You are on page 1of 7

L’idéologie de guerre sainte dans l’Europe médiévale et l’ordre du temple par Pierre Vial L’Europe du Moyen Age est

l’enjeu d’une guerre culturelle, d’une « guerre des dieux ». Elle voit en effet s’affronter deux systèmes de valeurs : l’un, hérité de l’antiquité païenne, se maintient dans l’inconscient collectif des peuples d’Europe et constitue cette culture populaire dont parle Robert Muchembled (1) ; l’autre importé par le christianisme qui en fait une culture officielle, est imposé par des clercs qui entendent s’arroger un monopole sur les intelligences et les âmes. D’où les ambiguïtés, les contradictions internes du monde médiéval. Un monde où l’Église pour assurer son emprise sur les esprits, a utilisé différents procédé vis-à-vis du peuple – c’est-à-dire des paysans qui composent l’immense majorité de la population – elle développe un culte et une religiosité de « troisième fonction » (2), par lesquels elle essaie de récupérer les thèmes de fécondité, de vitalisme dionysiaque, de liens avec les forces telluriques, qui viennent d’un très ancien substrat religieux, souvent pré-indo-européen. Pour affirmer, par ailleurs, ses prétentions à exercer la souveraineté – au plan religieux, mais aussi, à l’occasion, au plan politique (théocratie) – elle met en avant un sacré de « première fonction », de type apolinien, solaire, propre à séduire intellectuels et artistes.

CHEVALERIE ET PAGANISME
Il reste à trouver le moyen d’influencer – mieux, de prendre en main et d’utiliser – la deuxième fonction, celle des guerriers, des chevaliers (3). La chevalerie est une « fraternité guerrière initiatique » (4), héritière des compagnonnages guerriers de l’antiquité germanique que décrivait Tacite dans sa Germanie (5). Significativement, l’adoubement (d’un vieux verbe germanique) signifiant « frapper ») – ce rite par lequel un chevalier éprouvé fait entrer en chevalier un jeune homme reconnu digne de cet honneur – reprend les gestes de la remise des armes décrite par Tacite et qui consacrait l’intronisation du jeune Germain dans le monde des guerriers. « Entre le rituel germanique et le rituel de la chevalerie, note bloc, la continuité n’est pas douteuse ». Soucieuse de récupérer à son profit le dynamisme et le sens du service communautaire qui habitaient les chevaliers, l’Église a donc voulu christianiser les gestes de l’adoubement pour faire, d’une cérémonie empreinte d’un évident paganisme, « une liturgie de chevalierie », comme l’écrit Etienne Delaruelle (6). L’homme du Moyen Age est très sensible au geste, au symbole, au signe. Il est donc révélateur que, dans sa volonté d’orienter à son goût le rituel chevaleresque, l’Église y introduise des éléments qui semblent suggérer fortement un parallélisme entre rites ecclésiastiques et rites guerriers. C’est ce que l’on constate à la lecture d’un Pontificat romano-germanique, composé à Mayence dans la deuxième moitié du Xème siècle. « Cérémonial de la vie laïque et cérémonial religieux, remarque Delaruelle, s’empruntent mutuellement: on peut se demander si le soufflet de la confirmation n’est pas une imitation de la colée, élément caractéristique de l’adoubement (7) ; et si, à l’inverse, fa consécration du chevalier n’aurait pas été, plus ou moins consciemment, modelée sur l’ordination du clerc ». La christianisation des rites de chevalerie doit, dans l’esprit des ecclésiastiques, permettre à l’Église de contrôler le métier des armes : ce n’est certainement pas un hasard si la benedictio vexilli (bénédiction de l’étendard) et la benedictio ensis (bénédiction de l’épée) se trouvent mentionnées, au titre des bénédictions réservées à l’évêque, dans une dizaine de manuscrits s’échelonnant de la fin du Xème à la fin du XIème siècle, tous d’origine germanique. Ces signes éminents du pouvoir guerrier que sont l’étendard et l’épée doivent recevoir, en somme, « 1’habilitation » des clercs. Par ailleurs, l’encadrement des hommes de guerre s’effectue grâce au mouvement dit « de la paix de Dieu » (8) – vaste entreprise menée par l’Église pour imposer aux guerriers des limites à leurs activités et, ce faisant, revendiquer pour les clercs l’exercice d’un véritable droit de souveraineté, au moment où en France le pouvoir politique, du fait de la décadence carolingienne, semblait en pleine déliquescence (la relève capétienne n’ayant pas encore eu le temps de faire ses preuves).

ce refus s’est présenté.UNE ARME POLITIQUE: LA CROISADE Mais plus encore. Et c’est dans le cadre de la croisade que naît une institution d’une grande importance eschatologique dans l’évolution du christianisme médiéval : l’ordre du Temple.. forcément. comme le juge et le bourreau qui exécutent un criminel. que de vouloir associer l’idéal de l’orator et celui du bellator* en une synthèse dont l’intérêt est de nous fournir un bon exemple de la politique de récupération et d’intégration du monde chevaleresque que l’Église a poursuivi à partir des dernières décennies du Xème siècle. depuis plusieurs dizaines d’années. L’ordre du Temple. à la fin du XIème siècle. « même dans une guerre juste. Une évolution sensible se produit cependant avec le compromis constantinien : l’Église doit prendre en compte les nécessités qu’implique une coexistence de plus en plus intime avec l’État. l’Église se résout à franchir un pas de plus et à formuler. comme l’occasion irremplaçable fournie aux guerriers de faire oublier leurs méfaits et turpitudes en plaçant leur épée au service de la seule cause vraiment légitime. puis son développement. est une arme politique de premier choix pour l’Église. des conciles (16) frappent. Le soldat qui * NDH : Oratores. un véritable chantage sur les souverains d’Europe. . Lorsque. un antimilitarisme déclaré. Ce n’est pas le moindre paradoxe offert par cet ordre né en 1119-1120 (10). par la bouche de Saint Augustin. Tertullien (13) ou Clément d’Alexandrie (14) n’ont pas de mots trop durs pour flétrir ceux qui cèdent à la tentation des armes. La Croisade apparaît. ceux qui combattent. par sa prétention à incarné le modèle du chevalier chrétien. mais comme un état d’esprit des chrétiens. voici trouvé un bien utile exutoire (9) pour leurs instincts belliqueux. jusqu’en plein XIème siècle. une réaction toute spontanée ».. bellatores. ceux qui travaillent. la croisade apporte à l’Église la possibilité d’utiliser à son profit le dynamisme guerrier des chevaliers européens. quelques générations plus tard. Alors que le conflit entre l’Empire et la Papauté a pris. une théorie de la guerre juste : « Le soldat qui tue l’ennemi. Quant aux chevaliers. que la christianisation des rites de chevalerie et les mouvements de paix. je ne crois pas qu’ils pèchent car. La guerre et le guerrier sont condamnés avec force par le christianisme primitif. le déclenchement de la croisade par Urbain II. ils obéissent à la loi. contraints moralement de s’aligner sur la politique pontificale. fondé en Terre Sainte pour fournir aux pèlerins une escorte armée sur des routes restées peu sûres dans un pays conquis mais mal contrôlé. de sévères sanctions tout homme ayant tué un de ses semblables à la guerre. dans la propagande ecclésiastique. a justifié son existence. qui peut exercer. un Empire devenu officiellement chrétien. Des pénitenciels (15). voir plus bas. en agissant ainsi. non comme une espèce de dogme ou de loi ecclésiastique. depuis les premiers siècles chrétiens. L’ÉGLISE ET LA GUERRE Cette politique a été rendue possible par l’étonnante évolution qu’a suivie. même en se défendant légitimement » (17). un tour violent. laboratores : les trois ordres issus de la tripartition indo-européenne : ceux qui prient. S’appuyant sur les Écritures (11). le refus des armes et de la violence est intrinsèque à la conception du monde du christianisme primitif : « Dès les origines. la théologie de la guerre. et désavouer par conséquence l’incivisme militant que constitue. sans doute. au nom de l’impératif de la délivrance du tombeau du Christ. les invasions germaniques mettent en question de façon de plus en plus flagrante le sort de l’Empire. note JeanMichel Hornus (12). celle de la croix.

cette chevalerie si rétive aux efforts des clercs qui.tue l’ennemi est simplement le serviteur de la loi. Sur la mosaïque du Latran. Grégoire le Grand dégage. Face aux menaces de l’Islam. le Souverain Pontife doit prendre l’initiative de la résistance et promettre. essayent de plier la caste des guerriers au schéma idéal d’une société chrétienne divisée en oratores. dans l’esprit du mouvement grégorien et par le biais des trêves et paix de Dieu. une conception ministérielle de la royauté (20) et Isidore de Séville affirme sans sourcilier que le devoir du prince chrétien est d’imposer « par la terreur de la discipline ce que les prêtres sont impuissants à faire prévaloir par la parole » (21). MOINES ET CHEVALIERS En aboutissant à une œuvre de conquête. bellatores et laboratores. la papauté trouve cet exutoire lorsque Urbain II a « l’idée d’utiliser dans une œuvre chrétienne le bouillant dynamisme des seigneurs occidentaux en leur proposant. le pouvoir impérial abdique sa responsabilité de bras armé du Saint-Siège. qui viennent battre les côtes d’Italie. comme Léon IV en 848. Mais bientôt. comme c’était le cas des Croisés – l’idéologie de croisade. tournée vers l’extérieur de la chrétienté. L’idéologie de croisade. la turbulence de la chevalerie. leur vœu accompli. à l’intérieur du monde soumis à l’influence de l’Église. déjà présente aux IXème et Xème siècles. tomberont « pour la vérité de la foi. Avec la croisade. l’intégration de l’institution et des valeurs chevaleresques dans une structure sociale dominée et orientée par l’Église. dans la phase défensive de la lutte entre Islam et Chrétienté. par le Saint Siège. comme un organisme à vocation à la fois militaire et religieuse. avec la décadence carolingienne. sert à justifier. Cette « idéologie des trois fonctions ». contre l’Islam ibérique. à la place des interminables et répréhensibles guerres privées. La période carolingienne est déterminante dans cette évolution. une phase offensive. Mais. venant au secours de Rome menacée par les Sarrasins. Ce nom seul a une résonance affective profonde dans l’inconscient collectif de la chrétienté. pour reprendre l’expression de Georges Dumézil. aux yeux des clercs. destiné à incarner en permanence – et non plus pour un temps donné. Il lui est donc facile de remplir son service sans passion afin de défendre ses concitoyens et de s’opposer à la force par la force » (18). prend toute son ampleur lorsque s’ouvre. dès ses débuts. d’un objectif nouveau : Jérusalem. jusqu’à la fin du XIème siècle. contre le païen ou l’infidèle : la guerre juste deviendra une guerre sainte. et donc de création d’États chrétiens au Proche-Orient. la force guerrière des Francs voit son application sanctifiée par le but à atteindre : étendre le règne de la Croix (22). au XIème siècle. le salut de la patrie et la défense des chrétiens » (24). la croisade suscite un difficile problème militaire : comment assurer la sécurité des personnes et des biens dans les territoires nouvellement conquis avec des effectifs squelettiques. avec l’annonce. . Contre la Saxe païenne. reprennent le chemin de l’Occident (28) ? Cette question donne tout son sens à la création de la « milice des pauvres chevaliers du Christ » – c’est le nom initial de l’ordre du Temple – qui apparaît. racheter leurs péchés et sauver leu rame » (27). qui constitue une réapparition médiévale de la tripartition fonctionnelle propre aux sociétés de l’antiquité indo-européenne (26). à partir de l’augustinisme politique (19). La délivrance des Lieux Saints exige la mise en œuvre d’un potentiel militaire que seule peut fournir la chevalerie. compte tenu du départ de nombre de Croisés qui. il manque un exutoire d’ampleur suffisante pour canaliser le dynamisme guerrier. le cas échéant. comme nous l’avons vu plus haut. La guerre est donc juste qui fait passer dans les faits les exigences de la doctrine chrétienne. une expédition glorieuse et bénie dans laquelle ils pourraient. Que vienne une nouvelle forme de guerre. comme l’a montre Paul Alphandéry (25). le proemium caeleste à ceux qui. l’étendard confié à Charlemagne par saint Pierre illustre le rapport idéal imaginé par les clercs entre le monde des guerriers et le sacerdoce : celui qui porte l’épée met celle-ci au service du détenteur du pouvoir des clefs (23).

Il est révélateur de retrouver dans la bulle de 1139 des expressions tirées du De laude novae militiae (31). néfastes et condamnables. Bernard. et. nous vous enjoignons au nom de Dieu et du Bienheureux Pierre. en protégeant ceux-ci des attaques païennes. vous portez en permanence sur votre poitrine le signe de la croix. ouvrage rédigé par Bernard à la demande du maître du Temple – comme il le dit dans le prologue – et qui définit ce modèle du chevalier chrétien ou. A l’instar d’Israël. par Anastase IV. qui définit le Templier. Mais. retrancher ces ouvriers d’iniquité qui rêvent d’enlever au peuple chrétien les richesses renfermées dans Jérusalem. Mais aujourd’hui il vaut mieux les massacrer. la bulle Omne datum optimum. Le 29 mars 1139. attentifs à la rémission de vos péchés. Alexandre III. auxquels se livrent les chevaliers « du siècle » encourage.. nous ne vous exhortons pas moins dans le Seigneur. Alexandre IV. grâce aux nombreuses donations d’une aristocratie qui trouve en cette « milice du Christ » une institution conforme à son éthique guerrière. mais voici que. A l’appel du Souverain Pontife. . reconnu officiellement lors du concile de Troyes. si on pouvait empêcher de quelque autre manière leurs irruptions et leur ôter les moyens d’opprimer les fidèles. christianisé qu’est le Templier. de protéger intrépidement l’Église catholique et d’arracher à l’infamie des ennemis de la croix celle qui gémit sous la tyrannie des infidèles. source de vie. relégué les pompes mondaines et vos biens personnels. vous réalisez par vos œuvres l’Évangile : il n’existe pas de plus grand amour que de donner sa vie pour les âmes.. de héraut de la guerre sainte. Elle a été confirmée à de nombreuses reprises. quelle plus noble mission pour ceux qui ont embrassé la profession des armes ! Allons ! Que les enfants de la foi tirent les deux glaives contre leurs ennemis ! » (32). votre louable ferveur à ce saint ouvrage jaillissent de votre cœur et de votre esprit en un total engagement. qui n’a pas de mots trop durs pour fustiger les actes de violence. combattants avertis des divines batailles et enflammés par la vraie charité. vous ne craignez pas de risquer votre vie pour vos frères. nous adressant à vous tous. Omne datum optimum est le premier texte où la papauté indique explicitement quelle est la raison d’être du Temple et en quoi elle approuve cette vocation de croisé permanent. la papauté au nouvel ordre. au contraire. vous avez écouté les préceptes de l’Évangile d’une oreille attentive. Disperser ces gentils qui veulent la guerre. très tôt. afin que leur épée ne reste pas suspendue sur la tête des justes et afin que les justes ne se laissent pas séduire par l’iniquité (. en 1128.). Clément IV et Grégoire X. c’est Dieu lui-même qui vous a constitués défenseurs de l’Église et adversaires des ennemis du Christ. Clément III. plutôt. abandonné la vie facile qui mène à la mort et choisi humblement le difficile chemin qui conduit à la vie . Innocent III. par la grâce qui souffle sur vous. Ce texte est éloquent : « La nature vous avait fait fils de la colère et adeptes des voluptés du siècle. Urbain III. ARDENTS A MANIER LE GLAIVE L’idéologie de guerre sainte – et sa prise en charge par l’ordre du Temple qu’exprime Omne datum optimum doit beaucoup à Bernard de Clairvaux. Innocent II adresse au maître Robert de Craon. Lucius III. de souiller les lieux saints et de posséder en héritage le sanctuaire de Dieu. pour manifester qu’il faut vous considérer effectivement comme les soldats du Christ.Cette vocation de croisade permanente et indéfinie est affirmée avec force dans les privilèges que donne. premier successeur du fondateur Hugues de Payns. Vous qui avez choisi le nom de chevaliers du Temple. Votre zèle. La bulle Omne datum optimum est à la base de l’impressionnant édifice de privilèges que les Templiers surent obtenir de la papauté pendant près de deux siècles (30). à l’invocation du nom du Christ » (291). Venant sanctionner le développement spectaculaire qu’a connu l’ordre du Temple en une décennie. Célestin III. la saine ardeur guerrière des Templiers : « Tuer les païens serait même interdit. prince des Apôtres.

il n’est pas homicide mais. pouvait-elle survivre aux revers militaires subis par les occidentaux en Terre Sainte et – surtout – à l’évolution d’une société où l’idéologie marchande était sur le point de supplanter l’idéologie chevaleresque (35) ? C’est peutêtre pour avoir méconnu cette évolution – et pour avoir privilégié. et il faut voir en lui le vengeur qui est au service du Christ et le défenseur du peuple chrétien. Le chevalier du Christ tue en conscience et meurt tranquille . mentionnent la raison d’être et la fonction du Temple – ont été confirmées à de nombreuses reprises par les papes des XIIème et XIIIème siècles. Ce n’est pas sans raison qu’il porte un glaive . il travaille pour le Christ. le peuple régénéré dans le Christ vers la terre de promission* ». parce qu’elle est la gloire du Christ : sa mort est triomphante » (33). est plutôt glorieux. Bernard s’extasie : « Ces hommes plus doux que des agneaux deviennent alors plus féroces que des lions. . loin d’être criminel. pour monter la garde autour du lit du Véritable Salomon. en tuant. luttent virilement contre Pharaon et tendent à conduire. La mort des païens fait sa gloire. à l’orgueilleuse légèreté des chevaliers « du siècle ». dont les vertus d’abnégation sont opposées par Bernard. Tels sont les servants que Dieu s’est choisi parmi les forts d’Israël. il est le ministre de Dieu pour le châtiment des méchants et l’exaltation des bons. autour du Saint-Sépulcre » (34). malicide. Contentons-nous de citer Célestin II. Mais l’idéologie de guerre sainte. peut-être faut-il leur donner les deux noms à la fois : car il est manifeste qu’ils joignent à la douceur du moine le courage du chevalier. exaltant les Templiers « ardents à manier le glaive pour élever la gloire de la croix ». en une antithèse haute en couleurs. qui élargit la mission des Templiers aux dimensions d’une défense globale des positions chrétiennes au Levant. contre les ennemis du nom chrétien. par la lance et le glaive. qui avait permis cette intégration. Décrivant les Templiers au combat. selon le vœu de Bernard de Clairvaux. la chrétienté est défendue là-bas principalement par eux et par les frères de l’Hôpital ». Qu’ils tuent l’ennemi ou meurent eux-mêmes. Enfin Célestin III. voit en eux des hommes qui « ne craignant ni la perte ni les dommages de leur propre corps. en mourant. Quand il tue un malfaiteur. tout au moins aux yeux de l’opinion. Les Templiers. et je ne sais si je dois les appeler des moines ou des chevaliers. L’idéologie de guerre sainte incarnée. L’OMBRE DES TEMPLIERS Ces bulles – et toutes les autres qui. ils le peuvent en toute sécurité. Elles traduisent l’apparent succès de cette intégration de la chevalerie à l’ordre chrétien que souhaitaient les grégoriens et dont l’ordre du Temple semble le prototype. leur rôle de manieurs d’argent au détriment de leur fonction guerrière – que les Templiers * Terre de promission ou terre promise. au long des XIIème et XIIIème siècles. les soldats du Christ. dans les bulles que le Saint-Siège accorde à l’ordre pour définir et rappeler ses privilèges. il travaille pour lui-même . Il serait fastidieux d’en faire une énumération exhaustive. par les frères du Temple se retrouve. Puis Eugène III. ils n’ont à concevoir aucune crainte . subir la mort pour le Christ ou la donner. au nombre d’une centaine. imité par Alexandre III : « Incontestablement. qui rappelle la raison d’être initiale des Templiers : « Ils ne craignent pas d’exposer leur âme pour leurs frères et ils défendent contre les incursions des païens les pèlerins se rendant aux lieux saints à l’aller et au retour ». si je puis dire.L’exemple vient de haut : « Ils peuvent combattre les combats du Seigneur. sont la vivante illustration d’une harmonieuse conciliation entre valeurs religieuses et valeurs guerrières restées longtemps antagonistes.

(13) De Idol. 51. A. in Bulletin de littérature ecclésiastique. Adalbéron de Laon. Reifferscheid et G. Étude sur l’attitude du christianisme primitif devant les problèmes de l’État. 1954. La fin tragique de l’ordre du Temple marque. (15) En part. 1955. III. dans PL. Epistol. Vanderpol. (7) La colée est un coup porté par celui qui adoube à l’adoubé. (9) Le mot est de Jacques Le Goff in Le Moyen Age (1060-1330). la figure immémoriale des gardiens du Graal. CCL. op. Gallimard. sur la nuque ou la joue . qui sera reprise par bien d’autres auteurs médiévaux. inconscients. (20) Registrum. 1939.61. estime que dans une société harmonieuse. Arquillière. La doctrine scolastique du droit de guerre. Évangile et labarum. 1978. 1914.. L’augustinisme politique. Caster. (3) Dans un texte célèbre adressé au roi Robert. éd. LXXXIII. incompatibles avec l’éthique païenne de la chevalerie primitive. 21 et 26. 8. (17) A. VIII. Essai sur la formation des théories politiques du Moyen Age. 2 vol.4. 26. 1973. l’ombre des Templiers peut évoquer aujourd’hui. « Les laies et la paix de Dieu ». SCH. vers 1027-1031. 4. 30. 1941. in Le Moyen Age.-X. (19) Voir H. Les trois ordres ou l’imaginaire du féodalisme. 1951. 1960. celui de Réginon vers 915. lettre à la reine Brunehaut : Registrum. Sententiae. 1934. Flammarion. l’échec d’une politique de syncrétisme par laquelle l’Église aurait voulu – elle qui prétendait s’arroger la fonction souveraine. Ewald et Hartmann dans M. (22) Étienne Delaruelle. t. Ce n’est pas un hasard si c’est au moment – la fin du Moyen Age – où meurt l’esprit de chevalerie que le christianisme commence enfin à pénétrer réellement dans les consciences (36). 52 et II Corinthiens. Dombart et A. 47. vers leur perte. (11) En particulier Matthieu. (21) Isidore. lib. 1978. à sa façon. Genève. Duby. 1953. B. Kalb. (16) Par exemple le concile de Reims en 923 et celui de Winchester en 1076. .G. (12) Jean-Michel Hornus.61. Le modèle du moine-guerrier n’était sans doute pas viable.. édit. Paris. dans La société féodale. de la guerre et de la violence. Pierre Vial (1) Robert Muchembled. 1968. pour certains. (10) Victor Carrière. (6) « Essai sur la formation de l’idée de croisade ». Albin Michel. le christianisme ne pouvait complètement oublier ses origines. « les uns prient. 9. in Hommes et structures du Moyen Age. (18) La cité de Dieu. Kultische Geheimbünde der Germanen. Wissowa. (8) Voir G. Voir Gerges Duby. d’autres encore travaillent ». dont l’application au monde médiévale paraît justifiée. coup qui a valeur de test – le futur chevalier doit montrer qu’il sait « encaisser » – mais aussi et surtout valeur initiatique – l’ancien transmet au nouveau cette sorte d’influx particulier qui fait des chevaliers des hommes hors du commun. (4) L’expression est de Marc Bloch. I. Mais il reste la puissance du mythe : au-delà des vicissitudes de l’histoire. Bordas. (14) Stromate IV. le pénitenciel de saint Egbert vers 750.CI. (2) Nous utilisons ici la terminologie dumézilienne. Mondésert et M. col. (5) Cette filiation est étudiée dans Otto Hotler. « consacrés » à une mission chargée de sacré. car porteur d’irrémédiables contradictions internes : même en s’adaptant aux mentalités européennes. 1944. 1934. Paris. 723-724. 111. CCL. t.ont marché. 10. Claire affirmation de la tripartition fonctionnelle. cité. 1925. ou à tout le moins tenir en tutelle la souveraineté au sein de la société médiévale – plier à ses besoins et à ses volontés la fonction guerrière. Culture populaire et culture des élites. « Les débuts de l’ordre du Temple en France ». d’autres combattent. Mouton. XVIII. cap.

(31) Par ex. Leclercq. à la fin de l’année 1099. « Une histoire pas très catholique ». (26) Voir Daniel Dubuisson.(23) Carl Erdmann. 1954-1959. 888. Paris 1969. La chrétienté et l’idée de croisade. Die Entstehung des Kreuzzugsgedankens.p. . 1935. 300. (24) Mansi. 2 vol. (27) Marcel Pacaut et Jacques Rossiaud. n. (30) Le détail de ces privilèges est examiné dans notre Étude des privilèges pontificaux concédés à l’ordre du Temple. Guerriers et paysans. (35) Georges Duby. in Revue de l’Histoire des religions. 200 à 300 chevaliers et 1 000 à 2 000 piétons. III. Concilia. dans les deux textes. vol. V. Cartulaire général de l’ordre du Temple (1119?-1150). (28) Dans notre Étude des privilèges pontificaux concédés à l’ordre du Temple (à paraitre) nous estimons que restaient en Terre Sainte. Stuttgart.. (25) Paul Alphandéry. quant à la continuité historique du schéma idéologique trifonctionnel. Paris. Dubuisson fait le point des controverses suscitées par cette question et apporte des éléments nouveaux. et à notre sens déterminants. « L’Irlande et la théorie médiévale des trois ordres ». XIV. mars 1975. Rome. Sancti Bernardi opera. (29) Albon. Paris.. l’expression « Veri Israelitae » est utilisée. in Études et Recherches n°l. La meilleure édition du De laude novae militiae se trouve dans J. pour désigner – et valoriser – les Templiers. Brader. 1973. (36) Voir P. 1913. (32) (33) (34) Ibid. L’âge roman. 1963. Paris.