Rapport de Stéphan Carbonnaux commandé par l'association FERUS

Mai 2008

FERUS BP 114 13 718 Allauch Cedex www.ferus.org

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RAPPORT HISTORIQUE ET PROSPECTIF SUR LE PROTECTION DE L’OURS DANS LES PYRENEES

Préambule Au mois d’octobre 2007, j’ai été embauché comme chargé de mission "ours" par FERUS. J’ai réuni des éléments ayant servi à la rédaction du bilan à mi parcours du Plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées françaises 2006-2009, publié par FERUS, Pays de l’Ours-A.D.E.T. et le W.W.F.-France au mois de mars 2008. Par ailleurs, FERUS m’a demandé de rédiger un rapport personnel qui n’engage bien évidemment que ma personne et aucunement l’association. Ce document évoluera encore puisque certains renseignements, notamment d’origine étrangère, ne sont pas encore assez complets pour être exploités. C’est ainsi que depuis l’automne 2007, j’ai rencontré plusieurs dizaines de personnes compétentes issues des associations, des administrations ou bien des particuliers. J’ai agi avec une totale liberté, choisissant de rencontrer les personnes qui me semblaient à même de me renseigner. Une liste de noms est jointe à ce rapport. N’y figurent pas cependant quelques noms pour la raison exigée de confidentialité ou bien parce que je préfère les taire pour la tranquillité des personnes en cause. Ce n’est un secret pour personne, la vie dans les vallées est aussi faite de représailles lorsqu’on ne pense pas comme le voudraient certaines autorités. J’ajoute qu’au cours de cette mission de recherche, j’ai participé au voyage organisé par le ministère de l’Écologie et la D.I.R.E.N.-Midi-Pyrénées en Trent in (Italie du Nord) et que j’ai effectué deux séjours dans les Asturies en février et en avril. Le premier fut un séjour d’études sur le terrain invité par le F.A.P.A.S. (Fonds pour la protection des animaux sauvages) au cours duquel j’étais accompagné par Denis Bouissou, administrateur de FERUS. Le second fut un séjour de travail et d’observations en compagnie notamment de Sabine Matraire, coordonnatrice "ours" et trésorière de FERUS. Je précise également qu’au terme de trois voyages privés en Slovénie depuis 2005, cumulant dix semaines sur le terrain, au contact quotidien tant des hommes de tous horizons, que de la nature et des ours, de jour comme de nuit, je commence à avoir une bonne vision du rapport hommes/ours dans ce pays. Du reste, le rapport de l’ homme et de la nature me passionne depuis longtemps. J’ai ainsi accumulé de nombreuses expériences et observations sur le terrain, je vais dans la nature la nuit, y dors à la belle étoile (y compris seul, là où vivent ours, loups et lynx), ne manque jamais d’approcher toutes les personnes rencontrées au dehors et lit ou visionne quantité de livres ou de films. Je dois beaucoup ici à l’œuvre fondatrice de Robert Hainard. Enfin, je tiens à signaler mon attachement profond et amoureux aux Pyrénées. La Rhune, le Xoldokogagna et le Jaizkibel furent les premières montagnes que j’ai vues avant même de savoir marcher, et le théâtre de mes premières grandes observations dans la nature. J’ai d’ailleurs été initié à l’ornithologie par le grand-père d’amis d’enfance qui vivait à Hendaye, un homme remarquable, basque et béarnais d’origine, qui m’a emmené dans maints endroits du Sud-Ouest. Les yeux et le cœur toujours fixés sur les Pyrénées, la découverte de la vallée d’Aspe en 1992 a décidé de mon installation à Pau il y a quinze ans, d’abord comme permanent de la S.E.P.A.N.S.O.-Béarn avec le statut d’objecteur de conscience. C’est très tôt, sur l’Artzamendi, la montagne de l’ours, un jour de février 1981, que j’ai ressenti combien l’ours était intimement lié aux Pyrénées, à sa nature et à sa culture. Stéphan Carbonnaux Chargé de mission "Ours" à Ferus

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SOMMAIRE

I Le sens profond du retour de l’ours dans les Pyrénées p 5 La création d’une économie autour de l’existence de l’ours est manifestement une voie intéressante à suivre dans les Pyrénées. Elle représentera peut-être, si elle est bien conçue, une nouvelle ère pour nos montagnes. Toutefois, le sens du retour de l’ours est ailleurs, dans une nouvelle relation à vivre avec le roi déchu des animaux de notre continent. II Chronique de la protection l’ours dans les Pyrénées p 12 Il a été dressé ici un historique, à compléter, des désirs et des mesures de protection de l’ours dans les Pyrénées, sans oublier des éléments d’ambiance nécessaires à une meilleure compréhension d’une bataille ô combien difficile. La protection de l’ours des Pyrénées fut un cinglant échec, reste à assurer le renouveau de l’ours dans les Pyrénées. III Les derniers ours des Pyrénées p 29 Recenser les cas de disparition artificielle des derniers ours des Pyrénées nous a paru une tâche obligatoire pour bien saisir les raisons de la disparition de la souche autochtone et la responsabilité de nos autorités devant la catastrophe lente annoncée depuis plus de 50 ans. Pourquoi a-t-on échoué quand les Espagnols ont réussi de leur côté dans la Cordillère cantabrique ? IV La politique pastorale des associations de protection de l’ours dans les Pyrénées occidentales p 42 Défendue comme une révolution, la politique pastorale des associations de défense de l’ours a servi les intérêts du monde de l’élevage quand les ours, eux, disparaissaient les uns après les autres. Une bien cruelle désillusion qu’il faudra effacer d’une manière ou d’une autre. V Le pastoralisme et la prétendue biodiversité p 48 Les éleveurs et leurs moutons ont- ils déjà créé une espèce de plante ou favorisé une plus riche biodiversité ? Qu’y a-t- il vraiment derrière cette fameuse biodiversité que chacun s’accapare ? Voici quelques éléments sur une question fondamentale. VI La chasse et l’ours dans les Pyrénées p 94 Chasser dans un pays peuplé d’ours est possible avec une protection de l’animal. Cependant, dans les Pyrénées, de gros efforts restent à faire tant certaines pratiques cynégétiques sont incompatibles avec la tranquillité de l’ours et de la faune. VII L’espace vital de l’ours dans les Pyrénées p 113 L’ours vit aussi bien dans les contrées les plus sauvages du monde que dans des régions très marquées par l’homme. Au XXIe siècle, l’ours a plus que jamais une place à nos côtés dans les Pyrénées.

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VIII L’ours et le tourisme dans les Pyrénées p 138 Où il sera combattu les fantasmes et mensonges de certains, selon lesquels le retour de l’ours provoquerait la fin de l’économie touristique des Pyrénées. IX Pour des ours sans puce ni collier électroniques p 143 Dans notre société de plus en plus normalisée, l’animal sauvage doit être fermement défendu pour la liberté qu’il incarne. N’oublions pas que les animaux sont des bancs d’essai de futurs traitements pour les hommes…

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LE SENS PROFOND DU RETOUR DE L’OURS
« Une forêt sans ours n’est pas une vraie forêt. »

Robert Hainard

Ces dernières années, il est fréquent d’entendre des voix prétendument autorisées, notamment des scientifiques qui ne maîtrisent pas les sujets dont ils parlent, tels Claude Allègre ou Yves Coppens, s’élever contre le retour de l’ours et/ou du loup au motif qu’ils n’auraient pas ou plus leur place dans une société moderne comme la nôtre. Même Jean-Louis Etienne, grand connaisseur des pôles mais ignorant des réalités ursines pyrénéennes, estimait en 2006 qu’« il est ridicule de vouloir réintroduire des ours dans les Pyrénées [...] parce que ça bouscule tout un écosystème qui n’y est plus familiarisé » et déclarait par ailleurs que « l’ours ne fait plus partie de la biodiversité des Pyrénées » (ça c’est un scoop !), qu’ils sont « incontrôlables » (M. Etienne veut- il les équiper de dispositifs neutralisateurs ?) et que « le pastoralisme est la meilleure façon d’entretenir les montagnes 1 ». Nous reviendrons sur ce vieux préjugé "néolithique" dans une partie consacrée au pastoralisme et à ce qu’on appelle la biodiversité. Ces renforts médiatiques donnent du poids à un discours récurrent chez les opposants les plus radicaux à l’ours et aux prédateurs. Quel intérêt, si la souche pyrénéenne a disparu et puisque les ours bruns ne seraient pas menacés d’extinction2 , d’en relâcher dans les Pyrénées, s’interroge par exemple l’ex-enseignant défenseur acharné du monde pastoral, Bruno BescheCommenge ? « Il n’y a plus de vipères au bois de Boulogne. On ne parle pas de les réintroduire3 » ajoute-t- il, persuadé de clore toute discussion contradictoire par une pirouette dialectique aussi grossière. Rien d’étonnant alors qu’une journaliste d’un magazine d’informations français conclue son article par cette phrase : « En ville, l’ours est tendance, mais dans les Pyrénées il appartient au passé 4 . » Il est plus que jamais nécessaire de combattre farouchement une telle manière de penser, et de définir un terme au cœur de notre sujet, celui de "nature"5 . De moins en moins employé dans le vocabulaire courant, ou à tort et à travers, le mot nature se définira pour nous comme ce que l’homme n’a pas créé et qui vit en dehors de sa volonté. Cette définition a été formulée par le Suisse Robert Hainard 6 dès les années 1930, puis reprise par de nombreux naturalistes et quelques essayistes français tels François Terrasson ou Jean-Claude Génot. Ainsi, la forêt vierge ou primaire sans intervention du forestier, les sommets et glaciers, la rivière qui coule libre, la mer sont nature. Un jardin, un parc, un champ de maïs (transgénique ou non), une prairie de fauche, une estive, même très vertes !, ne sont pas nature. Si ces milieux abritent
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Citations extraites de L’ours : les raisons de la colère, Violaine Bérot, Kairn, 2007. La population d’ours brun en Europe est aujourd’hui l’ombre de ce qu’elle fut, même si elle a augmenté dans certains massifs après des siècles de persécution et de régression. L’ours ne prolifère pas en Slovénie, ni ailleurs, comme certains essaient de le faire croire. Un peu plus de 40 000 ours vivraient des Asturies à l’Oural, avec une grosse incertitude sur les effectifs en Russie européenne. 3 Voir « Débat houleux dans les Pyrénées », sur le site des Verts de Belfort, à Biodiversité. Un article sans aucun recul critique, issu d’un parti politique qui souhaite défendre la biodiversité. 4 Marie-Sandrine Sgherri, « Franska est-elle psychopathe » ? Le Point, 19/07/2007. On remarquera le choix totalement déplacé pour un ours du terme "psychopathe", preuve que la nature est un monde inconnu. 5 On s’étonne qu’un chercheur en linguistique, tel M. Besche-Commenge, ne définisse jamais ce qu’il entend par nature. Nous y verrions encore plus clair ! Il est vrai qu’il lui préfère le concept brumeux de « biodiversité ». 6 Robert Hainard (1906-1999), fut un grand sculpteur, graveur, naturaliste et philosophe des rapports de l’homme et de la nature.

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des espèces sauvages, la nature ne s’y exprime pas librement. Ceci dit, les plantes, les insectes, les reptiles, les amphibiens et les mammifères de nos pays sont aussi sauvages qu’avant la colonisation humaine. Nous ne les contrôlons pas, simplement ils vivent dans des milieux qui sont très différents des milieux réellement naturels. L’extrême majorité de nos contemporains n’a ainsi qu’une vision très restreinte de la nature. Elle se limite alors aux jardins, aux parcs urbains, aux alentours des villages ou des exploitations agr icoles de plaine et de montagne. De plus en plus de personnes, il est vrai, parcourent nos parcs nationaux ou des réserves naturelles, mais sans s’écarter des chemins de grande randonnée ou de sentiers balisés qui mènent à des cabanes d’observation. Excepté une minorité qui s’éprend véritablement de la nature, elle reste pour la plupart une terra incognitae. Devant un massif forestier abritant une forêt primaire, des ours, des loups, des lynx et quantité d’autres bêtes sauvages, une peintre slovène nous disait : « Ici, c’est Mars pour les gens ! » C’est un sentiment analogue que nous ressentons lorsque nous évoquons nos sorties dans la nature pyrénéenne ou mieux encore dans les forêts d’Europe centrale et orientale. En réalité, la méconnaissance de la nature règne chez la plupart de nos élites politiques, artistiques et scientifiques, incapables jusqu’à présent de développer une autre culture de nos rapports avec la nature. C’est pourquoi un haut fonctionnaire, ingénieur et chercheur comme Jean de Kervasdoué ose écrire dans un de ses ouvrages : « L’homme ne peut pas entrer dans une forêt primitive, y compris en zone tempérée, sans une machette ou une débroussailleuse pour tracer son chemin. La nature ne nous attendait pas ! 7 » Comment un homme très cultivé, directeur des hôpitaux, membre de l’Académie des technologies, qui a consacré sa vie aux secteurs de la santé et de l’environnement, nous révèle son éditeur, peut-il proférer pareille sottise qui fait rire tous ceux qui ont, au moins une fois dans leur vie, pénétré dans une forêt primitive. Concluons que M. de Kervasdoué n’a jamais été dans une forêt naturelle et qu’il propage les fantasmes occidentaux qui collent à la forêt.

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Les prêcheurs de l’apocalypse, Pour en finir avec les délires écologiques et sanitaires, Plon, 2007, page 34.

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Cliché n° 1. Forêt primaire en Slovénie, juin 2007. Marie, 11 ans, aura bien du mal à saisir les propos de M. de Kersvadoué. (Cliché n°1 : S. Carbonnaux).

Une telle ignorance nourrit la peur de la nature aussi bien chez les personnes vivant à la ville ou à la campagne. La civilisation occidentale s’est construite depuis des siècles, même des millénaires, sur la peur et sur la destruction de la nature. Des auteurs aussi différents que Robert Hainard (Et la nature ?), Robert Harrison (Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental), François Terrasson (La Peur de la nature) ou Dominique Venner8 ont disséqué quelques raisons profondes de ces comportements. Réfractaire à l’entendement humain, la nature nourrit la peur et un vieux fond de jalousie. Observateur de la nature depuis près de 30 ans, mais aussi des rapports des hommes avec la nature, nous partageons ces analyses. Par ailleurs, il est courant d’entendre que l’homme est partie intégrante de la nature. M. Besche-Commenge défend cette position9 en partant d’une phrase de l’association catalane DEPANA : « L’ours brun est partie intégrante de l’écosystème pyrénéen dont il n’altère pas l’équilibre. Ce que l’on ne peut dire de l’homme », phrase qu’il réfute bien entendu. De notre côté, nous souscrivons au jugement de cette association catalane. Qui de l’homme ou de l’ours a vécu le premier dans les Pyrénées, dans un écosystème équilibré ? C’est l’ours. Un grand mammifère qui passe presque inaperçu malgré sa taille et dont les besoins sont minimes. Et c’est bien l’homme qui est venu bouleverser l’écosystème. Nulle idéologie, simple observation. Car l’homme, contrairement à ce que suggèrent les opposants radicaux à l’ours, n’a jamais vécu à l’état de nature. S’il est évidemment un mammifère terrestre, il se comporte comme un être culturel, le plus souvent en opposition avec la nature. Nous sommes d’accord avec cette analyse de Robert Hainard qui écrivait que vu de Sirius, l’homme appartient en effet à la nature, mais que vu depuis la surface de la Terre, il est un être qui s’est extrait de la
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Lire « Fascination et peur de la sauvagerie » in actes du symposium La chasse, dernier refuge du sauvage ?, Privat, 2007. 9 « Une conception "écologique" de la nature et des hommes contradictoire avec la défense et le respect de deux », 2006.

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nature pour fonder la civilisation. Nature et civilisation sont alors deux entités très distinctes, malheureusement en opposition depuis des millénaires, mais qu’il n’est pas interdit de vouloir réconcilier. Ce que les opposants radicaux appellent l’écosystème pyrénéen est le plus souvent une nature culturelle qu’ils cherchent à tout prix à préserver, parce que c’est la seule qu’ils trouvent belle et agréable à vivre. C’est aussi une nature très domestiquée à laquelle ils tiennent, parce que leurs ancêtres l’ont en effet façonnée en fonction de leurs activités économiques et de leurs représentations mentales. La nature, ce que nous ne contrôlons pas, n’a décidément rien à voir avec la nature culturelle. Rien d’étonnant alors qu’une grande confusion règne dans les esprits. Pourquoi l’"écologiste", comme voudrait le suggérer Violaine Bérot, chevrière en Ariège, se devrait d’élever des chèvres ou des moutons 10 ? En effet, l’imagerie d’Épinal qui présente le paysan comme le gardien de la nature, ce paysan en parfaite harmonie avec la nature, est très éloignée de la réalité. L’écologiste de terrain observe cela à chaque sortie. Partout, sauf de très rares exceptions, le paysan, l’agriculteur est, par sa fonction même d’exploitant, en opposition plus ou moins radicale avec la nature. Qu’est-ce que la domestication, sinon une mise au pas d’espèces sauvages, commencée il y a plus de 8 000 ans en Asie, puis une sélection aux fins d’utiliser l’animal qui peut mener à l’élevage hors-sol. Qu’est-ce que l’agriculture sinon la schématisation de formations végétales qui, poussée très loin, aboutit à la culture industrielle et aux semences transgéniques. On le voit bien, tout cela n’a rien à voir avec la nature. Et voilà pourquoi l’agriculteur et l’éleveur sont très souvent bien mal placés pour parler d’elle. Et voilà pourquoi aussi, ils sont si souvent en lutte, voire en guerre contre la nature : les ronces et les "mauvaises herbes", les insectes et rongeurs dits ravageurs des cultures, les serpents (rien d’étonnant à ce que M. Besche-Commenge ait cité les « vipères » du Bois de Boulogne, il aurait pu citer le rossignol qui reviendra tout seul si on ne « nettoie » plus autant les sous-bois), les prédateurs à plume ou à poil, etc. Nous pourrions écrire ici des dizaines de pages de constats personnels sur la question. À titre d’illustration, et parce que le personnage en question est un opposant virulent à l’ours, nous avons entendu Jean-Marc Prim, président de la section montagne de la F.D.S.E.A. des Pyrénées-Atlantiques, s’en prendre systématiquement aux animaux dits « nuisibles », renards, fouines et corbeaux notamment, lors des réunions du Conseil départemental de la chasse et de la faune sauvage des Pyrénées-Atlantiques. Il est typique de ces représentants des mondes de l’agriculture et de la chasse, pour qui nombre d’animaux sauvages doivent être « régulés » parce qu’ils seraient malfaisants pour leurs cultures ou leurs élevages. Que d’exagérations aussi lors de ces réunions sur les prétendus dégâts extraordinaires commis par ces animaux quand l’utilisation de pesticides agricoles réduit à néant faune et flore, pollue les eaux, empoisonne les êtres humains depuis des décennies ! Que de fantasmes aussi sur nos villes envahies par les renards ou les fouines ! Une fois ce constat établi, il est légitime de poser cette aut re question : pourquoi la montagne appartiendrait-elle aux éleveurs, comme ils le revendiquent si souvent et plus ou moins violemment ? En quoi tout le territoire montagnard devrait- il être dédié ad vitam aeternam à l’élevage des brebis ? En quoi les agric ulteurs seraient- ils les seuls à faire des sacrifices pour vivre en montagne, quand les "écolos des villes" ne feraient que passer ?

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Voir son essai cité plus haut, L’ours : les raisons de la colère.

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Brisons quelques tabous : - la civilisation agro-pastorale traditionnelle n’est plus et le monde rural, à peu de choses près, vit comme les urbains (on achète au supermarché, on congèle, on regarde la télévision, on surfe sur internet, etc.), - ces mêmes urbains sont désormais le plus souvent les vecteurs de changements dans le monde rural, promoteurs par exemple de l’agriculture biologique, - les "écolos des villes" sont par les impôts qu’ils versent les principaux bailleurs de fonds de l’agriculture de montagne, - la montagne n’a nullement besoin d’être entretenue puisqu’elle s’est débrouillée toute seule sans les hommes pendant des centaines de millénaires, la montagne qui s’enfriche et se reboise n’est pas "sale" (un homme à la barbe fleurie est-il "sale" ?), elle évolue vers d’autres paysages, d’autres écosystèmes souvent plus riches et plus complexes, - conserver des paysages pâturés par des animaux domestiques est un choix culturel qui n’a souvent aucun lien avec la préservation de la nature, - voir évoluer la montagne vers des stades plus sauvages, avec une faune riche de grands prédateurs et ongulés, qui n’excluent nullement les hommes, pourrait être un autre choix culturel pour la société. C’est pourquoi le retour de l’ours, qui, rappelons le est demandé depuis plus de 20 ans par une première frange de naturalistes pyrénéens (Michel Clouet notamment), obéit à tout autre chose qu’une lubie d’écolos urbains. Comme tout lâcher ou toute réintroduction d’une espèce animale, l’arrivée d’ours d’origine slovène entre 1996 et 2006, est une manifestation culturelle. Eh bien, nous défenseurs de l’ours et de la nature sauvage, avons ce désir, sans pour autant exclure l’homme, de « recréer » une nature plus complète, plus riche, dont les plus beaux éléments, au sommet des chaînes alimentaires, ont été éliminés. Nous sommes cependant d’accord avec nos opposants lorsqu’ils s’inquiètent pour la « biodiversité ordinaire » que les défenseurs des prédateurs oublieraient trop vite. Ce serait un non-sens de croire que lâcher des ours dans les Pyrénées suffit à préserver la nature dite banale ou des espèces très discrètes et fort menacées. La nature est menacée partout, sur les côtes, en plaine, comme en montagne. À rebours d’une vision profondément réductrice et appauvrie, des hommes d’origine et d’horizons différents ont senti et compris le monde tout autrement. Ils expriment dans leurs œuvres des raisons profondes de préserver la nature la plus sauvage possible et ses incarnations les plus majestueuses. Revenons à Robert Hainard lorsqu’il relate ce qui l’a poussé à rechercher l’ours : « Pour moi, voir un ours était à la fois un rêve fabuleux et une nécessité de l’existence normale, dans un monde auquel je me sens rattaché et que je ne peux croire révolu à jamais. Dans les coins les plus savoureux de nos Alpes, plus encore dans ce Jura si âprement sauvage et solitaire, la grandeur des rocs, des étendues, des arbres crevassés et barbus appelle une grandeur animale dont l’absence me laisse un vide douloureux. Dire que septante ans plus tôt, j’aurais eu quelque chance de rencontrer la puissante bête velue. » Au terme d’un séjour en Bulgarie où il vit son premier ours en mai 1938, le roi Boris III, qui l’avait invité, formula une pensée mûrie chez l’artiste : « une forêt sans ours n’est pas une vraie forêt. 11 » N’allons pas beaucoup plus loin que la Suisse ou la Bulgarie et citons cette magnifique phrase de l’écrivain italien Dino Buzzati écrite en 1948, que nous avons lue dans le bel
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Robert Hainard, Les Mammifères sauvages d’Europe, Delachaux et Niestlé.

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écomusée de Spormaggiore, lors du voyage d’étude en Trentin organisé par l’État en décembre 2007 : « L'orso è anche avventura, favola, leggenda, continuazzione du una vita antichissima, scomparsa la quale ci sentiremo tutti un poco più poveri e più tristi » : L'ours est aussi aventure, fable, légende, continuation d'une vie très ancienne, sans laquelle nous nous sentirons tous un peu plus pauvres et tristes. Outre Atlantique, un des premiers à exprimer la nécessité vitale de conserver la grande faune fut le forestier et grand défenseur de la nature, Aldo Leopold. « Il faut être capable de voir le grand spectacle de l’évolution pour reconnaître la valeur de son théâtre, la nature sauvage, ou de l’un de ses plus extraordinaires accomplissements, le grizzli » écrit-il dans son « Esthétique d’une protection de la nature » à la toute fin de son seul ouvrage traduit en français, Almanach d’un comté des sables, publié en 1947. Dans nos Pyrénées, Claude Dendaletche, à la fin des années 80 dans un article publié dans L’Univers du vivant , avait cette réflexion pleine de sens : « Les chercheurs ont peu droit de cité dans la marche des affaires de la ville et de la montagne. Il est temps que cela change et l’ours peut nous y aider. Comment accepter que l’impuissance de certains hommes expulse définitivement des montagnes d’Europe occidentale ces prodigieux animaux que sont les ours ? Des dizaines de millions d’Européens peuvent-ils accepter que sous prétexte de rentabilité, quelques irresponsables détruisent les sanctuaires les plus précieux de notre continent ? » Non, décidément, l’avenir des Pyrénées ne doit pas s’écrire qu’à l’encre ultrapastorale et aménagiste. Vouloir éliminer tout ce qui gêne, l’ours, le loup, etc., au profit de stricts intérêts économiques pastoraux est indéfendable à tous points de vue. L’ours occupant des montagnes bien avant l’homme ne peut être rejeté pour des raisons d’éthique au sens où l’entendait Aldo Leopold : « La montagne qu’il faut déplacer pour libérer le processus vers une éthique, c’est tout simplement ceci : cessez de penser au bon usage de la terre comme à un problème exclusivement économique. Examinez chaque question en termes de ce qui est éthiquement et esthétiquement juste autant qu’en termes de ce qui est économiquement avantageux. Une chose est juste lorsqu’elle tend à préserver l’intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est injuste lorsqu’elle tend à l’inverse. 12 » Le grand défi culturel sera de vivre en biodiversité totale, donc avec des ours, des loups et des lynx, des bouquetins pour nos Pyrénées. Cette vision féconde, défendue par l’anthropologue portugais João Pédro Galhano Alves 13 s’appuie sur des recherches poussées de terrain auprès de populations portugaises qui vivent avec le loup, africaines avec le lion et indiennes avec le tigre au sein de territoires humanisés. Elle a l’immense mérite de mettre l’homme en état de dépasser sa capacité à détruire la nature et les espèces vivantes, et qui, sans nul doute, ne pourra que l’enrichir profondément. Il nous est impossible d’imaginer vivre sans ours dans les Pyrénées, lui qui peuple la montagne depuis la nuit des temps, qui fut adoré et qui orne nos plus belles grottes paléolithiques. Il est finalement autant nature et culture. Ce serait détruire notre passé et très mal envisager l’avenir que de refuser l’existence de l’ours.

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Sous « L’horizon », dernier chapitre de son livre, page 283. Nous remercions vivement Alain Sennepin, défenseur de la grande faune sauvage, qui nous a mis sur la piste de ce chercheur. Lire « Restaurer et coexister avec la biodiversité totale : sociétés humaines, grands carnivores et grands herbivores sauvages », Colloque sur la cohabitation homme/grands prédateurs en France, Nature Centre, 2004.

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« Une forêt sans ours n’est pas une vraie forêt. » Slovénie, juillet 2007. (Cliché n°2 : Daniel Auclair)

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CHRONIQUE DES MESURES DE PROTECTION DE L’OURS DANS LES PYRENEES

Pourquoi accorder une aussi longue place à cet historique ? Mais comment comprendre notre présent si nous ignorons le passé ? La plus gra nde histoire La volonté de protection de l’ours est très moderne. Si on peut la dater aux cinquante dernières années, l’ancêtre de l’ours brun, lui, est présent sur Terre depuis 600 000 ans. L’ours brun apparaît en Europe il y a environ 100 000 ans. Pendant au moins trente mille ans (de - 40 000 à - 11 000 ans avant nous), les hommes des cultures paléolithiques ont représenté l’ours sous diverses formes : une des plus vieilles sculptures connues au monde est celle d’un ours - elle a été découverte dans la grotte de Montespan (Pyrénées commingeoises) -, l’ours a été gravé sur le bois de renne, peint à l’ocre rouge au Pont-d’Arc, etc. Il n’est pas sans intérêt de savoir que les estimations démographiques à l’époque magdalénienne sont de quinze mille ou vingt mille habitants pour le sud-ouest de la France14 . C’est-à-dire qu’une si faible population qui possédait les mêmes capacités cérébrales que nous a créé une industrie très ingénieuse 15 des armes de chasse et pratiqué un art mystérieux qui surprend par son grand raffinement. Un culte de l’ours semble avoir existé dans les Pyrénées et sur tout le continent eurasiatique, même s’il est contesté dans nos contrées par la plupart des chercheurs. Notons qu’un culte de l’ours persiste aujourd’hui, de manière très affaiblie certes, en de très rares lieux de l’Eurasie, comme chez les Aïnous au Japon. Puis ce fut la grande rupture néolithique (nous n’employons pas le terme de révolution couramment usité, car étymologiquement une révolution est un retour au point d’origine). Entre - 8 000 et - 5 000 ans, apparaissent dans nos pays européens, et dans les Pyrénées, les élevages des animaux domestiques, en particulier ceux des chèvres et moutons dont les souches proviennent d’Asie centrale. Une nouvelle vision, représentatio n du monde, émerge, de plus en plus anthropocentrée. Avec l’avènement de l’agriculture et de l’élevage, et donc l’accroissement démographique de l’espèce humaine, la situation se dégrade pour l’ours brun. Olivier de Marliave parle d’une véritable guerre au moment de l’apogée démographique dans les Pyrénées au XIXe siècle. Michel Pastoureau, grand connaisseur du symbolisme animal, parle de la chute du roi des animaux que l’Eglise a combattu avec succès mille ans durant 16 . Le rapport de l’homme et de l’ours dans les Pyrénées a toujours été ambivalent. Ennemi héréditaire des bergers et des éleveurs, l’ours est aussi cet animal suffisamment considéré pour être appelé Lou Moussu (le Monsieur). «L’animal détesté – il est le rival craint entre tous, celui qui sème la mort dans les troupeaux – est aussi celui que l’on attend parce qu’il annonce le retour de la vie » écrit l’ethnologue Isaure Gratacos 17 . Pour l’historien Jean-Claude

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In Le Magdalénien. Apogée de l’art quaternaire. Dominique Saachi, La maison des roches, 2003. Le célèbre mathématicien et philosophe des sciences suisse Ferdinand Gonseth avait répondu à son ami l’artiste Robert Hainard qu’il n’existait aucune différence essentielle entre un homme paléolithique empruntant l’élasticité d’une branche pour réaliser une branche rectiligne et un physicien élaborant une horloge atomique. 16 L’ours : histoire d’un roi déchu, au Seuil, 2007. 17 Calendrier pyrénéen, Rites, coutumes et croyances calendaires dans la tradition orale en Co mminges et Couserans, Privat, 1995.

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Bouchet, la principale raison de la disparition de l’ours est qu’il était nuisible vivant pour une société agropastorale, et utile mort en ce qu’il rapportait des ressources. L’histoire très moderne de la protection de l’ours Les premières demandes de protection de l’ours sont celles de chasseurs et de forestiers, tel le prince Albert de Monaco, venu chasser en Ariège dans les années 1915-1916, ou Monsieur Salvat, inspecteur des Eaux et Forêts, qui lors du premier congrès international de protection de la nature tenu à Paris en 1923, attribuait la régression de la population d’ours à « l’ouverture des routes, l’exploitation des bois, le débroussaillement et… la chasse », et demandait l’arrêt de la chasse et la création d’un parc national. Même si cela regarde plutôt la Confédération helvétique, sachons que Boris III de Bulgarie s’engageait en 1938, auprès de Robert Hainard, à donner des ours pour repeupler les Alpes suisses, préfigurant la reconstitution de la grande faune européenne. 1946, Jean-Émile Bénech, par ailleurs auteur d’ouvrages cynégétiques, écrit dans Fauves de France, chez Stock, collection les livres de nature : « Peut-être - il est bien tard ! quelques mesures draconiennes… Mais non ! Il n’est jamais trop tard. Seulement, il faudrait les prendre tout de suite. N’ont-elles pas sauvé les derniers survivants des républiques de castors ? N’assistons- nous pas aujourd’hui au miracle de leur survivance sur le Rhône. Qui défendra la vie des derniers ours pyrénéens ? » Bénech oppose le loup « bandit de nos forêts » à l’ours ermite, épris de solitude, causant si peu de dégâts, adroit, très circonspect, « le plus avisé sans doute après le singe et qui se joue des embûches avec une rare facilité. » 1954, le docteur Marcel Couturier, grande figure de la chasse française, membre correspondant du Muséum national d’histoire naturelle parmi quantité d’autres titres, fait paraître à compte d’auteur une volumineuse monographie : L’Ours brun. Au cours de sa vie, M. Couturier a publié d’autres travaux du même type sur le chamois ou les coqs de bruyère. Il est bon de savoir que M. Couturier a chassé l’ours dans les Pyrénées et qu’il a tué son premier ours à Urdos grâce à André et Jean-Bernard Apiou, fils de Bernard Apiou, tous chasseurs d’ours. Couturier évalue alors la population d’ours des Pyrénées françaises à 70 têtes. « Ce nombre varie d’ailleurs beaucoup pendant la belle saison, en raison du va-et-vient des animaux entre la France et l’Espagne, et vice versa. » Pour les Pyrénées espagnoles, justement, il estime que la population d’ours y serait inférieure à celle du versant nord. À titre de comparaison, il estime que la Slovénie abritait alors 75 ours et la Croatie voisine (les populations sont reliées), 200 individus. Il estime également la population de Slovaquie à 200 ours alors que l’effectif était d’une vingtaine d’individus en 1932. Quant aux réserves, il écrit : « Ainsi n’existe-t-il en France qu’une seule réserve d’ours, celle du Pic du Midi d’Ossau. Il est donc de la plus haute utilité d’en créer de nouvelles dont l’objet sera de protéger cette espèce. » Et il évoque avec précision les secteurs en question pour conclure : « La question des réserves à ours en France est aussi importante que celle de la réglementation de la chasse au fauve. L’une ne vaut rien sans l’autre. Rien ne s’oppose vraiment à ce qu’elles soient harmonieusement conjuguées et alliées pour la meilleure protection de l’espèce. 18 »
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Chapitre « Nouvelles réserves à créer », pages 722-723 de L’Ours brun.

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Il n’en est pas moins vrai que Marcel Couturier achève son ouvrage par ces lignes : « Je termine par un pronostic pessimiste pour l’avenir de l’espèce. Un jour viendra où l’Homme en comptera à une unité près les derniers individus et où l’on dorlotera dans une cage ses derniers représentants pour les montrer au public. Sans vouloir jouer au prophète, je pense que, outre celles du Canada, les populations européennes d’ours bruns, comme celles des Pyrénées, des Abruzzes, de Scandinavie, des Balkans, des Carpates, suivront le sort de celles des Alpes et disparaîtront à plus ou moins brève échéance. Celles de la Russie d’Europe et de l’Alaska résisteront plus longtemps. Et c’est en Sibérie, en Chine ou en d’autres contées asiatiques qu’il faudra chercher les derniers survivants de l’espèce brune, mais aucun d’entre eux ne sera le témoin de la prochaine glaciation. » On pourra discuter bien sûr de sa vision d’une espèce en fin de course, mais cette conclusion sonne alors comme une alerte sérieuse pour l’ours des Pyrénées. 1957, on ferme la chasse à l’ours pour quelques mois, et en 1962, l’ours n’est plus regardé comme un gibier par la loi. Reste la possibilité d’organiser des battues administratives en cas de dégâts. Mais en 1960, l’aire de répartition de l’ours s’est amenuisée à l’ouest et à l’est, et surtout la population a éclaté en deux noyaux, occidental et central. Curieusement, alors qu’on ne parle évidemment pas de renforcer la population d’ours, voici ce que rapporte Jacques Burnier, ami de Robert Hainard, d’une conversation dans un bistrot de Lescun, alors qu’ils cherchaient les gypaètes à Lescun en mai 1959 : « Ils veulent conserver l’ours pour l’ornement de nos montagnes ! Elles seraient aussi belles sans ours. Ils veulent encore amener des ours pour qu’ils s’y reproduisent. Ça va nous attirer des milliers de touristes de Lyon et de Paris ! 19 » 1966, est créée la réserve de chasse de Los Valles (28 765 hectares) qui englobe en Aragon une bonne part du territoire de l’ours. 1967, le Parc national des Pyrénées occidentales voit le jour par décret du 23 mars, avec la protection de l’ours comme un de ces objectifs affichés. Son histoire remonte au début du siècle avec l’idée d’A. Martel du Club Alpin Français de créer un parc national en vallée d’Ossau. Le classement du site du Néouvielle et la création de la réserve de chasse du Pic du Midi d’Ossau, puis celle du Vignemale, raniment la volonté de faire aboutir l’idée. Las, en raison d’un découpage politique et non biologique des limites du Parc, ce dernier ne sera pas en mesure de préserver les habitats de l’ours. Le parc s’étend sur 60 kilomètres de long et une largeur de 1,5 à 12 kilomètres. C’est donc une mince bande de hauts reliefs (la zone centrale est comprise entre 1073 et 3298 mètres) qui ne comprend pas de grands massifs forestiers, dont les plus riches sont justement situées à de plus basses altitudes. Il a une zone centrale de 45 707 hectares (15 parties de communes concernées) et 206 352 hectares de zone périphérique, ce qui fait de lui le parc national français au plus fort ratio zone périphérique/zone centrale : 5 hectares de zone périphérique sans protection particulière contre 1 hectare avec une protection qui n’a cependant rien d’intégral. Si la chasse est interdite en zone centrale, l’exploitation forestière y est permise ainsi que le pastoralisme, activités qui peuvent être très perturbatrices pour les écosystèmes. Ce parc est frontalier de celui d’Ordesa (15 608 hectares) créé en 1918 et agrandi en 1982. Ce dernier fut surtout créé pour protéger le dernier noyau de bouquetins des Pyrénées, dont la dernière femelle s’est éteinte en 1996.
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S. Carbonnaux, Le Cercle rouge. Voyages naturalistes de Robert Hainard dans les Pyrénées, Hesse, 2002.

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Le Parc ne sait que faire pour protéger l’ours. Avec l’idée de détourner l’ours des brebis, son directeur Pierre Chimits a fait introduire des marmottes dans les vallées d’Aspe et d’Ossau, pensant qu’elles intéresseraient l’ours, fait planter des arbres fruitiers qui doivent donner dix ans plus tard ou fait encore creuser des mares à grenouilles. Le ton d’une lettre envoyée à Robert Hainard dénote l’embarras de la direction du Parc : « (…) Je viens vous demander si vous ne verriez pas d’autres sour ces de nourriture naturelle sous la forme par exemple de semis ou plantation dans les clairières ce certains tubercules susceptibles d’intéresser l’ours. Bref, je serais très heureux de recevoir vos suggestions en la matière que j’essaierais de mettre le plus rapidement possible en pratique. (…) 20 » Et l’illusion d’une conservation de l’ours par le Parc demeure pour de longues années. Pourtant, en 1965, lors d’une séance du C.N.P.N. consacrée à ce projet, M. Giban de l’I.N.R.A. constatait que «si l’on veut parvenir à une véritable protection de l’ours, il faut voir grand, cet animal ayant besoin de vastes espaces pour vivre et se développer. » Elle demeure même à la lecture de l’atlas des Parcs nationaux (M.A.T.E.)21 . 1968. L’Office national des forêts se mécanise. La construction des routes s’accélère. 1970. Dernière autorisation d’achat de strychnine, dont les paysans ont de grosses réserves… 27 juillet 1971. Création par décret du ministère de la Protection de la Nature et de l’Environnement. Un portefeuille explosif, dixit le professeur de droit Michel Prieur, qui voit se succéder 7 ministres et 4 secrétaires d’Etat jusqu’en 1978. 1971. François Merlet, un des grands précurseurs français de la chasse photographique, fait paraître à Pau aux éditions Marrimpouey jeune, Seigneur des Pyrénées, l’ours. Ce livre contient plusieurs photographies en couleurs de l’ours des Pyrénées et un vibrant «S.O.S. pour nos derniers ours ». Il subsisterait 35 ours dans les Pyrénées. 1972. Interdiction totale de la chasse à l’ours, y compris en battue administrative (Journal officiel, 15 février 1973). En Espagne, l’ours brun est déclaré espèce protégée par décret du 15 octobre 1973. 1973. Jean Dorst, une des sommités de la protection de la nature en France, s’appuie sur Marcel Couturier pour s’opposer à la réintroduction de l’ours dans le Vercors, malgré un rapport favorable de Robert Hainard commandé par le Muséum national d’histoire naturelle. Dorst craint une cohabitation difficile avec les bergers (il se demande même si l’ours ne pourrait pas en croquer un - sic !), voire avec les touristes, et constate que les Suisses ont abandonné l’idée de réintroduire l’ours chez eux. « La tentation est grande de venir faire sur notre territoire des expériences qui risquent de compromettre l’image de marque de la protection de la nature » écrit- il à un de ses collaborateurs. Dorst refuse aussi la réintroduction des grands rapaces mais accepte celle du lynx, expérience qui donne de bons résultats en Suisse. Grande déception et colère de Hainard : « Toute ma vie, j’aurai traîné la lâcheté des officiels ! Il déconseille la réintroduction de l’ours, par contre il admettrait le lynx. Parbleu ! parce que d’autres l’ont déjà fait contre vents et marées ! 22 »
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Lettre du 31 décembre 1969 (archives Fondation Hainard). Voir : http://atlas.parcsnationaux.org/pyrenees/page.asp?page=8 Lettre à D. Ariagno du 21 décembre 1973 (archives Fondation Hainard).

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1973. Création d’une section béarnaise de la Société d’études, de protection et d’aménagement de la nature dans le Sud-Ouest (S.E.P.A.N.S.O.), pour s’opposer principalement à de grands projets d’aménagement en montagne, comme celui du vallon du Soussouéou, où il est question de construire 7 000 lits pour relier la station d’Artouste, à la limite de la zone centrale du Parc, à celle de Gourette. L’ours fréquente encore ce territoire. Jean-François Terrasse y a même observé trois individus en plein jour au début des années soixante sur le sentier. Un grand combat associatif, notamment grâce au film « Montagne à vendre », permet de bloquer le projet. 1975. Joël Tanguy Le Gac, figure incontournable de la protection de la nature dans les Pyrénées occidentales (décédé en 2006), Claude Dendaletche et quelques autres créent le Fonds d’intervention éco-pastoral (F.I.E.P.) sur le modèle du Fonds d’intervention pour les rapaces. C’est la première association de protection de l’ours qui entend assurer la coexistence du pastoralisme et de l’ours, et montrer aux bergers qu’ils peuvent avoir intérêt à ce que l’ours fréquente leurs estives. La démarche est présentée comme une révolution. Elle est en partie justifiée par l’inaction presque totale du Parc national en matière de protection de l’ours. Il subsiste alors 25 ours dans les Pyrénées. 1976. La Société nationale de protection de la nature et l’Office national de la chasse passent une convention qui aboutit au premier rapport biologique sur l’ours des Pyrénées (Jean-Jacques Camarra/Claude Dendaletche, 1978). Les associations demandent le classement du site du Soussouéou au titre de la loi de protection des paysages de 1930. 10 juillet 1976. Grande loi de protection de la nature. 1976. À Pau, lors d’un colloque international sur la grande faune des Pyrénées, le professeur allemand de l’université de Heidelberg, Peter Röben estime que les Français se trompent à encourager le pastoralisme. « Le pacage ne devrait pas être encouragé. Il faudrait même favoriser l'abandon des fermes et exploitations agricoles dans toute la zone fréquentée par l'ours. [...] Rabâcher que le pâturage est absolument nécessaire au maintien du milieu et du paysage montagnard est une erreur et une contrevérité fondamentale. [...] En conclusion, permettez- moi une remarque quelque peu amère : il serait bon que le Parc National ne s'occupe pas exclusivement de développer le tourisme et d'assurer le bien-être des bergers, mais - il me semble que c'est même sa vocation prioritaire - qu’il s'occupe également de la protection des espèces animales et végétales et de leur milieu de vie. 23 » C’est aussi la position de Robert Hainard notamment exprimée lors d’un colloque analogue au mois de novembre 1981, qui entraîna une discussion vive avec Claude Dendalectche et Louis Espinassous, ce dernier alors agent du Parc. Voici d’ailleurs ce que pouvait écrire R. Hainard à Michel Terrasse deux ans auparavant, au sujet des fiers montagnards qui refusent la réserve d’Indiens mais poussent au grand programme immobilier du Soussouéou en vallée d’Ossau : « Ces sont des sous-développés et ils le restent en se précipitant (comme le TiersMonde) sur ce "Progrès", ce "développement" auquel nous ne croyons plus. » Ou encore, alors que la tentation pastorale est forte chez les naturalistes : « Vas-tu abandonner la photo pour élever des moutons, seule communion vraie avec la nature ? »

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Voir « Contribution à la protection de l’ours brun dans les Pyrénées », in La grande faune pyrénéenne et des montagnes d’Europe, Laboratoire du milieu montagnard/F.I.E.P., mai 1979. Voir aussi du même auteur « Status of the brown bear in the Pyrenees », 1978.

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1978. Publication du rapport L’ours brun des Pyrénées, sous la direction et la responsabilité de Claude Dendaletche, sous convention de l’O.N.C. et de la S.N.P.N. Il est rédigé par Claude Dendaletche et Jean-Jacques Camarra. L’étude de terrain est menée par ce dernier dans les Pyrénées occidentales. Jean-Yves Merle, lui, étudie la partie orientale de la chaîne. C’est le premier rapport scientifique sur l’ours des Pyrénées et sa protection. L’échec des mesures prises par le Parc national est total d’autant que les ours vivent en dehors de la zone centrale. 1979. Le F.I.E.P. verse les premières indemnités de dérangement aux bergers. L’argent provient du Fonds mondial pour la nature (W.W.F.) puis viendra de l’État. Voici une anecdote racontée par celui qui signa les premiers chèques. Son grand-père, berger basque, à qui il explique leur démarche répond : « Ils vont se moquer mais ils te prendront l’argent. » 1980. La commission permanente du Parc national poussée par son directeur Bernard Glass, émet une résolution importante. Considérant que la situation de l’ours des Pyrénées est critique et que le parc représente pour l’opinion nationale l’institution chargée de le protéger, elle estime que : « - une action efficace de protection de l’ours passe essentiellement par le maintien de son biotope dans un état de grande tranquillité, - une telle action suppose : l’acceptation par les populations et les élus locaux, la concertation entre les responsables locaux et nationaux des diverses administrations, la désignation d’une instance responsable se consacrant prioritairement à la mise en place sur le terrain des mesures décidées, « - une prise en charge nationale du problème de l’ours est indispensable pour que les moyens financiers, juridiques et techniques soient assurés pour l’action du programme d’action en faveur de l’ours. » Elle demande enfin que : « - Le programme national de protection de l’ours soit défini d’urgence par les services centraux concernés et assortis de moyens pour une mise en œuvre concrète sur le terrain. - Le Parc national soit chargé du pilotage, sous l’autorité des préfets concernés, de ce programme pour le noyau occidental en application d’un mandat explicite définissant la mission et les moyens. » 1981. Janvier, Jean-Pierre Farthouat (ingénieur du génie rural des eaux et des forêts, conseiller cynégétique régional de l’O.N.C.) remet un rapport de synthèse sur la protection de l’ours des Pyrénées occidentales. Ce dernier préconise de nombreuses mesures, des adaptations des lois et règlements. Il en sortira bien peu de chose. Le Conseil de l’Europe, à l’occasion du premier renouvellement du diplôme attribué au Parc national, attire l’attention des autorités françaises sur divers sujets de préoccupations dont : - la nécessité pour les autorités locales propriétaires des terres de mieux prendre en compte la finalité biologique du parc, - l’urgence de prendre des mesures strictes de protection pour la sauvegarde de l’ours en zone périphérique.

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1981. Le projet du Parc national de l’Ariège est finalement abandonné 24 . Dans le courant des années soixante-dix, un projet de «Parc national des Pyrénées ariégeoises », appuyé par Jean Servat, directeur de l’O.N.C.F.S., originaire de Massat, suscite chez les populations locales d’importants clivages et des conflits passionnés. Ce projet est rejeté par les associations naturalistes, dont la S.P.N.M.P. et le Comité écologique ariégeois (C.E.A.) qui venait de se créer en 1979. Ce rejet est motivé par le découpage non biologique des limites du projet, qui excluait la plupart des forêts et des secteurs très riches tels que le plateau de Beille. Alain Barrau, actuel président du C.E.A. qui avait étudié le dossier et les cartes, confie que les principaux sites d’hivernage du grand tétras et d’importantes places de chant n’avaient pas été inclus dans le périmètre du projet. La réglementation laxiste démontrait par avance que ce projet avait une nature non pas protectrice mais économique et touristique, comme le Parc national des Pyrénées occidentales qui a maintenu l’illusion de la protection de l’ours brun. Les associations naturalistes et écologistes avaient alors proposé un chapelet de réserves naturelles (un «parc à noyaux ») qui couvrait des territoires biologiquement riches, tels les massifs de l’Aston ou de la Frau, sur une idée de Michel Clouet entre autres. Ces réserves ne verront jamais le jour. Par contre, sur les territoires exclus du périmètre du projet de parc national, furent réalisés, comme par hasard, de nombreux aménagements prévus par les communes : stations de ski, barrages (tel celui de Laparan), etc. que le C.E.A. a dû combattre (dixit Alain Barrau et Thierry de Noblens, ancien président de l’association).

1982. Deux ours sont tués à Laruns. Treize ou quatorze ours sont ainsi tués entre 1976 et 1995. Il ne subsisterait plus que 4 ours dans les Pyrénées centrales. 1982. Jean Lassalle remporte le canton d’Accous, représenté jusqu’alors au Conseil général des Pyrénées-Atlantiques par Robert Balangué, maire de Bedous. 1982. Interpellé à Foix, le Président de la République, François Mitterrand, déclare : « Je suis de votre avis. Il faut sauver les ours et protéger l’espèce. On doit pouvoir le faire sans léser les agriculteurs… » (La Dépêche du Midi, 30 septembre 1982). 1983. Création du groupe Ours qui compte parmi ses membres le F.I.E.P., le W.W.F., la Société française d’étude et de protection des mammifères (S.F.E.P.M.), la Société nationale de protection de la nature (S.N.P.N.), la Société de protection de la nature Midi-Pyrénées (S.P.N.M.P.), la S.E.P.A.N.S.O., etc. 1983. Une ourse est retrouvée morte en bas d’une falaise sur la commune d’Etsaut, officiellement victime d’une chute. On peut la voir aujourd’hui au musée de la maison du Parc à Etsaut. Elle ne fera curieusement jamais l’objet d’une autopsie et son squelette finira presque dix ans plus tard entre les mains d’un vétérinaire. Ce dernier m’a affirmé : « Je peux te certifier qu’elle ne présentait aucune fracture. Tu pourras le vérifier au musée. »

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Notons qu’aujourd’hui les élus de l’Ariège appuient la création d’un parc naturel régional à vocation économique et touristique, couvrant l’ouest du département. Le syndicat de préfiguration du parc est présidé par André Rouch, maire d’Alzen, président de la communauté des communes du Séronais, conseiller général et président de la Fédération pastorale. Le projet est également soutenu par un certain Michel Sébastien qui soutenait à l’époque le projet de parc national. Le C.E.A. ne soutient pas ce projet. Les lignes n’ont pas bougé depuis 30 ans…

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1984. Le "Plan Ours" est lancé par le ministère de l’Environnement, rédigé par Gilbert Simon, pour sauver l’espèce. On parle d’un minimum d’une quarantaine d’ours et on se donne 5 ans pour réussir, alors que moins de 20 ours peuplent encore les Pyrénées. Le principe du "Plan Ours" repose sur une cartographie établie d’après les observations des scientifiques. Le territoire a été zoné en fonction de la sensibilité des secteurs (les zones rouges sont les zones d’hibernation, de reproduction et d’élevage des jeunes) et les projets susceptibles de modifier le biotope de l’espèce seront ainsi examinés avec plus ou moins d’attention. L’indemnisation des dégâts d’ours sur les troupeaux est augmentée. Pour la chasse, on imagine des échanges de réserves, des compensations comme le tir d’isards dans des secteurs protégés, où l’espèce est abondante, ou des réintroductions d’espèces gibier. Pour ce qui est de l’exploitation forestière, alors que 17 000 hectares de forêt exploitable sont en zone rouge, le plan propose des rachats de coupe pour en différer l’exploitation, des moyens alternatifs comme l’hélicoptère ou le câble et enfin une réglementation de l’accès aux pistes. Dernier point, le plan prévoit de développer une activité touristique intelligente autour de l’ours. Pour son fonctionnement, un groupe administratif central est basé à Toulouse et trois groupes locaux sont créés à Oloron-Sainte-Marie, à Saint-Gaudens et Saint-Girons/Foix. Deux millions de francs sont affectés pour son fonctionnement en 1984. 1984. Un nouveau projet de liaison entre les stations d’Artouste et de Gourette voit le jour. Nouveau combat associatif, avec le Club alpin français. M. Laurent Fabius y met fin. 1985. Le préfet des Pyrénées-Atlantiques autorise le maire de Laruns à construire des centaines de lits au bord du lac de Fabrèges, sous la station d’Artouste. Le 9 octobre 1989, le Conseil d’Etat annule la décision préfectorale pour violation de la loi montagne, sur requête de la S.E.P.A.N.S.O. et de France Nature Environnement : las, les immeubles sont construits. Une règle non écrite veut que des bâtiments publics, même illégaux, ne peuvent être détruits 25 . 1986. Second renouvellement du diplôme du Parc national par le Conseil de l’Europe. Il informe que le renouvellement est assorti de conditions dont l’inobservation peut entraîner le retrait du diplôme. C’est-à-dire, ne pas accepter en zone centrale des aménagements lourds ou activités contraires à la sauvegarde de la vie sauvage. 1987. Réunion le 20 février à la Direction de la protection de la nature (D.P.N.). Le directeur, François Letourneux, indique sa position : « il est actuellement hors de question de parler de réintroduction ou de renforcement de population d’ours dans les Pyrénées. » De leur côté, P. Havet, chef du service technique de l’O.N.C. et Georges Érome, du Groupe Ours, envisagent cette question. Août 1987. Mission d’expertise de l’Américain Christopher Servheen dans les Pyrénées. Il estime qu’il faut définir un territoire de 60 000 à 100 000 hectares géré en fonction des besoins des ours (notamment en réglementant la circulation sur les routes et pistes, en proscrivant les battues aux chiens courants) et appuie l’idée de renforcer la population. En septembre, Jean-Pierre Raffin et M. Colas-Belcour, membre de la D.P.N. rencontrent des scientifiques russes en Caucase (A.N. Koudatkine) et au nord-ouest de Moscou (V. S. Pajetnov). Ces derniers estiment que l’avenir de l‘espèce est très problématique dans les
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Cette règle lamentable a heureusement subi depuis des accrocs.

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Pyrénées « si, à côté de la protection des territoires, n’est pas engagée une stratégie de restauration des effectifs (nourrissage direct ou indirect, renfort de population. » De nouveaux échanges franco-soviétiques sont alors prévus. Jean-Pierre Raffin note même dans son rapport : « Nous avons été frappés par le nombre, la jeunesse et le dynamisme des chercheurs présents en permanence dans les territoires protégés, surtout lorsque l’on compare avec l’indigence qui prévaut dans les structures équivalentes en France. Cet investissement scientifique permet une excellente connaissance de l’évolution de la flore et de la faune des zones protégées et d’en tirer des conséquences pour la gestion d’autres parties du territoire. » 14 et 15 novembre 1987. Colloque de Seix en Ariège. Le renforcement de la population d’ours est évoqué pour la première fois, à l’initiative de Michel Clouet. Ce renforcement n’est pas accepté par tous le naturalistes, notamment ceux de la S.E.P.A.N.S.O. qui pensent qu’il faut tout faire pour sauver la souche pyrénéenne unique avec ses habitats. Les mêmes s’opposent aussi au nourrissage, disant que la survie de l’ours est avant tout un problème de tranquillité. 1988. Le "Plan Ours" patine. Brice Lalonde et Henri Nallet, ministre de l’Agriculture décident le 22 septembre d’actions nationales et locales pour la restauration de l’ours des Pyrénées. Outre une nouvelle cartographie de l’habitat de l’ours qui sera actualisée pour 1989, il est question de cohérence entre les actions des services de l’État (actions réglementaires, interventions financières) qui oeuvrent malheureusement chacun de leur côté. On évoque également la recherche de moyens pour limiter la pénétration routière, des mesures de protection de biotopes à venir, un nourrissage à court et long terme des ours. Au mois de janvier, Jean-Pierre Tane a rédigé une «Contribution au Plan Ours 19882000 », qui s’achève par l’idée de créer des centres de réacclimatation en milieu naturel qui permettrait l’essaimage des ours. On imagine un site au Pays Basque et en Ariège. 1988. Année de l’ours. Grande exposition "D’Ours en ours" au Muséum national d’histoire naturelle. Le Président de la République, François Mitterrand, et le Premier Ministre, Michel Rocard, affirment la volonté de l’État de protéger l’ours et son milieu. Le 6 octobre, discours de François Mitterrand : « En 1982, j’avais lancé un appel pour la sauvegarde de l’ours ; eh bien ! Je recommence ! (…) À quoi servirait- il de protéger les ours si dans un même moment on détruit leur habitat ? » Il reste 13 ours dans les Pyrénées. 1988. Le 9 décembre, le Tribunal administratif de Pau annule l’autorisation de construire une station de ski de fond (bâtiment, parking, etc.) en lieu et place d’une station plus modeste déjà installée. Encore une fois, la décision de justice intervient trop tard. Le promoteur du nouveau projet est Jean Lassalle. Il est intéressant de noter qu’avant la construction de la station, les élus aspois avaient proposé un échange au Parc national entre les terrains du Somport et de Peyranère, situés en contrebas, et ceux de Narbèze (ces derniers propriétés de la commune de Cette-Eygun et biotope important pour l’ours). Le Parc national refuse la proposition. 1989. Naissance de l’association Artus, en faveur de la sauvegarde de l’ours en France, qui réunit assez vite plus de 13 000 membres. Elle est soutenue vigoureusement par l’entreprise de vente par correspondance « La Maison de Valérie », dont le président directeur général, Jean-Pierre Hourdin, s’implique personnellement dans ce combat. Dix ours survivent dans les Pyrénées dont un dans les Pyrénées centrales.

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Jean Lassalle, conseiller général du canton d’Accous depuis 1982, devient président du Parc national des Pyrénées. Ses vice-présidents sont André Fabre, maire de Laruns, et René Rose, maire de Borce. Création du Comité intervalléen pour la sauvegarde de l’ours et de la faune sauvage dans leur environnement (Haut-Béarn), une association présidée par le maire de Laruns, qui regroupe des élus et d’autres personnes opposés aux réserves, qui s’oppose très vite aux associations. L’Association des amis des ours, créée en vallée d’Aure par Marianne Bernard, sert les intérêts de ce Comité et gère un cul-de-basse-fosse où sont enfermés deux ours. Par note du 29 mars, transmise aux autres responsables du Parc, aux préfets concernés, au F.I.E.P. et au Groupe Ours, le directeur du Parc, Michel Cales milite pour un rôle accru du Parc national vis-à-vis de la protection de l’ours, la nécessité de protéger un vaste territoire pour l’ours, à laquelle répondrait une extension importante de son territoire. Il souligne que l’évolution sensible des comportements dans les vallées d’Aspe et d’Ossau, la pression d’une opinion publique favorable et motivée, l’absence d’échéance électorale locale avant plusieurs années créent un bon climat de travail. Coup de gueule du Groupe Ours : « Qu’ils crèvent ! », devant l’échec du "Plan ours" en raison de blocages administratifs et politiques. Une étude sur le renforcement de la population est commandée par le ministère de l’Environnement. Campagne nationale des associations de protection de la nature et du Groupe Ours en faveur de territoires protégés Le 2 avril, édition d’un document intitulé « Des territoires protégés pour l’ours des Pyrénées » par le F.I.E.P./Groupe Ours Pyrénées, la Société de Protection de la Nature de Midi-Pyrénées et l’ensemble du Groupe Ours, diffusé aux autorités compétentes, les préfets des Pyrénées-Atlantiques, de la Haute-Garonne et de l’Ariège, le secrétaire d’État à l’Environnement et au Premier Ministre. En exergue : « Aucun pays n’a réussi la restauration de l’ours brun sans un territoire protégé, sans une structure territoriale pérenne. » Les associations font le constat qu’il n’existe rien en France hormis la zone centrale du Parc, bie n étroite et si peu forestière. En Espagne, on compte alors une réserve nationale de chasse, Los Valles en Aragon, et la réserve naturelle de Larra. Pour les Pyrénées occidentales, c’est une grande réserve naturelle couvrant la zone à ours qui a les faveurs des associations. Cette réserve doit s’adosser aux deux réserves espagnoles. Pour les Pyrénées centrales, si on évoque la création de telles réserves en Ariège occidentale autour du pic de la Calebasse et en Haute Ariège dans le massif de l’Aston, on pousse aussi à la « mise en concordance des réserves de chasse et réserves forestières avec les biotopes potentiels afin qu’entre les principaux noyaux de protection existe un réseau d’espace de tranquillité permettant la circulation des animaux et leur repli éventuel. » Existent alors : - La réserve domaniale du Mont Valier (Ariège) sur environ 9 000 hectares (1937), et une réserve de chasse domaniale sur 8 815 hectares (arrêté ministériel du 27/11/1975). Seule la chasse accompagnée à l’isard est permise. - La réserve de chasse domaniale de Luchon (Haute-Garonne) sur 1 038 hectares (arrêté du 27/08/1985) et réserve biologique domaniale dirigée sur 333 hectares (arrêté ministériel du 30/08/1988). - Le projet de réserve de chasse domaniale plus une réserve biologique sur le massif de Burat (communes de Cierp-Gaud et de Marignac).

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Les associations proposent que chaque création de territoire protégé doive alors faire l’objet d’un « projet simultané de protection et de restauration éventuelle de l’ours dans son milieu et de valorisation économique intégrée de cette "montagne aux ours". » Notons que la proposition des associations de créer des réserves naturelles était la plus appropriée au regard des textes. Pour la création de telles réserves, sont prises en considération « la préservation d’espèces animales ou végétales et d’habitats en voie de disparition sur tout ou partie du territoire national ou présentant des qualités remarquables ; la reconstitution de populations animales ou végétales ou de leurs habitats. » 30 mai - 2 juin 1989. Visite de chercheurs soviétiques (Koudatkine et Pajetnov) en Béarn et en Comminges. Rencontre avec des élus à Borce, le conseiller général de Saint-Béat et le maire de Melles. Une plus grande coopération est imaginée, en vain malheureusement. L’écroulement de l’U.R.S.S. passe par là et peut-être aussi le manque de suivi de la part des Français. Octobre 1989. Envoi par les associations F.I.E.P. et S.P.N.M.-P. d’un recours gracieux au Premier Ministre, Michel Rocard, et d’un autre au secrétaire d’État chargé de l’Environnement, Brice Lalonde, qui ne répondent pas à la demande de création de réserves naturelles aux fins de protéger les habitats de l’ours dans les départements des PyrénéesAtlantiques, de la Haute-Garonne et de l’Ariège. 6 octobre 1989. Publication dans le journal Le Monde d’une page achetée par l’association Artus, intitulée «6 octobre 1988 - 6 octobre 1989. Sinistre anniversaire », qui fait grand bruit au sein des services de l’État. En effet, Artus et le Groupe Ours rappellent l’indifférence de l’État en matière de protection de l’ours, malgré le fameux discours du Président de la République prononcé un an auparavant. Décembre 1989. Annonce de la création de réserves biologiques domaniales par M. François Letourneux, directeur de la Direction de la Nature et des paysages (D.N.P.) au ministère de l’Environnement. Ces réserves de faible superficie ne sont en rien suffisantes pour protéger les biotopes de l’ours. Jean-Jacques Annaud vient présenter son film L’Ours en avant première à Pau devant un parterre d’élus, de personnalités associatives et administratives. Le directeur de la D.P.N. remet même ce soir là un chèque de 400 000 francs au maire de Laruns en dédommagement pour une suspension de coupe forestière dans un lieu très sensible pour l’ours. Las, l’évènement ne prend pas 26 . Avril 1990. Dépôt de deux recours devant les Tribunaux administratifs de Pau et de Toulouse contre la décision implicite de rejet du Premier Ministre et du ministre de l’Environnement de créer des réserves naturelles dans les départements des PyrénéesAtlantiques (hautes vallées d’Aspe et d’Ossau), de la Haute-Garonne (Luchonnais) et de l’Ariège (Forêt domaniale de St-Lary et massif de l’Aston). C’est le cabinet Huglo-Lepage qui est chargé de cette affaire. La requête déposée à Pau demande que le Conseil d’Etat annule la décision implicite de rejet en question, et, curieusement, la requête déposée à Toulouse fait cette même demande au Tribunal administratif qui n’est pas compétent pour ce faire. Ainsi, sinle T.A. de Pau a transmis rapidement au C.E. la requête, il faudra deux ans et demi pour que le T.A. de Toulouse, le 15

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La Cause de l’ours, pages 112-113.

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octobre 1992, rende sa décision et transmette la requête au C.E., appliquant une règle banale de procédure. Deux ans et demi ont été perdus pour rien… 11 avril. Un groupe de travail, composé d’élus, de la fédération des chasseurs, du F.I.E.P. et de l’administration centrale, est mis en place par le ministère afin d’étudier un projet de décret créant dans les Pyrénées-Atlantiques une réserve naturelle et une zone de protection de l’ours sur 60 000 hectares. Mai. Annonce par la D.N.P., confirmée par le ministre le 16 août, de la prise d’un arrêté de biotope comme alternative à la création d’une réserve naturelle en Aspe-Ossau. 13 juin. Pleine page dans Le Monde. "Supplique d’Artus à M. Michel Rocard" pour lui rappeler de prendre les mesures nécessaires de protection. Après d’âpres et longues négociations, le 5 septembre 1990, le secrétaire d’État chargé de l’Environnement, Brice Lalonde, prend un arrêté créant des réserves pour protéger l’ours en période de chasse. Cet arrêté fixant des mesures prises pour prévenir la destruction et favoriser le repeuplement des ours des Pyrénées, prévoit des interdictions de chasse et de circulation de véhicules à moteur. Le 9 septembre, le tocsin sonne dans les vallées béarnaises. Une manifestation réunit mille personnes sur le plateau du Bénou. Période de violences et de menaces qui visent les défenseurs de l’ours. Le Comité intervalléen pour la sauvegarde de l’ours et de la faune sauvage dans leur environnement et la Fédération des chasseurs des Pyrénées-Atlantiques déposent un recours au Conseil d’État contre cet arrêté. Octobre, le syndicat du Haut-Ossau trace sans autorisation une piste forestière en plein cœur du Parc National, à Bious-Artigues. Les orientations régionales forestières précisent que : « Il faut inciter à la constitution de réserves biologiques. (…) La présence d’une population d’ours bruns constitue un objectif national et européen (…) qui pourrait se caractériser par une population de 50 à 70 ours sur l’ensemble de la chaîne. » 1991. Un ours cause des dégâts importants (130 bêtes tuées dont 63% non gardées) en vallées d’Aspe et d’Ossau. Grave crise locale. Le nourrissage entamé deux ans plus tôt par l’O.N.C.. , et qui s’était heurté à de fortes oppositions dans les rangs associatifs, est arrêté. Certains éleveurs et responsables politiques accusent l’administration d’avoir donné aux ours le goût de la viande. 1992. Juin, l’ours familier est identifié génétiquement : c’est une femelle pyrénéenne. Juillet, cette ourse est capturée au lacet d’acier par les agents de l’Office national de la chasse, mais finit par s’échapper. Des rumeurs disent qu’elle aurait été tuée par des chasseurs de la vallée d’Ossau. Quoi qu’il en soit elle "disparaît" quelques mois plus tard pour le réseau de suivi de l’ours. Il ne subsiste plus que deux femelles. Création de l’Association de développement économique et touristique (A.D.E.T.), par quatre communes de Haute-Garonne, Melles, Boutx, Arlos et Fos, qui se regroupent autour de la sauvegarde de l’ours, de la valorisation de son image et d’un développement local.

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Le Parc national perd son diplôme devant le non-respect des recommandations de 1981 et 1986. Depuis l’instauration de ce diplôme, c’est la première fois qu’un tel évènement s’est produit. 1992. Artus finance une étude sur la faisabilité d’un renforcement d’ours brun dans les Pyrénées centrales. 1993. 20 juin. Michel Barnier signe à Melles avec les quatre communes de l’A.D.E.T. une charte visant «à titre expérimental » un accroissement de la population ursine par une « réintroduction d’au moins trois ours ». Le 16 août, Michel Barnier déclare au journal Libération : « Nous allons réintroduire une quarantaine d’ours dans les prochains mois. » Le 11 octobre, le ministère de l’Environnement, dans un communiqué rappelle qu’il appliquera désormais la méthode du «contrat plutôt que celle de la contrainte » et annonce l’abrogation de l’arrêté dit Lalonde, soit disant juridiquement contesté et techniquement inapplicable. Le 14 octobre, Artus réplique : « Un contrat est toujours contraignant car il précise les droits et les devoirs des uns et des autres » et s’interroge : « Sauver l’ours et son milieu seraitil un exercice trop ambitieux pour l’Etat français ? Aurait-il peur d’user de son autorité ? » Le 9 décembre, Michel Barnier abroge l’arrêté de Brice Lalonde ayant créé des réserves destinées à protéger l’ours. Janvier 1994. Les associations régionales et nationales de protection de la nature assistent impuissantes et de loin aux discussions autour d’une future Charte de développement durable des vallées béarnaises et de protection de l’ours. Plusieurs d’entre elles dénoncent « une charte féodale », comme Nature Midi Pyrénées. Dans une lettre adressée au cabinet du ministère de l’Environnement le 14 janvier, François Moutou s’inquiète de la démarche en cours pour un élément aussi important de notre patrimoine national et culturel. Son courrier s’achève ainsi : « (…) Dans notre société, la biologie est une discipline qui s’enseigne et qui s’apprend. Etudier les espèces animales correspond à une certaine spécialisation. Il existe comme partout des autodidactes. A la lecture de ce projet, les élus et les valléens sont tous de bons autodidactes sur les domaines touchant à l’économie, l’élevage et l’écologie des ours dans les montagnes pyrénéennes. Etait- il donc utile de réunir tant de réunions de scientifiques depuis 1984, d’appeler des experts étrangers pour en arriver là ? Si le choix est de sacrifier les ours, il faut le courage des mots et des décisions. Tous les prétextes ici énoncés sont de mauvais prétextes. » 26 janvier 1994. Le Conseil national de protection de la nature, qui n’a pas été consulté avant l’approbation de la Charte, émet une motion à l’unanimité moins une abstention. Il affirme notamment que « seule une politique vigoureuse de protection et de reconstitution des milieux naturels favorables d’une part, de renforcement des populations et de réintroduction d’autre part peut permettre une inversion des tendances actuelles. » 31 janvier 1994. Signature à Pau, au Parlement de Navarre, de la Charte de développement durable des vallées béarnaises et de protection de l’ours. Une manifestation ne rassemble même pas dix personnes ! Naissance de l’Institution Patrimoniale du Haut Béarn sous le patronage de Michel Barnier et de François Bayrou qui claironnent : « Le contrat plutôt que la contrainte. » Jean Lassalle est pressenti pour présider le Syndicat mixte qui sera l’organe décisionnaire, auquel est adossé un organe consultatif, le Conseil de gestion

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patrimoniale. Si les associations de protection de la nature sont exclues de la phase d’élaboration, elles sont appelées à participer au Conseil de gestion patrimoniale. La S.E.P.A.N.S.O.-Béarn, d’abord réticente, finit par accepter sa participation. Une majorité a suivi les conseils du président du F.I.E.P. Seuls quelques uns, conscients de l’extrême nuisibilité de Jean Lassalle qu’ils combattent sur le terrain, refusent d’intégrer l’I.P.H.B. Ils demanderont à plusieurs reprises au conseil d’administration de voter le retrait de l’association devant la duplicité des responsables du syndicat mixte et de Jean Lassalle en particulier. Une majorité décidera de continuer l’expérience. C’est ainsi que commence un grand jeu de communication dirigée, une longue palabre de dix années et la dépense de plus de 75 millions de francs, au profit quasi exclusif du pastoralisme. Le père spirituel de l’I.P.H.B. Henri Ollagnon, aurait déclaré que cette création pourrait permettre de connaître une population de 70 à 90 ours d’ici 25 ans ! Novembre 1994. Une ourse, une des deux dernières de la souche pyrénéenne, appelée "Claude", est abattue sur les hauteurs de Borce, en plein cœur d’une ancienne réserve Lalonde ! On ne l’apprendra que deux ans plus tard, après dénonciation des auteurs. Le F.I.E.P., soutenu par le W.W.F. crée un Observatoire de la zone à ours qui a pour buts de surveiller la qualité de l’habitat, d’observer la mise en place de la signalétique de la réglementation des pistes en zone à ours, vérifier le respect de cette réglementation, expertiser la gestion proposée par l’I.P.H.B. et médiatiser en cas d’atteintes graves à l’habitat de l’ours. Il publie un rapport « L’ours brun et son habitat, Situation et état des connaissances », rédigé par Laurent Nédelec et dirigé par Gérard Caussimont. Avril 1995. Le cabinet d’études parisien AScA, en collaboration avec le chercheur américain Christopher Servheen débute un audit sur l’ours brun commandé par l’I.P.H.B. Coût pour la collectivité : 960 000 francs. Le 26 mai 1995. Epilogue du content ieux des associations contre l’État. Le Conseil d’État rend son arrêt et rejette la demande des associations. Les m otifs de rejet sont les suivants : aucune disposition ne régit l’institution des réserves biologiques, créées dans le cadre d’une convention passée entre l’Etat et l’Office national des forêts (O.N.F.), le Premier Ministre n’a donc pas commis d’excès de pouvoir ; le même Premier Ministre n’est pas compétent pour créer des arrêtés de biotope qui ne peuvent l’être que par les préfets ; et enfin concernant le classement en réserve naturelle, le C.E. rappelle la liberté de choix du gouvernement entre les divers modes de protection, et juge que le Premier ministre pouvait, sans erreur manifeste d’appréciation, estimer que les mesures de protection déjà prises sur le fondement de la police de la chasse et du code rural ne rendaient pas nécessaires la création d’une réserve naturelle. Dans sa note sous l’arrêt du Conseil d’État, « Le droit bute sur l’ours »27 , Viviane LevyBruhl fait ce commentaire : « Le premier constat que l’on peut faire, c’est donc que la protection de l’habitat d’une espèce reste largement tributaire du bon vouloir des autorités administratives. » Le juriste Philippe Landelle remarque de son côté que le Conseil d’État légitime l’inaction de l’Administration, alors qu’elle a curieusement démontré quelques mois plus tard, par la création des réserves dites Lalonde, la nécessité de protéger les habitats de l’ours… 28
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Revue Juridique de l’Environnement, n°4, 1996. Aspects juridiques de la conservation de l’ours brun en France, Pulim, 2002, page 55.

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Le même jour, 26 mai 1995, le Conseil d’Etat rend son arrêt relatif à l’arrêté de Brice Lalonde. L’arrêté est validé, sauf en ce qui concerne les dispositions relatives à la circulation des véhicules à moteur. La décision du Conseil d’État n’a cependant qu’une valeur très relative, puisque l’arrêté du 5 septembre 1990 a été abrogé le 9 décembre 1993… Mars 1996. Le cabinet AScA remet son rapport de phase 1, « Etat des lieux de la population ursine et de son habitat dans le Haut-Béarn. Stratégies de conservation et de renforcement éventuel. » Devant le refus de l’I.P.H.B. de le valider formellement, le cabinet n’engage pas la seconde phase de l’étude. 19 mai et 9 juin 1996. Deux ourses d’origine slovène sont capturées dans la réserve de Medved puis réintroduites dans les Pyrénées centrales avec le soutien de l’association Artus et l’Association de développement économique et touristique (A.D.E.T.) présidée par le maire de Melles, André Rigoni. 19 décembre 1996. Le syndicat mixte du Haut-Béarn adopte un pacte d’objectifs préalable à un éventuel renforcement d’ours en Béarn. 1997. Printemps, un ours d’origine slovène, baptisé "Pyros", est lâché dans les Pyrénées centrales. Naissance de jeunes chez les ourses réintroduites : 5 oursons au total. Les lâchers de 1996 et 1997 s’effectuent dans un climat serein. 19 juin 1997. Nouvelle délibération à l’I.P.H.B. au sujet d’un renforcement. 27 septembre 1997. Abattage de l’ourse "Mellba" par un jeune chasseur sur la commune de Bézins-Garaux (Haute-Garonne). Le juge d’instruction rend une ordonnance de non- lieu. Malgré bien des rumeurs sur le prétendu suicide du chasseur, ce dernier est toujours vivant. 1998. La décision de l’I.P.H.B. de réintroduire deux ourses en Haut Béarn est reportée sine die. Jean Lassalle prétexte de la mauvaise volonté de Dominique Voynet, alors ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Ecologie, pour différer cet engagement. Janvier 1999. André Apiou (celui qui guidait André Couturier dans les années 50) et Serge Cédet sont condamnés par le Tribunal de grande instance pour l’abattage de l’ourse "Claude" au mois de novembre 1994 sur la commune de Borce. Ils se voient interdits de chasser pour une période de 5 ans (le maximum légal), écopent solidairement d’environ 100 000 francs d’amendes, de dommages intérêts et de remboursements des frais d’avocats des parties civiles. En décembre 1998, la salle d’audience était pleine de personnes venues soutenir les braconniers, dont Jean Lassalle, la quasi-totalité des maires de la vallée d’Aspe et Didier Hervé, directeur de l’I.P.H.B. Outre les avocats, cinq personnes seulement représentent la défense de l’ours, car aucune consigne n’a été donnée par les associations. Cette affaire n’entraîne aucune prise de conscience dans l’opinion, alors que l’ourse "Claude" était l’avantdernière femelle de souche pyrénéenne. Les associations de protection de la nature, manifestement piégées, anesthésiées par leur participation à l‘I.P.H.B., sont incapables de tirer les conséquences de cette lamentable histoire. 2000. Augustin Bonrepaux, député et homme fort de l’Ariège, présente un amendement devant l’Assemblée nationale, ayant pour but la capture des ours réintroduits.

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27 mai. Une "Marche pour l’ours" rassemble plus de 1 000 personnes dans les rues de Saint-Gaudens. Le 20 juillet, le Conseil constitutionnel censure l’amendement "Bonrepaux". Création de la Coordination associative pyrénéenne pour l’ours, dite C.A.P.- Ours, qui rassemble trente associations de bergers, d’éleveurs, d’apiculteurs, de comités d’habitants, de professionnels du tourisme, ainsi que des associations de développement économique durable, de protection et d’éducation à la nature. 2001. L’ours "Néré", né de l’ourse "Živa" (Giva), s’installe en Béarn. La Commission européenne refuse le versement de 4,8 millions de francs du Life Grande Faune Pyrénéenne en raison des désignations très insuffisantes de sites Natura 2000 pour l’ours. 2002. Déclarations du ministre de l’Écolo gie et du développement durable, Roselyne Bachelot. Le renforcement n’est pas à l’ordre du jour. 2004. On apprend au mois de juillet que "Cannelle", la dernière femelle de lignée pyrénéenne a donné naissance à un ourson. À l’I.P.H.B., on compte les ours e bien des t membres du réseau Ours, dont des naturalistes, sont chargés de ramasser des poils sur les couches diurnes des ours. Certains refusent en raison du dérangement ainsi occasionné en période cruciale pour l’animal. Le 1e r novembre, réveil très brutal. L’ourse "Cannelle" est abattue sur les hauteurs de Urdos. Après bien des difficultés internes, une manifestation rassemble près de 2 000 personnes dans les rues d’Oloron-Sainte-Marie le 28 novembre, constituant le plus gros rassemblement en défense de l’ours après celui de Saint-Gaudens en mai 2000. Il ne reste plus que deux ours autochtones et le petit de "Cannelle", baptisé "Cannelito" ou "Mohican". Janvier 2005. Le F.I.E.P. quitte le conseil de gestion patrimoniale de l’I.P.H.B. La S.E.P.A.N.S.O.-Béarn, elle, a déjà quitté cette Institution deux ans auparavant. Ses représentants se sont épuisés en réunions fleuves qui s’achevaient très tard dans la nuit (d’autres membres partaient, certains dormaient !) sans jamais déboucher sur des mesures sérieuses, notamment de renforcement de la population d’ours malgré les délibérations de 1996 et 1997. Février 2005. Le ministre de l’Écologie et du développement durable, Serge Lepeltier, annonce un renforcement avec pour objectif un doublement de la population à l’horizon 2008. Juillet. Le renforcement est reporté au printemps 2006. Mars 2006. Un Plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées françaises, 2006-2009 est présenté par Nelly Olin, ministre de l’Écologie et du développement durable. Printemps et été 2006. Cinq ours d’origine slovène, dont 4 femelles, sont lâchés dans les Pyrénées, dans un climat rendu très difficile par des groupes d’éleveurs et divers élus. Le gouvernement central espagnol soutient le renforcement effectué. Août 2007. L’ourse "Franska", lâchée en 2006, est tuée par un véhicule sur la route à quatre voies entre Lourdes et Argelès-Gazost. Cette ourse a fait l’objet de traques et de battues d’effarouchement par les opposants radicaux à l’ours, dès le lendemain de son lâcher.

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FERUS a déposé deux plaintes en 2006 et 2007 devant le Procureur de la République de Tarbes pour perturbation intentionnelle d’une espèce protégée. Aucune suite sérieuse n’a été donnée. L’ours est malheureusement très mal protégé légalement en France. 2008. On évalue la population d’ours entre 17 et 23 individus. Deux des ourses relâchées en 2006 sont mortes. Une des deux autres a donné naissance à deux femelles au début de l’année 2007. Mars 2008. Procès du chasseur René Marquèze qui a tué l’ourse "Cannelle". Il est relaxé par le Tribunal correctionnel de Pau le 21 avril 2008.

Au terme d’un tel historique, il est bien difficile de ne pas souscrire à la réflexion de Claude Dendaletche émise en 1993 : « En dépit de toutes les expertises, de l’accumulation d’études spécialisées à ce jour, aucune décision claire n’a été prise, aucune politique de la protection de l’ours n’a vraiment été mise en œuvre. Quelques textes synthétiques ont été écrits mais très vite, les divers services administratifs se sont bagarrés à leur propos et rien n’en est sorti. Le service administratif français centralisé ou décentralisé est- il marqué du sceau de l’impuissance ? 29 » L’expérience de la délégation de la protection de l’ours à des autorités locales, qui peut se révéler une excellente chose en fonction des contextes, a été un échec cuisant parce qu’aucun contrat ne peut être conclu sans obligations, c’est-à-dire sans contraintes. L’État a trouvé là le moyen de se débarrasser d’une "patate chaude" qu’il faudra bien récupérer le plus tôt possible. La protection de l’ours peut et doit être pour les Pyrénéens une grande aventure qui signera une nouvelle relation culturelle avec cet animal incontournable du panthéon montagnard.

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La Cause de l’ours, page 82.

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LA MORT DES DERNIERS OURS DES PYRENEES
« Tu te rends compte, si les ours qui ont été tués avaient survécu, on en aurait encore ici. » Dominique Boyer

On ne dit jamais assez comment sont morts les derniers ours des Pyrénées, pour ce qu’on en sait bien évidemment. Ceci n’a pas qu’un intérêt historique, car on verra malheureusement que la société française - ses responsables politiques et sa justice - a bien peu évolué au sujet de la destruction d’animaux aussi emblématiques et fragiles. C’est ainsi que le récent procès de René Marquèze, qui a tué la dernière femelle de lignée pyrénéenne, a montré toute l’inconséquence de la protection officielle de l’ours. La population actuelle d’ours, très faible, n’est malheureusement pas à l’abri de nouvelles destructions. Entre la fin officielle de la chasse et celle des battues administratives La chasse à l’ours fut interdite en 1962. Pour mémoire, entre 1942 et 1957, Gérard Caussimont comptabilise dans les archives locales au moins 18 ours tués en Béarn, à l’époque où M. Couturier dénombre 50 ours pour la même région dans son ouvrage de référence 30 ! Les dernières battues légales sont organisées en 1967 et 1969 avant leur interdiction définitive en 1972. Le 9 août 1967, un arrêté du préfet des Basses-Pyrénées autorise l’organisation d’une telle battue en vue de « détruire l’ourse adulte qui, avec son ourson, est l’auteur d’importants dégâts aux troupeaux de la haute vallée de Laruns (seule l’ourse adulte peut être tirée). » On note une volonté de semi protection puisqu’il n’est pas question de tirer l’ourson. Le 11 avril 1969, un nouvel arrêté préfectoral autorise une battue qui cette fois-ci a pour objectif de « repousser en direction du Parc national, l’ours qui a causé des dégâts aux troupeaux sur le territoire de la commune de Licq-Athérey. » Quatre moutons avaient été tués par un ou deux ours quelques jours auparavant dans un quartier situé à 500 mètres d’altitude. Voici ce que répond le lieutenant de louveterie au directeur départemental de l’agriculture le 14 avril suivant : « (…) Sur les 20 chasseurs convoqués, 10 seulement se sont présentés au départ, ces défections ayant été occasionnées par le mauvais temps qui sévissait dans la région. Malgré les nombreuses empreintes (d’un ours adulte et d’un jeune) relevées dans le secteur, il n’a pas été possible de les débusquer, car nous avons été obligés d’arrêter la battue à 9h, la pluie du matin ayant dégénéré en tempête de grêle et de neige. Cette battue dont vous nous avez fait la faveur s’étant soldée par un échec, je vous serai bien reconnaissant de m’indiquer ce qu’il y a lieu de faire, car la plus grande partie de la forêt n’a pu être explorée. 31 » D’après le lieutenant de louveterie Carles (quincaillier à Bedous et grande figure de la chasse), l’interdiction des battues administratives fut une erreur. Selon Claude Berducou, qui cite ces propos, Carles aurait dirigé 52 battues administratives qui se seraient soldées par la mort de 3 ours. Après maints coups de feu et beaucoup de bruit, la conclusion classique de ces battues était un repas final et la satisfaction du berger de savoir qu’on s’occupait de lui. Quand elles ont cessé, les éleveurs et bergers ne se seraient plus sentis défendus et auraient ressorti le
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G. Caussimont, Avec le naturaliste, sur les pas de l’ours brun des Pyrénées, Loubatières, 1997, p. 135. Ces documents nous été fournis par M. Claude Berducou.

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poison. La suppression des battues aurait finalement abouti au résultat inverse recherché. Notons que Henri Navarre, ancien chasseur devenu photographe et naturaliste, mais aussi François Merlet, estimaient eux aussi que cette suppression ne fut pas une très bonne chose dans le contexte de l’époque 32 . L’époque de la protection de l’ours Claude Dendaletche et Jean-Jacques Camarra, dans leur rapport de 1978, citent la destruction délibérée par la strychnine, le braconnage au fusil en rapport à des dégâts mal ou non remboursés, ou avec la commercialisation des trophées. Les cas dont ils ont connaissance sont d’ailleurs intervenus au début de la saison pastorale ou à l’époque de la chasse à la palombe lorsque l’ours descend manger des faînes ou des glands. On peut lire sous leur plume : « On peut admettre que tout berger situé en zone à ours est prêt à utiliser son fusil (tous les bergers ont en permanence une arme dans leur cabane même en période de chasse prohibée). Nous connaissons des Aspois qui, exaspérés par des attaques printanières répétées, ont guetté l’ours plusieurs nuits de suite à l’affût… et l’ont manqué (bassin de Lescun, mai 1978) ! » Les Pyrénées occidentales33 : 1968 environ : Prosper Poulot et un certain Guiraud tuent un ours en vallée d’Arrens, sans savoir, semble-t- il, que l’espèce ne peut être tirée ainsi. Ils s’en vantent après une tournée des bars et des villages puis sont interpellés par des gendarmes. P. Poulot est ancien champion de ski : on leur pardonne 34 . 1971 : 1 jeune ourson est trouvé par les élèves de P.E.P. de Borce emmenés par leur directeur, René Rose (futur et actuel maire du village - 7ème mandat !), sur le sentier de Bélonce. La rumeur locale dit que la mère a été tuée par des chasseurs du village. «Nous savons où se trouve sa peau et son prix de vente : 8 000 francs » lit-on aussi dans le rapport DendaletcheCamarra. 1975 : 1 ours mâle âgé est retrouvé mort près du sentier montant vers Migouleou (vallée d’Arrens). Ses restes on fait l’objet d’une étude traumatologique partielle qui mit en évidence l’existence de plusieurs fractures consolidées antérieures à l’ultime accident de septembre 197535 . Dendaletche et Camarra ajoutent qu’un second ours du secteur a disparu et soupçonnent qu’il a lui aussi été tué ou qu’il a rejoint le noyau ossalois. 1976 : 1 adulte retrouvé mort par les gardes du Parc national au-dessus d’Etsaut (Aspe) 1977 : 1 ours tué en octobre au bois de Pétraoube (Aspe) 1978 : 1 ourson, âgé de 7 mois, a été acheté en avril par le responsable du zoo de Lescar à une personne qui l’avait capturé dans une vallée pyrénéenne. «Cet ourson très sauvage ne peut

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Rencontre avec François Merlet, septembre 2005. Ces données, sauf mention contraire, proviennent du rapport Dendaletche/Camarra 34 Témoignage de Cl. Berducou. 35 F.I.E.P., L. Nédelec, « L’ours brun et son habitat, Pyrénées occidentales. Situation et état des connaissances, 1994, page 46.

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venir que des Pyrénées (la logique douanière nous fait exclure qu’il puisse venir des Monts cantabriques - Espagne - ou des Abruzzes - Italie !) » Dendaletche et Camarra ajoutent que certaines personnes vivent encore à l’époque exclusivement du produit de gibiers qu’ils livrent à des restaurateurs. Ils jugent très dangereux ces chasseurs qui peuvent éventuellement fournir des trophées à des clients. « Signalons qu’un client a récemment proposé à un berger aspois 6 000 francs pour une peau d’ours ! » 1982-1984 : deux femelles reproductrices (et un ourson) disparaissent, de « causes très accidentelles » souligne André Etchelecou dans un article qui veut démontrer que la dynamique de la population ursine des Pyrénées occidentales a été considérablement freinée par une surmortalité artificielle 36 . D’après son modèle de calcul, il estime que la population d’ours aurait dû être constituée d’au moins le double d’individus sur la période 1968-1985, compte tenu des naissances observées : 16 à 20 portées enregistrées de manière certaine dans le massif du Sesques, dont 4 avec deux oursons, soit 18 à 21 oursons 37 En janvier 1982, à Laruns, une ourse et son petit ont été tués au cours d’une battue aux sangliers. Dans La cause de l’ours38 , Dendaletche rapporte cet évènement dans l’histoire de la protection de l’ours. De nombreuses perquisitions sont menées en Ossau au matin du 6 avril de la même année. On ne trouve pas traces des ours, mais d’autres espèces protégées, notamment des desmans des Pyrénées. En octobre 1983, une ourse reproductrice, la dénommée "Juliette", est retrouvée morte en bas d’une falaise sur la commune d’Etsaut, officiellement victime d’une chute. On peut la voir aujourd’hui au musée de la maison du Parc à Etsaut. Elle ne fera curieusement jamais l’objet d’une analyse quelconque, contrairement au mâle de 1975, et son squelette finira presque dix ans plus tard entre les mains d’un vétérinaire. Ce dernier, Pierre Navarre, nous a affirmé l’avoir eu une première fois entre ses mains peu de temps après sa découverte. Elle gisait dans une bâche de type agricole dans une ancienne cour à cochon chez un vétérinaire tarbais. Il avait d’ailleurs pris le crâne pour le blanchir et en faire des clichés. Dix ans plus tard, la direction du Parc national lui demanda de restituer le crâne ce qu’il fit. Il examinera le squelette dans son intégralité et nous dit aujourd’hui : « Je n’ai décelé aucune fracture. Tu peux le vérifier à la maison du Parc à Etsaut. » G. Caussimont de son côté note comme cause de la mort : « chute accidentelle ? » Que s’est-il donc passé ?

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« L’ours brun des Pyrénées occidentales : une dynamique démographique compromise par une mortalité anormale (bilan 1968-1990), R.G.P.S.O., 1990, Toulouse. 37 A. Etchelecou cite là le rapport de D. Chaumeil, « Ours Pyrénées – Population occidentale – Evolution démographique et dynamique, Eco-éthologie, 1968-1985 ». 38 Ouvrage majeur à lire, Le Sang de la terre, 1993.

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Squelette de l’ourse "Juliette", maison du Parc national à Etsaut, vallée d’Aspe. (S. Carbonnaux).

De 1985 à 1989, on ne décèle aucune portée dans les vallées béarnaises, une situation qui découle pour beaucoup de la mort de deux femelles reproductrices. Il semblerait que "Juliette" ait donné plusieurs fois deux oursons. Lors de notre premier séjour en Asturies, nous avons longé le territoire d’une ourse reproductrice braconnée en 1992. Des mâles sont venus errer en période de rut pendant 2 ou 3 ans, puis aucune activité n’a été décelée. Voilà comment, en limite de répartition, un territoire est perdu pour l’ours. Fort heureusement, la dynamique de la population asturienne a permis à une femelle de se réinstaller dans le coin, faisant espérer une naissance cette année 2008. Il faudra donc peut-être 16 ans pour connaître une dyna mique naturelle de reproduction dans ce secteur abandonné. 1989. Reprise d’un espoir avec un ourson. 1990-1992 : pas de naissance observée. 1991. Un ours dit familier, une femelle, cause de nombreux dégâts à certains troupeaux. L’affaire est montée en épingle par divers élus dont le maire d’Aydius (Aspe) et celui de Bielle (Ossau). En Ossau, un coup de feu est même tiré sur l’ours. L. Nédelec fait ce commentaire dans son rapport pour le F.I.E.P. : « Il est encore possible, en 1991, de tirer un coup de feu sur une espèce protégée en voie de disparition devant deux agents assermentés de l’Etat sans encourir une poursuite judiciaire. » 1992. Juillet, cette ourse sera capturée au lacet mais se libèrera faute d’avoir été anesthésiée à temps. Elle serait partie blessée à la patte et certains rapportent qu’elle se serait arrachée la patte, qu’elle serait morte par la suite ou plus vraisemblablement qu’elle aurait été braconnée en Ossau.

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1994. En novembre, lors d’une battue aux sangliers, dans une ancienne réserve dite "Lalonde", l’ourse "Claude" est tuée par des chasseurs de Borce. Dénoncés plus tard, ils seront jugés par le T.G.I. de Pau et condamnés en janvier 1999. C’était l’avant dernière femelle de la lignée. Ajoutons que J.-J. Camarra cite 6 cas de braconnage dont deux sur des femelles suitées (celles de 1982 et 1983 ?) entre 1974 et 1989. G. Caussimont, lui, cite 8 ou 9 ours qui auraient été tués entre 1976 et 1995 en Béarn et Soule et 5 de plus dans les Pyrénées espagnoles 39 . C’est ainsi, qu’on admet généralement qu’entre 1976 et 1995, treize ou quatorze ours ont été tués dans les Pyrénées occidentales. Ce qui représente un effectif considérable ! 1995. Naissance d’un ourson baptisé "Pyren". 1998. Naissance d’un ourson 2000. Naissance d’un ou deux oursons dont un retrouvé mort en 2001. 2004. 25 juillet, le patriarche "Papillon" meurt dans la montagne de Chèze (vallée de Luz, 65) deux mois après sa capture autorisée par l’Etat suite à une grande excitation des ultrapastoraux du pays Toy. Son autopsie révèle la présence de plombs dans son corps. Le 1er novembre 2004. La dernière femelle, "Cannelle", alors accompagnée d’un ourson né dans l’année, est tuée par un chasseur sur le territoire de la commune d’Urdos. Cette femelle est connue pour se cantonner depuis plusieurs automnes sur Urdos. Elle est présente avec son petit depuis deux mois dans le secteur qui sera l’objet de la battue fatale. Le chasseur est jugé mais relaxé par le T.G.I. de Pau le 21 avril 2008. Les Pyrénées centrales40 1980 : il subsiste 4 ou 5 ours 1983 : une rumeur fait état de la mort d’un ours en Val d’Aran (la Bordeta). Le nombre des indices a beaucoup diminué. 1984 : il reste 3 ou 4 ours 1985 : octobre, un jeune ourson accompagne un adulte en vallée du Lys, augmentation du nombre de données. 1986 : on estime qu’il reste 5 ours 1989-1990 : il ne subsiste plus qu’un seul ours Notons que c’est la Fédération de chasse de Haute-Garonne qui paie les rares dégâts des derniers ours du Luchonnais et demande remboursement à l’O.N.C.41

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G. Caussimont, op.cit., p. 136.. Données de Jean-Michel Parde, « L’ours brun dans le Comminges entre 1980 et 1990 ». 41 Compte-rendu réunion sur l’ours à la D.N.P. le 3 juillet 1981.

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Après les renforcements en Pyrénées centrales 1997. 27 septembre, l’ourse "Mellba" est abattue par un jeune chasseur, Jean-Philippe Gausseran, sur la commune de Bézins-Garaux (Haute-Garonne), un fief d’opposants aux ours. Alain Suberbielle, photographe et naturaliste, présent ce jour- là dans le village, voit le jeune chasseur fier, nullement ému par son acte, assis sur un tracteur. La plainte est classée sans suite. Malgré bien des rumeurs sur le prétendu suicide du chasseur, ce dernier est toujours vivant. 2006. L’ourse "Palouma", lâchée au printemps, est retrouvée morte en altitude. Elle serait morte d’une chute. 2007. août, l’ourse "Franska", lâchée au printemps 2006, est tuée par un véhicule conduit par un militaire sur la RN 21, route à quatre voies, sur la commune de Viger (65). La bête a fait l’objet de traques diverses de la part des ultrapastoraux. L’autopsie révèlera des plombs dans son corps. Les membres de l’Association Nature Comminges nous rapportent avoir reçu de source sûre des témoignages de tirs sur plusieurs ours d’origine slovène, tels "Pyros", "Boutxy" et "Hvala". Pourquoi en est-on arrivé là ? Le constat fait par les naturalistes de la nécessité de mettre fin au braconnage de l’ours est ancien. En témoigne la fin de l’article « Il faut sauver nos derniers ours » paru dans Le Courrier de la nature en 1964 : « La cause principale est encore l’ignorance et l’esprit de lucre. Nous savons qu’encore actuellement, il suffit de vouloir et de pouvoir payer un bon prix au berger- guide, pour aller tirer un ours, malgré les interdictions. Ce braconnage scandaleux a assez duré et il est grand temps que la création du Parc national des Pyrénées y mette un terme définitif. "(…) On a parfois comparé la responsabilité du chasseur égoïste ou ignorant, qui n’hésite pas à tirer sur un animal devenu rarissime à celle d’un homme qui détruit dans un musée une toile célèbre" écrit le professeur Roger Heim, directeur du Muséum. "En vérité, la suppression volontaire d’une relique vivante, dans la mesure où elle compromet la survivance même de l’espèce est sur le plan philosophique et scientifique aussi grave que le meurtre d’un homme (…) » Malheureusement, les autorités responsables ne sont pas allées beaucoup plus loin que de constater une situation grave. Des raisons pratiques La création du Parc national n’ayant servi aucunement à protéger l’ours, les associations demandèrent au ministre d’agir. On peut ainsi lire sur le compte-rendu de la réunion sur l’ours des Pyrénées à la D.P.N. du 30 janvier 1981 : « Il conviendrait en effet que la réglementation soit mieux appliquée (il se tue 2 ours par an par braconnage).Il est donc proposé de créer deux brigades spécialement affectées à la surveillance des zones ursines, une sur le noyau occidental, l’autre sur le noyau oriental (le recrutement pourrait être effectué parmi les locaux. Il serait souhaitable également de mieux faire connaître les sanctions prévues en cas de destructions d’ours. »

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Cette bonne volonté n’a jamais permis la création des brigades en question, souvent souhaitée, alors que la forte surveillance des territoires à ours est en effet une mesure essentielle pour limiter le braconnage et la création. Que s’est- il passé ? Claude Berducou l’explique dans son article paru en janvier 1990. L’Etat n’a jamais créé ces brigades et l’on a simplement renforcé la garderie sur le terrain. Ainsi, des gardes nationaux de la chasse et de la faune sauvage, notamment ceux affectés auprès des Fédérations départementales des Pyrénées-Atlantiques, de Haute-Garonne et de l’Ariège se rendaient semble-t-il régulièrement sur le terrain (D. Bo yer confirme cet état de fait pour les Pyrénées-Atlantiques.) Des brigades mobiles d’intervention de l’O.N.C. agissaient aussi. En 1986, deux brigades mobiles ont effectué de fréquentes missions dans la région de Massat en Ariège. En 1988, une brigade mobile est déplacée de Tarbes à Lestelle-Bétharram et se déplaçait plus souvent dans les territoires ursins. Une aide occasionnelle de la brigade mobile d’Arcachon a également été apportée. Claude Berducou donne les raisons de la non création de telles brigades. « 1 - l’ours n’est pas braconné. La résistance du cheptel aux "erreurs de tir" (citées et auxquelles on croit difficilement) est plus une question d’état de la population que d’intensité de la surveillance ; 2 - les efforts précédemment cités de renforcement de la garderie compétente en zone à ours sont importants et garantissent un contrôle efficace ; 3- le label "ours" associé à la dénomination d’une unité de répression aurait un impact psychologique négatif. Il ferait de l’ours le symbole de la nature sous haute surveillance imposée, alors que son avenir n’a de sens que comme symbole de la ré-appropriation consciente et responsable de la nature par ses usagers. » Contrairement à Claude Berducou nous croyons que l’ours était bel et bien braconné et pas seulement l’objet d’erreurs de tirs. Certes il s’est agi d’un braconnage de basse intensité mais très néfaste pour une si petite population d’ours. Le problème fut (et reste en certains lieux) que les principales personnes capables d’emmener les leurs vers un autre rapport avec l’ours ne surent ou ne purent le faire. Des raisons profondes Elles tiennent d’une part au sentiment longtemps et largement répandu dans les Pyrénées selon lequel l’ours était un nuisible au même titre que le renard. D’autre part, les responsables politiques n’ont jamais pris la mesure du drame qui se nouait, et les procès sont arrivés très tard et n’ont guère eu d’effet pédagogique. En 1987, l’américain Christopher Servheen, grand connaisseur de l’ours, se rend en mission d’expertise dans les Pyrénées. Il rencontre notamment René Rose. Son témoignage est très éclairant sur la mentalité de celui qui dirigeait alors le syndicat de communes de la vallée d’Aspe et dirige toujours aujourd’hui la Communauté de communes. « J’ai eu l’occasion de discuter avec le maire de la ville 42 de Borce où un ours brun est captif depuis 16 ans au centre de la ville. Cet ours a été trouvé alors qu’il était ourson. Il est devenu une importante attraction touristique qui rapporte beaucoup d’argent à sa ville. J’ai tenté d’amener le maire à me dire s’il y avait un intérêt économique au fait de maintenir des ours sauvages pour le tourisme. Cette idée a semblé toute nouvelle pour lui, et il ne semblait comprendre que les avantages d’avoir un ours captif. Il souhaiterait même obtenir un autre
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En réalité Borce est un village.

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ours captif de façon que la ville ne risque pas de perdre son attraction rémunératrice. Etant donné une telle attitude, promouvoir l’adhésion du public local à la conservation de l’ours brun est certainement une tâche difficile. » S’il est bien normal qu’un maire s’inquiète de renouveler les animaux fétiches de son zoo, il est sidérant de constater l’insensibilité du même élu, porté à des responsabilités supérieures, au sort d’une figure essentielle du patrimoine naturel, culturel et historique de sa vallée. L’occasion ratée des procès Nous avons écrit que les procès pour la mort illégale d’un ours étaient arrivés très tard. Trop tard. Entre 1968 et 1998, il s’est écoulé trente ans et plus de 20 ours sont morts braconnés dans les Pyrénées occidentales. Longtemps, les autorités ont fermé les yeux, par connivence et/ou par lâcheté et personne n’a vraiment pris ses responsabilités. Le procès Apiou-Cédet (1999) Il a fallu une dénonciation en 1997 pour voir jugés André Apiou, qui vécut par et pour la chasse et la braconne toute sa vie, et Serge Cédet devant le T.G.I. de Pau. Ils avaient tué l’ourse "Claude" au mois de novembre 1994, ourse dont le réseau de suivi ne retrouvait plus la trace et suspectait la mort. Lorsque les gardes de l’O.N.C. allèrent récupérer le squelette en janvier 1997, il manquait la peau, la tête et les pattes, soit les trophées qui s’échangent contre de grosses sommes d’argent. Au moment de cette affaire, une tête se négociait 40 000 francs (6 000 euros) en Asturies, la peau 30 000 francs (4 500 euros). La presse posait une bonne question : « Cela dit, dans tous les cas de figure, un chaînon manque : à qui a profité le crime ? Qui détient les trophées ? 43 » A-t-on voulu vraiment aller au bout de cette affaire ? Nous pensons que le juge d’instruction Pons a tenté tout ce qui était en son pouvoir. Sans doute que d’autres n’ont pas eu cette volonté. À la mise en examen des deux chasseurs, les réactions tombèrent en cascade, mais sans effervescence. En effet, l’I.P.H.B. avait initié un travail d’illusionnisme bien au point. « Hormis Jean Baylaucq, cet atypique au franc-parler populiste et provocateur, tout le monde donnait l’impression de ne pas vouloir par des propos enflammés, casser le fil qui a commencé à se nouer autour de la réintroduction entre pro et anti-ours. 44 » Le procès de ces deux hommes s’est tenu le 15 décembre 1998 dans une salle comble de soutiens aux chasseurs. On notait Jean Lassalle, conseiller général, René Rose, M. Loustau-Chartez ma ire de Lees-Athas, M. Eyt de la vallée d’Ossau. Monsieur Apiou, impeccable avec ses médailles militaires présentait fort bien et tenait plutôt tête au juge : « Oui, je suis un solitaire, un petit chasseur… » Son compagnon, plus jeune et d’un caractère moins trempé, était effacé. Ils prétendirent s’être trompés en voulant tirer un sanglier : une défense classique. L’avocat de la S.E.P.A.N.S.O. et du F.I.E.P. demanda une très grosse somme de dommages et intérêts. Ce fut une erreur. L’avocat de la défense. M. Casadebaig, avocat réputé du barreau de Pau et originaire de la vallée d’Ossau, s’empara de cette demande pour déconsidérer les associations (« une main de velours derrière une patte d’ours ») et prononça une plaidoirie très complaisante à l’égard des ennemis de l’ours. Il faut s’imaginer la valeur d’exemple que revêt une plaidoirie pour ceux à qui elle est destinée. Eh bien, l’avocat de MM. Apiou et Cédet, avec l’exagération qu’on lui connaît, évoqua tour à tour la cruauté de l’ours depuis l’Ancien Testament ! jusqu’à nos jours :
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Marie -Claude Aristégui, « L’ours tué en vallée d’Aspe », Sud Ouest, 22 février 1997. Christian Aguerre, « La mort de l’ours, "C’est une catastrophe" », Sud Ouest, 21 février 1997.

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« réalité depuis des siècles ici pour ceux qui vivent de la montagne. » Narrant la chronique des méfaits de l’ours, il cita un article du Patriote des Pyrénées de 1897 à propos de la chute d’un troupeau qui aurait été poussé dans le vide par l’ours, pour conclure : « Ceux- là devenaient valets de ferme ou s’exilaient aux Amériques ! » Vint le rappel des systèmes de primes à la destruction en 1938 et 1939 par le Conseil général et la préfecture, puis celui des délibérations de 1996 et 1997 de l’I.P.H.B. qui ouvraient soit disant la porte à un renforcement de la population d’ours. Et arriva cette phrase qui illustre toute l’ambiguïté de cette affaire : « Les mêmes élus qui favorisaient la destruction ont le courage politique de vouloir le protéger. 45 » C’est que les associations parties civiles dans cette affaire, du moins la S.E.P.A.N.S.O. Béarn et le F.I.E.P, étaient aussi parties prenantes dans la mauvaise aventure de l’I.P.H.B. et de son fumeux projet de renforcement qui finit aux oubliettes. A la sortie de l’audience, nous étions moroses et isolés quand Jean Lassalle souriait et donnait des poignées de main en tous sens. Il "tenait" les associations par ces délibérations et son faux travail de pacification Le 16 février 1999, le T.G.I. de Pau condamnait les deux chasseurs à des peines d’amende et des dommages intérêt (environ 15 000 euros tout confondu pour les deux) et à cinq ans de suspension de leur permis de chasser. Cependant, nous jugeons que sa valeur pédagogique fut très faible. D’une part, l’ourse "Cannelle" fut tuée quelques années après, à faible distance à vol d’oiseau, au cours d’une battue aux sangliers, preuve que la tranquillité à assurer aux ours en cette période critique n’est pas entrée dans les mœurs. D’autre part, en juin 2006, lors d’un reportage télévisé sur France 346 pendant lequel Gérard Caussimont et André Apiou intervinrent, ce dernier reconnut avoir légalement tué 13 ( ?) ours dans sa vie, et personne ne releva sa condamnation par le Tribunal de grande instance de Pau ! Le procès Marquèze (2008) 47 Ce procès de René Marquèze qui tua l’ourse "Cannelle" le 1er novembre 2004 en vallée d’Aspe fut une victoire des associations, car tout avait été manifestement prévu pour l’empêcher. Le 18 janvier 2007, le juge d’instruction avait en effet rendu une ordonnance de non- lieu qui blanchissait les chasseurs de toutes leurs fautes et tentait de démolir les déclarations de Gérard Caussimont, président du F.I.E.P., qui avait repéré avec ses amis les indices de présence de la femelle et de son petit. Fort heureusement la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Pau brisait cette lamentable ordonnance et renvoyait René Marquèze devant le T.G.I par un arrêt très motivé du 6 avril 2007. Un pourvoi en cassation de son avocat retarda la tenue de l’audience. Le procès s’est donc déroulé du 12 au 14 mars 2008 devant le T.G.I. de Pau, présidé pour l’occasion par un juge unique, la présidente Loubet-Porterie. Si en apparence la justice a bien fait les choses en préparant un procès sur deux jours et demi et en faisant revenir tous les témoins, nous n’avons pas le sentiment d’avoir assisté au procès d’un homme qui a tué la dernière femelle d’ours des Pyrénées mais, comme le confieront plusieurs avocats des parties civiles, à un procès assez banal devant le Juge aux affaires familiales. Cette impression est d’autant plus curieuse que, pour des raisons pratiques, ce procès s’est tenu dans la salle de la cour d’assises, qui est bien évidemment réservée aux affaires criminelles. Et puisque la justice avait cru bon de ne juger qu’un seul homme, et pas l’ensemble des chasseurs de cette battue, chose réclamée par les parties civiles, il en résulta cette impression du pauvre homme seul, dans son box, acculé par les "méchants écolos".
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Extraits de nos notes d’audience. Information communiquée par M. Philippe Charlier. 47 Pour un compte-rendu assez détaillé, lire S. Carbonnaux, « Le décevant procès de la mort de Cannelle, dernière ourse des Pyrénées », La Gazette des grands prédateurs, revue de l’association FERUS, n°28, été 2008.

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Le ton de ce procès fut donné le premier jour, avant l’ouverture de l’audience, quand dans la salle des pas perdus nous avons entendu le procureur de la République annoncer à deux avocats des parties civiles qu’il sera leur adversaire. Devant l’étonnement feint des avocats, le procureur Maurel s’en tira par une pirouette : « Nous travaillons tous à la manifestation de la vérité. » De vérité, il n’y en eut guère. Plusieurs témoins sont revenus sur leurs déclarations écrites : les amis chasseurs de R. Marquèze, le président de la Fédération des chasseurs des Pyrénées-Atlantiques, un gendarme de Bedous, le garde-chef de l’O.N.C.F.S., à tel point que la présidente lui demandera s’il n’a pas reçu de pressions. En 2004, il critiquait la violation des règles de prudence par les chasseurs, il leur donne presque un satisfecit trois ans plus tard. Ce procès aura aussi été l’occasion de débats proprement hallucinants sur la question de savoir si le lieu du tir était ou pas éloigné du lieu où Gérard Caussimont et ses amis du F.I.E.P. avaient repéré les indices frais de la présence de l’ourse suitée. Alors qu’une grande carte exposée aurait suffit à clore cette question et à éclairer la présidente, qui ne connaît pas la montagne, ce point important a été obscurci, si bien qu’on pouvait penser que les chasseurs étaient sur Pluton quand l’ourse et son petit avaient été localisés sur la Terre. Autre énormité à un tel niveau : les experts balistiques se sont plaints à deux reprises de ne pas avoir été convoqués lors de la reconstitution des faits. C’est ainsi que la distance de tir, élément capital, n’est pas connue, simplement estimée entre 9 et 50 mètres… Un des mérites, par défaut, de ce procès, aura été la démonstration de la politique calamiteuse de l’I.P.H.B. Passé la fumeuse « coresponsabilité » et la « gestion participative », la déposition de son directeur, Didier Hervé, a montré comment nous en étions arrivés, avec l’assentiment de l’État, à la règle de la "responsabilité zéro". La procédure alors en cours voulait que D. Hervé, prévenu de la présence d’une ourse suitée par J.-J. Camarra, avertisse lui- même les responsables cynégétiques. À l’écouter, il n’aurait pas interprété de la même manière les propos et les informations de J.-J. Camarra et n’aurait pas suggéré aux chasseurs de suspendre leur battue. La procédure étant téléphonique, nous en sommes en droit d’avoir des doutes. Quoi qu’il en soit, cette institution qui avait l’autorité morale de demander la suspension de la battue n’a rien fait, quand l’Etat, compétent, n’a rien fait non plus. Ce point est capital tant il démontre la légèreté, la négligence et le désintérêt de nos élites pour la sauvegarde des espèces et de la nature. Tous lors de ces audiences ont rappelé la responsabilité de l’Etat, y compris son propre avocat : « peut-être que le sous-préfet devait prendre un arrêté pour préserver le territoire de l’ourse "Cannelle" » (sic !). Le procureur lui aussi a évoqué les mesures que pouvaient édicter l’État. Le jugement rendu par le T.G.I. s’achève également sur ces lignes : « Que le jour des faits, si un risque pour l’ours existait comme les faits l’ont hélas démontré, il existait des dispositions légales pour faire interdire cette chasse dans la zone que les pouvoirs publics pouvaient parfaitement imposer au regard des dispositions des articles L. 420-2 et 422-27 du code de l’environnement. » Ce rappel est d’autant plus amer que le préfet des Pyrénées-Atlantiques a bien pris un arrêté suspendant la chasse sur la commune d’Urdos et sur une partie de celle d’Etsaut… après la mort de l’ourse. Avec la relaxe de René Marquèze, la conclusion est la suivante. Trente-six ans après l’interdiction des battues administratives, dix ans après l’affaire Apiou-Cédet, il est possible en France de tuer un ours, qui plus est l’ ultime femelle d’une lignée, dans un secteur vital sans encourir de sanctions. C’est une hérésie pour un pays qui se targue par delà ses frontières de ses lois de protection.

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Une autre conclusion qui a sonné comme une évidence est que la situation locale n’a pas évolué. Comme lors du procès Apiou-Cédet, les grands élus de la vallée d’Aspe, Jean Lassalle et René Rose, sont venus soutenir le chasseur. À la fin des audiences, la rencontre chaleureuse sur les marches du Palais entre Jean Lassalle, Didier Hervé et le bâtonnier Casadebaig a eu valeur de preuve. Le premier, homme fort du Haut-Béarn, qui pèse de tout son poids politique de député et fait jouer tous ses réseaux, le second, représentant du lobby pastoral, et le troisième, qui ne cesse de flatter les bas instincts de la destruction de l’ours (« Si l’ours n’était pas dangereux, je ne vois pas pourquoi on le met en cage à Borce ou à Saint-Lary ! » parmi d’autres perles), bloquent toute évolution positive pour l’ours dans les Pyrénées occidentales. Ces deux affaires ont été précédées par celle de l’ourse "Mellba" qui avait fait naître une grande indignation en France et dans les Pyrénées. Nombreux ont cru à la mort de " Mellba" qu’un procès aurait lieu après les plaintes des associations. Il n’en fut rie n. Et pourtant, le jour même ou le lendemain de la mort de l’ourse Vincent Pringault, membre de l’association Artus, s’était rendu sur les lieux mêmes et avait d’ailleurs rencontré le jeune chasseur. Il avait relevé toutes les incohérences de cette affaire (pourquoi le chasseur avait- il attendu l’ourse sans fuir ni tirer en l’air ?) et avait écrit un article très intéressant, illustré de croquis, dans la revue Ours et Nature de l’association ARTUS. Le procureur de la République de SaintGaudens classa la plainte au bout de quelques jours à peine. Le chasseur aurait tiré à l’instinct et l’ourse serait revenue vers lui à la charge en faisant des bonds, gueule ouverte et en hurlant. Un scénario digne d’un film mais qui ne convainc guère… A-t-on voulu préserver un dialogue avec certains habitants du Luchonnais en évitant un procès ? Un classement sans suite pour une affaire troublante, un procès pour chacune des deux dernières femelles de la lignée pyrénéenne, dont le dernier signe l’échec total de la protection de la lignée pyrénéenne, les occasions judiciaires de faire évoluer le sort de l’ours n’ont produit rien de très constructif. En pratique, peu de Français savent également ceci : l’ours "Papillon" et l’ourse "Cannelle", qui formaient la dernière paire d’ours des Pyrénées, gisent dans des congélateurs… Une telle situation est néanmoins appelée à changer un jour ou l’autre. La manière dont nos voisins Espagnols ont su éradiquer les causes de destruction des ours, au moins pour la plus grosse population dans l’ouest des Asturies, doit faire réfléchir le mouvement associatif. Le cas asturien Pendant longtemps la destruction directe, surtout pour se procurer des trophées, a été la cause principale de la diminution alarmante des ours cantabriques. Beaucoup condamnait l’ours comme un animal du passé qui ne résisterait pas à l’époque moderne. Les ours des Cantabriques voient leurs effectifs remonter et des individus reproducteurs recolonisent aujourd’hui des vallées à l’ouest de la province. La lutte contre le braconnage a été un des grands combats de l’association FAPAS qui a mené, avec d’autres services, de grandes opérations ayant abouti à un retournement de l’attitude de la population. Il faut ici saluer le courage des membres du FAPAS, dont certains vivent au sein de villages de montagne et n’hésitent pas à dénoncer des actes de braconnage, quand un tel comportement peut valoir bien des ennuis. Le succès de cette lutte est également psychologique : « On a commencé à agir contre vous » nous rapportent Alfonso et Roberto

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Hartasánchez, deux des piliers du FAPAS. C’est ainsi qu’on ne tue plus impunément un ours dans les Cantabriq ues, on devient même un paria de la société. En 1989, une affaire a constitué un tournant dans cette lutte farouche. Un homme avait tué une ourse dont les petits avaient disparu. Après une longue enquête, l’homme fut retrouvé et les oursons (deux femelles) furent récupérés dans une grange. La descente de la garde civile dans le village en question marqua beaucoup les esprits. Ambiance : un habitant qui vit la police arriver chez lui désigna son voisin : « C’est lui qui m’a accusé parce que j’ai b… sa femme ! » Un autre tenta de camoufler un grand tétras empaillé grâce à une culotte de sa femme, etc. Le braconnier, faute de preuves très évidentes, ne fut même pas condamné, à une époque il est vrai où l’écologie n’avait pas le même impact qu’aujourd’hui. Cependant, l’homme subit de graves troubles psychiatriques et dépensa de gros frais d’avocat. La population, émue par le sort de ces deux ours s’empara de cette histoire, on baptisa les femelles des noms de Paca 48 et Tola et on trouva un enclos pour les abriter. Paca y Tola sont ainsi devenues des icônes de la protection de l’ours, que tous appellent très affectueusement en passant devant leur enclos de Proaza. Dans les années 1990 une autre affaire de braconnage s’est même soldée par la mort du braconnier qui mit fin à ses jours par accumulation de problèmes personnels. Tuer aujourd’hui un ours peut être sanctionné de deux ans d’emprisonne ment, sauf si le casier judiciaire est vierge. L’amende est de 30 000 euros. Ces peines sont très supérieures à celles pratiquées en France puisque le Code pénal prévoit un emprisonnement d’une durée de six mois maximum et une amende de 9 000 euros. Preuve du changement d’attitude, les éleveurs des Asturies soutiennent très majoritairement l’ours. En 1998, après la mort d’une ourse à Somiedo, les éleveurs ont fait publier une annonce dans la presse pour affirmer que l’ours est une espèce à protéger. Autre cas, en 1999 à Cangas de Narcea, à l’ouest des Asturies. Des gardes qui sont allés récupérer une ourse empoisonnée (sans doute par un produit destiné aux rats ou aux loups) dans un village ont dû signer un document attestant aux villageois que si l’ourse était guérie, elle serait relâchée là car elle était du village. Ce fut le cas et une fête eut lieu au village. Un autre succès de cette lutte a été de stimuler la création d’un corps de gardes civils spécialisés : le Servicio de Protección de la Naturale za (SE.PRO.NA.). Le FAPAS a formé des gardes civils et leur prépare beaucoup le terrain, notamment dans la production de preuves. En outre, il existe une "Patrulla Oso", un corps de 5 gardes spécialement dédié à l’ours, sur 140 gardes del medio ambiente pour toutes les Asturies. Les fonctions de la patrouille ours sont : exercer les constats de dégâts et suivre les dossiers, suivre les ourses suitées en collaboration avec d’autres gardes del medio ambiente, des gardes du FAPAS, (3 pour Asturies et León) et de la Fundación Oso Pardo (9 pour Asturies et León), lutter contre le braconnage, récolter des poils et excréments pour le suivi génétique. En outre, comme dans d’autres régions d’Espagne, il existe en Asturies un juge compétent pour les affaires écologiques, un fiscal ambiental. Actuellement, le braconnage a disparu des Asturies occidentales. Subsiste l’épineux problème des collets en métal, les lazos. Ils sont vraiment très nombreux et déposés par des
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Le nom de Paca est une référence directe au prénom de la femme du président du FAPAS.

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paysans pour tuer les sangliers : en 2006, 55 furent trouvés lors d’une seule journée pendant une opération à laquelle participèrent plus de 70 personnes (SE.PRO.NA, Fapas, Fundaci?n Oso Pardo et la garderie). On peut trouver un collet le long d’une propriété, mais si le braconnier n’est pas pris actionnant le piège, aucune condamnation n’est possible. Or, es l flagrants délits sont rares. Pour autant, un habitant de Cangas del Narcea a été condamné à 1 440 euros d’amende et deux ans d’interdiction de chasser pour avoir posé trois collets dans la zone ursine (bulletin du Fapas, avril 2007). Conclusion André Etchelecou voyait juste lorsqu’il évoquait une surmortalité anormale des ours des Pyrénées occidentales qui fut pourtant contestée par certains. Malheureusement, aucune autorité supérieure ne prit conscience de l’urgence d’intervenir ou ne voulut le faire. Encore aujourd’hui, une gêne entoure l’histoire des derniers ours des Pyrénées. La communication des rapports d’autopsie des ours "Papillon", "Cannelle", "Palouma" et "Franska" est manifestement cho se très difficile… La protection directe de l’espèce la plus emblématique de notre faune n’a été, au fond, qu’une succession de coups, sans grande réflexion, servie par une justice encore peu au fait des choses de la nature. L’étude plus approfondie de l’expérience cantabrique est une nécessité pour modifier nos pratiques.

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LA POLITIQUE PASTORALE DES ASSOCIATIONS DANS LES PYRENEES OCCIDENTALES De la révolution à la désillusion

Dominique Boyer nous raconte que le berger ou le paysan de Lescun des années 1970 qui avait rencontré l’ours de près redescendait de la montagne les « cheveux hérissés, et s’enfermait muet chez lui ». Cependant, il n’y avait nulle trace de haine comme on le constate aujourd’hui auprès d’éleveurs et de bergers. François Merlet, en septembre 2005, lui qui avait connu les mêmes bergers et paysans lescunois à partir des années 1960, nous disait la même chose. On l’a vu, c’est en 1975 que Joël Tanguy-Le-Gac, Claude Dendaletche et quelques autres créent le Fonds d’intervention éco-pastoral (F.I.E.P.), première association de protection de l’ours qui entend assurer la coexistence du pastoralisme et de l’ours, et montrer aux bergers qu’ils peuvent avoir intérêt à ce que l’ours fréquente leurs estives, alors qu’il est le gêneur voire l’ennemi héréditaire. On pense d’ailleurs que le berger peut devenir le meilleur défenseur de l’ours par intérêt bien compris. La plupart des bergers vivent alors pendant la saison d’estive au sein de cabanes assez voire très rustiques, sans liaison radio et le plus souvent sans accès routier. Il subsiste 25 ours dans les Pyrénées, la démarche est présentée comme révolutionnaire et elle est justifiée par l’inaction presque totale du Parc national en matière de protection de l’ours. Cette politique est soutenue alors par l’ensemble des associations nationales, au premier plan le W.W.F. France, Artus puis Ferus, et les grandes fédérations régionales telles que la S.E.P.A.N.S.O. ou Nature Midi-Pyrénées. Le F.I.E.P. part du principe qu’on ne peut isoler un animal de son milieu de vie, des paysages végétaux où il évolue, pas plus que du cadre humain dans lequel il s’insère. Elle se veut une nouvelle approche que celle du simple paiement des dégâts organisé dès les années 50 par l’Association des chasseurs de montagne, qui n’a malheureusement pas empêché la chute des effectifs d’ours. Certains citent la création du Parc en 1967 comme source de crispation et de nouvelles destructions. Pourtant, dès l’origine, des voix discordantes se font entendre. Ainsi, en 1976, à Pau, lors d’un colloque international sur la grande faune des Pyrénées, le biologiste allemand Peter Röben estime que les Français se trompent à encourager le pastoralisme. « Le pacage ne devrait pas être encouragé. Il faudrait même favoriser l'abandon des fermes et exploitations agricoles dans toute la zone fréquentée par l'ours. [...] Rabâcher que le pâturage est absolument nécessaire au maintien du milieu et du paysage montagnard est une erreur et une contrevérité fondamentale. [...] En conclusion, permettez- moi une remarque quelque peu amère : il serait bon que le Parc National ne s'occupe pas exclusivement de développer le tourisme et d'assurer le bien-être des bergers, mais - il me semble que c'est même sa vocation prioritaire - qu’il s'occupe également de la protection des espèces animales et végétales et de leur milieu de vie. » C’est aussi la position de Robert Hainard notamment exprimée lors d’un colloque analogue au mois de novembre 1981, qui entraîna une discussion franche avec Claude Dendaletche et Louis Espinassous, ce dernier alors agent du Parc. Voilà ce que pouvait écrire R. Hainard à Michel Terrasse deux ans auparavant, au sujet des fiers montagnards qui refusent la réserve d’Indiens mais poussent au grand programme immobilier du Soussouéou en vallée d’Ossau : « Ces sont des sous-développés et ils le restent en se précipitant (comme

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le Tiers-Monde) sur ce "Progrès", ce "développement" auquel nous ne croyons plus. » Ou encore, alors que la tentation pastorale est forte chez les naturalistes : « Vas-tu abandonner la photo pour élever des moutons, seule communion vraie avec la nature ? » Ces voix très singulières furent écoutées mais pas comprises, tant elles sont en opposition avec la culture pastorale des Pyrénées. Il est vrai aussi qu’un pastoralisme bien conduit et plus limité dans l’espace est compatible avec la présence de l’ours et même du loup. Une telle réalité s’observe dans de nombreux pays dits modernes. L’idée généreuse de venir en aide aux bergers, fut celle de Joël Tanguy-Le-Gac, naturaliste pyrénéen très doué et créateur par ailleurs en 1979 avec Jean-François Terrasse d’Organbidexka Col Libre. Figure incontournable de la protection de la nature dans les Pyrénées occidentales, décédé en 2006, Joël Tanguy-Le-Gac fut aussi un des piliers de la première Société d’Etudes, de Protection et d’Aménagement de la Nature en Sud-Ouest, section du Béarn (S.E.P.A.N.S.O. Béarn), à l’occasion notamment du grand conflit autour des lourds projets immobiliers dans le Soussouéou (vallée d’Ossau). Claude Dendaletche, qui fut président du F.I.E.P. de sa création en 1975 jusqu’au 31 décembre 1985, constate aujourd’hui que l’ « argent n’a pas suffit » et que ce concept était au fond très « urbain ». En 1979, le F.I.E.P. verse les premières indemnités de dérangement aux bergers. L’argent provient du Fonds mondial pour la nature (W.W.F.) puis viendra de l’État. Le témoignage de Dominique Boyer, naturaliste et photographe alors membre du F.I.E.P., qui signa les premiers chèques aux bergers, illustre toute l’ambiguïté des actions de ces naturalistes sincères. Son grand-père, berger basque, à qui il explique leur démarche répond : « Ils vont se moquer mais ils te prendront l’argent. » Pour l’essentiel, c’est bien ce qui est arrivé. Une autre politique aurait pu voir le jour mais elle fut sans lendemain. À la charnière des années 70 et 80, D. Boyer avait proposé à l’association d’acheter une coupe de bois dans un secteur de Lescun très favorable à l’ours qui y séjournait la journée (couches diurnes). Une majorité des membres ayant refusé cette idée pour se consacrer à sa politique pastorale, il quitta le F.I.E.P. Un des rares projets de conservation directe de l’espace ursin fut mené en 1985. Un projet d’allongement d’une piste dans un secteur très favorable de la commune d’Etsaut mobilise alors les associations. Une solution audacieuse est même imaginée et mise en pratique par la Fédération S.E.PA.N.S.O. qui, avec l’aide d’associations nationales et régionales, achète une propriété qui permettrait de bloquer le projet de piste. La piste ne vit pas le jour. Très tôt, les élus, et le tout jeune conseiller général de la vallée d’Aspe, Jean Lassalle, comprirent l’intérêt de récupérer ces actions, comme ils récupérèrent par exemple la station de ski de fond du Somport, d’abord de taille modeste et de fonctionnement associatif, pour en faire ce que nous savons en parfaite violation des lois. Un héliportage du matériel des bergers réalisé par le F.I.E.P. en début de saison d’estive le 2 juillet 1983 sur les communes d’Etsaut et de Cette-Eygun avait fait grand bruit dans la vallée. Immédiatement, Jean Lassalle écrit au F.I.E.P., évoque un flot d’appels pressants venant de bergers demandant à en bénéficier aussi, souhaite des renseignements et remercie l’association de cette initiative tout en regrettant de ne pas avoir été informé avant 49 . Quid aujourd’hui ? Le quotidien Sud Ouest a fait paraître un article ce 5 juin 2008 : « L’hélico, le bâton des bergers ». Les bergers qui répondent aux critères d’isolement et de
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Archives de Claude Dendaletche.

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situation en zone à ours ont droit à trois rotations gratuites. Ainsi Jeannine Loustau, bergère avec son frère à l’estive de Lapassa (Aspe), déclare : « "Pour nous, c’est super ! On ne pourrait plus s’en passer. C’est bien et… c’est grâce à l’I.P.H.B." dit-elle presqu’en s’excusant. » A la question du journaliste : « Les héliportages étaient au départ une compensation par rapport à la présence de l’ours… », Didier Hervé, directeur de l’I.P.H.B. répond : « Au départ, oui. Puis, il y a eu un basculement parce que l’économie pastorale s’est développée. Les contraintes par rapport aux ours existent toujours, mais c’est surtout la nécessité du berger qui est là et à laquelle il faut répondre. Les bergers ont besoin de matériel pour fabriquer le fromage. » Voilà une bonne illustration de la récupération par l’I.P.H.B. qui réalise des missions autrefois créées par le F.I.E.P., et qui les détournent complètement de leur raison première. Rappelons qu’il ne reste que trois ou quatre ours dans toutes les Pyrénées occidentales. Le vrai problème n’a jamais été l’ours « Il serait bon de rappeler que le kilo de viande de mouton produit en France est acheté 22 francs au producteur. Le même kilo de mouton néo- zélandais arrive en France à 13 francs. Huit ours en plus ou en moins ne changeront pas le fait que la production française ne couvre plus que 50% de la consommation nationale contre 75% il y a 20 ans » Ainsi s’exprime François Moutou dans une lettre de janvier 1994 adressée au cabinet du ministère de l’Environnement, au moment de la signature de la "Charte du développement durable des vallées béarnaises et de protection de l’ours". Cette question est toujours aussi brûlante. Une autre question tabou est celle des maladies du bétail. Le 8 avril dernier, nous apprenions que le Premier Ministre annonçait un déblocage de 6 millions d’euros d’aide aux éleveurs pour faire face à la gravité de l’épizootie de fièvre catarrhale ovine. Le 20 mars, M. Barnier, ministre de l’Agriculture annonçait que le plan de vaccination en cour s était le plus important jamais mis en place en France. Dans les seules Pyrénées-Atlantiques, sont concernés 330 000 bovins et 600 000 ovins 50 ! Pour occulter ce problème de fond, les responsables politiques et syndicaux ont toujours attisé la haine de l’ours, avec la complicité de nombreux médias qui raffolent de titres vendeurs. Ainsi, les attaques d’ours ont toujours été surestimées. En nombre d’une part. De 1968 à 1991, le prélèvement de l’ours représente en moyenne 0,1% du cheptel présent dans la zone à ours des Pyrénées occidentales (1039 attaques pour 1681 bêtes tuées en 24 ans)51 . Il est très inférieur à la mortalité par accident, maladie et attaques des chiens. En intensité d’autre part. Comme pour tous les prédateurs, l’homme exagère ce qui est reproché au sauvage pour pardonner ce qui revient au domestique, son chien par exemple. Combien d’histoires qui nous sont rapportées de bonnes sources, toujours orales, où l’ours a le bon dos et le chien est oublié ou puni discrètement. La peur fantasmatique de l’ours d’origine slovène est également nourrie par les adversaires de l’ours. Les plus acharnés sont même devenus des défenseurs des ours des Pyrénées qu’ils contribuèrent à faire éliminer ! Ainsi, l’ancien maire de Bielle, ex-conseiller général du canton du Haut-Ossau et ex-président du puissant Syndicat du Haut Ossau,
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Source Sud-Ouest Béarn et Soule. F.I.E.P., L. Nédelec, op.cit., 1994.

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Baylaucq écrivait : « L'ours brun des Pyrénées est fin, très élégant, la robe claire et la tête fine. L'ours slovène est énormément massif et grand, la tête ronde et le pelage presque no ir. L'ours brun des Pyrénées est presque totalement herbivore ; il tue pour son équilibre hormonal. Son organisme lui réclame de la viande à la pousse de l'herbe excessivement azotée, en juin en montagne ; et fin septembre, gavé de fruits d'une flore riche d'été il éprouve un besoin de consommation de viande. Les pertes occasionnées par les 7 ours des Pyrénées peuvent s'évaluer à une moyenne de 44 brebis par an. L'ours slovène tue en permanence ; c'est ainsi que 4 ours ont tué en un an 269 brebis en en ont fait disparaître 1066, soit un total de 1335 / 4 = 333 brebis par ours. L'ours brun des Pyrénées est peu chasseur. L'ours slovène est un carnassier. De par sa puissance il est à même d'éliminer les mâles pyrénéens et donc de détruire l'ours des pyrénées. 52 » Fichtre ! Ce fantasme n’atteint pas simplement les pires adversaires de Lou Moussu, mais certains bergers plutôt favorables. Ainsi, sur le marché biologique de Pau, nous avions en 2003 ou 2004 eu cette conversation assez sidérante avec une productrice de fromage sympathique et sincère originaire de la vallée d’Ossau : - Que pensez- vous de l’ours dans nos montagnes ? - Celui des Pyrénées ne nous pose pas de problèmes, mais celui de Slovénie c’est pas pareil… - Avez-vous subi des dégâts ? - Non, mais des amis ariégeois nous ont envoyé des photos, et ce n’est pas joli. - Je veux bien vous croire car un cadavre d’animal n’est pas joli à regarder, mais ici en Béarn, l’ours Néré qui est d’origine slovène, après avoir commis pas mal de dégâts là où les troupeaux ne sont pas gardés, eh bien il est très calme. Alors que l’ours "Papillon" qui était bien béarnais, lui il a tué pas mal de moutons à la fin de sa vie quand il était très diminué physiquement. - silence… - Oui, mais l’ours slovène il est pas pareil… Même constat sous la plume du journaliste Txomin Laxalt en 2005 : « La réintroduction de l’ours, qui alimente les conversations sur la place et dans les cafés de Laruns, nourrissant des peurs ancestrales, inquiète plus que les perspectives économiques. "L’ours pyrénéen, à la limite, on le connaît, et il connaît son environnement, on pourrait faire avec. Mais pas avec l’ours slovène, sa réintroduction serait une catastrophe", affirme-t- il catégorique. L’heure sonne du changement de pâture dans ce pré, au pied des premiers lacets du Pourtalet. Il endosse son blouson et se saisit du bâton. Baptiste trotte- menu, fait de même. Dans cette famille, on est berger de père en fils. 53 » On ajoutera que les perspectives économiques, elles, inquiètent sérieusement la population non pastorale qui est très majoritaire dans les vallées, et dont certains disent officieusement toute leur colère face aux attitudes du monde pastoral choyé par les autorités quand les autres souffrent en silence. On remarquera cette volonté, «à la limite », de faire avec les ours des Pyrénées alors qu’il ne reste plus que trois ou quatre mâles depuis la mort de l’ourse "Cannelle".

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« Le Béarn : les vallées d'Aspe, d'Ossau et Barétous où des hommes et des femmes s'aventurent dans la danse des Ours », mars 2001.
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« Le berger, l’âme des estives », Pyrénées Magazine, juillet-août 2005.

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La dernière doctrine à la mode : le « risque zéro » ! On sait tous que la vie suppose le risque et la mort, mais aux ours on ne veut plus rien pardonner. C’est ainsi qu’est née une doctrine du fameux et impossible « risque zéro ». Dominique Boyer, lui, nous dit que la première des choses serait d’accepter que l’ours mange de temps à autre des brebis, à l’opposé du « risque zéro ». Cette réflexion n’est pas neuve mais elle passe très mal auprès des autorités. Il est donc temps de s’emparer de cette évidence qu’on lisait en 1964 dans Le Courrier de la nature : « En admettant que de temps à autre, une ourse suitée ou un ours âgé tue des bêtes domestiques, la contre-valeur argent de quelques moutons ne représentent rien à côté de la valeur scientifique, esthétique, culturelle et touristique que représente la survivance des ours dans notre pays. 54 » Revenant d’une sortie sur une estive de la haute vallée d’Aspe, autrefois très réputée pour les observations d’ours qu’on pouvait y faire, le même D. Boyer nous dit : « aujourd’hui, on dirait Alcatraz ! » Les clôtures et autres systèmes de protection fleurissent comme jamais. Un berger qui fut longtemps sur cette estive nous confiait un jour, dans une discussion à bâtons rompus en pleine montagne, que l’ours n’avait jamais commis de dégâts sur son troupeau, car il prenait les précautions qui s’imposaient. Il est arrivé à ce berger de voir l’ours à l’orée du bois alors qu’il trayait ses brebis. Peut-être ce berger répond- il à cette réflexion du sénateur Bailly, grand défenseur de l’élevage, notant que l’élevage se caractérise par des conditions de travail difficiles, qui supposent une grande disponibilité, notamment pour assurer le gardiennage, et des compétences techniques qui ne s’improvisent pas55 . En termes moins diplomatiques, nous dirons que l’élevage est un métier. Entre le véritable élevage et une quasi divagation, il existe un gouffre. Ce fumeux « risque zéro », qui part d’un bon sentiment (mais on ne fait rien de bon avec de bons sentiments…) sert en réalité la vraie doctrine, dangereuse, développée chez les grands élus du Haut Béarn, gauche et droite confondus. Pour ces élus proches du lobby agropastoral, pas le berger qui fabrique du fromage sur l’estive, non celui des grandes usines à lait, le pastoralisme s’étant développé ces dernières décennies (faut-il rappeler et marteler que c’est en partie grâce à l’ours et sur son dos), il ne faut plus aujourd’hui ajouter de contraintes, comme l’apport de nouveaux ours d’origine slovène. Nous combattons farouchement une telle manière de voir les choses, d’ailleurs à l’opposé des volontés de bergers fromagers qui souhaitent cohabiter avec l’ours mais qui doivent se taire aujourd’hui. Ils représentaient un tiers de la profession au début de la décennie 80, cinq ans après les débuts du F.I.E.P. 56 Ils sont bien plus nombreux qu’on ne l’imagine mais, excepté deux d’entre eux en Béarn, les autres se taisent sous la pression sociale et sous celle des maires et responsables des commissions syndicales qui détiennent le pouvoir de louer les estives. Combien nous disent qu’ils ne peuvent s’exprimer librement. Un visiteur trop pressé ne s’en rendra pas compte : cette société est clanique avec tout ce qu’elle suppose de solidarité et de… persécution. Un berger emblématique comme Joseph Paroix, qui a travaillé avec le F.I.E.P., a écrit de superbes pages sur son métier et sur l’ours, est même devenu un opposant aux réintroductions et a d’ailleurs réclamé le retrait du Béarn de l’ours

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« Il faut sauver nos derniers ours », n°12, 1964. Rapport précité, page 93. 56 Jean-Pierre Farthouat, Rapport de synthèse sur le problème de ma sauvegarde de la population d’ours bruns (Ursus arctos) des Pyrénées occidentales, janvier 1981, page 11 (enquête de M. Dalla Rosa).

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"Néré". C’est le retour au clan pour bien des raisons d’angoisse devant l’avenir ou de manipulations diverses et variées 57 . L’ultime hypocrisie De la révolution de 1975, il reste de très bonnes mesures mais aussi d’amères désillusions. L’ultime hypocrisie des responsables politiques et syndicaux agricoles est de maintenir la fiction d’une population d’ours, en réalité un dernier carré peut-être bien constitué d’un seul mâle d’origine pyrénéenne, désigné sous le nom d’"Aspe Ouest", du mâle "Néré", d’origine slovène et de "Cannelito" ou "Mohican", fruit de "Cannelle" et de "Néré". Une empreinte d’ours comme logo de l’office de tourisme de la vallée d’Aspe et un zoo abritant désormais six ours à Borce 58 suffiront-elles longtemps à faire croire aux touristes et donc à une partie de la France que l’ours est sauvegardé en Béarn et dans les Pyrénées occidentales ? Osons cette dernière remarque subversive en pays pastoral : On ne dit jamais assez que ce sont les moutons qui envahissent en fin de printemps le domaine de l’ours, et non l’inverse. Il est devenu très urgent de renforcer l’ultime tribu de Mohicans du Béarn ! Toute inaction aurait les conséquences les plus graves pour la survie des derniers ours et la préservation de la richesse naturelles des montagnes béarnaises.

Griffades d’ours en haute vallée d’Aspe. Sans apport de sang neuf, ce sera bientôt une découverte impossible, septembre 2007. (S. Carbonnaux).

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On lira notamment Vivre avec l’ours de Farid Benhammou, Editions Hesse, 2005.

Dans un espace ridicule (lire sur le site de Ferus et dans La Gazette des grands prédateurs, n°17, automne 2005 : S. Carbonnaux « En Béarn, même morts, les ours rapportent ! »

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LE PASTORALISME ET LA PRETENDUE BIODIVERSITE
OU JAMAIS L’HOMME, MÊME AVEC SON MOUTON, N’A CREE LA MOINDRE ORCHIDEE59

Au fil des années, la question du maintien du pastoralisme pour défendre la biodiversité est devenue centrale au regard de la protection de la grande faune, et de l’ours brun en particulier. Cette question est d’autant plus importante qu’elle est instrumentalisée par les éleveurs les plus opposés à l’ours, que nous appelons ultrapastoraux, et par extension adversaires des prédateurs. Définitions On ne définit jamais assez les mots que l’on utilise. Le pastoralisme paraît banal. Vraiment ? Le terme pastoralisme est sans doute d’apparition assez récente, Littré ne le mentionne pas dans son dictionnaire. On y trouve pastoral : qui appartient aux pasteurs ou aux bergers. Comme la plupart des termes formés avec le suffixe « isme », le pastoralisme porte en lui une vision du monde, un contenu idéologique. Lequel ? Celui d’un monde façonné par l’homme de la civilisation agro-pastorale. Le terme biodiversité est né encore plus récemment. Ce n’est qu’au milieu des années 80 qu’il est créé à partir de l’expression anglophone biological diversity, et c’est à l’occasion du sommet planétaire de Rio de Janeiro en juin 1992, qu’il fera vraiment surface. L’article 2 de la Convention sur la diversité biologique définit la biodiversité comme : « la variabilité des organismes vivants de toute origine y compris, entre aut res, les écosystèmes terrestres, marins et autres écosystèmes aquatiques et les complexes écologiques dont ils font partie; cela comprend la diversité au sein des espèces et entre espèces ainsi que celle des écosystèmes. » L’écologue, naturaliste et essayiste Jean-Claude Génot a cependant bien raison de se méfier d’un terme aujourd’hui très galvaudé : « voilà un terme savant, tout droit sorti des universités, agréé par les États lors d’une convention internationale et largement diffusé par les médias. C’est l’auberge espagnole, on y trouve tout ce qu’on y apporte, du virus à l’ours, et de la plante la plus banale à la plus rare. Le fait que tous les aménageurs s’en soient emparés comme d’un saint sacrement me le rend de plus en plus suspect. C’est un écran de fumée, qui cache n’importe quoi, des douglass introduits pas les forestiers aux lâchers d’espèces stressées des chasseurs. 60 » L’essayiste Jaime Semprun, lui, a décelé derrière la création des néologismes de ce type l’extension du calcul rationnel à tous les aspects de la vie. « Grâce à ces nouveaux mots, là où il n’y avait qu’indistinction et vague sentimentalisme, on analyse des données, on spécifie des fonctions, on élabore des procédures. Et ce faisant on arrache les notions aux songeries du substantialisme, à la fantaisie des définitions qualitatives, au vieil animisme qui imprégnait tant de définitions traditionnelles. Pour apprécier les progrès ainsi accomplis, il faut faire l’effort de se souvenir qu’on n’a par exemple pas toujours connu ni mesuré la biodiversité, mais qu’autrefois un archéolocuteur devait se contenter de parler à ce sujet de l’"exubérante prodigalité de la nature", et autres clichés du même tonneau. 61 »
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Nous empruntons cette expression à Gilbert Cochet, voir ci-après. Ecologiquement correct ou protection contre nature ? Édisud, 1998. Le premier essai, tonique, de J.-C. Génot. 61 Défense et illustration de la novlangue française, Éditions de l’encyclopédie des nuisances, 2005, pp.28 et 29. Un excellent petit ouvrage qui s’inscrit dans le combat de George Orwell contre la substitution du langage.

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C’est pourquoi, nous préférons toujours le terme de nature, déjà défini par ailleurs. Repères historiques Avant tout, faisons ce qu’on ne fait jamais assez : reprenons les échelles de temps, comme le propose François Moutou, vétérinaire et épidémiologiste à l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (A.F.S.S.A.), président de la Société française d’études et de protection des mammifères (S.F.E.P.M.) et membre du comité scientifique de Ferus. La preuve la plus ancienne de la présence humaine en Europe est celle d’un fragment de mandibule et d’une prémolaire inférieure vieux de 1,2 à 1,3 million d’années, découverts récemment sur le site préhistorique d’Atapuerca (Burgos, Espagne). L’art apparaît entre 30 et 40 000 ans en Europe. La statue d’ours de la grotte de Montespan (Haute-Garonne, Pyrénées), considérée comme la plus vieille au monde, a 15 ou 20 000 ans d’âge Les moutons, chèvres et bœufs furent domestiquées au 9ème millénaire avant J.-C., au Proche-Orient et sont apparus en Europe occidentale il y a environ 7 à 7 500 ans. Dans les Pyrénées, l’élevage s’impose il y a environ 5 000 ans. Au regard de l’échelle du temps, rapportée à plus d’un million d’années, l’élevage est très moderne. Rappelons que la domestication est l’asservissement préférentiel et déformant d’une fraction de la nature, végétale ou animale. La grande faune sauvage, présente bien avant la colonisation humaine et la domestication, était beaucoup plus riche qu’aujourd’hui. Car la civilisation agro-pastorale s’est surtout illustrée par un appauvrissement accéléré de la faune européenne. Parmi d’autres, les travaux de Jean-Denis Vigne, directeur de recherches au C.N.R.S. et par ailleurs directeur d’un laboratoire d’archéozoologie au Muséum national d’histoire naturelle, démontrent les effets importants de la société néolithique sur la nature. Dans son passionnant ouvrage Les origines de la culture. Les débuts de l’élevage62 , et sous un chapitre intitulé « La "domestication de la nature" », Jean-Denis Vigne, dresse l’histoire de la chute complète de la biodiversité des îles méditerranéennes engagée dès le néolithique, sous l’action des hommes agriculteurs et éleveurs. C’est ainsi que nous apprenons que les mammifères autochtones de Corse ont tous disparu (5 espèces dont 3 au moins probablement par la faute de l’homme), idem en Crète à l’exception d’une musaraigne. J.-D. Vigne n’hésite pas à parler de « catastrophe écologique » car ces espèces endémiques ont disparu à tout jamais. « À l’échelle du Bassin méditerranéen, c’est donc une chute globale qui s’est produite. Même si l’on ne peut pas affirmer que l’extinction des espèces de grande taille (éléphant, hippopotame nain, cervidés…) soit le fait de l’homme, il y a fort à parier que celle des rongeurs et des insectivores résulte, dans toutes les îles comme en Corse, de profondes dégradations du paysage liées aux activités agro-pastorales engagées dès le néolithique. » Sur le continent européen, la grande faune qui subsiste (ours, loups, lynx, gloutons et ongulés sauvages) est l’ombre de ce qu’elle fut. Le cheval sauvage et l’aurochs ou bœuf sauvage ont disparu à la période historique. Le bison a été sauvé in extremis en Pologne, l’élan a considérablement régressé, etc. Revenons à Jean-Denis Vigne qui va encore plus loin dans sa conclusion et stimule des recherches pour le moins excitantes : « L’histoire longue, celle qui voit plus loin que le bout de ses textes, celle qui inscrit la préhistoire dans ses préoccupations, apporte aussi matière à
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Edité par Le Pommier, 2004.

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réflexion aux citoyens occidentaux pressés du XXIe siècle que nous sommes. La lenteur des processus de domestication, les hésitations dont ils témoignent incitent à penser que les générations qui les ont menés n’avaient pas conscience de la voie dans laquelle, irrémédiable, elles engageaient l’humanité tout entière. » Mythe fondateur Nous avons tous appris à l’école cette phrase célèbre du duc de Sully : « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France. » Elle démontre toute l’importance d’une civilisation agro-pastorale vieille de plusieurs millénaires qui a largement façonné la France et donc nos représentations mentales. Nous pourrions citer des dizaines d’exemples de Ronsard à Henri Vincenot en passant par Versailles. Notre pays est très jardiné, et même s’il comporte quelques beaux écosystèmes il n’est pas un lieu idéal pour sentir et observer comment la nature s’exprime librement en Europe. Une très grande majorité de nos contemporains n’a qu’une faible connaissance de la nature et se nourrit du mythe, encore inoxydable, d’un milieu bon à vivre parce que domestiqué et habité par l’homme. Voilà ce qu’on peut lire dans Le Courrier de l’environnement de l’Institut national de recherche agronomique à propos d’un recueil de textes et de peintures sur le thème du jardin, du paysage et de la nature, paru en 1997 : « Dans les prés d’aujourd’hui, la nouvelle nature est en gestation. C’est le lieu du plaisir, de la sécurité, du bonheur. Un Éden de pureté et de beauté, d’arbres, de fleurs et d’eaux. À regarder comme des paysages idylliques de campagnes, de montagnes et de vallées champêtres ou sauvages. À façonner comme des jardins. Artificiels, ces paysages, ces campagnes et ces jardins ? Certainement. La biodiversité est projet trop sérieux pour être laissé à la seule nature. "La nature est dans le pré. Cours y vite, cours y vite. La nature est dans le pré, cours y vite, elle va filer." » En France, une évidence : les questions relevant de la nature, ou de la biodiversité, relèvent vite de l’idéologie. François Ramade, scientifique et naturaliste français de réputation internationale 63 , un des meilleurs conna isseurs de la conservation de la biodiversité, au fil d’une vie d’une vie de recherches et de voyages dans près de 54 pays de tous les continents, évoque pour nous cette « exception française » en matière de conservation de la nature, ce véritable « discours idéologique » qui va à l’encontre des données scientifiques, s’en remet à une « gestion » dont le but est, non de conserver la nature, mais des pratiques et techniques soit disant traditionnelles. Il serait grand temps de lire et d’écouter nos brillants chercheurs en la matière, plutôt que de se complaire dans une vision folklorisante et stérilisante. Dans la culture pyrénéenne, la pratique pastorale outre sa vocation nourricière est associée aux paysages "créés" par les ancêtres et leurs troupeaux. Certains poussent même plus loin : « Je voudrais que toutes les montagnes de France soient aussi bien entretenues et vivantes qu’au Pays Basque. C’est un véritable gazon avec des villages fleuris et refaits à neuf. » Ainsi s’exprimait Jean Lassalle, il y a dix ans de cela 64 , alors conseiller général de la vallée d’Aspe et président de l’Institution Patrimoniale du Haut-Béarn. Rappelons que cette
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Il est notamment professeur émérite d’écologie et de zoologie à l’Université Paris -Sud, président honoraire de la Société française d’écologie, président d’honneur et membre du bureau de la Société nationale de protection de la nature, membre d’honneur de l’Union mondiale pour la nature (U.I.C.N.). Il est l’auteur de très nombreux ouvrages d’écologie scientifique, dont Ecologie appliquée. 64 « Béarn, faut-il suivre la piste basque… », Pyrénées Magazine n°57, mai-juin 1998.

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institution a été très imprudemment chargée par l’État de protéger les derniers ours des Pyrénées occidentales. L’élevage pyrénéen est principalement celui des ovins qu’on estime à 620 000 sur le massif, dont 250 000 sur les territoires habités par l’ours. Si la filière ovine connaît un déclin continu depuis plus de 20 ans, cette chute concerne surtout les ovins élevés pour la viande. Ainsi, en 2000, le ministère de l’Agriculture donnait le chiffre de 9,4 millions de têtes dont 6,6 millions de brebis (2,3 millions en Midi-Pyrénées et 880 000 en Aquitaine). En 2006, la même source donne 8,9 millions d’ovins dont 5,9 millions de brebis. (Agreste : www.agriculture.gouv.fr). La filière laitière, elle, connaît un certain dynamisme lié à la bonne valorisation des produits fromagers, notamment dans la partie occidentale de vieille tradition fromagère. Le cheptel a même augmenté de 11% en dix ans 65 , au moins jusqu’en 2002. Une vallée qui se dépeuple ou qui n’est plus assez marquée par la présence humaine, perd pour certains son statut de « montagne vivante ». On retrouve cette pensée chez un grand nombre de personnes, quelle que soit leur origine ou leur formation, puisqu’elle est véritablement un mythe fondateur. Prenons quelques exemples. Les deux grands promoteurs du reboisement du mont Aigoual en Lozère, le forestier Georges Fabre et le botaniste Charles Flahaut, entre la fin du 19ème siècle et le début du 20ème, étaient animés par l’idée qu’un pays sans hommes est un « désert ». Paradoxalement, ce « désert » avait été justement l’œuvre d’un élevage et d’un charbonnage intensifs, et la forêt de l’Aigoual abrite aujourd’hui une foule d’espèces… vivantes. Le fond du discours et de la pensée des éleveurs et des bergers est identique. On sent bien chez un berger béarnais comme Joseph Paroix, qui fut favorable à la protection de l’ours des Pyrénées et qui s’oppose désormais aux lâchers d’ours d’origine slovène, toute la crainte d’une montagne qui ne serait plus « vivante » selon ses critères 66 . Mais la montagne serait-elle moins « vivante » si elle était moins peuplée de bergers et d’animaux domestiques et plus de bêtes sauvages ? La montagne serait-elle morte si l’agriculture reculait devant la ronce, le taillis puis la forêt ?

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L’avenir de l’élevage : territorial, enjeu économique, rapport du Sénat, Gérard Bailly, novembre 2002. Lire « Le renforcement de la désespérance » dans Laborari, journal de la Confédération paysanne du Pays Basque, août 2007. Publié aussi sur le blog La Buvette des alpages.

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Cliché n°1. Plateau pastoral (2000 mètres) en haute vallée d’Aspe avec au fond le Pic du midi d’Ossau, juillet 2007. Est-ce la seule « montagne vivante » ? (Isabelle Ramade).

Un tel mythe n’est pas cantonné au seul monde pastoral. Même certains défenseurs de l’ours adhèrent à une vision plus ou moins analogue. C’est ainsi qu’on peut lire dans la plaquette de présentation du F.I.E.P., en légende d’un cliché de Claude Dendaletche : « Quand la montagne se videra définitivement de troupeaux la grande faune disparaîtra et la tristesse planera sur les hauts pâturages. » Ces propos datent de la fin de l’année 1978. Beaucoup plus récemment, on pouvait entendre sur France Culture, à l’été 2006, Catherine Brunet, ancienne membre de l’Association de cohabitation pastorale et Farid Benhammou, géographe, docteur en sciences de l’environnement, chercheur spécialisé dans les relations entre les hommes et la grande faune, se plaindrent de la diminution de l’élevage, des forêts qui gagnent, de la friche qui envahirait les villages, espérant ainsi un développement de l’élevage grâce aux jeunes qui demandent à s’installer. De leur côté, les responsables politiques, quel que soit leur parti, ne cessent de s’inquiéter. Voici ce qu’écrivait le sénateur Gérard Bailly dans son rapport déjà cité : « Le développement, à grande échelle, de la déprise agricole que connaissent diverses parties du territoire constitue un évènement majeur dans l’histoire écologique de la France, dont nos concitoyens n’ont pas encore pris la mesure. L’extension progressive des surfaces qui retournent à la friche puis à la forêt aboutit à une transformation des paysages et des écosystèmes sans équivalent depuis le mouvement de déforestation qu’a connu la France au Moyen-Âge. En silence, certaines parties du territoire retrouvent l’apparence qu’elles avaient avant l’intervention des moines de Cluny. Si d’aucuns étaient tentés de se réjouir de ce qui leur apparaîtrait comme un juste retour à la nature, il est urgent, tout au contraire, pour votre mission d’information, de souligner les dangers d’un mouvement difficilement réversible qui constitue un véritable retour en arrière aux conséquences incalculables. 67 » Ce même sénateur, manifestement sujet aux peurs millénaristes, estime que le retour du loup, du lynx et de l’ours constitue une véritable catastrophe pour les activités d’élevage, interdirait l’entretien de vastes surfaces herbagères situées en zone de montagne, cela entraînant un appauvrissement des écosystèmes. « Alors que la société est de plus en plus prompte à remettre en cause les excès d’un agriculture intensive et productiviste, la mise en
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Op.cit. page 38.

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valeur de l’élevage ovin ne peut être que favorablement accueillie. (…) L’élevage ovin est une production intrinsèquement liée à l’herbe, qui contribue à l’entretien du paysage et à la protection de l’environnement. 68 » Au niveau local, les mêmes craintes s’expriment. Voici un exemple parmi d’autres. Bruno Lepore, maire de Saint-Pé-de-Bigorre (Hautes-Pyrénées), par ailleurs conseiller général, peut tenir les propos suivants pour justifier son opposition au retour de l’ours : « Le pastoralisme sur St-Pé est sérieusement menacé. Or si les pâturages disparaissent, c’est tout l’équilibre du paysage qui se trouve perturbé. À quoi bon, dans ce cas, soutenir des programmes environnementaux ? »69 Notons que la déprise agricole en zone de montagne a commencé bien avant l’arrivée des ours d’origine slovène, qu’elle porte surtout sur les zones dites intermédiaires de l’étage montagnard et que l'abandon de certaines pratiques, telle que la fauche des fougères pour la litière animale hivernale, a accéléré ce processus, comme on l’apprend sur les archives en ligne du Parc natio nal des Pyrénées. Alors, faute de pastoralisme, point de salut pour le paysage, la nature et la biodiversité ?

Cliché n°2. Slovénie, juin 2007. Soixante ans après la fin du pâturage par les moutons, la forêt revient sur les versants. N’est-ce pas une « montagne vivante » ? (S. Carbonnaux).

La position de l’État en matière de biodiversité En France, l’État, comme il a été dit plus haut, a cherché jusqu’à présent à maintenir quantités d’usages dits traditionnels en liant leur avenir à celui de la biodiversité. Ce qui dans certaines situations est un véritable casse-tête. Ainsi, comme le souligne François Ramade, la défense de la pêche française par les gouvernements successifs se heurte aux limites implacables des populations de poissons (appelés "stocks" avant la rupture…).

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Op.cit. page 96. Empreinte Ours, Lettre d’information semestrielle de l’État sur le programme de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées, n°3, juin 2007.

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La doctrine exprimée au "Grenelle de l’environnement" Voici ce qu’on peut lire dans le rapport du groupe "Préserver la biodiversité et les ressources naturelles" : « L’importance, notamment économique et culturelle, de la biodiversité apparaît de plus en plus clairement à tous, au même titre que celle de préserver une stabilité climatique minimale. La diversité biologique et les ressources naturelles vivantes, produites par les écosystèmes, contribuent directement à plus de 40% de l’économie mondiale. 70 » C’est une vision très utilitariste de la biodiversité au service assez exclusif des besoins humains qui s’exprime ici. Elle rejoint une doctrine de la conservation exprimée par une frange d’écologues qui soutiennent que les « anciennes méthodes définissant les priorités devraient être abandonnées, au profit d’une approche mettant l’accent sur la sauvegarde d’écosystèmes précieux pour l’homme. » C’est la stratégie dite des « services écologiques » qui aboutit à cette conclusion foncièrement égoïste : « Il faut d’abord protéger les écosystèmes là où la biodiversité offre des services aux personnes qui en ont besoin. » L’impérialisme de l’espèce humaine est ainsi remis au goût du jour sous des auspices humanitaires. Rien d’étonnant à ce que le monde des affaires manifeste son enthousiasme pour cette approche, comme le confie les auteurs 71 ! Un préambule intitulé « une vision partagée pour la biodiversité », donné en annexe du même rapport, reflète bien des contradictions. « La conservation de la biodiversité ne peut ainsi plus se réduire à la protection des espèces sauvages dans des réserves naturelles. Elle doit sauvegarder les grands écosystèmes de la planète appréhendés comme la base et le support de notre développement. "Il ne s’agit donc plus de geler une nature sauvage, maintenue dans son état primitif, à l’abri des interventions humaines. Au contraire, il faut préserver la capacité évolutive des processus écologiques. Cela implique d’harmoniser la préservation des réserves naturelles avec les zones exploitées par l’homme, dans une gestion variée du territoire. Dans une telle conception, l’homme n’est pas extérieur à la nature, il en fait partie, il est membre actif d’une nature à laquelle il peut faire du bien, s’il se conduit de manière avisée, s’il en fait bon usage. C’est l’idée même de développement durable : il ne s’agit pas d’étendre la logique de production à l’environnement, mais au contraire de comprendre que nos activités économiques sont incluses dans notre environnement naturel. 72 " Ceci est d’autant plus vrai en France où tous les paysages, réputés naturels ou non, sont le fruit d’une coévolution du travail de la nature et de l’homme. L’homme a divorcé depuis longtemps de la nature : il doit maintenant se réconcilier avec elle, dans le cadre d’un progrès et d’un développement rénovés. Il faut sauver l’homme et la nature ensemble. Il nous faut signer un nouveau pacte avec la diversité du vivant. (…) Il est urgent d’agir : nous sommes sans doute la dernière génération à pouvoir maintenir encore la majeure partie de la diversité biologique, mais, compte tenu du rythme d’érosion, nous n’avons que peu d’années pour inverser la tendance. » La première contradiction est de reconnaître le divorce de l’homme et de la nature, et de poser les grands écosystèmes comme base et support de notre développement. Nous estimons
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Introduction, page 9. Peter Kareiva, directeur scientifique de l’organisation Nature Conservancy et Michelle Marvier, professeur à l’Université de Santa Clara (Californie), directrice de l’Institut des études environnementales, «Repenser l’écologie », Pour la Science, février 2008. 72 Cette phrase est empruntée à Catherine Larrère et Raphaël Larrère, Du bon usage de la nature, Pour une philosophie de l’environnement, Aubier, 1997.

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de notre côté que le divorce évoqué trouve sa raison dans cette volonté de l’homme de faire de la nature le support exclusif de sa civilisation. Les écosystèmes sont aus si la base et le support du développement de toutes les autres formes de vie. La seconde est contenue dans la phrase de C. Larrère, agrégée de philosophie, et R. Larrère, ingénieur agronome, tous deux travaillant sur des thèmes environnementaux. Elle présente la nature sauvage préservée des interventions humaines comme non dynamique, alors que c’est justement parce que les hommes laissent quelques territoires sans y toucher que les processus écologiques se développent librement. Bref, il n’est pas aisé d’y voir clair, comme si ce préambule avait été une confection de pièces des uns et des autres en fonction de leurs sensibilités. Encore l’auberge espagnole en quelque sorte. Si nous relevons qu’on défend avec raison la biodiversité banale, que ne protègent ni les parcs nationaux, ni les réserves naturelles, une évidence clamée depuis des lustres par les associations dans l’indifférence générale, nous nous inquiétons que l’État parie sur le milieu agricole qui devrait mener une « révolution doublement verte » vers une agriculture productive et écologique. On a connu la « révolution culturelle » chinoise, la « marche verte » marocaine, autant de concepts qui collent aux idéologies du temps toujours néfastes à la nature. Quant à la forêt, milieu privilégié de l’ours, il est question de protéger sa biodiversité et de dynamiser la filière bois. « Dans le cadre de la lutte contre l’effet de serre et la recherche d’alternatives aux énergies fossiles, la forêt et le bois offrent de grandes opportunités par leur capacité à stocker le CO2. Le bois issu de nos forêts est un matériau moderne, renouvelable et recyclable, qui répond parfaitement aux nouveaux enjeux de notre société en matière de développement durable. » Ce préambule strictement utilitariste étant posé, le rapport préconise une « gestion forestière durable et multifonctionnelle, qui permette à la fois de préserver la fonctionnalité des écosystèmes forestiers et maintenir la ressource tout en l’exploitant ». C’est ainsi qu’on peut lire cette phrase stupéfiante : « L’ensemble du groupe s’accorde aisément pour encourager une production accrue du bois dès lors qu’elle permet mieux de préserver la biodiversité et qu’elle favorise les services environnementaux. » Voilà au fond la poursuite de la doctrine actuelle, reverdie au goût du jour, qui rend la France si pauvre en forêts dignes de ce nom et qui explique pourquoi en 2008 on peut encore écrire que la forêt primitive est impénétrable. La biodiversité associée au pastoralisme dans le « Plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées françaises 2006-2009 » À l’occasion de la descente du troupeau de brebis du lycée de Soeix (Oloron-SainteMarie), le préfet des Pyrénées-Atlantiques déclarait à l’automne 2007 : « Nous avons un discours mo ndial sur la biodiversité. Nous devons l’avoir à notre échelle. Ici, ce sont les acteurs du territoire qui ont fabriqué cette biodiversité. On veut éviter qu’elle ne s’érode. C’est ce que veut dire Natura 2000. 73 » Cette défense idéologique du pastoralisme, que le réseau Natura 2000, détourné de sa vocation initiale, élève au rang de fabricant de biodiversité imprègne le "Plan Ours". À la page 24, mais surtout aux pages 78 et 79, le Plan aborde la question de la biodiversité et du pastoralisme. Ecrire que : « Sous nos latitudes, le nombre d’espèces est généralement plus
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La République des Pyrénées, 18 septembre 2007.

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important en milieu ″ouvert″. (…) L’abandon du pastoralisme entraînerait une fermeture des milieux et donc à terme une diminution de la biodiversité » est très simplement FAUX. En effet, sous nos latitudes, le milieu le plus riche est la forêt, comme toutes les études écologiques le prouvent (cf. Livre blanc sur la protection des forêts naturelles de France, coordonné par Daniel Vallauri, W.W.F., 2003). Bien sûr, il est question ici de grandes forêts naturelles et non de ″champs d’arbres″, qui très exploités ne permettent qu’à une très faible biodiversité de s’exprimer. Plus une forêt est vaste, moins elle est exploitée depuis une longue durée, plus elle est riche. Une des plus grandes forêts d’Europe, Bialowieza en Pologne, abrite près de 12 500 espèces toutes confondues ; celle de Fontainebleau accueille plus de 11 600 espèces. Le professeur agrégé de biologie et naturaliste Gilles Rayé précise de son côté : « On peut dire qu’objectivement 1 000 hectares de vieille forêt contiennent plus d’espèces que la même surface de prairies sèches. 74 » Le "Plan Ours" s’appuie également sur une thèse (qu’il ne se donne pas la peine de présenter comme une thèse, mais comme une vérité) qui est aujourd’hui fo rtement contestée par les scientifiques : « Avant la colonisation de la montagne pyrénéenne par l’homme, les cerfs, chevreuils, bisons et sangliers étaient alors abondants et contribuaient à maintenir des milieux ouverts. 75 » Cette thèse est celle de l’ingénieur forestier néerlandais Vera qui a postulé que la nature avant l’homme agriculteur était une forêt semi-ouverte, voire semblable à une savane boisée, parcourue par de nombreux troupeaux d’ongulés sauvages. Cette thèse est appelée par son auteur « alternative hypothesis »76 . Dans leur texte « La forêt en France depuis la dernière glaciation », Christopher Carcaillet 77 et Brigitte Talon78 , paru dans le Livre blanc précité, écrivent qu’une « telle conception de la nature avant l’homme, qui attribue un rôle aussi important aux grands herbivores dans la structure des paysages, n’est pas soutenue par suffisamment de données paléoécologiques (Swenning, 2002). Les données disponibles pour le début de notre interglaciaire montrent que les écosystèmes étaient très largement dominés par les arbres, tandis que les indices en faveur de l’existence de formations herbacées abondantes ou dominantes sont extrêmement rares. (…) En résumé, les paysages naturels de l’Holocène étaient certainement à dominante forestière, tout en accueillant de grands herbivores plus diversifiés qu’actuellement, mais moins abondants que dans les milieux ouverts et semiouverts des périodes glaciaires et tardiglaciaires, en raison de ressources alimentaires modifiées (moins d’herbacées, plus de ligneux) et plus limités. La conservation de la nature peut donc s’appuyer sur les acquis de la paléoécologie, mais ne doit pas se nourrir d’images d’Épinal, en créant des zoos de plein air, dans lesquels s’ébattraient cerfs, et bisons au sein de paysages- mosaïques artificiels composés de prairies, de fourrés et de boisements. » Lors d’une conversation téléphonique, Christopher Carcaillet est revenu pour nous sur ses recherches. D’après lui, les scientifiques qui soutiennent cette thèse n’ont pas étudié objectivement la question. S’il reconnaît que la faune herbivore était plus riche qu’aujourd’hui
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« Pastoralisme et biodiversité : la grande confusion », La Voie du loup, n°22, 2005. Un article passionnant Dernier paragraphe de la colonne gauche de la page 78 du "Plan Ours". 76 F.W.M. Vera, Grazing ecology and forest history, Cabi Publishing, Royaume Uni, 2000. Vera est un fonctionnaire influent du ministère néerlandais de l’agriculture, de la gestion de la nature et des pêcheries. 77 Ch. Carcaillet est docteur en sciences, directeur d’études à l’École pratique des hautes études et directeur du laboratoire de recherche CNRS dénommé « Centre de bio-archéologie et d’écologie » à Montpellier. Il s’intéresse particulièrement au rôle écologique des paléo-incendies sur les écosystèmes. 78 B. Talon est maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille III. Ses recherches portent sur la composition des groupements forestiers incendiés au cours de l’Holocène.

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(surtout composée d’aurochs), les grands troupeaux décrits par Vera et d’autres n’existaient pas. Au regard des données paléoécologiques, il estime que les charges des ongulés sauvages étaient faibles et ne suffisaient pas à créer de vastes clairières au sein de la forêt, une forêt en réalité très compacte. Christopher Carcaillet ajoute que sa position est aujourd’hui partagée par une grande majorité des scientifiques européens. Dans un remarquable ouvrage sur l’aurochs, Cis van Vuure 79 , lui aussi néerlandais, conteste avec de nombreuses références cette thèse d’une forêt ouverte grâce à l’action des grands herbivores sauvages. Il estime même que l’animal qui avait la plus grande capacité d’ouvrir les milieux était le… castor ! N’en doutons pas, les recherches stimulantes de Cis van Vuure feront évoluer nos perceptions et connaissances sur les fonctionnements de nos écosystèmes. La démonstration du "Plan Ours" sur l’impact positif du pastoralisme sur la biodiversité mériterait de s’appuyer sur des bases scientifiques plus solides. On ne niera pas que certaines formes de pastoralisme créent une autre biodiversité, mais il est faux de dire que leur abandon au profit du retour de la forêt se traduirait systématiquement par une diminution de la biodiversité. Dans l’absolu, c’est le contraire qui se produira sous réserve de laisser le temps et l’espace aux milieux forestiers pour se reconstituer. Vera reconnaît d’ailleurs dans son ouvrage que l’agriculture n’a pas permis la création de nouveaux biotopes (prairies, mosaïques de paysages) et que la diversité des espèces est le résultat de processus naturels 80 . Reste la question de la fragmentation des habitats et des continuités biologiques soulevée par Vincent Vignon, écologue, naturaliste, très bon connaisseur de la nature et animateur du comité scientifique de Ferus. Ce point est abordé ci-dessous. La position des associations de protection de la nature et des gestionnaires d’espaces naturels en matière de biodiversité Le pastoralisme extensif est fréquemment défendu comme une grande source de biodiversité face aux ravages de l’élevage industriel et de l’agriculture intensive, par de nombreuses associations de protection de la nature et/ou de gestion de la nature, tels les conservatoires des sites. Ces derniers élèvent d’ailleurs très souvent des animaux domestiques (moutons et vaches surtout) qui pâturent les espaces ainsi gérés. Notons immédiatement que la plupart des espaces protégés et/ou gérés sont des espaces dits "ouverts", et que la connaissance de la forêt est faible chez les naturalistes et gestionnaires alors qu’elle est le milieu naturel dominant en France et en Europe. « La forêt est la formation reine, dominante, celle dont l’étendue devrait naturellement être la plus grande, celle qui s’établirait partout, sauf conditions limitatives ou exceptionnelles » soulignait Robert Hainard. Voici un exemple parmi tant d’autres. L’association Loire Nature, associée à la fédération des Conservatoires d’espaces naturels, la Ligue pour la protection des oiseaux, le W.W.F. et l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture, a édité une plaquette « Agriculture et nature : un lien à préserver » pour présenter ses actio ns en faveur des pelouses et prairies dites naturelles.
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Retracing the aurochs, Pensoft, Sofia, Moscou, 2005. Gilbert Cochet, président de "Forêts sauvages", a chroniqué cet ouvrage dans Naturalité n°1.
« As the alternative hypothesis indicates, species diversity in Europe is not a result of the introduction of farming. The species diversity is the result of natural processes which were responsible for a large diversity of biotopes and landscapes. Therefore, farming has not led to the creation of new biotopes, such as grasslands and scrub ; nor has it led to the creation, for example, of mosaic landscapes, as nature conservationists tend to assume », page 379.

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Parce que les prairies et pelouses dites "naturelles" (qui n’ont en réalité rien de naturel) se raréfient sous les coups de boutoir de l’intensification agricole, de l’urbanisation, ou s’enfrichent a près leur abandon, cette association comme de très nombreuses autres, se mobilise pour les préserver. Il ne s’agira pas de nier ici que ces milieux abritent des espèces menacées de notre flore et de notre faune (cependant menacées pour de multiples raisons). Il est cependant gênant de laisser penser, sans aucune nuance, que la disparition de ces prairies constitue une perte pour la biodiversité, faisant de l’élevage une condition essentielle de la protection de la nature. On peut ainsi lire sur la plaquette de Loire Nature : « Des milieux menacés de "fermeture" : Encore assez communs, les prairies et pelouses naturelles des bords de rivière se raréfient car leur végétation évolue naturellement vers la friche puis la forêt. (…) En l’absence de pâturage, les prairies se ferment et se transforment en forêt. » Remarquons la délicieuse contradiction entre les prairies et pelouses présentées comme naturelles et leur évolution naturelle vers la friche puis la forêt. Une telle rédaction est caractéristique de la confusion qui règne au sein des associations dès qu’il s’agit de protection de la… nature. On notera que les chambres d’agriculture, et le syndicat F.N.S.E.A. qui les dirige presque toutes, sont en pointe dans la défense d’une agriculture industrielle, celle justement qui a détruit la campagne telle qu’elle existait encore au sortir de la seconde guerre mondiale, avec son cortège d’espèces que certaines associations s’évertuent à sauver. Outardes, cailles, perdrix, alouettes, tariers, râles des genêts, courlis, plantes, batraciens, papillons et insectes ne reviendront pas grâce au maintien d’un élevage extensif sur quelques surfaces, ou grâce au débroussaillage de prairies, mais si l’agriculture évolue tout autrement. Un autre cas intéressant est celui de la vipère d’Orsini, le serpent le plus rare de France, cantonné dans quelques secteurs des Alpes du Sud et considéré en voie d’extinction dans son aire de répartition d’ailleurs morcelée (l’Europe du Sud et orientale). Son déclin en France remonte à plus de trente ans, et s’explique en partie par le recul de son milieu de prédilection, sous l’effet du réchauffement en cours depuis 10 000 ans, mais aussi par des mises en culture, le pâturage, l’enrésinement ou l’exploitation forestière qui ont accentué la régression des pelouses sèches d’altitude. Un programme européen piloté par l’Agence régionale pour l’Environnement de Provence-Alpes-Côte-d’Azur, tente de sauver l’espèce, notamment par l’encouragement au pâturage des moutons sur les pelouses sèches, un pâturage autrefois exercé par des ongulés sauvages. On notera ici que l’agro-pastoralisme a des effets ambivalents sur la survie de ce serpent 81 . Le lien agriculture et biodiversité est également au cœur de la doctrine des parcs qu’ils soient naturels régionaux ou nationaux. Tous les parcs naturels régionaux mettent en œuvre de nombreuses mesures dites agro-environnementales pour soutenir des pratiques agricoles favorables à la préservation des paysages et de quelques espèces de la faune et de la flore. À lire le président de la fédération des P.N.R. de France, biodiversité et agriculture sont intimement liées 82 . Dans le massif des Bauges, par exemple, on élabore et on suit un plan de gestion pastoral (56 euros/hectare) avec une obligation de résultats. Il est ainsi question d’ « états de milieux à atteindre » afin de créer des structures de végétation favorables à certaines espèces (tétras lyre, pie-grièche, reptiles, flore) et à l’alimentation des troupeaux. Les moyens sont de la responsabilité de l’agriculteur (sauf exception) et seul le résultat est contrôlé. On parle ainsi d’agriculteurs « producteurs de nature ».

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Plaquette Life Vipère d’Orsini, 2006-2011. Editorial Agroenvironnement infos, numéro 44, 2007, lettre de la mission agro-environnement de F.N.E. et de la L.P.O.

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Les parcs nationaux ne sont pas en reste, à commencer par celui des Pyrénées. Rouchdy Kbaier, ex-directeur du Parc national des Pyrénées ne cessait de dire de son côté que les bergers sont les premiers écologistes, sans jamais bien sûr définir ce qu’il entendait par l’écologie. Les pratiques pastorales sont d’ailleurs permises dans les zones centrales des parcs nationaux qui sont en France les territoires les plus protégés… sur le papier. C’est ainsi que certains secteurs comme le cirque d’Anéou (vallée d’Ossau) connaissent des charges excessives si bien que certains gardes et montagnards qualifient le Parc national des Pyrénées de "Parc à moutons". Dans les Pyrénées, comme ailleurs sur le territoire national, il existe désormais une prime herbagère agro-environnementale, dite PHAE 2, fruit d’un règlement communautaire sur les mesures agro-environnementales et le soutien au développement rural. L’objectif de cette prime est le maintien de prairies à gestion extensive en plaine et en montagne, afin de conserver une certaine biodiversité, d’améliorer la qualité des eaux, de lutter contre l’érosion et de maintenir des paysages ouverts. Elle est versée ou non en fonction du taux de spécialisation herbagère des exploitations, du taux de chargement de l’exploitation. Un certain nombre de pratiques (labour, désherbage chimique, etc.) sont précisés ou interdits. C’est à l’exploitant d’indiquer les éléments de biodiversité de son terrain : milieux situés en zone Natura 2000, vergers de haute-tige, tourbières, haies, arbres isolés, mares, murets, etc. Il sera retenu si les éléments de biodiversité retenus correspondent à 20% au moins de la surface engagée. Pour atteindre un tel seuil, des compensations sont permises comme des plantations de haies. La destruction d’éléments de biodiversité n’est sanctionnée que lorsqu’elle atteint un hectare. Si toutes les conditions sont remplies, l’exploitant recevra pendant 5 ans 76 ou 45 euros/hectare selon la productivité des surfaces. Pour l’année 2008, 2 400 dossiers sont potentiellement éligibles. Notons qu’un certain nombre d’éleveurs ne déposeront pas de dossier en raison d’un dépassement des doses de fertilisation. Des contrôle s de terrain sont prévus sans qu’on ne connaisse leur ampleur 83 . Remarquons d’emblée que les promoteurs des mesures agro-environnementales évoquent la défense de la biodiversité, sans pour autant préciser qu’ils la réservent de fait à certaines espèces bien précises. À la question : « L’agriculture de montagne serait-elle plutôt favorable ou défavorable à la biodiversité ? » Véronique Plaige, chargé de mission « milieux naturels et paysages » au Parc national de la Vanoise, répond : « Ni l’un, ni l’autre ! Ce discours est faux et surtout réducteur. Tout dépend des pratiques. » Le niveau de fertilisation et la date de fauche sont alors déterminants. Dans notre pays, les fameuses PHAE 2 ne traitent malheureusement le problème qu’à ses marges. Citons d’une part le constat du naturaliste auvergnat Jean-Pierre Dulphy : « la biodiversité qui accompagne les territoires dédiés aux productions agricoles est importante à considérer car elle représente un enjeu important (surfaces élevées) même si les densités de beaucoup d’espèces sont faibles. Par ailleurs, cette avifaune est maintenant de plus en plus menacée par l’intensification des pratiques. 84 » Le constat de J.-P. Dulphy est d’ailleurs partagé par de très nombreux naturalistes français et européens. Ainsi Jean-François Terrasse, ornithologue de réputation internationale, observe depuis quelques décennies la chute des effectifs de nombreuses espèces liées aux milieux agricoles extensifs des Causses (comm. pers.). Il en est de même dans d’autres pays d’Europe. Les ornithologues slovènes qui étudient le traquet tarier, un petit passereau typique des prairies de fauche, partent désormais
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Communication téléphonique avec Madame Martins du Service de l’économie agricole à la D.D.A.F. des Pyrénées-Atlantiques, notice d’information PHA2 campagne 2008. 84 « Note sur l’avifaune présente dans une zone ouverte d’élevage située à 1 000 mètres d’altitude dans les Puyde-Dôme (Auvergne) » in Le Grand-Duc, n°70, juin 2007.

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plus au sud, au Monténégro, pour trouver des densités autrefois "normales" dans leur pays (commentaire de Cyril Schönbächler, naturaliste suisse, contractuel au Muséum de Genève). Pour conclure, nous estimons que les gestionnaires d’espaces naturels devraient reconnaître que, dans la plupart des cas, la défense de milieux dits ouverts au moyen du pastoralisme ressort de considérations culturelles et non écologiques. Il n’est pas gênant de conserver des pelouses sèches, des estives, des prairies si nous admettons que leur sauvegarde est avant tout une volonté de jouir de ces paysages avec la faune et la flore qui sont associées. La position ultrapastorale en matière de biodiversité Nous appelons ultrapastoraux les groupes d’éleveurs, rejoints par d’autres catégories socio-économiques, qui excluent toute nature réellement sauvage dans les Pyrénées. Ils agissent pour voir reconnaître l'incompatibilité entre la présence des prédateurs et le maintien d'un pastoralisme qu’ils appellent durable, rejettent par conséquent le renforcement de la population d’ours d’origine slovène, refusent par avance le retour naturel des loups, s’inquiètent de l’abandon des terres cultivées ou labourées qui s’enfrichent et reviennent à la forêt. Face à cet « ensauvagement » mortifère à leurs yeux, ils défendent une nouvelle alliance entre l’homme et la montagne où l’animal domestique primera toujours sur le sauvage. Une lecture de leur prose indique une forte proximité avec les thèmes chers au nouveau Chasse Pêche Nature Traditions (C.P.N.T.) de M. Frédéric Nihous, établi dans les PyrénéesAtlantiques, tout comme son maître à penser, Jean Saint-Josse. On les reconnaît aussi à leur forte propension de qualifier leurs adversaires de Talibans ! Les principaux groupes ultrapastoraux des Pyrénées sont : - l'Association pour la sauvegarde du patrimoine d'Ariège-Pyrénées (A.S.P.A.P.), Foix, présidée par Philippe Lacube, animée par Magali Boniface, - l'Association pour la sauvegarde du patrimoine pyrénéen (A.S.P.P. 65), ArgelèsGazost, présidée par Marie- Lise Broueilh, - l'Association de défense de l'identité pyrénéenne (A.D.I.P.), Haute-Garonne, dont le président est Francis Ader, - la Fédération transpyrénéenne des éleveurs de montagne des Pyrénées-Atlantiques (Laruns, 64), présidée par Jean-Pierre Pommiès, - et le comité de défense contre la réintroduction d’ours (Laruns, 64), dont la secrétaire générale est Madé Maylin. Ces groupes sont fédérés au sein de l'Association pour le développement durable de l'identité des Pyrénées. L’A.D.D.I.P., créée en 2000, a son siège à la Fédération pastorale de l‘Ariège à foix. Elle est présidée par Philippe Lacube. Son vice-président est Pierre Cazassus Lacouzatte de la Fédération des éleveurs transhumants (64), son secrétaire Francis Ader et elle dispose d’une chargée de mission en la personne de Marie-Lise Broueilh. Ajoutons que la Fédération pastorale de l’Ariège est présidée par M. Jean Rouch, par ailleurs maire de la commune ariégeoise d’Alzen, président de la communauté de communes du Séronnais, conseiller général de La Bastide de Sérou, président du Syndicat de préfiguration du Parc naturel régional d’Ariège et, bien évidemment, proche d’Augustin Bonrepaux, homme politique très influent de l’Ariège, ancien député (1981-2007) et président du conseil général. Le directeur de la Fédération pastorale est Jean-François Rummens qui nous accompagnait lors du séjour officiel en Trentin (Italie du Nord) organisé par l’Etat au mois de décembre 2007. M. Rummens est également directeur du service « Espace rural » au conseil général.

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On aura donc compris que ces groupes ultrapastoraux sont tout sauf miséreux et bénéficient d’appuis politiques de poids. Pourquoi défendent- ils la biodiversité ? On s’étonnera peut-être que de tels groupes défendent la biodiversité. C’est sans compter sur le caractère plastique du terme qui autorise d’y mettre n’importe quoi et d’abuser l’opinion. Bref, à l’auberge espagnole dépeinte par Jean-Claude Génot les ultrapastoraux ne sont pas les moins malins. La question est devenue si importante qu’elle figure d’ailleurs en très bonne place dans les statuts de l’A.D.D.I.P. L’objet de cette coordination est : « le développement durable et la promotion des activités d’élevage et de pastoralisme caractéristiques de l’identité des Pyrénées et créatrices de biodiversité. (…) La représentation des Pyrénéens auprès des départements, des régions, des Etats français et espagnol pour affirmer l’impossible cohabitation entre prédateurs et pastoralisme et prôner la défense du pastoralisme, principal outil de conservation de la biodiversité de ce massif » (c’est nous qui soulignons). Sur la question de la biodiversité, ces groupes s’appuient essentiellement sur les écrits de Bruno Besche-Commenge, ancien enseignant et chercheur au centre de linguistique et de dialectique de Toulouse et connaisseur de l’histoire des techniques agropastorales. Aux yeux de ces éleveurs, le pastoralisme serait incompatible avec la présence des grands prédateurs, qui eux- mêmes menaceraient la biodiversité. C’est même une forme d’Internationale, non du socialisme à visage humain, mais des montagnes à visage humain, qui se met en place, avec d’autres éleveurs asturiens et alpins essentiellement opposés aux loups. Dans notre pays, le mouvement est soutenu par la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (F.N.S.E.A.), les Jeunesses agricoles (J.A.), l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (A.P.C.A.), la Fédération nationale ovine (F.N.O.) et la Fédération nationale des éleveurs de chèvres (F.N.E.C.) qui ont signé ensemble un manifeste pour « le maintien de la biodiversité en zone d’élevage » en octobre 2007. Ces organisations exigent l’arrêt de la réintroduction de l’ours, le retrait des loups en zone d’élevage et la régulation des populations de vautours et de lynx. L’installation durable des prédateurs est pour elles incompatible avec l’activité agricole et menacerait la biodive rsité, dont ils sont devenus en quelques années à peine les hérauts. C’est ainsi que nous avons vu apparaître ce concept bien étrange : « la biodiversité à visage humain », presque trente ans après le « socialisme à visage humain » du Tchécoslovaque Dubcek. Certes, il est très rassurant d’être entouré par les siens, d’animaux domestiques, d’évoluer dans un paysage partout marqué de l’empreinte humaine. Mais nous jugeons qu’il est impossible, chimérique de vouloir une biodiversité, c’est-à-dire un ensemble de formes de vie sauvages, non contrôlées, à « visage humain ». Plus extrémiste encore que ses collègues français, Carlos Barrera Sanchez du Sindic du Val d’Aran, déclamait à Bagnères-de-Bigorre le 13 mai 2006 lors de la manifestation de refus des lâchers d’ours : « la véritable biodiversité du massif et des pays pyrénéens, c’est notre culture, notre histoire, nos traditions, et ce sont les personnes qui habitent les Pyrénées. Avec notre travail et tout notre respect, nous avons fait des Pyrénées une merveille, notre maison commune où nous vivons tous. (…) Des Pyrénées déshumanisées ne sont rien » (sic !). On appréciera le caractère profondément narcissique d’une telle envolée. Non, la biodiversité ne se réduit pas à la culture humaine, si élevée soit elle, aux chèvres, aux moutons

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et aux vaches, quand bien même nous pouvons prendre du plaisir à manger leur viande, un crottin de bique ou un fromage de brebis. Quid de la biodiversité domestique ? La convention de Rio a ajouté à la biodiversité originelle une biodiversité dite domestique. Cette dernière doit être défendue d’autant qu’elle est menacée par les processus de sélection modernes. Le pas est vite franchi par les ultrapastoraux d’affirmer que les races domestiques, et particulièrement les races autochtones, font partie intégrante de la biodiversité pyrénéenne. Rappelons que les races de moutons ont été sélectionnées au fil du temps à partir d’un ancêtre sauvage originaire d’Asie et se rattachent à la même espèce. Les chèvres actuelles descendent également d’un ancêtre asiatique. La souche des bovins, elle, remonte à l’aurochs. M. Besche-Commenge ou Mme Violaine Bérot, vice-présidente depuis 2007 de l’Association La chèvre pyrénéenne, par exemple, défendent ces races qui seraient menacées par la présence de l’ours et le retour du loup, deux animaux qui, eux, ne seraient pas menacés. Rappelons que si quelques races de moutons ou la chèvre des Pyrénées ont de si faibles effectifs, elles le doivent à des choix agro- industriels décidés par les syndicats agricoles qui soutiennent les groupes ultrapastoraux, mais en aucun cas à l’ours ou au loup. Nous connaissons des éleveurs de brebis castillonaise et de chèvre des Pyrénées qui n’adhèrent pas au discours des deux personnes précitées. Un des éle veurs de chèvres pyrénéennes, rencontré en Béarn, nous disait toute son admiration pour l’ours, qu’il appelait respectueusement « Le Monsieur ». S’il appelait même de ses vœux le retour du lynx dans les Pyrénées, il n’en était pas de même avec le loup, rejeté sans discussion. En outre, la position officielle de l’association La chèvre pyrénéenne était manifestement favorable aux lâchers d’ours de 2006. Malheureusement, en raison des liens claniques du monde pastoral et d’un climat violent qui règne dans ces milieux, il est très difficile aux éleveurs de témoigner ouvertement. Prenons aussi l’exemple de la vache béarnaise si belle avec ses cornes en forme de lyre. Présente par milliers jusqu’aux années 1960, lorsqu’il y avait encore une trentaine d’ours dans les Pyrénées occidentales, elle a cédé la place à la Blonde d’Aquitaine, à la Holstein ou la Pie noire sélectionnées pour leur meilleur rendement. La politique officielle ne voulait plus de races dites mixtes, à la fois laitière et à viande. L’intérêt des béarnaises était de donner du lait en fin de printemps et de début d’été et donc de permettre la fabrication importante du fromage mixte vache-brebis. Bernard Cimorra, un des sauveurs de cette race, n’a jamais eu le moindre problème avec les ours, alors que ses bêtes estivent depuis onze ans, notamment dans la montagne d’Arrioutort fréquentée de tous temps par le plantigrade. Par contre, M. Cimorra, qui détient le plus grand troupeau85 , nous confie qu’il ne reçoit aucune aide sérieuse de la chambre d’agriculture des Pyrénées-Atlantiques qui a même refusé de mener le recensement annuel de son troupeau. En revanche, alors que cette race n’est pas suffisamment reconnue, elle est la mascotte d’un festival de musique bien connu en Béarn, et ce sont des blondes d’Aquitaine que certains guides touristiques montrent aux touristes en les nommant béarnaises… Nous ferons une analogie évidente avec ces représentations d’ours dont certains abusent à des fins strictement commerciales dans les Pyrénées (notamment occidentales), les mêmes refusant le renforcement de la faible population existante. Revenons à nos moutons, toutes races confondues. Le nombre de moutons écrase celui des ours : un milliard de têtes contre 2 à 300 000, qui peuvent très vite, et nous insistons sur
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B. Cimorra possède 17 têtes, sur un cheptel de 150 individus répartis entre 36 éleveurs.

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ce point, se trouver menacés par l’expansion économique et démographique exponentielle de l’humanité. Insistons aussi sur l’extrême faiblesse des populations d’ours d’Europe occidentale (Cordillère cantabrique, Pyrénées, Trentin et Abruzzes) qui totalisent environ 200 individus. En outre, que vaut ce discours des associations ultrapastorales selon lequel l’homme a enrichi la nature en créant des races de moutons ou de vaches, quand il a exterminé la souche de toutes les races de moutons ou de bovins… Nous faisons nôtres la réflexion suivante de François Moutou : « La domestication n’est pas une forme de conservation des espèces car de nombreux "ancêtres" et non des moindres ont déjà disparu (aurochs, chevaux, ânes, dromadaires) ou sont au bord de l’extinction (buffle, yack, chameau), pour ne prendre que quelques exemples chez les mammifères. Il faut ajouter que si chaque espèce sauvage possédait le potentiel génétique qui a permis de donner naissance à toutes les races et variétés actuelles (je ne parle pas des hybridations interspécifiques volontaires comme le mulet), il semble très aléatoire d’imaginer que des espèces ancêtres sauvages perdues pourraient être reconstituées à partir de quelques unes de ces races ou variétés qui justement en descendent. 86 » L’homme éleveur, présenté comme si prévoyant par nos adversaires, a été assez intelligent pour perdre les souches de ses propres troupeaux. Là est la vraie catastrophe, pas celle de la raréfaction de quelques races de moutons sélectionnées dans les Pyrénées. Allons même encore plus loin en puisant dans les travaux passionnants de Jean-Denis Vigne sur les effets importants de la société néolithique sur la nature. Dans son ouvrage Les origines de la culture. Les débuts de l’élevage87 , ce directeur de recherches au C.N.R.S., par ailleurs directeur d’un laboratoire d’archéozoologie au Muséum national d’histoire naturelle, évoque la disparition de l’aurochs dont le dernier individu meurt en 1627 dans un zoo sur le territoire de l’actuelle Pologne. L’ultime population sauvage jalousement conservée par des gardes du roi de Pologne, Ladislas Ier, est alors décimée par les conséquences des guerres et… une épidémie transmise par les bovins domestiques qui vivaient à leur contact dans la forêt de Jaktorow. Ceci pourrait apparaître comme une vieille affaire sans grand intérêt. Il n’en est rien ! Laissons Jean-Denis Vigne : « Ce qui est intéressant à retenir dans cette histoire de la disparition de l’aurochs qui s’est étendue sur 5 000 ans, ce sont les différentes étapes qui l’ont jalonnée et la multiplicité de ses causes : la concurrence avec l’élevage, la réduction de la niche écologique - les aurochs ayant été contraints de reculer dans les zones restées à l’écart des déforestations - qui a induit la réduction des populations et leur fragilisation l’occupation d’écosystèmes diversifiés permet une meilleure résistance à l’extinction-, la chasse demeurée intense et les maladies transmises par le bétail. Ces différents éléments sont d’autant plus intéressants à faire ressortir qu’on les retrouve à l’œuvre dans les extinctions qui sont actuellement en cours de par le monde. » Comme l’avait si bien montré Robert Hainard dans ses essais 88 , nous nous comportons encore comme des hommes néolithiques aux réflexes d’exploitation intégrale. Voilà une des raisons de cette attitude ultrapastorale, en apparence paradoxale, à défendre l’authentique, l’autochtone, le "racé pyrénéen" quand justement l’autochtone est l’ours ou le loup, et l’exotique, la chèvre ou le mouton.

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« Biodiversité », La Gazette des grands prédateurs, revue de l’association Ferus, n°26, hiver 2007-2008, p. 17. Edité par Le Pommier, 2004. Un petit ouvrage vivement recommandé ! 88 Voir la bibliographie générale.

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Qui gèle vraiment la montagne ? Ce qui est bien cocasse aujourd’hui est de voir les groupes ultrapastoraux s’accrocher aux relevés faunistiques et floristiques des sites Natura 2000 (qui ne sont ni pas des preuves absolues d’une riche biodiversité, mais la photographie à l’instant "t" de l’état du milieu) pour exiger le maintien de leurs activités garantes de la biodiversité de la montagne. Or, qui dit maintien d’un pastoralisme pour préserver une biodiversité, dit mise sous cloche d’un milieu qui ne connaît plus les processus écologiques dynamiques. Les mêmes qui reprochent la sanctuarisation de la nature au moyen des parcs et des réserves (une sanctuarisation bien relative en France), s’acharnent à geler la montagne pyrénéenne sous la dent des bêtes domestiques et du fe u. Plus que d’un gel, il s’agit d’une infantilisation permanente de la végétation qui ne doit surtout pas aller jusqu’au stade effrayant de la broussaille. D’autres sources collectées par M. Besche-Commenge 89 voudraient nous faire croire que sans les moutons, bien des graines de plantes ne seraient plus disséminées, que les herbivores sauvages ne sont pas suffisamment nombreux pour soit disant maintenir la biodiversité végétale et empêcher le sinistre embroussaillement, que la valeur nutritive des pâturages est améliorée par les brebis et qu’elle est plus favorable aux isards, que sans pastoralisme les autres ongulés l’emportent sur l’isard, etc. Sacré mouton ! Si le Bon Dieu ne l’avait pas inventé, il aurait fallu le créer ! Naturaliste de terrain reconnu, Gilbert Cochet est agrégé de sciences naturelles, correspondant au Muséum d’histoire naturelle et expert auprès du Conseil de l’Europe. Voici ce qu’il déclarait dans un entretien 90 : - Selon vous, il n’est pas utile, voire même néfaste, de vouloir entretenir à tout prix des " milieux ouverts", en y faisant pâturer des moutons ? « À mon avis, le mouton, c’est bon pour nous donner de la laine, de la viande, du lait et de bons fromages et puis, pourquoi pas, des paysages de pelouses mais c’est tout. C’est une espèce exotique et je ne vois pas comment il pourrait, en France, gérer des milieux naturels, ça n’a pas de sens. Autant utiliser le lama ou le kangourou ! On comprend certaines personnes qui ont connu une période où l’agriculture était encore relativement respectueuse de l’environnement et où on avait des milieux un peu nouveaux, pâturés par le mouton, mais il faut bien imaginer et c’est peut-être dur à entendre pour certains qu’une pelouse rase, sèche, pâturée par les moutons, ça n’existe pas naturellement en France. C’est un milieu créé par l’homme et son cheptel domestique, on peut le garder pour des raisons ethnologiques, culturelles mais que l’on ne vienne pas dire qu’il s’agit de milieux naturels intéressants ! L’homme, même avec son mouton, n’a jamais créé la moindre orchidée. » Quelques écrits ultrapastoraux Nous avons disséqué quelques textes pour pénétrer plus en avant le credo ultrapastoral. Nous assurons le lecteur que nous faisons là un commentaire sérieux, et ne tronquons aucune phrase de manière à faire dire le contraire de ce qui a été écrit. Prévenons que nous n’avons pas exercé une critique intégrale de ces textes ; cela viendra un jour.

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« Pyrénées : pastoralisme et biodiversité, dans l’histoire et aujourd’hui », février 2008. La Voie du Loup (Mission Loup, France Nature Environnement), n°19, octobre 2004.

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- Le pastoralisme et la biodiversité vus par l’A.S.P.A.P. Dans sa lettre, mise en ligne, Vivre en Pyrénées, de septembre 2007, cette association déroule son credo dans un texte intitulé : « Ruralité, biodiversité, développement durable : des Pyrénées à visage humain. » « À partir de travaux scientifiques et de directives politiques qui, depuis la Conférence de Rio, envisagent de façon liée biodiversité, développement durable, et ruralité, nous avons pu recueillir des éléments irréfutables qui démontrent comment l’avenir des Pyrénées, montagnes humaines depuis le néolithique, ne peut être ni l’ensauvagement, ni le conservationnisme patrimonial. Cette approche met en évidence comment, entre ces deux écueils semblablement réducteurs, les Pyrénées ont aujourd’hui un rôle à jouer au croisement des voies qui ont toujours été les leurs : assurer à la fois - production agricole pour nourrir les hommes, création et maintien de paysage et de biodiversité, - offre de sites et d’activités de loisir pour ceux qui les visitent, - emplois et plaisir de vivre pour ceux qui y habitent. » Sous la rubrique « Pastoralisme et biodiversité » on lit : « le pastoralisme, patrimoine vivant des Pyrénées » (le reste est- il mort ?) Présentée comme une activité venue de la nuit des temps, le pastoralisme aurait un « rôle moteur de la biodiversité » ! Nous n’avions jamais encore repéré l’utilisation du terme très connoté de « moteur » dans un texte traitant de la biodiversité. Une conséquence de la mécanisation de l’agriculture sans doute et du goût de certains pour de puissants 4x4. Notons aussi que la nature n’est que très rarement définie par les ultrapastoraux (et pas souvent par les défenseurs de la nature non plus) qui préfèrent aujourd’hui le terme fourre-tout de biodiversité. Ce dernier a l’avantage d’épater le chaland et de noyer le poisson. L’abandon de la transhumance est relié à un « appauvrissement de la diversité végétale, qui se traduit par une grande sensibilité à ces incendies dont les télévisions ont montré les désolantes images » (sic !). Nous apprécierons la rapidité dialectique de la conclusion : c’est vrai puisque c’est « vu à la télévision » ! D’après l’A.S.P.A.P. la présence des ovins en montagne a « contribué à créer et continue à maintenir la biodiversité végétale des montagnes, jusqu’à haute altitude. » Bref, dit l’A.S.P.A.P., « la biodiversité ça se cultive ! » Nous traduisons : si l’homme, en l’occurrence l’éleveur, n’était pas apparu dans nos montagnes il y a 5 000 ans, la biodiversité végétale ne se serait pas maintenue. Sans doute qu’elle était entrée dans un processus dégénératif que la dent d’animaux exotiques a inversé. Mieux, les chèvres et moutons ont créé des plantes ! Lesquelles ? Vite, ces noms que nous n’avons jamais encore lu dans une flore. Au fond, la seule biodiversité admise par les ultrapastoraux est celle qui entre en conjonction avec les hommes et leurs cultures. Ils repoussent la nature qui vit par et pour elle-même. L’homme doit lui aussi, pour reprendre les mots de M. Besche-Commenge, être reconnu comme un créateur de biodiversité. En poursuivant, nous trouvons enfin une phrase très explicite : « Ainsi la nature est belle parce qu’elle est entretenue, parce que les prairies sont fauchées. » On mesure ici ce que la nature culturelle peut bien être. Libre aux membres de l’A.S.P.A.P. de ne trouver « belle » la nature que lorsqu’elle est jardinée, libre à d’autres de la trouver belle aussi quand elle ne porte aucune marque humaine.

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Après l’étalage de science, viennent les scénarios des catastrophes annoncées, contre lesquelles les éleveurs, qualifiés d’ « acteurs de la biodiversité », seraient les seuls à pouvoir lutter. « Aussitôt l’espace déserté par les troupeaux, il suffit de quelques saisons aux ligneux et fougères, au gispet, espèces végétales dominantes, pour coloniser définitivement des pelouses abandonnées, les versants, les prés. Dans tous les cas, s’ensuivra un recul de la biodiversité de ces espaces, que buissons et ronces envahiront bientôt. En aucun cas, la forêt originelle ne reviendra. » Ainsi parle Madame Soleil ! Adieu écologues, paléoécologues, naturalistes (des branches diverses de la talibanerie internationale), on vous le dit, la forêt ne reviendra pas ! Nul conte de fées sans le Papé. L’A.S.P.A.P. en a déniché un, un vrai, un « ancien » qui a fatalement toujours raison : «Quand les troupeaux seront tous partis, nous dit un ancien, pour que la montagne soit belle on fera venir des engins à moteur, des broyeurs, des faucheuses. Dans le bruit et l’odeur d’essence, ils racleront, arracheront, piétineront ces espaces que les troupeaux entretenaient pour nous tous. Les loups tueront aussi les marmottes, les isards. Les ours feront les poubelles des villages. Les touristes regretteront les troupeaux, on regardera des photos, des films et des livres sur la transhumance. Il sera trop tard. » Le Papé y va si fort qu’il nous faudrait des pages de commentaires. On notera l’emploi fondamental de l’expression « pour que la montagne soit belle », preuve une nouvelle fois que la question est culturelle et surtout pas écologique. Parmi les énormités, on félicitera cet « ancien » qui n’a jamais connu les loups dans les Pyrénées (les meutes ont disparu avant sa naissance, à moins que ce monsieur n’ait plus de 120 ans), qui ne sait sans doute rien de leur biologie, de prévoir un tel avenir sombre à la faune de nos montagnes, que toutes les situations étrangères et des Alpes du Mercantour viennent contredire. Mais l’A.S.P.A.P. n’ayant peur de rien, continue : « Cette vision d’avenir fait froid dans le dos. Elle est déjà le présent de la région des Picos de Europa, en Espagne dans les Asturies, où en dix ans les loups ont vidé les montagnes des troupeaux, puis de la petite et grande faune, jusqu’à transformer les paysages en friches. Au point que les associations pro- loup tirent la sonnette d’alarme, démunies devant les résultats catastrophiques de leur expérience d’apprentis sorciers. » Nous mettons au défi l’A.S.P.A.P. de prouver ce qu’elle affirme là par des données scientifiques sérieuses, pas au moyen de fantasmes ou d’histoires récoltées chez Papé. Jamais des loups, ni aucun autre prédateur, n’a entraîné la disparition de ses proies. Pour ce qui est de la faune domestique, allochtone ou autochtone, c’est elle qui a entraîné la disparition, par éradication, des prédateurs sauvages autochtones, et pas l’inverse. Aujourd’hui, grâce à l’évolution des mœurs et des lois, il est difficile aux éleveurs d’éliminer les espèces qui les gênent. Notons l’emploi de l’image des « paysages en friches », hantises diurnes et nocturnes des membres de l’A.S.P.A.P. Deux clichés accompagnent d’ailleurs cette « vision d’avenir » dont on cherche vainement la logique : un ours derrière les barreaux d’une cage et un milieu en voie de reboisement. Ces clichés sont ainsi légendés : « Asturies : de la biodiversité… à l’ensauvagement. » On s’y perd vraiment : la biodiversité est réduite à une bête captive d’un cul-de-basse- fosse et l’ensauvagement est justement représenté par un milieu riche de vie et de…biodiversité. Le confusionnisme est roi chez les ultrapastoraux !

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Cliché n° 4

Cliché n° 5

Asturies : de la biodiversité … (Source : A.S.P.A.P.)

… à l’ensauvagement.

Vous croyez que nous avons livré là un commentaire trop facile. Allez voir ! (www.aspap.info) - La fiche « Pastoralisme » sur Wikipédia Voici quelques extraits de la fiche "Pastoralisme" sur l’encyclopédie en ligne Wikipédia. Le rédacteur est un guide de pays très proche des ultrapastoraux, qui adoucit ici son discours pour tenter de lui donner un ton neutre et objectif. Mais patatras… « L’abandon des zones intermédiaires conduit à leur fermeture progressive. Contrairement à une opinion répandue, le retour du boisement sauvage ne conduit pas à une réapparition de la forêt initiale. On voit au contraire taillis et broussailles reconquérir ces sites abandonnés par les troupeaux. Les bergers disent: la montagne est salie. Cette évolution est difficilement réversible car les bêtes refusent de pacager sur des prairies embroussaillées, l’herbe y est moins abondante et l’ombre inquiète les animaux. Les conséquences environnementales ne sont pas négligeables. La plus visible est la modification des paysages ancestraux de la montagne, avec une densification de la zone de moyenne montagne qui étouffe progressivement les villages, accentuant la pression menaçante de la forêt et dégradant l’équilibre visuel des paysages. L’absence de l’entretien assuré par les troupeaux induit une fragilisation du milieu : réduction de la diversité végétale et animale (et non l’inverse comme on le suppose à tort en constatant un retour à l’état sauvage d’un paysage), car les espèces vivant dans un milieu ouvert disparaissent. Les zones fermées et embroussaillées sont plus vulnérables aux incendies, les risques d’avalanches y sont également plus nombreux. Les voies d’accès, inutilisées, deviennent inaccessibles aux randonneurs. » Remarquons tout d’abord l’emploi de mots et d’expressions très connotés, qui trahissent la peur d’une sauvagerie propre à ensevelir le monde humain : la "montagne salie", "étouffer", "pression menaçante", l’"ombre" qui inquiète. C’est une constante dans tous ces textes. Cette vision d’une nature qui reprend ses droits ne mène ni au chaos ni à la pauvreté biologique. Nous avons affaire ici à une personne inculte sur le sujet, qui déverse ses phobies après avoir recopié des conclusions grossières et mensongères.

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- La complainte de Violaine Bérot Éleveuse de chèvres et de chevaux, romancière et éducatrice d’enfants en difficulté, Violaine Bérot a exprimé ses idées dans un essai dont voici un extrait : « Et aux petits paysans pyrénéens on impose l’ours, comme pour mieux les aider à disparaître d’un paysage agricole qui ne veut plus d’eux. Or, c’est le paysan pyrénéen qui entretient la montagne. C’est lui qui fait le paysage que le touriste trouve si "naturellement" beau. Les troupeaux en pâturant l’herbe d’estive empêchent la fougère de tout envahir. Pourtant, rares sont les randonneurs qui s’imaginent ce que seraient leurs beaux sentiers de promenade s’il n’y avait plus ni vaches ni brebis pour pacager les alentours. Dans les vallées c’est le même paysan qui fauche, qui nettoie, qui empêche la ronce et la forêt de tout recouvrir. (…) Veut-on que la montagne pyrénéenne devienne un no man’s land inaccessible à l’homme, où le feu de forêt pourra tout anéantir en quelques heures, où il n restera plus e 91 grand-chose de cette biodiversité si chère à ceux qui se targuent d’écologie. » Misérabilisme, fantasme très occidental de la forêt sombre et dangereuse, inversion des rôles (c’est quand même l’éleveur qui met le feu…), manipulation de réalités inconnues (la fameuse et trop fumeuse "biodiversité"), tout y est chez cette égérie d’un pastoralisme incapable d’accepter la présence du monde sauvage. Excellent connaisseur de la nature, ancien professeur de biologie à l’Université de Lyon, ingénie ur chimiste, docteur ès sciences naturelles, naturaliste, précurseur de la protection de la nature en France et à ce titre fondateur de la F.R.A.P.N.A., auteur de nombreux ouvrages92 , Philippe Lebreton écrivait ces lignes très indiquées pour Madame Bérot : « L’Homme, le méditerranéen surtout, animal de savane, psychiquement prédisposé aux activités pastorales et agricoles, voit dans la forêt l’ennemi "à abattre" (c’est le cas de le dire). Loin des espaces ouverts où la vue et l’ouïe, sens humains prédominants, assurent la sécurité, notre espèce se sent confusément menacée par les ombres et les murmures de la forêt cachant l’approche du fauve dévorant ! 93 » - La F.N.S.E.A. s’intéresse à la biodiversité ! La presse régionale, et agricole bien entendu, se fait malheureusement très souvent l’écho des fantasmes ultrapastoraux, sans analyse sérieuse de la situation et sans grand respect de la contradiction. C’est ainsi qu’on a pu lire dans l’hebdomadaire Le Sillon du 21 décembre 2007 ces propos de Jean-Marc Prim, président de la section montagne de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles des Pyrénées-Atlantiques, qui donnait les raisons de la création d’un groupe spécialisé sur les prédateurs au sein des organisations agricoles : « Les acteurs de l’agropastoralisme sont en train de se décourager à cause des prédateurs. Si nous ne faisons pas quelques chose rapidement, nous aurons perdu une civilisation entière. Nous aurons perdu ce qui reste souvent la dernière activité économique dans les vallées. Nous aurons détruit ce qui est la source de l’entretien de l’espace et de la biodiversité. Donc nous disons stop ! » Et Jean-Marc Prim d’énoncer que pour ce qui est de l’ours, les organisations agricoles exigent l’arrêt du principe de la réintroduction et la gestion de la prédation des ours dits « à problème ». Ce dernier membre de phrase est lourd de sens, car on constate que tous les ours

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Violaine Bérot, L’ours : les raisons de la colère, éditions Cairn, 2006. Parmi lesquels, La nature en crise, Sang de la terre, 1988. 93 Le Courrier de la Nature, revue de la Société nationale de protection de la nature (S.N.P.N.), n°22, 1972.

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et surtout les femelles deviennent chacune leur tour, aux yeux des ultrapastoraux, des ours « à problème » dont il faut d’une manière ou une autre se débarrasser… Sans faire de longs commentaires, on notera l’audace de présenter la présence de 15 à 20 ours sur toute la chaîne des Pyrénées, la présence de quatre ou six loups et d’infimes dégâts causés par des vautours fauves (des centaines de couples nichent en versant nord, des milliers au sud), comme la raison unique de l’éventuelle chute d’une civilisation. Curieusement, pas un mot sur la crise des prix de l’agneau ni sur les effets existants et attendus de la fièvre catarrhale ovine (ce point est traité ci-dessous). Nous sourions également d’entendre le mot de biodiversité dans la bouche de M. Prim qui s’illustre fréquemment dans les PyrénéesAtlantiques, avec ses amis, par ses demandes de destruction des animaux dits « nuisibles », sans jamais s’impliquer dans la défense des milieux naturels menacés. Quand la nature reprend ses droits Il serait temps de raison garder et de se tourner vers les pays qui ont su conserver une vaste nature, puis de consulter des études sérieuses menées sur des grands milieux naturels. Signalons tout d’abord que si notre préférence va aux vastes étendues sauvages, peu ou pas marquées par l’homme, nous apprécions beaucoup les territoires où une belle nature sauvage se mêle à des milieux entretenus par l’homme et ses animaux. Nous connaissons de tels territoires en Europe orientale depuis plus de 15 ans. À la fin du printemps 2007, en Serbie et en Bulgarie, au cœur de régions forestières et d’élevage autarcique, nos observations ont été stupéfiantes à bien des égards. Elles soulignent la pauvreté de la plupart des écosystèmes d’Europe occidentale Dans les Rhodopes centraux, cohabitent ainsi sur de très grandes étendues des hommes, paysans et éleveurs (vaches et chevaux gardés), des ours, des loups et une myriade d’espèces forestières typiques de milieux riches mais aussi une quantité impressionnante d’espèces inféodées à des milieux "ouverts", notamment un cortège d’insectes, de papillons et de plantes à faire pâlir. Sur une mê me échine forestière, entrecoupée de petits champs et de prairies, nous avons pu également, du soir au matin, entendre l’ours grogner, voir passer le chevreuil, découvrir les traces de la martre, entendre la chouette chevêchette, strictement forestière, et observer quelques minutes plus tard le bruant jaune et la pie- grièche écorcheur qui demandent des espaces plus ouverts. Loin des fantasmes ultrapastoraux (ils annoncent que c’est l’homme ou l’ours), la connaissance de tels espaces démontre qu’un certain pastoralisme se marie fort bien avec la présence d’une grande faune parfois complète. Avant d’ânonner le terme «biodiversité » à toute occasion, les personnes fraîchement converties à sa défense ou les gestionnaires trop pressés, seraient ainsi bien inspirés de visiter les territoires européens où la nature exprime sa plus grande richesse, et donc la plus grande biodiversité mais aussi la plus belle naturalité. Ce dernier terme, d’usage récent en écologie, n’oppose pas l’homme à la nature, mais à l’état cultivé, civilisé, domestiqué, c’est-à-dire contrôlé par la culture, pour reprendre une partie de la définition qu’en donne Daniel Vallauri, docteur en écologie forestière et chargé du programme « Protection et restauration des forêts » au W.W.F. France 94 . « Quoi de commun en effet entre, d’une part les immenses étendues de plusieurs milliers d’hectares en Pologne, Biélorussie, Finlande, Slovénie, Bulgarie, Roumanie, où se perpétue depuis des siècles un cycle biologique complet, depuis l’humus et les micro-organismes jusqu’aux grands prédateurs carnivores, et d’autre part de
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Lire l’excellente lettre Naturalité, n°2, du groupe "Forêts sauvages", disponible gratuitement : foretssauvages@aliceadsl.fr

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petites parcelles où ce cycle a été irrémédiablement amputé par l’homme mais où l’on s’efforce de laisser la nature retrouver quand même un équilibre ? » s’interroge Christiane Ruffier-Reynie, journaliste et administratrice de la S.N.P.N.95 Nous posons la même question, si ce n’est que nous ne sommes pas d’accord avec le caractère irrémédiable de l’amputation des équilibres naturels en Europe occidentale. Tout sera une question de temps et d’espace. L’extrême richesse des forêts primaires orientales, témoins vivants de ce qu’était la nature sauvage chez nous avant la rupture néolithique, vient contredire la fable d’une biodiversité garantie par le pastoralisme. Par quel miracle une activité qui n’a que 5 ou 8 000 ans d’âge (c’est si peu au regard des grands cycles naturels) peut prétendre sauver des espèces apparues des millénaires avant elle. En Slovénie, nous avons vu plus haut que certaines régions se sont reboisées après la seconde guerre mondiale, telle celle de Kocevska Reka dont le taux de boisement est de 92 à 95%. Et il est très intéressant d’y constater que loin des scénario catastrophiques décrits par les ultrapastoraux (l’embroussaillement, la forêt originelle qui ne reviendrait pas, etc.) la forêt a recolo nisé les versants à la faveur de bouleversements historiques après des siècles d’occupation humaine. Cette forêt abrite une foule de mammifères dont l’ours, le lynx, le loup, le cerf, le chevreuil, le sanglier, le chat sauvage, la martre, le renard, le blaireau, le loir (très abondant), des chauves-souris rares, etc. Chose intéressante, le chamois est bien représenté dans ce milieu. Il vit sur les pentes calcaires et dans la forêt, sans l’aide du mouton pour « améliorer la valeur nutritive des pâturages ». Une myriade d’espèces de plantes, d’insectes, de champignons, de reptiles et amphibiens vit ici. Les oiseaux sont bien représentés, y compris l’aigle royal qu’on dit ne pas aimer la forêt (c’est bien sûr faux), une foultitude d’espèces forestières, et dès que le milieu s’ouvre un peu, naturellement (corniches, falaises), il est colonisé par des espèces non forestières comme le bruant fou. Preuve qu’une nature primaire (certaines parcelles ne sont plus exploitées depuis des siècles) comporte sa mosaïque de milieux en fonction des sols, des expositions, du climat, etc. Un cauchemar pour les ultrapastoraux. Découvrir de tels milieux est assurément un vaccin contre les dogmes d’inspiration néolithique. Dirigeons nous vers la Roumanie pour constater que les forestiers roumains, très audacieux, de certains parcs nationaux ont subverti, au moyen d’une affiche, le concept de Natura 2000 puisqu’ils entendent restaurer la nature (natura en langue roumaine) d’il y a 2 000 ans 96 ! Assurément une belle leçon pour nos forestiers et gestionnaires français. Revenons en France, dans le sud-est, entre Diois et Baronnies. Gilles Rayé, professeur agrégé de biologie et naturaliste, prend l’exemple d’un massif qui a connu la disparition de l’élevage et compare l’impact du pastoralisme sur la biodiversité entre deux périodes, l’une où les troupeaux, nombreux et de petite taille, étaient la règle ; l’autre, actuelle, où seuls quelques gros troupeaux subsistent 97 . Laissons lui la parole : « En ce début de 21e siècle, la région est dans une situation intermédiaire. Tous les versants nord sont boisés, certaines forêts âgées de plus de 50 ans sont de belle tenue. (…) Pour un écologiste scientifique, c’est évolution n’est ni alarmante, ni réjouissante. C’est un processus naturel intéressant à étudier ! (…) Au chapitre des regrets figure la quasi-disparition du traquet oreillard et de la pie-grièche méridionale, la régression de la chevêche, du hibou petit-duc, des prairies sèches riches en orchidées, etc. Mais le retour de la forêt signe le formidable retour d’une faune et d’une flore
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« Naturalité et forêts européennes », Le Courrier de la Nature, n°170, mars-avril 1998. J.-Cl. Génot, L. Duchamp et Ph. Cochet, « La réserve naturelle de Géménélé » in Naturalité n°4, avril 2008. 97 « Pastoralisme et biodiversité : la grande confusion », La Voie du loup, op.cit. Un article passionnant.

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diversifiées : cerf, chevreuil, chamois, loup et lynx, pic noir, gélinotte, grive musicienne, chouette de Tengmalm, sabot de Vénus, bugrane… Les vieux arbres, les arbres morts forcément plus nombreux, les arbres à cavités abritent maintenant une formidable diversité d’insectes et autres vertébrés, de champignons, tous méconnus du grand public. Par exemple, la rosalie des Alpes, espèce « patrimoniale » était absente de ces terres érodées et surpâturées. Elle est maintenant présente dans les hêtraies qui se sont reconstituées. » Gilles Rayé observe que la mosaïque actuelle des milieux étudiés présente une plus grande biodiversité qu’à l’époque de l’élevage prédominant. Il nous rappelle la seule réalité, loin des fantasmes : la biodiversité varie au cours du temps, en fonction des changements climatiques et des activités humaines. Regretter les milieux pacagés par les moutons et les chèvres, « cela s’appelle de la nostalgie ». La biodiversité n’est pas ici en jeu. Il ne s’agit que de conserver, à grand prix, des paysages. « Il ne faudrait pas croire que la forêt est un milieu pauvre en biodiversité. Au contraire. Une gestion adaptée peut favoriser la diversité des espèces. Par exemple, sur le versant nord de l’Aigoual, la décision de laisser vieillir naturellement la hêtraie par endroits a suffi à faire revenir le pic noir, le plus grand pic d’Europe. Cet oiseau a en effet besoin de troncs de plus de trente centimètres de diamètre pour construire son nid. Et il n’a pas été le seul à revenir. La chouette de Tengmalm, plutôt septentrionale, a elle aussi fait sa réapparition dans les Cévennes. » Ainsi parle Rémi Noël, chef du service découverte et communication au Parc National des Cévennes, pourtant fervent partisan de l’agriculture comme mode de gestion de la nature98 . Le rôle clé des grands prédateurs Il sera surtout évoqué ici le rôle du loup qui est un véritable grand prédateur, quand l’ours n’est qu’un petit prédateur, capable cependant de tuer des animaux sauvages aussi grands que le cerf99 . Aldo Leopold figure parmi les précurseurs de la défense des grands prédateurs. Comme le souligne Dave Foreman dans son stimulant Rewilding North America 100 , Leopold avait reconnu dès les années 40 le rôle clé de ces animaux. Voici ce qu’il écrivait dans son Almanach d’un comté des sables : « Cet état de doute où nous sommes réduits, concernant les fondements de notre propre conduite, confère un intérêt et une valeur exceptionnels aux seuls analogues que nous ayons à notre disposition : les mammifères supérieurs. Errington, entre autres a mis en avant la valeur culturelle de ces analogues animaux. Pendant des siècles, cette prodigieuse bibliothèque nous est restée inaccessible parce que nous ne savions pas où ni comment chercher. L’écologie nous apprend maintenant à trouver auprès des populations animales des analogies avec nos propres problèmes. En apprenant comment fonctionne telle petite partie du biote, nous pouvons deviner le fonctionnement de l’ensemble. La faculté de percevoir ces significations profondes et de les apprécier de façon critique, voilà l’art forestier du futur. »
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« Prairies, la biodiversité ça se cultive ! » La Montagne et Alpinisme, 3-2006. Le naturaliste et photographe suisse Jacques Ioset a reconstitué en 1993 une scène de chasse d’un cerf tué par un ours en Slovénie (Archives de la Fondation Hainard). Une photographie peu banale d’un ours dévorant un cerf capturé par lui-même figure dans Les prédateurs en action, Manuel sur l’identification des proies de grands prédateurs et d’autres signes de présence, de Paolo Molinari et al., Parc national de la Vanoise, Parc national du Grand Paradis, 2000. 100 Sous titré « A vision for conservation in the 21st Century », c’est également un ouvrage fondamental pour les Européens. Son auteur est un des écologistes les plus étonnants d’Amérique du Nord. Island Press, 2004.

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Parmi les recherches de terrain qui démontrent que l’intégrité des écosystèmes dépend souvent de l’existence des grands carnivores, on citera l’expérience du Parc national de Yellowstone. L’extermination des loups sur ce territoire avait entraîné l’augmentation importante des élans. Ces derniers exercèrent une telle pression sur la végétation que nombre d’espèces disparurent ou régressèrent, dont le s saules le long des cours d’eau. Depuis la réintroduction des loups, la flore se porte bien mieux et l’on attend le retour des castors. De même, sans les loups et les ours grizzli, l’orignal avait un tel impact sur les saules que plusieurs espèces d’oiseaux déclinèrent 101 . Relevons aussi le travail de recherche de Sylvain Allombert, dirigé par Jean-Louis Martin de l’Université Montpellier II, Centre d’Ecologie Fonctionnelle et Evolutive, C.N.R.S. La thèse de S. Allombert, thèse de doctorat en biologie des populations et écologie (Ecole Nationale Supérieure d'Agronomie de Montpellier), soutenue en 2004, est intitulée Effets des cervidés sur les communautés animales en forêt tempérée : interactions complexes dans une expérience naturelle. Voici son résumé : « Un des enjeux actuels pour la conservation de la biodiversité est d’acquérir une meilleure compréhension de la complexité des interactions au sein des écosystèmes afin de mieux planifier les stratégies de conservation. Du fait des changements intervenus dans la gestion des terres, dans la pratique de la chasse et du fait de la disparition des grands prédateurs, les populations d’ongulés forestiers sont aujourd'hui en forte augmentation dans une grande partie des forêts tempérées. Ces fortes populations ont des effets nombreux et complexes sur la végétation du sous-bois et de la strate arborée, mais également sur le sol. Néanmoins peu d'études se sont appliquées à en décrypter les répercussions sur les communautés animales. Nous avons utilisé une expérience naturelle dans l'archipel de Haida Gwaii au Canada où le cerf à queue noire a été introduit il y plus d’un siècle alors que ses principaux prédateurs, le loup et le puma, étaient absents. On y trouve aujourd’hui côte à côte des îles sans cerfs et des îles colonisées par les cerfs mais variant dans la durée de présence du cerf. Toutes ces îles sont couvertes du même type de forêt. L'étude des communautés d'oiseaux et des communautés d'insectes liées à la végétation du sous-bois a révélé de fortes diminutions d'abondance et de diversité au sein de ces communautés lorsque la durée de présence du cerf augmente. Les populations d'oiseaux montrent également une réduction du succès reproducteur dans les îles affectées par le cerf, et certaines populations disparais sent localement. Les résultats concernant les invertébrés de la litière sont plus contrastés mais indiquent également un effet du cerf sur certains taxons. A travers l'ensemble des communautés étudiées, les espèces les plus affectées par le cerf sont celles qui dépendent le plus de la végétation du sous-bois. Les consommateurs primaires sont les plus touchés, mais leur diminution se répercute sur les populations de prédateurs et de parasitoïdes. En l'absence de prédateurs, le cerf a donc d'importants effets indirects sur les communautés animales des forêts. Ces résultats suggèrent fortement un rôle clef de voûte des grands prédateurs dans les forêts tempérées. Pour limiter les effets négatifs sur la biodiversité des surpopulations d'ongulés forestiers, un m aintien et une restauration des populations de grands prédateurs apparaît donc comme primordial. » En France, les recherches sur le sujet sont encore balbutiantes comme le concède Laurent Tillon. Ce dernier nous annonce cependant, comme d’autres naturalistes et biologistes
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Rewilding North America, « Large carnivore ecology » pp. 119-124.

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de terrain, que les observations montrent tout l’intérêt du retour du loup pour la santé des écosystèmes. Les loups font éclater les troupeaux d’ongulés dont la pression sur la flore est moins forte. À terme, c’est la reconstitution de guildes complètes de prédateurs et d’ongulés sauvages qui sera une excellente nouvelle pour nos écosystèmes appauvris. Le rôle clé des ongulés sauvages Les phrases qui suivent sont extraites d’un article 102 relatif à l’Afrique tropicale aride, mais s’appliquent aussi très bien à nos ongulés. « Il n’est pas possible d’imaginer une faune plus adaptée au milieu. Elle est merveilleusement intégrée dans l’écosystème : chaque espèce s’installant dans sa niche écologique, façonnée pour elle. Animaux et plantes soumis ensemble aux contraintes écologiques se sont développés en harmonie. » Tel est le constat d’Hubert Gillet, sous-directeur honoraire au M.N.H.N, qui ajoute que cette faune endommage moins l’habitat, est un facteur de dissémination d’espèces ligneuses, qu’ elle consomme des espèces normalement délaissées par le bétail et résiste au manque d’eau. Dans nos Pyrénées, suite à l'instauration du plan de chasse, cerf et chevreuil ont connu une forte expansion, y compris en zone de montagne. Le chevreuil a ainsi colonisé l'ensemble des milieux forestiers. Le cerf a connu des fortunes diverses ces dernières décennies. L’éradication de la population du Bager avait amené sa disparition des vallées d'Aspe et Ossau, qui connaissent désormais une lente recolonisation. À l' est, l'espèce fut réintroduite en Barousse en 1957, d’où elle recolonise les vallées voisines. Le sanglier est abondant partout, et même classé sur la liste des animaux dits nuisibles en raison des dégâts causés aux estives. L’isard récupère lentement des effectifs normaux, du moins dans le Parc national et les réserves de chasse. Espèce prestigieuse, le bouquetin ibérique a été éradiqué du versant français des Pyrénées par la chasse, le dernier individu étant abattu sur Cauterets en 1910. La dernière population pyrénéenne, réfugiée dans le Parc national d'Ordesa, est maintenant éteinte. Pourtant au XVIe siècle l'espèce était présente sur toute la chaîne et les restes osseux indiquent qu'elle colonisait tous les milieux jusqu'au piémont. Depuis 1990, des travaux sont conduits pour essayer de réintroduire l'espèce sur le versant français. Pour des raisons manifestement administratives (comm. pers. de Jean-François Terrasse) ce beau projet n’a pas encore abouti. Notons que le rôle du cheval tarpan, ou du moins de ce qu’il reste de cette espèce ancestrale, est envisagé dans nos milieux dits ouverts, comme un complément, voire dans certains cas, associé à d’autres espèces, comme une alternative au pastoralisme 103 . C’est manifestement une voie à emprunter dans certains cas. Bien sûr, au regard des populations d’animaux domestiques, ces ongulés ne jouent pas encore un rôle majeur, d’autant que la guilde des prédateurs est singulièrement appauvrie dans les Pyrénées. Outre les ours, petits prédateurs, qui ne sont qu’une vingtaine à se partager les Pyrénées, on compte officiellement moins de 10 loups pour toute la chaîne, et le lynx est considéré comme éteint depuis près de 90 ans, même si certains naturalistes attestent de sa survivance dans plusieurs massifs pyrénéens.

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« La chèvre ou la gazelle. Exploitation comparée des pâturages par la faune sauvage et le bétail en Afrique tropicale aride », Le Courrier de la Nature, n°90, mars-avril 1984.
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Marc Michelot, « Du tarpan au konik. La saga du cheval ancestral. » Le Courrier de la Nature, n°207, juilletaoût 2003/

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Il est temps pour les associations de protection de la nature de s’intéresser aux ongulés sauvages délaissés aux fédérations de chasse qui obtiennent parfois des plans de chasse excessifs. Il serait naturel de réorienter nos efforts vers ces animaux sauva ges et ainsi consacrer moins d’efforts au monde de l’élevage qui a ses propres syndicats de défense. La fragilité des continuités écologiques Pour certains écologues et naturalistes, tel Vincent Vignon104 , l’élevage a généré une multitude de milieux ouverts et s’est substitué à l’action des grands herbivores sauvages. Citant Juan Luís Arsuaga, fameux paléontologue de la faculté des sciences géologiques de Madrid, Alfonso et Roberto Hartasánchez du FAPAS nous disent que le milieu et la végétations actuels de la Cordillère cantabrique sont analogues à ce qu’ils étaient avant l’élevage il y a 5 000 ans, et concluent que l’élevage d’aujourd’hui s’est parfaitement substitué à la guilde des ongulés sauvages d’hier. Nous n’avons pas encore vérifié cette assertion. De son côté, Christopher Carcaillet nous dit qu’il connaît un site dans en Savoie dont la végétation n’a pas évolué depuis 8 ou 9 000 ans. Alfonso et Roberto Hartasánchez vont même plus loin en ce qui concerne l’Espagne tout entière, puisqu’ils rapportent que la végétation avant la colonisation humaine était une sorte de dehesa, c’est-à-dire une formation boisée très ouverte, entrecoupée de prairies 105 . Cette vision qui est proche de celle du néerlandais Vera est aujourd’hui contestée par de nombreux scientifiques. Tout comme Alfonso et Roberto Hartasánchez, Vincent Vignon s’inquiète des conséquences d’une forte déprise pastorale pour la biodiversité. « Les diverses formes d’élevage ont plus ou moins bien préservé la diversité des habitats naturels d’origine. Le pastoralisme a parfois étendu l’aire de répartition d’espèces végétales par le transport des graines accrochées sur les bêtes sur des centaines de kilomètres depuis le pourtour méditerranéen jusqu’au Massif Central ou les Alpes. Des espèces animales, notamment des insectes, ont également été déplacées en se trouvant accrochées sur le bétail sur des distances plus faibles de l’ordre de quelques kilomètres » écrit- il dans la revue de Ferus. Il nous confie également : « Un des problèmes majeurs de la conservation de la nature est la fragilité des continuités écologiques. L'évolution naturelle conduit à un boisement spontané qui est le plus souvent banal sur de vastes superficies et durant au moins une cinquantaine d'années. Il faut une lente évolution naturelle avant d'avoir une forêt riche et ce processus est tributaire de la recolonisation par les organismes forestiers, notamment les moins mobiles (flore, invertébrés). Dans le dernier numéro de Naturalité106 , une forêt spontanée est présentée. L'article montre une structure forestière prometteuse, mais rien n'est dit sur son contenu faune - flore et sa qualité biologique. Autour de ces très nombreux boisements issus de la déprise, les habitats ouverts qui subsistent de plus en plus petits se meurent d'isolement... La perte des continuités écologiques est une donnée de plus en plus importante et peu prise en compte. La nature se comprend dans l'espace et dans le temps à des échelles de perceptions très variées (depuis les micro-organismes du sol jusqu'aux oiseaux migrateurs). C'est sur ce point que la nature à des limites et que laisser faire la recolonisation fragilise encore plus les habitats non forestiers. Les habitats ouverts sont des habitats de substitution. Ce n'est pas une raison pour envoyer
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« Réflexions sur le pastoralisme et la qualité biologique des milieux naturels de montagne », La Gazette des grands prédateurs, n°23, printemps 2007. 105 La dehesa est aujourd’hui un milieu artificiel très riche pour la flore et la faune. Il est constitué de chênes espacés les uns des autres (exploités pour le liège surtout), sous lesquels paissent des cochons ou poussent diverses céréales. 106 Jean-Claude Génot et Annick Schnitzler, « Les boisements spontanés : hauts lieux de la naturalité », Naturalité n° 3, décembre 2007.

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cette biodiversité aux oubliettes ! Du moins cela pose question de le faire sur un principe de conservation de la nature au profit du laisser faire ! Les actions des grands herbivores sont clés dans ces processus depuis le maintien de petits habitats ouverts i traforestiers jusqu'au débat sur le maintien ou non d'habitats non n forestiers plus ou moins étendus. C'est sur ce point que la discussion du rôle des grands herbivore m'intéresse : quelle a été l'échelle d'action de ces espèces contre la dynamique forestière. » L’inquiétude de ces écologues et naturalistes est d’autant plus forte que nous vivons dans certains massifs une période de transition. L’élevage des zones dites intermédiaires régresse ou disparaît, et grande est la peur de voir disparaître totalement alors de nombreuses espèces de plantes et d’insectes inféodées à ces milieux. « Lorsque des populations isolées disparaissent dans ces milieux ouverts, les recolonisations ne sont pas toujours possibles. Enfin, la maturation des habitats forestiers est lente. Il faut des siècles pour voir apparaître les espèces caractéristiques des vieilles forêts. Encore faut- il qu’il y ait des habitats sources pour permettre la recolonisation de ces nouvelles forêts… » ajoute Vincent Vignon. C’est pourquoi, Vincent Vignon, par exemple, recommande de maintenir un pastoralisme, mais pas n’importe lequel dit- il. Une combinaison des bovins, équins (la représentation des vaches et chevaux étant la plus importante) et ovins doit être favorisée selon lui. Elle est associée à un indispensable contrôle du surpâturage, dont les dégâts s’observent jusque dans les zones centrales des parcs nationaux. Que l’on maintienne un certain pastoralisme dans les décennies qui viennent, ou que la naturalité gagne beaucoup de terrain, nous f isons pour notre part confiance à la grande a capacité de résistance de la nature et des formes de vie qu’elle a créées. Quoi qu’il en soit, l’existence d’une grande faune, et de l’ours dans les Pyrénées en particulier, ne mettra jamais en péril la dite biodiversité, au contraire. Qu’on le veuille ou non, comme le souligne le chercheur Jean-Pierre Lumaret (voir ci-dessous) la biodiversité diminue moins par "fermeture" des milieux que par les conséquences des produits chimiques utilisés par tous. Quelques conséquences de l’élevage pour la nature et l’environnement humain Nous avons relevé ici quelques conséquences de l’élevage sur la nature et l’environnement humain appliquées aux Pyrénées ou en lien direct et indirect avec nos montagnes. À l’automne 2006, la F.A.O., (Food and Agriculture Organization of the United Nations, la branche des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) a publié un rapport important, La grande ombre de l’élevage (Livestock’s long shadow, Environmental issues and options)107 qui a fait, et fera encore, grand bruit. Qu’une telle organisation internationale rende un rapport aussi sévère donne à réfléchir. Les faits sont têtus. L’élevage à l’échelle de la Terre, c’est : - 18% de l’effet de serre, davantage que la totalité des transports, - 26% des terres émergées - 78% des terres à usage agricole - 33% des terres arables consacrées à la production d’aliments de bétail - 8% de la consommation mondiale d’eau La F.A.O. retient surtout les effets de l’élevage sur le réchauffement du climat, sur l’utilisation et la pollution des eaux (de plus en plus rares) et sur la biodiversité, qui
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Disponible uniquement en anglais sur www.virtualcentre.org/en/library/key_pub/longshad/AE.pdf

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s’effondre. Si ces effets se font sentir avec plus de gravité dans les pays tropicaux, il serait illusoire de considérer que nos pays sont épargnés par ces menaces, qu’elles soient produites par l’élevage industriel ou pas. L’élevage est aussi la source, et ce depuis l’aube des temps néolithiques, d’épizooties, qui connaissent un regain extraordinaire ces dernières années. La fièvre catarrhale ovine Le cas de la fièvre catarrhale ovine, dite "maladie de la langue bleue" est très significatif. Elle affecte tous les ruminants domestiques ou sauvages (bovins, caprins, cervidés et ovins), mais les symptômes sont généralement les plus aigus chez les moutons. Maladie d’origine tropicale, découverte en Afrique du Sud, elle a traversé la Méditerranée à la fin des années 90, et a progressé très vite depuis l’été 2006 à partir de la Belgique, de l’Allemagne, du Luxembourg, des Pays-Bas, du nord de la France et du Roya ume-Uni. Le virus est apparemment en train de s’adapter à un nouveau vecteur, un insecte local du genre Culicoides qui survit aux températures rigoureuses. « Nous n’aurions jamais imaginé que le virus de la fièvre catarrhale puisse atteindre les pays européens à des latitudes si élevées », a déclaré Stéphane de la Rocque, spécialiste de la santé animale à la F.A.O. « Le virus est déjà endémique en Corse et en Sardaigne mais il pourrait maintenant persister dans les pays d’Europe du Nord. » En France, à l’automne 2007, la maladie de la langue bleue a occasionné jusqu’à 20% de mortalité de certains troupeaux du nord de la France. En Sardaigne, 200 000 brebis sur 3 millions sont mortes ou ont été abattues ! Elle a fait son apparition dans les Pyrénées basques à la fin de l’année 2007 et un bel avenir semble tracé pour elle … « Aucun pays ne peut prétendre être à l’abri des maladies animales », a déclaré Joseph Domenech, vétérinaire en chef à la F.A.O. « Les maladies animales transfrontières, qui étaient autrefois confinées aux pays tropicaux, se répandent désormais dans le monde entier. Elles n’épargnent pas les zones tempérées comme l’Europe, les Etats-Unis et l’Australie.» (Source : bulletins de l’A.F.S.S.A. et de la F.A.O.). On sait par ailleurs que les grandes concentrations de bêtes domestiques permettent la transmission de maladies vers la faune sauvage. Vincent Vignon rappelle l’augmentation des cas de brucellose ou de kératoconjonctivite sur les chamois et les bouquetins des Alpes du Sud au cours des années 1980 et 1990 108 . Les isards dans les Pyrénées ont eu également à souffrir de la kératoconjonctivite dans les années 1980, une maladie qui fait de nouveau parler d’elle ces dernières années. Une affaire extraordinaire bien de chez nous : l’affaire de l’agalactie contagieuse À l’été 1993, un berger de la vallée d’Ossau achète des antibiotiques sans prescription. Il a malheureusement fait un mauvais choix. Ses bêtes sont atteintes par une pathologie grave, l’agalactie contagieuse. Conséquence : les autorités doivent abattre 4500 brebis, soit 26 troupeaux, soit plus du double que le nombre de brebis tuées par les ours dans les Pyrénées occidentales depuis l968. Notons que cette maladie n’avait jamais frappée cette vallée 109 . Les "bonnes habitudes" vont-elles évoluer ? On l’espère, avec quelques craintes tout de même lorsqu’on écoute François Moutou, vétérinaire à l’A.F.S.S.A., membre de la Société française d’études et de protection des mammifères et membre du comité scientifique de
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V. Vignon, 2007, op. cit. Anne van de Wiele, « Gestion d’un épisode d’agalaxie », Epidémiologie et santé animale, 1994.

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Ferus. En 1996, à Sofia-Antipolis (siège du laboratoire de référence des maladies ovines), le vice-président de la fédération nationale ovine, lui déclarait en substance : «Nous voulons bien nous intéresser aux problèmes sanitaires, mais sans changer nos habitudes. » L’étrange affaire du lindane dans les Pyrénées occidentales en 2001 Le lindane appartient à la famille des organochlorés, insecticides caractérisés par leurs affinités pour les tissus riches en graisses, et leurs grandes stabilités chimiques à l’origine de leur réma nence tant dans les organismes vivants que dans le milieu extérieur. Il fut très utilisé par les éleveurs d’ovins, puis interdit. Nous reprenons ici les faits et l’analyse telle qu’ils ont été présentés par Pierre Navarre, naturaliste et vétérinaire qui connaît très bien les Pyrénées occidentales 110 . Durant l’été 2001, une forte mortalité est apparue chez les isards du secteur du Pic de Bazès (à l’ouest d’ArgelèsGazost, Hautes-Pyrénées). Après diverses tergiversations, l’Administration a reconnu qu’il s’agissait d’une grave intoxication par le lindane. C’est l’initiative d’un éleveur qui a sans doute accéléré la manifestation de la vérité : l’analyse du lait de ses brebis qu’il avait demandé révélait un taux de lindane de 102 mg/l alors que la limite supérieure admissible pour commercialiser ce lait ne doit pas dépasser 0,08mg/l. Une autre analyse, du foie d’un isard femelle, donnait ce résultat : 712 mg/ gramme de foie, une teneur très élevée, voire exceptionnelle pour un échantillon de foie. Curieusement, la presse régionale évoquait des « traces », alors qu’il s’agissait d’une dose massive. Autres faits curieux, peu d’analyses toxicologiques furent réalisées alors que 59 cadavres d’isards auraient été retrouvés à la date du 11 août, on a attendu trois mo is pour des analyses de la végétation, et enfin, aucune étude ne fut manifestement menée sur l’impact des autres espèces animales. Ce dernier semble pourtant avoir été réel selon des témoignages recueillis auprès de l’O.N.C.F.S. (disparition d’une colonie de marmottes, disparition d’indices de présence de sangliers, disparition des criquets et sauterelles, abeilles à comportement anormal). Autre anomalie dans cette affaire : alors que les doses retrouvés dans le foie de la femelle d’isard, et les symptômes nerveux observés chez les autres isards ont fait pensé à une toxicité aiguë, liée à une brève exposition à une forte dose, comment expliquer des mortalités étalées du 23 mai au 31 juillet, soit plus de deux mois ? Fallait- il voir la rémanence du produit dans le milieu extérieur ou une intoxication de type chronique liée à une consommation répétée de faibles doses ? Pierre Navarre a montré également pourquoi un animal peut mourir d’une intoxication par le lindane relativement longtemps après l’avoir ingéré et pas forcément à l’endroit où il l’a ingéré. Malheureusement, comme il le regrettait, aucune réponse n’a pu être apportée à l’époque à ces questions faute d’enquête réalisée à temps sur le terrain. Malgré toutes les déclarations d’intention, aucun moyen n’est donné en France pour se doter d’une surveillance sanitaire efficace de la faune sauvage, hormis les espèces gibiers. Si plusieurs hypothèses furent avancées pour expliquer une telle intoxication (on parla même d’un traitement forestier
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Pierre Navarre, « Mortalité des isards du Pic de Bazès », La Bergeronnette, n°18, 2002, Bulletin de liaison du G.O.P.A.

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par hélicoptère), la piste pastorale semble la plus vraisemblable, tant ce produit a été utilisé au fil des décennies. François Moutou, vétérinaire lui aussi et agent de l’A.F.S.S.A., note qu’à chaque interdiction d’un produit, d’une molécule, l’État autorise les éleve urs et agriculteurs à écouler les stocks. La conséquence perverse est que les personnes en cause font d’autres réserves 111 . On regrettera une nouvelle fois que de telles affaires s’ensablent sans jamais produire de conclusions nettes. Illustration du cas de la bromadiolone Ce puissant rodenticide anticoagulant est utilisé dans la lutte contre divers rongeurs, et notamment les campagnols terrestres (Arvicola terrestris). Il est utilisé à grande échelle depuis la fin des années 80, surtout dans le nord-est de la France pour limiter ses populations dans les prairies d’élevage. Il a causé de gros dégâts à la faune sauvage en Suisse en 1982 112 . En 2002, son utilisation est interdite contre les ragondins et les autres rongeurs. Le 8 juillet 2003, un arrêté du ministre de l’Environnement, Roselyne Bachelot, autorise de nouveau l’utilisation du produit et prévoit un plan de transition d’ici 2006. Une utilisation de ce poison est possible jusqu’en 2009 en raison de l’existence de stocks. Alors qu’on dispose des coût s de la lutte, on a très peu de données sur les effets de cette lutte… Des loutres et des visons d’Europe, espèces rares et strictement protégées, ont pourtant été empoisonnés par ce produit ! Les rapaces paient également un très lourd tribut à la bromadio lone, notamment le milan royal. Une bonne part des animaux sauvages faisant les frais de ce poison n’ont même pas de statut juridique : les campagnols, les musaraignes (excepté les crossopes), les souris, le loir et le lérot. Ces animaux, membres au même titre que d’autres espèces de la biodiversité, n’intéressent manifestement pas du tout les éleveurs qui se piquent de biodiversité. Les ivermectines Ce sont des vermifuges massivement utilisés dans le monde entier pour traiter le bétail, depuis plus de vingt ans. Ils constituent la troisième génération des anti-parasitaires agricoles fabriqués par le laboratoire Mairial. Le gros intérêt de ce produit est qu’une des modalités d’administration prend la forme d’une capsule à diffusion lente qui se fixe pendant quatre mois dans la panse, le « bolus ». La législation communautaire interdit d’administrer cette molécule au bétail gestant et prohibe la commercialisation de la viande pendant une durée de six mois, lorsqu’un bolus a été administré. Les ivermectines sont très utilisées, notamment dans les Alpes et en Pays Basque, avec un traitement en septembre pour tuer les insectes nématodes. Des conversations avec Jacques Cabaret (I.N.R.A., Tours) et Jean-Pierre Lumaret (Laboratoire de zoogéographie, Université Paul Valéry, Montpellier113 ) ont apporté des
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Jacques Cabaret (I.N.R.A. Tours) nous signale était toujours légalement utilisé en traitement sur des plantes il y a quelques années à peine, au moins en Provence. 112 Gérard Grolleau, « Neuchâtel : les buses empoisonnées au campagnol », Panda Nouvelles, W.W.F. Suisse, février 1983.
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J.-P. Lumaret travaille au sein de l’équipe « Ecologie des arthropodes dans les agroécosystèmes méditerranéens » et s’intéresse au fonctionnement et dysfonctionnements des systèmes pâturés.

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renseignements précieux sur ce sujet. Tous les deux insistent sur le grand nombre d’espèces qui profitent des excréments du bétail et en l’occurrence des moutons. Jean-Pierre Lumaret s’est intéressé par accident à cette question. Il nourrissait des insectes avec des bouses de zèbres du zoo de Montpellier quand une forte mortalité les a touchés. Une enquête a déterminé qu’on avait traité les zèbres avec un vermifuge. Plus tard, en Cévennes, une surmortalité de bousiers a pu être attribuée au traitement de chevaux de randonnée. C’est ainsi que des études ont commencé sur les effets de ces produits sur les insectes consommateurs des excréments d’animaux traités, les fameux insectes coprophages. Les vers de terre et les insectes nématodes du sol qui jouent pourtant un rôle important sont, eux, peu étudiés. Malheureusement aussi, J.-P. Lumaret confie que nous ne disposons pas d’une référence de l’abondance des bousiers et autres insectes coprophages à un point zéro. On sait cependant qu’une disparition lente affecte ces espèces depuis 1975-1980. Tous les élevages utilisent les ivermectines, même l’élevage biologique à un degré moindre certes, et les centres équestres 114 . Le produit actif ou ses métabolites rejetés par les animaux sont encore toxiques deux à trois semaines. Aucune étude n’est cependant menée sur une région entière tel le Pays Basque, ou sur la longue durée. Outre l’effondrement des populations d’insectes coprophages, une autre conséquence de ces produits est une perturbation du cycle des bouses et crottins. Lorsque les bouses sont enfouies, sous une forme fractionnée, elles contribuent à modifier la structure du sol en augmentant sa stabilité et sa capacité de rétention de l’eau au bénéfice de la végétation qui profite de la minéralisation rapide de cette matière organique. Un recyclage plus lent, c’est aussi à terme moins de superficie pour l’herbe. Comme le note Vincent Vignon, cette évolution participe à l’expansion des espèces nitrophiles qui banalisent encore plus les pâturages. Yves Thonnérieux, de son côté souligne qu’en Grande-Bretagne, l’effondrement spectaculaire des alouettes semble étroitement corrélé à la généralisation des ivermectines. Il en serait de même chez les rhinolophes, une espèce de chauve souris insectivore dont le régime alimentaire est composé de bousiers. Quid pour les sangliers consommateurs de gros scarabées, et donc sur la consommation de leur viande 115 ? Jacques Cabarret signale des résistances importantes apparues en Argentine où l s produits sont utilisés presque une fois par mois. En Australie, e des cas de destruction à grande échelle ont obligé d’importer des insectes ! Si des résistances se généralisaient, J. Cabaret et J.-P. Lumaret annoncent bien des difficultés. Le laboratoire de Jean-Pierre Lumaret est le seul à travailler à cette question sérieuse et difficile. C’est dit- il, le « grand écart » entre les recherches fondamentales, les demandes de subventions, etc. Sa position est d’agir auprès de tous : l’éleveur consommateur de produits, le vétérinaire prescripteur de ces produits, présentés par un commercial… Ne voyant pas comment supprimer ces traitements dans un monde tel que le nôtre, il évoque la «part du feu » et la réalisation de protocoles que les industries devraient suivre au sein des pays de l’O.C.D.E. À force de travail et de persuasion, un programme de recherches à été lancé en Queyras. Il s’agit de quantifier les pratiques des éleveurs (qui furent demandeurs pour collaborer) de connaître les produits utilisés, le s animaux traités et de faire des relevés à différents niveaux d’altitude. Enfin, il s’agit de croiser les informations du Parc et des vétérinaires pour faire des calculs de risque. C’est ainsi qu’on pourra estimer le risque sanitaire en fonction de la
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La randonnée équestre est responsable de la disparition de très nombreux scarabées dans les arrières dunes du Languedoc. 115 Yves Thonnérieux, « Ivermectine. Menace sur la faune sauvage », Le Courrier de la nature, septembreoctobre 2002.

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présence d’espèces dites patrimoniales et peut-être de décaler des traitements. Jean-Pierre Lumaret nous annonce que le Parc national du Mercantour a publié une plaquette sur le sujet pour les éleveurs, qu’une personne y travaille au Parc national des Ecrins, que son laboratoire a eu une réunion avec le président de la commission scientifique du Parc national de la Vanoise, qu’un séminaire a été organisé sur la côte d’Opale, que la question intéresse les gestionnaires des marais de Lavours. Manifestement, il ne passe pas grand-chose dans les Pyrénées où la question est aussi brûlante qu’ailleurs… La crise extraordinaire des vautours en Inde En l’espace de dix ans, de 1994 à 2004, le monde a assisté à la diminution catastrophique de 97% des populations du vautour indien (Gyps indicus), du vautour à long bec (Gyps tenuirostris) et du vautour changoun (Gyps bengalensis), si bien que ces espèce endémiques d’Asie du Sud-Est ont été inscrites par l’U.I.C.N. dans la catégorie "En danger critique d’extinction" dans la « Liste rouge de l’U.I.C.N. », qui est la plus haute catégorie de menace. Les conséquences écologiques, économiques, sanitaires, sociales et spirituelles de cet effondrement sont immenses en Asie. Au terme de quelques années de recherche, il a été démontré que ce déclin s’explique surtout par un traitement du bétail au moyen d’un anti- inflammatoire appelé Diclofenac, que les vautours ne supportent pas. Rappelons que l’utilisation vétérinaire de ce médicament a été immédiatement suivie des décès massifs des vautours. L’U.I.C.N. a ainsi lancé un cri d’alarme en 2004 116 . D’où il ressort que l’utilisation d’une molécule en apparence inoffensive peut avoir dans le monde de l’élevage des conséquences désastreuses, très rapides et imprévisibles. Il serait imprudent de considérer que ces menaces ne toucheraient que les pays dits « pauvres ». JeanFrançois Terrasse n’exclut pas la possibilité d’une crise dans notre Europe occidentale. Dans l’absolu, les populations de vautours des Pyrénées ne sont pas à l’abri des effets de telles molécules. La destruction et dégradation d’écosystèmes La civilisation agro-pastorale, on ne le sait pas ou on refuse de le voir, a considérablement détruit les écosystèmes. Les sociétés de pasteurs ont notamment dévasté le Bassin de la Méditerranée, autrefois très boisé. Quelques autres exemples : la destruction des milieux naturels par l’élevage des chèvres est connue de longue date. Michel Tarrier, entomologiste, ingénieur-écologue, président du Groupe d’Etude et de recherche des écologistes sahariens (le G.E.R.E.S. est constitué d’Européens et de Marocains) est un de ceux qui alerte vigoureusement contre la destruction des forêts d’agamiers et des cédraies par les moutons et les chèvres. La consultation de leur site est édifiante (www.geres-asso.org). On y parle d’un pays « malade du mouton ». En Amazonie 70% de la déforestation est due à l’élevage. À ce sujet, un rapport de janvier 2008 des Amigos de Terra, Le règne du bétail, montre que la déforestation a gagné de 46% entre 2004 et 2007, en grande partie à cause de l’élevage bovin117 . Sans aller aussi loin, dans nos Pyrénées les ravages des moutons au Pays Basque sont une triste réalité. Martel (1930), explorateur de la France souterraine, cité par Claude
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Déclaration de l’U.I.C.N. lors du Congrès mondial de la nature, 17-25 novembre 2004, Bangkok, Thaïlande. Source : Le Courrier international, 24 janvier 2008.

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Dendaletche dans son Guide du naturaliste dans les Pyrénées. La vie sauvage et celle des hommes en montagne, 118 n’est pas tendre avec le pastoralisme ovin au Pays Basque : « À Sampory-Eraycé, nous avons pris sur le fait les ravages que les moutons espagnols perpètrent dans le peu de forêts qui subsistent. Ils viennent tondre notre territoire. Et la responsabilité de ceux qui le lui abandonnent, au lieu de reconstituer nos forêts, est écrasante. Dans toute la région d’Arlas-Eraycé, où la carte ne marque rien de tout ce qui vient d’être énuméré, nous constatâmes donc, en dix jours, l’existence insoupçonnée de trente gouffres, trois pertes actuelles, un grand lapiaz et une zone absorbante de plus de 20 km2. On ne sait pas où reparaissent les pluies perdues, ni la fonte lente de ces inutiles emmagasinements de neige ! Et le mouton achève d’arracher le dernier brin d’herbe, le dernier terreau végétal, décoiffant toujours de nouvelles crevasses sur cette surface grêlée de trous. C’est d’autant plus graves que dans les Pyrénées basques, la limite des arbres est exceptionnellement basse (1 500 m au lieu de 1 800 m), parce que les troupeaux enlèvent tout, les jeunes pousses, l’herbe et la terre végétale ; le calcaire engloutisseur d’eau, vient alors offrir aux pluies l’insatiable écumoire de ses milliers de crevasses et abîmes. Et c’est l’effroyable fléau de la dessication progressive,- de la "fin du monde par la soif",- de la terrible marche "à la lune" que j’ai prédite dès 1902. On est prévenu ! » À la dent des animaux, il faut ajouter le feu pour comprendre pourquoi de grands territoires du Pays Basque sont aujourd’hui de véritables golfs au lieu d’abriter des forêts, dont la richesse en toutes formes de vie serait infiniment supérieure. Au risque de choquer, nous affirmons que certaines parties des Pyrénées, au Pays Basque notamment, sont « malades du mouton ». Hormis la disparition de la forêt, les effets surtout constatés chez nous sont ceux du surpâturage. Citons Michèle Evin, géologue, professeur des universités à la retraite et botaniste, dans son introduction à un article consacré à l’érosion et au surpâturage dans les Alpes du Sud. « On appelle surpâturage le fait de mettre plus de bêtes sur un pâturage que le territoire ne peut en supporter sans dommages. Il peut survenir à toutes les altitudes. Les dégradations sont toutefois plus importantes en montagne en raison de la pente, de la nature des terrains et de la fragilité de certaines formations végétales. Le surpâturage occasionne des transformations dans le cortège floristique : les plantes "refusées" par le bétail prennent le pas sur des espèces plus diversifiées et fragiles. Il génère aussi des effets mécaniques qui, en se cumulant dégradent le couvert végétal et favorisent à terme l’érosion et la torrentialité. 119 » Dans un autre article sur le même sujet, paru dans La Voie du loup 120 , décrit une flore dévastée dans la vallée de l’Ubaye, par un pastoralisme ovin très important (4 à 5 000 têtes parfois par troupeau). « Autour des villages des hautes vallées de l’Ubaye, tout est dévasté. Les seules "oasis" verdoyantes appartiennent aux résidents secondaires qui, à l’abri de solides grillages, "cultivent" reines des Alpes, lis martagon et lis orangés qui ont disparu des pâturages. À Vars ou à Sauze, on peut encore herboriser avec succès sur… les pistes de ski. Les dameurs, les canons à neige et des milliers de skieurs font moins de dégâts (avec une couverture neigeuse plus ou moins maigre) que des milliers de pattes de moutons (multipliées par 4 pattes et encore multiplié par 4 allers et retours dans la journée, soit 16 000 pattes/jour autour de l’église de Maurin (Haute-Ubaye). (…) Une piste de ski à Vars, dans le mélézin,
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Delachaux et Niestlé, 1997. La Garance voyageuse, n°68, dossier spécial Surpâturage, hiver 2004. 120 « Les effets du surpâturage dans les Alpes du Sud : impacts sur la biodiversité et la torrentialité », La Voie du loup, dossier Pastoralisme et biodiversité, n°22, 2005.

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c’est encore 125 espèces observées en deux heures, fin juillet 2005. Un pâturage surpâturé de l’Ubayette (Montagnette ou bas de l’Oronaye), c’est moins de 5 espèces sur 4 m2 en 2000. Avec les grands troupeaux, peu ou mal gardés, tout l’espace est parcouru. Les zones de crêtes sont utilisées lors du repos du milieu du jour. Elles ne joueront plus leur rôle de réserve de graines pour les secteurs saccagés des fonds de vallons. Le phénomène s’emballe : toujours plus ! Plus de brebis ! Plus de primes ! Plus de rentabilité ! Comme les pâturages sont pauvres, on essaye de gagner plus en compensant par la quantité l’absence de qualité ! » En Mercantour, l’élevage du mouton est présenté comme « traditionnel ». Rien de plus faux ! Le cheptel à l’intérieur du Parc national est passé de 1 000 têtes à sa création, en 1978, à 100 000 têtes ces dernières années. Plusieurs botanistes amateurs et réputés pour leur sérieux ont rapporté à Pierre Pfeffer, grande figure de la protection de la nature, membre du Muséum national d’histoire naturelle, et administrateur du Parc, des observations inquiétantes des effets du surpâturage des brebis sur la flore rare du Mercantour. Aucune étude ne semble avoir été malheureusement publiée à ce jour. Le Mercantour est aussi une région « malade du mouton ». Dans les Pyrénées, le surpâturage est peu évoqué et manifestement peu étudié par les naturalistes. Au sein de montagnes très pastorales, il est un des sujets qu’on préfère éviter. Rappelons aussi que des écarts importants existent parfois (souvent ?) entre les effectifs d’animaux déclarés par les éleveurs et ceux mis en estive, ce qui n’est pas sans incidence sur la question. Nous nous contenterons dans l’immédiat des constatations communiquées par le Conservatoire régional des espaces naturels d’Aquitaine. Le Conservatoire a mené un inventaire des milieux humides dans les Pyrénées-Atlantiques de 2000 à 2006, et anime une cellule d’assistance technique zones humides (autrefois appelée réseau SAGNE). C’est ainsi qu’il a une très bonne connaissance de ces milieux, aussi bien en plaine qu’en montagne. Dans le cadre de diagnostics de massif sur le pays de Cize au Pays Basque, le Conservatoire assiste techniquement la Commission syndicale du Pays de Cize, maître d’ouvrage. Le constat général, en montagne, est un surpâturage localisé aux zones d’abreuvement ou de reposoir. Ainsi, dans le massif de Cize, il a été constaté un surpiétinement de massifs de sphaignes 121 des tourbières (exemple, celle d’Arxilondo, commune de Lecumberri) et des risques d’eutrophisation liés aux déjections animales. Face à cette menace sur des milieux humides exceptionnels, et arguant des risques réels d’enlisement du bétail bovin, il a été proposé la mise en défens totale ou sélective (on ne laisse passer que les ovins) sur certains sites. Cette mesure expérimentale couvre par exemple 5% de la superficie du site d’Arxilondo. Toutefois, Thierry Laporte le rapporte, « la réduction de la pression du pâturage en montagne est difficile à mettre en œuvre », d’autant que le problème est la concentration du pâturage sur certains espaces plus riches en herbe. Une autre conséquence du surpâturage est la colonisation des estives par le gispet (Festuca ekia), une plante endémique des Pyrénées que les animaux mangent quand elle est tendre puis délaisse plus tard lorsqu’elle est rêche. C’est donc typiquement une plante « refusée » qui prend la place d’autres espèces. Mais lesquelles précisément ? Comme l’indique Michèle Evin dans son article, « les recommandations pour éviter le surpâturage sont connues de tous », ajoutant plus loin : « Chacun sait cela, mais ces pratiques de bon sens sont bien rarement respectées. La filière ovine est entraînée dans une spirale
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Les sphaignes lorsqu’elles meurent donnent naissance à la tourbe. Un certain nombre de ces espèces est menacé. On en compte plus de 15 espèces sur la tourbière citée.

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productiviste qui lui convient mal avec une augmentation des bergers souvent peu qualifiés et un défaut d’entretien des pâturages. Le pâturage se transforme alors en surpâturage avec son cortège de dommages dont certains sont irréversibles. » Même si cette conclusion est sans doute plus adaptée au contexte des Alpes du Sud, il n’en demeure pas moins que le problème existe dans les Pyrénées, qu’il est assez étouffé et qu’il serait bon de mener des études indépendantes sur le sujet. Ajoutons que certaines forêts sont également exposées aux effets néfastes du pâturage des vaches, comme l’avait noté Peter Robën pour plusieurs forêts comprises dans le Parc national. La banalisation des paysages est enfin une réalité à mettre sur le compte d’un pastoralisme débridé. Au Pays Basque notamment, de nombreux massifs souffrent d’une dégradation de leurs paysages, zébrés par des pistes pastorales, enlaidis par des installations modernes sans prescriptions architecturales (cabanes, abreuvoirs en béton, etc.), et de plus en plus pénétrés par la circulation des véhicules à moteur, dont des 4x4 et des quads. Effet particulièrement pervers, la procédure d’élaboration des documents d’objectif de Natura 2000 pourrait d’ailleurs être l’occasion de relancer certains aménagements. De nouveaux accès pourraient être créés quand le biologiste américain Servheen, lui, réclamait de fermer bien des accès, notamment ceux d’estives sensibles ! Nous sommes bien loin de la tradition fièrement revendiquée jusque dans les publicités pour diverses marques de fromage. La pollution des eaux Il a été évoqué ci-dessus l’eutrophisation d’eaux de tourbières en Pays Basque, un phénomène que l’on observe sans doute sur toute la chaîne des Pyrénées. Notons que notre séjour d’études dans les Asturies (février 2008 à l’invitation du FAPAS) a permis de constater que l’intensification de l’élevage bovin a des conséquences suspectées sur la qualité des cours d’eau. Par exemple, les naturalistes soupçonnent que l’utilisation des divers produits phytosanitaires et antiparasitaires pourrait expliquer la disparition du desman (Galemys pyrenaïcus) dans de nombreux cours d’eau. Par ailleurs, l’enrichissement des prairies par des engrais banalise considérablement la flore autrefois riche de ces milieux. La couleur quasi monochrome des prés illustre bien le phénomène en cours, qui s’accompagne inévitablement d’une disparition de cortèges entiers d’insectes et de papillons. En Jura, enfin, on constate des confrontations périodiques entre des agriculteurs et des pêcheurs à la ligne au sujet de l’accès des animaux aux cours d’eau. Les pêcheurs se plaignent que les animaux domestiques souillent les rivières lorsqu’ ils s’abreuvent 122 . L’impact du pastoralisme sur la population de grands tétras Dans un courrier adressé au ministre chargé de la chasse, les présidents des six fédérations des chasseurs de la chaîne pyrénéenne, les présidents des fédérations régionales des chasseurs d’Aquitaine et de Midi-Pyrénées, et enfin, le président de l’Association nationale des chasseurs de montagne, réagissaient à la publication du Manifeste grand tétras des associations de protection de la nature. Ces instances cynégétiques reconnaissaient
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L’avenir de l’élevage : enjeu territorial, enjeu économique. Rapport d’information du Sénat, Gérard Bailly, 2002, page 37.

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« l’impact réel du pacage non contrôlé de la faune domestique sur la réussite de la reproduction et le décantonnement des nichées et des adultes, mais à l’inverse également la diminution sur certains secteurs des zones pâturées favorisant la fermeture des milieux favorables. 123 » Le premier point développé par ces instances cynégétiques démontre une nouvelle fois les conséquences désastreuses d’un pastoralisme sans gardiennage. Cependant, comme des naturalistes de Haute-Garonne l’ont constaté, certaines pratiques pastorales courantes, comme les feux ou le broyage mécanique de la végétation en lisière supérieure, dégradent les milieux du grand tétras mais aussi de la perdrix grise de montagne, espèce qui ne se porte manifestement pas très bien non plus. La position de l’association Nature Comminges est la suivante : « Le Grand-tétras, en particulier au voisinage des lisières supérieures de la forêt, a besoin de zones de landes d’une hauteur comprise entre 0,3 et 0,5 m pour l’élevage des jeunes. Ces zones de landes peuvent être soit continues soit en mosaïque. Certains changements dans les pratiques pastorales peuvent avoir des effets négatifs. L’enfrichement, le surpâturage ou le sous pâturage induisant un mauvais entretien du couvert herbacé et la fermeture du milieu. La réduction des clairières fait diminuer le nombre d’insectes nécessaires à l’alimentation des poussins durant le premier mois de leur vie. Les opérations de girobroyage trop systématiques, sur des surfaces importantes (20 hectares) avec de rares îlots de lande préservée et de taille réduite, supprimant la fonction de refuge et d’alimentation pour les espèces de galliformes, sur les lisières supérieures de la forêt (secteurs de landes à genévrier, myrtilles, callune). Ces opérations doivent respecter certaines règles techniques qui ont été reprécisées par l’O.N.F. dans les Forêts Domaniales (cas de l'estive du Barestet entre Haute-Garonne et Ariège sur le domaine où se trouve l’ourse Hvala): maintenir de zones non broyées en mosaïques (îlots de 30 ares minimum) sur 30% de la surface totale ; épargner une bande discontinue de 30 m en lisière forestière (avec possibilité de broyage « tournant » sur de longues périodes ; l’inscription de ces mesures dans le cadre d’un CAD La pratique de l’écobuage (mise à feu en hiver pour éliminer les buissons et favoriser la repousse) non maîtrisés peuvent faire régresser des milieux favorables. Ils nécessitent la plus extrême prudence dans la mise en œuvre de ces opérations et le respect des règles techniques et doivent être encadrés par des commissions locales de surveillance. 124 » Ajoutons que de fortes charges pastorales sont également très néfastes pour les populations de cailles, comme cela a été constaté en haute vallée d’Ossau dans le cirque d’Anéou, principal site de transhumance des ovins sur l'espace Parc, par des gardes du Parc national. Le piétinement des animaux entraîne la disparition des cailles qui nichent dans les hautes herbes à partir du mois de juin.

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Le montagnard, bulletin de l’Association nationale des chasseurs de montagne, novembre 2007. Sources : Guillaume Castaing, naturaliste, président de Nature Comminges.

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La question des feux courants ou feux pastoraux Il semble que l’activité pastorale ait été de tout temps accompagnée par cette pratique. La prise de conscience du caractère très souvent néfaste des feux ne date pas d’hier puisqu’en 1764, Laclède de Bedous, maître des Eaux et Forêts de Béarn, Navarre et Soule, ordonnait qu’ « cesse de brûler les arbres (…) de mettre le feu aux landes, bruyères et bois pour les défricher et faire venir l’herbe pour le bétail et ce, en tous temps, principalement par vent du sud. » La réponse à leur existence est : « il faut bien nettoyer » ou plus vulgairement « Faut que ça nettoye ! » (entendu en vallée d’Aspe alors que brûlait une pente très raide, couloir d’avalanches, sur laquelle aucun bétail ne se rend aujourd’hui). Au temps où les bêtes étaient bien plus surveillées, il semble que les grands feux n’existaient pas, car les troupeaux entretenaient régulièrement le couvert végétal. Durant les années 80, certains scientifiques ont posé un nouveau regard sur l’utilisation du feu, et relativisé les effets catastrophiques qu’on lui prêtait sur la nature. Christopher Carcaillet révèle, lui, qu’aucune étude des conséquences écologiques des feux n’est menée en montagne, à l’exception des forêts boréales et méditerranéennes. En Pyrénées-Atlantiques Pour ce qui concerne les Pyrénées-Atlantiques, certaines forêts de hêtres ont été sévèrement touchées au fil du temps, comme sur la commune d’Etsaut en haute vallée d’Aspe (observations personnelles et de membres de la S.E.P.A.N.S.O.-Béarn). Le record de dégâts est manifestement celui de l’année 2002 : des derniers jours de janvier au 3 février, la montagne brûlait presque partout et même très bien en raison d’une sécheresse persistante et de vents forts. Malgré un arrêté préfectoral interdisant tous les écobuages, le bilan fut très lourd : un homme mort asphyxié, des pompiers blessés, des granges détruites et 5 000 hectares de bois, forêts et landes ravagés. Parmi les sites touchés, on retiendra en vallée d’Aspe la forêt communale de Lescun (bois de Landrosque et de Lhurs), et la forêt communale de Chimits à Aydius (qui protège le village contre les coulées de neige), puis en vallée d’Ossau le vallon d’Aspeich à Bielle et Bilhères-en-Ossau. Cet épisode peu glorieux mais aussi le drame d’Estérencuby125 , ont enfin poussé les autorités à réagir. C’est ainsi qu’on été créées les commissions locales d’écobuage, qui associent au niveau cantonal, éleveurs, chasseurs, forestiers, sapeurs pompiers, gendarmes, agents du Parc national des Pyrénées, représentants des associations de protection de la nature et des administrations. Un schéma départemental a été mis en place en 2004 dans les Pyrénées-Atlantiques. Le nombre de feux clandestins est moins nombreux assure la D.D.A.F. De 1995 à 2001, 20 incendies ont été recensés en forêt publique avec 160 à 1 300 hectares brûlés. En 2007, l’O.N.F. n’aurait recensé que quatre départs de feux non déclarés et 7 hectares brûlés, alors que 1 800 requêtes concernaient 16 000 hectares. La prise de conscience du monde pastoral est faite d’après le responsable du pastoralisme à la D.D.A.F. Il aura fallu le drame d’Estérencuby avec pas moins de six randonneurs morts dans les flammes, des biens matériels incendiés et des forêts de protection touchées pour réagir. Si nous nous félicitons de cette prise de conscience, nous observons que les conséquences de ces feux sur les écosystèmes ne sont pas réellement étudiées dans les Pyrénées-Atlantiques tout du moins.
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En février 2000, 8 randonneurs étaient pris dans les flammes à Estérencuby au Pays Basque. Cet acte commis par des agriculteurs fit 6 morts !

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En Haute-Garonne Changeons de département. Voici un compte-rendu de la commission d’écobuage, réunie à Saint-Béat le 13 décembre 2007. Nous avons conservé la fraîcheur de ce compterendu, écrit par le représentant de l’association Nature Comminges, qui, mieux que de longues démonstrations éclaire sur le climat local dans les Pyrénées autour des feux "nettoyeurs". « Garin : une zone assez importante de 40 ha. Gouaux-de-Larboust : une très grande zone de 121 ha. Ces deux zones n’ont pas été brûlées depuis très longtemps (20/30 ans) Sur Gouaux ils vont brûler de la forêt (bouleaux) « même des sangliers ne voudront pas y aller si on ne fait rien » Des réserves ont été émises sur la sécurité et demande expresse de brûler en plusieurs fois afin de perturber le moins possible et de pouvoir maîtriser le feu. Artigue : sept zones de tailles moyennes mais une très importante de 115 ha. Demande expresse de brûler en plusieurs fois Juzet : deux zones moyennes Gouaux-de-Luchon : demande de brûler des fougères. Réserves émises car les fougères repousseront de plus belle. Il leur est demandé de mettre les troupeaux sur ces estives au moment de la pousse des fougères afin de les épuiser et là elles régresseront. Apparemment le maire n’est pas d’accord. Bézins-Garraux : Là aussi des fougères et des bouleaux à brûler, mais des petits (le maire dixit : 20 à 30 cm, mais moi je n’appelle pas ça du petit). Prévoient de faire une piste coupe- feu pour la sécurité… (Commentaire personnel : on sait ensuite à quoi servent les pistes.) De plus le maire fait du mauvais esprit. Sachant que je vais poser la question sur la faune, il précise : "au point de vue bestioles, il y a des taupes et des cerfs et des sangliers qui foutront le camp. De toute façon cette année c’est une année à fougères et ce n’est pas les gens des villes qui nous dirons ce qu’il faut faire. Et si on ne fait pas, les bois vont descendre encore plus bas et il n’y aura plus d’estives." Burgalays : 15 ha de fougères Guran : quatre petits projets, mais en basse altitude Baren : une zone de 1,6 ha près de la route Melles : 2 ha de fougères à Labach Pas de bilan des écobuages sauvages. Mon opinion personnelle : mieux vaut ne pas trop enquiquiner ceux qui demandent car en cas de refus ils feront sans autorisation de toute façon avec tous les risques annexes. » Et Yvan Puntous de poursuivre dans un courrier du 5 mars 2008 : « Ecobuages: dimanche la montagne était en feu vers Melles, des centaines d'hectares ont brûlés! Quand je pense que j'étais de commission d'écobuage et qu'il avait bien été demandé de ne brûler qu'en plusieurs fois afin de faire le moins de dégâts possible sur la faune ! Que même il avait été émis des réserves sur certaines de ces pratiques qui n'apportaient rien au pastoralisme puisque le fait de brûler faisait que fougères et autres repartaient de plus belle avec cet apport de cendres. Mais la pression des chasseurs/éleveurs est tellement forte qu'on ne peut quasiment rien contre eux. J'avais à côté de moi le maire de Bézins-Garraux, vous savez, là où Mellba a été tuée, qui suite à certaines réserves, et là il me visait ainsi que les représentants de la préfecture, a dit " ce ne sont pas les gens de la ville qui vont nous apprendre comment faire chez nous, il n'y a que des saloperies, fougères,

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ronces, genêts où seuls les sangliers peuvent entrer et comme faune seulement des serpents, des taupes et des rats" Et je ne parle pas de l'Espagne, de chez moi, en gros derrière le Crabère pour simplifier, on voyait la fumée venant du versant sud sur des kilomètres et des kilomètres. » Il ajoute dans un autre courrier du 19 mars 2008 : « ce que je pensais voir venir d'Espagne était en réalité versant français ! Mais vu la fumée et la distance où j'étais (20 km à vol d'oiseau) je m'étais trompé sur la provenance de ces fumées qui étaient donc du côté Melles et Portet. » De son côté, Germain Cucuron, me mbre de la même association Nature Comminges, écrivait : « Le 24 Février, en randonnée au massif du Puech en Haute-Garonne, j’ai été témoin des écobuages pratiqués ce jour là. Le temps très sec et ensoleillé était propice à cette activité. Peu de vent. - Un feu d’une superficie importante sévissait sur les soulanes de Portet d’Aspet. - Un second incendie embrasait les versants Sud de Labach de Melles. En Haute-Garonne, une commission d’écobuage se réunit chaque année pour décider et aboutir à un accord entre les organisations concernées : communes, O.N.F., O.N.C.F.S., groupements pastoraux, chambre d’agriculture, associations de protection de la nature. Les parcelles et les superficies à brûler sont décidées d’un commun accord après proposition des mairies. Ma question est : cet accord est- il respecté ? Et qui est chargé de le faire respecter ? -Pour l’incendie de Portet d’Aspet : pas de demande d’écobuage pour 2007. On peut penser que cet un écobuage sauvage qui a dégénéré. -Pour l’incendie de Melles : 3 ha ont été demandés par la mairie mais c’est dix ou vingt fois cette superficie qui a brûlé. Toutes les crêtes de (lieu volontairement non indiqué), secteur à perdrix grises sont roussies par le feu, j’ai pu le constater lors d’une randonnée suivante dans ces secteurs, qui jouxtent le (lieu volontairement non indiqué), lieu de tanière d’une ourse et ses petits (voir photo avec neige ci jointe). Le feu ne pouvait pas s’étendre sur la zone des ours étant donné les reliquats de neige, mais, vu la faible distance et bien que la sortie de tanière n’était pas encore annoncée, on peut se demander, s’il n’y a pas eu dérangement. Je pense que nous devrions être plus vigilants et demander à être présents lors des écobuages. » Les impacts des feux pastoraux Les impacts de ces feux sur la flore et la faune pyrénéenne sont très souvent éludés par leurs partisans. Aucune espèce de la flore ne disparaîtrait, mais l’abondance de certaines d’entre elles se serait considérablement réduite et leur réapparition serait plus échelonnée. Les insectes sont bien entendus très touchés, les escargots aussi mais on nous dit que leur capacité de recolonisation est forte. Comme nous aimerions croire tout cela ! À consulter quelques documents, on constate que les reptiles souffrent des écobuages, comme les couleuvres dites coronelles qui vivent dans les Pyrénées (source : Guide pour la sauvegarde des espèces animales de l’Isère, CORA-Isère et Service environnement du Conseil général, 2005), que les chambres d’agriculture de Picardie (des institut ions peu réputées pour leur soutien à la protection de la nature) proposent des solutions alternatives au brûlage des talus, qui constituent de précieux refuges pour la flore et la faune. Dans une étude menée par des biologistes et la fédération des chasseurs du Jura : « Impact des pratiques de brûlage dirigé sur les communaux de Vescles », on lit à propos des orthoptères : « moins un site est brûlé fréquemment, moins les graminées sont abondantes,

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plus la diversité spécifique des autres plantes est grande et plus les sauterelles consommatrices de ces plantes sont présentes sur ce site. Cette observation est à rattacher à un principe écologique général qui veut que la diversité en espèces d’insectes est corrélée positivement avec l’augmentation de la diversité en espèces végétales. Employé trop fréquemment, le feu simplifie les milieux en homogénéisant la végétation. D’une année sur l’autre, ce seront toujours les mêmes espèces végétales, avec leur cortège d’orthoptères associés, qui seront favorisées. La perte de diversité floristique conduit à une perte de diversité orthoptérologique. » Les auteurs d’ajouter que « les impacts du feu sur les communautés d’insectes sont divers et variés. La plupart du temps, ils sont de courte durée si les possibilités de recolonisation existent (présence de milieux périphériques), mais comme pour les plantes, des feux trop intenses et trop fréquents peuvent aboutir à la disparition progressive de certaines espèces. » Dans la Petite montagne jurassienne, comme en bien des lieux, l’écobuage trouve sa raison d’être dans le désir de conserver, fixer un paysage que l’on a connu et qui, s’il disparaissait, laisserait place à ce que beaucoup imagine être un chaos. Des études sérieuses et indépendantes seraient à mener sur les feux pastoraux et leurs impacts réels sur les écosystèmes pyrénéens. L’impact des feux sur la nourriture des ours Moins connu est l’impact des feux pastoraux sur l’alimentation des ours. Voici la réponse d’Alfonso Hartasánchez à un journaliste espagnol : - Otro aspecto que preocupa mucho es el fuego. ¿Hasta qué punto puede resultar perjudicial? - El fuego es un problema muy grave. Se están quemando zonas de vital importancia para la alimentación del oso. Evidentemente, no es un problema de mortalidad directa, pero indirectamente le está obligando a realizar más desplazamientos. Para comer lo mismo tienen que andar mucho más. Ésa es otra de las asignaturas pendientes. (Source : La Nueva España, 30 novembre 2006). Traduction : « Le feu est un problème très grave. Ils brûlent des zones d’importance vitale pour l’alimentation des ours. Bien sûr, ce n’est pas un problème de mortalité directe, mais indirectement cela oblige l’ours à plus se déplacer. Pour manger la même chose, ils doivent marcher plus. C’est une autre matière en suspens. » Au cours de notre mission en Asturies, les membres du FAPAS ont insisté sur ce problème, et notamment sur le caractère plus nocif des feux hivernaux qui pénètrent le sol en profondeur, et ainsi détruisent plus sûrement l’humus et la flore que les feux estivaux. Une des parades imaginées et mises en pratique par cette association est de proposer aux intéressés d’entretenir mécaniquement les parcelles en cause. Ajoutons que Jean-Jacques Camarra et l’O.N.C.F.S. ont déjà alerté sur les dégâ ts commis par ces feux à certains refuges vitaux de l’ours (voir notre partie consacrée à l’espace vital de l’ours).

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L’impact des feux sur la petite faune Nous donnons ci-dessous un entretien publié sur le blog de Jenofa Cuisset, écologiste très active et membre des Verts, qui vit au Pays Basque.

En finir avec le mythe du feu purificateur. Dans Avant que nature meure, le livre du Professeur Jean Dorst, dont la première édition date de 1965, une grande place est réservée à ce thème "Par le fer et par le feu, la destruction des terres par l’Homme". L’érosion accélérée par les activités humaines désordonnées et irrespectueuses en est le souci permanent. Ce livre rejoint celui d’André Birre Un grand problème humain, l’humus, paru à la même époque où l’on découvre, entre autres, les inquiétudes à ce sujet d’un certain Victor Hugo. C’est dire si certaines prises de conscience contemporaines sont tardives et timides.

Dans les années 70, Manex Lanatua a pratiqué le métier de berger en montagne Basque. Un grave accident l’a contraint à cesser cette activité. A l’époque, déjà, il était en complet désaccord avec l’écobuage, cette pratique pastorale de mise à feu de la montagne. Aujourd’hui qu’il est apiculteur, « berger d’abeilles », ce désaccord est encore plus vif. Même si bien d’autres pratiques agricoles mettent de nos jours en péril la survie des abeilles et des insectes en général, (monoculture, mono élevage, fenaison hâtive, réduction des surfaces boisées, pesticides, OGM, etc), il n’hésite pas à déclarer « Nous sommes des sinistrés du feu ». Dans le département, ils sont environ 350 apiculteurs déclarés, ce qui représente à peu près 20 000 ruches dont les abeilles s’activent pour le bien commun. « Cette noble activité, activité de paix par excellence, tente de survivre dans une ambiance de guerre ouverte. Ces feux terribles, nous les regardons avec angoisse détruire des centaines d’hectares de ce que nous pourrions appeler les « pâturages de nos abeilles. ».

Manex, que penses-tu de la pratique de l’écobuage ? Je n’ai jamais mis le feu à la montagne et je ne le mettrai jamais. C’est un acte de mort. Il s’agit de tuer la nature. Or, qu’est-ce que la nature ? C’est vous, c’est moi, c’est l’ensemble des êtres vivants. Brûler la montagne, c’est se mettre à mort soi- même. Tout acte de destruction opéré contre la nature est un acte de destruction opéré contre soi- même. Ces incendies, que je considère comme criminels, sont également des actes suicidaires. Il n’y a que du négatif et du mortifère dans l’acte d’allumer des incendies de montagne. Certains mettent en avant la notion de « tradition ». Qu’en penses-tu ? Comme dans beaucoup d’autres domaines, il y a confusion dans la tête des éleveurs. Nombreux sont encore ceux qui pensent que ces incendies volontaires sont une bonne chose. Quant à moi, je suis absolument persuadé que cette pratique de la tradition basque est mauvaise. Ce n’est pas parce qu’une coutume est dans le droit fil de la tradition que cette

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coutume est bonne. Il y a dans la tradition du peuple basque de bonnes et de mauvaises choses. Les mauvaises sont à laisser de côté. En outre, je ne comprends pas comment quelqu’un peut brûler ce qui le nourrit. Car c’est bien la montagne qui nourrit le bétail qui nourrit ensuite le berger ou le paysan. Incendier la montagne, est-ce une façon de la remercier ? Quelque chose ne tourne plus rond. C’est l’absurdité la plus totale car, avant toute chose, le fondement de la véritable tradition n’est- il pas l’amour et le respect de la terre ? Il y a encore à peine quarante ans, les hommes et les femmes qui nous ont précédés ont pratiqué et entretenu cet amour et ce respect. Cela aussi se cultivait. L’amour de la terre, c’était leur culture. Puis par la divinisation de l’idée de progrès, ne jugeant et ne jaugeant que par lui, l’harmonie a été rompue. Tout n’est plus maintenant que rivalité. La relation homme/nature est elle aussi conflictuelle. Aujourd’hui, vivre en harmonie avec la nature, les animaux, les autres humains, tous les êtres vivants, la plupart des humains s’en foutent. Seul compte leur profit immédiat, c’est -à dire l’argent, divinité suprême de notre époque. Pourtant, comme disaient les indiens " La terre ne nous appartient pas. Nous l’empruntons à nos enfants. " Je suis persuadé que le Pays Basque est pourtant le lieu idéal pour promouvoir une agriculture respectueuse de l’avenir et du vivant. D’abord et avant toute chose, nous devons tous nous imprégner de cette idée que nous ne sommes pas seuls au monde. Tout acte que chacun pose en montagne a des conséquences pour les autres utilisateurs de cette même montagne. A preuve, par exemple, Monsieur Lacoste, de St Just Ibarre, producteur de porcs, qui a perdu quinze hectares de forêts, sousbois et landes à cause d’incendies incontrôlés. " Les dommages causés se répercuteront sur plusieurs années ", déclare-t- il.

Et les conséquences pour les apiculteurs, quelles sont-t-elles ? Il s’agit d’une véritable catastrophe. Le feu détruit des centaines de variétés de fleurs. Beaucoup ont déjà disparu pour toujours. Peut-être certaines avaient-elles la capacité de guérir des maladies. On ne le saura jamais. Le feu détruit aussi les insectes pollinisateurs. Ainsi des variétés de bourdons de montagne ont déjà disparu. Des variétés d’abeilles sauvages se raréfient. Sans parler des lapins, des lièvres et autres animaux qui meurent carbonisés. Et que dire des " pottok ", des chèvres et des brebis qui ont brûlé dans leurs bergeries ? Mais revenons à l’apiculture. Il faut savoir que contrairement aux bergers et paysans, les apiculteurs travaillent sans la moindre prime. Lorsqu’un flan de montagne fleuri de bruyères disparaît dans les flammes, l’éleveur d’abeilles devra attendre huit ou dix ans avant de faire une nouvelle récolte. Oui, tout acte individuel a des conséquences pour les autres et pour la nature.

Alors, que faire ? - D’abord, cesser de penser que la montagne est un tas de m… couverte de cochonneries que le feu " nettoie ". Pour nous, la ronce et la bruyère sont une bénédiction des dieux. Avec ce tas de " saletés ", les abeilles font du miel. Qui peut faire mieux ?

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- Au moins pour un certain temps, il faut totalement interdire ces feux destructeurs, laisser le temps à la nature de reprendre force, à l’humus de se reconstituer. Dans ce cadre, il faudra réserver des zones à l’apiculture. -Il faut promouvoir la machine à débroussailler. Là où elle ne peut aller, il faut laisser faire le travail aux pottok qui ont une excellente dentition ---- En outre, si le système de l’écobuage doit être pratiqué, je dirais, que vu ses dangers, il faut absolument assurer une véritable formation/information des éleveurs susceptibles de l’utiliser. Il faudrait que les éleveurs se regroupent pour ne pas se laisser déborder par l’incendie. Dans ces cas là, il ne faut pas oublier que ce sont les pompiers qui risquent leur vie. - Il faut sans doute aussi réunir autour d’une table les différents " utilisateurs " de la montagne - Enfin, il faut reboiser avec des essences locales ( châtaignier, chêne, hêtre, tilleul, etc. ) et aider financièrement ceux qui vraiment ( j’insiste sur le mot vraiment ) travaillent avec la nature et non pas contre elle.

Le réchauffement du climat est- il lié à la civilisation agropastorale ? Les pratiques agricoles de nos ancêtres auraient-elles commencé à réchauffer le climat des milliers d’années avant que nous ne brûlions industriellement du charbon et conduisions des voitures ? Bien que controversée, cette hypothèse récente a ses arguments, révélait un article fort intéressant, « La révolution néolithique a-t-elle modifié le climat ? », de William Ruddinam, paléo-océanographe, professeur émérite de sciences de l’environnement à l’Université de Virginie, aux Etats-Unis, Voici des extraits de son article paru dans le magazine Pour la science 126 : « Les hommes de l’ère industrielle ne sont peut-être pas les premiers à avoir modifié de façon globale. Je suis récemment parvenu à la conclusion que nos ancêtres agriculteurs ont commencé à émettre ces gaz dans l’atmosphère il y a plusieurs millénaires, et que la modification du climat global, sous l’effet des activités humaines est intervenue bien plus tôt qu’on ne pensait. » S’étant aperçu que l’évolution des gaz à effet de serre s’est modifiée il y a environ 8 000 ans, et qu’on ne pouvait la déduire des comportements antérieurs, il en a conclu que « les activités humaines liées à l’agriculture - le déboisement et l’irrigation des cultures en particulier - avaient libéré du dioxyde de carbone et du méthane supplémentaires dans l’atmosphère. Ces activités expliqueraient à la fois les renversements de tendance des gaz à effet de serre et leur augmentation jusqu’au début de l’ère industrielle, augmentation qui s’est en outre accélérée avec l’essor technique et économique de l’humanité. » Si cette théorie est contestée, comme toutes les théories et celles relatives au climat en particulier, elle a le mérite d’aborder le sujet sous un angle assez tabou. En effet, jusqu’à une époque récente la révolution néolithique (en réalité c’est une rupture) était parée de toutes les vertus. Les temps changent désormais.

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Pour la science, n°330, avril 2005, pp.31-37. W. Ruddiman est l’auteur de Plows, plagues and petroleum : how humans took control of climate, Princeton University Press, 2005.

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Conclusion : Artiste complet, dessinateur, sculp teur et graveur sur bois, naturaliste, précurseur de la protection de la nature dès la fin des années 1920, philosophe fondamental des rapports de l’homme et de la nature, le genevois Robert Hainard livrait une vision hors-piste de la civilisation agropastorale : « On s’inquiète, avec raison, de la perturbation du climat par les activités humaines. Mais on prend des références immédiates. Il semblerait qu’avant l’ère industrielle, il y a deux siècles, tout était innocence et harmonie. Pourtant, la civilisation agro-pastorale a détruit plus qu’elle n’a laissé à détruire. Différence capitale, ces transformations se sont produites avec une lenteur qui a permis des compensations plus ou moins bonnes. La déforestation de l’Amazonie, l’incendie des forêts, cela s’est produit à bien plus grande échelle en Europe, en Asie. Mais de façon beaucoup moins brusque, et avec bonne conscience, un zèle messianique. Quelle transformation que celle du climat méditerranéen ! L’inquiétude que nous cause la brutalité actuelle a un effet rétroactif. Elle devrait remettre en question la civilisation agro-pastorale. Nous en sommes loin. Pour nous, un écologiste doit tout naturellement élever des chèvres ou des moutons, jardiner. C’est cela, pour nous, le retour à la nature. Pourtant, l’industrie est sans doute plus naturelle à l’homme que l’agriculture, elle est bien antérieure. L’abandon du préjugé néolithique nous permettrait d’envisager des solutions plus simples et plus hardies. 127 » Une personnalité aussi différente que Vera a exprimé une vision que nous approuvons également : « Permettre à la nature sauvage de se développer de nouveau est très important pour la culture de la conservation, autant que pour sauvegarder la biodiversité. De plus, la nature sauvage nous montre le cadre dans lequel notre paysage culturel s’est développé. C’est seulement par la connaissance de la nature sauvage que nous pouvons comprendre notre paysage culturel. 128 » La défense du pastoralisme qui serait nécessaire à la conservation de la biodiversité exprime dans la majorité des cas une vision idéologique. Celle d’une nature rassurante, maîtrisée par l’homme. Activité très moderne, le pastoralisme entretient une certaine diversité des formes de vie, c’est tout. De nombreux naturalistes soulignent avec raison que l’artificialisation des milieux, conséquence des activités humaines, la diffusion des biocides dans l’air et dans l’eau sont des phénomènes autrement plus préoccupants que l’abandon des pâturages. Par ailleurs, il est temps d’aborder sans tabous les impacts historiques et présents du pastoralisme sur nos milieux naturels. Le retour de l’ours, du loup, du lynx ou d’autres prédateurs n’a jamais entraîné une chute de la biodiversité. Nous rejetons cette biodiversité à la carte que certains éleveurs voudraient imposer dans nos montagnes, en particulier dans les Pyrénées où isards et vautours seraient acceptés quand on rejetterait les prédateurs par essence "nuisible". Nous estimons en
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Le Monde plein, Editions Melchior, 1991. Epuisé mais téléchargeable sur le site de la Fondation Hainard : www.hainard.ch 128 Traduction par nos soins. « Allowing the wilderness to develop once again is very important for cultural conservation, as well for safeguarding biodiversity. After all, the wilderness shows us the framework within which our cultural landscape developed. It is only by knowing the wilderness that we can understand our cultural landscape. » Ce sont les dernières lignes de son ouvrage Grazing ecology and forest history.

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outre que la reconstitution de populations d’ongulés sauvages, aux densités normales, est une priorité, comme celle de la restauration d’une guilde complète des prédateurs, les deux étant des conditions d’une meilleure harmonie des écosystèmes. Toutes les études sérieuses le démontrent. Soutenir le pastoralisme pour maintenir des paysages ouverts est un choix culturel qui ne doit pas rechercher une caution scientifique qui fait très souvent défaut. « On peut d’ailleurs se demander si le maintien des paysages dits traditionnels au nom de la protection de la biodiversité ne reflète pas aussi la volonté inconsciente des décideurs actuels de conserver les paysages de la France des années 1950, celle justement qui a accompagné leur enfance. 129 » Poser la question du maintien de l’élevage ovin en montagne, du moins d’un élevage aussi important avec toutes ses conséquences écologiques, n’est pas une hérésie. En pratique, comme l’énonce Hervé Brustel, entomologiste à l’École de Purpan (Toulouse), le choix est : - pour les espaces pastoraux gagnés sur la forêt, sous la limite normale forestière, de laisser la forêt reprendre ou de maintenir le pastoralisme. Mais pour quelles forêts ? De vieilles forêts à terme, et donc très riches, ou de jeunes forêts exploitées ? - pour les milieux au-dessus de la limite potentielle de la forêt, de maintenir ou non le pâturage. En outre, nous jugeons que nos territoires dits protégés, notamment ceux des parcs nationaux, ne devraient pas êtres soumis à un pastoralisme aussi fort. Sinon, qu’entend-on par espace protégé ? Les espaces laissés en libre évolution sont rarissimes dans notre pays à la différence des pays voisins. La Suisse peut s’enorgueillir d’un Parc national à l’avant- garde de la protection de la nature, d’autant qu’il a été créé au tout début du XXe siècle. L’Allemagne possède le Bayerischer Wald qui se prolonge en République tchèque par le Parc national de la forêt de Bohème ou Šumava (Choumava). Soixante-dix pour cent des 24 250 hectares sont laissés en libre évolution130 . La Slovénie compte plus de 1 000 hectares de forêts primaires, une surface importante pour un si petit pays. Il est temps que les protecteurs de la nature agissent en France pour un équilibre entre une nature jardinée, gérée, défendable quand elle est assumée, et une nature sauvage riche d’une faune complète, dont l’ours est l’incarnation suprême.

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ème Alex Clamens, « De la protection du loup à la gestion des paysages. 2 partie : Quel environnement souhaitons-nous protéger ? » Le Courrier de la Nature, n°234, juillet-août 2007. 130 Jean-Claude Génot, « Un parc national pas comme les autres : le Bayerischer Wald en Allemagne », Naturalité n°1, février 2007.

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L’OURS ET LA CHASSE « Mes plus beaux souvenirs de chasse, c’est quand l’ours vivait dans la montagne. Il était là comme les tempêtes en Bretagne. » Un chasseur aspois

La chasse est très souvent regardée en France et ailleurs comme la cause majeure de disparition de l’ours et de bien d’autres espèces animales. Pourtant. « Si les biotopes de l’ours sont très largement intacts depuis les Rhodopes jusqu’aux Tatras et même jusqu’à l’Oural, ce n’est pas seulement grâce à la dynamique de cette espèce, c’est aussi grâce à la conception de la chasse dans cette zone qui reconnaît à l’ours une place privilégiée » écrivait Rudolf Rösler131 . Au mois de mai dernier, un chasseur de Kocevska Reka (Slovénie) faisait cette remarque rapportée à nous qui avions "loué" un des miradors qu’il gère : « Je ne comprends pas pourquoi les Français viennent voir les ours chez nous, leurs chasseurs les tuent. » Une telle remarque démontre l’attachement, réel, qui est parfois une véritable fascination, des Slovènes et des chasseurs de ce pays aux ours. Elle illustre aussi la puissance déformatrice des informations médiatisées qui empêchent toute compréhension d’un problème plus complexe. Les dangers de la chasse pour l’ours Toutes les situations étrangères démontrent que les ours s’adaptent à la présence des chasseurs, mais pas à tous les modes de chasse ni quand ils ne connaissent aucune limite. En Slovénie ou en Slovaquie, pour ne prendre que ces deux exemples, la population d’ours, aujourd’hui florissante, a été sauvée grâce aux efforts des chasseurs. Dans ces deux pays, cependant, la chasse à l’ours est pratiquée à l’affût depuis un mirador. C’est donc un mode de chasse peu dérangeant pour l’ours et la faune en général. Il n’en est pas de même avec la chasse en battue aux sangliers. Partout où elle est pratiquée, elle se révèle extrêmement dérangeante pour l’ours, lui- même soumis pendant les des siècles à des battues de destruction. « La battue au chevreuil et surtout au sanglier est certainement le mode de chasse le plus perturbant, car son objet même est de débusquer l’animal chassé », lit-on dans le bulletin de l’O.N.C. spécialement consacré à l’ours brun des Pyrénées en janvier 1990. Nous qui avons participé à des battues aux cerfs et sangliers savons quelle panique s’empare de tous les animaux de la forêt. Pour mémoire, dans les années 60 et 70 on chassait surtout l’isard et le lièvre dans les Pyrénées occidentales. Les chiens courants utilisés avaient très peur de l’ours et venaient alors, en cas de rencontre, se mettrent dans les jambes des hommes. Détail d’importance : on partait des villages à pied à 3 ou 4 heures du matin et l’on chassait une fois par semaine. Or, depuis le début des années 90, les sangliers (mais aussi les chevreuils) vivent en grand nombre dans tous les secteurs. Les accès routiers permettent de chasser trois fois par semaine : mercredi, samedi et dimanche. Les chiens courants utilisés sont plus petits (Fox, Jack), car les chasseurs venant de plus en plus des villages de la plaine veulent les récupérer le soir. Ils courent moins mais sont très agressifs même au ferme avec un sanglier. C’est devenu une culture, avec les congélateurs (Conversations avec deux chasseurs aspois). Parallèlement, la pression des gardes fédéraux, très présents sur le terrain à la fin des années 70, a beaucoup
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« L’ours brun en Europe centrale et orientale » in Atelier sur la situation et la protection de l’ours brun en Europe, Asturies, Conseil de l’Europe, mai 1988.

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diminué, alors qu’entre temps la disponibilité des chasseurs s’est accrue. (Commentaire de D.Boyer). Dans les Pyrénées navarraises et aragonaises, « la chasse au sanglier est considérée comme une activité qui a une influence négative sur la population d’ours (Herrero et Guiral, 1994) » rapporte Olivier Patrimonio. Ce jugement est malheureusement valable pour toutes les Pyrénées. Dans les Pyrénées-Atlantiques, plusieurs gardes du Parc national confient, qu’hormis la zone centrale du parc, il n’y a pas un secteur, « pas un mètre carré qui ne soit dérangé » par les battues aux sangliers. De nombreux naturalistes et gardes se demandent même si la vie de l’ours dans les Pyrénées est encore possible sans qu’il ait pendant des mois des chiens aux trousses (D. Boyer notamment). Le sanglier fréquente les mêmes territoires que l’ours pour se nourrir ou se remiser. Tous les chasseurs et les bons connaisseurs de l’ours le savent, si bien que les risques de confusion entre les deux espèces sont bien réels. Encore une fois, tous les connaisseurs le savent, chasseurs ou naturalistes. Les naturalistes espagnols qui étud ient cette espèce ont ainsi choisi le terme de « jabaloso » (contraction de jabalí - sanglier - et oso) pour exprimer la difficulté d’identification correcte de l’animal dans certaines situations 132 . Ils rappellent qu’il est très facile de confondre les deux espèces et tant le FAPAS (Fondo par la protecci?n de los animales salvajes) que la Fundaci?n Oso Pardo ont chacun produit des documents photographiques qui le démontrent parfaitement. Dans les Pyrénées, André Apiou, lors de son procès en décembre 1998 avait lui même invoqué cette confusion. Cet homme qui chassa toute sa vie, tuant officiellement 6 ours, savait très bien que la confusion est possible. Mais dans cette affaire- là, il fut confondu, c’est le cas de le dire, par le juge d’instruction. Il lui avait déclaré avoir visé le torse de l’animal, un terme que l’on peut utiliser pour désigner l’ours mais pas le sanglier. La chasse en battue a également des conséquences indirectes et graves pour l’ours. Elle le dérange dans une période cruciale de l’année, pendant laquelle l’ours s’engraisse avant l’entrée en tanière. Pour une femelle qui a été fécondée au printemps, les conséquences peuvent être graves. L’implantation de l’œuf est différée chez l’ourse jusqu’en novembre, peu de temps avant l’entrée en tanière. Des dérangements fréquents empêchant l’animal de se nourrir correctement peuvent provoquer la perte de l’œuf. S’il s’agit d’une femelle suitée, des dérangements répétés peuvent affaiblir mère et oursons, et compromettre les chances de survie de ces derniers. Olivier Patrimonio rapporte que la chasse au sanglier en battue est citée en Espagne, en Italie, en Grèce et en France, comme une des sources majeures de dérangement, voire de mortalité de l’ours. En Grèce : « La fréquence de mortalité par destruction est concentrée surtout durant la période de chasse (entre septembre et janvier) et plus spécialement durant les battues à sanglier qui sont la cause de 27% des cas recensés durant les années 1994-1995 (projet Arctos, 1996). » En Italie : « À l’extérieur du Parc National des Abruzzes, les chasseurs de sangliers sont responsables de la plupart des actes de braconnage d’ours (Roth, 1995). »
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« Los cazadores asturianos y la conservaci?n del oso. Manual para cazar en las zonas oseras asturianas. » Fundaci?n Oso Pardo et neuf sociétés de chasse, 2002 ( ?).

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On notera aussi que la chasse en battue fait courir des dangers à de nombreuses personnes qui fréquentent les fo rêts. Un peu d’histoire ancienne Dans notre pays, la plupart des premières demandes de protection de l’ours et de ses habitats vinrent des… chasseurs. Cependant, la grande majorité des chasseurs d’aujourd’hui ne le savent pas, et les officiels qui le savent ne se bousculent pas pour le faire savoir. Car il s’agissait d’une autre espèce de chasseurs… C’est ainsi qu’à lire un article consacré à l’Institution Patrimoniale du Haut Béarn dans La Revue nationale de la chasse de novembre 2007133 , on pourrait croire que les derniers présidents de la fédération des PyrénéesAtlantiques font beaucoup pour la protection des ours, quand, sous leur présidence, sont mortes les dernières femelles autochtones faute de mesures sérieuses de protection. Et curieusement, pas un mot, sur les vraies demandes de protections émises par des chasseurs en défense de l’ours ! Remontons aux années 1915-1916, quand le prince Albert de Monaco, venu chasser l’ours et l’isard en Ariège eut la prescience de la nécessité de la création de réserves de chasse pour préserver le gibier, et l’ours en particulier 134 . Dès 1923, lors du premier congrès international de protection de la nature tenu à Paris, l’inspecteur des Eaux et Forêts Salvat, attribuait la régression de l’ours (déjà !) à "l’ouverture des routes, l’exploitation des bois, le débroussaillement et… la chasse"135 », lui, demandait l’arrêt de la chasse à l’ours et la création d’un parc national. En 1937, Bourdelle, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, menait la première enquête sur l’ours brun dans les Pyrénées françaises qui paraît dans la revue Mammalia. Il préconisait l’instauration de vastes réserves sans chasse et sans exploitation forestière. En 1946, Jean-Émile Bénech, auteur de plusieurs ouvrages cynégétiques, s’écriait dans Fauves de France, chez Stock : « Peut-être - il est bien tard ! - quelques mesures draconiennes… Mais non ! Il n’est jamais trop tard. Seulement, il faudrait les prendre tout de suite. N’ont-elles pas sauvé les derniers survivants des républiques de castors ? N’assistonsnous pas aujourd’hui au miracle de leur survivance sur le Rhône. Qui défendra la vie des derniers ours pyrénéens ? » En 1954, le docteur Marcel Couturier, grande figure de la chasse française, membre correspondant du Muséum national d’histoire naturelle (et nous passons bien d’autres titres), fait paraître à compte d’auteur une volumineuse monographie : L’Ours brun. Au cours de sa vie, M. Couturier a publié d’autres travaux du même type sur le chamois ou les coqs de bruyère. Il évaluait alors la population d’ours des Pyrénées françaises à 70 têtes. « Ce nombre varie d’ailleurs beaucoup pendant la belle saison, en raison du va-et-vient des animaux entre la France et l’Espagne, et vice versa. » Pour les Pyrénées espagnoles, justement, il estime que la population d’ours y serait inférieure à celle du versant nord. À titre de comparaison, il estimait que la Slovénie abritait alors 75 ours et la Croatie voisine (les populations sont reliées), 200 individus.

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Laurent Ferrière, « Gestion en montagne, l’histoire de l’IPHB », La Revue nationale de la chasse, novembre 2007, pages 72-75. Un article très mauvais, sans référence sérieuse, avec des oublis majeurs, des faits erronés… 134 Claude Dendaletche, La Cause de l’ours, Sang de la terre, 1993. 135 Claude Dendaletche, op.cit.

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Rappelons que M. Couturier a chassé l’ours dans les Pyrénées et qu’il a tué son premier ours à Urdos grâce à André et Jean-Bernard Apiou, fils de Bernard Apiou, tous chasseurs d’ours. Quant aux réserves, Couturier écrivait : « Ainsi n’existe-t- il en France qu’une seule réserve d’ours, celle du Pic du Midi d’Ossau. Il est donc de la plus haute utilité d’en créer de nouvelles dont l’objet sera de protéger cette espèce. » Et il évoquait avec précision les secteurs en question pour conclure : « La question des réserves à ours en France est aussi importante que celle de la réglementation de la chasse au fauve. L’une ne vaut rien sans l’autre. Rien ne s’oppose vraiment à ce qu’elles soient harmonieusement conjuguées et alliées pour la meilleure protection de l’espèce. » (Nouvelles réserves à créer, pages 722-723). À la même époque, et forts de ces constats, des chasseurs éclairés, tels Maître Chavanne, président de l’Association des chasseurs de montagne, aidé de Maître Gilbert et de M. Champetier de Ribes, vice-président de la même associatio n, obtenaient en 1958 du ministère de l’Agriculture, via le Conseil supérieur de la chasse, la première interdiction de la chasse à l’ours. Celle-ci sera conditionnée à l’indemnisation des dégâts des ours au bétail, que Chavanne a manifestement engagé seul dès 1955 136 . Les chasseurs souscriront par la suite une assurance auprès de la compagnie suisse Winterthur. Le contrat sera dénoncé devant l’augmentation des coûts 137 . Il est bon de savoir que la Fédération des chasseurs des Basses-Pyrénées, présidée alors par M. Faure, avait demandé le maintien de la destruction de l’ours pendant la période de chasse à l’isard, soit un mois au lieu de ramener l’autorisation à une seule journée. C’est ce que nous apprend un article de presse de l’époque qui ajoutait : « cependant, l’Association des chasseurs de montagne était hostile à ce vœu, et son opinion devait prévaloir en haut lieu, d’autant plus qu’elle s’engageait à régler la totalité des dégâts dûment constatés, sous réserve que les expertises aient lieu en accord avec elle, étant bien entendu que dans le cas d’"ours carnassier", des battues seraient organisées. Depuis, après un échange de points de vue et de correspondance, rien n’a été changé, et ce n’est pas parce que cette année deux ours ont été tués au cours de battues que la menace qui pèse sur les troupeaux s’est éloignée. Car l’espèce n’est pas, loin de là, en voie de disparition. 138 » Un tel article est symptomatique de l’exagération médiatique de tout ce qui se rapporte au sauvage et à l’ours en particulier. Non seulement, les dégâts commis par l’ours en 1954 dans les trois vallées béarnaises sont très faibles à lire le compte-rendu détaillé du journaliste (22 brebis, 3 bovins et 2 chèvres), à une époque où l’ours est bien en voie de disparition, ce que refusaient d’admettre les responsables locaux, politiques et cynégétiques. Les chasseurs selon Claude Berducou se mettaient au service de la société agropastorale par plaisir de chasser. « Si l’ours avait été considéré comme un vrai gibier on en aurait toujours » analyse Claude Berducou. Aurait-on vraiment réussi dans les Pyrénées ce que des Espagnols firent à Somiedo en créant une réserve où l’ours était en effet chassé et donc « géré » et protégé ?

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Claude Berducou, « Le rôle de l’Office national de la chasse et des organisations cynégétiques en faveur de la protection de l’ours brun », Bulletin de l’O.N.C., spécial ours brun des Pyrénées, n°142, janvier 1990. 137 Claude Berducou, « Les rôles de l’Office national de la chasse et des organisations cynégétiques en faveur de la protection de l’ours brun », Bulletin mensuel de l’O.N.C., n°142, pp. 5-13, janvier 1990 138 Georges Naychent, « La chasse à l’ours est fermée afin d’assurer la survivance de l’espèce, ce qui n’est pas du goût des bergers dont les troupeaux sont régulièrement décimés », La Dépêche du Midi, 2 janvier 1955.

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L’histoire moderne Puis vint le projet de Parc national des Pyrénées occidentales, créé en mars 1967. Malheureusement, en raison d’un découpage fondé sur des considérations politiques et non biologiques, le Parc national ne contiendra qu’une infime partie des territoires habités par les ours. Après la création du F.I.E.P. en 1975, les demandes de réglementer la chasse se font plus pressantes. Ainsi, en 1981, lors de la réunion sur l’ours des Pyrénées à la D.N.P. la question de la réglementation de la chasse en battue est bien évidemment abordée. Il est même retenu le principe de l’interdire sur l’ensemble de la zone à ours entre le 15 octobre et le 1er décembre. Rien de cela ne sera mis en pratique. Deux ans plus tard, en 1983, le F.I.E.P. avait étudié avec la Fédération des chasseurs des Pyrénées-Atlantiques des mesures qu’elle avait acceptées, et faisait des propositions constructives aux sociétés de chasse (modification des limites des réserves, des modes de chasse, déclaration téléphonique des battues, limitation de la circulation sur les pistes). Les sociétés de chasse acceptaient une seule modification de limite de réserve, organisent des battues supplémentaires en temps de neige (pour lutter contre les dégâts des sangliers, air connu…), modifiaient à peine leur pratique de circulation139 . Les populations d’isard diminuent tellement devant la pression de chasse que la Fédération devra mettre le holà et organiser la réintroduction dans plusieurs massifs… Les propositions du F.I.E.P. et des associations nationales n’avaient pour but que de réaliser chez nous ce que nos voisins les plus proches ont su faire avec succès. En France, à la différence de l’Espagne ou de l’Italie, dont les populations d’ours sont faibles, les territoires ursins ne sont en effet que très peu recouverts par des aires protégées. Après l’échec du "Plan Ours", les associations réunies dans le "Groupe Ours" lançaient avril 1989 une grande campagne nationale, avec ce préambule : « Aucun pays n’a réussi la restauration de l’ours brun sans un territoire protégé, sans une structure territoriale pérenne. » Pour les Pyrénées occidentales, c’est une grande réserve naturelle de 60 000 hectares couvrant la zone à ours qui avait les faveurs des associations. Cette réserve devait s’adosser aux deux réserves espagnoles, une réserve nationale de chasse, Los Valles en Aragon (1966, 38 535 hectares), et la réserve naturelle de Larra en Navarre (1987, 2 353 hectares), et constituer un vaste ensemble de 100 000 hectares. Pour les Pyrénées centrales, si on évoquait la création de telles réserves, on poussait plus à la « mise en concordance des réserves de chasse et réserves forestières avec les biotopes potentiels afin qu’entre les principaux noyaux de protection existe un réseau d’espace de tranquillité permettant la circulation des animaux et leur repli éventuel. » Existaient alors : - Réserve domaniale du Mont Valier (Ariège) sur environ 9 000 hectares (1937), et une réserve de chasse domaniale sur 8 815 hectares (arrêté ministériel du 27/11/1975). Seule la chasse accompagnée à l’isard est permise. - Réserve de chasse domaniale de Luchon (Haute-Garonne) sur 1 038 hectares (arrêté du 27/08/1985) et réserve biologique domaniale dirigée sur 333 hectares (arrêté ministériel du 30/08/1988). - Projets d’une réserve de chasse domaniale et d’une réserve biologique sur le massif de Burat (communes de Cierp-Gaud et de Marignac, Haute-Garonne).

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« Territoires protégés pour l’ours des Pyrénées », Groupe Ours, F.I.E.P., S.P.N.M.P., 1989.

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Devant le refus de l’Etat de créer des réserves, plusieurs associations déposeront des recours devant les T.A. de Pau et de Toulouse au printemps de 1990 140 . La même année, après d’âpres et longues négociations, le 5 septembre, le secrétaire d’Etat chargé de l’Environnement, Brice Lalonde, prend un arrêté créant des réserves pour protéger l’ours en période de chasse. Cet arrêté qui fixe des mesures prises pour prévenir la destruction et favoriser le repeuplement des ours des Pyrénées, prévoit des interdictions de chasse et de circulation de véhicules à moteur. C’est la première décision du genre dans les Pyrénées. Si un climat violent s’installe alors dans les vallées béarnaises, tous les intéressés témoignent qu’au fil des mois les réserves ainsi créées furent respectées (Jean-Jacques Camarra, Dominique Boyer notamment). C’est ce que révèle aussi un travail sur la chasse et l’ours dans le Haut-Béarn : « d’après tous les entretiens réalisés avec les gardes de l’Office national de la chasse et de la faune sauvage de l’époque, les réserves Lalonde ont été assez rapidement respectées ; à partir de novembre-décembre 1990, les gardes affirment qu’il n’y avait plus de chasse dans ces zones. 141 » Notons que des chasseurs tel que Claude Berducou n’était pas favorables à ces réserves, n’y voyant pas d’intérêt et craignant qu’elles n’anéantissent la fonction sociale de la chasse dans les vallées. Las, sensible aux arguments de MM. Lassalle, Bayrou et Saint-Josse 142 , le ministre de l’Environnement Michel Barnier abroge le 9 décembre 1993 l’arrêté du 5 septembre 1990. C’est l’ère de la déréglementation. Un G.I.C. "Montagne" est ainsi créé en 1993 avec 44 sociétés de chasse du Béarn et de la Soule sur 160 000 hectares. À la place des réserves ministérielles, on a créé d’autres réserves dont la limitation de chasse est fondée sur un cadre conventionnel et non sur la législation de la chasse. Ces zones sont appelées "réserves tournantes", car les battues y sont t ntôt interdites tantôt autorisées (du 1er octobre au 20 a novembre et du 20 novembre au 25 décembre), et couvrent une superficie de 5 950 hectares. Les sociétés de chasse se sont alors engagées à ne pas chasser lorsque la présence de l’ours est signalée, surtout s’il s’agit d’une femelle suitée. Les juristes qui ont analysé la charte de développement durable des vallées béarnaises et de protection de l’ours ont conclu, tel Philippe Landelle ou Maître Sylvie Godard, qu’il ne s’agissait manifestement pas d’un contrat. «Il s’agirait plutôt d’une convention, c’est-à-dire d’un simple accord de volontés sur le développement durable des vallées béarnaises et de la protection de l’ours, sans que cela se traduise par des obligations sanctionnables. 143 » « La responsabilité de l’organisation des activités cynégétiques dans les zones à ours a été laissée aux chasseurs… » conclut de son côté Olivier Patrimonio. Comme si les automobilistes rédigeaient eux- mêmes le code de la route ! C’est vraiment le sentiment que les protecteurs de la nature ont lorsqu’ils rencontrent des chasseurs dans la montagne et qu’ils discutent avec eux. Dominique Boyer, naturaliste, photographe et très bon connaisseur de l’ours et de la montagne, déclare à ce sujet : « Je suis un mec de 68, on parlait d’autogestion. Tu as vu un endroit où ça a marché ? » André Etchelecou, professeur à l’Université de Pau, et
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Le Conseil d’Etat rendra un arrêt le 26 mai 1995, rejetant les recours des associations. Il rappelle la liberté de choix du gouvernement entre les divers modes de protection, et juge que le Premier ministre pouvait, sans erreur manifeste d’appréciation, estimer que les mesures de protection déjà prises sur le fondement de la police de la chasse et du code rural ne rendaient pas nécessaires la création d’une réserve naturelle. 141 Elodie Bonnemaison, «Pratiques cynégétiques en présence de l’ours brun dans le Haut-Béarn », Master 1 Société, Aménagement, Territoires, U.P.P.A., janvier 2006, page 15. 142 Jean Saint-Josse, présenté par certains chasseurs des Pyrénées-Atlantiques comme « un chasseur improvisé à 25 ans, après une carrière déçue au R.P.R. ». 143 Aspects juridique de la conservation de l’ours brun en France, op.cit., page 74.

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lui aussi grand connaisseur de la montagne et de sa faune, y voit, lui, une stratégie d’ « appropriation » de la montagne par certains chasseurs tout du moins. Le résultat de la déréglementation est accablant : les deux dernières femelles des Pyrénées occidentales sont tuées en 1994 et 2004 144 ! En novembre 1994, une équipe de chasseurs de Borce, dont le fameux André Apiou, part chasser le sanglier en battue sur le secteur de la Cristallère sur la commune de Borce. Au cours de cette partie de chasse, l’ourse "Claude" sera abattue. Ce n’est que bien plus tard, dénoncés, que les chasseurs avoueront. André Apiou et Alain Cédet seront ainsi condamnés par le Tribunal correctionnel de Pau le 16 février 1999. Ces hommes avaient légalement chassé dans une ancienne réserve dite "Lalonde"… Dix ans plus tard, le 1er novembre 2004. Une équipe de chasseurs du village voisin d’Urdos part chasser le sanglier en battue dans un secteur où l’ourse "Cannelle" était présente avec son ourson depuis deux mois. La dernière ourse de la lignée pyrénéenne est abattue par un des chasseurs, René Marquèze. Ce secteur jouxtait une ancienne réserve dite "Lalonde"… Aujourd’hui La volonté des associations de voir créer des réserves n’est pas un désir d’empêcher toute forme de chasse 145 , mais celui de préserver la tranquillité des secteurs vitaux sans laquelle une population d’ours n’a guère d’avenir. Alors que nous attendions une réaction forte après la mort de la dernière ourse des Pyrénées, ce fut l’exact contraire qui se produisit. Depuis 2005, la pratique de la chasse ne fait plus l’objet de limitation spécifique en zone de présence régulière d’ours, en vertu de la "Charte massif" négociée par l’Etat avec les six fédérations de chasseurs des Pyrénées, dont deux seulement l’ont ratifiée (Pyrénées-Atlantiques, Haute-Garonne). Ainsi, en 2005, dans les Pyrénées-Atlantiques, au moment de la signature de cette charte par les chasseurs, les réserves dites tournantes sont remplacées, dans certains secteurs répertoriés comme fréquentés par l’ours en automne, par une simple déclaration d’aller y chasser en battue, à envoyer à l’O.N.C.F.S. 72 heures avant la battue ! Le Réseau ours brun et l’O.N.C.F.S. sont dans l’impossibilité en moyens humains d’aller vérifier dans chacun de ces secteurs, et dans un délai aussi bref, qu’un ours est présent ou non. Jean-Jacques Camarra confie que repérer les ourses suitées nécessite des moyens que son réseau ne possède pas. Il est seul avec quelques vacataires, ce qui est très insuffisant. Aujourd’hui, la question ne se pose toutefois plus dans les Pyrénées-Atlantiques depuis la disparition de la dernière femelle. Toutefois, la S.E.P.A.N.S.O.-Béarn, excédée par la mollesse du préfet et les dispositions pour empêcher de nouveaux "accidents" entre chasseurs et ours, a déposé depuis trois ans des recours en annulation devant le T.A. de Pau, contre les dispositions réglementant la chasse en battue dans les territoires ursins des Pyrénées-Atlantiques, dispositions contenues dans les arrêtés préfectoraux d’ouverture de la chasse. C’est la seule association à mener un tel contentieux dans les Pyrénées (voir ci-dessous).

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Une troisième est peut-être aussi morte sous les balles, sans preuve absolue.

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Rappelons que Ferus et la Fédération S.E.P.A.N.S.O., notamment, comptent des chasseurs aux postes de reponsabilité.

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Voici ce que Jean Lauzet, naturaliste, très bon connaisseur de l'ours des Pyrénées, et représentant de la S.E.P.A.N.S.O.-Béarn, écrivait après une réunion à la sous-préfecture d'Oloron concernant la prise en compte de l'ours lors de la saison de chasse, 2006-2007, dans les Pyrénées-Atlantiques : « Depuis l'an passé, en effet, le préfet a tenté de mettre en place des mesures pour éviter de nouveaux "accidents". En cours de saison de chasse 2005-2006 (en novembre) il avait ainsi été décidé que les chasseurs téléphonent à l'O.N.C.F.S. 72 heures avant la tenue d'une battue dans certaines zones. La S.E.P.A.N.S.O.-Béarn avait estimé à l'époque que cela était complètement insuffisant puisque rien n'interdisait les chasseurs de chasser même si un ours était repéré dans les zones en question, que la superficie concernée était ridicule et que de véritables mesures cynégétiques auraient été de supprimer la chasse en battue au profit de la chasse à l'affût. Nous avions donc dénoncé au TA l'arrêté préfectoral. Ce printemps, un bilan a été tiré de l'expérience et l'on s'est aperçu que les chasseurs avaient fait en réalité ce qu'ils avaient voulu. Trois réunions ont eu lieu ensuite pour adapter les mesures à la nouvelle saison de chasse 2006-2007. Il a seulement été décidé d'appliquer ce dispositif à partir du 1er septembre. C'est à dire que certains secteurs sont concernés du 1er sept au 30 octobre, d'autre er du 1er octobre au 1 novembre....pour coller au plus prêt (belle foutaise!!) à l'activité (supposée!!!) de l'ours. Hé bien, hier soir, les représentants des chasseurs sont venus expliquer que les valléens refusaient de voir ainsi évoluer la "règlementation" (je rappelle qu'il n'y a rien de contraignant) !! Je pourrais parler des heures de tout ce qui s'est dit d'ubuesque et d'écoeurant lors de cette réunion. (…) Ou dois-je me réjouir que plus de 70% des Pyrénéens sont favorables à l'ours en attendant le prochain tir malencontreux ? »

Le "Plan de restauration et de conservation de l’ours brun dans les Pyrénées françaises 2006-2009", ou "Plan Ours", qui s’appuie sur la "Charte massif" est lui bien décevant. L’Etat rappelle en effet son engagement à « ne pas imposer de mesures réglementaires concernant la chasse en présence d’ours dans le massif des Pyrénées. (…) La mise en place de mesures réglementaires n’est pas exclue, si elle fait l’objet d’un consensus. » En conséquence, pour les Pyrénées occidentales, la déréglementation a été avalisée sans lâcher d’ours en 2006 : c’est un « champ de ruines » que nous décrivent presque tous les connaisseurs et défenseurs de l’ours rencontrés, qu’ils fassent partie de l’Administration ou des associations. En Pyrénées centrales, d’après l’E.T.O. (Frédéric Decaluwe, ingénieur adjoint), les chasseurs jouent le jeu. Si un ours et plus encore une ourse suitée est repérée, l’info rmation est transmise par téléphone aux présidents des sociétés de chasse, qui prennent la responsabilité de chasser ou pas. Chaque fois, les chasseurs auraient déplacé les battues, en tout cas depuis 2006. Cependant, ce système est artificiel en ce qu’il concerne les ours localisés électroniquement. Dans la durée, on parie sur l’éducation. À la question de savoir si l’impact des chasses répétées en battue est connu sur le succès de reproduction des ourses et/ou sur la survie des oursons, Frédéric Decaluwe répond par la négative, alors que c’est bien évidemment une question centrale. De son côté, l’association Nature Comminges, par la voix de son président Guillaume Castaing, n’est pas satisfaite de ce système qui n’offre aucune garantie pérenne ni ne prévo it de sanction. D’autre part, elle a collecté des cas de tirs officieux sur les ours "Pyros", "Boutxy" et "Hvala". En effet, on voit mal, en l’absence d’un changement radical dans les manières de chasser, comment se passer d’espaces de tranquillité, qui ont également

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l’avantage d’abriter les ours dérangés pour d’autres raisons que cynégétiques, comme le démontrent deux cas bien renseignés : - Au mois de juin 1997, l’ourse "Mellba" est dérangée par des travaux forestiers en forêt privée à proximité de sa tanière. Elle se déplace alors de 30 kilomètres (à vol d’oiseau) avec ses trois oursons de six mois, et ce du 1er au 6 juin, pour rejoindre… la réserve naturelle partielle de Pallars-Aran (94 931 hectares) en Catalogne espagnole. - À la demande du directeur de la protection de la nature de Catalogne, l’équipe de suivi, aidée par Djuro Huber, a piégé un ourson de 14 mois en essayant de piéger sa mère, "Živa", pour le seul motif de lui changer son collier émetteur. Le piégeage fut réalisé dans de très mauvaises conditions pour la sécurité de l’ourson. Une importante chute de neige a failli lui être fatale, l’animal est resté seul sans sa mère, qui est revenue malgré tout. S’en est suivi un long déplacement et une fuite de plus de 35 kilomètres depuis le Val d’Aran (alors zone refuge) jusqu’à la réserve de chasse du Mont Valier (9 124 ha hectares) en Ariège (Source : Artus et Nature Comminges). Le rôle de la réserve de chasse et de faune sauvage du Mont Valier, sur les communes de Bethmale, Bonac-Irazein, Bordes/Lez et Seix, est désormais connu. D’autres pourraient jouer un tel rôle à l’avenir, comme celle d’Orlu (Ariège, 4 247 ha), celle de l’Isard (Ariège, Antras, 158 ha), qui est fréquentée de temps à autre par l’ours, comme Hvala en 2007, idem pour celle du Laurenti (Artigues, Le Pla, Mijanès, 1 698 ha) ou celle de l’Esteille (Mérens-lesVals, 1 373 ha). Deux autres de faible superficie sont aussi à signaler, celle de Monteillé (Sentein, 212 ha) et Côte Rouge (Galey, 66 ha). Toutes font l’objet d’arrêtés de 2006 valables 6 ans. En Haute-Garonne, on relève deux réserves en forêt domaniale 146 . Elle se situent dans le secteur de présence de l’ourse "Sarousse". Celle de Jouéou (Bagnères-de-Luchon, 617 ha) et celle de la forêt domaniale de Burat-Palarquère (Marignac, 173 ha). Ces deux réserves de chasse et de faune sauvage sont arrivées à échéance fin mars 2008, et nous n’avons pas confirmation de leur reconduction. Dans les Hautes-Pyrénées, on relève trois réserves en forêt domaniale pour une superficie totale de 384,97 ha. Celle de La Mongie (Bagnères-de-Bigorre, 112,57 ha), celle de la Neste du Louron (Adervielle, 24,32 ha) et celle de Péguère (Cauterets, 278,08 ha). Elles expireront le 31 mars 2010. Jusqu’à présent, l’ours fréquente peu ce département. Notons que dans ces réserves, toute l’année, les sangliers peuvent faire l’objet de battues administratives. Ajoutons qu’eu égard à l’importance des territoires de chasse, ces réserves sont encore peu nombreuses. Quelques expériences étrangères De telles réserves au régime juridique plus ou moins contraignant, existent pourtant chez nos voisins les plus proches, plus latins que nous. En Espagne, la réserve intégrale de Muniellos, la réserve nationale de chasse de Somiedo, notamment, dans la Cordillère Cantabrique.
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Voir l’arrêté préfectoral de la Haute-Garonne du 11 juin 2003 portant approbation de réserves de chasse en forêt domaniale.

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En Italie, le Parc national des Abruzzes (1922) qui héberge la majorité de la population ursine a joué un rôle capital pour la conservation d’Ursus arctos marsicanus ; le parc naturel du Trentin et une réserve intégrale protègent le nouveau noyau d’ours d’origine slovène. Dans son rapport intitulé « La conservation de l’ours brun dans l’Union européenne. Actions financées par LIFE-Nature », Olivier Patrimonio, pour le bureau d’études Écosphère (1997), conclut ainsi un tour d’Europe méridionale : « L’existence d’espaces avec une protection réglementaire (parc national ou réserve naturelle) dans des habitats hébergeant des ours donne une assise territoriale à la conservation de l’espèce. L’existence de "noyaux durs" pour préserver les zones refuges et les sites vitaux semble un préalable indispensable à la mise en œuvre des mesures de gestion des activités humaines sur les secteurs moins sensibles. Seule la France et peut-être l’Autriche ne semblent pas privilégier cette voie. » Il est révélateur de cons tater que la France et l’Autriche justement connaissent de grosses difficultés dans la préservation de leurs ours… La première voit le nombre des ours stagner (au mieux) et la seconde subit un effondrement de la population d’ours. A contrario, l’expérience italienne du Trentin, encore récente, montre une évolution positive des effectifs d’ours et le redressement des populations des Cantabriques est en partie dû à des protections réglementaires. En Italie, dans la province du Trentin, le voyage organisé par le ministère de l’Ecologie et la DIREN Midi-Pyrénées en décembre 2007, a permis de constater une nouvelle fois que la chasse lorsqu’elle est pratiquée à l’affût ou à l’approche, sans chien, est peu perturbatrice pour l’ours. Les ongulés sont chassés sans véritables contraintes de temps ou de lieu à l’intérieur de la saison. Il faut cependant relever un détail qui a toute son importance : le sanglier est quasi absent de la région. Notre séjour en Asturies (quatre jours en permanence sur le terrain en février 2008) à l’invitation du FAPAS, piloté par Roberto et Alfonso Hartasánchez, grands connaisseurs de l’ours et de la nature, a permis de constater les points suivants : On chasse beaucoup dans la région, en particulier le sanglier en battues, trois jours par semaine : jeudi, samedi et dimanche. Cette chasse a beaucoup augmenté suite à la quasi disparition de la caza menor (des lièvres et des perdrix) en raison de l’avancée du matoral (genêts et bruyères) sur les prairies. Si le noyau reproducteur de Somiedo a pu survivre, c’est bien grâce à l’existence d’un grand domaine privé de chasse, coto privado de caza, tenu par un banquier et destiné à chasser l’ours. Une garderie spécifique existait. La réserve nationale de chasse a pris le relais à Somiedo en 1955. Le cœur de la population d’ours de Somiedo (vallée de Pigüeña) est épargné par les battues qui y sont interdites. C’est de ce cœur que la population a redémarré. Dans les aires critiques (areas critícas), c’est-à-dire les refuges vitaux, les battues sont interdites du 1er décembre au 1er août. La chasse est accompagnée. On ne coupe pas les bois. Le dernier état de ces aires est de 2003, en révision actuellement. Dans les secteurs non réservés, comme la région de Proaza (au nord de Somiedo), il n’existe aucune interdiction particulière en raison de la présence des ours, mais des arrangements sont passés entre chasseurs et protecteurs. Et puis, on nous l’a fait remarquer, l’orographie est favorable aux animaux, en raison de l’existence de bastions rocheux plus ou moins importants très difficiles d’accès, refuges des ours,

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loups et des mammifères dérangés et/ou chassés. Actuellement, la réflexion du FAPAS est de demander la protection des sites d’alimentation d’automne des ourses suitées (sites bien connus et cartographiés), c’est-à-dire moins de battues ou plus réglementées. Enfin, l’existence de telles réserves n’empêche pas les protecteurs de cultiver des relations cordiales avec les chasseurs. Exemple : le FAPAS a mené un projet Life en commun avec une société de chasse (projet qui se poursuit au-delà) et mène une campagne de sensibilisation aux risques de confusion, bien réels, entre ours et sangliers. Un entretien récent (La Nueva España, novembre 2006 147 ) avec Alfonso Hartasánchez, « vétéran naturaliste » qui s’est établi il y a vingt ans dans un village au cœur du territoire des ours, éclaire bien les données du problème. En voici des extraits. -¿Cuál era la situación del oso hace 20 años? Quelle était la situation de l’ours il y a 20 ans ? - Cuando llegué a Somiedo, estaba claro que desaparecía. Al no pagarse los daños, existía una auténtica diatriba contra él por parte de los ganaderos, además del furtivismo, muy extendido por entonces. El oso estaba considerado un trofeo de caza. Quand je suis arrivé à Somiedo, il était évident qu’il disparaissait. À ne pas payer les dégâts, il existait une véritable colère contre lui de la part des éleveurs. De même le braconnage était très fréquent. L’ours était considéré comme un trophée de chasse. -¿Y qué hicieron? Qu’a-t-il été fait ? - Se ha trabajado mucho, sobre todo para erradicar el furtivismo. También hemos conseguido sensibilizar al ganadero. La supervivencia de una especie sólo puede lograrse si las personas que viven en su entorno aceptan su conservación. Actualmente, la población de oso pardo está aumentando. Eso creo que está claro y fuera de toda discusión. El medio ha cambiado en estos últimos años. On a travaillé beaucoup, surtout pour éradiquer le braconnage. Nous avons aussi sensibilisé les éleveurs. La survie d’une espèce ne peut s’envisager que si les habitants acceptent sa conservation. Actuellement, la population d’ours augmente. Je crois que c’est évident et hors de toute discussion. Le milieu a changé ces dernières années.

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Trouvé sur le site du FAPAS : www.fapas.es

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-¿De qué manera? De quelle manière ? - Se ha atajado el principal problema, que era la caza. Pero han surgido otros inconvenientes, como la presión turística y el incremento de las cacerías, sobre todo de jabalí. El principal problema del oso fue que se le acorraló en zonas como Somiedo o Cangas del Narcea, donde encontraron cierto refugio. Sin embargo, ahora parece que está volviendo a colonizar; se está expandiendo de nuevo. Pero hay que tener cuidado con las batidas y la presión turística: pueden acarrear consecuencias nefastas para sus intereses. On a enrayé le principal problème qui était la chasse. Mais d’autres problèmes ont surgi comme la pression touristique et l’augmentation des chasses, surtout celle du sanglier. Le problème principal de l’ours fut qu’il était acculé à des zones comme Somiedo ou Cangas del Narcea, où il trouvait un certain refuge. Néanmoins, il recolonise et s’étend aujourd’hui. Mais il faut être prudent avec les battues et la pression touristique : elles peuvent occasionner des conséquences néfastes pour les intérêts de l’ours. -Y eso, ¿cómo se consigue? Et ceci, comment on l’obtient ? - Proporcionándoles dos entornos, uno de refugio tranquilo, para lo que hay que definir claramente las áreas críticas, y, otro, respetando sus despensas alimentarias. Ta mbién hay que ser cuidadoso con las infraestructuras, ya que pueden dañar sus zonas de paso. En procurant à l’ours deux territoires, un secteur de tranquillité, pour lequel nous devons définir clairement les aires critiques, et, un autre, respectant ses ressources alimentaires. Il faut être également prudent avec les infrastructures qui peuvent endommager ses lieux de passage. Que déduit-on de cet entretien avec Alfonso Hartasánchez ? L’ours, qui a profité des refuges tel que Somiedo, recolonise d’anciens territoires dérangés par les battues et la pression touristique. Il a besoin de refuges où il peut être tranquille et d’autres qui respectent ses zones d’alimentation. L’expérience asturienne démontre que la population d’ours a survécu grâce à des secteurs réservés et gardés. Pour la Cordillère cantabrique (Asturias, Cantabria et Le?n) le nombre de personnes affectées à la surveillance des territoires ursins est d’environ 37, en tenant compte des gardes des administrations des différentes provinces et de ceux de la F.O.P. et du FAPAS. Dans les Pyrénées françaises, on peut estimer que pour une superficie équivalente, 4 à 5 personnes sont alors mobilisées sur le terrain ! Alors qu’en Espagne certains gardes surveillent les ourses et leurs oursons en plein jour, les gardes français se contentent de traces et d’indices. (Conversations avec Jean-Jacques Camarra, Roberto et Alfonso Hartasánchez et Miguel Fernandez Otero, garde chef de la "Patrulla Oso" en Asturies). Pour le versant espagnol des Pyrénées, la garderie a été augmentée, au moins en Aragon et en Navarre (Patrimonio, 1997).

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Le contentieux initié par la S.E.P.A.N.S.O. Béarn La S.E.P.A.N.S.O.-Béarn s’appuie notamment sur certaines conclusions d’un mémoire très intéressant d’une ancienne étudiante de l’Université de Pau, Elodie Bonnemaison : « Pratiques cynégétiques en présence de l’ours brun dans le Haut-Béarn », Master 1 Société, Aménagement, Territoires, U.P.P.A., janvier 2006. Une des grandes conclusions de ce travail est qu’on peut facilement créer des réserves à partir du droit commun de la chasse, en classant les secteurs vitaux de l’ours parmi les 10% du territoire de chasse des A.C.C.A. que la loi oblige à réserver. Elodie Bonnemaison a montré que malgré une importante surface de zones en réserve de chasse (21 758 hectares), seuls 11% des sites vitaux sont protégés par des mesures à valeur réglementaire (Réserves de chasse et de faune sauvage et zone centrale du Parc national). «Or, si les 10% du territoire des 12 A.C.C.A. (surface de la zone centrale du Parc national des Pyrénées déduite), soit 5 908 hectares, étaient effectivement mis en R.D.C.F.S., et si ces surfaces étaient superposées sur des sites vitaux et centres d’activités, cela permettrait d’en préserver d’ores et déjà près de 60% » (page 75). D’autre part la S.E.P.A.N.S.O.-Béarn conteste l’insuffisance criante des mesures destinées à protéger l’ours des effets de la chasse en battue, notamment la déclaration préalable par les chasseurs 72 heures avant la battue. Voici des extraits du dernier recours de la S.E.P.A.N.S.O.-Béarn. « Conformément au Code de l’Environnement, le Préfet des Pyrénées-Atlantiques a fixé par arrêté les dates d’ouverture et de clôture de la chasse dans son département pour la saison 2007-2008, autorisant ainsi la pratique cynégétique. Celle-ci est ensuite gérée au niveau communal par des Associations Communales de Chasse Agréés (ACCA) ou des Sociétés de Chasse (SC). Celles-ci se doivent notamment de créer des réserves de chasse. Le Code de l’Environnement prévoit dans ses articles R. 222-65 à R. 222-68 que : « La superficie minimale de la réserve de l’ACCA sera d’un dixième de la superficie totale de son territoire. Elle sera constituée dans des parties du territoire de chasse adaptées aux espèces de gibier à protéger et établie de manière à assurer le respect des propriétés, des récoltes ou plantations diverses. » Or dans la partie montagneuse du département des Pyrénées-Atlantiques, et notamment dans les vallées d’Aspe et d’Ossau, cette disposition n’est pas respectée, à double titre, par plusieurs ACCA. « D’une part, dans certaines communes, il n’existe aucune réserve ou alors celles-ci sont instituées en totalité ou en partie, dans la zone centrale du Parc National des Pyrénées Occidentales où toute chasse est prohibée. La règle de mise en réserve d’au minimum un dixième de la superficie du territoire de chasse n’est donc pas respectée. D’autre part, la plus grande partie des sites vitaux de l’ours brun ne sont donc pas mis en réserve contrairement à la règle rappelée ci-dessus, selon laquelle les réserves d’ACCA sont constituées dans des parties du territoire de chasse adaptées aux espèces de gibier à protéger. « Pourtant, les vallées d’Aspe et d’Ossau sont le sanctuaire des derniers ours bruns de la souche pyrénéenne et à ce titre, sont incluses en grande partie dans le réseau « Natura 2000 » des sites d’importance communautaire au sens de la « directive Habitats ». Or, l’ours brun est une espèce protégée au titre de l’article L. 411-1 du Code de l’Environnement par arrêté ministériel du 17 avril 1981 (modifié par l’arrêté du 16 décembre 2004) et également classée

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prioritaire au titre de la Directive 92/43/CEE dite « Directive Habitats »). En 1994 et en 2004 les deux dernières ourses ont été tuées au cours de battues en vallée d’Aspe, preuve que la chasse est une des causes majeures de la disparition des plantigrades en Béarn. D’ailleurs les battues en zones à ours des Pyrénées-Atlantiques ont été soumises à des réglementations successives, dont le caractère de moins en moins contraignant s’est hélas avéré fatal pour l’espèce. Sur des territoires où la pratique des battues est aussi intense qu’en Haut-Béarn, la clé de la protection de l’ours brun, selon les préconisations des spécialistes et les exemples étrangers, réside dans la création d’un réseau de réserves de chasse coïncidant avec les sites vitaux des ours. « Au titre des articles R 222-82 à R. 222-92 du Code de l’Environnement, Monsieur le Préfet des Pyrénées-Atlantiques assure la tutelle des ACCA et institue les réserves d’ACCA en Réserves de Chasse et de Faune Sauvage (RDCFS) avec notamment pour objectif d’assurer : « la protection des milieux naturels indispensables à la sauvegarde d’espèces menacées » (article L. 422-27 du CE). C’est parce qu’il autorise la chasse en zone à ours, sans que soit prévu le quota de réserves indiqué par la loi, et sans que soit donc remplie l’obligation de protéger les milieux indispensables à la survie de l’ours brun que nous vous déferons cet arrêté. « Afin de limiter ces risques de destruction, il convient donc d’interdire la chasse ou de supprimer les battues dans les secteurs où l’ours se réfugie à l’automne. On sait en effet, grâce à plus de vingt années d’étude, menées par le Réseau Ours Brun, coordonné par l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage (ONCFS) que selon les périodes de l’année, les ours se cantonnent dans certains secteurs. Souvent de superficie réduite ils sont caractérisés par leur grande richesse trophique ou leur difficulté d’accès. On parle en l’occurrence de sites vitaux pour l’ours, car les plantigrades ont besoin d’y être tranquilles pour pouvoir se nourrir ou se réfugier pour l’hiver. La cartographie issue de ce travail a d’ailleurs servi de base à la mise en réserve de sites vitaux (désignés sous le nom de « zones Lalonde ») lorsque fut pris l’arrêté ministériel du 5 septembre 1990 qui visait à la sauvegarde de l’ours. Après l’abrogation de cet arrêté, le 3 décembre 1993, les battues ne furent interdites qu’à certaines périodes de l’année sur quelques uns de ces sites vitaux. Ces restrictions insuffisantes ont hélas conduit à la mort d’une ourse en 1994. Celle-ci se trouvait bien à l’intérieur d’une des anciennes « zones Lalonde », mais les battues y avaient été autorisées de nouveau. « Depuis la saison de chasse 2005-2006 une réglementation encore plus laxiste prétend prendre en compte la présence de l’ours sur ces zones. Il n’est plus question d’interdire les battues. Les chasseurs se doivent simplement d’avertir l’ONCFS 72 heures avant. La SEPANSO-Béarn avait d’ailleurs dénoncé la faiblesse de ces mesures au regard de l’enjeu. Preuve que la préfecture avait bien conscience de cette carence, deux nouvelles mesures ont été introduites dans l’arrêté attaqué. L’une concerne la conduite à tenir en cas de présence d’une femelle avec ourson. Cette disposition est d’autant plus aberrante qu’aucune femelle suitée n’est recensée en Pyrénées-Atlantiques et que depuis la mort de l’ourse «Franska » il n’y a même plus de femelle en Béarn. L’autre disposition énonce les mesures à prendre au cas ou l’on aurait localisé un ours en tanière. Sachant que jamais une telle observation n’a pu être faite en Béarn où les animaux ne sont pas équipés de colliers émetteur, cette deuxième disposition apparaît toute aussi inutile que la première. Ce qu’il est par contre possible de faire, c’est de mettre en réserve les sites vitaux où les recherches ont permis de localiser d’anciennes tanières et où la probabilité est donc plus forte de voir un plantigrade hiverne r à nouveau. Comme nous allons le détailler ci-dessous, le législateur a bien prévu un dispositif qui permettrait de prendre une telle mesure et il est d’autant plus

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surprenant de constater que Monsieur le Préfet prennent des mesures contestables quand le simple respect de la loi lui permettrait de limiter bien plus sûrement le risque de voir un nouvel ours tué au cours d’une battue. « En effet, les articles R. 222-65 à R. 222-68 du CE spécifient que :« La superficie minimale de la réserve de l’ACCA sera d’un dixième de la superficie totale de son territoire. Elle sera constituée dans des parties du territoire de chasse adaptée aux espèces de gibier à protéger et établies de manière à assurer le respect des propriétés, des récoltes ou plantations diverses. ». Or la commune de Borce où a été créée une ACCA le 24/08/77 n’a mis aucune zone de son territoire de chasse en réserve. Le motif avancé est qu’une partie du territoire de la commune est en zone centrale du PNPO et que la chasse y est interdite. Cependant, la création de l’ACCA de Borce est postérieure à celle du PNPO. Son « territoire de chasse » ne peut donc en aucun cas, prendre en compte la zone centrale du PNPO. Par ailleurs, on sait que lors de la négociation ayant conduit à la délimitation du PNPO, les exigences des chasseurs avaient été largement relayés par les élus locaux. Les communes d’Urdos et Etsaut ont, elles, placé leurs réserves d’ACCA à l’intérieur des la zone centrale du PNPO. Ici encore, les ACCA ayant été créées respectivement en 1977 et 1978, c'est-à-dire après la création du PNPO, elles ne peuvent prétendre que la zone centrale fasse partie de leur « territoire de chasse » alors que toute activité cynégétique y est prohibée. « Enfin, la commune de Laruns n’a placé que 3.5% de son territoire de chasse en réserve au lieu des 10% réglementaire. « L’insuffisance des réserves de chasse des ACCA de ces quatre communes justifie l’illégalité de l’arrêté attaqué car celui-ci autorise la pratique cynégétique sans que soient respectées les injonctions des articles R.222-65 à R.222-68 du CE concernant les réserves d’ACCA. Fait aggravant, c’est sur le territoire de chasse de deux de ces communes qu’ont été abattues les deux dernières ourses lors de battues au sanglier. « Par ailleurs, les articles R. 222-65 à R. 222-68 du CE précisent que les réserves d’ACCA doivent être constituées : « dans des parties du territoire de chasse adaptées aux espèces de gibier à protéger. » Or la jurisprudence classe l’ours parmi les espèces gibiers. En effet, la Cour de Cassation, par un arrêt du 12 octobre 1994 estimait que : « constituent un gibier, au sens de la législation sur la chasse, les animaux sans maître appartenant à une espèce non domestique, fut-elle protégée, vivant à l’état sauvage. ». « Pour maintenir la population d’ours sauvages à un niveau correspondant aux exigences écologiques, les engagements internationaux auxquels la France est partie imposent explicitement aux Etats de prendre les mesures nécessaires. « La mise en place d’un véritable plan de conservation est rendu d’autant plus nécessaire que si l’ours n’est, à travers le monde, répertorié qu’au titre d’espèce en danger (catégorie E dans le classement UICN), il est, dans certains pays d’Europe de l’ouest, dont la France, considéré comme espèce menacée d’extinction. Il est d’ailleurs classé dans la catégorie d’espèce prioritaire au titre de la « directive habitats ». « La destruction par deux chasseurs au cours de battues aux sangliers des deux dernières ourses de la souche pyrénéenne en 1994 et 2004 démontre que l’activité cynégétique a bien eu « une incidence négative importante » sur l’espèce ours brun. Il est donc du devoir de la

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France de prendre « les mesures de conservation nécessaires » pour éviter de nouvelles destructions d’ours. « La disposition mentionnant l’obligation de déclarer les battues à l’ONCFS 72 heures avant la chasse dans les zones et pour les périodes déterminées sur les cartes annexées à l’arrêté a déjà démontré son inefficacité. En effet, ce dernier dispositif est basé sur l’information donnée aux chasseurs de l’éventuelle présence d’un ours dans le secteur où est prévu la battue afin d’espérer sa suspension. Or, la triste expérience de la mort de l’ourse « Cannelle » démontre que, bien qu’avertis de la présence de cette femelle et de son petit le 31 octobre 2004, les chasseurs d’Urdos ont maintenu la battue prévue le lendemain, ce qui a conduit à la mort de l’animal. » L’audience du Tribunal administratif de Pau Les recours de la S.E.P.A.N.S.O.-Béarn (saisons de chasse 2005-2006, 2006-2007, 2007-2008) sont passés en audience le jeudi 13 mars dernier devant le T.A. de Pau, réuni exceptionnellement en séance plénière, ce qui a surpris toutes les parties en cause. Le commissaire du gouvernement a prononcé des conclusions très motivées demandant l’annulation des arrêtés attaqués. Il a notamment précisé que l’annonce téléphonique de la présence d’une ourse suitée dans un secteur ne permettait pas d’empêcher une battue dans les zones dites "consensuelles". En outre, il a insisté sur l’absence de prise en compte de la perturbation pour des ours non suitées, notamment pour des ourses gestantes dont on sait que les dérangements répétés peuvent empêchés la naissance du ou des jeunes. Le jugement du T.A. de Pau du 27 mars 2008, rendu en formation plénière Le Tribunal rappelle tout d’abord l’application de la directive dite Habitats et notamment son article 12 (point 1 a) et b) puis point 4 a)). Ces dispositions visent la protection stricte des espèces de l’annexe IV (l’ours en fait partie) et la perturbation intentionnelle de ces espèces, notamment durant les périodes de reproduction, de dépendance et d’hibernation. Il ajoute «qu’il appartient aux autorités administratives nationales, sous le contrôle du juge, d’exercer les pouvoirs qui leur sont conférés par la loi en donnant à celle-ci, dans tous les cas où elle se trouve dans le champ d’application d’une règle communautaire, une interprétation qui soit conforme au droit communautaire ; que la Cour de justice des Communautés européennes a jugé (Arrêt C-103/00 du 30 janvier 2002) que, pour éviter la perturbation intentionnelle d’une espèce protégée, les Etats devaient prendre toutes « les mesures concrètes nécessaires ». Ayant rappelé que l’ours figure parmi les espèces protégées sur le territoire national, ayant rappelé aussi les différentes dispositions visant à la conservation de l’ours, contenues dans les trois arrêtés déférés, le T.A. poursuit : « Considérant qu’il ressort des pièces du dossier d’une part qu’un très petit nombre d’ours pyrénéens subsisterait dans le département des Pyrénées-Atlantiques, d’autre part que la battue collective est un mode de chasse très perturbant pour l’ours, dérangé dans sa période de pré-hibernation ou pendant son hibernation elle- même et exposé par ailleurs à cette occasion à une mort accidentelle ;

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« Considérant que le dispositif mis en place par l’administration pour protéger l’ours consiste en un simple système de déclaration préalable des battues, s’en remettant à l’information et à la responsabilisation des chasseurs, dont la fédération départementale a signé avec l’Etat, en août 2005, une « charte relative à la pratique de la chasse dans les Pyrénées prenant en compte la présence de l’ours brun », laquelle prévoit des actions de formation des chasseurs, notamment pour « prévenir les risques d’accident entre un chasseur et un ours » mais ne contient elle- même aucune disposition contraignante ; qu’il en est de même du schéma de gestion cynégétique approuvé le 24 octobre 2006 ; que seules les mesures d’interdiction de chasser concernent la campagne 2007/2008 et uniquement en cas de localisation d’une femelle avec ourson ou d’un ours en tanière hivernale et ne concernent donc ni les ours en pré- hibernation ni les ours en tanière non localisée, ce qui est généralement le cas ; qu’ainsi aucun des arrêtés attaqués ne peut être regardé comme contenant des mesures nécessaires pour qu’une battue ne puisse être organisée sur un territoire fréquenté par un ours, seule modalité concrète de protection stricte de l’espèce menacée qui serait de nature à interdire sa "perturbation intentionnelle" et à éviter sa "destruction", au sens des dispositions sus rappelées du code de l’environnement ; « Considérant qu’il résulte de ce qui précède que les dispositions relatives aux mesures visant à la conservation de l’habitat de l’ours contenues dans les trois arrêtés préfectoraux attaqués, et qui sont divisibles de leurs autres dispositions, méconnaissent tant les objectifs de la directive Habitats que l’article L.411-1du code de l’environnement ; qu’il y a donc lieu de les annuler » (…) « Considérant, d’autre part, que l’annulation prononcée par le présent jugement n’implique pas en elle- même la mise en réserve par les associations communales de chasse agréées d’une partie de leur territoire ; que par suite, les conclusions de la requête tendant à ce qu’il soit enjoint au préfet d’obliger lesdites associations à la pratiquer doivent être rejetées ; » Quelques remarques : les dispositions du préfet des P.A. sont sérieusement éreintées, mais aussi la « Charte chasse massif » et même le Schéma de gestion cynégétique départemental ! C’est sans doute la première décision qui vient rappeler fermement les obligations juridiques de la France quant à la conservation de l’ours brun. Sans cette pression associative, nous en serions encore à des mesurettes. L’affaire Marquèze 148 Il est difficile de ne pas relier ce jugement à quelques enseignements des audiences de l’affaire Marquèze (12 au 14 mars dernier). Au cours de celles-ci, il a été établi que la procédure qui avait été mise en place par l’I.P.H.B., une procédure non réglementaire elle aussi, a failli. C’est Gérard Caussimont et d’autres membres du F.I.E.P. qui avaient repéré des indices frais de la présence de l’ourse Cannelle et de son ourson au-dessus d’Urdos. G. Caussimont en avait immédiatement averti J.J. Camarra (O.N.C.F.S.) qui lui- même avait averti Didier Hervé, directeur de l’I.P.H.B, lui- même appelant par téléphone le secrétaire de la Fédération de chasse puis le président de l’A.C.C.A. d’Urdos.

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Lire aussi nos commentaires dans la partie consacrée aux derniers ours des Pyrénées.

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Le témoignage de M. Didier Hervé a démontré toute la fragilité d’un tel système. M. Hervé, informé donc par téléphone de la présence d’indices très frais de l’ourse Cannelle et de son ourson dans un secteur bien précis au-dessus d’Urdos, a en effet rapporté qu’il n’avait pas bien compris la localisation précise de ces indices. Ainsi, il n’avait pas, a-t-il déclaré, demandé aux chasseurs d’Urdos de surseoir à la battue prévue. Lors de ses réquisitions, le Procureur de la République a d’ailleurs insisté sur le fait que les autres responsables dans cette affaire n’étaient pas dans le box des accusés. Il n’était pas bien difficile de sentir qu’il visait alors l’État, puisque ce dernier avait abandonné toute protection réglementaire de l’ours. L’ourse et son ourson étaient en effet présents depuis deux mois dans le même secteur sans que le ministre ni le préfet ne prennent aucune mesure sérieuse ! En pareil cas, dans la Cordillère Cantabrique, l’administration suspend la chasse sur tout le massif concerné, depuis le cours d’eau jusqu’aux crêtes (témoignages de Alfonso Hartasanchez et de J.J. Camarra). Ce fut après la mort de Cannelle que le préfet des P.A. prit un arrêté interdisant la chasse sur la commune d’Urdos et une grande partie de celle d’Etsaut… Depuis le prononcé de ces jugements du Tribunal administratif et du Tribunal correctionnel de Pau, nous constatons que la position des chasseurs est par trop égoïste et refuse de prendre en compte l’évidence que l’ours a des besoins particuliers de tranquillité. Que les chasseurs de montagne se rassurent, il n’a jamais été question pour les associations d’abolir la chasse ni sa fonction sociale importante dans les vallées. La plupart des personnes rencontrées sont très favorables à des réserves ou, sans employer ce mot "tabou", à une protection spatiale réglementaire. Certains seraient favorables à des contrats, mais avec de véritables sanctions à la clé (Vincent Vignon ou Jean-Pierre Raffin qui préfère la solution réglementaire). Jean-Jacques Camarra voit un système mixte : utiliser l’acquis de 30 ans d’observations de terrain (quelles sont les probabilités de trouver une ourse suitée ?) et gérer l’information au jour le jour. Mais cela nécessite des moyens inexistants aujourd’hui ! Michel Clouet estime que le minimum est d’assurer la tranquillité des ours en zones de tanières et des ourses suitées et jeunes en zones d’alimentation. Un garde du Parc (Ossau) verrait bien à défaut d’une réserve fixe, des réserves tournantes sur une période de 5 ans, sur des grands secteurs comme le Bitet ou Gélan en Ossau. Il est urgent que les responsables cynégétiques reconnaissent que l’excès de battues dérange l’ours et qu’un partage du territoire est une nécessité absolue. Les chasseurs ont ce sentiment qu’ils cèdent toujours du terrain. Aux associations et à l’Etat de créer une relation de confiance qui chasse, sans mauvais jeu de mot, se sentiment de leur esprit. Conclusions et avenir : Hormis quelques fonctionnaires du Parc national ou du ministère de l’Environnement, personne à plus haut niveau n’a voulu prendre les mesures qui s’imposaient. C’est le sentiment qui monte au fil de la lecture des rapports sur la situation de l’ours, innombrables, et des discussions avec tous les connaisseurs. N’est-ce pas un scénario à l’autrichienne qui menace les Pyrénées ? Il faut franchement poser la question au vu des incertitudes quant au nombre d’ours présents et aux menaces de destruction volontaire ou pas. Si l’on interprète, comme le F.I.E.P. ou des naturalistes indépendants, les documents officiels, on pourrait avancer que la population d’ours aurait dû être estimée en 2005 à 8-12 ours. Notons que le second ours du noyau oriental n’est plus

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retrouvé depuis 2003 et que l’ours "Camille" (qui évolue la plupart du temps entre Navarre et Aragon) est toujours considéré comme vivant d’après un échantillon datant de…2001. Si l’on accepte un tel scénario pessimiste, outre un nouveau renforcement, très urgent en Béarn où 3 à 4 ours mâles sont improductifs, la création de zones de tranquillité est nécessaire sur toute la chaîne des Pyrénées pour assurer la survie des oursons des rares femelles reproductrices, dérangées par des battues incessantes et même harcelées par des ultrapastoraux.

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L’ESPACE VITAL POUR L’OURS DANS LES PYRENEES « Cinq cents ours peuvent vivre dans les Pyrénées, autant dans les Cantabriques. » Roberto Hartasánchez149

Les Pyrénées sont-elles trop humanisées pour l’ours ? On entend et on lit trop souvent ces dernières années qu’il n’y a plus assez d’espace pour l’ours dans les Pyrénées, des montagnes trop peuplées ? C’est un discours qui gagne du terrain auprès d’un public citadin très coupé de la nature et d’un monde pastoral et rural qui souhaiterait se passer de tout ce qui peut le "gêner", prédateurs de toute taille et même vautours désormais pour certains, ou qui méconnaît la nature. C’est ainsi que le journaliste Jack Dion a pu écrire ce commentaire parfaitement ridicule et odieux : « On découvrit même, non sans effarement, que certains groupuscules écolos se battaient pour assurer "dans notre société une réelle place à la nature sauvage", ce qui pourrait légitimer la libre circulation des ours dans les villes des Pyrénées, l’implantation des lynx dans les banlieues des Vosges, voire le retour des SS dans le Vercors. 150 » Voici un autre commentaire en apparence nuancé mais tout aussi grossier : « En important les ours les promoteurs de ces programmes n’ont pas importé leur territoire : jamais ces ours ne trouveront dans les Pyrénées vivantes et humanisées les conditions de solitude des déserts forestiers de Slovénie, qu’ils n’auraient jamais du quitter. » (Vivre en Pyrénées, Lettre de l’A.S.P.A.P., n°5, septembre 2007). C’est aussi la position de Jacques Vyns qui réalisa quelques clichés de l’ours en vallée d’Aspe. « De 1937 (dernier ours des Alpes) à 2004, (dernier ours de souche béarnaise) il s'est passé 67 ans. Les Béarnais sont à féliciter d'avoir su cohabiter avec les ours 67 ans de plus que dans les Alpes ! C'est au prix d'un retard économique de 67 ans, qu'ils ont conservé leurs ours. » Cette surprenante démonstration, J. Vyns la nourrit d’un exemple : celui de la forêt d’Issaux. Il écrit : « En 1960, à Lourdios- Ichère, la route s'arrêtait avant le col d'Ichère à l'est, et à "Badarié" au sud-ouest, Lourdios était ainsi un cul-de-sac et non un passage. Aujourd'hui, le beau territoire à ours qu'est la splendide forêt d'Issaux est "sillonné" par des routes (…). Pourtant, personne n'était venu perturber les lieux depuis les bûcherons de la marine royale du XVIIIème siècle, qui venaient ici prélever les arbres pour confectionner les mâts des grands voiliers de l'époque ! Nous avons le souvenir précis du silence ABSOLU qui régnait au coeur de la forêt d'Issaux en 1960. Jamais, nous n'avons pu retrouver un tel silence dans cette forêt ! Il était alors courant de voir l'ours descendre aux abords du village de Lourdios, au début de l'hiver. Maintenant, les tronçonneuses et autres camions permettent à seulement 3 hommes de couper et de charger un hectare de bois par jour, et surtout pénètrent toujours plus profondément dans le territoire de l'ours grâce aux nouvelles routes et pistes. 151 »

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Discussion avec R. H., président du Fond pour la protection des animaux sauvages (Asturies, Espagne), grande personnalité de la protection de la nature en Espagne et excellent connaisseur de la nature et de l’ours, mars 2008. 150 « Le loup et l’agneau (nouvelle version) » Libération ou Marianne, 2005 ou 2006.
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Extraits d’un texte « Le déclin naturel de l’ours des Pyrénées » publié sur son site.

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Sans remettre en cause les éléments factuels de ce témoignage (la création des routes et des pistes en forêt d’Issaux, l’exploitation des bois, l’existence sédentaire de l’ours dans ce haut lieu), il nous faut ajouter ceci. Nous regrettons bien évidemment la création de routes dans ce massif, son exploitation outrancière mais nous constatons que des massifs forestiers de Slovénie très aménagés et exploités abritent des ours. Nous rappelons aussi que le loup, présent dans le département et en forêt d’Issaux encore à la fin du 19ème siècle, a disparu alors qu’il n’existait aucune route ni piste ni exploitation moderne du bois. Ces deux éléments attestent que l’existence de l’ours tient bien sûr à la qualité du milieu, qui s’est dégradée à Issaux, mais aussi à son acceptation par les habitants. Ce n’est pas forcément la route qui tue l’ours mais ce qu’on fera de cette route, par exemple un moyen pour des hommes armés de se rendre facilement en un lieu où ils peuvent abattre l’ours ou chasser trois fois ou plus par semaine au lieu d’une. La forêt d’Issaux a malheureusement été le théâtre d’éliminations directes d’ours facilitées par les pistes et les routes. La dernière mise bas a été relevée en 1979 et depuis 1983-1984 la présence de l’ours y est devenue occasionnelle 152 . Cependant, si l’ours venait à repeupler les Pyrénées occidentales, ce massif apparaît encore comme favorable à l’espèce, sous réserve bien entendu d’une autre pratique de la chasse et de la circulation qui ne constitue pas une privation excessive des libertés.

Cette idée que l’ours ne pouvait vivre que dans des territoires d’une grande sauva gerie, toujours loin des hommes, est sans doute née sous l’influence d’auteurs et biologistes américains, habitués à de grands espaces peu perturbés. Dans son remarquable Almanach d’un comté des sables, l’Américain Aldo Leopold, un des précurseurs de l’écologie, professeur et chasseur, écrivait ainsi en 1947 que pour l’Europe, la vie sauvage s’est retirée dans les Carpathes et en Sibérie. Claude Berducou, à l’époque agent de l’O.N.F. chargé de la faune, interrogé par Marieke Aucante en 1990, déclarait de son côté : « Je crois que ce serait abusif d’accuser l’O.N.F., un organisme particulier plutôt qu’un autre. Notre civilisation s’est occupée de prendre des terrains et je ne suis pas persuadé que les ours aient encore leur place dans l’Europe occidentale dans leur façon de vivre sauvage. Il est possible de maintenir cette espèce au prix d’un petit degré d’artificialisation de leur milieu et de leur vie, il faut arriver à créer des milieux qui soient plus favorables, à des potentialités plus élevées que ce qu’elles seraient dans les forêts vierges, inexploitées. Si on veut la garder vraiment, renforcer les populations. » Ces deux visions sont en grande partie fausses. Certes, les Carpathes et la Sibérie sont plus sauvages que les Pyrénées, quoi que les premières soient très occupées par une société paysanne traditionnelle qui a disparu chez nous. Nous avons vécu au contact de ces paysans en Roumanie, au cœur d’une montagne à la fois sauvage et humanisée. Oui, l’homme occidental rogne la nature pour la satisfaction égoïste de ses seuls besoins (c’est ce qu’on peut appeler la sous civilisation du « C’est mon choix »), et ne se soucie guère des espèces sauvages. C’est d’ailleurs une des raisons de l’existence des lois de protection de la nature, des parcs et des réserves. Cependant, force est de constater, pour ce qui est de la grande faune sauvage, une amélioration générale de la situation d’après-guerre. Si les derniers ours alpins, ceux du Trentin, ont disparu, si la lignée pyrénéenne est presque éteinte, l’espèce a regagné du terrain dans plusieurs pays et vu sa population considérablement augmenté, notamment en
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J.-J. Camarra, « L’ours dans les Pyrénées : suivi de la population de 1979 à 1983 », Bulletin de l’O.N.C., n°142, janvier 1990.

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Slovénie, Slovaquie et Suède. Elle recolonise même naturellement l’est de l’Italie, le sud de l’Autriche. Qui aurait cru il y a 20 ans au retour du loup en France, en Allemagne, en Suisse, etc. ? Le lynx boréal, lui aussi, a reconquis de grands territoires européens et s’apprête sans doute en France à recoloniser des forêts de plaine. À partir de son bastion polonais, le bison d’Europe s’étend, il est vrai modestement, vers l’ouest. Des élans gagnent aussi, très doucement, l’ouest de l’Europe. Nous pourrions ajouter d’autres exemples et évoquer le bouquetin et le retour en nombre de nombreux ongulés plus communs (cerfs, chevreuils, sangliers) dans la plupart de nos pays. L’aire de distribution de l’ours dans les Pyrénées D’après les travaux de l’O.N.C.F.S., il est probable qu’au cours de la première moitié du XXe siècle, l’habitat de l’ours brun a fortement diminué suite à une déforestation importante. Rappelons que l’optimum démographique en montagne en France a été atteint à la fin du XIXe siècle. En 2003, l’aire de distribution est momentanément de 8 300 km2, une superficie jamais atteinte depuis 50 ans. Entre 2004 et 2006, l’aire fréquentée par le noyau occidental avoisine 1 440 km2 en versant nord. Il faut y ajouter le versant sud, navarro-aragonais estimé à 500 km2. Pour mémoire, l’aire de répartition sur le versant français était estimée en 1970 à 120 000 hectares, soit 1 200 km2. Les témoignages d’observation et les dégâts aux troupeaux étaient relativeme nt fréquents entre le pic d’Orri en haute Soule et la crête du Moun Né à l’est en vallée d’Estaing. Entre 1979 et 1988, l’aire de répartition sur le versant français était réduite à 80 000 hectares (800 km2) 153 . Si l’aire de répartition du noyau occidental est plus importante en 2004-2006 qu’en 1970, alors que la population est plus faible, c’est en raison de l’arrivée d’ours originaires de Slovénie. L’aire de distribution du noyau centro-oriental atteint 3 600 km2 en versant nord. Au total : 5 000 à 5 500 km2, soit 500 000 hectares, sont habités par l’ours brun sur le versant nord des Pyrénées154 . D’après l’Équipe technique ours (E.T.O.), « l’habitat disponible pour l’ours dans les Pyrénées couvre une surface estimée à 10 460 km2. En intégrant l’ensemble de la zone montagne des Pyrénées (versant français 155 ) et une part du piémont où la couverture forestière est importante (au moins 40%), il apparaît que 10 460 km2 serait potentiellement disponible pour permettre l’installation de l’ours dans les Pyrénées. « La surface nécessaire à la survie à long terme de l’espèce, à partir de laquelle l’espèce est en état de conservation favorable est estimée à 10 500 km2.

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J.-J. Camarra, op.cit. J.-J. Camarra, D. Coreau, P. Touchet, « Le statut de l’ours brun dans les Pyrénées françaises. Historique, évolution, perspectives », Faune sauvage, revue de l’O.N.C.F.S., n°277, septembre 2007.

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« Il n’existe pas de données claires dans la littérature scientifique. L’ours est une espèce à grand domaine (plusieurs centaines de km2, variable selon les individus) et à faible densité d’individus. Il a besoin de vastes forêts réparties sur plusieurs milliers de kilomètres carrés. La population d’ours brun la plus proche d’un point de vue écologique, est la population située en Espagne dans les Monts Cantabriques. Répartie actuellement en deux noyaux, cette population (note : de 120 à 150 ours) occupe une aire totale d’environ 5 500 km2. Cette surface d’habitat peut constituer un ordre de grandeur pour le maintien de l’espèce. 156 » On n’a pas d’idée précise du territoire habité par l’ours ou potentiel pour l’ours sur le versant sud des Pyrénées, dixit Frédéric Decaluwe de l’E.T.O. Ces éléments scientifiques démontrent ce que nous vérifions depuis le renforcement de 1996. À savoir que l’ours, mammifère très "plastique", a su réoccuper les anciens territoires des ours de lignée pyrénéenne, allant même jusqu’à reprendre les mêmes sentiers, démontrant toute l’intelligence proverbiale de la bête. Les incursions connues de l’ours hors de la haute montagne, loin d’être anormales, sont au contraire le signe de la vitalité de l’espèce. Si elles s’accompagnent du hourvari des éléments ultrapastoraux, c’est en raison de l’attitude provocatrice de ces derniers soutenus par des chefs de file politiques ou du syndicalisme agricole. L’emballement médiatique fait le reste. Faut-il se moquer quand en 1993 (pas en 1893 !), la presse locale des PyrénéesAtlantiques se faisait l’écho d’une bête, la fameuse "bête de Nay", qui fut tour à tour une lionne, un lynx, une genette, un chien, qui se perdait dans les champs de maïs, effrayant une partie de la population ? Les ressorts de la peur n’ont finalement pas évolué depuis des millénaires. Faut-il condamner certains individus pour propagation de fausse nouvelle lorsqu’en 2008 on essaie d’apeurer la population de l’agglomération toulousaine parce qu’un ours descendrait de la montagne pour se rendre au Capitole ? Bien avant les incursions médiatisées à outrance des ours "Balou" et "Sarousse", un ours issu du premier renforcement de 1996-1997 était venu en piémont pyrénéen sans tohu-bohu imbécile. C’était au printemps 2000, donc, que les traces d’un ours avaient été repérées au sud-est de Saint-Gaudens, en rive droite de la Garonne. L’animal avait d’ailleurs poussé jusqu’au fleuve (altitude, environ 300 m) et avait attaqué une ruche. Personne ne l’a vu ! Notons que l’ours avait dû utiliser le couvert forestier presque continu, même s’il est parfois étroit, entre la montagne et le piémont. Ce comportement est tout à fait normal, s’est reproduit et se reproduira à l’avenir. Les incursions des ours issus du renforceme nt de 2006 en piémont (rive droite de la vallée de la Lèze, région du Volvestre en Haute-Garonne) sont de la même nature. En automne, c’était le cas en 2006, elles correspondent à des recherches de nourriture abondante en piémont. Au printemps, comme en avril 2008 dans la région de Foix, elles signent la facilité pour l’ours de trouver sa nourriture à basse altitude lorsque la végétation n’a pas encore démarré ou tarde à le faire en montagne. Dans une France qui a oublié que l’ours n’était pas un strict animal de montagne, il est facile pour les ultrapastoraux de crier au danger et d’effrayer les Toulousains comme il le font (« L'ours slovène Balou retourne t'il à Toulouse,
comme il l'a déjà tenté ? » ainsi commence un communiqué de presse de l’A.S.P.A.P. du 10 avril
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Eléments provenant de la « Pré-fiche » Natura 2000 - document non validé - Espèce 1354 : Ursus arctos, Ours brun, rédaction par l’E.T.O. 1999.

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2008). Rappelons que personne n’a vu ces ours qui n’ont manifestement pas commis de dégâts invraisemblables.

Il est donc d’une nécessité absolue que l’État tienne désormais un autre discours vraiment appuyé sur la biologie de l’ours. Dans un reportage diffusé sur France 3 en avril 2008, Madame Véronique Castro, directrice de cabinet du préfet de l’Ariège, déclarait que tout le monde peut être un peu surpris, que la localisation d’un animal sauvage n’est pas facile (puisque c’est un forestier qui a découvert des traces et a prévenu l’E.T.O.), cherchait à rassurer la population qui peut s’alarmer et espère que la localisation se fera le plus rapidement possible. Un tel discours par trop frileux n’est pas propre à rassurer les populations. La meilleure réponse à ces comportements normaux est de renseigner la population sur les mœurs réelles, et non supposées, de l’ours. En réalité, l’ours sait vivre au contact immédiat des hommes La vision la plus proche de la réalité, en tout cas pour les Pyrénées, est celle que l’on découvre dans la Cordillère cantabrique ou en Slovénie. C’est celle d’un ours très proche de l’homme, presque un commensal qui ne fera jamais de mal à personne si on observe des conseils de prudence et si on le laisse tranquille. On oublie trop souvent que l’ours n’est pas franchement montagnard, qu’il est un plantigrade préférant marcher sur le plat, lou pè-descaùs comme le nomme les Gascons. La fréquentation de pentes à 30 ou 40 degrés, comme c’est son habitude dans les Pyrénées, n’est pas une fatalité, et d’ailleurs sur ces terrains, il prend très souvent les sentiers comme nous. C’est la persécution qui a poussé l’ours à se retrancher dans les massifs les plus sauvages, les plus inaccessibles des Pyrénées. Comme nous le fait remarquer Dominique Boyer, l’ours n’a pas été par plaisir se terrer dans les coins les plus raides, les plus "pourris" de la haute vallée d’Aspe. Jean Cédet, ancien garde du Parc national l’exprime fort bien : « Je médite longuement sur le seul droit, le seul espoir que l’homme a laissé à l’ours : le droit de se cacher. » Cette idée d’un ours "génétiquement" reclus dans la haute montagne a tellement imprégné les esprits que de nombreux habitants des Pyrénées finissent par le croire. « "L’ours ? Il peut venir. De toute façon, il ne restera pas longtemps. Ce n’est pas son territoire ici", rigole le vieux Jean-Paul, enfant du pays, coiffé du béret traditionnel. Arbas est situé trop bas dans la plaine pour que l’ours y séjourne. À peine lâché, il préférera rejoindre des zones plus pentues et plus sauvages. » Ces phrases sont extraites d’un article « Débat houleux dans les Pyrénées » en ligne sur le site du parti des Verts de Belfort. Elles illustrent l’ignorance de l’urbain, qui ne connaît de l’ours que le film de Jean-Jacques Annaud, et celle du rural qui a oublié ce que ses parents ou grands-parents, eux, savaient très bien : à savoir que les ours vivaient sur les hauteurs d’Arbas dans la forêt de Paloumère ! D’ailleurs, pour l’époque récente, Marcel Couturier signale la présence de l’ours dans les massifs proches du Cagire et du Gar en 1932. Si cette présence était exceptionnelle à l’époque en raison de la persécution de l’espèce, il n’empêche que le Cagire fut un haut lieu ursin et pourrait le redevenir. Quiconque a visité la Slovénie du sud ou les Asturies sait que l’ours vivra demain dans la région d’Arbas où il trouvera une nourriture abondante et quantité de refuges. De même, la visite des abords des villages des Pyrénées est une réalité depuis des temps très anciens. Ceux qui agitent le spectre d’ours devenus excessivement familiers et donc dangereux sont acculturés ou mentent, ou les deux. Tous les récits pyrénéens font état d’ours

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qui, au début du printemps entre autre, s’approchent des villages, chipent une brebis s’ils le peuvent, attaquent des ruches (l’ancien rucher du curé à Urdos (Aspe), situé sur le tunnel de la voie ferrée en contrebas de la douane, était connu pour être visité par Martin), ou vont aux arbres fruitiers. Gérard Caussimont rapporte plusieurs de ces témoignages 157 . Celui par exemple d’un ours jugé téméraire : « Le Parc national cite le cas de l’ours qui a pénétré à la tombée de la nuit dans la cour de la ferme, il se saisit d’une brebis et disparut avant que personne n’ait eu le temps de réagir. » Ou celui-ci : « Le 10 juin 1982, un ourson de l’année traverse le village d’Aydius en plein jour, à 16 heures devant la population ébahie. » Et encore celui-ci qui passerait aujourd’hui aux yeux de certains comme une agression intolérable : « À la mi-novembre 1961, à Lées-Athas, deux oursons avaient pénétré dans une cabane par une fenêtre et avaient dégusté deux morues salées et une ventrèche. 158 » Les dépôts d’ordures ont toujours et attireront toujours les ours et quantité de bêtes sauvages opportunistes dans leur recherche de nourriture, à l’image de l’homme. Les ours des Asturies, qui sont les ours les plus proches de la lignée pyrénéenne, n’agissent pas autrement (lire ci-dessous). Les ours de Slovénie itou. Pour mémoire : « À Lhers et à Lescun, un petit ours noir avait pris l’habitude de capturer des brebis à côté des fermes, de fréquenter la décharge du village. Répétant plusieurs fois ses tentatives d’attaques près d’une ferme, il aurait été tué… en 1987. » Quelques éléments sur l’ours dans la Cordillère cantabrique La comparaison avec la Cordillère cantabrique que fait l’E.T.O. est en effet une très bonne entrée en matière. Cette chaîne de montagne poursuit les Pyrénées jusqu’à la Galice (on parle d’axe pyrénéo-cantabrique), et par bien des aspects écologiques et humains, elle rappelle les Pyrénées. Une même culture s’y est exprimée il y a des millénaires qui a notamment produit les merveilleux chefs d’œuvre de l’art pariétal franco-cantabrique. Depuis Tito Bustillo, Altamira, Ekain, Isturits-Oxocelhaya, jusqu’à Niaux en Ariège, pour ne citer que de grands noms, les hommes paléolithiques, ancêtres des Pyrénéens, ont représenté un bestiaire extraordinaire, parmi lequel l’ours avait manifestement une place privilégiée. Les ours des Cantabriques sont séparés en deux noyaux de population distants d’une quarantaine de kilomètres avec très peu d’échanges entre eux. Le noyau oriental, le plus proche de chez nous, couvre une toute petite partie des Asturias, l’extrême sud-ouest de Cantabria, le nord de Palencia et le nord-est de Le?n, soit 20 à 30 ours pour 2 100 kilomètres carrés. Le noyau occidental qui s’étend surtout en Asturias, au nord-ouest de Le?n et sur une toute petite portion de la Galice, compte 100 à 120 ours sur 2 800 kilomètres carrés. Pour mémoire, les Pyrénées abritent une petite vingtaine d’ours… Dans la partie asturienne, plusieurs dizaines d’ours dont une trentaine de femelles reproductrices vivent sur un territoire long d’environ 85 kilomètres et jamais plus large que 50 kilomètres. Sur cet espace, on trouve 19 concejos (une entité typiquement asturienne qui regroupe plusieurs villages) et 75 000 habitants. L’élevage est surtout celui des bovins (races locales), quelques milliers de moutons transhument depuis la province de Salamanca, et on trouve de petits troupeaux de moutons autour des villages presque toujours gardés par des grands chiens, les mastínes, qui les protègent des loups. Les dégâts causés par les ours sont très faibles et touchent surtout les ruches.

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Avec le naturaliste, sur les pas de l’ours brun des Pyrénées, F.I.E.P. et Loubatières, 1997, pp. 170-171. Témoignage extrait d’un numéro de la revue Pyrénées, 1962, cité par G. Caussimont.

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Depuis quelques années à peine, l’ours recolonise certains territoires abandonnés, notamment en direction de la capitale Oviedo et son agglomération de 270 000 habitants. Lisons les réponses d’Alfonso Hartasánchez données à un journaliste de La Nueva España le 30 novembre 2006. A. Hartasánchez est un naturaliste espagnol, très grand connaisseur de la faune et de l’ours en particulier, cofondateur du Fond pour la protection des animaux sauvages (F.A.P.A.S.) avec son frère Roberto, une grande figure lui aussi de la protection de la nature. Cette association créée en 1983, forte de 15 000 donateurs, est un des fers de lance de la conservation de l’ours dans les Cantabriques. Elle est indépendante des pouvoirs publics et compte plus de dix salariés. -Últimamente parece que el oso está a las puertas de Oviedo. ¿Con qué relaciona ese fenómeno? - Dernièrement, il semble que l’ours est aux portes d’Oviedo. Comment expliquer ce phénomène ? - Sin lugar a dudas, con el crecimiento de la especie. El oso siempre va buscando comida. Hace unos años, cuando se salía de los límites de protección de Somiedo, era asesinado por sistema. Las medidas protectoras le han permitido avanzar hacia Proaza y Belmonte sin riesgo alguno. - Sans aucun doute à l’augmentation de l’espèce. L’ours va toujours à la recherche de nourriture. Il y a quelques années, quand il sortait des limites protégées de Somiedo, il était systématiquement abattu. Les moyens de protection lui ont permis d’avancer jusqu’à Proza et Belmonte sans risque aucun. -¿ Y es por algún motivo en concreto? - Est-ce pour un motif particulier ? - Por las despensas alimenticias. Aquí siempre se ha tendido a relacionar al oso con los grandes bosques (Somiedo, Quirós, Monasterio de Hermo). Sin embargo, eso sólo son corredores de desplazamiento. Las verdaderas despensas se encuentran en otros lugares mucho más cercanos al hombre. El oso se adapta muy bien al medio humano. Estamos posiblemente ante la población de osos más humanizada de toda Europa. - Pour les ressources alimentaires. Ici, on a toujours relié l’ours aux grandes forêts. En fait, ce sont seulement des corridors de déplacement. Les véritables ressources se rencontrent dans d’autres lieux très près de l’homme. L’ours s’adapte très bien au milieu humain. Il est possible que nous soyons devant la population d’ours la plus "humanisée" de toute l’Europe. Cet extrait d’un entretien d’Alfonso Hartasánchez a le mérite de rappeler qu’une fois réellement protégé, l’ours recolonise les territoires perdus et notamment ceux les plus anthropisés auxquels il sait très bien s’adapter. Nous avons effectué deux séjours dans les Asturies (total : 10 jours). L’un à l’invitation du F.A.P.A.S. pour comprendre la situation cantabrique et asturienne et saisir les méthodes de travail de l’association, l’autre plus tourné vers l’observation. Nous avons fréquenté les secteurs recolonisés par l’ours et le territoire historique de Somiedo. Nous avons été vraiment

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frappés de découvrir ces vallées très marquées par l’empreinte de l’homme, que recolonisent les ours, rappelons le, grâce aux noyaux historiques et aux réserves de chasse. Ils s’approchent même jusqu’à 6 kilomètres du centre ville d’Oviedo pour manger les premières cerises au mois de mai ! Là, personne ne les voit, on ne relève que leurs empreintes. Pour rendre le propos plus vivant, voici des extraits du compte-rendu du premier séjour, effectué en compagnie de Denis Bouissou, administrateur de FERUS. Mardi 12 février 2008. Très beau temps sans un nuage et température très douce. C’est un temps inhabituel pour les Asturies. Nous devrions trouver de la neige à 7 ou 800 mètres et autour de nous les sommets (1 200 à 1 700 m) sont vierges. La sécheresse sévit depuis un moment. Un village des Asturies est même privé d’eau ! Passons la journée avec Roberto Hartasánchez qui a voulu nous montrer une vallée parmi les plus anthropisées du coin, et dans laquelle l’ours regagne des territoires perdus159 . La vallée de la Trubia (Proaza) était autrefois très agricole car dix fois plus peuplée, avec encore de nombreuses prairies, certaines en voie de colonisation par les genêts et bruyères, et qui est surtout boisée de chênes (dont des chênes verts) et de châtaigniers. Jusqu’en 2000/2004, le Fapas ne trouvait que des traces, et connaissait l’existence d’une femelle dont les portées ne survivaient pas. Les oursons étaient victimes des nombreux collets en métal destinés aux sangliers, et la mère fréquentait souvent une décharge. Aujourd’hui, on a repéré plus de 15 ours dans la vallée, parmi lesquels 3 femelles reproductrices dont les portées survivent. Ces ours vivent au contact des villages, aussi peuplés que ceux des Pyrénées, mais aujourd’hui très attractifs en raison de l’image positive de l’ours. Roberto Hartasánchez ajoute que personne au début, y compris les spécialistes, n’a cru à la nouvelle de l’existence de femelles reproductrices dans cette vallée. Leur association insiste beaucoup d’ailleurs pour faire tomber le mythe, dit-il, de l’ours très sauvage qui vivrait loin des hommes, et qui serait donc, par définition, incapable de vivre à son contact. Ce qui est faux, surtout dans les Asturies, ajoute-t-il. Voici une anecdote intéressante. La veille, Luis García Fernándes, nous montrait à la sortie d’un village une maison, au bord de la route principale que nous empruntions : « Vous voyez, le 31 décembre il y a deux ans, un ours est venu griffer cette porte. Le propriétaire, absent ce soir-là, s’en est rendu compte en rentrant chez lui. » Cette histoire n’a pas fait scandale dans une vallée où les habitants sont habitués, de nouveau, à cette présence. Roberto Hartasánchez nous a expliqué que le Fapas, s’appuyant sur l’histoire de l’occupation du territoire par les hommes et les ours (et notamment dans les dernières décennies), cherche à s’approcher des conditions que les ours ont connus avant la rupture qu’a été la fin de l’économie agro-pastorale autarcique. En pratique, le Fapas réalise un nourrissage assisté et ponctuel des ourses suitées aux moments critiques de leur vie, pour pallier l’absence actuelle de cadavres de vaches dans la montagne, en application de règles communautaires édictées en 2001 suite à la crise de la vache dite folle. Selon le service des alertes sanitaires du gouvernement des Asturies, plus de 17 000 cadavres ont été récupérés puis incinérés (dont 6 à 7 000 viennent des territoires ursins, commentaire de Vincent Vignon). Le Fapas dépose ainsi des cadavres de chevaux et d’ânes de façon aléatoire, non
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Ce sont les ours les plus proches de l’Océan. Autrefois, ils allaient très près de la côte en suivant les fonds de vallée couverts de châtaigniers. L’eucalyptus, espèce d’arbre allocthone et sans valeur biologique, a malheureusement pris beaucoup de place depuis.

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loin des sites fréquentés par les ourses suitées, au moment de la sortie des tanières et à l’automne. Une autre vision serait de ne pas intervenir du tout, comme s’il n’y avait pas eu d’hommes dans les montagnes cantabriques ces cinq derniers millénaires. C’est, dit-il, la vision de certains universitaires d’Oviedo qui reprochent au Fapas ses actions. Pour ces biologistes, il s’agit d’actions artificielles, ce à quoi le Fapas répond qu’il s’agit alors d’un artifice vieux de 5 ou 6 000 ans, qui n’est donc plus un artifice à part entière. Roberto Hartasánchez ajoute que dans le cas d’une petite populat ion d’ours, ce qui est le cas dans la chaîne des Cantabriques, la priorité est de l’aider à recouvrir un bon effectif. C’est pourquoi, l’assistance alimentaire, dans le contexte asturien, leur paraît indispensable. Ils disent qu’ils abandonneront cette manière de faire lorsque les règles communautaires auront été modifiées. (Relevons de notre côté que l’activité pastorale est un artifice qui a profondément bouleversé l’équilibre de la nature, s’accompagnant d’une réduction du nombre des grands herbivores sauvages dont les cadavres profitent à l’ours et aux mammifères strictement carnivores). À noter que Francisco Purroy, professeur de biologie à l’Université de León, membre de leur comité scientifique, valide les travaux du Fapas (nous l’avons rencontré le dernier jour et avons vérifié qu’il soutenait en effet l’association de très longue date). On lit d’ailleurs dans le bulletin de septembre 2006 du Fapas (n°77) que les analyses des contenus des excréments d’ours étudiés par Purroy, Clevenger et leur équipe démontrent la présence constante de restes de charogne de bêtes domestiques, entre 5 et 12% du volume des excréments (publications de 1991 et 1992). Dans un rapport d’octobre 2006 160 , élaboré par Alfonso Hartasánchez et Francisco Purroy, on lit que le suivi photographique des charognes, en 2004 et 2005, dans un territoire peuplé d’ours solitaires adultes et jeunes et de deux femelles reproductrices, prouve la grande attractivité de ces charognes pour les ours (70% des cadavres sont consommés). (…) Sur la finca (propriété agricole), des arbres ont été replantés sur une pente assez raide où les hommes cultivaient autrefois du blé. Dans une grange ouverte, des ruches ont été installées à l’étage et nous constatons que le couvercle de certaines d’entre elles a été soulevé. C’est le travail de l’ours dont nous trouvons une crotte séchée (de janvier semble-til) pleine de restes de couvain. Et surprise, la tanière est à quelques centaines de mètres de nous, à moins de 500 mètres d’altitude… Dans un creux, un cadavre d’âne a été déposé en fin d’automne/début d’hiver pour vérifier si l’ourse irait s’alimenter. Ce ne fut pas le cas et l’animal s’est contenté d’un peu de couvain. Un appareil photographique est placé près du cadavre. Pourquoi des ruches destinées à l’ours ? On constate dans les Asturies, où l’ours attaque les ruches, autrefois plus nombreuses, que les dégâts aux ruchers ont grimpé de façon brutale depuis l’obligation d’envoyer les cadavres bovins à l’équarrissage. De 12, les dégâts sont passés à 500 ruches par an ! La méthode du Fapas consiste donc à pallier l’absence d’une ressource mais surtout à éviter les conflits entre les hommes et les ours. Outre les vautours, voyons des grands corbeaux, des corneilles et geais. Des hellébores et violettes sont en fleurs. Les noisetiers aussi. Le village est à moins de deux kilomètres du site de la tanière. On nous montre une maison et le pommier qui en est voisin : l’ours est venu l’automne passé manger des fruits dans l’arbre…
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Informe sobre la importancia de las carroñas de ganado doméstico para el oso pardo cantábrico, FAPAS et Universidad de León, 10 pages.

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Ces ours asturiens vivent et hivernent donc très proches des villages et nul ne s’en étonne. Jean-Michel Parde avait noté pour les Pyrénées centrales que « la disposition des sites d’hibernation, parfois assez proches des installations humaines montre que l’ours s’accommode de la proximité de l’homme. Ceci est valable aussi bien dans les zones très humanisées des Asturies que dans la forêt russe. 161 » On nous a également raconté cette histoire d’une famille de Madrilènes qui en promenade le long de la Senda del oso (chemin de l’ours) croit apercevoir, de jour, un homme accoudé à regarder la rivière : c’était un ours ! Les frères Hartasánchez estiment ainsi à la lumière de ce qu’ils connaissent, et singulièrement depuis les années 2000, que 500 ours pourraient ainsi habiter la Cordillère Cantabrique… ma is aussi les Pyrénées. Ils connaissent bien les Pyrénées depuis 25 ans, notamment grâce aux échanges avec le F.I.E.P. Ils disent (et ne sont pas les seuls) que le piémont nord et les pré-Pyrénées sud sont plus riches pour les ours que la haute chaîne. Pour mémoire les ours ont disparu du Lavedan et de la très vaste forêt de St-Pé (piémont des Hautes-Pyrénées, région de Lourdes) entre 1970 et 1975, non pas en raison de l’altération de leur biotope mais par destruction directe. Au printemps 1989, les Russes Koudatkine et Pajetnov, très grands connaisseurs de la nature et des ours, en visite dans les Pyrénées, avaient de leur côté estimé la valeur des habitats des derniers ours pyrénéens. Pour le Béarn, voici ce qu’on peut lire dans le compterendu de leur séjour : « Les différents biotopes, des hêtraies du piémont (pour l’automne) aux pâturages d’altitude de la haute vallée d’Aspe constituent des terrains particulièrement favorables à l’ours brun. Ils sont en cela tout à fait similaires à ceux de la chaîne du Caucase. (…) Ils estiment les potentialités à environ 1 ours/ 1 000 hectares, soit 40 à 50 ours sur la zone actuelle. Ainsi, estiment- ils que la forêt d’Issaux à elle seule pourrait abriter une dizaine d’ours. 162 » Espagnols et Russes à vingt ans d’intervalle sentent et disent au fond la même chose. Quelques éléments sur l’ours en Slovénie La Slovénie est un petit pays de 2 millions d’habitants à peine, mais dont la densité de population en 1995 était de 99 habitants/km2 163 , soit une densité analogue à celle de la France. La plus grande partie de la population d’ours vit dans un territoire accolé à la frontière croate, qui en1966 est devenue une zone réservée à la protection et à la gestion de l’ours brun (Zone centrale de conservation de l’ours), sans par ailleurs que la Slovénie ne prenne de mesures particulières de limitation des activités humaines. Nous évoquerons ici la région de Kocevje dans laquelle vivent une grande quantité d’ours et dont proviennent ceux lâchés dans les Pyrénées en 1996 et 1997 et une partie de ceux lâchés en 2006. J’ai passé près de neuf semaines, réparties en trois séjours, de 2005 à 2008, dans cette région. J’étais presque tous les jours sur le terrain, parfois des journées et nuits entières, seul ou accompagné. J’ai côtoyé de très nombreux habitants, des forestiers, des chasseurs, des éleveurs.

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J.-M. Parde, « Etude de faisabilité du renforcement des populations d’ours brun des Pyrénées centrales et orientales. Potentialités biologiques », A.R.E.M.I.P., S.P.N.M.P., contrat de la D.P.N., juillet 1989, page 4. 162 Compte-rendu de la visite de chercheurs soviétiques spécialistes de l’ours brun en vallée d’Aspe, 30 et 31 mai 1989, O.N.F. et Parc National des Pyrénées. 163 Rapport d’enquête en vue de la réintroduction de l’ours brun dans les Pyrénées centrales, Alain Arquillière et Roland Guichard, Ministère de l’Environnement, Artus, mai 1995.

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Cette région est un grand karst boisé, entrecoupé de larges prairies de fauche, de prairies d’élevage de vaches et de moutons 164 et de champs de maïs. La densité humaine y était de 22 habitants au km2 en 1991. La plus forte densité a été connue en 1869, avec presque 33 habitants au km2. Puis pour des raisons économiques la population a lentement diminué, pour chuter pendant et après guerre pour des raisons politiques et ethniques. De 17 199 habitants en 1936, elle est en effet passée à 9 434 habitants en 1948. C’est à cette époque que la population d’ours fut la plus faible, une cinquantaine d’individus (peut-être plus) pour une densité humaine de 11,32 habitants au km2. La population d’ours a largement augmenté depuis, celle des hommes aussi puisqu’elle a presque doublé entre 1948 et 1991. Cette population s’est concentrée dans la ville de Kocevje et dans un moins grand nombre de villages qu’avant guerre. En effet, la politique hitlérienne a entraîné l’abandon de nombreux villages autrefois peuplés d’une vieille souche germanique. Ces villages avaient d’ailleurs été détruits pendant la guerre par les troupes italiennes qui combattaient les résistants slovènes. De 173 villages et hameaux en 1930 il n’en restait que 96 en 1961 et 76 en 1992 165 . Comme l’avait si bien noté Robert Hainard, la méchanceté des hommes entre eux a favorisé la nature et la faune sauvage. La forêt couvre de 80 à 95% des districts de ce territoire, est exploitée en très grande partie, excepté quelques forêts primaires, intelligemment conservées par le prince Auesberg en 1892, et les parties vraiment inaccessibles. Un réseau très dense de routes et pistes forestières tout à fait carrossables sillonne la plupart des massifs, ce qui étonne d’ailleurs tous les naturalistes et forestiers qui visitent la région166 . Ce réseau s’explique par la gestion forestière dite naturelle qui impose de choisir arbre par arbre et donc de s’en rapprocher. Il est fréquent d’y rencontrer, outre des forestiers, des apiculteurs autour de dizaines de ruches réunies parfois sur des camions. Les rout es et pistes sont empruntées par tout un chacun. Selon les lieux, on y voit aussi des promeneurs de tous âges, des personnes à cheval, des coureurs, etc. L’image d’un « désert forestier » véhiculée par certains est un fantasme ultrapastoral. L’ours jouit cependant d’une grande tranquillité et ce pour plusieurs raisons. D’une part, le relief karstique est très accusé, mêlant grosses pierres et blocs en équilibre, immenses dolines, gouffres, etc., un territoire idéal pour se réfugier et échapper aux intrus. D’autre part, la chasse telle qu’elle est pratiquée est peu dérangeante pour la faune puisqu’il s’agit essentiellement de tirs de sélection depuis des miradors. Enfin, l’attitude de la population est conciliante avec l’ours et la faune en général, même si, comme dans tous les pays habités par l’ours, on peut rencontrer des personnes ayant peur de lui. Dans la région de Kocevje, il est possible de voir un ours à peu près partout, même en dehors de la forêt, étant entendu que les rencontres sont rares hormis depuis les miradors. Nous avons collecté divers témoignages qui démontrent la parfaite adaptation de l’ours à un environnement anthropisé qui est celui de tous les pays d’Europe occidentale et centrale. Plusieurs personnes nous ont raconté leur rencontre avec une ourse et ses petits à quelques
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L’Etat slovène a décidé au début des années 90 de revitaliser l’agriculture et de l’élevage, avec notamment des subventions à l’élevage ovin alors que l’économie de la zone centrale de conservation de l’ours était fondée sur l’élevage bovin (surtout en stabulation après-guerre). 165 B. Kryštufek, Božidar Flajšman et H. Griffiths, Living with bears, A large european carnivore in a shrinking world, L.D.S, Ljubljana, 2003. 166 Pierre Commeville (O.N.F.) de retour de Slovénie en 2001 note dans son rapport que la région dispose d’une moyenne de 20m/ha de pistes forestières et 90m/ha de layons de débardage. Seulement 2% du réseau est ouvert entre novembre et avril à cause de la neige (document prêté par Cl. Berducou). En 1994, Miha Adamitch citait 2 809 kilomètres de routes construites en Slovénie entre 1980 et 1989, la plupart dans les hêtraies dinariques.

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mètres de distance, sans que l’animal n’ait été agressif. Une serveuse d’un restaurant a évoqué devant nous la banalité que représente le passage nocturne de l’ours aux abords du bâtiment. Il lui arrive de quitter son travail après le coucher du soleil. Cette jeune femme albanomonténégrine, mère d’une petite fille, est-elle plus courageuse qu’un grand gaillard pyrénéen ? Ou bien ses origines balkaniques la condamne-t-elle à être inconsciente ? Nous posons ces questions aux agitateurs et provocateurs de fausses nouvelles des groupes ultrapastoraux et aux élus qui les soutiennent. Un ancien légionnaire nous a raconté également avoir vu depuis sa fenêtre un vieil homme et son petit chien surpris par une ourse suitée. L’homme a pris son chien, effrayé, dans ses bras, et l’ourse a poursuivi tranquillement son chemin. Notons que dans ce cas il s’agit d’un passage utilisé fréquemment par une ourse entre la lisière forestière et des prairies et bouquets de petits saules inondés où l’animal se cache et va boire. Ce passage se situe à la sortie de la ville de Kocevje en pleine zone urbanisée, territoire petit à petit gagné sur celui de l’ours. L’ancien directeur de la réserve de Rog (Medved aujourd’hui), M. Lado Švigelj, grand chasseur, nous a confirmé le passage très régulier de ces ours qu’il observe lui aussi. Nous avons-nous- mêmes quelques expériences et observations à ce sujet. Il nous est arrivé de passer une semaine avec plus de dix personnes, dont des enfants, dans une maison forestière, alors que plusieurs ours vivaient à très faible distance de nous. Nous retrouvions des indices de leur présence aux abords immédiats de la maison, les avons entendus à deux reprises en fin d’après- midi, nous les avons guettés de nuit et ne les avons jamais vus. Au mois de mai 2008, peu après le coucher du soleil, nous avons observé à quinze mètres de nous deux ours, sans doute dans leur deuxième année, sur une route forestière. Une fois le moteur de la voiture coupé, un des ours s’est arrêté, s’est assis et nous a regardé, a même mangé quelques herbes alors qu’il était éclairé par les phares. Il a tranquillement repris sa route, rejoint le second et tous deux ont fuit devant l’arrivée d’un… quad tonitruant ! Terminons en disant qu’au terme de semaines entières en plein cœur du territoire des ours, nous l’avons vu trois fois sans l’artifice d’un mirador et l’avons manqué plusieurs fois de peu, au vu de traces et crottes fraîches. Preuve que l’homme et l’ours peuvent évoluer sur un même territoire, à condition bien évidemment de respecter des règles élémentaires de prudence. Si des conflits entre des hommes et des ours ont eu lieu et auront lieu en Slovénie, ils sont bien peu nombreux. Ils obéissent d’une part à l’invasion du domaine de l’ours par les hommes qui édifient des maisons près de passages ou s’aventurent trop près des femelles suitées. D’autre part, ils sont causés par l’arrivée dans les territoires habités par l’ours de personnes n’ayant aucune expérience de ces animaux, et qui par ignorance en ont peur 167 . Enfin, ils proviennent de prédations, faibles, de l’ours sur le bétail. Cependant, le loup cause plus de problèmes que l’ours et un petit éleveur de moutons nous a confirmé que ni l’ours ni le loup n’attaquaient son troupeau mais les grands corbeaux oui. Nous avons d’ailleurs passé dix jours dans un hameau où plusieurs personnes possèdent des moutons autour de leurs propriétés, alors que les ours vivent de part et d’autre des maisons, traversent le hameau la nuit pour aller notamment manger des fruits dans les vergers, des larves de fourmis ou de l’ail des ours, très abondant. On ne relève aucun dégât sur les bêtes domestiques. Au diable les clichés ! L’ours vit en bonne intelligence avec les hommes dans les territoires de Slovénie et ne prolifère pas. Les Slovènes sont très conscients des réalités qu’imposent la vie aux côtés des ours. Les ours ont un régime alimentaire classique par
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Living with bears, op.cit. Un de nos amis slovènes confirme ces dires.

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rapport aux autres ours d’Europe, essentiellement végétarien. Les chasseurs appâtent les ours pour les faire venir aux places sur lesquelles ils seront tirés, et pour réduire les conflits avec les activités humaines. Une réserve de chasse autorise le dépôt de viande. Miha Adamic écrit qu’il serait très dur de prouver que les apports de nourriture sont la raison principale d’attitudes nouvelles vis-à-vis des populations et de leurs biens. Il estime que la distribution spatiale des villages et hameaux, mêlés à la forêt, favorise la venue des ours en quête de restes laissés par les hommes ou d’autres sources de nourriture 168 . La Slovénie est un pays très équipé, les gens roulent vite sur les routes au volant de voitures de cylindrée souvent bien plus importante qu’en France, et l’ours paie ainsi un lourd tribut aux trafics routier et ferroviaire puisque 103 individus ont été tués entre 2002 et 2006 (voir ci-après). Ceux qui prétendent que dans ce pays on aurait trouvé un équilibre durable dans la séparation des zones à ours et des activités humaines, pour promouvoir un "cantonnement" des ours, mentent. Comme partout, les hommes tentent de partager au mieux leur territoire avec l’espace vital des ours. Les menaces pesant sur l’espace vital de l’ours Malgré une plasticité étonnante, l’ours ne s’accommode pas de certains travaux et dérangements sur son territoire, et notamment dans ses zones refuge où il hiverne, se reproduit, se nourrit à l’automne. Dans la pré-fiche mentionnée plus haut, l’Equipe Technique Ours a évalué l’état de l’habitat comme favorable, malgré l s pressions et menaces suivantes. Nous les reprenons à e notre compte. - Activités agricoles et forestières : gestion forestière, élimination des sous-étages, élimination des arbres morts ou dépérissants, déboisement, brûlage (feux pastoraux). - Activités minières : menaces - Infrastructures - routes et autoroutes : menaces - amélioration de l’accès du site : menaces - Loisirs et tourisme - complexe de ski : menaces - sports et loisirs de nature : menaces. La gestion forestière défavorable à l’ours Si la forêt regagne du terrain dans les Pyrénées, mais peu dans les Pyrénées occidentales en raison de la pression des feux pastoraux (commentaire personnel recueilli à la D.D.A.F. des P.-A.), ce n’est pas sans exciter des convoitises. Et dans certains cas, l’ours, mais aussi le grand tétras et d’autres espèces sensibles, souffrent d’une exploitation de leurs refuges. On le note partout y compris dans les grands espaces russes. Dans le Caucase septentrional, des chercheurs décrivent les conséquences négatives de certaines coupes dans des hêtraies d’engraissement automnal, d’hélibardage qui effraient les animaux169 .

168 169

Living with bears, op. cit., pp. 167 et s. Bobyr et Koudatkine, « L’ours brun dans le Caucase septentrional », in Les ours en U.R.S.S., Académie des sciences, 1991.

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Dès l’origine la protection de l’ours s’est heurtée aux ambitions des communes et de l’O.N.F. qui exploite les forêts à leur demande. C’est ainsi, par exemple, qu’à la réunion du 30 janvier 1981 à la D.N.P., on parle de problèmes de « surdensité de bois en Luchonnais qui rendent l’exploitation nécessaire ». Le seul principe est d’interdire l’exploitation dans un périmètre autour des tanières. Une dizaine de projets en cours ou non sont jugés perturbants pour l’ours. Assez tôt, on a également posé la question de ne pas exploiter temporairement la forêt moyennant une indemnisation, ce qui rencontra un certain succès auprès des communes. Le conseiller général de la vallée d’Aspe, Robert Balangué, répondait favorablement pour les communes aspoises le 3 juillet 1981. Des reports de coupe furent donc indemnisés au profit des communes forestières. Lors d’une réunion du 28 novembre 1985 à l’O.N.C. pour faire le bilan d’application de deux ans du Plan Ours, il est jugé dans le compte-rendu que ; « Actuellement les négociations sont assez partielles et il s’agit d’une politique menée au coup par coup. On constate que les réunions avant les projets de mise en vente de coupes ne sont pas systématiques et tous les membres du groupe ours devraient pouvoir connaître les programmes d’exploitation dans les 5 ans à venir, au m oins pour les zones rouges. » Si l’O.N.F. assure qu’elle informera les membres qui le souhaitent, la situation n’évolue pas beaucoup sur le terrain. Les communes de la vallée d’Aspe, de leur côté, rejettent l’esprit de la directive ministérielle de septembre 1988 quant aux aménagements forestiers. Le F.I.E.P. qui a réalisé un gros travail de préservation des forêts assure en 2007 qu’une gestion adaptée à l’ours s’étend sur 42 000 hectares en France et 28 000 en Navarre et Aragon. La résistance associative, il est vrai, a freiné les ardeurs les plus néfastes à certains milieux. La S.E.P.A.N.S.O.-Béarn, a lutté elle aussi avec succès dans les années 90 pour la sauvegarde du massif des Coundres sur la commune de Borce. Les menaces pèsent toujours. Les forêts de Lescun, ex « village aux ours », pour les citer ont considérablement souffert de l’exploitation et sont zébrées en tous sens. En Pyrénées centrales, alors que les derniers ours s’éteignaient, on posait la question suivante : « le problème est de savoir s’il faut continuer d’imposer des contraintes aux élus pour seulement 5 ours recensés en Midi-Pyrénées ou si l’on étudie la possibilité d’une réimplantation de population. (…) D’autres inquiétudes sont apparues comme celle de savoir si la protection de la population ursine n’allait pas à l’encontre du développement économique ; comment se fera l’exploitation de la forêt qui est un élément important de l’équilibre budgétaire des collectivités territoriales (…) 170 » C’est qu’une fois les ours disparus, les quelques bonnes résolutions prises ou imposées s’effacent. Exemple en 1994, en Comminges. L’association Nature Comminges par la voix de son président Germain Dodos s’oppose à l’autorisation de coupe donnée par l’O.N.F. sur une parcelle de 16 hectares dans un territoire ursin (forêt de Couledoux). Des pistes de plusieurs kilomètres de longeur sont également prévues dans le massif. Nature Comminges demande la préservation de toutes les parcelles non exploitées situées dans le territoire ursin. À la même époque le représentant de Nature Midi Pyrénées a démissionné du Comité technique ours.

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Compte-rendu de la réunion "Ours", préfecture de Saint-Gaudens, 30 juin1989.

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Aujourd’hui, alors que le "Plan Ours" s’applique, on ne peut qu’être inquiet, à l’instar des associations de protection de la nature comme Nature Comminges ou le F.I.E.P., par la doctrine exprimée en matière de gestion forestière. La dernière réunion du Comité technique ours de Saint-Gaudens a eu lieu le 12 juillet 2005. Au cours de celle-ci les responsables de la filière du bois ont exprimé leur volonté que l’ensemble des aménagements et des coupes, ainsi que des projets de voirie ne fassent plus l’objet d’un examen en commun par les participants du Comité. Leur vœu sera exaucé puisque le Comité ne se réunit plus. Déjà, en juin 2003, Nature Comminges qui participait à une réunion du Comité notait que « la majorité des coupes n’a pas fait l’objet de recommandations particulières, notamment vis-à-vis de l’habitat, ce qui nous paraît très largement insuffisant, étant donné les exigences de l’ours. 171 » Toutefois, les interventions de Nature Comminges avaient leur efficacité puisque l’association a permis en mai 2004 de trouver un compromis pour éviter que des coupes ajournées dans un très beau massif refuge de l’ours, sur la commune de Melles, ne soient mises à la vente172 . Depuis cette époque, les associations ont émis des propositions en matière d’exploitation forestière. Nous réaffirmons ici la critique de la Coordination Cap Ours qui constatait à l’automne 2005 que ces propositions n’avaient pas été prises en compte. Au contraire, le Plan Ours (page 28) insiste lourdement sur les « handicaps » que présenterait la forêt pyrénéenne : - Le relief : 82% de la surface forestière est située sur des pentes à 30%, mais c’est justement le milieu refuge de l’ours, voir page 22 du même plan. - Le « vieillissement marqué des peuplements ». Ce dernier point inquiète tant les rédacteurs du plan, qu’ils préconisent « un rajeunissement vigoureux qui implique un accroissement sensible de l’effort de régénération naturelle dans les zones accessibles et l’atteinte d’un équilibre sylvo-cynégétique. » Fort heureusement, une part non négligeable des forêts relevant du régime forestier est inaccessible et non desservie. Une telle doctrine forestière, à l’heure du discours mondial sur la biodiversité, ne devrait plus avoir de mise, surtout dans un plan qui se propose de restaurer et conserver une espèce en grande partie liée à la forêt. Les experts Servheen et Huber avaient justement énoncé en 1993 qu’« il n’est pas possible d’avoir à la fois des ours et une utilisation maximale par l’homme de l’habitat de l’ours » Rappelons qu’une forêt ne « vieillit » pas mais suit un processus d’évolution naturelle, qui s’il va à son terme, permet aux jeunes pousses de côtoyer des arbres murs et des arbres morts sur pied ou en voie de décomposition au sol. Ce type de forêt, appelé « forêt naturelle », « forêt sub-naturelle », « vieille forêt » ou « forêt primaire » est malheureusement encore trop rare en France. Et c’est justement dans les Pyrénées que se trouve une part importante des surfaces forestières à haute valeur pour la biodiversité remarquable, notamment l’Ariège avec 105 000 hectares. (Source : Daniel Vallauri, Laurent Poncet, « La protection des forêts en
171 172

Le Grand Tétras, bulletin d’information de l’A. Nature Comminges, n°8, juin 2004. Op. cit. L’association a également réalisé un rapport très instructif sur cette affaire.

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France métropolitaine », page 111, Livre blanc sur la protection des forêts naturelles en France, W.W.F., éditions Tec et doc, 2003, un ouvrage remarquable). Rappelons aussi qu’une forêt naturelle de petite surface (300 ha) abrite un nombre d’espèces supérieur à 5 000, et qu’une grande forêt naturelle (plusieurs milliers d’hectares) en abrite plus de 10 000, loin devant les milieux qu’on appelle "ouverts" (Livre blanc, op.cit, page 128) Le "Plan ours" ne mentionne pas du tout ces richesses pour se cantonner à une vision très économique de la forêt qui nie la préservation de la biodiversité, et notamment d’espèces aussi emblématiques que le grand tétras qui vit très souvent au contact de l’ours dans les forêts pyrénéennes. D’où la nécessité absolue pour l’Etat d’appuyer tous les projets de réserves biologiques, si possible intégrale, d’autant que les forêts pyrénéennes ne sont pas aussi protégées en surface que celles des Alpes ou des Cévennes (Livre blanc, op.cit. page 116). Plusieurs de ces projets sont attendus : deux projets de réserves biologiques dirigées sont en attente de création depuis longtemps dans les Pyrénées-Orientales et dans les Hautes-Pyrénées, la réserve biologique de St-Pé-de-Bigorre est annoncée depuis plusieurs années aussi. Relevons encore la très faible ambition de l’O.N.F. puisqu’aucune réserve biologique intégrale n’est manifestement envisagée. Pourtant, dès 1978, Dendaletche et Camarra écrivaient : « Il nous semble enfin que la nécessité de considérer, à côté des forêts productives, des forêts conservatoires biologiques doive émerger actuelleme nt dans la pratique concertée O.N.F. Ministère de l’Environnement. » Laurent Nédélec rappelait dans son rapport de 1994 rédigé pour le F.I.E.P. tout l’intérêt du retour à des peuplements mixtes sapin- hêtre avec les caractéristiques de la forêt primaire. En outre, ce même "Plan ours" ce contente de simples recommandations en matière de gestion forestière (pages 93 à 97) qui, l’expérience aidant, sont rarement suffisantes pour préserver le milieu. D’une manière générale, l’instauration du "Plan Ours" s‘est traduit par un assouplissement des règles. Le témoignage de Nature Comminges, par la voie de son président Guillaume Castaing, est révélateur d’un état d’esprit peu favorable à la préservation de l’habitat de l’ours. Avant le plan, l’association était info rmée de projets de coupe forestière qui faisaient l’objet d’un examen préalable par l’O.N.C.F.S. (voir la directive interministérielle du 22 septembre 1988). Aujourd’hui, on a "contractualisé", pour ne pas dire déréglementé, et c’est ainsi que tout est traité au cas par cas en fonction des lieux fréquentés sans réflexion générale. La notion de "zone à ours" a même disparu sous prétexte que les ours vivent sur l’ensemble des Pyrénées et non plus centrés sur quelques sites. C’est pourquoi Nature Comminges a demandé de conserver la cartographie de 1989 puisque les ours d’origine slovène utilisent aussi les mêmes secteurs que les ours autochtones (cf. les travaux de l’E.T.O.) On retrouve cette situation dans toutes les Pyrénées centrales. Du fait de l’existence du noyau historique, les Pyrénées-Atlantiques conservent une certaine spécificité en la matière. Il est cependant logique et nécessaire de revenir partout aux anciens modes d’étude des projets d’aménagements forestiers susceptibles d’affecter l’ours. Car si les cours du hêtre ont chuté ces dernières années et ainsi freiné l’exploitation des bois, l’irruption des pseudo économies

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d’énergie pourrait avoir de fâcheuses conséquences sur les forêts dites naturelles des Pyrénées. Le serpent de mer des pistes/routes forestières, pastorales et/ou touristiques Hormis des coupes en zone très sensible, un des grands problèmes a été et reste la création de pistes forestières et/ou pastorales et celui de la circulation sur ces pistes à vocation plus ou moins touristique. Ces pistes sont nécessaires pour les tracteurs qui récoltent le bois. La technique du câble autrefois très utilisée s’est perdue, malgré quelques tentatives récentes de la voir revenir 173 . Relevons, comme nous invite à le faire Thierry de Noblens, écologiste ariégeois 174 , que ces pistes se multiplient aussi parce qu’elles rapportent des primes substantielles à certains agents de l’Etat. Un scandale pas assez souvent dénoncé qui contribue à la dégradation de la nature et à la banalisation de nos paysages. Ces pistes rendent le milieu de l’ours alors très facile à pénétrer pour tout un chacun, muni de bonnes ou de mauvaises intentions. Par artifice, il est désormais facile de gagner la moyenne montagne et ainsi d’accroître le dérangement des secteurs refuge de l’ours. C’est valable pour les chasseurs, les randonneurs, les skieurs, les chercheurs de champignons et ceux qui pratiquent la raquette. Les chiens qui accompagnent bien évidemment leurs maîtres ajoutent au problème. Très tôt, ce problème a été identifié comme crucial. Les naturalistes le dénoncent mais aussi l’administration. Jean-Pierre Farthouat pointait du doigt ce problème dans son rapport de 1981. Le directeur de la D.P.N., Jean Servat, ariégeois, reconnaissait en 1983 les conséquences fâcheuses de la pénétration de plus en plus fréquente du biotope de l’espèce par des routes à vocation forestière ou touristique 175 . Malgré le "Plan ours" de 1984, le problème n’a pas été réglé. Les groupes restreints de travail dans les Pyrénées occidentales ne fonctionnent que trois mois en 1985 et cessent toute activité après un conflit dur à Etsaut (lire ci-dessous). Un groupe local se reconstitue en janvier 1988 autour des seules administrations. Il demande en vain la fermeture de toutes les pistes au 1er septembre 1988, avant l’ouverture de la chasse. Si des arrêtés sont pris par les maires, ils contiennent tous trop de dérogations et perdent leurs sens. La pose de blocs de pierre, la plus efficace, est très peu retenue 176 . Membre de la D.N.P., Jean-Pierre Tane remarquait dans une note de janvier 1988 la grande difficulté pour les maires de refuser les routes et pistes forestières et/ou pastorales qui profitent à tous, permettent de boucler des circuits, facilitent l’accès à des stations de ski, etc. En Pyrénées centrales, on retient la grande affaire de la route touristique de l’Hospice de France, sur la commune de Luchon (Haute-Garonne), qui dans les années 80 entraîna la disparition à terme des ours présents de manière permanente. Dendaletche évoque dans sa Cause de l’ours l’idée qui naquit dans les Pyrénées : l’ours empêcheur de développer en rond.

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Ce sont les associations qui ont poussé au retour du câble. Cette technique n’est pas sans impact mais ne nécessite pas une pénétration du massif. 174 Il est un des membres actifs du Comité écologique ariégeois dont il fut le président durant 17 ans. 175 Lettre du 16 mai 1983 à Jean-Pierre Raffin, président de la Fédération française des sociétés de protection de la nature. 176 Rapport de M. Brunetaud, ingénieur général du G.R.E.F. à l’O.N.F., sur les problèmes forestiers liés à la protection de l’ours des Pyrénées, 15 février 1989.

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On compte aujourd’hui plus de 3 300 kilomètres de pistes et routes forestières dans le Haut Comminges 177 . Parmi les pistes très néfastes en Pyrénées occidentales, retenons celle de Bélonce (Borce, Aspe) projet appuyé au début des années 80 par M. Dubois de l’O.N.F., qui fait remarquer l’intérêt pour le pastoralisme, contre l’avis du directeur du Parc, Bernard Glass. En 1985, l’affaire d’une piste et d’une coupe projetées dans un milieu très favorable à Etsaut (Aspe) engendrera un conflit très vif avec l’administration. Il y eut également la piste pastorale d’Arrioutort en vallée d’Ossau en 1990. En 1991, la commune d’Aydius réalise la piste des Ichantes, longue de 5 kilomètres qui pénètrera une zone de présence régulière de l’ours et du grand tétras. Voici ce qu’écrit G. caussimont, président du F.I.E.P. au préfet des Pyrénées-Atlantiques le 18 décembre : « Dans le cadre des consultations que vous avez définies le 18 novembre, M. Gérondeau m’a demandé le 26 des avis sur des projets de voirie en zone à ours. Le chemin des Ichantes ne figurait pas parmi ces projets, alors que M. G. m’avait indiqué qu’il souhaitait avoir un avis du Comité dès que la D.D.E. lui transmettrait le tracé exact. Quelle n’a donc pas été ma stupéfaction d’appendre que les travaux avaient commencé et que l’on me demandait verbalement ce que j’en pensais… » Une manifestation menée par l’association Aspe Nature n’y fera rien, elle manquera de tourner très vio lemment et le coup de force sera avalisé ! En 1992, la commune de Borce réalise la piste pastorale de Couecq sur un terrain géologiquement difficile et dans la zone centrale du Parc. Peu avant la création de l’I.P.H.B., une très longue piste est créée à Aran (Sarrance, Aspe). L’I.P.H.B. sort des cartons une trentaine de projets et provoque la panique chez les naturalistes. Elle provoque même une crise entre plusieurs d’entre eux au sujet de la piste d’Ansabère (Lescun, Aspe) devenue une piste pour « mini tracteurs ». Devant le saccage du site des fontaines d’Escoueste, le chantier sera interrompu sur intervention de la S.E.P.A.N.S.O.-Béarn, mais reprendra épargnant un peu cette superbe résurgence. Rappelons qu’un précédent directeur du Parc avait désiré inclure le site d’Ansabère dans la zone centrale du Parc pour le préserver vraiment. Nous en sommes loin ! En Pyrénées occidentales, le F.I.E.P. retient que la réglementation en vigueur depuis 1996 semble mieux respectée, d’autant que sur 132 visites, on relève la présence de panneaux code dans 70% des cas. Cependant, dans 69% des cas, les panneaux prévus par l’I.P.H.B. ne sont pas installés, 55% des barrières non plus et 83% des fermetures à clefs prévues ne sont pas réalisées. A Laruns, les chasseurs peuvent utiliser les pistes et à Sarrance la piste principale a été ouverte à la circulation178 . Même si des progrès ont pu être notés, nous sommes loin d’un respect de la réglementation, si bien que le F.I.E.P. réclame toujours, des années après le Groupe Ours, un véritable dispositif de réglementation. La lecture du "Plan Ours" n’est guère rassurante en ce qui concerne l’accès aux routes forestières. Il ne prévoit que des recommandations qui, nous le savons, restent souvent lettre morte. Seule une réglementation (avec panneaux et moyens de fermeture non dégradés !) permet de limiter la pénétration des massifs. Les résultats obtenus via les observatoires mis en
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Observatoire des espaces naturels dans le Haut Comminges, réactualisation de la synthèse 2000-2001, situation années 2002 et 2003, Association Nature Comminges. 178 Eléments communiqués par Gérard Caussimont, novembre 2007.

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place par le F.I.E.P., en Haut-Béarn, et par Nature Comminges, en Haute-Garonne, le démontrent bien. « Force est de constater que les dispositifs les plus efficaces repérés au fil des années sont la mise en place de barrières fermées à clef lorsqu’elles sont entretenues régulièrement. Là où les habitudes de bonne fréquentation sont prises et où les dispositifs sont présents et entretenus, les usagers semblent respecter en grande majorité la réglementation en vigueur et cela contribue amplement à la plus grande tranquillité des habitats et de la faune sauvage. Cette situation n’est vraiment effective qu’en forêt domaniale et à de rares exceptions près, en forêt communale. 179 » Pour autant, puisque le plan prévoit des plans de circulation par massif (page 97), il sera très instructif d’en connaître l’avancement. Au final, si l’on veut préserver une grande faune dans la montagne, et retrouver aussi une certaine tranquillité que la majorité appréciera, nous n’échapperons pas à une réglementation dûment respectée de la voirie. Le coût élevé de l’essence nous y aidera sans doute… Les aménagements routiers Longtemps, certains territoires pyrénéens furent privés de routes. Il en était ainsi de toute la région entre la forêt des Arbailles, Mendive et Larrau au Pays Basque, si bien que l’ornithologue Rochon-Duvignaud l’appelait le «pays sans route ». C’était dans les années 1930. Depuis, cette région s’est largement rattrapée puisque outre des routes passant par les cols, le syndicat de Soule a fait réalisé une quantité impressionnante de pistes à la fois forestières, pastorales et cynégétiques (tir commercial à la palombe) qui zèbrent et dégradent les paysages et permettent d’aller à peu près partout. Plus près de nous, jusqu’aux années 1970, la région de Sainte-Engrâce, qui abritait encore des ours sédentaires et constituait une zone de repli, était peu aménagée. Laissons Claude Dendaletche : « Entre Arette en vallée de Barétous, Isaba en vallée de Roncal, SainteEngrâce et Larrau en terre basque orientale, s’étendait un immense espace totalement vide en hiver, au printemps et en automne si l’on excepte, en cette dernière saison, les quelques chasseurs de palombes du pays. L’ours jouissait donc dans ses contrées isolées d’une relative tranquillité, les autochtones n’ayant pas de temps à gaspiller en des traques dont ils savaient l’improductivité tant la bête maligne sait affoler les chiens puis les perdre. » Un tel territoire vierge de modernisme devait assez vite céder. En 1964 rapporte Dendaletche avait été démarrée une piste au-dessus de Sainte-Engrâce. Les travaux reprirent en 1981 et durent cesser devant l’intervention de la Fédération S.E.P.A.N.S.O. La colère gronde si fort que le quotidien national La Croix dépêche un correspondant : « "Bientôt, seuls seront admis en montagne les ours et les écologistes. Mais les premiers mangeront les seconds, car ils n’auront plus es moutons des bergers à se mettre sous la l dent !", a résumé un conseiller général des Pyrénées-Atlantiques (…) Espérons que la conclusion sera favorable à la reprise. Pour permettre aux habitants et aux ours de vivre en paix dans une montagne qui est la leur. 180 » Au final, rapporte toujours Dendaletche, en 1986,
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Observatoire des espaces naturels dans le Haut Comminges, op.cit. « La construction d’une route bloquée… par les ours », Paul Guilhot, La Croix, 4-5 janvier 1981.

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le conseiller général du Barétous et maire de Lanne, fit rectifier et goudronner sans la moindre autorisation des pistes forestières qui "désenclavèrent" Sainte-Engrâce. En conclusion : les ours qui vivaient à demeure ont disparu à la fin des années 1970, les moutons sont toujours aussi nombreux et le Tour de France emprunte cette route fruit de l’acte illégal d’un élu sans scrupules. Dans la version définitive de la fiche Ursus arctos citée ci-dessus on peut lire : « La fragmentation des habitats, phénomène habituel des zones comportant des fonds de vallées fortement humanisées, est une des principales menaces. Elle conduit au cloisonnement des massifs montagneux et donc à des isolats. Ce phénomène pourrait s’intensifier en vallée d’Aspe (Pyrénées-Atlantiques.) et dans une moindre mesure dans celle de la Garonne (HauteGaronne) avec l’accroissement du trafic routier. » Il est nécessaire ici de rappeler que les passages protégés pour l’ours en vallée d’Aspe, malgré les promesses de l’Etat, n’ont jamais été réalisés à ce jour. Le trafic a pourtant augmenté, la vitesse des véhicules aussi, et le cas de l’ourse Franska démontre la dangerosité de tels axes routiers modernes pour la grande faune. Une collision nocturne a cette fois-ci été évitée entre l’ours Boutxy et un camion sur la RN 20, alors que cet ours avait traversé 46 fois la route entre l’automne 1999 et mai 2002 (voir page 36 du "Plan Ours"). Laurent Nédélec avait annoncé ce risque probable dans une étude d’impact de travaux routiers en vallée d’Aspe. Il est donc de la plus grande importance pour l’avenir du noyau occidental d’ours, qui sera tôt ou tard renforcé, de mettre en œuvre des moyens de limiter le trafic routier, et des poids lourds en particulier (ce que tous les habitants réclament aussi !), et de remettre à l’ordre du jour la construction des ouvrages de franchissement, que le "Plan Ours" ignore superbement. La mort de l’ourse Franska ne peut permettre de conclure à l’exiguïté de l’espace vital de l’ours dans les Pyrénées. D’une part, l’association Ferus a établi par un ensemble de pièces que cette ourse a fait l’objet d’une véritable traque qui n’a pu que la perturber, au point de traverser de nombreuses fois la route qui lui fut mortelle. D’autre part, les collisions entre ours et véhicules à moteur sont également monnaie courante en Slovénie, où les ours vivent dans un pays au très bon réseau routier et ferré. Ces cinq dernières années, 103 ours ont été tués en Slovénie du fait de la circulation : « Ces cinq dernières années, sur la période 2002-2006, 489 ours ont été "arrachés" à la nature. De ce total, 269 ont été tirés par balle dans le cadre du plan de chasse, 109 ont été tirés et éliminés à cause d’évènements conflictuels avec des personnes, 8 ont été capturés vivants à des fins de réintroduction dans d’autres pays (Italie et France), enfin, 103 ont été qualifiés comme "pertes", principalement dues au trafic. Ces pertes peuvent se classer comme suit : 20% ours ont été tués sur des portions d’autoroutes, 40% par des collisions sur les voies ferrées et 40% sur l’ensemble du réseau routier secondaire. (Selon Marko Jonozovic, directeur du département de la chasse et des animaux forestiers auprès de l’Institut Slovène des Forêts). 181 »

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Articles des journaux Slovenske Novice, Vecer et Delo (Milan Glavonjic, Marjan Tos), cités par Lovec, Revue de l’association des chasseurs slovènes, juillet-août 2007, p.355. Traduction : Marc Baldeck.

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Notons que contrairement à la population pyrénéenne, la population d’ours de Slovénie peut "encaisser" une telle mortalité routière et ferroviaire, en partie due à la recolonisation du territoire par les ours et leur émigration vers l’Italie et l’Autriche Enfin, délivrons cet extrait du compte-rendu de notre premier séjour en Asturies (février 2008), qui démontre toute la nocivité de travaux routiers en apparence banals. « Nous empruntons une route bordée par la montagne d’une part et une rivière et quelques prairies d’autre part. La route est en cours d’élargissement. Est-ce vraiment nécessaire ? Non. Alors pourquoi de tels travaux ? Tout simplement, répond Alfonso Hartasánchez, parce que l’Espagne a décroché des fonds communautaires disponibles pour le faire. Le drame pour la nature, dit-il aussi, c’est qu’une bonne part de l’économie espagnole repose sur les travaux publics (les chantiers sont incessants en effet pour qui voyage en Espagne). Et Alfonso Hartasánchez de nous dire qu’il espère la fin des fonds communautaires pour son pays, sachant toutefois qu’ils seront utilisés pour la destruction de la nature des pays d’Europe centrale et orientale… 182 Ce chantier est mauvais pour l’ours (un site de tanières d’un côté et un territoire d’alimentation de l’autre), car si le trafic n’augmentera sans doute pas beaucoup (vraiment ?), la vitesse des véhicules elle augmentera et les risques de collision avec la faune avec. De plus, l’ours traverse aisément les chaussées lorsqu’elles sont bordées de végétation dense. Or, ce que nous constatons c’est la disparition de la pente boisée de la montagne sous les coups d’explosifs, et l’apparition d’un nouveau profil presque vertical et rocheux. Malgré tout, mais avec bien des difficultés, le Fapas a pu obtenir l’arrêt des tirs d’explosifs pendant la période d’hivernation, et, çà et là le long du tronçon le plus sensible pour l’ours, que l’on conserve la végétation côté montagne en élargissant la chaussée sur quelques petites prairies qui bordent le cours d’eau. Alfonso Hartasánchez est cependant très inquiet de voir la poursuite du chantier 183 .» Il n’est pas question ici d’empêcher de réaliser les routes nécessaires à la vie de tous les jours, mais d’affirmer que la plupart des nouvelles routes occasionnent des festivals d’agressions en tous genres, comme le remarquait si bien François Terrasson. Marées de camions de transit en montagne, vitesse accélérée et accidents graves, mortalité animale augmentée, bruits insupportables dans des espaces alors calmes… Notre société si aménagée, si bruyante mérite qu’on ferme des routes créées pour des raisons stupides et fallacieuses. Les aménagements touristiques et industriels On cite parfois la réalisation d’aménagements touristiques comme une des raisons qui empêcheraient l’ours de vivre sereinement dans les Pyrénées. S’il est vrai qu’une station de ski comme celle de La Pierre Saint-Martin, dans les Pyrénées-Atlantiques, a eu un impact important sur l’ours (mais il faut compter aussi malheureusement dans cette région avec l’élimination directe des derniers ours de la Soule), les Pyrénées ne sont pas altérées gravement au point d’être inhabitables par l’espèce.

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Ce que nous avons vérifié au printemps 2007 en Bulgarie. La raison officielle de ce chantier est la volonté de se rendre plus vite à l’hôpital le plus proche. Comme certaines "nobles" raisons humanitaires, elle est un prétexte.

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Toutefois, des projets actuels comme ceux de l’extension de la station de ski de fond de Mijanès en Ariège sont à proscrire, tant du point de vue écologique (grand tétras et ours) qu’économique, comme le Comité écologique ariégeois l’a si bien décrypté. Il va aussi de la cohérence d’une politique de restauration et de la conservation de l’ours brun que les services de l’Etat ne délivrent pas d’autorisations de travaux lourds au cœur de secteurs vitaux de l’ours encore utilisés il y a 30 ans. Par exemple, en Haute Soule, a été réalisée en 2006 une piste dans un des canyons de Sainte-Engrâce afin d’installer dans la salle dite de La Verna une centrale hydroélectrique. Notons qu’un des derniers ours du noyau occidental fréquente encore le haut de ces canyons souletins, que les milieux sont encore riches et peuvent être un jour recolonisés par l’ours. Les sports dits de nature Marcher dans la montagne, sauf à s’aventurer dans un refuge vital, n’a jamais dérangé l’ours. Il n’est pas de même avec certaines activités rendues d’autant plus néfastes qu’elles sont pratiquées en masse. Le cas de la photographie est un peu à part 184 , et il s’apparente à une chasse il est vrai moins destructrice qu’un coup de fusil. Le quad et la moto trial viennent d’abord à l’esprit. Ce serait oublier la pratique de la raquette qui se révèle très perturbatrice selon les lieux et les mois de l’année. Pour l’ours qui hiverne, c’est un peu moins dérangeant, pour le grand tétras cela peut occasionner sa mort par pertes répétées de ses calories en réserve. Dans l’absolu, nous jugeons que la réflexion sur le sujet est faible. Des chartes des sports dits de nature ont été approuvées en Ariège et en Haute-Garonne. Nous avons été mêlés indirectement à l’approbation de celle des Pyrénées-Atlantiques. Force est de constater qu’il s’agit d’une simple charte, donc sans valeur réglementaire et donc non assortie de sanctions. En outre, leur adoption occulte le fait qu’il existe une réglementation de la circulation des véhicules à moteur. Certains usagers prennent allégrement des pistes interdites à la circulation avec leurs quads notamment (cas fréquents en Haute-Garonne cités par Nature Comminges). Le risque est manifeste que sous couvert de développement touristique, on ne veuille pas limiter certaines pratiques. Nous ne sommes pas les seuls à le réclamer. Combien de chasseurs se plaignent du trop grand nombre de personnes dans la montagne à la saison de chasse. Mais combien d’entre eux utilisent un 4x4 pour aller chasser ? Et rappelons qu’ils ne sont pas propriétaires de la montagne. Toutefois, dans certains cas, en augmentation, nous relevons que des sentiers autrefois non signalés sur les cartes, et qui mènent à des territoires sensibles pour l’ours et la faune, sont désormais indiqués. Par qui ? La Fédération de randonnée pédestre ? Pour mémoire, le secteur du Pic du Midi d’Ossau était encore dans les années 50 un haut lieu pour l’ours. Couturier écrit qu’il ne pouvait s’y rendre sans trouver de traces. Il est envahi aujourd’hui, à tel point qu’on organise le garage des voitures plus bas. L’Italien Zunino avait noté en 1984 que l’afflux important de touristes dans les zones à ours du Parc national des

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On avait évoqué la réglementation de la chasse photographique liée à l’ours en Pyrénées occidentales dans les années 70. Aujourd’hui, un arrêté est relatif à la prise de vues des aires de gypaètes. Un photographe a été lourdement condamné dans les Pyrénées centrales en 2007.

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Abruzzes serait à l’origine de leur décantonnement dans des secteurs non protégés, dans lesquels certains ont été braconnés 185 . Dans le Parc naturel de Somiedo (Asturies), des aires d’usage restreint (areas de uso restringido) ont été créées il y a 20 ans sur les refuges vitaux des ours. Elles sont réservées aux populations locales et les contrevenants risquent une forte amende à y pénétrer. Nous avons constaté et appris qu’elles sont respectées par le public en grande majorité espagnol. Est-ce cela qui permet aux ours de se déplacer tranquillement la journée ? Cela doit grandement y contribuer. Toujours est- il que cette mesure permet à des passionnés de plus en plus nombreux, parfois des familles entières, à une distance de quelques centaines de mètres, de pouvoir observer un ou plusieurs ours en pleine vie sociale et en plein jour 186 . Faut- il créer ce type de réserve chez nous ? Le débat est encore embryonnaire autour de responsables du réseau de suivi et de naturalistes. Il faut le nourrir sans tabou ni complexe. Il est urgent de poser le problème de la fréquentation de la montagne en relation avec la tranquillité de l’ours et d’y trouver des solutions concrètes et sérieuses. Ceci passera par l’invitation de toutes les associations concernées, et pas simplement quelques unes d’entre elles. Puis il s’agira d’élaborer des règles à l’opposé de toute autogestion dont on connaît les faiblesses. Ces menaces dressées, faisons un bilan des espaces au sein desquels l’ours serait tranquille et protégé. Quels espaces protégés pour l’ours ? C’est un chapitre très décevant ! Il y a en réalité bien peu d’espaces vraiment protégés pour l’ours dans les Pyrénées françaises, au sens où il peut évoluer sans risque d’être gravement dérangé. Le Parc national couvre environ 5% du domaine des ours des Pyrénées occidentales. Dès 1978, à la toute fin de leur rapport scientifique, Dendaletche et Camarra proposaient l’idée d’une réserve biologique en vallée d’Aspe pour protéger l’ours et sa grande faune. Ils ajoutaient même qu’ils la voulaient « de préférence à responsabilité locale, non nationale, pour éviter que la surveillance de la zone correspondante ne soit ressentie par la population locale comme une atteinte à l’intégrité territoriale et "psychologique" de la montagne ! » Nous en sommes très loin ! On sait ce qu’il est devenu des projets associatifs de réserves dans les années 80 et 90. Et s’il existe des réserves naturelles dans les Pyrénées, aucune ne joue un rôle majeur pour l’espèce. Les réserves naturelles nationales et les réserves naturelles régionales sont au nombre de 15. Les plus grandes, celles de Pyrénées-Orientales (Py, 3 930 ha et Mantet, 3 028 ha, créées en 1984), ainsi que les autres regroupées au sein de la fédération des réserves naturelles catalanes (5% de la superficie du département) pourraient jouer un rôle lorsque les ours se reproduiront dans le département. Jean-Michel Parde avait d’ailleurs estimé dans son étude de faisabilité du renforcement de juillet 1989 que le territoire allant des gorges de la Frau au
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Lire Rapport L. Nédélec/F.I.E.P., page 84. Nous l’avons constaté personnellement.

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mont Coronat (66) via Orlu, Quérigut et le versant nord du massif des Madres était un excellent habitat pour l’ours, en raison de sa grande superficie forestière, quand bien même la région est coupée par la route des gorges de l Aude et qu’elle est occupée par plusieurs ’ stations de ski187 . Celle de Néouvielle (créée en 1968, 2 313 ha) dans les Hautes-Pyrénées n’est que traversée de temps à autre par l’ours. Les gestionnaires de celles du Pibeste (créée en 1994, Hautes-Pyrénées, 2 609 ha) avaient demandé le retrait de l’ourse Franska au motif qu’elle était exotique. Un des maires concernés par la réserve a eu ce commentaire officieux : « Ça fait bien pour nous et en plus on n’a pas de contraintes. » En effet, on chasse dans la réserve, notamment le mouflon dont les effectifs seraient surestimés pour accroître le nombre d’animaux fixé au plan de chasse. Notons que toutes ces réserves n’excluent pas la pratique de la chasse. Quatre réserves autorisent librement la chasse, six la limitent dans l’espace, une dans le temps et deux l’interdisent totalement. Pour les deux dernières, nous manquons de données. Remarquons la différence entre la pauvreté des Pyrénées-Atlantiques dotée d’une seule réserve, celle de la vallée d’Ossau qui protège les falaises de reproduction des vautours fauves, et la richesse des Pyrénées-Orientales. L’O.N.F. de son côté peut décider la création de réserves dites biologiques au sein desquelles la forêt sera moins exploitée (réserve dirigée), voire plus du tout (réserve intégrale). Pour ce qui est de ces réserves biologiques, qui n’excluent pas non plus la pratique cynégétique, celles de la forêt domaniale de Luchon (333 ha) et celle de Burat-Palaquère (522 ha), en Haute-Garonne, sont fréquentées par l’ours, même si elles ont été créées pour le grand tétras. Pour autant, celle de Luchon est d’une faible superficie alors que le secteur a été un grand refuge de l’espèce avant la disparition des individus autochtones (éliminés directement après réalisation de pistes néfastes) et qu’il est fréquenté aujourd’hui par les ours d’origine slovène. Aucune réserve biologique intégrale n’existe à ce jour dans les Pyrénées au sein de la zone de présence régulière de l’ours, signe de la faible ambition protectrice de l’O.N.F. et des communes. Nombreux s’en étonnent, y compris des juristes tel que Philippe Landelle188 . D’après d’excellents connaisseurs des forêts et des mesures de protection existantes (Gilbert Cochet, Pierre Athanaze du groupe "Forêts sauvages"), seul le classement en réserve biologique intégrale permet une protection sérieuse de la forêt. Le classement en réserve biologique dirigée est manifestement une occasion pour l’O.N.F. de verdir sa politique sans contraintes particulières. Conclusion Le retour d’animaux sauvages s’est toujours accompagné de difficultés, même pour des bêtes paisibles comme le castor. Lorsqu’il a été réintroduit en Suisse dans les années 50, ce fut l’occasion de joutes entre ses défenseurs et les propriétaires de plantations, de peupliers carolins notamment. Aujourd’hui une situation analogue existe en Belgique.
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Jean-Michel Parde, op.cit. pp.27-28 Aspects juridiques de la conservation de l’ours brun en France, Pulim, 2002, page 50.

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Chose en apparence paradoxale, le retour des grands herbivores est finalement plus difficile en Europe que celui des carnivores. Les bisons et les élans ont bien du mal à se frayer un chemin vers l’ouest actuellement 189 . L’histoire montre que tout partage du territoire entre les hommes – animaux territoriaux eux aussi ! – et les bêtes sauvages est toujours assez difficile. Des situations variables démontrent par ailleurs que tout est possible. Hans Kruuk, naturaliste de réputation mondiale et professeur honoraire à l’université d’Aberdeen (Ecosse) prend l’exemple saisissant de ces hyènes tachetées vivant dans certaines villes d’Afrique, et notamment d’Ethiopie, où elles viennent profiter des restes laissés par les hommes. Il rappelle qu’en Roumanie, c’est le cas en Transylvanie à Brasov, que des loups et des ours s’accommodent de la ville et viennent se nourrir aux décharges, comme tous les mammifères opportunistes. Plus près de nous, il décrit une scène étonnante d’un homme entouré d’une vingtaine de blaireaux à qui il lance des cacahuètes dans sa maison de la banlieue de Birminghan en Angleterre. Le cas des renards qui ont colonisé les villes anglaises dans la seconde moitié du XXe siècle, bien connu, est narré aussi : « Un soir que je promenais notre chien, juste à la périphérie d’Oxford, en deux heures je comptais 23 renards dont plusieurs renardeaux… Les densités dans et autour des villes ont atteint des chiffres étonnamment élevés, bien supérieurs à ceux constatés dans la nature. 190 » Dans les Pyrénées, tout concourt à montrer que l’ours a de l’espace pour vivre et qu’il peut redevenir un commensal de l’homme pour peu que nous fassions des efforts en ce sens, des efforts sans doute plus psychiques que matériels. Si l’ours, comme le loup, peut vivre dans une nature très marquée par l’homme, nous souscrivons au souhait, de plus en plus partagé, de créer des espaces de grande tranquillité pour la nature… et l’homme que nous n’oublions surtout pas. On pourrait reprendre les idées du juriste français Cyrille de Klemm 191 qui pensait voici déjà 20 ans qu’il était grand temps de créer des territoires sauvages (wilderness areas) sur le modèle américain (1964), c’est-à-dire des zones où sont interdites les constructions de routes et l’usage des véhicules à moteur. Certains pays scandinaves auraient adopté de telles mesures, preuve que développement économique ne rime pas toujours avec élimination de la nature sauvage. Plus près de nous, les naturalistes Gilbert et Philppe Cochet ou Jean-Claude Génot, inspirés par Robert Hainard ou les grands écologistes nord-américains, posent la création de hauts lieux de naturalité, de 100 kilomètres carré minimum, où la nature pourra s’exprimer librement. Nous y arriverons pour le plus grand bonheur de la majorité. « Le fait de reléguer les grizzlis dans l’Alaska, c’est à peu près comme de reléguer le bonheur au paradis ; si cela se trouve, on n’aura jamais l’occasion d’y aller. » Aldo Leopold, Almanach d’un comté des sables.

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Annick Schnitzler, « Les herbivores et les grands carnivores, leur rôle dans les forêts naturelles », Livre blanc sur la protection des forêts, op.cit. 190 Chasseurs et chassés, relations entre l’homme et les grands prédateurs, Delachaux et Niestlé, 2005. 191 K. Elgmork, « Impact de l’homme sur la présence de l’ours », Conseil de l’Europe, 1988.

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L’OURS ET LE TOURISME
« Los amigos del oso y del FAPAS son nuestros amigos.192 » Le couple de propriétaires de la casa rural, "La Sinriella", vallée de Proaza, Asturies, avril 2008

Il n’est pas dans notre propos de défendre le tourisme, qui a ses professionnels et ses syndicats pour le faire, d’autant que le tourisme de masse présente des aspects néfastes pour la protection de la nature et celle de l’ours en particulier. Non, il s’agit de dénoncer ici l’affirmation selon laquelle l’ours ne serait pas bon pour le tourisme familial dans les Pyrénées, ferait fuir les gens depuis les derniers lâchers d’ours d’origine slovène. Effrayer la population : un boomerang imbécile Dès avant les lâchers du printemps 2006, les groupes ultra pastoraux ont tenté d’effrayer la population. Ainsi, à sa création au début de l’année 2006, l’A.S.P.A.P. écrivait : « Mais pire que tout, nous sommes de plus en plus nombreux à être inquiets quant au risque majeur d’accidents sur les habitants et sur les utilisateurs de la montagne. Nous signalons régulièrement aux autorités l’importance de ce risque. Faut-il attendre qu’un drame se produise pour réagir ? (danger accru pendant les deux années d’allaitement de l’ourson, danger du patou face aux randonneurs). Quel serait l’impact d’un tel accident sur la fréquentation touristique de notre département ? 193 » Dans un autre document, ils prétendent que « les professionnels du tourisme sont inquiets, ils reçoivent déjà de très nombreux courriers de vacanciers qui renoncent aux Pyrénées à cause de la présence d’ours. Le tourisme familial - très important dans notre région - pourrait se détourner des Pyrénées à la première attaque d’ours sur des personnes. Car le risque existe, surtout en cas de femelle suitée. » Avant d’en venir au fond, remarquons que la prétendue dangerosité de l’ours passe comme l’argument principal de l’opposition de l’A.S.P.A.P., avant la soit disant incompatibilité de la présence des ours avec le pastoralisme exposé au point précédent de leur document. Il est bien écrit : « Mais pire que tout… » Ceci n’est en rien étonnant de la part d’une telle association qui agite les peurs les plus faciles dans le but officieux de fonder un lobby. M. Bruno Besche-Commenge le révélait presque explicitement à la fin d’une émission diffusée sur France Culture en 2007. Invoquer la peur de la bête sauvage, c’est nous ressortir le Petit chaperon rouge au XXIème siècle. Et c’est chose aisée, car la peur de la nature règne chez bon nombre de personnes issues des villes ou des campagnes, fruit d’une civilisation occidentale qui s’est construite depuis des siècles, même des millénaires, sur la peur et sur la destruction de la nature. Il n’est pas rare de croiser sur les chemins de montagne des randonneurs urbains effrayés par une couleuvre comme il est encore fréquent de voir des paysans les tuer d’un coup de bâton (observation personnelle). Combien de chasseurs craignent les sangliers qui sont effectivement agressifs lorsqu’on les chasse et bien plus s’ils sont poursuivis par des chiens ou lorsqu’ils sont blessés. Qui, à part une poignée de passionnés ou de…braconniers, connaît la nature la nuit, un moment pourtant essentiel de la vie de nombre d’espèces ?
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« Les amis de l’ours et du FAPAS sont nos amis. » Appel à cotisation de l’A.S.P.A.P., 17 février 2006.

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La très grande majorité de nos contemporains n’a ainsi qu’une vision très restreinte de la nature. Elle se limite alors aux jardins, aux parcs urbains ou aux alentours des villages. Les plus aventureux parcourent nos parcs nationaux ou des réserves naturelles sans s’écarter des chemins de grande randonnée ou de sentiers qui mènent à des cabanes d’observation. Une toute petite minorité s’éprend véritablement de la nature, quand elle reste pour la plupart une terra incognitae. Devant un massif forestier abritant une forêt primaire, des ours, des loups et des lynx et quantité d’autres bêtes, une peintre slovène nous disait : « Ici, c’est Mars pour les gens ! » Craindre l’ours est donc chose compréhensible chez l’homme moderne coupé d’un contact avec la nature, qui plus est d’une nature complète avec ses grands prédateurs. Les effets médiatiques de telle ou telle affaire n’arrangent rien bien évidemment. Un ami ornithologue nous racontait qu’à l’été 2007 il fut appelé par un inspecteur d’académie qui lui demandait s’il n’était pas dangereux de se rendre dans les Pyrénées avec ses enfants à cause des… vautours ! D’un autre côté, on voit de plus en plus de gens prêts à observer des animaux sauvages, il est vrai parfois inconsciemment comme nous le confiait un forestier slovène à propos d’une famille française qui cherchait à approcher … une ourse et ses petits. Les Pyrénéens seraient très inspirés d’étudier l’expérience italienne dans les Abruzzes, celle des Slovènes ou encore celle des Espagnols dans les Asturies. Ils y constateraient que l’homme vit au contact des ours, parfois aussi des loups et des lynx également, sans craindre d’accidents. On compte deux cas d’accidents sur un demi-siècle en Slovénie, des cas rarissimes qui trouvent leur origine dans une faute humaine ou une grande malchance (comme celle de prendre une pierre sur la tête en montagne). Le dernier en date est celui d’un homme parti couper du bois le 24 février 2000 aux abords d’un village avec son chien. Celui-ci est manifestement allé provoquer une femelle dans sa tanière puis est reve nu dans les jambes de son maître, poursuivi par l’ourse ! L’homme a été blessé assez sérieusement au bras droit, puis a été hospitalisé jusqu’au 14 mars, date à laquelle il a complètement récupéré de l’attaque 194 . Notons que des milliers de personnes fréquentent la forêt slovène en quête de champignons, pour le traditionnel piégeage des loirs ou pour y chasser, donc surtout à l’automne lorsque les ours (5 à 700) sont très actifs et engraissent avant l’hiver. Le reste de l’année, les Slovènes sont nombreux à parcourir la forêt à pied. Dans les Asturies, les hommes vivent de manière analogue à celle des Pyrénéens sans déplorer d’accidents. Les Pyrénéens constateraient aussi que des familles entières viennent désormais observer cette grande faune et louent des gîtes, achètent dans les épiceries locales, se rendent au restaurant, etc., bref font vivre une économie locale et ses produits de qualité. Nous avons constaté personnellement combien la région de Somiedo où vivent de nombreux ours attire des familles avec enfants, dont certaines viennent spécifiquement observer les ours, les voient !, et s’en reviennent régulièrement aux mêmes gîtes et restaurants. Il s’agit incontestablement d’une évolution des mœurs qui ne fera sans doute que s’accentuer et touchera de plus en plus nos montagnes des Pyrénées. L’ours facteur de désolation générale, de la lèpre et du choléra ! Le ressort de la peur déjà usé (car fort heureusement il s’use), les ultrapastoraux cherchent ainsi à démontrer que l’entretien et le maintien d’espaces ouverts par l’activité
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B. Kryštufek, H. I. Griffiths, « Anatomy of a human bear conflict. Case study from Slovenia in 1999-2000”, Living with bears, A large European carnivore in a shrinking world, L.D.S., Ljubljana, 2003, pp. 127 et s.

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agropastorale serait menacé, non seulement par le retour de l’ours, et du loup, mais aussi par l’« ensauvagement » du massif. C’est ainsi qu’ils tentent de faire croire que leurs intérêts (grossièrement comparés à ceux des habitants des vallées) sont liés à ceux des urbains qui jouissent de la montagne. Sans pastoralisme, il serait par exemple impossible demain de randonner sur des sentiers d’une montagne devenue « impénétrable » ! C’est ainsi que ces groupes ont lancé une campagne stupéfiante faisant de l’ours (et du loup) les vecteurs d’un « ensauvagement », dont l’objectif caché serait de faire déguerpir tous les êtres humains au profit des animaux sauvages. Lors de l’assemblée générale de l’Association pour la sauvegarde du patrimoine pyrénéen (A.S.P.P. 65), présidée par MarieLise Broueilh, il a été question de rallier le grand public dans la volonté de garder une montagne vivante, sans prédateurs. « L’ours : ce n’est pas bon pour le tourisme » titrait alors La Dépêche du Midi du 23 avril 2008, citant Bernard Moules : « Le pastoralisme est la base qui permet à toutes les autres activités économiques, et notamment le tourisme de vivre dans les Pyrénées. Et si les éleveurs disparaissent des montagnes, on ne donnera pas cher de toutes les activités autour. (…) « Des choix doivent s’opérer. Ou l’on veut d’une montagne que l’on va laisser à la nature qui va reprendre le dessus, ou l’on veut une vie dans nos montagnes avec des acteurs économiques. (…) La présence de l’ours ne favorise pas le tourisme, il le fait fuir. Les utilisateurs de la montagne demandent d’abord à ne pas rencontrer l’ours. Notre combat est aussi le leur. » Pour Philippe Lacube, président de l'A.D.D.I.P., « 2008 sera une année charnière dans les Pyrénées. S'appuyant sur l'évaluation du Plan ours qu'il vient d'achever, l'État va prendre dans les tous prochains jours des décisions qui engageront le devenir de notre massif d'une façon déterminante : au nom de l'ours et du loup tout puissants, c'est bien la place des activités humaines que l'État et les associations environnementalistes tentent de réduire ou d'éliminer : pastoralisme, développement économique et touristique, chasse, libre circulation ... À court terme, c'est l'équilibre remarquable pyrénéen qui est menacé de disparaître, tel que des générations d'hommes ont su le sauvegarder, l'adapter et le faire progresser dans les conditions difficiles du milieu montagnard. » Clamer que l’ours menace l’existence du pastoralisme est une absurdité quand les prix du marché mondial et la concurrence internationale sont les raisons sérieuses du malaise pastoral pyrénéen. C’est d’autant plus malhonnête que les groupes ultrapastoraux sont soutenus par le syndicat F.N.S.E.A. dont on connaît depuis l’après-guerre sa philanthropie à l’égard des petits paysans français… Prétendre que le pastoralisme est nécessaire à l’exercice des autres activités économiques est pour une bonne part un autre mensonge. Sur la simple question des sentiers, chacun dans nos Pyrénées sait que nombreux sont les chemins ouverts et entretenus aujourd’hui par de petites entreprises. Dans les forêts, les cerfs, les sangliers, voire les ours, entretiennent eux aussi des sentiers sur lesquels on marche sans la moindre difficulté. En Slovénie, là où la densité humaine est la plus faible, conséquence de la deuxième guerre mondiale, les sentiers n’ont pas disparu et sont très entretenus par le passage des hommes et de la faune. La montagne slovène, peuplée par de nombreux ours, loups et lynx, n’est pas le désert humain, impénétrable, décrit par des personnes de mauvaise foi. Le révisionnisme patrimonial La haine qui entoure le retour de l’ours et les intérêts de certains à se débarrasser d’une montagne habitée par l’ours ont généré des attitudes nouvelles en matière de promotion touristique. C’est ainsi que dans certains départements comme l’Ariège ou les Hautes-

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Pyrénées, l’ours n’est pas présenté comme la figure essentielle qu’il est dans le patrimoine naturel et culturel pyrénéen, relégué comme une bête visitable dans les zoos et culs-de-bassefosse, quand il n’est pas tout simplement occulté. Sans doute parce que la pression ultrapastorale est forte dans certaines parties des Hautes-Pyrénées, certains responsables du tourisme de ce département négligent ou occultent l’existence de l’ours dans les documents publiés à destination du public. Dans l’édition 2008 de la plaquette de Hautes-Pyrénées Tourisme Environnement distribuée, «Hautes-Pyrénées, les séjours heureux », disponible dans les offices du tourisme, également jointe à un magazine d’informations, on ne trouve aucune mention de l’existence de l’ours. À propos du Parc des Pyrénées, on peut lire : « (…) Sa faune est aussi diverse que fragile, avec l’isard, symbole des Pyrénées (sic !), le grand tétras 195 ou encore le gypaète barbu. (…) » Au chapitre des éco vacances, on propose une transhumance à la rencontre des hommes et des troupeaux, avec l’inévitable couplet sur le rôle soit disant essentiel du pastoralisme dans l’entretien des paysages et de la sauvegarde de la nature. Et en lisant bien, on trouve écrit en petits caractères la seule mention du roi des montagnes, du symbole des Pyrénées par delà les siècles, sous l’annonce d’un séjour naturaliste dans un gîte labellisé « Etape du pays de l’ours » C’est tout ! Curieusement, on propose un sentier balisé sur le site du tournage du film « Le Pacte des loups ». Qu’on se rassure, les loups ne peuplent pas (encore !) la forêt. Nous pourrions évoquer d’autres exemples de ce qu’il faut bien appeler un révisionnisme patrimonial. N’en doutons pas, ceux qui tentent d’occulter l’existence de l’ours à l’époque préhistorique, comme dans l’exposition à l’entrée de la grotte de Niaux (où ne figure aucune mention ni aucune image d’un animal majeur pour les hommes depuis des millénaires), connaîtront tôt ou tard l’effet du boomerang. On ne peut nier les évidences, pas plus que la très longue histoire. Conclusion Toutes les personnes de bonne foi constatent ou constateront que vivre avec des ours, et plus généralement avec une grande faune, est possible sans désagréments majeurs et n’empêche nullement, au contraire, le tourisme familial classique. Les éleveurs ne pourront pas longtemps défendre leur profession en agitant des élucubrations aussi grossières. En outre, la mort violente d’animaux aussi chargés symboliquement que les ours n’est jamais neutre. Plusieurs témoignages collectés en vallée d’Aspe, notamment auprès des propriétaires de l’hôtel des Pyrénées à Etsaut, démontrent que la mort de l’ourse "Cannelle" a eu un impact négatif sur la fréquentation de la vallée d’Aspe. La presse au mois de novembre 2004 s’était d’ailleurs fait l’écho de nombreuses réactions en ce sens et des plaintes des maires qui recevaient quantité de courriers, appels téléphoniques et courriels de protestation et d’injure. Certaines personnes annonçaient qu’elles ne reviendraient pas dans cette vallée. L’équipe de l’événement "Eldorando", organisé en 2006 en vallée d’Aspe, affichait d’ailleurs sa volonté de redorer le blason d’une vallée en partie terni par la mort de l’ourse. Après la mort de l’ourse "Mellba", à l’automne 1997, il avait également été noté par divers professionnels du tourisme, notamment le patron et cuisinier de l’auberge du Crabère à Melles, une désaffection soudaine de la région fréquentée par des touristes anglo-saxons suite à la réintroduction de 1996.
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La chasse du grand tétras est permise dans les Hautes-Pyrénées. Cette espèce est désignée comme fragile pour les touristes, mais les responsables administratifs, politiques et cynégétiques ne doivent pas lire les documents des offices de tourisme…

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Nous Pyrénéens devons réfléchir à cela et inventer un rapport sain avec l’ours.

Marie, 11 ans, achève le moulage d’une empreinte d’ours sur une piste forestière, Slovénie, mai 2008 (Cliché : S. Carbonnaux). Quelques jours plus tard, vers 13h00, en sa compagnie, celle de son père et de son grand-père, nous avons moulé une autre empreinte alors qu’un ours passait à moins de 50 mètres de nous, le plus silencieusement du monde. De forts effluves nous sont parvenus grâce à des rafales de vent. Interrompant notre travail, nous avons remonté le vent et avons alors découvert les traces fraîches d’un ours. Marie, qui a vu ses premiers ours à l’âge de 10 ans et a dormi à la belle étoile dans la forêt, mais aussi Quentin, Maylis, Nicolas, Nathan, Mathis et Adèle, sont les enfants d’une génération qui découvrent entre 10 et 15 ans ce que nous avons connu beaucoup plus tard. Ils sont la preuve la plus vivante que l’homme peut cohabiter avec l’ours en parfaite intelligence.

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POUR UN OURS LIBRE SANS PUCE NI COLLIER ELECTRONIQUES
« Mais l’existence de l’ours pyrénéen aurait-elle un sens, si on savait tout ? » Office national de la chasse, 1985

La tentation toujours plus grand e de contrôler l’animal sauvage a des racines profondes. Elle se niche au carrefour des volontés de dominer la nature, de démontrer que l’animal ne peut se passer de l’aide de l’homme, elle se nourrit sans doute d’un vieux fond de jalousie pour la bête sauvage souveraine et libre. Dans les Pyrénées, en vallée d’Aspe, il avait été imaginé en 1977 d’attraper un des derniers ours, au moyen de fosses et de cages trappes, et de lui placer un radio émetteur. C’est ainsi qu’un journaliste d’Eclair-Pyrénées annonce une première insolite au Parc national en octobre de la même année : « L’expérience est séduisante, car si un jour, cet ours s’attaque à une brebis, nous aurons un enregistrement authentique de cet acte criminel ! (…) Bientôt viendra le temps où la radio nous mettra "en direct" avec l’antre intime… Pour la télévision, il faudra patienter davantage car l’approche restera toujours difficile, à moins que l’ours devienne cabotin à la vue de la caméra, et se laisse… croquer ! 196 » Le directeur du Parc national, Bernard Glass, réagit aussitôt par courrier du 10 octobre auprès de la rédaction du quotidien : « (…) En tout état de cause, le projet concernant les mesures télémétriques qui seraient projetées pour suivre l’ours à la trace, pour séduisant qu’il soit, n’est pas susceptible d’être engagé à court terme car cette méthode peut présenter quelques inconvénients alors que les ours survivants se comptent sur les dix doigts de la main. Par contre, le Conseil national de la chasse et de la faune sauvage envisage de procéder, sous le contrôle de la Direction de la protection de la nature, à une importante investigation portant sur l’ours en vue de mieux protéger cette espèce dont le biotope, chacun le sait, ne se situe pas pour majorité dans le Parc national, mais en zone périphérique. 197 » Dans leur rapport scientifique de 1978, Claude Dendaletche et Jean-Jacques Camarra font alors état de leur opposition à cette « méthodologie », proposée par le professeur Röben de l’Université de Heidelberg et soutenue un temps par la direction du Parc national. « Il est en effet délicat d’envisager, du point de vue éthique et technique, l’implantation de radioémetteurs sur le dos d’un animal préalablement capturé. » Une douzaine d’années plus tard, la pression sur l’animal se fa it plus forte à l’occasion d’attaques répétées commis par un ours dit "familier", une femelle, en vallées d’Aspe et d’Ossau. Assez vite, il sera question de le capturer pour lui poser un collier émetteur aux fins de le suivre et d’anticiper les dégâts qu’il pourrait commettre. Alors directeur du Centre de biologie des écosystèmes de montagne (Université de Pau et des Pays de l’Adour) et président du Comité scientifique du Parc national, Claude Dendaletche, donne le 20 novembre 1991 un avis sur la gestion des ours des Pyrénées franco-espagnoles après décision de capturer l’ours "familier", et de l’équiper d’un collier émetteur. Il rappelle les risques jugés inadmissibles pour une population d’ours si faible et estime que cette ce projet accrédite « l’idée (fa usse) qu’on ne dispose pas assez de connaissances pour protéger efficacement les biotopes de
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Jean Bruno, « Pour "trahir l’ours" un poste radio-émetteur ? », Eclair-Pyrénées, 8-9 octobre 1977 (archives de J.-P. Raffin). 197 Archives de J.-P. Raffin

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l’ours. Elle conforte une sorte de fuite en avant technique qui reporte à toujours plus tard la résolution des vrais problèmes (biologiques, sociologiques, économiques) d’aménagement de l’espace. » En outre, il juge nécessaire une équipe scientifique comprenant des spécialistes de diverses disciplines et constate qu’elle manque aux Pyrénées. En juillet 1992, cette ourse est finalement capturée au lacet mais se libère faute d’avoir été anesthésiée à temps. La porte est désormais bien ouverte pour d’autres expérimentations et dérives. C’est ainsi que durant les gesticulations organisées autour de l’I.P.H.B., il avait été décidé du principe de capturer un des derniers ours autochtones aux seules fins de rassurer certains responsables échaudés par le raté de 1992. Il y eut un débat vif au sein des associations de protection de la nature à qui l’on présentait cette capture comme un des préalables à un futur renforcement de la population d’ours en Béarn. La réintroduction de l’ours dans les Pyrénées centrales en 1996 et 1997 et l’avancée considérable des techniques de suivi des animaux, ont banalisé le contrôle des ours. Certains furent capturés dans les Pyrénées. Dans une note personnelle à Alain Reille, en qualité de membre du C.N.P.N., Roland Guichard, alors directeur d’Artus, exprime alors ses craintes après la capture d’un ourson de 14 mois de la femelle Živa, sur demande du directeur de la protection de la nature de Catalogne. Au seul motif de changer le collier de la mère, l’équipe espagnole, avec l’aide de D. Huber, avait piégé le jeune ours dont la vie avait été mise en danger par une importante chute de neige et la fuite de sa mère, finalement revenue le chercher. Roland Guichard cite alors le berger Pascal Wick pour qui la mortalité peut atteindre 21% des cas, et prétend que les biologistes minimisent ou cachent le risque. Les animaux risquent un choc après anesthésie, perdent l’équilibre au réveil et risquent une noyade en cherchant à s’abreuver. D’autres cas mériteraient des commentaires et nous y reviendrons. Dans les années 1990, un ours est mort pendant l’opération de capture dans les Cantabriques parce qu’il avait attendu trop longtemps qu’on vienne l’endormir. Cette affaire a laissé de profondes blessures entre les Espagnols chargés du suivi et de la conservation de l’ours. L’ours "Papillon" fut également capturé en 2004 sur décision de l’État qui céda aux pressions de certains éleveurs ultrapastoraux du Pays Toy (Hautes-Pyrénées). Très âgé, il fut très affecté par sa capture et mourut quelques semaines après. Les ours lâchés en 2006 furent enfin l’objet de diverses captures dont l’objet est très contestable. Nous plaidons une défense inconditionnelle du sauvage par respect pour l’animal libre et pour regagner le terrain perdu par une société de plus en plus sécurisée, mortifère, hantée par le risque zéro.

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Mai 2008

FERUS BP 114 13 718 Allauch Cedex www.ferus.org

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