serait pas dans l’Union européenne ?
Voyez un gouvernement social-démocrate
en Norvège, quelle est sa marge de
manœuvre étant donné l’interdépendance
des économies, le rôle des marchés finan-
ciers ? » Il ajoute : «Tant qu’on n’aura
pas fait rentrer le génie dans la bouteille,
si on y arrive un jour, tant qu’on n’aura
pas corrigé le développement extravagant
de la sphère financière, tous les gouver-
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
D’UNE FAMILLE DIVISÉE
sur l’Europe
Une enquête excIusive qui montre à travers des témoignages inédits
comment Ia torture est devenue un instrument de Ia poIitique américaine
dans sa Iutte contre Ie terrorisme, tout en posant Ia question de Ia
responsabiIité des hauts responsabIes de I'administration Bush et de Ieur
poursuite pour « crimes de guerre ».
Torturo maoo in USA èst soutènu par /mnèsty lntèrnational, Human Rights
Vatch èt l'/C/T
lNCLUS : UN LlVRET DE 32 PAGES
coécrit par Marie-Monique Robin, Amnesty lnternationaI et Médiapart.
Comment Ie gouvernement français a exporté Ies techniques dites de Ia
« guerre anti-subversive », utiIisées pendant Ia bataiIIe d'AIger, vers Ies
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MADE lNUSA
UN DOCUMENTAlRE DE MARlE-MONlOUE ROBlN2010 - 87 min
VVV./RTE.TV/TORTURE
Rompre avec l’ordre de Bruxelles ?
industriels européens. » La jurisprudence
peut évoluer, la politique des commissaires
aussi. Cela requiert toutefois «un travail
gigantesque » pour « faire bouger des
positions établies». M. Védrine mentionne
ainsi le thème du «juste échange» défendu
par les socialistes, contraire à la doxa libre-
échangiste. La bataille serait d’abord celle
des idées.
Reste que les chances de convaincre les
partenaires de la France d’adopter des
réformes à contre-courant du flot conser-
vateur dépendent aussi d’un changement
de majorité politique en Europe. «Il ne
faut pas non plus penser que cela ne
pourra pas arriver un jour. C’était le cas
à la fin des années 1990», rappelle M. Le
Foll, alors chef de cabinet de M. François
Hollande, premier secrétaire du PS. A
cette époque, la quasi-totalité des gouver-
nements de l’Union étaient en effet dirigés
par des sociaux-démocrates. Pourquoi
alors cette occasion manquée ? « Parce
qu’il n’y avait rien de pensé. Nous n’étions
pas coordonnés », répond M. Le Foll. Ni
les gouvernements ni les partis sociaux-
démocrates ne se situaient sur la même
longueur d’onde : «Nous étions en pleine
confrontation idéologique entre la
troisième voie portée par Tony Blair et le
socialisme plus traditionnel incarné par
Lionel Jospin. »
Cette conception «plus traditionnelle»
du socialisme n’a cependant pas empêché
le gouvernement de M. Jospin d’entériner
la dérégulation des marchés de l’énergie,
des postes ou des transports ferroviaires.
Par souci de ne pas froisser ses partenaires
européens ?
(5) Pierre Bourdieu, «Pour un mouvement social
européen», Le Monde diplomatique, juin 1999.
(6) C’est-à-dire l’aile gauche du PS, alors incarnée
par M. Chevènement, en référence à la politique
d’autarcie menée par Enver Hodja en Albanie, entre
1945 et 1985.
> RELAT¡ON8 ¡NTERNAT¡ONALE8
> DEFEN8E, 8ECUR¡TE ET GE8T¡ON DE CR¡8E
> GEOECONOM¡E ET ¡NTELL¡GENCE 8TRATEG¡OUE
> EUROPEAN AFFA¡R8
> COOPERAT¡ON ¡NTERNAT¡ONALE
> MET¡ER8 DE L'HUMAN¡TA¡RE
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nements resteront dans une situation de
dépendance, Europe ou pas Europe. »
Pour la «gauche de la gauche», la possi-
bilité de conduire une politique hors du
sentier libéral apparaît aujourd’hui très
restreinte. «Peut-on mener dans un pays
une politique réellement alternative dans
le cadre du traité de Lisbonne ? La
réponse est évidemment non», tranche
M. Mélenchon. Soumis à la pression des
marchés financiers, disposant d’une faible
maîtrise de sa politique économique, ce
gouvernement se verrait sans cesse opposer
les principes néolibéraux qui régissent
l’Union. Justement, rebondit M. Grond,
c’est «la rupture avec l’Union européenne
[qui] dessine la ligne de partage entre une
gauche d’adaptation au capitalisme et une
gauche de résistance».
Rompre avec l’ordre européen ?
Enfreindre les règles européennes, pour
commencer. «Dans cette situation, imagine
M. Le Hyaric, un tel gouvernement devrait
énumérer des priorités, s’y tenir, et
proposer aux partenaires une renégociation
des traités ou des directives qui font
obstacle à sa politique. Il faudra se battre
dans les institutions jusqu’au bout, mais
il n’y a pas d’issue possible sans qu’en
permanence on fasse appel au peuple,
qu’on lui demande de trancher. »
Pour autant, nul n’envisage la sortie de
l’Union européenne. «Il s’agit de sortir
du traité de Lisbonne – pas de l’Union
européenne », précise M. Mélenchon.
Alors, abandonner l’euro? «Restaurer la
souveraineté monétaire de l’Etat est la
condition pour qu’un gouvernement
retrouve le contrôle de sa politique écono-
mique», estime M. Nikonoff. Cette option
ne fait pas consensus, mais commence à
être discutée.
Une certitude émerge néanmoins de la
plupart de ces conjectures : pour respecter
un programme antilibéral, un gouver-
nement de gauche devrait se heurter au
cadre européen. Au risque de provoquer
une crise politique ? «Oui, répond M. Le
Hyaric. Nous avons besoin d’une crise
de ce genre pour débloquer la situation. »
Reste à s’y préparer.
ANTOINE SCHWARTZ.
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
26
J’AI eu de la chance. J’ai grandi en Ukraine
sovié tique, j’ai vécu la désintégration de l’URSS, et
voilà maintenant dix-neuf ans que j’observe les
événements dans le pays, quand je n’y participe pas
directement.
En dix-neuf ans de vie commune, j’ai réussi à saisir
la logique de l’Ukraine : un pendule qui oscille entre
l’Est et l’Ouest.
Au début des années 1990, ma femme et moi avons
acheté un studio dans le centre historique de Kiev, et
notre premier soin a été d’y faire installer une porte
blindée à l’épreuve des balles. En ce temps-là, la ville,
comme le reste du pays d’ailleurs, était contrôlée par
des groupuscules criminels, et les seuls, sans doute,
à ne pas leur payer tribut étaient les policiers. Au
contraire, c’était les gangsters qui versaient de l’argent
à la police : pour qu’elle les tienne informés de ses
projets, et veuille bien libérer les malfaiteurs arrêtés
par accident avec un kalachnikov entre les mains. Cette
période a duré six ou sept ans, jusqu’à ce que les
policiers les plus futés comprennent qu’ils pouvaient
assurer eux-mêmes la protection des businessmen de
petite et moyenne importance, et se faire payer leurs
services.
A la même époque, les services spéciaux, issus
de l’ancien KGB, étaient fatigués des guerres
mafieuses et de la corruption de la milice. En
deux ans, toute la mafia ukrainienne a disparu on
ne sait où, tandis que dans les cimetières du pays
fleurissaient par milliers des monuments funé-
raires sur lesquels les défunts posaient en tenue de
sport Adidas, clés de Mercedes à la main. On
pouvait de nouveau se promener dans les rues, même
la nuit. Les marchands de portes blindées devenaient
déficitaires. Les gangsters les plus coriaces avaient
su rester en vie, et ils se reconvertirent dans le commerce et dans
la politique. Beaucoup se mirent à la contrebande, ce qui leur
permit d’inonder le pays d’articles d’importation aux couleurs
attirantes et d’un prix abordable : manteaux de fourrure grecs
et vestes de cuir turques, liqueurs israéliennes et alcool belge
Nicolas II. Personne ne payait d’impôt, mais le salaire mensuel
d’un ouvrier ne dépassait pas 40 ou 50 dollars, et avec une
retraite de fonctionnaire on pouvait juste acheter quelques
miches de pain.
Le pouvoir était alors entre les mains du président Leonid
Koutchma, brillant représentant des «directeurs rouges ». Simple,
spontané, proche du peuple, il passait de temps en temps à la télé-
vision, avec sa vieille guitare. Il paraît même qu’il lui arrivait de
chanter. Le président avait tellement l’air d’un bon père de
famille qu’il a tout de suite été entouré par des gens désireux de
l’entendre jouer. Des mélomanes – qui ont bientôt formé son
principal business environment. Ils ont privatisé la majorité des
entreprises et soué au président les lois à faire adopter pour que
l’Ukraine penche au plus vite vers l’économie libérale. Mais entre-
temps l’Ukraine s’était transformée en un immense marché
sauvage. Un Ukrainien sur deux faisait du commerce. Tout était
bon à vendre : les pommes de terre du jardin, les cigarettes de
contrebande, les produits de l’usine où on travaillait. Car, depuis
la crise parlementaire, les ouvriers touchaient leur salaire direc-
tement en nature. C’était toujours mieux que rien.
La route entre Kiev et Nikolaïev traverse la petite ville de
Pervomaïsk, qui abritait naguère une fabrique de casseroles et de
poêles à frire. Avec la quincaillerie qu’ils recevaient comme salaire,
les ouvriers alimentaient un marché installé le long de la
chaussée, qui restait ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
La première fois que je suis arrivé aux abords de Pervomaïsk la
nuit par la route, en allant vers la mer Noire, j’ai vu avec éton-
nement une sorte de halo embraser l’horizon. J’ai pensé que c’était
sans doute des serres. Mais j’ai découvert qu’il s’agissait du marché
aux casseroles éclairé a giorno par des projecteurs. Les casseroles,
dans cette lumière, scintillaient comme les pièces d’un vaisseau
cosmique qu’on aurait démonté sur place. Ce marché, à propos,
existe toujours, bien que les salaires soient depuis longtemps versés
en vrai argent.
Leonid Koutchma, deuxième président de l’Ukraine, a déclaré
qu’au cours de son premier mandat il avait appris à être président,
et qu’au cours du second il entendait réformer le pays pour en faire
un Etat européen moderne. C’est peut-être ce qui se serait passé,
s’il n’y avait eu un petit «os ». En septembre 2001, un journaliste
jusqu’alors totalement inconnu du public, Gueorgui Gongadze,
disparut. Son corps fut rapidement retrouvé – décapité. Parurent
aussitôt des notes confidentielles, rédigées, dans le bureau même
de Koutchma, par un homme de sa garde rapprochée, le major
Melnitchenko. Ces notes permettaient de supposer que l’ordre
Il est le plus célèbre écrivain ukrainien
contemporain, mais il écrit en russe.
Ses romans sont peuplés
de pingouins neurasthéniques
et de visions déraisonnables, mais traitent
toujours d’enjeux politiques.
Andreï Kourkov est un héritier de Gogol :
quand la réalité est franchement bizarre,
c’est le fantastique
qui va en montrer la vérité.
UN ÉCRIVAIN, UN PAYS
Histoires ukrainiennes
d’éliminer Gongadze venait du président, ou de son entourage.
Ce fut un scandale international, qui a encore aujourd’hui des réper-
cussions sur la politique ukrainienne. Le procès de l’exécuteur,
le général de la milice Oleksi Poukatch, aura lieu prochai-
nement, mais le commanditaire en serait l’actuel président du
Parlement, Vladimir Litvine, qui, en 2001, était à la tête de l’ad-
ministration du président Koutchma.
Le président en exercice, Viktor Ianoukovitch, est également
un de ses disciples. Koutchma l’avait choisi comme «successeur »
en 2004, quand il avait jugé que briguer un troisième mandat prési-
dentiel après le scandale suscité par l’assassinat de Gongadze
heurtait peut-être un peu la morale. A vrai dire, la Constitution
interdit au président de se présenter plus de deux fois : mais la Cour
constitutionnelle avait quand même donné son autorisation – en
Ukraine, la Cour constitutionnelle ne contrarie jamais les désirs
présidentiels. L’époque présente ne fait pas exception.
EN 2004, pourtant, grâce à la «révolution orange », c’est
Viktor Iouchtchenko qui l’emporta. Pour un mandat qu’il a
passé assis sur son trône, indiérent à la situation économique du
pays, exclusivement préoccupé de prêcher la bonne parole, tel un
prêtre en sa paroisse, et d’apprendre au peuple à aimer l’Ukraine,
tout en s’employant à démontrer que l’Ukraine véritable, c’était
lui, Iouchtchenko. Ce ne furent sans doute pas les pires années
que les Ukrainiens aient connues, mais ce furent certainement les
plus médiocres que l’Etat ait connues. Avec pour résultat l’arrivée
au pouvoir du Parti des régions et de son leader Ianoukovitch. On
le compare souvent à Bush junior. Ils ont à peu près le même degré
d’instruction en orthographe. Sa faute la plus célèbre, Ianoukovitch
l’a commise avant de devenir président. Dans un formulaire à
remplir pour participer aux élections, il a déclaré être professeur
– noble vocable, sauf qu’il ignorait comment il s’écrivait.
Dieu le garde, notre professeur Ianoukovitch ! Au
propre comme au figuré. On dit que c’est un homme
profondément croyant. Ce qui le rapproche encore, bien
sûr, de Bush junior. J’ignore si la ressemblance ira plus
loin. Mais après sa victoire à la présidentielle, il s’est
dépêché de restaurer les relations avec Vladimir
Poutine et la Russie, que son prédécesseur avait mises
à mal. Dans les deux premiers mois de son mandat, il
a prolongé de vingt-cinq ans la présence de la flotte
russe à Sébastopol, et garanti que le gaz russe destiné
à l’Europe occidentale pourrait transiter par l’Ukraine
de manière stable et continue. Il a même promis de
reconnaître les républiques d’Ossétie du Sud et d’Ab-
khazie, aujourd’hui détachées de la Géorgie. A la popu-
lation, et en particulier à celle d’Ukraine occidentale,
dont l’atti tude vis-à-vis de la Russie est empreinte, pour
ne pas dire plus, d’une prudente réserve, Ianoukovitch
a expliqué qu’en échange de ce témoignage d’amitié
l’Ukraine aurait du gaz à bon marché.
LA Russie n’a pas baissé le prix du gaz.
Ianoukovitch a arrêté de parler d’amitié, et s’est
rapproché du président biélorusse Aleksandr Lou ka-
chenko. Lequel a passé un accord avec Hugo Chávez
pour remplacer les livraisons de pétrole russe par le
pétrole vénézuélien, qui arrive rait en Biélorussie via
la Lituanie et l’Ukraine. Et voilà comment l’Ukraine
est redevenue «multivectorielle», tentant à la fois de
rester l’amie de la Russie, de toucher les milliards de
crédit du Fonds monétaire international (sans lesquels
le pays se serait déclaré en état de cessation de
paiement) et de tirer profit du conflit entre Russie et
Biélorussie – à propos, elle n’a toujours pas reconnu
la république d’Ossétie du Sud...
La télévision publique russe a réagi en diffusant, dans une
émission très populaire, une parodie féroce de Ianoukovitch. Les
Ukrainiens, qui pourtant n’aiment guère leur président, s’en sont
trouvés offensés. Mais les analystes ont rappelé qu’à la télévision
russe on ne riait que sur ordre du Kremlin : c’était donc un signal
– un signal envoyé juste après la visite brutalement inter-
rompue de Poutine à Kiev. Qui était reparti très mécontent et plus
tôt que prévu, après avoir annulé un déjeuner. Or la visite de
Poutine avait eu lieu avant les élections régionales, dont le parti
au pouvoir espérait bien qu’elles lui permettraient de prendre
le contrôle de l’ensemble du pays. De fait, de machinations en
falsifications, il y est à moitié parvenu, par la grâce de provo-
cations et de manœuvres judiciaires diversifiées.
Dans les trois régions occidentales, ce sont les nationalistes
radicaux qui sont arrivés en tête, soutenus de manière invrai-
semblable par le parti de Ianoukovitch, à seule fin de faire barrage
aux alliés de Ioulia Timochenko (1). Et dans le reste du pays, le
Parti des régions a su trouver avec les élus d’autres mouvements
un langage commun. Mais, même si ce n’est pas toujours le cas
de ses représentants, le peuple a bien été délivré de la peur par
la «révolution orange », et n’a pas voulu se laisser à nouveau
effrayer ni même acheter. Et le président se trouve encore une
fois condamné à ne pas tenir sa promesse de faire du russe la
deuxième langue officielle de l’Etat, puisque la majorité des
Ukrainiens s’y oppose. Il a donc dû récemment célébrer la fête
de la langue officielle, qui a vu, à 16 heures, les stations de radio
diffuser dans tout le pays une dictée concoctée pour la
circonstance, ce qui permet à chacun de contrôler son niveau.
Evidemment, il n’entre pas vraiment dans les attributions d’un
président de faire une dictée. Mais il fallait que le gouvernement
témoigne devant les caméras de son respect pour l’ukrainien. En
fut chargé le ministre de l’éducation, Dmitri Tabatchnik,
russophone : une seule faute.
La guerre pour et contre la langue russe dure depuis déjà
dix-neuf ans. Mais elle a cessé depuis longtemps d’être un
problème pour la majorité des Ukrainiens. En Ukraine occidentale,
où les partis nationalistes ont le vent en poupe, on rencontre
beaucoup plus de touristes venant de Russie que du reste de
l’Europe. Les villes y sont mieux entretenues, et les gens
souriants. Cette région n’a passé que quarante-cinq ans dans le
giron de l’URSS. Quant à l’Ukraine orientale, en dépit de sa
proximité avec la Russie, elle n’a aucune envie de retourner dans
«la famille des peuples soviétiques ayant Moscou pour capitale»,
et les hommes d’aaires envoient leurs fils étudier à Londres ou
aux Etats-Unis. Récemment, un businessman de Donetsk m’a dit
avec fierté que ses enfants avaient appris l’ukrainien. Lui-même
ne le fera jamais : il n’en a nul besoin dans une ville totalement
russophone. Mais c’est bien qu’il sente que l’Ukraine a un
avenir diérent de celui de la Russie.
(1) NDLR. Première ministre après la «révolution orange», elle dirige le bloc
Timochenko.
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PAR ANDREÏ KOURKOV *
* Dernier titre paru : Laitier de nuit, traduit du russe par Paul Lequesne, Seuil,
coll. «Points », Paris, 2011.
SONIA DELAUNAY. – « Rythme couleur », 1967
27
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
TROISIÈME « ÂGE D’OR » CATHODIQUE ?
Séries télévisées pour public cultivé
PAR DOMI NI QUE PI NSOLLE
ET ARNAUD RI NDEL *
Naguère considérées comme un divertissement populaire,
les séries télévisées américaines ont acquis le statut d’œuvres
d’art. Certaines proposent des personnages profonds, des
audaces formelles, des intrigues liées aux questions de
société. Le public cultivé les plébiscite. Elles n’en restent
pas moins des produits destinés à con quérir un marché
selon une stratégie inventée par la chaîne HBO.
«
AUJOURD’HUI, en France, il est
encore impossible de dire qu’on aime les
séries télévisées. »Tel était le constat amer
que formulaient, il y a un peu plus d’une
décennie, Alain Carrazé et Martin Win -
ck ler (1), deux de leurs plus ardents défen-
seurs français. Depuis, la situation semble
s’être inversée. Les séries ont envahi la
presse, font l’objet de colloques univer-
sitaires et d’ouvrages soulignant leur
profondeur philosophique. Comment
expliquer ce soudain «recul des préven-
tions des milieux diplômés à l’égard de
la télévision (2) »?
Les origines de ce qu’il est désormais
convenu d’appeler la « télévision de
qualité » aux Etats-Unis remontent au
début des années 1970, lorsque l’appa-
rition du magnétoscope, des chaînes du
câble et du satellite met fin au monopole
des grands réseaux américains (Columbia
Broadcasting System [CBS], National
Broadcasting Company [NBC] et
American Broadcasting Company [ABC])
sur la diffusion à domicile. Délaissant la
recherche exclusive d’une audience de
masse, ces derniers commencent alors à
cibler des niches spécifiques, en parti-
culier le public jeune et urbain, disposant
d’un niveau scolaire et culturel élevé ainsi
que, surtout, d’un pouvoir d’achat
important.
Ces spectateurs sont cependant «très
difficiles à atteindre », comme l’aurait
expliqué M. Garry Marshall (producteur
de la célèbre série «Happy Days »), car
on ne peut les séduire qu’«en faisant appel
à leur intelligence (...) et en leur donnant
à voir ce qu’ils ne verraient pas
ailleurs (3) ». La nécessité de satisfaire
un public exigeant expliquerait ainsi un
deuxième « âge d’or » de la télévision
américaine (succédant à celui des
années 1950), dont la matrice est, de l’avis
de tous les spécialistes, la série «Hill Street
Blues » (1981-1987). Les avatars en furent
nombreux : « La loi de Los Angeles »,
« New York District », « Les ailes du
destin», «Profit », «Homicide »...
Si le genre comble alors les amateurs,
le public cultivé ne s’est pas encore résolu
à ajouter une télécommande à sa carte de
bibliothèque. Il faut attendre que la
chaîne payante américaine Home Box
Office (HBO) devienne «la» référence en
matière de séries de qualité pour que
l’attitude des milieux intellectuels à l’égard
de la télévision change radicalement.
Lancée en 1972, HBO commence, après
quelques expérimentations, à investir
massivement dans le domaine de la
production de séries dans les années 1990.
A partir de 1995, son budget annuel
consacré à la programmation originale
passe de 50 millions à plus de 300 millions
de dollars (4). La chaîne choisit de cibler
des catégories sociales jusque-là peu
intéressées par la télévision.
Pour y parvenir, elle cherche à se
positionner comme une sorte de négatif
de la télévision ordinaire en exploitant
toutes les recettes précédemment déve -
loppées dans les cuisines de la «télévision
de qualité», en particulier le recours à un
langage cru, à la nudité et au « politi-
quement incorrect ». Elle se libère d’autant
plus facilement des «tabous» que la loi est
moins stricte avec les chaînes câblées
qu’avec les grands réseaux. Le résultat
est rapidement à la hauteur de l’investis-
vingt-un millions d’abonnés à travers le
monde (chiffre incluant son bouquet de
chaînes spécialisées dans le cinéma,
Cinemax). Cette dépendance à l’égard du
nombre d’abonnés oblige HBO à accorder
une importance particulière au marketing
et aux campagnes promotionnelles,
auxquels la chaîne consacre en général
deux fois plus d’argent que les grands
réseaux.
and the City », elle a rapporté, en 2004,
350 millions de dollars lors de son premier
cycle de syndication à Turner Broadcasting
System (TBS) et à plusieurs chaînes
locales, à une époque où les recettes de
HBO s’élevaient à 1 milliard de dollars
environ.
L’importance croissante des marchés
complémentaires intéresse beaucoup les
annonceurs. Le dirigeant d’une société de
publicité américaine expliquait, en 2002,
que le placement de produits dans la série
«Les Soprano», alors suivie par près de
onze millions d’Américains par semaine,
était «l’idéal » : «Il n’y a pas de message
publicitaire comparable. Les gens ne
cessent de revoir les épisodes à la
télévision. Ensuite ils les achètent en DVD,
et ils les regardent encore (7). » D’autant
plus, peut-on ajouter, que les possibilités
de téléchargement payant ou gratuit (et
illégal) se sont multipliées.
La revente des programmes qu’elle
produit et diffuse est d’autant plus vitale
pour HBO que la croissance du nombre
d’abonnés n’est pas exponentielle. Contrai-
rement à sa concurrente Showtime (produc-
trice de «Weeds » et «Dexter »), HBO a
même vu, fin 2010, son nombre d’abon-
nements diminuer, tout comme la société
Cablevision Systems Corporation, proprié-
taire de la chaîne AMC (productrice de
«Mad Men» et «Breaking Bad» [8]), en
partie financée par la publicité. D’où la
nécessité accrue d’entretenir la demande
sur les marchés complémentaires, laquelle
dépend certes de la réputation des
programmes, qui attise la curiosité du
public non abonné, mais aussi de leur
capacité à devenir des œuvres «cultes »
fétichisées par des «fans » ou disséquées
par un public cultivé amateur de débats et
de critiques. Pour ce faire, il est primordial
d’accroître la «valeur d’usage » de ces
productions télévisuelles en leur faisant
pénétrer le marché culturel parallèle dont
font depuis longtemps l’objet les œuvres
cinématographiques et littéraires : presse
spécialisée, cercles littéraires et cinéphi-
liques, filières universitaires (9).
* Respectivement historien et coauteur de Chomsky,
Les Cahiers de L’Herne, Paris, 2007.
Distraction et distinction
sement : les séries «Sex and the City »
(1998-2004) et « Les Soprano » (1999-
2007) s’attirent à la fois les faveurs du
public et de la critique. Le New York Times
Magazine, en décembre 2001, contribue
au déluge d’éloges que déverse alors la
presse dite de qualité : «Il n’y a eu aucun
débat à ce propos : cette année, HBO(...)
nous a offert quelque chose qui s’appro-
chait d’un mini “âge d’or”télévisuel. »
Forte de son succès, HBO poursuit cette
stratégie coûteuse : chaque épisode de
«Deadwood» (2004-2006), par exemple,
revient à environ 4,5 millions de dollars,
quand sur ABC un poids lourd comme
«Lost » se contente d’un budget d’environ
2,5 millions de dollars.
En l’absence de recettes publicitaires,
comment financer ces dépenses ? Les
abonnements représentent la première
source de recettes dont dispose HBO pour
amortir ses investissements. Leur nombre
– 19,2 millions en 1994 – a augmenté de
plus de 50 % entre 1995 et 2007 aux Etats-
Unis. La chaîne, présente dans plus de
soixante-dix pays, annonce plus de quatre-
PAT BRASSINGTON. – « Double Vision », 2010
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d'u| oa: + 4 cu pa| .a||da||c| deº a:(u|º p|c|eºº|c||e|º.
(1) Alain Carrazé et Martin Winckler, Les Nouvelles
Séries américaines et britanniques, 1996-1997, Les
Belles Lettres, Paris, 1997, p. 5-6.
(2) Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des
Français à l’ère numérique. Enquête 2008, La Décou-
verte- ministère de la culture et de la communication,
Paris, 2009.
(3) Propos rapportés par Jean-Jacques Jelot-Blanc
dans Téléfeuilletons, MA Editions, Paris, 1990, p. 8.
(4) Gary R. Edgerton et Jeffrey P. Jones (sous la dir.
de), The Essential HBO Reader, University Press of
Kentucky, Lexington, 2008, p. 32. Sauf mention contraire,
les données chiffrées proviennent de cet ouvrage.
(5) PR News, 4 août 2008.
(6) Marc Leverette, Brian L. Ott et Cara Louise
Buckley (sous la dir. de), It’s Not TV. Watching HBO
in the Post-Television Era, Routledge, New York, 2008.
(7) www.usatoday.com, 12 février 2002.
(8) Associated Press, 4 novembre 2010; The Wall
Street Journal, New York, 11 mars 2011.
(9) David Buxton, Les Séries télévisées. Forme,
idéologie et mode de production, L’Harmattan, Paris,
2010.
(10) Lorrie Moore, « In the life of “The Wire” »,
The New York Review of Books, 14 octobre 2010,
vol. 57, n
o
15.
(11) L’expression est du journaliste Ken Auletta,
cité dans The Essential HBO Reader, op. cit.
CHAQUE lancement d’une série ou
d’une nouvelle saison est conçu comme
un événement, annoncé à grand renfort
d’affiches et de spots télévisés, le tout
étant assez sophistiqué pour ne pas appa-
raître comme de la vulgaire réclame. Ainsi
que le souligne M. Zach Enterlin, vice-
président de la chaîne chargée de sa
publicité, à propos de la série «True
Blood» (lancée en 2008) : «Le cœur de
cible (...) est un public de spectateurs
avertis, qui n’apprécieraient pas d’être
pris pour des idiots par les annonceurs
ni d’être manipulés par de grosses
ficelles (5). »
Cependant, l’idée selon laquelle HBO
ne dépendrait que de ses abonnés,
savamment entretenue par la chaîne elle-
même, ne correspond pas à la réalité. Etant
donné l’importance des coûts de
production, la première diffusion d’un
programme est très insuffisante pour renta-
biliser un investissement de plusieurs
millions de dollars. De ce fait, la durée
de vie et d’exploitation des séries,
longtemps limitée au passage à l’antenne,
doit être prolongée au maximum. HBO
est ainsi tributaire de la viabilité de ses
productions sur les marchés secondaires
que représentent aujourd’hui la vente aux
télévisions étrangères, les droits de redif-
fusion (la «syndication»), le commerce
des DVD et la vidéo à la demande (encore
peu développée).
La part des revenus liés à la revente de
contenu dans le total des recettes a été
multipliée par quatre entre 1998 et 2004,
passant de 5 % à 20 % (6), sans compter
les bénéfices engendrés par la vente des
produits dérivés. Même s’il est très difficile
d’avoir des chiffres précis concernant la
structure financière de la société (qui
cultive son image de chaîne artistique dont
la démarche serait plus instinctive que
commerciale), tout indique que l’impor-
tance des marchés secondaires ne cesse
de croître. En 2003, les coûts des trois
premières saisons des «Soprano» étaient
ainsi entièrement couverts par la seule
vente des DVD. Quant à la série «Sex
Qualifiée de «programmation distin c -
tive » par l’un des anciens dirigeants de
HBO, M. Chris Albrecht, cette stratégie
s’accompagne d’un discours promotionnel
qui présente ses productions comme des
œuvres d’art échappant aux logiques
commerciales habituelles de la télévision.
Le slogan adopté entre 1996 et 2009
résume à lui seul ce discours : «It’s not
TV. It’s HBO. » («Ce n’est pas de la télé -
vision. C’est HBO. ») En mettant l’accent
sur son indépendance directe vis-à-vis des
annonceurs (tout en laissant dans l’ombre
son imbrication bien réelle dans un
système hautement commercial), HBO a
trouvé le moyen d’échapper aux critiques
généralement formulées par un groupe
social volontiers suspicieux à l’égard de
l’industrie médiatique et généralement
offusqué par l’idée qu’une œuvre de fiction
puisse servir à « vendre du temps de
cerveau disponible ».
Les ambitions de HBO et des autres
chaînes exploitant le même filon ont
rencontré l’enthousiasme de la presse et
d’un public enclin à se distancier du rôle
de téléspectateur-consommateur associé
aux amateurs de productions de masse. Il
ne s’agirait plus seulement de regarder la
télévision mais d’apprécier et de
commenter des œuvres de fiction jugées
avant-gardistes sur le plan formel,
audacieuses sur le plan politique
(«Treme », «The Wire »). L’analyse
nécessite une certaine érudition et nourrit
les débats entre spécialistes. C’est ainsi
que la prestigieuse New York Review of
Books a consacré de longues pages à la
série «The Wire » (10) ou que l’Ecole
normale supérieure a mis en place un cycle
de colloques intitulé «Philosopher avec
les séries télévisées », engendrant en
quelques années une culture érudite des
séries de qualité distincte de la culture
populaire des séries ordinaires.
Certaines séries comme «Les Sopra -
no», «Six Feet Under » (2001-2005), «The
Wire» (2002-2008), «Treme» (2010), ou
encore «Boardwalk Empire » (lancée en
2010), ont acquis le statut de joyaux d’un
« huitième art » qui aurait conquis ses
lettres de noblesse face à une production
cinématographique frileuse.
HBO n’est plus aujourd’hui la seule
représentante de ce que l’on pourrait
qualifier de « troisième âge d’or
télévisuel » – le succès actuel de «Mad
Men» coïncidant avec la perte de vitesse
de la chaîne. Cet engouement des nou -
veaux «sériephiles » est sans doute le plus
grand tour de force accompli par HBO,
même si la frange la plus exigeante de
son public a critiqué l’arrêt de séries
ambi tieuses (comme « La caravane de
l’étrange », en 2005), et si certaines voix
discordantes, comme celle du réalisateur
Jacques Audiard, dénoncent un culte des
séries qui a comme pendant la mort d’une
certaine cinéphilie. Malgré ces réserves,
la chaîne trouve parmi son public ses
meilleurs promoteurs, amateurs d’intrigues
et de personnages calibrés pour faire
l’objet de discussions multiples, depuis
les forums en ligne jusqu’aux colloques
universitaires.
Le « modèle HBO» fonctionne : la
chaîne était, en 2008, l’une des compa-
gnies les plus rentables de l’empire Time
Warner, occupant au sein de ce qui devait
être le «Wal-Mart de l’âge de l’infor-
mation (11) » une place comparable à celle
d’un rayon de luxe dans un supermarché.
Depuis la fin des années 1990, les autres
chaînes du câble investissent elles aussi
dans les séries et connaissent des succès
comparables, même si leurs audiences
(entre un et quatre millions de téléspec-
tateurs) n’ont rien à voir avec celles des
programmes les plus populaires (pouvant
rassembler plus de quinze millions de
personnes). Les grands réseaux hertziens,
par ailleurs, ont su adapter avec succès le
modèle de la série « de qualité » (avec
« Lost », « Desperate Housewives »,
«Dr House » ou encore «Les experts »)
pour attirer massivement les annonceurs,
augmentant encore au passage la puissance
des scénaristes, comme l’a prouvé leur
victoire lors de la grève de 2008.
Après
la révolution
Il pleut sur Managua
de Sergio Ramírez
Traduit de l’espagnol (Nicaragua)
par Roland Faye, Métailié,
Paris, 2011, 270 pages, 19 euros.
sous le soleil d’une canicule finissante,
tandis que l’icône en pèlerinage à travers
tout le Nica ragua avançait entre deux
haies de policiers, sur un char fleuri
porté par les épaules des officiers,
hommes et femmes, de l’état-major. »
A ces manifestations s’ajoute la montée
des sectes évangéliques. Même cette
femme épatante qu’est Sofia Smith
– naguère courrier dans la résistance
urbaine, désormais femme de ménage au
commissariat de police de Managua –
s’est laissé embobiner. « Evangéliste à
mort et sandiniste à mort, doña Sofia
était un mélange des deux dévotions et,
comme les rites de la révolution n’étaient
plus en usage, elle se réfugiait dans ceux du culte protestant. »
Fin limier, elle participe à une enquête mouvementée qui la
plonge dans le monde des trafiquants de drogue.
Pont entre la Colombie et les Etats-Unis, le Nicaragua est
devenu un passage obligé pour le trafic. Les mafieux, chefs des
cartels de Cali et de Sinaloa, au Mexique, se retrouvent dans
une propriété bien cachée sur les hauteurs du volcan Mochombo.
Il revient à l’inspecteur Morales, aidé de son ami lord Dixon,
de résoudre une intrigue dont le point de départ est la
découverte d’un yacht, le Regina Maris, abandonné dans les
marais de Pearl Lagon. Solitaire, maniant l’humour comme une
arme, Morales est resté fidèle à ses idées d’ancien guérillero ;
contrairement à l’homme qui fut son maître, Caupolicàn,
désormais allié aux « narcos ». « En 1990, après la fin de la
révolution, qui vit s’évanouir d’un coup l’objet de sa loyauté,
il n’avait conservé, embaumé dans le cynisme, qu’un atta-
chement viscéral au pouvoir, au pouvoir quel qu’il soit, le nom
importait peu. »
FRANÇOISE BARTHÉLEMY.
PHI LOSOPHI E
Le mérite, une valeur pervertie ?
D
ANS 1984, George Orwell analysait le « double
langage » de cette société du futur dont notre présent
est devenu si proche. Nombreuses sont aujourd’hui
les valeurs dominantes qui devraient être étudiées à la
lumière de cette novlangue qui ne nomme que pour semer la
confusion. Le concept de « mérite », récemment revivifié,
illustre ce brouillage. Deux ouvrages philosophiques
permettent d’en déchiffrer les enjeux. Fondement de l’égalité
républicaine en ce qu’il a permis le passage d’une distinction
sociale liée au sang à une autre liée à la mesure des
capacités, le mérite est aujourd’hui utilisé, selon Yves
Michaud et Dominique Girardot, comme une machine à
justifier toutes les inégalités, y compris les moins justifiables :
seraient mérités le cancer pour qui n’a pas participé au
dépistage et le chômage pour qui n’a pas « tout » fait afin
de rester dans la course. Et serait tout aussi logiquement méritée
la fortune pour celui qui a su faire les bons placements…
Devenu signe de la « réussite individuelle égoïste (1) »,
le mérite n’est plus lié aux valeurs de la res publica, la
« chose commune », mais à celles du néolibéralisme et de
l’utilitarisme. L’étranger doit mériter son séjour par des
compétences utiles au pays d’accueil, l’artiste mériter des
subventions publiques en s’efforçant de réunir aussi des fonds
privés. On raisonne ainsi « selon une analogie entre les
hommes et les marchandises : nos talents, qualités, compé-
tences, s’apprécieraient à leur juste “valeur” à condition
d’être livrés à la main invisible du marché. Comme on prétend
qu’en mettant les biens et services en concurrence, ils vont
s’échanger à leur juste prix, on affirme qu’en faisant de
même avec les hommes, chacun s’insérera à sa juste
place (2) ». Double caricature d’un principe de justice :
d’abord, en ce qu’elle pose l’individu comme l’unique
responsable de sa réussite, en faisant abstraction des
conditions physiologiques, psychologiques et sociales qui
entrent en jeu ; ensuite, parce qu’elle ne conçoit chacun que
sous la forme d’un petit entrepreneur de soi capitalisant des
compétences en vue de leur évaluation et rétribution.
Le mérite en milieu néolibéral n’a rien à voir non plus
avec celui d’autrefois, quand il signifiait la valeur morale
de la personne, fondement de l’estime (Michaud) ou de la
reconnaissance (Girardot) des autres. Car l’une et l’autre
laissent alors la place à l’évaluation, leur contrefaçon, qui
évacue toute interprétation et se concentre sur la dimension
rétributive : « Tout travail mérite salaire. » Sous les aspects
d’un outil de reconnaissance, on assiste alors, conclut avec
force Girardot, à la « forclusion de la reconnaissance » :
impossible de s’estimer quand tout se mesure en dollars ou
en euros, y compris ces « savoir être » que sont devenues
nos vertus. L’idéologie du mérite participe à la réification
de l’humain, où chacun se trouve réduit à une somme de
compétences à la fois constructibles, mesurables et utilisables.
Peut-on sauver la notion même de mérite ? Oui, répondent
en chœur les deux auteurs, car « le mérite et le démérite
traduisent notre besoin d’estimer la valeur d’autrui afin de
vivre dans un monde humain (3) ». Mais tandis que, pour
Michaud, la recherche démocratique d’égalité ôte tout sens
à la notion en décourageant d’agir, le mérite est, pour
Girardot, d’abord affaire d’égalité car il ne relève pas du
calcul, mais du don. Il s’agit en effet de faire honneur à ce
qu’on a reçu en agissant pour donner à son tour, d’où une
reconnaissance qui crée du lien social. Belle conception, dont
certains pourront seulement regretter qu’elle n’introduise
pas, dans la pensée de ce qui nous est donné et que nous
devons « mériter », la diversité des écosystèmes.
ANGÉLIQUE DEL REY.
(1) Yves Michaud, Qu’est-ce que le mérite ?, Gallimard, coll. « Folio
essais », Paris, 2011, 340 pages, 9,40 euros.
(2) Dominique Girardot, La Société du mérite. Idéologie méritocra-
tique et violence néolibérale, Le Bord de l’eau, Lormont, 2011, 225 pages,
20 euros.
(3) Yves Michaud, op. cit.
RÉTROVOLUTIONS. Essais sur les primiti-
vismes contemporains. – Jean-Loup Amselle
Stock, Paris, 2010, 240 pages, 20 euros.
« Le primitivisme ressortit à l’idée que l’avenir
(de l’humanité) se trouve dans le passé et que la
solution à nos problèmes consiste à retourner
vers ce qui nous a précédés, à ce qui vient du fond
des âges. » Comme le tourisme mystique ou
l’engouement pour les psychotropes tradition-
nels, la célébration des arts premiers au Musée du
quai Branly ou le fétichisme des savoirs indi-
gènes témoignent, selon l’anthropologue Jean-
Loup Amselle, d’une forme de « purification cul-
turelle de l’autre ». Le phénomène, hérité des
pensées postcoloniales, s’expliquerait par la fin
des grands récits, des téléologies profanes, des
Lumières au marxisme : « Dans cette perspective,
on se tourne (...) vers les sociétés exotiques pour
redémarrer de zéro. » Plus besoin de penser l’ave-
nir : la « solution » se trouve déjà là, enfouie en
chacun de nous. En outre, le primitivisme paraît
ignorer que les peuples autochtones sont, avant
tout, des peuples opprimés, ce qui le conduit à pla-
quer des analyses culturelles sur des phénomènes
sociaux – participant ainsi à la « liquidation
d’idées qui avaient constitué le socle du mouve-
ment ouvrier et révolutionnaire ».
R. L.
PHOTOGRAPHI ES
Detroit détruit
U
NE ÉCOLE ravagée au milieu d’un champ, les suites d’un hôtel de prestige
livrées au pillage, un théâtre délabré où Iggy Pop et les Stooges se produi-
sirent dans les années 1970, un cimetière de gratte-ciel occupés par un
capharnaüm prodigieux, des photographies de suspects éparpillées dans un
commissariat, un entrepôt où se coudoient toutes les nuances du gris. Et de vastes
usines en béton armé conçues par l’architecte Albert Kahn pour Ford, des chaînes
de montage inertes, des compresseurs grippés. Non, ce n’est pas l’effet d’un saut
dans le futur qui donnerait à voir les vestiges de la civilisation industrielle après
son effondrement. Ce sont les quartiers abandonnés de Detroit, berceau historique
de l’automobile et de la classe moyenne américaine, photographiés par Yves
Marchand et Romain Meffre (1). Les capitaux ont migré de l’autre côté de la planète
à la recherche de bras moins chers, les usines ont fermé, un quart de la population
a fui au cours de la dernière décennie, près des deux tiers depuis l’apogée au début
des années 1950. Dans cette métropole structurée par et pour la voiture selon le
principe de l’étalement urbain, subsistent des édifices et des objets, laissés là, en
l’état. Une ville-Titanic, naufragée de l’économie, figée comme après une
évacuation d’urgence. Pour en restituer la majesté, l’éditeur n’a lésiné ni sur le format
ni sur la qualité d’impression.
Peinture écaillée, plâtres craquelés, poussières fines, rouilles granuleuses, bétons
lézardés, fers tordus, murs lépreux, bitumes crevassés, la matière modelée par la
main humaine offre à l’objectif mille variétés de décomposition. Tout comme le
tissu urbain, hier déchiré par la ségrégation raciale, puis disloqué par les auto-
routes et finalement hachuré de verdure là où le bâti laisse place aux friches. Avec
leurs cadrages méticuleux, des lumières et des couleurs travaillées patiemment,
I DÉ E S É CONOMI E
29
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
JAPON. La fabrique des futurs. – Jean-François
Sabouret
CNRS Editions, Paris, 2011,
78 pages, 3,80 euros.
Jean François Sabouret signe un opus très enlevé
pointant ce qui a fait le « miracle japonais ». L’ou-
vrage démarre sur une scène du film Hanamizuki,
grand succès nippon qui décrit la vie de deux
jeunes – dont l’un se voit contraint à l’exil aux
Etats-Unis. Scène symbolique d’un pays où le tra-
vail et l’éducation restent les clés de voûte de la
société, malgré la crise. Avec bonheur, Sabouret
rappelle que le Japon, qui traverse des dicultés
économiques depuis plus d’une décennie, n’en
reste pas moins « la fabrique des futurs ». Il ouvre
ainsi une réflexion stimulante sur la modernité de
ce pays et sa grande capacité d’innovation. A
l’heure où l’Archipel doit faire face à des drames
naturels et humains – tsunami et fuites nucléaires
de Fukushima –, cet ouvrage permet de cerner les
atouts dont il dispose pour sortir du marasme.
MARTINE BULARD
AS I E P ROCHE - ORI E NT AMÉ RI QUE L AT I NE
ECONOMI E
Dans les arcanes de la fraude fiscale
R
ÉVÉLÉES par la crise financière en 2008, les
pratiques frauduleuses de la Liechtenstein Global
Trust et de la banque suisse UBS permettaient à
des contribuables européens et américains de dissimuler
leur fortune. C’est le point de départ de Xavier Harel,
qui dissèque les dessous de l’évasion fiscale : une
industrie où soixante-dix « passagers clandestins de la
mondialisation » rivalisent d’ingéniosité et de souplesse
pour attirer discrètement l’argent des milliardaires et des
multinationales (1). Journaliste à La Tribune, l’auteur
décrit avec pédagogie l’infinie variété d’instruments
financiers, de montages et d’acteurs impliqués. Certes,
la construction générale de l’ouvrage ne paraît pas
toujours logique et la pertinence du propos échappe
parfois dans les derniers chapitres. Néanmoins, le choix
d’ouvrir sur la « déclaration de guerre » du G20 aux
paradis fiscaux, puis de mettre progressivement en
perspective les effets d’annonce avec les actes, renforce
la démonstration de l’hypocrisie de dirigeants, peu
pressés de s’attaquer à un système dont ils tirent souvent
le meilleur parti.
C’est précisément à l’analyse de ce « système » que
s’attaque Jean de Maillard. Inlassable contempteur de la
criminalité économique née de la dérégulation des
marchés, le magistrat français avait toujours jugé la fraude
marginale au capitalisme, supposé par essence vertueux.
Or, avec L’Arnaque, il observe dorénavant l’économie
de marché en train de se corrompre de l’intérieur (2).
En effet, une nouvelle forme d’infraction se propage
en son sein : la « fraude de système ». En replaçant son
propos dans une perspective historique, Maillard décrypte
des marchés financiers livrés à la spéculation sur les
matières premières et à la multiplication des chaînes
de Ponzi, ces pyramides frauduleuses dont M. Bernard
Madoff fut l’un des architectes renommés.
Cette « criminalité systémique », qui a atteint son
paroxysme en 2008-2009 avec la crise des crédits
subprime, est d’autant plus pernicieuse qu’elle est
rarement sanctionnée. Et pour cause : les pouvoirs
publics se montrent incapables d’y apporter une réponse
normative. Or, lorsque ce sont les « escroqueries
légales » qui deviennent la norme, plus personne
n’assume les crises à répétition, sauf, en dernier
recours, le contribuable. Conscient de la nécessité de
redessiner les frontières du droit et du non-droit,
Maillard suggère de nombreuses pistes de réflexion. On
regrettera toutefois que l’auteur n’ait pas enrichi ses
analyses de l’expérience de terrain du magistrat.
GUILLAUME PITRON.
(1) Xavier Harel, La Grande Evasion. Le vrai scandale des paradis
fiscaux, Les liens qui libèrent, Paris, 2010, 315 pages, 21 euros.
(2) Jean de Maillard, L’Arnaque. La finance au-dessus des lois et
des règles, Gallimard, coll. « Folio actuel », Paris, 2011, 397 pages,
8,90 euros.
C’EST comme une expédition sur un
autre continent, dans la jungle, dans les ténèbres et
parmi les sauvages. Elle démarre dans une ville.
Un trou. On n’en connaît même pas le nom.
Disons qu’elle se situe dans l’extrême orient de
l’Europe. Cette ville, on la traverse en dix minutes.
Il y a en tout vingt-deux friperies. Il y a aussi des
wagons entiers de pneus d’occasion. Tout ça vient
de l’autre Europe – la bruxelloise, pour être précis.
Les gars restent là à raconter leurs souvenirs. Ils demandent qu’on
les laisse tranquilles. Peut-être une meilleure bagnole, une télé plus grande,
mais, dans l’ensemble, ils veulent la paix et que tout reste comme avant,
si possible en un peu mieux. Surtout, pas de changement.
Autrefois… Aujourd’hui, tout le monde veut savoir comment
c’était pour de vrai. « Les Russes sont partis et personne n’est venu les
remplacer. Tu piges ? Et personne viendra. Du moins, jusqu’à l’arrivée
des Chinois. » La télé chante les louanges de la consommation, mais les
gens n’en ont rien à foutre. Ils flairent l’entourloupe. Ils auraient préféré
l’égalité à la liberté. Tous stagnent dans le provisoire. Ils veulent se saouler
pour ne pas penser, et ils ont raison.
Un jour, Pawel a rencontré Wladek. Ils fument des Marlboro
moldaves de contrefaçon. Ils boivent du café. Parfois, ils ne font rien. Ils
vendent des nippes de seconde main – chiffons jetés après avoir été portés
trois fois, robes démodées avant même d’avoir été regardées. Pawel conduit,
Wladek cause. Dans leur ruine de fourgon, ils jouent à saute-frontières.
Les voitures qu’ils croisent ont des plaques moldaves, albanaises ou
bosniaques. Ils échouent dans des patelins hongrois. Dans une Ukraine
assoiffée de camelote. En Slovaquie où, à Zborov, tout rappelle les
Russes (même le supermarché Bill se trouve rue des Héros-Soviétiques).
Dans des trous perdus – Medvedivka, Berezovska – ils côtoient la misère
bulgare et roumaine (les Tziganes viennent sûrement de toucher leurs allo-
cations, parce qu’il y en a partout).
Les affaires ne marchent pas. Pawel et Wladek gagnent juste de quoi
acheter du carburant et se payer une cuite tranquille, une fois par semaine.
Pour ne rien arranger, Wladek tombe amoureux d’Eva. Caissière dans un
parc d’attractions, toute seule dans sa guérite, elle porte des pulls colorés
moulants. « Elle n’aime pas quand on boit. Tu sais, je lui cache un peu
des choses, je sirote seulement de la bière, la classe et le self-control, quoi. »
Seulement, Eva appartient à un mafieux roumain auquel Wladek doit la
racheter. Et pour ça, il faut de l’argent.
Lorsque, au terme du voyage, les deux ringards pathétiques arrivent
en plein milieu de Taksim, une place d’Istanbul, à mille trois cents kilo-
mètres de chez eux, une certitude habite déjà le lecteur depuis longtemps :
Andrzej Stasiuk, chef de file de la nouvelle littérature polonaise, fait partie
de ces écrivains lumineux qui n’ont pas leur pareil pour réfléchir à notre
sort, aux frontières, au destin et à tout ce fatras de mots et d’idées qui
provoquent des insomnies.
MAURICE LEMOINE.
28
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
Bienvenue à Draculand !
Taksim, d’Andrzej Stasiuk
Traduit du polonais
par Charles Zaremba,
Actes Sud, Arles, 2011,
247 pages, 22,50 euros.
LI TTÉRATURES DU MONDE
«
LA RÉVOLUTION nicaraguayenne fut faite par des
gens très jeunes, qui partaient dans la clandestinité et pen-
saient qu’ils ne verraient pas la victoire. Ils étaient prêts à
sacrifier leurs vies, ils avaient renoncé à tous les biens maté-
riels. Cinquante mille d’entre eux furent tués. Ceux qui res-
tent doivent s’adapter à un monde qui ne correspond pas à
leurs idéaux, marqué par la recherche de l’argent facile, le
rêve de devenir millionnaire. Une catastrophe morale. »
C’est avec ce jugement sévère que l’écrivain Sergio Ramírez
est venu présenter à Paris son dernier roman, lui qui, jadis, a
participé aux luttes des sandinistes qui aboutirent en 1979 à
la chute du général Anastasio Somoza, et qui, en 1984, est
devenu vice-président, aux côtés de M. Daniel Ortega. Les
années ont passé...
De son pays, il livre un tableau où le ridicule le dispute à
la vulgarité. A la tête du gouvernement, un président obèse dont
la principale activité est d’inaugurer les stations-service.
Volumineuse, la première dame patronne des fêtes de bien-
faisance. Les processions religieuses envahissent les rues. « Il
était plus de midi et la couronne de la Vierge de Fatima brillait
HANOÏ, REGARDS. – Jean-Claude Pomonti,
photographies de Nicolas Cornet
Les Editions de La Frémillerie, Paris,
2010, 160 pages, 18 euros.
Lorsque l’on quitte Hanoï, « le parfum qui reste
est celui des fleurs de lait », estime un écrivain du
cru. A moins que ne s’imposent les saules pleu-
reurs caressant le lac Hoan Kiem ? la cacophonie
des deux-roues ? l’odeur de la soupe de bœuf ? un
dragon prenant son envol ? Jean-Claude Pomonti,
grand connaisseur du Vietnam, ne choisira certes
pas. Entremêlant la description, l’anecdote de la
petite histoire et les drames de la grande, les chif-
fres et les lettres, il rassemble un nombre consi-
dérable d’informations en peu de pages. Si l’éru-
dit donne souvent la main au flâneur, ces
« regards » sont avant tout ceux d’un témoin, d’un
journaliste attentif aux transformations.
Peut-on anticiper un devenir urbain ? Que pèse-
ront le passé, les récits et les légendes face aux
réalisations ultracontemporaines qui surgissent
sans ordre dans la future mégapole ? En dépit des
bulldozers, du béton et des échangeurs, les géo-
manciens comme les amoureux veulent croire à la
viabilité d’un nouveau Hanoï : après tout, en mille
ans, la ville a rarement été statique. Quatorze
photographies hors texte de Nicolas Cornet sai-
sissent des moments de charme dans un présent
qui bouillonne.
XAVIER MONTHÉARD
THE CURSE OF BERLIN. Africa After the
Cold War. – Adekeye Adebajo
Hurst, Londres, 2010, 414 pages, 16 livres.
Berlin, 1884 : les grandes puissances se parta-
gent l’Afrique. Berlin, 1989 : la chute du Mur
marque la fin de la guerre froide. Ces événe-
ments ont, à des degrés divers, façonné
l’Afrique, selon l’essayiste nigérian Adekeye
Adebajo, directeur du Centre pour la résolution
des conflits du Cap depuis 2003. La fin de l’af-
frontement Est-Ouest – doublée de celle de
l’apartheid – a permis au continent d’envisager
sa propre géostratégie. Assurer sa sécurité,
répondre collectivement aux défis économiques
et sanitaires sont dès lors des priorités. Mais
c’est l’arbitraire des frontières négociées autre-
fois à Berlin qui, dans cette analyse, est l’une des
causes principales des conflits interafricains.
Depuis les indépendances, deux millions d’Afri-
cains seraient morts pour les défendre, au Sou-
dan, au Congo ou au Nigeria.
C’est pourquoi l’auteur en appelle à une nouvelle
conférence qui aborderait ce sujet tabou afin de
mettre le droit en accord avec la réalité du terrain.
Plus originale est l’étude, à travers le Nigeria et
l’Afrique du Sud notamment, de l’émergence de
puissances régionales et de leurs relations – un
sujet que l’auteur connaît bien. Dommage qu’il se
laisse emporter par la rhétorique creuse de la
« renaissance africaine ».
AUGUSTA CONCHIGLIA
TROPICAL GIFT. The Business of Oil and
Gas in Nigeria. – Christian Lutz
Lars Müller Publishers, Baden (Suisse),
2010, 96 pages, 35 euros.
Contrairement à la plupart des images qui circu-
lent sur le pétrole du Nigeria, le photographe
suisse Christian Lutz a choisi de saisir les
« angles morts » d’une économie de rente qui a
transformé les élites du géant africain en toxico-
manes accros aux pétrodollars. Aux portraits des
populations du delta du Niger saisies, visages
fermés, dans leur terrible dénuement, aux images
de torchères qui continuent, en toute impunité, à
cracher dans l’atmosphère leurs substances
empoisonnées, Lutz a adjoint des scènes met-
tant en lumière, sans aucune empathie, l’ombre
des tractations entre opérateurs pétroliers inter-
nationaux et oligarques nigérians.
Dans les halls de grands hôtels, autour des piscines
cerclées de barbelés des villas de Victoria Island à
Lagos, il flotte sur les visages de ces expatriés
blancs et pétroliers noirs une imperceptible dan-
gerosité. « Tout est jeu de rôles ici. Un jeu dont il
faut sortir gagnant : si ce n’est pas moi qui
ramasse le premier ce qu’il y a à prendre sur cette
terre, un autre s’empressera de le faire avant
moi », relate un témoin. Ce travail photo a reçu le
grand prix 2010 du festival de Vevey.
JEAN-CHRISTOPHE SERVANT
À L’OMBRE DES DICTATURES. La démo-
cratie en Amérique latine. – Alain Rouquié
Albin Michel, Paris, 2010, 377 pages, 23 euros.
Le soulèvement des populations arabes confère
un intérêt tout particulier au dernier ouvrage
d’Alain Rouquié. Fin connaisseur de l’Amérique
latine, l’auteur analyse les processus de « sortie
de dictature » dans la région. Si « la démocratie
est loin d’être une idée neuve au sud du Río
Bravo », une grande partie de cet « Extrême-
Occident » a vécu sous la férule de régimes mili-
taires violents au cours de la seconde moitié du
XX
e
siècle, avant de s’en libérer. Non sans se
heurter à certaines dicultés.
Perpétuation des structures sociales et de la domi-
nation économique, ancrage de pratiques clienté-
listes, maintien des prérogatives des militaires,
dispositions législatives héritées des anciens
régimes : il arrive que les dictatures se poursuivent
par d’autres moyens. Mais le printemps démo-
cratique peut aussi advenir : malgré les tempêtes
institutionnelles, les systèmes représentatifs chan-
celants ou les coups d’Etat, « la démocratie a
tenu bon. Car le temps travaille pour elle, même
à l’ombre des dictatures ». C’est sans doute l’une
des raisons pour lesquelles, nonobstant les contra-
dictions, l’Amérique latine a pu constituer une
source d’inspiration.
RENAUD LAMBERT
LOS SEÑORES DEL NARCO. – Anabel
Hernández
Random House Mondadori, Mexico, 2010,
588 pages, 14,52 dollars.
En tête des meilleures ventes au Mexique, le livre
de la journaliste d’investigation Anabel Hernández
a tout d’une bombe tant il invalide la déclaration
de guerre au trafic de drogue proclamée par le pré-
sident Felipe Calderón, en 2006. Plusieurs
fois récompensée pour son travail contre la cor-
ruption, Hernández démontre que les plus hautes
autorités policières du Mexique travaillent aux
ordres d’El Chapo (« le petit »), chef du cartel de
Sinaloa, la plus puissante organisation criminelle
actuelle. Elle rappelle que l’ascension de ce cartel
remonte aux années 1980, quand la Central Intel-
ligence Agency (CIA) utilisait ses services pour
fournir la Contra nicaraguayenne en armes et en
dollars. Aujourd’hui, rien n’est fait pour l’atta-
quer. Faut-il s’étonner que la « guerre contre le
narcotrafic » soit enrayée ?
ANNE VIGNA
A REALIDADE SUBJACENTE. Pensando em
termos de economia real. – Celso Waack Bueno
Editora Consenso, São Paulo, 2010,
174 pages, 20 reals.
Dans les années 1980, M
me
Gro Harlem Brundt-
land, première ministre de Norvège, avait été la
première à proposer que la réflexion sur l’écono-
mie intègre la préservation de l’environnement
afin d’œuvrer au « développement durable ». En
dépit de quelques progrès, un long chemin reste
à parcourir, que dessine l’économiste brésilien
Celso Waack Bueno, qui a participé pendant dix
ans aux travaux du Programme des Nations unies
pour le développement (PNUD). Il observe que
l’on confond souvent développement et crois-
sance. Comme au sujet de la forêt amazonienne,
dont la lente destruction tend à faire du Brésil le
principal exportateur mondial de viande et de
soja. A ses yeux, il faudrait remplacer la mystique
du « progrès à tout prix » – dont les coûts dépas-
sent les bénéfices – par celle du progrès équilibré,
qui permettrait de protéger le patrimoine naturel.
EDOUARD BAILBY
LA FLOTTILLE. Solidarité internationale et
piraterie d’Etat au large de Gaza. – Thomas
Sommer-Houdeville
Zones, Paris, 2011, 192 pages, 12 euros.
Le 31 mai 2010, en tuant neuf passagers turcs, les
soldats israéliens vont faire de leur assaut contre
la « flottille de la liberté » un événement mondial.
Plus de huit cents personnes, de toutes nationa -
lités, à bord de six vaisseaux, s’étaient fixé pour
objectif de briser le blocus de Gaza, apportant à
sa population assiégée aide humanitaire et soli-
darité politique. Thomas Sommer-Houdeville,
l’un des organisateurs, retrace ici la genèse de
cette initiative, depuis les préparatifs en Grèce, à
Chypre et en Turquie, jusqu’à l’arraisonnement
des navires dans les eaux internationales. Vien-
nent ensuite la détention et les mauvais traite-
ments en Israël. Ce journal de bord, écrit sur le vif,
permet de mesurer une dynamique sociale qui
est en train de modifier les rapports de forces
internationaux sur la question palestinienne. En
France, quatre-vingts organisations, associations,
partis politiques et syndicats sont mobilisés pour
le prochain départ, à la fin du printemps 2011.
MARINA DA SILVA
ATLAS DES PALESTINIENS. Un peuple en
quête d’un Etat. – Jean-Paul Chagnollaud et
Sid-Ahmed Souiah (avec la collaboration de
Pierre Blanc), cartographie de Madeleine
Benoit-Guyod
Autrement, Paris, 2011, 80 pages, 17 euros.
Cet « atlas raisonné » s’attache à décrire les
facettes de la « question de Palestine » au moyen
de cartes, graphiques et repères chronologiques
introduits par des analyses concises et des éclai-
rages thématiques. Divisé en quatre parties
(« Histoire et politique », « Population et société »,
« Les territoires », « La paix dans l’impasse »),
l’ouvrage a pour fil conducteur la longue lutte des
Palestiniens pour obtenir un « toit politique »,
depuis les premiers foyers de colonisation sio-
niste, à la fin du XIX
e
siècle, jusqu’à l’« archipel
territorial » palestinien d’aujourd’hui. Les auteurs
ont choisi pour angle méthodologique la problé-
matique du droit international, plutôt que de
suivre les deux paradigmes que constituent le
« fardeau de la responsabilité » européenne dans
le génocide des Juifs et le « partage des valeurs »
entre Israéliens et Occidentaux. L’évolution du
nationalisme palestinien, le projet colonial israé-
lien, la démographie, les réfugiés, l’enjeu de l’eau,
la centralité de Jérusalem, les rouages de l’occu-
pation... : aucun aspect du conflit n’est éludé.
OLIVIER PIRONET
E UROP E
MÉMOIRE ET HISTOIRE EN EUROPE
CENTRALE ET ORIENTALE. – Sous la
direction de Daniel Baric, Jacques Le Rider et
Drago Roksandic
Presses universitaires de Rennes,
2011, 358 pages, 20 euros.
Plus de vingt ans après l’éclatement de la You-
goslavie, cet ouvrage collectif, reprenant les
actes d’un colloque organisé en 2006 à Zagreb,
propose d’étudier la mémoire des déchirements
du XX
e
siècle, principalement autour de la Croa-
tie, où l’expérience du fascisme, de l’antifas-
cisme et du socialisme yougoslave demeure tou-
jours l’objet de vives polémiques ; mais des
exemples serbes, bosniaques, roumains ou polo-
nais sont également considérés. Comment s’ins-
crit cette mémoire, comment se redéfinit-elle
dans les discours politiques et les sociétés ? Le
livre relie aussi les traumatismes du XX
e
siècle
à des strates plus anciennes de l’histoire, notam-
ment le passé ottoman et austro-hongrois. Les
nombreux exemples (« Josip Broz Tito, mort et
survie en Croatie », « Le rôle des expressions
mémorielles dans la [re]construction urbaine et
identitaire. Le cas de Sarajevo ») permettent de
s’interroger aussi sur les visions de l’histoire
véhiculées par les manuels scolaires ou sur la
symbolique des fêtes nationales.
JEAN-ARNAULT DÉRENS
BRIGATE ROSSE. Une histoire italienne. –
Mario Moretti, avec Carla Mosca et Rossana
Rossanda
Amsterdam, Paris, 2010, 356 pages, 19 euros.
Enfin traduit en français, voici le verbatim des
entretiens que Mario Moretti, l’un des principaux
fondateurs et dirigeants des Brigades rouges,
accorda aux journalistes Carla Mosca (RAI Uno)
et Rossana Rossanda (Il Manifesto) depuis sa
prison, durant l’été 1993. Moretti revient notam-
ment en détail sur les cinquante-cinq jours de
l’enlèvement, au printemps 1978, d’Aldo Moro,
chef de la Démocratie chrétienne (DC) et pro-
moteur d’un compromis historique entre son
parti, alors presque hégémonique dans la Pénin-
sule, et le puissant Parti communiste italien
(PCI). Le brigadiste reconnaît ici, pour la pre-
mière fois, avoir personnellement abattu Moro...
Un témoignage qui éclaire le contexte historique
des « années de plomb » italiennes : celui d’une
insubordination révolutionnaire généralisée dans
les usines et les universités, sur fond de trans-
formation des conditions de production, de sclé-
rose du système parlementaire, ainsi que d’at-
tentats aveugles commis par l’extrême droite et
certaines ocines d’Etat, au nom d’une terrible
« stratégie de la tension ». Condamné à la prison
à vie en 1981, Moretti bénéficie depuis 1998
d’un régime de semi-liberté.
CÉDRIC GOUVERNEUR
BUG MADE IN FRANCE OU L’HISTOIRE
D’UNE CAPITULATION CULTURELLE. –
Olivier Poivre d’Arvor
Gallimard, Paris, 2011, 143 pages, 12 euros.
En dressant un réquisitoire contre la diplomatie
culturelle de son pays, l’actuel directeur de
France Culture ne règle pas seulement des
comptes (l’ouvrage était à l’impression alors
qu’il devait être nommé ambassadeur en Rou-
manie). Non, il tire un vigoureux signal d’alarme
contre la nuisance des « déplorateurs » qui, au
cœur de la fonction publique comme au sein des
élites artistiques, se contentent de gérer le patri-
moine sans une once d’imagination. Il serait
temps de revoir de fond en comble la politique
culturelle extérieure de la France et la façon de
« penser » la culture.
A la question de savoir si nous sommes capables
de comprendre ce qui se passe aux Etats-Unis ou
ailleurs en matière de création artistique et
d’innovation technologique, l’auteur répond en
guise de conclusion : « Français, encore un
eort ! Nous avons perdu le désir de nous-mêmes.
Perdu le goût, la fierté de cette culture si singu-
lière, si cosmopolite. Nous ne nous aimons plus.
Comment aimer les autres alors ? Comment être
aimés des autres ? »
JEAN-MICHEL DJIAN
LE PHILOSOPHE DU DIMANCHE. La vie et
la pensée d’Alexandre Kojève. – Marco Filoni
Gallimard, Paris, 2010, 304 pages, 24,50 euros.
Kojève est célèbre pour ses cours – essentiellement
sur Hegel – à l’Ecole pratique des hautes études,
qui eurent, dans l’entre-deux-guerres, une
influence majeure sur les intellectuels. Le mérite
de cet ouvrage est de rappeler que ces leçons
furent surtout l’occasion d’exposer sa propre
anthropologie philosophique. Mais le système du
savoir qu’il projetait de réaliser resta inachevé.
« Des études sur la physique à celle sur l’athéisme,
de Hegel à Bayle, le fil rouge qui conduit la pen-
sée de Kojève est toujours l’idée, jamais susam-
ment explorée, de l’altérité essentielle entre huma-
nité et nature, du caractère inconciliable entre le
proprement humain et le vital. » De nombreuses
précisions viennent éclairer son parcours théo-
rique, de ses premières années en Russie, où il
naquit en 1902, jusqu’à son exil parisien : le
contexte culturel de l’« âge d’argent » russe, ses
sources d’inspiration, allant de Fiodor Dostoïevski
au bouddhisme... Après guerre, il abandonnera
l’enseignement pour une seconde carrière au
ministère de l’économie et des finances, et devien-
dra ainsi le « philosophe du dimanche », selon la
formule admirative de Raymond Queneau.
CHRISTOPHE BACONIN
LES PIEDS DANS LE BÉNITIER. – Anne
Soupa et Christine Pedotti
Presses de la Renaissance, Paris, 2010,
269 pages, 19 euros.
Livre anticlérical ? Non, ses deux auteures sont a
priori bien formées théologiquement et impliquées
dans l’Eglise. Alors, les pieds dans le plat ? Réa-
gissant à une déclaration maladroite de l’arche-
vêque de Paris – « Il ne sut pas d’avoir une
jupe, encore faut-il avoir quelque chose dans la
tête » –, elles créent le Comité de la jupe. Il ne
s’agit pas de s’en prendre à un individu, mais plu-
tôt au mépris de l’Eglise instituée à l’encontre des
femmes. Vite rejointes par des hommes, laïcs, dia-
cres ou prêtres, elles élargissent leur critique à la
hiérarchie de l’Eglise, vieille, mâle, célibataire et
autoritaire. Leur mouvement devient la Confé-
rence catholique des baptisés de France. Une idée
réunit les participants : « Ne pas partir, ne pas se
taire. » Fondée sur leurs connaissances théo -
logiques et historiques, leur analyse sans conces-
sion fait le portrait d’une Eglise « européenne » en
perdition pour avoir renoncé aux pratiques
démocratiques.
BRUNO LOMBARD
AF RI QUE
Marchand et Meffre ont saisi ce à quoi peut conduire l’intrication de la vie, du
travail salarié et du capital : la métamorphose d’une formation sociale en
formation minérale.
PIERRE RIMBERT.
(1) Yves Marchand et Romain Meffre, Detroit, vestiges du rêve américain, Steidl, Göttingen,
2010, 228 pages, 88 euros. Préface de Robert Polidori et texte de Thomas J. Sugrue.
CULT URE
LE NOUVEAU GOUVERNEMENT DU
MONDE. Idéologies, structures, contre-pou-
voirs. – Georges Corm
La Découverte, Paris, 2010,
299 pages, 19 euros.
Banquier, consultant auprès d’organismes inter-
nationaux, universitaire spécialiste de l’écono-
mie et de l’histoire, Georges Corm fut également
ministre des finances du Liban, et à ce titre a
connu une expérience « à la marge du gouver-
nement mondialisé » qu’il décortique dans la
synthèse qu’il propose ici.
L’ouvrage fournit les bases philosophiques et
historiques des grands débats qui opposent
aujourd’hui mondialistes et altermondialistes.
Les premiers tirent leur puissance d’un détour-
nement de la pensée des grandes figures des
Lumières, ainsi que d’un dévoiement du libéra-
lisme classique. Ils profitent aussi du fait que les
vrais enjeux, qu’il s’agisse du réchauffement
climatique, de la faim ou de la pauvreté, sont
escamotés en faveur de faux débats (bonus des
traders, blanchiment d’argent…) qui préoccu-
pent les nouvelles élites et les grands médias
internationaux.
Corm rappelle que des précurseurs (pour la plu-
part oubliés) de l’altermondialisme – le Club de
Rome, Ivan Illich, Ernst Friedrich Schumacher,
René Dumont, John Kenneth Galbraith ou
Robert Heilbroner (qui parlait déjà d’une « civi-
lisation des affaires en déclin ») – avaient alerté
contre la pauvreté du discours politique actuel.
L’auteur a également bien connu la bureaucratie
mondialisée, « véritable armée médiatique, cul-
turelle, académique, politique, économique et
financière, de mieux en mieux structurée, et qui
jusqu'ici a résisté victorieusement à toute cri-
tique rationnelle ou de bon sens ». On com-
prend mieux les ressorts de la dogmatique
monétariste, la montée en puissance des gou-
verneurs de banques centrales, la financiarisa-
tion de l’économie et le statut privilégié des
investisseurs. Mais une pensée stérile fondée
sur une économie-fiction ne peut fournir des
solutions durables.
IBRAHIM WARDE
Après
la révolution
Il pleut sur Managua
de Sergio Ramírez
Traduit de l’espagnol (Nicaragua)
par Roland Faye, Métailié,
Paris, 2011, 270 pages, 19 euros.
sous le soleil d’une canicule finissante,
tandis que l’icône en pèlerinage à travers
tout le Nica ragua avançait entre deux
haies de policiers, sur un char fleuri
porté par les épaules des officiers,
hommes et femmes, de l’état-major. »
A ces manifestations s’ajoute la montée
des sectes évangéliques. Même cette
femme épatante qu’est Sofia Smith
– naguère courrier dans la résistance
urbaine, désormais femme de ménage au
commissariat de police de Managua –
s’est laissé embobiner. « Evangéliste à
mort et sandiniste à mort, doña Sofia
était un mélange des deux dévotions et,
comme les rites de la révolution n’étaient
plus en usage, elle se réfugiait dans ceux du culte protestant. »
Fin limier, elle participe à une enquête mouvementée qui la
plonge dans le monde des trafiquants de drogue.
Pont entre la Colombie et les Etats-Unis, le Nicaragua est
devenu un passage obligé pour le trafic. Les mafieux, chefs des
cartels de Cali et de Sinaloa, au Mexique, se retrouvent dans
une propriété bien cachée sur les hauteurs du volcan Mochombo.
Il revient à l’inspecteur Morales, aidé de son ami lord Dixon,
de résoudre une intrigue dont le point de départ est la
découverte d’un yacht, le Regina Maris, abandonné dans les
marais de Pearl Lagon. Solitaire, maniant l’humour comme une
arme, Morales est resté fidèle à ses idées d’ancien guérillero ;
contrairement à l’homme qui fut son maître, Caupolicàn,
désormais allié aux « narcos ». « En 1990, après la fin de la
révolution, qui vit s’évanouir d’un coup l’objet de sa loyauté,
il n’avait conservé, embaumé dans le cynisme, qu’un atta-
chement viscéral au pouvoir, au pouvoir quel qu’il soit, le nom
importait peu. »
FRANÇOISE BARTHÉLEMY.
PHI LOSOPHI E
Le mérite, une valeur pervertie ?
D
ANS 1984, George Orwell analysait le « double
langage » de cette société du futur dont notre présent
est devenu si proche. Nombreuses sont aujourd’hui
les valeurs dominantes qui devraient être étudiées à la
lumière de cette novlangue qui ne nomme que pour semer la
confusion. Le concept de « mérite », récemment revivifié,
illustre ce brouillage. Deux ouvrages philosophiques
permettent d’en déchiffrer les enjeux. Fondement de l’égalité
républicaine en ce qu’il a permis le passage d’une distinction
sociale liée au sang à une autre liée à la mesure des
capacités, le mérite est aujourd’hui utilisé, selon Yves
Michaud et Dominique Girardot, comme une machine à
justifier toutes les inégalités, y compris les moins justifiables :
seraient mérités le cancer pour qui n’a pas participé au
dépistage et le chômage pour qui n’a pas « tout » fait afin
de rester dans la course. Et serait tout aussi logiquement méritée
la fortune pour celui qui a su faire les bons placements…
Devenu signe de la « réussite individuelle égoïste (1) »,
le mérite n’est plus lié aux valeurs de la res publica, la
« chose commune », mais à celles du néolibéralisme et de
l’utilitarisme. L’étranger doit mériter son séjour par des
compétences utiles au pays d’accueil, l’artiste mériter des
subventions publiques en s’efforçant de réunir aussi des fonds
privés. On raisonne ainsi « selon une analogie entre les
hommes et les marchandises : nos talents, qualités, compé-
tences, s’apprécieraient à leur juste “valeur” à condition
d’être livrés à la main invisible du marché. Comme on prétend
qu’en mettant les biens et services en concurrence, ils vont
s’échanger à leur juste prix, on affirme qu’en faisant de
même avec les hommes, chacun s’insérera à sa juste
place (2) ». Double caricature d’un principe de justice :
d’abord, en ce qu’elle pose l’individu comme l’unique
responsable de sa réussite, en faisant abstraction des
conditions physiologiques, psychologiques et sociales qui
entrent en jeu ; ensuite, parce qu’elle ne conçoit chacun que
sous la forme d’un petit entrepreneur de soi capitalisant des
compétences en vue de leur évaluation et rétribution.
Le mérite en milieu néolibéral n’a rien à voir non plus
avec celui d’autrefois, quand il signifiait la valeur morale
de la personne, fondement de l’estime (Michaud) ou de la
reconnaissance (Girardot) des autres. Car l’une et l’autre
laissent alors la place à l’évaluation, leur contrefaçon, qui
évacue toute interprétation et se concentre sur la dimension
rétributive : « Tout travail mérite salaire. » Sous les aspects
d’un outil de reconnaissance, on assiste alors, conclut avec
force Girardot, à la « forclusion de la reconnaissance » :
impossible de s’estimer quand tout se mesure en dollars ou
en euros, y compris ces « savoir être » que sont devenues
nos vertus. L’idéologie du mérite participe à la réification
de l’humain, où chacun se trouve réduit à une somme de
compétences à la fois constructibles, mesurables et utilisables.
Peut-on sauver la notion même de mérite ? Oui, répondent
en chœur les deux auteurs, car « le mérite et le démérite
traduisent notre besoin d’estimer la valeur d’autrui afin de
vivre dans un monde humain (3) ». Mais tandis que, pour
Michaud, la recherche démocratique d’égalité ôte tout sens
à la notion en décourageant d’agir, le mérite est, pour
Girardot, d’abord affaire d’égalité car il ne relève pas du
calcul, mais du don. Il s’agit en effet de faire honneur à ce
qu’on a reçu en agissant pour donner à son tour, d’où une
reconnaissance qui crée du lien social. Belle conception, dont
certains pourront seulement regretter qu’elle n’introduise
pas, dans la pensée de ce qui nous est donné et que nous
devons « mériter », la diversité des écosystèmes.
ANGÉLIQUE DEL REY.
(1) Yves Michaud, Qu’est-ce que le mérite ?, Gallimard, coll. « Folio
essais », Paris, 2011, 340 pages, 9,40 euros.
(2) Dominique Girardot, La Société du mérite. Idéologie méritocra-
tique et violence néolibérale, Le Bord de l’eau, Lormont, 2011, 225 pages,
20 euros.
(3) Yves Michaud, op. cit.
RÉTROVOLUTIONS. Essais sur les primiti-
vismes contemporains. – Jean-Loup Amselle
Stock, Paris, 2010, 240 pages, 20 euros.
« Le primitivisme ressortit à l’idée que l’avenir
(de l’humanité) se trouve dans le passé et que la
solution à nos problèmes consiste à retourner
vers ce qui nous a précédés, à ce qui vient du fond
des âges. » Comme le tourisme mystique ou
l’engouement pour les psychotropes tradition-
nels, la célébration des arts premiers au Musée du
quai Branly ou le fétichisme des savoirs indi-
gènes témoignent, selon l’anthropologue Jean-
Loup Amselle, d’une forme de « purification cul-
turelle de l’autre ». Le phénomène, hérité des
pensées postcoloniales, s’expliquerait par la fin
des grands récits, des téléologies profanes, des
Lumières au marxisme : « Dans cette perspective,
on se tourne (...) vers les sociétés exotiques pour
redémarrer de zéro. » Plus besoin de penser l’ave-
nir : la « solution » se trouve déjà là, enfouie en
chacun de nous. En outre, le primitivisme paraît
ignorer que les peuples autochtones sont, avant
tout, des peuples opprimés, ce qui le conduit à pla-
quer des analyses culturelles sur des phénomènes
sociaux – participant ainsi à la « liquidation
d’idées qui avaient constitué le socle du mouve-
ment ouvrier et révolutionnaire ».
R. L.
PHOTOGRAPHI ES
Detroit détruit
U
NE ÉCOLE ravagée au milieu d’un champ, les suites d’un hôtel de prestige
livrées au pillage, un théâtre délabré où Iggy Pop et les Stooges se produi-
sirent dans les années 1970, un cimetière de gratte-ciel occupés par un
capharnaüm prodigieux, des photographies de suspects éparpillées dans un
commissariat, un entrepôt où se coudoient toutes les nuances du gris. Et de vastes
usines en béton armé conçues par l’architecte Albert Kahn pour Ford, des chaînes
de montage inertes, des compresseurs grippés. Non, ce n’est pas l’effet d’un saut
dans le futur qui donnerait à voir les vestiges de la civilisation industrielle après
son effondrement. Ce sont les quartiers abandonnés de Detroit, berceau historique
de l’automobile et de la classe moyenne américaine, photographiés par Yves
Marchand et Romain Meffre (1). Les capitaux ont migré de l’autre côté de la planète
à la recherche de bras moins chers, les usines ont fermé, un quart de la population
a fui au cours de la dernière décennie, près des deux tiers depuis l’apogée au début
des années 1950. Dans cette métropole structurée par et pour la voiture selon le
principe de l’étalement urbain, subsistent des édifices et des objets, laissés là, en
l’état. Une ville-Titanic, naufragée de l’économie, figée comme après une
évacuation d’urgence. Pour en restituer la majesté, l’éditeur n’a lésiné ni sur le format
ni sur la qualité d’impression.
Peinture écaillée, plâtres craquelés, poussières fines, rouilles granuleuses, bétons
lézardés, fers tordus, murs lépreux, bitumes crevassés, la matière modelée par la
main humaine offre à l’objectif mille variétés de décomposition. Tout comme le
tissu urbain, hier déchiré par la ségrégation raciale, puis disloqué par les auto-
routes et finalement hachuré de verdure là où le bâti laisse place aux friches. Avec
leurs cadrages méticuleux, des lumières et des couleurs travaillées patiemment,
I DÉ E S É CONOMI E
29
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
JAPON. La fabrique des futurs. – Jean-François
Sabouret
CNRS Editions, Paris, 2011,
78 pages, 3,80 euros.
Jean François Sabouret signe un opus très enlevé
pointant ce qui a fait le « miracle japonais ». L’ou-
vrage démarre sur une scène du film Hanamizuki,
grand succès nippon qui décrit la vie de deux
jeunes – dont l’un se voit contraint à l’exil aux
Etats-Unis. Scène symbolique d’un pays où le tra-
vail et l’éducation restent les clés de voûte de la
société, malgré la crise. Avec bonheur, Sabouret
rappelle que le Japon, qui traverse des dicultés
économiques depuis plus d’une décennie, n’en
reste pas moins « la fabrique des futurs ». Il ouvre
ainsi une réflexion stimulante sur la modernité de
ce pays et sa grande capacité d’innovation. A
l’heure où l’Archipel doit faire face à des drames
naturels et humains – tsunami et fuites nucléaires
de Fukushima –, cet ouvrage permet de cerner les
atouts dont il dispose pour sortir du marasme.
MARTINE BULARD
AS I E P ROCHE - ORI E NT AMÉ RI QUE L AT I NE
ECONOMI E
Dans les arcanes de la fraude fiscale
R
ÉVÉLÉES par la crise financière en 2008, les
pratiques frauduleuses de la Liechtenstein Global
Trust et de la banque suisse UBS permettaient à
des contribuables européens et américains de dissimuler
leur fortune. C’est le point de départ de Xavier Harel,
qui dissèque les dessous de l’évasion fiscale : une
industrie où soixante-dix « passagers clandestins de la
mondialisation » rivalisent d’ingéniosité et de souplesse
pour attirer discrètement l’argent des milliardaires et des
multinationales (1). Journaliste à La Tribune, l’auteur
décrit avec pédagogie l’infinie variété d’instruments
financiers, de montages et d’acteurs impliqués. Certes,
la construction générale de l’ouvrage ne paraît pas
toujours logique et la pertinence du propos échappe
parfois dans les derniers chapitres. Néanmoins, le choix
d’ouvrir sur la « déclaration de guerre » du G20 aux
paradis fiscaux, puis de mettre progressivement en
perspective les effets d’annonce avec les actes, renforce
la démonstration de l’hypocrisie de dirigeants, peu
pressés de s’attaquer à un système dont ils tirent souvent
le meilleur parti.
C’est précisément à l’analyse de ce « système » que
s’attaque Jean de Maillard. Inlassable contempteur de la
criminalité économique née de la dérégulation des
marchés, le magistrat français avait toujours jugé la fraude
marginale au capitalisme, supposé par essence vertueux.
Or, avec L’Arnaque, il observe dorénavant l’économie
de marché en train de se corrompre de l’intérieur (2).
En effet, une nouvelle forme d’infraction se propage
en son sein : la « fraude de système ». En replaçant son
propos dans une perspective historique, Maillard décrypte
des marchés financiers livrés à la spéculation sur les
matières premières et à la multiplication des chaînes
de Ponzi, ces pyramides frauduleuses dont M. Bernard
Madoff fut l’un des architectes renommés.
Cette « criminalité systémique », qui a atteint son
paroxysme en 2008-2009 avec la crise des crédits
subprime, est d’autant plus pernicieuse qu’elle est
rarement sanctionnée. Et pour cause : les pouvoirs
publics se montrent incapables d’y apporter une réponse
normative. Or, lorsque ce sont les « escroqueries
légales » qui deviennent la norme, plus personne
n’assume les crises à répétition, sauf, en dernier
recours, le contribuable. Conscient de la nécessité de
redessiner les frontières du droit et du non-droit,
Maillard suggère de nombreuses pistes de réflexion. On
regrettera toutefois que l’auteur n’ait pas enrichi ses
analyses de l’expérience de terrain du magistrat.
GUILLAUME PITRON.
(1) Xavier Harel, La Grande Evasion. Le vrai scandale des paradis
fiscaux, Les liens qui libèrent, Paris, 2010, 315 pages, 21 euros.
(2) Jean de Maillard, L’Arnaque. La finance au-dessus des lois et
des règles, Gallimard, coll. « Folio actuel », Paris, 2011, 397 pages,
8,90 euros.
C’EST comme une expédition sur un
autre continent, dans la jungle, dans les ténèbres et
parmi les sauvages. Elle démarre dans une ville.
Un trou. On n’en connaît même pas le nom.
Disons qu’elle se situe dans l’extrême orient de
l’Europe. Cette ville, on la traverse en dix minutes.
Il y a en tout vingt-deux friperies. Il y a aussi des
wagons entiers de pneus d’occasion. Tout ça vient
de l’autre Europe – la bruxelloise, pour être précis.
Les gars restent là à raconter leurs souvenirs. Ils demandent qu’on
les laisse tranquilles. Peut-être une meilleure bagnole, une télé plus grande,
mais, dans l’ensemble, ils veulent la paix et que tout reste comme avant,
si possible en un peu mieux. Surtout, pas de changement.
Autrefois… Aujourd’hui, tout le monde veut savoir comment
c’était pour de vrai. « Les Russes sont partis et personne n’est venu les
remplacer. Tu piges ? Et personne viendra. Du moins, jusqu’à l’arrivée
des Chinois. » La télé chante les louanges de la consommation, mais les
gens n’en ont rien à foutre. Ils flairent l’entourloupe. Ils auraient préféré
l’égalité à la liberté. Tous stagnent dans le provisoire. Ils veulent se saouler
pour ne pas penser, et ils ont raison.
Un jour, Pawel a rencontré Wladek. Ils fument des Marlboro
moldaves de contrefaçon. Ils boivent du café. Parfois, ils ne font rien. Ils
vendent des nippes de seconde main – chiffons jetés après avoir été portés
trois fois, robes démodées avant même d’avoir été regardées. Pawel conduit,
Wladek cause. Dans leur ruine de fourgon, ils jouent à saute-frontières.
Les voitures qu’ils croisent ont des plaques moldaves, albanaises ou
bosniaques. Ils échouent dans des patelins hongrois. Dans une Ukraine
assoiffée de camelote. En Slovaquie où, à Zborov, tout rappelle les
Russes (même le supermarché Bill se trouve rue des Héros-Soviétiques).
Dans des trous perdus – Medvedivka, Berezovska – ils côtoient la misère
bulgare et roumaine (les Tziganes viennent sûrement de toucher leurs allo-
cations, parce qu’il y en a partout).
Les affaires ne marchent pas. Pawel et Wladek gagnent juste de quoi
acheter du carburant et se payer une cuite tranquille, une fois par semaine.
Pour ne rien arranger, Wladek tombe amoureux d’Eva. Caissière dans un
parc d’attractions, toute seule dans sa guérite, elle porte des pulls colorés
moulants. « Elle n’aime pas quand on boit. Tu sais, je lui cache un peu
des choses, je sirote seulement de la bière, la classe et le self-control, quoi. »
Seulement, Eva appartient à un mafieux roumain auquel Wladek doit la
racheter. Et pour ça, il faut de l’argent.
Lorsque, au terme du voyage, les deux ringards pathétiques arrivent
en plein milieu de Taksim, une place d’Istanbul, à mille trois cents kilo-
mètres de chez eux, une certitude habite déjà le lecteur depuis longtemps :
Andrzej Stasiuk, chef de file de la nouvelle littérature polonaise, fait partie
de ces écrivains lumineux qui n’ont pas leur pareil pour réfléchir à notre
sort, aux frontières, au destin et à tout ce fatras de mots et d’idées qui
provoquent des insomnies.
MAURICE LEMOINE.
28
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
Bienvenue à Draculand !
Taksim, d’Andrzej Stasiuk
Traduit du polonais
par Charles Zaremba,
Actes Sud, Arles, 2011,
247 pages, 22,50 euros.
LI TTÉRATURES DU MONDE
«
LA RÉVOLUTION nicaraguayenne fut faite par des
gens très jeunes, qui partaient dans la clandestinité et pen-
saient qu’ils ne verraient pas la victoire. Ils étaient prêts à
sacrifier leurs vies, ils avaient renoncé à tous les biens maté-
riels. Cinquante mille d’entre eux furent tués. Ceux qui res-
tent doivent s’adapter à un monde qui ne correspond pas à
leurs idéaux, marqué par la recherche de l’argent facile, le
rêve de devenir millionnaire. Une catastrophe morale. »
C’est avec ce jugement sévère que l’écrivain Sergio Ramírez
est venu présenter à Paris son dernier roman, lui qui, jadis, a
participé aux luttes des sandinistes qui aboutirent en 1979 à
la chute du général Anastasio Somoza, et qui, en 1984, est
devenu vice-président, aux côtés de M. Daniel Ortega. Les
années ont passé...
De son pays, il livre un tableau où le ridicule le dispute à
la vulgarité. A la tête du gouvernement, un président obèse dont
la principale activité est d’inaugurer les stations-service.
Volumineuse, la première dame patronne des fêtes de bien-
faisance. Les processions religieuses envahissent les rues. « Il
était plus de midi et la couronne de la Vierge de Fatima brillait
HANOÏ, REGARDS. – Jean-Claude Pomonti,
photographies de Nicolas Cornet
Les Editions de La Frémillerie, Paris,
2010, 160 pages, 18 euros.
Lorsque l’on quitte Hanoï, « le parfum qui reste
est celui des fleurs de lait », estime un écrivain du
cru. A moins que ne s’imposent les saules pleu-
reurs caressant le lac Hoan Kiem ? la cacophonie
des deux-roues ? l’odeur de la soupe de bœuf ? un
dragon prenant son envol ? Jean-Claude Pomonti,
grand connaisseur du Vietnam, ne choisira certes
pas. Entremêlant la description, l’anecdote de la
petite histoire et les drames de la grande, les chif-
fres et les lettres, il rassemble un nombre consi-
dérable d’informations en peu de pages. Si l’éru-
dit donne souvent la main au flâneur, ces
« regards » sont avant tout ceux d’un témoin, d’un
journaliste attentif aux transformations.
Peut-on anticiper un devenir urbain ? Que pèse-
ront le passé, les récits et les légendes face aux
réalisations ultracontemporaines qui surgissent
sans ordre dans la future mégapole ? En dépit des
bulldozers, du béton et des échangeurs, les géo-
manciens comme les amoureux veulent croire à la
viabilité d’un nouveau Hanoï : après tout, en mille
ans, la ville a rarement été statique. Quatorze
photographies hors texte de Nicolas Cornet sai-
sissent des moments de charme dans un présent
qui bouillonne.
XAVIER MONTHÉARD
THE CURSE OF BERLIN. Africa After the
Cold War. – Adekeye Adebajo
Hurst, Londres, 2010, 414 pages, 16 livres.
Berlin, 1884 : les grandes puissances se parta-
gent l’Afrique. Berlin, 1989 : la chute du Mur
marque la fin de la guerre froide. Ces événe-
ments ont, à des degrés divers, façonné
l’Afrique, selon l’essayiste nigérian Adekeye
Adebajo, directeur du Centre pour la résolution
des conflits du Cap depuis 2003. La fin de l’af-
frontement Est-Ouest – doublée de celle de
l’apartheid – a permis au continent d’envisager
sa propre géostratégie. Assurer sa sécurité,
répondre collectivement aux défis économiques
et sanitaires sont dès lors des priorités. Mais
c’est l’arbitraire des frontières négociées autre-
fois à Berlin qui, dans cette analyse, est l’une des
causes principales des conflits interafricains.
Depuis les indépendances, deux millions d’Afri-
cains seraient morts pour les défendre, au Sou-
dan, au Congo ou au Nigeria.
C’est pourquoi l’auteur en appelle à une nouvelle
conférence qui aborderait ce sujet tabou afin de
mettre le droit en accord avec la réalité du terrain.
Plus originale est l’étude, à travers le Nigeria et
l’Afrique du Sud notamment, de l’émergence de
puissances régionales et de leurs relations – un
sujet que l’auteur connaît bien. Dommage qu’il se
laisse emporter par la rhétorique creuse de la
« renaissance africaine ».
AUGUSTA CONCHIGLIA
TROPICAL GIFT. The Business of Oil and
Gas in Nigeria. – Christian Lutz
Lars Müller Publishers, Baden (Suisse),
2010, 96 pages, 35 euros.
Contrairement à la plupart des images qui circu-
lent sur le pétrole du Nigeria, le photographe
suisse Christian Lutz a choisi de saisir les
« angles morts » d’une économie de rente qui a
transformé les élites du géant africain en toxico-
manes accros aux pétrodollars. Aux portraits des
populations du delta du Niger saisies, visages
fermés, dans leur terrible dénuement, aux images
de torchères qui continuent, en toute impunité, à
cracher dans l’atmosphère leurs substances
empoisonnées, Lutz a adjoint des scènes met-
tant en lumière, sans aucune empathie, l’ombre
des tractations entre opérateurs pétroliers inter-
nationaux et oligarques nigérians.
Dans les halls de grands hôtels, autour des piscines
cerclées de barbelés des villas de Victoria Island à
Lagos, il flotte sur les visages de ces expatriés
blancs et pétroliers noirs une imperceptible dan-
gerosité. « Tout est jeu de rôles ici. Un jeu dont il
faut sortir gagnant : si ce n’est pas moi qui
ramasse le premier ce qu’il y a à prendre sur cette
terre, un autre s’empressera de le faire avant
moi », relate un témoin. Ce travail photo a reçu le
grand prix 2010 du festival de Vevey.
JEAN-CHRISTOPHE SERVANT
À L’OMBRE DES DICTATURES. La démo-
cratie en Amérique latine. – Alain Rouquié
Albin Michel, Paris, 2010, 377 pages, 23 euros.
Le soulèvement des populations arabes confère
un intérêt tout particulier au dernier ouvrage
d’Alain Rouquié. Fin connaisseur de l’Amérique
latine, l’auteur analyse les processus de « sortie
de dictature » dans la région. Si « la démocratie
est loin d’être une idée neuve au sud du Río
Bravo », une grande partie de cet « Extrême-
Occident » a vécu sous la férule de régimes mili-
taires violents au cours de la seconde moitié du
XX
e
siècle, avant de s’en libérer. Non sans se
heurter à certaines dicultés.
Perpétuation des structures sociales et de la domi-
nation économique, ancrage de pratiques clienté-
listes, maintien des prérogatives des militaires,
dispositions législatives héritées des anciens
régimes : il arrive que les dictatures se poursuivent
par d’autres moyens. Mais le printemps démo-
cratique peut aussi advenir : malgré les tempêtes
institutionnelles, les systèmes représentatifs chan-
celants ou les coups d’Etat, « la démocratie a
tenu bon. Car le temps travaille pour elle, même
à l’ombre des dictatures ». C’est sans doute l’une
des raisons pour lesquelles, nonobstant les contra-
dictions, l’Amérique latine a pu constituer une
source d’inspiration.
RENAUD LAMBERT
LOS SEÑORES DEL NARCO. – Anabel
Hernández
Random House Mondadori, Mexico, 2010,
588 pages, 14,52 dollars.
En tête des meilleures ventes au Mexique, le livre
de la journaliste d’investigation Anabel Hernández
a tout d’une bombe tant il invalide la déclaration
de guerre au trafic de drogue proclamée par le pré-
sident Felipe Calderón, en 2006. Plusieurs
fois récompensée pour son travail contre la cor-
ruption, Hernández démontre que les plus hautes
autorités policières du Mexique travaillent aux
ordres d’El Chapo (« le petit »), chef du cartel de
Sinaloa, la plus puissante organisation criminelle
actuelle. Elle rappelle que l’ascension de ce cartel
remonte aux années 1980, quand la Central Intel-
ligence Agency (CIA) utilisait ses services pour
fournir la Contra nicaraguayenne en armes et en
dollars. Aujourd’hui, rien n’est fait pour l’atta-
quer. Faut-il s’étonner que la « guerre contre le
narcotrafic » soit enrayée ?
ANNE VIGNA
A REALIDADE SUBJACENTE. Pensando em
termos de economia real. – Celso Waack Bueno
Editora Consenso, São Paulo, 2010,
174 pages, 20 reals.
Dans les années 1980, M
me
Gro Harlem Brundt-
land, première ministre de Norvège, avait été la
première à proposer que la réflexion sur l’écono-
mie intègre la préservation de l’environnement
afin d’œuvrer au « développement durable ». En
dépit de quelques progrès, un long chemin reste
à parcourir, que dessine l’économiste brésilien
Celso Waack Bueno, qui a participé pendant dix
ans aux travaux du Programme des Nations unies
pour le développement (PNUD). Il observe que
l’on confond souvent développement et crois-
sance. Comme au sujet de la forêt amazonienne,
dont la lente destruction tend à faire du Brésil le
principal exportateur mondial de viande et de
soja. A ses yeux, il faudrait remplacer la mystique
du « progrès à tout prix » – dont les coûts dépas-
sent les bénéfices – par celle du progrès équilibré,
qui permettrait de protéger le patrimoine naturel.
EDOUARD BAILBY
LA FLOTTILLE. Solidarité internationale et
piraterie d’Etat au large de Gaza. – Thomas
Sommer-Houdeville
Zones, Paris, 2011, 192 pages, 12 euros.
Le 31 mai 2010, en tuant neuf passagers turcs, les
soldats israéliens vont faire de leur assaut contre
la « flottille de la liberté » un événement mondial.
Plus de huit cents personnes, de toutes nationa -
lités, à bord de six vaisseaux, s’étaient fixé pour
objectif de briser le blocus de Gaza, apportant à
sa population assiégée aide humanitaire et soli-
darité politique. Thomas Sommer-Houdeville,
l’un des organisateurs, retrace ici la genèse de
cette initiative, depuis les préparatifs en Grèce, à
Chypre et en Turquie, jusqu’à l’arraisonnement
des navires dans les eaux internationales. Vien-
nent ensuite la détention et les mauvais traite-
ments en Israël. Ce journal de bord, écrit sur le vif,
permet de mesurer une dynamique sociale qui
est en train de modifier les rapports de forces
internationaux sur la question palestinienne. En
France, quatre-vingts organisations, associations,
partis politiques et syndicats sont mobilisés pour
le prochain départ, à la fin du printemps 2011.
MARINA DA SILVA
ATLAS DES PALESTINIENS. Un peuple en
quête d’un Etat. – Jean-Paul Chagnollaud et
Sid-Ahmed Souiah (avec la collaboration de
Pierre Blanc), cartographie de Madeleine
Benoit-Guyod
Autrement, Paris, 2011, 80 pages, 17 euros.
Cet « atlas raisonné » s’attache à décrire les
facettes de la « question de Palestine » au moyen
de cartes, graphiques et repères chronologiques
introduits par des analyses concises et des éclai-
rages thématiques. Divisé en quatre parties
(« Histoire et politique », « Population et société »,
« Les territoires », « La paix dans l’impasse »),
l’ouvrage a pour fil conducteur la longue lutte des
Palestiniens pour obtenir un « toit politique »,
depuis les premiers foyers de colonisation sio-
niste, à la fin du XIX
e
siècle, jusqu’à l’« archipel
territorial » palestinien d’aujourd’hui. Les auteurs
ont choisi pour angle méthodologique la problé-
matique du droit international, plutôt que de
suivre les deux paradigmes que constituent le
« fardeau de la responsabilité » européenne dans
le génocide des Juifs et le « partage des valeurs »
entre Israéliens et Occidentaux. L’évolution du
nationalisme palestinien, le projet colonial israé-
lien, la démographie, les réfugiés, l’enjeu de l’eau,
la centralité de Jérusalem, les rouages de l’occu-
pation... : aucun aspect du conflit n’est éludé.
OLIVIER PIRONET
E UROP E
MÉMOIRE ET HISTOIRE EN EUROPE
CENTRALE ET ORIENTALE. – Sous la
direction de Daniel Baric, Jacques Le Rider et
Drago Roksandic
Presses universitaires de Rennes,
2011, 358 pages, 20 euros.
Plus de vingt ans après l’éclatement de la You-
goslavie, cet ouvrage collectif, reprenant les
actes d’un colloque organisé en 2006 à Zagreb,
propose d’étudier la mémoire des déchirements
du XX
e
siècle, principalement autour de la Croa-
tie, où l’expérience du fascisme, de l’antifas-
cisme et du socialisme yougoslave demeure tou-
jours l’objet de vives polémiques ; mais des
exemples serbes, bosniaques, roumains ou polo-
nais sont également considérés. Comment s’ins-
crit cette mémoire, comment se redéfinit-elle
dans les discours politiques et les sociétés ? Le
livre relie aussi les traumatismes du XX
e
siècle
à des strates plus anciennes de l’histoire, notam-
ment le passé ottoman et austro-hongrois. Les
nombreux exemples (« Josip Broz Tito, mort et
survie en Croatie », « Le rôle des expressions
mémorielles dans la [re]construction urbaine et
identitaire. Le cas de Sarajevo ») permettent de
s’interroger aussi sur les visions de l’histoire
véhiculées par les manuels scolaires ou sur la
symbolique des fêtes nationales.
JEAN-ARNAULT DÉRENS
BRIGATE ROSSE. Une histoire italienne. –
Mario Moretti, avec Carla Mosca et Rossana
Rossanda
Amsterdam, Paris, 2010, 356 pages, 19 euros.
Enfin traduit en français, voici le verbatim des
entretiens que Mario Moretti, l’un des principaux
fondateurs et dirigeants des Brigades rouges,
accorda aux journalistes Carla Mosca (RAI Uno)
et Rossana Rossanda (Il Manifesto) depuis sa
prison, durant l’été 1993. Moretti revient notam-
ment en détail sur les cinquante-cinq jours de
l’enlèvement, au printemps 1978, d’Aldo Moro,
chef de la Démocratie chrétienne (DC) et pro-
moteur d’un compromis historique entre son
parti, alors presque hégémonique dans la Pénin-
sule, et le puissant Parti communiste italien
(PCI). Le brigadiste reconnaît ici, pour la pre-
mière fois, avoir personnellement abattu Moro...
Un témoignage qui éclaire le contexte historique
des « années de plomb » italiennes : celui d’une
insubordination révolutionnaire généralisée dans
les usines et les universités, sur fond de trans-
formation des conditions de production, de sclé-
rose du système parlementaire, ainsi que d’at-
tentats aveugles commis par l’extrême droite et
certaines ocines d’Etat, au nom d’une terrible
« stratégie de la tension ». Condamné à la prison
à vie en 1981, Moretti bénéficie depuis 1998
d’un régime de semi-liberté.
CÉDRIC GOUVERNEUR
BUG MADE IN FRANCE OU L’HISTOIRE
D’UNE CAPITULATION CULTURELLE. –
Olivier Poivre d’Arvor
Gallimard, Paris, 2011, 143 pages, 12 euros.
En dressant un réquisitoire contre la diplomatie
culturelle de son pays, l’actuel directeur de
France Culture ne règle pas seulement des
comptes (l’ouvrage était à l’impression alors
qu’il devait être nommé ambassadeur en Rou-
manie). Non, il tire un vigoureux signal d’alarme
contre la nuisance des « déplorateurs » qui, au
cœur de la fonction publique comme au sein des
élites artistiques, se contentent de gérer le patri-
moine sans une once d’imagination. Il serait
temps de revoir de fond en comble la politique
culturelle extérieure de la France et la façon de
« penser » la culture.
A la question de savoir si nous sommes capables
de comprendre ce qui se passe aux Etats-Unis ou
ailleurs en matière de création artistique et
d’innovation technologique, l’auteur répond en
guise de conclusion : « Français, encore un
eort ! Nous avons perdu le désir de nous-mêmes.
Perdu le goût, la fierté de cette culture si singu-
lière, si cosmopolite. Nous ne nous aimons plus.
Comment aimer les autres alors ? Comment être
aimés des autres ? »
JEAN-MICHEL DJIAN
LE PHILOSOPHE DU DIMANCHE. La vie et
la pensée d’Alexandre Kojève. – Marco Filoni
Gallimard, Paris, 2010, 304 pages, 24,50 euros.
Kojève est célèbre pour ses cours – essentiellement
sur Hegel – à l’Ecole pratique des hautes études,
qui eurent, dans l’entre-deux-guerres, une
influence majeure sur les intellectuels. Le mérite
de cet ouvrage est de rappeler que ces leçons
furent surtout l’occasion d’exposer sa propre
anthropologie philosophique. Mais le système du
savoir qu’il projetait de réaliser resta inachevé.
« Des études sur la physique à celle sur l’athéisme,
de Hegel à Bayle, le fil rouge qui conduit la pen-
sée de Kojève est toujours l’idée, jamais susam-
ment explorée, de l’altérité essentielle entre huma-
nité et nature, du caractère inconciliable entre le
proprement humain et le vital. » De nombreuses
précisions viennent éclairer son parcours théo-
rique, de ses premières années en Russie, où il
naquit en 1902, jusqu’à son exil parisien : le
contexte culturel de l’« âge d’argent » russe, ses
sources d’inspiration, allant de Fiodor Dostoïevski
au bouddhisme... Après guerre, il abandonnera
l’enseignement pour une seconde carrière au
ministère de l’économie et des finances, et devien-
dra ainsi le « philosophe du dimanche », selon la
formule admirative de Raymond Queneau.
CHRISTOPHE BACONIN
LES PIEDS DANS LE BÉNITIER. – Anne
Soupa et Christine Pedotti
Presses de la Renaissance, Paris, 2010,
269 pages, 19 euros.
Livre anticlérical ? Non, ses deux auteures sont a
priori bien formées théologiquement et impliquées
dans l’Eglise. Alors, les pieds dans le plat ? Réa-
gissant à une déclaration maladroite de l’arche-
vêque de Paris – « Il ne sut pas d’avoir une
jupe, encore faut-il avoir quelque chose dans la
tête » –, elles créent le Comité de la jupe. Il ne
s’agit pas de s’en prendre à un individu, mais plu-
tôt au mépris de l’Eglise instituée à l’encontre des
femmes. Vite rejointes par des hommes, laïcs, dia-
cres ou prêtres, elles élargissent leur critique à la
hiérarchie de l’Eglise, vieille, mâle, célibataire et
autoritaire. Leur mouvement devient la Confé-
rence catholique des baptisés de France. Une idée
réunit les participants : « Ne pas partir, ne pas se
taire. » Fondée sur leurs connaissances théo -
logiques et historiques, leur analyse sans conces-
sion fait le portrait d’une Eglise « européenne » en
perdition pour avoir renoncé aux pratiques
démocratiques.
BRUNO LOMBARD
AF RI QUE
Marchand et Meffre ont saisi ce à quoi peut conduire l’intrication de la vie, du
travail salarié et du capital : la métamorphose d’une formation sociale en
formation minérale.
PIERRE RIMBERT.
(1) Yves Marchand et Romain Meffre, Detroit, vestiges du rêve américain, Steidl, Göttingen,
2010, 228 pages, 88 euros. Préface de Robert Polidori et texte de Thomas J. Sugrue.
CULT URE
LE NOUVEAU GOUVERNEMENT DU
MONDE. Idéologies, structures, contre-pou-
voirs. – Georges Corm
La Découverte, Paris, 2010,
299 pages, 19 euros.
Banquier, consultant auprès d’organismes inter-
nationaux, universitaire spécialiste de l’écono-
mie et de l’histoire, Georges Corm fut également
ministre des finances du Liban, et à ce titre a
connu une expérience « à la marge du gouver-
nement mondialisé » qu’il décortique dans la
synthèse qu’il propose ici.
L’ouvrage fournit les bases philosophiques et
historiques des grands débats qui opposent
aujourd’hui mondialistes et altermondialistes.
Les premiers tirent leur puissance d’un détour-
nement de la pensée des grandes figures des
Lumières, ainsi que d’un dévoiement du libéra-
lisme classique. Ils profitent aussi du fait que les
vrais enjeux, qu’il s’agisse du réchauffement
climatique, de la faim ou de la pauvreté, sont
escamotés en faveur de faux débats (bonus des
traders, blanchiment d’argent…) qui préoccu-
pent les nouvelles élites et les grands médias
internationaux.
Corm rappelle que des précurseurs (pour la plu-
part oubliés) de l’altermondialisme – le Club de
Rome, Ivan Illich, Ernst Friedrich Schumacher,
René Dumont, John Kenneth Galbraith ou
Robert Heilbroner (qui parlait déjà d’une « civi-
lisation des affaires en déclin ») – avaient alerté
contre la pauvreté du discours politique actuel.
L’auteur a également bien connu la bureaucratie
mondialisée, « véritable armée médiatique, cul-
turelle, académique, politique, économique et
financière, de mieux en mieux structurée, et qui
jusqu'ici a résisté victorieusement à toute cri-
tique rationnelle ou de bon sens ». On com-
prend mieux les ressorts de la dogmatique
monétariste, la montée en puissance des gou-
verneurs de banques centrales, la financiarisa-
tion de l’économie et le statut privilégié des
investisseurs. Mais une pensée stérile fondée
sur une économie-fiction ne peut fournir des
solutions durables.
IBRAHIM WARDE
DA N S L E S R E V U E S
Retrouvez, sur notre site Internet,
une sélection plus étoffée de revues :
www.monde-diplomatique.fr/revues
HI STOI RE
«Vivre ensemble »... avec Dieu
SMILE ’TIL IT HURTS : « Sourire jusqu’à en
souffrir ». Tel est le titre d’un récent documentaire
consacré au mouvement musical Up With People
(UWP) (1). Lancé aux Etats-Unis au milieu des
années 1960, UWP se présentait comme une « force
positive » offerte à une jeunesse américaine désen-
chantée. A chaque représentation, une foule de
jeunes gens bien peignés, en habits colorés, accou-
raient sur scène et entonnaient des refrains entraînants
– Sing Out !, The Happy Song !, Where the Roads
Come Together ! (« Chantez haut et fort ! La chanson
joyeuse ! Là où les routes se rejoignent ! »).
Incarnant le rêve d’une société réconciliée et
festive, multiraciale et inoensive, UWP devint rapi-
dement populaire dans les milieux dirigeants. Propulsés
sur les plateaux de télévision, les jeunes chanteurs
animèrent quelques soirées à la Maison Blanche et
plusieurs finales de Super Bowl. Financés par des multi-
nationales américaines (Kodak, Exxon, Halli-
burton, etc.), ils partirent aussi à la conquête du
monde en promenant leur joie de vivre – et de vivre
« ensemble » – de Montréal à Madrid, de la Jordanie
au Vatican, de l’Irlande du Nord à la Chine populaire.
Décortiquant les ritournelles lénifiantes
d’UWP, le documentaire Smile ’Til It Hurts
montre le malaise qu’engendrent les sourires
forcés, la générosité sponsorisée et les mises en
scène millimétrées. Surtout, il sort de l’oubli un
autre mouvement, le Moral Re-Armament, qui
était à l’initiative d’UWP.
Ce « réarmement moral », qui a connu son
apogée aux premiers temps de la guerre froide,
trouve son origine dans les années 1910-1920,
lorsqu’un pasteur américain d’obédience luthé-
rienne, Frank Buchman (1878-1961), méfiant
à l’égard des institutions religieuses et passionné
de psychologie, décida d’élaborer sa propre
doctrine. Persuadé que les problèmes du monde
trouvent leur source dans l’intimité des
individus, il propose une chirurgie de l’âme
permettant d’exciser le péché (2). Considérant
que le pécheur n’est guéri que lorsqu’il en a
con verti un autre, Buchman croit avoir
découvert le « virus positif » qui, inoculé à la
société, fera par contagion advenir un monde
d’amour et d’harmonie, d’où aura disparu toute
trace de conflit.
Théologien, Buchman n’en est pas moins prag-
matique. Pour changer le monde, calcule-t-il, mieux
vaut commencer par convertir les gens influents. Sa
cible prioritaire : les campus américains et britanniques
– Princeton, Yale, Oxford, Cambridge, etc. –, où ses
théories ravissent de jeunes esprits aussi souples que
prometteurs. Bientôt connue sous le nom de groupes
d’Oxford, cette étrange Internationale de gens bien
élevés gagne l’Europe continentale, l’Afrique du Sud,
l’Australie...
Partout, les adeptes de Buchman organisent des
rassemblements où, dans une atmosphère douillette, ils
consolident mutuellement leur foi en prenant « soin »
(care) les uns des autres et en partageant (share) aussi
bien les repas et les tâches ménagères que les directives
divines dont ils se croient destinataires et les péchés dont
ils se sentent coupables. Car c’est par la confession,
puissant bistouri spirituel, que le croyant lave les
souillures de l’âme et engage son prochain sur les
sentiers du changement de vie.
Les groupes d’Oxford évoluent dans les
années 1930. A l’heure de la Grande Dépression et des
tensions diplomatiques, les adeptes mutent en propa-
gandistes de la paix sociale et internationale. S’ouvrant
à des thématiques moins religieuses (3), le mouvement
se convertit au marketing, courtise les personnalités
influentes et les milieux hollywoodiens. Devenu une
figure médiatique et l’intime de quelques grands
industriels, comme Henry Ford ou Harvey Firestone,
Buchman nourrit quelque sympathie pour le nazisme.
Mais, pacifiste, il préfère prôner le réarmement moral
des hommes et des nations, plus susceptible selon lui
de faire advenir un monde nouveau. L’expression
« Moral Re-Armament » (MRA) devient le nom
ociel du mouvement en 1938.
Avec l’entrée en guerre des Etats-Unis, Buchman
concentre ses eorts sur le front intérieur : la famille
et l’entreprise. Passé maître dans l’art du spectacle de
propagande, le MRA propose aux travailleurs une pièce
de théâtre, The Forgotten Factor, qui valorise la frater-
nisation des cadres et des ouvriers. « C’est la pièce la
plus importante produite par la guerre », applaudit
Harry Truman, alors sénateur. Après 1945, persuadés
qu’il faut « gagner la paix après avoir gagné la
guerre », les adeptes du MRA exportent leur savoir-
faire. Ils se rapprochent des dockers canadiens, des
mineurs de la Ruhr ou d’ouvriers français du textile
31
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
J REVUE INTERNATIONALE DU TRAVAIL.
Ce numéro spécial consacré aux activités de ser-
vices à autrui analyse le rôle des politiques
publiques et le statut des travailleurs du care dans
une perspective internationale : Corée du Sud,
Argentine, Afrique du Sud, Inde, Tanzanie. (Vol. 149,
n° 4, décembre 2010, trimestriel, abonnement :
93 euros par an. – Bureau international du travail,
4, route des Morillons, CH-1211 Genève 22,
Suisse.)
J ESPRIT. Michel Marian inscrit les résultats du
Front national aux élections cantonales dans le
cadre de l’armation de l’extrême droite en
Europe ; à partir de l’exemple du Mediator, Aqui-
lino Morelle examine les failles du contrôle public
sur la commercialisation des médicaments ; en quoi
la tourmente des chrétiens d’Orient est-elle le
signe des tensions traversant les sociétés
arabes ? (N° 5, mai, mensuel, 24 euros. – 212, rue
Saint-Martin, 75003 Paris.)
J L’EMANCIPATION SYNDICALE ET PÉDA-
GOGIQUE. Le Front national et le populisme ; la
précarité dans la fonction publique ; les femmes
et la Commune de Paris. (N° 9, mai, mensuel,
4 euros. – 802, route du Faron, 83200 Toulon.)
J SORTIR DU NUCLÉAIRE. Retour sur l’acci-
dent de Fukushima et sur les mobilisations anti-
nucléaires qu’il a suscitées à travers le monde ;
un état des lieux de la situation à Tchernobyl,
entre hier et aujourd’hui, souligne le rôle trou-
ble de l’Organisation mondiale de la santé. (N° 49,
printemps, trimestriel, 3 euros. – 9, rue Dumenge,
69317 Lyon.)
J LE TIGRE. Rachetée par Vivendi puis par Else-
vier, la maison d’édition médicale Masson subit
le fouet de la mondialisation : d’éditeurs attachés
au texte, ses employés sont devenus de simples
exécutants gérant des bases de données. (N° 6,
juin, mensuel, 5 euros. – 74, rue du Château-d’Eau,
75010 Paris.)
J VALEURS MUTUALISTES. A propos des
vingt ans de la loi antitabac à l’instigation de
M. Claude Evin : si les comportements ont beau-
coup changé, les fabricants trouvent mille et une
manières de contourner les interdictions pour
cibler notamment les plus jeunes. (N° 272, mai-
juin, mensuel, 0,65 euro. – MGEN, 3, square Max-
Hymans, 75748 Paris Cedex 15.)
J SCIENCES ET AVENIR. Un dossier sur les
tests génétiques de dépistage prédictif indique le
très faible intérêt médical de cette technologie,
dont le marché croît pourtant de 1000 % par
an. (N° 771, mai, mensuel, 4 euros. – 142, rue
Montmartre, 75002 Paris.)
J ECOREV’. Ce numéro, intitulé « La crise sani-
taire, 4
e
crise écologique », s’intéresse à tout ce
qui nous rend malades dans notre vie quotidienne,
et montre que la marchandisation et l’industria-
lisation généralisée dans les pays riches entraînent
une surconsommation de médicaments. (N° 36,
hiver 2011, trimestriel, 7 euros. – 86, boulevard
de Belleville, 75020 Paris.)
J FAKIR. Un dossier défend le rôle social des
douaniers et des frontières, regrette qu’au lieu de
contrôler marchandises et flux financiers les
agents du ministère des finances soient requis de
consacrer leur énergie au contrôle des migrants,
constate que, sur ce sujet aussi, la « gauche de
gauche » préfère le registre des incantations.
(N° 50, mai-juin, bimestriel, 3 euros. – 21, rue
Eloi-Morel, 80000 Amiens.)
J LE POSTILLON. Deux articles éclairants dans
ce journal local de Grenoble : l’un désosse les
compteurs électriques dits « intelligents » et
l’idéologie de surveillance informatisée préten-
dument « verte » ; l’autre s’intéresse à M. Chris-
tian Harbulot, directeur de l’Ecole de guerre éco-
nomique, passé du maoïsme à un « patriotisme »
préparant l’« arontement des puissances ». (N° 10,
mai, six numéros par an, 1 euro. – 59, rue Nico-
las-Chorier, 38000 Grenoble.)
J JOURNAL DES ANTHROPOLOGUES. Lan-
cée par les féministes, la notion de genre oppose
à la fatalité naturelle du sexe biologique le carac-
tère contingent d’une construction sociale et cul-
turelle. Mais, s’interrogent les contributeurs de ce
volumineux dossier, « les rapports de sexe sont-ils
solubles dans le genre ? ». (N° 124-125, hiver 2010
- printemps 2011, trimestriel, 22 euros. – AFA,
Fondation Maison des sciences de l’homme, 54,
boulevard Raspail, 75270 Paris Cedex 06.)
J LE MONDE LIBERTAIRE. Ce numéro spé-
cial, titré « 101 ans de CNT et d’anarcho-syndi-
calisme », est entièrement consacré à l’Espagne.
Y sont abordés les années 1936-1939, les débuts
du syndicalisme, le franquisme et le postfran-
quisme, puis la culture anarchiste. (Hors-série
n° 41, 15 avril - 14 juin, 5 euros. – 145, rue Ame-
lot, 75011 Paris.)
J TÉLÉVISION. Un dossier « Quelle culture
pour la télévision ? », dirigé par François Jost, avec,
entre autres, un article sur l’histoire d’Arte et un
autre intitulé « Une série peut-elle être une
œuvre ? ». (N° 2, 2011, pas de périodicité indiquée,
25 euros. – CNRS Editions, Paris.)
J RÉSEAUX. « Revisiter Adorno », retour sur
l’industrie culturelle, sur les limites des activités
du « spectateur », sur le rapport pratique entre
la culture et l’individu, etc. (N° 166, avril-mai,
bimestriel, 25 euros. – La Découverte, Paris.)
DA N S L E S R E V U E S
HI S TOI RE
VOYAGES EN FRANCE. – Eric Dupin
Seuil, Paris, 2011, 378 pages, 21 euros.
Quand il a entrepris ce périple, le journaliste Eric
Dupin l’a fait sans parti pris. Nez au vent, il a par-
couru les départements qui sourent de déclin
démographique aussi bien que ceux bénéficiant
d’une forte attractivité, les campagnes des néo-
ruraux, ces villes petites et moyennes, un peu
oubliées, qui concourent au maillage du terri-
toire, les univers pavillonnaires, les quartiers où
l’on en est parfois « à la deuxième génération
qui ne travaille pas », les barres maudites pro-
mises à la démolition. Comme un inspecteur des
renseignements généraux d’antan, il a laissé traî-
ner ses oreilles dans les bistrots. Sans jamais tom-
ber dans les clichés, transcendant avec bonheur les
débats simplistes – racisme-antiracisme, laxisme-
répression, etc. –, il partage avec le lecteur des
tranches de vie significatives – et parfois savou-
reuses : « Un de mes principaux clients insiste
toujours pour produire dans les pays à bas coût,
lui raconte ainsi le directeur d’une entreprise de
Saintes soumise à la dure loi de la sous-traitance.
Cet homme d’une cinquantaine d’années vient
un jour me voir pour me demander de prendre son
neveu comme stagiaire en chaudronnerie. Je lui
dis : “Pas de problème, s’il a un passeport, j’ai
besoin de monde en Tunisie !”»
MAURICE LEMOINE
MUSI QUE
Komsomols et rock and roll
I
L Y A UN MYSTÈRE dans le succès (quasi) planétaire du
rock anglo-saxon. On ne saurait en effet le réduire à son
seul pouvoir de séduction, sous peine de se retrouver
dans la position du médecin de Molière, expliquant au père
inquiet que si sa fille ne peut parler, c’est qu’elle est muette.
Il serait également léger de s’en tenir au besoin de s’ex-
primer, de préférence avec animation, qui serait censé carac-
tériser la jeunesse : car pourquoi le faire dans une langue
et sur des rythmes étrangers ? La « mondialisation »
culturelle n’est pas une explication beaucoup plus satis-
faisante que l’évocation de la puérilité d’adolescences
regrettablement prolongées. En revanche, la description
précise des conditions dans lesquelles des jeunes très
éloignés de la culture « américaine » se tournent vers le rock
éclaire ce qui se joue, de façon chaque fois singulière, dans
l’appropriation de cette musique.
A Dnipropetrovsk, en Ukraine, haut lieu de l’industrie
de l’armement soviétique fermé au tourisme jusqu’en
1987, le rock vient, à l’aube des années 1960, grâce aux
radios étrangères et au marché noir, survolter ceux qui
ignorent encore qu’ils sont des teenagers. Les étudiants
connaissaient déjà le jazz, mais c’est avec les Beatles qu’ils
s’enflamment, rejoints par la jeunesse ouvrière.
C’est ce grand mouvement que Sergei I. Zhuk (1), qui
y participa, permet d’accompagner, dans ses enjeux et ses
ambiguïtés. L’URSS est alors dans la grande secousse de
la déstalinisation engagée par Nikita Khrouchtchev : place
enfin au bonheur du présent. C’est sur ce fond de désir
officiellement légitimé d’un socialisme plus concrè-
tement comblant que s’inscrit l’amour du rock : contre
les représentants de l’ordre ancien, brutalement périmé,
contre leurs interdits désormais injustifiables, il symbolise
l’identité nouvelle de la jeunesse, prête pour les joies de
la consommation, prête pour la modernité, définie
comme la liberté d’accomplir son individualité. Le rock
va ainsi être le support d’une sorte de guérilla culturelle.
Il commence par renouer avec le nationalisme ukrainien,
revendique d’afficher des comportements peu constructifs,
et de représenter tout ce qui, bourgeois, étranger, réac-
tionnaire, était honni. Les responsables idéologiques
vont entretenir une relation remarquablement contra-
dictoire avec cette « crise » rock : ils vont alternativement
interdire et promouvoir, dénoncer et récupérer. Mais les
jeunes vont vite. On leur propose des chants ukrainiens,
c’est un échec : ils sont passés, grâce à la comédie
musicale Jesus Christ Superstar, aux charmes de la
religion. On leur ouvre des salles de concert, on salue la
« musique sérieuse » de Deep Purple ou de Led Zeppelin,
trop tard, ils se mettent à raffoler de Kiss ou autres
« hystériques punks ». Jusqu’à l’arrivée au pouvoir de
M. Mikhaïl Gorbatchev, ils se créent ainsi une identité
rêvée de subversifs, en utilisant un rock « occidental »,
essentiellement anglophone…
C’est dans cet ensemble de malentendus et d’aspirations
à un « Ouest » fantasmé que grandissent M
me
Ioulia
Timochenko et les futurs acteurs de ce qu’on appellera
la « révolution orange ». Et c’est pendant cette même
vingtaine d’années que se mettent en place les structures
que requiert le développement de la culture rock, des disco-
thèques à la production de disques et de vidéos, et qui feront
la fortune d’une « mafia » assurément moderne.
S’épanouit alors à l’Ouest une contre-culture (2) dont
Londres est emblématique. Portée par les rockeurs et les
plasticiens, elle influencera la libération des mœurs. Mais
verra aussi triompher la marchandisation des signes de
transgression. La rébellion de l’imaginaire ne suffit
pas à changer l’ensemble d’un système, mais sa concré-
tisation artistique permet parfois de propager la vitalité
de ce désir-là…
EVELYNE PIEILLER.
(1) Sergei I. Zhuk, Rock and Roll in the Rocket City, The Johns
Hopkins University Press, Baltimore, 2010, 440 pages, 65 dollars.
(2) Barry Miles, London Calling. A Countercultural History of London
Since 1945, Atlantic Books, Londres, 2010, 488 pages, 25 livres.
PRESSE
Comment « Le Monde » fut vendu
I
L Y AVAIT deux manières de raconter la bataille capita-
listico-mondaine que se livrèrent en 2010 les candidats
au rachat du quotidien Le Monde. La première,
romancée, eût germé dans le sillon des Illusions perdues
de Balzac et du Bel-Ami de Maupassant, tant les ambitions
rivalisant au sein d’une microsociété connivente y jouèrent
un rôle décisif. La seconde, journalistique, retracerait
chaque étape de la saga qui vit, le 2 novembre 2010, le
contrôle du Monde échapper en droit à ses salariés – ils en
furent privés dans les faits dès la fin des années 1990, sous
l’impulsion d’un trio dirigeant composé de MM. Edwy
Plenel, Alain Minc et Jean-Marie Colombani. L’enquête
d’Odile Benyahia-Kouider, journaliste au Nouvel Obser-
vateur, appartient au second registre (1). Mais l’étroitesse
du périmètre social et idéologique dans lequel s’ébattent
les protagonistes évoque irrésistiblement les coteries pari-
siennes qui régalaient les romanciers du XIX
e
siècle.
Deux clans d’une même famille, celle de la bourgeoisie d’af-
faires de centre gauche, s’épient, s’intoxiquent et se taclent.
D’un côté, une équipe composée d’un jeune banquier
d’affaires strauss-kahnien, d’un chef d’entreprise mitter-
randiste devenu mécène et d’un magnat des télécommu-
nications : MM. Matthieu Pigasse, Pierre Bergé et Xavier
Niel, dont les fortunes se comptent respectivement en
dizaines, centaines de millions et milliards d’euros. De
l’autre, l’inventeur du Sanibroyeur SFA et cofondateur du
Nouvel Observateur, le directeur de ce même hebdomadaire
devenu depuis patron d’Europe 1, le dirigeant d’Orange
et l’homme fort du groupe de presse espagnol Prisa :
MM. Claude Perdriel, Denis Olivennes, Stéphane Richard
et Juan Luis Cebrián, cornaqué par M. Minc.
Au centre des convoitises, Le Monde, journal d’in-
fluence mais entreprise menacée d’une liquidation judi-
ciaire si les capitaux n’affluent pas. Nous sommes en
juin 2010. Sur le papier, les salariés et, en particulier, la
société des rédacteurs détiennent le pouvoir ; leur liberté
se réduit en réalité à choisir celui qui les en dépossédera.
Quand la presse est affaire d’industrie, l’argent règne ; or
les journaux n’en ont pas. Benyahia-Kouider rapporte cette
incise de M. Niel, qui multiplie les investissements dans
des sites d’information tels que Mediapart : « Quand les
journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans
leur canard et ensuite ils me foutent la paix. »
A la lecture d’Un si petit Monde, une question
s’impose : s’agissait-il de départager deux candidatures
distinctes ou de choisir entre deux visages d’un même
postulant ? M. Niel excepté, les acteurs français de ce huis
clos semblent pétris du même limon. « A huit ans d’inter-
valle, Olivennes et Pigasse ont suivi quasiment le même
parcours. Celui de l’élite. Sciences Po, ENA, cabinets de
gauche, pantouflage dans des entreprises en vue pour le
premier (Air France, Canal+, Fnac) ; pour le second, dans
le temple de la finance, la banque Lazard. Tous deux sont
des media freaks, des touche-à-tout rêvant à la fois d’un
destin politique et de gloire médiatique, de gagner
beaucoup d’argent et de s’exhiber aux bras de célé-
brités. » L’un aime le punk-rock, l’autre fut trotskiste et,
quelle que soit l’issue de leur affrontement, Le Monde
restera aux mains d’une équipe favorable au libre-échange,
à l’intégration européenne, à l’esprit d’entreprise.
Toujours prévenant à l’égard de M. Perdriel, patron de
l’auteure, le récit n’en éclaire pas moins les mille fils qui
relient les prétendants au contrôle du quotidien. M. Minc,
ancien président du conseil de surveillance du Monde évincé
par la société des rédacteurs en 2006, conseille Prisa ; mais
il fut aussi le Pygmalion de M. Pigasse et contribua à bâtir
la fortune de son concurrent et néanmoins ami Bergé, dont
il partage d’ailleurs les bureaux. M. Louis Dreyfus, ancien
directeur général du Nouvel Observateur, joue dans le camp
adverse de son ami Perdriel. Pour démêler cet écheveau,
la société des rédacteurs a sollicité les conseils... d’un
banquier de la maison Rothschild, sœur ennemie de la
banque Lazard, dont M. Pigasse dirige la branche française.
Le brelan Bergé-Niel-Pigasse emportera finalement la
partie, plébiscité par le personnel et appuyé par MM. Louis
Schweitzer et Eric Fottorino, alors respectivement président
du conseil de surveillance et directeur du Monde. Les vain-
queurs avaient juré qu’ils n’outrepasseraient jamais leur
rôle de mécène d’un « bien commun ». Installés aux
commandes, ils taillent dans les dépenses, renouvellent les
dirigeants, dédaignent leurs engagements. Aveuglement de
la part de journalistes censés informer sur les rouages et
les roueries du jeu économique ? « Comme dans toutes les
farces, il y a des dindons. Des naïfs qui ont cru, tels Louis
Schweitzer et Eric Fottorino, que leur allégeance serait
payée de retour. Les nouveaux maîtres du Monde n’ont
même pas attendu un délai de décence pour les congédier
comme des laquais », observe Benyahia-Kouider.
La désignation du nouveau directeur du journal,
fonction désormais disjointe de la direction de l’en-
treprise, n’a pas débordé les frontières de ce « si petit
monde ». Avant d’adouber Erik Izraelewicz, M. Pigasse
a tenté d’imposer Nicolas Demorand, un journaliste de
radio frétillant mais ignorant tout de la presse écrite. Et
sollicité simultanément par l’actionnaire majoritaire de
Libération pour le même poste – il l’acceptera. Que le
directeur général de Lazard France dispute à M. Edouard
de Rothschild la « marque Demorand » hier encore
associée à Europe 1 pour lui confier la direction d’un
quotidien perçu à l’étranger comme de gauche vaut bien
une dissertation sur le pluralisme.
PIERRE RIMBERT.
(1) Odile Benyahia-Kouider, Un si petit Monde, Fayard, Paris, 2011.
J HARPER’S. Le président Barack Obama est-
il devenu l’otage de l’armée américaine ? Egale-
ment, guerre de classes dans le Wisconsin pour
protester contre la politique d’austérité du gou-
verneur républicain ; un pacifiste réfute le « dan-
gereux mythe de la guerre juste ». (N° 1932, mai,
mensuel, 6,99 dollars. – 666 Broadway, New York,
NY 10012, Etats-Unis.)
J BOSTON REVIEW. Comment « réparer » le
Congrès ? La revue a interrogé élus, hauts fonc-
tionnaires et professeurs d’université. Leurs
recettes : interdire les campagnes de levée de fonds
pendant les sessions parlementaires, réduire
l’influence des chefs de parti sur la vie politique,
accroître le pouvoir des Etats, etc. (Vol. 36, n° 3,
mai-juin, bimestriel, 6,95 dollars. – PO Box
425786, Cambridge, MA 02142, Etats-Unis.)
J WIRED. Le biologiste Bruce Ivins, suspecté
par le FBI d’être l’auteur des missives au bacille
du charbon (anthrax) en octobre 2001, était-il
le vrai coupable ? Cette contre-enquête lève le
voile sur les laboratoires spécialisés dans les
armes biologiques. (N° 19.04, avril, mensuel,
abonnement annuel : 10 dollars. – 520 Third
Street, suite 305, San Francisco, CA 94107-1815,
Etats-Unis.)
J EXTRA ! Les journalistes américains réservent
un sort très diérent aux « terroristes » musul-
mans et d’extrême droite ; l’étude du traitement
médiatique d’un fait divers impliquant un trans-
sexuel souligne les nombreux préjugés véhiculés
par la presse de l’Idaho ; les médias américains ont
peu donné la parole aux opposants à l’inter vention
en Libye. (Vol 24, n° 5, mai, mensuel, 4,95 dollars.
– 104 West 27th Street, NY 10001-6210, Etats-
Unis.)
J FOREIGN AFFAIRS. Dossier sur les « nou-
velles révoltes arabes » : rôle des islamistes,
influence de l’héritage de Nasser, place des élites,
comparaison des soulèvements égyptien, tunisien
et libyen, etc. Egalement au sommaire : un article
de John Ikenberry sur l’avenir de l’ordre libéral
mondial dans un contexte de déclin des Etats-
Unis. (Vol. 90, n° 3, mai-juin, bimestriel, 9,95 dol-
lars. – 58 East 68th Street, New York, NY 10065,
Etats-Unis.)
J NEW LEFT REVIEW. Perry Anderson ana-
lyse les révoltes arabes dans une perspective his-
torique. « La liberté doit maintenant être reconnec-
tée à l’égalité. Sans leur fusion, les soulèvements pour-
raient se perdre en une version parlementaire de l’or-
dre ancien. » Un entretien avec le sociologue Hazem
Kandil sur la chute de M. Hosni Moubarak et les
perspectives du mouvement. (N° 68, mars-avril,
bimestriel, 10 euros. – 6 Meard Street, Londres
WIF OEG, Royaume-Uni.)
J THE AMERICAN INTEREST. Francis
Fukuyama analyse les révolutions arabes à la lueur
du livre de Samuel Huntington, L’Ordre politique
dans les sociétés en transition (1968) ; deux uni-
versitaires américains comparent le rôle joué par
l’armée lors des soulèvements tunisien et égyp-
tien ; plusieurs articles se penchent sur l’évolution
de la politique étrangère des Etats-Unis. (Vol. VI,
n° 5, mai-juin, bimestriel, 9,95 dollars. – PO Box
15115, North Hollywood, CA 91615, Etats-Unis.)
J MOUVEMENTS. Un très riche numéro sur les
révolutions en marche dans le monde arabe, avec
une réflexion générale sur le « despotisme orien-
tal » et plusieurs études de cas centrées sur la
Tunisie et l’Egypte (on lira notamment un texte
sur les mobilisations des travailleurs et du mou-
vement syndical). (N° 66, été, trimestriel, 15 euros.
– La Découverte, Paris.)
J FALMAG. La revue de l’association France-
Amérique latine consacre son dossier, parti-
culièrement documenté, à l’extractivisme (l’exploi -
tation des ressources naturelles), que les auteurs
considèrent comme un problème tout autant
social qu’environnemental. (N° 104, cinq numé-
ros par an, 4 euros. – 37, boulevard Saint-
Jacques, 75014 Paris.)
J ESPACES LATINOS. Entretien avec l’écrivain
cubain Leonardo Padura, élection présidentielle au
Pérou et visite ocielle de M. Barack Obama en
Amérique latine. (N° 264, mai-juin, bimestriel,
5 euros. – 4, rue Diderot, 69001 Lyon.)
JAFRIQUE CONTEMPORAINE. La « revue de
l’Afrique et du développement » rend hommage
à l’intellectuel algérien Mohammed Arkoun (décédé
en septembre 2010), fondateur de l’islamologie
appliquée et « pourfendeur des dogmes de l’islamo-
logie classique ». Au sommaire également, un
dossier sur « cinquante ans d’indépendances » afri-
caines. (N° 235, avril, trimestriel, 18 euros. –
Agence française de développement, 5, rue
Roland-Barthes, 75598 Paris Cedex 12.)
J CAHIERS FRANÇAIS. Titrée « Comprendre
les marchés financiers », cette livraison propose
un tour d’horizon des fonctions et fonctionne-
ments des places financières ainsi que de leurs
acteurs et outils. Avant de s’interroger sur leur
régulation afin, conformément à l’esprit du
temps, de sauver la mondialisation en la débar-
rassant de ses excès. (N° 361, mars-avril, bimes-
triel, 9,80 euros. – La Documentation française.)
J THE NEWYORK REVIEW OF BOOKS.
Une enquête de Helen Epstein sur l’antibiotique
Tamiflu, vendu sur des bases scientifiques dou-
teuses comme seul traitement efficace contre la
grippe porcine : où l’on voit l’influence des
grandes firmes pharmaceutiques dans les choix
de l’Organisation mondiale de la santé
(OMS). (Vol. LVIII, n° 8, 12 mai, bimensuel,
5,95 dollars. – PO Box 23022, Jackson, MS 39225-
3022, Etats-Unis.)
30
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
S ANT É
LE MÉDICAMENT À L’OMC. Droit des bre-
vets et enjeux de santé. – Amelle Guesmi
Larcier, Bruxelles, 2011, 652 pages, 130 euros.
Le droit des brevets, inventé pour encourager
l’innovation, s’oppose au droit à la santé – en
particulier dans les pays du Sud. La juriste Amelle
Guesmi propose plusieurs mesures qui facilite-
raient, par exemple, l’accès aux médicaments
génériques ou qui interdiraient l’usage de « bre-
vets de blocage » anticoncurrentiels tendant à
protéger des chasses gardées. Elle plaide notam-
ment pour une « communauté de brevets » et la
mise à disposition rapide des médicaments géné-
riques pour les pays en développement.
Selon elle, le brevet devrait être « appréhendé
comme un facteur de développement et de bien-
être économique ». Pour cela, il faudrait que l’ap-
plication des accords sur les aspects des droits de
propriété intellectuelle liés au commerce (Adpic)
de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
dépende « à la fois du niveau de développement,
des besoins et des moyens des Etats ». Malgré
l’intérêt indéniable de ses propositions, le désir de
Guesmi de parvenir à réconcilier droit à la santé
et économie de marché, s’il peut susciter la sym-
pathie, n’épuise ni les interrogations ni les doutes
quant à la réussite d’un tel projet.
JEAN-LOUP MOTCHANE
S OCI AL
LE PROCÈS DE TOKYO. Un Nuremberg
oublié. – Etienne Jaudel
Odile Jacob, Paris, 2010, 156 pages, 19 euros.
Enfin un livre en français sur le procès de Tokyo.
Son sous-titre en dit long : le pendant asiatique du
tribunal de Nuremberg a été éclipsé, trop contro-
versé pour les Japonais et trop lointain pour les
Européens. Ce procès-fleuve, qui dura plus de
deux ans, de 1946 à 1948, beaucoup plus long-
temps donc que celui de Nuremberg (dix mois), et
couvrit une période plus longue (de 1928 à 1945),
est pourtant passionnant. Du rappel des faits his-
toriques jusqu’au verdict, l’auteur, avocat et ancien
secrétaire général de la Fédération internationale
des ligues des droits de l’homme, fait une présen-
tation exhaustive mais synthétique du procès et de
ses enjeux. Il revient en particulier sur les zones
d’ombre, qui ont alimenté une inépuisable polé-
mique. S’il présente les critiques faites au tribunal
de Tokyo, le livre montre aussi ses succès : premier
tribunal international avec celui de Nuremberg, il
a contribué à établir la responsabilité personnelle
des dirigeants pour les crimes de masse.
ÉMILIE GUYONNET
CROIRE ET DÉTRUIRE. Les intellectuels
dans la machine de guerre SS. – Christian Ingrao
Fayard, Paris, 2010, 522 pages, 25,50 euros.
Comment de jeunes Allemands tout frais émou-
lus des universités ont-ils accepté de participer à
des crimes de masse, notamment dans les ser-
vices de sécurité de la SS ? Arrivisme ? Convic-
tion idéologique ? Bien des travaux ont déjà
donné des réponses. L’activisme d’extrême droite
dans les cercles académiques avant 1933 a été
abondamment étudié. On sait aussi que, dans les
corporations étudiantes, la non-admission des
Juifs était couramment pratiquée sous la répu-
blique de Weimar. Si, en ce qui concerne la for-
mation et l’environnement « culturels » de ces
meurtriers, l’apport de Christian Ingrao est
mince, son originalité est de présenter une syn-
thèse intelligente et bien documentée de l’itiné-
raire de quatre-vingts « intellectuels » devenus
des responsables de la SS. Dans un ouvrage où la
qualité de la recherche et la réflexion critique
sont évidentes, il est regrettable que les notes en
bas de page et la bibliographie soient émaillées de
coquilles ou d’inexactitudes.
LIONEL RICHARD
pour les initier à leur tour à ce « facteur oublié »,
l’élément humain, seul capable selon eux de supplanter
la guerre des classes.
La paix sociale paraît alors d’autant plus urgente
que le monde glisse dans la guerre froide. Mieux adapté
à ce nouveau type de conflit, plus idéologique et
psychologique, le MRA connaît alors son âge d’or.
Financé par des familles fortunées et discrètement
appuyé par des gouvernements en quête d’antidote
miracle au communisme, il acquiert deux gigan-
tesques propriétés : l’une sur l’île Mackinac, sur le lac
Huron (Etats-Unis), l’autre à Caux-sur-Montreux
(Suisse), dans un ancien hôtel de luxe qu’on croirait
sorti d’un conte de fées.
Comme au bon vieux temps, c’est une ambiance
de cordialité qui y règne. Ouvriers et policiers, syndi-
calistes et patrons, étudiants, journalistes et aristocrates
de toutes nationalités épluchent ensemble des pommes
de terre et montent sur scène pour mettre en musique
ou représenter le dépassement de leurs antagonismes.
Mais cette intimité s’avère factice : l’humilité et le
pardon que prêche sans cesse le MRA ne visent qu’à
faire accepter à chacun sa place dans la société. Et à
faire de la complémentarité le substitut de l’égalité.
CE « VIVRE ENSEMBLE » aussi mielleux que
vicieux fait en revanche de Caux et Mackinac des lieux
rêvés pour la diplomatie parallèle, la vraie passion de
Buchman. Ayant réussi à attirer le futur chancelier
allemand Konrad Adenauer à Caux dès 1946, et à y
inviter le ministre français des aaires étrangères
Robert Schuman, le MRA se flatte d’avoir ainsi joué
un rôle déterminant dans le rapprochement franco-
allemand. Magnifiant leur rôle dans la construction
européenne en gestation, les « apôtres de la réconci-
liation », comme les appellera Schuman en 1950 (4),
portent leur message de « paix » partout dans le
monde : au Japon, à Chypre et même aux Etats-Unis,
où ils prêchent la « réconciliation raciale ». Conser-
vateurs sur presque tous les plans, mais plutôt moins
racistes que la plupart de leurs contemporains, les
adeptes du MRA s’inquiètent de la radicalité de
certains dirigeants noirs américains. Après la récon-
ciliation des nations et des classes sociales, le MRA
ambitionne dans les années 1950 de prévenir les
conflits raciaux.
C’est ce qui l’incite également à faire de l’Afrique,
alors en pleine décolonisation, une nouvelle terre de
mission (5). Là comme ailleurs, les adeptes concentrent
leurs eorts sur les élites. En Tunisie, ils s’enor-
gueillissent d’avoir ouvert la voie à une indépendance
pacifique en « libérant » certains nationalistes de
leur « préjugé à l’égard des Français ». Au Kenya, le
futur président Jomo Kenyatta s’enthousiasme pour
le MRA, alors très présent dans le pays. Même
schéma au Nigeria, où le futur président Nnamdi
Azikiwe succombe lui aussi à ses sirènes. Quant au
Cameroun, le mouvement y trouve un puissant relais
avec Charles Assalé, ancien nationaliste et futur
premier ministre, « moralement réarmé » lors d’un
séjour à Mackinac en 1957.
Si le MRA rencontre un tel succès auprès des élites
africaines, ce n’est pas seulement parce qu’il leur ore,
clés en main, un puissant réseau d’influence interna-
tional. C’est aussi parce que son discours répond aux
attentes de bourgeoisies locales davantage désireuses
de partager le pouvoir avec les colons que de conquérir
une véritable indépendance. Plus anticommuniste que
colonialiste, le mouvement promeut une nouvelle
société africaine, où Noirs et Blancs pourraient amica-
lement coopérer. Tel est le thème du film Freedom
(« Liberté »), qu’il produit et projette aux quatre
coins du continent.
DERRIÈRE les scènes de fraternisation
raciale, le MRA propose surtout aux élites afri-
caines des armes idéologiques pour convertir
leurs peuples à l’ordre néocolonial naissant. En
Afrique, le caractère militaire des campagnes de
réarmement moral est particulièrement marqué. Au
Kenya, c’est un ocier britannique, le colonel Alan
Knight, qui utilise les méthodes du mouvement
pour faire abjurer les combattants Mau-Mau
emprisonnés (confessions publiques, théâtre,
films...). En Algérie et au Cameroun, les techniques
que l’armée française emploie contre les natio-
nalistes et les populations civiles au tournant des
années 1960 ressemblent fort à celles du MRA. Et
pour cause : le centre de Caux accueille réguliè-
rement des spécialistes français de la guerre
psychologique désireux de partager leur expérience
avec leurs homologues occidentaux...
Le Congo belge, devenu indépendant fin
juin 1960, résume bien l’action du MRA en
Afrique. Alors que le pays sombre dans la guerre
civile, le mouvement envoie une équipe interna-
tionale composée d’ex-combattants Mau-Mau,
d’anciens militants nationalistes sud-africains, de
syndicalistes européens et de musiciens américains
pour prêcher la réconciliation.
Quelques années plus tard, une fois le pays
« pacifié », il invite des officiers congolais à Caux
et propose aux autorités locales un « programme systé-
matique d’entraînement moral et spirituel ». Si le
programme ne semble pas avoir vu le jour, le
mouvement pourra compter sur un de ses plus
brillants éléments : le chirurgien américain William
Close, médecin personnel de Mobutu Sese Seko et
médecin-chef de l’armée (6).
La mort en 1961 du père fondateur, Buchman,
plonge le MRA dans une crise d’autant plus profonde
que le mouvement est alors l’objet de vives critiques.
Certains s’interrogent sur ses motivations réelles, sur
son immense fortune et sur d’éventuels liens avec les
services secrets américains (7). En interne, les doutes
sont également perceptibles. La vieille garde veut
retrouver l’esprit intimiste des groupes d’Oxford.
Certains concentrent leurs eorts sur la consolidation
de la paix et le dialogue des cultures (8). D’autres enfin
cherchent à rajeunir des mots d’ordre un peu démodés
à l’heure où les baby-boomeurs occidentaux réclament
la libération sexuelle et la paix au Vietnam. C’est ainsi
que naîtra, en 1965, UWP – cette troupe de chanteurs
disciplinés, armés de sourires éclatants.
(1) Lee Storey, Smile’Til It Hurts. The Up With People Story, Storey
Production, Etats-Unis, 2009.
(2) Daniel Sack, Moral Re-Armament. The Reinventions of an
American Religious Movement, Palgrave, New York, 2009, p. 17.
(3) Le mouvement des Alcooliques anonymes, créé en 1935 aux
Etats-Unis, est une émanation des groupes d’Oxford.
(4) Dans sa préface à l’édition française du livre de Frank Buchman
Refaire le monde.
(5) Philip Boobbyer, « Moral Re-Armament in Africa in the era of
decolonization », dans Brian Stanley (sous la dir. de), Missions, Natio-
nalism, and the End of Empire, William B. Eerdmans Publishing
Company, Grand Rapids (Michigan), 2003.
(6) William Close est le père de l’actrice Glenn Close, elle-même
égérie d’UWP à la fin des années 1960.
(7) La rumeur trouvera une forme de confirmation en 1989 lorsqu’un
ancien de la Central Intelligence Agency (CIA) fera état d’un « arran-
gement » passé dans les années 1950 entre son agence et le MRA,
qui permit selon lui à la première de se « brancher directement sur
le cerveau de nombreux dirigeants européens et africains » (Miles
Copeland, The Game Player. Confessions of the CIA’s Original Political
Operative, Aurum Press, Londres, 1989).
(8) Le MRA est devenu en 2001 Initiatives of Change.
* Journaliste. Auteur, avec Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, de
Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-
1971, La Découverte, Paris, 2011.
Désormais oublié, le mouvement
politico-religieux du Réarmement
moral, fondé au début du XX
e
siècle
par le pasteur américain Frank
Buchman, a connu son apogée
durant la guerre froide, exerçant
son influence auprès de certains
dirigeants politiques importants.
Son idéologie et ses méthodes
rappellent quelles visées peuvent
servir, lorsqu’ils sont repris
par les dominants, des concepts
tels que le « vivre ensemble »,
le «dialogue social » ou le «care ».
PAR THOMAS DELTOMBE *
S
E
L
Ç
U
K
DA N S L E S R E V U E S
Retrouvez, sur notre site Internet,
une sélection plus étoffée de revues :
www.monde-diplomatique.fr/revues
HI STOI RE
«Vivre ensemble »... avec Dieu
SMILE ’TIL IT HURTS : « Sourire jusqu’à en
souffrir ». Tel est le titre d’un récent documentaire
consacré au mouvement musical Up With People
(UWP) (1). Lancé aux Etats-Unis au milieu des
années 1960, UWP se présentait comme une « force
positive » offerte à une jeunesse américaine désen-
chantée. A chaque représentation, une foule de
jeunes gens bien peignés, en habits colorés, accou-
raient sur scène et entonnaient des refrains entraînants
– Sing Out !, The Happy Song !, Where the Roads
Come Together ! (« Chantez haut et fort ! La chanson
joyeuse ! Là où les routes se rejoignent ! »).
Incarnant le rêve d’une société réconciliée et
festive, multiraciale et inoensive, UWP devint rapi-
dement populaire dans les milieux dirigeants. Propulsés
sur les plateaux de télévision, les jeunes chanteurs
animèrent quelques soirées à la Maison Blanche et
plusieurs finales de Super Bowl. Financés par des multi-
nationales américaines (Kodak, Exxon, Halli-
burton, etc.), ils partirent aussi à la conquête du
monde en promenant leur joie de vivre – et de vivre
« ensemble » – de Montréal à Madrid, de la Jordanie
au Vatican, de l’Irlande du Nord à la Chine populaire.
Décortiquant les ritournelles lénifiantes
d’UWP, le documentaire Smile ’Til It Hurts
montre le malaise qu’engendrent les sourires
forcés, la générosité sponsorisée et les mises en
scène millimétrées. Surtout, il sort de l’oubli un
autre mouvement, le Moral Re-Armament, qui
était à l’initiative d’UWP.
Ce « réarmement moral », qui a connu son
apogée aux premiers temps de la guerre froide,
trouve son origine dans les années 1910-1920,
lorsqu’un pasteur américain d’obédience luthé-
rienne, Frank Buchman (1878-1961), méfiant
à l’égard des institutions religieuses et passionné
de psychologie, décida d’élaborer sa propre
doctrine. Persuadé que les problèmes du monde
trouvent leur source dans l’intimité des
individus, il propose une chirurgie de l’âme
permettant d’exciser le péché (2). Considérant
que le pécheur n’est guéri que lorsqu’il en a
con verti un autre, Buchman croit avoir
découvert le « virus positif » qui, inoculé à la
société, fera par contagion advenir un monde
d’amour et d’harmonie, d’où aura disparu toute
trace de conflit.
Théologien, Buchman n’en est pas moins prag-
matique. Pour changer le monde, calcule-t-il, mieux
vaut commencer par convertir les gens influents. Sa
cible prioritaire : les campus américains et britanniques
– Princeton, Yale, Oxford, Cambridge, etc. –, où ses
théories ravissent de jeunes esprits aussi souples que
prometteurs. Bientôt connue sous le nom de groupes
d’Oxford, cette étrange Internationale de gens bien
élevés gagne l’Europe continentale, l’Afrique du Sud,
l’Australie...
Partout, les adeptes de Buchman organisent des
rassemblements où, dans une atmosphère douillette, ils
consolident mutuellement leur foi en prenant « soin »
(care) les uns des autres et en partageant (share) aussi
bien les repas et les tâches ménagères que les directives
divines dont ils se croient destinataires et les péchés dont
ils se sentent coupables. Car c’est par la confession,
puissant bistouri spirituel, que le croyant lave les
souillures de l’âme et engage son prochain sur les
sentiers du changement de vie.
Les groupes d’Oxford évoluent dans les
années 1930. A l’heure de la Grande Dépression et des
tensions diplomatiques, les adeptes mutent en propa-
gandistes de la paix sociale et internationale. S’ouvrant
à des thématiques moins religieuses (3), le mouvement
se convertit au marketing, courtise les personnalités
influentes et les milieux hollywoodiens. Devenu une
figure médiatique et l’intime de quelques grands
industriels, comme Henry Ford ou Harvey Firestone,
Buchman nourrit quelque sympathie pour le nazisme.
Mais, pacifiste, il préfère prôner le réarmement moral
des hommes et des nations, plus susceptible selon lui
de faire advenir un monde nouveau. L’expression
« Moral Re-Armament » (MRA) devient le nom
ociel du mouvement en 1938.
Avec l’entrée en guerre des Etats-Unis, Buchman
concentre ses eorts sur le front intérieur : la famille
et l’entreprise. Passé maître dans l’art du spectacle de
propagande, le MRA propose aux travailleurs une pièce
de théâtre, The Forgotten Factor, qui valorise la frater-
nisation des cadres et des ouvriers. « C’est la pièce la
plus importante produite par la guerre », applaudit
Harry Truman, alors sénateur. Après 1945, persuadés
qu’il faut « gagner la paix après avoir gagné la
guerre », les adeptes du MRA exportent leur savoir-
faire. Ils se rapprochent des dockers canadiens, des
mineurs de la Ruhr ou d’ouvriers français du textile
31
LE MONDE diplomatique – JUIN 2011
J REVUE INTERNATIONALE DU TRAVAIL.
Ce numéro spécial consacré aux activités de ser-
vices à autrui analyse le rôle des politiques
publiques et le statut des travailleurs du care dans
une perspective internationale : Corée du Sud,
Argentine, Afrique du Sud, Inde, Tanzanie. (Vol. 149,
n° 4, décembre 2010, trimestriel, abonnement :
93 euros par an. – Bureau international du travail,
4, route des Morillons, CH-1211 Genève 22,
Suisse.)
J ESPRIT. Michel Marian inscrit les résultats du
Front national aux élections cantonales dans le
cadre de l’armation de l’extrême droite en
Europe ; à partir de l’exemple du Mediator, Aqui-
lino Morelle examine les failles du contrôle public
sur la commercialisation des médicaments ; en quoi
la tourmente des chrétiens d’Orient est-elle le
signe des tensions traversant les sociétés
arabes ? (N° 5, mai, mensuel, 24 euros. – 212, rue
Saint-Martin, 75003 Paris.)
J L’EMANCIPATION SYNDICALE ET PÉDA-
GOGIQUE. Le Front national et le populisme ; la
précarité dans la fonction publique ; les femmes
et la Commune de Paris. (N° 9, mai, mensuel,
4 euros. – 802, route du Faron, 83200 Toulon.)
J SORTIR DU NUCLÉAIRE. Retour sur l’acci-
dent de Fukushima et sur les mobilisations anti-
nucléaires qu’il a suscitées à travers le monde ;
un état des lieux de la situation à Tchernobyl,
entre hier et aujourd’hui, souligne le rôle trou-
ble de l’Organisation mondiale de la santé. (N° 49,
printemps, trimestriel, 3 euros. – 9, rue Dumenge,
69317 Lyon.)
J LE TIGRE. Rachetée par Vivendi puis par Else-
vier, la maison d’édition médicale Masson subit
le fouet de la mondialisation : d’éditeurs attachés
au texte, ses employés sont devenus de simples
exécutants gérant des bases de données. (N° 6,
juin, mensuel, 5 euros. – 74, rue du Château-d’Eau,
75010 Paris.)
J VALEURS MUTUALISTES. A propos des
vingt ans de la loi antitabac à l’instigation de
M. Claude Evin : si les comportements ont beau-
coup changé, les fabricants trouvent mille et une
manières de contourner les interdictions pour
cibler notamment les plus jeunes. (N° 272, mai-
juin, mensuel, 0,65 euro. – MGEN, 3, square Max-
Hymans, 75748 Paris Cedex 15.)
J SCIENCES ET AVENIR. Un dossier sur les
tests génétiques de dépistage prédictif indique le
très faible intérêt médical de cette technologie,
dont le marché croît pourtant de 1000 % par
an. (N° 771, mai, mensuel, 4 euros. – 142, rue
Montmartre, 75002 Paris.)
J ECOREV’. Ce numéro, intitulé « La crise sani-
taire, 4
e
crise écologique », s’intéresse à tout ce
qui nous rend malades dans notre vie quotidienne,
et montre que la marchandisation et l’industria-
lisation généralisée dans les pays riches entraînent
une surconsommation de médicaments. (N° 36,
hiver 2011, trimestriel, 7 euros. – 86, boulevard
de Belleville, 75020 Paris.)
J FAKIR. Un dossier défend le rôle social des
douaniers et des frontières, regrette qu’au lieu de
contrôler marchandises et flux financiers les
agents du ministère des finances soient requis de
consacrer leur énergie au contrôle des migrants,
constate que, sur ce sujet aussi, la « gauche de
gauche » préfère le registre des incantations.
(N° 50, mai-juin, bimestriel, 3 euros. – 21, rue
Eloi-Morel, 80000 Amiens.)
J LE POSTILLON. Deux articles éclairants dans
ce journal local de Grenoble : l’un désosse les
compteurs électriques dits « intelligents » et
l’idéologie de surveillance informatisée préten-
dument « verte » ; l’autre s’intéresse à M. Chris-
tian Harbulot, directeur de l’Ecole de guerre éco-
nomique, passé du maoïsme à un « patriotisme »
préparant l’« arontement des puissances ». (N° 10,
mai, six numéros par an, 1 euro. – 59, rue Nico-
las-Chorier, 38000 Grenoble.)
J JOURNAL DES ANTHROPOLOGUES. Lan-
cée par les féministes, la notion de genre oppose
à la fatalité naturelle du sexe biologique le carac-
tère contingent d’une construction sociale et cul-
turelle. Mais, s’interrogent les contributeurs de ce
volumineux dossier, « les rapports de sexe sont-ils
solubles dans le genre ? ». (N° 124-125, hiver 2010
- printemps 2011, trimestriel, 22 euros. – AFA,
Fondation Maison des sciences de l’homme, 54,
boulevard Raspail, 75270 Paris Cedex 06.)
J LE MONDE LIBERTAIRE. Ce numéro spé-
cial, titré « 101 ans de CNT et d’anarcho-syndi-
calisme », est entièrement consacré à l’Espagne.
Y sont abordés les années 1936-1939, les débuts
du syndicalisme, le franquisme et le postfran-
quisme, puis la culture anarchiste. (Hors-série
n° 41, 15 avril - 14 juin, 5 euros. – 145, rue Ame-
lot, 75011 Paris.)
J TÉLÉVISION. Un dossier « Quelle culture
pour la télévision ? », dirigé par François Jost, avec,
entre autres, un article sur l’histoire d’Arte et un
autre intitulé « Une série peut-elle être une
œuvre ? ». (N° 2, 2011, pas de périodicité indiquée,
25 euros. – CNRS Editions, Paris.)
J RÉSEAUX. « Revisiter Adorno », retour sur
l’industrie culturelle, sur les limites des activités
du « spectateur », sur le rapport pratique entre
la culture et l’individu, etc. (N° 166, avril-mai,
bimestriel, 25 euros. – La Découverte, Paris.)
DA N S L E S R E V U E S
HI S TOI RE
VOYAGES EN FRANCE. – Eric Dupin
Seuil, Paris, 2011, 378 pages, 21 euros.
Quand il a entrepris ce périple, le journaliste Eric
Dupin l’a fait sans parti pris. Nez au vent, il a par-
couru les départements qui sourent de déclin
démographique aussi bien que ceux bénéficiant
d’une forte attractivité, les campagnes des néo-
ruraux, ces villes petites et moyennes, un peu
oubliées, qui concourent au maillage du terri-
toire, les univers pavillonnaires, les quartiers où
l’on en est parfois « à la deuxième génération
qui ne travaille pas », les barres maudites pro-
mises à la démolition. Comme un inspecteur des
renseignements généraux d’antan, il a laissé traî-
ner ses oreilles dans les bistrots. Sans jamais tom-
ber dans les clichés, transcendant avec bonheur les
débats simplistes – racisme-antiracisme, laxisme-
répression, etc. –, il partage avec le lecteur des
tranches de vie significatives – et parfois savou-
reuses : « Un de mes principaux clients insiste
toujours pour produire dans les pays à bas coût,
lui raconte ainsi le directeur d’une entreprise de
Saintes soumise à la dure loi de la sous-traitance.
Cet homme d’une cinquantaine d’années vient
un jour me voir pour me demander de prendre son
neveu comme stagiaire en chaudronnerie. Je lui
dis : “Pas de problème, s’il a un passeport, j’ai
besoin de monde en Tunisie !”»
MAURICE LEMOINE
MUSI QUE
Komsomols et rock and roll
I
L Y A UN MYSTÈRE dans le succès (quasi) planétaire du
rock anglo-saxon. On ne saurait en effet le réduire à son
seul pouvoir de séduction, sous peine de se retrouver
dans la position du médecin de Molière, expliquant au père
inquiet que si sa fille ne peut parler, c’est qu’elle est muette.
Il serait également léger de s’en tenir au besoin de s’ex-
primer, de préférence avec animation, qui serait censé carac-
tériser la jeunesse : car pourquoi le faire dans une langue
et sur des rythmes étrangers ? La « mondialisation »
culturelle n’est pas une explication beaucoup plus satis-
faisante que l’évocation de la puérilité d’adolescences
regrettablement prolongées. En revanche, la description
précise des conditions dans lesquelles des jeunes très
éloignés de la culture « américaine » se tournent vers le rock
éclaire ce qui se joue, de façon chaque fois singulière, dans
l’appropriation de cette musique.
A Dnipropetrovsk, en Ukraine, haut lieu de l’industrie
de l’armement soviétique fermé au tourisme jusqu’en
1987, le rock vient, à l’aube des années 1960, grâce aux
radios étrangères et au marché noir, survolter ceux qui
ignorent encore qu’ils sont des teenagers. Les étudiants
connaissaient déjà le jazz, mais c’est avec les Beatles qu’ils
s’enflamment, rejoints par la jeunesse ouvrière.
C’est ce grand mouvement que Sergei I. Zhuk (1), qui
y participa, permet d’accompagner, dans ses enjeux et ses
ambiguïtés. L’URSS est alors dans la grande secousse de
la déstalinisation engagée par Nikita Khrouchtchev : place
enfin au bonheur du présent. C’est sur ce fond de désir
officiellement légitimé d’un socialisme plus concrè-
tement comblant que s’inscrit l’amour du rock : contre
les représentants de l’ordre ancien, brutalement périmé,
contre leurs interdits désormais injustifiables, il symbolise
l’identité nouvelle de la jeunesse, prête pour les joies de
la consommation, prête pour la modernité, définie
comme la liberté d’accomplir son individualité. Le rock
va ainsi être le support d’une sorte de guérilla culturelle.
Il commence par renouer avec le nationalisme ukrainien,
revendique d’afficher des comportements peu constructifs,
et de représenter tout ce qui, bourgeois, étranger, réac-
tionnaire, était honni. Les responsables idéologiques
vont entretenir une relation remarquablement contra-
dictoire avec cette « crise » rock : ils vont alternativement
interdire et promouvoir, dénoncer et récupérer. Mais les
jeunes vont vite. On leur propose des chants ukrainiens,
c’est un échec : ils sont passés, grâce à la comédie
musicale Jesus Christ Superstar, aux charmes de la
religion. On leur ouvre des salles de concert, on salue la
« musique sérieuse » de Deep Purple ou de Led Zeppelin,
trop tard, ils se mettent à raffoler de Kiss ou autres
« hystériques punks ». Jusqu’à l’arrivée au pouvoir de
M. Mikhaïl Gorbatchev, ils se créent ainsi une identité
rêvée de subversifs, en utilisant un rock « occidental »,
essentiellement anglophone…
C’est dans cet ensemble de malentendus et d’aspirations
à un « Ouest » fantasmé que grandissent M
me
Ioulia
Timochenko et les futurs acteurs de ce qu’on appellera
la « révolution orange ». Et c’est pendant cette même
vingtaine d’années que se mettent en place les structures
que requiert le développement de la culture rock, des disco-
thèques à la production de disques et de vidéos, et qui feront
la fortune d’une « mafia » assurément moderne.
S’épanouit alors à l’Ouest une contre-culture (2) dont
Londres est emblématique. Portée par les rockeurs et les
plasticiens, elle influencera la libération des mœurs. Mais
verra aussi triompher la marchandisation des signes de
transgression. La rébellion de l’imaginaire ne suffit
pas à changer l’ensemble d’un système, mais sa concré-
tisation artistique permet parfois de propager la vitalité
de ce désir-là…
EVELYNE PIEILLER.
(1) Sergei I. Zhuk, Rock and Roll in the Rocket City, The Johns
Hopkins University Press, Baltimore, 2010, 440 pages, 65 dollars.
(2) Barry Miles, London Calling. A Countercultural History of London
Since 1945, Atlantic Books, Londres, 2010, 488 pages, 25 livres.
PRESSE
Comment « Le Monde » fut vendu
I
L Y AVAIT deux manières de raconter la bataille capita-
listico-mondaine que se livrèrent en 2010 les candidats
au rachat du quotidien Le Monde. La première,
romancée, eût germé dans le sillon des Illusions perdues
de Balzac et du Bel-Ami de Maupassant, tant les ambitions
rivalisant au sein d’une microsociété connivente y jouèrent
un rôle décisif. La seconde, journalistique, retracerait
chaque étape de la saga qui vit, le 2 novembre 2010, le
contrôle du Monde échapper en droit à ses salariés – ils en
furent privés dans les faits dès la fin des années 1990, sous
l’impulsion d’un trio dirigeant composé de MM. Edwy
Plenel, Alain Minc et Jean-Marie Colombani. L’enquête
d’Odile Benyahia-Kouider, journaliste au Nouvel Obser-
vateur, appartient au second registre (1). Mais l’étroitesse
du périmètre social et idéologique dans lequel s’ébattent
les protagonistes évoque irrésistiblement les coteries pari-
siennes qui régalaient les romanciers du XIX
e
siècle.
Deux clans d’une même famille, celle de la bourgeoisie d’af-
faires de centre gauche, s’épient, s’intoxiquent et se taclent.
D’un côté, une équipe composée d’un jeune banquier
d’affaires strauss-kahnien, d’un chef d’entreprise mitter-
randiste devenu mécène et d’un magnat des télécommu-
nications : MM. Matthieu Pigasse, Pierre Bergé et Xavier
Niel, dont les fortunes se comptent respectivement en
dizaines, centaines de millions et milliards d’euros. De
l’autre, l’inventeur du Sanibroyeur SFA et cofondateur du
Nouvel Observateur, le directeur de ce même hebdomadaire
devenu depuis patron d’Europe 1, le dirigeant d’Orange
et l’homme fort du groupe de presse espagnol Prisa :
MM. Claude Perdriel, Denis Olivennes, Stéphane Richard
et Juan Luis Cebrián, cornaqué par M. Minc.
Au centre des convoitises, Le Monde, journal d’in-
fluence mais entreprise menacée d’une liquidation judi-
ciaire si les capitaux n’affluent pas. Nous sommes en
juin 2010. Sur le papier, les salariés et, en particulier, la
société des rédacteurs détiennent le pouvoir ; leur liberté
se réduit en réalité à choisir celui qui les en dépossédera.
Quand la presse est affaire d’industrie, l’argent règne ; or
les journaux n’en ont pas. Benyahia-Kouider rapporte cette
incise de M. Niel, qui multiplie les investissements dans
des sites d’information tels que Mediapart : « Quand les
journalistes m’emmerdent, je prends une participation dans
leur canard et ensuite ils me foutent la paix. »
A la lecture d’Un si petit Monde, une question
s’impose : s’agissait-il de départager deux candidatures
distinctes ou de choisir entre deux visages d’un même
postulant ? M. Niel excepté, les acteurs français de ce huis
clos semblent pétris du même limon. « A huit ans d’inter-
valle, Olivennes et Pigasse ont suivi quasiment le même
parcours. Celui de l’élite. Sciences Po, ENA, cabinets de
gauche, pantouflage dans des entreprises en vue pour le
premier (Air France, Canal+, Fnac) ; pour le second, dans
le temple de la finance, la banque Lazard. Tous deux sont
des media freaks, des touche-à-tout rêvant à la fois d’un
destin politique et de gloire médiatique, de gagner
beaucoup d’argent et de s’exhiber aux bras de célé-
brités. » L’un aime le punk-rock, l’autre fut trotskiste et,
quelle que soit l’issue de leur affrontement, Le Monde
restera aux mains d’une équipe favorable au libre-échange,
à l’intégration européenne, à l’esprit d’entreprise.
Toujours prévenant à l’égard de M. Perdriel, patron de
l’auteure, le récit n’en éclaire pas moins les mille fils qui
relient les prétendants au contrôle du quotidien. M. Minc,
ancien président du conseil de surveillance du Monde évincé
par la société des rédacteurs en 2006, conseille Prisa ; mais
il fut aussi le Pygmalion de M. Pigasse et contribua à bâtir
la fortune de son concurrent et néanmoins ami Bergé, dont
il partage d’ailleurs les bureaux. M. Louis Dreyfus, ancien
directeur général du Nouvel Observateur, joue dans le camp
adverse de son ami Perdriel. Pour démêler cet écheveau,
la société des rédacteurs a sollicité les conseils... d’un
banquier de la maison Rothschild, sœur ennemie de la
banque Lazard, dont M. Pigasse dirige la branche française.
Le brelan Bergé-Niel-Pigasse emportera finalement la
partie, plébiscité par le personnel et appuyé par MM. Louis
Schweitzer et Eric Fottorino, alors respectivement président
du conseil de surveillance et directeur du Monde. Les vain-
queurs avaient juré qu’ils n’outrepasseraient jamais leur
rôle de mécène d’un « bien commun ». Installés aux
commandes, ils taillent dans les dépenses, renouvellent les
dirigeants, dédaignent leurs engagements. Aveuglement de
la part de journalistes censés informer sur les rouages et
les roueries du jeu économique ? « Comme dans toutes les
farces, il y a des dindons. Des naïfs qui ont cru, tels Louis
Schweitzer et Eric Fottorino, que leur allégeance serait
payée de retour. Les nouveaux maîtres du Monde n’ont
même pas attendu un délai de décence pour les congédier
comme des laquais », observe Benyahia-Kouider.
La désignation du nouveau directeur du journal,
fonction désormais disjointe de la direction de l’en-
treprise, n’a pas débordé les frontières de ce « si petit
monde ». Avant d’adouber Erik Izraelewicz, M. Pigasse
a tenté d’imposer Nicolas Demorand, un journaliste de
radio frétillant mais ignorant tout de la presse écrite. Et
sollicité simultanément par l’actionnaire majoritaire de
Libération pour le même poste – il l’acceptera. Que le
directeur général de Lazard France dispute à M. Edouard
de Rothschild la « marque Demorand » hier encore
associée à Europe 1 pour lui confier la direction d’un
quotidien perçu à l’étranger comme de gauche vaut bien
une dissertation sur le pluralisme.
PIERRE RIMBERT.
(1) Odile Benyahia-Kouider, Un si petit Monde, Fayard, Paris, 2011.
J HARPER’S. Le président Barack Obama est-
il devenu l’otage de l’armée américaine ? Egale-
ment, guerre de classes dans le Wisconsin pour
protester contre la politique d’austérité du gou-
verneur républicain ; un pacifiste réfute le « dan-
gereux mythe de la guerre juste ». (N° 1932, mai,
mensuel, 6,99 dollars. – 666 Broadway, New York,
NY 10012, Etats-Unis.)
J BOSTON REVIEW. Comment « réparer » le
Congrès ? La revue a interrogé élus, hauts fonc-
tionnaires et professeurs d’université. Leurs
recettes : interdire les campagnes de levée de fonds
pendant les sessions parlementaires, réduire
l’influence des chefs de parti sur la vie politique,
accroître le pouvoir des Etats, etc. (Vol. 36, n° 3,
mai-juin, bimestriel, 6,95 dollars. – PO Box
425786, Cambridge, MA 02142, Etats-Unis.)
J WIRED. Le biologiste Bruce Ivins, suspecté
par le FBI d’être l’auteur des missives au bacille
du charbon (anthrax) en octobre 2001, était-il
le vrai coupable ? Cette contre-enquête lève le
voile sur les laboratoires spécialisés dans les
armes biologiques. (N° 19.04, avril, mensuel,
abonnement annuel : 10 dollars. – 520 Third
Street, suite 305, San Francisco, CA 94107-1815,
Etats-Unis.)
J EXTRA ! Les journalistes américains réservent
un sort très diérent aux « terroristes » musul-
mans et d’extrême droite ; l’étude du traitement
médiatique d’un fait divers impliquant un trans-
sexuel souligne les nombreux préjugés véhiculés
par la presse de l’Idaho ; les médias américains ont
peu donné la parole aux opposants à l’inter vention
en Libye. (Vol 24, n° 5, mai, mensuel, 4,95 dollars.
– 104 West 27th Street, NY 10001-6210, Etats-
Unis.)
J FOREIGN AFFAIRS. Dossier sur les « nou-
velles révoltes arabes » : rôle des islamistes,
influence de l’héritage de Nasser, place des élites,
comparaison des soulèvements égyptien, tunisien
et libyen, etc. Egalement au sommaire : un article
de John Ikenberry sur l’avenir de l’ordre libéral
mondial dans un contexte de déclin des Etats-
Unis. (Vol. 90, n° 3, mai-juin, bimestriel, 9,95 dol-
lars. – 58 East 68th Street, New York, NY 10065,
Etats-Unis.)
J NEW LEFT REVIEW. Perry Anderson ana-
lyse les révoltes arabes dans une perspective his-
torique. « La liberté doit maintenant être reconnec-
tée à l’égalité. Sans leur fusion, les soulèvements pour-
raient se perdre en une version parlementaire de l’or-
dre ancien. » Un entretien avec le sociologue Hazem
Kandil sur la chute de M. Hosni Moubarak et les
perspectives du mouvement. (N° 68, mars-avril,
bimestriel, 10 euros. – 6 Meard Street, Londres
WIF OEG, Royaume-Uni.)
J THE AMERICAN INTEREST. Francis
Fukuyama analyse les révolutions arabes à la lueur
du livre de Samuel Huntington, L’Ordre politique
dans les sociétés en transition (1968) ; deux uni-
versitaires américains comparent le rôle joué par
l’armée lors des soulèvements tunisien et égyp-
tien ; plusieurs articles se penchent sur l’évolution
de la politique étrangère des Etats-Unis. (Vol. VI,
n° 5, mai-juin, bimestriel, 9,95 dollars. – PO Box
15115, North Hollywood, CA 91615, Etats-Unis.)
J MOUVEMENTS. Un très riche numéro sur les
révolutions en marche dans le monde arabe, avec
une réflexion générale sur le « despotisme orien-
tal » et plusieurs études de cas centrées sur la
Tunisie et l’Egypte (on lira notamment un texte
sur les mobilisations des travailleurs et du mou-
vement syndical). (N° 66, été, trimestriel, 15 euros.
– La Découverte, Paris.)
J FALMAG. La revue de l’association France-
Amérique latine consacre son dossier, parti-
culièrement documenté, à l’extractivisme (l’exploi -
tation des ressources naturelles), que les auteurs
considèrent comme un problème tout autant
social qu’environnemental. (N° 104, cinq numé-
ros par an, 4 euros. – 37, boulevard Saint-
Jacques, 75014 Paris.)
J ESPACES LATINOS. Entretien avec l’écrivain
cubain Leonardo Padura, élection présidentielle au
Pérou et visite ocielle de M. Barack Obama en
Amérique latine. (N° 264, mai-juin, bimestriel,
5 euros. – 4, rue Diderot, 69001 Lyon.)
JAFRIQUE CONTEMPORAINE. La « revue de
l’Afrique et du développement » rend hommage
à l’intellectuel algérien Mohammed Arkoun (décédé
en septembre 2010), fondateur de l’islamologie
appliquée et « pourfendeur des dogmes de l’islamo-
logie classique ». Au sommaire également, un
dossier sur « cinquante ans d’indépendances » afri-
caines. (N° 235, avril, trimestriel, 18 euros. –
Agence française de développement, 5, rue
Roland-Barthes, 75598 Paris Cedex 12.)
J CAHIERS FRANÇAIS. Titrée « Comprendre
les marchés financiers », cette livraison propose
un tour d’horizon des fonctions et fonctionne-
ments des places financières ainsi que de leurs
acteurs et outils. Avant de s’interroger sur leur
régulation afin, conformément à l’esprit du
temps, de sauver la mondialisation en la débar-
rassant de ses excès. (N° 361, mars-avril, bimes-
triel, 9,80 euros. – La Documentation française.)
J THE NEWYORK REVIEW OF BOOKS.
Une enquête de Helen Epstein sur l’antibiotique
Tamiflu, vendu sur des bases scientifiques dou-
teuses comme seul traitement efficace contre la
grippe porcine : où l’on voit l’influence des
grandes firmes pharmaceutiques dans les choix
de l’Organisation mondiale de la santé
(OMS). (Vol. LVIII, n° 8, 12 mai, bimensuel,
5,95 dollars. – PO Box 23022, Jackson, MS 39225-
3022, Etats-Unis.)
30
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
S ANT É
LE MÉDICAMENT À L’OMC. Droit des bre-
vets et enjeux de santé. – Amelle Guesmi
Larcier, Bruxelles, 2011, 652 pages, 130 euros.
Le droit des brevets, inventé pour encourager
l’innovation, s’oppose au droit à la santé – en
particulier dans les pays du Sud. La juriste Amelle
Guesmi propose plusieurs mesures qui facilite-
raient, par exemple, l’accès aux médicaments
génériques ou qui interdiraient l’usage de « bre-
vets de blocage » anticoncurrentiels tendant à
protéger des chasses gardées. Elle plaide notam-
ment pour une « communauté de brevets » et la
mise à disposition rapide des médicaments géné-
riques pour les pays en développement.
Selon elle, le brevet devrait être « appréhendé
comme un facteur de développement et de bien-
être économique ». Pour cela, il faudrait que l’ap-
plication des accords sur les aspects des droits de
propriété intellectuelle liés au commerce (Adpic)
de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
dépende « à la fois du niveau de développement,
des besoins et des moyens des Etats ». Malgré
l’intérêt indéniable de ses propositions, le désir de
Guesmi de parvenir à réconcilier droit à la santé
et économie de marché, s’il peut susciter la sym-
pathie, n’épuise ni les interrogations ni les doutes
quant à la réussite d’un tel projet.
JEAN-LOUP MOTCHANE
S OCI AL
LE PROCÈS DE TOKYO. Un Nuremberg
oublié. – Etienne Jaudel
Odile Jacob, Paris, 2010, 156 pages, 19 euros.
Enfin un livre en français sur le procès de Tokyo.
Son sous-titre en dit long : le pendant asiatique du
tribunal de Nuremberg a été éclipsé, trop contro-
versé pour les Japonais et trop lointain pour les
Européens. Ce procès-fleuve, qui dura plus de
deux ans, de 1946 à 1948, beaucoup plus long-
temps donc que celui de Nuremberg (dix mois), et
couvrit une période plus longue (de 1928 à 1945),
est pourtant passionnant. Du rappel des faits his-
toriques jusqu’au verdict, l’auteur, avocat et ancien
secrétaire général de la Fédération internationale
des ligues des droits de l’homme, fait une présen-
tation exhaustive mais synthétique du procès et de
ses enjeux. Il revient en particulier sur les zones
d’ombre, qui ont alimenté une inépuisable polé-
mique. S’il présente les critiques faites au tribunal
de Tokyo, le livre montre aussi ses succès : premier
tribunal international avec celui de Nuremberg, il
a contribué à établir la responsabilité personnelle
des dirigeants pour les crimes de masse.
ÉMILIE GUYONNET
CROIRE ET DÉTRUIRE. Les intellectuels
dans la machine de guerre SS. – Christian Ingrao
Fayard, Paris, 2010, 522 pages, 25,50 euros.
Comment de jeunes Allemands tout frais émou-
lus des universités ont-ils accepté de participer à
des crimes de masse, notamment dans les ser-
vices de sécurité de la SS ? Arrivisme ? Convic-
tion idéologique ? Bien des travaux ont déjà
donné des réponses. L’activisme d’extrême droite
dans les cercles académiques avant 1933 a été
abondamment étudié. On sait aussi que, dans les
corporations étudiantes, la non-admission des
Juifs était couramment pratiquée sous la répu-
blique de Weimar. Si, en ce qui concerne la for-
mation et l’environnement « culturels » de ces
meurtriers, l’apport de Christian Ingrao est
mince, son originalité est de présenter une syn-
thèse intelligente et bien documentée de l’itiné-
raire de quatre-vingts « intellectuels » devenus
des responsables de la SS. Dans un ouvrage où la
qualité de la recherche et la réflexion critique
sont évidentes, il est regrettable que les notes en
bas de page et la bibliographie soient émaillées de
coquilles ou d’inexactitudes.
LIONEL RICHARD
pour les initier à leur tour à ce « facteur oublié »,
l’élément humain, seul capable selon eux de supplanter
la guerre des classes.
La paix sociale paraît alors d’autant plus urgente
que le monde glisse dans la guerre froide. Mieux adapté
à ce nouveau type de conflit, plus idéologique et
psychologique, le MRA connaît alors son âge d’or.
Financé par des familles fortunées et discrètement
appuyé par des gouvernements en quête d’antidote
miracle au communisme, il acquiert deux gigan-
tesques propriétés : l’une sur l’île Mackinac, sur le lac
Huron (Etats-Unis), l’autre à Caux-sur-Montreux
(Suisse), dans un ancien hôtel de luxe qu’on croirait
sorti d’un conte de fées.
Comme au bon vieux temps, c’est une ambiance
de cordialité qui y règne. Ouvriers et policiers, syndi-
calistes et patrons, étudiants, journalistes et aristocrates
de toutes nationalités épluchent ensemble des pommes
de terre et montent sur scène pour mettre en musique
ou représenter le dépassement de leurs antagonismes.
Mais cette intimité s’avère factice : l’humilité et le
pardon que prêche sans cesse le MRA ne visent qu’à
faire accepter à chacun sa place dans la société. Et à
faire de la complémentarité le substitut de l’égalité.
CE « VIVRE ENSEMBLE » aussi mielleux que
vicieux fait en revanche de Caux et Mackinac des lieux
rêvés pour la diplomatie parallèle, la vraie passion de
Buchman. Ayant réussi à attirer le futur chancelier
allemand Konrad Adenauer à Caux dès 1946, et à y
inviter le ministre français des aaires étrangères
Robert Schuman, le MRA se flatte d’avoir ainsi joué
un rôle déterminant dans le rapprochement franco-
allemand. Magnifiant leur rôle dans la construction
européenne en gestation, les « apôtres de la réconci-
liation », comme les appellera Schuman en 1950 (4),
portent leur message de « paix » partout dans le
monde : au Japon, à Chypre et même aux Etats-Unis,
où ils prêchent la « réconciliation raciale ». Conser-
vateurs sur presque tous les plans, mais plutôt moins
racistes que la plupart de leurs contemporains, les
adeptes du MRA s’inquiètent de la radicalité de
certains dirigeants noirs américains. Après la récon-
ciliation des nations et des classes sociales, le MRA
ambitionne dans les années 1950 de prévenir les
conflits raciaux.
C’est ce qui l’incite également à faire de l’Afrique,
alors en pleine décolonisation, une nouvelle terre de
mission (5). Là comme ailleurs, les adeptes concentrent
leurs eorts sur les élites. En Tunisie, ils s’enor-
gueillissent d’avoir ouvert la voie à une indépendance
pacifique en « libérant » certains nationalistes de
leur « préjugé à l’égard des Français ». Au Kenya, le
futur président Jomo Kenyatta s’enthousiasme pour
le MRA, alors très présent dans le pays. Même
schéma au Nigeria, où le futur président Nnamdi
Azikiwe succombe lui aussi à ses sirènes. Quant au
Cameroun, le mouvement y trouve un puissant relais
avec Charles Assalé, ancien nationaliste et futur
premier ministre, « moralement réarmé » lors d’un
séjour à Mackinac en 1957.
Si le MRA rencontre un tel succès auprès des élites
africaines, ce n’est pas seulement parce qu’il leur ore,
clés en main, un puissant réseau d’influence interna-
tional. C’est aussi parce que son discours répond aux
attentes de bourgeoisies locales davantage désireuses
de partager le pouvoir avec les colons que de conquérir
une véritable indépendance. Plus anticommuniste que
colonialiste, le mouvement promeut une nouvelle
société africaine, où Noirs et Blancs pourraient amica-
lement coopérer. Tel est le thème du film Freedom
(« Liberté »), qu’il produit et projette aux quatre
coins du continent.
DERRIÈRE les scènes de fraternisation
raciale, le MRA propose surtout aux élites afri-
caines des armes idéologiques pour convertir
leurs peuples à l’ordre néocolonial naissant. En
Afrique, le caractère militaire des campagnes de
réarmement moral est particulièrement marqué. Au
Kenya, c’est un ocier britannique, le colonel Alan
Knight, qui utilise les méthodes du mouvement
pour faire abjurer les combattants Mau-Mau
emprisonnés (confessions publiques, théâtre,
films...). En Algérie et au Cameroun, les techniques
que l’armée française emploie contre les natio-
nalistes et les populations civiles au tournant des
années 1960 ressemblent fort à celles du MRA. Et
pour cause : le centre de Caux accueille réguliè-
rement des spécialistes français de la guerre
psychologique désireux de partager leur expérience
avec leurs homologues occidentaux...
Le Congo belge, devenu indépendant fin
juin 1960, résume bien l’action du MRA en
Afrique. Alors que le pays sombre dans la guerre
civile, le mouvement envoie une équipe interna-
tionale composée d’ex-combattants Mau-Mau,
d’anciens militants nationalistes sud-africains, de
syndicalistes européens et de musiciens américains
pour prêcher la réconciliation.
Quelques années plus tard, une fois le pays
« pacifié », il invite des officiers congolais à Caux
et propose aux autorités locales un « programme systé-
matique d’entraînement moral et spirituel ». Si le
programme ne semble pas avoir vu le jour, le
mouvement pourra compter sur un de ses plus
brillants éléments : le chirurgien américain William
Close, médecin personnel de Mobutu Sese Seko et
médecin-chef de l’armée (6).
La mort en 1961 du père fondateur, Buchman,
plonge le MRA dans une crise d’autant plus profonde
que le mouvement est alors l’objet de vives critiques.
Certains s’interrogent sur ses motivations réelles, sur
son immense fortune et sur d’éventuels liens avec les
services secrets américains (7). En interne, les doutes
sont également perceptibles. La vieille garde veut
retrouver l’esprit intimiste des groupes d’Oxford.
Certains concentrent leurs eorts sur la consolidation
de la paix et le dialogue des cultures (8). D’autres enfin
cherchent à rajeunir des mots d’ordre un peu démodés
à l’heure où les baby-boomeurs occidentaux réclament
la libération sexuelle et la paix au Vietnam. C’est ainsi
que naîtra, en 1965, UWP – cette troupe de chanteurs
disciplinés, armés de sourires éclatants.
(1) Lee Storey, Smile’Til It Hurts. The Up With People Story, Storey
Production, Etats-Unis, 2009.
(2) Daniel Sack, Moral Re-Armament. The Reinventions of an
American Religious Movement, Palgrave, New York, 2009, p. 17.
(3) Le mouvement des Alcooliques anonymes, créé en 1935 aux
Etats-Unis, est une émanation des groupes d’Oxford.
(4) Dans sa préface à l’édition française du livre de Frank Buchman
Refaire le monde.
(5) Philip Boobbyer, « Moral Re-Armament in Africa in the era of
decolonization », dans Brian Stanley (sous la dir. de), Missions, Natio-
nalism, and the End of Empire, William B. Eerdmans Publishing
Company, Grand Rapids (Michigan), 2003.
(6) William Close est le père de l’actrice Glenn Close, elle-même
égérie d’UWP à la fin des années 1960.
(7) La rumeur trouvera une forme de confirmation en 1989 lorsqu’un
ancien de la Central Intelligence Agency (CIA) fera état d’un « arran-
gement » passé dans les années 1950 entre son agence et le MRA,
qui permit selon lui à la première de se « brancher directement sur
le cerveau de nombreux dirigeants européens et africains » (Miles
Copeland, The Game Player. Confessions of the CIA’s Original Political
Operative, Aurum Press, Londres, 1989).
(8) Le MRA est devenu en 2001 Initiatives of Change.
* Journaliste. Auteur, avec Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, de
Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique, 1948-
1971, La Découverte, Paris, 2011.
Désormais oublié, le mouvement
politico-religieux du Réarmement
moral, fondé au début du XX
e
siècle
par le pasteur américain Frank
Buchman, a connu son apogée
durant la guerre froide, exerçant
son influence auprès de certains
dirigeants politiques importants.
Son idéologie et ses méthodes
rappellent quelles visées peuvent
servir, lorsqu’ils sont repris
par les dominants, des concepts
tels que le « vivre ensemble »,
le «dialogue social » ou le «care ».
PAR THOMAS DELTOMBE *
S
E
L
Ç
U
Kxsw57681
PAGE 2 :
Fin d’une « exception », par AGNÈS LEVALLOIS. – Courrier des
lecteurs. – Coupures de presse.
PAGE 3 :
Anatomie d’une débâcle, par MARIE BÉNILDE.
PAGES 4 ET 5 :
Retrouvailles des Etats-Unis et du Vietnam, par XAVIER
MONTHÉARD. – Des amitiés indiennes à l’ombre de la Chine, par
SAURAV JHA.
PAGES 6 ET 7 :
Le Pakistan après la mort d’Oussama Ben Laden, par JEAN-LUC
RACINE. – Guerre au sein de l’islam (J.-L. R.).
PAGE 8 :
Au Yémen, l’unité dans la protestation, par LAURENT BONNEFOY ET
MARINE POIRIER.
PAGE 9 :
La Palestine bousculée par les révoltes arabes, par ALAIN GRESH.
PAGES 10 ET 11 :
Bras de fer au Honduras, par MAURICE LEMOINE. – Villes privées
dans la jungle (M. L.).
PAGE 12 :
A Mayotte, départementalisation à la pelleteuse, par RÉMI CARAYOL.
– « Mes voisins sont de drôles de types », par JEAN-MARC
ROUILLAN.
PAGES 13 À 19 :
DES CHIFFRES ET DES HOMMES : Fausses évidences sur la
population mondiale, par GÉRARD-FRANÇOIS DUMONT. – Quand la
Chine grisonnera, par ISABELLE ATTANÉ. – Une planète trop
peuplée ?, suite de l’article de GEORGES MINOIS. – Le temps de la
jeunesse arabe, par YOUSSEF COURBAGE. – La Russie en voie de
dépeuplement, par PHILIPPE DESCAMPS. – Un « capital maternel » à
partir du deuxième enfant (PH. D.).
PAGES 20 ET 21 :
Le mouvement social britannique sort de sa léthargie, par TONY
WOOD.
PAGE 22 :
Choisir la paix au Pays basque, par BRIAN CURRIN.
PAGE 23 :
Mobilisation-éclair contre le gaz de schiste, par EMMANUEL RAOUL.
PAGES 24 ET 25 :
La gauche française bute sur l’Europe, suite de l’article d’ANTOINE
SCHWARTZ.
PAGE 26 :
Histoires ukrainiennes, par ANDREÏ KOURKOV.
PAGE 27 :
Séries télévisées pour public cultivé, par DOMINIQUE PINSOLLE ET
ARNAUD RINDEL.
PAGES 28 À 30 :
LES LIVRES DU MOIS : « Taksim », d’Andrzej Stasiuk (M. L.). – Dans
les arcanes de la fraude fiscale, par GUILLAUME PITRON. – « Il pleut
sur Managua », de Sergio Ramírez, par FRANÇOISE BARTHÉLEMY. – Le
mérite, une valeur pervertie ?, par ANGÉLIQUE DEL REY. – Detroit
détruit, par PIERRE RIMBERT. – Comment « Le Monde » fut
vendu (P. R.). – Komsomols et rock and roll, par EVELYNE PIEILLER.
– Dans les revues.
PAGE 31 :
« Vivre ensemble »... avec Dieu, par THOMAS DELTOMBE.
JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique
DU MOBILIER EN KIT AUX GUICHETS AUTOMATIQUES
Consommateur
au labeur
PAR LAURENT CORDONNI ER *
LES loisirs, ce n’est pas de tout repos. On savait
déjà que, lorsqu’il n’est pas « au travail », le travail-
leur – la travailleuse, surtout – continue d’œuvrer (1).
Mais on prête moins attention au fait qu’il consomme
et que, en tant que consommateur, il travaille bien
souvent gratuitement pour les entreprises ou les admi-
nistrations... pour finir le travail, justement. Il lit les
magazines de consommateurs, fait du repérage sur
Internet, organise ses projets, réserve ses billets de
train ; il se rend au supermarché, remplit son chariot,
fait la queue à la caisse ; il monte des meubles en kit,
installe son décodeur télé, active sa connexion
Internet ; il cherche la référence du joint du robinet
de la salle de bains ; il apprend le maniement des
logiciels, lit des modes d’emploi... et déboule
quelques jours plus tard au service après-vente, quand
ce n’est pas au bureau du contentieux.
Si le consommateur travaille, se dira-t-on, c’est
qu’il le veut bien. Participer à la production des biens
de consommation serait une manière agréable de faire
des heures supplémentaires, non directement rému-
nérées, mais qui reviendrait en fait à économiser du
salaire (en permettant d’acheter moins cher des biens
qui ne sont pas finis). Pour qui est courageux et
apprécie le « faire soi-même », cette offre de travail
bénévole présente également l’avantage de n’être pas
soumise au risque du chômage. Car c’est bien l’un
de ces cas exceptionnels, avec celui de Robinson sur
son île, où il suffit de vouloir travailler pour trouver
de l’embauche. D’aucuns feront même valoir que ce
travail bénévole représente la part d’autonomie qui
nous est offerte, l’occasion de ne pas être des consom-
mateurs passifs. La figure du bricoleur ingénieux, de
l’amateur passionné, du réparateur compétent, du
« consommacteur » se tient prête à bondir.
Le consommateur-travailleur aura cependant du
mal à se l’avouer – tant son travail consiste aussi à
« positiver » ces moments-là –, mais cette part d’au-
tonomie est très peu laissée à sa fantaisie. Comme
son voisin, il porte ses chaussures chez le cordon-
nier, il débarrasse son plateau au restaurant rapide,
il remplit les pages d’informations personnelles lors
d’un achat en ligne, il explique au correspondant du
service téléphonique d’aide aux clients comment il
faudrait qu’il le conseille pour l’aider à réparer sa
connexion, il pèse et affranchit son courrier à la poste
* Economiste. Auteur de L’Economie des Toambapiks. Une fable
qui n’a rien d’une fiction, Raisons d’agir, Paris, 2010.
(en venant chercher son recommandé), il passe son
samedi matin chez Brico-Futé pour retrouver une
roulette de placard que l’on ne fabrique plus. Même
s’il lui arrive de goûter à la « liberté » – on lui aura
mis le mot dans la bouche – de commander son billet
de train en pyjama sur Internet, confortablement
installé dans son lit, pour son déplacement profes-
sionnel du lendemain, il sait peut-être au fond de lui
qu’il n’est pas en train d’utiliser son temps de loisir
pour remonter une rivière du Grand Nord canadien
en pêchant à la mouche. Il osera même parfois
admettre qu’il n’a guère eu le choix : il y a tellement
la queue aux guichets des gares... Confronté à toutes
sortes de solutions alternatives peu alléchantes, le
consommateur trouvera finalement commode de se
servir lui-même. L’entretien savamment calculé des
queues à la poste, à la gare, à la Sécurité sociale, au
supermarché entre sûrement dans l’art consommé du
management néolibéral, lequel consiste à faire passer
le comportement d’évitement du consommateur pour
une marche héroïque vers la liberté de choisir.
DEVENU travailleur, le consommateur découvre
la productivité. Honte à lui s’il n’a pas la dextérité
suffisante pour se montrer un as de la caisse auto-
matique. Il sentira sur sa nuque le souffle silencieux
et néanmoins agacé des clients suivants. L’impératif
de productivité le poursuit jusqu’à son départ en
vacances, lorsqu’il écoute, captivé, cette hôtesse de
Delice-Jet lui enseigner la procédure d’autoenregis-
trement qui finira par supprimer son emploi. Vien-
nent tout de même quelques menues satisfactions, à
la longue, qui lui permettent de découvrir les joies
de la conformité : les caisses automatiques ne lui font
plus peur ; il n’oublie plus de passer un gant avant
de se servir en gazole ; il pilote avec virtuosité les
bornes automatiques de la compagnie de chemin de
fer (il les domine, il leur commande, il anticipe leurs
réactions) ; il sait enfin réactualiser la licence de son
logiciel antivirus. Le consommateur monte certaine-
ment en compétence. Mais, pour tirer ce bilan globa-
lement positif, il faudra taire le fait que ce genre de
qualification – indéniable autant qu’indispensable,
car son absence pourrait vous mettre socialement et
économiquement hors jeu – est de celle d’un porte-
clés qui ouvre et ferme toutes les portes d’une prison...
sans jamais voir le jour.
En fin de compte, à quoi est occupé le consom-
mateur – comme l’est de plus en plus le travailleur ?
VICTOR BRAUNER. – « La Méthode », 1948
SOMMAI RE Juin 2011
Le Monde diplomatique du mois de mai 2011 a été tiré à 222 437 exemplaires.
A ce numéro est joint un encart destiné aux abonnés : « Enercoop ».
(1) En moyenne, le temps consacré aux travaux domestiques
dépasse le temps de travail rémunéré. Cf. Delphine Roy, « La contri-
bution du travail domestique non marchand au bien-être matériel
des ménages », document de travail de l’Institut national de la statis-
tique et des études économiques (Insee), Paris, mars 2011.
(2) Cf. Tahar Ben Jelloun, « 34 centimes d’euro la minute »,
Le Monde, 10-11 octobre 2010.
(3) André Gorz, Métamorphoses du travail. Quête du sens, Galilée,
coll. « Débats », Paris, 1988.
32
www. monde-di pl omati que. fr
Il est occupé à vider à la petite cuillère l’océan des
défauts de fonctionnement d’une société qu’il faudra
bien qualifier un jour de « société de la panne ».
Tout ce qui marche, tout ce qui s’accomplit sans
trop de difficulté, tout ce qui fonctionne sans heurt,
tout ce qui est régulier (normal, routinier, répétitif),
tout ce qui « se passe bien », qui « roule », qui
« baigne », bref, tout ce qui est susceptible de
rencontrer un succès facile, nous l’avons confié aux
automates (technologiques ou procéduraux). Or,
dans un monde où le registre de l’action humaine
s’est largement rabattu sur celui, mortifère, des
opérations techniques, en confier la plus belle part
(celle des actions qui réussissent) à la machine, c’est
mourir avant l’heure.
La société de services n’est-elle pas elle-même
devenue le réceptacle, souvent profitable (2), toujours
assez morbide, de cette économie de la panne, qui
fait que les occasions de se rencontrer, d’échanger, de
palabrer se nouent autour de l’échec : aux guichets
du service après-vente, au bureau des réclamations,
à l’étage des contentieux, aux urgences de l’hôpital,
au commissariat de police, à l’accueil de la Société
nationale des chemins de fer français (SNCF)...
partout où l’on dispense les solutions pour remettre
sur les rails du protocole automatisé une situation
hors normes, un cas difficile, une incompréhension,
ce qui avait un instant échappé ? Les salariés, qui ont
travaillé tout le week-end, retrouvent à leur poste le
lundi ces naufragés du protocole : ceux pour qui la
cure d’antibiotiques n’a pas marché (les malades
guéris reviennent rarement saluer le médecin), ceux
qui ont raté leur correspondance à cause des « pertur-
bations à la SNCF », l’étudiant qui rend son dossier
d’inscription en retard, le voyageur qui a perdu ses
valises à l’aéroport ou qui a oublié son billet d’avion
électronique chez sa maîtresse, l’illettré qui « n’a pas
bien compris » les termes de son contrat de prêt à la
consommation, le locataire qui ne paye plus son loyer
depuis trois mois...
Marquées du sceau de la panne, de l’insuccès, du
ratage, du dépourvu, de la poisse, les occasions qui
nous sont données de « remettre de l’humain dans
tout ça » tournent donc à l’aigre, à la défiance, à la
protestation, à la fulmination. Et l’on se sent alors
presque apaisé lorsqu’il arrive que tous ces débor-
dements, comme la décharge d’agressivité que nous
venons de pulser dans le combiné de la hotline de
notre opérateur Internet, se trouvent hygiénique-
ment rattrapés et redressés par une salve de poli-
tesses tout en formules également automatisées :
« Merci de votre confiance, monsieur Robinson ; la
compagnie Quisaitfaire – son staff technique, son
service clientèle – vous souhaite une excellente fin
de journée ! »
L’ambition d’automatiser les débordements du
système sera peut-être notre nouvel eldorado. Et
l’on se prend insensiblement à rêver de choses qui
fonctionneraient « vraiment bien ». Car nous
commençons à éprouver la satisfaction narcissique
de nous reconnaître dans cet univers de causalités
implacables, en simulant de moins en moins notre
enthousiasme techno-branché. Comme l’écrivait
André Gorz, « l’esprit devenu capable de
fonctionner comme une machine se reconnaît dans
la machine capable de fonctionner comme lui
– sans s’apercevoir qu’en vérité la machine ne fonc-
tionne pas comme l’esprit mais seulement comme
l’esprit ayant appris à fonctionner comme une
machine (3) ».
A
D
A
G
P

JUIN 2011 – LE

MONDE diplomatique

2
« M ANIÈRE
DE VOIR

N OUVELLE

LIVRAISON DE

»

C O U R RIE R DES LE C TE U R S

Fin d’une « exception »
ES BOULEVERSEMENTS que connaît le monde arabe depuis quelques mois donnent déjà lieu à de nombreux travaux de décryptage : c’est que la volonté – et la capacité – des populations tunisienne et égyptienne de se débarrasser de leurs dictateurs de façon pacifique a surpris. Bahreïn, Yémen, Libye ou Syrie : la suite du mouvement s’avère plus violente. Mais la répression n’entame en rien la revendication de dignité, de justice sociale et de démocratie exprimée par les manifestants. Le mythe du caractère « exceptionnel » du monde arabe – que certains avaient cru déceler, suggérant que les systèmes politiques y étaient inamovibles et les citoyens à la merci des autorités – a volé en éclats. Le grand intérêt de la dernière livraison de Manière de voir (1) – outre son éclairage sur les événements récents qui ont bouleversé la région – est de donner à relire des articles qui, il y a plusieurs années pour certains, laissaient déjà percevoir les changements en cours.

L

Françoise Dolto et l’enfant
L’article «Au nom du bien-être de l’enfant » (Le Monde diplomatique de mai), qui revisitait certains aspects des écrits de Françoise Dolto, a suscité la réaction de M. Christophe Guillouët (Internet) : Ecrire qu’elle [Françoise Dolto] s’est attachée à sacraliser la relation mère-enfant indique une méconnaissance de ses innombrables propos et écrits, dont pas un seul ne cherche au contraire à trianguler la relation enfant-parent et à l’inscrire dans une histoire, à la fois familiale et anthropologique, en rapport à l’histoire générale (comme dans son dialogue avec Philippe Ariès). Ou dire que, selon Dolto, « l’apprentissage de la propreté serait dangereux, sauf à être désiré par l’enfant lui-même... » est un nonsens, le « désir de propreté » étant un concept étranger à tout rapport d’éducation. Il faut (...) parler non de « désir » mais de « besoin ». Mais il y a plus grave. En écrivant « Les pères représentent, disait Dolto, la “symbolique du discontinu”, les mères endossant celle du continu. Et le continu, comme chacun sait, ce sont les soins quotidiens... », l’auteure cherche à écraser le propos symbolique dans le domaine du réel, comme on a vu le faire Michel Onfray avec Freud, dans une dangereuse régression éthique. Personnellement, venant d’une famille où seules les femmes s’occupaient des enfants, je peux tout au contraire témoigner que mes lectures de Dolto (d’abord par intérêt littéraire et intellectuel et bien avant que je devienne père) m’ont incidemment ouvert sur une réalité de l’autre, enfant, mère et père. Elles m’ont préparé à accomplir, à égalité avec ma femme, les soins aux enfants tout petits, puis au cours de leur croissance. En outre, nos enfants ayant fréquenté la crèche, j’ai pu constater que, sans avoir de connaissance directe de psychanalyse infantile, le personnel de puériculture montrait dans ses principes et ses pratiques éducatives qu’il en était pénétré. Nous n’avons pu que nous féliciter de cette expérience, en regrettant qu’elle s’étiole ensuite puis disparaisse à l’école, où la culture éducative psychanalytique existe pourtant peu ou prou, et pourrait avoir des e ets positifs, y compris pour l’apprentissage de la démocratie.

Féminisme et écologie
M. Henri L’Helgoualc’h, de Plonévez-Porzay (Finistère), nous écrit à propos de l’article « Féminisme et écologie, un lien “naturel” ? » (notre édition de mai) : Le point d’interrogation du titre n’est pas inutile car ce rapprochement [femme et écologie] est loin d’être évident. (…) Le principal fléau mettant en péril la planète est, sans nul doute, la courbe exponentielle de la natalité. Ainsi, l’auteure écrit que « le premier rapport de l’écologie avec la libération des femmes est la reprise en main de la démographie par celles-ci ». Or la limitation du nombre d’enfants intéresse, bien évidemment, tout autant le père de famille qui doit travailler pour les nourrir et les éduquer. Sans compter que les hommes ont pleinement participé au contrôle des naissances. De même, il est indiqué : «Les projets masculins (…) avaient trouvé de nouvelles manières de ravager la nature au moyen de la science, de la technologie et des usines. » On pratique ici l’amalgame entre la science et l’usage qu’on en fait. Car c’est aussi la science (des hommes) qui, par exemple, a permis la contraception et donné le lave-linge. La science, que l’on reproche aux hommes, a largement profité aux femmes. (…) Et l’auteure signale que, pour « les chercheurs en sciences sociales (…), les femmes sont e ectivement plus préoccupées que les hommes par la destruction de l’environnement ». La preuve ? « Un rapport suédois indique que les hommes participent au réchau ement climatique de façon disproportionnée par rapport aux femmes, car ils conduisent sur des distances plus importantes : la circulation automobile en Suède est imputable aux trois quarts à des hommes.» Rien d’étonnant à cela, à partir du moment où ils ont plus de responsabilités professionnelles et sont plus disponibles et volontaires pour le démarchage et la maintenance chez les clients (pour ne citer que cet exemple). Si leur implication dans le métier suppose plus de déplacements, en contrepartie ils sont mieux rémunérés, rémunération qu’ils partagent avec leur conjointe, même après divorce. Autrement dit, les femmes tirent bénéfice du « sale boulot » e ectué par les hommes qui polluent. (…) En reportant les responsabilités du libéralisme sur la gent masculine en général, le féminisme dévore la lutte des classes. C’est une attitude stérile et dangereuse car le

coupable n’est plus le système politique mais un seul sexe. Alors, comment faire confiance à une gauche à ce point polluée par le féminisme ?

Informaticiens
Ayant lu l’article de Nicolas Séné sur les « Informaticiens en batterie » (Le Monde diplomatique de mai), M. Mehdi Arafa nous écrit (courriel) : Si [cet article] donne un bon aperçu de ce que vivent les informaticiens de nos jours, il ne représente qu’une facette de l’évolution de ce métier. (…) Avoir de la visibilité devient un luxe, il est ainsi très compliqué d’organiser ses projets personnels, de formation et autres. Combien de fois entend-on des ingénieurs se réjouir d’avoir de la visibilité sur trois mois? Les projets «au forfait» [NDLR : avec obligation de résultats, et non de moyens], souvent plus valorisants sur le plan professionnel car donnant davantage d’autonomie aux équipes d’ingénierie, sont aussi synonymes de fortes pressions de la part des équipes commerciales pour vendre au plus bas, quitte à s’engager sur des délais di ciles ou des équipes réduites... Par ailleurs, le secteur a connu de profonds bouleversements ces dernières années, notamment par l’externalisation massive des développements, des équipes de maintenance et de gestion d’infrastructure vers des pays à bas coût (Inde, île Maurice, Afrique du Nord, etc.). Au-delà de l’évolution (...) des méthodes de travail que cela représente (d’ailleurs pas entièrement négative), ceci s’accompagne de pressions (souvent absurdes) sur les équipes et l’encadrement, imposant par exemple des quotas ou pourcentages typiques de développements externalisés par projet, quel que soit le contexte.
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RECTIFICATIFS – Une erreur s’est glissée dans l’encadré « Un passé occulté » (page 11 du numéro de mai 2011). Le « dernier soldat ottoman » a quitté la Libye en 1911 et non en 1926. – Mentionné dans l’article « Le moment où ils ont dit non » (numéro de mai 2011), le film Les Braves est disponible en DVD (www.lescollectionsparticulieres.com) et non pas distribué en salles.

L’article de Bassma Kodmani intitulé « Une génération ébranlée par la défaite » analysait, dès juin 2007, le « divorce entre les sociétés arabes et les pouvoirs en place » à propos de la question palestinienne, tout en montrant que la population cherchait des solutions à ses problèmes quotidiens sans compter sur les gouvernements dont elle n’attendait rien. La nouvelle génération n’a pas renoncé à revendiquer la reconnaissance des droits des Palestiniens, mais elle entend d’abord changer les règles du jeu politique. Pascal Ménoret, dans « Le feuilleton qui bouscule la société saoudienne », s’intéressait, en 2004, au rôle d’un feuilleton télévisé qui contournait la censure en abordant des sujets de société. Il évoquait également le poids des médias dans la naissance d’« une opinion publique et politique ». Le développement des médias et la diffusion de l’information via les réseaux sociaux ont-ils contribué aux mouvements de révolte ? David Hirst rapportait dans un article d’août 2000 les propos de Fayçal Al-Kassim, l’animateur de la célèbre émission d’Al-Jazira « La direction opposée » : « Je suis persuadé qu’une des principales causes du retard dont souffre le monde arabe est l’absence de liberté de sa presse. (...) Mais, un jour, une presse libre permettra peut-être l’émergence de la démocratie. » Les tentatives des régimes de MM. Hosni Moubarak (Egypte) et Bachar Al-Assad (Syrie) de couper l’accès au réseau Internet af in de limiter les contacts entre les citoyens se sont révélées inefficaces. Tout comme la fermeture du bureau d’Al-Jazira au Caire. La question économique et sociale n’est pas absente de cette livraison de Manière de voir qui revient, notamment, sur les grèves ouvrières qui se sont déroulées en Egypte dès

2004, ainsi que sur la mobilisation des travailleurs lors de la révolte qui a conduit au départ de M. Moubarak. Pour l’avocat Khaled Ali, directeur du Centre égyptien pour les droits économiques et sociaux : « Ce ne sont pas les ouvriers qui ont lancé le mouvement du 25 janvier (…), mais l’une des étapes importantes a été franchie lorsqu’ils ont commencé à protester et à donner une coloration économique et sociale à la révolution, en plus des exigences politiques. » Ce numéro permet de comprendre les caractéristiques des révolutions arabes, à travers un premier chapitre consacré au « temps du soulèvement ». Le deuxième volet, « Un si long hiver », analyse les raisons pour lesquelles le Maghreb et le Proche-Orient avaient pu faire figure d’exception dans le monde jusqu’au mois de janvier 2011. L’originalité de cette livraison tient également à la dimension culturelle, abordée dans le troisième chapitre sous le titre « Résistances culturelles ». Une génération d’artistes a émergé, métissée, sans oublier les anciens. A ce sujet, l’article de Salah Abou Seif, cinéaste égyptien, datant d’août 1977, se révèle prémonitoire : « A mes yeux, explique l’auteur, le film politique dans le monde arabe a besoin de metteurs en scène audacieux, disposés à payer de leur liberté, et jusque de leur vie, le droit d’affirmer à l’écran leur désir de justice sociale et leur goût de l’égalité. »

AGNÈS L EVALLOIS , journaliste, spécialiste du Proche-Orient.
(1) Manière de voir, n° 117, « Comprendre le réveil arabe », juin-juillet 2011, 7,50 euros.

COUPURES DE PRESSE

GRÂCE AUX RICHES
L’éditorialiste Daniel Henninger reproche au président américain Barack Obama son ignorance quant aux vertus de la richesse (Wall Street Journal, 28 avril 2011). Depuis l’époque des Pères fondateurs, aucune nation n’a vu autant d’argent quitter les poches de ceux qui l’ont gagné pour promouvoir le bien-être de leur pays. A lui seul, [le philanthrope] Andrew Carnegie a construit plus de mille six cents bibliothèques. Selon les chi res o ciels, il existe près de cent dix mille fondations privées délivrant des bourses aux EtatsUnis. Au-delà des institutions portant

Une édition du « Monde diplomatique » en Angola
Depuis le 1er mai 2011, le réseau du Monde diplomatique s’est enrichi d’une nouvelle édition internationale : Le Monde diplomatique Angola, produit par la société Facide. Avec celles de São Paulo (Brésil) et de Lisbonne (Portugal), c’est la troisième édition du Monde diplomatique en langue portugaise.

le nom de « ploutocrates » tels que Warren Bu et ou Bill Gates – dont nul n’ignore qu’ils ne paient pas assez d’impôts ! –, il existe des centaines de milliers de fondations dirigées par des familles de fortune modeste, qui soutiennent les projets les plus variés : bourses d’études, écoles, hôpitaux, institutions culturelles et même des causes qui transcendent les logiques partisanes, comme la promotion des éoliennes.

légale de l’union stable de couples homosexuels. Dix membres [sur onze] du STF ont voté en faveur de la proposition. (…) Luis Fux [l’un des membres du STF] a rappelé que l’homosexualité ne découle pas d’une croyance ou d’un choix de vie. Selon lui, puisque l’homosexualité n’est pas un crime, il n’y a aucune raison d’interdire que les homosexuels forment des familles.

s’établir à 27 % à l’heure actuelle. Leur véritable niveau : 1 %. (…) Une majorité de la population s’oppose aux coupes liées à la protection sociale (…). Ils préfèrent trancher dans la catégorie « dépenses inutiles » qui, selon eux, représenterait 50 % des dépenses du pays.

TOUS MALADES
Une étude récente rend compte de l’évolution des critères d’analyse médicale, laquelle plonge une partie de la population dans la maladie. Et dans les bras des industries de la santé (The Lancet, 7 mai 2011). Année après année, les seuils identifiant les taux de cholestérol, de pression artérielle, de sucre dans le sang ou de densité osseuse jugés dangereux baissent. Ce qui accroît mécaniquement le nombre de personnes bénéficiant de traitements médicamenteux. Quand le niveau « normal » de sucre rapide dans le sang a baissé de 8 à 7 millimoles par litre, près de deux millions d’Américains sont devenus diabétiques. Quand le taux « normal » de cholestérol a baissé de 6 à 5 millimoles, quarante-deux millions d’entre eux, jusque-là en bonne santé, ont soudain développé une hyperlipidémie. Le nombre de « patients à traiter » a ainsi explosé.

INDE
La sévère défaite du Parti communiste indien marxiste (PCI-M), au pouvoir depuis trente-quatre ans dans l’Etat du Bengale-Occidental (Inde), ravit les hommes d’a aires. La revue Outlook donne la parole à l’un de leurs représentants (13 mai 2011). C’est ce que beaucoup attendaient depuis longtemps. Avec Mamata Banerjee [la nouvelle élue], la démocratie a triomphé dans notre Etat et le vote de 2011 nous permet de nous tourner vers le reste du monde. Maintenant, il est temps pour les entreprises de passer à l’étape suivante et d’aider la nouvelle dirigeante à bâtir un Bengale meilleur.

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Sur le site du Monde diplomatique
LA VALISE DIPLOMATIQUE
A aire Strauss-Kahn : les informulés d’une rhétorique sexiste par Mona Chollet 10 mai 1981, triste anniversaire par Serge Halimi La dette, les peuples et Dominique Strauss-Kahn par Renaud Lambert Triomphe des conservateurs au Canada par Benoît Bréville Le président Hugo Chávez dans le labyrinthe colombien par Maurice Lemoine

BLOGS
Le plan de sauvetage européen est-il illégal ? par Frédéric Lordon « La pompe à phynance » « Elargissement des cibles » en Libye, par Philippe Leymarie « Défense en ligne » En Thaïlande, les errements des « légions humanitaires », par Alain Devalpo « Planète Asie » Soupçons sur les navires de l’OTAN, par Stefano Liberti « Visions cartographiques »

CHIMÈRES BUDGÉTAIRES
Mal informés, ou peu soucieux de l’être, les Américains aimeraient réduire les « dépenses publiques » sans que cela leur coûte (Newsweek, 28 mars). Une étude de 2010 montre que les Américains souhaitent résorber le déficit budgétaire en ramenant à 13 % du budget fédéral les dépenses a ectées à l’aide étrangère, qu’ils imaginent

UNIONS HOMOSEXUELLES
Au Brésil, la justice légalise les unions civiles pour les couples homosexuels (O Estado de São Paulo, 5 mai 2011). Le Tribunal suprême fédéral (STF) a demandé, jeudi 5 mai, la reconnaissance

w w w. m o n d e - d i p l o m a t i q u e . f r

3
L’ AFFAIRE D OMINIQUE S TRAUSS -K AHN AU
PRISME DES MÉDIAS

LE MONDE diplomatique – JUIN 2011

Anatomie d’une débâcle
Afrique, Asie et, désormais, Europe : le Fonds monétaire international (FMI) conditionne imperturbablement ses prêts à un programme de privatisations et d’austérité. Pourtant, dit-on, le FMI aurait changé. Sous la direction de M. Dominique Strauss-Kahn, il aurait basculé au service des peuples. Cette campagne de communication illustre la personnalisation croissante des enjeux politiques. Une tendance à double tranchant…
tout occupé à se fabriquer une image d’homme austère et sérieux après être apparu si longtemps rond et jovial, travaillerait avec M. Gérard Le Gall, ancien conseiller en sondages de M. Lionel Jospin. Mais le coprésident d’Euro RSCG, M. Fouks, conseille son vieil ami Manuel Valls, député-maire d’Evry et candidat potentiel aux primaires socialistes. Le président du conseil général de SeineSaint-Denis, M. Claude Bartolone, qui affirme que M. Strauss-Kahn a été « embastillé » à New York et qu’il craignait fin avril un coup tordu du président russe Vladimir Poutine, fait appel aux services de M. Stéphane Schmaltz, associé d’Euro RSCG. Une agence qui vient également de décrocher un contrat auprès de M. Arnaud Montebourg, député PS de Saône-et-Loire (3). A cette proximité du PS avec une grande société de communication – qui s’était déjà illustrée dans la campagne de M. Jospin en 2002, avec le succès que l’on sait –, il convient d’ajouter l’appui apporté par les médias du groupe Lagardère à la candidature de M. StraussKahn. La cheville ouvrière en est, encore et toujours, M. Khiroun. Lors d’une assemblée générale du groupe, le 11 mai, quand la question fut posée de savoir si la Porsche où avait pris place « DSK » lors de son séjour à Paris était bien un véhicule de fonction utilisé par son bras droit, M. Arnaud Lagardère confirma implicitement l’information : « Ramzi m’est très proche. Tout cela va peut-être m’éloigner un peu des critiques de proximité que j’ai avec Nicolas Sarkozy. »
GÉRARD FROMANGER. – « Passe », 1976

PA R M A R I E B É N I L D E *
’ IL FALLAIT trouver une vertu au tourbillon médiatique soulevé par la mise en examen de M. Dominique StraussKahn aux Etats-Unis en mai dernier pour tentative de viol, agression sexuelle et séquestration, ce serait d’avoir mis en lumière quelques-uns des travers qui structurent le système d’information français : la personnification extrême de la politique dont les éditorialistes déplorent les effets tout en développant ses causes ; la continuité entre conseillers en communication et journalistes dès lors que le « client » coïncide avec l’idéologie du juste milieu médiatique ; l’étroitesse des liens, toujours dénoncés et jamais tranchés, entre presse et pouvoir. Enfin, « l’affaire » révèle les réflexes de classe qui conduisent les commentateurs perchés sur les barreaux supérieurs de l’échelle sociale à s’émouvoir quand choit un puissant – le malheur des faibles étant trop commun pour constituer une « information ». La scène a été vue et revue. Elle fut montrée à la télévision française près de deux mois avant que M. Strauss-Kahn soit déféré devant la justice américaine. Le directeur général du Fonds monétaire international (FMI) fait griller son steak dans sa maison de Georgetown à Washington, pendant que son épouse, M me Anne Sinclair, prépare la salade. Comme des millions de Français (ou presque). Un instant de vie fabriqué pour les besoins d’un documentaire diffusé le dimanche 13 mars sur Canal+ et produit par KM Productions, la société de

S

M. Renaud Le Van Kim, qui s’était déjà illustrée par les superproductions en faveur de M. Nicolas Sarkozy lors de son investiture à la tête de l’Union pour un mouvement populaire (UMP), en 2004. Dans Paris Match, qui anticipe la diffusion de ce film par un reportage de six pages, le 24 février, la même scène de vie privée est dévoilée, montrant au sein du couple « une réelle complicité malgré les turbulences de 2008 ». Une allusion à l’affaire Piroska Nagy, du nom de cette économiste du FMI avec laquelle M. Strauss-Kahn a eu une liaison passagère. « Il a abusé de sa position dans sa façon de parvenir jusqu’à moi », écrit-elle le 20 octobre 2008. Avant de prévenir : « Je crains que cet homme n’ait un problème pouvant le rendre inapte à la direction d’une institution où des femmes travaillent sous ses ordres. » Pendant que Le Journal du dimanche titre « Il faut sauver le soldat DSK » (19 octobre 2008), celui-ci dément avoir tiré avantage de son ascendant hiérarchique, et l’hebdomadaire Elle publie un portrait de Mme Sinclair en épouse admirable dans l’épreuve. Le magazine VSD, qui a confié à M. Jacques Séguéla, vice-président de Havas, le soin de retravailler sa formule, consacre sa «une» à la «riposte» du couple avant d’accompagner « DSK » dans sa tournée triomphale en Afrique. Pour désamorcer cette situation explosive, M. Strauss-Kahn a fait venir à Washington celui qui passe pour son démineur en chef : M. Ramzi Khiroun.

Copiner ou informer ?
RIGINAIRE de Sarcelles, ville dont M. Strauss-Kahn fut député-maire, ce fabricant d’images est à la fois porteparole du groupe Lagardère (Europe 1, Le Journal du dimanche, Paris Match, Elle...) et consultant détaché d’Euro RSCG, une agence de publicité détenue par l’industriel Vincent Bolloré où travaille la garde rapprochée des communicants de « DSK » : M. Gilles Finchelstein, directeur général de la Fondation Jean-Jaurès, Mme Anne Hommel, son attachée de presse, et M. Stéphane Fouks, dirigeant d’Euro RSCG.

O

« injurieux, injuste et confus » (18 mai) le procès en complaisance intenté à la presse hexagonale. Avant d’admettre sur France 2 (19 mai), du bout des lèvres, qu’il avait fermé les yeux sur un comportement, le harcèlement, potentiellement délictueux : « Il devrait y avoir une réprobation collective. J’avoue que cette question, je l’ai négligée. » Pour justifier son attitude, Joffrin s’abrite, à l’instar de plusieurs de ses homologues, derrière les risques de condamnation pour atteinte à la vie privée et l’absence de plainte. « Si telle était la règle dans la profession quand il s’agit de faits divers qui touchent le plus souvent des citoyens ordinaires, objecte le journaliste Nicolas Beau, beaucoup d’entre nous seraient au chômage technique (1). » Plus que le respect de la présomption d’innocence ou la crainte de poursuites judiciaires, la connivence entre dirigeants politiques et responsables éditoriaux explique la discrétion sur certains sujets. Marianne (21 mai) dévoile que Maurice Szafran, Jacques Julliard, Nicolas Domenach et Denis Jeambar, quatre hiérarques de l’hebdomadaire, ont récolté d’importants renseignements sur la campagne présidentielle française au cours d’un déjeuner organisé le 29 avril avec M. Strauss-Kahn. Pourtant, dans un premier temps, les lecteurs n’en sauront rien. Jeambar explique : « L’engagement est pris autour de la table de ne rien dévoiler des échanges qui vont avoir lieu. Il sera respecté. Evidemment, les événements de New York délivrent notre parole et rendent même nécessaire de publier la teneur de cette conversation pour mieux éclairer la personnalité de DSK. » Autrement dit, le copinage avec une personnalité éminente impliquerait que les éditorialistes cèlent des informations sensibles aux lecteurs. Mais, sitôt l’intéressé passé du statut de prétendant à celui de prévenu, le devoir d’informer – y compris sur la « face cachée » de l’idole déchue – reprendrait ses droits. Le monde de la communication politique s’apparente à un tout petit terrain de jeu. Outrepasser les barrières érigées par M. Khiroun, n’est-ce pas aussi risquer de se couper l’accès à de nombreuses personnalités socialistes cornaquées par Euro RSCG (2) ? Depuis l’arrivée de Mme Martine Aubry à la tête du Parti socialiste (PS), en novembre 2008, une ancienne directrice associée de cette agence orchestre la communication du

parti. La première secrétaire se distingue en recourant ponctuellement aux services du publicitaire Claude Posternak, qui fut conseiller en communication de M. Michel Rocard. M. François Hollande,

L’héritier a-t-il alors sincèrement misé sur le succès du patron du FMI – auquel le groupe Lagardère doit la gérance d’European Aeronautics Defence and Space (EADS) (4) – ou a-t-il laissé s’installer au sein même de ses médias un pouvoir favorable à M. Strauss-Kahn avec l’assentiment de l’Elysée ?

Une colère à géométrie variable

C

A 39 ans, M. Khiroun se situe au carrefour de la politique, de la communication et des médias. Son rôle permet de mieux comprendre comment un comportement confinant au délit a été volontairement tu en France, comme s’il avait été frappé d’omerta dans un village de Sicile. L ’homme s’est d’abord fait connaître de M. Strauss-Kahn en 1999, au moment où celui-ci, ministre socialiste du gouvernement Jospin, était impliqué dans divers scandales pour lesquels il sera blanchi (emplois fictifs à la Mutuelle nationale des étudiants de France, détention de la « cassette Méry » compromettant M. Jacques Chirac...). Faisant office de chauffeur et de garde du corps, il sait soustraire son patron aux téléobjectifs des photographes quand ce dernier est auditionné par la juge Eva Joly. Puis il parvient à étouffer les accusations d’une jeune journaliste, Tristane Banon, qui menaçait de porter plainte contre « DSK » pour agression sexuelle en 2002.
* Journaliste. Auteure de l’essai On achète bien les cerveaux. La publicité et les médias, Raisons d’agir, Paris, 2007.

Devenue écrivaine, elle a vécu une histoire très emblématique du cirque médiatique : invitée à s’exprimer dans une émission-dîner de Thierry Ardisson, sur Paris Première, en 2007, elle commet l’erreur, « l’alcool aidant », de parler de sa mésaventure – qui se situerait entre l’agression et le harcèlement sexuel – sur un ton badin. Un bip à la diffusion empêche de savoir qui se cache derrière le « chimpanzé en rut » évoqué à l’antenne ; son témoignage est supprimé au dernier moment d’une émission de Marc-Olivier Fogiel sur France 3. La jeune femme voit ainsi se refermer le piège : n’ayant pas osé porter plainte, elle est suspectée d’avoir inventé cette histoire, comme le prétend M. Khiroun. Mais sans se sentir soutenue, comment une femme isolée peut-elle trouver le courage de se présenter devant un juge ? Après l’arrestation de M. Strauss-Kahn, les médias français ont mis quatre jours avant de réaliser, sous la pression de la presse anglo-saxonne, que leur responsabilité pouvait être engagée. Jean Quatremer, journaliste spécialiste de l’Europe à Libération, avait écrit sur son blog dès le 9 juillet 2007 ces quelques lignes : « Le seul vrai problème de StraussKahn est son rapport aux femmes. Trop pressant, il frôle souvent le harcèlement. Un travers connu des médias, mais dont personne ne parle (on est en France). » Ce propos a été ignoré dans l’édition papier du quotidien. « Ramzi Khiroun a d’ailleurs osé me demander de supprimer ce papier de mon blog afin de “ne pas nuire à Dominique”», se souvient Quatremer. Ancien directeur de Libération, Laurent Joffrin a d’abord trouvé sur France Info

’EST encore Paris Match qui, dans son baromètre IFOP, révèle en juillet 2009 que M. Strauss-Kahn est la « personnalité préférée des Français ». « 2012, c’est parti », titre Le Journal du dimanche (20 février) en publiant en « une », côte à côte, les photographies du chef de l’Etat et de son rival potentiel. « Ce qui est sûr, c’est que l’Elysée veut favoriser le sacre de Dominique StraussKahn au PS car Nicolas Sarkozy est persuadé qu’il est en mesure de le battre », confiait en mars un rédacteur de ce périodique. Non content de s’immiscer dans la ligne éditoriale d’Europe 1 en s’entretenant régulièrement avec son intervieweur matinal Jean-Pierre Elkabbach, M. Khiroun a l’oreille attentive d’Olivier Jay, directeur de la rédaction du Journal du dimanche (« Dominique Strauss-Kahn incarnait la figure rarissime en France d’un leader politique à l’aise avec un monde ouvert », écrira-t-il le 22 mai), ou d’Olivier Royant, son homologue à Paris Match.

et que l’on n’avait pas entendue quand les accusés d’Outreau furent montrés menottés entre deux gendarmes, en janvier 2002, avant d’être acquittés. Ou lorsque, près d’un an plus tard, M. Abderrezak Besseghir, un bagagiste de l’aéroport de Roissy, avait été « présumé terroriste », livré à l’opprobre et incarcéré sous la pression de journalistes déchaînés – avant d’être innocenté par les juges.

(1) Le Monde, 20 mai 2011. (2) Lire à ce sujet Aurore Gorius et Michaël Moreau, Les Gourous de la com’, La Découverte, Paris, 2011. (3) Le Monde, 14 mai 2011. (4) Ministre de l’économie, des finances et de l’industrie lors de l’édification du groupe hispanofranco-allemand EADS en 1999, M. Strauss-Kahn avait conclu un pacte d’actionnaire au terme duquel la direction opérationnelle de la société publique Aerospatiale, composante française d’EADS, échoyait au groupe Lagardère, lequel bénéficiait en outre d’exonérations fiscales.

Selon Le Monde (26 avril), deux journalistes de cet hebdomadaire qui tentaient d’obtenir des réponses claires sur l’homme d’affaires Alexandre Djouhri, en relation avec MM. Lagardère, Serge Dassault ou Strauss-Kahn, ont été censurés à la suite de l’intervention du porte-parole du groupe Lagardère. Comment les journalistes seraient-ils enclins à enquêter sur un homme politique que chacun sait appuyé par de si puissants relais dans les médias ? Après l’arrestation de M. Strauss-Kahn, les caciques du PS ont manifesté leur solidarité envers leur camarade, présumé innocent. Les images de sa sortie du commissariat, les bras entravés, ont « bouleversé » M me Aubry ; M. Valls a parlé d’une « cruauté insoutenable ». Et l’ancien ministre de la justice Robert Badinter a évoqué un « lynchage médiatique ». Une belle colère fondée sur le non-respect de la loi Guigou de 2000 relative à la présomption d’innocence,

Clinton agrémentent toujours les murs d’une célèbre chaîne de restauration rapide vietnamienne à Ho Chi Minh-Ville.. Japon . plus d’un cinquième des recettes extérieures. Ces vingt ans de rage et d’horreur qui s’achevèrent en avril 1975 avec la prise de Saïgon semblent oubliés. Bureau d’analyse économique américain. HarperCollins. Bureau général de la statistique vietnamien .57 milliards de dollars (58e rang sur 181 pays).3 milliards de dollars en 2010. Sauf mention contraire.Arabie saoudite (janvier) .. n’écorche pas l’oreille. la flotte indienne entend utiliser le port et l’arsenal – importants – du constructeur naval Vinashin pour amarrer et réparer ses propres bateaux. mise sur 35 milliards de dollars d’ici 2020 (3). World History Connected. il devint le héros Des amitiés indiennes La peur de la puissance chinoise réunit le Vietnam et l’Inde. Sans rancune. (2) Discours tenu à Hanoï le 21 juillet 2010 en marge de la 43e rencontre ministérielle de l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est. ne peut se défendre.. pouvait-on lire sur un blog du site de l’entreprise. Une autre façon d’aider l’armée vietnamienne à entrer dans le XXIe siècle implique de faciliter la mise en réseau de ses capacités Déja parus dans la série « Alliances insolites » : Inde . Les Etats-Unis sont candidats. «An ambiguous relationship : Impressions of the United States in Vietnamese historical scholarship. A Hanoï. et d’ailleurs que viendraient-ils y faire ? Depuis des années. qui dévoilait les mensonges du gouvernement américain sur son engagement dans la guerre. une route étroite serpente vers la base aéronavale développée par l’armée américaine pendant la guerre du Vietnam. En s’appuyant sur la compilation de documents effectuée par Robert Hopkins Miller et intitulée The United States and Vietnam.Afrique du Sud (mars) . Gadkar-Wilcox. McCain mouillait au port.05 milliards d’IDE totaux) (2009). des terres ravagées. » Vu de Hanoï. L’Inde propose sa coopération dans ce domaine : construction de navires modernes et . au coût estimé de 1 milliard de dollars. 20 décembre 2010. 2. les 1 000 dollars annuels de produit intérieur brut par habitant ont été dépassés. les chiffres sont pour 2010. les visiteurs ne sont pas les bienvenus. Lyndon B. Treize mille étudiants – record pour l’Asie du Sud-Est – ont intégré une université outre-Pacifique. un premier dialogue de défense américano-vietnamien s’est tenu à Hanoï. Turquie .. au large de Da Nang – précisément là où les premiers GI débarquèrent. qu’ici on appelle « mer de l’Est ». 7. les géants indiens de l’énergie convoitent les réserves de gaz vietnamiennes en mer de Chine méridionale. dès septembre 2009. Si l’on considère par ailleurs que les armes nouvellement acquises par Hanoï sont principalement de fabrication russe. et l’embargo commercial maintenu jusqu’en 1994. Modernisation de la marine L’expansion de la flotte chinoise dans la région – qui s’est notamment traduite par la construction d’une base navale en rade de Sanya (Hainan) – contraint le Vietnam à moderniser ses propres forces armées. la secrétaire d’Etat Hillary Clinton. Chine. McCain. Vietnam ! ». Soldats et douaniers musardent. pour Hanoï. les exportations vers les EtatsUnis – textile et chaussures principalement – ayant rapporté 14. comme les missiles de croisière supersoniques BrahMos. De son côté. PIB par habitant : 1 174 dollars (142e). dans un contexte de déclin relatif de la suprématie américaine et de recomposition des pouvoirs en une multitude de pôles et de réseaux fondés sur la coopération tout autant que sur la compétition. Empêcher Pékin de mettre la main sur l’intégralité des vastes ressources sous-marines d’Asie du Sud-Est constitue en outre une préoccupation majeure pour New Delhi – que partage d’ailleurs Hanoï. expose l’historien Wynn W. Durant celleci.. la baie de Cam Ranh tourne au ralenti. L’administration Obama est prête à porter la relation entre les Etats-Unis et le Vietnam à un niveau supérieur (2). d’organisation ou de marketing lui permettant d’échapper à une trop grande dépendance visà-vis des pays occidentaux ou de la Chine. Pham Xanh a souligné l’intérêt du président américain Thomas Jefferson [18011809] pour les récoltes de riz dans le sud du Vietnam. Taux de croissance : 6. scandé en bengalais. souvent vétustes. en 1965 –. vingt-quatre personnes ont été arrêtées – et quatorze condamnées – pour avoir exprimé des vues contraires à la ligne du Parti communiste. Depuis l’accord bilatéral sur le commerce. 19862009 ». a valeur de symbole : il s’agit de son plus grand site d’assemblage et de test dans le monde. C’est à présent la femme de celuici. Japon . dans le sud du Vietnam. tout autant que l’acharnement du géant humilié à bloquer ensuite l’aide internationale vers le nain qui l’avait vaincu. Accord en gestation dans le nucléaire civil Le sud du Vietnam. L’implantation d’une usine par le géant du microprocesseur Intel dans la banlieue de Ho Chi Minh-Ville (ex-Saïgon). tout en refusant de sceller une quelconque alliance formelle. 2. Leurs investissements constituent. Comprimée par des barbelés. avaient déserté les mémoires vietnamiennes. en juillet 1995. La balance commerciale est largement excédentaire pour Hanoï. histoire oblige. l’Inde comme le Vietnam se rapprochent peu à peu des EtatsUnis. Hanoï. un travail bien pensé de réécriture mémorielle s’impose. qui en profite pour offrir ses services militaires et commerciaux. CHINE Hanoï LAOS Vientiane Haïphong Vinh Hue THAÏLANDE Da Nang Hainan Hongkong Iles Paracels VIETNAM CAMBODGE Phnom Penh Mer de Chine Cam Ranh méridionale Iles Spratleys PHILIPPINES Ho Chi Minh-Ville (ex-Saïgon) Limite de revendication territoriale et maritime du Vietnam de la Chine des Philippines de l’Indonésie INDONÉSIE 500 km Retrouvailles des Etats-Unis et du Vietnam Le rapport secret intitulé « Relations Etats-Unis . formées avec plusieurs pays de la zone.Vietnam. La présidente de la chambre de commerce américaine au Vietnam. Iran . Johnson (1963-1969). En 2007. En quête permanente de nouveaux gisements dans le monde entier. les Etats-Unis avaient coopéré avec le Vietminh. le rapprochement avec les Américains obéit d’abord à une logique économique. au savoir-faire incontestable en la matière. PAR SAURAV JHA * Principaux clients : « 1. Et des photographies de la première visite de M. (. Cette légitimité lui permit de faire taire les conservateurs pour aider le président William Clinton à proclamer la normalisation des relations entre les deux pays. une source d’expertise en termes de technologie. Kennedy (1961-1963). servait de cri de ralliement aux étudiants de Calcutta pour exprimer leur solidarité envers le peuple vietnamien et marquer leur rejet de l’impérialisme des Etats-Unis. figure de proue de la VIIe flotte et l’un des onze porte-avions géants de l’US Navy. des familles détruites. A « Des relations d’une très haute importance » Le Vietnam détient en outre une quantité considérable d’équipements militaires hérités de l’ère soviétique dont il pourrait vouloir confier la maintenance et la modernisation aux Indiens. Plusieurs journalistes et blogueurs étaient du nombre. ces deux puissances émergentes ont en effet de nombreux intérêts économiques et géopolitiques communs. l’ambassadeur américain Michael W. McCain » fait escale à Da Nang En août 2010. 3. Cette léthargie va prendre fin : en octobre 2010. Des postes militaires.) Les historiens ont également étendu leur champ de recherche (. 1. John F. les échanges augmentent régulièrement.. les chercheurs vietnamiens ont commencé à minorer la période 1954-1975 dans les relations avec les Etats-Unis au profit de la période 1941-1945. Chine . ce slogan. il faut tourner la page des trois millions de morts pendant la guerre. Washington. Mieux. Barack Obama. L’idylle n’exclut pas quelques rancœurs. tandis que le contre-torpilleur USS John S. ainsi que les nombreuses expéditions effectuées par les Etats-Unis au Vietnam au début du XIXe siècle (4). candidat républicain à l’élection présidentielle de 2008 face à M. La guerre paraît loin. 403 930 personnes (2009).19 milliards de dollars..Brésil . Le Vietnam en chiffres Produit intérieur brut (PIB) : 103. il fut emprisonné cinq ans et demi au Vietnam. 524 millions de dollars (sur 8. Corée du Sud. « Mon nom. « Après 1990. ce qui correspond selon la Banque mondiale au statut de pays à revenu intermédiaire. l’été dernier. ont d’ailleurs facilité les ventes d’armes russes sur de nombreux marchés. les Vietnamiens privilégient cette phase de sa carrière. Pour cela. entré en vigueur en 2001. Exportations : 72. Inde .8 %. Le vent soulève la mer de Chine méridionale. DC. (3) Tuoi Tre. Depuis. habillent la langue de terre sèche. De la fin des années 1960 au milieu des années 1970. Vietnam. les boys de l’Oncle Sam sont bel et bien de retour au pays de l’oncle Ho – en invités de marque. Pilote de bombardier. est particulièrement bien disposé envers les investissements en dollars. et les Etats-Unis suscitent l’engouement. Aujourd’hui. le Vietnam est devenu le 150e membre de l’Organisation mondiale du commerce. et plusieurs membres de l’Office of Strategic Services [ancêtre de la Central Intelligence Agency Le contre-torpilleur « USS John S. des exercices militaires conjoints se déroulaient là où les premiers GI avaient débarqué… P RESQU’ÎLE de Cam Ranh. Autant grâce au billet vert qu’au « rêve américain » : la prospérité accessible grâce à la détermination au travail. PAR NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL XAVIER MONTHÉARD d’une partie de l’opinion publique américaine. 2010. Décoré pour les souffrances endurées en captivité. Le même mois. « We are back in Saigon ! » (« Nous sommes de retour à Saïgon »). Alors qu’ils s’établissaient à 1 milliard de dollars en 2000. (4) Wynn W. Dans le même temps. en octobre 2010. ton nom. octobre 2010.SIX ANS APRÈS LA GUERRE (CIA)] s’étaient liés personnellement avec Ho Chi Minh. auteur de The Upside Down Book of Nuclear Power. comme les sous-marins de classe Kilo et de type dieselélectrique récemment commandés ou les avions de combats Su-30. le premier ministre Nguyen Tan Dung a annoncé que les lieux offriraient désormais l’hospitalité aux bateaux du monde entier. Gadkar-Wilcox.80 milliards de dollars. Vietnam Vietnam ! ». * Chercheur et chroniqueur indien. 1787-1941.. AMAAR naam. En contrepartie. et notamment la Malaisie. 3. Etats-Unis . Sans armes ni bagages cette fois. à son niveau actuel de technologie. Michalak a suavement (1) Dwight Eisenhower (entre 1954 et 1961). L’Inde s’intéresse par exemple au secteur énergétique vietnamien. En 2010. n° 3. une dizaine de leurs navires de guerre ont fait escale sur les côtes de l’ancien ennemi. Comme si les années de la guerre. susceptible d’alimenter son économie en forte croissance. Dans une conférence de presse donnée à Hanoï le 10 décembre 2010. Importations : 84. le partenaire indien pourrait demain jouer un rôle crucial pour garantir la réactivité opérationnelle de l’armée vietnamienne.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 4 Alliances insolites T RENTE . tomaar naam.Afrique (mai). Au port militaire. contre lesquels la Chine. fourniture d’armes offensives de pointe.Amérique latine (décembre) . Mme Jocelyn Tran. des collègues et des amis.). ils ont atteint 18. Depuis 2003. donc « criminel de guerre » selon ses dires ultérieurs. qui se félicite du chemin parcouru : « Nous avons appris à nous voir l’un l’autre non comme d’anciens ennemis. Richard Nixon (1969-1974) et Gerald Ford (entre août 1974 et avril 1975). Des ententes identiques. mais comme des partenaires. Principaux fournisseurs : Investissements directs américains (IDE) : Nombre annuel de visiteurs américains : Sources : Fonds monétaire international .8 milliards de dollars en 2010. le nom de M.Israël (novembre) . En contrepartie de ce début de prospérité. de hauts gradés vietnamiens arpentaient en mer l’ USS George Washington. 1945-1967 ». les Etats-Unis étant prompts à s’ériger en défenseurs des droits humains. âprement menée par cinq occupants successifs de la Maison Blanche (1). Ces liens étroits avec Washington ont permis l’intégration au système international. Hanoï a tourné la page. est désormais accessible au public. notamment sa marine. Chine . vol. » La moitié de la population a moins de 26 ans. les deux pays travaillent à la consolidation de leurs relations bilatérales : bien que d’importance inégale.

(9) Carlyle Thayer. Côté opposé. cf. (…) Quoique la confiance et la compréhension aient considérablement progressé. (8) Agence France-Presse. Mais la « tyrannie de la géographie (15) » n’a peut-être pas fini d’orienter le destin de la nation vietnamienne. selon Mme Clinton . (. Cela dépendra de la capacité de Pékin à persuader New Delhi de la nature purement commerciale de ses projets portuaires à Gwadar (Pakistan) et à Hambantota (Sri Lanka). Carlyle Thayer. la marine chinoise ! » DAO ANH VIET. ce pays est un pion utile – une fois de plus. Plusieurs commentateurs ont comparé ces dispositions. Dans ce contexte. le souvenir vivace de l’implication d’organisations américaines dans les « révolutions colorées » en Europe de l’Est alimente la méfiance. professeur émérite à l’université de Nouvelle-Galles du Sud (Canberra) et spécialiste du Vietnam. lors d’une réunion bilatérale sur les relations commerciales qui s’est tenue à Calcutta. « L’éloignement des Etats- Le conflit de 1979 avec Pékin est passé à la trappe Verra-t-on un jour les Etats-Unis soutenir le Vietnam contre l’empire du Milieu ? Il y aurait là plus que de l’ironie. Un accord de coopération en matière de nucléaire civil est ainsi en passe d’être finalisé. Ainsi. les Philippines et Taïwan occupent divers îlots des Spratleys (Brunei a émis des revendications mais sans envoyer de troupes). Montréal. pour le Vietnam. pays par pays. Cependant. par exemple : l’accord entre les Etats-Unis et les Emirats arabes unis de 2009 mentionne spécifiquement l’abandon du droit à l’enrichissement de l’uranium sur leur territoire. si l’on se souvient qu’après la déclaration d’indépendance du 2 septembre 1945 la Chine de Mao Zedong fut le premier pays à reconnaître. les pays asiatiques observent que les Etats-Unis demeurent une puissance lointaine et que seul un renforcement des relations interasiatiques permettra d’apporter une réponse pérenne au défi qui leur est lancé. d’une capacité totale de 16 000 MW.36 milliards de dollars. Comme celle des plus petits réacteurs du monde. la jeune République démocratique. C’est. En choisissant de développer un parc de plusieurs réacteurs de ce type. sinon toutes. la coopération entre les deux pays se développe et les échanges commerciaux se multiplient : en 20092010. comme l’Inde est un Etat qui dispose d’armes nucléaires. annoncé qu’ils renoueraient des liens avec les forces spéciales indonésiennes (Kopassus). les citations d’analystes proviennent d’entretiens.. précédant l’Union soviétique d’une douzaine de jours. Pour une analyse des problèmes politiques et la recherche d’une issue. Japon. Le conflit ouvert qui s’était déclaré entre le Vietnam et la Chine à la fin des années 1970. Cette obsession rencontre un écho. Bloomberg. Même en ayant récemment musclé sa flotte. de l’ingénierie à l’électronique et de l’industrie pharmaceutique à l’agriculture en passant par les activités maritimes. ils reflètent également l’état des relations à l’échelle des deux nations. défendu la liberté de circulation en mer de Chine méridionale. Contemporary Southeast Asia. – « Witnessing of History » (En étant témoin de l’histoire). à celles du traité nucléaire indo-américain de 2007 (5). synonyme pour Hanoï d’une tentative d’éliminer le régime et l’identité culturelle vietnamienne ? Mais ces frictions ne sont qu’un pâle reflet des haines passées. pourtant impliquées dans des massacres au Timor. a-t-il déclaré. aucun Etat n’est aussi sûr de lui et influent que la Chine (9) ». Plus de trente ans après son déclenchement. no 3. Le Monde diplomatique. il joue un jeu dangereux. En janvier 2011. «Vietnam advisable not to play with fire ». S AURAV J HA . L’histoire a montré les dangers. 2006. en janvier 1950.) Si la Chine et le Vietnam devaient vraiment en venir à des affrontements militaires. une telle demande n’était pas nécessaire. M. juillet 2010. Harvard Asia Quarterly. Singapour. les relations bilatérales ne peuvent s’établir durablement sur un pied d’égalité que si elles sont conçues pour servir les intérêts nationaux du Vietnam comme des Etats-Unis plutôt que les intérêts géopolitiques d’une seule des parties (14). Sauf mention contraire. People’s Daily. L’administration américaine n’encouragerait-elle pas un scénario d’« évolution pacifique ». A la recherche d’un contrepoids Il n’en demeure pas moins que. Deux poids. M. mais veut en même temps maintenir la relation privilégiée avec le grand voisin – une préoccupation qu’elle partage avec plusieurs Etats d’Asie du Sud-Est. Par ailleurs. en théorie. La presse ne la mentionne pas plus que les manuels scolaires. « China’s coming change in the South China sea ». India and Japan. en substance. Le US Quadrennial Defense Review 2010 mentionne l’Indonésie. de quelque pays qu’il vienne. le Vietnam. estime Chellaney. ceux qui commencent tout juste à mettre en œuvre un programme civil. « Rapprochement between Vietnam and the United States : A response ». New Delhi est d’autant plus inquiète de la percée de la Chine dans certains de ces pays que les accords conclus portent sur le développement des ports et la vente d’armes. Cambridge (Massachusetts). Dans le cas du Vietnam. 17 août 2010. Qui l’oublierait à Hanoï ? Le diplomate Hoang Anh Tuan a récemment rappelé que le Vietnam était « peut-être le seul pays du monde à s’être engagé dans des négociations aussi intenses et longues avec les Etats-Unis. bien sûr. Entre Etats. (14) Hoang Anh Tuan. 17 février 2010. . cette fois. décembre 2010. Portant sur le transfert de technologie et le développement d’infrastructures. » L’exercice n’est pas plus facile côté américain. International Studies Association. professeur de relations internationales à l’université de Virginie (11). Il a irrité son voisin sur la question du Cachemire. La plupart de ces mesures. L’Inde pourrait décider d’assurer une présence permanente en mer de Chine méridionale en profitant de la réouverture de la base aéronavale de la baie de Cam Ranh (lire l’article ci-dessus). Il aimerait aussi recevoir une assistance pour étendre et moderniser les facilités du port de la baie de Cam Ranh. les progrès en matière de droits humains ont été inégaux ». conférence donnée à l’Université des sciences sociales et humaines. secrétaire adjoint pour l’Asie orientale et le Pacifique. 32. 6 août 2010. mais ce sera aussi le cas d’autres marines – seule y manquera. La Chine. ce sera un grand succès (10).. le Vietnam gravite dans l’orbite de l’empire du Milieu tout en cherchant à échapper à son attraction. novembre 2008. pris entre les deux puissances.. l’amitié indo-vietnamienne pourrait devenir l’un des futurs piliers de la stabilité en Asie. mais contre un supposé expansionnisme chinois. attache une très haute importance à ses relations avec le Vietnam. En conséquence. Le gouvernement américain a donc eu besoin d’une dispense spéciale venant du Congrès. (15) Carlyle Thayer. ne pourrait garantir sa sécurité (12). minimise toutefois les ressemblances : « Comme l’Inde n’est pas membre du traité de non-prolifération (TNP). dans les vingt prochaines années. les injonctions sont parfois fortes : « Le Vietnam devrait avoir réalisé que. et rappelé. Hanoï ne saurait rivaliser avec la marine chinoise.. analyse Richard Bitzinger. Dans l’état actuel des choses. tout va pour le mieux avec Pékin. «The tyranny of geography : Vietnamese strategies to constrain China in the South China sea ». entre autres… » En matière de nucléaire civil. chacun se rapproche des Etats-Unis pour tenter de contrecarrer Pékin. Cela constituerait pour lui une protection. s’est montré encore plus précis : « Quand je regarde parmi tous nos amis en Asie du Sud-Est. les exportations de l’Inde vers le Vietnam comptant pour 80 % de ce chiffre. Kurt Campbell. bientôt rivaux déclarés. 2010. estime en conséquence qu’« envers Hanoï. Philip J. Depuis des siècles. alors que les Etats-Unis font régulièrement pression pour que les Etats abandonnent leur droit à un tel enrichissement. The Asia-Pacific Journal : Japan Focus (publication électronique). « Une situation aussi fragile qu’une pile d’œufs » Pour Washington. inquiète les voisins de la Chine et les conduit à s’interroger sur sa doctrine d’« émergence pacifique ». Fondamentalement. Stein Tønnesson. The Rise of China. durant sa visite d’octobre 2010. grâce aux efforts des hommes d’affaires de part et d’autre. Hanoï. couplée à l’essor économique spectaculaire que connaît le pays. il ouvre aux entreprises américaines l’accès à un marché prometteur : les Vietnamiens souhaitent construire treize centrales. permet un programme nucléaire militaire –. signataire du TNP. Brahma Chellaney (6). « US. Elle est prête à l’aider dans le domaine de la formation technique et de l’apprentissage de l’anglais. ils atteignaient 2. En conséquence. « L’Inde éperdue de reconnaissance ». M. L’année 2011 devrait même voir les deux Etats s’engager dans un partenariat stratégique. Pékin a récemment fait monter les enchères. en vertu du traité de défense mutuelle. celles-ci dépendent désormais autant d’un maillage solide d’interactions économiques entre acteurs privés que de la profondeur des liens stratégiques nationaux. » A la fin du XXe siècle s’est cristallisé un contentieux territorial en mer de Chine méridionale à propos des archipels Paracels et Spratleys (13). 2010 déclaré que. avec sa propre situation aussi précaire qu’une pile d’œufs. L’ancien ambassadeur Dinh Hoang Thang ne minimise pas les difficultés : « Si le Vietnam peut convaincre la Chine que l’amélioration des relations américano-vietnamiennes n’affectera pas les intérêts du pays tiers. pour le moment. il n’est toujours pas possible d’évoquer la brève guerre de février-mars 1979. Vietnam hold nuclear technology talks as suitors vie for contracts ». Les termes de l’accord n’interdisent pas l’enrichissement de l’uranium – qui. le Vietnam s’épargnerait les coupures d’électricité consécutives à des pannes techniques ou à des opérations de maintenance. » Si ces mots s’appliquaient au tout premier chef aux rapports du Vietnam avec l’Etat du BengaleOccidental et Calcutta. (10) Entretien accordé à VietNamNet (publication électronique). les relations commerciales et l’investissement ne pourront que se renforcer et se développer. Arackaparambil Kurian Antony. rien ne garantit que des quiproquos stratégiques n’émergent pas de nouveau. durant mes trois ans de mandat. HarperCollins. avantageuses pour le Vietnam. elle était sujette à des restrictions spéciales au regard des lois américaines. lui. qui relève de l’« intérêt national des Etats-Unis ». Un fait qui est loin de passer inaperçu à New Delhi. vol. qui fit des dizaines de milliers de morts. Officiellement. «The United States and Sino-Vietnamese relations ». du Népal. Non contre le communisme. « le Vietnam veut voir davantage d’Etats s’engager en mer de Chine méridionale. Dans une logique d’escalade. «Vietnam’s relations with China and the United States ». mars 2011. Crowley se contentait d’indiquer que « les Etats-Unis négocient de tels accords au cas par cas. Pékin. (6) Auteur d’Asian Juggernaut. 10 décembre 2010. (7) Cité dans Daniel Ten Kate et Nicole Gaouette. l’accord bilatéral devait être formulé de façon spécifique. Sa dépendance économique reste considérable – une proportion écrasante des importations provient du voisin du Nord. la Malaisie et le Vietnam comme partenaires potentiels dans le domaine de la sécurité. les engagements de l’Inde répondent à sa doctrine de réciprocité vis-à-vis de la Chine. directeur du Centre for Policy Research de New Delhi. « L’Inde. que ce dernier serait soutenu si nécessaire. rappelle Brantly Womack. En 2010. 2008. Côté chinois. et s’est par ailleurs rapproché de la Birmanie. les Etats-Unis ont ainsi vendu pour 6 milliards de dollars d’armements à Taïwan . le renforcement des liens militaires et la coopération nucléaire ont un objectif : maintenir la suprématie américaine dans l’océan Pacifique. expert des questions de défense en Asie-Pacifique. New York. A l’inverse des Emiratis. fut l’équation résolue avec succès pendant vingtcinq ans par Ho Chi Minh et ses successeurs. l’ambassadeur du Vietnam en Inde a déclaré : « Je suis convaincu que. » Les auspices semblent pour l’instant favorables. (13) Les Paracels sont occupés militairement par la Chine depuis janvier 1974. région par région (7) ». (…) Donc. a-t-on pu lire dans le Quotidien du peuple. procédé à des opérations militaires conjointes avec la Corée du Sud en mer Jaune . la diplomatie vietnamienne cherche à s’entendre avec le plus de pays possible pour s’émanciper de Pékin. De l’Inde au Vietnam en passant par le Japon. tous limitrophes de l’Inde – tout en cimentant un peu plus son « amitié indéfectible » avec le Pakistan.5 LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 Unis par rapport à l’Asie et l’asymétrie de leurs relations tant avec la Chine qu’avec le Vietnam continuent de distordre leur compréhension de ces relations mutuelles ». la Malaisie. répondent à la montée en puissance de la Chine : l’essor de l’empire du Milieu conduit mécaniquement les Etats-Unis à rehausser la valeur stratégique de ses voisins. X AVIER M ONTHÉARD . lors d’accrochages à propos des îles Diaoyu/Senkaku revendiquées par la Chine et le à l’ombre de la Chine décentralisées de défense en leur adjoignant les compétences de la prospère industrie informatique indienne. (5) Lire Siddharth Varadarajan. l’Inde dispose également des technologies qui font défaut au Vietnam. l’organe du Parti communiste chinois. » Pour la puissance américaine. (11) Brantly Womack. ce qu’a proposé le ministre de la défense indien. certains experts indiens exigent désormais que soit finalisée la proposition restée en suspens de fournir au Vietnam des missiles balistiques de courte portée (de 150 à 350 kilomètres) de type Prithvi. » Ce n’est donc pas la nature de ces deux accords qui les rapproche. mais leur visée : « Les Etats-Unis usent des accords nucléaires avec l’Inde et le Vietnam comme d’un instrument stratégique pour bâtir une proche coopération ». d’être pris dans les calculs géopolitiques de ses puissants voisins. fréquentes lorsqu’un réseau est entièrement dépendant d’un seul réacteur de plus grande capacité. deux mesures ? Quand il était porte-parole du département d’Etat. aucun porte-avions. La modernisation rapide de l’armée chinoise. le Vietnam va probablement obtenir le meilleur accord parmi le groupe des « pays nucléaires émergents ». Je pense que l’US Navy profitera de ce lieu stratégique. Le Pakistan continue de recevoir des missiles chinois et de bénéficier de la technologie nucléaire de l’empire du Milieu. à Atjeh et en Papouasie . l’Inde devrait se contenter du droit de mouillage qu’accorde Hanoï. Garder l’équilibre entre ses deux tuteurs communistes. « malheureusement. du Bangladesh et du Sri Lanka. mais revendiqués par le Vietnam et Taïwan. parfaitement adaptés à des pays dont le réseau électrique est encore modeste. L’aide soviétique s’est évanouie avec la fin de la guerre froide. sa capitale. (12) Li Hongmei. demeure la plus taboue des questions de politique étrangère. En modernisant ses forces armées et en installant de nouvelles infrastructures militaires le long de la frontière sino-indienne. je pense que c’est avec le Vietnam que nous avons les plus belles perspectives (8).

affirmait devant la dernière promotion des cadets avoir « brisé les reins des terroristes (1) ». source de guerre. décembre 2009. et non aux agences de renseignement. Obama est destinée à accroître la pression sur les talibans. Le premier échiquier est évidemment celui de l’Afghanistan et du Pakistan. le Pakistan rejoignait la catégorie privilégiée des « alliés majeurs des Etats-Unis hors Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) ». le Pakistan a obtenu que les EtatsUnis annoncent le retrait de leurs deux cents militaires officiellement présents sur son territoire. Ecarté du pouvoir par le coup d’Etat militaire de 1999. à proximité de la plus importante aca-démie militaire du pays. Leon Panetta. opère contre les troupes de l’OTAN établies dans l’est de l’Afghanistan. 3 mai 2011. chef de l’ISI. mais avec une résonance aujourd’hui particulière. sa besogne exécutée. Là même où. avant que sa piste ne mène à Abbottabad. mais ni le président. I S Gwadar Hyderabad Karachi 500 km 0 250 I nd MER D’OMAN us CÉCILE MARIN En 2004. ni ses prérogatives définies. les Territoires tribaux fédéraux sont divisés en sept entités. » Après l’élimination de Ben Laden. il n’en a pas pour autant livré tous les secrets. discours à la mémoire de Richard Holbrooke. 2 mai 2011 (www. résulte d’une faillite de l’ensemble des services de renseignement des pays impliqués dans la traque de Ben Laden. « Remarks on the killing of Usama bin Ladin». un club de moins de quinze nations (dont l’Australie. abandonner leur alliance avec Al-Qaida et respecter la Constitution afghane. Bush. (7) Cyril Almeida. Depuis la conférence de Londres de janvier 2010. la carte Ben Laden – laquelle serait devenue obsolète dans le contexte des contacts établis secrètement pour ouvrir le dialogue entre Washington et les talibans afghans. 3 mai 2011. chef d’état-major de l’armée de terre. Vous ne pouvez attendre notre départ. n° 139. le discours public formulé par le pouvoir ainsi que par la plupart des dirigeants politiques et des médias s’est très vite focalisé sur le thème de la souveraineté nationale pour dénoncer une ingérence américaine. Karachi. a été direct : Washington n’a pas prévenu les autorités pakistanaises avant le raid. M. dont la position s’avère particulièrement délicate. « Denying links to militants. Le président Barack Obama n’a parlé que de « réseaux » ayant pu aider Ben Laden. Le chef de l’ISI a proposé de démissionner. Anciennement Territoires du Nord em ire le raid américain conduit au Pakistan dans la nuit du 1er au 2 mai 2011 a levé une partie du voile sur la guerre de l’ombre entre les services de renseignement américains et pakistanais. «The emperors’ clothes ».JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 6 WASHINGTON NAVIGUE ENTRE LE BOURBIER Le Pakistan après la mort TURKMÉNISTAN Après l’assaut américain visant Oussama Ben Laden. les dirigeants américains ont pris garde de calibrer leurs propos. Mais vous pouvez décider d’abandonner AlQaida et de participer à un processus politique pacifique (11). Dawn. Paris. et plusieurs milliards prévus pour le prochain budget). par Isabelle Saint-Mézard. Les déclarations de M. depuis. 14 mai 2011. Fait rarissime. en 1951. sous pression ou non. Israël et le Japon). « Des guerres asymétriques au “chaos constructif ” ». no 110. prenant ainsi la décision de conduire une opération militaire dans un pays souverain sans l’accord de celui-ci.gov). www. une semaine plus tôt. 15 mai 2001. (6) Shahid Saeed. Dès le 3 mai. le président Asif Ali Zardari exprimait d’ailleurs sa satisfaction dans le Washington Post : il rappelait – à juste titre – que le terrorisme a fait des dizaines de milliers de victimes au Pakistan et se félicitait de ce que « la coopération initiale du Pakistan pour identifier le messager d’Al-Qaida ait finalement abouti (5) ». 23 avril 2011. New York. juillet 2007. mais il a également demandé que les budgets de l’armée et des services secrets soient désormais débattus au Parlement. car elles auraient pu « compromettre la mission en alertant les cibles (2) ». « Grab the reins of power ». (9) Résolution 44 sur l’action unilatérale des forces américaines le 2 mai. clef de la paix ». The Washington Post. par Muhammad Idrees Ahmad. (2) Massimo Calabresi. courageux. affaiblissent l’hypothèse d’une concertation masquée entre les deux parties qui aurait vu l’armée pakistanaise lâcher. ni être certaine de pouvoir compter sur lui. il pourrait être prochainement remplacé. octobre 2010. de le quitter sans pertes). Quant à la commission d’investigation indépendante dont le principe est annoncé. De plus. celleci ne peut donc ni rompre avec le Pakistan. par Jean-Luc Racine. octobre 2006. ils entendent utiliser à leur profit l’antiaméricanisme qui prévaut au Pakistan. Il entend bien contrer les élus républicains mais aussi démocrates – dont M me Dianne Feinstein. héritier des moudjahidins afghans. présidente de la commission du renseignement au Sénat – qui veulent couper les fonds considérables octroyés au Pakistan (20 milliards de dollars Nos précédents articles « La frontière afghano-pakistanaise. Depuis des mois. 2010. directeur de la Central Intelligence Agency (CIA). en 2007. » Pour autant.html (10) Hillary Clinton. ni le premier ministre. depuis dix ans.. elle n’est pas encore constituée.time. ont pris le risque de demander des comptes à l’armée (6) ou de poser tout haut la question que beaucoup ont en tête : « Si nous ne savions pas. L’augmentation des effectifs militaires américains décidée par M. Anciennement Province de la frontière du Nord-Ouest 2. En parallèle. . blâmant au passage le gouvernement provincial et la police locale (4). l’armée a décidé de se faire inviter au Parlement. M. « Pakistan did its part ». pourtant ancienne. Mazar-eCharif Faizabad Kunduz Baghlan TADJIKISTAN CHINE GILGITBALTISTAN 2 C AFGHANISTAN Herat Chakcharan Charikar KHYBER PAKHTUNKHWA1 Jalalabad Bajuar Abbottabad TERRITOIRES TRIBAUX FÉDÉRAUX a ch Kaboul Ghazni Peshawar AZAD CACHEMIRE nd us Farah Lachkargah Kandahar Waziristan nord Waziristan sud Miranshah I Rawalpindi Islamabad Zhob Lahore Faisalabad H el m a nd PENDJAB Quetta Dalbandin tle Multan Su j Pakistanais né au Koweït identifié à partir d’une source de Guantánamo. Dawn. député de la Ligue musulmane du Pakistan-Nawaz (PML-N) et chef de l’opposition à l’Assemblée nationale (8) – ont disparu de la résolution adoptée à l’unanimité le 13 mai. The New York Times. l’armée se préoccupe plus de dénoncer la « campagne de calomnie lancée contre le Pakistan » que de la présence du chef d’Al-Qaida dans une ville de garnison. communiqué du département d’Etat. Il a dirigé « Géopolitique du Pakistan ». Panetta. Sept ans plus tard.pk/resolutions. (4) Editorial. a-t-il assuré. (8) Jane Perlez. le Parlement a réitéré sa « pleine confiance dans les forces de défense du Pakistan (9) ». et sur celui de Benazir Bhutto. décembre 2009. Nawaz Sharif. a lui-même déploré devant le Parlement l’échec total du système de sécurité du pays. Nul ne peut cependant croire qu’une organisation aussi puissante que l’ISI ait pu ignorer l’identité des occupants d’une bâtisse aussi incongrue dans une ville de garnison. Quant aux militaires. 5 mai 2011. par Georges Lefeuvre. hormis M. PAKISTAN Jacobabad INDE P A R J E A N -L U C R A C I N E * IRAN BALOUTCHISTAN SIND Population pachtoune Bases arrière des talibans (regroupement des combattants et camps d’entraînement) Territoires administrés par le Pakistan mais revendiqués par l’Inde 1. sous l’administration de M. celui à partir duquel le réseau Haqqani. Vous ne pouvez nous vaincre. (11) Hillary Clinton.gov. Toutefois. de définir la politique étrangère du pays. la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a précisé. De son côté. notamment pour vérifier qu’Abou Ahmed Al-Koweiti. Manière de voir. Asia Society. Certains journalistes. » Toutefois. Panetta. « Al-Qaida contre les talibans ». 14 mai 2011. « CIA chief : Pakistan would have jeopardized operation ». Sharif prend ainsi date.state. et surtout la tension accrue entre les militaires pakistanais et la CIA depuis le 2 mai. a-t-il rappelé. un Deux échiquiers américains N UL ne s’y trompe : ces postures visent avant tout à conforter l’« honneur national » face aux questions gênantes et aux critiques venues de l’étranger. Nisar Ali Khan.na. sans préciser ses suspicions ou ses accusations. janvier 2010. On peut douter de ce que sera l’étendue de son pouvoir. le général Ashfaq Pervez Kayani. Cette mesure symbolise les relations tumultueuses entre Islamabad et Washington. « Inde et Pakistan se mesurent en Afghanistan ». que les trois points-clés d’une possible négociation avec les insurgés constituaient moins des préalables. M. « Le Pakistan fabrique ses propres ennemis ». Certains mauvais esprits n’ont pas manqué de rappeler que les précédentes enquêtes sur l’assassinat du premier ministre Liaquat Ali Khan. d’autant que son mandat est déjà en prolongation exceptionnelle. Hérodote. c’est au gouvernement. par Sarah Davison. 18 février 2011. Lahore. (5) Asif Ali Zardari. Le général Ahmed Shuja Pasha. 6 mai 2011. Si nous savions. Dawn. Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). « ISI’s admission ». dirigeant du principal parti d’opposition. et non des seuls responsables de son Inter-Services Intelligence (ISI) sous le contrôle direct de l’armée. Cela ne signifie pas nécessairement que la CIA n’a pas croisé ses informations avec celles de l’ISI. ni le Parlement n’ont jugé son retrait nécessaire. avril-mai 2010. que des objectifs : « Ils doivent renoncer à la violence. n’avaient donné aucun résultat. par Syed Saleem Shahzad. Egalement. qui a mis en lumière les failles de son armée. Pakistan’s spy chief denounces US before parliament ». Toujours unanime. Mais les critiques directes de quelques élus – tel M. C’est que les difficiles relations américanopakistanaises se déploient sur deux échiquiers décisifs pour sa diplomatie . a certes appelé à revoir la nature des relations entre Islamabad et Washington. Mais. le point central a été aussitôt réitéré : « Notre message aux talibans reste le même. nous sommes un Etat failli. Laquelle a condamné l’« action unilatérale des Etats-Unis » ainsi que les frappes de drones américains dans les zones tribales. « Double jeu du Pakistan ». la PML-N (qui gouverne le Pendjab et a obtenu soixante-six sièges sur deux cent cinquante-neuf aux dernières élections générales de 2008). le dialogue soutenu entre les deux pays s’était tendu. dans « Imprenable Afghanistan ». Tels sont les résultats attendus de toute négociation (10). en dehors de quelques personnalités qui ont appelé à repenser toute la stratégie pakistanaise. était bien l’intermédiaire de Ben Laden.com (3) Au Pakistan. en février 2011. « Inde et Chine se disputent l’Afghanistan ». on s’interroge sur l’état réel de la relation américanopakistanaise alors qu’Oussama Ben Laden a été abattu dans la ville de garnison d’Abbottabad. Le discours officiel pakistanais suggère que la présence du chef d’Al-Qaida à Abbottabad. La question d’une éventuelle duplicité de l’armée et de ses services spéciaux a rapidement été écartée au profit d’une réflexion moins inconfortable sur les défaillances des structures de sécurité qui avaient permis à un commando héliporté étranger d’opérer au cœur du pays (et. l’idée de réconciliation nationale lancée par le président afghan Hamid Karzaï a été entérinée par les Etats-Unis et leurs alliés. Time. nous sommes un Etat voyou (7). le discours a changé. session conjointe du Parlement. par Marwan Bishara. Daily Times. * Directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).. Les militaires américains se disaient de plus en plus mécontents de l’« incapacité » de leurs homologues pakistanais à intervenir dans le territoire tribal (3) du Waziristan nord. sur le site : http://swampland. (1) « General Kayani says militants’ back broken ». George W. y compris au sein d’une partie de l’armée.

portée par un dynamisme économique et une ouverture aux réseaux mondiaux commerciaux. « China urges world to back Pakistan in terror fight ». talibans formés dans les madrasa pour reprendre la main en Afghanistan. redéfinissait avec le chef de l’ISI les modalités d’opérations conjointes à venir. son garde du corps. Née en Inde dans les années 1880. un autre à Dera Ghazi Khan. derrière les crispations apparentes. la guerre au sein de l’islam pakistanais relevait des « conflits sectaires » : au fil des années 2000. elle ne peut ignorer la pièce indienne pour faire contrepoids à la Chine. Une Chine très discrète depuis le 2 mai. Pendant longtemps. Très vite. décisive pour les Etats-Unis. emprisonnée en 2010. le premier ministre indien Manmohan Singh a annoncé l’intensification de son aide (plus de 1. lui a promis un don rapide de cinquante avions de combat perfectionnés. l’ISI arrêtait à Karachi le mollah Abdul Ghani Baradar. mais chacun comprend le message. purifié des influences culturelles indiennes. (16) « Gates says no sign that top Pakistanis knew of Bin Laden ». London School of Economics. celui d’Abdullah Shah Ghazi à Karachi (dix morts en octobre) . Michael Morell. il faut changer de paradigme. où il dirige les forces de l’OTAN (avant de prendre prochainement la tête de la CIA) : déconnecter les insurgés. souvent présenté au départ comme la terre promise des musulmans du souscontinent indien. l’amitié de la puissante Chine autorise à imaginer une révision de la politique étrangère : le Pakistan devrait se détacher de l’étreinte américaine et jouer plus encore la carte chinoise. tenants du soufisme. Jusqu’où Washington peut-il s’en accommoder ? Certes. En visite officielle à Moscou. le Pakistan reste crispé sur la question du Cachemire et soucieux d’écarter l’Inde de tout règlement afghan. c’est aussi y limiter le poids des Indiens. J. les extrémistes sunnites des Les couches moyennes célèbrent l’assassin du gouverneur du Pendjab Une autre étape est franchie quand la guerre entre sunnites et chiites se double d’une guerre au sein même du sunnisme majoritaire. Guerre au cœur de l’islam. Ce ne sont plus les seuls déobandis qui sont en cause.5 milliard de dollars depuis dix ans). Marc Grossman. (12) Matt Waldman. Premier fournisseur d’armes du Pakistan. The New York Times. tous les voisins immédiats ou proches de l’Afghanistan. le président Zardari a lancé l’idée d’un accès russe aux « mers chaudes ». Gallimard. placé entre les pôles énergétiques du Proche-Orient et de l’Asie centrale et frontalier des grandes nations émergentes que sont la Chine et l’Inde. l’islam est devenu la référence fondatrice. Pour certains analystes pakistanais. le 11 mai. Plus radical qu’en Inde. R. a retourné contre le pouvoir une partie des milices islamistes utilisées par les services spéciaux de l’armée. D’autant que la situation intérieure du pays est très préoccupante. devait être. au Pendjab (six morts en octobre) . Washington cherche à en sortir dans des conditions honorables. Shabaz Bhatti. les autorités américaines délaissent cette formule. M. Lequel n’hésite pas à manipuler ses interlocuteurs : vingt jours après la conférence de Londres de janvier 2010. L’assassin de Taseer. UILLET 2007. Deux grandes logiques se croisent dans cet emboîtement. et les campagnes d’attentats-suicides dans les grandes villes font désormais des milliers de morts par an. voire la carte russe. c’est M. La radicalisation sunnite fut longtemps tolérée à des fins stratégiques. aux yeux de son fondateur Mohammad Ali Jinnah. le dialogue bilatéral bat son plein. Là aussi. ont bénéficié de l’argent des ayatollahs après la révolution iranienne de 1979. Reste à savoir si la tension américano-pakistanaise consécutive à l’opération du 2 mai va ou non contrarier le second volet de la stratégie américaine : s’appuyer sur les services pakistanais pour influencer les talibans afghans. qui défendent un programme national. l’objectif majeur est d’assurer l’influence de leur pays dans l’Afghanistan de demain. proclamant : « La souveraineté sur l’univers entier repose sur le seul Allah tout-puissant. Dernière étape enfin : la loi punissant le blasphème. tandis que le secrétaire américain à la défense Robert Gates déclare n’avoir « aucune preuve » d’une connivence pakistanaise de haut niveau avec Ben Laden (16). Une semaine plus tard. mais continûment aggravée jusqu’à la peine de mort. mais cet objectif impose de ne pas couper les ponts avec Islamabad. 2007. Le Pakistan. tandis que le numéro deux de la CIA. 18 mai 2011. comme en Asie centrale ou au Proche-Orient. » Mais la question toujours ambiguë du rapport de l’islam à la nation et l’aveuglement géopolitique promoteur du djihad transfrontalier ont semé inconsidérément les germes de la fitna – les errements destructeurs du chaos qui secoue la communauté des croyants (3). Avec cette culture de la violence que libèrent le terrorisme d’Al-Qaida et la radicalité des talibans pakistanais. a suscité l’appel de réformateurs pakistanais qui ont combattu cette loi – parmi eux. sans doute. l’aprèsOTAN en Afghanistan. J EAN -L UC R ACINE . commence à le diviser. de l’« Internationale terroriste ». avoir affronté la tempête sans perdre de son pouvoir. un nouveau cycle s’enclenche. Une étude a souligné. refuge d’islamistes intégristes. un Etat démocratique et tolérant. en septembre 1978. La guerre mine désormais la nation elle-même. Ce qui n’empêche pas les Indiens de poursuivre le dialogue rouvert depuis peu avec Islamabad. djihadistes pakistanais du Lashkare-Taiba infiltrés au Cachemire et menant des attentats terroristes dans les villes indiennes . La seconde logique. rencontres trilatérales Afghanistan . tirant partie des atouts géographiques d’un pays à la fois himalayen et maritime. héritée du vieux code pénal de l’Inde britannique de 1860. Le Pakistan paie de plus en plus cher sa stratégie d’instrumentalisation des groupes islamistes armés qu’il a créés ou patronnés pendant trente ans au service d’une politique régionale fort active : moudjahidins afghans antisoviétiques .Etats-Unis. numéro deux des talibans. mais des barelvis. (2) Cette jeune femme a été emprisonnée à la suite d’une querelle avec une de ses voisines. la nébuleuse extrémiste et ses combattants servant la politique du pouvoir en direction de l’Inde et de l’Afghanistan. en paix avec ses voisins (13) ». l’Inde a marqué des points depuis 2002. qui a délégué son autorité à l’Etat du Pakistan. Kaboul. . Depuis la protestation d’Islamabad. votée par l’Assemblée constituante. une fois encore. fut bientôt célébré par nombre de fidèles de la classe moyenne qui semblent trouver dans une dévotion extrémiste et intolérante les repères que n’offre plus l’ordre social et politique. un bureau de représentation taliban dans le Golfe. le premier ministre Youssouf Raza Gilani était en Chine. Mais viendra le temps où les progrès – si progrès il y a – devront être garantis par une conférence internationale où l’on voudrait retrouver. Pour les libéraux pakistanais. tandis que le gouvernement capitule devant les radicaux. New Delhi s’accommode désormais du principe de réconciliation nationale. à l’horizon 2014 (ou plus tard). (15) Jiang Yu (porte-parole du ministère des affaires étrangères). de l’autre l’islam populaire. représentant de M. des JF-17. Obama pour l’Afghanistan et le Pakistan. La déclaration conjointe souligne l’importance des « intérêts nationaux » des partenaires. celui de Ghazi Baba à Peshawar (trois morts en décembre) . La Maison Blanche doit composer avec des intérêts contradictoires. outre les grands acteurs internationaux. Certaines se rebellent contre un appareil d’Etat qui dialogue avec l’Inde depuis 2004.Pakistan . Sans être véritablement appliquée. En visite à Kaboul dix jours après la mort de Ben Laden. via le réseau Haqqani et M. Le concept d’«Afpak (14) » ne fait plus partie du discours officiel américain. l’échiquier afghano-pakistanais s’inscrit (pour Washington comme pour les autres acteurs concernés) sur un second échiquier. puis en Afghanistan. L’armée pakistanaise prend d’assaut la Mosquée rouge d’Islamabad. l’idéologie déobandie pakistanaise prêche un islam fidèle aux origines. le mausolée de Baba Farid. Paris. l’espace public se rétrécit. jugé « contaminé » au fil des siècles par l’hindouisme – un islam soufi qui chante les saints et prie dans leurs mausolées. Pour les stratèges pakistanais. ce courant a convergé avec l’idéologie du wahhabisme. Un tel scénario suppose que les Pachtounes (40 % de la population afghane) soient de nouveau prédominants dans le pays et que les relations nouées avec les talibans. Mme Asia Bibi (2). (13) Discours du premier ministre indien Manmohan Singh devant le Parlement afghan. moins perturbateur et plus propice aux bénéfices attendus d’une normalisation régionale. « fondée sur ses [propres] conditions nationales (15) ». (14) Selon lequel il faut penser l’Afghanistan et le Pakistan comme un seul théâtre de guerre. pour certains. Fitna. la résolution de 1949. M. LA VEILLE de son départ pour Pékin. tout en affichant la volonté pakistanaise de « renouveler la pleine coopération avec les Etats-Unis ». tous deux assassinés respectivement en janvier et en mars 2011. Elle a mis en œuvre des programmes de développement économique et social portant sur des chantiers à forte charge symbolique (la construction du Parlement afghan). le 16 mai. financiers et énergétiques : l’antithèse des crispations géopolitiques et des crises internes qui agitent l’Afpak. soient suffisamment solides pour éviter que les revendications sur les terres pachtounes du Pakistan ne soient ravivées. en 2010. Celle de la lutte contre le terrorisme a englué les Etats-Unis dans le bourbier afghanopakistanais. vieux rêve des tsars. d’abord en Irak. Dawn. De fait. soutenant de longue date des Tadjiks de l’Alliance du Nord. las de l’hégémonie d’Islamabad. 5 mai 2011. Pékin. Le Pakistan n’est pas cité. dont il a applaudi la contribution à la lutte contre le terrorisme. tout en se rangeant sans équivoque aux côtés du Pakistan. Ainsi. dès lors qu’il conduit « sans interférence ni coercition (…) à un Afghanistan indépendant et stable. l’Inde et la Chine. découle de la montée en puissance de l’Asie. Sur cet échiquier. qui a des intérêts économiques croissants en Afghanistan et au Pakistan. Le régime a livré aux Américains nombre de hauts responsables d’Al-Qaida – mais pas ses chefs. près des zones tribales (quarante et un morts en avril 2011).-L. et demain. A Opérations conjointes Le grand jeu continue donc. La politique ambiguë du président d’alors. dont l’Iran. beaucoup plus large : celui de l’Asie émergente. le plus important des lieux saints du Pakistan (quarante-cinq morts en juillet 2010) . Mais. Etre influent dans le futur Afghanistan. On peut douter de la capacité des forces politiques pakistanaises à en modifier les paramètres définis par l’état-major – lequel pourrait bien. L’islam. mais il reste pertinent : il englobe un Pakistan qui semble de plus en plus constituer à la fois une partie de la solution et une partie du problème. censé unir le pays. Elle est devenue en partie hors contrôle : l’insurrection dans les territoires tribaux et dans la vallée de Swat a été contrée par les militaires en 2009. Certaines s’accommodent de sa dénonciation officielle du djihad. engagé dans des contacts indirects avec Kaboul. Gilani recevait à Islamabad le sénateur américain John Kerry. mais aussi liens encombrants pour certains commandants talibans. apparue au XVIIIe siècle en Arabie et diffusée au Pakistan par les djihadistes venus du monde arabe à compter de la guerre antisoviétique en Afghanistan. le gouverneur du Pendjab Salman Taseer et le seul ministre chrétien du gouvernement. dès lors que les groupes interdits peuvent se reconstituer sous d’autres noms. avec les amendements de 1986 et 1991. cible d’attentats dès 2003. cette législation a néanmoins suscité nombre d’abus. Bientôt. – « Oos Shehr Ka Band Darwaza » (La ville. (1) Mohammad Zia ul-Haq (1924-1988) fut général en chef de l’armée de terre. avant de prendre le pouvoir par un coup d’Etat. (3) Gilles Kepel. Trois jours plus tard.Sahaba Pakistan accentuent leurs attaques contre les lieux de culte chiites qui.7 AFGHAN ET SES AMBITIONS ASIATIQUES LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 d’Oussama Ben Laden Tel est le cœur de la stratégie de contre-insurrection mise en œuvre par le général David Petraeus. la disparition du chef emblématique d’Al-Qaida devrait faciliter les choses. La fracture oppose d’un côté des ultras poussant à l’extrême l’idéologie déobandie proche du wahhabisme saoudien. 2009 J Guerre au sein de l’islam Lashkar-e-Jhangvi et du Sipah-e. insurgés cachemiris du groupe Hizb ul-Moujahidin . Quelques mois plus tard se fédère dans les zones tribales un Mouvement des talibans pakistanais. «The sun in the sky : The relationship between Pakistan’s ISI and Afghan insurgents ». et qui s’est inscrit dans la « guerre contre la terreur » menée par les Etats-Unis en Afghanistan depuis 2001. Karzaï. Cultivant ses rapports avec M. ces mausolées deviennent des cibles : le Data Darbar de Lahore. Pékin a salué la fin de Ben Laden. le général Pervez Moucharraf. 13 mai 2011. qui était à Islamabad pour préparer la visite de Mme Clinton. FARIDA BATOOL. Tehrit-e-Taliban Pakistan. en Afpak. Le cas médiatisé d’une chrétienne. et bien d’autres encore. promue par le généralprésident Mohammad Zia ul-Haq dans les années 1980 (1). sur des infrastructures stratégiques (la route conduisant vers l’Iran et offrant un accès à la mer autre que pakistanais) et sur la formation des élites (bourses pour les étudiants afghans dans les universités indiennes). Rien n’assure que le pouvoir exécutif et la classe politique réussiront à imposer aux militaires un nouveau paradigme stratégique. Crisis States Research Centre. Gulbuddin Hekmatyar (le vieil obligé du djihad antisoviétique). porte close). En principe. Le message était clair : pas question de se laisser court-circuiter alors que se prépare. l’ambiguïté des liens entre ces derniers et leurs protecteurs pakistanais (12) : liens étroits – des représentants de l’ISI auraient assisté à des conseils des talibans afghans réunis sur le sol pakistanais –. juin 2010. les prémices des négociations avec les acteurs afghans se mettent en place sans New Delhi : Haut Conseil de la paix interafghan. C’est là que se joue l’avenir.

Taez et Aden. bien que s’inspirant d’expériences anciennes et variées. le 21 mars 2011. Il a également démontré ses capacités de mobilisation massive et la dissymétrie des moyens dont dispose chaque camp. Saleh n’a pas fait mentir la légende qui le veut fin tacticien. il était la cible d’un bombardement – manqué – de drone dans la province de Shabwa. – Sanaa. autour de Saada. Menace de reprise en main E « RÉVEIL arabe ». un « équilibre de la peur » s’est instauré. mais rejetée par les shabab. « Les guerres cachées du Yémen ». D’autre part. Rapidement. Washington en tête. avant de déployer ses troupes autour de la zone du sit-in à Sanaa. Taez. Le 20 février 2011. L Au cours des mois de mars et d’avril. Des accrochages ponctuels avaient opposé. la propagation des mobilisations et la synchronisation apparente des mouvements de protestation corroboraient l’idée d’une convergence. octobre 2009. veillées festives et familiales autour de la tribune. rejoignait même leurs rangs et promettait de les protéger. Dans l’orbite de celle-ci ont émergé différentes figures capables d’assumer la direction transnationale laissée vacante Saada MER ROUGE Hajja Al-Hazm Amran Sanaa Dhamar SHABWA Seyoun Al-Ghaydah Altitude en mètres 3 000 2 000 1 000 500 200 0 Mareb Expérience contestataire inédite Al-Hodeida Iles Hanish Ibb Al-Baida Zinjibar Aden GOLFE D'ADEN Moukalla C Taez ÉRYTHRÉE Lahej Détroit de Bab Al-Mandeb Moka OCÉAN INDIEN Ancienne frontière entre les deux Yémens jusqu’en mai 1990 DJIBOUTI 0 100 200 km Socotra l’ancienne république du Sud) et les Frères musulmans. 20 février 2011. Ces derniers demeuraient méfiants vis-à-vis des stratégies de la coalition. tant les sources de légitimité (politique. est devenue l’un des symboles de la révolution naissante. les couleurs du drapeau et la mélodie de l’hymne national se sont imposées. Cette stratégie nouvelle de contestation est venue bousculer les représentations sociales et les pratiques communément associées à la tribu – souvent réduite au conservatisme. sites Internet et groupements associatifs. Saleh et de ses proches. hommes de tribu. rien ne peut masquer la force des aspirations et l’étendue des transformations engendrées par le soulèvement populaire. puis de quartiers entiers. Parmi elles. c’est bien un mouvement éclaté qui fait face au président Saleh. De façon assez inattendue. tout particulièrement devant l’université de Sanaa. * Respectivement chercheur à l’Institut français du Proche-Orient et doctorante à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence. socialisée par l’événement fondateur de la contestation engagée fin janvier 2011. qui semble décidé à entraîner la société dans la spirale de la guerre civile. soulevée depuis 2007 par le mouvement sécessionniste dans l’ex-Yémen du Sud. Ahmad Ali Saleh. agite le Yémen – en rupture avec l’image conservatrice du pays. aussi journaux. Ainsi. Mais aussi. pièces de théâtre. religieuse. Depuis fin 2009. connu pour sa proximité avec les islamistes radicaux et honni par les shabab. le 18 mars. le pouvoir conservait. par l’assassinat d’Oussama Ben Laden. sa légitimité sur la scène internationale. quelques dizaines de personnes décidaient de monter des tentes et de passer une première nuit devant l’université de Sanaa. massives et quotidiennes de ses opposants sur l’ensemble du territoire. Le slogan « Irhal » (« Dégage »). ne constitue en aucune manière un programme et ne permettra sans doute pas de régler d’un coup toutes les crises que connaît le pays. les élections législatives initialement prévues en avril 2009 avaient été reportées en raison des blocages politiques et institutionnels. des médias officiels et de l’armée. « Our revolution’s doing what Saleh can’t – uniting Yemen ». et soulignaient le rôle-clé de Taez dans la promotion et la défense du projet unitaire. Un proche du président. rassemblée au sein du Forum commun (AlLiqa Al-Mushtarak) comprenant notamment les socialistes (qui ont dirigé Ancienne frontière contestée avec l’Arabie saoudite Nouvelle frontière selon l’accord signé en juin 2000 ARABIE SAOUDITE OMAN n’affectant que très marginalement la capacité de mobilisation de l’organisation. ni de répondre de façon immédiate aux problèmes économiques ou à l’épuisement des ressources naturelles. les mots d’ordre – tout comme les modalités de la protestation – ont pour une large part convergé : militants houthistes. Les échanges et rencontres entre groupes originaires de différentes provinces attiraient l’attention sur un rééquilibrage régional de la protestation. donnant au président l’occasion de proclamer sa « légitimité constitutionnelle ». largement exclus des négociations. Réprimant ses propres citoyens (comme au cours de la guerre civile autour de Saada. fortement dépendantes des réseaux clientélistes du régime. tout en ES contre-mobilisations. du gouvernement. notamment autour de la question identitaire. il a suscité le doute et la lassitude parmi les manifestants. Il ne permettra pas davantage de combler les inégalités sociales. celui-ci constitue déjà un succès que les Yéménites eux-mêmes devront cultiver afin de ne pas gâcher la chance qu’il représente. poésie. font pourtant pâle figure en comparaison des mobilisations spontanées. militaire de carrière. qui a fait plus de dix mille morts depuis 2004 [1]) et instrumentalisant la lutte contre Al-Qaida (sans toutefois parvenir à empêcher les attentats de l’organisation). En gagnant du temps. a galvanisé les mouvements protestataires et précipité le délitement des structures de contrôle étatique. formulait depuis quelques années une critique sans concession du régime et avait opté pour une stratégie de boycott.) et les fronts de l’opposition se sont multipliés depuis quelques années. générationnelle. profiter d’un vide politique. à l’arriération et à la violence – et ont replacé les solidarités qui la caractérisent au cœur du processus de changement. le président conserve la main sur une large partie de l’armée et sur les nombreux organes de sécurité dirigés par ses proches. qui dominaient progressivement les espaces de mobilisation (4). (1) Lire Pierre Bernin. expositions et ateliers artistiques. en particulier de M. a attisé les braises de la révolte dans les grandes villes : Sanaa. (4) Fikri Qassem. L’opposition parlementaire. Les protestations se sont progressivement structurées autour d’espaces. Le soutien du général Mohsen a cristallisé les tensions parmi les manifestants : il rappelait que la révolte pouvait servir de tremplin aux rivaux historiques de M. la place du même nom à Sanaa a été investie par les partisans du régime qui s’y sont installés en masse. plurielle et autonome. scandé par les manifestants. islamistes et libéraux se rassemblaient pour exiger la chute du régime. d’une transformation de la société. depuis l’attentat contre le navire de guerre américain USS Cole à Aden en 2000. Ce mouvement a favorisé la diversification des répertoires de la contestation : slogans. chants révolutionnaires. Elle freine également l’opposition. La peur de voir les groupes armés. les islamistes armés s’attaquent directement au pouvoir et aux forces de sécurité : la grave crise que traverse le régime du président Saleh n’a pas débuté en 2011. simples marches et manifestations se déroulant principalement au cours de la matinée ou en soirée. Les mobilisations initiales. cette unité a été remise en cause à la fois par les rebelles houthistes (2). En dépit de ces impasses politiques. C’est ainsi que Mme Tawakkol Karman. Hadith Al-Madina. le général Ali Mohsen. Simultanément. s’est accompagnée d’une mutation profonde du rapport au politique et des logiques de l’action collective. sudistes. de larges rassemblements de soutien au pouvoir sont organisés chaque vendredi à Sanaa. et par un mouvement sécessionniste dans le Sud. il s’apprêtait à faire voter par le Parlement une loi permettant à M. A cet égard. limitant depuis le début de la contestation le niveau de violence et de répression. Moins d’une semaine après la mort au Pakistan du chef d’Al-Qaida. En outre. de rues. tribale. l’immunité de M. Saleh de se faire réélire indéfiniment à la tête du pays . depuis 2007. à partir de la Tunisie et de l’Egypte. à un carrefour baptisé « place du changement (3) ». la jeunesse a présenté un nouveau visage : politisée mais indépendante des partis politiques. la réunion de la République démocratique et populaire du Yémen (Yémen du Sud) et de la République arabe du Yémen (Yémen du Nord) donnait naissance à la République du Yémen. Londres. garantie par l’accord des pays du Golfe. La compétition entre le régime et l’opposition. n’étaitelle pas plutôt en train de se cimenter (5) ? A de nombreux égards. Sur les places. particulièrement Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA). plus largement. Hamid Al-Ahmar (héritier d’un puissant clan tribal) et des Frères musulmans d’Al-Islah. etc. le système politique et institutionnel mis en place par M. le ministre français des affaires étrangères Alain Juppé déclarait que le départ du président Ali Abdallah Saleh était « incontournable ». tentant alors de les récupérer et d’encadrer ceux qui s’étaient proclamés shabab al-thawra (« jeunes de la révolution »). tant par la diversité sociologique des manifestants que par les formes de mobilisation choisies. Saleh a plongé le pays dans la violence. entraînant l’occupation progressive de places. un Américain d’origine yéménite. Le président a également tenté de tirer parti du décalage évident entre la jeunesse mobilisée dans les rues et les élites de l’opposition parlementaire. souvent indépendante des partis politiques. KARIM BEN KHELIFA. Hussein Al-Houthi. Saleh et soulignait la fragilité de son option pacifique. Pourtant. pourtant jusqu’alors respectée. Certes. Or. faisant mine d’accepter un accord obtenu fin avril par une médiation des monarchies du Golfe puis refusant de le signer. Car au cœur des villes. Soufflant le chaud et le froid. la fragmentation du pays constitue un risque. mais également au sein de cette dernière ou à l’intérieur de l’armée. 8 avril 2011. Derrière l’unité dans la rue. Depuis quatre mois. Anwar Al-Awlaki. mais aussi (bien qu’à une échelle moindre) dans les villages. The Guardian. L’émergence d’une nouvelle génération politique. la peur de voir le pays sombrer dans le chaos paralyse la « communauté internationale ». mais . en avril. et certains acquis de la coopération antiterroriste remis en cause par la chute du clan Saleh. Quels que soient les paris sur l’avenir. pourrait se révéler coûteuse. Le défi sécuritaire ne peut pas non plus être éludé. Ce ralliement a révélé les fissures internes du régime et donné dès lors une nouvelle dimension à un soulèvement menacé non seulement de reprise en main. au fur et à mesure que le nombre de « campeurs » augmentait.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 8 M ULTIPLES VISAGES D ’ UN SOULÈVEMENT Au Yémen. Cela a poussé nombre d’observateurs et d’acteurs à s’interroger : l’unité du Yémen. au cours des années 2000. En 1990. mais aussi de militarisation. explique la frilosité internationale. Même au prix de la chute du président. était acceptée par le Forum commun. shabab en première ligne. Mohsen aux forces loyalistes . En dépit des défections de nombreux militaires et chefs de tribu. Mais ce type de déclaration ne change pas plus les choses que la médiation régionale menée par le Conseil de coopération du Golfe (CCG) : c’est bien la préservation du système que recherchent les alliés du Yémen. Leur exemple était suivi dans l’ensemble du pays. dont on avait craint qu’elle ne se défasse. PA R L A U R E N T B O N N E F O Y ET MARINE POIRIER * A PRÈS quatre mois de manifestations au Yémen. au point de le rendre incertain. Le peuple réclame le départ du dictateur. Déjà. se préparait en vue de lui succéder. sur les places dites « du changement » ou « de la liberté ». l’unité dans la protestation Un soulèvement inédit. le régime n’a cessé de provoquer l’insatisfaction de ses alliés. Le Monde diplomatique. mais contribuant aussi à retarder le changement. De ce risque d’escalade. une confrontation directe pourrait se révéler extrêmement violente. M. d’acteurs et de pratiques qui. M. la première division blindée dirigée par M. les acteurs de cette révolution. Confiant dans l’avenir. les Yéménites sont bien conscients. de façon plus significative. Pour peu que l’on accepte de considérer qu’un processus révolutionnaire n’est intelligible que sur le temps long. ces nouveaux espaces étaient aménagés et dynamisés : des vendeurs ambulants y faisaient commerce alors que divers comités d’organisation se structuraient. le régime a été fragilisé par de nombreuses défections : au sein du parti au pouvoir (le Congrès populaire général) mais aussi. (3) Au cours des événements qui se sont déroulés place Tahrir (« place de la liberté ») au Caire. ont laissé place au sit-in ininterrompu. photomontages. son fils. (2) Du nom de leur chef. susceptible d’atténuer bien des clivages. La jeunesse. Les partis d’opposition ne se sont joints aux mobilisations que dans un deuxième temps. venant remplacer les symboles sectaires ou régionalistes des mobilisations antérieures. se distinguent par leur caractère novateur. les hommes des tribus qui se sont joints par milliers aux sit-in ont déposé leurs armes et opté pour la lutte pacifique. membres des partis d’opposition et de la société civile. 2011 La situation s’avère d’autant plus paradoxale que. militante des droits humains proche des islamistes. les nombreux bombardements américains visant AQPA ont contribué à saper davantage la légitimité du régime. cette expérience protestataire inédite invite à considérer le fort potentiel politique de la révolte. mais aussi parmi les journalistes et observateurs étrangers. fin 2010. un ancien député tué en 2004 – et remplacé par son frère Abdel Malek Al-Houthi. Après le massacre de cinquante-deux manifestants dans cette ville. ont bousculé les règles du jeu politique. (5) Tawakkol Karman. dans le nord-ouest du pays. M. conférences et formations à la désobéissance civile.

Il est encore difficile de savoir dans quelle mesure il sera appliqué : nombre de points restent obscurs et la méfiance réciproque demeure bien ancrée. ratifié au Caire le 4 mai par les représentants de treize factions palestiniennes. j’en suis sorti rassuré (7). Lors de la rencontre entre les deux hommes. l’Assemblée générale des Nations unies se réunira pour décider de l’admission en son sein d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967. le cheikh Youssouf Al-Qaradawi. Leurs comportements – autoritarisme. projet réaffirmé par M. Abbas. Fête de l’indépend. 29 avril 2011. refuse non seulement tout compromis sur son programme nucléaire. « Le peuple veut la chute du régime ». MM. Un pas en avant modeste. (3) « Egypt to throw open Rafah border crossing with Gaza ». qui abrite sa direction extérieure depuis son expulsion de Jordanie. Juste une autorité et. de ne pas étendre suffisamment l’islamisation de la société. (5) David Kirkpatrick. soumise au blocus.. Il omettait de rappeler que. qui lui a prêté main forte. l’avait promise pour 2005.30 juin 2011 1er SAMOA OCCID. expulsés par centaines de milliers de leurs foyers. bien évidemment. Du coup. a rejeté tout maintien de la présence militaire américaine. négligés par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) depuis les accords d’Oslo de 1993. Cette intransigeance a été entérinée par le président américain Barack Obama. résulte de l’impasse stratégique dans laquelle se trouvent Hamas et Fatah. aux autres factions palestiniennes. Obama et Netanyahou connaissent pourtant la lettre des accords d’Oslo. 5 mai 2011. certains tenant à la scène palestinienne. Et proclamer la volonté américaine de combiner intérêts et valeurs : il a dénoncé la répression menée par le gouvernement de Bahreïn. • Les mots de l’intifada syrienne. le premier ministre Benyamin Netanyahou sommant le Fatah de choisir entre la paix et le Hamas. Le processus de paix sur lequel le Fatah a tout misé depuis 1993 est enterré depuis des années . de Vittorio Arrigoni. Israel’s foes ». L’avancée permanente de la colonisation – le jour même du discours de M. en ne s’armant que de drapeaux. mais continue d’appuyer les mouvements antiaméricains en Irak. il note : « L’Iran. Il souhaitait montrer que son pays se plaçait du « bon côté de l’histoire ». (2) « Le Hamas. Ynet (publication électronique). Une nouvelle étape de la lutte de libération ? La réponse brutale d’Israël – quatorze Palestiniens désarmés tués le 15 mai – est à la mesure de l’inquiétude de ses dirigeants.. d’autres à l’évolution régionale. tout en gardant le silence sur le rôle de l’Arabie saoudite. Le bouleversement de la donne régionale a poussé au compromis. venus de Syrie (1) ou du Liban. Mais un vote massif de l’Assemblée générale permettrait à l’Etat palestinien de devenir au moins membre observateur de l’ONU (pour l’instant. etc. à Bahreïn et la violence de la campagne antichiite menée par les pays du Golfe ont aggravé les tensions entre ces pays et l’Iran. son veto. l’occupation. à Beyrouth comme à Amman) d’un Conseil national représentatif de l’ensemble du peuple dispersé. la réforme de l’OLP . les EtatsUnis s’y opposeront. Une telle aspiration inédite de la « rue palestinienne ». le Hamas renoncerait à la violence. auraient-ils décidé de prendre leur destin en main ? A Ramallah. Les deux organisations ont été confrontées à la montée d’un mouvement de contestation en Cisjordanie et à Gaza même. qui – comme Damas. a même prétendu que le Hamas était « la version locale d’Al-Qaida (2) ». le 15 mai 2011 : un rêve pour les uns. au Liban. qui lui reprochent de ne pas lutter militairement contre l’« ennemi sioniste » et. qui. à Gaza. (4) « Egypt to open Rafah crossing ». Fête de l’indépend. Mahmoud Abbas (président de l’Autorité palestinienne et secrétaire général du Fatah) par le fait qu’il ne représentait que la moitié des Palestiniens. Nous voulons créer une démocratie modèle dans la région et nous assurer que l’Egypte exerce sa propre influence (5). la tenue d’élections présidentielle et législatives d’ici à un an . au-dessus. la libération des prisonniers des deux organisations détenus à Gaza ou en Cisjordanie . Ces peurs ne sont plus d’actualité. la réunification des organes de sécurité sur une base strictement professionnelle. y compris celles qu’avait votées Washington. viole les résolutions de l’Organisation des Nations unies (ONU). le premier ministre israélien a confié à ses conseillers : « J’étais arrivé à cette rencontre avec certaines préoccupations. inspirée de l’exemple des révoltes arabes. PA R A L A I N G R E S H I MAGES de Palestiniens massés aux frontières d’Israël. la manière de penser est totalement différente. notamment parce qu’il craignait l’influence des Frères musulmans dans son pays . il avait pris la tête de la croisade arabe contre l’Iran. » Des milliers de jeunes criaient : « Le peuple veut la fin de la division. 29 avril 2011. et peut-être même au gouvernement. l’Arabie saoudite exprime son mécontentement face à la manière dont M. Un autre glissement régional trouble les dirigeants du parti islamiste. il a rejeté tout retour aux frontières de juin 1967. The Nation. Obama annonçait pourtant pour 2011 – son prédécesseur. inscrite dans le sillage des révoltes arabes. qui se réclame de la « résistance ». Le chef d’état-major Sami Anan a mis en garde Israël sur sa page Facebook : « Le gouvernement israélien doit faire preuve de retenue quand il évoque les pourparlers de paix. échappe aussi bien au Hamas qu’au Fatah. un signal envoyé à Tel-Aviv et à Washington pour leur faire comprendre qu’une déstabilisation du régime de Damas menacerait Israël. (1) Que la Syrie ait laissé passer les manifestants était. Mais les facteurs qui poussent à cette entente sont puissants. en Palestine. La répression de la révolution démocratique Le ministre égyptien des affaires étrangères a d’ailleurs déclaré que le point de passage de Rafah serait ouvert. après avoir résisté sans trop de mal aux demandes d’arrêt de la colonisation. Calendrier des fêtes nationales 1er . nous expliquait à Ramallah l’intellectuel Jamil Hilal. A dix-sept mois de l’élection présidentielle américaine. 28 avril 2011. par Zénobie. C’est pour répondre à cette nouvelle donne régionale et aux échecs de sa médiation dans le conflit israélo-palestinien – confirmés par la démission de M. un cauchemar pour les autres. Le 25 mars. est apparu comme un coup de semonce. Celuici a réitéré son soutien à l’édification d’un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza avec Jérusalem comme capitale. affirmant que le parti Baas ne pouvait plus diriger la Syrie. de la série « Rhizome ». seule l’OLP l’est). Comme ils s’opposent à toute pression sur un gouvernement qui. seul principe inamovible dans la région. par Laurent Checola et Edouard Pflimlin. par un groupe extrémiste. mais le monde s’interroge : qu’arrivera-t-il si des millions de réfugiés marchent ainsi pacifiquement pour bousculer les frontières et les murs ? Ces réfugiés. Enfin. DU CONGO Fête de l’indépend. 19 mai 2011. Une seule chose est sûre : quand. Obama a laissé tomber le président Moubarak et critiqué la répression au Bahreïn. Le mot d’ordre central n’était pas. Et les deux chefs d’Etat ont également ignoré les déclarations de M. En ce soixante-troisième anniversaire de la déclaration d’indépendance de l’« Etat juif » et de la Nakba (« catastrophe ») pour les Palestiniens. Fête de l’indépend.fr/2011/06/ . et appellent à une refondation de l’OLP. Au-delà de la médiatisation des divergences entre les deux hommes. assurait la secrétaire d’Etat Hillary Clinton avant le discours présidentiel. une fois de plus. Priorité est accordée à la reconstruction de Gaza. dans le cas où cet Etat serait créé. L’accord entre le Fatah et le Hamas a surpris tous les observateurs qui suivaient. le mouvement de M. George W. comme dans les autres pays arabes. Netanyahou WILFRID ESTÈVE. la capacité de M. après avoir été à l’origine du réveil palestinien des années 1960. Egypt warms to Iran and Hamas. et de poser la question de l’occupation d’un Etat (et pas seulement de « territoires ») devant l’opinion et la justice internationales. Quant à M. Netanyahou. alors que la région est en ébullition. C’est ce qui a poussé les deux frères ennemis à conclure un accord. de rejoindre les organisations spécialisées de l’ONU (Unesco. par la force si nécessaire. « Divisions are clear as Obama and Netanyahu discuss peace ». «Le leadership américain est plus nécessaire que jamais ».com. Or l’alliance du Hamas avec Téhéran est mal vue par les riches hommes d’affaires du Golfe qui participent à son financement. depuis des mois.) . mais. M. depuis des années. Le Hamas s’est gardé de prendre la défense de son protecteur syrien. qui abrite le commandement de la Ve flotte américaine. » Et le président Obama a salué « les relations extraordinaires entre les deux pays ». (7) Cité par Steven Lee Myers. que M. les officiels israéliens justifiaient leur réticence à conclure un accord avec M. dans son discours du 19 mai à Washington. sur le plan intérieur. The New York Times. deux ans après son discours du Caire. L’Irak. malgré les pressions de Damas. or le Hamas n’appartient pas à l’OLP. Ahram Online (publication électronique). puis pour 2008. puissance sunnite – un rapprochement facilité par l’inflexion de la politique du Caire depuis le renversement du président. L ’assassinat en avril. chef du bureau politique du Hamas. The New York Times. » Le Fatah et le Hamas ont été contraints de prendre en compte cette demande populaire. Et pour cause : « On n’a ni régime ni Etat. le gouvernement israélien annonçait la création de mille cinq cent cinquante nouveaux logements à Jérusalem-Est – vide le dialogue avec Israël de toute portée. des banderoles demandent l’élection par tous les Palestiniens (en Cisjordanie comme à Gaza. l’Egypte se dégage en effet de son asservissement aux intérêts israéliens et américains. l’un des prêcheurs les plus populaires de l’islam sunnite. M. les tortueuses tractations entre les deux partis. envoyé spécial américain pour la paix au Proche-Orient – que M. Avec un sens certain de la nuance. M. avec l’arrogance de celui qui sait ne courir aucun risque. Quant au Hamas. en septembre. réplique locale d’Al-Qaida ». DÉMOCRAT. Fête nationale Fête de l’indépend. cette entente a suscité un prompt rejet israélien. Sans rompre avec Washington ni remettre en cause le traité de paix avec Tel-Aviv. Maintenant. » Comme le résume M. 20 mai 2011. Abbas a enfin dû se résoudre à en signer l’acte de décès. convergent vers la terre promise. Washington pourra imposer. Obama sur le ProcheOrient. Obama a pris la parole le 19 mai. Celuici les a exhortés à rejeter toute violence. de Jordanie ou de Gaza.9 ACCORD ENTRE LE LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 H AMAS ET LE FATAH La Palestine bousculée par les révoltes arabes Les Palestiniens de l’extérieur et des territoires occupés sont appelés à converger vers Israël par le comité qui avait organisé une marche à la frontière le 15 mai dernier. dans les Etats du Golfe. Les deux partis souffrent en fait d’une crise de légitimité. clientélisme. estimant que le blocus israélien de Gaza était « honteux » (3). Cette mobilisation. Netanyahou. Si le Fatah a perdu avec M. etc. les manifestants. Moubarak prenait toujours le parti des Etats-Unis. les manifestations en Syrie et leur violente répression ont affaibli l’un des soutiens essentiels du Hamas. Israel7. George Mitchell. 2009 mandatent l’OLP et elle seule (non le gouvernement palestinien) pour négocier avec Israël l’accord final sur le statut des territoires palestiniens occupés . Ils suscitent les mêmes révoltes et les mêmes aspirations à la liberté. a donné à son interlocuteur une leçon d’histoire et de géopolitique. dont le gouvernement est le résultat de l’invasion de 2003. mais un pas tout de même. dès lors que les Frères musulmans s’apprêtent à participer aux élections de septembre. mais aussi obstacle majeur à la création d’un Etat palestinien. malgré des sanctions coûteuses et des menaces répétées d’intervention militaire. D’où l’intérêt de se rapprocher de l’Egypte. (6) « Obama gives major Middle East speech – but is the region still listening ? ». » Cette inflexion se traduit par un dégel des relations avec l’Iran. depuis des années. d’ailleurs – a salué l’accord interpalestinien. qui en était le principal parrain. Khaled Mechaal. Obama. a affirmé comprendre « les profondes et légitimes interrogations d’Israël : comment peut-il négocier avec un parti qui a montré qu’il ne voulait pas reconnaître son droit à exister ? ». Il doit s’abstenir de s’ingérer dans les affaires intérieures palestiniennes (4). lors duquel il s’était adressé au monde musulman. dont ils ne cessent de se réclamer : ceux-ci Ils ne sont que quelques milliers. ce que le gouvernement ne peut ignorer. au même titre que la Suisse . Moubarak son meilleur allié. Fête nationale Sur le site • Israël se replie derrière un bouclier antimissile. Obama à imposer cet objectif apparaît plus qu’incertaine. D’autant que tous deux se trouvent dans une impasse stratégique.monde-diplomatique. corruption. avec la chute du président égyptien Hosni Moubarak. il doit faire face à des groupes salafistes. a fermement condamné le régime du président Bachar Al-Assad. il maintient le cessez-le-feu avec Israël et l’impose. Fête nationale Fête nationale Fête nationale Fête nationale Fête de l’indépend. le 20 mai à la Maison Blanche. il considérait Gaza avant tout comme un problème sécuritaire et participait à son blocus . – « Checkpoint 300 ». www. « In shift. Mahmoud Choukri. Mais ils risquent d’être isolés. la poursuite du blocus israélien et les difficultés quotidiennes de la population érodent l’influence du Hamas. New York. M. 2 ITALIE 4 TONGA 5 DANEMARK 6 SUÈDE 10 PORTUGAL 12 PHILIPPINES RUSSIE 17 ISLANDE 18 SEYCHELLES 23 LUXEMBOURG 25 CROATIE MOZAMBIQUE SLOVÉNIE 26 MADAGASCAR 27 DJIBOUTI 30 RÉP. Sans surprise. pour certains liés à Al-Qaida. Le nouveau climat démocratique permet par ailleurs l’expression de la solidarité des Egyptiens avec les Palestiniens. et ses dirigeants se félicitent de leur nouvelle alliance avec l’Iran. Moubarak s’opposait à l’unité entre le Fatah et le Hamas. Bush. ancien ambassadeur d’Egypte à Damas : « M. la création d’un gouvernement unitaire palestinien et l’intransigeance israélienne créant un contexte plus favorable à la demande de M. Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture [FAO]. lié aux Frères musulmans (dont le Hamas est issu). Le texte prévoit la formation d’un gouvernement de techniciens . Plusieurs pays européens semblent d’ailleurs décidés à s’y rallier. un militant italien propalestinien installé à Gaza. l’accord entre le Hamas et le Fatah. Il refuse même de prendre les frontières comme base de négociation – la solution prônée par le président américain. et affirmé que. Fête de l’indépend. – ne sont pas très différents de ceux qui prévalent ailleurs dans le monde arabe. Mais Robert Dreyfuss s’interroge dans l’hebdomadaire The Nation : quelqu’un dans la région écoutet-il encore les Etats-Unis (6) ? Après avoir relevé les rebuffades pakistanaises et afghanes. Certes. » De son côté. Fête nationale Fête nationale Fête nationale Fête de l’indépend.

. «C’est un homme puissant qui. sur la côte caraïbe.. le 13 avril dernier.. ils ont détruit les lits.. les paysans reviennent à la charge. un médecin débutant gagne 250 euros en moyenne par mois . vous bénéficiez d’un droit d’accès et de rectification des informations vous concernant (s’adresser au service des abonnements). la loi de modernisation et de développement du secteur agricole (LMDSA) est promulguée en 1992 par le gouvernement de M.. 1969 * Respectivement professeur d’économie politique à la London School of Economics et maîtresse de conférences en politiques publiques à l’université d’Islande......... Grande Dépression [de 1929] comprise (2) ». Aucune poule.. écoles.... principal conseiller de la Commission de régulation bancaire chinoise..... Ioan Barliba s’agite sur sa chaise... le 18 janvier.....75 $US. * Prix de vente au numéro J Villes privées dans national... la municipalité de Trujillo a vendu les terres à des éleveurs locaux. c’est aussi une vocation humanitaire »..... ses guardías les abattent.... 2009 mouvement social.. » Un habitant de Marañones s’emporte : « Ils ont capturé deux compañeros...... Facussé s’en est approprié cinq cent cinquante hectares...75 $C. Pays-Bas : 4... s’enflamme le président Porfirio Lobo... de nombreux services tournent au ralenti.... Jeramiah Martínez....) ’INVITE mon peuple à rêver et à vivre dans un endroit idéal.. Le 19 juin 2009... à Lempira : « Les guardías Soutenez-nous. Et si ça n’est pas toi. pour la seconde fois..... La mise en coupe réglée du monde occidental par les institutions financières libérées de toute contrainte inquiète jusqu’aux thuriféraires de la dérégulation. Lorsque.. Il y a beaucoup d’enfants et de vieux.. sinon nous courons à la catastrophe. Canada : 6... » Des sicaires n’hésitent pas à tuer les quelques hommes dont la mort paraît nécessaire à l’exécution des plans de leurs patrons. Ils nous empêchent de gagner nos champs.... ils les ont déshabillés complètement et... les lois honduriennes – y compris le droit du travail – n’y seront pas applicables.. Ils montrent la piste qui. environ deux mille cinq cents familles regroupées dans le Mouvement des paysans unis de l’Aguán (MUCA) récupèrent vingt mille hectares cultivés en palme africaine.. des élections. mendient déjà les contributions de Goldman Sachs à leur campagne... Tunisie : 5... Luxembourg : 4.. une paysanne prononce un nom. à l’exception de celles traitant de la souveraineté (!). le Congrès réforme le 17 février l’article 304 de la Constitution – « à aucun moment ne peuvent être créés des organes juridictionnels d’exception » – pour y ajouter « à l’exception (sic !) des privilèges juridictionnels des régions spéciales de développement [RED] » (3). les visages sont graves.. Ben Bernanke. (Lire la suite page 18. les élus locaux multiplient les initiatives et recrutent des praticiens jusqu’en Roumanie – où nombre d’étudiants français partent se former. » « Ils » ? Une soixantaine de nervis masqués.. lors d’une conférence de presse (1)... Vingt-huit paysans assassinés en cinq mois « On a besoin de la terre... Des grincheux objecteraient que les conditions historiques.. JOAN MIRÓ. « On n’était pas d’accord..90 €. nous perdons des infirmières et des internes. A La Concepción.. ils ont réinvesti cet endroit – Paso Aguán..... Dans la plus totale illégalité.. la directrice médicale de Saint-Spiridon..... une grande métropole du nord-est de la Roumanie.... OUR faire surgir du néant une « ville modèle » de 1 000 kilomètres carrés (33 kilomètres par 33). Reinaldo Canales et Facussé..... Et d’ajouter. président du Congrès (Parlement) de ce petit pays centre-américain. Je l’avais déjà été trois fois et j’avais changé mon numéro.. Morgan Stanley. Italie : 4..... Espagne : 4.. primes pharao- S O M M A I R E C O M P L E T E N PA G E 2 8 Afrique CFA : 2 200 F CFA... en Grèce. de nos amis.. Une idée qui trouve encore peu d’écho parmi les dirigeants politiques européens. aucun cochon.. l’une des quatre revendications de la résistance hondurienne. Il faut pourtant que quelqu’un s’occupe des gens qui vivent ici. Autant dire que les responsables politiques se comportent trop souvent comme des marionnettes avant tout soucieuses de ne pas déranger le festin des banquiers.. à d’anciens militaires et.62066 Arras Cedex 9 .. « Quatre ans après. son gouvernement – et ne paiera pas d’impôts au pays d’accueil... Au lendemain du référendum islandais.. (1) Propriétaire terrien..... « Brillant économiste » (l’expression n’est pas de nous).. les députés ont aboli. aucune tête de bétail de ces gueux ne doit fouler le sol de sa propriété. avril 2011... service abonnements. Autriche : 4. de Singapour et des zones économiques spéciales chinoises..... Par la fenêtre. De quoi réveiller en sursaut terratenientes et politiciens ! Sous leur pression. Lehman Brothers....... un vent d’hiver balaie la cour enneigée. Ils s’en tirent au pis avec des amendes.. « dans l’année qui a suivi la crise des subprime. un spécialiste en fin de carrière. à partir de 2001 – subissant en retour expulsions... La grande dévastation peut commencer. Prénom . L’une des internes vient de présenter sa démission – une de plus.. les paysans n’auront d’autre option que de reprendre les palmeras (2)... chassés par ses hommes de main en décembre 2010.. n’avez-vous pas un autre métier ? » Les cartes de presse et les discours rassurants ont finalement raison de ses doutes.. dès lors que leur réalisation est conditionnée à une très improbable « action concertée des Etats membres de l’Union européenne ».. confirme M me Camelia Bogdanici. » D PAR NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL MAURICE LEMOINE * Don Miguel Facussé : oligarque du Honduras. Et si on réplique… » L’homme écarte les mains. En application de la loi informatique et libertés du 6 janvier 1978. (3) Projet socialiste 2012. sources humaines... ils échappent à notre surveillance... au Portugal. Mourant à petit feu. soupire la docteure Gina Stegaru... Lobo et les siens... M.. la perspective d’une restructuration de la dette renforce l’austérité. Lequel organise une réunion avec M. Les citoyens doivent-ils payer pour la folie des banquiers ? Existe-t-il encore une institution liée à la souveraineté populaire capable d’opposer sa légitimité à la suprématie de la finance ? Tels étaient les enjeux du référendum organisé le 10 avril 2011 en Islande. à minuit. Ils ont été rossés........ La peau tendue sur les pommettes saillantes... On est littéralement prisonniers. ils ont commencé à nous tirer dessus » – un blessé. le 28 juin 2009. Si vous ne souhaitez pas recevoir de propositions de ces sociétés.. Localité . (4) Cité par James Saft. une abstention. érigeront leurs usines et leurs ateliers.. Andrew Cheng. abonnez-vous ! A renvoyer.CROISÉ FRANCO .. » Mais ce que le président de la Réserve fédérale américaine. A 2300 ... Il faut arrêter l’hémorragie..90 €. RMD1100PBA005 Carte bancaire Numéro de carte bancaire Expire fin Notez les trois derniers chiffres du numéro inscrit au dos de votre carte Signature obligatoire Offre valable jusqu’au 31/12/2011...... Dorénavant.. seigneur et maître du bas Aguán. le 5 novembre.. 28 avril 2011. les membres du Mouvement paysan de l’Aguán (MCA) s’accrochent aux terres de l’ancien Centre régional d’entraînement militaire (CREM). les asentamientos (colonies paysannes) font de la région l’une des plus productives du pays. Supplément à L’Hebdo des socialistes.. sous la pression des spéculateurs. M..80 € * soit plus de 16 % de réduction Coordonnées : M. il arpente la planète et particulièrement l’Afrique depuis plusieurs années.90 €.. économiques et culturelles dans lesquelles se sont développés ces exemples les placent à mille lieues de celles qui prévalent au Honduras. Maudite palme ! La guerre éclate immédiatement. Vingt-neuf coopératives passent dans les mains de trois grands propriétaires : MM. Adresse .. « Si. à 57 ans.... Elle est à nous ! » Le 9 décembre suivant... Bear Stearns ainsi qu’à toutes sortes d’« obligations pourries » (junk bonds).. A l’été 2010. Facussé. le gouvernement de M.80 CHF.... des écoles et des centres de santé. Le nez plissé par un reniflement.. no 610.. une femme dénonce. mais… “On te connaît ! Il faudra que tu paies. Règlement : Chèque bancaire à l’ordre du Monde diplomatique SA Nom ..95 £....Mensuel . de faire surgir des charter cities. dans le nord-est du pays.. Cet article est une version remaniée et actualisée d’une étude parue dans la New Left Review. encore accrue par des restructurations qui ont concentré leur pouvoir. pour la seconde fois. Inquiets.. projette de la retirer à la superpuissance américaine si celle-ci ne réduit pas plus vite ses dépenses publiques......... Etant entendu que cette enclave possédera ses propres lois... Ainsi. l’hôpital Saint-Spiridon existe depuis plus de deux cent cinquante ans...... petit sourire de façade et amabilités confuses. il rencontre... taxe sur les transactions financières). tantôt à des vœux pieux (suppression des paradis fiscaux. septembre-octobre 2010. quelques personnes âgées patientent sur des bancs.. Si l’Islande fait figure de cas d’école. Portugal (cont.. plus souvent avec des bonus. Financé par les banques internationales. traverse la plantation du terrateniente (1)... j’ai été menacée.. Barack Obama en tête.... International Herald Tribune.. ainsi découragés (2). – « Le Chasseur de pieuvres ».... la puissance des banques.. il leur suffit de corrompre certains dirigeants... les vivres... les enfants ont eu peur. les gouvernements [aient] consacré plus d’argent pour soutenir les banques et les institutions financières que le monde n’en avait dépensé. par malheur... et quelquesuns de ses collaborateurs..... semble leur assurer l’impunité face à des Etats affaiblis par le poids de la dette publique. Grande-Bretagne : 3.. déplace les montagnes. M.. des systèmes de drainage. Etats-Unis : 6. qualifie de « pire crise financière de l’histoire mondiale.. à Washington... Don Quichotte. rage M. Obstinés. Dans l’hypothèse où un gouvernement ultérieur souhaiterait revenir sur cette braderie d’un pan . Algérie : 200 DA... sur un territoire autonome doté d’un meilleur système d’éducation et de santé ».50 DT... le 9 décembre 2009.. Paris.... de Facussé sont rentrés dans les habitations...... ET PA R R O B E R T WA D E SILLA SIGURGEIRSDÓTTIR * PA R N O S E N V O Y É S S P É C I A U X MEHDI CHEBANA ET LAURENT GESLIN * P D GALERIE LELONG ETITE île. Pourtant.. à Miami. Allemagne : 4.. les Islandais suggèrent une autre voie : adresser la facture de la crise à ceux qui l’ont provoquée.... Créé en 1983 par les Etats-Unis pour former les troupes honduriennes..... Belgique : 4...org/blog (3) Cent vingt-six voix pour. M.. commerces... JP Morgan avaient misé sur l’effondrement des placements à risque qu’ils recommandaient avec empressement à leurs clients. les hommes de main les expulsent. rageur autant qu’impuissant.. Porfirio Lobo – issu du coup d’Etat de juin 2009 – a accepté le retour dans son pays de l’ex-président Manuel Zelaya.. L’arrivée au pouvoir de M. Martínez raconte : « Le 12 février [2010]. La valse européenne des médecins Dans les campagnes françaises et dans certains quartiers urbains. Irlande : 4. » Il convient donc. Paul Romer jubile. PA R S E R G E H A L I M I niques aux petits génies de l’«innovation financière» et paiement de tous les dégâts qu’ils occasionnent par les contribuables et par les Etats (lire l’article sur l’Islande ci-dessus).. le MCA les occupe.... Dans cette pestilence. trois cents cahutes de toiles de plastique bleu s’abritent sous les panaches d’un océan de palmiers à huile..... de nos familles... Mai 2011 UN LABORATOIRE LIBÉRAL DÉVASTÉ PAR LA CRISE C HASSÉ . Lobo. Consultés par référendum.ROUMAIN Quand le peuple islandais vote contre les banquiers Aux Etats-Unis. 2010. il a été démantelé en 1993 et transféré à l’Institut de réforme agraire (IRA).. auteur de Cinq Cubains à Miami... ÉCOR d’infortune.. finalement.90 €.. Dans cette perspective.58 e année. les seules mesures un peu contraignantes qui existaient contre la désertification...... 16 avril 2011..... Situé en plein cœur de Iasi... accompagné de votre règlement. nationaux et étrangers. TOM : 700 CFP..... emprisonnements et assassinats. Constitués en coopératives. 4..90 €.. On a vendu les terres à cause des pressions..France Pour nous contacter Tél. Maroc : 28 DH.. Avec une dose létale de violence et beaucoup de cynisme...... grandes questions.. des relations extérieures (les RED pouvant néanmoins signer des accords et des traités internationaux). cherchant un pays où mettre en pratique la théorie qu’il a élaborée : « Ce qui fait obstacle au développement des pays pauvres.. merci de cocher la case ci-contre Le Monde diplomatique SA – RCS Paris B400 064 291 D’après le décret qui établit le fonctionnement de la (ou des) ville(s) modèle(s). cinq d’entre eux tombent sous les balles d’un commando de militaires et de guardías.... l’éditorialiste du très libéral Financial Times s’est félicité de ce qu’il soit « possible de placer les citoyens avant les banques » (13 avril 2011).... à El Tumbador.28 pages N° 686 . les « propriétaires » affectés seront indemnisés... il n’en prend pas moins ses distances avec les groupes de pouvoir économique et ouvre les portes de son gouvernement au Village agricole dans la région du bas Aguán... à des narcotrafiquants.. Il est l’un des plus vieux établissements publics de santé du pays.. cliniques et services nécessaires à une main-d’œuvre poussée là par le chômage. salvadoriennes et la contre-révolution nicaraguayenne.... » « Facussé » a donné ses ordres. ils ont tiré de sang-froid sur deux compañeros... les républicains bataillent pour amputer le budget fédéral .. M.chartercities.... Des insectes s’éparpillent en bourdonnant.. en mars 2010...... insiste la praticienne.. » Dans le système public roumain. Hongrie : 1500 HUF.. Xavier Arguello..COM Le rapprochement diplomatique qui s’opère entre la Colombie et le Venezuela a ouvert la voie de la réintégration du Honduras au sein de l’Organisation des Etats américains (OEA).. à son désencastrement du reste de l’économie et..90 €..BLOGSPOT.. Trois ans de réunions du G20 visant à accoucher d’une « nouvelle symphonie planétaire » ont donc conservé intact un système mêlant déréglementation bancaire. désabusée : « L’une de nos chirurgiennes vient de partir pour la France.. Réunion : 4.. no 65.... les gouvernements du Vieux Continent imposent des politiques d’austérité pour lesquelles ils n’ont pas été élus. (Lire la suite page 20. au cours des années 1990 et 2000. en janvier 2011.... Issu du Parti libéral (PL). ont permis à des intérêts privés d’édicter des réglementations publiques conduisant au gonflement de la sphère financière. une contre........ « villes modèles» où ces investisseurs. Paris.. sans délinquance. n’a entraîné aucune sanction pénale aux Etats-Unis. cinq cents médecins internes et quarante spécialités.. de la Commission européenne et du Fonds monétaire international (FMI)... Montant sur ses grands chevaux.. Des paysans ont occupé « ses » terres – elles ne lui appartiennent pas –. Là-bas. « Une aide-soignante est mieux payée en Europe de l’Ouest qu’un directeur en Roumanie ». M. Courriel . L E FONDS monétaire international (FMI) vient de l’admettre : « Près de quatre ans après le début de la crise financière... Mme Mlle A la fin des années 1980. on a peur de lui.. ses tribunaux.. Grèce : 4... soit environ 340 euros).. « Puis-je vous aider ? » L’homme est le responsable des res* Journalistes. à la suite de la faillite frauduleuse des caisses d’épargne américaines... » Dans les couloirs... L’issue du scrutin prend une coloration particulière au moment où.. Zelaya. M.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 10 FACE AUX PUTSCHISTES R ÉSISTANCE Bras de fer au Honduras DAVID NALLAH HTTP://HONDURASDELEGATION. « Mais êtes-vous vraiment journalistes ? Je veux dire......... Une vraie poule aux œufs d’or pour les recruteurs étrangers qui rôdent dans les couloirs.. Paris. Suisse : 7.......... à son implosion.. 1 an pour 49 € au lieu de 58. les rares installations de médecins généralistes ne compensent pas les départs à la retraite.. Sous la pression des spéculateurs... celui de Miguel Facussé. . The New York Review of Books... Mais les remèdes qu’ils préconisent ressemblent tantôt à des rustines (surtaxe fiscale de 15 % pour les banques)........ l’agence de notation Standard & Poor’s.. C’est en vertu de la loi de réforme agraire de 1962 que l’Etat a décidé de coloniser l’Aguán.... la Fédération nationale des agriculteurs et éleveurs du Honduras (Fenagh) s’unit aux autres secteurs de l’oligarchie – également répartie entre les deux grandes formations politiques traditionnelles..95 €... P Romer ne suscite qu’un intérêt poli jusqu’au jour où. M. avec son argent. apporte un début d’apaisement...... contre 93 % lors de la première consultation. 13 avril 2011... sur des territoires vierges......... Ses gardes ne nous laissent pas passer... 20 janvier 2011.. le PL et le Parti national (PN) – pour organiser le coup d’Etat qui renverse M. les autorités négocient souveraineté contre plan de sauvetage .. s’en servant comme de boucliers humains. en un demi-siècle... Les prochains candidats à la Maison Blanche. sa police.. de l’asentamiento La Concepción. c’est que ce pays o re un exemple chimiquement pur des dyna miques qui. (2) Romer développe ses idées sur le site Charter Cities : www.. il octroie aux paysans les terres qu’ils occupent depuis plus de trois ans .... l’air a la consistance de la laine mouillée.. le 27 janvier 2006.. Barliba se méfie des Occidentaux qui viennent parler à ses médecins : « Chaque mois. « Ce chemin rejoint la route et appartient à tout le monde. ce qui aurait dû être « la crise de trop » a été une crise pour rien. plus loin. Ce jour-là. Quand..... murmure-t-on. elle gagne 6000 euros par mois.. Ce qu’ils vont faire en multipliant les occupations.... Ailleurs.90 €. à l’adresse suivante : Le Monde diplomatique.. Romer évoque les succès de Hongkong. et concentrant la propriété de la terre.. le directeur de BNP Paribas n’hésite pas à menacer les gouvernements européens d’une panne du crédit au cas où ceux-ci réglementeraient sérieusement les banques...... (2) Cité par Jeff Madrick. huit cents banquiers se retrouvèrent derrière les barreaux..... la confiance dans la stabilité du système bancaire global doit toujours être entièrement restaurée (1).. le paludisme règne.....) : 4... pour aider les pays pauvres ! (3) ».. arrivés dans des voitures de police et des véhicules de M. grâce à Dieu.... qui avait pourtant accordé sa meilleure note de risque (AAA) à Enron. : 03-21-13-04-32 (numéro non surtaxé) DANS LES EAUX TROUBLES DU DROIT D’INGÉRENCE – pages 8 et 9 LES FEMMES PLUS PROCHES DE LA NATURE ? PAR JANET BIEHL Pages 22 et 23... Une paysanne montre son téléphone portable : « Il y a trois jours. « Rapport sur la stabilité financière dans le monde »... le 6 avril 2010. La palme africaine dévore les étendues.. ça sera quelqu’un de ta famille…” » A Guadalupe Carney. de l’émission de documents d’identité. géographiques. Goldman Sachs.. « Exercer ici n’est pas seulement un métier.. Pays .. à l’initiative de M. logements. enseignant à l’université Stanford. (2) Plantations de palme africaine. Code postal.90 €.... et l’un des plus importants... d’aller pêcher dans le río.90 € .. Il compte deux mille cinq cents salariés.. «The Wall Street Leviathan ». les gouvernements ont fait le choix de l’impuissance.. les habitants de l’île ravagée par la crise ouverte en 2008 répondaient « non » – à 60 % des votants. (1) FMI.90 €. on fait comprendre aux paysans qu’il serait bon pour eux d’abandonner le terrain.. Et nous.» Dans ces conditions. le gouvernement réformiste du général Oswaldo López Arellano construit à l’époque des routes et des chemins.) ANS le petit bureau du service d’oto-rhino-laryngologie (ORL) de l’hôpital Saint-Spiridon. Les socialistes français s’indignent que. suggère que cette passivité tient à un « problème de capture » des Etats par leur système financier (4).. Ces informations peuvent être exploitées par des sociétés partenaires du Monde diplomatique... ce sont les “mauvaises normes” imposées par les Etats aux investisseurs.. ces salaires déjà peu attractifs ont chuté de 25 % en raison du plan « anticrise » lancé par le gouvernement de centre-droite.... en signant le décret 18-2008.. Il en faut plus pour ébranler M.95 €. des ponts. Antilles-Guyane : 4. création d’une agence de notation publique. * Journaliste. Rafael Leonardo Callejas.. Juan Orlando Hernández.. Londres. nos cultures de bananes.. président hondurien de l’entreprise immobilière américaine Inter-Mac Inter(1) Associated Press. blessés mais vivants. « Big winners in crises : The banks ».. mais aussi les infrastructures. le gouvernement sondait la population : acceptez-vous de rembourser les dépôts de particuliers britanniques et néerlandais à la banque privée Icesave ? Et.... René Morales. Manuel Zelaya.. 400 euros (le salaire moyen en Roumanie était en janvier 2011 de 1 424 lei. « Bientôt il ne restera plus personne...90 €....

s’indigne : « Les gens ne peuvent même pas porter plainte ! Nous avons eu de nombreux cas où des témoins se sont présentés devant la justice et où. féministes . si elle sera organisée ou non ! « Le gouvernement tente de nous vendre une idée. la nonparticipation à un quelconque scrutin. Juan Barahona. qui relatait un peu trop honnêtement les événements. entend-il instaurer constitutionnellement deux catégories de citoyens ? U NE DEUXIÈME hypothèse. Tegucigalpa accepte toutes les demandes Exerçant une pression non dissimulée sur la Cour suprême de justice. M. a basculé dans l’opposition. c’est le Congrès qui décidera. d’occupations en fouilles et en perquisitions. son actuel sous-coordinateur. Le président du Congrès Hernández en laisse deviner les contours lorsqu’il précise : « C’est comme une maquila élargie à un niveau beaucoup plus grand (…) . 4 janvier 2011. » Mais il en souligne les avancées : « L’important est le retour de Zelaya : en tant que fédérateur. Zelaya de consulter la population sur l’éventuelle convocation d’une ANC fut le prétexte à son renversement. Carlos H. quand les maquilas ont démarré. Roberto Micheletti. réunie les 27 et 28 avril. au milieu de la foule. indigènes. Tout d’abord. ça peut nous affaiblir. Tegucigalpa accepte. De janvier 2010 au 19 mai 2011. il va unir toutes les forces politiques et sociales. Brésil. intellectuels. a vigoureusement félicité le président Lobo : « La BID cherchera la façon d’appuyer cet effort que nous considérons non seulement comme novateur. l’ex-députée Elvía Argentina Valle réagit : « S’ils ont leurs propres lois. Fort de ce soutien. tous sont durement frappés : abrogation du décret 18-2008 qui dotait de terres les paysans .COM En apparence. Le FNRP contestant la légitimité du tribunal suprême électoral. » Mais quel avenir? En admettant (avec un sourire sceptique) que le postulat de départ soit respecté – travail. un recurso de amparo (4). éducation. quidams n’appartenant à aucune structure… « Alors. « Le pouvoir ? Il est situé hors de l’Etat » Arrivé à la présidence le 29 novembre 2009. de l’autoconvocation d’une ANC. à partir d’aujourd’hui. l’armée et les paramilitaires. » Plus réaliste. dans toute sa diversité : base en résistance du PL (trahie par le putschiste Micheletti issu de ses rangs) et d’autres partis . Tegucigalpa. la reconnaissance du FNRP en tant que parti politique. depuis le début de l’administration Lobo [un onzième le sera le 10 mai 2011]. » la jungle du territoire national par un régime issu d’un coup d’Etat. La résistance… résiste. l’affirmation n’est pas dénuée d’ambiguïtés. Paraguay. M. certains secteurs reprochent aux responsables issus des mouvements sociaux – MM. Aucun problème pour la convocation d’une ANC : l’article 5 de la Constitution réformée la permet – mais. Radio Globo. cent cinquante mille travailleurs y sont M AURICE L EMOINE . dont M. Lobo l’accord de Cartagena. Equateur. rappelle M. niveau de vie supérieur à la moyenne –. personne non plus n’était préparé. du 20 avril au 17 septembre 2010. le 9 avril. Chávez rencontre. C’est un grand défi que d’adapter ce modèle à notre réalité. C’est que. La Constitution. Lobo a obtenu qu’elle annule. » Toutefois. Zelaya au Costa Rica. » Si ceux-ci. pour les raisons précédemment évoquées. bas Aguán. Lorsque le Honduras appartenait à l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA). organisations non gouvernementales (ONG) . le 22. sans argent. » Sauf que les maquilas (usines de sous-traitance) ressemblent assez peu au rêve dont il est question ! Depuis le début des années 1990. Réduite au silence à deux reprises. A la question « le Honduras dispose-t-il d’une main-d’œuvre qualifiée ? ». et compte tenu de l’importance de la mise de fonds. l’opposition. elle a repris ses émissions. C’est dire que tous les problèmes ne sont pas réglés. face au palais présidentiel. Luis Moreno.. Si les grands groupes médiatiques y appartiennent aux dix familles de l’oligarchie. le pouvoir accepte toutes les demandes. M. M. 2010 Lorsque M. rassemblée au sein de ce FNRP. Little Caesars. » D’où l’annonce pour le 28 juin. il tremble intérieurement. très préoccupants. par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et par les narcotrafiquants. un mois après. Quelques jours plus tard. mais aussi à Mme Oqueli ainsi qu’aux dirigeants des syndicats d’enseignants – la colonne vertébrale de la résistance –. Si nous ne sommes pas pragmatiques. leur « mainmise » sur le mouvement et leur radicalité. cette diversité. il s’agit néanmoins d’une victoire. raison pour laquelle Mme Esly Banegas. ancienne vice-ministre des affaires étrangères et “libérale en résistance” elle aussi. LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 il y a une relative liberté d’information. employés. et alors que beaucoup spéculent sur ce spectaculaire retournement de situation. réfléchit Mme Beatriz Valle. présidente du Parlement centre-américain au moment du coup d’Etat et « libérale en résistance » depuis. S’ils se révoltent ? La police privée rétablira l’ordre. dit en souriant Mme Gloria Oqueli. M. Dunkin’ Donuts. « Le Front s’est constitué le lendemain du coup d’Etat. Bolivie. le démantèlement des structures golpistas et le châtiment des responsables . licencient massivement les travailleuses jouissant d’un contrat à durée indéterminée et annoncent que les meilleures seront réembauchées. M. ne porte pas plus à l’optimisme. (5) Argentine. Tegucigalpa est. Ainsi… La volonté de M. neutre par nature. Et si tous n’en meurent pas. son fils gouverne… Il y a là-bas beaucoup de structures que nous n’avons pas. les événements évoluant soudain vertigineusement. dans diverses circonstances. Lobo. le 3 mars : « Evidemment. toutefois. (6) Une telle procédure a déjà été utilisée en 1993 pour la reconnaissance du petit parti Unification démocratique (UD). sécurité. McDonald’s (il arrive même qu’on trouve un endroit pour manger). pour la surexploitation de la main-d’œuvre et les entraves à la présence des syndicats. je ne vois pas comment nous allons pouvoir avancer… » NORA BLUHME HTTP://HONDURASDELEGATION. en Colombie. ne le permettait pas (ce qui est faux : l’article 5 de la loi de participation citoyenne votée en janvier 2006 l’autorisait). à recueillir 1 342 000 signatures réclamant la convocation d’une Assemblée nationale constituante (ANC). il signe avec M. M. le FNRP a organisé une assemblée générale. Barahona. suspension du salaire minimum . mais de la haute technologie.. elle dépose. sans moyens. s’amuse Mme Oqueli : une Constituante n’est plus nécessaire puisque maintenant vous disposez des instruments de participation citoyenne que vous réclamiez. Lobo affirme que ces « villes modèles» vont créer «un style de vie de classe A». Mais… dix journalistes ont été tués. Silvestri réfléchit à haute voix lorsque nous le rencontrons. ce dernier annonce qu’il rentrera dans son pays le 28 mai . la capitale du Honduras (mais certains évoquent Washington). Même la rupture avec le Venezuela « honni » des putschistes étrangle le pays. d’une rhétorique pas toujours suivie d’effets. le 17 février 2011. M. Pizza Hut. coordinatrice générale du Comité des familles de disparus du Honduras (Cofadeh). « Si nous nous transformons en parti. logement. Dans un autre registre. parce que complices du coup d’Etat et du régime qui en est issu. pour avoir participé. Zelaya. on ne l’a pas. M. Zelaya (venu de SaintDomingue) et Barahona (arrivé de Tegucigalpa). depuis Managua où plus de quarante partis politiques de gauche sud-américains réunis au sein du XVIIe Forum de São Paulo appuient la négociation. en dernière analyse. habitants des quartiers. Porfirio Lobo met ainsi en œuvre la deuxième phase de l’opération : un coup d’Etat social. dont l’assemblée générale est prévue le 5 juin. plus réaliste. Faudra-t-il. le Honduras. loi de l’emploi temporaire (qui permet d’embaucher les travailleurs « à l’heure ») (3) . M. (3) Cela ne permet pas la syndicalisation et ne donne accès à aucun droit social. syndicats . Burger King. les 26 et 27 février 2011. Alegría n’en nie pas les limites : « Il y a un certain nombre de choses qu’il faudra discuter plus clairement et. En zélés porte-parole des puissants. le conflit pour la terre a coûté la vie à vingt-huit paysans et au journaliste Nahum Palacio (ainsi qu’à sa compagne). c’est comme vivre le rêve américain au Honduras (4). « On ne peut pas aller aux élections avec Zelaya à l’étranger. le Congrès (Parlement) a réformé ladite Constitution pour autoriser plébiscites et référendums… interdits au chef d’Etat précédent. alors que les putschistes se sont autoamnistiés). à travers l’accord Petrocaribe. Dans un communiqué émis quelques jours auparavant. théoriquement. Le premier ministre est resté au pouvoir pendant trente et un ans . Comme le fera ultérieurement la coordination nationale du Front. Au terme de discussions parfois très « chaudes ». destruction du statut des enseignants et privatisation – sous le vocable « municipalisation » – de l’éducation . mais de la première importance pour l’avenir du Honduras. » Massivement.11 Depuis. le député Romeo Silvestri répond dans un sourire : « Je vais être honnête. Si le désordre persiste et s’étend ? Pourquoi pas un corps expéditionnaire venu d’Asie ou d’ailleurs pour rétablir l’ordre dans ce pan de territoire échappant désormais à l’autorité de l’Etat ?… Sans doute pas tout à fait conscient de la portée de ses propos. après consultation par référendum de la population habitant la RED ». Reyes complétait le raisonnement : « Le pouvoir ? Il est de toute façon situé hors de l’Etat ! Il faut tout reconstruire depuis le bas. à Tegucigalpa et San Pedro Sula. (4) El Heraldo. l’ex-président Zelaya (réfugié en République dominicaine et poursuivi par la justice. une forte majorité a réussi à préserver la cohésion collective et a affirmé trois priorités. comme dans les maquilas de la première génération. les dirigeants du FNRP. Uruguay et Venezuela. Ces entreprises. au terme d’élections organisées par le gouvernement illégitime de M. Santos et du ministre des affaires étrangères vénézuélien Nicolás Maduro. C’est donc fort curieusement que. traduisait. offre la possibilité de produire et d’exporter vers ces pays en évitant les longs trajets transitant par le peu sûr (du fait des crises régionales) canal de Suez ou même celui de Panamá. » Que faire d’une telle hétérogénéité politique et sociale ? Dans quelle direction la mobiliser ? La participation ou non aux prochains scrutins est devenue un sujet de discussion intarissable. Les conditions existent désormais pour défier le pouvoir et avancer vers le contrôle de l’Etat. bien que commerciale. Guillermo López. » Dénonçant l’assassinat de plus de cent membres du Front national de résistance populaire (FNRP). à Caracas. cette richesse ne sont pas faciles à gérer ». les investisseurs coréens des Coréens. monte en puissance. à une manifestation de deux cent mille personnes en faveur du légitime chef de l’Etat. quelques jours plus tard. le président colombien Juan Manuel Santos profite d’un sommet tenu à Cartagena avec son homologue vénézuélien Hugo Chávez. mouvements paysans. Nicaragua. le retour inconditionnel et sûr du coordinateur du Front. en visite à Tegucigalpa. un tribunal électoral et une Cour suprême de justice en lesquels personne ne croit. interprété ou cassé que par la même majorité. heureux élus dans un premier temps. estime prématurée la réintégration du pays dans l’OEA. le président de la Banque interaméricaine de développement (BID). ces « rebelles » posséderaient mille fusils AK-47 et M-16 – que les forces de sécurité. Mais. membre de la commission politique du Front. Zelaya . la mise en place d’une ANC « participative et démocratique » . j’ai été destituée ». pour lui faire rencontrer son ennemi juré. les investisseurs chinois feront venir des Chinois. S’ils veulent défendre leurs droits ? La « ville modèle » exclut toute présence de syndicats. Popeyes. fournissait à Tegucigalpa du pétrole à des cours inférieurs à ceux du marché. il est précisé : « Les systèmes institués dans les RED doivent être (…) approuvés par le Congrès national avec une majorité qualifiée des deux tiers ». Cette force en gestation n’en a pas moins réussi. le 2 mai. étudiants. Avec. Pour le FNRP. Lobo doit impérativement desserrer l’étau. (4) Procédure destinée à protéger les droits constitutionnels. Aujourd’hui. en ce qui la concerne. à l’heure actuelle. le 5 juillet 2009. et amorcer une « médiation ». En fait. les médias privés nationaux donnent leur version des faits : aidés et financés par le Venezuela. Alegría. nous ne subissons pas de pressions de la part du pouvoir. ce coup de force n’aura pas lieu. » M. » Alors que les alliés de Tegucigalpa. Mme Tirza Flores Lanza était juge à la cour d’appel. « l’article 112 de la Constitution précisant qu’aucun Hondurien ne peut être extradé. le président du Congrès Juan Orlando Hernández annonce que sa reconnaissance se fera sur la base d’une « décision de caractère extraordinaire ». Wendy’s. les deux chefs d’accusation (absurdes) pesant sur M. en présence de M.BLOGSPOT. n’ont jamais trouvés. « En ce qui nous concerne. Certes. protéger ce ghetto à l’aide de miradors et de barbelés électrifiés ? Evacuation d’un campement paysan. analyser point par point. parce que les partis sont perçus comme des instruments de domination. a déjà prévu Romer. lire et conduire toute cette énergie. fut-il affirmé. artistes. mais « payées à l’heure » – perdant ainsi leurs droits sociaux acquis. à laquelle ont participé mille cinq cents délégués de tout le pays. ils ont à leur tour été exécutés. ce serait légitimer le “blanchiment” du golpe [coup d’Etat]. Rafael Alegría. font pression pour que le Honduras réintègre l’OEA. Washington en tête. nul doute que cet îlot privilégié incitera des centaines de milliers de déshérités à tenter d’y trouver un emploi. débordé par cette masse se pressant aux portes. santé. noirs. La création d’un secrétariat de la justice et des droits de l’homme fait partie. si le pouvoir tente de se montrer plein d’assurance. elles sont surtout connues. Rásel Tomé –. maintenant. Le 2 mars. lié aux Etats-Unis et au Canada par un traité de libre commerce (TLC). Mais ça fait un an et demi que nous en débattons ! Et certains veulent ignorer les élections. De plus. une justice d’exception tranchera les débats. Reyes. M. la Cour suprême de justice avait invité tous les fonctionnaires à se rendre à une marche de soutien au putschiste Micheletti. capitale économique du Honduras. Choquée par l’expulsion manu militari de M. Au prétexte que ce recours était incompatible avec ma fonction de magistrat. Mme Bertha Oliva. L. On a appelé le peuple à s’organiser et il a répondu. par décret (6). à San Salvador. » L’objectif d’une charter city n’est bien sûr pas de produire du textile. « Minorité ultraminoritaire » vivant pieds et poings liés sous la domination des maîtres de l’enclave ! Situé au cœur de l’isthme centre-américain. ceuxci posent sur la table des négociations quatre revendications pour une sortie de crise et une réintégration dans l’OEA : le retour en toute sécurité des exilés. Caracas. . En second lieu. sachant que « ce statut constitutionnel ne pourra être modifié. malgré la police. Trois autres juges ont subi le même sort. MM. dès le lendemain. évidemment. Le 19 mai. menée par les palmeros de la mort qu’assistent la police et l’armée. second anniversaire du golpe. « Ceux qui dirigent le processus doivent savoir écouter. témoigne son directeur David Romero. et il ne restera que peu d’emplois pour les Honduriens. la répression n’a jamais cessé. loi de concession des ressources naturelles permettant la mise à l’encan de ressources vitales telles que l’eau . dès lors. En apparence. Ce sont des messages indirects. un léger bémol : si 2 % des électeurs ou dix députés peuvent solliciter une telle consultation. Denny’s. ils pourront protester avec leurs pieds – c’est-à-dire partir. L’isolement du pays – exclu de l’Organisation des Etats américains (OEA) grâce à la fermeté des gouvernements de gauche sudaméricains (5) – interdit l’accès aux prêts d’orga- nismes financiers multilatéraux. dont l’un. dépeçage pur et simple du territoire national (lire ci-dessous)… A San Pedro Sula. Singapour fonctionne bien parce que c’est un Etat totalitaire. découvrent des sujets de mécontentement.

Les pas. Sa demeure se situe en bord de mer. «Tahiti Plage » rasé ES SUBRA ont de la chance. on n’est jamais déçu. Quels que soient l’heure et le lieu.. Quant aux autres terres constructibles. il n’avait pas besoin de canne ! » Souvent l’aveugle est accompagné par un poisson-pilote qui tire sur ses jambes difformes avec deux béquilles argentées. le chef-lieu de Mayotte.. D’où un décret sorti en septembre 2009 qui permet à l’Etat de céder leur terre aux particuliers lorsqu’elle se trouve en ZPG. 2009 fait pas de vieux os entre ces murs. personne ne vient les embêter. parmi les siens.) Quand mes voisins croisent les trottoirs dehors. D’une main alerte. L’ébène que l’albâtre. l’institution pénitentiaire enregistre le durcissement des politiques punitives. une brigade de papis débonnaires font glisser leurs charentaises. « Pendant des années et des années. on croise toutes sortes de gueules cassées. il agite devant lui une canne blanche.. l’Etat a changé de méthode. rappelle le chercheur Askandari Allaoui. Une application à la lettre de la loi aurait donc des conséquences dramatiques. Du couteau à la broche.. – Atelier de la prison de Lyon-Perrache. Mes voisins sont atteints de pathologies dont on ne peut retenir le nom. fait les présentations : « C’est le mec de l’affaire d’Outreau. D’ailleurs. Tous les dimanches matin. dans le domaine foncier. Le genre de personnalité qui ne CHRISTOPHE GOUSSARD. Auteur de Paul des Epinettes et moi. aujourd’hui.. entre ses deux mains jointes. la situation est source de tensions ».. il faut compter dix fois plus. en revanche. le mètre carré d’un terrain habitable se négociait autour de 30 euros .. un rapport interministériel. A condition qu’ils paient. » Du fond du couloir surgit un chariot poussé par deux infirmières encadrées par une solide escorte de matons.. cette départementalisation heurte des droits coutumiers. elle est devenue le symbole de ce que certains décrivent * Journaliste. Devant lui. celle-ci délimite une bande de terre de 81. A Dialogue sonnant et trébuchant à cinq fois le revenu annuel moyen d’un ménage mahorais. Il y a quelques mois. on dénombrait 64 584 détenus en France. Envers – enfer ? – du système social. La ZPG est réputée protégée et inconstructible dans les départements d’outre-mer. parlaient de Mtsagnugni. Une marée de bouches baveuses. C’est un grand maigre qui parle peu. il descend son orgue à * Ecrivain. En effet. Sur la coursive loge un genre de « club ménager ». à Mtsagnugni. La très puissante Mme Nel et sa villa du bord de mer semblent. estime le prix d’une parcelle de trois cents mètres carrés. un homme désigne la villa à son voisin : «Tu as vu cette baraque ? C’est celle de l’une des plus grandes fortunes du coin. Derrière les hauts murs ronronne une mécanique d’élimination. L PRÈS de multiples destructions ordonnées par les tribunaux. la préfecture a donc fait savoir à la famille qu’elle n’était. Un étudiant blondinet. dans chaque village. commente un habitant. Persécuté par la nouvelle femme de son père.. Dans les années 1980.. Mais pour accomplir quelle mission dantesque se sont-ils donné rendez-vous ? D Oui. D’ailleurs. mes voisins sont de drôles de types. Par exemple le Sourd. on doit décamper ! » P A R R É M I C A R AY O L * N ICHÉE au sommet d’une falaise. Elle est venue d’Afrique du Sud dans les années 1980. L’autorisation d’occupation temporaire (AOT) qu’elle avait obtenue en 1998 (quand la régularisation foncière a débuté à Mayotte dans la perspective de la départementalisation) n’a pas été renouvelée : l’administration argue du fait que le terrain se situe dans la zone des cinquante pas géométriques (ZPG). sans doute font-ils très peur. s’emporte Mme Cordjee. expliquait alors le député Abdoulatifou Aly (Mouvement démocrate.. D’où son surnom. Abdou Subra. combien tiennent aujourd’hui les tortionnaires pour des criminels par raison d’Etat ? L’histoire et les tribunaux obligent à se poser la question. A l’époque. «Tahiti Plage n’existe pas pour les Mahorais. le jardinier du centre psychiatrique. Jusqu’au moment où quelqu’un qui ne l’aimait pas l’a découpé en tranches pareilles au rôti que le Sourd nous avait servi. et de nombreux habitants sont menacés d’expulsion. Les vagabonds et autres « Roms » terrorisent de même. elle préside la chambre de commerce et d’industrie et possède une bonne partie de la seule zone industrielle de l’île. Agone. Et les étrangers arrivés depuis peu. sur la côte ouest. « L’administration s’acharne à nier notre histoire ». on nous chasse de nos terres. Jésus revient. les gens d’ici. gnugni est l’un des plus anciens villages de l’île. Le pauvre que le riche. discret et poli. ne congelait pas ses commissions mais ses maîtresses. Le message résonne jusqu’aux plus lointains couloirs. dit Frigo. Celles-ci ont à peine le temps de sauver ce qui peut l’être : des pelleteuses rasent tout. tout semblait contrarié. » Ma compassion pour lui a cessé le jour où un gars a lâché : « Pour glisser ses mains sous les jupes des gamines. auraient hésité à se réfugier dans un casernement de parachutistes à Alger plutôt que de s’endormir au milieu d’un campement de (choisissez votre paria préféré) ? Combien se seraient sentis protégés ? Libres ?. Après une décennie (ou plus) de coups de bâton. le matin.. notamment la spéculation et le tourisme de masse – la priorité des élus. Un jour. Les vieux locataires des prisons de sécurité sont particulièrement sensibles à ces visions. Cette différence sémantique ne devait rien au hasard. Sur la maladie et la mort en prison. Désormais. le jardinier interprétait sans effort un de ces authentiques grands-pères de ma jeunesse. « Il faut que tu voies ça !. passer à travers les mailles du filet. Depuis Jean-Baptiste Colbert. Un gros bonhomme voûté nous frôle. « gigot de Ginette ».JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 12 L ES M AHORAIS EXPULSÉS DU LITTORAL A Mayotte. eux. si on leur avait donné le choix. chacun savait à qui appartenait une parcelle. le droit. selon le traité de cession de Mayotte à la France (1841).. Ça a déjà commencé. Les indigènes – ou Mahorais –. Jusqu’à l’épidémie de grippe aviaire. Le long des murs et sous l’escalier. Depuis quelques années. une somptueuse maison domine la baie de Mamoudzou. petit à petit. Mtsa- Pour faciliter les transactions. Tout à coup. » Un physique idéal pour le rôle. Plus rare. on n’a pas demandé aux Mahorais d’obtenir un titre légal pour leurs terres. Mroniumbéni existait bien avant 1841» – comprendre : avant que la France ne s’empare de Mayotte. Mon guide Le haut-parleur appelle à la libération. qui craint « une crise majeure ». Une ambiance de Barnum tragique. un boiteux joue au golf sur la pelouse en bas de ma fenêtre. Le tueur profane assassine en effet le plus souvent à l’aide d’ustensiles de cuisine. est le même qu’en France métropolitaine. Tefal est un jeune débonnaire d’une vingtaine d’années. MoDem). L’un de mes voisins m’a longtemps semblé n’avoir pas sa place avec les autres. piétine les jardins. il sculptait une explosion spectaculaire de coloris et de formes florales. mes voisins n’ont plus en tête que l’image de la vengeance. de pupilles décolorées. qu’on croisait dans les villages ou dans les jardinets de la banlieue toulousaine. Ce qui ne le protégera pas d’une porte ouverte à son passage par un voisin. Mais c’est surtout le principe que la population conteste. Une odeur de pisse se mêle au parfum citron vert des produits de nettoyage industriel.. On sait bien pourtant qu’ils ne sont que de pauvres malheureux. Jésus revient. D’où sortaient-ils ? U bution des médicaments. » Par beau temps. leur maison aurait pu être détruite. (Derrière une baie vitrée du couloir central. Les préjugés font craindre davantage le différent que le semblable. après décote et abattement fiscal. s’appuient sur plus de cent ans d’histoire... enveloppé dans une énorme veste de sport. La grande distribution. des fatigués de la tête et des overdosés de la pilule. les deux îles habitées du tout nouveau département français. Des courants d’air trimbalent des détritus d’un bout à l’autre du sol de ciment. des rachitiques du bulbe et des tarzans du biscoto. François Mengin-Lecreulx. des grappes d’hommes tanguent. C’est la pression des investisseurs et l’évolution législative liée à la départementalisation – ce qu’on nomme. Des visages transformés. Personne ne sait pourquoi ce brave garçon a passé son bébé au micro- ondes. A la traîne. l’Etat ne faisait pas dans la demi-mesure. les discussions. dans une zone non constructible mais sur un terrain que la commerçante s’est procuré lorsque l’administration était peu regardante.. balayé le droit coutumier. il semble jouer dans le remake d’un vieux film de zombies. Jusqu’au jour où la maladie a bouffé la bande-son de son film intime. Des trucs certainement inconnus dehors. « On ne peut pas faire payer à quelqu’un quelque chose qui lui appartient déjà ! ». se lamente Mme Cordjee. » comme « l’autre visage de la colonisation ». En effet. eux. lorsque le secteur privé était embryonnaire. réalisé en janvier 2011.. L’un de ses militants. Sur l’interminable coursive. découpées et rangées dans des sacs dûment étiquetés : « côtelettes de Monique ».. il serre le sachet en papier kraft qui protège ses pilules. Je n’en reconnaissais aucun. La majorité des Mahorais ne peut pas suivre.. le Sourd avait été ouvrier dans une usine sidérurgique ardennaise près de Chooz. l’exception n’est plus la règle . La foule des grabataires avant l’âge nous oblige à refluer à l’abri le long d’un mur. Il s’est fabriqué des clubs avec des manches à balai. la fourchette est en revanche très utilisée en prison. fondé sur l’ancienneté de l’occupation et sur les revenus des propriétaires. « Distribution des médicaments. la chapelle pour accompagner les sermons du curé. la ZPG concerne 90 % des villages et peut-être 40 % de la population. distri- AGENCE VU . » La propriétaire de la demeure se nomme Ida Nel. Dans son passé. la ZPG devait épargner les propriétés traditionnelles. A Mayotte. en bleu de travail et la tête dans une casquette à carreaux. parmi les siens. « Jésus revient. « Jésus revient. qui était « gamelleur ». Et cette peur est raisonnable. la marche vers la départementalisation s’est accompagnée d’une mise en conformité progressive du droit local avec les normes métropolitaines. de regards vides. la colère gronde. il faisait quotidiennement des tours dans la cour pour récolter une moisson de plumes de pies et de goélands – mais ses codétenus ont menacé de l’immoler sur l’autel de la santé publique. Elle pourrait être expulsée de sa maison et perdre les mille huit cents mètres carrés qu’elle a hérités de son arrière-grand-mère. Cependant. Mayotte accélère la mise en conformité de ses pratiques administratives avec celles de la métropole. très éloignés des criminels ? P A R J E A N -M A R C R O U I L L A N * ANS les centres de détention. j’avais suivi son travail minutieux dans une cour interdite aux autres prisonniers. dévale les escaliers. Brigade de papis débonnaires N LECTEUR de mes œuvres littéraires me prend un jour par le bras.. Marseille. il l’occit d’un coup de poêle.20 mètres comptés à partir de la limite du rivage. « marche vers le droit commun » – qui ont. « Compte tenu de l’attachement des Mahorais à la propriété foncière et de la croissance démographique [+ 3 % par an].. un régime de décotes a été imaginé dans la limite de 50 % de la valeur du terrain. elles sont de plus en plus rares. elle nommait ce site «Tahiti Plage ».. Et le malheur de ceux-là effraie plus que la soumission des tortionnaires décervelés. Aujourd’hui. dans un autre espace-temps. Sur la barge qui relie Grande Terre à Petite Terre. après cent cinquante ans. «On connaît la fin de l’histoire.. y compris en matière foncière. des gendarmes frappent aux portes des huit familles de ce hameau de bord de mer. Et très.. Le poisson-pilote gratte la guitare aux réunions apostoliques du club de prière. Les Mahorais seront bientôt des étrangers chez eux. Mais les menaces consécutives à l’évolution statutaire et au développement économique de Mayotte sont multiples. dit-il avec des airs d’employé de syndicat d’initiative. Personne n’a jamais compris ses explications. Et puis.. par une après-midi d’été. « Nous. Un autre. Alors que Mayotte est officiellement devenue le 101e département français le 31 mars 2011. « Notre famille a toujours vécu ici. Au petit matin du 26 juillet 2007. peut-être. l’automobile et l’immobilier ont fait sa richesse. tu le raconteras… » Le compère me guide jusque sous un porche. reconnaît le souspréfet. Dans son argumentaire. un record. qui garde ses yeux bleus et tristes loin des prunelles chargées de trop de prison et de vices. Combien.. plus chez elle. présidente de l’association Oudailia Haqui za M’mahore (« Défendre l’intérêt légitime des Mahorais »). distribution des médicaments… » De tous les bâtiments on surgit. à Mayotte. Au contraire.. Les « clonks » de son crâne contre les obstacles résonnent jusqu’au rez-de-chaussée. Est-ce normal?». La préfecture estimait que ces constructions étaient illégales. Parmi eux. L’administration tolérait ce système où. peut en témoigner : sa mère est en sursis. Les ventes se révèlent en pratique très difficiles. à la fin des années 1950. DANS LES COULOIRS D ’ UN CENTRE DE DÉTENTION «Mes voisins sont de drôles de types» Le 1er mai 2011. A quelques portes de la mienne loge un aveugle. peste Mme Faouzia Cordjee. Tahiti Plage n’a pas d’histoire ». des gueulards incurables et des accidentés de la vie. on vient nous dire que si on n’a pas de titre. M. dans leur malheur : il y a quatre ans... départementalisation à la pelleteuse Département d’outre-mer depuis le 31 mars 2011. ivres de coups du destin et de mauvaises boissons. 2010. les gestes. La préfecture se dit ouverte au dialogue. Les Subra. M. « épaule de Jeannine ». « Distribution des médicaments.

ceux dont la fécondité est depuis plusieurs décennies nettement en dessous du seuil de remplacement des générations (soit en moyenne 2. Dans le cas nippon.8 et 10. les personnes âgées vivent plus longtemps. la population mondiale a ainsi fortement augmenté : 2. car la concentration humaine sur de petits territoires. comme la Russie ou le Japon. 7. Les raisons : avancées médicales et pharmaceutiques. La mortalité des jeunes enfants et des adolescents a diminué de manière encore plus forte. Là aussi : considérer l’agrégat moyen de cette variété.486 milliard en 2050. Epidémies. Faut-il en déduire que ces deux pays occupent une place semblable dans la démographie mondiale ? A leur sujet. Le Monde diplomatique. soit par l’évolution de l’âge médian (24 ans en 1950. La baisse sans précédent de la fécondité provoque une nette décélération démographique : le taux annuel moyen d’accroissement est passé du maximum historique de plus de 2 % à la fin des années 1960 (nombre de pays se trouvaient alors au milieu de leur transition démographique) à 1.. Partout. Fausses évidences sur la population mondiale P A R G É R A R D -F R A N Ç O I S D U M O N T * D ÉMOGRAPHIE. par exemple. avec pour résultat un changement dans la balance des sexes : le sexe dit « faible » est devenu démographiquement le plus fort. et jamais elle ne s’est Cartographie de Philippe Rekacewicz. comme le Niger et le Mali. La Guinée et le Portugal ont pratiquement le même niveau de peuplement (respectivement 10. la part des nouveau-nés mourant avant l’âge de 1 an a baissé de 80 % en moyenne dans le monde. urbanisation sans précédent : voilà qui dessine un paysage démographique inédit. est une capitale peu peuplée au regard de l’importance démographique du pays. par Youssef Courbage. sièges d’institutions publiques internationales). Ailleurs.DOSSlER 13 LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 D ES CHIFFRES ET DES HOMMES A certaines époques. dominée par deux villes (Madrid et Barcelone. Le premier tient à la montée du secteur tertiaire dans les espaces urbains les plus peuplés. D. nationale.1 milliards en 2000. guerres. est largement positif (+ 3 %). En 2008.2 % en 2050 selon les prévisions de l’ONU [2]). selon les chiffres des Nations unies (discutés dans leurs modalités.) HÉNOMÈNE inédit. avec ses 12 millions d’habitants. qui a longtemps fixé les travailleurs ruraux . y attirant des actifs devenus disponibles du fait de l’accroissement de la productivité agricole. «L ’humanité connaît une natalité débridée. D’autant que les filiales étrangères des firmes multinationales se localisent principalement dans les grandes villes. qui a presque doublé en un siècle (de 37 ans en 1900 à 69 ans en 2010). comme le montrent les extraordinaires variations de la densité (de 1 141 habitants par kilomètre carré au Bangladesh à 5. PAGES 16 ET 17 : Une planète trop peuplée ?.2 % en 1950. La mécanisation d’un certain nombre de tâches a en outre apporté de meilleures conditions de travail.1 milliards en 2000). « La population des continents et des pays ». Par ailleurs. suite de la page 13. (1) Sauf mention contraire. Cette distinction entre vieillissement et gérontocroissance permet de saisir les évolutions très contrastées selon les pays. comme l’Espagne ou la Bolivie. Calcutta ou Kinshasa. où la capitale politique est dominante dans toutes les fonctions : économiques. Dans certains. dans un contexte de diversité croissante des métiers. (3) Ibid. président de la revue Population & Avenir. chaos politique. par exemple. l’humanité a été multipliée par six entre 1800 et 2000. Amman. dont de très importantes migrations Sud-Sud. sous l’effet. à partir des années 1920).5 milliards en 1950. car le nombre de femmes en âge de procréer diminue sensiblement) ou des apports migratoires de populations jeunes et fécondes pourraient permettre d’atteindre le seuil de simple remplacement des générations. les conflits ont déraciné les populations rurales. financières. avec le concours d’Agnès Stienne. la « population mondiale » n’existe pas : elle est un agrégat sans signification. D’autres pays. En deux siècles. universitaires et culturelles. hiver démographique dans certains pays du Nord. c’est gommer les dynamiques propres : celles de pays à taux de natalité élevé et faible espérance de vie. mais exclusivement au vieillissement. mais la « thérapie de choc » a accéléré la chute (pages 18 et 19). Par le haut.) Il faut aussi tenir compte de l’augmentation du nombre absolu de personnes âgées – ce que l’on appelle la « gérontocroissance » : 130 millions en 1950. Le fort taux brésilien est principalement dû à l’héritage de la colonisation qui a fondé des villes chargées d’assurer le contrôle politique et économique du territoire et de centraliser l’exclusivité des échanges avec la métropole portugaise. lequel dépend de leur statut institutionnel (capitale régionale. » Non. grâce à l’amélioration. S’y ajoute la question des circulations migratoires : 214 millions de personnes (5) résident de façon permanente dans un autre pays que celui où elles sont nées – un chiffre qui n’inclut ni les réfugiés ni les déplacés. l’Allemagne est pour sa part organisée en un réseau urbain plus équilibré reliant plusieurs villes harmonieusement hiérarchisées. celui du Portugal négatif (– 0. Mais la croissance n’est plus exponentielle : le « grand bond » démographique est en passe de s’achever. tandis qu’à d’autres c’est la crainte du dépeuplement qui a dominé (pages 1. car depuis plusieurs décennies les taux de natalité diminuent nettement et partout. Dès la fin du XVIIIe siècle. mais son vieillissement. « Il faut craindre une véritable explosion démographique. Population & Avenir. s’est généralisée aux pays du Sud (en Inde.6 milliard de personnes en 1900 à 6. . tous les indicateurs divergent : le taux d’accroissement naturel de la Guinée. infanto-adolescente et maternelle) qui. 16 et 17). SOURCE : NATIONS UNIES autant concentrée dans des espaces si petits : le monde se « métropolise » inexorablement sous l’effet d’une sorte de moteur à trois temps. se sont dotés d’une armature urbaine macrocéphale. les métropoles sont les territoires qui répondent le mieux à la mise en place de l’« espace monde » en facilitant grandement les connexions. induite par l’urbanisation. n° 700. Transitions démographiques en cours dans différents pays du Sud. la densité des Etats-Unis serait encore inférieure à celle de la région Ile-de-France. Le temps de la jeunesse arabe. addition de réalités si différentes que l’évoquer revient à mélanger pommes et cerises. L ’urbanisation apparaît comme un autre phénomène majeur. diffusion de comportements hygiéniques et progrès technique agricole ayant permis une alimentation plus régulière et plus variée. depuis les années 1970. (2) Chiffres de la division de la population de l’ONU. la part croissante des personnes âgées constitue l’une des caractéristiques majeures du XXIe siècle (ci-dessous). avril 2010. L P * Professeur à l’université Paris-Sorbonne. mais elle a été divisée par cinquante dans les pays les plus développés.2 % en 2010. Par le bas. Dans les pays arabes. novembre-décembre 2010. 73 % en Allemagne et 79 % aux EtatsUnis. laissant tout le reste de la Terre désert. 6. » Qu’on se rassure : la bombe ne sautera pas. Elles disposent d’une attractivité liée à leur degré d’importance politique. elle devrait s’élever à 9 milliards en 2050. le vieillissement marquera le XXIe siècle. par Philippe Descamps. et ce nombre pourrait atteindre 1. (Lire la suite page 14. entraîne le dépeuplement d’autres régions. de mobilité professionnelle volontaire ou contrainte. vieillissement de la population. 29 ans en 2010 et environ 38 ans en 2050 [3]). la peur de la surpopulation a envahi les esprits. par Isabelle Attané. ses effets sont particulièrement importants dans les pays en phase d’hiver démographique. C’est le grand paradoxe du XXIe siècle : jamais la population mondiale n’a été si nombreuse. 417 millions en 2000. En Chine. Les facteurs en sont très variables. habitudes culturelles… autant de facteurs qui orientent la démographie d’un pays. seule une relance considérable de la fécondité (et pas trop tardive. » Non. Selon la projection moyenne de l’Organisation des Nations unies (ONU). certains pays de l’hémisphère Nord avaient commencé à connaître une baisse de la mortalité (infantile. Paris. Dans le cas de ces pays. c’est se condamner à ne rien voir.1 enfants par femme). ont une urbanisation bicéphale. d’un système migratoire apportant des populations jeunes et éloignant les populations âgées. l’accroissement de l’espérance de vie élargit le cercle du troisième âge. Fausses évidences sur la population mondiale. la population avait décliné avant l’implosion de l’URSS. En cinquante ans. comme la France ou l’Iran. que de poncifs on répand en ton nom. la baisse de la fécondité minore les effectifs des jeunes . le poids de la jeunesse a contribué à la révolte (pages 16 et 17). accentuant le poids démographique de villes comme Bogotá. Les pays très centralisés. Après plusieurs siècles de stagnation.. Le faible taux chinois doit beaucoup au régime communiste. 29 % des habitants vivent en ville. sous l’effet de ce qu’il est convenu d’appeler la « transition démographique » (lire le glossaire pages suivantes). de la médecine et des infrastructures sanitaires. à nouveau.9 au Gabon). ces deux phénomènes n’évoluent pas de façon identique.6 % en 2010 et 16. « Les vagues migratoires Sud-Nord vont nous submerger. la grande inquiétude vient du vieillissement accéléré (pages 14 et 15).1 %). (5) Chiffre « International Migration 2009 » de la division de la population de l’ONU. Présenter les indicateurs démographiques de la population mondiale. mais pas sur le fond). Evolution de la population Le XXe siècle a été témoin d’une évolution sans précédent : le peuplement de la terre a quadruplé (de 1. Le phénomène majeur du XXIe siècle ne sera pas la croissance rapide de la population. En somme. PAGES 18 ET 19 : La Russie en voie de dépeuplement.. période durant laquelle une population voit baisser une natalité et une mortalité auparavant très élevées. par exemple. dans ce contexte. La Paz et Santa Cruz) . Enfin. Le monde est composé de populations diverses. Le deuxième vient du souhait des ménages d’avoir une palette élargie de possibilités d’emploi. aux indicateurs démographiques différents et aux modes de peuplement variés. ou celles de pays dont le taux de natalité est si faible qu’il ne compense pas le taux de mortalité. 33 % en République démocratique du Congo. En Russie. la hausse sensible de la mortalité dans les années 2000 n’est pas due à des comportements mortifères ou à une détérioration du système sanitaire. Il peut être mesuré soit par l’augmentation de la proportion de personnes âgées de 65 ans et plus (5. Elle franchirait le seuil des 9 milliards en 2050. La situation est différente en Russie (lire l’article page 18). SOMMAIRE DU DOSSIER PAGES 14 ET 15 : Quand la Chine grisonnera. les chiffres sont extraits de Jean-Paul Sardon. Un « capital maternel » à partir du deuxième enfant (Ph. La vision que les peuples ont d’eux-mêmes influe également sur leur nombre. de même que celle des femmes en couches..7 millions d’habitants [1]). Faut-il pour autant parler de surnombre ? Si ces 9 milliards migraient en totalité aux Etats-Unis. contribuant à accroître l’espérance de vie. « Nous allons vivre sur une Terre écrasée par la surpopulation. (4) Lire notre dossier « Mégapoles à l’assaut de la planète ». au XIXe puis au XXe siècle. suite de l’article de Georges Minois. selon le scénario le plus vraisemblable de l’Organisation des Nations unies. ou de pauvreté dans le monde rural. » C’est ignorer que les nouvelles logiques migratoires engendrent des mobilités dans tous les sens. ’INTENSITÉ de la concentration urbaine reste contrastée d’un pays à l’autre : en Inde. les habitants des villes ont pour la première fois dépassé en nombre les ruraux (4). Pékin. Cette croissance résulta de l’addition de trois phénomènes.

où le revenu disponible des seniors avoisine celui des actifs. Dès le milieu du siècle. en proportion. Un Chinois sur deux aura plus de 45 ans. La démographie elle-même est un troisième facteur de migration : au XIXe siècle. l’espérance de vie est de 78 ans. régimes liberticides) poussent à l’émigration. la Chine et l’Inde représentent plus d’un tiers de l’humanité. son bonus démographique aura fait long feu. du fait du déficit de main-d’œuvre. etc.. la natalité y a fortement baissé alors même que sa population âgée reste encore. Les retraités sont souvent à la charge de leur famille Ce bouleversement structurel qui se manifeste par un vieillissement exceptionnellement rapide de la population vient davantage de la réduction de la fécondité que de l’allongement de la durée de vie.. seul un retraité sur quatre vivait de sa pension.1 adulte pour une personne dépendante.5 millions chaque année durant la décennie 2010 – soit près de trois fois moins. et un pays d’immigration pour des ressortissants de l’Afrique subsaharienne qui y ont arrêté – sans l’avoir nécessairement prévu – leur cheminement migratoire. et Au pays des enfants rares. L’Etat et la société devront supporter une charge financière accrue. après la décolonisation. nous n’en voyons aucun se relâcher de sa vigilance en ce qui touche le chi re de sa population. sous la pression de politiques antinatalistes autoritaires. ne bénéficie qu’à une minorité. IVe siècle av. qui compterait alors plus de 20 millions de personnes de plus qu’elle. est un pays d’émigration vers l’Europe et l’Amérique du Nord.. dix ans d’écart Bien que l’espérance de vie à la naissance progresse rapidement en moyenne nationale. son déclin relatif et la montée du nombre de personnes âgées inquiètent les dirigeants. Ils peuvent se fonder sur une proximité géographique – Burkina Faso et Côte d’Ivoire. en comptera 63 %. Institut Silver Life. dont le poids est monté de 9 % à 15 % entre 1950 et 2010. et la législation est nécessairement un bon ordre . . Les migrations sont de plus en plus circulaires : le Maroc. en particulier vers les pays du Nord ou l’Amérique latine. Comme pour le mouvement d’urbanisation. La loi est en e et un certain ordre. Mais cette transition économique n’aurait pu être aussi porteuse si elle n’avait bénéficié d’une conjoncture démographique très favorable. et la Chine comptera alors presque autant de dépendants que d’actifs. est devenue le seul pays européen d’immigration. deux enfants par couple dans les villes et trois dans les campagnes. Alors que les Chinoises donnaient encore naissance à près de six enfants en moyenne en 1970. Et très majoritairement légales : surmédiatisées. – ou sur une histoire commune – Philippines et Etats-Unis. notamment de l’Afrique. De même.1 adultes par personne économiquement dépendante en 2010. SOURCE : NATIONS UNIES Depuis le milieu des années 1980.6 en Inde ou 1. sous le double effet d’une hausse des dépenses de retraite et de santé et d’une baisse des recettes fiscales. en restreignant le nombre des enfants. En ce début de XXIe siècle. Ainsi elle compte 2. il apparaît aujourd’hui que la plupart des Etats assurent les trois fonctions à la fois. pays à la proportion de population âgée la plus forte du monde. la proportion de Chinois âgés de 60 ans ou plus aura triplé. Inde et Royaume-Uni. Entre la côte et l’intérieur. elle. Fausses évidences sur la population mondiale (Suite de la page 13. en particulier dans les campagnes. et n’octroie bien souvent qu’un minimum vital. A Quand l’Inde deviendra numéro un VEC 1. et les seniors seront alors. de jure ou de facto. Ainsi. mars 2011. c’est qu’il est di cile et peut-être impossible pour un Etat dont la population est trop nombreuse d’être régi par de bonnes lois. les migrations clandestines sont statistiquement négligeables. * Démographe et sinologue à l’Institut national d’études démographiques (INED). « Démographie et dépendance au Japon ». contre 56 % des Japonais. l’équivalent de la population européenne actuelle (2). contre 1. Le régime de retraite par répartition. toujours largement exclues du système de retraite. INED-PUF. avec un ratio de 1. 1520-1526. subsistait principalement grâce à un membre de la famille – souvent un enfant. qui grimpait de 20 millions par an au début des années 1970. la population atteindra un niveau de vieillissement comparable à celui que connaît actuellement le Japon. tant pour son développement économique que pour l’amélioration globale du niveau de vie de ses habitants. (2) Hors Europe de l’Est. notamment dans certaines activités mal payées. A elles deux. cela est loin d’être le cas en Chine : les personnes âgées. presque exclusivement des citadins. de la Roumanie ou de l’Amérique andine. Algérie et France. alors qu’au Japon. Ce succès a pris sa source dans la réforme en profondeur du système de production entamée par Deng Xiaoping à la fin des années 1970. atteignant 31 %. elle devrait céder la place à l’Inde. Cet effacement démographique relatif tient en partie au formidable essor de la population de certaines régions du monde en développement. à l’échelle du pays cela reste une gageure. Après avoir prôné. Si l’on ne sait pas remédier à cette inégale distribution. un pays de transit pour des ressortissants de l’Afrique subsaharienne rejoignant l’Europe. L’autre raison tient à la politique de limitation des naissances pratiquée depuis les années 1970 – la plus stricte jamais mise en œuvre sur une aussi longue durée. D’ici 2050. Vers une catastrophe démographique chinoise. par le dirigeant réformateur Deng Xiaoping : elle permet d’allouer les ressources de l’Etat à la croissance. elles en ont actuellement moins de deux. la mesure est présentée comme la condition sine qua non pour atteindre l’objectif de modernisation économique porté. à partir de 1978. un pays de transit pour des Africains se rendant en France et un pays d’immigration à partir du Maroc. Suisses et Italiens à émigrer en Amérique latine. Au milieu des années 2000. grâce à laquelle la productivité du travail s’est fortement accrue. et ceux-ci ne peuvent conserver entre eux une égale répartition car tous les lieux ne sont pas également salubres et fertiles : les hommes abondent dans un endroit et manquent dans l’autre. G ÉRARD -F RANÇOIS D UMONT. pour la Chine l’équation est plus délicate. dès 1979. Mais dès 2050 ils ne seront plus que 54 % alors que l’Inde. Tout reste à faire. à paraître chez Fayard en 2011. » La Politique (VII. or une population qui atteint un chi re trop élevé ne peut pas se prêter à un ordre idéal de population. J.) Contrairement aux idées reçues. en raison de la baisse très précoce de sa fécondité.. 1. près de 70 % des Chinois sont d’âge actif (15-59 ans). La masculinisation de la population chinoise. contre un sur quatre encore en 2000. Paris. allant jusqu’à dix ans entre le Guizhou (à l’intérieur) et le Guangdong (sur la côte). ont un niveau de vie globalement faible. 440 millions. c’est-à-dire presque aussi peu que dans les pays les plus développés de la planète. (3) Cf. contre 18 % pour sa rivale indienne et 22 % pour l’Afrique. A l’époque. la France. L’Etat tente de mettre en place un système de protection sociale généralisé qui pourrait bénéficier à tous. la pauvreté avait contraint de nombreux Espagnols. la baisse de la population active dans différents pays développés pousse à faire appel aux immigrés. Alors. A l’heure actuelle. La polarisation entre pays d’émigration et pays d’immigration a cependant perdu de sa pertinence. » Histoires florentines. l’Espagne est un pays d’émigration. si leur dynamisme démographique a suivi le même rythme jusque dans les années 1980. si des facteurs politiques (guerres.35 milliard de personnes en 2010. sa concurrente la plus directe. Le Monde diplomatique. D’autre part. le vieillissement est en passe de se transformer en dynamique d’innovation et de consommation (3). passée de 15 % à 18 %. Mais. soit un habitant de la planète sur cinq. Paris. la Chine est ainsi devenue un acteur essentiel sur la scène économique mondiale (1). conflits civils. Paris. A Pékin. P A R I S A B E L L E A T TA N É * MACHIAVEL « Une nation ne peut être complètement remplie d’habitants. « Pékin cherche à concilier puissance et stabilité ».8 au Brésil. 2010. les écarts entre les régions les plus riches et les plus pauvres de la Chine restent très marqués. Quand la Chine grisonnera Si le poids de sa population – et notamment celui des Chinois en âge de travailler – a constitué un atout pour le dynamisme économique du pays.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 14 DOSSlER ARISTOTE « Ce qui résulte clairement aussi de l’examen des faits. la nation dépérit parce que le défaut d’habitants en rend une partie déserte. Mexique et Etats-Unis. Italie et Suisse. l’économie nippone est principalement une économie de services : le secteur tertiaire occupe les deux tiers (68 %) de la population active (contre 27 % en Chine en 2008) et assure les trois quarts de son produit intérieur brut (PIB). la règle de l’enfant unique a été imposée à la majeure partie de la population. les migrations sont régulières et permanentes.3 adulte au Japon. Or la force actuelle de la Chine sur la scène économique mondiale tient en partie à ce contexte démographique privilégié. Ce qui ne sera pas sans effet sur l’économie chinoise. En 1950. auteure notamment des essais En espérant un fils. a fait mécaniquement augmenter la part des seniors. Au-delà de l’image cartographique que pourrait donner le solde migratoire (qui masque l’intensité des flux d’immigration et d’émigration) par pays. la population. 61 % des Indiens et 66 % des Brésiliens. et l’autre est appauvrie par leur excès.-C. Mais pas seulement. les facteurs économiques en sont le moteur principal. ne s’est accrue que de 7. 30 mai 2007. peu nombreuse. la Chine détient une carte maîtresse : un bonus démographique exceptionnel. pendant une petite dizaine d’années (1971-1978). Jusqu’à présent. Il s’agit bien là d’une particularité chinoise : un vieillissement créé de toutes pièces par la politique de contrôle des naissances qui. malgré ses 30 % de seniors. ou presque. contre moins de 20 % aujourd’hui.. Au XXIe siècle.. Dès 2030. hérité de l’ancienne économie collective. tout en améliorant le niveau de vie. En effet. contre 40 % chez son voisin. Malaisie et Singapour. Elle le restera pendant une vingtaine d’années. Au XIXe siècle. D’une part. Un autre quart continuait à vivre d’un revenu d’activité tandis que la moitié restante. mais transitoire. Colombie et Venezuela. la Chine représentait 22 % de la population mondiale. L ’histoire et la géographie ont contribué à construire des couples migratoires de pays. Si cela peut présenter certains atouts pour un pays comme le Japon qui. le pouvoir a rapidement radicalisé son contrôle et. et de l’Inde. l’empire du Milieu a décroché. 4). Ce point est encore rendu plus évident sur la foi d’arguments théoriques. SOURCE : CHINA STATISTICAL YEARBOOK 2007 (1) Lire Martine Bulard. Mais si quelques municipalités vont d’ores et déjà dans ce sens – certaines ayant réussi à instaurer des dispositifs privés qui fonctionnent grâce aux cotisations des entreprises et à celles des salariés –. reste la troisième puissance économique mondiale. par exemple. deux fois moins qu’en 2010. le ralentissement de sa croissance démographique a sans conteste constitué un formidable atout. – en raison des liens hérités de la colonisation et pérennisés. Evelyne Dourille-Feer. parmi les Etats ayant la réputation d’être sagement gouvernés. la Chine est le pays le plus peuplé du monde. En tout cas. la prépondérance démographique de la Chine disparaîtra : 16 % de la population mondiale. Au milieu du siècle.

notamment celle des seniors. les exigences de confort et d’intimité se font de plus en plus grandes .7 enfant par femme en 2005 ! Autant dire que. de plus en plus coûteux. Une solution globale consisterait à mettre un terme à la politique de contrôle des naissances pour relancer la natalité. à éliminer leurs filles soit par des avortements. un rythme de croissance soutenu. SOURCE : CHINA STATISTICAL YEARBOOK 2001 Une majorité de Chinois épargnés par la politique de l’enfant unique Si le vieillissement s’impose comme un défi majeur pour la société et l’économie chinoises. faute de partenaires. la question posée est celle du respect des droits des femmes et de l’égalité entre les sexes – une problématique aujourd’hui relativement délaissée. e d’années qu’un groupe de personnes peut s’attendre à vivre. près d’un habitant sur quatre a d’ores et déjà plus de 60 ans et une pénurie de main-d’œuvre commence à se faire sentir dans certains secteurs. Comment un jeune Chinois. avec son épouse. Dans l’agriculture. Dépopulation. ou plus précisément de 19 882 enfants pour 10 000 femmes. SOURCE : NATIONS UNIES dont le taux de natalité continue de baisser à la fin de la transition démographique (lire la définition). la vie est de plus en plus chère. l’autre moitié plus de 40. les femmes sont surreprésentées. le marché du travail oblige bien souvent les jeunes gens à quitter leur localité de naissance pour trouver un emploi qui les éloigne de leurs parents. – Nombre (4) La Chine compte 22 provinces (Pékin considère Taïwan comme une 23 province). elle s’exprime par le nombre d’habitants par kilomètre carré (hab. la charge portée par chaque actif devient insupportable. il devra réorganiser sa fiscalité pour financer la prise en charge durable de son troisième âge et lui garantir ainsi un niveau de vie décent. Si une loi datant de 1996 fait obligation aux familles./. cela pourrait entraîner une pénurie de main-d’œuvre dans les secteurs industriel et agricole. elle est provisoirement écartée. D’un point de vue strictement démographique.1 ans ... Le gouvernement envisage de retarder le départ des femmes pour le fixer au même niveau que celui de leurs collègues masculins. sans handicap majeur. en France. du Xinjiang et du Guizhou.DOSSlER Par ailleurs. Densité. a fortiori s’il est enfant unique. Cette situation atypique contraindra également un nombre croissant d’hommes au célibat : entre 1 et 1. en particulier dans les villes. Il reste qu’on estime à 60 millions le nombre de femmes manquantes. Car la Chine doit aussi faire face à un déficit croissant de femmes dans sa population alors que les autorités continuent à limiter les naissances.5 million de Chinois pourraient chaque année ne pas se marier. la conjoncture actuelle rend ces solidarités familiales difficiles à mettre en œuvre. – Indice statistique (exprimé en enfants par femme) calculé en faisant la somme des taux de fécondité par âge. ce qui complique encore leur prise en charge. de ceux des femmes de 16 ans (19 pour 10 000). Indice synthétique de fécondité. selon l’ONU./km2). Certes. Les 11 % restants.. la solution passe par une réforme en profondeur du système de protection sociale et de l’économie afin d’absorber ces nouvelles contraintes démographiques. la population active deviendra de plus plus masculine : 54 % d’hommes chez les 15-49 ans en 2050. Espérance de vie à la naissance. Contraintes de la vie moderne et hausse des coûts pour l’éducation et l’entretien des enfants obligent. En outre. l’âge médian en 2010 est de 40. à l’avenir. dans cette tranche d’âge. L’économie chinoise risque d’être directement touchée. D’abord. en moyenne. contre 51 % actuellement. – Diminution du nombre d’habitants sur un territoire. – Rapport de l’effectif d’une population à la superficie du territoire sur lequel elle habite . A l’avenir. . Hiver démographique. La densité la plus élevée est de 16 235 hab. qui apporte la moitié des richesses. de 79 ans un siècle plus tard et de 81. alors que le taux de mortalité se stabilise – cela accentue le vieillissement des populations à un rythme plus ou moins rapide. des textiles ou du petit matériel électronique./km2 à Monaco.. – Déficit des naissances par rapport aux décès. qui a longtemps été l’unique solution pour la prise en charge des personnes âgées. mais encore de réduire la propension des couples à éliminer leurs filles. peut-il. (7) Dans le même temps.1 ans : la moitié de la population a moins de 40. de 17 ans… jusqu’au taux de fécondité des femmes de 49 ans (1 pour 10 000). 4 « municipalités » et 2 régions spéciales. Il ne pourra sans doute pas non plus échapper à une restructuration de son économie. 100 millions de femmes en moins sur le marché du travail (7). en l’axant davantage sur les services et la consommation intérieure. la plupart des couples sont amenés à se limiter d’eux-mêmes. relativement précoce (60 ans pour les hommes et 55 ans pour les femmes). C’est la seule municipalité du pays à mener des campagnes de sensibilisation encourageant activement une partie des couples (ayant été eux-mêmes enfants uniques) à donner naissance à un second enfant. (6) Lire notamment « L’Asie manque de femmes ». la plus basse de 1. – Augmentation du nombre de personnes âgées dans une population considérée. Effort méritoire. A terme. il n’est pas certain que cela suffise à juguler le vieillissement de la population chinoise.1 ans. 15 Où sont passées les filles ? LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 Il naît toujours plus d’hommes : 118 pour 100 femmes. la population des hommes de 15-49 ans n’aura diminué que de 80 millions environ. – Générations dont les effectifs sont moins nombreux que ceux des classes d’âge précédentes et suivantes. Ainsi. restent exigus . à l’heure actuelle. Classes creuses. le pouvoir peine à s’accommoder du vieillissement de sa population. mais sans effet. il n’est pas le seul.98 enfant par femme. seuls 36 % des couples sont soumis à la règle de l’enfant unique. elle s’établit à 114 .8 hab. assurer la subsistance de deux parents retraités – voire quatre. en termes de croissance démographique stricto sensu : qui dit moins de femmes aujourd’hui dit moins de naissances demain. D’une façon plus générale. atteint ses limites. Incontestablement. aux Etats-Unis. ce rapport serait de 108 pour la Chine et de 107 pour l’Inde. – Situation d’un pays Record japonais Près de quatre Japonais sur dix (38 %) auront 65 ans ou plus d’ici 2050 (graphique de gauche). – Nombre d’années qu’un groupe de personnes peut s’attendre à vivre. Gérontocroissance. y compris les plus riches. La dépopulation n’entraîne pas de dépeuplement si le solde migratoire la compense. et nommément aux enfants. On retrouve ce déséquilibre dans toutes les régions. Ce chiffre résulte de l’addition du taux de fécondité des femmes de 15 ans (5 naissances pour 10 000 femmes de cet âge). il est de 1. un phénomène de vieillissement accéléré et. Mais. l’espérance de vie à la naissance était de 45 ans en 1900. cela permettrait non seulement de ralentir le vieillissement. se prêtent de moins en moins à une cohabitation des générations : les logements. du Qinghai. soit. En France. Près d’un ménage sur cinq est actuellement composé d’au moins trois générations. Or un tel déséquilibre entre les sexes n’a rien d’anodin. Dans l’industrie. La Chine est ainsi devenue le pays du monde comptant la plus forte proportion d’hommes dans sa population (105. Au-delà de ces aspects économiques. l’espérance de vie en bonne santé à la naissance est estimée à 63. Elles sont majoritaires dans les usines qui produisent des jouets. Avec le renversement de la pyramide des âges consécutif à l’allongement de la vie et à la forte baisse du nombre d’enfants.2 pour 100 femmes en 2010 [5]). à 31. mais cette tradition pourra-t-elle résister longtemps aux contraintes de la vie moderne ? Quant à l’éventualité d’un report de l’âge de la retraite. par des inégalités de traitement débouchant souvent sur un décès prématuré. Soit au bas mot. Tout au moins pour les hommes. à l’exception du Tibet. Glossaire Age médian. peuvent en avoir deux ou plus quel que soit le sexe du premier. si l’on compte ses beaux-parents ? De plus. juillet 2006. Dans les prochaines décennies. Espérance de vie en bonne santé. de plus en plus délaissée par les hommes. pour la plupart des couples issus des minorités ethniques. en moyenne. en France. Pour la France métropolitaine. (5) Il s’agit du rapport de masculinité moyen.3 ans pour les femmes et 62 ans pour les hommes). Cela peut être dû à des guerres et/ou à une baisse de la fécondité.. I SABELLE ATTANÉ . après leur naissance. C’est le rapport de masculinité à la naissance le plus élevé du monde. la Chine devra donc résoudre deux problèmes d’envergure : pallier les effets du vieillissement de sa population et remédier à sa masculinisation. en 2008. et donc une croissance encore ralentie. . elles compteraient aujourd’hui pour plus des deux tiers de la main-d’œuvre. si le contrôle sur les naissances devait être relâché. La fécondité y reste parmi les plus faibles du monde : 0. et donc d’endiguer progressivement la masculinisation. Si le pays veut conserver. Un record mondial. A Shanghaï. l’âge médian de sa population (graphique de droite) sera supérieur à celui des Français. – Age qui partage les individus d’un pays (ou d’une région) en deux groupes d’effectifs égaux. Elle sert de « ville test ». la situation des femmes est la plus mauvaise qui soit (6). Dans les campagnes de dix-neuf provinces (4).. Ce déficit résulte d’une forte préférence des Chinois pour les fils qui les conduit. Dépeuplement.6 ans en 2010. issu du dernier recensement chinois. La Chine connaît. elle aussi. 5 régions autonomes. d’assurer la subsistance de leurs parents. dans certains cas./km2 en Mongolie . On estime ainsi qu’à l’horizon 2050 près de 20 millions de naissances n’auront pu survenir du seul fait du déficit féminin. la cohabitation des générations sous un même toit. On parle aussi de taux d’accroissement naturel négatif puisque le nombre de naissances est inférieur à celui des décès. En rajeunissant la pyramide des âges. ils sont autorisés à avoir un second enfant si le premier est une fille – ce qui concerne 53 % de la population. les modes de vie. dans quelques décennies. En France métropolitaine. Le Monde diplomatique.3 ans (64.

PIERRE-JOSEPH PROUDHON « Il n’y a qu’un seul homme de trop sur la Terre. Le surpeuplement est bien une notion à géométrie variable. pour 280 000 en 2005). qui vit depuis quatre décennies les mêmes transformations démographiques. Limiter sa desce ses enfants. C révolte cont rejet du dict Ces métamorphoses démographiques sont porteuses de transformations politiques irréversibles. Paris. Glossaire Pyramide des âges. celle de – comme on l’a déjà vu en Tunisi PA R Y O U S S E F C O U R B A G E * Rapport de dépendance totale. de mieux les nourrir niveau et plus longtemps. » De toute façon.5 enfants par femme) et stable depuis environ une décennie . à celle des pays producteurs de pétrole du Golfe. quel que soit le contexte culturel ou religieux. » Essai sur le principe de population. La résorption de la crise et la baisse de la violence politique ont contribué à l’augmentation du nombre de mariages (341 000 mariages célébrés en 2009. on trouve les tranches d’âge et horizontalement. culturelles et anthropologiques. On parle de pyramide des âges inversée quand le nombre d’enfants est moins élevé (le bas de la pyramide devient plus mince) que le nombre de personnes âgées (la pyramide s’épaissit au sommet). SOURCE : NATIONS UNIES Le temps de la A l’encontre de certaines thèses. la Turquie et l’Iran atteignent désormais des niveaux qui se rapprochent de ceux des pays européens. la question est tout de même posée : faut-il peupler ou dépeupler ? Etre fécond ou abstinent ? Pour les chrétiens. au moment de l’indépendance. Les subsistances ne s’accroissent qu’en progression arithmétique… Les e ets de ces deux pouvoirs inégaux doivent être maintenus en équilibre par le moyen de cette loi de la nature qui fait de la nourriture une nécessité vitale pour l’homme.25 enfants par femme. ORGANISATION MONDIALE DE LA SANTÉ Avec le christianisme.. puis de l’embargo intern a été tirée vers le bas. L’indice de fécondité – qui a servi à donner une image repoussante des mondes musulmans (1) – montre que le Liban. Si. en autant de cellules closes de dimensions réduites. LIBYE. en inventant un Homo arabicus ou un Homo islamicus par définition rétif au progrès. que l’on punit. Longtemps. Paris. le groupe s’exposait à de grosses difficultés de ravitaillement. soit 50 % de plus que le Maroc ou la . que la nourriture est nécessaire à l’existence de l’homme . Le roi. Dans la Tunisie de Habib Bourguiba. les révoltes arabes apparaissent comme inéluctables. La sco de la natalité peuvent ainsi. au-dessous du seuil de renouvellement des générations. indire conscience et déclencher les révo Rapport de masculinité moyen (sex ratio. voulant décharger le royaume de cette multitude qui l’écrasait. étroitement liée aux ressources disponibles. Croissance et décroissance La fécondité diminue partout. La pensée démographique grecque pose déjà les termes du débat tels qu’on les retrouve dans la période moderne et contemporaine. les autorités abandonnent tout interventionnisme. Le climat politique est peu favorable à la natalité. trop nombreuse. » « Si elle n’est pas freinée. ils échappent au contrôle. Dans nombre de pays asiatiques (Chine. En milieu urbain. Il faut aussi noter le net déclin l’étanchéité du groupe familial q sociaux sur eux-mêmes et la rigid s’ouvrant sur l’extérieur est plus gouvernement autoritaire. En dépit d’énormes progrès accomplis sur le plan de et de l’alphabétisation. même s’il Vieillissement accéléré L’allongement de l’espérance de vie et la chute de la natalité ouvrent une ère de mondialisation du vieillissement. Sous-peuplée et rentière. la volonté de modernisation est passée par l’accès à l’enseignement. surtout pour les filles et en milieu rural. L’ONU estime à 1. Ce ne sont pas tant les ressources ou la nourriture qui inquiètent Aristote.84 enfant par femme. déjà âgé. en anglais).). à force d’acrobaties et de contorsions rhétoriques. La politique des gouvernements est plutôt nataliste. aussi bien pour les garçons que pour les filles. Dans vers lequel la famille arabe s’ach Rapport de masculinité à la naissance. 1848 « Quand il y a trop de citoyens. avec 500 000 habitants pour la Terre entière.. Elle est eugéniste. la politique nataliste officielle est allée de pair avec une généreuse redistribution des d Mais à la suite du contre-choc pétrolier. mais pas nécessairement de mentalité.19 enfants par femme lors de l’enquête de 2009-2010. Les effectifs nouveau-nés masculins rapportés aux nouveau-nés féminins dans une population considérée. Même démarche chez Aristote dans La Politique : « Ce qui fait la grandeur d’une cité.. semblait difficile à maintenir. Ce qui constitue à la fois une nouveauté et un échec. ils échappent au contrôle » Dans deux de ses principaux dialogues. De plus. le Maroc. Si l’on exclut les Libanais chrétiens – en raison de la présence des missions dès le XIXe siècle –. la réponse ne peut se trouver que dans la parole divine. entre les IIIe et Ve siècles de notre ère. Elle se mainti de 3. – Ensemble des Malgré une densité extrême.. comme c’est le cas partout ailleurs. on change d’échelle. la convergence démographique des pays des rives sud et nord de la Méditerranée s’est poursuivie à un rythme soutenu. mais le maintien de l’ordre. selon l’ONU.. Platon définit une population optimale en fonction de l’espace et des ressources disponibles. Le monde arabe n’est pas une exception : le croire reviendrait à pécher par essentialisme. l’indice de fécondité n’a cessé de baisser depuis 1975. en Afrique elle demeure élevée. 2. La bais pays arabes a été si forte que les patriarcal en ont été ébranlées. Malthus. les gens ne se connaissent pas. L lias implique.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 16 DOSSlER THOMAS ROBERT MALTHUS « Je pense pouvoir poser franchement deux postulats : premièrement.. en passant inaperçus du fait de leur nombre excessif (2) ». pour atteindre * Directeur de recherche. que la passion réciproque entre les sexes est une nécessité et restera à peu près ce qu’elle est à présent. depuis une décennie. malthusienne et. et du remariage. depuis 2000. justifiant en réponse l’invasion de la Gaule. Sa stabilité démographique contraste avec son instabi Régime démographique. avec Emmanuel Todd. La République et Les Lois. Au Maroc. de 107 en Inde et de 108 en Chine. et décrit les modes d’organisation et de fonctionnement social – souvent à l’extrême limite de ce qui est réaliste – nécessaires pour y parvenir. le relief impose un cloisonnement : chaque bassin s’organise en cité indépendante. ce qui favorise la criminalité. il ne pouvait épargner le sud de la Méditerranée. la fécondité algérienne était. – Représentation de la répartition par âge et par sexe d’une population. Avec plus de 8 enfants par femme. sa représentation populaire est toujours celle de personnes serrées comme des sardines dans un espace réduit. la Tunisie. soit environ 16 % de la population.. Il est de 93 en Europe. due au fait que seuls 4 % à 5 % du la population continue à augmenter au rythme de 2 % par an. deuxièmement. que ces contradictions n’en sont pas. où la pression humaine est fortement ressentie . le pays garde une fécondité relativement de 3. » Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère.5 milliard le nombre de personnes âgées en 2050. dans la plupart des pays du Nord. ce qui limitait sérieusement la taille de chaque groupe. Auteur notamment. Eu égard à la démographie. c’est M. En deux décennies. Dans les cités grecques. C’est également le cas de la Tunisie. avec le danger qu’ils se révoltent. caractéristiques de la natalité et de la mortalité d’un pays et la façon dont elles se combinent. du mariage. envoya ses deux neveux de par le monde pour trouver de nouvelles terres (3). Je dis que le pouvoir multiplicateur de la population est infiniment plus grand que le pouvoir de la terre de produire la subsistance de l’homme. cette situation facilite la prise de conscience du facteur démographique. Mais. présentée comme une vertu suprême que l’on exalte. Les premiers dépendent des seconds pour assurer leur santé et leur bien-être. et que Dieu n’a qu’une parole. Seuil. Et puis. une partie du monde arabe a commencé à se métamorphoser à partir des années 1960 grâce à l’élévation du niveau d’instruction et à la baisse de la fécondité. Au-delà de 25 à 50 personnes vivant exclusivement de la chasse et de la cueillette. – ALGÉRIE. Pourtant. selon lui. les chasseurs avaient besoin d’un espace vital assurant leur ravitaillement en gibier : de 10 à 25 kilomètres carrés par personne en moyenne. ils agressent leurs voisins les Romains. Le nombre devient vite une obsession. une des plus fortes du monde arabe. 2007. SOURCES : NATIONS UNIES . elle connaît une évolution inverse à celle des pays voisins et recommence à progresser. ce n’est pas qu’elle soit populeuse (1). il est facile aux étrangers et aux métèques d’usurper le droit de cité. Sa ne baisse pas. les premiers gouvernements de l’indépendance avaient eux aussi fait de l’éducation leur priorité. c’est beaucoup de pauvres. à terme. Ce sont en général deux graphiques juxtaposés qui séparent les femmes des hommes.4 enfa EGYPTE.. la Libye a vécu une transition démographique similaire JORDANIE. La généralisation de l’instru contrôle accru de la natalité et d moyens de contraception. La question de la procréation passe du domaine civique et politique au registre religieux et moral. – Les effectifs masculins d’une population rapportés à 100 personnes de sexe féminin. sa fécondité s’est effondrée pour rejoindre celle de la Tunisie et du Maroc (lire l’article ci-dessus). Au Maroc. atteignant selon les Nations unies 2. elle est tombée en deçà du seuil de renouvellement d’une génération. la menace de surpopulation pouvait sembler bien lointaine. Dans cette atmosphère austère. Inde. » Propagande politique : trop nombreux. Mais les écrits bibliques se contredisent… Le travail des Pères de l’Eglise sera de montrer. comme en témoigne Tite-Live : « La Gaule était si riche et si peuplée que sa population. Le processus que l’Europe a connu à partir de la seconde moitié du XVIIIe siècle s’est propagé dans le monde entier . de l’essai Le Rendez-vous des civilisations. le poids des jeunes ne s’est pas traduit par une flambée de l’islamisme. beaucoup de monde. de 97 en Amérique du Nord. des jeunes (enfants. xénophobe ! Avec l’extension de la domination romaine. que l’on disqualifie en favorisant l’ascétisme. Toutefois. La transition démographique a démarré plus tardivement que chez ses voisins – une particularité qui doit moins à la politique nataliste du gouvernement qu’aux effets d’une économie de rente qui a quasiment permis d’entretenir la population « du berceau jusqu’à la tombe ». Institut national d’études démographiques./. 1798.) Il y a quarante mille ans. – Nombre ES vingt dernières années. la préférence pour le garçon a déséquilibré ce rapport. avant que ces efforts ne soient freinés de peur que ne soient ébranlées les hiérarchies politiques – ce qui explique son retard actuel en matière d’alphabétisation. Un vif débat s’engagera autour des mérites respectifs de la virginité. « un nombre trop important ne peut admettre l’ordre : quand il y a trop de citoyens. Verticalement. Les effets de ces bouleverseme double tranchant. Une planète trop (Suite de la première page. il est à 1. les effectifs de population dans chaque tranche d’âge. car la fécondité romaine restera toujours faible par rapport à celle d’autres civilisations. adolescents) et des personnes âgées rapporté à la population adulte en âge de travailler. la population s’accroît en progression géométrique.

les interactions père- dividendes du pétrole. c’est-à-dire de qui entraîne le repli des groupes dité des institutions. A partir des années 1980. Aux défenseurs a donné l’ordre à Adam et Eve de se multiplier et fait dire ensuite à saint Paul. Ce n’est plus une croissance. maintenant que nous y sommes. qui a pour origine une période de forte fécondité avant les années 1980 et une forte baisse de la mortalité.4 enfants par femme est en passe de rejoindre celle des Juifs israéliens. Le Liban. Chacun développe ses explications et formule ses recommandations. La population. tu verras sans doute l’arrivée du neuf milliardième citoyen du monde. inévitablement. Depuis la fin de la guerre civile (1975-1990). beaucoup de gens meurent aussi à cause des religions… » Quatorze ans plus tard. en commençant par supprimer toute aide aux pauvres afin de les « responsabiliser » – l’attitude « responsable » étant de ne se marier et de n’avoir des enfants que lorsqu’on a les moyens de les nourrir et de les éduquer. peut-être même à un certain désenchantement du monde. les autres dénoncent la folie meurtrière des natalistes. (4) Thomas Robert Malthus. mais. » Ces débats se poursuivent jusqu’au milieu du XXe siècle. précurseur. parlant d’inégalités de développement . Dès la fin du XIe siècle. Sous-peuplement. à la violence politique des jeunes devrait bientôt succéder une « résorption » de cette génération. les enjeux environnementaux et écologiques commencent à être mieux pris en compte. serait consubstantielle à une mentalité commune à tous les peuples arabes ou musulmans. 4. du Maroc à l’Indonésie. cette vague poursuit logiquement sa décrue. Il lui reproche de croire en un « principe de population ». Au cours de ta vie. de les scolariser à un meilleur une famille restreinte – modèle hemine –. (2) Samuel P. les réalistes opposent la nécessaire maîtrise de la procréation. avec l’énorme accroissement de la production des biens. Ce petit dernier a sept chances sur dix de naître dans un pays pauvre. envoie des hordes de chevaliers sur Jérusalem. la diffusion rapide de la misère est un risque pour l’humanité . les manifestants sont des deux sexes et appartiennent à toutes les classes d’âge et à tous les groupes sociaux : ces révolutions. 2007. 1326 a. Grande surprise : la fécondité de la population juive d’Israël TURQUIE.69 enfant par femme en moyenne. est sans ambiguïté : « Croissez.. tu te poseras bientôt les deux questions à 64 000 dollars [produit intérieur brut par personne approximatif aux Etats-Unis] que les autres 5 999 999 999 se posent depuis un certain temps : comment en sommesnous arrivés là ? Et. 2002. S’engouffrant dans ce sillage. En 2010. après tout. Odile Jacob. . SOURCE : NATIONS UNIES Y OUSSEF C OURBAGE . Ils prennent conscience de leur supériorité numérique et en font une arme. lui. qui a montré que désormais. Ce qui compte. guère intéressé par la question démographique elle-même. qui condamnent des centaines de millions d’hommes à mourir de faim. surpeuplement : au cours des siècles.DOSSlER 17 LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 peuplée? Ainsi ira le monde occidental jusqu’au début du XIXe siècle. Le Capital. les Occidentaux savent exploiter le poids du nombre. Le pape Urbain II. soit on contrôle la natalité. Le phénomène s’explique par une patrilinéarité absolue et la nécessité de s’assurer un descendant mâle – à la différence des pays du Maghreb. les rivalités démographiques observées au cours des années 1960 et 1970 ont disparu. Karl Marx. (6) Ibid. Et si trop d’hommes naissent en partie à cause de l’opposition religieuse au contrôle des naissances. 6. Les démographes. et la Turquie en 1995 . A cause de cette foi. le Liban fait figure d’exception e l’éducation élevée (plus e. les utopies populationnistes et l’inébranlable foi dans l’ordre divin comme puissance régulatrice de la présence des êtres humains sur Terre. Hommes d’Eglise. (3) Tite-Live. comment y vivronsnous ? On te suggérera sans doute que la réponse à la question des origines exige que tu croies à l’existence d’un Etre invisible. la prédominance démographique des jeunes aura totalement disparu dans trois décennies. Mis à part au Yémen (où la décrue commence à peine) et en Palestine (où elle n’est entrevue que pour 2020). Puisque cette planète. national. Huntington. géographes. valable toujours et partout. Bien que les niveaux soient différents. il faut donc l’éradiquer. philosophes et écrivains vont se relayer pour théoriser sur la question démographique. la population se stabiliserait autour de 9 milliards vers 2050 et de 10 milliards vers 2150. Faudra-t-il lui envoyer un courrier de bienvenue ou une lettre d’excuses ? compter les individus avec Malthus ou répartir les richesses avec Marx ? L ’œuvre de Thomas Robert Malthus (4). (2) Ibid. Elles montrent en particulier que la vague de jeunes est éphémère. en s’appuyant sur les phénomènes de transition démographique en cours : les taux de fécondité s’effondrent partout. intellectuels.6 enfants par femme (3.83 enfant par femme). et les conséquences seront brutales et douloureuses. Pierre-Joseph Proudhon lui répond qu’il n’y a pas de problème de surpeuplement. le problème du rapport population/ressources était dépassé. Toute l’épopée des croisades est sous-tendue par un flux continu d’ouest en est qui n’aurait pas été possible sans un surplus de population au sein de la chrétienté. ineffable. (5) Karl Marx. la nature se chargeant d’éliminer l’« excédent humain » . tant qu’il n’y a pas d’intervention historique de l’homme. Da Capo Press. Or les données démographiques révèlent une extrême diversité de situations. qui ferait que la population progresse toujours plus vite que les ressources : « Cette loi de population abstraite n’existe que pour les plantes et les animaux. théologiens. c’est une explosion. territoire sont habitables. avec 2. les familles décident librement du nombre de leurs enfants et elles choisissent de le limiter. ne sont pas l’apanage des jeunes. La Rage et l’Orgueil. il a été impossible en de nombreux pays d’empêcher le nombre des humains de croître de façon alarmante. pour rejoindre les niveaux européens. mais la répartition des richesses (6).1 en Cisjordanie et 4. » Le relatif surpeuplement du Moyen Age a des effets très concrets. VII. date à laquelle l’humanité s’engage dans une croissance effrénée : 3 milliards de personnes en 1960 . Le surpeuplement de la planète est dû au moins en partie à la folie des guides spirituels de l’humanité. et non plus quantitative. on n’y compterait plus que 3. lettre aux Nations unies reproduite par Christopher Hitchens dans The Portable Atheist. on attend l’arrivée du sept milliardième citoyen du monde. Les jeunes universitaires au chômage ont été les premiers à se révolter.. uction s’est accompagnée d’un de l’extension de l’utilisation de sse de la fécondité dans certains s valeurs traditionnelles de type La remise en cause du paterfamie tous les « pères des peuples » ie ou en Egypte. Cette vague de jeunes. se déchirent sur l’interprétation du phénomène. assurent une majorité de démographes. L’instruction généralisée des garçons puis celle des filles ont conduit à l’éveil des consciences. les antimalthusiens se veulent rassurants. ou. et encore moins comprendre. indépendamment de sa qualité. très légèrement en deçà du seuil de renouvellement des générations. 2000. Plon. en Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et même à Gaza. Soit on laisse faire. soyez féconds. ce qui ne peut qu’avoir des répercussions positives sur le plan social et politique. “là-haut”. Paris. ce que l’on définit comme population optimale fait appel à la notion culturelle de bonheur. Si la misère se propage. du Maroc à la Jordanie. au régime islamiste. la fécondité ants par femme en 2010. régionales ou sur l’origine (Palestiniens ou Transjordaniens) contribuent à pérenniser une forte fécondité. Essai sur le principe de population. tateur n de l’endogamie. en 1095. En 1997. et induit une sécularisation de la société. Dès lors. dans le Nouveau Testament : « Il est bon pour l’homme de s’abstenir de sa femme. mais aussi philosophes. où la fécondité s’avère encore plus basse (1. en 1985. augmente beaucoup plus vite que la production alimentaire. les sunnites et les Druzes. alors qu’elle ne cesse de baisser chez les Palestiniens des territoires occupés. reste un entassement. La faille principale de ce raisonnement est qu’il prend une donnée temporaire pour une réalité universelle et l’impute à des facteurs religieux et de civilisation. est perçu tour à tour comme un fléau et comme une richesse. ethnologues. Les rivalités confessionnelles. Salman Rushdie écrivait une Lettre au six milliardième citoyen du monde (7) qui devait naître dans l’année : « En tant que membre le plus récent d’une espèce particulièrement curieuse. Baby-boom Dans les années 1970. Actuellement. et bien sûr les politiciens. rien n’est impossible. à un créateur omnipotent que nous. bien que l’outil statistique reste très déficient. Le Choc des civilisations (1996). » La tâche n’est pas facile. Mais est-il souhaitable d’atteindre ce chiffre ? L’entassement de 10 milliards d’hommes. Avec 1. au pouvoir d’un gouvernement islamiste et nataliste – comme l’était celui de Necmettin Erbakan (1996-1997) –. Mais. la guerre et le terrorisme (2). pourrait nourrir 10 milliards d’habitants. L’Ancien Testament.. Au début du XXIe siècle. provoquer une prise de oltes. coupable de péché contre la science et de diffamation à l’encontre de la race humaine (5) ». Autrement dit. au plus tard. multipliez. ce n’est peut-être. au sein d’une famille défavorisée. une forte natalité a entraîné la formation d’une génération de jeunes qui. Ainsi. Une société s prompte à se révolter face à un olarisation de masse et la baisse ectement. de la vie proliférante. l’Egypte et la Syrie seulement en 2005. ents sur la sphère familiale sont à endance permet de mieux soigner r. la fécondité de 3. y compris dans les pays très pauvres. Chez les Arabes israéliens. (7) Salman Rushdie. ce qui. pauvres créatures. la bataille fait rage entre ceux qui pensent que l’un est plus risqué que l’autre pour la survie de l’espèce humaine. a représenté entre 20 et 25 % de la population. où de nombreux couples se sont affranchis de cet impératif. certains politologues se sont aventurés à voir un lien de causalité entre jeunesse et propension à la violence. L’autre illustration de ce phénomène de dissociation. de nature essentiellement séculières.09 enfants par femme. a jeunesse arabe mère et parents-enfants deviennent également plus « démocratiques ». G EORGES M INOIS . dans la région. le peuple. qu’en raison d’une mauvaise répartition des ressources. Selon Malthus. ilité politique actuelle. Cela ne fait que confirmer la « révolution démographique » évoquée en 1934 par Adolphe Landry.. Histoire de Rome. naviguant entre la peur du trop-plein et le traumatisme du grand vide. Il se trouve qu’au Maroc. dans de nombreux pays arabes. en Algérie ou même en Arabie saoudite cette vague est dépassée depuis les années 2000. au début de 2012. pour les théologiens. des maronites aux chiites en passant par les Grecs orthodoxes ou catholiques. La cohabitation devient alors malaisée. Les uns nient le concept de surpeuplement. affirme l’économiste et pasteur britannique. Philadelphie. « Imagine there’s no heaven : A letter to the six billionth world citizen ». a forte fécondité ient aux alentours a Tunisie. ne pouvons percevoir. à la charnière des XVIIIe et XIXe siècles. Le pays vient de passer. marque un seuil dans l’histoire des théories démographiques. Samuel Huntington considérait l’augmentation de la proportion de jeunes dans la population comme un facteur de déstabilisation du monde et de développement de l’islamisme : elle apporterait des troubles sociaux. loi naturelle absolue. où elle atteignait un record mondial lors de la première Intifada.1 milliards en 2000. Si nous suivons le paradigme de Huntington. ce n’est pas le nombre d’êtres humains. Paris. conduira à la surpopulation et à la famine à grande échelle. LIBAN. même bien nourris. économistes. Le vulgum pecus. c’est l’Iran. tre le père. comment pourrait-elle être surpeuplée avec 7 milliards ? S’il y a 1 milliard de sousalimentés et deux fois plus de pauvres sur la planète. (1) Notamment sous la plume de la journaliste Oriana Fallaci. a connu le pic de sa population jeune en pleine guerre civile. Dans sa théorie du « choc des civilisations ». et donc un apaisement de la société. La Politique. c’est à cause du système inique de la propriété qui confère à certains un pouvoir injuste sur d’autres. notion qualitative. le même comportement s’observe au sein de tous les groupes confessionnels. Les problèmes surviennent lorsque vivent ensemble un enfant instruit et un père analphabète mais détenteur du pouvoir absolu (héritage des sociétés patriarcales). (1) Aristote. en 2011. Ces troubles familiaux se retrouvent à une échelle plus globale et peuvent expliquer – partiellement du moins – certains phénomènes islamistes. malgré la présence continue à augmenter année après année (3 enfants par femme). considère Malthus comme un ennemi de la classe ouvrière et le traite d’« insolent sycophante des classes dirigeantes. ISRAËL-PALESTINE. historiens.7 à Gaza selon le Bureau du recensement américain).

qui fait référence à la grande famine en Ukraine. 2. les démographes restent sceptiques. les Russes ont perdu près de sept ans d’espérance de vie. celui-ci fut à nouveau légal à partir de 1955. rapportée à la population de l’année considérée. ça trompe. elle s’avère plus brutale et plus durable à mesure que l’on progresse vers l’est. forte mortalité. Rosstat. et les femmes russes ont eu massivement recours à l’avortement. Le système de santé n’était pas une priorité du régime soviétique entré dans une période de stagnation économique. Il s’est montré très peu efficace contre les affections modernes comme le cancer ou les maladies cardiovasculaires. VLADIMIR POUTINE « Un pays aussi vaste [que la Russie] devrait avoir au moins 500 millions d’habitants.. Il a fallu attendre la fin de l’URSS pour une diffusion plus large de la contraception. il est supérieur . de 1964 ! A Tver.4 au Yémen. la responsable de la protection de l’enfance. en Suède.net/-Visions-cartographiques- (1) Cf. l’immense lâcheté. on croise de nombreuses poussettes. Il est vrai que les plus entreprenants prennent le chemin de Moscou ou de Saint-Pétersbourg pour y trouver un meilleur salaire et un travail plus intéressant. interdit par Joseph Staline en 1936. La Russie fait face à une récession démographique con rmée par le recensement de 2010. ou sur patins. 2008. à la vaccination et aux antibiotiques. avant un déclin plus rapide . parce que cela fait trop peur. Seule différence avec l’Ouest. La Russie capitaliste n’a retrouvé qu’à la fin des années 2000 un revenu équivalent à celui de la fin de la Russie soviétique (5). ce n’est pas pour le folklore. infanto-adolescentes et maternelles sont très faibles. « Sa plus grande pauvreté. Durant la même période. rapporté au nombre de naissances de cette génération. Les choix de ses premiers dirigeants. la Russie a fait des progrès très rapides en matière de lutte contre les maladies infectieuses.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 18 DOSSlER FRÉDÉRIC DARD « Les naissances stoppées. au cours d’une période (en général l’année) rapporté à la population moyenne de la période. période pendant laquelle la population s’est multipliée par 3. la mortalité. (…) Notre Nation tournerait blette. le nombre d’avortements est inférieur à celui des naissances et continue de diminuer (1. (3) Indicateurs de la Banque mondiale. l’économie va mieux. (4) Jacques Sapir. (5) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). distante de moins de deux cents kilomètres. L’Etat et la région les aident. la transition a commencé vers 1815 pour se terminer en 1965. La Découverte.53. conseillés par des Occidentaux – dont l’Améri- Taux de natalité. » Devant la relative insouciance de la population. Le taux de natalité..3 ans en 2008) inférieure à celle du Bénin ou de Haïti (3).6 pour les femmes). Par exemple. Lydia Bogdanovo et Anna Tchoukina. Sur le long terme. puis de faible natalité.. Mais. Lorsque ces mortalités demeurent élevées. Et enfin. 2. le niveau des investissements atteignait moins de 30 %. où seront publiés des articles sur les sociétés vieillissantes (Richard Lefrançois). Le plus souvent. l’ancien président Vladimir Poutine élevait la démographie au rang de « problème le plus aigu » du pays. qui était tombé à 8. Le retour de l’Etat a permis d’importants progrès Après l’effondrement de l’Union soviétique. 1968. Ce phénomène donne la mesure du traumatisme lié à l’e ondrement de l’Union soviétique. et les moyens alloués à la modernisation des installations ou à la valorisation des professions médicales sont restés insuffisants. ce seuil est de 2. la région de Tver (Kalinine entre 1931 et 1990) a enregistré durant la dernière décennie plus de deux décès pour chaque naissance.6 ‰ (enfants pour mille habitants) en 1999. Aujourd’hui. Même en plein hiver. Le « capital maternel » (lire l’encadré ci-contre) permet de réserver l’essentiel des aides aux parents de familles nombreuses. la transition n’a duré que quatrevingt-dix ans. Le Chaos russe.4 millions d’interruptions volontaires * Journaliste. Cette période peut être de durée et d’intensité variables. ALFRED SAUVY « Si fondamentaux sont les problèmes de population qu’ils prennent de terribles revanches sur ceux qui les ignorent. Le retour des Russes naguère installés dans les « républiques sœurs » et un solde migratoire positif n’ont pu que limiter les effets d’un solde naturel très négatif.9 millions d’habitants (2). 1986. Cette évolution ne peut s’expliquer sans revenir au chaos de l’époque Eltsine (1991-1999). Autorisé à partir de 1920. de nombreux pêcheurs creusent des trous dans la glace. laquelle une population passe d’un régime de mortalité et de natalité élevées à un régime de basse mortalité. le dernier scénario moyen du service des statistiques de l’Etat fédéral (Rosstat).6 ‰ en 2010. il n’y en a à peu près aucun qui ose examiner les conséquences morales. Le pouvoir soviétique s’est également montré incapable de responsabiliser les individus quant à leur hygiène de vie. comme en France.9 ans en 2008). c’est la faiblesse de sa population sur un territoire immense ». en 1964. . les pays communistes avaient quasiment rattrapé leur retard sur les pays occidentaux à l’arrivée de Leonid Brejnev. Dans les années 1950. avant un déclin plus marqué.. et restent bien en dessous de la moyenne mondiale (66. le produit intérieur brut (PIB) ne représentait plus que 60 % de celui de 1991 . cette région ne compte plus que 1. 1996. la Russie ne compte plus que 142. Ainsi. On a compté plus de quatre IVG par femme jusqu’au milieu des années 1970. les changements démographiques aux Etats-Unis (Philip S. au climat extrême. des femmes âgées et seules se succèdent pour vendre à la sauvette quelques ustensiles de cuisine et compléter leur maigre retraite. l’illustration de la crise démographique russe. fin 1991. Au Mexique. par exemple. donc d’enfants et d’adolescents (généralement avant l’âge de 20 ans). les incitations financières ne font qu’avancer les projets de conception. L’harmonie de couleurs dégagée par les villages d’isbas tranche avec l’austérité des barres de béton qui encerclent la capitale. de 1920 à 2010 . La natalité a cessé de diminuer depuis quatre ou cinq ans. Avec une espérance de vie à la naissance de 62. confirme M. les Russes n’ont toujours pas retrouvé leur niveau. Grâce au suivi sanitaire. Si la faible natalité de la Russie ne détonne guère en Europe. puisque le nombre de naissances augmente depuis 2007. sur roues. pendant cette période. – Nombre de femmes décédant du fait d’un accouchement ou de ses suites pour 100 000 naissances vivantes durant une année donnée. la politique nataliste de M.. » La France ridée. Sur un territoire grand comme deux fois le Canada ou la Chine (trente fois la France).. peur des immigrants. Anatoly Vichnevski. – Différence entre le nombre des naissances et celui des décès. 8 juillet 2000. et fixait trois priorités : « D’abord. lui. la population a été multipliée par plus de 8. Selon les premiers résultats du recensement de l’automne 2010. » « Extrêmement rare est le nombre des auteurs parlant du vieillissement de la population . La Russie en voie de dépeuplement Natalité en berne. le rôle des démographes (Alain Parant) et une série cartographique (Philippe Rekacewicz). elle a perdu 18 % de sa population. PA R N O T R E E N V O Y É S P É C I A L PHILIPPE DESCAMPS * N UL besoin d’aller chercher dans des régions inaccessibles. soit plus de 300 000 personnes. les hommes russes sont les plus mal lotis du continent. dans les rues piétonnes enneigées de Tver ou sur les bords de la Volga. avec une espérance de vie des hommes (58. Pourtant. Plus de maternités.5. Ensuite. En 1998. – Nombre de naissances vivantes Transition démographique. nous avons besoin d’une politique d’immigration pertinente. les statistiques restant secrètes jusqu’en 1986.7 ans en 2009 (74. a d’abord permis une remontée de la fécondité. Mikhaïl Gorbatchev. Dans son bureau du département de santé publique. entre 1991 et 1994. Glossaire Seuil de simple remplacement des générations. il nous faut augmenter notre taux de natalité. – Indice de fécondité nécessaire pour que les femmes d’une génération soient remplacées par un nombre égal à la génération suivante. Alexandre Tkatchenko. Mais ce départ est largement compensé par l’immigration en provenance des autres régions et d’Asie centrale. représente un cas d’espèce. de grossesse (IVG) en 1965. on estime que la Fédération de Russie a enregistré jusqu’à 5.1 au Zimbabwe. à la fin des années 1980. http://blog. Les gens devenant vieillards sans que le cheptel se trouve renouvelé ! La Gaule ressemblerait peu à peu à Ris-Orangis. C’est la fuite générale.. indique Anna Tchoukina. très élevée – en particulier chez les hommes –.. A quelques heures de Moscou.32 million d’habitants. « La population aurait subi un choc qui n’est comparable qu’à ce que la population soviétique a subi entre 1928 et 1934 ».7 millions pour le scénario moyen). l’indice synthétique de fécondité est tombé sous le seuil de renouvellement des générations dès le milieu des années 1960. Mais la plupart de ces maisons en bois sont vides depuis longtemps : « La moitié des 9 500 villages de la région ont moins de dix habitants permanents ». – Nombre d’enfants morts avant d’atteindre respectivement l’âge de 1 et 5 ans rapporté à 1 000 naissances vivantes dans la même période. Taux de mortalité. Depuis 2007. l’indice synthétique de fécondité est passé de 1. pour expliquer la baisse de la population.. Taux de mortalité maternelle. ensuite les facultés (que les messieurs CRS transformeraient en maisons de l’inculture). La raison principale du déclin dans la région est bien la mortalité masculine. géographe à la faculté de Tver (1). C’est la période de la prédation des biens publics et du pillage des ressources naturelles au profit d’une petite poignée de privilégiés. – Nombre de personnes d’une génération décédées entre l’âge de 1 an accompli et l’âge adulte. – Période pendant Pour en savoir plus Rendez-vous sur le blog « Visions cartographiques ». tous les interlocuteurs préfèrent mettre en avant l’exil des jeunes vers la capitale. directeur de l’Institut de démographie de l’université d’Etat de Moscou. estime Jacques Sapir (4). La planification a conduit à développer la quantité plutôt que la qualité des soins. le sauve-qui-peut. A partir du 2 juin. les hommes de Tver meurent plus jeunes que les Haïtiens Depuis l’effondrement de l’Union soviétique. le 10 mai 2006. Dans son discours annuel à la Douma. Sur les divagations gelées de la Volga. d’une période (en général l’année) rapporté à la population de la période. les médias et les décideurs insistent sur la natalité – domaine consensuel – et ne pointent pas les contradictions d’une nouvelle Russie fortement inégalitaire. En apparence. Les autres données sur la population proviennent des annuaires démographiques de la Russie et du service des statistiques de l’Etat fédéral. En vingt ans. nous devons réduire la mortalité. Dans le train régional (Elektrichka) en provenance de Moscou.29 million en 2009). Golub).2 enfants en République dominicaine. donc une trentaine d’années plus tard. Mme Lydia Samochkina. faculté de géographie de Tver. table sur 140 millions à cet horizon. » Un éléphant.1 enfants par femme ou très légèrement inférieur.mondediplo. la faible diffusion des méthodes de contraception : les autorités entretenaient la méfiance à l’égard de la pilule. la natalité évolue en Russie comme dans la plupart des pays industrialisés. Taux d’accroissement naturel. Paris. Les projections les plus pessimistes des Nations unies évoquent une population ramenée à 120 millions d’habitants en 2025 (128. (2) Résultats préliminaires du dernier recensement d’octobre 2010. – Nombre de décès au cours Taux de mortalité infantile et juvénile. » La nouvelle politique nataliste du gouvernement n’est pas sans évoquer l’exaltation de la « famille socialiste » à l’époque soviétique. l’écart n’a cessé de se creuser. cela a porté ses fruits. plus de crèches. Problèmes démographiques de la région de Tver (en russe). la Russie a perdu près de 6 millions d’habitants. Alors que les Occidentaux ont gagné une dizaine d’années d’espérance de vie depuis le milieu des années 1960..7 en Guinée ou 3.16 enfant par femme à 1. On fermerait les écoles. Et s’ils bravent le froid. au point de devenir plus important qu’au début du XXe siècle. Toutefois. Avec la révolution culturelle de la maîtrise des naissances. Si la hausse de la mortalité a affecté tous les anciens pays communistes. est optimiste : « Nous voyons de plus en plus de familles avec deux ou trois enfants. » Discours à la nation. 2010. Taux de mortalité infanto-adolescente. depuis. Dans les pays où les mortalités infantiles. de 2. UNdata. le plus souvent issus de l’ancienne nomenklatura. est remonté à 12.

ni se contenter de l’atténuer . 2009. qui étudie les dérives xénophobes.RU cain Jeffrey Sachs ou les Français Daniel Cohen et Christian de Boissieu (président du Conseil d’analyse économique) –.5 milliards d’euros] pour le fonds national d’assurance-maladie. sans que rien ne soit fait pour s’attaquer aux filières d’exploitation. avec un indice inférieur au niveau de 1970. Dans le classement de l’Organisation des Nations unies (ONU) selon l’indice de santé. la région de Mourmansk. A Tver. un rattrapage substantiel est lancé. Paris. 2010. Pour répondre aux défis sanitaires du monde moderne. ce capital peut aussi servir à rembourser un emprunt. Déjà très faibles en Russie avant 1991. 16 % aux Etats-Unis). soit plus de dix-huit mois de salaire moyen. La Russie reste bien placée dans les compétitions du fait de sa politique élitiste de sélection précoce. la réforme de la santé de 1993 devait remédier au sous-financement chronique et au gaspillage. Actuellement. Les parents ne peuvent l’utiliser qu’à partir du troisième anniversaire de leur progéniture et seulement pour certaines dépenses : éducation. le taux de suicide des hommes se situe au deuxième rang mondial. Au total. a perdu le quart de sa population en vingt ans. (9) Moscow Times. La Russie est le pays d’Europe où l’on absorbe le plus d’alcools forts. L’introduction d’une décentralisation non maîtrisée et la mise en concurrence des compagnies d’assurance privées se sont avérées inefficaces et coûteuses. explique Anna Piounova. les parents peuvent toutefois débloquer immédiatement 12 000 roubles (300 euros). et celles dont le tissu industriel dynamique attire la main-d’œuvre (Saint-Pétersbourg. La peur fait que tous ceux qui n’ont pas l’air russes sont perçus comme des extraterrestres. Déboussolés. en moyenne. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Leur indemnité est garantie par l’Etat jusqu’à 40 % du salaire antérieur. ont fait de la Russie le pays d’Europe où les inégalités sont les plus fortes. une lutte permanente contre le vide La vodka demeure le problème de santé publique numéro un.7 % du PIB en 2000. La région d’Oulianovsk accorde par exemple 100 000 roubles (2 500 euros) aux femmes de moins de 35 ans pour le troisième enfant. A l’exception de quelques régions pétrolifères de Sibérie occidentale et de Moscou. leurs réseaux de relations. Le redressement économique des dernières années et le retour de l’Etat ont tout de même permis que des progrès interviennent. Elles peuvent prolonger la période durant dix-huit mois. (7) Annuaire statistique de la santé publique en Russie. En URSS. Malgré la multiplication des programmes. le centre périnatal est déjà bien équipé. Grâce à des programmes spécifiques visant à instaurer une meilleure couverture du territoire pour les soins cardiaques ou les urgences routières. En Extrême-Orient. PH. par exemple. MAX PLANCK INSTITUTE FOR DEMOGRAPHIC RESEARCH 2010 . la Fédération de Russie n’arrive qu’au 122e rang. le district qui voit sa population augmenter le plus fortement est celui du Sud. (6) OMS. Dans le domaine de l’éducation et de la santé. les Russes ont aussi perdu leur « capital social ». Fractures politiques Si l’espérance de vie masculine progresse au Japon comme en France.5 ‰ en 2010). SOURCE : ANNUAIRE STATISTIQUE RUSSE 2010 Un « capital maternel » à partir du deuxième enfant ’ALLOCATION fédérale baptisée « capital maternel » (materinskogo kapitala ou matkapital) est la mesure-phare du plan de soutien aux familles. les « nouveaux Russes » pianotent confortablement sur leurs tablettes électroniques.1 % à 5. Un immense chantier reste ouvert pour ce qui concerne la prévention. mais sans perdre leurs droits à la retraite. et surtout aux babouchkas. cette somme est attribuée pour toute naissance ou adoption à partir du deuxième enfant. le nouveau TGV russe. Pour gagner trente minutes sur le trajet. qui affiche ses ambitions de « métropole mondiale » et a gagné plus de 1. La mortalité infantile a été divisée par deux en quinze ans et rejoint le niveau des pays occidentaux (7. D. Sont pourtant taris depuis longtemps les réservoirs de « piedsrouges » : les Russes installés dans les anciennes républiques soviétiques voisines qui voulaient « se rapatrier » l’ont déjà fait dans les années 1990. en roulant à 250 km/h. Signe d’un renversement de l’approche : Moscou accueillait fin avril 2011 la première conférence ministérielle mondiale sur les « modes de vie sains et la lutte contre les maladies non transmissibles ». même si les parents regrettent le manque de souplesse de son utilisation. Le rôle traditionnel de celles-ci dans l’éducation des enfants demeure important : l’école ne commence qu’à partir de 7 ans. Après les restrictions imposées sous M. on partageait une citoyenneté. les villes de mono-industries. « éduquée et respectueuse des lois ». Revalorisée le 1er janvier 2011 à 365 000 roubles (9 200 euros). Boom Juridische uitgevers. WWW. mais il n’y a plus de sport de masse. elle est chaotique en Russie (voir graphique à gauche). tandis que la mortalité des hommes de 45-50 ans augmente depuis le milieu des années 1960. ni pour mettre en place un programme d’intégration digne de ce nom. sans indemnité. En remplaçant le système étatique centralisé par une assurancemaladie obligatoire. Aujourd’hui. février 2011. mais aussi une langue et une formation. Le premier ministre Poutine exalte ainsi le retour des « compatriotes » et une immigration choisie. la population décroît. sont de plus en plus éloignés de la société russe. les grands-mères. . Le dépeuplement de la Russie orientale L’évolution de la population russe. ANNUAIRE DÉMOGRAPHIQUE 2010 . Les peuples montagnards du Caucase du Nord. août 2010. L’abandon progressif des ambitions industrielles pour la seule exploitation du soussol creuse les inégalités entre les régions riches en ressources naturelles et les autres. et les places en garderie restent une des préoccupations majeures des futurs parents. L’inertie des phénomènes démographiques est pourtant telle qu’elle ne pourra espérer renverser l’évolution. les Russes ne se préoccupent plus de leur condition physique. les cotisations maladie passant de 3. 4e édition. Depuis le 1er janvier 2011. explique Mme Sophia Malyavina. les mères qui prolongent leur congé parental jusqu’à trois ans ont également droit à la prise en charge d’une formation professionnelle. et le taux de mortalité sur la route (33 000 morts par an) est le plus élevé d’Europe. et European Sourcebook of Crime and Criminal Justice Statistics. elle devra aussi envisager des mesures d’adaptation à un dépeuplement endogène en bonne partie irréversible. La question de l’immigration est marquée par l’ambiguïté du pouvoir. une incessante (re) conquête économique ». aux mères et aux enfants lancé en mai 2006 par M. les maladies cardio-vasculaires et les décès après accident sur la route commencent à refluer. or la réduction des inégalités par le soutien aux plus démunis (personnes seules. Vladimir Poutine. La Russie est parmi les pays du monde où l’on rencontre le moins de membres actifs dans les associations. matériel pour la construction ou la rénovation de l’habitat principal par ses propres moyens. avant de remonter à 4. Celle de Magadan. Celle-ci fait l’objet de dénonciations unanimes. fortement dégradé. En témoigne la pyramide des âges (ci-dessus) : la base se rétrécit rapidement – les classes de jeunes de 10 à 18 ans devenant moins importantes –. La société russe ne semble pas prête à lancer une politique d’immigration ambitieuse. En cas d’urgence. alors président. tandis que la grande majorité doit se contenter du secteur public. les « nouveaux Russes » font appel à des services privés coûteux et de qualité. il suffit de rentrer à Moscou par le Sapsan (« Faucon pèlerin »). La Haye. puis à l’élévation des standards de soin ». Depuis la crise financière de 2008. Des « écoles de santé » dispensent des recommandations aux personnes âgées. « Extrême-Orient russe. » L’hypocrisie touche à son comble avec l’immigration clandestine. Le matkapital est très populaire. les pays industrialisés ont augmenté leurs dépenses publiques et privées : elles dépassent 10 % du PIB dans la plupart des pays développés (11 % en France. n’abrite plus que le tiers de sa population de l’époque soviétique. La densité n’y représente même pas le centième de celle du voisin chinois.5 millions au dernier recensement). et un centre cardiovasculaire est en travaux – cinq sont prévus dans la région. la consommation a repris de plus belle dans les années 1990. Les volontaires proviennent en premier lieu des régions déshéritées d’Asie centrale (Ouzbékistan. Ces dispositifs fédéraux peuvent être complétés par des programmes régionaux. première conseillère de la ministre fédérale de la santé. C’est vrai même en matière de sport. un passeport santé permet aux adolescents de faire un bilan régulier complet.5 million d’habitants en vingt ans (11. Ce délabrement s’est accompagné d’un débordement des morts violentes. l’Extrême-Orient russe ne compte plus que 6. L La plupart des mères prennent aussi le congé parental payé par les assurances sociales pendant dix-huit mois. 17 mars 2010. dans des conditions difficiles. avec un plafond de 13 800 roubles (350 euros). offre un paysage contrasté. Ces sommes seront affectées en premier lieu à la réhabilitation et à l’informatisation des centres de santé. A Tver. n° 138. Ils travaillent le plus souvent dans la construction et l’entretien des routes. qui cherche à répondre au défi démographique tout en flattant une opinion repliée sur un nationalisme ethnique.5 % en 2010 (7).DOSSlER 19 LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 L’éternel défi du développement de l’espace russe bute sur la nécessité de ne pas en rester à une économie de rente pétrolière. avec un excédent de 55 000 décès par rapport à l’été précédent. Le destin des monograd. Moscou. La médecine du travail a été revalorisée . devenus craintifs. qui font si peur aux Russes depuis les guerres de Tchétchénie. ROSSTAT. même quand ils viennent de républiques russes. « La Russie a toujours été multiculturelle. ruraux) et une politique fiscale plus redistributive ne semblent pas à l’ordre du jour.4 millions d’habitants (– 20 %) et voit s’aggraver sa « lutte permanente contre le vide (8) ». sans avoir pour autant à dépenser une fortune. exigerait des investissements colossaux – à tel point que l’on évoque régulièrement la « délocalisation en masse des chômeurs (9) » vers des villes plus diversifiées ou des métropoles régionales. 2007. elles sont tombées à 2. dans un contexte de montée de la xénophobie.1 % du salaire : « Cette mesure devrait permettre de dégager 460 milliards de roubles supplémentaires [11. et dans des proportions qui dépassent très souvent l’ivresse. Les Russes vont pouvoir réellement choisir leur médecin. même avec l’apport de l’immigration (à droite). Hérodote. marquée à jamais par les goulags de la Kolyma. au niveau mondial). P HILIPPE D ESCAMPS . Située au nord du cercle polaire. épargne-retraite de la mère. en particulier dans les zones rurales où il représente un apport considérable. financée par des cotisations salariales. ainsi que les républiques de la Volga). Tandis que la plèbe s’entasse dans les wagons délabrés de l’Elektrichka. dit Alexander Verkhovsky. Pour saisir le choc des classes dans la nouvelle Russie. des hauts-fourneaux de Magnitogorsk ou des dizaines de villes semblables.DEMOSCOPE. sont aussi ceux qui ont le plus d’enfants. Le congé parental est ouvert depuis peu aux pères. Sur un territoire plus vaste que l’Union européenne. Outre le Caucase du Nord se développent les régions d’extraction du gaz et du pétrole (Sibérie occidentale). on voit mal cependant comment l’état sanitaire pourrait s’améliorer sans une évolution des conditions sociales . et parmi les plus élevées du monde. quel que soit l’âge de l’enfant. (8) Cédric Gras et Vycheslav Shvedov. Tadjikistan) et du Caucase. tout comme le taux d’homicide (6). et ministère de la santé. Kazakhstan. Répondre à la pollution et à l’obsolescence des fonderies de cuivre de Karabache. du Centre Sova. il faut pouvoir payer six fois plus cher ! Pendant que cette nouvelle nomenklatura passait ses vacances sur la Côte d’Azur ou les bords de la mer Noire. Un changement déterminant va être apporté avec la création de 500 centres pour les premiers diagnostics. » La politique de santé prend actuellement un virage attendu de longue date. les migrants. près d’un homme sur cinq meurt de causes liées à l’alcool (un sur seize. Gorbatchev. journaliste pour un site consacré à la montagne : « A l’exception de la classe privilégiée. l’épisode caniculaire de l’été 2010 dans le district de Moscou et dans le Sud a démontré l’inefficacité du système de santé. retraités. sur vingt ans. reste également en suspens.

en 2008. rares dans d’autres pays du monde....33................. * Rédacteur en chef adjoint de la New Left Review (Londres).5 milliards d’euros).. Cameron invoque une « big society » (littéralement « grande société ») capable de prendre le relais de l’Etat et de pallier ses faiblesses... Londres.. Les Britanniques se montrent moins satisfaits : la contestation se déploie....... 17-18 septembre 2010. les bases mêmes de la couverture universelle instituée par les créateurs de l’Etat-providence.. Bref. les mouvements sociaux ont été particulièrement discrets... Paris.... « Good riddance to New Labour ».... M. le Royaume-Uni n’a connu que deux épisodes de contestation de masse : les « émeutes de la poll tax » (quand Mme Thatcher avait tenté de mettre en place un nouvel impôt local sur les services publics)..... Le budget des prestations sociales devrait subir une réduction de 18 milliards de livres (20.. Leur proposition de réforme du mode de scrutin a été rejetée par une large majorité de la population. M... Mac OS et Linux........ Et lorsque M......... (6) Rowena Crawford....... Les étudiants d’aujourd’hui ont grandi dans une société dominée par les répercussions de la « guerre contre la terreur » et des conflits en Afghanistan et en Irak : un climat beaucoup plus clivé politiquement que celui qui prévalait dans les années 1990.. € € (dont 6 € de frais de port) VMD1100PZ012 Nom .... un large front se dresse contre le projet de vente des forêts domaniales. (2) Entretien accordé aux Echos.... M.. L’annonce............... Le 22 octobre 2010... l’Italie ou encore la Grèce. Au regard de ces chiffres... d’une réduction drastique des budgets dévolus à l’éducation.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 20 R EJET DES GRANDS PARTIS . Londres... qui demeurent très largement affiliés au Labour... ... Conformément à la loi informatique et libertés du 06/01/1978... Le mouvement social britannique Outre le renforcement du Parti national écossais au sein du Parlement de Holyrood.. justifiait le ministre britannique de l’économie.. Histoire critique du XXe siècle. Le sursaut du mouvement social britannique s’explique également par un contexte économique global difficile : il conjugue une crise systémique et une récession persistante.. Rowena Crawford... L’Atlas histoire....... où il surprend tant par son intensité que par la radicalisation de l’opinion qu’il révèle...... Le Centre pour une réforme de la protection sociale estime qu’un quart des coupes se concentrent sur les 3 % de la population souffrant de handicaps sévères.. Blair porte la responsabilité du développement massif de la finance.. Il parvient à faire reculer le gouvernement.... «Treasury “missing out on £16bn” of unpaid taxes». des syndicats de la fonction publique........ A Leeds. En mars. vous disposez d’un droit d’accès et de rectification des informations vous concernant... Osborne – qui n’était pas encore au gouvernement – avait proclamé. des manifestants ont mis en scène des simulacres de funérailles pour alerter l’opinion.. . Le dernier budget proposé par M. Cameron pourrait porter un coup fatal à leur système de protection sociale et qu’il est temps de réagir pour empêcher sa disparition pure et simple..... soit la moitié des sommes effectivement versées par les entreprises (4)............ Au Royaume-Uni........ Ce jour-là.......... Institute for Fiscal Studies. entamé une dizaine d’années plus tôt – et qui avait connu son apogée en 19781979. Certes... une vague de contestation sociale se soulève.. la manifestation organisée à l’initiative d’une intersyndicale nationale coïncide avec d’autres rassemblements............. la croissance britannique peine à se redresser : elle n’atteignait que 0.. toujours associé à l’héritage thatchérien. ils occupent les mairies pour empêcher les conseils municipaux de procéder au vote de coupes budgétaires dans les services publics..... un peu partout dans le pays.. les mouvements altermondialistes ont fait leur apparition... mars-avril 2010... une écrasante majorité de la population de cette ville côtière du comté du Kent vote contre la vente du port........... phase triomphante de la « pensée unique » néolibérale..... Brown avait remporté les élections de mai 2010 ? Le facteur générationnel pourrait également avoir joué.. certains – et ils sont nombreux – entendent un autre message : la promesse de nouvelles attaques contre les droits de la majorité au bénéfice d’une minorité fortunée. Gordon Brown..... de nombreux Britanniques considèrent que la nouvelle étape franchie par M... puis miné... «Amers lendemains électoraux pour l’université britannique ».... CP ........ Mais c’est à la coalition des conservateurs et des libéraux-démocrates que revient l’initiative des mesures d’austérité.... Adresse ... Depuis.. Le phénomène n’épargne pas le Royaume-Uni.. économiste à l’Institut d’études fiscales. en 1990.... en septembre 2010 (2).. durant « l’hiver du mécontentement » (5)....... qui mesure les inégalités (8)..... Aujourd’hui....6.. au sujet de la crise financière : « Nous sommes tous dans le même bateau.. en 2003. le fonds Wittington Investments.... 22 octobre 2010........ en septembre 2008. en novembre 2010.... couplée à une augmentation considérable des frais d’inscription à l’université. prévoyait des coupes de 52 milliards de livres (60 milliards d’euros) : la confédération syndicale Trade Union Congress (TUC) aurait-elle lancé un tel mouvement de mobilisation si M.. A partir du début des années 2000.... Dans ces conditions... avait suscité une forte mobilisation étudiante un mois plus tard (1). » Ce souvenir fait désormais sourire.... à quelques publications partenaires.............. les membres de UK Uncut – un collectif apparu en octobre 2010 qui milite contre l’évasion fiscale pratiquée par les grands groupes financiers – occupent plusieurs magasins.. prénom et adresse sont communiqués à nos services internes et le cas échéant.... le rendez-vous électoral du 5 mai 2011 a été marqué par une sévère sanction infligée aux libérauxdémocrates. Peu à peu....... contre 0.. Pour le reste... et la mobilisation contre l’invasion de l’Irak.. La population britannique se montre d’autant plus sensible à l’aspect ouvertement inégalitaire du programme de son gouvernement que celui-ci tente de lui faire payer le sauvetage de la City : une « ardoise » de 955 milliards de livres (plus de 1 000 milliards d’euros) en renflouements... Selon les chiffres de l’OCDE. à partir de la fin des années 1990. en passant par les places de nombreuses villes espagnoles. en 2009... George Osborne.. exemplaires des archives 1968-2010 du Monde diplomatique. près de la signature Offre valable en France métropolitaine jusqu’au 31/12/2011. Retrouvez cette offre sur Internet : www...... Lors de la conférence du Parti conservateur........... qui critique l’alliance nouée avec les conservateurs dans le cadre d’un programme d’austérité d’une rare ampleur. Ces réformes successives ont fragmenté.. Dans le même temps...... en 1980. Vos nom.. salve conservatrice ’ASCENSEUR social est en panne et les écarts de revenus s’établissent à leur niveau le plus important depuis un demisiècle.. C’est dans cet esprit qu’à Lewisham....... Cette dernière se trouve d’ailleurs amplement représentée au sein du nouveau cabinet. Ces manifestations sont rapidement apparues comme un prélude à un mouvement plus vaste qui a peu à peu gagné toutes les sphères de la société.. en février dernier.28 au milieu des années 1970.. à payer les 40 millions de livres (45 millions d’euros) qu’il aurait.. En 2008.......fr/t/dvdrom ou retournez votre commande accompagnée de votre règlement à : Le Monde diplomatique – A2300 – 62066 Arras Cedex 9...... 14 mars 2011. Au même moment... la part du secteur financier dans le produit intérieur brut (PIB) a crû de 22 % à 32 % entre 1990 et 2007 (contre une augmentation moyenne de 24 % à 28 % pour les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) [7])........ (3) « La Grande-Bretagne ou l’austérité juste ? ». octobre 2010. de larges pans du centre gauche et des forces progressistes s’autorisent à exprimer leur opposition L avec plus d’énergie qu’ils ne l’auraient fait sous un gouvernement travailliste – en particulier les syndicats. dû verser au Trésor britannique....... (MD0228) ANNÉES D’ARCHIVES SUR DVD-ROM (1968-2010) Un puissant moteur de recherche vous permet d’analyser plus de 40 000 documents France métropolitaine Autres destinations PRIX PAR DVD 44 € 50 € x x NOMBRE D’EXEMPLAIRES – – TOTAL = = ............... Au niveau local..... ou dans les arrondissements londoniens de Haringey et Lambeth. New Left Review.. M. l’opinion publique se montre de plus en plus sceptique quant aux prétendus bienfaits du capitalisme financier.. seulement Logiciel compatible avec Windows...... dans la limite des stocks disponibles..... Tél. cet indice était de 3... convoqués par une multitude d’acteurs : étudiants.... n° 62...... Munitions libérales...... 43 Oui.. que connaissaient alors la France... des étudiants et ETTE C diverses associations locales joignent leurs forces.. L’ampleur des restrictions envisagées explique en partie ce retour de la contestation sociale.. Brown......5 % au premier trimestre 2011 ... Le Monde diplomatique...... un éditorial du Monde célèbre l’« austérité juste » du premier ministre conservateur David Cameron (3).. qui prévoit de réduire l’ensemble des dépenses publiques de 80 milliards de livres Occupation d’une épicerie fine résistance au plan d’austérité s’intensifie depuis le début de l’année 2011. (8) 1 correspond à l’inégalité totale (une personne possède tout) et 0 à l’égalité parfaite... * Offre réservée aux particuliers dans la limite des stocks disponibles..monde-diplomatique. retraités. réguliers. une grande partie de la population continue de nourrir un sentiment de méfiance à l’égard du Parti conservateur. Pendant que les étudiants se massent devant le Parlement... puis par le travailliste Anthony Blair... horssérie du Monde diplomatique.. Prénom . la hausse d’impôt censée équilibrer la réforme apparaît d’autant plus minime qu’elle résulte en grande partie d’un relèvement à 20 % de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA)...... D (90 milliards d’euros) d’ici à 2014-2015... Cette nouvelle attaque contre les services publics s’inscrit dans la droite ligne des politiques de privatisation mises en œuvre par Mme Thatcher........ surtout comparés à ceux........ garanties et réactivation de la planche à billets sous le nom d’« assouplissement quantitatif »........ La décision de Mme Margaret Thatcher (alors première ministre) de réprimer la grève des mineurs de 1984-1985 avait sonné le glas d’un long cycle de rébellion. The Guardian. C’est du moins ce que tendrait à illustrer l’impact des manifestations contre l’évasion fiscale. dont la très emblématique épicerie fine Fortnum & Mason : une façon d’inviter son propriétaire... je commande .. On assiste actuellement à l’émergence sur la scène politique de jeunes plus radicaux que leurs aînés.. dans la banlieue de Londres........ «Where did the axe fall ? ».. celle du sauvetage de la City. comme à Douvres.. selon eux.. Courriel ... (4) Phillip Inman... estime que les coupes budgétaires promises par le ministre de l’économie Osborne s’annoncent comme « les mesures de rigueur les plus drastiques depuis la fin de la seconde guerre mondiale (6) »...... soit une amputation d’un peu plus de 12 %.... qui comporte dix-huit millionnaires sur vingt-neuf membres.. sauf avis contraire de votre part... en dépit du peu d’intérêt de celui-ci pour les classes populaires. Le Monde.. «Vivre aux dépens de l’Etat n’est plus une option possible ». les revenus des 10 % de Britanniques les plus fortunés équivalaient à un peu moins de trois fois les revenus des 10 % les plus modestes... (7) Cf. Même après treize années de pouvoir travailliste. La réponse des gouvernements européens à la crise financière – l’austérité imposée à des populations déjà accablées par la contre-révolution néolibérale – suscite la colère... PA R T O N Y W O O D * ES RUES d’Athènes à celles de Reykjavík.. leur présence s’est amplifiée lors des défilés annuels du (1) Lire David Nowell-Smith.. Une étude du cabinet de conseil indépendant Tax Research UK estime que la fraude à l’impôt sur les sociétés atteindrait 16 milliards de livres (18 milliards d’euros) chaque année.... et son successeur..... La tension atteint son comble le 26 mars... le pays compte officiellement deux millions et demi de chômeurs... Depuis l’effondrement des marchés........ (5) Lire « Et Margaret Thatcher brisa les syndicats »..... plus tard.. atteint désormais 0.. Une telle flambée de protestations a de quoi étonner dans un pays dont l’ardeur revendicative semblait avoir été douchée pour plusieurs décennies...... A l’origine de cette colère : le plan d’austérité concocté par la coalition entre conservateurs et libéraux-démocrates (au pouvoir depuis mai 2010)..... 44€ * RÈGLEMENT H Par chèque à l’ordre du Monde diplomatique SA H Par carte bancaire Numéro de carte Expire fin Notez les 3 derniers chiffres du numéro inscrit au dos de votre carte. socialistes... celui des services publics de 36 milliards (41 milliards d’euros).... 2010. lorsque près de cinq cent mille personnes descendent dans les rues de Londres.... mars 2011.. Date et signature obligatoires ..... Ville . Le coefficient de Gini.. des tentatives de blocage de certaines privatisations sont couronnées de succès..... anarchistes.. en avril 2010.

be ou 02-231-01-74. au Club de la presse. 24. Luxembourg/Hollerich. la croissance affichait une hausse de 1. Projection du film Uranium. Le gouvernement Blair avait compensé les destructions d’emplois industriels ininterrompues depuis les années 1970. Le samedi 11 juin. Mainbuilding.jp) REJOIGNEZ LES AMIS 3. rue Très-Cloître : « Le droit à l’eau : une urgence humanitaire ».chauvin@wanadoo. du MONDE diplomatique RÉGIONS CAEN. Le 4 juin.arnaud@orange. etc. expliquait M. Le 14 juin. La répartition géographique des coupes est inégale.ollivier1@free. et dans le cadre du Forum social d’Aubagne (Bouches-du-Rhône).tsf98. Clegg « pourrait entrer dans les livres d’histoire comme l’homme qui a fourni aux conservateurs les munitions parlementaires dont ils avaient besoin pour détruire l’économie ». avec Pierre Luther. une journaliste.burlaud@ens. à 20 h 30. UNMS. Leur mouvement contre les frais d’inscription à l’université s’est avéré bien plus efficace pour la mobilisation politique que des centaines de débats. le 16 juin.ac. du logement aux aires de jeu pour enfants.) GENÈVE. à 18 h 30. A la fin de l’administration de M. 75007 Paris. ancienne école maternelle des Coquelicots. Il n’existe pas d’autorité centrale ou de système d’affiliation formelle. Le 17 juin. (Odile Mangeot : 03-84-30-35-73 et OdileMangeot@wanadoo. 1996 MAGNUM Disperser la colère pour la contenir une « pause » dans sa réforme générale du NHS indique peut-être que le gouvernement craint de laisser un thème aussi fédérateur occuper trop longtemps le devant de l’actualité. c’est à celles-ci qu’il revient de tailler dans tous les postes de dépense – parfois à hauteur d’un quart de leur budget. alors qu’en 2008 il était ministre du gouvernement qui procéda au sauvetage des banques du pays. ils sont une minorité au sein de l’Alliance contre les coupes d’Exeter.fr) VAL-DE-MARNE. Enquête sur une révolution silencieuse ». consultez le site. Mais les mouvements étudiants restent dynamiques et une multitude de groupes sans appartenance définie se forment pour porter des revendications spécifiques et mener des actions ponctuelles. 215.7 %. Eviter la récupération par un Parti travailliste opportuniste constituera également un enjeu de taille. salle Montgolfier : rencontre avec Amnesty International autour du droit d’asile. Minatoku. rue Sous-les-Augustins : « La loi pénitentiaire et ses conséquences sur les interventions en prison ». est désormais celui de la mise en réseau des revendications locales ou spécifiques avec un ordre du jour national. ce sont la révolte des étudiants de décembre 2010 et la détermination de ces derniers à occuper la rue qui ont galvanisé les autres secteurs de la société civile : « Les étudiants britanniques envoient un électrochoc au mouvement syndical. En partenariat avec Attac.fr) LYON. (Evelyne Lévêque : 06-0754-77-35 et eveleveque@wanadoo. rue Saint-Clément (entrée face au parking de la place d’Arros).Vietnam ». le salaire mensuel moyen des dirigeants des cent plus grandes entreprises cotées à Londres atteignait 312 250 livres (360 000 euros). particulièrement dans le Nord. salle du Sénéchal.meijigakuin. à 20 h 30. avec Christophe Oberlin. (Philippe Arnaud : 02-4727-67-25 et pjc. en particulier dans les grands centres urbains.) COLMAR. En association avec France-Palestine solidarité. à la Maison du citoyen et de la vie associative. Le 6 juin. foyer municipal de Montpon-Ménestérol. avenue Stephen-Pichon. On y retrouve des syndicalistes associés à des organisations communautaires et à des militants autonomes. A cet égard. (matthias. A Southport. a lancé l’idée de l’occupation de la mairie. l’autre moins). une hausse de 18. esplanade François-Mitterrand. et le 9 juin. constituent la plus grande force d’opposition organisée. Le 11 juin.herrgott@online. Foire éco-bio d’Alsace.6). et Nina Killen. 217. membre de la Criirad et du Groupement des scientifiques pour l’information sur l’énergie nucléaire. à 20 h 30. café de la Maison des associations. se sont tournés vers les libéraux-démocrates lors des élections de mai 2010 – mais leurs espoirs ont été déçus avec la formation de la coalition et l’accession du dirigeant libéral-démocrate Nicholas Clegg au poste de vice-premier ministre. Le 9 juin. L MARTIN PARR. les chances de retrouver un travail sont minces. à la MRES. avec Roland Desbordes (Criirad). B propres actions ou s’associent à d’autres dans le cadre d’une formation plus large (comme la coalition pour la résistance. (Philippe Cecille : 06-24-85-22-71 et amdnord@yahoo. avec Jean Ortiz. 1er Mai. « Comprendre le réveil arabe ». et le 14 juin. International Peace Research Institute. faisant le pari que la segmentation permettra de mieux disperser et contenir la colère. 19 heures. 107. avec Bruno Poncelet et Ricardo Cherenti. les membres de l’association auront deux occasions de se retrouver au niveau national : une fois à Paris et une fois en Provence. à 19 h 30. Pour plus d’informations. à 17 heures. rue Duguesclin : « L’Etat démantelé.fr et http://rencontrescitoyennescolmar. La coalition au pouvoir ayant confié la mise en œuvre de sa « rigueur » aux autorités locales. rue de Rémusat : « Les dangers du nucléaire ». Maison du peuple de Belfort : « Sortir du nucléaire. 15. à 13h10. 54.fr) MONTPELLIER.fr) METZ. 32. rue Réclusane. de conférences et de résolutions ». (Antony Burlaud : 06-88-43-42-35 et antony. un peu partout dans le pays. Formulant un constat similaire. Programme complet sur le site de l’association. les militants de UK Uncut ont souligné le lien entre la sévérité du programme d’austérité du gouvernement et la clémence dont bénéficient les entreprises qui pratiquent l’évasion fiscale. (Jean-Pierre Crémoux : 05-34-52-24-02 et amdtoul@free. à 18 h 30.monde-diplomatique.com/) DORDOGNE. de Luc Joulé et Sébastien Jousse. les lecteurs pourront retrouver l’ensemble de la rédaction du journal et débattre avec elle autour du thème de l’information et des médias. une association similaire (Leeds contre les coupes) comporte davantage de militants syndicaux . Elle reflète les déséquilibres dans la répartition de la richesse et du chômage dans le pays. Il n’est pas rare que des liens se tissent avec les mouvements étudiants. 16.) TOULOUSE. hostiles aux conservateurs. cations Vodafone. dans la banlieue de Londres. soit 145 fois le salaire mensuel médian (qui divise la population en deux. le nom UK Uncut est utilisé par d’autres groupes. « café Diplo latino » : « Nouvelles droites et enjeux électoraux en Amérique latine ». comme dans le cas des campagnes contre l’évasion fiscale. dans l’après-midi. au restaurant Rincón Chileno. 1. Len McCluskey. Angleterre. : 01-53-94-96-66 www. route d’Esch. contre 333. la partie statutaire de l’assemblée générale des Amis du Monde diplomatique se tiendra à la Maison de l’Amérique latine. (Christopher Pollmann : 03-87-76-05-33 et pollmann @univ-metz. les syndicats.amis. Métro : Solférino ou Rue-du-Bac. (amdb@skynet. 5.00) et sur www. avec FranceAmérique latine. un éditorial de The Observer estimait que M. Brown (20072010). à 20 heures . (Jacques Tolédano : 04-76-8882-83 et jacques. animent la coalition contre l’austérité – toutes deux mobilisées contre l’amputation des allocations familiales et des services publics locaux destinés aux familles. contre 1. Au-delà de la menace immédiate qui pèse actuellement sur les services publics. Le 18 juin.com) GRENOBLE. Les étudiants d’aujourd’hui n’ont jamais connu d’autre régime que celui du New Labour. blogspot. à 20 h 30. Et de faire de 2011 l’année du réveil du Royaume-Uni. salle des conférences de la mairie de Vesoul. Claire Rodier et un représentant de Trajectoires. Le 7 juin. Il s’agit là d’obstacles familiers. Le 4 juin. organisé par la municipalité du 8 au 15 octobre.ch et www. financier et social. l’une gagnant plus.fr) MARSEILLE. Qu’ils lancent leurs Le défi. par un renforcement de la fonction publique . (Henri Compain : 05-53-82-08-03 ou henri. cimentée par l’étendue des réductions budgétaires : du système de santé (National Health Service. à 19 heures. mère de trois enfants. diplo33@gmail. Les comités locaux de protection des services publics prolifèrent. rencontre avec Laurent Bonelli. de handicapés ou culturelles). SOS Lambeth rassemble. à Londres. à 13 heures . Le 8 juin. rue du RévérendPère-Lucien-Aubry à Fontenay-sousBois. Le 10 avril 2011. à 17 heures.24 % en 1979. mairie du 14e arrondissement (salle des mariages). boulevard Saint-Germain. 17. NHS) aux bibliothèques municipales. Depuis. au Circolo Curiel. Bègles .fr) FRANCHE-COMTÉ. à la mairie du 3e arrondissement (salle du conseil). à 18 heures. la décision récente de M. Cameron de faire T ONY W OOD . beaucoup de ces postes publics seront supprimés. salle de conférence. Libourne (Alain Blaise : 05-57-84-47-81). l’héritage empoisonné.21 RETOUR DU POLITIQUE LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 sort de sa léthargie tions de retraités. Le 7 juin. à 20 h 30. certains. réunionsdébats autour d’un article du Monde diplomatique : à 19 heures. Cette combinaison d’action directe et de revendication réformiste semble caractériser les nouvelles formes de contestation au Royaume-Uni. des transports publics à l’aide aux victimes de violences conjugales. 3. (9) « Unions. (Serge Kerdavid : 06-34-28-61-03. Le 16 juin. Le 10 juin. Shirokane. présentation du Monde diplomatique du mois sur Radio Béton (93. Meijigakuin University : « Sortir du nucléaire pour vivre convivialement ». à 19 heures. avec Laurent Mucchielli et le Repaire de Marseille. Mme Kat Sumner. particulièrement les représentants de la fonction publique. rue Gosselet : préparation du programme de la rentrée. mais l’alchimie varie. Sur la même période. « café Diplo » autour du Manière de voir n° 117. toit du Corum : «Vivre à Gaza ». 2. Un électrochoc pour les syndicats IEN que l’opposition au gouvernement ait commencé à prendre corps durant l’été. The Guardian. place Ferdinand-Brunot : « Immigration : mythes et réalités ». ce qui la conduit à opter plus volontiers que ses aînés pour des tactiques extraparlementaires.lu) TOKYO.fr) TOURS. Et pour les personnes concernées. place du 14-Juillet. l’Amérique latine insoumise ».fr . pour les opposants.fr) LILLE. à 11 heures. à 19 h 30. Rien d’étonnant donc si c’est à ce niveau que s’enracine le plus vigoureusement la résistance. avec Emmanuel Terray.1 % des salariés les mieux payés ont perçu 5 % du revenu national. à 19 h 30.fr) YVELINES. Le 9 juin. salon du Belvédère. Ces groupes soulignent l’hétérogénéité de leur base sociale. Le 14 juin.Le Monde diplomatique). (Catherine Chauvin : 06-31-47-26-80 et catherine. (Daniel Berneron : 04-67-9610-97. Le patrimoine des mille Britanniques les plus riches s’est établi à 396 milliards de livres (455 milliards d’euros). à 20 h 30. Dès leur première action. L’organisation Sauvez nos services (SOS) de Lambeth. est-ce possible ? ». à 19 heures : retransmission sur TSF 98 (98. Le 7 juin. 10 F. (Michel Decker : deckertr@pt. Le 9 juin. Source : The Guardian (sauf mention contraire. 75013 Paris – Tél. (Sylviane Morin : 06-07-80-96-09. 23. avec Marc Humbert et Makoto Katsumata.7 %.fr) GIRONDE. cette génération se trouve dans une position singulière : elle rejette fermement les trois principales forces politiques du pays. et le 20 juin. Le 8 juin. Le 28 juin. une mère au foyer de quatre enfants. rue des Savoises : « café Diplo » autour de l’article « Eternel retour des bandes de jeunes » (Le Monde diplomatique de mai 2011). réunion festive des lecteurs chez Thérèse et Patrick : « L’alliance insolite Etats-Unis . dans la matinée. bibliothèque du Grand-Parc à Bordeaux : «La révolution bolivarienne de Bolívar à aujourd’hui.toledano@wanadoo. à 19 heures. A Leeds. à 20 h 30. (Association suisse des Amis du Monde diplomatique : comite@amd-suisse. au Poulailler.amd-suisse. get set for battle ». Parc des expositions : « L’exploitation des mines d’uranium en Afrique ». à 20 h 30. fondée en août 2010). Le 16 juin. les préoccupations s’inscrivent également sur le long terme : « Le véritable coût. Le 14 juin. (Gérald Ollivier : 06-76-31-35-47 et g. chiffres pour 2010). rue Saint-Jean : « Le grand marché transatlantique ». dans les boutiques de la société de télécommuni- « Tous dans le même bateau » En 2010. – Westbay.) CLERMONT-FERRAND. à peu près à parts égales. prédit Mme Sumner. dans un éditorial du 20 décembre 2010 (9). en février 2011. Le dirigeant travailliste Edward Miliband a participé à la manifestation du 26 mars.compain@sfr. café de l’Orient. à l’Equitable Café. C’est précisément dans ces milieux sociaux et ces zones géographiques que le gouvernement concentre l’austérité. rue Henri-Laborde : débat autour d’un article du Monde diplomatique.fr) PARIS ET BANLIEUE PARIS. « café Diplo » : « La loi sur l’interdiction de se couvrir le visage en public ». à 11 heures. (Jacques Sallès : 06-88-82-14 48 et amd94@numericable.5 milliards de livres (384 milliards d’euros) un an plus tôt. de la plupart des coupes budgétaires ne deviendra apparent que bien après le départ de ce gouvernement ».ch) LUXEMBOURG. Le 15 juin. Le 15 juin. dirigeant du syndicat Unite. Les Amis Deux rendez-vous Cette année. 20 h 30. à propos de l’ouvrage éponyme (La Découverte . Le 15 juin. «mardis du Diplo» : «Quand le peuple islandais vote contre les banquiers » (Le Monde diplomatique de mai 2011). (Makoto Katsumata : makoto@k. en présence de Dominique Hennequin (réalisateur) et de Jacqueline Gaudet (association Mounana). cinéma Roxane à Versailles : projection du documentaire Cheminots. mairie de Versailles. place du Nombre-d’Or : « L’expansionnisme médiatique de la Chine ». avec Jacques Rey. (Jean-Dominique Peyrebrune : 06-8574-96-62 et amis. Mais les événements survenus au cours des six derniers mois suggèrent un regain de mobilisation et d’inventivité au sein des forces contestataires qui pourrait permettre de les dépasser. au café-lecture Les Augustes. avec Clothilde Brémont (Genepi) et des visiteurs de prison. La même année. 20 décembre 2010. Le 7 juin. C’est d’ailleurs pour encadrer ces militants d’un nouveau genre que la police britannique a dû moderniser ses techniques de contrôle des foules. cours Julien : « La jeunesse est-elle violente ? ». les 0. à 20 heures.fr de l’émission «T’es autour du Diplo ». à 19 heures. café Le Ness. Le 16 juin. des militants syndicaux locaux et des représentants de structures de quartier (associa- E POINT faible de cette opposition à l’austérité budgétaire ? Sa fragmentation.fr) HORS DE FRANCE BRUXELLES. à 20 h 30. Le samedi 8 octobre. suivie d’un débat.

cette mouvance politique a ainsi été pratiquement interdite en Espagne. Résumer ce dernier à l’action de l’ETA implique en effet que sa seule issue possible soit la fin des violences etarras et la reddition. mais proches de la gauche abertzale. pour proclamer sa victoire dans la lutte contre le « terrorisme ». non soumises à conditions ni à un objectif prédéterminé. Elle a vu Sortu s’imposer et passer des alliances avec d’autres partis nationalistes qui avaient jusque-là rejeté Le Groupe international de contact par M. Outre M. Les changements observés découlent d’abord de la décision prise par les dirigeants politiques de la gauche abertzale de faire ce qu’il faut pour pouvoir participer à la vie politique institutionnelle des communautés autonomes basques et de Navarre. et les partis nationalistes existants (Eusko Alkartasuna. des hommes d’affaires. Dans ces conditions. et de façon irréversible. (2) NDLR. secrétaire général d’Interpol de 1985 à 2000. ce mouvement est véritablement porteur d’espoir pour l’avenir. Imparparticipation légale et transparente à un processus de paix et à des structures démocratiques. Comme convenu dans la déclaration de Bruxelles. Alternatiba. En effet. des universitaires et de simples citoyens. * Avocat. plusieurs gouvernements – de gauche (emmenés par le Parti socialiste ouvrier espagnol. il est composé de Mme Silvia Casale. Brian Currin. en dernière instance. il n’est pas conditionnel ni négocié avec le gouvernement espagnol. 1957 condamnée. Madrid obtint de la Cour suprême qu’elle proscrive également Bildu. exige la coopération de l’Etat. membre de la commission chargée de la révision des peines pour l’Irlande du Nord et présidente. considère que la gauche abertzale commencerait à prendre conscience que. signée en mars 2010 par une série de personnalités. cette Constitution : le gouvernement n’a aucune raison de modifier cette situation. on peut craindre que le gouvernement espagnol fasse l’impasse sur les aspects politiques du conflit. que le gouvernement espagnol accepte de reconnaître qu’il existe effectivement un conflit politique distinct de la violence etarra. Pas la violence de l’ETA. Le gouvernement espagnol est resté très prudent devant ces évolutions. la paix peut sembler un objectif hors d’atteinte. tiaux. Il a de bonnes raisons de penser que cet objectif n’est pas loin de devenir réalité. Déconcertante car. Raymond Kendall. En janvier 2011. Cette victoire n’est pas étrangère à l’engagement des médiateurs du Groupe international de contact. En mars. de M. Bildu (« s’unir ». en 1977. une émanation de l’ETA. les trois autres pour leur rôle dans le processus de paix en Irlande du Nord. il faudra. et appose l’étiquette de cette organisation à toute la gauche abertzale (1) qui ne l’a pas explicitement Pourtant. Il exigeait une stratégie prudente pour construire de solides fondations – notamment par des consultations prolongées avec ses partisans –. il s’agit d’une initiative de l’ETA. (4) NDLR. dont cinq Prix Nobel de la paix (MM. Contrôler que l’ETA remplit toutes les exigences du cessez-le-feu est la première des priorités. Vaine. jouer le rôle de médiateur si les parties le lui demandent . Dans ce cercle vicieux. De la manière dont il a démarré et par les éléments nouveaux dont il a été ici question. Quand le GIC s’est officiellement réuni au Pays basque en janvier de cette année. surtout lorsqu’ils sont aussi respectés. si l’ETA refuse de mettre un terme à la lutte armée. à laquelle participeraient l’ensemble des nationalistes favorables à l’autodétermination. Herritarron Garaia et Araba Bai) s’allièrent pour constituer un nouveau parti. avec tout ce que cela implique. Les deux premiers pour leur lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud. et elle a garanti qu’elle condamnerait les violences qui seraient commises à l’avenir. Mitchell est un ancien sénateur démocrate américain qui. Cette mission est soutenue par la majorité des partis politiques du Pays basque – y compris par des socialistes –. Ce à quoi Madrid répond que l’Espagne est un régime constitutionnel et que le statut de communauté autonome du Pays basque est inscrit dans Cessez-le-feu puis désarmement MENER Sortu à accepter de satisfaire aux exigences de la légalisation. Or c’est peut-être une candeur d’enfant. Mmes Betty Williams et Mairead Corrigan Maguire [3]). car le refus d’admettre publiquement l’existence d’une controverse d’ordre politique discrédite dans l’esprit de la population espagnole les tentatives gouvernementales de résoudre le conflit. de 1995 à 1998. la déclaration de Bruxelles du 29 mars 2010 prévoyait la mise en place d’un groupe de contact plus réduit chargé de favoriser le processus de paix au Pays basque. L’immense majorité des acteurs politiques et sociaux du Pays basque a compris que les chances de voir se mettre en place un processus de paix sont réelles. négocié en 2010 avec les principales parties prenantes. Le GIC a fait son propre travail de vérification et publiquement confirmé que cette dimension du cessez-le-feu était bien respectée. voire fantaisiste. la gauche nationaliste a franchi un pas supplémentaire en créant une nouvelle organisation : Sortu («naître». les forces de sécurité sont parfaitement en droit de prendre. Le GIC est en train de contacter les parties intéressées et de consulter des experts dans l’espoir de parvenir au but recherché. Le 5 mai 2011. ancien conseiller politique de la haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme . Madrid présente Euskadi ta Askatasuna (ETA) comme une « bande criminelle et terroriste ». pour finir. Son mandat. ses seize juges ont décidé à une majorité de neuf voix contre sept que Sortu devait être interdite. tout comme l’abandon définitif de la violence par l’ETA. des membres des forces de sécurité. Nous disposons d’une preuve solide du changement opéré par l’ETA : l’arrêt du prélèvement de l’« impôt révolutionnaire » (l’extorsion d’argent aux entrepreneurs). en particulier par l’ETA (la loi espagnole sur les partis l’exige). Pour la droite politique. auquel l’organisation clandestine a répondu positivement le 10 janvier 2011. Un mandat plus spécifique fut établi et publié. si l’organisation clandestine renonce définitivement à la violence et dépose les armes. et conformes aux “principes de Mitchell (4)”. Elle a accepté qu’il soit contrôlé par la « communauté internationale » et. Parmi les victimes. Pour bien des gens. La seule explication possible est la peur d’une démocratie globale au Pays basque. peuvent aider à mettre fin aux comportements déviants des deux parties. Le mouvement vers un nouveau parti politique en respectant les conditions a été progressif. de Mme Nuala O’Loan. De même que les partis du Pays basque font preuve d’autorité et de courage. puis par Batasuna. saisi en urgence. pour parvenir enfin à débarrasser l’Europe de l’un de ses derniers conflits politiques violents. sans La constitution du GIC vise en partie à l’en empêcher. animateur du Groupe international de contact pour le Pays basque. permettant au gouvernement espagnol de grimer en « terrorisme » une revendication négociable qu’il préfère ignorer. amener la population à croire à la possibilité d’un aboutissement du processus de paix ». MAGNUM RENÉ BURRI. Pierre Hazan. ne s’est pas fait sans soutien stratégique ni encouragements. elle sait que.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 22 LA FIN DE DÉCENNIES DE VIOLENCE ? Choisir la paix au Pays basque Interdite de participation jusqu’à la veille des élections municipales espagnoles du 22 mai 2011. qui a proposé à des personnes indépendantes. de l’agressivité et du cynisme des acteurs et des victimes d’un conflit prolongé. l’abstention avait atteint 45 % (contre 33 % des Espagnols) et 31 % des votants avaient rejeté le texte (contre 22 %). son projet politique d’autodétermination n’a aucune chance de se concrétiser. elle sera condamnée par Sortu. la gauche nationaliste a finalement remporté 25. . c’est l’engagement de tous les partis politiques présents au Pays basque dans des négociations visant à trouver une solution démocratique négociée qui amènera le plus sûrement l’ETA à renoncer à ses actions. L’organisation clandestine n’a d’autre choix que de suivre Sortu. de ce fait. Certes. depuis 1998. PSOE) comme de droite (avec le Parti populaire. elle s’est dissociée de toute organisation ayant eu ou ayant encore recours à la violence . une approche à la fois déconcertante et vaine. L’avocat sud-africain Brian Currin est de ceux qui œuvrent pour la résolution de l’un des derniers conflits politiques violents d’Europe. A Batasuna. Un appel de la décision fut immédiatement déposé devant le Conseil constitutionnel. RÉPARÉE P (1) Gauche favorable à l’indépendance. y compris à ceux qui n’ont jamais commis d’actes violents ni prôné le recours à la violence. qui est nécessaire pour sortir de l’impasse. en basque). le GIC pouvait commencer ses travaux. l’environnement sociopolitique était profondément différent de celui qui avait prévalu au cours de la décennie précédente. en cas d’impasse. encourager et assister les parties. à l’opposé de la lassitude. spécialiste des droits humains. Après la dissolution des institutions franquistes. Desmond Tutu. Au cours de la dernière décennie. PA R B R I A N C U R R I N * I L ne s’agit pas d’une question politique : telle est la position officielle du gouvernement espagnol sur le conflit basque. du Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) . par les principaux syndicats et par des associations d’entrepreneurs. la confiance n’est pas donnée d’avance. PP) – ont. Ce dernier a entamé ses travaux en janvier 2011. Pays basque. qui fut examiné par la Cour suprême. permanent et vérifiable. de M. permanent et vérifiable. membre de la délégation israélienne au sommet de Camp David en juillet 2000 . adapter la politique pénitentiaire à ce nouveau contexte politique . pour la préparation et l’élaboration d’un programme favorisant le dialogue politique par des discussions et des négociations globales multipartites. L’interdiction de Bildu fut levée. Au Pays basque. Et l’expérience montre que des arbitres tiers. Il a présenté un recours judiciaire contre le statut légal de Sortu. M. Elle doit savoir que ses propres sympathisants se sont exprimés en faveur de son nouveau projet politique. aux yeux des abertzale. notamment ceux qui ont souffert de la violence – celle de l’ETA ou celle de l’Etat –. faciliter et favoriser la normalisation au Pays basque ». l’ancienne haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme. pas plus qu’il ne dispose de mandat pour le faire. des journalistes. à leur demande. Pour une part essentielle. l’appui des partis politiques du Pays basque et un soutien international. est d’« accélérer. une pratique qui s’est perpétuée pendant des années et qui était une composante essentielle de la lutte armée. Un autre point de vue. civiques et politiques du peuple basque. au-delà même de la disparition de l’ETA. de la transformation des conflits et des processus de paix. cet appui est venu de l’engagement international dans et pour le processus de paix au Pays basque. sociaux. John Hume. Sortu s’est associée à la déclaration de Bruxelles demandant à l’ETA d’annoncer un cessez-le-feu unilatéral. Frederik Willem de Klerk. (3) NDLR. des dizaines de membres de l’ETA et de la gauche abertzale ont été tués par des groupes paramilitaires et les forces de l’ordre en Espagne comme en France. Dans le même temps. d’une manière générale. C’est l’opposition de ces deux perspectives qui structure le conflit politique basque. des juges. la Constitution de 1978 viole les droits culturels. Le GIC considère que la condition essentielle de la normalisation réside dans une intégration politique soumise à l’engagement sans équivoque de toutes les parties prenantes de recourir exclusivement. et de M. Mais l’engagement international est de bon augure. Mme Mary Robinson. Naturellement. l’hostilité que leur participation au processus suscite chez de nombreux constitutionnalistes espagnols surprend. une nouvelle Constitution fut approuvée par référendum. à l’échelle nationale. Les membres du Groupe international de contact (GIC) pour le Pays basque représentent de nouveaux interlocuteurs dans cette confrontation (lire l’encadré). – Four solaire. Alberto Spektorowski. dépasser les mesures spéciales de restriction de la liberté d’action politique . George J. le 6 décembre 1978. Celle-ci s’est engagée à n’employer que des moyens pacifiques pour parvenir à ses fins politiques . le Conseil constitutionnel considéra que la thèse d’un complot de l’ETA ne reposait sur aucune preuve. de 2000 à 2007. dans le cadre de la loi. dès lors que l’ETA annonçait un cessez-le-feu unilatéral. les mesures nécessaires pour l’y contraindre. intacte. de figurer sur ses listes. professeur de science politique à l’université de Tel-Aviv (Israël). Les mauvais traitements subis pendant leur détention ont parfois contribué à radicaliser les jeunes nationalistes.5 % des voix dans les trois provinces basques. en dépit des prises de position publiques de Madrid. Le cessezle-feu observé actuellement par l’ETA est une réponse à l’invitation contenue dans la déclaration de Bruxelles. ils n’ont d’autre objectif que la paix et la normalisation politique. criminologue. et notamment son droit à l’autodétermination (2). Le cessez-le-feu qu’elle a annoncé est unilatéral et répond à l’appel d’hommes et de femmes de paix d’envergure internationale . incluant des actions visant à « permettre la légalisation de Sortu . médiatrice (ombudsman) de police pour l’Irlande du Nord entre 1999 et 2007 . pour être efficace et crédible. la violence de l’ETA a elle aussi contribué à dénaturer les aspects politiques du conflit. si elle le rompt. Parallèlement. L des défis pour le GIC : dissiper ’un ces craintes. Mais il faut sans doute opérer une distinction entre question politique et violence. en basque). confiante. Pourtant. des responsables politiques. Currin. et la Fondation Nelson Mandela. Il s’agit d’un point extrêmement sensible et compliqué qui. désireuse de se regrouper et de se consolider face à une défaite politique et militaire imminente. La direction de Batasuna a parfaitement compris ce qu’il y avait de sage et de rationnel dans le choix de la légalisation. qui demande à être résolu par des négociations globales à l’échelle régionale et. cherché à parvenir à un accord négocié avec l’ETA. Les raisons invoquées étaient sensiblement les mêmes que pour Sortu : le parti comptait parmi ses membres des individus ayant eu des liens avec Batasuna et serait. à des moyens pacifiques et démocratiques. historiquement représentée par Herri Batasuna (HB). et. Les attentats de l’organisation clandestine ont fait plus de huit cents morts et au moins autant de blessés. joua un rôle central dans le processus de paix en Irlande du Nord. moins cynique. Elle sait aussi qu’un cessez-le-feu vérifiable se traduira au bout du compte par un désarmement.

pose des défis environnementaux majeurs : pollution des nappes phréatiques et de l’atmosphère. prévue à la mi-juin. on met en place des pyramides téléphoniques : l’alerte donnée. Aux Etats-Unis. alors ministre de l’écologie et de l’énergie. ainsi que leur numéro de téléphone pour identifier la source ». laissant la porte ouverte à une exploitation avec d’autres procédés. vorace en eau. le document mais il est aussi un résultat de la guerre à José Bové. complexe et très technique ne rentre pas dans les cases de Sans expérience militante ni journala presse traditionnelle. Une fois par semaine. La priorité : s’informer et informer. M. à laquelle chacun participe quand il veut. c’est le contraire : des dépendent de l’Etat. En France. en Le Post et AgoraVox. Regroupés au sein d’une coordination nationale. au moins quatre-vingts accidents sérieux ont été recensés : fuites de gaz.23 E N F RANCE . Mais le texte finalement adopté n’abroge pas les permis existants et ne bannit que la technique de fracturation hydraulique. Les Mensonges de NKM (5) et du Web permet la transversalité. j’ai la mission d’inspection confiée aux citoyens par les élus. grâce à des outils comme l’ani(Union pour un mouvement populaire. du développement durable. On a du mal à comprendre ce qui s’est passé ». une triple mise en perspective : éconoSur Facebook. élus et industriels sont d’accord : « On n’a jamais vu ça. Malgré cette technique contestée. M. Laurent Nurit. du collectif ardéchois. En développant une expertise élevée. « Un sentiment d’urgence absolue » E GALERIE LELONG (1) Source : Energy Information Administration (EIA). à Villeneuve-derelais de la colère populaire en votant des les médias restent silencieux – à l’excepBerg (Ardèche). alors que tous se préparaient à bloquer les camions de forage. Au sein de quelque quatre-vingts collectifs. (6) http://schiste. préconise de poursuivre de l’information menée par les opposants. pas d’eux. militants. L’effroi les saisit lorsqu’ils public et des élus ». (3) « Toxic contamination from natural gas wells ». Denis Bertaux. de nouvelles adresses électroniques non communicables durant vingt ans. La mobilisation s’est l’attribution des permis (dont les auteurs propagée comme une traînée de poudre. seul procédé permettant d’extraire les gaz et pétrole de schiste prisonniers de micropoches minérales à deux ou trois kilomètres de profondeur. les sous-sols leurs rivales nord-américaines. au Texas. Les documents techniques sont sent . L’horizontalité favorise les initiatives indiAux Etats-Unis. Nicolas Sarkozy. Sur un forum. déversements de liquide de fracturation. mais très KONRAD KLAPHECK. se souvient M. Et l’Agence internationale de l’énergie estime que le XXIe siècle sera « l’âge d’or * Journaliste. informaticien dans le Val-de-Marne. à la fois office d’adhésion au collectif et de l’autre. Borloo et l’UMP ont proposé une loi d’interdiction. Ce combat devait être incarné et j’ai pensé de l’énergie. la même détermination.fr. Sentant la contestation L’approche des cantonales. du collectif vigaavait un monde fou. le 21 mars 2010. il y avait ce nouveau code . comme dans celui de l’organisation. Partout. hiérarchiser et diffuser l’information au plus grand nombre. Un puits vertical permet d’atteindre cette couche. Ardèche. Mme Mélina Gacoin a créé un forum en janvier « pour que chacun puisse y communiquer en étant à égalité avec les autres ». 26 février 2011. diffusé sur Dailymotion. sur le site Owni. la mobilisation va donc se poursuivre.0. comme il peut. A chaque collectivités publiques pour les permis de projection. pour pouvoir ressources. etc. dans l’Aveyron. 1996 réactif. qui à leur tour en appellent cinq autres. mais cela s’est calmé en demandant aux gens des photographies des engins de chantier. dès le mois des forages. le Larzac et les Cévennes. Ils refuaux propriétaires des terrains. ils sont nombreux à exercer ce type de vigilance. des transports et du logement. le moratoire annoncé : j’ai de moyen de s’informer et de s’organiser. Le film. mi-avril. se sont faits les N DEHORS de la presse économique. The New York Times.. où le gaz de schiste a longtemps été qualifié de « manne céleste ». a rassemblé quatre mille personnes au sein d’un groupe Facebook : « On peut toucher un maximum de gens grâce au partage de liens. Sur les cinq cent mille puits forés. le gouvernement vient. vérifiez vos sources.les Verts et Cap 21. puis des sénadans Le Monde. qui donne l’alarme en du mois. ministre de l’écologie. le mouvement de l’ancienne ministre de l’environnement Corinne Lepage. Les sous-sols appartenant représentants du pouvoir exécutif entreatteindre le plus grand nombre. le slogan aurait été tout trouvé : « En France. un quart des ressources européennes se trouveraient en France. J’ai pu faire gouvernement. Les ressources non conventionnelles nord-américaines (sables bitumineux. avec un sentiment d’urgence d’enquête publique. M. réalisé par Josh Fox en 2010 et par ordonnance en janvier dans un sens projeté lors de réunions publiques en diamétralement opposé. suivis par le Front de gauche. explosions de maisons. de nouveaux collectifs éclorecherche. le développement de cette ressource s’amplifie à la fin du XXe siècle et s’accélère en 2005. L’Energy Policy Act de 2005 exonère les compagnies pétrolières et gazières de certaines dispositions des lois sur la qualité de l’air et de l’eau. Il monte aussi un décembre 2010. L’unanimisme de la compris que ça allait mal se passer. r. commente listique. ce procédé. qui commencent à peine à communiquer. fuites de benzène. Chaussées des ministères de l’écologie et schiste relève de l’opportunisme électoral. Début mars. en Aveyron : « Il y hydraulique dans un cadre expérimental. Pour bloquer les camions de chantier. en toute discrétion ? P du gaz ». Eau qui s’enflamme lorsqu’on C’est en effectuant des recherches sur craque une allumette sous le robinet. et certaines communes ainsi que l’Etat de New York ont décrété des moratoires. Dans ce contexte. soumettre les documents à des expertises. » Il passe aussi des heures sur les bulletins du Bureau exploration-production des hydrocarbures (BEPH).. du rapport de pas étrangères à l’écoute attentive des tance. qui se fait sans consultation Ceux qui cherchent des informations des élus locaux.owni. qui présente en quelques clics le UMP). en septembre. les collectifs campagnes publicitaires ont promu ces tionnaires issus du corps des Mines et les sont aussi « sans étiquette ». le gaz de schiste bouleverse la donne énergétique mondiale : les réserves sont cinq fois supérieures à celles de gaz conventionnel. « Les deux tiers des documents proviennent de citoyens qui sont allés sur le site Legifrance ou dans leur mairie. Imprimerie du Monde 12. s’ajoutent aux listes de diffusion qui font « D’un côté. Europe Ecologie . à la préparation d’une lettre d’information électronique. et Total a lancé il y a peu une plate-forme pour les scolaires. qui l’invite à l’Assemblée natioprocédé de fracturation hydraulique et nale lors de son audition par la mission pourquoi c’est dangereux.fr . car « c’est là qu’on peut atteindre le citoyen lambda. une zone de 9672 kilomètres carrés. à la recherche d’informations sur les projets de pétrole de schiste en Seineet-Marne. il contacte le député de sa mico-politique. pas d’information des absolue ». Franck Gesbert. utiliser nos numéros de téléphone verts : Paris : 0 805 050 147 Banlieue/province : 0 805 050 146. du pétrole et du gaz ! » Mais le gouvernement a préféré la discrétion. ce qui retarde un peu plus la transition vers une société posténergies fossiles – au grand dam des écologistes. mal recyclables et radioactives en raison de réactions chimiques dans le sous-sol au contact d’éléments comme le radium (3). on peut lire : « Une fausse info peut vous rendre vulnérable. Répété jusqu’à quatorze fois par puits.-Gunsbourg 98852 IVRY Commission paritaire des journaux et publications : nº 0514 I 86051 ISSN : 0026-9395 PRINTED IN FRANCE A la disposition des diffuseurs de presse pour modification de service. quel est le rôle du journaliste ? Cadrer les débats. et prône une évolution du sur Internet découvrent des sites québécode minier en vue d’une « amélioration cois ou américains relatant de nombreux de l’information et de la consultation du incidents. Avant de la diffuser. admet-il. Face à la trentaine de sites et de blogs contre les gaz et pétrole de schiste. en Lozère. Les opposants ont en effet réussi une campagne de sensibilisation fulgurante sur un dossier largement méconnu. le groupe américain a eu comme président-directeur général M. il photographie des sites de forage où les travaux de préparation se poursuivent discrètement. découvre cette révision : pas de riverains malades : « Les gens étaient hors concertation. Jean-Louis Borloo. a été ouverte à la prospection par M. ils ont reçu en 2008 la grand-croix de la Légion d’honneur. Or les hauts foncviduelles. ainsi que les Charlie Hebdo. première réunion publique. mais convaincre les particuliers d’accepter sociétés Total. on a des idées. une opposition commence tout juste à poindre : une manifestation a eu lieu le 18 avril dernier à Fort Worth. Lapoix a ainsi lancé Ownischiste (6). quand le président George W. Pour tous les collectifs. le 20 décembre les recherches ainsi que la fracturation à Saint-Jean-du-Bruel. assurent-ils dès que l’on évoque le dossier des gaz et pétrole de schiste. (4) Le Canadien Paul Desmarais et le Belge Albert Frère figurent parmi les plus gros actionnaires de Total et de GDF-Suez. chaque militant contacte cinq personnes. Les médias ont traité le sujet lorsque le Parti socialiste. Proches de M. forums et courriels bruissaient de fausses alertes : « Il y avait un niveau élevé d’erreurs. éducateur de puits imbuvable. au début toriales.eia. » Tous deux participent à une d’étape.gov (2) De 1995 à 2000. pas d’étude d’impact. le Parti radical de M. ces citoyens ont noyé les arguments de leurs adversaires. sans parler de la gestion des eaux usées. La volonté d’en Il déplore le manque de transparence dans nais (Gard). exigez des preuves. Si le premier puits de gaz de schiste a été foré en 1821. » Sans dirigeants. » C’est le crowdsourcing : un « approvisionnement par la foule ». Aubaine : la société Halliburton (2) dispose justement d’une technique qui va connaître un essor spectaculaire. PA R E M M A N U E L R A O U L * OUR UNE FOIS. diplomatique et enfin circonscription. dix-huit mille opposants arrêtés ou des motions anti-gaz de schiste. puisque ce code a été modifié Gasland. gaz et pétrole de schiste) représentent la moitié de la production (20 % pour le gaz de schiste. (5) En référence à Mme Nathalie Kosciusko-Morizet. Une loi d’interdiction reste cependant impensable. » Un principe du journalisme appliqué à l’action citoyenne. ces collectifs fonctionnent de manière autonome.doe. Dans ce domaine. « Ce sujet local. un « WikiLeaks du gaz de schiste ». www. – « La Sentence du bou on ». Yann Chauvin. ses projets étant contrecarrés en France par la contestation dont fait l’objet cette source d’énergie. eau Internet que M. ont été en pointe. de Montélimar à Montpellier et remontant jusqu’aux Cévennes. demandes de réassort ou autre. Richard Cheney. morts d’animaux. » l’écho. Pierre Morel-à-l’Huissier technique. mation. du collectif Ile-de-France. un seul vante l’or noir du Bassin parisien. consacre trois heures par jour découdre était forte. Les gens m’apportent leurs trouvailles pour savoir si c’est de l’or. Le 26 février 2011.5 % à 2 % de la quantité totale injectée). s’amuse Mme Anna Bednik. se ingénieurs des Mines et des Ponts et classe politique à condamner le gaz de souvient le journaliste Fabrice Nicolino. qui fut ensuite vice-président de l’administration Bush. Internet ne touche que ceux qui y cherchent déjà des informations ».Suez (4) et doivent bien reconnaître que. » ont pourtant eux-mêmes instruit les demandes !). » sur les gaz de schiste. Les élus locaux. Comment expliquer qu’à la miavril l’ensemble de la classe politique voulait en interdire l’exploitation ? D’où vient cette fébrilité de l’exécutif à bannir ce qu’il avait autorisé un an auparavant. qui bien souvent découvraient que leur commune était concernée. Cette production collective a aussi généré des rumeurs. « C’est un peu bordélique. il se documente et publie huit Sylvain Lapoix. où l’on fore ensuite horizontalement sur plusieurs centaines de mètres. En mars 2010. une sorte d’assemblée générale permanente et à la carte. Recommandation visionnent le documentaire américain bienvenue. en Suède et en Pologne. LE MONDE diplomatique – JUIN 2011 MILITANTS ET ÉLUS BLOQUENT LES PROJETS DE FORAGE Mobilisation-éclair contre le gaz de schiste Le groupe Total a annoncé le 13 mai 2011 avoir pris des participations dans des concessions de gaz de schiste en Pologne. Il rédige également une lettre bimensuelle distribuée sur les marchés. néologisme désignant la collaboration de masse grâce aux outils du Web 2. et de monter. S’il existe déjà des puits en Allemagne. Gaz de France . Sans surprise. raconte Nicolino. Puis l’on fissure la roche en injectant – à haute pression – de sept à quinze mille mètres cubes d’eau mélangée à du sable et à des produits chimiques (de 0. de décembre 2010. Avec soixante milliards de barils d’or noir dans le Bassin parisien et cinq mille milliards de mètres cubes de gaz dans le Midi – soit 5 % de la consommation annuelle de pétrole brut et quatrevingt-dix ans de celle de gaz –. « Quand je suis tombé sur tenir d’utiliser ce procédé jusqu’à la publitielle et législatives) ne sont certainement un permis situé entre deux terres de résiscation. où des permis de recherche couvrent près de 10 % du territoire. compris que le gouvernement tenait un Seule la presse locale s’en fait alors double discours. Bush lie indépendance énergétique et sécurité nationale. premier journaliste à articles sur des sites participatifs tels que avoir publié une enquête fouillée. de 40 % à 50 % d’ici à une décennie) (1). Internet est un outil déterminant. à l’expertise précieuse. tion d’une chronique d’Hervé Kempf se rassemblent. des géologues et des juristes. la fracturation hydraulique en forage horizontal. la Drôme ou le Gard. Parmi eux. Agricultrice en Lozère. de prier les pétroliers de s’abséchéances de 2012 (élections présidenoctobre 2010. il fallait tiennent d’excellents rapports avec les sent les récupérations politiques.

et la possibilité même d’y parvenir. celle qu’il combat. « Est-ce que l’Union économique et monétaire fonctionne bien ? Non. vice-président de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen. qui dirigeait la Commission. « On voit bien qu’aujourd’hui une délégation à outrance des pouvoirs dans un cadre supranational aboutit à confier le pouvoir à des organismes non élus. plus on se disculpe de la difficulté. Jacques Delors. Le fonctionnement actuel de l’Union se trouve pointé du doigt : « Depuis une dizaine d’années. des projets qui doivent l’animer. D’autres points font clivage. qui. obtenir une majorité progressiste dans cette enceinte ne suffirait pas à infléchir les orientations de l’Union. indique l’ancienne ministre. C’est une crise du projet européen. façonne la rhétorique de toute une partie de la classe politique qui présente l’intégration européenne comme une évidence (« L’Europe. Le train européen a poursuivi sa route. qui fonde l’Union européenne en 1993. « Je préfère l’idée d’une confédération d’Etats-nations ». ce n’est pas la politique de la Banque centrale européenne (BCE) qui serait en cause. une crise de sens ». président d’honneur du Mouvement républicain et citoyen (MRC).. de France Inter. – « Lévitation ». « La pulsion fédéraliste des élites se heurte à une résistance de plus en plus grande. Cependant. Jean-Pierre Chevènement. en revanche. L’architecture institutionnelle de l’Union rend en effet celle-ci très peu sensible aux pressions démocratiques. ont été deux des principaux architectes de la relance de l’intégration européenne. et M. affirme M. etc. De ce point de vue. «Pour moi. il ne dispose pas d’une légitimité suffisante pour prétendre s’exprimer au nom d’un « peuple européen » (4). Nous voulons garder l’esprit européen. les organes communautaires constituent des instances non élues. leur attachement paraît réel ». M. négociatrice du traité de Maastricht. qu’il faut avoir la lucidité d’analyser. «Quand la gauche renonçait au nom de l’Europe». c’est l’année 1983. explique l’ancien ministre. ou que la Commission deviendra un gouvernement de l’Europe. la participation s’est établie à 40. qui les enjoint de communier dans la rigueur. ni les puissances centrales (France. dont le parti revendique un tel projet. Ils ont choisi d’appuyer l’intégration économique. ajoute le député européen. sans harmonisation fiscale préalable. avait mené campagne pour l’adoption du traité de Maastricht. l’Allemagne. à une vision « fédéraliste » œuvrant pour une union fondée sur le dépassement des souverainetés nationales. des archaïques. une citoyenneté européenne qui ne soit pas vécue en opposition à une appartenance nationale. de Libération. Mélenchon. M. dominés par un créancier continental. celle qui entend aujourd’hui « faire payer la crise aux salariés ». car les politiques communes qui visaient à équilibrer le marché. qu’est-ce qu’on fait ? Et avec qui ? C’est ridicule. à l’encadrer. Comment transformer l’ordre européen? La tâche s’avère. la seconde imagine la construction d’une vie démocratique et d’un super-Etat à l’échelle du continent. la nouvelle hégémonie américaine et les transformations du capitalisme ont réduit à néant cet heureux dessein. souligne M. avril 2011. et affermir la coordination des politiques économiques dans la zone euro. Védrine. Le Monde diplomatique. pourvu que ça soit marqué made in Union ». l’esquisse de cette « gouvernance » renforcée tracée avec le pacte pour l’euro ne rompt aucunement avec l’orthodoxie monétariste (2). non responsables devant les citoyens. Avant tout augmenter le budget de l’Union. Védrine. Lire AnneCécile Robert. Après 1983 et le « tournant de la rigueur ». Mais face aux menaces de désintégration induites par la tornade spéculative qui secoue les pays dits « périphériques » de la zone euro. et en fait au néolibéralisme. met en parallèle cet épisode avec le virage politique opéré par les dirigeants socialistes. A plus long terme. La voie choisie fut celle de la subordination du social à la « crédibilité » économique. Les gouvernements sont apparus divisés par leurs intérêts. la chute du communisme. cette crise doit être une occasion de relancer l’Europe ». ses imperfections résultent essentiellement d’une intégration inachevée.63 % en France. c’est l’avenir. en particulier la remise en cause des statuts de la BCE ou la tenue d’un nouveau processus constituant appelé à dessiner les contours d’une « autre Europe » – deux propositions non défendues par le PS. la gauche s’accorde a minima pour défendre une Europe plus solidaire. la politique continue de revêtir un sens pour les citoyens essentiellement au niveau national. Les événements ont paru donner raison à ceux qui dénonçaient la soumission de l’Union aux diktats des marchés. Le Monde diplomatique. Le regard porté sur cette histoire constitue en effet un point de désaccord essentiel (1). accusé de mettre en concurrence les territoires et les salariés – en 2008. indépendamment des modalités de leur mise en œuvre : la réforme du système financier. il faut stopper tout ça. Pierre-François Grond. Secrétaire général de la présidence de Mitterrand de 1991 à 1995 et ministre des affaires étrangères du gouvernement socialiste de M. il y a eu manifestement une dérive libérale. le courant fédéraliste apparaît minoritaire. la construction européenne apparaît Face à un mur institutionnel MPOPULAIRE . les gens disent “non” ! » Tout. Une fois qu’on a dit cela. Puis le traité de Maastricht. « Pour une nouvelle donne internationale et européenne ». des antieuropéens. résume Mme Guigou. l’union économique et l’harmonisation fiscale. M. Sinon l’Union européenne paraît complètement désincarnée ». pourvu que ce soit « made in Union » ROVOQUANT un basculement du rapport de forces entre travail et capital. M. une autre dimension à l’Union.. cette infirmité constitutive appelle une remise à plat. Dans la pratique. étroitement associé à l’engagement de certaines figures de la vie politique (M. 2007 nement à la plupart des dirigeants socialistes. mais l’absence de «gouvernance économique».. Cependant. François Mitterrand. Pour les défenseurs de l’Europe actuelle. rappelle que « les sociauxdémocrates ont été les cofondateurs de l’Europe de Maastricht ». juin 2005. Hormis le Parlement européen. précise-t-il. Plus la marche est grande à franchir. le pouvoir de décision appar(1) Lire Serge Halimi. La gestion de la crise financière l’a rappelé avec force. (2) Lire Frédéric Lordon. attachée à un modèle institutionnel dans lequel la place des Etats-nations serait préservée. « un ayatollah du fédéralisme ». Lionel Jospin. Cette visée commune dessine un programme de réformes qui pourrait modifier en profondeur le système actuel. ont beaucoup perdu de leur force ». souligne Mme Guigou. dont on ne peut pas dire qu’ils sont l’émanation des peuples ». la convergence « vers le . qui méritent attention. ce sont les moyens de les réaliser. Dans les années 1980. et ne convainc pas. » Le rôle des socialistes français dans la construction européenne compte certainement beaucoup dans cette inclination à défendre « ce qui est acquis ». ironise l’ancien ministre. Trois objectifs essentiels font consensus. « Ils ont continué à applaudir en cadence tout ce qui était présenté dans l’emballage “Europe” – n’importe quoi. Il en nuance les prémices plutôt que les aboutissements. député européen communiste et directeur de L’Humanité. Autrement dit. au-delà des aspirations. mais parce que la partie économique a été complètement oubliée. GÉRARD JAN. La première estime que la souveraineté populaire et donc la démocratie prennent corps dans l’espace local et national . Cette perspective divise la gauche depuis les débuts mêmes de la construction européenne. Cohn-Bendit) ou de journalistes militants – tels Bernard Guetta. Le Monde diplomatique. Stéphane Le Foll. Mais l’utopie fédéraliste suscite beaucoup moins d’enthousiasme dans les urnes. Cependant. Cette ligne de démarcation ne suffit pourtant pas à résumer la diversité des positions. un jour. jadis plus diserte sur les vertus de l’intégration. qui a quitté le Parti socialiste (PS) en 2008. l’harmonisation fiscale. Reste que. donne corps au projet d’une monnaie unique gérée par une Banque centrale à la fois indépendante du pouvoir politique et dévouée à la seule lutte contre l’inflation. c’est la paix. Ni d’adhérer aux discours sur l’« archaïsme » des nations ou l’« égoïsme » des Etats. P donc biaisée dans ses fondements mêmes . lorsqu’on se rallie au système monétaire européen. tempère Mme Duflot. souligne M. L’organisation d’extrême gauche Lutte ouvrière aspire ainsi à des « Etats-Unis socialistes d’Europe » fondés sur des bases qui déplairaient certai- Du côté des voix les plus critiques. mais comme quelque chose de plus. ce chantier de réflexion apparaît intimement lié à la question des finalités de l’Union – sauf à considérer l’intégration comme une fin en soi. «Et la crise sociale a rattrapé le Parlement européen ». membre de la direction du Nouveau Parti anticapi taliste (NPA). Hubert Védrine considère lui aussi que l’exercice en commun de la souveraineté n’implique aucunement d’y renoncer. alors président de la République. aux côtés de la Britannique Margaret Thatcher. avec les sociaux-démocrates à bord. Ensuite vient l’Acte unique de 1986. explique-t-il. l’horizon des socialistes demeure la poursuite de l’intégration jusqu’à la réalisation d’une « Europe politique (3) ». Ceux qui pensent qu’ils vont tout changer savent bien qu’ils se mentent. Patrick Le Hyaric. les socialistes ont pris conscience des limites d’un changement possible dans le cadre d’un seul pays. on oppose une sensibilité « républicaine ». texte de la Convention nationale adopté le 9 octobre 2010. Quand on arrive au moment où l’on commence à dire que le Parlement se substituera un jour à l’Assemblée nationale. nous sommes tous d’accord pour dire que l’Europe traverse une crise profonde. le rêve des Etats-Unis d’Europe ? « Lorsque l’on demande aux gens s’ils se sentent européens. I haut » des normes de protection sociale. c’est la cause de tous les maux. Pourquoi ? Non pas parce que la gestion monétaire a été déficiente. persuadés qu’elle entraînerait une intégration politique et in fine un progrès social : « On pensait qu’en mettant du charbon dans la locomotive capitaliste il finirait bien par en retomber des avantages sociaux ». en 1992. mars 2009. résume l’ancien ministre. Dans ses déclarations. M. Allemagne) ni Mme Guigou ne peuvent s’en tenir aux épîtres de routine.. il importe donc de forger « une identité commune. » Ce traité introduit la libéralisation des mouvements de capitaux. c’est la jeunesse ! »). puis de l’Allemand Helmut Kohl. Il faudrait aussi faire exister un « espace public européen » susceptible de conférer. Il invite à « sortir du dogme européiste » pour procéder à une clarification des limites géographiques de l’Union. et stigmatise tout scepticisme : « Ceux qui s’interrogent sont des souverainistes. de la répartition des pouvoirs qui la fonde. cette vision « européiste » imprègne les modes de pensée des élites. « Le vrai tournant. ou Jean Quatremer. » L’Union européenne devait se construire sur trois piliers : l’union monétaire. Pour les écologistes. fustige « ceux qui disent : l’Europe. bien que son pouvoir ait progressé. le coût horaire de la main-d’œuvre dans l’industrie était dix fois plus bas en Roumanie qu’en Belgique. plus démocratique et écologique. conserver ce qui est acquis et non détricoter quarante ans d’histoire ».) «Aujourd’hui. Europe fédérale ou Europe des Etats. les deux derniers n’ont pas vu le jour. Mais leur souhait de bâtir une « autre Europe » peine à se faire entendre. « Dogme européiste » ? Certes. Toutefois. Et d’ajouter : « Je ne supporte plus tous ceux qui répètent sans cesse qu’il faudrait une autre Europe. La discussion ne fait peut-être que commencer. pour lui permettre de réaliser de grands investissements. c’est abominable ! ». qui n’est rien d’autre que la mise en œuvre de la déréglementation à l’échelle du continent. insiste la députée. Quant au Parlement. délicate. Leur stratégie a donc consisté à « tenter de construire un nouvel espace efficient pour la transformation sociale ». (4) Pour les élections européennes de 2009.JUIN 2011 – LE MONDE diplomatique 24 ENQUÊTE AU SEIN La gauche française bute (Suite de la première page. La modération salariale se trouve érigée en dogme de la nouvelle Union. et même ultralibérale. apprécie d’un regard différent cette évolution. « Extension du domaine de la régression ». (3) Parti socialiste. la campagne pour l’élection présidentielle de 2012 en France le démontre.

une grande « euromanifestation ». » Cette conception « plus traditionnelle » du socialisme n’a cependant pas empêché le gouvernement de M. L ’invocation d’un mouvement social européen ne devrait pas. lancée à l’initiative de la Confédération européenne des syndicats. Par souci de ne pas froisser ses partenaires européens ? Rompre avec l’ordre de Bruxelles ? L E RAPPEL de cette expérience soulève une interrogation essentielle : dans le cadre européen actuel. Rien n’est acquis une fois pour toutes. de quelles marges de manœuvre réelle disposerait un gouvernement progressiste ? La question laisse M me Guigou plutôt dubitative : « C’est avec nos partenaires européens que l’on peut trouver des marges de manœuvre supplémentaires. le rôle des marchés financiers ? » Il ajoute : «Tant qu’on n’aura pas fait rentre