You are on page 1of 116

1

Bernard VIALLET

ULLA SUNDSTRÖM
(Et autres nouvelles)

2

L’amour consiste à être bête ensemble. (Paul Valéry) Mettre des haines en commun, cela s’appelle souvent de l’amour. (H. Duvernois)

A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et Benoît…
3

Du même auteur « Le mammouth m’a tuer » Editions Tempora. « Dorian Evergreen » TheBookEdition.com « Les Faux As » The BookEdition.com « Bienvenue sur Déliciosa The BookEdition.com

4

ULLA SUNDSTRÖM

Non, je ne l’aimais pas, Ulla, j’en étais amoureux fou, un peu comme un ver de terre peut l’être d’une étoile. Sublime beauté nordique, grande, blonde, des yeux d’un bleu de porcelaine, un visage d’ange et une plastique idéale. Elle avait environ 25 ans et exerçait la profession de top model depuis qu’elle avait remporté à seize ans le concours de l’agence Elite. Sa mère, ellemême mannequin dans sa jeunesse, l’y avait inscrite en totale connaissance de cause. Elle avait fait une très jolie carrière d’une douzaine d’années, puis avait subi un véritable passage à vide de plus de vingt ans avant de rebondir arrivée près de la cinquantaine. Elle posait pour des catalogues d’habillement 3ème âge type Paxon ou
5

Namart. Une mamie de rêve, bien plus appétissante que la moyenne ... Après avoir partagé son temps entre Londres, Rome, Paris et New York, avoir défilé pour les plus grands, Karl Morgenfeld, Jean-Claude Pottier et tant d’autres et avoir posé pour la couverture des plus prestigieux magazines féminins, Ulla voyait sa carrière subir un net ralentissement. La belle commençait à être un peu âgée dans le métier. Les jeunettes aux dents longues poussaient très fort derrière elle... Et puis la mode évolue sans cesse. Tous les types de beauté se succèdent sur la scène. Ulla, née d’un père allemand qu’elle n’avait jamais connu et d’une mère suédo-hollandaise, n’avait plus tellement la cote, on lui préférait souvent des brunettes mutines, des asiatiques coquines ou des noires torrides. Après des années à «l’Echo de la Plaine », je travaillais en free-lance comme journaliste spécialisé dans l’évènementiel et comme compositeur et parolier de chansonnettes dont deux ou trois avaient été rendues célèbres par quelques pointures du show-biz. C’est à ce titre que Simon Rosenthal, le patron de la NGM France, grosse boîte de production de musique de
6

variétés, me contacta pour me donner un rendez-vous dans un restaurant discret de la capitale . Il arriva avec Ulla. On aurait dit une adolescente accompagnée de son grand-père. Ridé et bedonnant, il devait bien présenter une différence d’âge d’à peu près quarante ans. Elle le tenait par le bras, très souriante dans son magnifique manteau de fourrure. Cigare au bec, lunettes aux grosses montures d’écaille et visage ingrat, il faisait immanquablement penser à un certain armateur grec bien connu. Débarrassée de sa pelisse, Ulla apparut dans une minuscule minirobe rouge qui mettait particulièrement en valeur une merveilleuse paire de jambes longilignes ... - Laissez-moi vous présenter Ulla Sundström, que vous ne pouvez pas ne pas connaître, me dit-il. C’est la plus ravissante des tops... Ulla lui tenait la main, se collait contre lui. Quels rapports pouvaient-ils donc avoir ces deux-là ? Il me répugnait de les imaginer dans un même lit en train de faire l’amour par exemple ... - Enchanté de vous rencontrer tous les deux, répondis-je. Mademoiselle ne m’est pas inconnue, elle était il y a une semaine sur les
7

plus grands panneaux de publicité de nos rues. - Oui, c’était pour la campagne Glamour Gloss, dit Rosenthal . - What a marvelous lipstick, commenta Ulla qui ne parlait pas du tout français. Le boss entra immédiatement dans le vif du sujet alors que nous attaquions un châteaubriant et que la belle se régalait d’une salade verte. « Il s’agit d’Ulla. J’aimerais bien qu’elle se lance dans la chanson. C’est un top célèbre, elle a donc un potentiel qu’il faut exploiter d’autant plus qu’elle doit songer à rebondir. Personne ne peut être mannequin à vie. » - Ce n’est pas comme journaliste ou manager où on n’a pas à craindre la limite d’âge, plaisantais-je. Ma blague tomba à plat, le tycoon ne sourit même pas, il se contenta de reprendre, dans une bouffée de son puant Havane : « Vous nous intéressez en raison de votre double casquette. Je vous propose de préparer Mademoiselle Ulla à sa nouvelle carrière, de lui fournir un début de répertoire de chansons, du genre de celles que vous avez fournies à Lara Gagnan et enfin de lui écrire quelques articles de promotion
8

sympas et bien tournés... Je peux compter sur vous pour tout ça ? » - Tout dépend combien vous allongez, répondis-je. Il sortit un stylo de la poche de son costume, écrivit quelque chose sur un coin de la nappe en papier, le déchira et me le tendit. - Cela vous convient-il ? La somme était largement suffisante pour que je ne puisse pas refuser. D’ailleurs, j’aurai même accepté de bosser pour rien tellement Ulla me fascinait déjà. - Vous aurez un contrat avec la NGM que vous voudrez bien signer. Comme Ulla a un trou de trois mois cet hiver dans son calendrier, il faudra les mettre à profit, dit-il. Vous préparerez tout cela au nord de la Suède dans son chalet familial. Elle veut être tranquille, travailler à son rythme. La NGM fournira le matériel, instruments de musique, piano, magnéto multipiste, table de mixage, micros et tout le bazar. Venez avec vos brillantes idées, vos chansons et les bandes de play-back. Notre seule contrainte c’est que tout devra être prêt pour l’enregistrement définitif de son premier CD fin février, c’est le seul créneau disponible sur le planning du studio...
9

- Ca fait un peu court, remarquais-je. Mais pourquoi pas ? Je posais quelques questions à Ulla pour savoir quel genre de musique elle aimait et surtout dans quel style elle envisageait de se lancer. Elle me parla de R n’B et puis aussi d’Aretha Francklin et de Tina Turner. Un mois plus tard, Ulla vint me chercher à ma descente d’avion. A bord d’une bonne vieille Volvo, elle me conduisit sur des centaines de kilomètres à travers mornes plaines et bois de conifères jusqu’à son chalet, idéalement situé près d’un lac et en bordure de forêt. Il faisait un froid glacial. Une neige épaisse scintillait dans le noir. La Suède me donnait une impression étrange avec ses fermes en bardeaux rouges ou verts perdues dans l’immensité d’un pays vide et triste et où il faisait presque toujours nuit. Le chalet me sembla chaleureux et accueillant. Bâti en rondins entiers, sa façade donnait sur un lac par une immense baie vitrée panoramique. Une énorme cheminée de pierre trônait au centre de l’espace à vivre. Des tapis, des coussins multicolores, des canapés profonds et chose étrange, aucune cloison ne séparait les espaces. On pouvait se voir et s’interpeller de partout.
10

- Je n’aime pas ce qui est étriqué, recroquevillé sur lui-même, me dit-elle en anglais, si je suis enfermée, je souffre de claustrophobie ! Tout donnait sur tout, aussi bien la cuisine que la salle de bains aux murs recouverts de miroirs. Ca allait être pratique de vivre comme ça, sans la moindre porte. Bonjour la promiscuité. Je n’étais pas du tout habitué... Ulla me fit faire le tour du propriétaire : cuisine high tech, coin sommeil avec lit king size au ras du sol et bains avec jacuzzi. Le sous-sol consistait en un double garage pour la grosse Volvo V70 SW et un joli petit spider Porsche 944, une salle pleine d’appareils de musculation qu’elle ne devait pas utiliser souvent si l’on en jugeait par sa délicate anatomie qui n’avait rien à voir avec celle des body-buildeuses même les mieux constituées ainsi qu’un magnifique sauna en bois blond, pays nordique oblige. L’étage n’était constitué que d’une vaste mezzanine avec un grand lit, un coin son et vidéo et une deuxième salle de bain sans rien pour s’isoler. - Alors, elle te plaît, ma maison ? me demanda-t-elle en me versant le thé d’accueil . C’est moi qui en ai dessiné tous
11

les plans. J’espère que tu vas t’y sentir comme chez toi. - Pas de problème, répondis-je en approchant la tasse de mes lèvres. Je la reposais dès la première gorgée avec une grimace. Du thé vert sans sucre ! J’avais l’impression de boire de la tisane d’herbes amères. - Suis-je bête ! s’écria-t-elle. J’ai oublié le miel ! J’ai justement demandé à Gala d’en prendre pour toi. Moi, je le bois comme ça. Ca fait partie de tout ce que je dois faire pour rester mince. - Fine comme tu es, tu n’as pas besoin de faire un régime, m’étonnais-je. - Bien sûr que si. Tous les mannequins en font un, qu’est-ce que tu crois. Un yaourt allégé et sans sucre avec un pamplemousse par jour, c’est le prix à payer pour vous faire rêver, vous les hommes. Je n’en revenais pas. « Mais tu peux être prise de fringale ? » - C’est prévu. Dans ce cas, je me croque une pomme ou alors je m’envoie une ligne de blanche. Je ne connais pas une fille qui fasse autrement ! Il faisait déjà nuit. Je connaissais les journées raccourcies de l’hiver de chez nous, mais à cette latitude, ça battait des records. J’avais l’impression qu’il faisait nuit tout le
12

temps ! Après m’avoir fait écouter quelquesunes de ses chanteuses préférées et quelques extraits des titres que j’avais créés pour elle, elle me proposa à brûle-pourpoint d’essayer son jacuzzi. Sans attendre ma réponse, elle fit glisser son jean moulant au sol et son teeshirt par-dessus sa tête. En un tournemain, elle était en string devant moi, révélant un corps parfait. J’en restai comme deux ronds de flan. Je n’avais pas prévu de tenue de bain et n’osais pas me déshabiller complètement devant elle. - Allez ne fais pas l’idiot ! Enlève tes fringues et arrive ! Elle est déjà dans l’eau bouillonnante. Je me sens tellement ridicule que je n’ai plus qu’à m’exécuter pour la rejoindre à mon tour. Une fois la gêne passée, je commence à profiter pleinement de la détente procurée par les petites bulles et déjà Ulla se met à me caresser doucement. - Tu es très bien foutu pour un mec. Un peu trop poilu à mon goût… Mais tu me plais bien… J’adore te caresser… Sa main se fait insistante, de plus en plus intime. Prenant ce geste pour un encouragement, j’essaie d’enlacer et d’embrasser la belle enfant qui
13

immédiatement me met la main sur la bouche pour m’en empêcher. - J’aime juste toucher les garçons, me déclare-t-elle avec un sourire désarmant, mais je n’embrasse pas et je ne fais pas l’amour. Pourquoi m’excite-t-elle alors ? Sans doute cela doit-il l’amuser de me voir dans cet état car elle éclate d’un petit rire mutin quand elle me voit sortir de l’eau en drapant une érection bien naturelle dans les plis d’une serviette de bains. Elle sort de l’eau à son tour et traverse la salle complètement nue et dégoulinante d’eau tout à fait comme si elle avait été seule. Elle chantonne, mime quelques pas de défilé en s’admirant sous toutes les coutures dans les miroirs. Ses poils pubiens sont d’un blond délicat, très clair, doux comme un duvet de nourrisson. Pour se faire pardonner, elle vient se blottir dans mes bras. J’en profite pour caresser sa poitrine qui est juste de la taille voulue, ni trop grosse, ni trop petite et garantie sans silicone. Compatissante, elle termine d’une main vigoureuse ce qu’elle avait entrepris dans le jacuzzi. - Ca va mieux comme ça, me dit-elle doucement. L’oiseau est calmé ?
14

Je ferme les yeux sur ce moment de plénitude. Je n’ai pas pu faire l’amour à la plus belle femme du monde. Peu importe, je suis bien. Quelque temps plus tard, nous passons à table. Pour elle, ce sera quelques crudités et un yaourt sans sucre. Pour moi, la même chose avec en plus du riz, de la confiture dans le yaourt et une part de gâteau. Elle m’informe que je vais être obligé de me contenter de menus végétariens car elle l’est elle-même et ne supporte pas plus les odeurs de viande grillée que celles de tabac. Ulla est une personne très saine. Une petite ligne de coke pour fêter le début de notre nouvelle amitié et nous terminons la soirée enlacés à rêver devant le feu de bois qui brûle dans la cheminée monumentale. C’est maintenant l’heure d’aller au lit. Je m’apprête à la quitter et à m’installer dans la mezzanine, mais elle me retient par la main. - Reste avec moi, je dors affreusement mal quand je suis seule dans mon grand lit, me fait-elle avec un accent pitoyable dans la voix. Aussi rapidement que pour le bain et avec aussi peu de pudeur, Ulla se redéshabille. Je commence à m’habituer à ses manières de naturiste et c’est un si joli spectacle ! Nous
15

nous retrouvons ainsi complètement nus sous la couette épaisse. Elle se blottit contre moi et s’endort quasiment immédiatement sans se soucier du nouvel émoi qu’elle a provoqué chez moi. Cette fille est un véritable supplice de Tantale. Cette première nuit, il me faudra un temps fou pour arriver à m’endormir. Le lendemain matin, aux petites aurores, Ulla me réveille. Il fait toujours nuit. Ensemble nous prenons une douche, nous nous savonnons mutuellement en nous amusant comme des gamins, avalons un petit déjeuner hyper frugal pour elle car mis à part le thé vert sans sucre, elle ne prend strictement rien d’autre. - Excuse-moi pour le thé, tu n’as pas l’air de l’aimer. Je ne connaissais pas encore tes goûts…Aimes-tu au moins le pain (ce sont des biscottes genre Crips Krolls) et les confitures ? Préfères-tu prendre du café ? - Non, le thé c’est très bien avec le miel … - Quand Gala viendra, tu lui diras exactement ce que tu veux manger et elle ira faire les courses à l’hyper pour nous. Moi, je ne les fais jamais. Je déteste côtoyer la foule, je dois être agoraphobe ou un truc comme cela.
16

Comme le temps semble clair, d’après le peu que l’on peut en voir, Ulla me propose d’aller faire un peu de patinage sur le lac gelé. Je n’ai jamais pratiqué cette discipline, je sens que je vais être ridicule. J’essaie de me défiler. Pas de chance ! Ulla insiste, elle a même trouvé une paire de patins à ma taille… C’est demandé si gentiment que je la suis jusqu’au lac où elle évolue avec la grâce d’une demoiselle qui a pratiqué ce sport depuis sa plus tendre enfance. Moi, bien entendu, j’essuie gadin sur gadin et me ridiculise totalement. A la vue de ma déconfiture, ma belle nordique part en grands éclats de rires joyeux. Comme je lui fais compliment de ses qualités sportives, elle m’apprend que selon les jours et les saisons, elle fait aussi du jogging, de la natation, du ski et même de la randonnée avec des raquettes. La salle de musculation ne lui sert que les jours de mauvais temps. Elle m’explique que deux heures de sport par jour suffisent à maintenir n’importe quel individu en pleine forme. Je reprends l’avantage l’après-midi car nous entamons la première séance de répétition de chant. Je découvre que la belle aura beau faire, jamais elle ne pourra chanter comme Tina ou Aretha. Même après mille
17

heures d’entraînement, son minuscule filet de voix lui permettra tout juste d’égaler Jane Birkin dans le meilleur des cas. Nous nous permettons quelques enregistrements que nous soumettrons à ce bon Rosenthal. - Au fait, qu’est-il donc pour toi, Rosenthal ? - Tu es bien curieux, me répond-elle évasivement. Disons que c’est un ami, un bon ami, c’est tout. - Et moi, qui suis-je pour toi ? - Toi, tu es mon chéri, mon copain… J’en suis pour mes frais. Je pourrais même en conclure que le copain n’étant pas autorisé à coucher avec Madame, l’ami l’est peut-être. A moins que ce qu’elle m’accorde ne soit le maximum, auquel cas, il vaudrait mieux être copain qu’ami. La vie avec Ulla est sportive et tonique. Juste après la répétition, nous filons au sauna, prétexte à se mettre à nouveau à poil et à se faire un tas d’agaceries coquines dans le petit réduit étouffant. La deuxième partie de la séquence est moins drôle à première vue : il faut courir se rouler dans la neige en hurlant à la lune ! Heureusement, le choc du chaud et du froid est tellement saisissant qu’aussitôt de retour au chalet, un immense bien-être nous saisit. Nous restons à paresser béatement devant la cheminée. Rien à
18

signaler pour le reste de la soirée. Repas et nuit semblables à la veille. Rien à faire, malgré tous mes efforts de séduction, pour atteindre le statut d’amant. Le lendemain, Gala arriva assez tard dans la matinée et aussitôt toute l’ambiance du chalet changea. Gala est une jolie brunette aux cheveux ultracourts, ce qui met en valeur la finesse de ses traits. Elle est un peu plus petite qu’Ulla, très dynamique et avenante, un sourire mutin et ravageur, des yeux pétillants de malice et une anatomie à damner un saint. Je sens une complicité totale entre les deux femmes. Elles bavardent en suédois ce qui m’interdit de comprendre quoi que ce soit. Elles pépient, rient et se font des niches comme deux gamines en goguette. Je suis totalement oublié, mis sur la touche. Gala se donnera bientôt des airs de maîtresse de maison, rangera, nettoiera un peu et fera régulièrement les courses. Je ne sais pas bien quel est vraiment son statut. Ulla me la présentera toujours comme sa « complice ». A l’heure du coucher, plus question que je partage le lit de ma belle blonde, je me retrouve relégué dans la mezzanine à chercher désespérément le sommeil troublé que je suis par le bruit des ébats des deux
19

beautés. Apparemment, Ulla n’aime pas seulement caresser les garçons… Aussi peu pudique que son amie, Gala aura bien des fois l’occasion d’exhiber sous mon nez sa plastique magnifique avec ses beaux seins bien lourds et son triangle pubien complètement rasé qui lui donne une innocence de petite fille pas très sage. Je finis par trouver mon sort bien agréable d’autant plus que la belle brune acceptera même que nous partagions les amusements du sauna et du jacuzzi à trois, ce qui ne changera rien à mon statut d’homme objet. Gala repartira au bout de trois jours. Plusieurs fois, Rosenthal appela Ulla pour s’informer de l’avancement de la préparation du CD. Je remarquais un certain agacement dans le ton de la voix de la belle qui finalement m’annonça qu’elle devait le rejoindre à Paris pour une promo. Elle me laissa donc un week-end seul à me morfondre au chalet. Gala passa une fois en coup de vent pour voir s’il ne me manquait rien. Je la sentis froide, distante, rien de commun avec son attitude habituelle. Là encore, j’étais perplexe : amie, copine ou lesbienne, allez savoir ?
20

Ulla revint. Les répétitions reprirent. On arriva tant bien que mal à mettre en boîte quelque chose qui avait un vague rapport avec de la musique. Gala passait régulièrement un ou deux jours avec nous. Rien ne changeait dans nos rapports à part qu’Ulla avait réussi à la décider d’accepter ma présence dans le grand lit du bas. Torture supplémentaire pour moi. Quand je ne tombais pas sur une croupe appétissante, c’était un sein pulpeux qui venait se nicher dans ma main. Heureusement que de temps à autre mes deux tortionnaires d’amour me prodiguaient leur habituel et toujours aussi délicieux soulagement manuel… Les trois mois prévus passèrent comme un rêve. Je rentrais à Paris un peu avant les deux filles et je retrouvais Ulla dans un café proche de la gare de Lyon. - Chéri, tu as été très patient avec nous, me dit-elle. Je crois que le temps de ta récompense est venu. J’ai décidé que ce soir je serai totalement à toi… - Pas possible, je pensais devenir fou et que ça n’arriverait jamais, m’écriais-je. - Tout vient à point à qui sait attendre… Il n’y aura qu’une seule condition : tu auras un bandeau sur les yeux et à un moment, il faudra que tu sois attaché.
21

Pour Ulla, j’aurai accepté n’importe quoi. Elle me plaça le bandeau sur les yeux dès que nous prîmes place dans le taxi. Puis elle me guida comme un aveugle dans un lieu qu’on me présenta comme une chambre d’hôtel. Je me déshabillais aidé des mains expertes de ma douce scandinave et me retrouvais allongé sur un lit très confortable, pieds et poings liés. Elle me prodigua exactement les mêmes agaceries qu’en Suède. Comme je protestais, elle colla un gros ruban adhésif sur la bouche en me susurrant à l’oreille : « Je vais te faire un peu souffrir, mais ensuite ton plaisir n’en sera que plus grand… » Je me retrouvais allongé sur le ventre et soudain sentis des coups de fouet me zébrer le dos. Je me tortillais, j’essayais de hurler mais l’adhésif m’en empêchait. Il me fallut encore supporter toutes sortes de piqûres et pincements dans les endroits les plus saugrenus de mon corps avant qu’enfin tout s’arrêtât. Brutalement, on m’ôta bandeau et bâillon. Je me retrouvais en pleine lumière, entouré de caméras et de projecteurs, sur un plateau de télévision avec toute une équipe de tournage qui s’affairait autour de nous. Le décor était constitué de faux murs en gros mœllons avec des fouets, chaînes et
22

instruments de torture accrochés un peu partout. - Coupez ! cria le réalisateur. On la garde, elle est bonne… Des applaudissements nous parvinrent du fond du plateau. C’était Rosenthal et un tas de types de la NGM qui nous félicitaient. - Formidable ! Nous avons la séquence-choc du premier épisode de notre nouvelle émission : « Le LOFT SADO-MASO ». Déjà, une assistante me jetait un peignoir sur les épaules. J’étais à la fois furieux et humilié. J’avais l’impression de m’être fait lamentablement piéger. J’attrapais mes habits et quittais les studios immédiatement. Quelques jours ont passé. Plus aucune nouvelle d’Ulla. Je tourne en rond en ruminant toute cette histoire. Elle me manque à en mourir. Ma parano gagne du terrain. Et si ces salauds de la téléréalité avaient truffé le chalet d’Ulla, ils en auraient des kilomètres de pellicules croustilleuses à montrer à leurs millions de voyeurs. Quelquefois j’ai même envie de citer Rosenthal en justice, mais le plus souvent je me retiens d’aller le voir pour lui demander de signer le fameux contrat. Quel prix monstrueux il va me falloir payer pour la revoir… Je ne sais pas quoi faire, mais plus
23

le temps passe, plus je sens que je vais craquer… Non, je ne l’aime pas Ulla, vous ai-je dit, j’en suis raide dingue !

24

COPYRIGHT

L’immeuble d’acier et de verre fumé de la World Co se dresse devant moi dans toute sa massive majesté. Avec mes trois gros cahiers sous le bras, je me sens aussi petit que ridicule. D’ailleurs, je ne sais même pas vraiment de quoi il s’agit. Ma tante m’a juste dit qu’il s’agissait de manuscrits, d’une plaquette de poésie, d’un recueil de nouvelles et d’un roman témoignage sur la vie au début du XXIème siècle. C’est bien loin tout ça, bien vieux. Ces textes ont été tapés à la machine à écrire sur des pages toutes jaunies par le temps. A vrai dire, je ne connais pas dans le détail ce que j’amène à la World Co, pour la bonne raison que je ne sais pas lire du tout. Je n’ai jamais été un bon élève
25

et puis l’école vers 2030, ce n’était plus qu’une garderie, un centre de loisirs rempli d’écrans d’ordinateurs, de consoles de jeux et de visio-livres… Pourquoi se donner la peine de déchiffrer tous ces petits caractères quand on peut se contenter d’écouter une voix melliflue vous raconter une histoire pendant que des images de rêve défilent sur votre écran ou dans votre casque de lecture ? Dans mon groupe d’éveil, personne n’est jamais parvenu à lire, ni à écrire, ni à compter d’ailleurs. Pourquoi écrire ? Maintenant tous les ordinateurs répondent à notre voix… Et pourquoi compter puisqu’ils ne peuvent que nous battre à plate couture avec leur monstrueuse puissance de calcul… Ces manuscrits ont été écrits par mon grand-père entre 1970 et 2010. C’était un intellectuel, mon grand-père, quelqu’un d’une autre époque. Dans sa jeunesse, il n’y avait pas de télévision, ni d’ordinateurs et encore moins de jeux vidéos ou de visiolivres ! Qu’est-ce qu’ils devaient s’ennuyer dans ce temps-là ! Il a suivi des études de Lettres Classiques jusqu’à la licence qu’il a décrochée vers 1970. Ensuite, il est devenu prof puis directeur de recherches vers la fin de sa carrière. Toute sa vie, il en a noirci du papier, sans doute pour passer le temps.
26

L’ennui, c’est qu’il n’a jamais réussi à se faire publier. Déjà à son époque, les gens ne lisaient plus beaucoup. Alors ils ne devaient pas avoir grand-chose à faire des histoires de grand-père… Depuis, il n’y a plus jamais eu d’autre intellectuel dans la famille. Mon paternel, par exemple, il n’est pas allé plus loin que le CAP. Il a toujours bossé dans la restauration comme cuistot puis comme maître d’hôtel. Fallait pas lui proposer d’ouvrir un bouquin ! Il était tellement crevé par son boulot qu’il s’endormait tous les soirs devant la télé. Pour moi, la vie a été encore plus simple. Je suis resté dans les centres éducatifs jusqu’à vingt et un ans. C’est l’âge minimum auquel on peut quitter l’école. Je serai bien parti avant, mais mon père ne m’y a pas autorisé. Il disait que je n’aurai pas eu droit à ma puce d’identité greffée sous la peau du front, à peu près à la hauteur du troisième œil des hindouistes. - Tu ne te rends pas compte, me disait-il, sans cette puce, tu n’es rien ! Tu n’es pas un citoyen, tu n’as pas le droit de vote et bien plus grave, tu ne peux pas obtenir d’aide sociale, ni ouvrir de compte en banque, ni avoir de moyen de paiement, ni le droit de circuler… Tu n’es rien qu’un paria !
27

Je sentais bien que pour lui cette implantation était primordiale. Moi, je voyais juste que je ne ferais quasiment rien par moi-même, que je n’arriverais certainement pas à trouver le moindre boulot car il n’y en avait plus, même dans la restauration. A vingt cinq ans, ne travaillant toujours pas, j’ai pu obtenir l’AMS, l’aide minimum sociale, 150 dolros par mois, une vraie misère, à peine de quoi ne pas crever de faim ! Faut dire que presque tout le boulot a été délocalisé en Chine, en Inde, en Asie du Sud Est, en Turquie et un peu partout dans le monde. Ici, on nous a juste laissé le tourisme vu que le pays est magnifique, les produits de très grand luxe et un peu d’agriculture, mais si peu… Le grand crack de 2030 a achevé ce qui nous restait d’économie. Tous ceux qui avaient encore un peu d’argent ont été ruinés, résultat même le tourisme s’est effondré et on ne trouve presque plus personne pour acheter nos produits de luxe. Quand à l’agriculture, elle est moribonde. Les EtatsUnis, le Canada et la Russie nous ont pris nos grosses productions céréalières, le Maghreb et l’Espagne ont récupéré le monopole des exploitations maraîchères et
28

les pays émergeants de l’Est se sont accaparés la filière élevage et laitage. Résultat : un taux de chômage de près de 80% et un niveau de vie en chute de plus de 200%. On se demande comment on va arriver à tous survivre juste avec cette misère d’AMS ! Alors, à la mort de mon père, la situation devenant dramatique, on s’est mis à vendre tout ce qu’on a pu : la caravane, la voiture, le barbecue, des meubles, des habits, des chaussures. Dans les rues, maintenant c’est brocante tous les jours. Mais comme presque tout le monde est dans la même misère, les prix qu’on obtient sont terriblement bas et on s’estime heureux quand on trouve un type qui veut bien embarquer un objet au dixième ou au vingtième de sa valeur ! Quelque temps avant sa mort, mon grand-père remit à ma tante une malle remplie de ses manuscrits en lui expliquant l’histoire des nouvelles lois mondiales sur les copyrights. Il y avait peut-être une ouverture pour nous de ce côté-là… Ma tante, qui exerce le métier de secrétaire de Mairie et bénéficie donc d’un salaire régulier et garanti à vie, étant assimilée fonctionnaire, a pensé à nous qui étions dans
29

une situation beaucoup plus difficile. Elle nous a fait généreusement cadeau des oeuvres littéraires de grand-père. Pour bien comprendre l’affaire, il faut remonter au début du XXIème siècle. Un moteur de recherche Internet, appelé Buggle, a eu l’ambition de numériser la totalité des écrits de l’ensemble de la planète en commençant par la littérature anglosaxonne, bien entendu. Notre pays, en raison de son exception culturelle bien connue, resta tout d’abord orgueilleusement sur la touche. Mais bouder la marche du monde ne nous servit à rien si ce n’est à nous retrouver marginalisés. L’affaire prit une bonne vingtaine d’années. Rien n’arrêta la marche triomphale de la numérisation. Le visio remplaça avantageusement le livre. Les bibliothèques « papier » laissèrent une à une la place aux « numériques ». Buggle fut racheté par la World Co dont le Président fait partie, avec le Secrétaire général de l’ONU et celui de l’OTAM (Organisation du traité d’assistance mondiale), du célèbre triumvirat qui gouverne maintenant le monde. La World Co se retrouve donc propriétaire de tout ce que la culture mondiale a pu produire depuis les Grecs et les Latins et même avant ! La législation a
30

complètement changée. Il n’y a plus de droits d’auteurs, mais simplement un système de copyright sans limite dans le temps. La règle française qui voulait qu’au bout de 70 ans les droits d’auteurs tombent dans le domaine public a été abrogée. Tout se retrouve breveté jusqu’au moindre nom de domaine. Ainsi, chaque fois qu’on diffuse d’une manière ou d’une autre une œuvre intellectuelle sous copyright, des royalties sont versées au propriétaire c'est-à-dire à la World Co… Moi, je ne savais rien de tout cela. C’est ma tante qui, l’ayant appris de mon grand-père, m’a tout expliqué… - Tu sais, me dit-elle, il ne va pas falloir traîner. Ils vont bientôt finir d’acquérir les droits pour toute la littérature francophone. Après ce ne sera plus la peine de leur proposer quoi que ce soit, ils n’en voudront plus ! - Mais, je ne comprends pas… Pourquoi font-ils cela ? Quel est leur intérêt ? - Ils peuvent faire ce qu’ils veulent des œuvres : des visios, des films, des adaptations télé, s’en servir pour des chansons, des dessins animés et toutes sortes de créations virtuelles ou non. Ne t’inquiète pas pour eux, ils peuvent en tirer un énorme
31

profit d’autant plus qu’ils ont ainsi le monopole culturel mondial… N’écoutant que mon courage, je pénètre dans un hall luxueux tout dallé de marbre et décoré de palmiers. Des panneaux de présélection sont prévus pour indiquer le chemin aux arrivants. On peut y découvrir des pictogrammes tels que : Music (analogic, wave, MP3), Pictures (movies, clips, TV, web) et Litterature (word, acrobat, zip). Comme ce que j’amène ne semble relever d’aucune de ces trois catégories, je me dirige vers le comptoir central d’accueil recouvert d’un immense plateau semi circulaire en acajou du plus bel effet. Trois hôtesses belles comme des top models sont là pour renseigner les visiteurs. En les observant bien, je me dis qu’elles sont vraiment trop jolies pour être tout à fait humaines. Peut-être vais-je avoir affaire à ces nouvelles androïdes ? Certains racontent qu’on ne peut faire la différence qu’au toucher tant l’imitation est parfaite. - Monsieur désire ? me demande une blonde aux yeux d’un azur profond. - On m’a dit que la World Co rachetait les droits sur la propriété intellectuelle… - C’est parfaitement exact. Qu’avez-vous à nous proposer ?
32

- Un roman, des nouvelles et des poésies, que je réponds en posant mes trois paquets de papier jauni sur le comptoir. Il me semble aussitôt deviner une esquisse de grimace sur son délicieux visage de poupée blonde. - Monsieur, je suis désolée, mais nous ne prenons aucun document papier, rien que du digital ou du numérique… - Mais vous pouvez numériser vous-même ces textes, il vous suffit d’un scanner ! m’écriais-je. - Monsieur, je suis désolée, mais nous ne prenons aucun document papier, rien que du digital ou du numérique… Il ne m’en faut pas plus pour conclure que j’ai bien affaire à un androïde. Inutile d’essayer de négocier ! - Quelle est la procédure quand on a des documents papier ? demandais-je sèchement. - Vous les saisissez vocalement sur un ordinateur ad hoc et vous nous ramenez cela sous la forme que vous voulez : clé USB, CD ou DVD. Evitez les disquettes, nous risquons aussi de vous les refuser… - Cela va représenter un énorme travail… Est-on sûr que vous allez nous acheter ces textes ?
33

- Pas du tout. La World Co se réserve le droit de les accepter ou non. Elle seule juge si elle peut tirer quelque bénéfice de ce que vous lui proposez… - Donc, si ça se trouve, vous allez me les refuser et moi, j’aurais fait toute la numérisation pour rien ! - Cela peut arriver, mais c’est assez rare. La World Co prend toutes sortes d’écrits. Elle cherche surtout à accumuler. Elle se réserve ainsi des « choses » dont elle ne pourra pas se servir maintenant, mais qu’elle garde pour l’avenir, au cas où… J’essaie de lui expliquer le sujet des oeuvres de grand-père d’après le peu que j’en sais, mais je m’aperçois que je parle à un mur. La société du siècle précédent et du début de celui-ci la laisse totalement indifférente… - La seule chose que je peux vous conseiller, c’est de laisser tomber la poésie. La World Co n’en prend jamais sauf quand elle acquiert l’ensemble d’une œuvre littéraire déjà connue. - Et cela pourrait être le cas ? - Je n’en sais rien, je ne fais pas partie du Comité de sélection. Numérisez un ou deux titres et présentez-les. Vous verrez bien !
34

Je repars assez déçu. A la maison, un des premiers objets que nous ayons revendu a été l’ordinateur. Alors comment digitaliser dans ces conditions ? De toutes les façons, ce n’était qu’une vieille bécane sans reconnaissance vocale. Il ne me reste plus qu’à m’adresser à tante Emma, la seule personne de la famille à encore posséder un ordinateur et la seule également à ne pas pointer au chômage… Tous les soirs, après son travail, je suis allé l’écouter lire devant l’ordinateur les textes de grand-père. Heureusement pour moi que tante Emma est une des toutes dernières de la famille qui sache lire. Jamais je ne lui serais assez reconnaissant de l’aide qu’elle m’a apportée dans cette affaire. Sans elle, je n’y serais pas parvenu. Bien sûr, j’aurais pu lui refiler les vieux papiers jaunis et attendre qu’elle ait terminé. Non, c’était plus fort que moi, il fallait que je vienne tous les soirs l’écouter. J’avais l’impression d’entendre grand-père me raconter lui-même les histoires du vieux temps… Quelquefois, je voyais une larme couler tout doucement sur le visage un peu fatigué de ma tante. - Quelle douce époque, commentait-elle. Comme les gens devaient être heureux ! Il y
35

avait du travail pour tout le monde et pas de sida. Ce devait être merveilleux de pouvoir s’aimer sans contrainte… Je la sentais partie à rêver. Elle avait dû être particulièrement jolie dans sa jeunesse car il lui en restait encore quelque chose. Elle ne s’était jamais mariée, n’avait jamais eu d’enfant. Il parait qu’elle restait fidèle à un amour qui avait mal tourné. Une vraie romantique, ma tante ! - Et tu te rends compte, ajoutait-elle, ils avaient plein d’enfants à cette époque, autant qu’ils en voulaient ! Là, elle ne pouvait plus empêcher ses larmes de couler. Etant le seul, l’unique et l’ultime rejeton de tout l’ensemble de la famille, je comprenais sa détresse. J’étais en effet, une sorte de « Dernier des Mohicans ». Mon père et ma mère se croyant stériles (c’est devenu tellement courant), ont utilisé toutes les ressources possibles des manipulations biogénétiques pour arriver à ma conception. A l’époque, la Sécurité Sociale et les Mutuelles existaient encore et mon père avait du boulot. Maintenant, ce ne serait plus possible pour des gens aussi modestes que nous, car il faudrait payer un prix largement au-dessus de nos moyens.
36

- Et tu vois, tout le monde ou presque pouvait voyager, partir à la mer l’été et à la montagne l’hiver. Ils avaient même des voitures automobiles pour se déplacer comme ils voulaient… - Maintenant, elles sont interdites en ville et presque partout à cause du taux de pollution de l’air. Seules les hydro soucoupes à pile nucléaire interne de dernière génération sont autorisées. - Tu n’imagines pas le prix de ces engins, me dit ma tante… Il me faudrait une vie entière de salaire pour m’en offrir un… - Mais ça doit être merveilleux de planer sur coussin d’air et de monter à dix ou vingt mètres d’altitude pour éviter les encombrements… - A quoi bon tout ce progrès, s’il n’est pas partagé par le plus grand nombre, philosophe doucement ma tante. Au moins, au temps de mon père et de ton grand-père, ils pouvaient voyager librement et à un prix raisonnable avec leurs trains, leurs avions ou leurs archaïques bagnoles ! - Bof, nous on a les visios et même les murs d’images, ça vaut tous les déplacements du monde ! - C’est ce qu’ils te racontent ! As-tu jamais fait un véritable voyage, toi ?
37

- A vrai dire, non… Au bout d’un mois de travail, les trois premiers textes étaient gravés sur CD. Ma tante avait même tenu à digitaliser la poésie, par respect pour la mémoire de grand-père. Il ne me restait plus qu’à retourner démarcher les androïdes de la Word Co. - Bien, Monsieur, nous allons enregistrer votre dépôt, me fait une magnifique brune un peu typée avec un sourire ravageur. Veuillez approcher votre front du lecteur d’identité… Je m’exécute. La brune appuie sur une touche. - Voilà, ajoute-t-elle en consultant l’écran de son ordinateur, vous êtes enregistré au titre de détenteur actuel des droits éventuels. Pouvez-vous m’assurer que ces textes sont totalement inédits ? - Ils le sont. - Qu’il n’y a eu aucun enregistrement ISBN ou autre à leur sujet ? - Aucun. - Quoi qu’il en soit, tous ces éléments seront contrôlés par nos réseaux informatiques croisés et vous serez contacté dans un mois environ…
38

Je commençais à reprendre espoir. Ces textes, ils allaient certainement les prendre. Je les avais trouvés si beaux, si émouvants en les écoutant de la bouche de ma tante ! Attendre un mois entier me parut fort long. Dès que je reçus le coup de fil, je me précipitais illico au comptoir de la World Co. Cette fois, je fus reçu par une androïde asiatique d’une beauté à couper le souffle. - Monsieur, nous avons une excellente nouvelle pour vous. Les textes présentés ont intéressé notre comité de lecture. Ils n’ont pas été écrits par vous, n’est-ce pas ? Certains recoupements ont montré… - Je n’ai jamais rien prétendu de tel, l’interrompis-je. Comment voulez-vous que j’écrive quoi que ce soit ? Il faudrait déjà que je sache lire… - Dans ce cas, il faut que vous puissiez justifier de vos droits, nous présenter une copie de l’acte de succession et surtout une liquidation en votre faveur de la part des éventuels ayant droits… - Ce ne sera pas difficile à obtenir, ma famille est si réduite… - Revenez nous voir avec ces documents et nous pourrons vous signer un contrat d’achats de vos droits en bonne et due forme!
39

- Donnez-moi au moins une idée des montants que votre société propose aux gens comme moi ! - Oh ! C’est extrêmement variable… Ca peut aller de vingt dolros à plusieurs millions ! Une semaine plus tard, tous les papiers requis étaient en ma possession. Une africaine plus belle que Nomy Tambell les examina attentivement avant de me dire : « Je vois qu’il faut que je vous demande si vous nous avez proposé la totalité de l’œuvre de Monsieur votre grand-père ? » - Non, il n’y a pas tout, loin de là. Juste trois œuvres, comme convenu au début. - La World Co ne peut conclure que si elle a l’exclusivité et l’intégralité d’une œuvre, déclara-t-elle très doucement. Amenez-nous le reste et nous ferons affaire… - Il va encore falloir tout numériser… Il y en a une pleine valise. Un travail énorme, monstrueux, protestai-je. - Mais ça en vaut la peine, si vous décrochez un beau contrat. D’après les conclusions du comité, ça en prend bien le chemin… Ma gentille tante se retrouva encore mise à contribution. Fallait-il qu’elle m’aime et qu’elle souhaite me sortir des ennuis ! Elle y consacra toutes ses soirées et ses congés pendant plus d’un an avant que
40

les kilos d’élucubrations, les centaines de pages de l’ancien écrivain de la famille ne se retrouvent sur un ridicule petit DVD de rien du tout que j’allai aussitôt déposer à la World Co qui me fit lanterner encore un long mois avant de me donner un nouveau rendez-vous. Cette fois, tout fut différent. Les beautés synthétiques se contentèrent de m’aiguiller vers un bureau du 36ème étage. Un certain John Edward Sanderson m’ y attendait. Il se présenta comme le directeur du service achat de la compagnie et commença à m’entretenir avec une extrême courtoisie. - Saviez-vous, Monsieur, que votre grandpère était un véritable génie méconnu de la littérature. Notre société ne comprend pas qu’il ait pu être autant négligé de son vivant… Enfin, tant mieux pour vous. A quelque chose malheur est bon. Vous allez en profiter à sa place… Un grand sourire se dessinait sur ses lèvres. Je sentais que nous nous dirigions enfin vers un dénouement heureux. - J’ai le plaisir de vous annoncer que notre compagnie est décidée à vous proposer le contrat que voici, dit-il en me montrant un petit dossier d’une dizaine de pages. Il
41

stipule que vous nous abandonnez la totalité de vos droits sur l’ensemble de l’œuvre littéraire de votre grand-père pour une durée illimitée. Etes-vous d’accord ? - Cela dépend du montant de la somme que vous me proposez… - Bien sûr, suis-je bête, c’est le plus important ! La World Co vous offre un contrat de 720 000 dolros en échange de tous vos droits sans aucune exclusive. Tous les bénéfices de toutes les exploitations possibles reviennent à notre société, dès cession. Je n’en croyais pas mes oreilles. C’était une somme considérable. La ramasser pouvait faire de moi un homme à l’abri du besoin pour un bon moment. J’étais tellement abasourdi que je restai complètement silencieux, laissant Sanderson poursuivre : « C’est un des plus beaux contrats que j’ai eu à présenter. Nous pouvons même vous verser une rente à vie de 2000 dolros par mois, ce qui peut vous être encore plus favorable… Qu’en dîtesvous ? » - C’est très intéressant, j’hésite, lui répondisje. Je fis un rapide calcul de tête et en arrivais à la conclusion que 720 000
42

dolros représentaient seulement trente ans de versement de la rente. Comme dans ma famille les hommes sont connus pour vivre plutôt vieux, j’étais tenté de préférer la rente. - 720 000 dolros, c’est une fortune, mais 2000 par mois à vie, ça peut être encore mieux… - A condition de ne pas mourir trop jeune, me glissa malicieusement Sanderson. En fait, c’est une sorte de pari sur l’avenir que vous propose la World Co. - Oui, un véritable dilemme ! Je ne sais pas trop quoi choisir. - Décidez-vous, mon ami. Un mot de vous et j’inscris l’une ou l’autre des sommes… Sans bien réfléchir, je choisis la rente. Sanderson signa le contrat qui était plein de petites lignes difficilement déchiffrables à l’œil nu, mais ça m’était égal. Puis il me tendit un stylo de marque Mont Blanc pour que je paraphe à la dernière page en ajoutant la mention « Lu et approuvé » et que je mette mes initiales sur toutes les autres. - A compter du mois prochain, les versements tomberont automatiquement sur votre compte en banque chaque premier jour du mois et ce durant toute votre existence.
43

J’étais au comble de la joie. Je l’aurais même embrassé, cet américain si je ne l’avais pas trouvé aussi guindé. De retour dans la rue, je chantonnais, je dansais, et je sautais sur place. Les gens devaient se demander si je n’étais pas tombé sur la tête. Enfin, le spectre de la misère s’était définitivement éloigné de moi. Grâce à mon grand-père, j’allais pouvoir passer toute ma vie à paresser comme un bienheureux. Je pourrais même faire profiter ma mère et le reste de ma famille de cette manne providentielle… La World Co procéda au premier versement exactement comme convenu. Puis un doute affreux commença à s’insinuer dans mon esprit. J’avais remarqué une voiture qui stationnait un peu trop souvent devant chez moi, avec deux types à l’allure patibulaire à l’intérieur. Qu’est-ce qu’ils faisaient, ces deux-là, à m’espionner comme cela ? Dans les rues également, j’avais la nette impression d’être suivi. Maintenant, me voilà donc saisi d’un doute terrible. Et si j’avais fait le mauvais choix ? Crapuleuse ou accidentelle, ma mort aurait immédiatement éteint leur dette à mon égard… Payer deux tueurs doit coûter moins cher que la somme énorme
44

qu’ils se sont engagés à me verser. Des idées paranoïaques, des éventualités à faire peur que je m’efforce de chasser au plus vite de mes pensées… Non, une société aussi importante, aussi sérieuse ne peut pas s’abaisser à de pareils procédés mafieux, ce n’est pas possible !

45

MONSIEUR LOUIS

Je me souviens très bien de Monsieur Louis, la cinquantaine distinguée, les cheveux blancs sur les tempes, une fine moustache, des complets gris à rayures impeccablement coupés et l’air avantageux de l’homme sûr de lui. La clientèle de cet élégant personnage faisait honneur au très modeste bistro que mon père tenait à l’époque. Dès qu’il l’apercevait, et avant même que l’autre n’ait rien commandé, mon père lui préparait son petit express bien tassé et son verre de fine Napoléon, trois étoiles, cuvée réservée, la meilleure de la cave... Il faut dire qu’il laissait de gros pourboires, Monsieur Louis et qu’il amenait
46

souvent des clients. Je n’ai jamais bien su quelles étaient ses occupations, en tous cas elles ne devaient pas beaucoup le fatiguer car il avait toujours l’air frais et dispos, le teint rose, l’oeil allumé et la main galante à l’égard de ma mère quand son mari avait le bon goût de descendre à la cave ou de partir opinément en courses ... D’ordinaire, aucun client ne se serait permis ce genre de privauté. Il aurait aussitôt été remis à sa place par mon père, grand gaillard aux larges épaules qui savait très bien en imposer quand il vidait les malheureux qui avaient trop forcé sur le Ricard ou le Picon bière. Mais, vis à vis de Monsieur Louis, il me semblait étrangement désarmé. Ma mère devait certainement se plaindre du mauvais comportement de notre meilleur client, mais en bon commerçant soucieux de ses intérêts, il ne réagissait pas. J’avais même l’impression qu’il ne voyait rien ou qu’il ne voulait rien voir… Il faut dire que l’affaire ne marchait pas très bien. Aussi ne pouvait-il pas se payer le luxe de se passer d’un aussi bon client. Et puis, me venaient aux oreilles des rumeurs de tractations, d’achat ou de vente auxquelles je ne comprenais pas grand chose au début.
47

Ma mère, qui repoussait toujours la main aventureuse du vieux beau, changea subitement d’attitude. Un soir, elle se mit à rire ouvertement de ses avances, avec quelque chose de provoquant dans le ton et le regard. C’était vraiment trop pour moi. Je rassemblais mes livres et mes cahiers de cours moyen deuxième année et montais illico dans ma chambre. J’étais plus meurtri pour moi que pour mon père. Ma mère me déshonorait ! Maintenant, la scène se reproduisait de plus en plus souvent et même devant mon père. Monsieur Louis ne se gênait plus du tout. Il prenait sa consommation et se dirigeait sans rien demander dans la cuisine en passant par l’arrière-salle. Ma mère, femme mûre et bien en chair, mais encore très appétissante, le rejoignait aussitôt. Quand à mon père, il faisait exactement comme si de rien n’était. il continuait à servir les clients, à plaisanter avec eux d’un air impavide et débonnaire. Finalement, c’est à l’occasion d’une dispute entre eux que je compris le fin mot de l’histoire. - On ne peut pas faire ça à Monsieur Louis, disait mon père.
48

- C’est quand même un salaud, il profite de la situation, il lui en faut de plus en plus. - Henriette, maintenant, c’est lui le patron. Il a racheté ce débit bien au-dessus de sa valeur réelle... Tu sais qu’il voulait installer, juste en face de chez nous, un grand caférestaurant avec bar américain, juke-box, bowling etc. Il aurait pu faire couler la boîte. Qu’est-ce qu’on serait devenu sans boulot et sans logement ? Au lieu de ça, il a tout repris en main et il me garde comme gérant et toi comme serveuse. Pour nous c’est la meilleure solution... - D’autant plus, admit-elle, qu’il paie bien et qu’il n’est pas chiche sur les cadeaux... - Tu vois, toi-même, tu admets qu’il faut le ménager. Je me suis bien rendu compte qu’il s’intéressait à toi. Alors essaie de te montrer agréable... Tous les deux semblaient se résigner à cette situation. Mon père endossait sans se plaindre son rôle ridicule et j’avais même l’impression qu’il poussait sa femme dans les bras du vieux bellâtre. C’était plus que je n’en pouvais supporter. La nuit suivante, je descendis à la cave chercher une boîte de mort aux rats toute décorée de têtes de mort et marquée « Poison dangereux » et en
49

versais la valeur d’une grosse cuillère à soupe dans la fameuse bouteille de fine Napoléon. Le lendemain matin, j’attendis avec impatience, la venue de Monsieur Louis. Et j’en fus pour mes frais. Lui qui ne buvait jamais rien d’autre, commanda « exceptionnellement »... un Cointreau pour lui et un autre « pour la patronne » ! Je ne savais plus quoi faire, j’en étais à me demander s’il n’allait pas me falloir empoisonner toutes les bouteilles du débit de boisson pour arriver à mes fins. Inutile. Le soir même, mon père se sentit mal. Son teint d’ordinaire un peu rougeaud virait au verdâtre, des douleurs terribles lui tordaient le ventre. Il quitta précipitamment son comptoir pour aller se coucher dans l’appartement au-dessus. Il fallut appeler les pompiers et le faire transporter sur le champ à l’hôpital. L’idiot s’était versé en douce un verre de fine ! Heureusement, il en réchappa grâce à un bon lavage d’estomac, et découvrit le pot aux roses quand il me surprit à essayer de rééditer mon exploit, tant j’étais acharné à vouloir me débarrasser de l’infâme Monsieur Louis. J’en fus quitte pour la plus mémorable correction de ma vie qui me
50

laissa totalement inconscient sur le carrelage de la cuisine. Bien entendu, je ne parvins jamais à empoisonner Monsieur Louis... Après s’être enfermé plusieurs fois avec ma mère dans la chambre conjugale, celui-ci dut finir par se lasser car il prétendit que ma mère avait trop de travail et qu’il fallait lui adjoindre une jolie petite serveuse bien gaillarde qu’il se mit à trousser joyeusement dans sa mansarde deux fois par semaine, avec une régularité de métronome. Je me suis toujours demandé où il avait bien pu la trouver. C’était une fille bizarre, très délurée, assez paresseuse et qui se moquait même ouvertement de Monsieur Louis. Dès qu’il avait le dos tourné, elle s’empressait de s’envoyer en l’air avec toutes les petites frappes du quartier qui lui tombaient sous la main. Monsieur Louis ne se rendait compte de rien... Quant à ma mère, sa mine s’assombrissait de jour en jour au fur à mesure qu’elle devait se résigner à assumer le rôle honteux de la maîtresse déchue. Seul mon père arborait un sourire malicieux du haut de son comptoir...

51

MASSIMO CORTI

- Quelle classe notre Massimo, disait la Comtesse à deux des amies avec lesquelles elle prenait le thé de cinq heures accompagné de quelques biscuits suédois. Le printemps travaillait ces dames, toutes au minimum sexagénaires, et les orientait vers les idées légères. - Est-il donc toujours aussi « vert »qu’on le prétend, ma chère ? - Absolument, répondait la Comtesse en rosissant. Massimo avait commencé très jeune dans la carrière de play-boy puis de gigolo italien. Il sévissait dans le milieu de la nuit, se partageant entre Paris et la Côte d’Azur. Qu’il était beau et charmant à l’époque ! Pendant plus de trente ans, il avait séduit, conquis un nombre incroyable de femmes de la haute société qui toutes tombaient en
52

pâmoison rien qu’à l’énoncé de son nom. Dans un étourdissant tourbillon de fric et de paillettes, il avait traversé triomphalement trente glorieuses qui avaient été suivies de trente piteuses. Maintenant, les fraîches jeunesses ne s’intéressaient plus à lui et le repoussaient même ouvertement. Il ne se contentait plus que des anciennes qui lui étaient restées fidèles, autant dire un tout dernier carré. Sa vieille garde, quelques veuves, d’anciennes stars ou starlettes décaties, des divorcées délaissées et quelques rombières blasonnées de sa génération. Il faut dire qu’il portait encore beau malgré ses soixante quinze ans. D’ailleurs, il en avouait effrontément dix de moins. Il se teignait les cheveux, était un client assidu des instituts de beauté pour homme et s’habillait chez les meilleurs tailleurs. Il n’avait jamais pu se décider à faire une fin et à se ranger comme on dit , tant il aimait les femmes, toutes les femmes et chaque nouveau minois qui passait à sa portée lui semblait plus joli, plus mystérieux ou plus intéressant que le précédent. Pourquoi se contenter d’un éternel même plat quand on peut goûter à tout ce que la nature féminine propose ? L’ennui, c’est que tout cela n’était plus vrai depuis longtemps. L’âge venu ne
53

l’avait pas plus épargné qu’aucun autre. Il avait pris du ventre, des rides, perdu son souffle et presque toutes ses capacités viriles d’étalon. Au fur et à mesure qu’il baissait dans ce domaine, ses pratiques se raréfiaient. A tout âge, la femme, quitte à faire un peu semblant, peut toujours être disponible pour l’amour physique. Il n’en est pas de même de l’homme qui, lui, doit prouver sa vigueur et ne peut jamais simuler… La comtesse vivait dans une belle gentilhommière fin XVIIème avec une gouvernante, sorte de dame de compagnie, vieille fille à lunettes un peu pimbêche, dont la besogne principale consistait à lire pendant deux à trois heures l’après-midi, des livres à Madame qui n’y voyait presque plus . Une grosse cuisinière, son mari, chauffeur de Madame et Virginie, la jeune femme de chambre, formaient l’ensemble de la domesticité. La Comtesse vivait modestement, retirée dans ses terres et ne montait plus qu’une fois ou deux par an dans la capitale. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Dans la splendeur de sa jeunesse, elle fit partie de la jet-set, écuma raouts, parties, rallyes et club privés où elle rencontra le fringant Massimo. L’idylle fut de courte
54

durée. Au temps de sa gloire, l’italien ne s’éternisait guère dans les bras de ses belles. Il était saisi d’une telle boulimie qu’il ne cessait jamais de compléter son tableau de chasse. Fine mouche, la Duchesse, après avoir bien rôti le balai, jeta son dévolu sur l’héritier d’une honnête fortune venue de l’industrie ce qui lui permis de redorer ses propres quartiers de noblesse dont on ne savait pas trop s’ils étaient d’Empire, de robe ou d’autre origine encore moins glorieuse. Et comme on ne se sépare jamais vraiment d’un amant de la valeur de Massimo, ils se réservèrent encore quelques cinq à sept plutôt torrides. Quand l’industriel eut le bon goût de passer l’arme à gauche, ils n’eurent plus à se cacher du tout. Ils vivaient comme deux vieux amants. Puis les dernières dames de la haute, qui se le repassaient avec des Massimo par ci et des Massimo par là, finirent par l’abandonner. L’italien le vivait très mal… Une nuit, arriva ce qui devait arriver, la catastrophe, la honte de l’étalon, la panne, la honteuse débandade. La pauvre Duchesse eut beau user des meilleures techniques de la science amoureuse, ni les baisers, ni les caresses, ni les manipulations manuelles ou
55

buccales, rien n’y fit. Le membre dont Massimo avait été si fier, ne réagissait plus. Il restait désespérément flasque. - Où donc est passée votre virilité, mon ami ? demanda gentiment la noble personne. - Je ne sais pas, cela ne m’est jamais arrivé, je ne comprends pas, balbutiait Massimo. Bien entendu, il mentait. A chacune de ses faiblesses, il avait perdu une partenaire. Même les âgées, même les plus décaties l’avaient rejeté. Seule, la Duchesse à moitié aveugle lui était restée. Et voilà que… - En tout cas, que cela ne se reproduise plus à l’avenir, gronda-t-elle. Vous savez ce que j’attends de vous. Si vous ne pouvez plus me l’apporter, il n’y a aucune raison que vous demeuriez parmi nous. Il y eut un second puis un troisième essai qui tous furent plus calamiteux les uns que les autres. Massimo se retrouva congédié comme un caissier indélicat ou un laquais paresseux. Ce soir-là, ses valises étaient prêtes et il n’arrivait pas à se décider à quitter définitivement les lieux. Assis dans le salon, un verre de whisky à la main, il ruminait sa déchéance quand Mademoiselle Françoise entra.
56

- Que vous arrive-t-il, Massimo ? lui demanda-t-elle. - Madame me chasse comme un malpropre, pourtant, je ne suis pas fini… Dites-moi, Mademoiselle Françoise que je ne suis pas fini. - Mais non, Massimo, vous n’êtes pas fini. Vous avez toujours un charme fou et nous adorons toutes la façon dont vous nous racontez vos frasques sur la Côte. - Et puis, vous ne pouvez pas savoir comme je me sens fringant aujourd’hui. Rien à voir avec l’autre jour… La demoiselle de compagnie ne voyait pas vraiment à quoi, il voulait faire allusion. Pourtant l’ancien play-boy était loin d’être indifférent à la vieille fille un peu aigrie. Il représentait tellement l’archétype de tout ce qu’elle n’avait jamais connu dans son univers de livres poussiéreux et de cours particuliers pour héritiers capricieux. Pour lui éviter de se retrouver face à face avec la personne qui le faisait tant souffrir, elle l’invita à boire une tasse de thé dans sa chambre. Elle posa ses lunettes à monture d’écailles noires ce qui la fit rajeunir d’une dizaine d’années d’un coup et elle commença à minauder : « Vous savez,
57

Massimo, vous n’auriez pas été l’amant de Madame, je ne sais pas si je ne me serais pas laissée tenter… » Massimo considéra la lourde jupe écossaise et le corsage blanc boutonné jusqu’au cou et se dit qu’arrangée autrement, il n’aurait pas refusé la proposition, lui non plus. Elle croisait les jambes un peu trop haut, gonflait les lèvres et lui lançait ses regards les plus langoureux. Il n’en fallut pas plus pour que l’italien sente très vite une chaleur oubliée irradier son membre. Il se jeta sans réfléchir sur Mademoiselle Françoise et commença à l’embrasser fougueusement. Elle se débattit pour la forme avec des : « Non, Massimo, vous n’y pensez pas, Massimo.. » qui ne firent que l’exciter encore plus. Il fourrageait sous le kilt, tirait sur la culotte en coton et glissait ses pattes dans le chemisier en grognant de plaisir. Il était au comble de la joie, il sentait sa virilité revenir en force et le saisir au niveau des reins. Il culbuta Mademoiselle Françoise sur le lit tout en se débarrassant de son pantalon. Sa partenaire suffoquée se sentait prête à défaillir, mais elle n’en donnait pas moins la réplique avec des halètements rauques et des encouragements
58

salaces. Ce n’était plus non, c’était encore, allez, vas-y, alors qu’il la pénétrait sauvagement d’une verge enfin glorieuse. Ce fut un accouplement long, sauvage, quasi bestial avec un vacarme à la hauteur du plaisir énorme que les deux prenaient. De l’autre côté de la cloison, Virginie la femme de chambre profitait de tout. Elle finit par venir frapper à la porte de sa voisine pour réclamer plus de discrétions dans les ardeurs. - Mademoiselle Françoise, dit-elle, quand l’autre apparut au trois quart déshabillée, les cheveux en bataille et les jambes flageolantes, essayez de faire moins de bruit, Madame pourrait monter et vous surprendre. Cela ferait un scandale énorme d’autant plus que Monsieur Massimo devrait déjà être parti depuis ce matin. - Je sais bien Virginie, mais on ne peut pas faire autrement. C’est Massimo, il est dans un état, vous ne pouvez pas imaginer. C’est terrible, monstrueux, je n’en peux plus, il n’arrive pas à retrouver son calme, vous comprenez… - C’est votre problème, lança la petite bonne avec une grimace moqueuse. - Je vous en supplie, venez m’aider. A deux peut-être, en se relayant…
59

- Vous n’y pensez pas, Madame Françoise, c’est répugnant ce que vous me demandez là ! Elle n’eut pas le loisir de protester plus longtemps. Massimo la happa par un bras, l’attira à l’intérieur et claqua la porte. Virginie eut à peine le temps d’apercevoir un membre énorme dressé vers le ciel qu’elle était déjà sur le lit et que Massimo la chevauchait sauvagement. La dame de compagnie participait allégrement à ce qui se transformait en partie carrée malgré les protestations de la petite qui cessèrent rapidement. Au comble de la folie érotique , Massimo, le visage cramoisi et le souffle court, passait de l’une à l’autre, les prenait par devant, par derrière, insatiable. Il grognait, éructait, accélérait le mouvement, le ralentissait, se faisait sucer, pétrir, reluire, rien n’y faisait. Ses deux partenaires s’étaient prises au jeu. Elles étaient autant sinon plus déchaînées que lui. Mais rien n’y faisait, il n’arrivait pas à conclure. Impossible de lancer l’ultime giclée qui aurait accompagné la jouissance libératrice. Et tout d’un coup, il poussa un hurlement plus puissant que les autres. Les deux filles étaient têtes bêche. L’homme qui s’échinait au-dessus d’elles s’effondra d’un
60

seul coup, comme un arbre qu’on abat. Transformé subitement en masse inerte, Massimo pesait le poids d’un cheval mort… Il fallut faire appel à la Comtesse, au gardien et à la cuisinière pour libérer les pauvres filles du poids du cadavre du vieux gigolo dont le cœur venait de lâcher. Pour respecter une certaine décence, ils durent encore tirer la dépouille de l’étalon italien jusque dans sa chambre. Et c’est là, sur la table de nuit, que la Comtesse découvrit la boîte vide de Viagra !

61

L’ACCORDEONISTE

Samedi soir. Séance de ciné de 18h 30. Temps gris et pluvieux. Richard, qui aime bien qu’on l’appelle Rick ou Ritchie et Laura, sa petite amie du moment, attendent dans une longue file de futurs spectateurs avant d’entrer au Majestic se faire une toile. Ils ont passé la plus grande partie de l’aprèsmidi à la Brasserie Centrale sur la place de l’Hôtel de Ville, à écluser des bières, à jouer au billard ou au flipper et à déconner avec les potes de la bande. Crâne rasé, blouson de vigile, jeans et rangers ou Doc Martins, tout le monde se la pête grave ! Tout est bon pour se faire remarquer : les tatouages, piercings et fantaisies capillaires, mais cela ne va pas plus loin. C’est juste pour le fun et pour le look. Les skins arrivent même, dans certains cas, à fraterniser avec des gothiques,
62

la preuve, ils sont tous en admiration devant Albina, une beauté un peu étrange avec ses longs cheveux noirs corbeau, son teint blafard, son maquillage charbonneux, ses ongles immenses et toute sa bimbeloterie de bagues, de griffes et de croix inversées. Laura affiche un style plus classique : cheveux bruns coupés très courts et parsemés de mèches d’un joli rouge flamboyant. Visage intéressant aux traits fins mais un tantinet vulgaires, maquillage sombre et corps de nymphette. La copine de Rick sait se mettre en valeur avec son mini débardeur Cat ultra moulant qui ne cache ni un nombril agrémenté d’un piercing ni une poitrine menue mais appétissante. Une parka vert camouflage, un jean taille basse assez large et de grosses Caterpillars complètent une tenue pas particulièrement féminine. Richard donne lui aussi dans le style skin punk avec blouson noir, jean et rangers. Il aime impressionner son monde avec une belle musculature qu’il bichonne à la salle de fitness, mais ça ne va pas plus loin. Il a vingt quatre ans, un CAP de mécanicien auto et bosse au garage Citroën de la ZAC des Perrières avec si peu de zèle et d’application que son patron regrette même de l’avoir embauché. Après s’être fourvoyé
63

dans une filière de BTS commerce et vente, Laura exerce la passionnante fonction de caissière chez Auchan. Il paraît qu’il vaut mieux dire « hôtesse de caisse » maintenant ! Richard rêve de s’acheter une Subaru Empreza et de la cutomiser avec grosse sono, ailerons, déco lumineuse et élargisseur de voie alors qu’il ne roule qu’en scooter. - Ca commence à me gonfler, cette attente, soupire Richard. - Patience, mon Richie, c’est une histoire de dix minutes. Dès que les autres vont sortir, ça va avancer très vite… Tout d’un coup, une voix éraillée attire leur attention. C’est un type plutôt dépenaillé, dans la soixantaine, avec béret, foulard rouge et maillot rayé qui vient leur chanter « Ramona » en s’accompagnant à l’accordéon diatonique. Le spectacle donné par ce vieux chanteur de rue est plutôt lamentable, mais les gens ne se plaignent pas. - Qu’est-ce qu’il nous chante le vieux débris ? commence à râler Rick. C’est de la pure daube, son truc ! - Et j’ai même l’impression qu’il chante faux, ajoute Laura.
64

Le gentil petit couple a bien envie de siffler et de balancer des tomates pourries à l’espèce de clochard qui vient agacer leurs oreilles plus habituées aux sonorités hard ou métal qu’aux vieilles rengaines du début du XXème siècle. Mais comme personne ne bouge ni ne réagit, ils n’osent pas. Ils se contentent de faire la gueule. Le chanteur des rues arrive péniblement au dernier couplet de sa romance. Il se rengorge et annonce à la file des postulants spectateurs : « J’espère que vous avez apprécié ma prestation… Merci… Mesdames et Messieurs, je vais maintenant passer parmi vous en comptant sur votre générosité. Merci d’avance pour le chanteur ! » Et le voilà remontant la file, le béret à la main. Les gens se fendent d’une petite pièce, d’un billet ou d’un bouton de culotte… Le mendiant remercie avec moult simagrées du genre : « Merci Madame ! Voilà une personne qui sait apprécier la belle musique… Mille mercis à vous, Monsieur… Je vois que j’ai affaire à un véritable mélomane ! » Il arrive à la hauteur des deux jeunes qui restent de marbre, le regard dur.
65

- On dirait que vous n’avez pas aimé ma chanson, jeunes gens, fait-il en secouant le béret. Ayez quand même un bon geste pour l’effort de l’artiste… - Casse-toi, grogne Richard entre ses dents. La remarque déplait souverainement au musicien clochard qui prend alors la foule à témoin. - C’est pas croyable, Mesdames et Messieurs, lance-t-il d’une voix de stentor, voilà l’exemple même de gens sans cœur et sans culture qui se permettent de mépriser un pauvre chanteur de rue comme moi ! Honte à vous, jeunes gens ! - Ta gueule ! répond Ritchie d’une voix forte cette fois. Un murmure de désapprobation parcourt alors la foule… - Je la fermerai… si je veux, s’obstine l’accordéoniste. C’est pas un petit merdeux comme toi qui va me faire taire. On te presse sur le nez, gamin, et il en sort encore du lait… - T’as vraiment de la chance d’être un vieux, essaie de répondre Richard, et que je respecte… - Viens-y, je t’attends, l’interrompt l’autre en se mettant en garde, les poings en avant.
66

Et tu vas voir ce que je vais te mettre ! Minable ! Couille molle ! Petite tarlouze ! Richard sent que Laura s’impatiente. Il a bien envie d’y aller, mais il tergiverse. La colonne se met soudain à avancer, il sent qu’il va vite être débarrassé de cet abominable personnage. - T’as beau avoir tout le déguisement du dur à cuire, t’es qu’une tantouze, t’as rien entre les jambes… Mademoiselle, ajoute-t-il en s’adressant à Laura qui se trouve maintenant en vue des caisses du cinéma, laissez-le tomber, c’est un nul ! Trouvez-vous plutôt un homme, un vrai ! Redoutant que le scandale n’éloigne la clientèle, quelques placiers interviennent pour calmer le jeu et éloigner doucement mais fermement le clochard. - T’as vraiment été nul, Richard, te laisser insulter comme ça, devant tout le monde… - J’allais quand même pas frapper ce vieux débris qui devait sûrement être bourré… - Et alors, pourquoi pas ? T’aurais dû lui balancer un bon coup de boule et il l’aurait fermée, sa sale gueule de con… Rick la sent contrariée. Il tente de la prendre par le cou mais elle le repousse. Pendant la projection du film, une série B avec son lot habituel de bagarres, de
67

cascades et de poursuites en voiture, il essaie de l’embrasser, mais en vain. Ils sont entrés dans ce cinéma comme un petit couple lambda, ils en ressortent presque comme deux ennemis. Richard aimerait bien obtenir une explication pendant qu’il la raccompagne chez elle car il n’est plus question de finir la soirée au MacDo puis au Macoumba comme prévu. A cause de cette saloperie de clodo, tout leur programme se retrouve par terre. - Allez, lâche-moi, finit-elle par lui lancer, tu m’as assez tapé la honte comme ça ! Je viens de te dire que je voulais plus te voir pendant quelque temps ! C’est clair ou pas ? - Laura, laisse-moi t’expliquer, lui dit-il piteusement. - Il n’y a rien à expliquer. Je crois pas que tu sois vraiment le mec qu’il me faut… - Mais moi, je suis sûr que tu es la meuf dont j’ai besoin… Alors, je t’en supplie, ne me laisse pas tomber… - N’en rajoute pas, lui lance-t-elle méchamment. Tu as déjà été assez nul comme ça ! Arrivée devant chez elle et juste avant de lui refermer la porte au nez, elle lui administre ce qu’elle croit être le coup de
68

grâce : « Et pour te consoler, tu peux toujours aller voir cette pute d’Albina ! » Comme il n’avait rien à se reprocher au sujet de cette gothique à qui il n’avait pas dû parler plus de deux ou trois fois et qu’il trouvait plutôt distante et prétentieuse, il se dit que toute sa disgrâce ne pouvait venir que de sa mollesse envers le chanteur de rues… Il n’avait pas eu une attitude suffisamment virile, quoi ! Alors, on allait voir ce qu’on allait voir ! Ce salaud allait devoir payer ! Dès le lendemain après-midi, il se mit à rôder du côté du Majestic où il ne tarda pas à retrouver l’artiste qui y avait ses habitudes. Tout en maintenant une surveillance assez étroite, il se contenta de rester à distance. Il remarqua ainsi que le vieux fonctionnait de façon parfaitement organisée. En fonction des horaires de séances, il alternait ses prestations entre le Majestic et son concurrent l’Excelsior qui se trouvait à 300 mètres de distance, une rue plus loin. Il attendit très patiemment 10h15, heure de la dernière prestation. Le chanteur accordéoniste ramassa son ultime quête, rangea son instrument et se mit en route le long des rues de la ville presque endormie.
69

Richard continua à le suivre de loin avec son scooter Piaggio X9 125. Cela lui prit un certain temps car l’homme l’entraînait de plus en plus loin du centre ville, s’éloignant des beaux quartiers, traversant des séries de banlieues pavillonnaires, puis les zones sombres des terrains vagues et des friches industrielles. Finalement, il s’arrêta pour uriner le long d’une palissade de chantier. Richard arrêta le scooter et fonça dans sa direction en gardant son casque sur la tête. La rue était totalement déserte, il ne pouvait pas y avoir de moment plus propice pour ce qu’il envisageait de faire. Il se saisit d’un bout de bois trouvé providentiellement parmi quelques ordures qui attendaient le passage de la benne. Le vieux reboutonnait sa braguette quand il reçut derrière la tête un coup asséné avec une extrême violence. Il ressentit une sorte de grand flash suivi de l’impression de pénétrer dans un trou noir. Il s’écroula par terre, inconscient. Richard n’en revint pas de l’avoir aussi aisément terrassé. Un instant, il craignit même de l’avoir tué, mais, en s’approchant, il fut rassuré de l’entendre respirer. Il se releva et alla fouiller les alentours. Quelques instants plus tard, il
70

revint avec ce qu’il cherchait : une grosse barre de fer. Il la leva au-dessus de sa tête et l’abattit avec un grand « han » sur les jambes de sa victime évanouie. Il recommença presque aussitôt en visant cette fois les cuisses du clochard. Par deux fois, il entendit le sinistre craquement des os et fut surpris de voir les jambes du chanteur de rue dessiner une forme anormale dans le pantalon taché. Le vieux clochard n’était pas prêt de se relever. Il l’observa un instant, tremblant d’émotion. De toute sa vie, jamais il ne s’était senti ainsi. Il venait de bousiller l’existence de quelqu’un… Il était enfin devenu un dur ! Sans demander son reste, il enfourcha son Piaggio et s’éloigna rapidement de ces lieux peu hospitaliers. Il fonça directement chez Laura. Il voulait absolument lui raconter son exploit pour retrouver la place qu’il occupait dans son cœur. Malheureusement pour lui, la mère de Laura lui apprit qu’elle n’était pas rentrée. Il lui fallut écumer les bars et les boites où elle avait ses habitudes et cela lui prit pas mal de temps. Il la retrouva vers une heure du matin, à l’autre bout de la ville,
71

dans un lieu qu’elle fréquentait d’ordinaire fort peu, le « Club 69 ». - Laura, ça y est ! J’ai lavé l’affront ! Tu aurais vu ce que je lui ai mis au vieux salopard… - Fous-moi la paix, j’en ai rien à battre de ton charlo à la noix, lui lança-t-elle. - Non, non, je t’emmène… Il faut que tu voies ça, insista-t-il lourdement. Il dut galérer pour la décider à quitter la boîte et à monter derrière lui, sur le scooter. En chemin, alors qu’il la sentait se serrer contre lui, il ne pouvait s’empêcher de penser que tout était à nouveau possible et qu’elle ne pourrait que revenir vers lui une fois qu’elle aurait pu constater par ellemême de quoi il avait été capable. Ils étaient maintenant arrivés dans la rue de son exploit nocturne. Il reconnaissait le terrain vague, la palissade et même le tas d’ordures où il avait pris le bout de bois. Mais, bon sang, pas de corps ! Sa victime avait disparu ! - Encore du baratin, lança Laura dédaigneusement. - Mais, je suis sûr qu’il était là… Et avec ce que je lui avais mis, il ne risquait pas de filer. Je l’avais éclaté un max, ce salaud !
72

Il marchait de long en large en faisant de grands gestes avec ses bras. Son amie était particulièrement déçue… - Allez, arrête tes conneries ! J’en ai raz le bol… Tu ferais mieux de me ramener au Club ! - Mais, puisque je te dis qu’il était là, par terre, les deux jambes flinguées. J’aurais tant aimé que tu le constates par toi-même… Peut-être bien qu’une ambulance est passée par là et qu’il est à l’hosto en ce moment ? - Peut-être bien aussi que tu as inventé toute cette salade ou que tu lui as balancé une pichenette minable et qu’il a filé en se foutant encore de ta gueule… - Mais, puisque je t’assure… Il n’y eut rien à faire pour parvenir à la convaincre. Comme il n’y avait rien à voir, elle ne voulait rien croire et Richard, la sentant si hostile et lointaine, comprenait qu’elle ne l’aimait plus (si elle l’avait jamais aimé d’ailleurs) et qu’elle ne voulait plus de lui, ce qu’elle lui signifia en lui interdisant d’entrer avec elle dans la boîte et même d’essayer de la revoir. - Tu te trompes complètement sur mon compte, tenta-t-il de lui expliquer. Peut-être qu’ils vont parler de mon histoire dans le
73

canard local… Alors là, tu seras bien obligée de me croire… - Peut-être bien, mais ça m’étonnerait beaucoup ! - Si t’en as la preuve, tu reviendras avec moi ? lui demanda-t-il timidement en remontant sur son scooter. - Même pas en rêve, baltringue ! Deux jours plus tard, on sonnait à sa porte. C’étaient les flics avec un mandat d’amener en bonne et due forme. En un rien de temps, il se retrouva embringué dans les rouages de la machine répressive de l’Etat. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait. On l’accusait de coups et blessures volontaires sur la personne de Monsieur Barnabé, artiste lyrique. Les flics savaient tout : le lieu, l’heure du méfait à la minute près et même la manière d’opérer du malfaiteur. C’était totalement hallucinant. Il était tellement certain qu’il avait démoli le clochard sans le moindre témoin. La rue était vide. L’autre ne le connaissait pas. Et par-dessus le marché, il avait gardé son casque sur la tête, interdisant toute identification éventuelle. Et c’est dans le bureau du juge d’instruction, petit jeune homme pête sec et prétentieux que lui fut enfin délivrée l’explication…
74

- Vous savez, Monsieur Richard M., lança-til insidieusement, heureusement qu’il existe encore des personnes qui ont gardé un véritable esprit civique et qui sont capables de venir en aide à un malheureux aussi sauvagement agressé… Ritchie était effondré, il n’avait même plus la force d’évoquer les insultes du clochard pour se disculper. Il avait trop honte. Tout était contre lui. Si encore, il avait réagi tout de suite, il aurait eu l’excuse de s’être laissé emporter par la colère, mais là… - Eh oui… il y a quand même une justice immanente, reprit le jeune juge sur un ton moralisateur. Figurez-vous que vous êtes allé commettre cet acte innommable juste devant le pavillon de notre ancien commissaire divisionnaire, aujourd’hui à la retraite. C’est lui qui a immédiatement appelé les secours. Il faut que je vous apprenne que Monsieur Barnabé est très mal en point. C’est une personne âgée, il aurait pu décéder suite à vos coups, auquel cas, vous ne seriez pas devant moi pour coups et blessures, mais pour meurtre ! Devant l’air de plus en plus effaré de Richard, le juge finit par lui donner
75

l’explication définitive ou plutôt l’estocade finale avec une évidente délectation… - De plus, notre brave commissaire a enclenché son caméscope dès le début de l’affaire. Il a ainsi pu nous fournir une cassette où tout est excellemment filmé et en particulier la plaque minéralogique de votre scooter dont le numéro d’immatriculation est parfaitement lisible… Il n’y avait plus rien à dire. Inutile de nier. Il se contenta de répéter avec une obstination un peu maladive : « Mais, c’était qu’un charclo qui m’avait insulté ! Il m’avait manqué de respect, ce charclo !» avant que le juge ne l’expédie en prison. Bien entendu, la feuille de chou locale ne tartina même pas deux lignes sur l’affaire… Laura ne vint jamais visiter Richard qui tira six mois sur les neuf de son jugement. L’artiste lyrique Barnabé dut subir plusieurs opérations mais il ne remarcha jamais comme avant.

76

DIEGO MODENA

Depuis plus de cinq ans, Cléa travaillait au Ministère de l’Intérieur comme secrétaire du service action de la Sécuritas. GuntherPaolo, son chef de service, la considérait comme une employée modèle. Il lui aurait même octroyé de bon cœur une promotion si la tentative de rapprochement qu’il fit auprès d’elle ne s’était soldée par un échec. Il avait tout essayé : les sourires, les fleurs, l’invitation au restaurant, au cinéma, au théâtre et même en boîte. Il se vit même prêt de conclure quand il se retrouva dans sa chambre et qu’elle le repoussa doucement
77

mais fermement avec un : « Vous n’y pensez tout de même pas Gunther, vous n’êtes pas du tout mon type ! » - Et quel est donc votre type d’homme ? demanda-t-il naïvement. - Pas vous en tout cas, vous manquez de punch, vous êtes commun, quelconque. Moi, il me faut quelqu’un de célèbre, d’important... J’ai besoin d’être impressionnée, admirative... Le pauvre Gunther-Paolo n’eut plus qu’à se réajuster, mettre son orgueil et sa déception dans sa poche avec son mouchoir par-dessus et quitter les lieux. Il faut dire qu’il avait été séduit par la beauté un peu classique de Cléa qui tirait ses magnifiques cheveux noirs en un strict chignon, cachait ses yeux verts derrière des lunettes à monture d’écaille et son anatomie appétissante dans des tailleurs tout ce qu’il y a de plus sérieux. De père chilien et de mère allemande, Cléa Schwartz-Dos Santos n’avait été que de déception en déception avec les hommes. A vrai dire, elle était la femme d’un seul amour. Chez elle, il s’étalait en innombrables portraits, affiches, posters du leader du GRAM, le groupement de la révolution alter-mondialiste, Diego
78

Modena avec sa grosse barbe noire, son keffieh rouge et sa pipe légendaire. Elle ne l’avait jamais rencontré et se demandait comment elle pourrait l’approcher. Dans son cœur, elle se sentait comme une groupie, une fan. D’autres le sont d’acteurs, de chanteurs ou de sportifs. Elle, c’était d’un leader politique d’une bonne quarantaine d’années qui avait écumé ou suscité la plupart des maquis et mouvements révolutionnaires de ces dernières années en Amérique latine. Passant en permanence d’un pays à l’autre, déclenchant aussi bien l’enthousiasme que la détestation, il était recherché par bon nombre de services secrets dont la Sécuritas elle-même. Pour se rapprocher de son idole, elle avait rejoint un groupuscule apparenté au GRAM, l’AS pour Alternatifs Socialistes, composé d’une dizaine de personnes d’origine gaucho écolo qui se réunissait plus ou moins discrètement chaque semaine pour refaire le monde. Cléa y jouait le rôle de secrétaire et s’était bien gardée de raconter au groupe où elle travaillait. Elle avait pratiqué de même avec ses collègues du Ministère qui ignoraient tout de ses activités politiques.
79

Après le fiasco avec Gunther, Cléa décida de passer à la vitesse supérieure. Elle avait vingt cinq ans et commençait à se lasser de languir après son beau Diego sans jamais pouvoir le rencontrer et se contenter de soupirer en compagnie des autres alternatifs dont la plupart des filles étaient atteintes d’un mal semblable. Elle décida de lui écrire une lettre. « Mon cher Diego, Je n’ai jamais cessé, depuis le début de votre magistrale campagne en faveur de l’égalité sociale dans l’ensemble du sous-continent, d’être votre plus fidèle admiratrice et votre plus dévouée correspondante. .. » Non ! Ca n’allait pas du tout ! Il fallait trouver à la fois quelque chose de plus engagé politiquement et en même temps de plus intime du genre : « Diego, je me languis de vous... je n’en peux plus d’attendre de vous rencontrer... » En suçant son crayon, elle se disait qu’elle allait passer pour une fille complètement ridicule. Elle jeta la feuille roulée en boule dans la poubelle. Il lui fallut recommencer trois ou quatre fois sa lettre pour arriver à une formulation convenable c’est à dire qui en dise ni trop ni trop peu juste ce qu’il fallait pour titiller la curiosité
80

de l’idole. Elle posta sa lettre le soir même. Et attendit. Chaque jour elle surveillait l’arrivée du facteur, le questionnait. Rien. Trois semaines plus tard, elle finit par recevoir la réponse tant désirée sous la forme d’une carte postale représentant Diego avec un magnifique autographe qui en zébrait une bonne partie. Elle eut beau retourner la carte, chercher dans l’enveloppe, elle ne trouva rien de plus, pas un mot, encore moins un rendez-vous. Décidément, le leader n’allait pas être facile à rencontrer. Elle eut beau éplucher la presse, elle ne trouva aucune information sur lui, mis à part un article infâme dans «Men to Men » où il racontait sans pudeur ses innombrables exploits amoureux. Il en aurait fallu beaucoup plus pour refroidir Cléa. La chance finit par lui sourire. Un jour, elle apprit lors de la réunion hebdomadaire de la cellule de l’AS que Diego allait arriver le mardi suivant à l’aéroport. Il devait passer quelques minutes dans leur groupe, histoire de réchauffer l’enthousiasme des troupes puis filer dans l’arrière pays rencontrer des maquis et des groupes clandestins. Cléa se proposa immédiatement pour organiser son accueil à l’aéroport. Hugo, le chef de groupe
81

accepta à condition qu’elle soit avec lui à attendre dans le hall le jour dit. Cela n’arrangeait pas trop les affaires de Cléa, alors il lui vint une idée. Pourquoi ne pas profiter des facilités que pourrait lui donner son appartenance à la Sécuritas, ce service secret si important et si craint dans le pays. Elle alla voir Lisa, la secrétaire de Gunther. - Lisa, il me faudrait un coupe-file à mon nom pour pouvoir pénétrer dans la zone réservée de l’aéroport avec une limousine pour récupérer un personnage important dans la plus totale discrétion. - Mais dis donc, ma chérie, tu ne fais pas partie des opérationnels du service action... Je ne crois pas que ce soit possible ! - Fais un effort, Lisa. Si tu obtiens la signature de Gunther, c’est gagné... - Tu n’as qu’à la lui demander toi-même ! - Impossible, on est plutôt en froid ces temps-ci... - En tous cas, il me faut le numéro du vol, l’heure d’atterrissage et le nom du personnage que tu veux soustraire aux regards... - Je peux te donner les deux premiers renseignements, mais pas le dernier. Tout ce que je peux te dire, c’est que c’est un VIP,
82

un personnage de la plus haute importance et qu’il veut garder l’incognito. - Dis, c’est pas une star de cinéma ? Et comme Cléa ne répondait pas, elle continua : « C’est quand même pas Léonardo Di Caprio ou Tom Cruise ? » Cléa la quitta sans être véritablement sûre que sa collègue allait réussir. Mais elle avait à peine tourné les talons que Lisa se précipitait dans le bureau de Gunther-Paolo à qui elle raconta tout en concluant : «...C’est quand même une demande étrange de la part de Cléa... Je sais bien qu’elle est fana des célébrités, mais quand même... » Le boss ne lui répondit pas. La scène de son échec avec Cléa lui revint en mémoire. Il sourit en se rappelant un détail qu’il avait remarqué dans son appartement. Le lendemain, Cléa trouva sur son bureau une enveloppe avec le fameux coupe-file et tous les papiers nécessaires. Elle téléphona immédiatement à la plus grosse agence de location de la ville pour réserver une limousine avec chauffeur. Le jour dit, alors que ce grand dadais d’Hugo faisait les cent pas dans le hall en se demandant quand Cléa allait enfin se décider à arriver, celle-ci franchissait sans encombre les barrages les uns après les
83

autres. Pas question pour les flics de base ou pour les douaniers de s’opposer à l’action d’une représentante de l’omnipotente Sécuritas ! L’énorme Cadillac noire aux vitres fumées resta garée sur l’emplacement réservé, en bordure de piste. L’avion atterrit à l’heure dite. Les passagers descendaient de la passerelle et se dirigeaient vers les zones de contrôle. Soudain, Cléa reconnut dans la file son barbudo préféré et s’avança vers lui. - Monsieur Diego Modena, commença-t-elle bille en tête. Je suis Cléa Schwartz dos Santos chargée par les Alternatifs de vous accueillir... - Je m’attendais à trouver Hugo, s’étonna Diego. - Il m’a demandé de le remplacer, juste pour vous accompagner jusqu’au centre. Si vous voulez bien vous donner la peine. ajouta-telle en lui désignant la limousine . - Je ne m’attendais pas à un tel luxe de la part de votre comité local. Ca va me changer, en mieux ! Ils s’engouffrèrent dans le luxueux véhicule et quittèrent l’aéroport sans aucun contrôle. - C’est bien la première fois que je n’ai pas à ruser avec les autorités...
84

- La situation change, dit sentencieusement Cléa. Au Ministère, à la Présidence, ils sont en train d’effectuer un virage à 180° à votre sujet. - Eh bien ce n’est pas trop tôt ! apprécia Diego en se calant confortablement dans les sièges de cuir noir. Et c’est la première fois que j’ai droit à un si charmant comité d’accueil. Il faut préciser que Cléa avait mis le paquet. Cheveux dénoués, maquillage de star, talons aiguilles, corsage décolleté et tailleur sexy, elle faisait plus penser à une starlette qu’à la stricte secrétaire qu’elle était. - Merci. Je suis toute entière à votre service jusqu’à la rencontre de ce soir. - C’est parfait ! répliqua galamment Diego avec un grand sourire. Si toutes les révolutionnaires étaient aussi agréables à regarder que vous, on en oublierait de faire la «révolucion »... Cléa rougit un peu et comme elle le voyait fouiller ses poches, elle se précipita pour lui tendre un paquet de son tabac préféré... - Vous avez fignolé jusque dans les plus petits détails, apprécia-t-il en allumant sa pipe.
85

- Je sais quasiment tout de vous, Monsieur Modena. Vous aimez le vin de Porto, la vodka-orange et votre morceau de musique préféré est le «boléro de Ravel »... - Exact. - En gastronomie, vous adorez le chili con carne, les nems et les tapas... - Encore exact. - Et tout le monde connaît votre goût pour les jolies filles ! conclut-elle avec une œillade coquine. - Effectivement, c’est ma faiblesse. Dès que je suis en présence d’une beauté, c’est plus fort que moi, je ne peux pas résister... avouat-il en lui prenant la main pour y déposer un baiser qu’il voulait galant. - Diego, fit Cléa, soyez sage... L’autre poussa un soupir à fendre l’âme. - Ah ! Cléa, si vous saviez quelle vie je mène vraiment... Toujours entre deux avions... jamais un instant de répit... un moment de pause, de douceur... Il n’avait pas lâché sa main et remontait le long de son bras. Cléa le laissait faire. La voiture s’éloignait du centre ville. Le chauffeur savait parfaitement où il devait aller. Cléa lui avait donné des instructions très précises.
86

- Je vous propose que nous allions déjeuner dans une petite auberge où ils font tout ce que vous aimez, lui proposa-t-elle. - Avec joie, répondit-il. Emmenez-moi où vous voulez, je vous suivrai jusqu’au bout du monde, bellissima ! La limousine s’arrêta devant une ancienne hacienda transformée en hôtelrestaurant de luxe, lieu de rendez-vous galant bien connu de la bonne société. Une table leur était réservée. Le service fut impeccable, le menu merveilleux. En ne lui lâchant pas la main, Diego dévorait Cléa des yeux. Celle-ci accentua encore son avantage en pratiquant un délicat frôlement du pied le long de la jambe du leader politique. Elle se permit même de remonter un peu haut avec une impertinente «indiscrétion ». - Croyez-vous qu’ils mettent des chambres à disposition, pour la sieste, par exemple... ? demanda-t-il avec désinvolture en avalant un petit verre de vodka à titre de digestif. - C’est prévu, Diego, répondit Cléa en se levant. Cela vous fera beaucoup de bien de vous reposer un peu avant les fatigues de la soirée. - Vous êtes un ange ma chère, vous avez tout organisé de façon délicieuse. Il faudra que je félicite Hugo...
87

En se tenant étroitement par la taille, ils montèrent à l’étage. A peine arrivés dans la chambre, ils se jetèrent littéralement l’un sur l’autre comme deux animaux en rut. La première étreinte fut brutale et rapide. Mais le choc de la rencontre fut tel qu’ils ne purent se séparer aussitôt après et remirent ça presque aussitôt. Cléa semblait insatiable, Diego déchaîné mit le paquet mais finit par s’épuiser. Ils se laissèrent aller sur le lit défait, à bout de souffle et couverts de sueur... - Comme ce fut bon, mon chéri, s’exclama Cléa. Est-ce que tu m’aimes ? - Je t’adore... dit-il dans un soupir. Cléa fut la première à se rafraîchir en prenant une douche, puis Diego lui succéda dans la salle de bains. Quelle lubie s’empara alors de Cléa ? Curiosité féminine, réflexe paranoïaque commun aux gens des services secrets ? Toujours est-il qu’elle profita de ce qu’il était en train de chanter sous la douche pour fouiller dans les poches de sa veste. Elle tomba sur son passeport, l’ouvrit et lut avec stupeur : « SUAREZ Ambrosio ». Elle laissa éclater sa colère quand il sortit encore mouillé de la salle de bains. - Ambrosio Suarez, tu n’es pas Diego Modena ! Tu m’as laissé croire que tu
88

l’étais. Salaud, dégueulasse ! Quand je pense que je viens de coucher avec toi... Elle pleurait, criait, trépignait. Tout le plaisir qu’elle avait pris avec lui était oublié, n’avait même jamais vraiment existé. Elle avait cru atteindre, sa plénitude, son apothéose, le but de toute son existence : faire l’amour avec Diego Modena et voilà qu’elle découvrait qu’elle s’était laissée tromper par un type qui lui ressemblait mais qui n’était pas lui du tout ! - Je suis en quelque sorte son sosie. Je fais partie de son équipe et il m’utilise dans les cas délicats. Par exemple aujourd’hui, il était derrière moi sur la passerelle, rasé, pour tromper les services secrets. Je sers de leurre en quelque sorte. Comme cela, ils se jettent sur moi et lui passe incognito avec son faux passeport et sa tête innocente. - Mais comment se fait-il reconnaître auprès des militants, dans les meetings, les rencontres ? - Rien de plus simple, il met un postiche... Cléa se rhabilla immédiatement. Elle ne voulait pas en entendre plus. Elle quitta la chambre, descendit l’escalier monumental de l’hacienda en courant et se précipita vers la limousine qui la ramena en ville.
89

Le lendemain, elle se trouva convoquée dans le bureau de Gunther-Paolo. Elle avait remis sa tenue stricte, mais ne pouvait cacher ses yeux rougis. Le rêve s’était envolé, il ne lui restait plus que l’amère déception. - Si je vous ai demandé de venir, ma chère Cléa, c’est pour vous féliciter pour votre initiative d’hier... Elle le regarda avec des yeux éberlués. Que voulait-il bien dire ? - ... Ah ! Si plus de gens vous imitaient dans le service, nous volerions de succès en succès. - Mais, je n’ai rien fait de particulier, s’excusa presque Cléa. - Si vous avez fait énormément. Grâce à vos informations, nous avons su par quel avion arrivait Modena. Il voyageait grimé, sous un faux nom et avec un leurre. Rendez-vous compte, c’est vous-même qui avez dégagé le sosie... - Mais... - Après ce fut un jeu d’enfant pour nous de repérer Modena et de l’arrêter. Vous ne pouvez pas savoir la joie du Président. C’est bien simple, mon téléphone n’arrête pas de sonner. Les félicitations pleuvent de partout. Je veux vous les faire partager, Cléa chérie...
90

Et comme elle n’avait pas l’air d’être au diapason d’un tel enthousiasme, il reprit en s’approchant d’elle : « Mais cela n’a pas l’air de vous faire plaisir... » - Si, si, répondit-elle, sans conviction. - Alors, ma chère, laissez-moi vous inviter ce soir au restaurant. Il faut que nous fêtions absolument cela... Elle ne put retenir quelques larmes de couler silencieusement sur son beau visage. - Vous l’aimiez, chérie, n’est-ce pas ? ...Savez-vous qu’il va être jugé pour actes terroristes, associations de malfaiteurs, complot contre la sûreté de l’état. C’était un personnage malfaisant, votre Diego, il avait beaucoup de sang sur les mains. Dans tout le pays, des veuves et des orphelins réclament justice maintenant. Elle sanglotait sans rien répondre. - ...Je comprends que vous vous soyez laissé séduire par le charisme du personnage, la beauté de son discours ou la flamboyance de son regard. Mais il va vous falloir l’oublier et peut-être regarder vers plus modeste et plus honnête... C’en était vraiment trop pour Cléa qui quitta le bureau en claquant la porte pour aller épancher ses larmes sur les épaules de sa collègue Lisa.
91

LE LEGATAIRE UNIVERSEL

- Z’êtes commerçant ou étudiant ? me fitil en me posant sa grosse paluche sur l’épaule. Je me retournai. Un individu bizarre avec une face étroite et blafarde me fixait avec insistance. Non, vraiment sa tête ne me disait rien. J’avais sans doute affaire à quelque pochard, titubant et dépenaillé, comme il en traîne tant la nuit dans les rues de la capitale. J’aurais dû passer mon chemin sans rien lui répondre. Pourtant celui-là n’avait pas l’air d’être comme les autres. Il ne voulait pas me lâcher et comme
92

j’essayais de m’éloigner, il m’emboîta aussitôt le pas. - Laissez-moi, Monsieur, je ne vous connais pas... - Je vois, vous êtes étudiant. Les commerçants ne se promènent pas si tard. Un peu pataud, il marchait à mes côtés et tous les trois pas, il faisait un petit bond assez gracieux comme pour rester à mon niveau. Il était vraiment collant cet abruti. Comment faire pour m’en débarrasser ? - Ca, les étudiants, ils ont la belle vie ! Pas de contraintes, pas de comptes à rendre... Ni Dieu, ni Maître... et les parents derrière pour financer tout cela... Je m’apprêtais à traverser la rue, histoire de m’éloigner un peu de ce moulin à paroles... Il m’avait tellement énervé que je manquais de me faire renverser par une voiture. - Halte-là, l’étudiant, me cria-t-il en me retenant en arrière. Mais vous avez failli vous faire tuer, mon pauvre ami ! Je ne répondis pas. Ma voiture m’attendait, garée le long du trottoir. J’ouvris la portière et m’installais sur le siège du conducteur. A mon grand ahurissement, le « pochard » fit le tour du véhicule, ouvrit l’autre portière et sans plus
93

de formalité, s’installa sur le siège du passager. - Pas mal, elle a l’air confortable, apprécia-til. - Mais, Monsieur, je ne vous permets pas ! - Ne m’appelez pas Monsieur. Je ne suis plus rien. Je n’ai même plus de nom. Ou plutôt si, appelez-moi « Courant d’air »... - Vous en avez de drôles de manières, commentais-je. Il revint aussitôt à ma voiture. - Joli cercueil. Il y a mieux, mais celui-ci est agréable, cossu... C’est anglais ? Il passa un doigt douteux sur le bois du tableau de bord. - Très bien ! ajouta-t-il. On ne trouve plus ce genre de raffinement sur les autres voitures. Quelle horreur ce plastique qui envahit tout... Au fait, j’espère qu’elle a du répondant... - Assez, pour ce que j’en fait... dis-je d’une voix cassante. J’avais renoncé à l’éjecter immédiatement, mais je voulais quand même lui faire sentir qu’il m’importunait. Apparemment mon attitude ne semblait pas le gêner, il avait même l’air très satisfait. - Belle moquette, housses confortables pour les sièges et même pour le volant...
94

Pommeau de vitesse sport... On voit que vous appréciez les belles choses... - Sans doute, sans doute, fis-je, agacé. Monsieur, veuillez sortir, il m’étonnerait que nous allions dans la même direction ! - Ami, je vous ai demandé de m’appeler « Courant d’air »... Faites-moi ce plaisir, je vous prie... dit -il d’un ton particulièrement suppliant. D’une voix ferme, je m’écriais : « Courant d’air, sortez immédiatement ! » Il me regarda étonné puis, très calme et en prenant tout son temps, il me lança sur le ton du PDG à son chauffeur : « Allez, ami, démarrez. Quittons cette rue sinistre ! » Toutes sortes d’idées m’assaillaient. Ce type avait l’air allumé, il ne faisait sûrement pas le poids et j’aurais pu le jeter dehors sans plus attendre. Mais cette solution ne m’intéressait pas vraiment. Je n’avais rien de bien important à faire. Ma curiosité me poussait à aller plus loin dans cette rencontre, juste pour voir, un peu comme au poker. J’étais l’homme de la circonstance tout en étant complètement déstabilisé. Du coup, je fis hurler le moteur et démarrer la voiture un peu trop brusquement. - Eh, doucement, se plaignait mon passager. Vous m’avez tout l’air d’un danger public !
95

On ne se sent pas rassuré à vos côtés. Vous cherchez un accident ? - Mm, mm. - Vous ne voudriez pas abîmer votre petit bolide ? - Aucune importance. - C’est vrai que vous n’avez pas l’air de vous soucier des objets matériels. Vous devez être une sorte d’artiste... - De toutes façons, si l’accident doit arriver, il arrivera... Il partit d’un grand éclat de rire : « Ah, vous alors, vous êtes un vrai philosophe ! » Et il chantonnait le mot comme s’il avait une consonance particulièrement agréable et pleine de sens. A la fin, il s’empêtrait même et ça donnait : « Sophilophe, lophosiphe, liphosophe, etc... » Plus le temps passait et plus il m’énervait et ma conduite s’en ressentait. Nous risquâmes plusieurs rencontres fâcheuses avec des véhicules qui ne nous avaient rien fait. Au premier feu rouge, il me poussa carrément dehors avec douceur et fermeté. Et il prit ma place au volant. - Ah, non ! Vous n’êtes vraiment pas en état de conduire ! Il est des cas, où il faut savoir passer la main, compagnon ! Allons-y !
96

A ma grande stupéfaction, il repartit sans le moindre à-coup, sans la moindre erreur de conduite. J’appréciais : « Vous la connaissez bien. Vous avez dû en avoir une du même modèle ? » - Pas du tout l’ami ! Je n’ai même jamais conduit de voiture de ma vie, mais j’apprends vite ... - Monsieur, si vous n’avez pas le permis, c’est tout à fait différent ! Vous n’avez pas le droit ! Je vous l’interdis ! - Allons, allons, qu’est-ce que j’en ai à faire de vos interdictions. Je conduis, vous n’avez pas peur avec moi. Alors, n’est-ce pas l’essentiel ? - Je ne vous autorise pas ... - Tout diplômé que vous êtes, vous êtes bien plus dangereux que moi. Alors ! - Mais ce qui compte, c’est d’avoir le permis! - En voilà un gaillard à l’esprit étriqué... Tout est étriqué chez vous, votre avis est étriqué comme votre vie étriquée. Ah ! Le joli jeu de mots ! Riez, mais riez donc ! Je me contentais d’un rictus. - ... Ca aussi, c’est étriqué... Monsieur, quand on rit, toute la gorge doit se libérer. Le rire doit sonner franc et joyeux comme
97

n’importe quel son naturel... Par hasard, vous ne seriez pas protestant ? - Non. - Ou presbytérien ? - Non. - Ou Mormon ? - Pas plus. - Dans ce cas la religion n’a rien à y voir. Ce doit être génétique. Vous n’êtes qu’un triste sire... - Et vous, vous ne manquez pas de culot ! - Admettez en tous cas que je conduis mieux que vous. Il faudrait être fou pour remettre sa propre mort entre les mains du hasard ! Monsieur, la mort est une affaire sérieuse que l’on doit préparer longtemps à l’avance... - Ah bon ? - Sans aucun doute. Je vous soupçonne même de faire partie de cette masse de négligents, de Jean Foutre qui ne se préoccupent de rien... A propos, avez-vous contacté un organisme de pompes funèbres ? - Non. - Avez-vous pris rendez-vous chez votre notaire ? - Sûrement pas. - ...Avez-vous commencé à rédiger votre testament ?
98

- Vous n’y pensez pas ! - Vous n’en voyez pas l’utilité, c’est cela ? - C’est à dire que ma santé est excellente ? A peine une petite grippe par hiver, lui répondis-je. Je me sens très bien et je ne suis pas encore assez âgé pour y penser tous les jours... - FOU ! s’écria-t-il. Vous ne préparez rien et vous courez vers Elle, vous L’appelez à grands cris... Mais c’est un scandale ! Il m’épuisait, ce bonhomme, je n’avais même plus envie de lui répondre. D’ailleurs, il avait stoppé la voiture le long d’un trottoir juste devant un bar. - J’en ai assez de conduire... Si on allait s’en jeter un ? Nous entrâmes dans un bistro de quartier. Ni plus sale, ni plus puant qu’un autre. Il était très tard. En faisant la moue, je le suivis au comptoir. - Vous, vous n’aimez pas vous mêler au petit peuple. Cela se voit. Vous devez vous sentir supérieur. Vous voulez toujours vous placer au-dessus de la mêlée... Il poussa un soupir à fendre l’âme. Puis, soudain, il me lança une grande claque dans le dos en me déclarant : « Bravo, vous me plaisez ! Moi aussi, ce genre de lieu me dégoûte. C’est ni plus ni moins qu’une
99

annexe de W-C public... » Et il partit d’un grand rire à se décrocher la mâchoire. Puis brutalement, il reprit son sérieux et posa un oeil glacé sur moi. - Vous n’aimez ni la bonne, ni la mauvaise compagnie... Vous devez être très malsain... Une sorte de personnage létal, quoi.. - Voyons... - Oh, bien sûr, vous cachez soigneusement tout cela derrière votre apparence de politesse balourde et naïve. Vous avez envie de me quitter, mais vous allez rester. Quoique je vous raconte, parce que les clés de votre petite voiture anglaise sont là, dans ma poche... Et vous y tenez à votre foutue bagnole, n’est-ce pas ? - Vous m’avez tout l’air d’être un spécialiste en filouterie, lui dis-je . - Pas du tout ! Je viens de faire votre connaissance, alors je creuse un peu pour me faire une idée plus précise sur vous, c’est tout. Un serveur à moitié endormi nous demanda : « Vous désirez, Messieurs ? » - Une fine, mon brave, lança mon interlocuteur. - Un punch bien tassé, ajoutai-je. L’homme avala sa fine d’un trait et en recommanda immédiatement une autre.
10

- Vous n’êtes pas marié ? m’interrogea-t-il. - Non. - Je vois, vous n’aimez pas les femmes. Vous les trouvez futiles, exigeantes, ennuyeuses, quelquefois idiotes ou dépensières ... J’essayais de me justifier. - Et sur ce point, vous avez parfaitement raison. La plus grosse erreur de l’homme est de s’allier à la femme. Charnellement, je veux dire. Bestialement. Vous savez quand on est comme moi au bout du rouleau, on relativise tous ces petits plaisirs... - Quand même... - La vie est dure quand la mort vous travaille les tripes et qu’il n’y a plus grand chose qui vous soulage. Alors je propose un concours de boisson, histoire de voir la vie en rose une dernière fois... Pour moi c’est un peu une gageure, mais pour vous, faites-moi confiance, ça va tout changer, vous allez pouvoir les exercer vos facultés de génie malfaisant ! - Mais je ne suis pas malfaisant, je ne l’ai jamais été ! - On peut être démoniaque sans le savoir, c’est très fréquent et comme on ne réalise qu’une infime partie de notre potentiel, vous imaginez ?
10

Il frappa dans ses mains. Tout souriant, le barman arriva du bout du comptoir. L’autre lui fit aligner les verres et sortir la bouteille de cognac. Cela promettait une cuite des plus terribles. Mais enfin, pourquoi pas ? - Il faut redonner une raison de vivre aux gens, même si cette raison est infime, même si elle ne vaut pas grand chose... Si elle fonctionne, c’est le principal... - Je vois, je vois... Je voyais surtout qu’il perdait doucement les pédales… - Il faut que je vous dise, jeune homme, que je n’en ai plus pour longtemps et que tous ces verres vont sûrement accélérer la fin... Allons-y ! Nous avalâmes un verre, deux verres, trois verres. Ca commençait à chauffer très fort. La tête nous tournait, les jambes commençaient à flageoler. Je proposais une petite marche dans la fraîcheur de la nuit, histoire de laisser un peu reposer l’alambic. Je réglai l’addition et rejoignis « Courant d’air » sur le trottoir. Il était d’une pâleur cadavérique, respirait avec difficulté et ne tenait même plus debout. Il s’affala le long d’un mur. - C’est la fin... Vous m’êtes sympathique l’étudiant... Je veux faire de vous mon
10

héritier… Mon successeur... Tenez... voilà le papier... C’est un pouvoir... Ajoutez simplement votre nom... Il est déjà signé... Présentez-vous dès demain à l’étude de mon notaire, Maître Jaunâtre de Bainvilliers... L’adresse est sur le papier. Vous serez mon légataire universel et vous répartirez comme bon vous semblera l’argent, les titres, les propriétés...Vous pourrez même tout garder si vous le désirez ! - Mais c’est amoral... - Non, c’est juste ma volonté... Il haletait et allait perdre conscience. - Fais-le. Je t’ai trouvé... Tu peux le faire... Et il expira sans un bruit. Je récupérai le papier ainsi que mes clés et le porte feuille de l’étrange individu. J’appelai le SAMU sur mon portable... Je ne sais pas comment je réussis à retrouver le chemin pour rentrer chez moi. Le lendemain, après avoir laissé se dissiper les effets de cette cuite mémorable, je me présentais à l’étude de maître Jaunâtre de Bainvilliers, rue du faubourg Saint-Honoré. Je fus reçu immédiatement par le notaire en personne. Il m’introduisit dans un vaste bureau au confort bourgeois. Il avait l’air d’être parfaitement au courant de toute l’affaire.
10

- Eh oui, c’est bien dommage pour ce pauvre Monsieur Dupont Moreau… Se sachant condamné, il a voulu organiser son départ, aller au devant de son destin. Il n’aurait pas accepté d’aller plus loin dans la déchéance. Alors, il a fait ce qu’il fallait. Mais il était inquiet pour la transmission de l’héritage. C’est une chance pour vous qu’il vous ait choisi comme légataire universel... Je n’arrivais pas à croire que l’espèce de clochard alcoolique et agonisant puisse être la même personne que le riche et puissant industriel dont il était question. Le notaire me fit un compte rendu sur l’état de la fortune du défunt : une maison à Marly le Roi, un chalet en Savoie et une propriété au Cap d’Antibes. Il avait également vidé son compte en banque et transféré l’argent dans le coffre-fort de Marly. - Si vous l’acceptez, toute cette fortune sera à votre disposition en temps que légataire universel. Bien évidemment, je l’acceptais, qu’auriez-vous fait à ma place ? Je quittais l’étude avec tous les papiers nécessaires ainsi que la combinaison du coffre-fort. Le roi n’était pas mon cousin !
10

Quelques jours plus tard, j’entamai la tournée de « mes » propriétés. Je commençai par Marly, une belle résidence bourgeoise de grand standing, au moins une vingtaine de pièces, plusieurs salles de bains, un joli parc. Un domestique en livrée m’introduit auprès d’une petite femme boulotte accompagnée de deux vieux messieurs bedonnants qui s’empressent de s’éclipser dès mon arrivée. Je me présente comme le légataire universel de Monsieur Dupont-Moreau et termine en lui annonçant : « Vous êtes parfaitement au courant que votre défunt ami ne vous avait laissé qu’un droit d’usage des lieux et que celui-ci est devenu caduc depuis son décès. En un mot, vous n’êtes plus chez vous ici ! » Elle pâlit d’un seul coup, ses traits qui furent agréables autrefois se déformèrent laissant apparaître encore plus clairement une vulgarité certaine. - Ce n’est pas possible, il n’aurait pas fait cela... - Si, Madame. Vous ne pouvez en aucun cas bénéficier de la succession DupontMoreau... LE SALAUD ! explose-t-elle. L’ORDURE! LA POURRITURE ! Après tout ce que j’ai fait pour lui... Bien sûr, je ne
10

suis pas d’une haute extraction, mais quand même... Elle éclate en sanglots. - ... J’ai été sa femme secrète, il ne m’a jamais épousée, jamais déclarée et il n’a même pas reconnu son fils, cet affreux bonhomme... - Enfin, Madame, vous devez bien comprendre que si Monsieur a été dur avec vous, c’est que vous aviez également quelques torts... - Des torts, des torts ! On n’en a jamais envers un fou, un maniaque, un impuissant ! Elle s’emporte maintenant et ne pleure plus du tout. - Une âme sensible, un incompris, un sage, Madame, rétorquais-je. - Allez, on ne me la fait plus depuis longtemps. Je sais bien qu’il préférait l’autre, la pelure blasonnée avec qui il avait eu une gosse... - Ne dites pas de mal de feue Madame, il n’y a aucun reproche à lui faire... Si la succession prend un tour normal, c’est Valérie, sa fille qui se retrouve héritière au premier rang. Votre fils Philippe peut éventuellement essayer de faire valoir ses droits, mais c’est moins évident !
10

La petite femme boulotte reste effondrée dans son canapé d’époque. Il ne me reste plus qu’à lui porter l’estocade : « Madame, je vous laisse 24 heures, délai légal pour déménager et emmener avec vous vos deux soupirants qui n’ont aucune raison de rester ici... » - Cela ne se passera pas comme ça. C’est pas parce que j’ai exercé autrefois rue Blondel qu’il faut me traiter de cette façon! Elle pousse un grand soupir et ajoute : « Il n’a pas toujours été comme ça. Quand on s’est connu, il venait presque tous les soirs avec une corbeille de fleurs. Elles en pâlissaient de rage, mes collègues du trottoir ! Et le jour où il est venu avec la Rolls payer mon mac et m’emmener, j’ai cru qu’elles allaient toutes en crever de jalousie... Et maintenant, me faire ça ! Comment je vais m’en sortir ? C’est que je suis plus toute jeune... Ah, j’aurais pas dû l’écouter, ce salaud ! Je la laisse là et m’installe dans une des chambres, le temps de donner les instructions au majordome et surtout de trouver l’emplacement du coffre-fort. Trois jours plus tard, Madame quitte les lieux. Je congédie les domestiques et ne laisse sur place qu’un gardien. Derrière un
10

des tableaux du salon, je finis par découvrir l’emplacement du coffre-fort. Malheureusement, il était vide mis à part quelques titres sans grande valeur. Je poursuivis ma tournée par Morzine et son magnifique chalet où je retrouvais Philippe au style jeune play-boy bronzé. - Alors, comme cela, vous allez tout flanquer par terre ? - Pourquoi ? Votre petite affaire de nightclub a l’air de bien marcher... Vous l’exploitiez sans l’accord de votre père ? C’est bien cela ? - J’avais son accord verbal. Il y a longtemps qu’il ne venait plus au chalet, il m’en avait laissé la libre disposition. Au début, nous nous y rassemblions avec quelques amis les soirées d’hiver, puis le cercle s’est agrandi et d’élargissement en arrivées de gogos, on est passé à la formule du club privé... - Vous êtes donc locataire de la société Dupont-Moreau. Nous vous établirons un contrat avec des redevances et comme cela vous pourrez continuer sans problème. - Entendu. - J’exige cependant, qu’une partie du chalet, disons l’appartement principal, me soit réservé exclusivement et qu’elle reste toujours disponible...
10

- Finalement vous n’êtes pas aussi affreux que m’a raconté ma mère. Vous prendrez bien un verre avec moi, histoire de sceller notre accord… - Volontiers, lui répondis-je. - De toutes façons, il fallait s’attendre à cela avec un homme comme mon père. Jamais, il n’a fait la loi à la maison. Tout le monde, y compris Valérie le méprisait. Chacun profitait bien égoïstement de son argent et de la réussite de sa société. Il bossait et ces dames dépensaient. Finalement, il s’est désintéressé de tout, de sa fortune, de ses affaires. Si bien que vers la fin, elles ne marchaient plus très fort. Il a passé la main à des administrateurs plus ou moins honnêtes, ce qui n’a rien arrangé... Résultat, on a vu les loups hurler autour de Marly... - C’est à dire ? - Les huissiers, les liquidateurs... La majeure partie des liquidités de Dupont-Moreau a déjà été dévorée, c’est pour cela que vous n’avez rien trouvé dans le coffre de Marly... Si c’est pas une misère. Penser qu’un grand capitaine d’industrie comme mon père s’est complètement laissé aller à l’alcool, aux substances diverses et qu’il vivait comme un clochard à traîner dans la rue et dans les
10

bistros parce qu’il avait raté sa vie sentimentale, c’est inouï ! En fait, il ne s’est jamais remis de la mort de sa première femme puis des trahisons de ma mère. - Finalement, il s’est bien vengé d’elle... - Par votre intermédiaire. Mais on s’y attendait. Il n’arrêtait pas de répéter : « Vous verrez l’archange destructeur, le messager de la vengeance divine venir vous faire payer pour toutes les souffrances que vous m’avez fait endurer… » Je crois même que ma mère a essayé de le faire interner en hôpital psychiatrique, mais qu’elle n’y est jamais parvenue. - Mais, votre mère ou vous-même, vous n’avez pas essayé de redresser la barre ? - Non, pas du tout, nous laissions faire les administrateurs... - Mais c’est quand même bizarre un P.D.G. qui plaque tout de cette façon ? - Oui, d’autant plus qu’il a eu des hauts et des bas... En fait, pour lui l’argent n’avait plus de sens. Il en avait gagné énormément, il lui aurait fallu plusieurs vie pour dépenser tout. En réalité, cela s’est joué au niveau du moral. Sans doute une impression d’écoeurement général et le basculement insidieux dans la maladie mentale.
11

- Votre mère n’aurait servi que de catalyseur? - C’est cela. Dupont-Moreau n’a jamais été net, même à sa meilleure période. A une époque, il prenait des photos de mains, de pieds, d’oreilles ou de cailloux en gros plan. Il s’est pris pour un grand photographe, puis pour un pilote de course automobile enfin pour un skipper de la Transat... Je commençais à mieux comprendre dans quelle histoire j’étais tombé. Je terminais ma tournée au Cap d’Antibes dans leur somptueuse propriété. Je fis la connaissance de sa fille, la sublime Valérie, une magnifique blonde toute bronzée. C’était la pure jet-setteuse évaporée qui passait son temps entre shopping, maquillage, restaus et boîtes, perpétuellement entourée d’une cour d’admirateurs et d’admiratrices de son milieu. On menait grande vie, on dépensait sans compter. Elle me fit un excellent accueil et eut certains arguments qui ne me laissèrent pas de bois... Je serais bien resté quelque temps dans cette aimable villégiature d’autant plus qu’au mois de juin, la Côte est très agréable. Malheureusement, quelques jours plus tard,
11

Maître Jaunâtre de Bainvilliers m’appela pour m’annoncer la catastrophe : la succession Dupont-Moreau était beaucoup moins intéressante que prévue. La valeur des trois propriétés n’arrivait pas à compenser tous les déficits et les créances accumulés. - Il va falloir tout vendre pour rembourser, me dit-il et de plus, je conseille fortement aux héritiers de renoncer à leur héritage s’ils ne veulent pas devoir au fisc beaucoup plus d’argent qu’ils n’en récolteront... Il va sans dire que la société est officiellement en faillite avec dépôt de bilan. C’était le désastre total, d’autant plus, qu’ayant accepté d’être le légataire universel, il me fallait recevoir les créanciers et fournisseurs qui n’avaient pas été payés depuis des mois et qui se précipitaient pour l’hallali, pensant qu’il était temps encore de récupérer quelque chose. Avec l’huissier de la plus importante société de recouvrement, j’eus des dialogues totalement surréalistes... - Monsieur, nous avons trop attendu. Il nous faut trouver une issue honorable... Je vous rappelle que Monsieur Dupont avait placé tous ses biens personnels en garantie légale... Nous représentons une part des fournisseurs impayés ainsi que diverses
11

banques qui veulent être remboursées d’une quantité invraisemblable de chèques sans provision... Il faut payer, Monsieur ! - Payez-vous sur Marly ! - Cela représente même pas le quart de notre créance... - Ajoutez Megève... - Il nous faut plus... - Prenez aussi le Cap d’Antibes ! - Ce n’est pas encore assez ! Avoir abandonné cette magnifique propriété me fâcha définitivement avec Valérie qui me fit une scène mémorable et disparut de la circulation dès le lendemain. J’appris par un de ses amis jet setteur qu’elle était partie pour une croisière de plusieurs mois sur le yacht d’un milliardaire américain. Ainsi, elle n’assisterait pas au démantèlement définitif de la fortune de sa famille. N’ayant plus aucun intérêt dans l’affaire, je laissais saisir ou brader l’immobilier, vendre à perte les titres et actions qui restaient et regagnait mes pénates et ma vie ordinaire. Les ailes de la fortune n’avaient fait que m’effleurer. Comme je n’avais aucun droit véritable sur le patrimoine de cette famille, je n’en fus pas affecté le moins du monde.
11

Par la suite, j’appris que Madame Mère s’était réfugiée dans un petit appartement sans charme du 20ème arrondissement. Elle survivait en faisant des ménages... Philippe, quand à lui, travaille maintenant comme barman dans le quartier de la Gare du Nord et Valérie a repris le premier métier de sa belle-mère. Jeune, belle et distinguée, elle exerce pour l’instant dans le quartier de la Madeleine. Il y a fort à parier que dans quelques années, elle changera de secteur et de public.

11

11

TABLE DES MATIERES ______________________

Ulla Sundstrom Copyright Monsieur Louis Massimo Corti L’accordéoniste Diego Modena Le légataire universel

Page 5 Page 25 Page 46 Page 52 Page 62 Page 77 Page 92

11