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comnène Betchirovitch
(Komnen Beõiroviõ)
Le Kossovo
sur Le cALvAire
cHronique de L’emprise ALBAnAise sur Le Kossovo
à L’omBre des diverses tyrAnnies
préfAce de jeAn-pAuL BLed
L’Age d’Homme
Voici, après Le Kossovo dans l’âme qui réunit ses articles, ses
interviews, ses discours relatifs au drame kossovien, et Le Kossovo
de l’absolu consacré à l’art sacré et à l’Épopée de la Jérusalem serbe,
que Komnen Be¢irovi¢ (Comnène Betchirovitch) publie ce troisième
volet de sa Trilogie kossovienne, Le Kossovo sur le calvaire, contenant
d’innombrables témoignages, puisés dans les sources historiques les
plus diverses, sur le sort du Kossovo au cours des âges. Terre de la
gloire et de la grandeur des Serbes, le Kossovo devint, depuis la bataille
homérique qui y opposa, le 28 juin 1389, les armées serbe et turque à
l’avantage de cette dernière, la terre de leur misère et de leur douleur
du fait de l’investissement pluriséculaire violent de ce territoire par le
peuple voisin, les Albanais, ayant embrassé la religion du conquérant
avec tous les privilèges que cela comportait.
Précisément, Komnen Be¢irovi¢ retrace dans cette vaste chronique qu’est Le Kossovo sur
le calvaire, le martyre des Serbes du Kossovo enduré sous diverses tyrannies : féodale turque,
germano-italienne fasciste, communiste titiste et enfn mondialiste, toutes proftables aux
Albanais et cruelles aux Serbes. La dernière aura été la pire, puisque la plus grande puissance
militaire de tous les temps, l’OTAN, s’abattit, au printemps 1999, sur la nation serbe toute
entière afn de lui arracher la terre essentielle de son histoire et de sa mémoire, le Kossovo, et
l’offrir meurtrie, dévastée, ensanglantée, nettoyée de sa population serbe, aux Albanais, ses
sempiternels ravageurs. Sans que pour autant la bataille de Kossovo qui, en fait, ne cesse de se
dérouler depuis plus de six siècles, soit défnitivement gagnée pour les Albanais ni perdue pour
les Serbes. Et, quant à son effrayant épisode de 1999 aux dimensions internationales, on n’en
mesure que davantage, à la lumière de ces témoignages, toute l’étendue de l’aberration et de
la faillite morale des dirigeants occidentaux pour avoir agi, dans un long confit historique, en
glaive albanais contre les Serbes.
Cependant dans son immense saga au souffe épique qui débute avec le I
er
millénaire, et
qui est ponctuée de persécutions, de massacres, d’exodes, de toutes les formes imaginables
d’esclavage, l’auteur ne manque pas de mettre en avant la parfaite entente entre Serbes et
Albanais tout au long du Moyen Âge et insiste même sur les éclaircies d’humanité du côté
albanais, hélas rares, dans les ténèbres du Kossovo durant la période ultérieure. Ainsi démolit-
il la fable répandue par la propagande albanaise, en particulier par l’écrivain Ismail Kadaré,
d’après laquelle les Serbes et les Albanais se seraient déchirés depuis la nuit des temps. Et
l’auteur s’en fait un point d’honneur.
Chantre de la Serbie éternelle avec ses Lettres des sanctuaires serbes, qu’il publia naguère dans Le
Monde et ailleurs, l’homme du mont Lovtchène, haut lieu serbe de par la célèbre chapelle abritant les
cendres du grand Niégoch, qu’il défendit contre la profanation et la destruction par le régime titiste ;
combattant pour la sauvegarde de sa Moratcha natale au Monténégro central, avec ses biens inestimables
de la nature et de la civilisation sur lesquels plane toujours le spectre du déluge, qu’il relate dans L’Éternité
menacée de la Moratcha, Komnen Be¢irovi¢ est sur le point de publier ses Rencontres lointaines avec une
pléiade d’auteurs français, parmi lesquels Mauriac, Malraux, Sartre, Aragon, Gabriel Marcel, Jacques
Prévert et d’autres, dont il fut un interlocuteur privilégié à ses débuts de journaliste et d’écrivain dans les
années 1960. En outre, il réunit en un fervent Plaidoyer pour la Russie, ses textes sur les thèmes russes,
dont son grand texte sur Soljénitsyne, paru en version sensiblement abrégée dans le dernier numéro de la
revue Le Messager orthodoxe au début de 2009.
ISBN 978-2-8251-3974-5
-:HSMIMF=VX^\YZ:
Prix TTC 28 €
Illustration de la couverture :
La Grande Migration des Serbes du Kossovo (1690)
par Paya Yovanovitch.
le kossovo
sur le calvaire
Du même auteur à l’age D’Homme
André Malraux ou la grandeur humaine
L’Éternité menacée de la Mora©a
Le Kossovo dans l’âme
Le Kossovo de l’absolu
comNÈNe BetcHirovitcH
(komnen Be¢irovi¢)
l’age D’Homme
le kossovo
sur le calvaire
cHroNique De l’emprise alBaNaise sur le kossovo
à l’omBre Des Diverses tyraNNies
préface De JeaN-paul BleD
© 2009 by Editions L’Age d’Homme, Lausanne, Suisse.
Catalogue et informations : écrire à L’Age d’Homme, CP 5076,
1002 Lausanne (Suisse) ou 5, rue Férou, 75006 Paris (France)
www.lagedhomme.com

préface
qui, parmi les amis de la serbie, ne connaît komnen Be¢irovi¢, le chantre
passionné à la chevelure romantique, l’ardent avocat de la culture et de la cause de
son pays ? Depuis plusieurs années, son engagement, en réaction à une actualité
douloureuse, a privilégié la défense de la mémoire du kossovo serbe. celle-ci lui
a déjà inspiré deux livres forts : Le Kossovo dans l’âme, puis Le Kossovo de l’Ab-
solu, l’un et l’autre placés sous le signe des valeurs de l’esprit. la série devient
aujourd’hui trilogie. elle s’enrichit en effet d’un nouveau titre Le Kossovo sur le
calvaire.
l’Histoire était déjà très présente dans les deux premiers ouvrages de komnen
Be¢irovi¢. on avait notamment la place qu’il y avait réservée à la longue suite
d’intellectuels et de savants français qui, tout au long du XiX
e
siècle et au début
du XX
e
siècle, s’étaient faits les avocats de la serbie auprès de l’opinion publique
française. mais l’Histoire est, cette fois, au cœur du propos. il s’agit de suivre le
dossier du kossovo des origines à nos jours. pour cette enquête exhaustive, kom-
nen Be¢irovi¢ a interrogé une masse impressionnante de documents : témoignages
de religieux, récits de voyageurs, dépêches de diplomates, travaux d’historiens,
analyses d’érudits, des textes dont beaucoup étaient enfouis dans l’oubli et que
notre auteur a exhumés.
la moisson est riche. komnen Be¢irovi¢ commence par tordre le cou aux
prétentions des albanais à avoir été les premiers habitants du kossovo. suit une
longue énumération des exactions commises contre les serbes sous le couvert
de la puissance ottomane qui, après la bataille du champ des merles en 1389,
a pris le contrôle de la province. au cours de cette occupation qui ne prend fn
qu’avec la première guerre balkanique en 1912, par mille moyens, de l’intimida-
tion aux massacres, les rapports entre les deux peuples sont inversés. les serbes
deviennent progressivement une minorité dans le pays qui est le berceau de leur
histoire. cependant, tout en retraçant ce long martyre de ses conationaux, l’auteur
sait rendre, chaque fois que l’occasion se présente, hommage à la partie adverse,
notamment en évoquant l’âge d’or des relations serbo-albanaises à l’époque mé-
diévale, le combat héroïque de skanderbeg et, plus tard, la noble fgure d’essad
pacha toptani.
on aurait pu croire que le calvaire des serbes du kossovo était terminé avec
la libération de la province et sa réintégration au sein de la serbie. même s’il a
connu un temps de répit, il n’en est rien. après l’éclatement de la yougoslavie,
en avril 1941, sous les coups de boutoir de la Wehrmacht, les brutalités contre
les serbes reprennent, conséquence de l’alliance passée entre l’occupant nazi et
8
une large fraction de la population albanaise. les moyens employés plus tard par
tito sont certes différents. mais, en décidant de détacher le kossovo de l’autorité
directe de la république de serbie, il favorise un processus qui vise à y affaiblir
davantage la communauté serbe.
komnen Be¢irovi¢ met ainsi en évidence le fl directeur qui traverse toute
l’histoire du kossovo du désastre de 1389 à la prise de contrôle de la province
par les kossovars albanais, suite à la guerre de l’otaN contre la serbie en 1999,
et à la proclamation unilatérale de l’indépendance en 2008. le dernier acte de la
pièce est-il pour autant écrit ? il serait bien présomptueux de l’affrmer. De quel-
que manteau qu’on l’habille, une injustice reste une injustice et l’histoire dure
longtemps.
Jean-Paul Bled
9
PROLOGUE

La guerre de L’OTaN cONTre La Serbie
à La Lumière impLacabLe de L’HiSTOire
la nomenclature médiatique et politique de l’ouest n’a cessé, durant toute la
dernière décennie du XX
e
siècle, de lancer des mensonges, des imprécations, des
appels au meurtre à l’encontre des serbes, les accusant de tous les maux inhérents
au drame yougoslave, d’abord au sujet de la Bosnie et de la croatie, puis au sujet
du kossovo. Dans leur ignorance, dans leur parti pris, dans leur mauvaise foi, dans
leur aveuglement et leur obstination dans l’erreur, les oracles politiques et média-
tiques refusaient toute approche historique, religieuse, culturelle, civilisationnelle
de la situation au lendemain de l’éclatement de la yougoslavie, réduisant des siè-
cles d’une histoire tourmentée à une affaire de droits de l’homme dont, d’abord
les croates, puis les Bosniaques, ensuite les albanais du kossovo auraient été
respectueux, contrairement aux serbes qui en auraient été les violeurs. et c’était,
tout au long de la décennie 90 qui allait clore le Deuxième millénaire du christ, le
haro sur les serbes, peuple qui avait tant enduré pour le christ, précisément de la
part des apostats bosniaques et albanais, ainsi que de la part des fanatiques croa-
tes. tous se trouvent inscrits dans le livre noir de l’Histoire par les méfaits qu’ils
commirent, en tant que suppôts de l’allemagne nazie et de l’italie fasciste dans
les Balkans durant la seconde guerre mondiale, alors que les serbes, consentant
à des sacrifces immenses avec les autres nations de l’europe et du monde éprises
de liberté, combattaient le féau.
soudain, dans l’esprit pervers des faiseurs d’opinion, impatients de se faire une
gloriole, les fls et les petits-fls des combattants des régiments oustachis croates,
des divisions Waffen ss bosniaques et albanaises, Handschar, Kama et Skander-
beg, malgré le fait que leur progéniture s’en vantait et poursuivait, avec l’écla-
tement de la yougoslavie, les mêmes tristes exploits que leurs aînés, se muaient
en êtres vertueux, intouchables, quasi sacrés et par-dessus tout démocrates. par
contre, les descendants des résistants serbes à l’hitlérisme se métamorphosaient
en fascistes, en monstres, en démons que toutes les puissances du monde, l’oNu,
l’otaN, l’union européenne, bref la fameuse communauté internationale, devai-
ent impérativement neutraliser, au risque de voir l’europe et le monde gagnés par
le féau serbe. et, bien qu’on ait traité auparavant les serbes à la fois de commu-
nistes et de tchetniks, qui furent des ennemis mortels, on inventa, toujours sur leur
compte, ce fascisme qui vient, pour reprendre le titre du livre du triste Jacques Jul-
10
liard, l’un des spécimens de la kabbale antiserbe parisienne avec les incontourna-
bles Bernard-Henri lévy, andré glucksmann, alain finkielkraut, Daniel cohn-
Bendit, paul garde et autres vétérans médiatiques des diverses guerres imposées
aux serbes lors de la dislocation de la yougoslavie. sans oublier, bien entendu, les
égéries antiserbes déchaînées, telles que françoise giroud, de son vrai nom lea
france gourdji, véronique Nahoum-grappe, florence Hartmann, sylvie matton
et des moindres.
en fait, tels des loups affamés à la recherche d’une proie, les oracles huma-
nistes de l’ouest s’engouffrèrent si bien dans cette brèche, que dis-je ! dans cet
abîme de haine héréditaire croate, bosniaque et albanaise envers les serbes, qu’ils
l’embrassèrent comme leur propre cause et s’en frent, en habiles sophistes, les
militants d’autant plus farouches que bon nombre d’entre eux en était corrompu.
si bien qu’ils ne cessèrent pendant des années de bramer et de clamer, de héler et
de beugler le bombardement et l’écrasement des serbes par l’otaN, comme la
tâche la plus importante, comme la mission la plus urgente, comme le devoir le
plus sacré dans l’univers.
véritable hennissement des chevaux d’apocalypse que cette clameur quasi-
planétaire qui montait jusqu’aux astres et outrageait la pureté des cieux ! apoca-
lypse qui ne tarda pas à s’abattre sur les serbes, d’abord avec les bombardements
de la république serbe de Bosnie par l’otaN au début de l’automne 1995 pour
le compte des islamo-bosniaques, puis avec la guerre aérienne que l’otaN mena
contre la serbie tout au long du printemps 1999, sous prétexte de secourir les al-
banais du kossovo prétendument opprimés, martyrisés, sinon menacés d’extermi-
nation de la part des serbes. or, c’était le pire mensonge, puisqu’ils bénéfciaient
de tous les droits imaginables dans un état démocratique, notamment celui d’uti-
liser leur propre langue, celui de posséder leurs médias et leurs institutions cultu-
relles, comme l’université et l’académie, enfn celui d’avoir leurs représentants
au sein du parlement de serbie et de participer à toutes les institutions du pays.
mais comme les serbes se trouvaient en butte à l’inimitié générale et en mauvaise
posture en Bosnie et en croatie du fait de l’entrée de l’otaN du côté croate et
islamo-bosniaque, les albanais jugèrent la situation propice pour poursuivre et
parachever leur emprise totale sur le kossovo, déjà grandement effectuée à l’om-
bre des règnes tyranniques du passé, tant féodal turc, germano-italien fasciste que
titiste communiste, tous cruels vis-à-vis des serbes et proftables aux albanais du
fait qu’ils en surent gagner les grâces en se mettant successivement à leur service.
Des groupes soutenus, instruits et entraînés à l’extérieur, principalement en alle-
magne, ayant leurs bases arrière en albanie voisine, déclenchèrent, surtout à partir
de 1996, des vagues de terreur à travers la province, frappant indistinctement les
forces de l’ordre et les civils serbes mais aussi les civils albanais favorables à la
convivialité avec les serbes. cependant de simples réactions de légitime défense
– la plus légitime qui soit – et de maintien de l’ordre de la part des autorités, furent
11
présentées par les médias de l’ouest, toujours avides de crimes serbes, comme des
actes de terreur aveugle, de nettoyage ethnique et de génocide planifés.
c’est en se fxant sur ces fantasmes et en insistant sur le seul facteur démo-
graphique, le fameux 10 % de serbes contre 90 % d’albanais de souche, que les
gouvernements occidentaux, en fait états-unien, britannique et allemand, suivis
des autres, fondèrent et pratiquèrent leur politique kossovienne, en dévoyant un
contentieux historique entre deux peuples en une affaire idéologique. ils ne retin-
rent sur près d’un millénaire de rapports serbo-albanais, que la dernière décennie
du XX
e
siècle et exclurent les données essentielles de la complexe et vaste ques-
tion du kossovo, à savoir la donnée historique, religieuse, culturelle, civilisation-
nelle – les hautes images des temples serbes et les sublimes vers de l’épopée du
kossovo étant précisément l’une des fertés de la civilisation européenne. aussi,
au lieu d’encourager le dialogue entre serbes et albanais, malgré le profond an-
tagonisme entre eux, ils frent tout pour l’exclure et le saboter, certes en se livrant
au guignol de rambouillet.
une stratégie dont on serait tenté de penser qu’elle a été élaborée par des sim-
ples d’esprit, si elle n’avait pas été diaboliquement préméditée dans le but d’une
mainmise de l’otaN sur les Balkans et, par là, de la justifcation de sa raison
d’être, puisque l’alliance se trouvait en manque d’ennemi, suite à l’abolition du
pacte de varsovie et à l’effondrement de l’union soviétique. il fallait aussi se
faire crédible, voire redoutable à la face du monde, progresser vers la russie,
notamment en construisant la future base Bondsteel au kossovo, occuper la voie
stratégique du passage des oléoducs de la caspienne, se livrer à des sortes de
manœuvres in vivo en essayant notamment de nouvelles armes sur les populations.
c’est sur ce dernier point qu’insistera, en vantant l’intervention de l’otaN en
serbie, l’idéologue de l’hégémonie américaine sur le monde, naturellement via la
perdition de la russie, Zbigniew Brzezinski, maître en la matière de madeleine
albright et de richard Holbrooke qui se sont tellement distingués dans la croisade,
sous la bannière du croissant en Bosnie et au kossovo, contre les serbes. tel
maître, tels disciples !
il ne faut pas sous-estimer non plus un facteur tout à fait banal, sinon sordide :
le locataire d’alors de la maison Blanche, Bill clinton dont l’image venait d’être
ternie par les révélations de ses ébats avec sa stagiaire dans le Bureau ovale que
l’on appela le bureau oral à cause des séances fellatoires qui s’y déroulaient, se
hâta, ayant de justesse échappé à la destitution, d’agir en archange de la morale
afn de redorer son blason. ainsi le maître du monde, le cerveau encore noyé dans
les buées du cigare auparavant plongé dans le sexe de la stagiaire ordonna-t-il à
son subalterne Javier solana, ancien farouche anti-atlantiste à la tête de l’otaN !
de lancer les escadrilles de la mort sur la serbie. et lorsqu’il s’avéra que les serbes
tenaient bon, on entendit le fumeur de cigare proférer de sa voix gutturale, sem-
blable au hululement d’un rapace nocturne, que les bombardements de la serbie
allaient se prolonger pendant des mois, voire pendant des années, s’il le fallait. ici,
12
comme dans le cas du nez de cléopâtre qui, d’après pascal, s’il eût été plus court,
aurait changé la face de la terre, il y a lieu de s’interroger : sans cette aberration
de clinton, l’otaN aurait-elle, malgré toutes les données précitées, basculé, avec
cette première guerre, dans le crime, et nos humanistes auraient-ils pu, sans cela,
donner la pleine mesure à leur humanisme ? Je laisse aux philosophes de l’Histoire
le soin de répondre.
toujours est-il que, pas plus que l’histoire, la religion, la culture, les notions
de la justice, du droit et de la morale n’entraient dans cette stratégie, alors même
que l’opération démoniaque de l’otaN contre la serbie, qui ft des milliers de
morts et de blessés et des centaines de milliers de déplacés, qui détruisit des villes
et des infrastructures du pays, qui n’épargna même pas des écoles, des hôpitaux ni
des lieux de culte et qui surtout contamina l’environnement par le mal incurable
de l’uranium appauvri, fut présentée devant les opinions comme une opération
humanitaire baptisée, pour comble d’hypocrisie, Merciful Angel, Ange miséricor-
dieux ! aux ouragans de mensonges sur les serbes succédèrent les ouragans des
bombes !
qui plus est, tout en continuant de meurtrir la serbie durant 8 jours et nuits,
les responsables de l’ouest, chirac le premier, affrmaient qu’ils ne faisaient pas
la guerre au peuple serbe, mais à son leader slobodan milochevitch ! et lorsque
les troupes de l’otaN, suite au retrait des troupes serbes, occupèrent la province
en juin 1999, elles laissèrent les albanais dévaster le kossovo, massacrer et chas-
ser la plupart de la population serbe, s’emparer de ses biens, détruire ses églises,
sous prétexte qu’il était parfaitement normal que les albanais assouvissent leur
vengeance. Dixit notamment Bernard kouchner, prophète de la fameuse ingérence
humanitaire, déjà en poste au kossovo pour s’y livrer aux travaux pratiques de sa
théorie fallacieuse. en fait, ils assouvissaient leur propre besoin de mal par le biais
des albanais ou justifaient ainsi leur propre aventure criminelle dans les Balkans.
il n’est de pires sauvages que des sauvages civilisés, car ils associent l’imposture
au crime.
Je n’ai cessé de dénoncer, dès ses premières manifestations, l’abomination
antiserbe, déjà dans un appel au titre prémonitoire Justice pour les Serbes, paru
dans Le Monde du 28-29 octobre 1990, alors que la yougoslavie titiste vivait ses
derniers jours. appel qui ne manquera pas de se vérifer et de prendre des pro-
portions universelles, voire cosmiques, avec l’injustice qui allait s’abattre sur les
serbes tout au long des deux décennies qui suivirent. D’abord dans les guerres de
krajina et de Bosnie, lorsque le peuple serbe fut mis au pilori médiatique et placé
en ghetto, et ft l’objet de sanctions économiques et autres ; puis dans la guerre
du kossovo, événements accompagnés de la création de la cour de l’injustice,
dite le tribunal pénal international pour l’ex-yougoslavie, véritable inquisition
moderne, que le tribunal de l’Histoire ne manquera pas de juger et de condamner
sans appel.
13
Devant tant d’acharnement que l’on ne retrouve que dans les mythes, j’étais
en effet souvent hanté par cette scène de l’Enfer de Dante où le comte ugolino
mord férocement pour l’éternité la tête de l’évêque ruggieri, avec cette différence
que le comte avait quelque bonne raison de le faire : l’évêque de pise l’avait fait
mourir de faim avec ses deux petits-fls dans une tour de la cité, alors que les
serbes n’avaient absolument rien fait à la fameuse communauté internationale,
titre usurpé par les états-unis et quelques états occidentaux, si ce n’est de s’être
trouvés sur le chemin d’humanistes à la recherche d’une proie s’accordant, comme
des jumeaux siamois, aux ambitions états-uniennes, atlantistes et européistes de
l’hégémonie mondiale.
toujours est-il qu’avec les événements du kossovo, mon engagement ne pou-
vait que s’amplifer, étant donné la place immense qu’occupe le kossovo dans
notre psychisme et notre identité serbes, si bien que devant les nuages délétères
qui s’amoncelaient au-dessus de notre terre sacrée et qui ne tardèrent pas à éclater
en foudres de l’otaN sur la serbie entière, je ne manquais pas de réagir par de
nombreux articles, interviews, appels, réunis en un volume intitulé Le Kossovo
dans l’âme, paru en 2001, comme premier volet d’une trilogie que je conçus alors.
et, bien que la plupart de la matière ait été déjà réunie à l’époque, le second volet,
Le Kossovo de l’absolu, consacré à l’art sacré et à l’épopée, vus principalement
par les auteurs européens du XiX
e
et du début du XX
e
siècles, ne devait paraître
qu’en 200, alors que ce troisième volet qui a nécessité davantage de recherches,
Le Kossovo sur le calvaire, vaste enquête ayant pour objet l’emprise albanaise
sur le kossovo au cours des divers règnes tyranniques, voit le jour en ce dixième
anniversaire de la guerre menée par l’otaN contre la serbie, précisément pour
lui arracher sa Jérusalem et l’offrir dévastée, brûlée, meurtrie, endeuillée, comme
jamais auparavant, à ses sempiternels persécuteurs, les albanais.
pour composer cette chronique, je me suis plongé dans la profondeur des âges
aussi loin que le début du premier millénaire à la recherche des albanais que l’on
dit habitants du kossovo depuis la nuit des temps, mais sans en trouver, pas même
dans la péninsule Balkanique, une trace. ce n’est qu’au Xi
e
siècle qu’ils apparais-
sent pour la première fois, et cela très sporadiquement, dans les écrits des histo-
riens byzantins bien placés pour en parler, puisque les Balkans entiers se trouvaient
dans l’empire de Byzance. aussi, à la différence d’ismail kadaré et d’autres ser-
bophobes incurables, qui affrment que les serbes et les albanais se sont déchirés
depuis toujours et que tout entre eux n’était et n’est qu’enfer et malédiction, j’ai
découvert avec soulagement et satisfaction que, bien au contraire, leurs relations
avaient connu un âge d’or à l’époque médiévale ; que les familles nobles serbes
et albanaises établissaient des liens de parenté, notamment par des mariages ; que
les albanais avaient été parfaitement intégrés en tant que sujets à part entière dans
l’empire du tsar Douchan ; que même le héros national albanais georges castriota,
dit skanderbeg, était par ses deux parents d’origine serbe ; que, sans le savoir, avant
que l’historiographie allemande ne le découvre, les poètes serbes l’avaient célébré ;
14
que son père ivan était l’un des donateurs de la laure royale serbe de chilandari
au mont athos ; que les deux peuples avaient partagé le même sort cruel lors des
premiers assauts du conquérant ottoman, mais que, hélas, tout changea lors de la
conquête défnitive des Balkans par les turcs à la fn du Xv
e
siècle.
c’est à partir de ce temps-là que les albanais, n’ayant pas une forte conscience
nationale, faute d’avoir eu un état et une église, à la différence des serbes, des
grecs et des Bulgares, commencèrent à basculer dans l’islam avec tous les avan-
tages et tous les privilèges que cela comportait par rapport à ceux qui demeuraient
fdèles à la foi chrétienne. après avoir embrassé la religion du conquérant, ils s’en
frent malheureusement le bras armé sur les chrétiens balkaniques précisément
serbes, grecs et bulgares, investissant en vagues successives au cours des siècles
suivants la serbie méridionale, en particulier les régions limitrophes de la mé-
tochie et du kossovo, au prix de la terreur la plus effroyable. celle-ci se traduisait
par des humiliations, des corvées, des rapts, par des meurtres, par des massacres,
par la destruction des églises, par des pillages, par des exodes, par l’islamisa-
tion forcée, par toutes sortes de violences et l’esclavage imaginables que certains
groupes humains peuvent exercer à l’encontre des autres, comme l’ont d’ailleurs
constaté certains historiens. et là encore, dans la cruelle uniformité de la terreur
albanaise au kossovo, je n’ai pas omis de rapporter, au cours de ma chronique, des
cas, hélas rares, d’humanité du côté adverse. quelques rayons de soleil dans les
ténèbres multiséculaires de kossovo !
Naturellement, tout cela se passait sous l’égide des turcs qui élevèrent les al-
banais, pour les services rendus, au rang de meilleurs fls du Sultan et recrutèrent
dans leur pays de nombreux pachas, ce dont ils s’enorgueillissent aujourd’hui.
ismail kadaré affrme qu’il y en eut jusqu’à trois cents, une vraie pépinière de
pachas ! et, en effet, occupation turque, voici le mot magique qui explique le
drame que les Balkans ont connu de nos jours ! tous ces maux qui se sont produits
sur le sol de l’ex-yougoslavie, que ce soit en Bosnie-Herzégovine, en krajina,
au kossovo, et avec un début en macédoine, constituent en fait l’expiation de la
longue et cruelle domination turque de cette partie de l’europe. une domination
dont le caractère barbare et esclavagiste est mis en évidence par l’historiographie
européenne dans son ensemble, ainsi que par d’innombrables textes littéraires et
autres. ce sont les turcs qui ont semé le mal originel dans les Balkans, en y
ouvrant notamment la plaie de l’apostasie dans l’âme de certaines populations bal-
kaniques. et les pages de ce livre qui refètent ce néfaste héritage que la turquie a
laissé sur une bonne partie de notre continent, constituent le meilleur argumentaire
contre son admission au sein de l’union européenne, si, bien entendu, celle-ci doit
avoir un sens et prétendre à un avenir.
cependant, loin d’avoir tenté de remédier à la plaie de l’apostasie par des voies
civilisées, notamment à travers le dialogue, les dirigeants européens et américains,
dans leur aberration, n’ont fait que l’envenimer en sévissant, durant près de deux
décennies, par tous les moyens, politiques, médiatiques, économiques et militaires
15
contre les serbes, croyant lutter pour les prétendus droits de l’homme, alors qu’en
réalité ils ne le faisaient que pour préserver de néfastes séquelles du colonialisme
turc dans l’espace ex-yougoslave. il fut un temps où l’islamiste alija izetbegovi¢,
qui écrivait : « il n’y a pas de paix ni de coexistence possibles entre l’islam et les
institutions non islamiques », était adulé, à l’instar d’une idole vivante, par l’en-
semble de la classe, j’allais dire de la caste, politico-médiatique de l’ouest ! on se
souvient de la scène où, devant des millions de téléspectateurs, les deux thuriférai-
res du leader islamo-bosniaque, Bernard-Henri lévy et Bernard kouchner, avec
Bruce lalande, lui remettaient en cadeau sinistrement symbolique, un poignard,
afn d’en user contre les serbes, pourtant victimes pluriséculaires de l’oppression
ottomane en Bosnie, comme ils l’ont été au kossovo.
oui, l’histoire du kossovo pendant un demi-millénaire, comme on le verra à
travers d’innombrables témoignages que contient ce livre, n’est qu’un long gé-
missement qui monte des siècles de l’esclavage le plus noir. et cette ignominie ne
devait cesser qu’avec la première guerre balkanique en 1912, menée par la ser-
bie, le monténégro, la grèce et la Bulgarie contre la turquie, lorsque le kossovo
avec tout le reste de la péninsule, fut enfn libéré. Hélas, après une pause d’une
vingtaine d’années qui correspond à la durée de vie de la première yougoslavie,
le cauchemar pour les serbes kossoviens se poursuivit sous l’occupation germano-
italienne du kossovo durant la seconde guerre mondiale, à tel point que parfois
les soldats allemands et italiens devaient protéger les civils serbes afn qu’ils ne
soient pas massacrés par les albanais. et bien que ceux-ci aient été massivement
du côté de l’occupant, au lendemain de la libération les serbes leur furent livrés
à la merci dans la yougoslavie de tito reposant sur la fameuse formule : « Une
Serbie faible, une Yougoslavie forte », de sorte que les albanais du kossovo dis-
posèrent d’une autonomie exorbitante et en abusèrent en faisant partir par diverses
pressions quelques 300 mille serbes, en 50 ans de régime communiste. et tout ce
que slobodan milochevitch ft, en réintégrant le kossovo au sein de la serbie en
1989, ce fut de tenter d’arrêter cette hémorragie afn que la province ne se vidât
jusqu’au dernier des serbes et n’y disparaisse jusqu’à la moindre trace de leur
présence jadis éclatante, comme en témoignent les splendides monuments de ci-
vilisation ou ce qui en subsiste encore, tels que l’église trinitaire de petch ou les
laures de gratchanitsa et de Detchani.
telle est, en bref, la saga douloureuse des serbes kossoviens que j’ai essayé
de composer en puisant dans les sources historiques les plus diverses, serbes et
étrangères, encore que ce ne soit qu’une anthologie, car pour en relater la totalité,
il faudrait un ouvrage de la taille de plusieurs gros volumes. il en ressort qu’il
n’y a pas de population sur terre qui ait été tant éprouvée, qui ait autant souffert
et enduré que la population serbe du kossovo, et que, par conséquent, elle ne
devait aucunement faire l’objet de nouvelles épreuves et souffrances au risque de
bafouer le principe de l’humanité la plus élémentaire. or, c’est précisément cette
population-là qui, avec la nation serbe tout entière, fut choisie, par les humanistes
16
de l’ouest se trouvant en manque de victime, pour être châtiée, écrasée sous les
bombes de l’otaN, puis livrée à la merci des albanais, avant que la majorité
ne prenne le chemin de l’exode, pour ne pas être massacrée ; le reste demeurant
enfermé dans le goulag prétendument gardé par les soldats de l’occupant ! si bien
gardé que les albanais au vu et au su de ces derniers perpétrèrent, entre autres
actes de violence, le terrible pogrom sur ces pauvres gens en mars 2004, pour être
récompensés, en février 2008, par la promotion du kossovo ainsi albanisé en état
indépendant aussitôt reconnu comme tel par l’ouest à l’exception de l’espagne.
remarquable réussite de la Démocratie, dont n’auraient jamais pu rêver la
barbarie turque pas plus que la tyrannie fasciste et communiste ! en effet, sous
aucun sultan, pas plus que sous Hitler et mussolini ou sous tito, ne fut expulsé
un quart de million de serbes, ni ne furent détruites une centaine de leurs églises,
ni incendiées des milliers de leurs maisons, ni ne fut profanée la quasi totalité des
cimetières comme cela a été le cas sous clinton et consorts, en quelques semai-
nes durant l’été 1999 ! voilà ce qu’ont fait ces mercenaires du mal turco-albanais
multiséculaire antiserbe, qui, de plus, impatients de mal faire, se portèrent volon-
taires à la besogne ! Nommons les choses telles qu’elles sont ! ils ont agi contre
l’Histoire, en la violant, comme ils ont agi contre l’éthique, en la bafouant, contre
la civilisation en la détruisant, et contre la Nature, en la blessant et en la contami-
nant. crime multiple inexpiable !
c’est justement à la lumière implacable de l’Histoire que se dégage, a fortiori,
des témoignages ici rassemblés, tout le caractère infondé, aberrant, immoral, cri-
minel de la guerre dite du kossovo ! en effet, pour s’abattre avec la plus grande
puissance militaire de tous les temps, l’otaN regroupant dix-neuf nations et près
d’un milliard d’individus, sur un peuple martyr d’à peine dix millions d’âmes, en
particulier sur sa fraction la plus éprouvée au cours des âges, celle du kossovo, il
fallait être, et on ne saurait pas suffsamment y insister, en désespérance du mal
à commettre. et précisément, on verra à travers ces pages l’étendue du mal au
service duquel se sont attelés les caciques de l’occident, un clinton, un Blair, un
schröder, un chirac et j’en passe des moindres, sans oublier naturellement leur
âme damnée, la sinistre albright qui ajouta l’ingratitude à la méchanceté, puisque
les serbes l’avaient autrefois sauvée de l’Holocauste. aussi se rendra-t-on compte
sur quelles fondations maudites repose leur fantoche état kossovar, monstrueux
îlot monoethnique qu’ils ont fait surgir dans une europe multiethnique supposée
être édifée par leurs efforts et dont ils ne fnissent pas de se gargariser. il est évi-
dent que leur tribunal de la Haye qu’ils ont créé pour juger les serbes et, dans
le même temps, légaliser leurs méfaits sur eux, n’est que de la dérision face au
tribunal de l’Histoire qui les attend, eux et la tourbe de leurs acolytes, et qui, lui,
équivaut au tribunal de Dieu. et chaque page de cette vaste chronique en constitue
une pièce à conviction, en attendant que soit dressé le registre de leurs propres
méfaits commis lors des bombardements de la serbie par l’otaN, qui ouvrirent
les digues aux méfaits albanais.
1
cependant pour en faire la somme, cela exigerait une tâche titanesque, puisque
les seuls crimes de l’otaN, commis durant la campagne aérienne entre le 24 mars
et le 9 juin 1999, recensés et édités déjà en juillet de la même année par le gouver-
nement de Belgrade, remplissent trois gros volumes totalisant plus de 1 500 pages
illustrées d’horreurs, sous le titre Nato’s Crimes in Yougoslavia, Documentary
Evidence. il faut y additionner plusieurs milliers de pages de crimes commis au
kossovo et en métochie par la piétaille de l’otaN, la soi-disant « armée de libé-
ration du kossovo », l’uÇk, avant, pendant et après l’intervention, en y ajoutant
en particulier ceux perpétrés lors du pogrom albanais sur les serbes en mars 2004,
effectué sous les auspices de l’otaN, et présenté hypocritement par les médias
de l’ouest comme des « violences interethniques au kossovo. » Bien entendu,
l’inquisition de la Haye, fnancée par certains pays de l’otaN, a complètement
fermé les yeux devant cette montagne de preuves irréfutables, et même en a dé-
truit certaines, notamment celles concernant le trafc d’organes humains, lors de
l’intervention de l’otaN, par les dirigeants de l’uÇk, promus, à la suite de la
reconnaissance du kossovo albanisé comme état indépendant, en interlocuteurs
légitimes de la soi-disant communauté internationale.
au fond, c’est à croire qu’il était dans les desseins de la providence de révéler
précisément à travers le kossovo, terre du christ où il fut de nouveau crucifé à
l’aube de son troisième millénaire tant par la destruction de ses temples que par
le martyre de son peuple fdèle, la pérennité du mal dans l’homme, autrement dit
l’envers barbare de la civilisation, le dessous totalitaire de la démocratie et l’ef-
frayante inhumanité des humanistes. un constat qui s’impose, surtout quand on se
souvient comme ils s’abreuvaient, comme ils se gaussaient, comme ils ricanaient
des malheurs serbes ! alexandre adler prônait dans Le Courrier international,
déjà lors de la chute de la république serbe de krajina sous les assauts des forces
de l’antisémite tudjman assisté par l’otaN, en été 1995, qu’il ne fallait avoir
nulle pitié envers les civils serbes ! alors que, pendant la seconde guerre mon-
diale, il arrivait même aux unités de l’armée allemande et italienne de s’apitoyer
parfois sur le sort des civils serbes et de les protéger contre les milices oustachis
ou albanaises ! aussi, en pleine horreur aérienne de l’otaN sur la serbie, thomas
friedmann, dans le New York Times, menaçait : « Nous rejetterons la serbie en
1389 ! » et le porte-parole de l’otaN, le vicieux Jamie shea de renchérir : « Nous
rejetterons la serbie à l’âge de pierre ! » De son côté, Bernard-Henri lévy célébrait
dans Le Monde les bombardiers de l’OTAN ayant semé la mort et la désolation
en serbie tout au long du printemps 1999, comme les avions de la démocratie !
tandis que de son côté Bernard kouchner s’exclamait, en pleine dévastation du
kossovo par les albanais, qui se déroulait sous sa gouvernance tant méritée par
son agitation antiserbe au cours des années précédentes, que l’europe y était née,
alors que la malheureuse y agonisait !
ce ne sont là que quelques échantillons de ce délire monstrueux qui s’était
emparé de la gente médiatique, politique et militaire, et dont la totalité, si on en
18
faisait état, remplirait des volumes entiers. et pourtant, les coryphées du mal an-
tiserbe d’alors, pas plus que les responsables politiques actuels dont kouchner et
solana font encore partie, ne semblent être fers en ce dixième anniversaire de leur
triste exploit. ils ne s’en vantent ni ne pavoisent : bien au contraire, au sommet de
l’otaN à strasbourg, le 4 avril dernier, le silence était de mise sur ce sujet. un si-
lence, ô combien éloquent ! c’est que le kossovo est, à des exceptions honorables
près, le champ du désastre des élites politiques, intellectuelles et médiatiques de
l’occident, bien davantage que le théâtre de la défaite serbe, si terrible soit-elle.
cependant, ces lamentables élites persistent dans leur logique fallacieuse, à savoir
qu’un événement, si considérable soit-il, ne se serait pas passé, si on n’en parle
pas, afn qu’elles n’aient pas à se déjuger et à reconnaître leur aberration. Hélas,
l’imposture est devenue leur seconde nature.
la question du kossovo appelle, en effet, à la plus haute réfexion anthropo-
logique, psychologique, historique, éthique, philosophique, métaphysique voire
eschatologique, et je ne doute point que les penseurs de l’avenir ne manqueront
pas de s’y consacrer ni ne tarderont à le faire. la bataille de kossovo commencée
en 1389, entre les envahisseurs turcs et les défenseurs serbes de leur patrie, s’est
en réalité poursuivie tout au long de ces siècles écoulés pour être gagnée par les
serbes sous le roi alexandre, avant que la victoire ne leur soit cruellement arra-
chée par les forces du mal totalitaire fasciste et communiste, qui se levèrent contre
eux. avec l’entrée apocalyptique de l’otaN dans la partie adverse, ce combat
entre le bien et le mal, entre la justice et l’injustice, entre la vérité et le mensonge,
entre la noblesse et l’abomination, entre la conscience et l’inconscience, a pris des
proportions universelles.
la vague de la vérité qui n’a cessé de s’amplifer durant les années écoulées
et qui a culminé dans de nombreuses réunions à travers le monde en ce dixième
anniversaire de la guerre de l’otaN contre les serbes, présage que cette bataille
du kossovo sera tôt ou tard gagnée et que la conscience de l’humanité se cristalli-
sera sur le kossovo, tel le soleil resplendissant sur un monde longtemps noyé dans
les ténèbres qui, au kossovo, auront duré des siècles entiers. malgré la démission
de nos humanistes offciels, malgré leur lamentable faillite et leur chute dans la
prévarication, je continue à faire confance au feu sacré inextinguible en l’homme
qui est son génie et qui puisera dans la tragédie kossovienne matière pour des
créations de l’esprit de premier ordre. la douloureuse symphonie kossovienne où
s’uniraient, tel le bruissement des vagues de l’océan, toutes ces complaintes qui
montent du fond des siècles, attend son Beethoven ; comme l’enfer qui s’est ouvert
dans l’âme de nos humanistes, attend son Dante ; ou comme la dernière bataille
aux dimensions cosmiques qui s’est déroulée au kossovo, et qui est loin d’être
fnie, attend son chantre digne de celui qui s’inspira de la bataille de 1389 pour son
épopée constitutive de l’une des plus belles pages de la littérature universelle.
car il serait tout de même désastreux pour le genre humain, capable à travers
ses élus d’atteindre au divin, que le glapissement de l’enfer qui s’est levé de nos
19
jours au sujet du kossovo, puisse retentir dans les âges à venir ! et que les person-
nages précités avec une multitude d’autres, car ils sont légion, comme ces démons
dans l’évangile, puissent l’emporter à jamais avec à leur tête la Bête d’apocalypse
sous les traits d’une grosse vieille hideuse aux yeux livides. leurs gesticulations
néfastes en collusion avec leurs protégés sur place, toutes ces années autour du
kossovo, font très opportunément songer, en ces jours des pâques, à l’agitation au
pied de la croix du Dieu-homme crucifé en butte aux multiples outrages.
comme le proclamaient les titres des deux premiers volumes de cette trilogie,
Le Kossovo dans l’âme et Le Kossovo de l’absolu, tant que la province martyre
restera dans ces espaces infnis de l’homme, elle ne sera perdue ni pour les ser-
bes ni pour leurs amis de par le monde qui en incarnent à travers la question du
kossovo et la question serbe en général, la conscience. ce troisième volume, Le
Kossovo sur le calvaire, est précisément censé, si désespérant soit l’état actuel des
choses sur place, contribuer à ce que le kossovo soit davantage ancré dans ces
régions souveraines hors d’atteinte des bombes de l’otaN et des crachats des
humanistes, ainsi que des gesticulations washingtoniennes, bruxelloises et stras-
bourgeoises, régions d’où le kossovo pourra continuer à rayonner de sa splendeur
christique initiale. si bien que, en idéaliste incorrigible, je nourris aussi quelques
espoirs que la prophétie d’isaïe, reprise par les évangélistes, pourrait s’accomplir
sur certains aveugles qui verront et sur certains sourds qui entendront.
en tout cas, voici à travers les pages qui suivent, comment les albanais, à
l’ombre des divers règnes tyranniques dans les Balkans, ont fait une guerre impi-
toyable aux serbes durant un demi-millénaire, avant que la plus grande puissance
militaire du monde, l’otaN, gagne cette guerre au proft des albanais en fou-
droyant du haut du ciel, il y a dix ans, la nation serbe tout entière et la soumettant
au martyre.
paris, Jour des pâques, avril 2009.
20
prOLégOmèNeS à L’iNimiTié
eNTre SerbeS eT aLbaNaiS
Bref panorama du I
er
millénaire dans les Balkans : nulle trace des Albanais
jusqu’au XI
e
siècle.
que n’a-t-on pas dit et écrit sur les albanais depuis le déclin de la turquie dans
les Balkans au XiX
e
siècle et surtout depuis son éviction de la péninsule en 1912,
afn de justifer les prétentions des albanais à conserver des régions entières de la
serbie, de la grèce, de la macédoine et du monténégro dont ils s’étaient emparés
sous l’occupation turque, et d’en constituer une grande albanie ! ainsi à en croire
toute une pseudo-historiographie développée par la propagande albanaise et ses
suppôts à l’ouest, les albanais en tant qu’illyriens auraient traversé indemnes
les époques allant du début de la conquête romaine de la péninsule Balkanique
dans les années soixante du ii
e
siècle avant J.-c. jusqu’au début du vi
e
siècle de
notre ère quand se produisaient les premières incursions slaves dans les territoires
danubiens de l’empire byzantin. surtout, on a l’impression que tout au long de
ces huit siècles, nul envahisseur, ni les goths, ni les Huns, ni les avars, avant
les slaves, et plus particulièrement avant les serbes, n’auraient jamais fait le
moindre mal aux albanais, et que ces derniers auraient poursuivi leur vie en toute
tranquillité, malgré ces gigantesques bouleversements. et en ce qui concerne le
kossovo, l’écrivain ismail kadaré, véritable oracle de la propagande albanaise
antiserbe dans les médias de l’ouest durant les événements du kossovo, poussa
le délire jusqu’à écrire que les albanais n’ont cessé de peupler cette province tout
au long de dix-huit cent ans, sans oublier d’y ajouter cinq ans sous l’occupation
italo-allemande du kossovo de 1941 à 1945
1
.
or, la réalité est tout autre et il sufft, pour s’en persuader de faire un bref sur-
vol des événements qui se sont produits dans les Balkans au cours du premier et
au début du ii
e
millénaire. en fait, tout ce qui s’est passé dans l’espace balkanique
depuis le ii
e
siècle avant J.-c., s’est passé d’abord dans le cadre de l’empire ro-
main, puis, après le partage de celui-ci, en 396 par théodose, au sein de l’empire
byzantin. D’abord romanisés, puis en voie d’hellénisation, les populations de l’il-
lyrique – nom de l’ensemble des provinces balkaniques – subirent dès le ii
e
siècle
une suite d’invasions barbares, notamment celle des goths, tribu germanique, qui
les premiers, conduits par alaric, dévastèrent les Balkans, et écrasèrent l’armée
byzantine en 38 à andrinople, aux portes de la capitale byzantine. aux goths
1. cf. komnen Be¢irovi¢, Les impostures d’Ismail Kadaré, Balkans-infos, numéros 64, 65, 6,
mars, avril, juin 2002 ; www.tvorac-grada.com
21
succédèrent les Huns qui, sous attila – 434-453 – meurtrirent tellement l’illyrique,
en détruisant soixante-dix villes dont singidunum – Belgrade – Naïssus – Nich
– cerdica – sofa – et atteignirent même la grèce septentrionale. vers le milieu
de vi
e
siècle apparurent, toujours venant de l’asie, les avars qui occupèrent une
grande partie de l’europe centrale, notamment le bassin danubien, en y soumettant
les slaves et en les entraînant à leur suite dans les Balkans. ensemble avec une
armée de quatre-vingt mille hommes, ils assiègent, en été 626, constantinople et y
subissent une terrible défaite au point que les cadavres des slaves et des avars en-
combraient la corne d’or. au nord, l’insurrection des slaves sous le prince samo
– 623-658 – ébranlera la puissance avare avant que charlemagne ne la brise totale-
ment au cours de la dernière décennie du viii
e
siècle. en fait au cours de ces vastes
tourbillons humains, appelés migrations des peuples, qui se déroulèrent entre le
iv
e
et le viii
e
siècle, les slaves avec les Bulgares rapidement slavisés, furent les
derniers à envahir les Balkans en y achevant la profonde transformation ethnique
qui s’y était opérée au cours des bouleversements précédents.
Les Avars envahissent la péninsule Balkanique : les Slaves et les Bulgares,
qui y fondent leurs premiers États, leur succèdent. Empire bulgare, son
apogée et sa chute.
l’empereur Justinien – 526-565 – qui réalisa la tâche immense de la restaura-
tion, quoique brève, de l’empire romain, essaya d’endiguer la marée slave, mais
celle-ci s’accentua sous ses successeurs jusqu’à submerger la plus grande partie
de la péninsule, les serbes en occupant la partie centrale et sud-est, les slovènes et
les croates, celle du nord-est et la vallée de la save. face à cette nouvelle réalité
des Balkans, Héraclius – 610-641 – grand réformateur de l’empire, entama l’in-
tégration des slaves et des Bulgares, processus qui se déroulera parallèlement à
celui de mouvements d’indépendance des serbes et des Bulgares, et en partie des
croates, par rapport à constantinople. les Bulgares, tribu turco-mongole, venue
s’installer dans le bas Danube, s’affrmèrent sous divers khans tout au long du
viii
e
siècle en élargissant leurs possessions, avant de jeter les bases de leur propre
état, avec la victoire du khan khroum sur l’empereur Nicéphore, le 26 juillet 811,
dans des gorges montagneuses près de cerdica où l’empereur périt lui-même avec
la plupart de son armée. le camp victorieux ft enchâsser d’argent son crâne qui
lui servit de coupe pour boire dans les festins en obligeant les princes slaves de
faire de même.
l’expansion de l’état bulgare se poursuivra sous les successeurs de khroum,
en particulier sous le tsar Boris – 852-889 – sous lequel les Bulgares se conver-
tirent au christianisme – 864 – pour atteindre son apogée sous le tsar siméon
– 893-92 – dont l’ambition était de prendre le trône de constantinople et de se
proclamer l’empereur de Bulgares et des grecs. il remporta la victoire décisive
sur les Byzantins le 29 août 91 à enchilie, puis à katsarta, près de la capitale
22
elle-même. il se trouva maître de la quasi-totalité de la péninsule Balkanique, son
état s’étendant au nord jusqu’au Danube et au-delà de la save, à l’ouest jusqu’à
la Bosnie centrale, la travounie et la Dioclée – actuellement l’Herzégovine et le
monténégro – jusqu’aux côtes de l’otrante, exception faite d’une bande côtière
incluant la ville de Dyrrachium qui demeura aux mains des Byzantins, enfn au sud
jusqu’en thessalie et en épire.
cependant, à la mort de siméon, les grecs réussirent, aussi bien par la diplo-
matie que par le mariage de la princesse marie, petite-flle de l’empereur romain
lakapine, à pierre ii,

fls de siméon, de freiner les prétentions bulgares, la nature
pacifque et religieuse de pierre ii – 926-969 – leur facilitant la tâche. Néanmoins
Byzance devait payer un tribut à la Bulgarie, mais lorsque l’empire sous Nicépho-
re phocas – 963-969 – et sous Jean tzimiciès – 969-96 – connut un redressement
spectaculaire grâce à une série de succès militaires remportés en asie mineure
et en palestine, la puissance bulgare fut brisée à l’aide des russes conduits par
le prince sviatoslav de kiev. celui-ci ne cachant pas son ambition de poursuivre
ses conquêtes en y associant les Bulgares, provoqua une campagne foudroyante
de Jean tzimiciès contre les russes au printemps-été 91, lors de laquelle, au
prix de combats acharnés surtout à preslav, la capitale bulgare, et à salistria sur le
Danube, les Byzantins l’emportèrent, en faisant prisonnier le prince sviatoslav et
en réduisant la russie kiévienne à l’état de vassalité.
avec la mort de tzimiciès et la période fottante qui accompagna l’arrivée au
trône de Basile ii – 96-1025 – éclata en macédoine une insurrection déclenchée
par les fls du komès Nicolas, gouverneur local, dont le plus jeune fls, samuel,
allait restaurer pour quelques décennies l’empire de siméon. la tentative de Ba-
sile ii pour contrer samuel, se solda par une défaite près de cerdica, le 1 août
986. on a le témoignage de cet événement par léon Diacre qui était au service de
l’empereur Basile.
ce n’est que dix-huit ans plus tard que Basile ii eut sa terrible revanche : en
juillet 1014, il encercla l’armée de samuel dans les gorges du mont Belassitsa,
l’anéantit et prit quatorze mille prisonniers qu’il ft aveugler en épargnant l’œil
d’un homme sur cent afn qu’il puisse conduire les autres. lorsque les effrayants
régiments arrivèrent à ohrid, capitale de samuel, celui-ci tomba foudroyé de dou-
leur et mourut, tandis qu’au nom de Basile ii, s’ajouta le surnom de Bulgaroctone,
tueur de Bulgares.
L’Empereur historien Constantin Porphyrogénète consacre des chapitres
entiers aux divers peuples de l’Empire, notamment aux Serbes et à leurs
dynastes, mais ne mentionne guère les Albanais !
tels sont, brièvement, quelques événements parmi les plus importants dans les
Balkans en ce qui concerne les Byzantins et les Bulgares, durant la période du vii
e

au X
e
siècle. voyons à présent la situation des serbes par rapport aux Byzantins
23
et aux Bulgares durant la même période. quelle population trouvèrent-ils lors-
qu’ils occupèrent la partie centrale et sud-ouest de l’illyrique ? les autochtones
qui y vivaient, étaient-ils, comme certains auteurs le laissent entendre, confnés
dans certaines régions, emmenés en captivité ou simplement exterminés, lors des
invasions antérieures ? on peut le supposer, mais toujours est-il que l’une des pre-
mières sources qui nous renseigne sur les serbes se trouve dans le célèbre ouvrage
De Administrando Imperio par l’empereur constantin porphyrogénète – 913-959
– qui affrme que ce fut Héraclius qui dans la première moitié du vii
e
siècle auto-
risa les serbes à s’installer sur les terres byzantines, en précisant que ces terres
avaient été dépeuplées par les avars. il écrit notamment dans les chapitres consa-
crés aux serbes et au pays qu’ils habitent :
et comme ces terres – qui recouvrent actuellement la serbie et la paganie, le
pays dit Zachoulmie et travounie et la terre de chelman – se trouvaient sous le
gouvernement de l’empereur romain, et avaient été dévastées par les avars qui
avaient précédemment chassé les romains de ces contrées vers la Dalmatie
et Dyrrachium, l’empereur peupla ces régions avec des serbes qui lui étaient
soumis ; l’empereur ft venir de rome les membres du clergé et les baptisa et leur
enseigna avec équité l’art d’exécuter des actes pieux en leur expliquant la foi des
chrétiens.
1
porphyrogénète mentionne au moins trois générations de princes serbes qui de
père en fls gouvernèrent les territoires octroyés par Héraclius aux serbes, avant le
prince Boleslav, en fait vicheslav, qui vers le milieu du viii
e
eut pour fls rados-
lav, lui-même père de prosigoy. avec vlastimir, son fls, nous arrivons au premier
des dynastes serbes sur lesquels nous avons de plus amples renseignements grâce
à l’auteur d’Administrando Imperio qui poursuit :
et à l’époque de ce vlastimir, les Bulgares vivaient en paix avec les serbes, dont ils
sont les voisins et avec lesquels ils ont une frontière commune ; ils étaient amicaux
les uns envers les autres ; en même temps qu’ils avaient vécu dans la servitude
et la soumission à l’empereur des romains, ils étaient correctement traités par
lui. mais durant le règne de ce même vlastimir, le prince de Bulgarie, pressiam,
entra en guerre contre les serbes dans le dessein de les réduire à la soumission ;
bien qu’il les ait combattus pendant trois ans, il ne put rien réussir, sauf de perdre
beaucoup d’hommes. après la mort de vlastimir, ses trois fls moutimir, stoymir
et goïnik se succédèrent à la tête de la serbie et divisèrent le pays. a leur époque
vint le prince de Bulgarie, michel Boris qui, souhaitant venger la défaite de son
père pressiam, déclencha la guerre, mais les serbes lui infigèrent une telle défaite
qu’ils frent prisonnier même son fls vladimir avec douze grands boyards. alors,
dans l’affiction pour son fls, Boris fut contraint de faire la paix avec les serbes.
cependant, sur le point de rentrer en Bulgarie, mais craignant que les serbes
1. constantinus porphyrogenitus, De Administrando Imperio, texte grec, édité en anglais dans la
traduction de r.J.H Jenkins, par g. moravscsik, Budapest 1949, ch. 32, p. 153.
24
puissent lui tendre une embuscade sur son chemin, il demanda comme escorte les
fls du prince moutimir, Brana et stéphane, qui l’accompagnèrent en toute sécurité
jusqu’à la frontière de la rascie. sensible à cette faveur, michel Boris leur offrit
de beaux cadeaux, tandis qu’eux, en retour, lui donnèrent comme présent, en signe
d’amitié, deux esclaves, deux faucons, deux chiens et quatre-vingts fourrures, que
les Bulgares présentèrent par la suite comme étant un tribut.
1
la chronique impériale relate par la suite les troubles dynastiques en serbie,
la prise de pouvoir par moutimir, la remise de deux frères, Brana et goïnik aux
Bulgares, la fuite de pierre, fls de goynik en croatie, la mort de moutimir, en
891, l’arrivée au pouvoir de son fls pribislav combattu par pierre revenu de croa-
tie, qui combat également ses autres cousins germains pendant plus de vingt ans
– 892-91 – naturellement sous la tutelle de Byzance.
avec pierre goynikovitch, porphyrogénète parle de ses contemporains, puis-
qu’il accède au trône en 913, ayant bientôt pour co-empereur romain iv lakapi-
ne, ce qui lui laissa beaucoup de temps pour se consacrer à ses travaux d’historien.
comme dynaste serbe de cette époque, il mentionne paul Branovitch – 91-920
– fls de Brana, et Zacharie prébislavlévitch – 920-924 – avant d’arriver à tchas-
lav klonimirovitch qui réussit à réunir la plupart des terres serbes, toujours sous le
pouvoir suprême de Byzance. mais comme la Bulgarie, avec siméon, était alors
au faîte de sa puissance, le règne de tchaslav fut précédé par les grandes dévasta-
tions de la serbie par l’armée de siméon, celui-ci n’admettant aucune allégeance
des princes serbes envers constantinople.
siméon envoya une autre armée commandée par kninos, Himnikos et itzoboklias
contre Zacharie, tchaslav les accompagnant. Zacharie prit peur et s’enfuit en
croatie tandis que les Bulgares s’adressèrent aux joupans en les invitant à se rendre
en Bulgarie et à reconnaître tchaslav comme leur prince ; et, les ayant trompés
par un serment, ils les conduisirent au prochain village, puis s’en emparèrent et
entrèrent en serbie, y capturèrent tous les gens, vieux et jeunes, et les emmenèrent
en Bulgarie bien que certains s’enfuirent en croatie ; et le pays resta désert. a ce
moment, les mêmes Bulgares, sous alogobotour, entrèrent en croatie pour y faire
la guerre, mais là, ils furent tous tués par les croates.
2
ces événements ont eu lieu en 924, et avec la mort de siméon trois ans plus
tard, le 2 mai 92, tchaslav qui, jusqu’alors avait été à la fois l’otage et le can-
didat bulgare, s’enfuit en serbie et y organisa une résistance avec le peu de gens
qui s’y trouvait.
tchaslav s’échappa de l’emprise des Bulgares avec quatre des siens, et, de preslav,
entra en serbie ne trouvant dans le pays qu’une cinquantaine d’hommes seulement,
sans femmes ni enfants, qui survivaient grâce à la chasse. avec leur aide, il prit
1. Ibid., p. 155.
2. Ibid., p. 159.
25
possession du pays et envoya un message à l’empereur des romains demandant
son aide et son soutien, promettant en même temps de le servir et d’obéir à ses
ordres, comme le faisaient les princes avant lui. et ensuite, l’empereur des romains
– c’est-à-dire constantin porphyrogénète lui-même – ne cessa de le récompenser
de sorte que les serbes, dispersés par siméon et vivant en croatie, en Bulgarie
et dans d’autres pays, se rallièrent à tchaslav après avoir appris cela. qui plus
est, nombre d’entre eux, s’étant enfuis de Bulgarie, ont gagné constantinople, que
l’empereur des romains a fait vêtir, réconforter et envoyer à tchaslav. et grâce
aux présents de l’empereur des romains, tchaslav a peuplé et organisé le pays en
reconnaissant, comme auparavant, la pleine autorité de l’empereur romain ; si bien
qu’avec l’aide et maints bienfaits de l’empereur, il a unifé le pays et a été confrmé
dans le gouvernement de celui-ci. le prince de serbie a été, depuis le règne de
l’empereur Héraclius, dans la servitude et la vassalité vis-à-vis de l’empereur des
romains et n’avait jamais été assujetti au prince de Bulgarie.
1
Dans les chapitres 33, 34, 35, l’empereur historien continue de parler des pays
de Zachoulmie, de travounie, de paganie, de Dioclée – actuellement l’Herzégo-
vine occidentale, la vallée de la Neretva et le monténégro, en fait toute la Dalmatie
méridionale – comme des pays peuplés par les serbes :
ce pays de Zachoulmie se trouvait sous l’autorité de l’empereur romain, mais
ayant été réduit en esclavage par les avars, il était devenu entièrement désert. ceux
qui y vivent actuellement, les habitants de la Zachoulmie, sont des serbes depuis
l’époque où leur prince demanda la protection de l’empereur Héraclius.
c’était également le cas de travounie, de paganie et de Dioclée
qui tire son nom de la ville fondée par Dioclétien, mais qui est maintenant une ville
déserte, bien que toujours appelée Dioclée. ce pays avait été également assujetti
par les avars et rendu désert mais repeuplé au temps d’Héraclius, tout comme la
croatie, la serbie et les pays de Zachoulmie, de travounie et de konavlie.
2
Deuxième Empire bulgare éphémère. La principauté serbe de Dioclée avec
Yovan Vladimir qui, à la suite de son martyre, est canonisé saint. Toujours
pas la moindre trace des Albanais dans les sources historiques.
c’est précisément en Dioclée que, à la mort de tchaslav et à la désintégration
de son état, commença quelques décennies plus tard, à se former un nouvel état
serbe dirigé par le prince yovan vladimir qui, « homme juste, pacifque et plein
de vertus », comme le qualifent les sources byzantines, choisit comme capitale
le monastère de la vierge dans la krajina au nord de la ville de shkodra, actuelle
scutari. cependant, à cette époque, était en train de se former, toujours au sein
1. Ibid., pp. 159-161.
2. Ibid., ch. 35, pp. 164,165.
26
de Byzance, un autre état, beaucoup plus puissant, le nouvel état bulgare. Dès
la mort de l’empereur Jean tzimiciès, en 96, et la guerre civile entre divers pré-
tendants au trône qui accompagna les premières années du règne de Basile ii, les
quatre fls du gouverneur, cometopoulos Nicolas, en macédoine, y levèrent une
grande insurrection, conduite par le plus jeune, le plus entreprenant d’entre eux,
samuel, et libérèrent des régions limitrophes de la tutelle byzantine. s’étant pro-
clamé le nouveau tsar bulgare en 993 à prespa, près d’ohrid, samuel ne tarda pas
à envahir les terres serbes en faisant prisonnier yovan vladimir et en l’emmenant
à sa cour où, la flle de samuel, kossara, s’éprit d’affection pour le beau captif qui
devint bientôt le gendre du tsar et recouvrit, en tant que vassal, sa principauté de
Dioclée. une autre flle de samuel, miroslava, épousa le gouverneur de Dyrra-
chium, achot, d’origine arménienne.
or, après le désastre de Bélasitsa, à la mort de samuel et bientôt de son fls
gavril radomir, à la suite du meurtre de celui-ci par un cousin, yovan vladislav
s’empara du trône. il ne tarda pas à réserver le même sort à yovan vladimir qu’il . il ne tarda pas à réserver le même sort à yovan vladimir qu’il
invita à ohrid. le prince de Dioclée ayant décliné cette première invitation de la
part de l’usurpateur, ne s’y rendit que lorsque celui-ci lui jura solennellement, par
l’entremise de l’archevêque bulgare David, qu’il n’attenterait pas à ses jours, ser-
ment qui fut violé dès que le prince atteignit la capitale. si le chroniqueur byzantin
skilytzès ne nous livre pas d’autres détails, un chroniqueur local, connu sous le
nom de pope Douklianine, le prêtre de Dioclée, dans un récit rédigé en latin vers
le milieu du Xii
e
siècle, rapporte l’événement avec force détails. en fait, durant
plus d’un siècle écoulé entre la mort martyre du prince serbe et la rédaction de la
chronique du prêtre de Dioclée, s’était développé le culte de yovan vladimir, de
sorte que cet écrit en constitue une première hagiographie. ainsi on y voit l’usur-
pateur vladislav envoyer à vladimir une croix d’or en signe de fdélité à la parole
donnée, à quoi le prince vladimir répond :
Nous savons que notre seigneur, qui est mort pour nous, n’a pas été crucifé sur une
croix d’or ou d’argent, mais sur une croix de bois. si donc ton serment est ferme
et ta parole véridique, envoie-moi par des prêtres une croix en bois, et alors je
viendrai, fort de ma foi et confant en Notre seigneur Jésus-christ.
alors vladislav envoya une croix de bois, mais dès l’arrivée de vladimir à
ohrid, il le ft assassiner, le 22 mai 1015, tout en l’inhumant dignement, si bien
que sa tombe devint un lieu de prodiges.
afn que le seigneur fasse connaître les mérites du martyre, de nombreux fdèles
éprouvés par diverses maladies, après avoir prié près de sa tombe, guérirent ;
pendant la nuit, tous voyaient la lumière divine comme si une multitude de cierges
étaient en train de brûler sur la tombe.
2
l’usurpateur vladislav, qui dans la réalité périt de la main d’un stratège, un
chef de guerre grec, Nicolas pegoniate, lors du siège de Dyrrachium en 1018 – vil-
le prise aux Byzantins par samuel en 996, et reprise par eux en 1004 – meurt, dans
le récit, terrassé par un chevalier qui apparaît sous l’aspect de vladimir, semant la
terreur dans l’armée de vladislav et la faisant disperser.
le récit de Douklianine sera suivi par nombre de textes liturgiques, serbes
et grecs, puis par des récits et des poèmes consacrés au prince vladimir dont les
reliques seront transférées par le roi serbe etienne i
er
, au début du Xiii
e
siècle,
d’ohrid à un monastère près de Dyrrachium où elles seront vénérées par le peuple,
à plus forte raison que vladimir deviendra le saint patron de cette ville.
toujours est-il qu’ayant fait crouler le deuxième état bulgare, Basile ii réin-
tégra le reste des terres balkaniques dans son empire qui s’étendait des alpes slo-
vènes jusqu’aux montagnes perses, des bords de la save et du Danube jusqu’aux
sources du tigre et de l’euphrate, incluant la crimée, l’italie méridionale et an-
tioche. ce formidable redressement ne fut pas de longue durée puisque les succes-
seurs de Basile ii – une série de personnages, pour la plupart sans éclat, médiocres,
intrigants ou scandaleux, comme l’impératrice Zoé qui du jour au lendemain ft
monter de sa couche au trône un simple paysan sous le nom de michel iv – fnirent
par mener l’empire à la ruine jusqu’à l’avènement de la grande dynastie des com-
nènes à la fn du Xi
e
qui y donna un coup d’arrêt. pendant cette période trouble qui
se prolongea plus de cinquante ans, les ennemis traditionnels de Byzance, notam-
ment les turcs seldjoukides, ne manquèrent pas de se manifester, en même temps
que les arabes qui, contrairement aux succès enregistrés par les turcs, furent écra-
sés par les troupes de georges maniakes en 1032, à édesse ; d’autres ennemis
apparurent aux frontières septentrionales de la partie balkanique de l’empire, les
Hongrois et les Normands. les Balkans connurent également une dernière vague
dévastatrice barbare : en 1054, les scythes, poussés par les cumans venus des
steppes de l’asie centrale, envahirent la Bulgarie, la macédoine, la thrace et la
thessalie qu’ils meurtrirent tellement que, d’après l’historien de l’époque, michel
attaliatès, « toute la population européenne envisageait d’émigrer. » seule une
terrible épidémie qui se déclara chez les scythes en les décimant, sauva du féau
les autochtones et Byzance.
comme lors des événements durant les époques précédentes, on ne trouve dans
les sources historiques relatives à ces événements, nulle trace des albanais !
La révolte bulgare de Pierre Odélian se solde par un échec, la révolte
serbe de Stéphane Voyslav se termine par la victoire sur les Byzantins et
l’émergence du nouvel État serbe.
Naturellement, les serbes ayant eu un début de conscience nationale avec les
princes vlastimir, tchaslav et Jean vladimir, proftèrent de la situation de fai-
blesse de l’empire pour continuer d’œuvrer à la création de leur propre état. Déjà
28
vers 1036, stéphane voyslav, prince de Zéta, leva une insurrection qui se solda
par un échec et par la brève captivité de voyslav à constantinople. les Bulgares se
révoltèrent également et à plus forte raison qu’ils avaient eu, sous les tsars Boris,
siméon et samuel, un état puissant et que les successeurs de Basile ii leur avaient
supprimé l’autonomie octroyée par celui-ci, en particulier dans le domaine reli-
gieux. aussi l’état byzantin grevait les populations slaves par de lourdes contribu-
tions. commencée en 1040, en moesie, dans la vallée de la morava, l’insurrection,
conduite par pierre odélian, apparemment le petit-fls de samuel, gagna le kos-
sovo, la macédoine et la grèce septentrionale.
le chroniqueur Jean skylitzès (1018-1096), auteur d’Histoire brève, embras-
sant la période de 811 à 105, relate ces événements d’une façon assez détaillée :
se disant le fls de radomir, lui-même fls de samuel, odélian incitait le peuple
bulgare à la révolte, qui peu de temps auparavant avait courbé le cou dans
l’esclavage, et aspirait puissamment à la liberté. et croyant à ce qu’il leur disait, ils
le proclamèrent tsar de Bulgarie.
1
ayant fait éliminer par lapidation le chef d’un autre courant insurrectionnel,
odélian occupa les thèmes – les provinces – de Dyrrachium et de Nicopolis – ac-
tuelle albanie – où la population se joignit aux insurgés, comme le rapporte sky-
litzès dans la suite de sa chronique :
alors les habitants du thème de Nicopolis, se rangèrent du côté des Bulgares pour
des raisons que je vais exposer, à savoir qu’un constantinopolitain, nommé Jean
et surnommé koutzonit, envoyé comme percepteur des impôts, se comportait
d’une façon brutale avec la population, provoquant sa propre perdition, et devint
responsable de la sédition de Jean de Nicopolis. Ne supportant pas sa cupidité, ils
se révoltèrent contre lui et le coupèrent en morceaux, en même temps que, blâmant
l’empereur des grecs, ils s’allièrent aux Bulgares. ils se révoltèrent et secouèrent
le joug grec, non pas tant par amour envers leur chef odélian qu’à cause de la
rapacité d’orphanotrophe – supérieur de koutzonit à constantinople – et des excès
commis pendant la collecte des impôts. car, bien que l’empereur Basile eût soumis
les Bulgares, il n’avait point voulu introduire de nouveautés, laissant les choses en
état telles que samuel les avait établies…
2
ce n’est qu’au bout de deux ans que les Byzantins réussirent, lors de la défaite
des insurgés à salonique, en 1042, à étouffer complètement le mouvement insur-
rectionnel d’odélian, auquel succéda un nouveau soulèvement du prince voyslav,
qui s’était enfui de captivité à Zéta, et y avait pris le pouvoir en chassant le gouver-
neur grec théophile erotic. aussi, un navire grec, transportant l’or impérial, pris
1. Les sources byzantines pour l’histoire des peuples de Yougoslavie, tome iii, Belgrade 1966,
pp.143, 144.
2. Ibid., 150, 151.
29
dans la tempête, se brisa sur les côtes de Zéta, et voyslav s’en empara. skylitzès
en fait état ainsi :
quand le tsar se trouvant à salonique apprit la perte de l’or, il écrivit à stéphane
afn qu’il le lui rende et ne provoque pas la guerre. celui-ci n’ayant donné aucune
réponse, l’empereur envoya contre lui une armée commandée par l’eunuque grégoire
provatas. en atteignant le pays, il s’enfonça dans les gorges des montagnes et des
contrées sans routes, si bien qu’il perdit toute son armée et se sauva diffcilement
lui-même.
1
l’empereur constantin monomaque, ne pouvant pas supporter un tel affront
de la part de voyslav et ses agissements dans la région, donna l’ordre à l’archonte
de Dyrrachium, le patrice michel, fls du logothète – premier ministre – athanase,
de lever l’armée de la province de Dyrrachium et d’autres provinces voisines afn
de le maîtriser.
cependant – poursuit skylitzès – l’archonte michel était un homme comblé et
jouisseur, n’ayant nulle connaissance militaire, et, qui plus est, menant toute l’affaire
maladroitement et bêtement ; il devint responsable d’un grand malheur pour l’état
romain. ayant rassemblé une force d’environ soixante mille hommes, comme
cela lui avait été ordonné, il ft irruption dans le pays des tribales, se dirigeant
par des chemins arides et escarpés, si étroits que deux cavaliers ne pouvaient pas
chevaucher de front. les serbes, comme on le raconte, le laissèrent entrer dans le
déflé, tandis que michel ne se souciait point du retour, ne postant pas de sentinelles.
ayant pénétré profondément, il dévasta et brûla les champs pendant que les serbes,
occupant et gardant le déflé et les endroits abrupts, en attendaient le retour. quand
michel mit fn au pillage, ayant ramassé beaucoup de butin et fait de nombreux
prisonniers, jugeant qu’il était temps de revenir, il s’engagea dans les déflés ;
alors, les ennemis postés sur les hauteurs jetèrent des pierres, tirèrent des fèches et
d’autres projectiles, faisant rouler d’énormes rochers, tandis que les compagnons
de michel ne pouvaient se servir ni de leurs mains, ni de leurs armes, pas plus que
montrer leur courage. Brutalement atteints, certains périrent, d’autres roulèrent le
long des falaises et fnirent tristement, de sorte que les ravins environnants et les
lits des rivières se remplirent de morts, les poursuivants se frayant ainsi le chemin.
près de quarante mille tombèrent, ainsi que sept stratèges, les autres se cachant
dans les buissons, les forêts et les gorges des montagnes, évitant d’être repérés par
l’ennemi, grimpèrent jusqu’au sommet d’où, proftant de la nuit, ils se sauvèrent
le corps et les pieds nus. michel se sauva également avec eux, partageant le même
triste sort.
2
si la date de cet événement, l’année 1042, est connue, les historiens hésitent
quant à l’endroit où il a eu lieu : l’Herzégovine, la région de tsermenitsa ou l’alba-
nie septentrionale, ce qui semble le plus probable, compte tenu que le chroniqueur
1. Ibid., p. 158.
2. Ibid., pp. 159,160, 161.
30
local, le pope Douklianine, qui rapporte également la bataille, affrme que le reste
de l’armée byzantine fut poursuivi jusqu’à la rivière Drim. avec cette victoire sur
les grecs et leurs alliés sur place, voyslav ft émerger un état serbe vraiment in-
dépendant et libre au sein de l’empire byzantin, état qui intégra, outre la Zéta, les
terres serbes aussi bien de la rascie que de la Bosnie et de la travounie. la capi-
tale en était shkodra, actuelle scutari. affaiblie par plus de quinze ans d’instabilité
intérieure, par la menace extérieure constituée par les turcs, les petchenègues, les
comans et les Normands, gouvernée par le faible constantin monomaque (1042-
1055), Byzance ne pouvait pas entreprendre une action d’envergure contre voyslav.
si son fls et successeur michel, fnit toutefois par reconnaître l’autorité suprême by-
zantine, c’est qu’il obtint, en contrepartie, une cousine de l’empereur pour épouse.
Nouvelle insurrection serbo-bulgare, conduite par le prince, puis roi,
Bodine Voyslavlévitch, gagnant la partie centrale des Balkans, le Kossovo
et la Macédoine, avant d’être étouffée suite à la défaite des insurgés
notamment au Kossovo.
pourtant l’exemple de la Zéta agissait d’une façon contagieuse sur les Bulgares
et les serbes qui demeuraient en dehors de l’état de michel et qui, en 102, déclen-
chèrent une insurrection en s’adressant à lui pour les aider ; celui-ci envoya son
fls Bodin. comme skylitzès termine sa chronique vers 105, nous connaissons la
suite des événements grâce à son continuateur, cédrine, qui rapporte l’arrivée de
Bodine à prisdiana – prizren –, sa victoire sur les Byzantins et la proclamation de
Bodin comme tsar des Bulgares :
les notables bulgares demandèrent à michel, qui était le souverain, de les aider,
d’unir les forces et de proclamer son fls comme tsar de Bulgarie afn de se libérer
ainsi du pouvoir des romains. il acquiesça volontiers à leur demande et, ayant réuni
trois cents hommes, il en confa le commandement à son fls constantin, appelé
aussi Bodine, et l’envoya en Bulgarie. arrivé à prisdiana, il y trouva les notables de
skoplié dont le chef était georges, qui le proclamèrent tsar des Bulgares sous le nom
de pierre. quand Nicéphore, gouverneur de skoplié, le sut, il réunit les stratèges
sous son autorité et les forces bulgares restées fdèles, puis marcha vers prisdiana.
pendant qu’il se préparait pour la guerre, mais ayant terminé son mandat, arriva
son successeur Damian Dalacine qui, se moquant beaucoup de Nicéphore, riant de
ses stratèges, les qualifant de lâches, rassembla les siens pour, sans tarder, engager
la bataille avec les serbes. un terrible affrontement s’en suivit et plus terrible fut
encore la défaite des romains. car de nombreux romains et Bulgares périrent,
mais plus nombreux encore furent ceux qui tombèrent en captivité et, parmi eux,
Damian Dalacine. […] les vainqueurs se divisèrent en deux parties, les uns avec
Bodine se dirigèrent vers Nich, et les autres, contre les romains et avec pétril – qui
avait été le bras droit de Bodin – prirent le chemin de kastoria.
1
1. Ibid., pp. 19, 180, 181.
31
pétril subit une défaite et s’enfuit chez michel dans la Zéta, tandis que Bodine,
arrivé à Nich, y enregistra une victoire :
arrivé à Nich, Bodine détruisait tout ce qu’il pouvait, pillait et maltraitait tous ceux
qui ne l’acceptaient pas ou ne se soumettaient pas à son autorité. quand l’empereur
fut informé de la défaite de Damian et de l’intronisation de Bodine, il envoya contre
celui-ci saronite afn qu’il éteignît la famme avant qu’elle ne se transforme en un
véritable incendie. il possédait une armée suffsante, composée de macédoniens,
de romains et de francs. mais pendant qu’il marchait sur skoplié, saronite ne se
préoccupait guère de ce qui se passait à Nich. en arrivant à skoplié, et en donnant
sa parole à georges voytek, à qui la ville avait été confée par Bodine, que rien de
fâcheux ne lui arriverait, il prit skoplié et, y ayant installé son bivouac, commença
à réféchir sur ce qu’il fallait entreprendre contre Nich. cependant, voytek,
se reprochant d’avoir été si prompt à se soumettre, envoya un message secret à
Bodine, lui enjoignant de le rejoindre rapidement afn de massacrer sans pitié
jusqu’aux derniers soldats de saronite qui passaient leurs jours dans la nonchalance
et l’insouciance. ayant reçu la nouvelle, ceux de Nich se mirent en route pour
skoplié tandis que toute la terre était couverte de neige, car on était en hiver, au
mois de décembre. quand saronite s’en rendit compte, il sortit avec son armée et
les affronta dans un lieu appelé taonion, les tuant presque tous et faisant Bodine
prisonnier.
1
voilà décrite la première bataille connue du kossovo, où il y en aura bien
d’autres jusqu’à nos jours, bataille qui s’était déroulée entre les forces serbes et
bulgares, d’une part, contre les forces byzantines, de l’autre. torturé, george voy-
tek mourra sur le chemin de constantinople, tandis que Bodine y sera enfermé
dans le monastère de saint-serge, puis transféré à antioche d’où il sera enlevé et
ramené à Zéta grâce aux marchands vénitiens payés par michel. celui-ci, tout en
reconnaissant l’autorité de Byzance, qu’elle avait recouvrée sur l’ensemble des
régions balkaniques, entra en contact avec le pape grégoire vii afn d’obtenir le
titre de roi des serbes, Sclavorum rex en 10.
Anne Comnène relate, dans alexiade, les événements dans les Balkans :
la nouvelle révolte serbe conduite par le joupan Voukan qui défait l’armée
byzantine au Kossovo, avant de conclure la paix et de reconnaître l’autorité
de Constantinople.
Bodine, qui lui succédera en 1081, continue à entretenir des relations avec By-
zance en fonction de la force ou de la faiblesse de celle-ci. ainsi, lorsqu’au début
de l’été 1081, les troupes de robert guiscard, ayant traversé otrante et débarqué
sur la côte est de l’adriatique, se mirent à assiéger les troupes byzantines à Dyr-
rachium, Bodine prit une attitude prudente. Dans la bataille engagée le 10 octobre
1081, entre les troupes byzantines commandées par l’empereur alexis comnène,
1. Ibid., 183,184.
32
qui venait de monter sur le trône et les troupes normandes, Bodine, censé aider les
Byzantins, demeura neutre dans la crainte de la victoire des Normands qui, en ef-
fet, l’emportèrent. la flle de l’empereur alexis, anne comnène, dans son célèbre
ouvrage Alexiade, qui retrace le règne de son père, décrit ainsi cet événement :
cependant ils voyaient les turcs fuir également, et Bodine même se retirer sans
essayer de combattre ; ce dernier avait aussi pris les armes en effet et, après avoir
rangé en bataille ses troupes, il était resté toute la journée comme s’il avait l’intention
de porter secours à l’autocrator en cas de besoin selon le traité conclu avec lui. il
attendait évidemment de savoir si la victoire inclinerait du côté de l’empereur, se
proposant alors d’attaquer, lui aussi les celtes ; sinon, il s’abstiendrait et battrait en
retraite. que tel fut bien son raisonnement, les événements l’ont montré ; dès qu’il
sut la victoire aux mains des celtes, il rentra chez lui sans avoir pris la moindre part
au combat. a ce spectacle, l’autocrator, qui ne voyait personne venir à son secours,
lui aussi tourna le dos à l’ennemi. là-dessus les latins se lancèrent à la poursuite
de l’armée romaine.
1
ailleurs, anne comnène appelle Bodine et son fls michel, exarques de Dal-
matie ; cette dernière désignant une vaste province, un thème byzantin qui com-
prenait, outre la Dalmatie actuelle, la Bosnie et l’Herzégovine et une partie de la
serbie. on retrouve Bodine plus loin dans le récit lors des hostilités entre serbes et
Byzantins, de 1092 à 1094 dans la région du kossovo, lorsque le joupan voukan,
gouverneur de cette partie de l’état serbe, fait, soit en accord avec Bodine, soit de
son propre gré, des incursions au kossovo, s’emparant notamment du lipénon,
actuelle lipliani, que Justinien avait relevé de ses ruines cinq siècles plus tôt et qui
devait s’appeler Justiniana prima.
l’excellent auteur qu’est anne comnène relate amplement ces événements :
Bolkan en effet (qui gouvernait toute la Dalmatie et qui était aussi habile en parole
qu’en action), quand le soleil eut deux fois achevé son circuit après l’écrasement
des scythes, sortit de ses frontières et commença à piller les villes comme les pays
voisins ; il s’empara même de lipénion et, après y avoir mis le feu, la brûla. a cette
nouvelle, le basileus jugea que la situation n’était plus tolérable ; il réunit les forces
nécessaires et marcha contre les serbes en prenant la route directe de lipénion,
petite forteresse située au pied du Zygum qui sépare la Dalmatie de notre pays : il
voulait, si c’était possible, rencontrer Bolkan et lui livrer un combat acharné, puis, si
Dieu lui donnait la victoire, relever lipénion ainsi que toutes les autres places pour
les rendre à leur premier état. mais dès que Bolkan apprit l’arrivée de l’autocrator,
il s’en alla occuper sphentzanion, forteresse située au sommet du Zygum dont on
vient de parler, dans la zone limitrophe des frontières romaines et de la Dalmatie.
lorsque l’autocrator fut arrivé à skopia, Bolkan lui envoya des ambassadeurs pour
traiter de la paix en même temps qu’il se justifa d’avoir été la cause des dernières
hostilités et qu’il en rejeta toute la responsabilité sur les satrapes des romains :
1. Bernard leib s.J., Anne Comnène, Alexiade, Règne de l’empereur Alexis I Comnène (1081-
1118), Belles lettres, paris, 196, pp. 162-163.
33
« ceux-ci, disait-il, n’ont pas voulu rester à l’intérieur de leurs frontières et par
leurs incursions répétées ont causé de grands dommages à la serbie. »
1
ayant accusé les fonctionnaires byzantins d’avoir été à l’origine de ce confit,
voukan promet à l’empereur alexis de s’abstenir de nouvelles incursions au kos-
sovo, ainsi que de lui envoyer en otages des membres de sa famille. rassuré, alexis
rentre à constantinople, mais voukan ayant tardé à exécuter ses promesses, malgré
les lettres de rappel de l’empereur, celui-ci envoie en serbie une autre armée com-
mandée par son neveu Jean. c’est la deuxième bataille connue du kossovo qui a eu
lieu probablement en 1093, et que la princesse historienne décrit ainsi :
Jean, sans expérience de la guerre, s’en alla comme un jeune homme qui ne rêve
que de batailles et, après avoir traversé le feuve qui coule à lipénion, se retrancha
au pied du Zygum en face sphentzanion. ces mouvements n’échappèrent pas à
Bolkan, qui de nouveau adressa à Jean des propositions de paix en même temps
qu’il s’engagea à livrer les otages promis et à observer scrupuleusement, à l’avenir,
la paix avec les romains. mais tout cela n’était que vaines promesses, tandis qu’il
s’armait pour attaquer à l’improviste son adversaire. quand Bolkan se mit en route
contre Jean, un moine le devança et dénonça aussitôt son dessein à Jean, à qui il
certifa que l’ennemi était déjà là. mais l’autre chassa le moine avec colère, en
le traitant de menteur et d’hypocrite ; pourtant les événements ne tardèrent pas à
justifer la nouvelle. pendant la nuit, Bolkan vint et massacra un grand nombre de
soldats dans leurs tentes ; beaucoup d’autres, dans une fuite éperdue, tombèrent
dans les fots du feuve qui coulait dans le ravin et s’y noyèrent. quant à ceux qui
étaient d’humeur plus vaillante, ils se rassemblèrent autour de la tente de Jean et,
après une lutte courageuse sur le terrain, la sauvèrent à grand-peine. c’est ainsi que
fut éprouvée la plus grande partie de l’armée romaine ; Bolkan rallia ses hommes,
gagna le sommet du Zygum et s’établit à sphentzanion. a cette vue les hommes
de Jean, qui n’étaient qu’un petit nombre et ne pouvaient combattre contre tant
d’ennemis, décidèrent de rebrousser chemin et de retraverser le feuve. cela fait,
ils gagnèrent lipénion à douze stades de distance environ. comme une plus longue
résistance lui devenait impossible, Jean, qui avait perdu la plupart de ses hommes,
prit la route de la capitale. aussi bien ceci augmenta l’audace de Bolkan qui,
n’étant plus arrêté par aucun adversaire, se mit à piller les villes comme les régions
voisines. il dévasta complètement les environs de skopia et les brûla en partie. il ne
se borna pas là : après avoir tout ravagé et emporté un butin considérable, il retourna
dans son pays.
2
cependant, l’année suivante, lorsque le basileus lui-même se rendit en 1094
avec l’armée à lipénion, voukan ft la paix, accompagné de douze otages, ce
qu’alexis accepta, d’autant plus que les barbares s’apprêtaient dans le bas Danube
à attaquer Byzance. voici ce qu’en dit anne comnène :
1. Op. cit. pp. 166-16.
2. Op. cit. pp. 168-169.
34
quand Bolkan apprit que l’autocrator était arrivé à lipénion, et qu’il le vit
occuper cette place, incapable de soutenir même la vue des lignes romaines avec
leur formation serrée et leur équipement militaire, il envoya aussitôt demander
les conditions de paix en même temps qu’il s’engagea à envoyer les otages
précédemment promis et à ne plus commettre à l’avenir aucun acte d’hostilité.
c’est pourquoi l’autocrator reçut avec bienveillance le barbare, car il voulait éviter
la guerre civile, tellement il l’avait en abomination ; en effet, bien que ce fussent des
Dalmates, c’étaient pourtant des chrétiens. Bolkan aussitôt se rendit avec confance
chez l’autocrator, accompagné de ses cousins et d’un certain nombre de notables ;
il livra promptement à l’autocrator ses cousins ourésis et étienne Bolkan, ainsi
que d’autres au nombre de vingt. Du reste, il ne lui était désormais plus possible
d’agir autrement. l’autocrator, après avoir obtenu pacifquement ce qui s’obtient
habituellement par les combats et par les armes, revint dans la ville impériale.
1
le chroniqueur serbe déjà cité, le pope Douklianine, confrme les grands traits
du récit d’anne comnène sur le roi Bodine, sa captivité à antioche, sa mainmise
sur la rascie et ses combats avec les grecs :
Bodine s’en alla avec ses frères en rascie, prit celle-ci par les armes et en devint
maître. il nomma deux joupans issus des hommes de sa cour : voukan et marc qui
jurèrent fdélité pour eux-mêmes et leurs successeurs, ainsi qu’envers les héritiers
éventuels de Bodin. il s’empara ensuite de la Bosnie et nomma le prince stéphane
comme joupan. aussi après la mort de robert guiscard et avec l’autorisation des
Normands qui se trouvaient à Dyrrachium et sur les territoires voisins, il prit et tint
tous ces pays de même que la ville de Dyrrachium elle-même avant de conclure la
paix avec le tsar grec et de lui rendre cette cité.
2
la présence serbe dans le bassin tout entier du lac de scutari, avec la ville épo-
nyme comme capitale, et le monastère de saint-serge et de saint-vlakhe, au bord
de la Boyana en aval de scutari, ressort très fortement de la chronique du pope
Douklianine rédigée au Xii
e
siècle. mais on retrouve Bodine dans sa capitale de
shkodra, plus tard scutari, dans une autre chronique contemporaine, occidentale
celle-ci, la fameuse Historia Francorum de raymond d’agiles qui accompagna,
en tant que diacre, son évêque adhémar lors de la première croisade, en 1095. il
décrit la traversée de l’armée des croisés avec en tête raymond de saint-gilles,
comte de toulouse, à travers l’esclavonie et la rencontre amicale de ce dernier
avec le roi Bodine :
enfn, à la suite de beaucoup de fatigue et de périls, nous arrivâmes à scodra, auprès
du roi des esclavons. le comte eut fréquemment des communications fraternelles
avec lui, et lui ft beaucoup de présents, afn que l’armée pût acheter et chercher en
sécurité tout ce dont elle avait besoin. mais ce fut une erreur : nous eûmes à nous
1. Op. cit. t. ii, p. 184.
2. Douklianine, op. cit. p. 266, 26.
35
repentir d’avoir demandé la paix ; car, pendant ce temps, les esclavons, se livrant à
leurs fureurs accoutumées, massacrèrent nos hommes, et enlevèrent tout ce qu’ils
purent à ceux qui n’avaient point d’armes. Nous cherchâmes alors le moyen de fuir
et non de nous venger. voilà tout ce que j’ai à dire sur l’esclavonie.
1
Les Albanais apparaissent enfn, quoique très sporadiquement, dans les
écrits de Michel Attaleiatès et d’Anne Comnène.
ce n’est donc point un prince albanais, mais bien serbe, que les croisés trou-
vent à scutari pour la simple raison que dans la Chronique franque, pas plus que
dans tous les autres documents dont dispose l’historiographie sur les Balkans, il
n’existe pas la moindre mention des albanais jusqu’à la seconde moitié du Xi
e
siè-
cle. seuls les écrits de deux auteurs de l’époque, michel attaleiatès et anne com-
nène, laissent apparaître tout à fait sporadiquement le nom d’albanie et des alba-
nais. en effet, michel attaleiatès dans son Histoire, qui couvre la période allant
de 1034 à 1080 de l’empire, en relatant la révolte, en 1043, du général georges
maniakes, gouverneur de sicile, contre l’empereur constantin monomaque, men-
tionne les albanais en tant que mercenaires dans l’armée hétéroclite de l’usurpa-
teur marchant sur constantinople :
mais soudain à l’occident s’éleva une nuée stridente qui menaçait monomaque
d’être expulsé de l’empire : un homme belliqueux, noble, georges, surnommé
maniakes, arrivait d’italie avec les soldats qui l’accompagnaient, romains et
albanais, s’irritant de la négligence de l’empereur à son égard, empereur qui, à la
suite de ses confits antérieurs avec maniakès, était rempli de crainte.
2
c’est lors d’une rébellion bien ultérieure qui échouera également – celle du
gouverneur de Dyrrachium, Nicéphore Basilakios contre l’empereur Nicéphore
Botaniate – que nous retrouvons les albanais dans le même rôle, sous la plume
d’attaleiatès :
et lorsque Basilakios crut que l’armée qu’il avait réunie était suffsante et bien
entraînée, puisqu’elle comptait un grand nombre de romains, de Bulgares et
d’albanais en même temps que de ses propres gardes, il se dirigea sur salonique.
3
enfn chez anne comnène, l’auteur d’Alexiade où elle retrace le règne de son
père, l’empereur alexis comnène (1081-1118), les albanais apparaissent lors du
1. raimond d’agiles, Historia Francorum qui ceperent Hierusalem, traduit par f. guizot dans
ses Mémoires sur l’histoire de France (1826) ; cité par mikhaïlo pavlovitch in Du regard au texte,
Belgrade, 198, p. 49.
2. Byzantion, Bruxelles 1959, t. XXviii, p. 18.
3. michel attaleiatès, Istoria, Bonnae, 1853, p. 29.
36
siège de Dyrrachium par les Normands de robert guiscard en 1081, suite à la vi-
site de l’empereur alexis à cette ville et aux mesures qu’il prit pour la défendre :
aussi ft-il tout pour assurer le salut des habitants ; il confa la garde de l’acropole
aux chefs des vénitiens qui étaient venus-là, et tout le reste de la ville à komiscortès,
originaire d’albanie, à qui il ft connaître par lettre les mesures à prendre.
1
si l’on excepte une référence, faite également par attaliatès, à la superstition
des albanais, c’est tout ce qu’on trouve sur eux pendant plus d’un millénaire.
or, s’ils avaient été si importants, s’ils avaient occupé le kossovo, une partie du
monténégro, de la macédoine et l’épire, les textes historiques en regorgeraient.
il existe plusieurs hypothèses pour expliquer ce silence assourdissant de l’histoire
dont celle de l’arrivée tardive des albanais dans les Balkans. D’après certains
auteurs cités abondamment par kaplan Bourovitch dans ses divers travaux sur
les albanais, notamment dans son étude exhaustive les albanais ne sont pas il-
lyriens,
2
ils seraient venus d’asie, dans les premiers siècles de notre ère, se fxant
d’abord sur les côtes de la mer Baltique. la preuve en serait la forte parenté qui
existe entre la langue lituanienne et la langue albanaise, reconnue par certains
philologues albanais eux-mêmes. et ce n’est que lors de la grande migration des
slaves dans le sud de l’europe entre le v
e
et le viii
e
siècles qu’ils seraient des-
cendus dans la péninsule en faisant une halte de trois siècles en roumanie, plus
précisément en transylvanie, comme en attestent de nombreuses similitudes entre
les roumains et les albanais. ils auraient été même sur la voie d’être roumanisés
lorsque les Bulgares, avec le khan asparoukh, frent irruption au vii
e
siècle dans
le bassin danubien et entraînèrent derrière eux les albanais plus au sud.
certains auteurs cependant les font venir de l’est du caucase sous le règne de
l’empereur Justinien rhinotmète vers la fn du vii
e
siècle, ou bien trois siècles
plus tard, à l’époque de l’empereur Basile ii. l’auteur médiéval magius patavinus
les dit enfants du Caucase, en précisant : « Albania dicitur ab Albanis populis
asiaticis qui Tartaris expulsi istic considerunt » (on l’appelle albanie d’après les
albanais, peuples asiatiques qui se sont installés ici après avoir été chassés par les
tartares). l’historien serbe yovan Dérétitch dans son livre Les Albanais en Ser-
bie, paru en 1999 à Belgrade, développe cette thèse avec force preuves à l’appui.
toujours est-il que les deux empires qui se sont succédés dans les Balkans,
avant l’arrivée des slaves, l’empire romain qui a intégré l’illyrie déjà à la fn
du i
er
siècle avant J.-c., puis l’empire byzantin, ont complètement englouti les
illyriens. et même si on admettait que les albanais avaient été des illyriens, ils ne
pouvaient pas être tous des illyriens, comme ils semblent aujourd’hui le prétendre,
1. anne comnène, Alexiade, les Belles lettres, paris 196, t. i, p. 168
2. kaplan Burovi¢, Les Albanais ne sont pas des Illyriens, www. istina. at ; kaplan Burovi¢, Qui
sont les Albanais ?, genève-Belgrade 200 ; kaplan Burovi¢, Histoire falsifée des Albanais, genève-
Belgrade 2008.
3
mais seulement une tribu, celle des albanais, une fraction des illyriens vivant dans
les montagnes qui séparent la côte adriatique de la serbie. la plupart des illyriens,
après avoir été romanisés, ont été hellénisés, puis slavisés. en fait, comme le dé-
montre l’éminent historien serbe slavenko terzitch, cette idée de l’origine illy-
rienne avait été lancée par les auteurs austro-hongrois en vue d’élaborer la straté-
gie de l’emprise de la Double-monarchie sur les Balkans en se servant notamment
des albanais. il souligne qu’entre la dernière mention des illyriens au ii
e
siècle et
la première mention des albanais au Xi
e
s’est écoulé huit cents ans, que vienne
tout au long du XiX
e
et au début du XX
e
siècles comptait sur les albanais pour
contrer la création de l’union des serbes dans un état, ainsi que l’infuence de la
russie dans les Balkans. le rôle principal y incombe à l’historien et fonctionnaire
du gouvernement viennois, lajos thalloczy qui publia la première Acta Albaniae
en 1913, puis L’histoire des Albanais, en jetant des bases de la théorie de l’origine
illyrienne des albanais. il en fut récompensé par sa nomination par vienne au
poste du commissaire civil de la serbie occupée à la fn de 1915, avant de périr
dans un accident de train l’année suivante.
1
Naturellement la thèse développée par des albanologues actuels, tels que ro-
bert elsie qui, dans son Historical Dictionnary of Kosova, explique le silence des
auteurs byzantins sur les albanais par le mépris qu’ils auraient eu envers eux en
tant que barbares, n’est que des plus fantaisistes, puisqu’une multitude de peuples,
voire de peuplades de l’empire byzantin ou dans son voisinage, occupent une
place considérable dans les écrits de ces auteurs, à commencer par le plus presti-
gieux d’entre eux, constantin porphyrogénète.
on constate de pareilles fantaisies dans le livre Kosovo : short History (1998)
par l’auteur anglais Noel malcolm, qu’il serait diffcile de qualifer d’historien,
bien qu’il y prétende, tant il verse dans un révisionnisme grotesque. certes, il
s’était déjà distingué avec sa brève histoire de la Bosnie, Bosnia : short History
(1994) où il se fait le farouche avocat de la cause islamo-bosniaque, tout comme
dans son pamphlet sur le kossovo et dans nombre de textes publiés par la suite, où
il se met dans le rôle du défenseur de la cause albanaise.
1. cf. slavenko terzi¢, « la revanche des vaincus », Glas Javnosti, 29 février 2008, Belgrade.
38
épOQue médiéVaLe
L’entente entre Serbes et Albanais durant la première moitié du Second
millénaire, contredit totalement la fable de deux nationalismes, serbe et
albanais, qui s’affronteraient depuis la nuit des temps.
il en ressort que rien n’est moins sûr que les serbes en peuplant les Balkans y
aient trouvés les albanais, puisque, avant de démontrer que les albanais sont des
illyriens, il reste à prouver avec certitude qu’ils soient des Balkaniques. ainsi se
trouve sans fondement la théorie selon laquelle les slaves venus de l’europe entre
le v
e
et le viii
e
siècles dans les Balkans, auraient envahi les terres albanaises,
anciennement illyriennes ; et tout ce que les albanais font depuis, ne serait que de
récupérer les terres de leurs ancêtres, d’où leur agressivité envers les serbes. c’est
la fameuse théorie, dont on use et abuse tant, selon laquelle les deux peuples, serbe
et albanais, ne cesseraient de se déchirer dans les Balkans depuis quinze siècles.
Du reste, il sufft de connaître un peu l’histoire des Balkans depuis la conquête
turque au Xv
e
siècle, pour se rendre compte de la complète inanité de cette thèse
que les responsables médiatiques, politiques et militaires ont invoqué comme alibi
pour justifer la guerre de l’otaN faite aux serbes afn de secourir les albanais.
tous les témoignages historiques prouvent, en effet, que les albanais, depuis leur
conversion à l’islam à partir du Xvi
e
siècle, se comportent envers les serbes, même
lorsque ceux-ci ne leur en fournissaient pas le moindre prétexte, absolument de la
même façon cruelle qu’ils le font aujourd’hui. et ils ont agi pareillement envers
les grecs, les Bulgares, en particulier en épire et en macédoine, si bien que des
siècles entiers retentissent des pleurs et des lamentations des chrétiens balkaniques
du fait de la terreur albanaise exercée sur eux.
Les Albanais dans le cadre de la Serbie médiévale bénéfcient du même
statut que les Serbes. Les chartes royales et impériales serbes garantissant
les droits des Albanais.
en fait, et contrairement à ce que l’on a pu entendre de la part des militants de
la cause albanaise y compris ismail kadaré, il n’y a presque jamais eu de confits
entre serbes et albanais jusqu’à l’époque turque. Bien au contraire, toutes les
sources historiques, dont la plupart ont été mises en évidence par les historiens
yovan radonitch et milan suffay, l’un serbe, l’autre croate, montrent qu’il y
a eu au moyen Âge une excellente entente et même une osmose – le mot est de
suffay – entre les deux peuples. les serbes et les albanais étant mêlés, il n’y a
39
eu aucune diffculté à ce que ces derniers soient intégrés dans les états serbes qui,
dès le iX
e
siècle, se formèrent sur le territoire de l’actuel monténégro et de l’al-
banie septentrionale, et qui eurent d’abord scutari, puis Dioclée, au confuent de
moratcha et de Zéta près de l’actuelle podgoritsa, pour capitales. plus tard, avec
l’expansion de l’état des Némanitch, les serbes, loin d’avoir apporté aux albanais
l’esclavage et l’anéantissement, qui accompagnent souvent les conquêtes, leur ont
apporté la civilisation. yovan radonitch le souligne dans sa brève et succincte
étude, Les Albanais et les Serbes
1,
sur les rapports entre les deux peuples. aussi,
dans l’empire de stéphane Douchan (1331-1355), les albanais avaient été des
sujets à part entière, égaux des serbes et des grecs. milan suffay, dans son travail
exhaustif sur les serbes et les albanais, publie, entre autres, une charte du tsar
Douchan accordant aux villes de kroya et de Durazzo, ancienne Dyrrachium, à
la demande des évêques locaux, toutes les libertés qu’ils réclamaient y compris
l’exonération des taxes : volumus ut nullum ipsi gabellam exolvere debeant ubicu-
mque reprimatur sive Durachii sive alibi (Nous voulons qu’ils n’aient à s’acquit-
ter d’aucune gabelle, que ce soit à Durazzo ou ailleurs).
2.
loin d’avoir souffert de la présence serbe, les albanais, bien au contraire, en
furent largement bénéfciaires. l’une des preuves en est que leurs dynastes se
servaient de la langue et de l’alphabet cyrillique serbes. l’un des cas les plus spec-
taculaires en est celui d’andré topia, maître de la région d’elbasan, qui corres-
pondait avec l’empereur germanique sigismond iv en serbe. a ce propos, yovan
radonitch écrit :
le document qui montre le mieux combien était importante en albanie du moyen
Âge, l’infuence de la serbie, par sa culture et par sa langue, est une lettre des
ragusains adressée à l’empereur sigismond en 1434. Dans cette lettre, les ragusains
informaient l’empereur qu’andréa topia, seigneur du littoral albanais, avait
exclusivement des secrétaires serbes qui ne connaissaient que la langue et l’alphabet
serbes (ipse nisi sclavonos cancellarios habet et scientes sclavicam linguam et
litteram). De ce fait, quand l’empereur envoya à topia des lettres en langue latine,
celui-ci était obligé de s’adresser à des intermédiaires pour la traduction, de telle
sorte que le contenu des lettres impériales ne pouvait rester secret et que l’empereur
se trouvait dans l’obligation d’écrire en langue serbe à topia.
3
De son côté, l’historien vladan georgévitch constate à quel point les albanais
vivant à l’époque turque sur les territoires vénitiens, tenaient à conserver les privi-
lèges que leur avaient accordés autrefois les rois serbes :
combien les albanais se sont plus sous la domination serbe, cela ressort des faits
suivants : dans les contrats que quelques villes et communes albanaises conclurent
1. in in Patrie serbe, n° 9, paris, 1918.
2. milan suflay, Serbes et Albanais, Belgrade, 1925, p. 42.
3. yovan radonitch, Les Albanais et les Serbes, pp. 6-.
40
avec venise à la fn du Xiv
e
siècle, la république dût toujours s’engager à respecter
les lois et décrets royaux, « poveliés », du roi ouroche, de l’empereur Douchan,
etc. en 1458, le supérieur du couvent de sainte-marie ratachka en albanie accuse
le recteur de scutari près de la signorie de venise de ne pas respecter les droits
accordés au couvent par le roi serbe ouroche.
1
mais pourquoi la correspondance ne se faisait-elle pas en albanais ? pourrait-
on observer. pour la simple raison que la langue albanaise, quoique parlée sous
forme de deux dialectes fort éloignés, le guègue et le tosque, ne possédait pas d’al-
phabet à cette époque. en effet, celui-ci ne verra le jour qu’au début du XX
e
siècle
lors d’un congrès organisé à cet effet en 1908, à Bitola, en macédoine. Jusqu’alors
il n’existait en albanie que la tradition orale et l’écriture en usage était latine, grec-
que, serbe ou italienne. le fait est si patent que le texte de la proclamation du pre-
mier état albanais, le 28 novembre 1912, ainsi que tous les documents établis par
le gouvernement d’ismail kemal qui suivirent, furent rédigés en langue turque.
en outre, des familles nobles serbes et albanaises étaient unies, grâce aux ma-
riages, par des liens de parenté les plus étroits. Déjà au début du Xiii
e
siècle, com-
nénie, la flle de stéphane premier couronné, épousa le prince Démétrios, fls du
prince progon, puis, à la mort prématurée de Démétrios, elle se remaria à un autre
dignitaire albanais, le sébastos grégoire kamonas. c’est de cette comnénie que
provient la dynastie des arianite comnène en albanie du nord, qui joua un rôle
important pendant les Xiv
e
et Xv
e
siècles. angelina arianite comnène, épousa le
dernier despote serbe stéphane Brankovitch, fls de georges de smédérévo, que
le sultan mourad ii ft aveugler en 1444 à andrinople : elle est chantée dans les
poèmes serbes et vénérée comme une sainte sous le nom de mère Angelina, et sa
fête tombe le 30 juillet.
Naturellement, on a des exemples analogues du coté albanais : lorsqu’en 1368,
à la suite d’un confit armé, l’un des rarissimes entre serbes et albanais à cette
époque, charles topia, maître du pays entre matchia et shkumbi, s’empara de la
ville côtière de Durazzo, il continua naturellement de vénérer saint Jean vladimir,
patron de cette ville. comme nous l’avons vu plus haut, avant d’être canonisé
après sa mort martyre en 1015, Jean vladimir avait été prince d’un des premiers
états serbes, Douklia, englobant l’albanie septentrionale, et ses reliques repo-
saient dans une église près d’elbasan, que charles topia ft restaurer avec cette
inscription gravée au fronton :
cette église sainte, consacrée à saint yovan vladimir, a été élevée par charles
topia, seigneur de rabn, dans la vingt-deuxième année de sa vie, et terminée dans
la vingt-quatrième année.
2
1. vladan georgévitch, Les Albanais et les grandes puissances, paris, 1913, pp. 50-51.
2. yovan radonitch, yovan radonitch, op. cit. p. 6.
41
les possessions des princes Balchitchis de Zéta dans la deuxième moitié du
Xiv
e
siècle s’étendaient également sur une grande partie de l’albanie, ce qui pro-
voqua entre charles topia et georges Balchitch un confit au sujet de la ville de
Durazzo. il est évident qu’un prince albanais n’eût jamais vénéré un saint serbe
ni restauré l’église de celui-ci, si tout n’était, entre les deux peuples, qu’enfer et
malédiction, comme le prétend les auteurs ultranationalistes albanais, ismail ka-
daré en tête.
Origine serbe de Skanderbeg, héros national albanais, découverte par
l’historien allemand Karl Hopf, avant d’être confrmée par d’autres
auteurs.
le plus extraordinaire, c’est que le héros national albanais, skanderbeg lui-
même, ne serait point albanais, mais serbe aussi bien par son père que par sa
mère. un ouvrage tel qu’Encyclopedia Britannica, qui fait universellement auto-
rité, en est des plus formels :
skanderbeg ou georges castriota (1403-1468), le héros national des albanais classé
par sir William temple parmi les sept chefs qui ont mérité, sans l’avoir portée, la
couronne royale, était d’origine serbe. le fondateur de la famille castriota était
un certain Branilo, qui était gouverneur de canina en 1368, et dont le petit-fls,
giovanni, maître de mat et vumenestia a épousé voïssava tripalda, la flle d’un
noble serbe. le rejeton de cette union était georges castriota. tout comme les
albanais ont donné à la grèce plusieurs chefs dans leur guerre pour l’indépendance,
la serbie a donné la principale fgure de leur combat pour la liberté.
on trouve la même affrmation dans l’article consacré à skanderbeg par michel
mourre dans son Dictionnaire encyclopédique d’histoire. en outre, il résume de
façon lapidaire la biographie de skanderbeg, qui mérite d’être citée in extenso :
skanderbeg ou scanderbeg, georges castriota dit (né en albanie, vers 1403, mort à
alessio 1/01/1468). Homme de guerre albanais. D’une famille princière d’origine
serbe, il fut emmené en otage par les turcs dès l’âge de sept ans, fut élevé dans
l’islam et devint le favori du sultan mourad ii. au service du sultan, il montra
une grande valeur militaire et reçut des turcs le nom d’Iskander bey, le prince
alexandre. a l’âge de quarante ans, au lendemain de la défaite des turcs par les
Hongrois à Nich (1443) il déserta l’armée ottomane en emmenant avec lui 300
albanais, revint au christianisme, et s’empara de la forteresse de kroya au N.-e. de
Durazzo, et mena dès lors des guérillas contre les turcs. Dès 1444, il fut proclamé
prince par les albanais. ayant rassemblé une armée de 15 000 hommes environ, il
tint pendant plus de vingt ans en échec les forces bien supérieures de mourad ii et
de mahomet ii, bien qu’il n’ait jamais reçu une aide suffsante de ses alliés hongrois
et vénitiens. en 1461, il signa une trêve de dix ans avec les turcs, mais reprit
bientôt la lutte sur les instances de pie ii qui essayait d’organiser une croisade
42
générale contre les turcs. toujours invaincu, il mourut de maladie en 1468 ; lui
disparut, l’albanie fut facilement annexée par les turcs.
1
mais il y a plus, puisque c’est dans la grande Encyclopédie de l’Islam elle-
même que l’on peut lire :
skanderbeg est le nom sous lequel le héros national albanais du Xv
e
siècle est
surtout connu en europe. il repose sur la forme italianisée ou latinisée du surnom
iskender Beg qu’il aurait reçu dans sa jeunesse lorsqu’il servait à la cour ottomane ;
ce nom contient une allusion à celui d’alexandre le grand. son vrai nom était
georges castriota, de la famille d’origine serbe des castriota, qui avait acquis
autrefois la domination de l’épire et de l’albanie méridionale.
2
et dans l’article consacré aux arnaoutes, appellation turque des albanais, en
parlant de l’apparition de la famille serbe des Balchides en albanie et au monté-
négro au milieu du Xiv
e
siècle, l’Encyclopédie précise :
les castriota se montrent à leur tour une dizaine d’années plus tard ; leur an-
cêtre, le serbe Branilo, est cité pour la première fois dans un document de l’année
1368.
3
on trouve également la confrmation de l’origine serbe de skanderbeg dans le
complément en langue anglaise à l’Encyclopédie de l’Islam de 1913, où l’on est
formel :
son vrai nom était georges castriota de la famille des castriota d’origine serbe, qui
avait régné sur l’épire et l’albanie méridionale
4.
il est évident que les auteurs d’ouvrages aussi importants ont disposé de sour-
ces historiques fables, avant de se décider à publier des affrmations aussi auda-
cieuses. il va de soi que ces sources existent, la première d’entre elles étant les
Chroniques gréco-romaines inédites ou peu connues, éditées en langue française
par l’historien allemand karl Hopf, en 183 à Berlin. celui-ci effectua pendant
des années, grâce aux subventions du gouvernement prussien, des recherches dans
les archives et les bibliothèques, publiques et privées, en autriche, en suisse, en
italie, en grèce pour aboutir à la publication de ces Chroniques, mais aussi de plu-
sieurs autres ouvrages, dont Histoire de la Grèce, depuis le début du Moyen Âge
jusqu’à nos jours, en deux volumes, parus en 186-1868.
1. michel mourre, Dictionnaire encyclopédique d’histoire, Bordas, paris 198, p. 418.
2. Encyclopédie de l’Islam, dictionnaire géographique, ethnographique et biographique des
peuples musulmans, publiée avec le concours des principaux orientalistes par m.t.H. Houtsma, r.
Basset, t.W.arnold et r. Hartmann, leyde-paris, 1913, p. 48.
3. Ibid., p. 462.
4. e.J. Brill’s, e.J. Brill’s, First Encyclopædia of Islam 1913-1936, leiden, New york, københavn, köln
198, vol. ii, p. 466. ii, p. 466.
43
parmi de nombreuses découvertes que ft karl Hopf, fgurent les mémoires de
Jean mussachi, despote d’épire qui, à la suite de la conquête défnitive de l’al-
banie par les turcs, dans la décennie qui suivit la mort de skanderbeg en 1468,
émigra avec les siens en italie où il écrivit ses Breve Memorie de la maison de
mussachi, probablement vers l’an 1510.
a la même époque, un autre personnage, le gentilhomme grec, théodore span-
doni cantacuzène, plus connu sous le nom italianisé de spandugino, né probable-
ment dans la décennie qui précéda la chute de constantinople en 1453, composait
son Traité sur les princes turcs, qui sera publié en 1551 à florence. évoluant entre
constantinople, rome, venise et paris, spandugino se trouva à rome en 1535, et
donna la version d’un chapitre de son Traité à constantin mussachi, fls de Jean,
qui, continuant partiellement la chronique de son père, inclut en elle, en l’indi-
quant, la pièce de spandugino. l’ensemble fut découvert par karl Hopf dans les
archives de Naples, suivant une notice du livre d’erasmo ricca sur la noblesse des
Deux-siciles, paru en 1865.
c’est précisément dans cette partie de la chronique de mussachi, écrite par
spandugino, que se trouvent des renseignements précieux sur skanderbeg, y com-
pris sur son origine serbe. il s’agit d’abord d’une phrase, habituellement attribuée
à mussachi – c’est pourquoi la précédente clarifcation s’imposait – et dont on ne
cite généralement que la moitié, mais que nous allons reproduire intégralement.
après avoir évoqué les diverses campagnes de mehmed ii le conquérant, dans les
Balkans, en particulier en serbie et en Bosnie, le chroniqueur montre le sultan en
train de s’attaquer à l’albanie, proftant du désarroi qui y régnait, mais en même
temps, redoutant la résistance de skanderbeg :
cependant, voyant le grand déchirement et la détresse de l’albanie, mehmed
envisagea de l’occuper mais non sans crainte, car y était entré l’homme valeureux
et serbe de naissance dont les vertus avaient été telles qu’il forçait le respect, non
seulement des albanais, mais d’autres peuples aussi.
1
c’est en partant de cette donnée fgurant dans les Mémoires de mussachi, en
particulier en ce qui concerne les relations familiales entre les castriota et les
familles mussachi et arianite, et de bien d’autres, qu’il découvrit, que karl Hopf
reconstitua l’origine serbe de skanderbeg, en remontant jusqu’à son arrière-grand-
père Branilo, gouverneur de canina en 1368. il fournit l’ensemble de ces données
dans l’arbre généalogique de la famille castriota qu’il dresse, comme il le ft pour
bien d’autres familles princières grecques et albanaises, en annexe de ses Chro-
niques.
1. charles Hopf, op. cit. p. 334. « Ma vedendo Mahumet le gran discordie e travagli d’Albania,
penso d’occupar quella, e temendo perch’in quella era entrato Skanderbeg huomo valente e per
natura Serviano, le virtù del quale furno tante ch’era estimato non solum dall’Albanesi, ma ancche
da ogn’altra natione. »
44
l’un des premiers auteurs importants qui reconnut le mérite de karl Hopf pour
sa découverte de l’origine serbe de skanderbeg, fut Johan georg Hahn dont il sera
amplement question plus loin. Dans son ouvrage Voyage à travers la région de
Drim et de Vardar, publié en 186 à vienne, Johan georg Hahn, important explo-
rateur des Balkans lui-même, en particulier de l’albanie, s’exprime ainsi au sujet
des découvertes de karl Hopf :
en effet, grâce à la passion pour la recherche du professeur allemand Hopf, qui a
accumulé, lors de ses voyages de plusieurs années à travers l’italie et la grèce, de la
matière pour son Histoire de la grèce au moyen Âge, nous avons un grand nombre
de preuves documentées sur l’albanie et la famille des castriota qui offrent des
aspects totalement nouveaux en ce qui concerne l’histoire de skanderbeg. monsieur
Hopf me les a confées lors d’un séjour à syra avec l’autorisation d’en faire bon
usage.
on peut déduire de ces documents que les castriota – ce que déjà fallmerayer
supposait – sont de descendance serbe et que le grand-père de skanderbeg, possédait
en son temps uniquement deux villages dans la matja, qui s’appelaient sinja et
gardi, mais que par son mariage avec maria, la flle héritière des puissants topia,
il acquit, entre autres possessions, toute la matja. puisque kroya aussi appartenait
aux topia, le grand-père de skanderbeg y prétendait, ce qui lui coûta la vie. car
les vénitiens l’attirèrent à Durazzo, et l’y frent décapiter pour trahison en payant
néanmoins à sa veuve et à ses deux fls une pension.
1
a part spandugino, c’est un autre témoin contemporain important, originaire
des Balkans, constantin mikhaïlovitch dit Janissaire, qui nous donne les rensei-
gnements allant dans le sens de la serbité de skanderbeg. amené avec de nom-
breux compatriotes en captivité, lors de la prise de la ville kossovienne Novo
Berdo par le sultan mehmed ii, en 1455, le jeune constantin mikhaïlovitch passa
une dizaine d’années comme janissaire, avant d’être fait prisonnier, alors qu’il
était commandant du fort de Zvetchaï en Bosnie, par les Hongrois et de redevenir
chrétien. il rapporta vers 1500, et apparemment à l’attention de Jean olbrecht, roi
de pologne, son expérience parmi les turcs, si bien que sa chronique dite La Chro-
nique turque, parut seulement au XiX
e
siècle, d’abord en polonais, puis en serbe.
constantin mikhaïlovitch appelle skanderbeg simplement Skander Ivanitch,
fls d’ivan, en évoquant brièvement, avec sympathie et d’une façon plutôt roma-
nesque, mais qui s’accorde pour l’essentiel à la vérité historique, la prise de l’ado-
lescent georges castriota par les turcs, le temps passé à la cour ottomane, où il se
distingua et gagna la faveur du sultan, son retour parmi les siens, sa reconversion
à la foi chrétienne et sa résistance acharnée aux turcs, durant un quart de siècle,
de 1443 à 1468.
2
1. Johan georg von Hahn, Johan georg von Hahn, Reise durch die Gebiete des Drim und Wardar, vienne 186, p. 22.
2. constantin mikhailovitch, Souvenirs d’un janissaire ou la Chronique turque, Ancienne
littérature serbe, Belgrade, 190, tome iii, pp. 346-34.
45
enfn, c’est chez un témoin capital de l’époque, qu’est philippe de commynes,
que nous trouvons un écho, sinon de la serbité de skanderbeg, tout au moins de
liens de parenté entre de nombreuses familles aristocratiques serbes et albanaises.
il s’agit d’un passage des Mémoires de philippe de commynes, qu’apparemment
peu d’historiens ont relevé jusqu’à présent :
et y fut envoyé [en albanie] un archevêque de Duras [Durazzo], de par le roi
1
, qui
était albanais ; mais il parla à tant de gens que merveilles, prêts à tourner, qui sont
enfants et neveux de plusieurs seigneurs et gens de bien de ces marches, comme
de scandelber [skanderbeg], un fls de l’empereur de constantinople propre, des
neveux du seigneur constantin (qui de présent gouverne montferrat), et sont neveux
ou cousins du roi de serbie.
2
Ivan, le père de Skanderbeg, fait un don au monastère serbe de Chilandari.
tous les documents découverts par la suite ne feront que confrmer la thèse de
Hopf sur l’origine serbe de skanderbeg. parmi ces documents, la plupart en prove-
nance des archives vaticanes et vénitiennes, les plus importants se trouvent réunis
dans le recueil intitulé Georges Castriota Skanderbeg et l’Albanie au XV
e
siècle,
publié par yovan radonitch à Belgrade en 1942. radonitch y reproduit, entre
autres, une charte du père de skanderbeg, ivan castriota, datant de 1426, qui fait
état du don par celui-ci et par ses quatre fls, stanicha, constantin, répoche et
georges, de deux villages : celui de radostouché avec l’église locale de la vierge
et celui de trebichté au monastère de chilandari au mont athos, que ft élever,
en 1198, stéphane Némania, fondateur de la grande dynastie médiévale serbe. le
sieur ivan castriota s’y exprime d’une façon on ne peut plus serbe orthodoxe :
moi, ivan castriota, pécheur et indigne serviteur du christ mon Dieu, par la
miséricorde indicible de mon seigneur Jésus-christ, et par l’aide de notre très
pure souveraine et mère de Dieu, protectrice de la sainte laure de chilandari, de
concert avec mes fls stanicha, répoche, constantin et georges, ayant le souci de
servir notre seigneur Dieu et pantocrator, donne à ce saint monastère ce qui était en
mes moyens, en priant que Dieu de toutes les miséricordes et sa toute pure mère
accueillent cette modeste offrande comme l’obole de la veuve. Nous avons offert
le village de radostouché avec l’église locale dédiée à la toute pure mère de Dieu,
de même que le village de trébichté.
ces deux villages doivent être libres de toute obligation de travail, petit ou grand,
et de tout autre impôt hormis celui dû au roi et à la ville. le reste du bénéfce doit
revenir au saint monastère. Ni le propriétaire, ni le maître chien, ni qui que ce
soit, ne doivent exercer de pouvoir ni faire valoir le droit de leur prélever la dîme,
que ce soit sur les céréales, sur la vigne, sur les ruches, sur le denier des pèlerins,
1. charles viii de france, dont commynes était conseillé, après l’avoir été de charles le téméraire,
et de louis Xi.
2. in Mémoires, paris, 192, p. 1343.
46
sur l’herbe, ou sur le bétail. seule l’église doit prendre ce qui lui revient selon les
règles propres à ces villages. simplement, qu’ils soient libres de tout devoir, petit
ou grand, envers moi.
ma charte que voici, doit rester ferme et inaltérable. si celui qui, par la volonté de
Dieu, me succédera à la possession de ces terres – que ce soit l’un de mes fls ou
l’un de mes proches, ou quiconque d’autre – ose bafouer ce legs que je fais à notre
toute pure souveraine, la mère de Dieu de chilandari, qu’il soit terrassé par le
seigneur Dieu dans ce monde et dans celui à venir et enfermé avec Judas le traître,
qu’il reçoive la lèpre en héritage, qu’il soit maudit par les saints pères théophores,
qu’il soit anéanti par la force de la sainte et vivifante croix, que la sainte mère de
Dieu lui serve d’accusatrice au terrible jugement dernier et qu’il soit maudit et trois
fois maudit, amen.
un autre document, datant de 1431 et émanant de la fraternité de ce monastère,
fait état de l’acquisition par ivan castriota de la tour saint-georges du monastère
de chilandari, ainsi que de quatre adelphos pour ses quatre fls, moyennant un nou-
veau don de soixante forins à la célèbre laure. cette tour, appelée le pirgh albanais
existe toujours. qui plus est, d’après les documents conservés dans ce monastère et
publiés respectivement par les historiens lioubomir stoyanovitch et vladimir pé-
tkovitch, ivan est mort le 2 mai 143 à chilandari, tandis que son fls aîné répoche,
qui s’était fait moine, est décédé six ans plus tôt, le 14 juillet 1431.
tout cela met en évidence le fait que le père de skanderbeg était non seulement
un bon chrétien, mais aussi un bon chrétien orthodoxe serbe. un autre argument
de poids en faveur de la thèse de l’origine serbe de skanderbeg, est l’emploi, aussi
bien par skanderbeg que par son père, de la langue serbe, en particulier dans leur
correspondance avec la ville de raguse. et dans son recueil radonitch reproduit
une lettre d’ivan castriota, datée du 24 février 1420, et plusieurs de skanderbeg,
datées de l’été 1459.
D’autre part, les liens de parenté entre les grandes familles serbes et albanaises,
inaugurés par les épousailles du prince Démétrios et de la princesse comnénia
au début du Xiii
e
siècle, allaient se poursuivre au cours des siècles suivants, jus-
qu’à la perte de la liberté serbe et albanaise, consécutive à l’occupation ottomane.
ainsi, l’aînée des flles d’ivan castriota, maria, épousa stéphane tsernoyévitch,
le prince de Zéta, plus tard le monténégro, qui devint ainsi l’oncle de skanderbeg.
le fls de stéphane, ivan, qui opposa une farouche résistance aux turcs, analogue
à celle que leur opposa skanderbeg en albanie, était le beau-frère de celui-ci,
skanderbeg ayant épousé andronica arianite comnène et ivan sa sœur goïssava.
enfn, la quatrième des cinq flles d’ivan castriota, vlaïca, était l’épouse de sté-
phane Balchitch, prince serbe ayant ses possessions en albanie septentrionale.
ivan, fls de skanderbeg, plus tard lorsqu’il émigra en italie, duc de saint pierre de
galatina, épousa irina paliologa, flle de lazare, despote de serbie.
il est à noter que tous les prénoms des enfants d’ivan castriota et de goïssava
tripaldi étaient serbes ou grecs : ses quatre fls s’appelaient georges, répoche,
constantin et stanicha, et ses cinq flles avaient pour prénom maria, yéla, anghé-
4
lina, vlaïca, mamiza. il en était de même pour les enfants de georges castriota et
d’andronica arianite comnène dont le fls s’appelait ivan, et les flles, goïssava,
chirana, Héléna, Despina et anghélina.
Les auteurs serbes louent Skanderbeg.
il reste qu’en dépit de la mauvaise réputation que les albanais se sont faite
parmi les peuples balkaniques sous l’occupation turque, celle de skanderbeg, dé-
fenseur de la liberté et de la foi chrétienne, n’a pas été altérée, mais au contraire
a perduré aussi bien dans la mémoire populaire que dans les créations poétiques
individuelles. en effet, on voit, dans le premier recueil de poésies populaires ser-
bes et croates, Le Chansonnier slave, que publia andrya katchitch-miochitch en
156, fgurer la légende d’après laquelle voïssava, la mère de skanderbeg, aurait
rêvé qu’elle avait engendré un formidable dragon dont les ailes couvraient l’épire
tout entière et dont la tête, dévorant les turcs vivants, atteignait constantinople.
curieusement, cette légende se trouve dans la première biographie de skanderbeg,
publiée en latin par marino Barleti en 1512 à venise, et traduite en plusieurs lan-
gues européennes.
parmi les poètes, c’est ivan goundoulitch l’une des gloires de la littérature
ragusaine, qui dans le Huitième chant de son épopée Osman, en célébrant les hé-
ros serbes, bulgares, hongrois et polonais, loue les actions guerrières héroïques de
skanderbeg dont la renommée, dit-il, parcourt le monde entier.
c’est encore un Dalmate, stéphane Zannovitch, un aventurier se présentant
comme prince monténégrin ou albanais, qui publia en 19 à paris, une vie pané-
gyrique de skanderbeg, qu’il dédia à Joseph ii, empereur d’allemagne, souverain
éclairé. cet ouvrage, écrit dans un français brillant, contient force anecdotes de la
vie de skanderbeg, reprises par des auteurs postérieurs, dont celle de l’ouverture
de la tombe de skanderbeg par les turcs, lors de la conquête défnitive de l’al-
banie en 148. la renommée de skanderbeg parmi les turcs était telle qu’ils se
disputèrent des parcelles de ses ossements en les faisant enchâsser dans de l’or afn
de les porter comme talisman pendant les combats.
J’ai connu à constantinople osman angare, reis effendi du divan, qui portait une
pareille relique, témoigne Zannovitch. il me disait de la meilleure foi du monde,
qu’il ne donnerait pas cet os de skanderbeg pour quel que prix que ce fût ; car
il assurait qu’il étoit certain de n’être pas poignardé en trahison ni tué dans une
bataille.
1
c’est un important écrivain serbe, romancier et auteur dramatique en même
temps qu’un éminent juriste, yovan stériya popovitch (1806-1856) qui consacra
deux de ses ouvrages à skanderbeg. D’abord une Vie de Skanderbeg, en fait la
1. etienne Zannowitch, Le Grand Castriotta d’Albaniae, histoire, paris 19, p. 110.
48
compilation de l’ouvrage de Barletti, qu’il publia en 1828 à Budapest, puis la pièce
de théâtre intitulée Skanderbeg, qui parut à titre posthume en 1889, et où l’auteur
réussit remarquablement à faire revivre quelques épisodes du siège de kroya par
mourad ii.
De son côté, le plus grand poète serbe pierre pétrovitch Niégoch (1813-1851),
dans sa Couronne de la Montagne, publié en 184, compare skanderbeg à miloch
obilitch qui immola le sultan mourad au début de la bataille du kossovo. éloge
d’autant plus appréciable que Niégoch en tant que prince métropolite du mon-
ténégro, gouvernait un pays envers lequel l’albanie, véritable forteresse turque
dans les Balkans, avait été en constante inimitié. Du reste, dans un autre ouvrage
de Niégoch Le Faux Tsar Etienne le Petit, l’un des personnages, l’higoumène
théodose, s’étonne que les arnaoutes non seulement ne veuillent rien savoir du
fait que les serbes ont aidé skanderbeg à combattre les armées ottomanes, mais
soient devenus les pires ennemis des serbes.
l’historien et l’homme d’état serbe vladan georgévitch, voit dans cet intérêt
des poètes serbes pour skanderbeg deux raisons :
parce que, d’une part, nos poètes nationaux chantent aussi tous les héros des pays
voisins, comme les voïvodes roumains Bogdan et mirtché, le héros magyar Janosh
Hunyadi, et en général tout héros qui a combattu pour le christianisme contre
l’islamisme ; et d’autre part, parce que skanderbeg s’appelait de son vrai nom
georges castriotitch du fait qu’il était serbe.
et le célèbre historien d’ajouter, en posant avec force la question de la serbité
de skanderbeg :
au fond il nous est désagréable de revendiquer pour nous cet unique héros que les
albanais aient jamais pu produire, car dans la lutte de plus de cinq cents ans que
nous soutenons contre les turcs, de kossovo à koumanovo, nous avons tant de
héros nationaux, que nous n’avons certainement pas besoin du seul skanderbeg.
mais pouvons-nous falsifer l’histoire par égard pour les albanais ?
1
un autre historien serbe de l’époque, mikhaïlo georgevitch a également traité
de skanderbeg mais, contrairement à son célèbre homonyme, avec beaucoup plus
d’admiration que de polémique mettant en évidence la serbité de skanderbeg, dé-
couverte par des historiens étrangers, en particulier par karl Hopf, affrme-t-il
d’emblée. Dans sa longue étude, Skanderbeg-Georges Kastriotitch, il retrace la
biographie de celui-ci, sa vie de jeune otage à la cour turque, sa bravoure qui lui a
valu le surnom de skanderbeg, sa défection du camp turc avec 300 hommes, après
la défaite infigée par Jean Hunyadi à l’armée du sultan en 1443 près de Nich ; son
arrivée en albanie et sa prise, par la force et la ruse combinées, de la ville de croya
qu’il transformera en forteresse inexpugnable et contre laquelle vont se briser,
1. vladan georgévitch, Les Albanais et les grandes puissances, paris, 1913, pp. 59-60.
49
durant près d’un quart de siècle, plusieurs armées turques, dont celles conduites
par les sultans eux-mêmes ; enfn son isolement et la chute de croya, consécutifs
au manque du soutien de la part des vénitiens et du pape.
1
il reste qu’avec skanderbeg, on est au cœur de la plus grande contradiction
albanaise : d’une part les albanais adulent skanderbeg à l’instar d’un dieu, et,
d’autre part, tout ce qu’ils ont fait depuis son époque, soit près d’un demi-millé-
naire, est en entière opposition avec le combat qu’il a mené. un bon connaisseur,
voire ami des albanais, le voyageur autrichien dans les Balkans paul siebertz,
écrira au début du XX
e
siècle que : « le peuple albanais a oublié son plus grand
fls. et aujourd’hui même, il ne sait pas encore combien il est honteux pour lui de
devoir le constater. aujourd’hui, on a même oublié l’emplacement du tombeau de
skanderbeg. »
2
qui plus est, skanderbeg, est issu de la nation que les albanais haïssent le plus,
les serbes – fait qu’ils se refusent de reconnaître et enfouissent au plus profond
d’eux-mêmes. D’ailleurs le poète albanais andon Zako cajupi (1866-1930) a ex-
primé ce désarroi en évoquant le malheur que fut pour les albanais l’occupation
turque et les a appelés à se réveiller, à cesser d’ahaner pour les autres, notamment
pour la turquie et la grèce et à enlever les oripeaux de la servitude.
1. mikhailo georgevitch, Skanderbeg – Georges Kastriotitch, cahier n° XX de la fondation
Nikola tchoupitch, Belgrade, 1900.
2. paul siebertz, paul siebertz, Albanien und die Albanesen, vienne, 1910, cité par vladan georgévitch, op. cit.
p. 38.
arbre généalogique de Skandebeg établi par Karl Hopf dans ses
Chroniques greco-roamaines inédites ou peu connues, berlin 1873, p. 533.
50
OccupaTiON TurQue
Les Turcs à l’assaut des Balkans. Martyre des populations chrétiennes.
Apostasie des Albanais : là où est le glaive, là est la foi.
De même qu’on ne trouve dans les sources historiques nulle trace d’une hosti-
lité particulière entre serbes et albanais, on n’y trouve pas non plus l’ombre d’une
prétention des albanais sur les terres serbes, notamment sur le kossovo.
les choses se sont gâtées cependant avec l’arrivée des turcs et avec la conver-
sion de la plupart de la population albanaise et d’une bonne partie de la population
bosniaque à l’islam. en fait, la grande plaie des Balkans, qui ne cesse de s’enve-
nimer depuis des siècles, est l’apostasie des albanais et d’une importante fraction
des slaves bosniaques.
les albanais basculèrent d’autant plus facilement dans l’islam qu’ils n’avaient
pas une forte conscience historique, faute d’avoir eu un état puissant et d’avoir
pu développer une civilisation, comme l’avaient fait les grecs, les Bulgares et les
serbes. a la différence de ces derniers, il n’y avait pas grand-chose dans le passé
albanais, à part l’épisode glorieux de skanderbeg, à quoi s’attacher. tout cela
expliquerait leur conversion relativement rapide à l’islam. la chronique de gio-
vanni mussachi cite nombre de seigneurs albanais, et parmi eux les deux gendres
de skanderbeg, Nicolas et george Dukadjini, dont les fls, en particulier de ce
dernier, se frent turcs. « La quatrième flle de Skanderbeg, Dame Hélène, avait
pour mari le seigneur Georges Dukadjini avec lequel elle eut plusieurs fls, et tous
devinrent Turcs » précise la chronique de mussachi.
1
aussi le cas de la défection, lors du siège de kroya, du propre neveu de skan-
derbeg, Hamza, est célèbre.
l’Encyclopédie de l’Islam attribue la conversion des albanais à leur manque
de sens religieux :
il est généralement admis que les albanais considèrent la religion avec modération
et même avec indifférence. cet état d’esprit, éloigné de l’abstraction, a favorisé la
conversion à l’islam victorieux.
2
et quant au souvenir du passé illyrien des albanais, s’il en existait un, il se
trouvait complètement aboli par de nombreux siècles de la présence romaine et
byzantine, ainsi que par une longue cohabitation avec les serbes.
1. charles Hopf, charles Hopf, op. cit. p. 284.
2. op. cit., t. ii, p. 25. op. cit., t. ii, p. 25.
51
Le martyre des Albanais et des Serbes à travers la chronique balkanique de
Doursoune bey : massacres, viols, pillages, humiliations.
il faut cependant dire que la conquête de l’albanie par les ottomans fut san-
glante. le chroniqueur turc de l’époque, Doursoune bey, dans une description,
certes, quelque peu démesurée, de l’expédition du sultan mehmed ii en 1465,
contre l’albanie en donne une idée :
chaque tente regorgeait de butin […] l’ordre était donné que tous les hommes d’âge
mûr soient passés par le fl de l’épée. on les amenait en grand nombre, enchaînés,
aux endroits où s’arrêtait le sultan victorieux. […] on abreuvait les âmes assoiffées
de ces hommes avec du vin dont on avait mouillé les épées. il y avait des endroits
où on livrait au glaive de la foi trois, quatre et même jusqu’à sept mille infdèles.
leurs cadavres transformaient les vallées profondes en collines en même temps
que les vastes champs se changeaient en rivière de sang, l’amou-Daria. […] les
infdèles qui survécurent et courbèrent la tête, purent demeurer dans le pays avec
l’obligation de payer le tribut prescrit par la loi de la charia.
1
ainsi, n’en déplaise à ismail kadaré et à ceux qui accusent les serbes d’être
fauteurs de tous les maux dans les Balkanas, ce n’est point du fait de ces derniers,
mais bien du fait des turcs que les albanais connurent le martyre ! Naturellement
il n’y avait pas que l’albanie qui était ainsi meurtrie, mais également les autres
pays balkaniques, notamment la serbie dont les ravages par les armées turques
sont également décrits par Doursoune bey. il relate notamment le premier siège de
la ville de smédérevo, en 1439, dont les murailles s’élèvent toujours au bord du
Danube à une vingtaine de kilomètres de Belgrade.
Doursoune bey raconte :
c’est le pacha lui-même en pleine gloire, qui attaqua la ville de smederevo si
fortifée et si inexpugnable que la raison n’est pas capable de le comprendre et de le
décrire. quelle ville ! on dirait une tour céleste tant elle est imprenable ! seuls les
poissons peuvent heurter de leurs fronts ses fondations. partout autour sont creusées
des douves comme des gouffres célestes.
puis, il décrit le branle-bas de l’armée turque que précèdent des forteresses
mouvantes dont la clameur monte jusqu’au ciel :
cependant une armée tout aussi nombreuse et d’aspect terrible et géant qui tant
de fois a combattu en duel avec le turc, sortit de la ville. les guerriers montés sur
les chevaux, se lancèrent les uns contre les autres à travers la plaine couverte de
verdure, qui bientôt devint pourpre. […]
ce fut la formidable mêlée marquée par l’assaut, par l’avancée et le recul où les uns
assaillaient, tandis que les autres fuyaient. a la fn, avec l’aide de l’ange secourable,
1. yovan radonitch yovan radonitch, Georges Castriota, Skanderbeg, pp. 248-249.
52
on dispersa les infdèles, comme un troupeau de bétail qui s’enfuit. […]
Défant les infdèles, le pacha y demeura encore une semaine. il donna l’ordre que
l’on saccage leurs vignobles et que les chevaux broutent leurs cultures dans les
champs et les piétinent.
la ville n’étant pas prise, les turcs revinrent à la charge et en occupèrent la
partie extérieure. Doursoune bey poursuit :
l’infdèle commença à cracher le feu par ses canons du haut de la ville. ces
grondements de canons résonnaient dans les oreilles des gazis agréablement
comme le chant d’un bon chantre. gaiement et joyeusement ils clamèrent leur
prière habituelle allah akhbar, qui atteignait les crêtes des hautes montagnes et
retentissait peut-être jusqu’à la voûte céleste. […]
tout fut occupé en un clin d’œil, on dispersa les infdèles qui fuyaient comme une
horde de bêtes ! on en tua tant dans les rues que les corps empêchaient les chevaux
de se mouvoir. certains infdèles assoiffés de leur propre sang, ne consentirent pas à
se désaltérer avec l’hydromel des sabres et précipitèrent leurs âmes dans le Danube.
avec l’aide de Dieu, on les noya comme l’armée du pharaon. et ainsi, après le
pillage de la ville extérieure, il ne resta aux infdèles que la ville intérieure. Durant
les trois jours que l’on y resta, le pacha ordonna de détruire le reste des vignobles
et des champs de blé.
les dévastations et les pillages continuent dans la riche et féconde région de
matchva :
tel le vent, les akindjis, volent à travers la plaine et lorsqu’ils pillent, c’est comme
lorsque le feu prend dans la paille. et ainsi cette terre serbe, telle une belle parée,
devint objet des concupiscence de chaque mahomet et iyz.
et comme précédemment les flles albanaises, les « flles serbes sont telles que
l’on ne peut suffsamment en jouir. »
cependant le chroniqueur semble marquer sa préférence pour les garçons, en
avouant sans ambages :
et ceux qui ont eu l’occasion d’avoir affaire aux dilbers, jouvenceaux serbes,
seraient capables de renoncer aux mille choses agréables et même de perdre leur
âme. on en a pris tant alors que l’on ne pouvait pas les compter. […] où que
tu regardes, tu ne vois qu’une contrée paradisiaque remplie d’huries et de beaux
garçons. on viola les garçons et les flles à la vue des infdèles auxquels il ne restait
plus qu’à gémir comme des chiens.
et après ce ricanement, le poète turc donne ce précepte coranique :
prends de l’infdèle deux choses : l’une, sa flle, et l’autre, son bien.
53
tels étaient les débuts de la civilisation ottomane dans les Balkans. cependant,
si le récit de Doursoune bey relève en partie de l’exaltation, celui d’un autre contem-
porain, constantin mikhaïlovitch, qui nous rapporte des données précises, confrme
ce martyre des populations chrétiennes conquises par les ottomans. a cet égard, il
convient de citer le témoignage plus direct d’un survivant du massacre de la popu-
lation serbe, de la ville minière kossovienne de Novo Berdo, appelée la montagne
serbe d’or et d’argent, lors de sa prise en juin 1455 par mehmed ii el fatih, le
conquérant de constantinople. il s’agit des mémoires de constantin mikhaïlovitch,
dit Janissaire, publiées vers 1 500 en pologne, à la suite de la désertion de l’auteur de
l’armée ottomane. voici le souvenir qu’il a conservé de cet événement :
quand la ville fut conquise, le 1
er
juin, le sultan ordonna de fermer toutes les portes
et de n’en laisser ouverte qu’une seule. quand ils entrèrent dans la ville, les turcs
enjoignirent à tous les chefs de famille, avec leurs membres et leurs domestiques,
de sortir par cette porte, l’un derrière l’autre, en laissant leurs biens. ils le frent.
et le sultan, debout devant la porte, sélectionnait les jeunes gens d’un côté et les
jeunes flles de l’autre, en même temps qu’il triait les hommes, un par un, avant de
donner l’ordre de décapiter les plus en vue. il autorisa ceux qui restèrent à regagner
la ville et à reprendre leurs biens. les jeunes gens qu’il avait choisis étaient au
nombre de trois cent vingt ; les jeunes flles au nombre de sept cents. il donna les
plus belles à ses scélérats et les jeunes gens, il les prit pour lui dans les janissaires
et les envoya en anatolie, au-delà de la mer, où on les garda. et moi aussi, qui écris
cela, je me trouvais alors dans ce lieu de Novo Berdo, moi qui ai été pris avec mes
deux frères.
1
cependant le kossovo, durant les deux premiers siècles de l’occupation turque,
demeura serbe. l’auteur de l’un des premiers récits de voyage dans les Balkans
occupés, Benedetto kourpechitch, qui faisait partie d’une délégation envoyée par
ferdinand i
er
à soliman en 1530, nous le confrme en invoquant ainsi son passage
par le kossovo :
presque dans chaque village, il y a une église, et un prêtre qui offcie assidûment
selon le rite établi par saint paul ; le prêtre est pour cela, aussi bien que sa femme
et ses enfants, entretenu sa vie durant par toute la commune. […]le peuple dans
ce pays est très pieux et se garde autant qu’il peut du péché et du mal. Bien que
le pays ait plusieurs montagnes, beaucoup de vin y est produit et toute espèce de
blé y réussit. en même temps la terre rapporte tellement que le tsar turc frappe sa
monnaie grâce à la richesse que l’on acquiert en terre serbe.
2
1. constantin mihkaïlovitch, Les souvenirs du Janissaire ou la Chronique turque, Belgrade, 1966,
p. 36.
2. pétar matkovitch, Le voyage à travers la Péninsule Balkanique, Zagreb 1881, cité par Djoko
slieptchévitch, Les rapports serbo-albanais à travers les siècles et à notre époque, munich 194, p. 62.
54
Premières vagues de la terreur albanaise contre les Serbes.
Profanation des reliques de saint Sava.
toujours est-il que les turcs donnèrent aux albanais, en guise de récompense,
le droit de disposer de la vie, de la mort ainsi que des biens de ceux qui, albanais
ou non, étaient demeurés fdèles à la foi chrétienne.
et il n’en faut pas davantage, même aux êtres les plus civilisés, pour qu’entre
en jeu l’aspect sombre et cruel de la nature humaine. évidemment, il en a résulté
un mal sans limites, comme le relatent tous les témoignages historiques que nous
allons reproduire tout au long des pages qui suivent.
l’un des premiers documents serbes écrits, datant de 154, fait état de la
« grande terreur albanaise surtout par mahmudbegovitch à petch, ivanbegovitch
à scutari, sinan pachitch rotoulovitch à prizren, slad pachitch à Djakovitsa, qui
ont massacré deux mille chrétiens ». vingt ans plus tard le grand vizir kodja si-
nan pacha, originaire de l’albanie du nord, ft, à la suite d’une insurrection serbe,
enlever les reliques de saint sava du monastère de miléchéva, et ordonna, en 1594,
leur destruction par le feu sur le mont vratchar près de Belgrade.
Quel but voulait-il atteindre par cet acte ? s’interroge l’historien vladimir
tchorovitch : punir les serbes pour leur insurrection, ou les intimider d’avance ?
il nous semble que les raisons en aient été plus profondes. les turcs n’avaient
pas l’habitude d’agir ainsi avec les morts ; les reliques des rois serbes miloutine et
stéphane Detchanski, ainsi que celles du prince lazare et d’autres saints serbes,
sont restées épargnées jusqu’à nos jours. il est donc évident qu’on voulait par cette
profanation des reliques de saint sava, atteindre l’église et ses représentants qui
voyaient en lui leur père spirituel. en fait, n’étant pas contents de l’activité du
clergé au sein du peuple, les autorités turques, avec sinan pacha en tête, ont voulu,
d’une façon à la fois symbolique et réelle, étouffer la pensée libératrice serbe, qui
se manifestait de plus en plus fortement.
1
ceci est d’autant plus probable que kodja sinan pacha, qui occupa cinq fois le
poste de grand vizir, était, comme plusieurs autres vizirs célèbres, originaire des
Balkans, notamment d’albanie. il représentait donc l’autorité suprême. D’autre
part, le caractère de l’homme était tel qu’il se serait facilement prêté à une action
telle que la destruction par le feu des reliques de saint sava. l’Encyclopédie de
l’Islam, déjà citée, le qualife ainsi :
sinan pacha était un personnage d’une cruauté rare, il était entêté, égoïste et avec
cela, ignorant. le jugement que portent sur lui les chroniqueurs de l’occident
concorde entièrement avec celui des chroniqueurs ottomans.
1. vladimir tchorovitch, Histoire des Serbes, Belgrade, 1989, tome ii, p. 13. (achevée au début
de 1941, l’ouvrage de tchorovitch, à cause de la guerre et de la mort de l’auteur, puis pour des raisons
politiques dans la yougoslavie communiste, ne paraîtra que près d’un demi-siècle plus tard).
55
son compatriote sof sinan pacha, que l’on confond souvent avec le précédent,
lui, ft détruire la magnifque église des saints archanges, fondation de l’empereur
Douchan près de prizren, et en employa les matériaux pour la construction de la
mosquée de cette ville, en 1615.
La guerre austro-turque de 1683 à 1690 et les ravages de la Serbie. Pillage
de Gratchanitsa par Yeghen pacha. La Grande migration serbe de 1690.
au fur et à mesure qu’ils massacraient ou chassaient la population serbe, les
albanais s’en appropriaient les terres. et à cet égard l’année 1690 fut particuliè-
rement fatale aux serbes. la victoire éclatante remportée par Jean sobieski, roi
de pologne contre les turcs sous les murs de vienne le 12 septembre 1683, et la
libération de la Hongrie qui s’en suivit, puis la pénétration des armées impéria-
les, commandées par l’excellent général giovanni piccolomini, en serbie et jus-
qu’en Bulgarie et en macédoine, éveillèrent de grands espoirs de libération chez
les serbes. ils se soulevèrent et se joignirent avec 20 000 hommes aux impériaux.
un certain nombre d’albanais catholiques de la tribu de klementis, ft de même,
tandis que les autres avec yeghen pacha entrèrent en rébellion contre la sublime
porte, et se mirent à dévaster la serbie de prizren à sofa. c’est ce pacha qui, en
1688, pilla le monastère de gratchanitsa qui jouissait de la protection du sultan,
les moines de ce monastère étant des éleveurs de faucons pour la cour d’istanbul.
pierre Bogdani, l’archevêque de skoplié, dans son rapport au saint-siège, décrit
cet événement ainsi :
lors du grand carême de cette année 1688 yeghen pacha a pillé le pauvre royaume
serbe. il s’est emparé d’énormes trésors du patriarcat de petch qui se trouvaient
cachés dans une coupole de l’église de gratchanitsa, accumulés en ce lieu depuis
l’époque du despote george.
1.
il a emporté près de cent mille thalers, partiellement
en argenterie, ainsi que la croix d’or ornée de pierres précieuses, des crosses
épiscopales et de somptueuses mitres. il a emporté tout cela avec d’autres objets
précieux en chargeant neuf chevaux. yeghen pacha s’est emparé du patriarche lui-
même et il l’a emmené en le faisant voyager sur un âne. il a voulu lui couper la tête
car un moine l’avait accusé de recevoir l’argent de l’empereur autrichien afn de
lever une armée. pour sauver sa vie, le patriarche a été contraint d’ajouter encore
dix mille thalers.
2.
les impériaux avec les serbes avaient pénétré jusqu’à sofa et jusqu’à skoplje,
mais la fortune des armes changea de camp après la mort subite du général picco-
lomini, emporté par la peste, le 8 novembre 1689 à prizren. les turcs, avec une
armée de 11 000 hommes, pour la plupart des tartares, écrasèrent l’armée autri-
1. qui succéda au prince stéphane, fls du prince lazare, et qui régna en serbie de 1426 à 1456.
2. mita kostitch, Le pillage du trésor du Patriarcat à Gratchanitsa par Yeghen pacha, en 1688,
Youjni Pregled (La revue du Sud), 1934, p. 20.
56
chienne, faiblement commandée par l’impopulaire duc d’Holstein, le 2 janvier
1690, dans le déflé de katchanik, en grec Zigum cité plus haut, reliant la plaine
du kossovo à la vallée de vardar. un chroniqueur italien de l’époque, simpliciano
Bizozeri, nous donne une idée de l’ampleur des représailles qui s’abattirent alors
sur la serbie :
Ne rencontrant plus d’obstacle à leur bestialité, les mahométans ont contraint
les serbes, qui s’étaient retranchés dans la ville de Novi pazar, à chercher leur
salut à stoudenitsa […]. pendant ce temps, les turcs ont accouru de Bosnie et les
tatars de la plaine du kossovo pour les anéantir. les chrétiens ont été chassés de
la même façon de prizren, de petch, de vranié, de voutchiterne, de mitrovitsa et
de nombreuses localités, y compris celles qui étaient éloignées du kossovo. les
malheurs se sont succédés, car les troupes barbares qui arrivaient se montraient
impitoyables envers les habitants innocents qu’ils ont tous, sans tenir aucun compte
ni de leur âge ni de leur sexe, passés au fl de l’épée. sont tombés dans les griffes de
la mort ceux qui, appâtés par les promesses, ont quitté leurs refuges des forêts qui
leur avaient sauvé la vie. après que tous les habitants eurent été massacrés, leurs
misérables chaumières ont été brûlées et réduites en cendres.
c’était une scène horrible avec mahmud pacha de petch […] qui, à l’aide des
albanais, était parti détruire les villages dont il savait qu’ils avaient accepté la
protection de l’empereur, coupant en morceaux les habitants qui lui tombaient sous
la main, bien que la serbie ait été leur patrie commune.
1
Nous trouvons une semblable relation de ces événements dans une note écrite
par le métropolite vissarion de cettigné, en marge d’une page d’un evangile ayant
appartenu au patriarcat :
en cette année 1689, il arriva que, par la volonté de Dieu, les soldats du saint-
empire romain avec leurs chefs, vinrent en grande force en serbie et dépouillèrent,
puis chassèrent du pays de kossovo et des contrées environnantes, la semence
d’ismaïl, haïe de Dieu, ainsi que sa langue odieuse. et ils parvinrent jusqu’à la
demeure du sauveur qui s’appelle petch, l’archevêché du père, lieu saint d’où le
soleil éclatant brille et dispense ses rayons à travers tout le pays serbe. mais elle
ne resta que peu de jours sous leur emprise. car bientôt se leva avec ses soldats,
aidés par l’ennemi local, le pacha mahmoudbégovitch de petch, vouant sa haine au
christ, qui s’empara de ce lieu saint, ainsi que de tout le pays alentour. cet impie
barbare se livra à de nombreuses déprédations : il pilla et dilapida tout ce qui s’y
trouvait depuis la fondation de l’église, sauf qu’il ne la détruisit pas mais il prit tous
les biens.
2
1. simpliciano Bizozeri, La Sacra Lega contro la Potenza Otomana, ii, milan 100, pp. 5, 6 et 8.
cité dans l’ouvrage collectif Les Fondations de Kossovo, Belgrade 198, p. 608.
2. Le Patriarcat de Petch, ouvrage monumental collectif par voyslav Djouritch, sima tchirkovitch,
voyslav koratch, Belgrade 1989, p. 289
5
D’autres documents contemporains, notamment des rapports de nonces apos-
toliques au saint-siège, conservés dans les archives secrètes du vatican, confr-
ment l’étendue de la répression qui s’abattit sur les serbes en cette année funeste
de 1690, comme le témoigne un rapport du 1 mars de la même année en prove-
nance de vienne, où il est dit :
après avoir incendié tous les endroits au kossovo qui s’étaient mis sous l’autorité
de l’empereur, et après avoir tué tous les habitants, les tartares se dirigèrent vers
la Bosnie afn de dévaster également ce pays et d’inquiéter les régions limitrophes
de l’autriche.
1.
la meilleure spécialiste actuelle de cette époque, radmila tritchkovitch, écrit
à ce sujet :
les vengeances contre la raïa infdèle se poursuivirent encore durant trois mois,
sans nulle intervention de la porte, jusqu’à la soumission complète des régions
attaquées. ce n’est qu’à la fn du mois de mars 1690 qu’a été rédigé le frman,
ordonnant la fn des massacres dans des régions défnitivement conquises. le
frman a été adressé au séraskier de skoplié, Halil pacha avec l’ordre de freiner
l’armée et les tchetas albanaises au kossovo, à prichtina, à Novi pazar, à prizren,
à katchanik et à skoplié, qui égorgent, prennent et vendent comme esclave la raïa
de ces contrées, sans la laisser revenir chez elle. l’amnistie s’appliquait seulement
à ceux qui n’avaient pas participé à la guerre hongroise, qu’ils se trouvassent en
serbie ou ailleurs. les autres attendaient la mort réservée aux haïdouks, insurgés.
malgré cela, lorsqu’au début du mois de septembre, le grand vizir moustapha pacha
prit Nich, et laissa partir la garnison autrichienne, il ordonna, en violation de la
parole donnée, de passer par le fl de l’épée les prisonniers serbes, hommes, femmes
et enfants, au nombre d’environ 4000, le 9 septembre 1690.
2
quant au frman d’amnistie, il était rédigé en ces termes :
aux habitants des villages dans des lieux ayant été occupés par l’ennemi, et qui ont
demandé la protection des musulmans en tant que leurs sujets, la parole est donnée
qu’il ne sera pas porté atteinte ni à leurs familles, ni à leurs femmes, ni à leur bétail
pas plus qu’à leurs biens ; par clémence, leurs terres leur seront rendues. […] a
présent, étant donné que vous demandez la grâce, que vous reconnaissez d’être la
raïa et acceptez d’être nos sujets, on vous accorde la grâce. J’ai ordonné que vous,
qui avez demandé cette grâce, vous vous réunissiez tous dans un seul endroit d’où
vous souhaitez traverser le Danube ; j’ai ordonné que mon armée en soit informée
pour éloigner l’armée tartare et les tchétadjis arnaoutes, et pouvoir envoyer les
régiments pour vous protéger de sorte que chacun de vous puisse regagner son
village, ou celui qu’il voudra, jusqu’à sofa… ceux qui retraversent le Danube,
1. archivo segreto vaticano, segretario di stato, avvisi, vol. 53, cité in Les Fondations du
Kossovo, p. 608.
2. Ibid., p. 609.
58
passent de notre côté et reconnaissent qu’ils sont la raïa, ne seront pas inquiétés par
leurs beys et ne feront pas objet de violence.
1.
en plus de l’appel fait aux chrétiens de reconnaître qu’ils sont la raïa, de se
déclarer esclaves, il est intéressant que le frman, tout comme la lettre du nonce
apostolique, mentionne les albanais parmi les persécuteurs des chrétiens. l’une
après l’autre tombaient les villes serbes, avant la chute de Belgrade, en octobre. le
moine stéphane de ravanitsa relate ainsi l’exode des serbes en Hongrie :
et cette guerre provoqua une grande déprédation et dispersion du peuple chrétien,
ainsi que le dépeuplement de la terre serbe : des villages, des villes et des monastères
se vidèrent, tandis que certains, comme notre monastère, brûlèrent. une partie de
notre peuple s’adonna à la fuite en amont du Danube : les uns sur les barques, les
autres sur les chevaux et les attelages, d’autres encore à pied, comme pauvre de moi.
Nous voyageâmes pendant quarante jours, avant d’atteindre la ville de Budé. là se
trouvait notre très saint patriarche arsène tcharnoyévitch avec plusieurs vladikas
et de nombreux moines de divers monastères, ainsi qu’une multitude d’hommes et
de femmes de tout le pays serbe. aussi nous, les moines du monastère de ravanitsa,
ayant apporté avec nous les reliques de notre saint tsar lazare serbe, nous nous
installâmes dans un lieu au-delà de Bude, appelé saint-andréa, bon pour le refuge
des étrangers. Nous y construisîmes des maisons, chacun comme il le put, de même
qu’une église en bois au bord du Danube, où nous déposâmes les reliques de notre
saint tsar lazare.
2
Les maux bibliques frappent la Serbie. prière à dieu endormi par le
patriarche Arsène.
c’est en fuyant ces représailles qu’une partie de la population serbe du kos-
sovo et de la métochie, environ 3 000 familles, soit environ 150 000 personnes,
conduites par le patriarche arsène iii tcharnoyévitch, prit le chemin de l’exode
et se réfugia en Hongrie, bénéfciant de l’autorisation que leur accorda, par une
charte, l’empereur autrichien léopold i
er
. c’est la grande migration serbe que le
patriarche arsène dans une lettre, adressée le 29 octobre 105, à t.v. golovine,
conseiller de pierre le grand, décrit dans un passage connu de la littérature comme
la Prière à Dieu endormi, et que voici :
Jour et nuit, marchant avec mon pauvre peuple d’un endroit à l’autre, tel un
vaisseau sur une vaste mer, nous nous adonnons à la fuite, en attendant que le soleil
se couche, que le jour se termine, que la nuit sombre passe, ainsi que la misère
hivernale si accablante pour nous.
car il n’est pas là celui qui nous conseillerait et nous libérerait de notre misère qui
1. Ibid., p. 609.
2. Anthologie de l’ancienne littérature serbe, par georges radoïtchitch, Belgrade, 1960, pp. 295-
296.
59
redouble. et je m’écrie à travers les larmes : jusqu’à quand, seigneur, continueras-
tu à nous oublier à l’infni ? Jusqu’à quand nous feras-tu endurer nos épreuves ?
lève-toi, seigneur ! que dors-tu ? pourquoi, notre Dieu, détournes-tu de nous ta
face ? lève-toi encore, seigneur, et vient à notre aide pour la gloire de ton nom.
a la même époque le métropolite de skoplié, ephtimie, s’adressant toujours
aux russes, exprime la grande misère du peuple serbe en ces termes :
les turcs sont entrés en fureur contre nous, les orthodoxes, en s’adonnant à maintes
violences. ils séparent la mère de ses enfants, le père de ses fls ; ils amènent en
captivité les jeunes et tuent les vieux en les décapitant ou en les étouffant. les
hommes préfèrent la mort à la vie à cause des maudits turcs et tartares.
un chroniqueur de l’époque, le diacre athanase, donne la vision des maux
bibliques qui frappent alors la serbie : la guerre, la famine et les épidémies :
et ainsi, pendant dix années qui s’écoulèrent depuis cette atroce guerre, la terre
serbe, si fertile, si abondante et si peuplée, devint déserte, en même temps que ses
villes, ses villages, ses grands monastères impériaux et ses belles églises aux murs
peints en or, ainsi que les saints autels où l’on offrait les sacrifces non sanglants et
où maintenant les bêtes fauves et impures se multiplient.
le seigneur a fait descendre à présent sur la terre serbe, d’abord la mortalité, puis
la mortalité et le glaive à la fois, puis la rapine et l’atroce famine de sorte que les
hommes serbes mangeaient de la viande de chien et celle des hommes morts de
faim. tout cela arriva mes jours durant, et mes yeux le virent.
et alors les cadavres des hommes serbes trépassés gisaient dans toutes les rues de
la grande cité de Belgrade et dans toutes les campagnes environnantes, et sur toutes
les routes partant de la ville, gisaient les morts. et il n’y avait personne pour les
enterrer.
cependant ceux qui se mouvaient vivants, n’avaient plus ni l’aspect ni l’attrait
humains mais étaient noirs de faim et leurs faces ressemblaient aux faces
éthiopiennes. et ainsi ne resta qu’un dixième des gens du pays, les autres l’ayant
fui, si bien que le pays resta désert tout entier.
J’écrivis cela, moi athanase le serbe, qui, après avoir enduré tout cela, me réfugia
jusqu’en russie et vint à la cité de saint-pétersbourg afn d’apitoyer le cœur du
tsar et du peuple russe envers leurs frères de sang et envers le pays qui supplie leur
secours.
1
Naturellement, les albanais y participaient, comme en témoigne ce sanglot du
moine ghérassime du monastère de Dévitch, quelque temps plus tard : « Jour et
nuit, je subis maintes violences de la maudite semence albanaise ».
les turcs auraient alors exterminé et chassé toute la population de la serbie,
s’ils ne s’étaient aperçus que le pays allait devenir un désert et qu’il n’y aurait
plus la raïa pour travailler la terre, pour subvenir aux besoins de l’occupant et des
1. Anthologie de l’ancienne littérature serbe, par georges radoïtchitch, Belgrade, 1960, p. 290-291.
60
féodaux, pour payer des impôts, pour fournir des janissaires et trimer, en masse
corvéable, lors de la construction des mosquées, des forteresses et des ponts. le
grand vizir mustapha kupruli décida donc de promulguer une amnistie, rétablis-
sant un semblant d’ordre et rendant aux serbes la vie un peu plus supportable. par
des édits spéciaux, nommés les frmans, la porte accorda certaines libertés aux
populations chrétiennes.
kupruli ordonna également de rétablir le patriarcat, malgré de tenaces résis-
tances locales, la puissante famille albanaise de mahmudbégovitch s’étant emparé
des bâtiments monastiques sous prétexte que le « moine Arsène était parti en terre
ennemie. » le nouveau patriarche kalinik se rendit à istanbul afn d’obtenir le
frman lui permettant de déloger les usurpateurs albanais mais, même lorsqu’il
revint, muni du frman impérial, ces derniers s’obstinaient dans leur refus, mal-
traitant le patriarche, l’enchaînant, le jetant en prison et lui infigeant toutes sortes
d’amendes. il eut beau réussir à démontrer, preuves à l’appui, son innocence de-
vant les juges, on l’accabla encore « d’avoir fait fatiguer les jambes et mouiller
de sueur les chemises » des hommes du pacha qui venaient l’emmener devant le
tribunal. son successeur, le patriarche moïssié rayovitch fut obligé de payer 100
mille aspres pour récupérer les terres monastiques.
le traité de paix entre l’autriche et la turquie ne fut signé qu’en 1699 à kar-
lovtzi, mais il s’avéra que l’autriche était loin d’être une terre promise pour les
serbes. les croates et les Hongrois s’opposèrent aux privilèges accordés par léo-
pold i
er
aux serbes, et s’employèrent par tous les moyens, y compris par les per-
sécutions, à convertir les serbes orthodoxes à la foi catholique romaine. vienne
cependant confrma leurs privilèges, d’autant plus que les serbes durant la révolte
hongroise conduite par racoszi contre les autrichiens, non seulement refusèrent
de s’y joindre, mais aidèrent les impériaux à venir à bout de cette révolte.
avec la guerre austro-turque suivante de 116, et les défaites infigées aux
turcs par les autrichiens, commandés par le prince eugène de savoie, d’abord à
pétrovaradine le 6, puis le 16 août 116, tout le Nord de la serbie jusqu’à la mo-
rava occidentale, fut occupé par l’autriche. le traité de pojarévats (passiréwatz),
du 21 juillet 118 entérina cet état des choses pour les deux décennies suivantes.
cependant les espoirs serbes devaient vite s’évanouir devant l’arbitraire, la cor-
ruption et l’avidité des fonctionnaires autrichiens, ainsi que devant des abus de la
part de l’armée, et par ailleurs, des pressions de l’église catholique. si bien qu’il
y eut des vagues migratoires serbes vers la partie du pays qui était sous l’autorité
turque.
Dans quel état se trouvait alors la serbie, témoigne encore le chroniqueur sté-
phane de ravanitsa qui, vers 120, revint en serbie :
et alors le pauvre que je suis, qui, seul des anciens moines de ravanitsa restait
encore en vie, j’eus une forte envie de revoir notre église de ravanitsa. Je partis
et la trouvai déserte et détruite, la végétation l’avait envahie au point que l’on ne
reconnaissait plus la porte d’entrée tandis que la partie antérieure s’était écroulée, et
61
de grands arbres poussaient au milieu de l’église. c’est dans une grande impatience
que je laissai passer l’hiver et, dès l’arrivée du printemps, je convoquai des maçons
et commençai, avec l’aide de Dieu, de restaurer l’église que nous recouvrîmes
pendant l’automne. la troisième et la quatrième année nous reconstruisîmes la
priprata, le narthex, et les cellules dans la mesure où nous le pûmes grâce à l’aide
de Dieu et à la générosité des chrétiens qui nous frent des dons.
1
Deuxième migration serbe consécutive à la nouvelle guerre austro-turque
de 1737 à 1739.
cependant, la nouvelle guerre de l’autriche en alliance avec la russie, contre
la turquie de 13, provoqua de nouveaux espoirs chez les serbes. si bien que
lorsque l’armée autrichienne, commandée par le duc françois de lorraine, entra
en juillet de cette année-là en serbie, l’organisation d’un vaste soulèvement avec
le patriarche arsène iv yovanovitch chakabenta était en cours. Bientôt certaines
tribus de l’albanie du nord, notamment klementis, grudes et Hotis, demeurés
catholiques, se joignirent aux serbes, dont les forces, comptant près de 30 000
hommes, entamèrent leurs premières opérations, en libérant certaines villes de
serbie. malheureusement, un manque de coordination entre les autrichiens et les
serbes, puis la défaite des autrichiens, le 23 juillet 139 près de Belgrade, mirent
fn à cette tentative serbe, une de plus, de se libérer.
les représailles turques ne tardèrent pas visant en premier lieu les notables ser-
bes avec le patriarche arsène iv qui, avec une masse de 30 000 à 40 000 serbes fut
contraint de prendre le chemin de l’exode de son prédécesseur. c’est la Deuxième
migration serbe au-delà de la sava, où l’empereur charles vi donna l’autorisation
aux serbes de s’installer sur des terres libérées des turques. La Chronique de
Ravanitsa le relate ainsi :
Dans cette guerre, le patriarche arsène iv de petch, a pris la fuite, et avec lui le
peuple en grand nombre, moult moines et l’évêque de Nich, georges popovitch, et
des régions de petch, de Novi pazar, du kossovo et de toute la serbie, se sont mis à
fuir le long du Danube à la suite de l’allemand. parmi ce peuple chrétien les turcs
frent grand nombre de prisonniers qu’ils emmenèrent en captivité ; ce fut grande
pitié et malheur.
2
on estime entre 30 000 à 40 000 le nombre des serbes réfugiés avec le patriar-
che arsène iv en voïvodine. Naturellement, les albanais occupèrent les terres
serbes délaissées. en l’espace des cinquante années qui s’étaient écoulées entre les
deux guerres austro-turques, la poussée albanaise s’était faite sur une profondeur
de 200 kilomètres à l’intérieur de la serbie !
1. La Grande Migration, ouvrage collectif, Belgrade 1989, p. 30.
2. cf. radovan samardjitch et alii, Le Kosovo-Métochie dans l’histoire serbe, l’age d’Homme,
1990, p. 123.
62
les albanais s’enhardirent tellement à la suite de cette guerre qu’ils commen-
cèrent même à terroriser la population musulmane de certaines villes de serbie.
l’éminent spécialiste de l’histoire serbe de cette époque, radmila tritchkovitch
de l’université de Belgrade, écrit :
Dès la fn de cette guerre, ils se sont mis à commettre de tels actes de violence
que la porte a reçu des doléances émanant non seulement de la raïa chrétienne
mais aussi des turcs. les albanais ont été expulsés par la force de Belgrade et de
vidin. a Nich, la population musulmane a organisé, vers le milieu du siècle, un
massacre et une véritable chasse à l’homme afn de les déloger de la ville et de la
région. Dans d’autres villes, des réunions ont rassemblé les musulmans éminents et
la raïa, au cours desquelles des plaintes au sultan ont été adressées. les nouveaux
arrivés albanais terrorisaient le peuple, volaient le bétail, s’attaquaient aux femmes
et aux jeunes flles, forçant ainsi la raïa à quitter ses foyers et à fuir dans d’autres
régions, après quoi ils s’emparaient de ses biens et de ses terres. certains pachas
et beys, surtout d’origine albanaise accueillaient ces bandits et les prenaient dans
leur escorte.
1
cependant, s’il arrivait que les autorités turques prennent des mesures en
condamnant les meneurs de ces bandes, leurs acolytes rassemblaient d’autres
bandes, parfois de plusieurs centaines d’hommes, pour empêcher l’exécution des
sentences. parfois, à ce propos, il y a eu de véritables batailles entre ces groupes
rebelles et les soldats turcs, envoyés par l’autorité : ainsi en 1836 près de la ville
de petch, vingt-trois soldats turcs, envoyés pour faire respecter la loi, furent tués
par les autochtones.
on comprend bien que depuis l’occupation du kossovo par l’otaN en 1999,
ses soldats et les représentants de l’oNu, ont eu quelques problèmes à faire res-
pecter l’ordre par les albanais au kossovo.
L’archevêque Mathieu Massarek : témoin de l’islamisation des Albanais
et du martyre des chrétiens de Serbie.
si les témoignages serbes, comme ceux que nous venons de citer, refètent
les souffrances des serbes sous le règne turco-albanais, les sources étrangères,
beaucoup plus nombreuses, nous renseignent aussi bien sur le martyre des serbes
que sur le processus de l’islamisation des albanais et sur les dévastations aux-
quelles ils se livraient dans les Balkans en tant que suppôts de l’occupant ottoman.
il s’agit, pour la plupart, des rapports envoyés par les évêques catholiques de la
région, des missionnaires et des visiteurs pontifcaux dépêchés par la Congregatio
de propaganda fde, fondée par le pape grégoire Xv en 1622. en créant cette
institution, rome espérait pouvoir à la fois préserver le catholicisme en albanie,
1. Ibid. p. 125.
63
y empêcher l’islamisation et remplir l’espace vide que laissait derrière elle la fuite
de la population serbe. c’est l’historien yovan radonitch, déjà cité, qui a décou-
vert la plupart de ces rapports dans les archives vaticanes et vénitiennes et les a
rassemblés dans le cadre d’une grande étude intitulée La Curie Romaine et les
pays yougoslaves du XV
e
au XIX
e
siècles, éditée à Belgrade en 1950.
au début, on y voit des ecclésiastiques, comme marin Bizzi, pierre massarek,
georges Bianchi, successivement des archevêques d’antivari dans la première
moitié du Xvii
e
siècle, donner des renseignements plutôt sur les pays serbes et al-
banais, leurs limites, le nombre de catholiques et d’orthodoxes qu’ils appellent des
« schismatiques », qui en sont habitants, ainsi que sur les premiers mouvements
des albanais vers la serbie. selon l’évêque Bénilitch qui écrit son rapport vers
1650, prizren est la capitale de la serbie, capo di Servia. une dizaine d’années
plus tard, andria Bogdani, l’archevêque de skoplié, affrme que les albanais sont
très peu nombreux en serbie, Albanesi di Servia sono in numero molto pochi. mais
déjà à la fn du Xvii
e
, après la guerre austro-turque et au début du siècle suivant,
vikentie Zmayévitch, nommé archevêque d’antivari en 101, constate l’augmen-
tation des albanais et de leurs colonies dans les villes de prizren, de Djakovitsa
et de petch, que les turcs ont peuplé, parfois de force, de montagnards sauvages.
comme le processus d’islamisation est déjà grandement entamé, l’archevêque vi-
kentie se préoccupe naturellement de la diminution spectaculaire des catholiques,
dont il ne reste plus à petch qu’une dizaine de foyers.
cependant, le grand témoin de l’islamisation des albanais, de leur invasion
de la serbie et du martyre que les chrétiens y subissent, est incontestablement
l’archevêque albanais de skoplié et primat de serbie, mathieu massarek dont les
rapports couvrent presque la totalité de la deuxième moitié du Xviii
e
siècle. il
écrit, en 161, que les albanais embrassent l’islam, non pas parce qu’ils ne sont
pas suffsamment initiés à la foi catholique, mais à cause de « leur nature perverse
et orgueilleuse », della loro natura perversa e superba. et il cite le cas des alba-
nais qui avaient fui avec le patriarche arsène iv en Hongrie, mais qui après vingt
ans sont revenus pour la plupart en serbie, parce que – ont-ils déclaré en toute in-
nocence à leur évêque – on ne pouvait pas y voler, pas plus que se racheter du vol
au moyen d’argent, comme on le fait en turquie ; d’autre part, ils ne supportaient
pas le fait de ne pas pouvoir se venger sur les allemands, lorsque ceux-ci leur ap-
pliquaient la bastonnade, en tant que mesure disciplinaire, lors de l’enseignement
de l’art militaire.
1
1. « poiché noi non potevamo soffrire che ci bastonassero li tedeschi, insegnandoci l’arte militare,
o per altra colpa, non potendo noi vendicarci », p. 648.
64
Les églises serbes transformées en mosquées, les Albanais peuvent faire
tout le mal qui leur plaît.
en visite à travers la région, l’archevêque mathieu fait la description de la
ville de prizren, capitale médiévale de la serbie, dont le site et les églises élevées
par les princes et les rois serbes, l’enchantent, mais il déplore que ces édifces
soient transformés en mosquées.
1
ce fut, entre autres, le cas de l’église de la
sainte vierge liévichka, datant du début du Xiv
e
siècle, qui demeura une mos-
quée de 156 à 1912. elle ne recouvrit que par la suite son aspect et sa fonction
d’église, en particulier avec la restauration de ses admirables fresques demeurées
recouvertes d’une épaisse couche de plâtre pendant 254 ans. Depuis la remise du
kossovo par l’otaN aux albanais en été 1999, ceux-ci demandent que la sainte
vierge liévichka redevienne une mosquée.
Naturellement l’archevêque mathieu, en sincère serviteur du christ, s’affige
de la diminution des chrétiens, en particulier des catholiques dans la région de
gora, voisine de skoplié. il relate qu’ils ne sont pas en état de payer les divers
impôts dont les grèvent les turcs et que, pour cette raison, les turcs les battent, les
enchaînent et les enferment. en outre, à travers leur pays rôdent des albanais qui
leur prennent les agneaux, les béliers, les poules, le miel, le foin pour les chevaux
de sorte qu’ils restent sans rien. et il ajoute :
ces nombreux nouveaux venus albanais en serbie n’obéissent pas à l’enseignement
du christ et, au lieu d’être humbles, modestes et patients, ils s’offusquent à la
moindre chose et, comme par déf, passent à l’islam, chassent les orthodoxes et les
catholiques serbes de leurs villages et s’emparent de leurs propriétés.
2.
le prélat affrme, dans son rapport de 164, que les catholiques en serbie
souffriraient encore plus des albanais si leurs cousins, déjà convertis à l’islam, ne
les protégeaient pas. et le cœur du bon archevêque mathieu se serre de tristesse
en voyant tous ces brigandages, tous ces meurtres, commis par les albanais et la
multitude de tombes chrétiennes dans les champs et dans les bosquets.
3
au fl des ans, l’archevêque mathieu constate la modifcation démographique
de la serbie :
la serbie a complètement changé, écrit-il en 1764. avant, dans toutes les villes
serbes il y avait peu de turcs, qui étaient plutôt modérés, tandis que les orthodoxes
et les catholiques peuplaient les campagnes. a présent les villes sont pleines de
1. « città noblissima sì per il sito, sì ancora per le fabriche superbe e moltitudine di bellissime
chiese fabricate dalli re e principi serviani, ora poi tutte convertite in moschee dalli turchi », p. 64.
2. « maledetti albanesi, i quali per forza si sono impadroniti di quasi tutti li terreni scismatici e
cattolici serviani », p. 654.
3. « Ne li posso vedere con buon occhio, vedendo le loro infnite bricconate, assassinamenti et ogni
boschalia piena di sepolture di scismatici et altri da essi uccisi », p. 654.
65
mahométans albanais, car les orthodoxes ont fui en Bulgarie, en valachie et en
allemagne. aujourd’hui chaque coin est plein de maudits albanais turquisés,
de bandits et de tueurs qui se déchirent entre eux, exerçant la terreur sur les
catholiques… récemment les albanais, lors de l’une de leurs rapines, ont tué plus
de trente catholiques. même les turcs les redoutent un peu, car ils n’épargnent
personne, cherchant le sang pour le sang.
l’archevêque mathieu explique ce comportement des albanais mahométans
par le fait qu’ils se considèrent Turcs et peuvent faire le mal qui leur plaît.
1
arrêtons-nous un instant pour faire un terrible constat : aujourd’hui, près de
deux siècles et demi, après que l’archevêque mathieu a écrit ces mots, les albanais
sous l’égide des civilisés de l’ouest, continuent de faire le mal qui leur plaît au
kossovo, exactement comme ils le faisaient, à l’époque, à l’ombre des barbares
turcs. et quant aux scènes de pillages et aux autres violences, décrites par l’arche-
vêque, on croit assister à des scènes vues depuis l’été 1999 à la télévision, certes
quand celle-ci ne les occultait ou ne les justifait pas par la fable de la légitime
vengeance albanaise, chère à Bernard kouchner.
las, désespéré devant tant de mal auquel se livrent ses compatriotes renégats,
l’archevêque mathieu avoue, dans son rapport du 12 avril 193, que désormais il
termine chacune de ses prédications avec cette prière à Dieu : « Libera nos, Do-
mine, ab Albanensibus. Extermina et dele istos Albanenses de terra vivantium ».
(Délivre-nous, seigneur, des albanais ! Détruis-les et fais les disparaître de la terre
des vivants !)
c’est un autre dignitaire de l’église du christ, le patriarche serbe vassilie,
qui s’exprime en termes analogues dans une lettre adressée, le 29 mars 11, au
comte orlov : « semence violente, rapace, belliqueuse, rusée, prompte à verser le
sang », dit-il en parlant des albanais. et il ajoute qu’à la suite des guerres austro-
turques, « les chrétiens ont presque disparu de certaines régions où les turcs ont
implanté les albanais qui ont investi des villages, pris la terre et se sont beaucoup
enrichis »
2
cependant il n’y avait pas que les chrétiens serbes et albanais qui gémissaient,
mais également, comme nous allons le voir, les chrétiens grecs et bulgares. les
albanais s’acharnaient particulièrement contre le monastère de saint-Jean de rila,
le haut lieu de la nation bulgare, en le pillant et en l’incendiant à plusieurs reprises
en 18, puis en 180. tout comme les chroniqueurs serbes, les chroniqueurs
bulgares se lamentent amèrement :
En l’an 1778 de l’ère chrétienne, à l’aube du quatorzième jour du mois d’août,
les Arnaoutes, mirent le feu au monastère de saint père Jean de Rila, dit la chro-
nique, avant de reprendre :
1. « perché sono turchi e possono farci ogni male che li piace. »
2. ventseslav Natchev, Les Albanais : la terreur des Balkans, Balkans-infos, n° 41, février 2000.
66
en l’an 18 de l’ère chrétienne, à l’aube du seizième jour du mois d’août, les
maudits arnaoutes, pour la troisième fois, pillèrent le monastère de saint-Jean de
rila, massacrèrent trente personnes et incendièrent tous les bâtiments jusqu’aux
fondations, excepté la tour et l’église. c’était la grande douleur !
pareillement, une note en marge d’un evangile conservé au monastère de
sleptché, dédié à saint Jean précurseur (prédtetcha), nous renseigne sur les vio-
lences albanaises deux ans plus tard :
De nouveau en cette année 180, le seizième jour du mois d’avril, le Jeudi saint
au soir, des brigands arnaoutes entrèrent dans le temple, saisirent le supérieur
kiprian et se mirent à le torturer en le brûlant avec du feu pour qu’il leur donne
des aspres, mais il n’en avait pas. alors ils le brûlèrent. celui-ci vécut trois jours
avant de trépasser le jour de pâques. les brigands enlevèrent du monastère les
saintes reliques en même temps que le vase en argent qui valait 120 piastres. ils
prirent aussi le cheval, le cuivre, les habits et tout ce qui se trouvait dans l’église
de predtetcha.
1
en 1821 les albanais descendirent jusqu’au mont athos, dans la presqu’île
de chalcidique, en dévastèrent une partie et faillirent brûler le monastère de
chilandari, celui-là même qu’ivan castriota, le père de skanderbeg, avait doté de
deux villages et où il avait fait élever une tour.
Pouqueville, historien de la Grèce, sur les Albanais.
avec le XiX
e
siècle apparaît un témoin absolument capital sur les Balkans
dans la personne de françois-charles Hugues-laurent pouqueville.
2
Né en 10,
médecin de formation, il accompagna Bonaparte en égypte, en tant que membre
de la commission des sciences et des arts, qu’il dut bientôt quitter pour des rai-
sons de santé. et c’est en rentrant en france, en compagnie de plusieurs offciers
français, qu’il tomba, en novembre 198, captif d’un corsaire nord-africain au
large des côtes de calabre. celui-ci opérait dans la méditerranée pour le compte
des turcs, avec lesquels la france était entrée en guerre lors de la campagne de
Bonaparte en égypte. traité avec égards par ses geôliers, grâce aux soins qu’il leur
rendit en tant que médecin, il fut conduit à Navarin en messénie, puis à tripolis
dans la péloponnèse, qu’on appelait alors la morée, et enfn à istanbul où il passa
deux ans enfermé dans le château des sept-tours. libéré sur la réclamation du
gouvernement français, il gagna la france en passant par la Bulgarie, la serbie,
l’albanie, la Dalmatie et l’italie.
1. Ibid. p. 129.
2. cf. comnène Betchirovitch, La profondeur du mal balkanique à la lecture de Pouqueville in
Le Kossovo dans l’âme, l’age d’Homme, paris 2001, pp.169-185. la version du texte dans le présent
ouvrage comporte quelques corrections.
6
c’est cette aventure que pouqueville raconte dans son premier ouvrage, inti-
tulé Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie, qu’il publia en 1805, en le
dédiant humblement à l’empereur. les dix ans qu’il passa ensuite comme consul
de france auprès du fameux ali pacha de Janina en épire, puis les deux ans à
patras, pouqueville les mit à proft pour se consacrer à l’étude de la grèce, dont
il avait commencé à apprendre la langue durant sa captivité à istanbul. il en ré-
sultera, après son retour en france en 181, toute une série d’ouvrages, tels que
le Voyage dans la Grèce, paru en 1820, Histoire de la régénération de la Grèce,
en 1824, et d’autres encore qui font, certes, de pouqueville un important historien
de la grèce, mais surtout un grand témoin, d’autant plus que son œuvre coïncide
avec l’affranchissement des grecs du joug séculaire turc. D’ailleurs il plaida avec
ferveur pour la liberté grecque dans de très nombreux articles qui, semble-t-il,
constitueraient, à eux seuls plusieurs volumes.
Naturellement, pouqueville traite d’autres nations balkaniques dans le cadre
de ce qu’était à l’époque la turquie d’europe, et en particulier des albanais qu’il
connaissait le mieux, ayant vécu parmi eux pendant la plus longue partie de son sé-
jour dans les Balkans. ses observations, d’autant plus rigoureuses qu’il s’agit d’un
scientifque, sont intéressantes dans la mesure où elles nous aident à expliquer les
raisons de la rage séculaire albanaise contre les nations balkaniques chrétiennes,
et en particulier contre les serbes, une rage qui, avec les événements du printemps
1999, a gagné la moitié de l’humanité. et comme pouqueville traversa les terres
serbes, notamment le kossovo, son témoignage est d’autant plus précieux.
il le ft la première fois lors de sa libération lorsque, en mars 1801, venant d’is-
tanbul et traversant la péninsule, il s’arrêta brièvement à prizren. voici comment
il évoque l’accueil peu hospitalier que la population de cette ville lui réserva, à lui
et à ses compagnons :
a la nouvelle de l’arrivée des français, la population entière de prizrendi accourut
pour les voir. elle semblait ne pouvoir se rassasier de ce spectacle, et les voyageurs
eurent à se plaindre d’une importunité qui dégénéra en impertinence de la part des
prizrendiens ; ils jetèrent de la boue et des pierres aux voyageurs, semblables en
cette conduite, à tous les hommes qui ne voient que peu d’étrangers, et chez qui
l’ignorance, mère de la cruauté et du fanatisme, entretient la haine pour tous les
hommes qui ne sont pas de leur nation.
1
on a le sentiment que depuis cette mentalité n’aura point évoluée, puisque des
scènes pareilles devaient se produire deux siècles plus tard lorsque les pierres lan-
cées par les albanais kossovars ne cessèrent, tout au long de l’été et de l’automne
1999, de tomber sur les soldats et les gendarmes français à mitrovitsa, provoquant
de nombreux blessés graves et apparemment des morts. ces soldats et ces policiers
1. f.-c.-H.-l. pouqueville, Voyage en Morée, à Constantinople, en Albanie et dans plusieurs
autres parties de l’Empire ottoman pendant 1798, 1799, 1800 et 1801, paris, 1805, tome iii, p. 251.
68
y étaient envoyés par chirac et Jospin afn de protéger les « civilisés albanais »
contre les « barbares serbes » qui pourtant avaient développé au kossovo l’une des
plus belles civilisations sur le sol de l’europe, la civilisation serbe du moyen Âge.
cependant, c’est dans son Voyage dans la Grèce que pouqueville traite am-
plement des albanais dans le chapitre de plus de 120 pages intitulé Schypetars ou
Albanais, avant de préciser plus loin :
les schypetars, vulgairement appelés albanais par les européens, arvanites par
les grecs, arnaoutes par les turcs et les arabes des régences barbaresques, ne se
connaissent pas entre eux sous ces dénominations.
1

pouqueville parle d’eux dans le cadre de la grèce, non seulement parce qu’ils
sont les habitants d’une ancienne province grecque, mais aussi parce qu’il les
considère comme immigrés en grèce, adoptant plutôt la thèse de certains histo-
riens sur l’origine asiatique des albanais.
De nombreuses pages qu’il consacre à la vie et aux mœurs des albanais, éclai-
rent leur mentalité, expliquent leur comportement qui consiste à changer de camp,
à gagner la faveur du maître du moment, au sein de la turquie, comme, plus tard,
la faveur des autres occupants des Balkans.
les schypetars, qui n’ont ni écrivains, ni artifces pour cacher leurs vices et leurs
défauts, se montrent à découvert, volubiles, toujours prêts à changer de parti, à
servir ou à trahir un maître, selon leurs intérêts ; et les serments les plus solennels ne
peuvent les attacher au sort de celui qui n’aurait pour lui que la justice et l’infortune.
cependant la plus grande perversité est dans les chefs ; de là vient le chaos de cette
politique d’intrigues qui ressemble aux basses manœuvres des flous, les alliances
fondées sur l’avarice et la vengeance…
2
Le massacre des insurgés grecs et des soldats français par les Albanais
d’Ali pacha de Janina.
quant aux chefs albanais, pouqueville n’avait pas beaucoup à chercher pour
les connaître, puisqu’il en avait l’illustration vivante dans la personne de son hôte,
ali pacha de tébélen. et il en avait déjà esquissé le portrait dans son Voyage en
Morée, à Constantinople et en Albanie, par rapport aux événements de préveza
en ionie, qui se produisirent vers la mi-octobre de 199. les unités françaises s’y
trouvant dans le cadre de la campagne d’italie de Bonaparte, ainsi que les insur-
gés souliotes, y furent massacrés par les albanais d’ali pacha qui, avec les têtes
coupées des victimes, édifèrent une tour mongole sur le champ de bataille. mais
laissons la parole à pouqueville :
1. f.-c.-H.-l. pouqueville, Voyage dans la Grèce, paris 1820, tome ii, p. 508.
2. pouqueville, Voyage dans la Grèce, paris 1820, t. ii, p. 559-560.
69
la nuit du quatre brumaire, on entendit dans les montagnes les hurlements des
albanais, et vers minuit le général lasalcette se rendit sur le terrain aux premiers
coups de fusil qui furent tirés. […] au point du jour, ali pacha et ses deux fls, à la
tête de neuf mille albanais fondirent avec fureur du haut des montagnes. […]
c’en était fait des français succombant sous le nombre supérieur des albanais !
[…]
1
malgré une résistance héroïque, les français furent impitoyablement écrasés :
le lendemain devait éclairer une scène de barbarie froide et méditée, et prouver ce
que peut le ressentiment d’ali pacha. il vint, semblable à la mort, s’installer sur les
murs fumants de préveza ! là, monté sur une haute galerie que le feu avait épargnée,
il commande d’amener devant lui 300 grecs de préveza, qu’il fait inhumainement
égorger en sa présence. en vain ils supplient, le fer frappe sans pitié, et le cœur
de cet homme barbare par calcul, reste infexible, il s’applaudit du sang qu’il voit
couler.
le lendemain du combat, on ft partir pour Janina les prisonniers français qui se
trouvèrent environ deux cents, et on les contraignit de porter les têtes sanglantes
de leurs camarades. Dans cet état, ils se traînèrent jusqu’à loroux, où ils furent
entassés dans des cachots humides. on les en faisait cependant sortir pour les mener
à boire, par bandes, à une mare voisine dans laquelle ils se désaltéraient ; et pour
soutenir leur existence, on leur jetait quelques morceaux de pain de maïs.
2
un auteur beaucoup plus récent, gabriel de remérand, biographe d’ali pacha
complète cette description de pouqueville par d’autres détails effrayants :
maîtresses de la ville, les troupes d’ali la mirent à sac, passèrent par les armes
femmes et enfants et brûlèrent les maisons. […]
les turco-albanais avaient édifé sur le champ de bataille avec les têtes coupées
des cadavres de soldats français, une monstrueuse pyramide qu’ali ft surmonter des
têtes de 160 grecs pris les armes à la main et qui s’étaient rendus à lui. on raconte
que le bourreau nègre, chargé de l’exécution de ces malheureux, exténué de fatigue
et suffoqué par l’odeur du sang, tomba sur les corps de ses victimes et expira sous
les yeux d’ali. ce dernier avait donné l’ordre de laisser la vie sauve aux prisonniers
français, qui étaient au nombre de huit offciers et de 140 hommes appartenant
à la sixième et à la soixante-dix-neuvième demi-brigade. conduits à l’endroit où
les têtes de leurs compagnons d’armes avaient été entassées, ces infortunés furent
contraints, à coup de crosse et de matraque, à dépecer ces têtes et à en mettre les
peaux, saupoudrées de sel, dans des sacs qu’on chargea sur leurs épaules. portant
ces horribles trophées, ils furent amenés à Janina où la population les accueillit à
coups de pierres, comme des criminels. De là, ils furent dirigés sur constantinople,
par un hiver des plus rigoureux, à travers les montagnes de la grèce septentrionale :
beaucoup d’entre eux ne parvinrent pas au terme du voyage et moururent en route
1. Ibid., pp. 105-106.
2. Voyage en Morée, à Constantinople et en Albanie, t. iii, pp. 109-110.
0
de froid et de fatigue. quand l’un de ces véritables martyrs donnait des signes de
faiblesse, un des convoyeurs le jetait à terre et lui tranchait la tête qu’il faisait porter
ensuite par ses camarades.
1
il convenait de s’attarder sur ces sinistres exploits d’ali pacha, bien qu’ils
soient éloignés du kossovo, pour évoquer, d’une part, l’événement le plus mé-
morable des relations franco-albanaises auquel la france de chirac a sacrifé ses
amitiés serbes, et pour donner une idée du féau albanais qui sévissait aussi bien
en grèce qu’en serbie et en Bulgarie, d’autre part.
pouqueville traite longuement d’ali pacha et de la guerre contre lui, dans son
Histoire abrégée d’Épire, qui est le complément du Voyage dans la Grèce, en re-
latant ses guerres avec la porte contre laquelle il était en rébellion, mais aussi dans
le deuxième volume, notamment dans son essai sur les schypetars, en parlant des
mœurs et des coutumes des albanais, qui ne sont point empreintes d’humanité.
que le lecteur en juge :
un vizir de scutari égorge au milieu d’une fête, des offciers autrichiens conviés
au banquet de l’amitié, et il se glorife de son crime, comme d’une prouesse. ali
pacha érige un marbre sur lequel il fait inscrire l’année, le mois et le jour où six cent
soixante-douze turcs, auxquels il avait accordé une capitulation, furent égorgés par
son ordre et sous ses yeux, au bord de célydnus. il raconte à l’étranger la longue série
des assassinats qui lui ont assuré le pouvoir, et son âme n’en paraît pas émue !
2
Le consul Pouqueville dément le proconsul Kouchner.
Les Albanais en guerre civile permanente.
la vie tribale avec ses rivalités, ses haines qui se transmettent de génération en
génération, avec l’obsession d’être constamment menacé par l’autre, se manifeste
jusque dans la construction des lieux d’habitat albanais, transformés en véritables
forteresses, ainsi que l’explique pouqueville :
cet ordre, si on peut lui donner ce nom, n’a donc pas la simplicité de la monarchie
paternelle des arabes, mais plutôt une analogie avec les turbulentes associations
sauvages de l’amérique, parce que les haines tiennent toujours non seulement les
pharès, mais les familles, et souvent même les individus qui en font partie, sur la
défensive, et, à proprement parler, dans un état d’hostilité permanente. par suite de
cette habitude des esprits, qui les rend nécessairement inquiets et soupçonneux, il
arrive que les bourgades et les villages albanais aient dans leur construction une
forme particulière et distinctive des autres hameaux. chaque maison est crénelée,
ou bien percée de meurtrières, masquées par un enduit extérieur, et toujours isolée,
hors de portée d’une autre habitation.
1. gabriel de remérand, Ali de Télében, pacha de Janina, paris 1928, pp. 61-62.
2. Ibid., p. 554.
1
et pouqueville conclut :
ainsi la liberté d’un peuple dans l’état de la nature, comme on peut en juger par celle
des schypetars, n’est que gêne, privations, alarmes et crainte de ce qui l’approche
et l’environne.
1
quant aux guerres intertribales, elles éclatent pour la moindre raison, provo-
quant force ravages, ainsi que le décrit pouqueville :
ces querelles arrivent pour le vol de quelques chèvres, très souvent à cause des
limites de parcours ; et comme les différends ne peuvent se terminer par l’organe de
loi, on a recours à la voie des armes.
2
on pourrait objecter que pouqueville décrit une société d’il y a deux siècles,
qui n’aurait plus de rapports avec notre temps. mais on aurait tort puisque, comme
on le verra, tous les témoignages postérieurs à celui de pouqueville confrment le
peu d’évolution de la société albanaise au cours des deux derniers siècles. en fait,
tous les auteurs postérieurs et jusqu’à la période récente, confrmeront la vision de
la société albanaise qu’en donne pouqueville, celle d’une société pétrifée. et au
lieu de se placer dans la logique archaïque agressive et vindicative des albanais et
de la favoriser, comme l’ont fait les occidentaux au sujet du kossovo, il eût fallu
plutôt tenter de l’inféchir. apparemment, ils l’ont compris une fois sur place, mais
par incapacité d’avouer s’être trompés et de corriger leur politique aberrante, ils
s’y sont obstinés. c’est que, contrairement à pouqueville, qui a rapporté les faits,
ils ont substitué leurs idées, leurs préjugés, leurs fantasmes antiserbes aux faits.
pouqueville évoque également des scènes d’interminables guerres civiles en-
tre les albanais eux-mêmes, des scènes que l’on croirait, si on ne les savait pas
vieilles de deux siècles, et si dans le camp adverse n’étaient pas toujours des alba-
nais, se passer en été 1999 et au printemps 2004 au kossovo.
s’il arrive qu’on se rencontre à l’improviste ; qu’à la chute d’un brouillard un parti
se heurte par hasard contre un autre, après le premier feu, on s’attaque aux sabres
et aux poignards, on se saisit corps à corps. mais un cri se fait entendre : non vras,
ne tue pas ; la fureur tombe, on se sépare, et chacun relève ses blessés et ses morts.
la même philanthropie ne préside pas au succès, lorsque par surprise, ou bien après
de longs efforts, on emporte un village ; il faut du sang à la fureur ! après avoir fait
tomber des têtes, le peuple est traîné en esclavage, et les maisons, abandonnées,
sont ensuite livrées aux fammes.
3
et n’ayant pas une vie nationale propre ni d’autres formes sociales hormis tri-
bales, les albanais sont utilisés comme auxiliaires par l’occupant turc, aussi bien
dans les Balkans qu’ailleurs :
1. Ibid., p. 560-561.
2. Ibid., p. 562.
3. Ibid., t. ii, p. 566.
2
la religion qui les rapproche des turcs fait qu’ils composent des milices séditieuses
de l’égypte, qu’ils entrent dans la garde des satrapes de l’asie mineure, et qu’ils
sont reçus au service des régences barbaresques, où ils se distinguent par leurs
intrigues, leur mutinerie et un esprit d’audace qui les a souvent élevés aux premières
dignités de l’empire et de ses régences.
1
et pouqueville de conclure avec cette constatation des effets meurtriers de
l’apostasie albanaise :
Je dirai donc sans crainte, que la religion chrétienne a tempéré les mœurs sauvages
des albanais ; que le mahométisme les a portés au dernier point de la dépravation,
que les schypetars restés fdèles à la foi de Jésus-christ ont des vices, et que ceux
qui ont embrassé l’islamisme n’ont ni vertu ni conscience.
2
ce jugement si tranché pourrait paraître sévère, mais pouqueville, comme s’il
s’attendait à ce reproche, déclare :
J’ai rapporté ce que j’ai vu, sans me permettre de substituer mes idées aux faits.
[…] pour les étudier (les Schypetars), j’ai vécu au milieu d’eux ; je me suis
identifé à leurs coutumes, afn d’en pénétrer le sens. J’ai souffert les froissements
de leur xénélasie, l’ennui de leurs questions, les indiscrétions inséparables de leur
avidité…
3
Pouqueville au Kossovo. Le barbare Malik pacha, avant les barbares
humanistes de nos jours, brûle la Serbie.
et voici enfn les impressions que pouqueville nous livre à la suite de son
passage par le kossovo sur lequel s’abattent les hordes de la voisine albanie qu’il
désigne en utilisant le terme grec d’arnaouthie. il dit :
arnaouthie pays sauvage dont les habitants parlent l’esclavon, adonnés au
brigandage, descendent par bandes jusque dans les plaines de kossovo pour
attaquer les caravanes.
4
partant début mars 180 de travnik en Bosnie, et passant par sarajevo, tchaï-
nitché, taslidja, priépolié, où il aperçut au loin les vestiges du monastère de milé-
chévo, qui abritait les reliques de saint sava, avant qu’il ne fût incendié par l’alba-
nais kodzu sinan pacha en 1594, pouqueville, se dirigeant vers le kossovo, gagna
la ville de Novi pazar où s’offrit à ses yeux un spectacle des plus effrayants de la
barbarie de l’occupant turc :
1. Ibid., p. 604.
2. Ibid., pp. 554-555.
3. Ibid., p. 606.
4. f.-c.-H.-l. pouqueville, f.-c.-H.-l. pouqueville, Voyage dans la Grèce, paris 1820, t. ii, p. 412.
3
la position de cette place forte au fond d’un vallon, et ses maisons jetées en
amphithéâtre sur le penchant des coteaux, me frent croire un moment que j’entrai
dans une ville de l’europe civilisée. mais quand j’eus passé l’orasca, mes illusions
se dissipèrent ; et arrivé au château qui commande la ville, je frémis en voyant ses
créneaux chargés d’une multitude de têtes humaines, que les Bosniaques avaient
exposées comme des trophées de leur victoire sur les serviens. Des myriades de
corbeaux dévoraient ces restes hideux, en poussant de sinistres croassements ; et
mes tartares s’exaltèrent à cette vue en imprécations contre leurs ennemis vaincus.
pour moi, je me hâtais de m’éloigner de ce charnier…
1
malheureusement, c’était pendant des siècles l’un des spectacles les plus fré-
quents avec celui du supplice du pal, de la fameuse civilisation ottomane dans
les Balkans.
2
il y avait, avant notre époque, des charniers dans les Balkans, les
siècles en sont pleins, hélas !
finalement il arrive au kossovo, qu’il décrit ainsi, en commençant par sa visite
au tombeau, le turbé du sultan mourad :
Nous entrâmes dans la vaste plaine de kossovo, célèbre par la victoire qu’amurath i
er

emporta sur les forces réunies de lazare, despote de servie ; de marc, prince de
Bulgarie ; et quelques-uns des principaux seigneurs de l’albanie. […] elle était,
au moment où je la vis, couverte d’immenses quantités de troupeaux et de camps
volants de Bohémiens. a six lieux de la rivière sitnitsa, mes guides me montrèrent
le tombeau du sultan amurath, qui, le jour même de sa victoire sur les chrétiens,
fut assassiné d’un coup de poignard par un servien attaché au service du despote
lazare. on voit, dans l’intérieur de ce monument funéraire, quelques lampes
allumées, dont l’entretien est confé à des derviches qui habitent un téké bâti dans
une enceinte murée et environnée d’un bois, asile mélancolique du silence.
3
il s’arrêta brièvement à prichtina dont il donne cette description peu amène :
prichtina est une ville de quinze cents feux. ses rues fangeuses, son commerce peu
étendu, la misère de ses habitants, et le gouvernement du sanguinaire malik pacha
qui commandait alors, répandaient un caractère particulier de deuil et de terreur. Je
ne crus pas convenable de rendre visite à cet arnaoute, ennemi juré des chrétiens,
qui était rentré depuis quelques jours dans son antre, après une expédition contre les
kersales, voleurs les plus fameux de romélie.
4
mais il fut introduit auprès du frère de malik pacha, mustapha bey, gouverneur
de la ville de ghnilane, dont il fait le portrait suivant :
par je ne sais quelle combinaison on me conduisit directement au palais de
mustapha bey, frère de malik pacha, qui était gouverneur de cette place […] tandis
qu’il prenait la lecture du frman, j’examinais cette tête unique en laideur, dont la
1. Ibid., t. ii, p. 43.
2. cf cf. ivo andritch, Le Pont sur la Drina, paris, Belfond, 1994.
3. Ibid., p. 48.
4. pouqueville, pouqueville, op. cit., p. 482.
4
difformité était encore augmentée par la privation d’un œil. lorsqu’il se tourna
vers moi, sa sagesse (c’était son titre) me ft un salut accompagné d’un sourire qui
acheva de le défgurer.
1
cependant, outre cette image de l’horreur barbare dans laquelle est plongée
la serbie par les turco-albanais, pouqueville donne également la vision de la
dévastation du pays par la politique de la terre brûlée pratiquée par l’occupant à
l’encontre des insurgés, les maquisards serbes, les fameux haïdouks :
a quatre lieues de prichtina […] nous entrâmes dans l’empire de la mort. Bekir
pacha, pour atteindre les haïdouks, avait mis feu à d’immenses forêts dont une
partie était réduite en cendres, tandis que l’autre brûlait encore, de sorte que nous
marchions pendant trois lieues au milieu d’un incendie qui s’était arrêté à peu de
distance de la ville de gnilane, ou Hilan.
2
paysage que pouqueville retrouve quelques jours plus tard, en poursuivant son
trajet par koumanovo et lioubotine, vers la macédoine :
là recommençait le tableau de deuil et de désolation, que j’avais eu sous les yeux le
jour précédent ! tout était brûlé, ou en feu ; des pans entiers de forêts s’écroulaient
avec fracas, tandis que d’autres régions commençaient à s’embraser.
3
les humanistes de l’ouest, près de deux siècles plus tard, afn de perpétuer les
séquelles de cette barbarie dans les Balkans, se mettront à brûler la serbie du haut
du ciel, allant jusqu’à s’attaquer aux parcs nationaux. Hélas, la barbarie est loin
d’être l’apanage des seuls turco-albanais.
La cruauté de Mahmud pacha de Scutari, en sédition contre la Porte.
il reste que l’occupant turc avait transformé les albanais, un peuple qui, com-
me nous l’avons vu, avait été parfaitement intégré dans la famille des peuples
balkaniques, en féau de ces peuples. celui-ci sévissait particulièrement dans des
régions aux populations non protégées de la grèce, de la macédoine, de la serbie
et de la Bulgarie, mais beaucoup plus rarement dans la direction du monténégro
et, cela non pas seulement parce que la géographie ne s’y prêtait pas. c’est que
les albanais s’y heurtaient à une formidable résistance des serbes monténégrins,
ceux-ci s’étant dans plusieurs régions affranchis de la tutelle turque tout au début
du Xvii
e
siècle, avec le prince métropolite Danilo petrovitch Niégoch, fondateur
de la célèbre dynastie. seules les grandes armées turques, comme celle de Nou-
1. Ibid.
2. Ibid., p. 480.
3. Ibid., p. 486.
5
man pacha kupruli en 114, réussissaient à entrer profondément dans le pays,
mais pas à s’y maintenir.
cependant, quand les albanais entreprenaient de pareilles expéditions contre
le monténégro, elles tournaient le plus souvent pour eux à la catastrophe. la plus
mémorable eut lieu sous le métropolite pierre i
er
, lorsque kara-mahmud de scuta-
ri, mahmud le Noir, qui était en albanie du Nord, au pays des guègues, ce qu’ali
pacha de Janina était en albanie du sud, au pays des tosques : un monstre d’inhu-
manité. que l’on en juge d’après cet épisode que rapporte, entre autres, Hyacinthe
Hecquard, dans son Histoire de la Haute Albanie, composée à la suite de cinq
ans passés en albanie en tant que consul de france à scutari, dans les années 50
du XiX
e
siècle. mahmud pacha s’étant proclamé vizir d’albanie et se trouvant
de ce fait en sédition contre la porte, l’autriche en profta pour lui proposer de le
reconnaître comme souverain d’albanie, s’il abjurait sa foi musulmane, ce que,
à en croire cyprien robert, il ft à podgoritsa en 186. cependant, aux envoyés
de l’empereur Joseph ii, mahmud pacha réserva le plus terrible sort, comme le
raconte le consul Hecquard :
l’autriche envoya près de lui l’un de ses agents, Brugniard accompagné par le
capitaine Bernet, le lieutenant schoupfay et le prêtre Debayola ; après avoir pris à
raguse le vêtement turc, il se rendit à scutari, où il fut accueilli au bruit de salves
d’artillerie. le pacha se montra très disposé à contracter une alliance, signa un traité,
distribua des cadeaux aux impériaux et leur remit de belles armes pour l’empereur,
en retour desquelles l’envoyé lui ft porter de riches présents de cinquante mille
ducats qui lui étaient destinés. le 20 juin 189 Brugniard, après avoir pris congé
de mahmud, fut accompagné par une escorte nombreuse jusqu’à la moratcha. Déjà
il était embarqué sur le lac de scutari et il s’éloignait avec ses barques, lorsque,
rappelé par les turcs qui avaient, disaient-ils, une lettre du pacha à lui remettre, il
revint sans méfance sur ses pas. saisis, dès qu’ils eurent mis pied à terre, Brugniard
et ses compagnons furent tués, et leurs têtes, ainsi que leurs papiers, les cadeaux
reçus et leurs lettres, furent rapportés au pacha, qui les envoya à la porte comme
gage de son repentir. cette perfdie qui ne fut pas vengée, et, à ce qu’on croit,
l’intervention de l’ambassade espagnole, lui valurent son pardon.
1
Mahmud pacha contre le métropolite Pierre I
er
:
désastres albanais au Monténégro en 1796.
les ambitions de mahmud pacha se portaient particulièrement contre le mon-
ténégro : il voulait, d’une part, se racheter davantage aux yeux de la porte en sou-
mettant l’indomptable montagne Noire, et, d’autre part, intégrer cet état serbe
dans ses possessions, d’autant plus qu’il se fattait d’être descendant du prince
apostat monténégrin stanicha tsérnoyévitch, fls d’ivan, le dernier souverain
1. Hyacinthe Hecquard, Histoire et description de la Haute Albanie ou Guegarie, paris, (sans date
mais vers 1860) pp. 443-444.
6
du monténégro, avant que celui-ci ne tombât pour un temps sous la domination
ottomane, en 1499. kara-mahmud attaqua le monténégro une première fois en
juin 185, alors que le métropolite, le vladika pierre i
er
était en russie, et pénétra
jusqu’à la capitale cettigné, y incendia le monastère, pendit quelques moines, prit
80 otages, descendit sur le littoral, brûla la région de pachtrovitchi, ft tuer plus de
200 habitants et provoqua une crise entre la turquie et venise, pachtrovitchi ayant
été le territoire de cette dernière.
en rentrant à scutari, il retomba en disgrâce auprès de la porte, vainquit une ar-
mée envoyée contre lui, ft décapiter sur le pont de la Boyana soixante scutariens,
dont les cadavres furent jetés dans le feuve, et rumina une nouvelle expédition
contre le monténégro ; le pays s’était assez rapidement relevé de la première, et
surtout refusait de payer le tribut, le fameux haratch qu’il ne cessait de demander.
cependant, sa tentative de 192 d’occuper les régions des pipéri et Biélopavlitchi
échoua, mais bientôt il s’en consola par une nouvelle défaite qu’il infigea à l’ar-
mée d’istanbul, venue le ramener à l’obéissance. il attendit quatre ans avant d’en-
trer dans une nouvelle guerre contre le monténégro en été 196, mais non sans
avoir d’abord adressé un ultimatum à pierre i
er
. le pacha de scutari sommait le
métropolite du monténégro de le laisser occuper les deux régions, appelées com-
munément Berdas, sinon il le menaçait de lever contre le monténégro la féroce Al-
banie tout entière. le métropolite pierre, qui était un homme d’une extraordinaire
force spirituelle, répondit à l’orgueilleux pacha en ces termes :
que m’écris-tu ? ! refuser mon aide aux Berdjanis, et ne pas les laisser se réfugier
chez moi ? Je ne pourrais le faire, ma foi et mon âme s’y opposent ! les Berdjanis
sont mes frères, tout comme les autres monténégrins ; et quant à tes menaces avec
la féroce albanie, je vois que tu comptes sur ta puissance, mais rappelle-toi que seul
Dieu, à qui nous nous remettons et que nous prions, détient la puissance. tu sais
bien tout le mal et toute la honte que tu as infigés aux monténégrins pendant que
j’étais en russie ; tu as également oublié le bien que je t’ai fait en ne laissant pas les
monténégrins agir contre toi lorsque tu as été en diffculté avec ton tsar. a présent
je te réitère ma demande de laisser en paix mes frères et de ne pas verser inutilement
le sang humain ; mais si tu ne veux pas, soit ! Nous nous défendrons, avec l’aide de
Dieu, contre ta violence tant qu’il restera un seul d’entre nous.
1
cependant, mahmud pacha passa outre cette exhortation du métropolite pierre
et, en effet, il leva toute l’albanie du nord contre le monténégro.
les monténégrins n’eurent pas d’autre choix que d’attendre de pied ferme
l’envahisseur albanais, six à sept fois plus nombreux. avant la bataille, le métro-
polite pierre i
er
, que les historiens comparent à Jules ii, le pape guerrier, s’adressa
aux combattants monténégrins, exaltant leur courage, leur patriotisme, le sens et
la grandeur de leur combat, en ces termes :
1. milorad medakovitch, Histoire du Monténégro depuis les temps les plus anciens jusqu’à 1830,
Zemlin 1850, pp. 89-90.

mes aimables preux et mes bien-aimés frères !
Notre ennemi juré, mahmud pacha, n’a pas voulu satisfaire à ma demande de
laisser en paix nos pauvres frères de Berdas, et d’éviter ainsi le bain de sang qui se
prépare. cependant, j’ai le ferme espoir en Dieu tout puissant, que vous chasserez
aujourd’hui honteusement notre cruel ennemi hors de nos frontières. […]
Nous sommes venus ici, mes chers et braves preux, pour mêler notre sang à celui
de nos adversaires afn de préserver l’éclat de notre renommée, pour montrer
aux ennemis de notre foi, de notre nation et de notre liberté, que nous sommes
des monténégrins, que nous sommes un peuple libre prêt à combattre jusqu’à la
dernière goutte de sang, en sacrifant la précieuse vie sur les bornes établies par nos
immortels ancêtres. Nous sommes venus ici pour empêcher que le maudit ennemi
de la foi chrétienne n’infecte nos chères montagnes libres, arrosées par le sang juste
de nos pères et par le nôtre.
existe-t-il parmi vous, mes très chers fls, qui êtes la fne feur de notre pays libre et
protégé par Dieu, quelqu’un qui ne chérirait pas ce bien, cette gloire, cet héroïsme,
et qui, à la vue du monde, ne les défendrait pas au prix de sa vie et de son sang ?
Je suis sûr, mes très chers fls et mes bien-aimés frères, qu’il n’y en a pas de tel
parmi vous ; car, vous ne toléreriez pas de lâches, car vous tenez les lâches pour
les derniers des hommes, car nos libres montagnes n’enfantent pas de lâches, mais
d’intrépides héros qui savent le prix de la dignité et de la gloire qui vous sont
innées.
vous êtes, mes chers fls, un peuple libre, vous n’avez pas d’autre récompense
pour votre combat sacré, hormis la défense de votre liberté et de votre patrie. car
celui qui combat pour une autre récompense, n’est point un noble brave, mais un
esclave mercenaire, qui méconnaît le prix de l’héroïsme et de la ferté de l’homme
libre. […]
aux armes ! au champ d’honneur, mes chers braves ! afn de montrer à l’ennemi ce
dont sont capables nos montagnes héroïques, afn de montrer que dans nos poitrines
bat l’indomptable cœur serbe, afn de montrer que dans nos veines coule le sang
serbe, afn de montrer que nos bras puissants triomphent sur le champ de bataille.
Je vous donne ma bénédiction et vous recommande, avec moi, auprès de Dieu très
miséricordieux, pour qu’il nous soit secourable, lui qui voit tout et dirige tout avec
justice.
1
laissons la narration des événements qui suivirent à françois lenormant,
auteur d’un remarquable ouvrage sur les turcs et les monténégrins, qui a pui-
sé aussi bien dans les archives monténégrines de l’époque, que dans l’ouvrage
d’Hyacinthe Hecquard, cité plus haut :
tandis que dans les montagnes de la chimère en albanie, ali-tébélen de Janina
assaillait les habitants de saint-Basile et de Nivitza-Bouba, et les faisait égorger
par youssouf l’arabe aux pieds de cet arbre qui porte encore le nom d’olivier
des martyrs, kara-mahmud de scutari, dans l’été 196, se mettait en marche à la
1. Ibid., pp. 92-93.
8
tête d’une armée de 20 000 hommes, pour opérer contre les monténégrins dans le
district de Biélopavlitchi et de pipéri. 3 000 hommes choisis dans l’élite de tous
les plèmes
1
l’attendaient au grand village fortifé de martinitchi. le 11 juillet, la
bataille s’y engagea. les turcs se lancèrent, avec leur impétuosité habituelle, mais
furent reçus par un feu terrible que les montagnards chrétiens dirigeaient contre
eux, avec une très grande sûreté de tir, des maisons et des barricades élevées à
tous les passages. la fusillade dura six heures sans interruption, jusqu’au moment
où les tsernogoretsi, qui avaient fort peu souffert, voyant la lassitude s’emparer
de leurs ennemis, sortirent du village et se jetèrent sur eux à l’arme blanche. il y
eut un moment de furieuse mêlée. le serdâr michel Bochkovitch, courut fermer la
retraite aux turcs. le frère du vladika, sava pétrovitch, ft voler d’un coup de sabre
la tête d’un bimbachi, nommé mehmed kokotlia. […] kara-mahmud en personne
fut blessé, et ne dut son salut qu’à la rapidité de son cheval. au bout de quelques
minutes, la déroute devint générale, et les turcs, laissant 4 000 morts et blessés sur
le champ de bataille, ne s’arrêtèrent qu’aux portes de scutari. […]
2
autant la bataille de martinitchi raffermit le moral des monténégrins, autant
elle affecta profondément celle du redoutable kara-mahmud et de ses albanais.
lui, qui avait battu deux armées du sultan, se trouvait vaincu, humilié, meurtri jus-
que dans sa chair par une poignée de montagnards serbes, conduits par un moine !
la rage obnubila la raison du satrape, qui ne tarda pas à rassembler une autre
armée contre le monténégro. françois lenormant poursuit :
Humilié de sa défaite, kara-mahmud ne respirait plus que vengeance. a peine remis
de sa blessure, le vizir, ayant réunit 30 000 hommes pour marcher de nouveau contre
les monténégrins, s’avança, le 22 septembre 196, contre oréa louka. il avait déjà
passé le village de kroussé, et marchait dans le déflé de deux lieues de longueur
qui sépare komani, d’orakhovitsa en longeant le pied de la montagne de kroussé.
ses forces étaient divisées en quatre colonnes ; celles des monténégrins montant
6 000 hommes seulement, en deux corps, dont l’un, commandé par le vladika pierre
en personne, la croix d’une main et l’épée de l’autre, et le second par le régent
civil yoko radonitch. les turcs prirent l’offensive, et le centre des tsernogortses,
feignant de céder pendant que leurs ailes s’avançaient, couvertes derrière les rochers,
mahmud se trouva tout d’un coup enveloppé. pendant quatre heures, albanais et
monténégrins combattirent à l’arme blanche avec un acharnement sans égal ; enfn,
les premiers ayant lâché pied furent poursuivis jusqu’à la Zéta. Dans cette bataille,
la plus éclatante que les montagnards de tsernagora aient jamais gagnée, kara-
mahmud fut pris et décapité. vingt-six chefs turcs et de nombreux soldats eurent le
même sort, et quinze étendards avec une énorme quantité d’armes demeurèrent aux
mains des vainqueurs.
3
1. tribus, ici les guerriers de diverses tribus.
2. françois lenormant, Turcs et Monténégrins, paris, 1866, pp. 238-239.
3. Ibid., pp. 240-241.
9
en effet, c’était une chose que de tenir en esclavage des populations désarmées
et sans défense, de les massacrer ou de les chasser de leurs terres, et s’en était une
autre de se heurter à un peuple armé, décidé à défendre son existence, sa liberté et
sa dignité, comme ce fut le cas des monténégrins. la défaite de mahmud pacha,
qui fut pleurée dans les chansons populaires albanaises, comme elle fut célébrée
dans les poèmes populaires monténégrins, découragea pour longtemps toute ac-
tion des albanais contre la montagne Noire. aussi la conscience nationale serbe
des monténégrins et leur rôle dans la libération des autres serbes opprimés dans
les régions voisines, allait grandissant. si bien que lors d’une réunion, au moment
où, en 1804, éclata l’insurrection de karageorges en serbie, les chefs monténé-
grins apportèrent leur soutien total à leurs frères, en déclarant notamment :
a dater d’aujourd’hui, s’il se trouve un monténégrin, un village, une ville qui trahit
la patrie, nous la vouons unanimement à l’éternelle malédiction, ainsi que Juda qui
a trahi le seigneur Dieu ou l’infâme vouk Brankovitch, qui trahit les serbes au
kossovo et s’attira la malédiction des peuples et se priva de la miséricorde divine.
1
en même temps les métropolites du monténégro devinrent symboliquement
les exarques, gardiens du trône des patriarches serbes, devenu vacant à la suite de
la suppression défnitive du patriarcat de petch en 16 par les turcs, et sa mise
par ceux-ci sous la tutelle grecque.
Le grand connaisseur des Balkans, Ami Boué sur les Albanais.
les jugements que pouqueville émet sur les albanais, sont dans l’ensemble
confrmés par d’autres grands témoins sur les Balkans du XiX
e
siècle, tel qu’ami
Boué, médecin, géologue, anthropologue, qui en partant de vienne où il vivait, vi-
sita la péninsule à trois reprises de 1830 à 1840. il en ft la somme dans un volumi-
neux ouvrage de 2 250 pages, intitulé La Turquie d’Europe, qu’il publia en 1840 à
paris. c’est une véritable encyclopédie des Balkans, où l’auteur étudie la totalité
des pays et des peuples de la péninsule sous divers aspects. quant aux albanais,
pour lesquels il utilise également le terme de schypetars (dont l’appellation exacte
est schkiepetars), il écrit :
les albanais sont la pépinière des satellites des turcs. […] Dans toute la macédoine,
la moésie et l’albanie les troupes sont pour la plupart des albanais, qui forment
aussi la majeure partie des gens d’armes dans toute la turquie. en asie mineure et
même sous les pachas d’égypte, il y a de nombreux corps d’albanais. […]pour aller
joindre le pacha d’égypte, on dit que les schkiepetares s’embarquent quelquefois
sous prétexte d’aller à la mecque.
2
1. cf. adolphe d’avril, Préface à La Bataille de Kosovo, paris 1868, p. 8.
2. ami Boué, La Turquie d’Europe ou observations sur la géographie, la géologie, l’histoire
naturelle, la statistique, les mœurs, les coutumes, l’archéologie, l’agriculture, l’industrie, le commerce,
80
ami Boué donne des détails sur la façon dont les albanais s’engagent comme
mercenaires et la manière dont ils sont rétribués :
la paie (louphé) des albanais varie en général, sans nourriture, de 30 à 35 piastres,
environ, (,50 f à 8,50 f) par mois, mais dans les moments critiques, il peut aussi
arriver qu’on soit obligé de les payer davantage, ou qu’on ferme les yeux sur les
exactions qu’ils se permettent. Ne servant que pour de l’or, on les a vus plus d’une
fois prolonger exprès les luttes ou entraver même les dispositions militaires, comme
l’ont prouvé à souhait le siège d’ali pacha et la guerre contre les grecs. lorsque
leur paie est trop en retard, ils sont fort enclins à se révolter ou à refuser leur service
dans l’instant où l’on en a le plus besoin. s’ils se voient les maîtres, ils sont même
capables d’user de violence pour se faire solder leur compte. on les a vus trop
souvent dégénérer en brigands pour redevenir plus tard des soldats assez disciplinés.
ainsi la troupe d’arslanbeg pilla, en 1830, la ville de kojani en macédoine, et entra
en accommodement avec veli-bey chargé de l’attaquer.
1
et bien qu’il décrive non sans sympathie les albanais, ami Boué constate
que des siècles de leur histoire se sont écoulés au service des autres ou dans des
déchirements internes :
pendant trois siècles et demi, l’albanie reste gouvernée par un grand nombre
de petits beys héréditaires, et se mahométanisa petit à petit, tout en fournissant
continuellement des troupes au sultan, et en présentant souvent le spectacle de
petites guerres intestines.
2
Divisés en tribus, ils n’arrivent pas à s’unir et à créer une nation, de sorte que
les turcs, par une politique habile, les utilisent à leur guise :
ils n’ont jusqu’à ici aucun chef assez imposant, assez habile pour pouvoir former
un corps de nation, et, divisés en fractions, les turcs savent habilement contenter
les uns pour le moment pour écraser les autres, et les châtier ainsi tous les uns après
les autres.
3
ami Boué les dit opposés aux moindres réformes qu’entreprend la porte sous
la pression de l’europe afn de soulager la condition de ses sujets chrétiens, et
constate qu’ils en veulent souvent à ces derniers :
on peut s’imaginer d’après cela dans quelle position se trouvent les serbes
d’albanie, qui sont obligés de supporter les exactions des pachas, et d’être encore
les gouvernements divers, le clergé, l’histoire et l’état politique de cet empire, en 4 volumes totalisant
2 254 pages, paris 1840, t. iv, pp. 120-121.
1. Ibid., t. iii, pp. 338-339.
2. Ibid., p. 420.
3. Ibid., p. 12.
81
vexés par les rebelles albanais, comme si c’étaient eux qui fussent les causes de
l’humeur innovatrice du sultan.
1
Ami Boué constate les ravages de la domination turque au Kossovo.
si ami Boué dans son grand ouvrage sur les Balkans ne parle que d’une façon
générale du kossovo, en évoquant la fameuse bataille et l’épopée qu’elle inspira,
il apporte, par contre, davantage de précisions dans le Recueil de ses itinéraires
balkaniques, qu’il publia en 1854, comme complément à La Turquie d’Europe,
paru un quart de siècle plus tôt. en y relatant son passage par le kossovo à deux
reprises, en 1836 et en 1838, il témoigne du triste état dans lequel se trouve la
province, de l’ignorance et du primitivisme y ayant pris la place d’une splendide
civilisation. ainsi sa rencontre avec le pacha de Novi pazar, ressemble fort à celle
de pouqueville avec mustapha bey de ghnilane, trente ans plus tôt :
le pacha de Novi pazar était en 1836 un homme paraissant fort peu spirituel et si
ignorant qu’il ne savait pas lire. il parut blessé de ce que nous ne lui avons point
apporté de présents ; néanmoins il nous donna un kavas pour nous accompagner
jusqu’à ipek en albanie.
2
qu’il s’agisse de châteaux, d’églises ou de villes serbes, les turcs et leurs
auxiliaires sur place ont partout exercé des ravages. ainsi, cette brève vision de
l’ancienne ville de voutchiterne :
voutchiterne, une des résidences du tsar serbe stéphane Douchan, est bien déchue
de sa grandeur, car ce n’est plus qu’un gros village où il n’y a même plus 400
familles comme en 1806 au passage de m. pouqueville.
3
quant à la magnifque église de Bagnska, fondation du roi stéphane miloutine,
grand-père de stéphane Douchan, il n’en reste que de tristes vestiges :
l’ancien couvent royal serbe, placé sur une butte au sud-est, est devenu une espèce
de château fort turc, où l’on remarque les ruines d’un minaret et d’une tour à
horloge. D’épaisses murailles crénelées décrivent un carré entourant ce manoir que
nous ne voulûmes pas visiter afn de ne pas nous exposer à des ennuis, pour ne rien
voir au fond, les turcs ayant partout détruit les traces de la domination serbe. ce
couvent a été fondé en honneur du martyr saint-étienne par le kral (roi) stéphane
miloutine ouroch au commencement du Xiv
e
siècle.
4
1. Ibid., p. 124.
2. ami Boué, Recueil d’Itinéraires dans la Turquie d’Europe, vienne, 1854, t. i, p. 181.
3. Ibid., t. ii, p. 1.
4. Ibid., t. i, p. 181.
82
lorsqu’il arrive à petch, autrefois le siège du patriarcat serbe, il la trouve trans-
formée en bourgade orientale ou seules les eaux de la Bistritsa qui la traversent
nettoient les rues de la ville lorsque la rivière est en crue. le monastère où il se
rend, est également en triste état :
au nord-ouest de la ville, le couvent serbe de saint arsenus, l’ancienne résidence
patriarcale serbe, a été converti en une caserne… cet édifce renferme sous le même
toit trois églises, une grande et deux petites, l’une de l’assomption de Notre-Dame,
l’autre du martyr saint Démétrios.
1
malgré le mécontentement que manifestent les musulmans, il se rend à Det-
chani où il trouve cinq à six moines dont le supérieur « se plaignait de dettes du
couvent produites par les exactions continuelles des turcs ».
2
quant à la population de la ville même, Boué l’estime environ de sept à huit
mille âmes « dont une bonne partie paraissait de religion grecque ». a prichtina,
elle est de neuf mille âmes, dont également un grand nombre de serbes grecs avec
des arnaoutes et des serbes à moitié mahométans. cependant, l’aspect que donne
la ville est des plus sinistres :
la plupart des rues ne sont pas pavées et régulières ; leur nettoyage est effectué par
la pluie et le petit ruisseau mentionné. les boucheries dans la rue offraient, sur un
espace de vingt pas, d’énormes monceaux d’excréments et d’entrailles sanglantes,
tandis que des chiens marrons se disputaient ces restes sur ce tapis d’une horrible
bigarrure.
3
encore un spectacle de la civilisation ottomane, dont on nous loue tant les
accomplissements dans les Balkans.
et pour ce qui est de la rencontre de Boué avec le pacha local, son « divan
n’avait pas de vitraux, les ouvertures des fenêtres se fermaient par de grands
contrevents en bois, ainsi y avait-il des nids d’hirondelles au plafond »
4
.
Bien plus tard Boué dira dans son autobiographie, qu’il publia en 189, que
cette misérable résidence du pacha de prichtina, était pour lui l’un des signes visi-
bles de la décadence dans laquelle sombrait l’empire ottoman.
Cyprien Robert plaide pour sortir les Albanais de la barbarie.
un autre contemporain, cyprien robert, qui succéda à mickiewicz à la chaire
slave au collège de france, consacre, dans le cadre de son grand ouvrage, Les Sla-
ves de Turquie, une partie importante aux albanais, intitulée Les Quatre Albanies,
1. Ibid., t. i, pp. 193.
2. Ibid., p. 19.
3. Ibid., p. 202.
4. Ibid., p. 202.
83
en analysant aussi bien leurs qualités que leurs défauts. D’après lui, l’albanie est
la terre d’anarchie ou plus exactement « la partie de l’empire turc, qui renferme le
plus d’éléments de barbarie »
1
. il tente d’expliquer ainsi ce phénomène :
quelques-uns en croient voir la raison dans cet attachement au système de tribus et
de clans, qui s’est montré plus opiniâtre en albanie que dans les autres provinces
ottomanes. on aurait tort d’attribuer à cette cause la barbarie des albanais : cette
barbarie a pour principe, non pas seulement la vie de tribu, mais la vie de tribu
guerrière, l’esprit inquiet de ortas ou de hordes. l’obstination de ce peuple à garder,
même au sein de la paix, les mœurs militaires, a entravé chez lui tout développement
social.
2
et quant au rôle des mercenaires que les albanais jouent à travers l’empire
turc, cyprien robert continue les observations faites à ce propos par ami Boué,
en ces termes :
chaque année, des enrôlements volontaires ont lieu dans les albanies. tout
habitant riche a le droit de se faire boulouk-bachi ou capitaine ; il engage des
hommes moyennant une somme débattue avec eux, puis il emmène cette bande
d’aventuriers, qui est devenue sa famille d’adoption, et avec laquelle il va piller au
loin ou se mettre au service des princes et des pachas étrangers.
3
il souligne en particulier les incursions dévastatrices des tribus albanaises en
serbie :
Ceux des phars malissors qui possèdent les hauts monts jusqu’à Djakova et prizren
sont les plus mortels ennemis de la race serbe ; leur bonheur est de conduire des
tchétas vers la serbie.
4.
tout comme mathieu massarek et pouqueville, cyprien robert insiste sur ce
trait fondamental du caractère des albanais qu’est la vengeance :
Deux albanais de clans différents ne s’abordent guère qu’en se demandant : koum
phis ? de quel feu ou de quelle race ? et ils prononcent ces mots la main posée sur
leurs pistolets, chacun pensant que peut-être la tribu de l’inconnu doit une tête à la
sienne. toute la morale sociale de ces peuples repose sur la maxime terrible : Ko se
ne osveti, on se ne posveti
5
, – qui ne se venge pas ne se sanctife pas. […] c’est le
plus proche parent de la victime qui est tenu de la venger ; si de deux frères, l’un tue
1. cyprien robert, Les Slaves de Turquie. Serbes, Monténégrins, Bosniaques, Albanais et Bulga-
res, paris 1844, t. ii, p. 120.
2. Ibid., t. ii, pp.120-121.
3. Ibid., t. ii, p. 122.
4. Ibid., t. ii, p. 142.
5. cyprien robert cite ce proverbe en serbe.
84
son père, le devoir de l’autre est d’immoler aux mânes paternels son propre frère ;
s’il ne le fait pas, son fls le remplace dans l’accomplissement de la vengeance,
et ainsi de suite jusqu’au dernier rejeton de la race. au lit de mort, un vieillard
énumère les têtes moissonnées dans son clan, et recommande pieusement à ses fls
les vengeances qu’ils auront à poursuivre.
1
cependant, à en croire nos oracles médiatiques et politiques qui cherchent à
tout prix la justifcation de leur irresponsable politique dans les Balkans, la ven-
geance albanaise et ce qu’ils appellent la revanche ethnique, ne dateraient que
d’une dizaine d’années, depuis que le méchant milochévitch supprima leur auto-
nomie, octroyée par tito aux albanais du kossovo. c’est tout juste s’ils n’affr-
ment pas que les kossovars étaient jusqu’alors les êtres les plus pacifques et les
plus angéliques au monde.
toujours est-il que cyprien robert, qui traite plutôt avec sympathie des alba-
nais, conclut son long essai avec l’espoir que la science ouvrira un jour à ce peuple
la voie de la civilisation :
quoi qu’il arrive de ces conquêtes de la science, espérons qu’au moins une vie
morale plus haute, commencera enfn pour les schypetars, et qu’ils ne se verront
pas condamnés par notre indifférence à une éternelle barbarie.
2
vœu exaucé 155 ans plus tard, mais en sens inverse, puisque les occidentaux,
en 1999, non seulement ne redressèrent pas les albanais sur la voie de la civili-
sation, mais se laissant entraîner par ces derniers, basculèrent dans la barbarie en
meurtrissant la serbie du haut ciel, avant de laisser le kossovo en proie à la fureur
dévastatrice albanaise. en fait, le kossovo aura été révélateur de la sauvagerie des
civilisés et de l’inhumanité des humanistes, les albanais n’étant dans cette affaire
qu’un prétexte, ainsi qu’un instrument.
Josef Müller constate la haine profonde des Albanais envers les Serbes et
leur opposition farouche à tout changement.
la même année 1844 où cyprien robert publia son célèbre ouvrage, parut à
prague un autre livre important sur les Balkans, intitulé Albanie, Roumélie et la
frontière austro-monténégrine par Josef müller, médecin et physicien, que le gou-
vernement de vienne envoya, en tant que commissaire sanitaire, dans la péninsule
afn d’y étudier les régions de la roumélie (Bulgarie de sud-est) et de l’albanie.
il s’y appliqua si bien qu’il mena presque une enquête, en dressant des listes d’ha-
bitants musulmans et chrétiens dans diverses villes, notamment au kossovo où,
par exemple, sur un total de 65 000 habitants dans le district de petch, il y avait
1. Les Slaves de Turquie, p. 136.
2. Ibid. p. 22.
85
34 000 musulmans et 31 000 chrétiens ; dans celui de prizren, sur un total de 8 000
habitants, 49 000 musulmans et 29 000 chrétiens ; quant à celui de Djakovitsa sur
52 000 au total, 31 000 étaient musulmans et 21 000 chrétiens, en grande majorité
orthodoxes. De même, il voit à prizren et à Djakovitsa de nombreuses mosquées
et seulement deux églises pour chaque ville, dont celle de prizren dans un état
délabré.
aujourd’hui, quelques 10 ans plus tard, à la suite des nettoyages ethniques
successifs effectués, d’abord à l’ombre de l’occupation turque, puis sous l’égide
des fascistes italo-allemands, des communistes et enfn de la fameuse communauté
internationale depuis le début d’été 1999, il ne reste plus aucun chrétien à prizren.
pas plus qu’il ne demeure aucune de leurs églises, Notre-Dame liévichka du dé-
but du Xiii
e
siècle, ayant été vandalisée lors de la vague de terreur albanaise sur
le reste des serbes du kossovo en mars 2004. en dix ans écoulés d’administration
onusienne, le nombre d’églises dans la province, a spectaculairement diminué, les
albanais, en ayant détruit plus de 150, sans parler des innombrables cimetières
profanés et saccagés ou complètement effacés.
après avoir étudié le caractère, le comportement, les mœurs des populations
albanaises, divisées en guègues au nord et les tosques au sud, qu’il visita, Josef
müller en arrive à cette conclusion :
le nombre de guègues, qui, pour la plupart confessent l’islam, afn d’échapper
aux impôts, est de 380 000. cruels, enfermés en soi, persévérants, rejetant tout
changement ou idée nouvelle, hostiles à quiconque ne connaissant pas leur langue,
remplit de la haine la plus profonde envers les serbes et les monténégrins, rejetant
même, pour des raisons de religion, les tosques, auxquels ils sont pourtant liés
par leur origine et leur langue, plein de superstitions et de sentiments religieux
aveugles – qu’ils soient dirigés par un imam turc ou par un missionnaire romain
– les guègues vivent dans l’isolement complet par rapport aux autres peuples ; et
jamais l’esprit de l’humanisme européen ne pénétrera dans leur vie politique et
religieuse sans des réformes fondamentales et sanglantes. cependant on vante leur
sens du réalisme, leur goût de se satisfaire de peu, leur haute estime pour eux-
mêmes. les tosques ne doivent pas dépasser le nombre de 38 000. ils partagent
tous les défauts des guègues, mais n’ont pas leurs vertus. […] aimant la guerre
pour la guerre, ils se vendent au plus offrant.
1
Josef müller est tellement affigé de par ce qu’il a vu dans les Balkans, qu’il
cite, en exergue de son livre, un poème de victor Hugo, évoquant un orient cré-
pusculaire :
ce soleil qu’on appelle à l’horizon qu’il dore,
ce soleil qu’on espère, est un soleil couché.
1. Dr Josef müller, Dr Josef müller, Albanien, Rumelien und die Österreichisch – montenegrinische Gränze,
prague, 1844, p. 18.
86
cependant, le constat que fait Joseph müller concernant l’esprit profondément
conservateur et réfractaire des albanais à tout changement, s’avère des plus perti-
nents : en effet, tout au long du XiX
e
siècle, les albanais ne cessèrent, souvent par
des séditions et des révoltes sanglantes, à s’opposer à toutes les réformes que de-
vait entreprendre l’état turc sous la pression des puissances européennes. en effet,
qu’il s’agisse du Hattisheriff de ghilam, le tranzimat, de 1839, de la constitution
de 186, du Huriet ou de la constitution de 1908, promulguée par les Jeunes-
turcs, c’est toujours l’enfermement dans la tradition ancestrale la plus rétrograde,
féodale, turque et islamiste, en particulier avec l’émergence de la secte bektashi,
qui s’est enracinée parmi les albanais.
Johann Georg Hahn constate l’obscurité de l’histoire des Albanais.
comme nous l’avons vu, l’une des constantes de la politique autrichienne dans
les Balkans, depuis la fn du Xvii
e
siècle, a été d’évincer la turquie de la région.
rien qu’en l’espace d’un demi-siècle, l’autriche a mené avec la participation des
serbes, trois guerres contre la turquie, celle de 1689, celle de 116, celle 13.
avec l’affaiblissement progressif de l’empire ottoman, au cours du XiX
e
siècle,
vienne accentua grandement cette politique. si bien qu’elle entreprit une vaste
exploration des Balkans en y envoyant des savants pour recueillir les données géo-
logiques, géographiques, historiques, ethnologiques et d’autres, en vue de l’éta-
blissement de son autorité, quand le temps viendrait, dans ces régions. voyant ce-
pendant les serbes retrouver leur conscience nationale et l’affrmation irréversible
de l’état serbe, vienne spécula très tôt sur les albanais, chez lesquels, aussi bien
la conscience nationale que l’état, étaient tout à fait absents.
c’est dans ce contexte que se situe le voyage dans les Balkans de Josef müller
dans les années quarante, et en partie, celui d’ami Boué dans la décennie pré-
cédente, mais surtout les visites prolongées que ft dans la région Johan george
Hahn, dans les années cinquante et soixante. vice-consul d’autriche à patras puis
à Janina, il se concentra surtout sur les albanais et se prit même de sympathie pour
eux. pourtant Hahn, chargé d’effectuer sa mission par l’académie des sciences
de vienne, ne pouvait passer outre, malgré sa meilleure disposition envers les
albanais, certaines conclusions auxquelles il était arrivé durant ses recherches.
ainsi dans ses Études Albanaises, publiées à Jena en 1854, il fait cette constatation
relative à l’histoire des albanais :
l’albanie n’a pas d’histoire suivie. Dans l’ancien monde comme dans le monde
moderne, le nom du pays n’apparaît que sporadiquement et alors seulement,
à l’ordinaire, quand le cours des événements le met en rapport plus direct avec
les pays voisins. Dès que ces rapports cessent ou qu’ils se sont fxés, le pays est
replongé dans l’ancienne obscurité, et ainsi se fait-il que toute l’histoire interne
se réduit à quelques fragments groupés autour de quelques personnages célèbres
ou autour des arbres généalogiques de quelques petits dynastes. si ces fragments
8
ne sont pas trop distancés les uns des autres, l’historien peut essayer de combler
les lacunes existantes par des combinaisons, des inductions et d’autres exercices
de sa sagacité. mais que dire, si ces lacunes ne comportent pas des dizaines ou
des centaines, mais des milliers d’années ? et l’histoire albanaise a de ces lacunes
(qui durent des milliers d’années), car de strabon à ptolémée jusqu’aux conquêtes
des Normands on ne mentionne ce pays que quelques fois en passant, quand il est
devenu le théâtre des luttes de nouvelles hordes de barbares.
1
en ce qui concerne la langue albanaise, Hahn constate l’existence de dialectes
si éloignés les uns des autres que, pour se comprendre, un tosque et un guègue,
ont souvent besoin d’un interprète :
autant que nous pouvons juger des deux dialectes et de leurs rapports réciproques,
ils se présentent comme foncièrement différents, à peu près à la façon de l’allemand,
du suédois et du danois, par le fait que l’époque de leur ramifcation est antérieure
aux temps historiques…
mais si guègues et tosques sont les parties d’un tout national, si la conscience de
leur homogénéité leur manque, s’ils parlent des dialectes différents, si la frontière
entre ces dialectes est là où strabon place celle entre les épirotes et les illyriens, si
ces épirotes n’étaient pas des Hellènes, mais des barbares, n’est-il pas très probable,
qu’il en fut autrefois comme il en est aujourd’hui, que les épirotes faisaient partie
de la race illyrienne sans cependant avoir eu le sentiment de cette homogénéité, de
même que Hollandais et Danois font partie de la race germanique, sans pour cela se
sentir identiques aux allemands ?
2
guidé par sa sympathie pour les albanais, l’explorateur s’efforce de créer une
grammaire albanaise, de retrouver quelques traces de l’origine de l’alphabet al-
banais dans un hypothétique alphabet pélasge qu’il crût à un moment avoir dé-
couvert, mais il s’agissait en fait de l’alphabet créé au Xviii
e
siècle par théodore
Hadjiphilip, surnommé Daskal de par sa profession d’instituteur d’elbassan. Hahn
dut faire lui-même le constat de son échec :
il n’est connu aujourd’hui qu’à elbasan, mais reste totalement inconnu à Durazzo
et à scutari. a peine, cinquante personnes en tout se servent de cet alphabet. il était
employé à elbasan par un instituteur grec théodore. l’auteur a vainement recherché
des écrits nationaux à elbasan. Deux cahiers, l’un de sept, l’autre de douze feuilles
in-quarto, fragments d’une traduction gègue de parties de l’horologion grec et de
l’évangile selon saint Jean, voilà toute sa récolte.
3
Dans son ouvrage suivant sur les albanais, Le voyage dans la vallée de Drim
et de Vardar, paru en 186 à vienne, Johan george Hahn, naturellement dans
1. Albenische Studien, cité d’après vladan georgevitch, Les Albanais et les grandes puissances,
paris, 1913, pp. 42-43.
2. Ibid., pp. 15-16.
3. Ibid., pp. 23-24.
88
l’intérêt de l’état autrichien, affrme avoir constaté des similitudes entre le droit
coutumier des albanais et celui des anciens germains :
lors de mon premier séjour en albanie, je fus heureux de pouvoir rassembler de
nombreuses indications concernant le droit ancestral selon Dukadjini, et d’établir
une comparaison plus approfondie afn d’en montrer le parallèle étonnant avec
l’ancien droit germanique.
1
il va jusqu’à affrmer que les albanais feraient partie du peuple indo-germani-
que :
puisque, après les recherches de Bopp et de stier, on peut prendre pour certain
que les albanais forment une branche indépendante du peuple indo-germanique,
une étude approfondie de leur droit coutumier pétrifé et inchangé depuis des
milliers d’années de toute infuence extérieure, serait du plus haut intérêt pour la
connaissance du droit primaire indo-germanique. vu l’importance de la question,
il ne serait sûrement pas diffcile d’obtenir les moyens nécessaires pour cette
recherche.
2
De toute évidence, l’autriche ambitionnait de succéder à la turquie dans les
Balkans, préparant déjà le lit du cataclysme de la première guerre mondiale.
Alexandre Hilferding dresse une sombre fresque du Kossovo.
contrairement à la pratique en vigueur à notre époque, où l’on envoie dans tel
ou tel pays des diplomates ou, en cas de crises, des médiateurs qui n’en connais-
sent ni la langue ni l’histoire, autrefois on nommait les diplomates qui étaient
parfaitement informés du milieu dans lequel ils allaient accomplir leur mission
pendant des années. et ces diplomates, dans beaucoup de cas, laissèrent des témoi-
gnages de premier ordre, comme ce fut le cas, nous l’avons vu, avec pouqueville,
mais aussi plus tard avec adolphe d’avril, traducteur de L’Épopée du Kossovo,
ou avec auguste Dozon, traducteur de l’ensemble de l’épopée serbe en français, et
qui, outre le serbe, connaissaient également le grec, le bulgare, l’albanais et même
le hongrois. De simples consuls d’alors étaient des gens infniment plus instruits
que ne le sont les ministres et les premiers ministres d’aujourd’hui.
c’est dans cet esprit que le gouvernement tsariste russe nomma, en 1856,
comme consul en Bosnie, et pour le plus grand bien de l’historiographie des Bal-
kans, un homme de culture immense, qui connaissait une multitude de langues,
anciennes et modernes, y compris toutes les langues slaves, alexandre fiodoro-
vitch Hilferding (1831-182). il relata son expérience dans les Balkans dans un
volumineux ouvrage La Bosnie, l’Herzégovine et la Vieille Serbie.
1. Reise durch die Gebiete des Drim und Wardar, p. 22.
2. Ibid., p. 23.
89
muni du frman du pacha de sarajevo et accompagné d’une escorte, il eut la
possibilité de parcourir en 1858 toutes les parties du kossovo et d’en apporter
un témoignage essentiel. venant de Bosnie et se dirigeant par Novi pazar vers
le kossovo, il fut frappé, en voyant les premières habitations albanaises, par leur
aspect extrêmement rudimentaire et primitif, d’autant plus que les propriétaires de
ces huttes étaient des albanais aisés. mais bientôt il en eut l’explication par les
gens qui l’accompagnaient :
vous ne croyez pas que dans de tels taudis peuvent vivre des hommes fortunés ? lui
dirent-ils. ces arnaoutes ont leurs champs et leurs troupeaux, mais ils ne veulent pas
construire pour eux-mêmes des demeures familiales parce que lors de la moindre
querelle entre eux, ils y mettent sans cesse le feu les uns aux autres. les cabanes
albanaises sont presque toutes de ce genre dans ces contrées. mais plus loin dans le
Doukadjine, j’ai vu des maisons en bois et plein de maisons en pierre.
1
Naufrage d’une civilisation. Les chrétiens victimes de l’arbitraire albanais.
D’emblée Hilferding constate l’ampleur des dégâts occasionnés par les turcs
en serbie :
en vieille serbie, il n’y a à présent rien que des vestiges. la vie slave y est presque
éteinte. elle a été engloutie par la vague albanaise, et au milieu de la barbarie
musulmane qui l’a submergée demeurent uniquement encore les monuments
religieux, les fondations des Némanitch, comme témoins de la vie slave qui jadis
y feurissait.
2
les premiers monastères en métochie qu’il visite, il les trouve dans un état
lamentable, tant les édifces que leurs occupants. si bien que, après avoir vu le
monastère de goriotch, il s’exclame :
mais quelle misère règne dans ces lieux ! Des paroissiens, il y en a très peu, et ces
pauvres gens sont terriblement oppressés par les albanais ; le moine de goriotch
peut s’attendre chaque jour à l’arrivée soudaine des albanais qui s’installeront chez
lui, boiront tout ce qu’il a en réserve, et encore pour le remercier, pilleront les
cellules.
3
a petch, qu’il trouva aussi boueuse que pouqueville un demi-siècle plus tôt
trouva prichtina, et où existaient 4 000 foyers musulmans et 800 foyers serbes,
Hilferding constate que les serbes vivent dans une permanente crainte pour leur
1. alexandre Hilferding, Bosnie, Herzégovine et la Vieille Serbie, Œuvres, saint-pétersbourg,
183, t. iii, p. 111 (en russe).
2. Ibid., p. 10.
3. Ibid., p. 11.
90
vie, leurs biens et leur honneur. les serbes étant désarmés face aux musulmans
armés, les prêtres doivent se rendre invisibles autant que possible, et les femmes
serbes pratiquer le mimétisme :
les musulmans vont constamment armés ; par contre, il est interdit aux chrétiens
de porter des armes en ville. en plus ils subissent toutes sortes d’affronts et de
contraintes ; les moines de petch n’osent pas se montrer en ville le jour du marché
quand il y a beaucoup de monde. s’ils ont besoin de traverser la ville en ce moment,
ils évitent les rues trop fréquentées, et parfois même ils contournent la ville en
passant par les champs. les femmes chrétiennes s’enveloppent de draps blancs,
comme les femmes turques, autrement elles s’exposeraient aux outrages dans la
rue. c’était étrange de voir comment une foule de ces musulmanes feintes avec
le voile sur le visage, va à l’église et se signe. en même temps les albanaises des
environs, même celles de confession musulmane, vont le visage découvert.
1
si cependant le moudir de petch, sorte de préfet turc, Hourchid aga, qui reçoit
Hilferding avec beaucoup d’égards, est sensible aux malheurs des serbes, et es-
saie de freiner les albanais, voire de les sanctionner, il manque de moyens et est
surtout submergé par la masse des albanais ingouvernables :
que peut faire un seul homme, même bienveillant au milieu d’un peuple en armes
qui n’a nulle notion de la loi ni de la justice et qui est habitué à vivre en pleine licence
tribale, bref qui, selon un proverbe local, craint Dieu un peu, mais nullement le tsar ?
ce serait autre chose si le moudir de petch disposait ne fût-ce que d’un régiment de
soldats ; mais la turquie en vieille serbie ne tient pas un seul soldat et toute la force
dont dispose le moudir de petch est constituée de deux ou trois dizaines de kavas et
des zaptis recrutés parmi ces mêmes albanais qu’il faut maîtriser.
2
les choses n’ayant pas changé depuis, on comprend bien que les adminis-
trateurs successifs de l’oNu au kossovo aient eu quelques diffcultés à venir à
bout de l’anarchie albanaise. il faudrait non pas un, mais plusieurs policiers de
la communauté internationale auprès de chaque albanais pour faire respecter un
minimum d’état de droit dans la province.
le voyageur historien est gagné par la tristesse. il constate que, après quatre
siècles, le naufrage de l’empire serbe n’en fnit pas. outre l’oppression et la ter-
reur que subissent les serbes, leurs églises sont en ruines, transformées en mos-
quées, ou croupissent dans la misère. même le monastère de Detchani, que le tsar
Douchan avait doté d’une centaine de villages, n’en a plus un seul, les albanais
les ayant tous usurpés. le monastère ne survit que grâce à la générosité des serbes
de serbie. aussi, si jamais les moines osent invoquer leur droit sur les propriétés
usurpées, les albanais les menacent de mort et, parfois, mettent leurs menaces à
exécution. le monastère de gratchanitsa, qui fut l’un des grands sanctuaires mé-
1. Ibid., p. 120.
2. Ibid., p. 126.
91
diévaux, est dans un état encore pire que celui de Detchani. les livres sacrés, les
chartes des souverains serbes, les parchemins, sont à la merci des rongeurs et de
l’humidité. et Hilferding, devant ce désastre, d’en vouloir presque au patriarche
arsène d’avoir quitté la serbie et de ne pas y être resté, même au prix d’autres
hécatombes. en même temps, il s’étonne que le prince lazare ne se soit pas porté
avec son armée jusqu’au déflé de katchanik, pour y affronter l’armée turque, au
lieu de l’attendre dans la pleine de kossovo où le nombre et la cavalerie légère
turque eurent le dessus sur les chevaliers serbes équipés de lourdes armures.
tout comme ses prédécesseurs, notamment pouqueville, Hilferding se fait ob-
servateur lucide des albanais :
les arnaoutes, qui au temps de la sortie de leurs montagnes, confessaient encore
la foi catholique romaine, ne pouvaient se soustraire, une fois dans les plaines,
à l’infuence turque. cependant il n’y a pas de peuple plus indifférent envers la
religion et moins capable d’en être pénétré.
Hilferding considère les albanais moins fanatiques que violents, contrairement
aux Bosniaques qui sont des musulmans zélés. si pourtant, certaines églises ser-
bes sont toujours debout, c’est grâce à un profond atavisme chrétien enfoui dans
l’âme de certains d’entre eux : chrétiens qu’ils avaient été autrefois, ils redoutaient
qu’au cas où ils commettraient de grandes profanations, le châtiment de Dieu ne
s’abatte sur eux. aussi, tout en étant devenus musulmans, ils se tournaient, en cas
de maladies, vers les saints chrétiens, représentés sur les murs des églises et dont
les reliques reposaient dans un sarcophage, dans l’espoir d’une guérison. le cas du
monastère de saint-marc près de prizren en est un exemple :
tous les alentours sont peuplés par des albanais. le couvent n’aurait pas longtemps
survécu avec de tels voisins, si le sanctuaire chrétien n’inspirait pas le respect à
ces musulmans frustes, dont les pères et les grands-pères étaient encore chrétiens.
les arnaoutes voisins du monastère, sont persuadés que le vol de quoi que ce soit
appartenant à celui-ci, ou quelque autre outrage, provoquerait le châtiment sous la
forme de l’inévitable démence du coupable.
1
avec le temps et l’entrée en jeu de l’idéologie communiste, ces barrières al-
laient tomber, si bien que le gardien albanais de Detchani, disait à l’higoumène,
lors de la mise en place du pouvoir communiste, qu’il ne respectait même plus sa
propre foi, et n’avait donc nulle raison de respecter celle de l’autre. les choses
n’ayant cessé depuis d’aller dans ce sens, les albanais durant la prise du kossovo
par l’otaN en été 1999, donnèrent libre cours à leurs pulsions sacrilèges, en
démolissant en six mois une centaine d’églises qui restaient encore au kossovo, y
compris celles qui venaient d’être restaurées.
1. Ibid., p. 153.
92
Hilferding décrit la société tribale albanaise, divisée en phis et les intermina-
bles guerres entre les tribus et les clans, qui se soldent souvent par de véritables
hécatombes. il arrive à des conclusions analogues à celles de pouqueville, à savoir
que la vengeance est l’état naturel des albanais :
toute organisation sociale des albanais repose sur cette alliance des phis : ses
membres sont tenus de venger l’un l’autre jusqu’au dernier homme, le sang pour le
sang. a cause de cela les discordes entre les phis deviennent tellement sanglantes,
même si le membre du phis offensé est vengé par la mort de l’offenseur, la mort
de ce dernier appelle une nouvelle vengeance, et ainsi de suite. récemment encore
dans un village près du monastère de Detchani s’est enfammée l’hostilité entre le
phis de gachis et celui de chalis, faisant trente morts.
1
Hilferding fait allusion à la guerre entre les deux clans, dont il sera question
plus loin. il ajoute :
Jusqu’à présent, me disait un arnaoute, les gens de chez nous savaient jurer
seulement par leur fusil et leur couteau ; seulement récemment, ils ont appris à jurer
par Dieu et par le coran.
2
Lumière de Detchani dans la nuit kossovienne.
le seul trait lumineux qui égaye la sombre fresque du kossovo que dresse
Hilferding, c’est sa description de Detchani :
a trois heures du patriarcat de petch, se trouve le monastère de Detchani, le plus
beau et le plus célèbre des monastères serbes, le meilleur témoignage de l’ancienne
grandeur et piété serbes. petch et Detchani constituent un tout indivisible pour les
serbes.
l’église de petch est massive et lourde, le temple de Detchani est léger et
merveilleusement éclairé. J’aimerais que l’artiste y passe un temps, il confrmerait,
j’en suis convaincu, mon opinion, que ce temple est l’une des créations les plus
parfaites de l’architecture byzantine. quand vous entrez dans cette église, vous êtes
gagnés par un sentiment de consolation lumineuse, vous vous sentez dans cette
église à l’aise, paisible et joyeux, mais votre joie sera solennelle. c’est vraiment une
fondation impériale, comme le peuple serbe appelle principalement Detchani.
3
puis il donne en historien averti, la description détaillée du monument, en re-
levant les inscriptions en vieux serbe sur les murs et en se félicitant que « jusqu’à
présent le temple est presque aussi indemne qu’il est sorti des mains du franciscain
vito de kotor », qui le construisit cinq siècles auparavant.
1. Ibid., p. 138.
2. Ibid., p. 139.
3. Ibid., p. 129.
93
enfn, après avoir étudié le comportement des musulmans albanais aussi bien
que bosniaques envers les chrétiens, Hilferding croit pouvoir en donner cette ex-
plication :
si le slave musulman agit doucement et noblement avec la raïa, avec les chrétiens,
cela provient non pas de son indifférence envers l’islam, mais simplement d’une
bonté innée d’âme ; s’il se comporte envers eux avec une cruauté bestiale, la source
en est non pas dans son caractère naturel, mais dans ses notions religieuses qui
allument en lui la haine des « infdèles ». contrairement à cela, vous ne voyez
jamais de la part des albanais mahométans la moindre expression de la bonhomie
patriarcale envers les chrétiens, et s’il vit avec eux en bonnes relations, la raison
en est, soyez-en convaincus, qu’il est en fait parfaitement indifférent aussi bien
envers la foi mahométane que chrétienne ; si on vous parle de la cruauté incroyable
des albanais musulmans à l’encontre de la raïa sans protection, attribuez cela non
pas à leur fanatisme religieux, mais à leur caractère impétueux et sanguinaire. Je
suis arrivé à cette conclusion après avoir systématiquement observé le caractère
des deux populations au cours des voyages qu’actuellement je décris, et lorsque
j’étais constamment accompagné par une escorte de gardes et de guides composés
d’albanais ou de turquisés slaves, qui se relayaient.
1
c’est sans doute dans cette analyse que se trouve la clé du mystère de l’achar-
nement des albanais, aussi bien contre les serbes que contre d’autres chrétiens
des Balkans.
Georgina Muir Mackenzie et Adeline Paulina Irby décrivent le Kossovo
plongé dans la barbarie turco-albanaise.
une huitaine d’années après Hilferding, deux anglaises instruites et philanth-
ropes, ayant un sens de la justice aussi bien que de l’histoire, visitèrent toute la
partie orthodoxe de l’empire turc, à savoir la grèce, la Bulgarie et la serbie, et en
frent la somme dans un ouvrage considérable, intitulé Les Turcs, les Grecs et les
Slaves, voyages dans les provinces slaves de la Turquie en Europe, qu’elles publiè-
rent en 186 à londres. sa deuxième édition en 18, sera préfacée par William
gladstone pour la simple raison qu’il a eu beaucoup plus de compréhension pour
le sort des chrétiens balkaniques que son prédécesseur Benjamin Disraeli.
les deux voyageuses européennes traversant les provinces orthodoxes de la
turquie, rencontrent partout l’oppression et l’esclavage en même temps qu’elles
constatent que tout l’espace depuis constantinople jusqu’au kossovo est un vaste
champ de ruines. la plupart des monuments de civilisation grecque, bulgare et
serbe médiévale, est détruite ou en piteux état. aussi, quelle n’est pas leur surprise
quand elles voient au milieu de ce cauchemar dans lequel elles évoluent pendant
1. Ibid., p. 143.
94
des semaines, apparaître un édifce aussi majestueux que l’église de gratchanitsa,
au milieu de la plaine de kossovo. et elles en font part ainsi :
un peu plus tôt, nous étions passées à côté d’une petite église récemment construite
et qui est minuscule et aux murs sans nul ornement, parce que de toute évidence
les chrétiens craignent d’orner leurs temples afn de ne pas offusquer les turcs.
et comme véritable opposition à cette petite église de pauvres, apparut devant
nous l’église monastique, la magnifque fondation d’un roi serbe. vue de loin, elle
apparaît comme un ensemble d’arcs et de dômes que termine en haut une grande
coupole. quand on s’approche de plus près, alors on aperçoit qu’il y a quatre
petits dômes et que parmi les arcs entrecroisés, ceux d’en haut sont plutôt pointus,
tandis que ceux d’en bas sont ronds. mais l’impression générale que l’ensemble
de l’édifce dégage en nous, est celle d’une grande grâce qui nous remplit, comme
devant les églises de l’italie du nord.
1
Les images défgurées des saints dans les églises kossoviennes.
Scènes humiliantes.
cependant, si l’édifce grandiose tient debout, partout à l’intérieur sautent aux
yeux des traces d’atteintes aux icônes et aux fresques :
les images des saints qui sont le sujet de nombreuses fresques, sont très
endommagées par les turcs qui tiraient sur elles avec leurs pistolets ou s’amusaient
à leur crever les yeux. ces outrages étaient si pleins de méchancetés que pour les
serbes c’eût été moins pénible si les turcs avaient fait crouler et détruit l’église tout
entière, ce qui aurait pu se produire dans la confusion ou dans l’ardeur du combat.
mais ainsi profanées, ces images restent sur les murs des églises pour rappeler à
jamais la honte qu’elles ont subie ; et leurs faces défgurées, que rencontre le regard
des pèlerins levés vers elles, semblent tout simplement clamer la vengeance.
Dans la principauté de serbie, où plusieurs anciennes églises endommagées ont
été restaurées, ces icônes poignardées et blessées avec des saints aveuglés, sont
laissées telles quelles. un vieux vladika (évêque) nous a dit : « Nous en avons
besoin encore – en elles se trouvent les archives des siècles de souffrances et de
terreur, et notre peuple ne doit pas le perdre de vue tant que l’oppresseur est encore
sur notre terre. »
2
les images vandalisées des saints à gratchanitsa qu’évoquent les deux auteurs,
sont celles du fondateur de l’église, le roi miloutine et de son épouse, la reine
simonida. Bien des années plus tard, au début de notre siècle, le poète milan ra-
kitch, qui était le consul serbe au kossovo, écrira un de ses plus beaux poèmes de
la nouvelle littérature serbe, consacré à la reine simonida aveuglée par les vanda-
les albanais. cependant, dit-il :
1. g. muir mackenzie and a.p. irby, g. muir mackenzie and a.p. irby, The Turcs, The Greeks and Slavons, Travels in the Slavonic
Provinces of Turkey-in-Europe, london 186, pp. 226-22.
2. Ibid., pp. 22-228.
95
il y a des soleils dont la lumière est morte,
mais, cheminant toujours par l’espace et le temps,
leurs rayons d’autrefois nous arrivent, de sorte
qu’ils sont toujours un feu de notre frmament.
1
comme nous le verrons plus tard, milan rakitch laissera dans ses Lettres d’un
consul un témoignage de premier ordre sur le sort des serbes au kossovo au début
du XX
e
siècle, en même temps que le ft un autre célèbre écrivain serbe, Branislav
Nouchitch.
mais pour revenir à nos voyageuses anglaises, elles sont, certes, frappées par le
spectacle des prêtres serbes s’affairant autour des potentats locaux turco-albanais,
n’en fnissant pas par des mots et des gestes de leur manifester leur obédience,
mais elles le sont encore plus par la façon dont les élèves de la classe de l’école
serbe dans le monastère, les accueillirent :
quand nous entrâmes, tous les élèves se prosternèrent devant nous, si bien que cela
eût été ridicule si ce n’était pas odieux. Nous leur demandâmes comment, par Dieu,
pouvaient-ils jamais penser qu’un tel accueil pourrait nous plaire. l’instituteur
répondit : « les turcs nous l’ont appris ainsi, leurs dignitaires veulent que les
chrétiens se prosternent ainsi devant eux. »
2
La constance des Serbes dans la foi chrétienne
face à l’inconstance des Albanais.
quant au comportement des albanais, principaux fauteurs de ce désastre,
mackenzie et irby, tout comme Hilferding, mettent l’accent sur leur apostasie qui
les pousse à martyriser les chrétiens, « car rien ne semble autant tourmenter un
renégat que la preuve d’une constance plus grande dans la foi que n’est la sienne,
(for apparently nothing annoys a renegade like presence of constancy in the faith
greater than its own) »
3
.
ainsi déchirés entre leur ancienne et leur nouvelle foi, entre leur maître turc et
leur liberté, se défoulent-ils sur leurs coreligionnaires et leurs conationaux d’autre-
fois, puisque parmi ces albanais se trouve une bonne partie des serbes islamisés
de force.
le peu de cas que font les albanais envers l’autorité et envers l’importance de la
porte n’a d’égal que leur manque d’égards et leur violence envers les chrétiens.
4
1. cf. emile Haumant, La Yougoslavie, Études et Souvenirs, paris, 192, p. 248.
2. Ibid., p. 232.
3. Ibid., p. 252.
4. Ibid., p. 253.
96
ce qui aggrave le cas des albanais, c’est que, tout en ayant abandonné la foi
chrétienne, ils n’ont pas pour autant embrassé avec ferveur l’islam, qui « pour
les arnaoutes n’est qu’une question d’intérêt. […] ils grèvent la raïa et prennent
volontiers leur foi comme prétexte, mais en fait ils s’en soucient peu, de sorte que
les serbes et les albanais ne sont pas tellement séparés par la haine entre les deux
races que par les osmanlis. »
1
mackenzie et irby s’accordent avec pouqueville, ami Boué, Hilferding et les
autres, lorsqu’elles constatent que les turcs jouent un jeu des plus cyniques en lais-
sant les albanais terroriser les chrétiens et se croyant ainsi « les fls du sultan », mais
lorsqu’ils dépassent certaines limites, la porte n’hésite pas à sévir, comme ce fut
notamment le cas lors de nombreuses révoltes albanaises, étouffées dans le sang.
la porte a développé une grande énergie pour éteindre la liberté en albanie et faire
abjurer leur foi à beaucoup d’albanais, mais n’a pas entrepris grand-chose pour
faire de ces nouveaux fdèles et amis des citoyens convenables. chaque fois que le
turc dote les albanais de quelque autorité, c’est pour mobiliser des recrues ou pour
leur imposer leurs dignitaires à la place des vieux chefs locaux.
2
D’ailleurs le moudir turc de voutchiterne traite les albanais, devant les deux
anglaises, de sauvages et d’ingouvernables, tout comme le moudir de petch le fai-
sait devant Hilferding. qui plus est, ils se fattent de pouvoir montrer aux étrangers
en visite au kossovo, des monuments tels que gratchanitsa, petch et Detchani.
aussi le turc met-il sur le compte des albanais les exactions et les dévastations
qui ont lieu au kossovo :
si vous apercevez d’anciennes ruines et vous en parlez, aussitôt les serbes, ainsi
que les turcs vous répondent : « et à quoi d’autre pouviez-vous vous attendre ici,
en arnaoutlouk ? » et si vous vous arrêtez en admiration devant une ancienne église
et vous vous écriez : « qui aurait pensé qu’un tel édifce puisse exister ici ? » le
prêtre qui vous sert de guide, s’approchera plus près de vous et vous chuchotera :
« Nous appelons ce pays la vieille serbie. »
3
si cependant les turcs ont soumis les Balkans et la serbie, les albanais en sont
de grands perdants en même temps qu’ils en sont des prédateurs :
le turc asiatique qui remporta la victoire au kossovo y a laissé seulement quelques
traces éparses de sa présence. c’est le mahométan albanais qui y représente la race
doublement conquise. il est un européen qui non seulement a perdu sa liberté
mais aussi sa foi, et dont le passé est la barbarie, tout comme le présent en est le
parjure.
4
1. Ibid., p. 253.
2. Ibid., p. 255.
3. Ibid., p. 243.
4. Ibid., p. 254.
9
les deux auteurs éclairent-ils là toutes les contradictions du psychisme alba-
nais, avant de poursuivre :
les chrétiens, au contraire, en se rassemblant sous les murs de leurs grandes églises
anciennes, s’accrochent au souvenir de leur empire et de la civilisation qui avait été
la leur tant que la serbie faisait partie de l’europe chrétienne.
1
enfn les deux auteurs s’attardent sur l’état de la justice turco-albanaise au
kossovo, qui n’est pas meilleure que le reste :
aussitôt après le gouverneur turc, la plus grande autorité est le medjlis dont les
membres sont tous des musulmans, excepté un chrétien, mais qui n’a nulle infuence.
D’abord, il est seul contre tous ; puis, on se sert de lui comme d’un domestique pour
allumer les tchibouks et servir le café aux musulmans ; enfn chaque fois, quand on
débat d’une affaire importante, on le chasse dehors. c’est pourquoi il y a très peu de
chrétiens qui acceptent d’être élus dans le medjlis. parfois, on trouve un misérable
pour que, moyennant quelque paye, il fgure au medjlis ; parfois, par des intrigues,
ils y introduisent quelque créature de la communauté serbe, qui alors se transforme
en véritable bourreau des siens.
2
combien cette description est juste, illustre le cas d’un kadi, juge turco-albanais
de prichtina qui, en 1891, se vantait de n’avoir, en dix-huit ans de son activité, ren-
du que deux décisions, sur plus de mille, favorables à la partie serbe. toujours est-il
que de nos jours la fameuse communauté internationale cherche désespérément un
serbe pareil à celui dont parlent les deux auteurs anglais, afn de fgurer dans les
instances albanaises établies à l’ombre de la présence de l’otaN au kossovo.
L’ampleur de l’albanisation de la Métochie. Les guerres meurtrières entre
divers clans albanais.
après le kossovo, à proprement parler, mackenzie et irby, gagnent la partie
occidentale du pays, appelée la métochie, d’après de vastes propriétés ayant ap-
partenu aux monastères de petch, de prizren et de Detchani, mais que les albanais,
les ayant occupées, appelaient déjà Doukadjine :
ces noms montrent l’ampleur des changements qui se sont produits dans ce pays
autrefois forissant, écrivent-elles. De tous les repères de brigands, d’où le bandit
embusqué tire sur l’homme travailleur non-armé, aucun n’est aussi mal famé que
cette partie septentrionale de Doukadjine. ici également le pouvoir central de la
porte n’est même pas capable de garder l’apparence de l’ordre, comme le montre
les insultes dont est badigeonné parfois le sépulcre de la liberté. car, ce ne sont
pas seulement la vie et le bien de la raïa, des paysans, des commerçants et des
1. Ibid., pp. 244-245.
2. Ibid. p. 258.
98
voyageurs qui se trouvent en danger ; les albanais n’hésitent pas en plein jour à tuer
les fonctionnaires du sultan et les nizâms qui les accompagnent, s’ils sont venus
collecter les impôts auprès des musulmans. Non loin du chemin par lequel nous
passions, le malheureux kaïmakam fut rattrapé par son sort, comme on dit ici : lors de
son passage d’un village à un autre, il fut pris sous le feu depuis une embuscade.
1
et c’est un véritable soulagement que ressentent les deux voyageuses lors-
qu’elles arrivent au monastère de Detchani :
enfn nous aperçûmes la belle église de Haut Detchani. a l’entrée d’une vallée sombre
aux pieds des monts boisés, soudain brilla d’un éclat argenté la nette silhouette aux
murs de marbre. après avoir passé la journée parmi les sauvages arnaoutes, la nuit
nous apporta les preuves que ce pays avait été autrefois chrétien.
si cependant les deux anglaises philanthropes démontrent l’étendue de l’es-
clavage des serbes au kossovo, elles reproduisent en annexe de leur ouvrage des
textes relatifs aux guerres exterminatrices auxquelles se livrent pour un rien les
divers tribus et clans albanais, mus précisément par une susceptibilité et un besoin
de vengeance sans bornes. les exemples qu’elles citent apparaissent comme la
meilleure illustration des affrmations de leurs prédécesseurs au kossovo, pouque-
ville, Boué, Hilferding au sujet des déchirements inter-albanais. et ce n’est même
plus pour quelques chèvres, mais pour un lièvre que l’on s’affronte, comme en
témoigne le cas suivant qui a eu lieu en 1851, dans les environs de Detchani :
un jeune homme du phis chali blesse dans la chasse un lièvre qu’un berger du
phis gachi achève et prend, refusant de le céder au chasseur. celui-ci tue le berger
et s’enfuit, mais quelqu’un du phis du berger le rattrape et le tue à son tour. le
lendemain les deux phis se dressent l’un contre l’autre, faisant deux morts et quatre
blessés. les gachi mécontents, attaquent le village molitchis des chali d’où était le
chasseur, y tuent quinze hommes et incendient quinze maisons. un troisième phis,
celui de krintchani en tant que médiateur intervient en essayant de faire marcher la
bessa, mais les gachi refusent d’accepter la bessa et, pour la seconde fois, attaquent
le village de molitchis, en faisant douze nouveaux morts et en brûlant quinze
maisons qui restaient encore.
2
le deuxième cas survenu quelques années plus tôt, est encore plus effrayant
vue l’ampleur de la tragédie :
près du monastère Detchani se trouvent, au bord de la rivière Bistritsa, les villages
arnaoutes de Detchani et d’istinitchi. l’année 1844 étant celle d’une grande
sécheresse, les habitants de Detchani, détournaient constamment la rivière, afn
d’arroser leurs champs et leurs prairies, de sorte qu’il ne restait point d’eau pour
les habitants d’istinitchi. ceux-ci, appartenant au phis chalis, montent jusqu’à la
source de Bistritsa en haut du monastère, y trouvent trois villageois de Detchani
1. Ibid., pp. 414-415.
2. Ibid., p. 681.
99
appartenant au phis gachis, en train de garder la source, tuent l’un d’entre eux,
tandis que les deux autres s’échappent et informent les leurs de ce qui s’est passé.
aussitôt les gachis tuent le premier chali qu’ils rencontrent, mais le lendemain
périssent de la main des chalis huit gachis. alors ces derniers se rendent en Haute
albanie, en malessie, qui est tout entière du phis gachi, y lèvent plus de mille
hommes et attaquent les habitants d’istinitchi qui, après avoir fait partir les femmes
et les enfants, enfermés dans leurs maisons en pierre, accueillent les assaillant avec
le feu de leurs fusils.
un terrible bain de sang s’ensuivit : les chalis, embusqués dans leurs maisons,
faisaient périr de nombreux gachis, mais ceux-ci, malgré les balles atteignant leurs
compagnons, s’élançaient, tels des loups enragés, sur leurs adversaires, mettant le
feu aux maisons et les obligeant ainsi d’en sortir. ils se mirent alors à les tuer, comme
des fauves effrayés, si bien qu’après plusieurs heures de combat qu’interrompit la
nuit, il y avait trois cents morts parmi les istinitchis, tandis que seule une dizaine
parmi les malissors resta indemne, les autres étant morts ou blessés. après avoir
incendié non seulement chaque maison dans le village, mais également détruit la
moindre construction où l’on pouvait s’abriter, les malissors regagnèrent leur pays
avec la victoire, mais aussi avec plus de deux cents morts.
1
Dans un cas comme dans l’autre, le monastère Detchani servit aussi bien d’hô-
pital où les albanais lavaient et pansaient leurs blessures, en même temps que
d’auberge où ils se désaltéraient avec de l’eau-de-vie, la rakia, produite par les
moines. ainsi à la suite de cette bataille entre les istinitchis et les malissors, les
gachis et les chalis, la chronique dit que le monastère Detchani fut obligé de
fournir aux schypetars plus de 1 500 litres de cette boisson.
les exemples cités éclairent bien une mentalité vindicative, rageuse et destruc-
trice qui s’est manifestée non seulement au kossovo depuis, mais aussi en albanie
même lors de l’écroulement des pyramides fnancières en 1996, lorsque le pays
devint un immense théâtre de pillages et de violences où il y eut, en l’espace de
quelques mois, près de deux mille morts et autant de blessés, beaucoup plus qu’au
kossovo durant toutes ces années de prétendue répression serbe. pourtant l’otaN
n’envisagea pas un seul instant d’y intervenir et ramener l’ordre. cela dit, on a
l’impression qu’avec les événements de 1996, les albanais ont soudain ressenti
le besoin de se débarrasser des contraintes de l’état et de retourner à leur élément
tribal originel.
il serait naturellement erroné de conclure que seuls les albanais dans les Balk-
ans étaient portés à la vengeance et se déchiraient mutuellement. on avait une si-
tuation analogue au monténégro où existait ce qu’on appelait krvna osveta, la ven-
geance du sang, sans que les affrontements entre les tribus, les clans et les familles
aient jamais pris des proportions semblables à celles entre les clans et les tribus
albanais. ceci s’explique par l’instauration de l’état dès la fn du Xviii
e
siècle,
lorsque pierre i
er
promulgua un code en 196, l’année de sa victoire sur mahmud
1. Ibid., pp. 680-681.
100
pacha. mais c’est surtout pierre ii qui s’employa, en prenant souvent des mesures
draconiennes, à venir à bout des particularismes et de l’anarchie tribale.
D’autre part, les monténégrins se trouvaient investis d’une grande idée, celle
de la serbité dont ils se sentaient les dépositaires, qui les unissait et dans le cadre de
laquelle, comme en témoigne l’œuvre poétique de pierre ii petrovitch Niégoch, le
kossovo a été un élément essentiel. contrairement aux albanais qui guerroyaient
afn de préserver les conquêtes des ottomans dans les Balkans, les monténégrins
menaient une guerre d’autodéfense et de survie, avant d’entreprendre avec leurs
autres frères serbes, une guerre de libération qui dura tout au long du XiX
e
et ne
s’acheva qu’au début du XX
e
siècles.
La complainte de la Vieille Serbie par Séraphin Ristitch, archimandrite
du monastère Detchani.
mais poursuivons ce palmarès de crimes qui ensanglantent des siècles entiers
de la vie des serbes au kossovo. une tentative d’insurrection serbe en 1841 fut
durement réprimée par les albanais qui à leur tour se révoltèrent contre la porte,
en abolissant le peu d’ordre que faisait respecter, tant bien que mal, le pouvoir turc
central. avant que l’armée, envoyée par istanbul, n’écrasât la rébellion des alba-
nais, ceux-ci se livrèrent à des actes les plus odieux contre les serbes, notamment
à Nich, où ils frent rôtir des jeunes gens serbes pour la simple raison qu’ils avaient
participé à l’édifcation d’une église.
il avait fallu plus d’un siècle aux turcs, après la bataille de kossovo, pour
soumettre les divers pays serbes, puisque la serbie ne tomba qu’en 1459, la Bos-
nie en 1463, l’Herzégovine en 1482, le monténégro en 1499. il faudra également
aux serbes plus d’un siècle, de l’insurrection de karageorges en 1804 à la guerre
balkanique en 1912, pour recouvrer leur liberté. cet effort libérateur des serbes
provoqua des réactions les plus hostiles de la part des musulmans albanais et bos-
niaques qui entendaient persévérer dans leur apostasie, et garder leurs privilèges
féodaux même au prix de la révolte contre la porte quand celle-ci se décidait d’en-
treprendre quelques réformes. le grand slavisant russe alexandre Hilferding qui
visita la Bosnie, l’Herzégovine et la vieille serbie en 185-1858, l’a très juste-
ment remarqué en écrivant :
ce sont les Bosniaques et les albanais, et non pas les osmanlis, qui ont rendu la
libération de la principauté serbe si diffcile et si sanglante.
1
en effet, lorsque éclata l’insurrection de karageorges en 1804, qui sonna l’heu-
re de la libération des peuples balkaniques, ce furent les musulmans de Bosnie, re-
doutant que l’insurrection ne s’y propage, qui se montrèrent les plus combatifs afn
1. alexandre Hilferding, Bosnie, Herzégovine et la Vieille Serbie, Œuvres, saint-pétersbourg,
183, t. iii, p. 125.
101
d’étouffer le soulèvement en serbie, mais qui, dans la plupart des cas, échouèrent.
ainsi à michar, près de la ville de chabatz au nord-ouest de la serbie, le 1
er
août
1806, karageorges avec une armée de 5 000 fantassins et 2 000 cavaliers, battit
une armée turque, essentiellement composée d’islamo-bosniaques, forte de 50 000
hommes et disposant de nombreuses pièces d’artillerie.
1
Les suppliques des Serbes du Kossovo au tsar Alexandre II
et au sultan Abdul Azziz.
la haine des apostats albanais et bosniaques envers les chrétiens balkaniques,
protégés de la russie, ne manqua pas de se manifester lors de la guerre de crimée
en 1854-1855, pour ne cesser de se rallumer tout au long des décennies suivantes.
l’un des témoignages les plus poignants sur la souffrance du peuple serbe de cette
époque au kossovo, est sûrement celui de l’archimandrite du monastère Detchani,
le père séraphin ristitch, qu’il publia en 1864 sous le titre La Complainte de la
Vieille Serbie. Né au début du siècle à tétovo en macédoine où l’oppression alba-
naise était des plus féroces, il déploya des efforts, dès son entrée dans les ordres,
afn d’attirer attention sur le sort malheureux de ses frères. il le dit dans la préface
de son opuscule : il se ft leur porte-parole, rédigeant des requêtes, en fait de vérita-
bles suppliques au prince michel de serbie, au tsar alexandre ii et au sultan abdul
azziz, qu’il rendit publiques. il dit en préambule de sa Complainte :
en exposant à la vue du monde la misérable condition de la chrétienté en turquie,
mon intention est de pouvoir en informer non seulement les serbes et les peuples
parents, mais aussi les hommes d’autres peuples et d’autres confessions dont la
chrétienté sanglotante attend le salut afn de réveiller en eux la compassion et le
devoir d’humanité pour mettre fn à la honteuse et détestable tyrannie turque.
2
Déjà dans sa requête, adressée en 1859 au nom des serbes de prizren au tsar
alexandre ii, il résumait ainsi la vie insupportable de la population serbe sous la
double férule turco-albanaise :
Ne permettez pas, notre illustrissime sauveur au nom de Dieu, que nous, pauvre
peuple, devenions turcs, ni que nous soyons obligés de fuir indéfniment ! ils ont
islamisé nos enfants, violé nos femmes et nos flles, ils ont tué nos frères en grand
nombre à coups de fusil, et ont piétiné notre foi, déshonoré nos popes en les traînant
de force par la barbe. ils nous rançonnent immensément, autant qu’ils peuvent : le
pacha rançonne, les beys rançonnent, ainsi que les spakhis, les seigneurs, les sous-
pachas, le kadi et les tyrans qui arrivent, tous rançonnent !
3
1. cf. saint-rené taillandier, La Serbie au XIX
e
siècle, Kara-George et Milosch, première partie,
paris, 185.
2. séraphin ristitch, La Complainte de la Vieille Serbie in Douchan Batakovitch, Les contemporains
sur le Kossovo et la Métochie 1852-1912, Belgrade 1988, p. 18.
3. samardjitch et alii, op. cit., pp. 140-141.
102
quant à son adresse au sultan abdul azizz, rédigée la même année, et qui
constitue la pièce maîtresse de la Complainte, c’est un véritable acte d’accusation
où sont décrits une soixantaine des méfaits albanais les plus divers avec l’indica-
tion de la nature des actes, des lieux et des noms de criminels et de leurs victimes.
en fait le prélat s’adresse au sultan avec toute la déférence du sujet le plus loyal,
ne contestant point les lois en vigueur de l’état turc, améliorées sous la pression
de l’europe, comme c’est le cas de nos jours afn que la turquie puisse entrer
dans l’union européenne, mais il dénonce avec force l’inapplication de ces lois et
l’incurie des autorités locales ou leur collusion ouverte avec les criminels. c’est
d’abord un cri de désespoir qui monte des profondeurs de l’esclavage qui régnait
alors en vieille serbie comme nulle part ailleurs dans le monde :
illustre seigneur !
en embrassant tes pieds et ta main et en nous inclinant devant vous comme devant le
dieu du ciel, nous te supplions d’écouter notre humble plainte contre les arnaoutes
violents et malfaiteurs dont les abus ont dépassé toute mesure ; si on n’y met pas fn,
nous serions contraints d’abandonner nos foyers et d’émigrer du pays abreuvé du
sang de nos ancêtres, et de nous installer là où votre majesté voudra bien décider,
même en anatolie, pourvu que nous nous voyions libérés, une fois pour toutes,
des abus insupportables perpétrés par lesdits malfaiteurs, afn que nous puissions
bénéfcier de la grâce que votre majesté nous aura généreusement accordée.
il passe ensuite en toute simplicité à la triste énumération des meurtres, des
brutalités, des vols et des viols, de toutes sortes de méfaits dont la liste complète
prendrait des années, dit-il, tant ils sont nombreux :
petch et la nahia de petch sont sous le fouet ; on ne peut décrire les exactions qu’y
commettent les albanais ; elles s’accumulent de jour en jour. sans aucune faute de
notre part, justes devant Dieu, nous sommes condamnés à gémir constamment, et
cela sous les yeux du vetchil et du pacha, pleurant notre amère destinée d’esclaves.
[…]
que le cas suivant convainque votre majesté, que la raïa qui respecte toutes les lois,
est partout violemment et sans nulle raison attaquée et que tout ce qui lui est cher se
trouve toujours dans l’insécurité et est susceptible de devenir la proie des criminels
albanais. a votre fdèle serviteur et sujet sincère pavlé raïtcitch, outre la spoliation
de ses biens qui lui est faite, contrairement à la justice de Dieu et aux ordres de
votre majesté, l’un de ces malfrats, saït chatorovitch du village istinitchi, pour
montrer à la raïa ce dont il est capable, se rendit à sa maison, tua sans nulle raison
sa sœur, et enleva la flle de celle-ci, l’amena avec lui, et ft violence sur elle.
et voici quelques-uns parmi d’autres cas innombrables de violence que les
albanais exerçaient en toute impunité sur les serbes, transformés en véritables
esclaves :
Deux arnaoutes, Haïr de rakitnitza et osman de soukha gherla, voulurent grever
stoyan trifounovitch en lui soutirant de l’argent, mais comme celui-ci n’en avait
103
pas à leur donner, ces deux-là, pour démontrer qu’ils peuvent aller jusqu’à l’extrême
dans leur malfaisance, le tuèrent au vu et au su des autorités sans être non seulement
punis proportionnellement à leur crime, mais même convoqués, et ainsi ils furent
autorisés à continuer de commettre de pareils méfaits sur la pauvre raïa.
[…] la population du village de loukavitza, toute la fdèle raïa de votre majesté,
fut violentée et grevée, en particulier Jivko loukitch par saït chatra qui lui prit 150
grosh, une paire de yémélié (sandales ornées) en même temps qu’il lui vola trois
bœufs pendant la nuit et saccagea six ruches d’abeilles… aussi, il le spolia de 45 kg
de café, de 6 kg du sucre, d’une quantité de blé et du sel… faisant f des droits donnés
par votre lumière à la raïa, lesquels sont seulement écrits sur le papier, sans jamais
être appliqués, le nommé bandit revint avec ses acolytes à la maison de loukitch,
forçant tous les membres mâles de la famille de travailler gratuitement pour lui
durant deux mois, le temps qu’ils n’ont cessé, affamés et assoiffés, de pleurer sur
leur sort dans le pays qui se trouve sous la protection de votre lumière…
[…] même ce que le frman nous avait accordé, les criminels ne nous laissent pas
en bénéfcier. en voici la preuve : le droit de jouissance de la montagne de Belo
polié nous avait été accordé par un frman, mais les albanais Jézernitchani ont
imposé leur volonté contre ce frman et nous ont empêchés d’en bénéfcier, brûlant,
incendiant jusqu’à sept hameaux qui s’y trouvaient en blessant un homme lors de
cette attaque. pour faire valoir nos droits, nous nous sommes plaints à petch, et après
avoir pris connaissance de notre plainte, Baïram effendi de petch nous confsqua ce
frman que nous avions reçu et le détruisit de la manière la plus enragée ; lorsque les
criminels Jézernitchani l’apprirent plus tard, ils vinrent enlever six jeunes flles dans
notre village pour se venger de nous, leur faisant violence à toutes. outre ce crime
inqualifable, ne trouvant pas le chef du village chez lui, le kmet miléta, ils tuèrent
son frère andria, alors que le père de stoyan, arssenie, fut tué par youssouf alia ;
on enleva sa sœur à philippe moutavdjia, alors que son frère louka fut privé de la
vie. une pauvre femme de kolachine fut tuée par le criminel chourlan koka.
1
la terreur albanaise a dépassé toute mesure ; si personne ne veut y mettre un terme
nous n’aurons pas d’autre choix que de fuir, de quitter nos maisons incendiées
et notre terre, imprégnée du sang de nos ancêtres. même nos sanctuaires ne sont
pas épargnés. il n’y a pas de maison chrétienne qui n’ait été pillée. il n’y a pas de
village, de ville, d’église ou de monastère qui n’aient été victimes de violences
constantes. les auteurs de ces crimes sont bien connus, mais à qui le dire et à quoi
bon, si toutes nos plaintes jusqu’à maintenant sont demeurées sans réponse.
l’archimandrite ristitch conclut sa longue relation des crimes en en exposant
les causes : la criante partialité des juges en faveur des musulmans, les chrétiens
étant traités en dhimmis, à savoir en sous-hommes ; la collusion des juges, ainsi
que d’autres représentants de l’autorité avec les malfaiteurs avec lesquels ils par-
tagent souvent le butin ; et enfn la corruption généralisée, ce qui dans l’ensemble
donne une idée de la justice turque. le tableau qu’en brosse le supérieur de Det-
chani, est en effet des plus sombres :
la cause de tous ces maux et des malheurs perpétrés sur la raïa souffrante, est la sui-
1. Douchan Batakovitch, op. cit., pp. 23, 26, 2.
104
vante : dans la nahia de petch, comme dans les autres, sont nommés des juges qui
comptent parmi eux le zabit, le moudir et le kadi, ainsi que 12 autres membres du
medjlis qui tiennent des séances. la personne lésée venant à ces juges à la recherche
de son droit, doit donner quelque chose à chacun d’entre eux, si elle souhaite que
sa plainte ait quelque chance d’aboutir, et doit se satisfaire, dans le meilleur des
cas, de seulement un quart des dommages subis. mais pour pouvoir venir jusqu’aux
zabit, moudir et kadi, la personne lésée doit être d’abord grevée par leurs serviteurs ;
si elle n’offre rien à ces derniers, elle ne peut avoir, sous divers prétextes, l’accès
aux juges mentionnés. si pourtant l’affaire doit être débattue dans le medjlis, il
faut que la personne lésée aille voir tous ses membres lesquels sans pot de vin ne
veulent rien entendre concernant la chose jugée jusqu’à ce qu’ils soient payés. et
ce n’est seulement alors qu’elle peut être traitée, encore que le malfaiteur, comme
appartenant à la vraie foi, se trouve blanchi, tandis que la personne lésée, en dépit
de l’évidence de son bon droit et des témoignages en sa faveur, perd le procès non
seulement contre l’accusé, mais aussi contre tous ses comparses qui s’acharnent par
la suite sur le malheureux plaignant.
1
a ce féau s’ajoutait un autre, celui du clergé grec phanariote, les turcs jouant
les diverses populations et confessions les unes contre les autres même à l’intérieur
de l’orthodoxie. ainsi, après la suppression du patriarcat serbe en 166, ils mirent
l’église serbe sous la tutelle du patriarcat de constantinople dont les dignitaires
n’hésitaient pas à accabler les populations de diverses charges, se montrant tout
aussi cupides et impitoyables que les beys et les pachas, ce dont l’archimandrite
ristitch s’épanche ainsi :
les évêques phanariotes, nommés évêques provinciaux et locaux par le patriarche,
doivent payer une somme convenue à celui-ci. venant dans leurs diocèses, ils ne se
contentent pas de régler la somme déterminée au patriarche, mais veulent obtenir
davantage, si bien qu’ils prescrivent à chaque foyer une charge qui doit être payée.
cependant il arrive qu’une famille non seulement ne puisse pas la payer, mais que ses
membres durant des jours n’aient rien à manger. c’est alors que l’homme envoyé par
l’évêque se rend à la maison du pauvre et vend tout ce qu’il a, ne lui laissant même
pas un chaudron ni la chaîne par laquelle il est suspendu au-dessus du feu, mais si
la somme ainsi obtenue s’avère insuffsante, alors il le livre au zapti qui le jette en
prison où il passe des jours entiers sans eau ni pain et parfois y quitte ce monde. ces
saints pères, nos archi-pasteurs se liguent dans nombre de cas avec les malfaisants
arnaoutes allant parfois jusqu’à faire appel à ceux-ci afn d’exécuter avec leur aide
leurs mauvais desseins à l’encontre de certains hommes et leurs familles. et dans leur
cupidité, ils accablent par diverses contributions non seulement ces derniers, mais
également des églises et des monastères lesquels, de par leur vocation et leur devoir,
ils devraient défendre. tel est notamment le cas du monastère du Haut Detchani dans
notre nahia de petch, mais aussi de tous les autres dans d’autres nahias.
2
1. Ibid., pp. 48-49.
2. Ibid., pp. 50-51.
105
et l’archimandrite de terminer sa supplique au sultan en espérant obtenir sa
haute protection pour son peuple qui, dans le cas contraire, pourrait être conduit à
recourir aux moyens désespérés suggère-t-il :
la raïa, afn de s’affranchir de ces maux, a choisi cette seule voie : prier votre ma-
jesté afn qu’elle la protège par la force de la loi de toute future agression, malheur
et misère afn que, outre de sauvegarder la vie et la propriété de la raïa gémissante
dans la servitude imposée par les horribles criminels, de même que par les juges qui
les autorisent à commettre leurs actes, soit également préservé le droit nécessaire à
l’homme, à sa personne et à sa famille. si cette requête ne trouve pas d’écho, votre
majesté pourra être sûre que la pauvre raïa, non seulement de la nahia de petch,
mais de toutes les autres se trouvant dans le même état, cherchera des moyens sa-
lutaires, même si le temps trouble doit s’instaurer pour le trône de votre majesté,
non point qu’elle sera incitée à de telles actions par sa propre volonté, mais parce
que simplement elle ne pourra plus endurer les cruautés dont elle est victime de la
part de criminels.
1
la requête au sultan fut remise par l’higoumène séraphin en bonne et due
forme au grand vizir qui se trouvait à podouyévo, et ne parvint sans doute jamais
à son haut destinataire, mais elle constitue, par l’image de la situation esclavagiste
au kossovo qui s’en dégage, par la soif de la justice qui l’anime contre cet état de
choses, un témoignage historiographique de premier ordre.
Un cas d’humanité de la part des Albanais
sous l’égide d’une croix miraculeuse.
si, cependant, dans la Complainte de la Vieille Serbie, il n’y a nulle trace d’hu-
manité du côté albanais envers les serbes, on en trouve au moins un dans un autre
ouvrage de séraphin ristitch, les Annales de Detchani, paru également en 1864.
l’higoumène de Detchani relate l’un des rares exemples de bons rapports entre
la communauté de Detchani et les chefs de phis albanais des environs. l’épisode
date du début du XiX
e
siècle.
le monastère manquant de blé et ne pouvant faire face aux diffcultés fnan-
cières, les temps incertains s’annonçaient d’autant plus que l’insurrection de ka-
rageorges en serbie venait d’éclater. l’higoumène Danilo décida alors de donner
quelques objets précieux en gage aux chefs albanais, ayant respecté leur bessa en-
vers la communauté monastique. l’un d’eux, ramossitch, était disposé à prêter de
l’argent à l’higoumène sans aucune contrepartie, mais celui-ci lui confa la croix
dite du tsar Douchan, avant de partir en Bulgarie et à constantinople en quête
d’aumône. lorsque, après de longues semaines et après avoir fait une bonne collec-
te, l’higoumène retourna à Detchani, il invita les chefs albanais et leur réclama des
objets qu’il leur avait confés. ils les lui rendirent, sauf ramossitch qui proposa à
l’higoumène de se rendre à sa maison où il l’accueillit en ami pendant deux jours.
1. Ibid., p. 51.
106
le deuxième jour ramossitch ft entrer le père Danilo dans une belle pièce de sa
maison où la sainte croix donnée à ramossitch se trouvait bien placée avec une
veilleuse allumée. l’higoumène remercia son hôte d’avoir gardé avec autant de
respect l’objet sacré et lui dit qu’il était à présent en état de le reprendre puisqu’il
disposait de l’argent nécessaire. ramossitch lui répondit : « ami, laisse-le moi, s’il
te plaît, encore une année et je te promets de le garder avec la veilleuse allumée,
comme je l’ai fait jusqu’à présent ; car depuis que tu m’as confé cette croix, j’ai un
grand bienfait dans la maison : ma femme m’a donné deux fls et le reste également
est allé au mieux pour moi. »
1.
l’higoumène accéda à sa demande et reprit la croix deux ans plus tard.
Sima Andreyévitch Igoumanov brosse le sombre tableau du sort des Serbes
en Turquie européenne.
vers le milieu du XiX
e
siècle s’affrma parmi les serbes kossoviens une per-
sonnalité de premier ordre, celle de sima andréyévitch igoumanov (1804-1882),
ardent patriote et philanthrope originaire de prizren. il put développer son action
principalement dans le domaine de l’éducation et de la prise de conscience natio-
nale, grâce à deux raisons : son immense fortune, qu’il avait gagnée en tant que
commerçant à odessa et à kiev, et sa citoyenneté russe qui le mettait l’abri contre
le pouvoir turco-albanais, bien que parfois celui-ci passât outre. Bénéfciant du
soutien du consul russe ivan yastrebov, il fonda le séminaire de prizren qui de-
vint une véritable pépinière de jeunes prêtres, d’enseignants et d’intellectuels en
vieille serbie. il créa une fondation portant son nom, poursuivant ainsi son action
libératrice au-delà de sa mort. il publia, peu de temps avant sa mort, en guise de
son testament spirituel et national, une brochure bouleversante, intitulée de La dé-
sastreuse situation actuelle en Vieille Serbie et en Macédoine, dénonçant, preuves
à l’appui, l’anachronisme féodal esclavagiste qui se maintenait dans les Balkans,
s’appuyant principalement sur l’hypocrisie turque et la violence albanaise. il cite
seulement une vingtaine de cas parmi 6 000 serbes assassinés en quelques années,
surtout après les défaites de la turquie dans la guerre de 186 à 188 lorsque les
albanais s’employèrent à venger les revers de leur sultan. ainsi le cas du jeune
yevrème Zakhariyévitch de 23 ans, atteint par cinq tireurs albanais embusqués
au moment où il entrait dans l’église du patriarcat de petch, parce qu’il était, par
ses capacités, l’un des espoirs des serbes de cette ville et parce que, en le tuant,
à l’entrée de l’église, il fallait dissuader le peuple d’y aller. on peut citer aussi le
cas de cet autre jeune serbe de vélika Hotcha, boucher de son état, parce qu’il
avait appelait frère un arnaoute, inacceptable pour celui-ci, le serbe n’étant pas un
mahométan ; ou encore le cas de Denko krestitch, notable serbe de koumanovo,
représentant du métropolite de skoplié auprès du pouvoir séculier, mis aux fers
lourds de plus de 100 kg, conduit avec des centaines d’autres serbes de vieille
1. Les Fondations du Kossovo, pp. 619-620.
10
serbie et de macédoine, à la prison de salonique pour y être, les uns assommés de
coups de gourdin, les autres précipités vivants du haut d’un navire dans la mer.
cependant le terrible sort infigé par les arnaoutes de kitchevo au village de
lioubichta dans la région de poretchié, que rapporte plus loin igoumanov, donne
la mesure de la terreur qui régnait en vieille serbie et en macédoine constituant
le vilayet du kossovo. le prétexte en était la résistance pacifque qu’y avait orga-
nisée, à la suite de nombreuses humiliations systématiques, stévan chopérovitch
avec son frère kouzman, tout en déclarant sa loyauté aux autorités turques de
kitchévo, mais celles-ci, comme d’habitude, laissèrent faire les arnaoutes :
cette année, vers la mi-juillet environ 160 arnaoutes, les uns plus féroces que
les autres, de Dibar, conduits par Djémo moula-fazlitch, Bilal Balanatz et soulio
loupitch, vinrent soudainement dans le village de lioubichta, une cinquantaine
d’entre eux investissant le village, le reste l’encerclant. se présentant comme envoyés
par le pouvoir, ils appelèrent les habitants à se rassembler au milieu du village pour
leur lire, leur dirent-ils, un ordre du sultan. une quarantaine des paysans, ne se
doutant au début de rien, obéirent, mais les chefs arnaoutes en réclamèrent d’autres
encore, surtout stévan qui était parti à prilep. les villageois s’aperçurent de leur
terrible erreur d’être venus sans armes et de s’être laissés encerclés, et se mirent
à se débattre en essayant d’atteindre leurs maisons pour y prendre leurs armes,
mais ce fut trop tard : les arnaoutes tirèrent et les tuèrent pour la plupart y compris
kouzman, frère de stévan, ainsi que les deux enfants de celui-ci en les brûlant vifs.
ils tuèrent encore six enfants dont quatre en bas âge dans les bras de leurs mères,
de même que quatre femmes, alors que quatre autres furent blessées. ensuite, ils
pillèrent les maisons l’une après l’autre, avant de les incendier.
poretchié, séparé des autres districts par des montagnes qui l’entourent, est
actuellement aux mains de brigands et transformé en cimetière, réduit en cendres,
devenu un nid de bandits à tel point qu’il est impossible d’y connaître la vraie
situation par les chrétiens, puisque presque tout ce que nous venons de rapporter est
raconté par les malfaiteurs ; seulement, ils ne reconnaissent pas plus de 28 à 35 de
leurs victimes, tandis que les chrétiens affrment qu’il leur manque 40 hommes. en
outre, certains parmi les arnaoutes ont raconté qu’effectivement les enfants ont été
brûlés vifs, tandis que d’autres l’ont contesté plus tard, en avouant tout de même
que les enfants auraient été tués, avant d’être brûlés morts.
1
La vengeance albanaise à la suite de la guerre libératrice de 1876 à 1878.
enumérant force exemples semblables, igoumanov en fait ce douloureux
constat :
Notre patrie est actuellement transformée en enfer noir où sévissent les démentiels
buveurs de sang et les bourreaux au service des tyrans asiatiques, car le brigandage,
la violence, la délation, la dénonciation, l’emprisonnement quotidien, l’inculpation,
1. Douchan Batakovitch, op. cit., pp. 82, 83.
108
le bannissement, la privation de vie et de biens, les lamentations sur les tués que
l’on enterre, tout cela est devenu aujourd’hui chose normale dans toutes les régions
de la vieille serbie et de la macédoine.
il est très rare que lorsque le pouvoir turc, ses brigands et ses bachibozouks, se
saisissent d’un chrétien, ils fassent mourir celui-ci de mort ordinaire. mais ils
s’ingénient à choisir diverses façons pour le faire. et ils en choisissaient toujours
et partout des plus bestiales, telles que l’âme humaine la plus noire est capable
d’en inventer, en souhaitant ainsi par cette effrayante mort martyre de malheureux
chrétiens, donner la satisfaction à leur peuple mahométan, suite à des guerres
sanglantes, d’assouvir publiquement sa vengeance sur les chrétiens, de même
que pour lui faire plus facilement accepter la tristesse d’avoir perdu des villes
entières, telles que celle de Nich, de vranié, de pirote, de sofa, de rouchtchouk,
de choumlen, de Nikchitch, d’oultzigne, de Batoumi, ou des provinces entières
telles que la Bosnie, l’Herzégovine et la thessalie.
voilà de quel mal la triste chrétienté dans les Balkans de sud-est se trouve frappée
en cette seconde moitié du XiX
e
siècle, comme si nous en étions aux premiers siècles
de chrétienté ! que de spectacles horribles se produisent aujourd’hui en vieille
serbie et en macédoine ! que de femmes malheureuses, des mères et de sœurs
éplorées qui aux heures funestes endurent d’insupportables souffrances morales, en
assistant au martyre de leurs êtres chers, pour se trouver à la fn déshonorées elles-
mêmes et soumises à de terribles souffrances corporelles !
1
Appel aux puissances européennes.
le maintien de cet ordre barbare et esclavagiste sur le continent européen, du
reste farouchement dénoncé par voltaire un siècle plus tôt, s’explique – l’auteur
est catégorique – par le manque d’une action résolue de la part de la serbie, mais
aussi par la complicité de l’europe avec l’infamie turque, notamment lors du
congrès de Berlin :
les représentants de l’europe à Berlin en 188 ont commis une faute inexpiable
en négligeant la question de la survie même du peuple serbe en vieille serbie et
en macédoine, dont eussent dépendu la paix stable, la prospérité et le progrès de la
péninsule balkanique tout entière et même de l’europe ; hélas, ils nous ont laissés
à la merci du sultan et de ses pachas aveugles qui durant cinq siècles n’ont pas été
capables de comprendre l’utilité de réconcilier la tribu turco-mahométane avec les
peuples balkaniques soumis, s’obstinant dans leur fanatisme asiatique à démontrer
que rien ne saurait effacer ni atténuer la haine et la vengeance des mahométans à
l’encontre des chrétiens vaincus ; ni l’endroit le plus excellent au monde qu’ils ont
occupé et pris pour leur capitale, ni la science qui les entoure de tous les côtés, ni
le commerce qui passe par ce carrefour du monde, ni l’instruction générale qui a
pénétré chez eux de l’extérieur, ni tant de protestations armées extérieures, pas plus
que des bouleversements et des bains de sang séculaires intérieurs !
1. Ibid., pp. 101, 102.
109
suivent des lignes prémonitoires du comportement de l’europe, un siècle plus
tard, lorsqu’elle se lança dans la guerre contre les serbes afn de préserver les
séquelles du colonialisme et du féodalisme turcs inhumains dans les Balkans, no-
tamment en Bosnie et au kossovo. igoumanov et les cosignataires de ce texte
fervent, épanchent leur douleur d’avoir été laissés dans l’étreinte du monstre turc,
alors que le rêve de libération séculaire était en train de s’accomplir, l’armée du
royaume de serbie, étant entrée au kossovo mais, par la décision du congrès de
Berlin, surtout sous la pression de l’autriche, contrainte de se retirer. l’esclavage
des chrétiens du kossovo, de la macédoine et de la thessalie, se prolongera durant
34 ans encore, jusqu’à la première guerre balkanique, en 1912. la stupéfaction
d’igoumanov est extrême :
Hélas, les représentants de l’europe, après tant de malheurs, nous livrèrent de
nouveau dans notre propre patrie aux intrus, à nos cruels maîtres qui n’ont su
jusqu’à présent qu’enfammer par leur déchaînement le mauvais sang ; que frapper
par leur fouet infernal les hommes, leur morale et leur liberté ; que corrompre tout
ce qui n’est pas leur ; qu’enchaîner et détruire ceux qu’ils ont vaincus ; bref, qui par
l’horreur criminelle extrême se comportent en barbares démentiels. […]
quelle responsabilité morale devant Dieu de justice, devant le présent et l’avenir,
ont pris les dirigeants des puissances européennes et leurs délégués au congrès
de Berlin qui ont eu à décider, face à de telles misères, du sort des peuples de la
péninsule Balkanique ! voient-ils à présent leur faute inexpiable devant la justice
éternelle ! voient-ils cette énorme tâche noire de leur politique inconsciente qui
paraît actuellement comme quelque chose d’incroyable, relevant de la fable, et que
comprendront diffcilement les historiens et les hommes politiques des temps à
venir !
pour s’adresser, ensuite, directement à eux en des termes qui pourraient être
ceux d’un serbe de la fn du XX
e
siècle après l’écrasement de la serbie sous les
bombes de l’otaN pour le compte des descendants des féaux turcs séculaires en
Bosnie et au kossovo :
– vous, messieurs, vous qui êtes appelés à prodiguer l’équité et l’égalité, que la
postérité vous marquera au fer rouge à travers les siècles pour cette injustice faîte à
nous ! […] aussi n’avez-vous pas commis un péché impardonnable, vous, puissants
coryphées de la paix du monde, de la sécurité et de la civilisation, que d’avoir
laissé une grande partie de notre peuple au cœur de notre ancien royaume, expirer
sur son lit de mort sous l’horrible pression asiatique analogue à celle du début du
christianisme au temps des empereurs idolâtres, Dioclétien, caligula, Néron et les
autres ? !
et ne porterez-vous pas la responsabilité, tant qu’il y aura du monde, de nous avoir
arraché, pour ainsi dire, de nos mains, en 188, la bienfaisante liberté, la justice,
l’ordre, le progrès et la civilisation européenne ; de nous avoir privés de notre terre,
de notre bien, de notre vie même ; d’avoir fait revenir sur leurs pas les soldats de
notre patrie, nos frères du royaume serbe ; et de nous avoir traîtreusement livrés à
110
notre bourreau asiatique semi-millénaire, qui nous extermine par le feu et le fer ? !
Nous sommes pleinement persuadés que, d’après les lois mêmes de l’univers, cette
énorme faute ne demeurera pas impunie.
tout est dans ces lignes prophétiques jusqu’aux termes mêmes, tels que la paix,
la sécurité, la civilisation, tant utilisés lors de la guerre de l’europe et de l’améri-
que pour le compte des turquisés balkaniques, Bosniaques et albanais. quant à la
punition de l’europe, elle viendra sous forme du premier cataclysme mondial pré-
paré de longue date par vienne et Berlin dans leur obsessionnel Drang nach osten,
ainsi que par londres soutenant systématiquement, excepté sous gladstone, dès
la fn du Xviii
e
siècle, la turquie contre la russie lorsque celle-ci était en mesure
d’en fnir une fois pour toutes avec ses guerres libératrices.
après avoir laissé libre cours à leur douleur, igoumanov avec plusieurs nota-
bles serbes de kossovo et de macédoine, adresse une véritable supplique aux sou-
verains et autres dirigeants et responsables européens, en particulier à Bismarck
et gladstone, ce dernier manifestant, à la différence d’autres hommes politiques
anglais, davantage de compréhension pour le sort des chrétiens balkaniques op-
primés. ils écrivent :
Nous nous adressons en toute déférence, agenouillés, à tous les souverains et autres
dirigeants chrétiens avec la demande de s’élever fnalement jusqu’à la sphère plus
haute afn d’avoir une vision historique profonde et impartiale du passé, du présent
et de l’avenir du destin de notre peuple martyrisé en vieille serbie et en macédoine,
qui, en défendant durant des siècles la culture et la civilisation européenne de la
barbarie asiatique, a abreuvé de son sang et ensemencé de ses ossements toute la
péninsule Balkanique de la mer egée à la mer adriatique, des rives de la maritsa
jusqu’à l’istrie et la Hongrie. en luttant à la vie et à la mort, en défendant l’europe
et en versant le sang pour sa patrie et pour sa nation en même temps que pour la
chrétienté et la civilisation universelle, il a jusqu’à présent absolument acquis le
droit à une vie indépendante, surtout depuis ces derniers temps où une partie de
terres serbes septentrionales est devenue libre, indépendante et reconnue en tant
que royaume.
Nous nous adressons humblement aux puissances européennes avec à leur tête le
leader philanthrope éclairé, monsieur gladstone, pour poser sans délais la question
de notre survie, avant tout pour arrêter l’extermination et l’esclavage dans notre
propre patrie, ainsi que pour considérer par la suite notre libération et l’union avec
nos frères.
1
on ne peut pas lire cet appel sans penser à un autre appel célèbre, intitulée
précisément Pour la Serbie, qu’adressa victor Hugo, suite aux crimes effroyables
commis par la soldatesque turque dans le village de Balak lors de la guerre russo-
turque et serbo-turque de 186 à 188.
2
1. Ibid., pp. 102, 103, 104,105, 106.
2. cf. komnen Be¢irovi¢, La vérité sur le célèbre plaidoyer de Victor Hugo, Pour la Serbie, et son
111
Nicolas et Yanitchié Popovitch racontent diverses violences albanaises
sur les Serbes, notamment comment on chasse ceux-ci de leurs villages.
issus d’une ancienne famille de prêtres, originaire de gratchanitsa, Nicolas
et yanitchié popovitch, le père et le fls, relatent dans leur volumineux recueil
des souvenirs La Vie des Serbes au Kossovo (1812-1912), un siècle de la terreur
turco-albanaise sur les serbes de kossovo, à travers d’innombrables exemples des
vexations, d’humiliations, des persécutions, d’atteintes à la dignité, au culte, à la
vie et aux biens des serbes. ainsi, Nicola popovitch (1856-1915) décrit comment,
pendant le ministère d’un des popes de sa famille, son grand-oncle georges, la
magnifque église de gratchanitsa fut vandalisée à l’instigation du cruel yachar
pacha, le neveu de malitch pacha, celui-là même dont parle pouqueville. les deux
pachas, l’oncle et le neveu, s’étaient donnés pour but de détruire au kossovo ce qui
avait été épargné jusqu’alors en s’acharnant, entre autres, sur la magnifque église
de gratchanitsa : malitch pacha ft enlever les dalles afn de les employer pour le
pavement des hamams, les bains. ensuite on devait procéder à l’enlèvement de la
toiture en plomb par les serbes eux-mêmes afn de l’utiliser pour la toiture d’une
mosquée. l’événement se situe dans la première décennie du XiX
e
siècle, lors
de la première insurrection serbe dont les succès initiaux rendaient les albanais
d’autant plus féroces envers les serbes :
suivant l’ordre de son oncle, malitch pacha vint un jour d’été à gratchanitsa,
installa sa tente près de l’église et ordonna au pope georges de convoquer tous les
villageois. quand ils vinrent, ils s’approchèrent de lui avec de profondes révérences,
le pacha, continuant à fumer son narghilé et à siroter son café, ne daigna même
pas leur jeter un regard, mais leur lança par-dessus l’épaule : « va, raïa, monte sur
l’église, enlève le plomb ! »
en entendant cet ordre terrible, le pope et la raïa frémirent et, les mains sur la
poitrine, humblement pliés, d’une seule voix supplièrent le pacha : « pitié, noble
pacha ! » mais comme il demeurait insensible, ils tombèrent à genoux et touchèrent
de leur front la terre, en continuant de gémir : « pitié, pitié, noble pacha ! » Non
seulement cette humilité ne le toucha point mais, bien au contraire, elle le rendit
davantage furieux si bien qu’il se mit à hurler : « cessez d’aboyer, chiens ! » et,
comme ils continuaient, prosternés, de demander la grâce, il sauta, se saisit d’un fouet
et se mit à les battre, l’un après l’autre, en les frappant partout, surtout sur la tête.
le pope et la raïa, interdits, pétrifés, muets, sourds aux ordres, insensibles au
fouet, s’étaient abandonnés à leur sort. finalement, le siffement du fouet n’ayant
plus arraché aucun cri, le pacha s’approcha du pope, jeta furieusement le fouet, lui
donna un terrible coup de pied dans les côtes et sauvagement hurla : « allez-vous
en, semence canine ! » quand la raïa, toujours penchée, silencieuse, les mains sur la
poitrine, en marchant à la renverse, eut fait une dizaine des pas, le pacha vociféra :
« arrête ! », et la raïa s’est arrêtée raide. Ne la regardant plus, le pacha s’est retourné
vers ses séymins, en leur intimant d’une voix sévère : « en haut ! »
actualité, Balkans-infos, n° 62, janvier 2002 ; www. tvorac-grada. com
112
Jeunes, forts, déchaînés, les séymins ont aussitôt trouvé des troncs d’arbres crochus
qu’ils ont appuyés contre l’édifce, sont rapidement montés sur le toit, se sont mis à
enlever des tablettes de plomb, en les faisant tomber en bas. avec la foi en Dieu, la
raïa avec le pope, en priant silencieusement, attendait que se produise le miracle qui
ferait arrêter les séymins de découvrir l’église. mais le miracle tardait à se produire
alors que les séymins découvraient les quatre petits dômes dédiés aux quatre saints
évangélistes : marc, mathieu, Jean et luc, sans que le miracle eût lieu !
il ne restait plus que le dôme central, celui de Jésus-christ, à découvrir. et lorsque
les séymins atteignirent celui-ci, la raïa adressa un regard douloureux au pope
en gémissant : « père, notre foi, est-elle si impuissante ? » […] a ce moment-là,
alors que le prêtre chuchotait les derniers mots de la prière, se ft entendre une
chute lourde du haut du dôme, mais ce n’était pas du plomb, mais l’un des séymins
aussitôt transformé en une masse ensanglantée. et alors que les visage du pope et
de la raïa s’éclairaient et qu’ils remerciaient en murmurant le seigneur et la vierge,
yachar pacha cria à la raïa de décamper et aux séymins de descendre, y voyant
un châtiment de Dieu. cependant le père georges mourut bientôt de tristesse, ne
pouvant supporter de voir l’église découverte et les fresques se dégrader.
1
malitch pacha se rendit tristement célèbre lors de la bataille de tchègre, que
yainitchie popovitch en poursuivant et en complétant le récit de son père, raconte
ainsi :
le 29 mai 1809, malitch pacha avec son armée et celles de deux autres pachas,
attaqua le voïvode etienne sindjelitch à tchègre près de kaménitsa non loin de
Nich. sindjelitch avec ses combattants se défendit désespérément, mais lorsque
les turcs en masses s’engouffrèrent dans la forteresse, sindjelitch tira un coup de
pistolet dans la poudrière qui s’enfamma faisant sauter par une puissante explosion
la forteresse entière. tous les serbes périrent, mais bien davantage des turcs.
alors malitch pacha ft ramasser toutes les têtes des serbes morts et les confa aux
fourreurs pour qu’ils les écorchent et les remplissent avec du coton. il envoya des
têtes ainsi remplies au nombre de 1 000 au sultan à istanbul, tandis qu’un certain
nombre fut emmurer dans une tour qu’il y ft bâtir et que l’on appela tchélé-koula,
qui existe toujours.
2
il y a plusieurs descriptions de tchélé-koula, la tour des crânes, par des
auteurs étrangers dont celle de lamartine, dans son Voyage en Orient, est sans
doute la plus célèbre. elle est dans l’essentiel reproduite dans la première partie
de cette Trilogie.
3
le cas d’usurpation du village serbe de Badovats par les albanais que rapporte
le chroniqueur, est typique de leur stratégie pour s’emparer des terres serbes et en
chasser les habitants :
1. yanitchie popovitch, La Vie des Serbes au Kossovo 1812-1912, Belgrade 198, pp. 25, 26.
2. Ibid. 212.
3. cf. comnène Betchirovitch, Le Kossovo dans l’âme, l’age d’Homme, paris 2001, p. 184.
113
quand je me suis marié avec stoya, flle de risto samardjitch de Badovats, ce
village d’une dizaine des maisons serbes au bord de la gratchanitsa, était l’un des
plus prospères, abondant en champs fertiles et en pâturages où broutaient nos bœufs
et nos chevaux, alors que plus haut dans des collines boisées et herbeuses paissaient
nos brebis. cette vie paisible dura jusqu’au moment où un réfractaire à l’autorité
turque de prichtina, ismaïl kanlya, tua sima stévitch et son enfant, fls unique. il
ordonna aux serbes, afn de « ne pas souiller ses pieds » quand il sort de chez soi
ou quand il y rentre, de ne tolérer aucun porc dans le village. un peu plus tard, il
tua le chien de mon beau-père, parce qu’il avait aboyé lors du passage de kanlya.
Bientôt il ft voler deux taureaux à un voisin et, se comportant en agha, amena
encore, outre la sienne, deux familles shiptares dans le village. il les installa à côté
des maisons serbes et leur donna une partie des champs qu’il avait pris aux chiftchis
serbes. c’est ainsi que poussèrent à Badovats trois maisons shiptares, trois vipères,
car nul parmi les serbes ne pouvait passer près de leurs portes sans que les enfants,
les femmes ou les adultes lui crient : « ah, f, biri, fou ! », voulant dire : « a cochon
de cochon ! » si le chien serbe aboyait contre eux, ils le tuaient mais quand le leur
se mettait à aboyer contre les serbes ou les attaquer, il était interdit de le frapper
avec une canne ou avec une pierre. un jour l’un de leurs chiens mordit l’enfant
de marko samardjitch, mais marko lui cassa la jambe, provoquant la ruée de tous
les arnaoutes sur sa maison : les femmes et les enfants se barricadèrent, alors que
marko s’enfuit dans la forêt voisine. seule la demande des autres serbes qui avaient
accouru, leur proposant que marko paye le chien, ft renoncer les shiptars au pire.
et il paya le chien au prix d’un taureau !
subissant des injures et de menaces quotidiennes, dépossédés peu à peu de
leur bétail, amoindris de leur terre, toutes les familles serbes furent contraintes de
quitter le village et s’installer ailleurs. seule zadrouga de rista, famille nombreuse
et puissante, résista pendant huit ans, endurant en silence des violences, avant de
s’exiler, le cœur serré, elle aussi. une vingtaine de familles albanaises, amenées par
l’agha, se fxèrent à Badovats, se partageant les maisons et les propriétés serbes.
Les enfants albanais participent à la terreur des adultes contre les Serbes.
yanitchié popovitch (1883-1951), journaliste, nouvelliste, enseignant, auteur
de plusieurs ouvrages sur le kossovo et la macédoine, où il passa quelques années,
raconte, entre autres, comment non seulement des adultes, mais également des mi-
neurs albanais participaient aux violences contre les serbes, allant parfois jusqu’à
empêcher ces derniers d’enterrer en paix leurs morts :
Jamais le pope serbe n’a pu passer devant des enfants turcs ou albanais, sans que
ceux-ci le suivent en criant à tue-tête dans son dos : Pop – ternokop, me sindjir e me
konop ! (« tête de pope, tête de pioche, à la chaîne et à la corde ! »). même les morts
n’étaient pas laissés en paix lors des enterrements. ils allaient en meute derrière
le cortège ou l’accompagnaient en hurlant à gorge déployée : Boutchoun birissi,
yer’n episi djebermichlar ! (« un aujourd’hui, et que tous crèvent demain ! ») ainsi
114
jusqu’à l’église même, là où se trouve le cimetière. […]
un jour, comme le cortège funèbre arrivait à un carrefour près de la mosquée
impériale à prichtina, il se trouva presque une centaine de gosses turcs et albanais
qui marchaient auprès du cortège. les uns lançaient au pope : Pop ternokop, me
sindjir e me konop !, les autres criaient aux gens du cortège : Boutchoun birissi,
yer’n episi djebermichlar ! assourdis par les vociférations que braillaient ces
enfants, les gens du cortège gardaient néanmoins le silence. ce qui excita encore
plus ces « démons », qui commencèrent à jeter des pierres sur le pope, sur les élèves
du séminaire portant des cierges, sur les femmes et sur les hommes. une femme
fut atteinte à la tête. le sang commença à couler sur ses joues. elle se mit à gémir,
tandis que les autres femmes se mettaient à maudire. les hommes, eux, ne faisaient
que trembler de rage contenue.
mais tous les membres du cortège n’avaient pas les nerfs aussi solides, et l’un
d’eux, plus impulsif que les autres, courut attraper un enfant turc, et, en colère, le
gifa si fort que celui-ci se rappellera sa vie durant « la lourde main serbe ». oui,
mais aux cris de l’enfant, accourut d’une maison voisine un jeune turc, du nom
de Djamir, qui, voyant un serbe battre un enfant turc, sortit son poignard et se
rua sur le serbe pour le transpercer. et si les autres n’avaient crié : « enfuis-toi,
malheureux ! », il en aurait été ainsi.
1
Doléances serbes à Mehmed pacha.
D’autres sources relatent également cette terreur que répandaient les enfants
schiptars en toute occasion sur les serbes, comme cette plainte adressée, le 18 sep-
tembre 1894, par les représentants de la population serbe de prichtina à mehmed
pacha, mutaserif, gouverneur de cette région :
Nous soussignés, le peuple chrétien de prichtina, fdèles sujets du sultan, portons
à votre connaissance que nos enfants, garçons comme flles, sont agressés en se
rendant à l’école par les enfants turcs qui non seulement leur barrent le chemin,
mais les battent, les injurient, se saisissent de nos fllettes, les embrassent, les tirent
par les cheveux, les effrayent et courent derrière elles en lançant des pierres, les
salissent et se livrent à d’autres actes indécents.
ils s’attaquent pareillement à nos prêtres quand ils traversent la ville pour aller
célébrer l’offce, les attaquent, les injurient, jettent sur eux des pierres et de la boue
en été et des boules de neige en hiver, de même qu’ils ne nous laissent pas porter en
paix nos morts au cimetière.
2
et les serbes d’assurer le pacha de leur dévouement, de baiser sa main et son
pied, comme il était alors de coutume en turquie, ainsi que d’espérer de sa part la
justice qui, naturellement, ne vint jamais.
1. Ibid., p. 84.
2. Kossovo, terre des vivants, anthologie de textes, Belgrade, 1989, p. 305.
115
les enfants albanais, poussés par les adultes ou mus par la haine atavique
contre les serbes, seront particulièrement actifs dans des exactions pareilles sous
le pouvoir titiste, comme ils le sont sous l’autorité otano-onusienne actuelle au
kossovo. si violents envers les serbes dès leur jeune âge, on ne peut qu’imaginer
le degré de leur violence quand ils atteignent l’âge adulte, comme le démontre tout
ce qui se passe au kossovo depuis l’occupation de la province par les albanais à
l’ombre de l’otaN, en été 1999.
Assassinat du consul serbe à Prichtina, Louka Marinkovitch,
par les Albanais.
parmi la multitude d’événements que raconte yanitchié popovitch, fgure le
meurtre ourdi par un dignitaire religieux local, le hodja malitch, chargé de la mos-
quée mechtchit. en voici le déroulement :
Bien que mutaserif Haphis pacha, aussi bien par ses recommandations que par la
menace de recourir à la force, ait dissuadé les turcs et les arnaoutes de ne pas
attaquer le consulat serbe ni de tuer le consul louka, il a néanmoins péri le 19 juin
1890. est-ce que le hodja malitch et son neveu ont perpétré cet acte de leur propre
initiative afn d’acquérir la renommée des patriotes et des héros, ou bien est-ce qu’ils
l’ont fait en connivence avec d’autres turcs en vue, cela ne je ne le saurais dire.
en tous les cas, ils ont engagé ce jour-là un gitan nommé altcha et lui ont donné à
boire jusqu’à le rendre ivre. ils lui ont également donné un peu d’argent, avant de
le faire poster devant le consulat, en l’instruisant de proférer les pires insultes au
consul. altcha s’est mis à injurier la serbie, le drapeau serbe hissé sur le bâtiment
jour et nuit, puis le consul lui-même et « tout ce qui rampe par son seuil. » au début
le consul a subi tranquillement ces injures en les mettant sur le compte de l’ivresse
d’altcha, mais lorsque celui-ci eût outrepassé toutes les bornes et ne manifestant
aucun signe de vouloir s’arrêter, il n’en put plus, il appela alors son kavas redjep,
lui ordonna d’éloigner altcha et de le remettre à la police. le kavas l’a fait mais est
resté longtemps à la police. pourquoi ? la population serbe de prichtina est d’avis
unanime que le kavas redjep avait été également mêlé au complot. on ne le sait
pas au juste, mais comme redjep s’attardait à la police, le consul commençait à
être gagné par la crainte qu’un mal eût pu lui arrivé. il décida donc de se rendre lui-
même à la station de police, accompagné d’un garde posté en permanence devant le
consulat, mais lorsqu’il sortit, le garde ne s’y trouvait pas ! De même qu’il n’y était
pas lorsque le gitan déversait son fot d’injures ! on ne dirait pas que cela eût été
par hasard. furieux, le consul se dirigea vers le bâtiment de la police, mais lorsqu’il
arriva au carrefour devant la mosquée mechtchit, des coups de fusil éclatèrent de-
puis ses marches et l’atteignirent mortellement : il s’écroula et expira sur place.
la nouvelle de sa mort se répandit comme une traînée de poudre à travers prichtina.
et pendant que sur le visage des turcs planait un sourire satanique, une angoisse
glaciale s’emparait des serbes. ils s’attendaient à une attaque et à un massacre
général. cependant la nuit et le jour suivant se passèrent tranquillement. mais
lorsqu’il a fallu transporter le corps du consul à Belgrade, l’autorité ft savoir
discrètement aux serbes qu’ils devaient s’abstenir de lui rendre hommage, tandis
116
que les turcs brandissaient la menace du massacre. mais les serbes n’obtempérèrent
pas à l’autorité, pas plus qu’ils n’eurent peur des menaces turques. Bien au contraire,
le courage et l’audace les gagnèrent, si bien que tous, aussi bien les hommes que
les femmes, vinrent s’incliner devant la dépouille de leur consul et l’accompagner
au dehors de prichtina. machant derrière le cercueil, il n’y avait pas un seul homme
dont le visage n’était pas mouillé des larmes. ayant perdu sa vie pour eux, c’était la
seule récompense qu’ils pouvaient lui donner.
1
La justice turco-albanaise.
les turco-albanais croyaient que c’en était fni avec les consuls serbes au
kossovo, mais ils durent aussitôt rabattre de leurs espérances, puisque six jours
plus tard le nouveau consul de serbie, todor stankovitch, arriva à son poste à
prichtina. De haute taille, en uniforme d’offcier, le verbe haut, il rendait l’espoir
aux serbes autant qu’il impressionnait la partie adverse :
De la ferté et de l’audace que dégageait sa personne, les turcs se rendaient
compte qu’en tuant son prédécesseur, ils ne pouvaient tuer l’espoir serbe,
de sorte qu’ils l’exécraient dans leur for intérieur et en détournaient la tête.
les serbes, par contre, voyant leur consul fer, droit, intrépide passer à tra-
vers la ville, redressaient instinctivement leur dos esclave courbé, respiraient
plus librement, tenaient la tête haute, leur moral et leur assurance renaissaient.
il fallait, cependant, que quelqu’un réponde du meurtre du consul louka, non pas à
cause de la justice ou à cause de la raïa au kossovo, mais à cause de la serbie et de
l’europe. un personnage aussi respectable que celui de hodja malitch ne pouvant en
aucun cas être jugé, on se tourna vers la racaille, en jetant en prison trois types par-
faitement innocents : ibro feyzoulovitch, amdya pachalitch et raïm germelia. le
tribunal, pour faire semblant de faire régner la justice, ft appel aux témoins, serbes
et turcs. les témoins turcs déclarèrent sous serment que c’est ibro feyzoulovitch qui
avait tué le consul, alors que les témoins serbes, Nika arsitch, trayko liplianka et
vlado aksentiévitch, malgré les pressions et les menaces de la part de l’autorité, ne
voulant pas accabler de péché leur âme en accusant l’innocent ibro, dirent la vérité à
savoir que le consul avait été tué par le hodja malitch assisté de son neveu : ils l’ont
vu de leurs propres yeux, se trouvant par hasard sur place au moment du meurtre. le
tribunal n’en tint point compte, de sorte que le pauvre ibro fut condamné.
mais les serbes ne s’en tirèrent pas mieux non plus, car en sortant de la salle
d’audience, le hodja malitch les foudroya du regard et leur lança : « ah, vous les
porcs, vous me payerez chèrement pour vos faux témoignages ! »
le connaissant bien, les témoins serbes, quelques jours plus tard, s’enfuirent en
serbie où ils s’installèrent.
2
1. Douchan Batakovitch, op. cit. pp. 354-355.
2. Ibid., p. 356.
11
Assassinat du consul russe à Mitrovitsa, Grigory Stépanovitch Chtcherbina, Grigory Stépanovitch Chtcherbina,
par les Albanais.
les misères des serbes du kossovo et de l’ensemble de la vieille serbie, demeu-
rant encore dans le cadre de l’état turc, ne cessaient de provoquer une grande émo-
tion en serbie, mais celle-ci hésitait à entreprendre une action militaire afn de libérer
ses nationaux subjugués au kossovo, en métochie et en macédoine, d’autant que
l’autriche y était farouchement opposée. cependant la fuite des serbes du kossovo
et de la rascie ayant pris les proportions d’un véritable exode, suite à la terreur alba-
naise qui s’intensifa sur le restant de la population serbe après le congrès de Berlin,
lorsque la turquie perdit des régions entières au proft de la serbie, du monténégro
et de la Bulgarie, le gouvernement de Belgrade cherchait à y remédier, outre par la
voie diplomatique, également par une action sur le terrain notamment en distribuant
secrètement des armes à la population, en particulier dans la région de kolachine.
l’un des chefs albanais les plus puissants, issa Boliétinatz, eut vent de cette opéra-
tion et, ayant réuni plusieurs centaines de ses compatriotes, envahit kolachine afn de
désarmer les serbes qui, pour la plupart, fuirent dans la montagne, en déclarant : « la
serbie nous a-t-elle donné les fusils pour que nous les rendions aux turcs ? Jamais ! »
issa Boliétinatz se livra avec ses bandes à la terreur sur la population, qui ne cessa
que grâce aux efforts conjoints des gouvernements serbe et russe, le consul machkov
en poste à skoplié, se rendant personnellement dans la région de kolachine. la pe-
tite serbie ne se sentant pas en état de faire face aux deux empires lui étant hostiles,
qui étaient la turquie et l’autriche, Belgrade recommanda aux serbes de kolachine
de se plier et de rendre les armes. la diplomatie russe ayant contribué à trouver la
solution à cette affaire, la porte, en signe de bonne volonté, accéda à la demande de
la russie d’ouvrir un consulat à mitrovitsa, mais issa Boliétinatz, véritable maître de
la région, qui agissait également en tant qu’homme de l’autriche, s’y opposa en me-
naçant de soulever tous les arnaoutes, d’incendier mitrovitsa et de tuer le consul. la
porte ne pouvant pas céder devant un potentat local, ni prendre une mesure radicale
contre lui de crainte de provoquer une réaction violente de la part des albanais, invita
Boliétinatz à istanbul, le décora des plus hautes distinctions et le gratifa d’une rési-
dence et d’un apanage mensuel de 500 lires en or. c’est seulement alors, au bout de
plusieurs mois après avoir été nommé consul à mitrovitsa, que chtcherbina, jusqu’à
alors occupant le poste de consul à scutari, a pu gagner son nouveau poste. cepen-
dant le confnement doré à istanbul pesait tellement à Boliétinatz, habitué à être
adulé et redouté dans son fef et à y faire loi qu’il incita ses compatriotes à demander
au sultan son retour au kossovo, sous peine de révolte des albanais. la porte ne
pouvant pas y satisfaire, ils se révoltèrent en effet et marchèrent sur mitrovitsa, mais
l’armée turque régulière, en employant l’artillerie, le déft complètement aux abords
de cette ville, près du pont sur la sitnitsa, le 1 mars 1903.
c’est dans ce concours de circonstances qu’eut lieu l’assassinat du consul rus-
se, comme le raconte le raconte yanitchié popovitch :
118
cette action du pouvoir provoqua la fureur parmi les arnaoutes, sans qu’ils pussent
pour autant l’assouvir en se tournant contre l’autorité, mais ils se tournèrent contre
le consul russe chtcherbina, d’autant plus que le consul autrichien avait répandu
la rumeur d’après laquelle « l’autorité devait tirer dans la chair vive à la demande
expresse du consul russe chtcherbina. » c’est pourquoi le lendemain, le 18 mars,
lorsque chtcherbina, accompagné de son interprète trifa popaditch et de son kavas,
sortit à 5 heures et demi en promenade dans la colline de Baïr au sud de mitrovitsa,
un caporal l’assaillit et le blessa par un coup de fusil. il s’appelait ibraïm alit,
un arnaoute du village de vlachtitsa de district de ghnilane. le consul était si
grièvement blessé que les meilleurs médecins, qu’on envoya d’urgence de Belgrade,
de salonique et d’istanbul, ne purent le sauver, de sorte qu’il mourut au bout de dix
jours dans de grandes souffrances, le 28 mars 1903.
1
tout comme celui de louka marinkovitch, treize ans plus tôt, le meurtre de
grégory chtcherbina qui n’avait que 35 ans, suscita une immense émotion parmi
les serbes en vieille serbie qui, venus en masse avec à leur tête leur métropolite,
lui frent des adieux grandioses. cette fois-ci le vrai assassin fut arrêté et condam-
né au bagne qu’il purgea à tripolis.
Un prêtre serbe prêt au sacrifce et un père albanais meurtri par la perte de
ses fls, font preuve de grandeur d’âme.
la chronique de yanitchié popovitch contient quelques cas rares qui témoi-
gnent d’élévation et de noblesse dans les rapports douloureux entre serbes et al-
banais, notamment une rencontre instantanée en pleine tragédie de deux hommes :
celle d’un prêtre serbe prêt, par son courage et sa promptitude au plus grand sacri-
fce, et d’un père albanais endeuillé par la mort de ses deux fls, mais respectueux
de sa parole donnée et faisant preuve d’un esprit chevaleresque. avec tout son
talent, ismail kadaré n’eût pas mieux inventé tant il est vrai que la réalité souvent
dépasse la fction, comme le dit Dostoïevski.
De tels épisodes, sont de véritables points lumineux dans les ténèbres séculai-
res du kossovo. en voici un qui est un raccourci stupéfant du drame kossovien :
la maison de Dika pérouchanine dans le village de tserkvéné voditsé, était des
plus prospères, rendant très envieux les voisins arnaoutes, en particulier chez adem
et ses fls. sachant leurs mauvaises intentions, Dika conseillait aux membres de sa
famille d’éviter adem et les siens, mais ceci n’était pas toujours possible, surtout
chez les jeunes, leur ferté ne leur permettant pas parfois de s’enfuir lâchement
devant les arnaoutes.
un jour d’été de 1910, stoyan et Blaga, les fls de Dika, conduisant un attelage
de bœufs chargé d’épines coupées pour faire une clôture, rencontrèrent les deux
fls d’adem qui les sommèrent de décharger l’attelage, prétendant que les épines
1. Ibid., p. 360.
119
avaient été coupées à la bordure de leur propriété. Dans la dispute, les serbes re-
fusèrent, se saisirent de leurs haches et les arnaoutes de leurs revolvers, mais les
serbes furent plus rapides et cassèrent les têtes de deux attaquants. ils prirent les
revolvers et, sans avoir le temps d’en informer leur famille, s’enfuirent à prichtina
où ils se cachèrent un temps chez un ami, avant de gagner la serbie.
le premier informé de ce malheur, fut le troisième fls azem qui, sans attendre un
instant ni aller voir ses frères morts, se précipita, hors de lui et armé d’un fusil, dans
la maison de Dika où il trouva son neveu vélimir et le tua sur place. puis, ayant
aperçu Dika, qui travaillait dans le champ sans se douter de rien, s’approcha de lui
et lui tira en pleine poitrine.
ainsi ce jour-la, en une heure à peine, deux serbes périrent pour deux arnaoutes,
tante per tante, la dette du sang étant, d’après la coutume, payée. cependant le sang
serbe, étant moins cher que le sang arnaoute, adem voulait d’autres têtes serbes
ayant l’intention d’exterminer toute la famille « pour l’exemple afn que jamais
plus aucun serbe ne lève la main contre un arnaoute. » il ft appel à ses amis des
villages voisins, réussissant à en réunir en quelques heures une centaine, à la plus
grande terreur des habitants serbes qui, hommes et femmes, jeunes et vieux, adultes
et enfants, s’enfermèrent dans leurs maisons. […]
mis au courant par une vieille femme de ce qui s’était passé, un ancien curé de
voditsé, le pope Joseph spassitch de prichtina, se rendit vers midi à voditsé
pour l’offce funèbre de deux serbes, mais n’y trouva pas âme qui vive ni n’en-
tendit nulle voix, hormis le mugissement du bétail affamé, toutes les maisons
étant fermées. il descendit de son cheval et entra dans la maison de Dika dont
le cadavre, envahi par un essaim de mouches, gisait seul avec celui de son ne-
veu dans une pièce. angoissé, croyant que tout le monde était mort, il se mit
néanmoins à appeler les membres de la famille et leurs voisins pour s’enten-
dre répondre qu’ils redoutaient le massacre général s’ils quittaient leurs abris.
N’étant pas capable de transporter seul les deux morts au cimetière ni de creuser
leurs tombes, pas plus qu’il ne pouvait pas laisser les morts se décomposer et les
vivants à la merci des albanais, et lui revenir lâchement sur son cheval à prichtina,
le père Joseph, considérant qu’un pasteur du peuple devrait être toujours prêt au
sacrifce, se signa, invoquant l’aide de Dieu, et se dirigea vers la maison d’adem.
quand il entra dans la cour, il affronta le regard à la fois sombre et étonné d’une
centaine d’arnaoutes assoiffés, tels des loups, du sang serbe, mais il garda son
calme et les salua. puis, il exprima ses condoléances à adem, en lui demandant la
permission d’enterrer les deux morts et, le voyant hésitant, lui dit : « adem agha,
après l’enterrement, tu peux me tuer, mais laisse-moi d’abord accomplir la loi de
Dieu. » adem eut honte de son hésitation et répondit au père Joseph : « soit ! pour
aujourd’hui personne n’aura rien à craindre, chacun pourra aller où il veut et faire ce
qu’il veut. » certes, mais la foule dans la cour gronda en coupant le chemin au père
Joseph et en réprimandant adem : « mais alors pourquoi as-tu fait appel à nous ? »
ses yeux brillèrent et il leur dit sur un ton sévère : « faîtes attention, amis, je viens
de donner au pope ma parole, et celui qui d’entre vous la viole et me déshonore,
aura envers moi la dette du sang ! » a une telle menace, les arnaoutes baissèrent
leurs têtes et ouvrirent le chemin au père Joseph. il passa entre eux comme entre
deux haies de soldats, puisqu’ils étaient armés jusqu’aux dents. en marchant, il leur
faisait révérence à droite et à gauche, et les remerciait de leur permission.
120
puis, après avoir visité une à une les maisons serbes, il libéra les gens apeurés qui f-
rent, selon le rituel, les adieux aux morts et les ensevelirent. qui plus est, en partant
pour prichtina, il prit avec lui, au risque de sa vie, tous les membres de la famille
de Dika sans qu’ils passent par la maison, mais déjà depuis le cimetière, si bien
qu’ils partirent les mains vides en essuyant des larmes. ils n’y revinrent plus jamais,
puisqu’au lendemain de leur arrivée, le consul leur fournit les passeports pour qu’ils
rejoignent stoyan et Blaga, en franchissant la frontière à l’aide d’arnaoutes de
confance moyennant beaucoup de lires en or payé par le consulat.
1
malheureusement de tels cas sont rares, on retombe dans la routine esclava-
giste et celle de la terreur turco-albanaise sur les serbes.
Eugène Timayev, consul de Russie à Prizren, relate le martyre des Serbes
kossoviens.
toujours est-il que, outre ceux des serbes, ce sont les témoignages des visiteurs
et des diplomates étrangers sur place qui se multiplient, comme celui d’eugène
timayev, nommé au début d’août 1866 au poste du consul russe à prizren. quel-
ques-uns de ces documents émanant de lui se trouvent reproduits dans l’ouvrage
traitant à la fois d’histoire, d’ethnologie et de philologie de a. m. selichtchev
sur le peuplement slave en albanie, d’où je les ai puisés. Dans le rapport que
timayev adresse le 15 août 1866 à l’ambassade de russie auprès de la porte, il
décrit d’abord son voyage de scutari à prizren, et fait des observations révélatri-
ces sur le comportement de ces montagnards dont il traverse la région, celle de
malessie. lors de la rencontre avec un ancien brigand, youssouf-adem, qui règne
dans son fef en maître absolu, avec lequel il noue la conversation pour essayer de
comprendre pourquoi les albanais sont si enclins à la rapine :
J’ai longtemps parlé avec cet arnaoute, souhaitant connaître les causes qui incitent
les habitants locaux à s’adonner au pillage constant. J’y ai vu des champs féconds,
ensemencés de maïs et d’autres cultures, j’ai entendu que les autochtones sont suf-
fsamment pourvus, par exemple youssouf adem est considéré comme un riche
non seulement en malessie. si bien que dans l’ensemble ce n’est point la pauvreté
qui les pousse au métier de brigand, mais c’est qu’ils mènent depuis toujours une
vie pareille si bien qu’ils ne sont ni désireux, ni capables d’en mener une autre.
De tout cela, j’ai conclu que les arnaoutes de malessie, en voulant préserver leur
indépendance personnelle, se sont enfermés dans leurs forêts et leurs montagnes, en
vivant d’un peu d’agriculture et d’élevage, en partie de la rapine qui est tellement
redoutable que rarement les voyageurs et les autorités locales s’enhardissent de les
déranger par leur présence. ils ne payent ni ne fournissent de recrues au gouver-
nement…
2
1. Ibid., pp. 349-350.
2. a. m. sélichtchev, Peuplement slave en Albanie (en russe), sofa 1931, p. 102.
121
evidemment pour mener une telle existence, il faut être armé à tout instant de
sorte que l’arme fasse partie de l’homme à l’instar d’un organe, comme timayev
le constate :
on peut remarquer beaucoup de choses étranges dans ces contrées : chaque homme
depuis l’âge de huit ans jusqu’à son vieil âge, porte sur lui un long fusil. on rencontre
souvent des hommes dont le corps est à peine couvert d’habits courts et étroits faits
en laine grossière grise, mais qui pourtant ont sur eux des armes superbes, ornées
d’argent et incrustées de pierres précieuses.
1
parti de scutari le 9, timayev arrive le 12 août à prizren où il se rend compte
aussitôt de l’arbitraire qui règne dans cette partie de la vieille serbie, et en fait
part ainsi :
il m’a suff de passer quelques jours dans cette ville pour me rendre entièrement
compte de la situation anarchique dans laquelle se trouve le pays. Dans la ville
de Djakovitsa ont lieu chaque jour plusieurs meurtres, qui se passent parmi les
arnaoutes eux-mêmes, suite aux moindres querelles. même l’inactif et l’incapable
moudir a été menacé d’assassinat. en outre, 500 hommes de la tribu arnaoute
catholique de fanda et 600 hommes de tsernoèvtsé, arnaoutes musulmans,
se tiennent prêts à s’abattre à chaque instant sur la ville, ne se souciant point du
régiment de l’armée régulière qui y stationne. Dans la ville de petch les musulmans
agissent entièrement à leur gré : ils turquisent de force les chrétiens, leur extorquent
l’argent et les marchandises, leur jettent des pierres et pénètrent dans leurs écoles.
les chrétiens de petch fuient à prizren et en Bosnie. le moudir de petch est assiégé
dans sa maison et n’ose pas sortir dans la rue. le moudir de la ville de prichtina fait
payer le tribut supprimé depuis vingt ans. a prizren j’entends même chaque nuit,
parfois le jour, des coups de feu que font des pillards qui pénètrent en ville en y
introduisant des chevaux et des vaches. a proximité de la ville campent les brigands
et ils font vivre des jours diffciles aux malheureux chrétiens en les dépouillant de
leur argent, de leurs biens ou de leur sang.
2
Dans le rapport, daté du 24 novembre 1866, qu’il envoie à son ambassadeur,
timayev souligne l’ampleur de l’invasion albanaise des plaines de la vieille ser-
bie, en particulier la féconde métochie, et l’impossibilité grandissante pour les
serbes de résister à cette avalanche qui dévale du haut des montagnes :
le peuple albanais devient de plus en plus maître des terres sur lesquelles il pro-
gresse ethniquement et peut-être lui est-il échu de jouer bientôt quelque rôle dans les
destinées de l’europe ; ceci en dépit du fait que la plus grande partie d’entre eux est
encore inculte et se trouve presque dans un état sauvage. le nombre augmente. […]
les chrétiens sont poussés au désespoir par la violence arnaoute : ou bien ils doivent
s’islamiser, comme cela s’est passé avec quelques familles catholiques dans la nahia
de petch, ou bien fuir et se fxer dans d’autres villages et endroits éloignés. […]
1. Ibid., p. 103.
2. Ibid., p. 103.
122
Nous voyons ici comment les arnaoutes s’emparent par la force des terres de chré-
tiens orthodoxes. ils se posent la question : si, il y a longtemps une multitude de
serbes a émigré en autriche, pourquoi ce qui en reste n’émigre-t-il pas aussi ? est
arrivé jusqu’à moi l’écho des mots prononcés par hadji-aïdine dans le medjlis de
petch : « comme les turcs ont été chassés de serbie, les chrétiens doivent être chas-
sés de sandjak de prizren. » Des mots qui prouvent que les souhaits des arnaoutes
acquièrent une orientation et que, dans les circonstances présentes, ces souhaits
peuvent être satisfaits. […]
on ne peut opposer aucun obstacle au peuplement de sandjak de prizren par les
arnaoutes. le gouvernement turc serait, probablement, très heureux qu’il ne reste
plus de chrétiens dans cette province. il ne peut y avoir aucune résistance de la po-
pulation chrétienne à l’affux des albanais, car ici les chrétiens sont trop peu nom-
breux et, en plus, ils sont terriblement désunis. Dans des circonstances normales, on
peut estimer que, pour un chrétien, il arrive au moins six musulmans arnaoutes, à
l’exception de la partie occidentale et méridionale du sandjak de prizren où la popu-
lation est purement arnaoute. quant à la désunion des chrétiens, on constate avant
tout qu’ils se divisent entre orthodoxes et catholiques. ces derniers sont beaucoup
moins nombreux, mais parmi les fdèles de ces deux confessions existe une inimitié
constante dont sont coupables les prêtres catholiques et en partie le haut clergé. on
dit que la population orthodoxe est également désunie et tellement effrayée, que
chacun se préoccupe seulement de savoir comment sauver sa vie, sa paix et son
bien, craignant une action commune et ne comprenant pas l’intérêt général.
1
voilà les effets néfastes du règne turc sur les populations balkaniques chré-
tiennes, dont font état quelques autres auteurs, notamment yovan tsvyitch et Bra-
nislav Nouchitch. toujours est-il que timayev ne tarde pas d’adresser, déjà le
26 novembre, à son ambassade un autre rapport dans lequel il fait état de diverses
formes de violences exercées par des musulmans sur les chrétiens aussi bien ca-
tholiques qu’orthodoxes :
le 23 octobre les arnaoutes de la nahia de petch, de même que de celle de Djako-
vitsa, se sont levés contre les catholiques ; mais comme les maisons catholiques sont
éparses et isolées dans des villages chrétiens, les arnaoutes, pour obtenir davantage
de gain, se sont mis à piller les maisons et les villages orthodoxes. les principaux
fauteurs dans la nahia de petch sont des rékans de village istinitchi, stréovtsé et
soukha sverka. aussi quelques bandits de la nahia de Djakovitsa se sont joints à
eux… les rékans des villages mentionnés sont bestialement passés par les villages
sverké, Boudisavtsi, krouchévo, Noglavké (les trois premiers appartiennent à l’an-
cien patriarcat), Berkovo, rogovats et autres. Dans tous ces villages les brigands
ont entièrement pillé tout ce qu’ils ont trouvé. ils ont pris le bétail, les habits ; ils
ont enlevé les foulards des têtes et les chaussures des pieds des femmes. toutes ces
affaires prises, ils les ont envoyées dans leurs villages et en malessie. les brigands
ont perçu le tribut, torturé les chrétiens, violé les femmes en repoussant les époux
par la culasse de leurs fusils ; ils ont déterré les morts de leurs tombes. Depuis le
1. cf. r. samardjitch et alii, op. cit. pp. 143-44.
123
23 novembre, j’ai reçu des nouvelles selon lesquelles les chrétiens se trouvent dans
une situation désespérée et qui ne cesse encore. ils meurent de faim et de froid,
sont privés de pain et des abris d’où ils sont chassés. telle est la situation dans
la nahia de petch, mais dans la ville même elle n’est pas meilleure. là ibrahim
Zaïm, Haïroudine Bonda, Haïdine mertcha, youssa kassapine et autres ligotent
les orthodoxes dans la rue, leur coupent les moustaches honteusement, saccagent
les maisons et les boutiques, pillent, soutirent de l’argent. Du côté des bandits se
trouvaient même les membres du medjlis de petch, comme abdoulah Jaritch, is-
mail youssouf, mourtésa mouliazim, redjep-agha, ismaïl goska, le lieutenant de
gendarmerie, mouslim tchaouch. on dit que ces gens informent les malfaiteurs
de ce qu’on fait et des dispositions que l’on prend dans le medjlis… on m’écrit de
petch que les crimes arnaoutes sont innombrables, que les maux que subissent les
chrétiens dépassent toute mesure et sont indicibles, mais les autorités turques d’ici
assurent que tout est paisible et qu’il n’y a rien d’inhabituel. on ne peut, en aucun
cas, croire à ces assurances, d’autant que je dispose de preuves concrètes sur le
désordre et l’inquiétude qui règnent dans le pays.
1
la terreur albanaise s’abattait parfois également sur les fonctionnaires turcs
qui tentaient d’établir tant soit peu d’ordre, comme le prouve l’expulsion violente
par les albanais de Hadji moustafa, le moudir, maire de petch, rapporté, le 8 avril
1869, par timayev à son ambassadeur à constantinople.
le 20 mars dans la ville de petch ont éclaté des coups de feu tirés de pistolets, aux
cris désespérés : « malheur à moi ! malheur ! au secours ! », que poussaient les mu-
sulmans en serbe, pour faire croire que l’on massacre les chrétiens, mais en fait pour
réunir une grande masse de gens. Deux détachements du nizam ont été amenés sur
place afn d’assurer l’ordre, mais l’arrivée de l’armée n’a fait que lever et faire sortir
dans la rue tous les musulmans, environ 000 hommes armés, et ensuite la bataille
a commencé, faisant, selon les sources non offcielles, six morts, dont quatre soldats
du nizam. les soldats ont été contraints de reculer vers la résidence du moudir et la
foule déchaînée les a suivis. le moudir, ou, comme on l’appelle ici, le kaïmakam,
s’est enfermé dans sa maison et, à la nuit tombée, l’attaque a été reportée pour
le lendemain. la nuit du 20 au 21 mars a été terrible pour les habitants de petch.
D’après les autochtones, on n’a pas connu de nuits pareilles depuis 13 ans lorsque
les janissaires ont versé dans la barbarie. sept femmes apeurées ont prématurément
accouché de leurs bébés, dont cinq n’ont pas tardé à mourir, alors que beaucoup
d’enfants et de jeunes flles ont eu un accès de fèvre… le jour suivant, la multitude
armée s’est dirigée vers la maison de kaïmakam, en a cassé les portes, certains
grimpant sur le mur qui l’entoure. en même temps on a tiré des coups de feu qui ont
grièvement blessé plusieurs hommes des deux côtés. le kaïmakam a réussi de sortir
de la maison, puis de la ville, sous la protection de 300 hommes de liouma qui se
sont portés à son secours. il s’est caché parmi eux et parmi les soldats, n’osant pas
monter sur son cheval de peur d’être tué, la foule enragée lui lançant des injures.
2
1. Ibid., pp. 9-10.
2. Ibid., pp. 45, 46.
124
Voyage de l’historien Miloch Miloyévitch dans le triste présent
et dans le glorieux passé de la Vieille Serbie.
parmi d’innombrables témoignages émanant des auteurs serbes et étrangers sur
la situation au kossovo et en métochie au XiX
e
siècle, l’un des plus ardents et des
plus passionnants est sans nulle doute Le Récit de voyage à travers une partie de
la vraie Vieille Serbie en plusieurs volumes par miloch miloyévitch (1840-189).
cela tient à la fois à son patriotisme, à son talent d’écrivain, à ses connaissances
historiques qu’il compléta durant ses études à l’université de moscou. connais-
sant le vieux slave, il était capable de déchiffrer des inscriptions anciennes sur
les murs des monastères ou sur les pierres d’anciens palais, lire les chartes des
souverains serbes, en même temps que de traiter de l’art sacré et de la poésie dont
il recueillit une bonne part – autant d’aspects qui procurent à son témoignage une
très grande richesse. evidemment, c’est sa haute conscience du destin du peuple
serbe pourvu d’une splendide civilisation que fut la sienne au moyen Âge, préci-
pité dans la barbarie la plus noire du fait de la domination séculaire turque, qui
anime l’historien. il écrit d’emblée :
J’ai entrepris ce voyage consumé par l’amour ardent de voir ce qui fut jadis serbe,
mû par la volonté inébranlable de voir, fût-ce au prix de ma tête, l’ancienne gloire
et grandeur serbes avec ses sanctuaires et toutes ses œuvres sublimes, transformés
actuellement en un vaste cimetière lugubre, en tristes et inconsolables, en
inestimables et à nous inhérentes décombres de la force et de la puissance serbes
d’autrefois avec nos magnifques et inégalables rois, tsars et souverains, ainsi
qu’avec notre ancien peuple disparu.
1
A la frontière serbo-turque, une simple clôture est en fait une muraille
qui coupe la Serbie en deux.
partant un jour de juin 181 de Belgrade, passant par smedérévo, la dernière
capitale d’un état serbe agonisant sous les despotes Brankovitch au milieu du
Xve siècle, puis remontant la vallée de vélika morava jusqu’à la ville de krou-
chevats, chantée dans l’épopée serbe comme la capitale du prince lazare, le mar-
tyr du kossovo, miloyévitch s’enfonce dans le déflé de la rassina dit yankova
klissoura, pour s’arrêter à la frontière turque. une simple clôture en bois, qu’il
ressent comme une véritable muraille qui divise la serbie et ses enfants en deux,
plus encore, comme un couteau qui traverse le corps d’un seul et même peuple. le
choc est rude ! D’autant que, en quittant la partie libérée de la serbie et en entrant
dans la partie se trouvant encore sous le pouvoir turc, le voyageur est frappé par
le primitivisme et le fanatisme, par l’abandon et la saleté, par l’anarchie et la cor-
ruption qui y règnent. le spectacle de garde-frontières et de douaniers, mélange
1. miloch s. miloyévitch, Récit de voyage à travers une partie de la vraie Vieille Serbie, Belgrade
181, vol. i, p. 3.
125
serbo-turc-albanais-tzigane, qui grouille dans une bâtisse délabrée et moisie, est
des plus désolants :
imaginez un tas de gens parfaitement bruns et gras, qui probablement ne se changent
qu’une fois par an, qui, peut-être, ne se peignent ni ne se lavent jamais et qui se
meuvent dans une bâtisse qui semble ne pas avoir été nettoyée depuis qu’elle existe,
et vous vous rendrez compte du caractère rebutant et odieux de ce spectacle, surtout
pour celui qui le voit pour la première fois dans sa vie. un tel est malade, déshabillé,
couché et tousse ; un tel inerte somnole ; un tel fume et crachote, un tel autre boit
son café et ainsi de suite, le tout dans un désordre total.
1
ce n’est guère mieux au-delà de la frontière, puisque les efforts de la petite
troupe des voyageurs pour trouver une auberge tant soit peu propre où passer la
nuit, s’avèrent vains et ils doivent se résigner à un trou sordide, loué par un misé-
rable serbe apeuré de prichtina :
Décrire cet antre serait non seulement ennuyeux et bête, mais vraiment impossible ;
car si on réunissait tout ce qu’on appelle fumier et ordure sur terre en un seul
endroit, celui-ci ne serait pas plus impur, plus odieux, plus puant et plus repoussant
que les auberges turques. […] a notre demande, on nous amena une paillasse
crasseuse, usée et déchirée. mais comme là aussi, de même que dans la plupart des
autres auberges, il n’y avait qu’une seule pièce pour les hommes et les chevaux
si bien que l’on dort dans la bouse et dans l’urine, nous montâmes au soi-disant
premier étage. en turquie, aucun voyageur et aucun paysan ne se déshabille
jamais et nulle part, avant le jour quand il doit se changer. Nous aussi, nous ne
nous sommes pas déshabillés, mais seulement déchaussés pour nous laver les pieds,
avant de nous chausser aussitôt. mais ce n’est que lorsqu’on a apporté une bougie,
qu’une multitude des coléoptères inconcevable à l’entendement humain, s’est
mise à grouiller. alors que du plafond, troué par les balles, tombaient en pluie des
punaises, du plancher nous attaquaient des puces nous rendant fous et nous tenant
éveillés, malgré notre fatigue.
2
les hommes, tout comme l’ambiance où ils évoluent, témoignent du désastre
général produit par le règne esclavagiste turc qui broie les êtres, transformant les
uns, principalement au moyen du passage à l’islam, en maîtres et en bourreaux,
et dégradant les autres, demeurés fdèles à la foi chrétienne, en esclaves et en
victimes. encore que les apostats continuent d’être taraudés par leur faute qu’ils
croient pouvoir effacer par l’excès de zèle et de violence dont ils font preuve sur
leurs anciens confessionnaux et conationaux. parfois, ils oublient diffcilement
leur origine serbe, comme soumber, le guide de la troupe, un serbe albanisé à l’al-
lure d’ascète, autrefois brigand, maintenant à l’âge de 80 ans qu’il porte fort bien,
ayant déposé les armes et s’étant laissé pousser la barbe, faisant le guide entre la
yankova klissoura et prichtina. et pourtant, il n’aime pas le parler albanais, il
1. Ibid., pp. 103, 104.
2. Ibid., pp. 114, 115.
126
célèbre encore saint Nicolas, patron de la famille de ses ancêtres, et reconnaît que
serbes et albanais constituaient autrefois un ensemble, mais se cramponne à la
religion mahométane pratiquée, selon lui, par la partie la plus intelligente et la plus
consciente des gens, tandis que le reste persiste à vivre dans l’ancien péché, celui
de la foi chrétienne. il avoue aussi que ses deux fls, ses deux faucons, haïssent les
turcs tout autant que les chrétiens.
Rencontre avec l’un des maîtres turcs du pays,
mutaserif de Nich et sa suite.
cependant le vieux soumber est un excellent guide : ayant sévi dans le pays
en tant que bandit, il en connaît tous les chemins de montagnes ; il conseille quand
il faut ralentir ou presser le pas des chevaux pour éviter une rencontre indésirable
et contourner une auberge malfamée ; il sait aussi deviner sur le champ si les gens
que l’on rencontre sont bien ou mal intentionnés ; il peut communiquer en albanais
et un peu en turc ce qui lui permet de présenter miloyévitch et ses compagnons
comme étant des turcs, comme cela fut notamment le cas lors de la rencontre dans
la montagne de Dobno avec un haut dignitaire ottoman, le mutaserif, gouverneur
du sandjak de Nich, par là l’un des maîtres de cette partie de la serbie. et c’est une
chance, car miloyévitch en laisse une description époustoufante :
alors que nous avions grandement entamé la descente de cette montagne, en nous
hâtant d’en quitter la forêt aussi rapidement que possible, nous rencontrâmes le
mutaserif de Nich, accompagné d’une douzaine de cavaliers et d’une trentaine
de divers bachibozouks également sur les chevaux, ainsi que de 20 à 30 piétons,
tous lourdement armés. sa grandeur au visage maquillé en blanc et en rose, aux
cheveux et aux moustaches colorés en noir, chevauchait au milieu d’eux. Deux
personnages tenaient une haute et large ombrelle encombrante au-dessus de sa tête
afn de protéger sa grandeur du soleil de Dieu. ceux qui le devançaient sur leurs
montures et à pieds, portaient de longs fusils, les canons pointés en avant et les
culasses appuyées contre l’épaule ; ceux qui le suivaient tenaient leurs fusils sur
l’épaule, tandis que ceux qui marchaient de côté avaient leurs armes en bandoulière,
les culasses tournées vers sa grandeur et les canons vers la montagne. terrible
paraissait sa suite ; tous renfrognés, nous lançant des regards féroces comme s’ils
avaient fui une maison de fous et de possédés. sa grandeur, avec son nez policier
turco-euro-greco-bulgare et arménien avait fairé en nous deux espèces de gens,
l’une serbe, l’autre turque. et alors que nous avions répondu au mot ogurala en
levant notre main plus haut que le front, comme soumber nous avait instruits de faire
quand nous rencontrons un osmanli, sa grandeur doutait encore de notre identité et
voulant s’en assurer, remarqua en langue turque : « qui pourrait être celui-là ? c’est
un serbe ou un turc, mais ne peut être ni un Bosniaque, ni arnaoute, ni un ghiaour
européen ». les plus proches de sa suite lui transmirent la réponse de soumber
également en turc : « c’est un akh türk », voulant dire que j’étais un vrai turc.
1
1. Ibid., p. 125.
12
la scène tourne au cocasse, lorsque plus tard, nos voyageurs rencontrent le
secrétaire du mutaserif, en fait le chef de son harem, harembacha, comme l’ap-
pelle l’auteur en jouant sur le mot harambacha, meneur des guerriers, en train de
conduire un troupeau de femmes de pacha :
a peine avions-nous fait une halte que, au lieu de suivre l’intendance du mutaserif,
un personnage en habit européen, mais le chef couvert de fez bien entendu, accom-
pagné de deux pandours, se dirigea tout droit sur nous. il nous salua d’abord en
turc et, comme seul soumber lui répondit et que nous nous taisions, il poursuivit en
arnaoute, en grec, en valaque, en italien et enfn en serbe corrompu ou en bulgare. en
effet, c’était un Bulgare, le secrétaire du mutaserif de Nich, en fait son harembacha,
le chef de son harem qu’il suivait et dont il avait la charge. c’était une merveille
que de le voir ne sachant pas comment se tenir sur le cheval, soutenu par deux
serviteurs marchant à pieds. Derrière lui chevauchaient dans la même position des
favorites auxquelles il ressemblait par sa maladresse à se tenir sur le cheval et par le
tissu blanc dont il était couvert, tout comme elles. soumber lui dit que nous étions
Bosniaques et que nous allions à prichtina, ce qu’il crut en remarquant : « vous allez
donc vous promener à travers la glorieuse Bulgarie. » il se plaignait amèrement
contre les serbes et contre certains de leurs livres, en injuriant odieusement tout ce
qui est serbe, et nous réfutions aussitôt toutes ses inventions. soumber était effrayé
par notre franc-parler, car ce n’est pas peu de choses que d’être le harembacha ou
le secrétaire du mutaserif, comme il se présentait. Naturellement que soumber était
d’autant plus inquiet qu’il est coutume ici que tout ce qui est dit dans toutes les cou-
ches sociales doit être fait avec la plus grande hypocrisie, mensonge et fatterie.
1
La terreur tcherkèze au Kossovo. Abîme de l’esclavage.
Les Serbes au Kossovo n’ont rien hormis leur âme.
après nombre de péripéties et de situations délicates dont ils se sont sortis grâce
à l’habileté de soumber, voici nos voyageurs enfn dans la plaine du kossovo où ils
rencontrent un autre féau installé par le pouvoir turc : les tcherkèzes. comme si les
albanais ne suffsaient pas, la porte y transféra quelque 6 000 familles tcherkezes
pour islamiser davantage le kossovo et pour juguler d’éventuelles velléités albanai-
ses à la rébellion. constituant les troupes d’élite dans l’armée du sultan et, en tant
que musulmans authentiques, jouissant au kossovo d’un statut privilégié même par
rapport aux albanais et à plus forte raison par rapport aux serbes, ils se croyaient de
ce fait tout permis. mais quelques-uns parmi eux ayant été rossés de coups par les
serbes, ils les laissèrent en paix, certes pour cette raison, mais aussi parce qu’il n’y
avait pas grand-chose à prendre aux serbes. miloyévitch en brosse cette image :
les turcs, les convertis serbes, les arnaoutes, tous, hormis les serbes kossoviens,
redoutent les tcherkèzes comme le feu même. ils sont aujourd’hui encore de vrais
1. Ibid., pp. 131-132.
128
maîtres de tous et de la propriété de chacun, s’ils se mettent à convoiter celle-ci. ils
volent, dévastent, tuent les moins forts, s’emparent non seulement des affaires mais
aussi des champs de blé et des prés, sans qu’ils soient traduits devant un tribunal.
les serbes kossoviens les ont terriblement effrayés en ayant battu à mort certains
parmi eux, si bien qu’ils les laissent en paix pour cette raison, mais aussi parce
qu’ils n’ont rien à prendre aux serbes tant il est vrai que si l’arbre porte des fruits,
ils sont au spakhi ; s’il y a des produits alimentaires au champ, ils sont au spakhi ;
s’il y a une terre bonne et fertile, elle est au spakhi ; s’il y a un bon bœuf et une
bonne vache, ils sont au spakhi, et ainsi de suite, même le chien est au spakhi. le
serbe n’a rien d’autre hormis son âme, son corps ne lui appartenant pas en entier,
mais appartenant au maudit spakhi, tout comme la volonté et la pensée même.
1
tel était l’abîme de l’esclavage au kossovo tout au long du XiX
e
et au début
du XX
e
siècles, sans que l’europe, qui en avait les moyens, cherche à mettre un
terme à cette abomination, mais au contraire elle s’entendait avec l’oppresseur
par-dessus cet abîme. cependant, pour une fois, les serbes n’étaient pas les seules
victimes, mais il y avait aussi les autres ethnies du kossovo, comme miloyévitch
nous le dit plus loin :
lorsque les tcherkèzes spolient, maltraitent et tuent les turcs et les turquisés en
toute impunité, la justice et l’autorité turques leur disent : « qu’ils le fassent, ils sont
les hommes du sultan, alors que nous en sommes ses esclaves et il peut faire de
nous ce qu’il veut. Nous devons les subir, même s’ils nous égorgeaient tous, car le
sultan les a investis de tous les droits et de tous les pouvoirs sur nous, si bien qu’ils
ne font qu’exécuter la volonté du sultan dont nous sommes des serviteurs. »
mots qui en disent long sur le régime turc esclavagiste mué durant des siècles
entiers en fatalité. pourtant si la terreur des tcherkèzes au kossovo n’a pas perduré,
c’est que, venus du fn fond de leurs steppes, le climat au cœur des Balkans ne leur
convenait point, de sorte qu’ils déclinèrent, leurs enfants surtout ne pouvant pas se
maintenir. cependant la ville de prichtina, que miloyévitch et sa troupe atteignent
fnalement, offre l’image lugubre de ce règne turc : autrefois une cité forissante,
remplie de palais et d’églises dont les vestiges restent visibles partout, prichtina
n’est depuis longtemps qu’une bourgade balkanique, poussiéreuse et sale, comme
le narre l’historien ému face ce désastre :
prichtina est pleine de toutes sortes d’antiquités serbes, en fait elle est composée
de décombres serbes qui témoignent de la beauté et de la magnifcence des édifces
d’autrefois, dépassant de loin les constructions ultérieures. comme dans chaque
ancien bourg et ville serbes, dans les rues et parmi les bâtiments de prichtina
coulent aussi des ruisseaux qui emportent le fumier et la saleté turques plus loin
dans la sitnisa.
Nous nous sommes introduits dans une des ruines à la recherche d’une ancienne
1. Ibid., p. 129.
129
cloche, portant une inscription du temps de nos rois, que nul ghiaour ne devait voir.
mais comme dans l’état des vrais fdèles du sultan, on peut faire tout moyennant
trois choses, l’argent, l’audace et la force : dépourvus de la première, nous avons
usé des deux dernières, sans toutefois avoir réussi à monter jusqu’à la cloche, celle-
ci se trouvant en haut d’un mur, et nous n’avions pas d’échelle.
1
La tyrannie et la rage apostates qui font des ravages au Kossovo.
l’historien constate sur place ce que nul serbe n’ignorait, que la plupart des
bâtiments, en particulier les mosquées au nombre de 23, sont construits à partir
de matériaux des églises détruites dont le nombre dans prichtina à l’époque pré-
kossovienne atteignait une cinquantaine. il n’en reste plus qu’une seule, petite et
sombre, dédiée à saint Nicolas, pour 350 foyers serbes qui existent à prichtina. a
la place de l’église métropolitaine, dont les quelques murs avec les traces des pein-
tures murales, subsistaient jusqu’à récemment, s’élève également une mosquée.
et non seulement les pierres de taille, sur lesquelles on distingue parfois le reste
d’une croix, d’une inscription, d’un ornement, ont été utilisées pour la construc-
tion des mosquées, mais également le plomb des toits des églises serbes.
cet acharnement sur les monuments de la civilisation serbe n’est pas seulement
d’ordre utilitaire, mais est aussi prémédité afn de rompre les liens identitaires avec
le passé et en effacer la mémoire :
partout et à chaque endroit la main apostate et surtout la main osmanlie a détruit et
annihilé tout ce qui est serbe, et continue sans relâche de le faire uniquement pour
que les serbes et leurs convertis à l’islam, ne se rappellent de leur passé ; et pour que
ces derniers n’aient plus le souvenir de ce qu’ils sont, de leur origine et de ce qu’il
faudrait qu’ils soient. et pourtant il y a des choses que les osmanlis, pas plus que
les relaps serbes, n’ont pu réduire à néant ni éteindre : toutes leurs constructions et
édifces actuels portent les traces des inscriptions et des images serbes, ainsi que des
croix et d’autres signes sacrés. il n’existe pas une seule fontaine, même pas celle
à douze colonnes près de la mosquée du sultan mourad, qui ne porte pas les traces
de la grandeur et de la gloire serbes ; il n’existe aucun bout de terre où s’élèvent
des édifces turcs anciens ou actuels, pas plus que rien d’autre au monde, qui ne
témoignerait du passé serbe et ne renverrait pas à lui. et plus les persécutions et le
martyre des serbes s’amplifent, plus l’on constate que tout est purement serbe. Des
exemples en abondent à chaque pas et dans tous les gestes et actions des turcs et
de leurs suppôts, mais il sufft de n’en prendre qu’un seul : il y a 25 ans, la tyrannie
et la rage apostates et turques, ont fait tomber, en une seule journée de Dieu, 280
têtes serbes parmi les meilleures de prichtina ! De même qu’il sufft de rappeler
que jusqu’alors les serbes n’y avaient pas un seul lieu de culte ni une seule école,
même pas une cabane qui eût été à eux sur une terre abreuvée du sang sacré des
nos ancêtres ! il n’a pas suff aux hordes sauvages asiatiques de nous prendre tout,
de nous détruire tout, de nous exterminer tout, mais elles ne nous laissent même
1. Ibid., p. 136.
130
pas nous arrêter et voir ce qui fut jadis à nous, et qui est à présent en état de tristes
ruines, et qui appartient à eux !
1
Dans le récit de miloyévitch où se mêlent aux événements vécus, l’histoire, la
tradition, l’ethnologie, la poésie, nous trouvons aussi des données précises. ainsi
nous apprend-il, avant de quitter prichtina pour gratchanitsa, que sur 3 320 foyers
de cette ville, il y a 350 maisons serbes, 2 600 maisons de mahométans serbes, 260
maisons osmanlies, 0 maisons arnaoutes et 40 maisons tcherkèzes.
c’est en approchant gratchanitsa, fondation pieuse du roi miloutine de 1321,
qu’il voit pour la première fois, que l’historien ressent comme une image matéria-
lisée de l’évangile :
la voici de loin notre merveilleuse et magnifque, notre sainte et splendide
gratchanitsa à l’aspect cruciforme, aux cinq grands dômes ! le dôme le plus haut et
le plus beau, reposant sur les bras de la croix, s’élevant majestueusement au milieu,
signife notre sauveur, tandis que les quatre autres autour de lui signifent les quatre
côtés du monde où les quatre évangélistes sont partis rependre l’enseignement sacré
du christ. les dômes octogonaux en briques, aux huit baies, sont faits dans le pur
style serbe médiéval.
2
Yachar pacha mué en féau qui dévaste le Kossovo.
c’est précisément parce qu’elle est l’un des plus éclatants témoignages de la
civilisation serbe et l’un des plus beaux monuments de la chrétienté universelle,
que gratchanitsa faillit être démolie lors des dévastations opérées par le cruel
yashar pacha, encore un apostat, en réponse au mouvement libérateur serbe dans
la première décennie du XiX
e
siècle qui conduisit à l’avènement de la principauté
de serbie.
uniquement pour cette raison, parce que l’actuelle principauté était en train d’être
libérée – écrit miloyévitch – ce criminel a fait, en quelques semaines, passer au fl
de l’épée 3 800 serbes adultes, et durant le temps qu’il occupa le poste de pacha,
ou plutôt de brigand, il détruisit entièrement 49 villages serbes, et les peupla, par la
suite, d’arnaoutes et de turquisés. voilà pourquoi il y a tant d’arnaoutes en vieille
serbie, et non point parce que ces 3 000 familles de kossovo et des autres régions,
ont émigré sous tcharnoyévitch, en 1690, en autriche. en tout, yacahr pacha
a réduit en esclavage, dévasté, pillé et presque entièrement anéanti 119 villages
habités par les serbes. si un minable parjure a pu effectuer de tels ravages devant
nos yeux et devant les yeux de l’europe, on peut imaginer ce qu’ont fait de vrais
osmanlis, de vrais turcs avant lui. […]
ce monstre, cet être inhumain a détruit, rien que dans la contrée de lab, 48 de nos
1. Ibid., pp. 142-143.
2. Ibid., pp. 144-145.
131
anciennes églises qui étaient toutes en service, ainsi que 10 monastères dans le
district de prichtina. il y a assassiné ou soumis au supplice du pal tous les moines
dont il s’est saisi et qui n’ont pu lui échapper. avec ces moines, il a fait, durant
plusieurs années de son brigandage, empalé environ 400 serbes vivants qui sont
morts en martyrs, rendant leurs âmes saintes, justes et innocentes dans les plus
atroces souffrances. il s’était également mis à démolir gratchanitsa, en lui enlevant
son toit en plomb et en allumant de la poudre contre ses murs, mais la volonté de
Dieu et de la sainte vierge frent en sorte que le maître d’œuvre tomba du haut du
toit, que certains hodjas devinrent fous et que ses fls et ses belles-sœurs eurent un
accès de démence, si bien qu’il renonça à ce méfait.
cependant, avant de vomir son âme impie et infernale et de la remettre aux mains
des diables, à la veille de sa mort, il commença à détruire la très ancienne église
de lipliane. le peuple des villages environnants le priait, le suppliait, pleurait,
implorait et donnait de l’argent afn de sauvegarder son lieu de culte, mais ce
monstre d’homme ne se laissait ici, pas plus qu’ailleurs, apitoyer ni plier afn
d’emprunter une voie d’humanité et de justice. Bien au contraire, il répéta ce qu’il
avait l’habitude de proférer en de nombreuses occasions pareilles : « impie raïa, ne
me demande rien et n’essaye pas de m’amadouer avec ton argent, tu n’y arriveras
point ! prie ton impie dieu et ta foi pour qu’ils t’aident, si ta foi est vraie et non
fausse, ce qu’elle est, autrement qu’elle périsse et cesse de t’empoisonner comme
elle fait avec ceux dans la morava. »
puis, en s’apprêtant à détruire l’église, il eut une lubie et ordonna à ses serviteurs
de crier à travers la foule : « eh, mauvaise et mécréante raïa ! Notre noble et grand
beglerbeg de la vraie race turque, descendant du seul et vrai prophète, te dit et te
demande, si l’un de vous, mais un seul, peut aller à prichtina, y acheter 10 kg de
clous, retourner ici en portant les clous entre ses dents, le tout durant une heure. si
quelqu’un promet de le faire et ne réussit pas à le faire, sa tête volera ; s’il réussit, votre
porcherie d’église restera pour pouvoir vous y réunir ensemble avec des porcs. » le
peuple se lamentait et pleurait de nouveau, sachant que de lipliane à prichtina il y a
3 heures de marche, mais se calma quand un jeune homme se présenta devant le pacha
et accepta de remplir les conditions requises en faisant ainsi sauvegarder l’église.
ceci m’a été raconté par une douzaine de personnes parmi lesquelles plusieurs
musulmans et arnaoutes. et bien que les gens de kossovo soient connus comme
d’excellents marcheurs, l’événement est si prodigieux pour que l’on puisse y croire,
sans la foi aux miracles. on ajoute encore que ce jeune homme, dès qu’il est entré
avec des clous dans l’église, a fait le signe de la croix, puis s’est écroulé mort.
1
Le sanctuaire de Gratchanitsa qui préserve l’âme du peuple.
miloyévitch conclut en disant qu’il a cherché auprès de ses interlocuteurs à
connaître le nom de ce jeune héros kossovien dont l’exploit semble effectivement
légendaire, mais que personne, durant son passage par lipliane, n’a pu le lui four-
nir. pourtant des années après, un autre auteur, enseignant et diplomate, miloyko
vessélinovitch, incité précisément par le récit de miloyévitch, confrme, dans son
1. Ibid., 146, 14, 148.
132
Voyage à travers le Kossovo, paru en 1894 à Belgrade, le contenu du récit avec
cette différence que le héros aurait survécu à son exploit et qu’il s’appelait geor-
ges voytchetinovitch. ces détails lui ont été communiqués par le pope yovan
de lipliane qui aurait fait le service funèbre lors de la mort de voytchetinovitch.
D’autres témoins encore, notamment le célèbre écrivain Branislav Nouchitch dont
je reproduis plus loin quelques pages sur le kossovo, reprennent l’événement qui
semble faire partie de la tradition kossovienne. toujours est-il qu’elle tienne de la
réalité ou de la légende, cette histoire est un stupéfant raccourci du sort des serbes
du kossovo sous l’oppression turco-albanaise. Bien davantage, elle est immensé-
ment prophétique, puisque nous serons, deux siècles plus tard, les témoins de la
destruction par les albanais à l’ombre de l’occupation du kossovo par l’otaN
de 130 églises et monastères serbes seulement en l’espace de deux à trois mois.
Jamais la civilisation n’aura montré son envers barbare qu’en cet été 1999 et par
la suite !
evidemment miloch miloyévitch nous rapporte dans son périple à travers la
vieille serbie une multitude de choses passionnantes indépendamment de cet épi-
sode qu’il nous relate dans la partie de son récit, consacrée à gratchanitsa. celle-ci
en devient une héroïne à l’instar du malheureux peuple fdèle qui vit dans son aura
et se maintient grâce à son rayonnement :
Notre peuple des environs, et surtout des villages voisins, voit en gratchanitsa sa
seule espérance. Depuis l’assassinat de notre grand et regretté prince michel, il a
périclité dans son esprit comme dans le reste, et a perdu sa foi dans l’avenir. ce
qui le maintient encore dans sa détresse afn qu’il ne désespère et ne dépérisse
pas complètement, c’est elle, la merveilleuse, l’étonnante, la trop belle, la sainte
gratchanitsa ; c’est elle qui lui insuffe de la vie dans son âme et dans son cœur ;
c’est elle qui le force à survivre et à endurer non pas pour lui-même, mais pour elle ;
c’est elle qui le préserve de la désespérance dans la misérable vie qu’il mène, en
nourrissant en lui l’espérance d’une vie meilleure au moins dans l’autre monde.
1
enfn, ayant contemplé et décrit les saintes images sur les murs du temple,
ayant copié des inscriptions et reproduits des inscriptions anciennes sur des pages
entières, miloyévitch lance cet appel aux futurs pèlerins à gratchanitsa :
celui qui veut voir ce qui hausse et élève l’homme au-dessus de la mêlée ; celui
qui veut avoir un avant-goût de trésors, de beautés et de merveilles que l’on nous
promet dans le paradis ; celui que veut s’imprégner de l’harmonie divine, de la
félicité, de la sainteté et du sacré propres aux justes et à tous ceux investis des
plus hautes notions, que celui-là aille voir la magnifque gratchanitsa avec d’autres
marques de l’antique gloire de notre reine et tsarine serbie.
2
1. Ibid., p. 150.
2. Ibid., p. 151.
133
Le turbé du sultan Mourad, premier conquérant d’Europe,
haut lieu musulman.
Naturellement, se trouvant à prichtina, miloyévitch ne manque pas de visiter, à
quelques kilomètres de là, la tombe, turbé du sultan mourad, qui périt dans la ba-
taille de kossovo en 1389. en fait, il s’agit plutôt d’un cénotaphe sous forme d’une
mosquée funéraire, puisque ne s’y trouveraient que les entrailles du sultan, alors que
sa dépouille repose dans la principale mosquée de Broussé. le gardien de ce saint
lieu musulman, un dignitaire religieux nommé directement par la cour ottomane, dé-
clame une litanie bien rodée sur la bataille de kossovo et la mort du sultan mourad,
entièrement dans l’esprit du conquérant et du dominateur turc. il informe notam-
ment les visiteurs que le cœur et les intestins du plus grand, du plus saint, du plus
juste sultan mourad i
er
, s’y trouvent ; que le sultan mourad occupe la première place
auprès de Dieu et de son prophète et qu’il y restera jusqu’à la fn des temps ; que le
sultan a été tué avec ses mille vizirs, pachas et autres dignitaires dont les tombes se
trouvent autour de la mosquée, par le terrible voïvode miloch obilitch, qui usa de
ruse et de surprise, sans que le sultan et les siens lui aient fait le moindre dommage
ni mal ; qu’en fait, pour pouvoir tuer, massacrer et broyer le sultan et les siens,
miloch les aurait ensorcelés, car, en plus d’être un formidable héros des infdèles, il
aurait été magicien ; que l’armée des vrais fdèles aurait fnalement réussi à maîtri-
ser ce brigand grâce à l’intervention surnaturelle du prophète ; qu’il a été coupé en
morceaux, sauf sa main droite qui a été enchâssée en argent et portée avec son glaive
à istanbul, en tant que trophée de la victoire des vrais croyants sur les incroyants ;
que les anges ont extrait l’âme du corps du sultan mourad et l’ont emportée au ciel
pour la remettre au prophète ; que les successeurs du sultan martyr, le ghazi mou-
rad, avec la victoire au kossovo, ont pris le dessus des chrétiens, en soumettant de
nombreux pays jusqu’à vienne, en les contraignant de payer le haratch, le tribut ;
et qu’enfn il peut assurer, lui, l’imam, initié aux livres saints musulmans, que ceci
durera à jamais, car, de même qu’il n’est qu’un Dieu et qu’un prophète dans le
monde, il ne peut y avoir qu’un seul tsar sur la terre, le sultan turc évidemment. le
lieu devient particulièrement animé chaque année autour du 28 juin, jour de la ba-
taille de kossovo, lorsqu’une foule de visiteurs s’y presse, surtout des religieux, des
imams, des ulémas, des derviches, venant de divers pays de l’empire ottoman pour
s’incliner devant les entrailles du premier conquérant d’europe. apparemment, on
en tient le cœur dans un réceptacle fermé rempli d’un liquide, que les pèlerins cou-
vriraient de baisers. ils y passent trois jours aux frais du sultan.
La terre du Kossovo, féconde en ossements.
en rentrant à prichtina, miloyévitch passe par la localité de samodréja où
s’élevait à l’époque médiévale une église, celle-là même où l’armée serbe aurait
communié pendant des jours à la veille de la bataille de kossovo. Démolie pour
134
cette raison peu après l’événement, l’église est restée en état de ruine, avant que
le terrible yashar pacha n’en efface toute trace en faisant occuper l’emplacement
par un moulin et emmurer le reste du matériel dans des ponts et des bains publics
turcs. l’historien est également frappé par un monceau d’ossements dans la crypte
de la petite église de saint-Nicolas, avant d’apprendre qu’il s’agit, pour la plupart,
de restes des victimes de yachar pacha que leurs proches avaient nuitamment
rachetés à de serviteurs de yachar pacha, celui-ci ayant ordonné que les corps de
ses victimes demeurent la proie des fauves et des oiseaux rapaces. assez rapide-
ment miloyévitch, véritable pèlerin en cette terre martyre serbe, se rend compte de
l’ampleur du phénomène, de sorte qu’il puisse écrire :
Nous avons oublié que le peuple du kossovo, toutes ethnies et confessions
confondues, en trouvant des fragments et des parts d’os, les attribue uniquement
aux guerriers qui y périrent sous le sultan mourad et le prince lazare, ainsi que
lors des batailles ultérieures qui s’y déroulèrent. et en effet, le sol du kossovo est
rempli de tant de restes d’ossements humains que l’on dirait qu’il y en a autant que
du sable. quand on prend une poignée de terre du kossovo et qu’on l’examine,
on constate qu’elle est composée essentiellement de particules osseuses surtout
autour de gratchanitsa et sur les rives de lab et de sitnisa. ailleurs, dans la plaine
du kossovo, on trouve aussi des bouts de coquillages marins, que l’on distingue
facilement des os. il reste que si tous les maîtres du kossovo ont agi comme yachar
d’une part, et si on pense aux gigantesques armées péries ici en 103, en 110, en
1389, en 1403, en 1448, en 1690, en 186, en 1831, d’autre part, il devient clair
qu’il y a autant d’ossements au kossovo.
1
ainsi la réalité du kossovo prend-elle des dimensions mythiques.
Nous avons longtemps erré à travers le funeste kossovo – poursuit miloyévitch
– ne sachant pas nous-mêmes ce qui nous y attirait tant, bien qu’à chacun de nos
regards et à chacune de nos pensées sur lui, nous nous investissions de ce qui est le
plus pénible et le plus sombre, en nous rappelant qu’il est notre perdition et notre
tombeau.
avant de faire halte, sur la route de petch, dans une auberge où il rencontre les
spécimens de diverses ethnies et races vivant au kossovo : des vrais turcs osmanlis,
des turquisés serbes, des arnaoutes, des Bosniaques, des tziganes, des tcherkèzes,
des tatares, tous travaillés souterrainement ou ouvertement par leurs inimitiés ata-
viques réciproques et par leurs contradictions, en particulier des apostats serbes qui
sont très mal à l’aise quand on leur rappelle leur péché originel. Nous sommes-là en
plein cauchemar kossovien et balkanique, créé par l’occupation turque :
il y avait dans cette auberge un tas de ces hôtes dont eût frémi le diable dans l’enfer,
et à plus forte raison l’homme sur terre. tous buvaient une eau-de-vie grossière, plus
brûlante et plus empoisonnante que l’acide même. […] on pouvait discerner de ce
1. Ibid, op. cit., Belgrade 182, vol. ii, pp. 63-64. Belgrade 182, vol. ii, pp. 63-64. vol. ii, pp. 63-64. ii, pp. 63-64.
135
qui se disait entre les turquisés arnaoutes dits guègues et les turquisés bosniaques
et herzégoviniens, d’une part, et de vrais arnaoutes, appelés tosques et osmanlis,
d’autre part, pour ne pas mentionner les tcherkèzes, les tatars et les tziganes turcs,
venus récemment, que règne une haine terrible, effrayante, qui couve comme le
volcan et qui n’a besoin que du moindre échappatoire pour que toutes ces ethnies
que lie mollement le mahométisme, se dispersent chacune de son côté. il ne faut pas
se hâter de prendre ceci comme quelque chose favorable aux serbes. tous haïssent
les serbes, comme le frère détestant le frère, chacun d’eux attendant que l’autre
reconnaisse son erreur, demande pardon et répare quelque dommage ou insulte
inexistants. ils sont tous loin de la moindre pensée d’une entente avec les serbes,
hormis certains islamisés d’ici qui en ont assez du pouvoir osmanli, bien que celui-
ci ne leur fasse rien de mauvais, comme il ne cesse de le faire aux orthodoxes. Bien
entendu nous avons partout résolument posé la question serbe, mais tout a été en
vain. tous ils nous souhaitent du mal pour qu’ils ne se trouvent pas dans la situation
dans laquelle ils nous entendraient les réprimander d’avoir trahi la nation et la foi, ce
que l’on ne doit ni peut faire ; car ils n’ont pas agi ainsi volontairement, mais forcés
par la terrible barbarie turque et sous des souffrances inouïes. s’ils ne l’avaient pas
fait dans la vraie serbie, les osmanlis les auraient effacés de la surface de la terre. si
pourtant ils n’ont pas exterminé les serbes demeurés dans l’orthodoxie, c’est parce
qu’ils avaient besoin des esclaves, des servants, des ouvriers qui les nourriraient et
engraisseraient, et qui vaqueraient, à leur place, à toutes les occupations.
1
parmi ces serbes islamisés, arnaoutisés, miloyévitch rencontre des hommes
qui ont conservé certains traits physiques et moraux, certaines coutumes d’autre-
fois, notamment chez les indigènes de la région de Drénitza qu’il traverse sur son
chemin vers le monastère de Dévitch, un autre grand sanctuaire serbe datant de
l’époque médiévale. la plupart d’entre eux continuent d’honorer le saint patron
de la famille de leurs ancêtres, ils sont accueillants, hospitaliers, font preuve de
constance et dévouement et manifestent parfois leur détestation des turcs. ainsi
le vieux selman, qui sert de guide à miloyévitch et à ses compagnons à travers la
dangereuse Drénitza d’autant plus que les deux tribus principales, les gachanis et
les elchanis se faisaient à ce moment-là une guerre de vendetta, encore un féau qui
fait rage au kossovo.
quelques jours avant notre passage, les deux tribus se sont affrontées, les elchanis
ayant tué quatre hommes et détruit cinq koulas, maisons fortifées, chez les
gachanis ; et l’affaire ne peut être réglée avant que ces derniers ne fassent tomber
autant d’hommes et ne détruisent autant de koulas chez les elchanis. et même, s’ils
y arrivent, restent les blessés que l’on considère également comme des morts, ce qui
surtout ne fait qu’envenimer les querelles.
2
selman, qui est de la tribu d’elchanis, souffre de la violence et de l’insécurité
dans lesquelles se trouve constamment plongé le pays, et s’épanche devant ses in-
1. Ibid., p. 114.
2. Ibid., p. 118.
136
vités, accueillis dans son foyer, en montrant une véritable nostalgie de ses origines
serbes :
Notre hôte souhaitait ardemment que l’on supprime la dette de sang, la krvarina,
et que s’instaure enfn l’ordre dans le pays. il disait : « on ne peut plus poursuivre
ainsi. on n’est point libre dans sa propriété, on ne dispose pas de son honneur, ni de
son nom, ni de son bien, ni de son bétail, ni de son bœuf, ni de son cheval, ni de sa
maison et ni même de sa vie. si tu dors, il faut que tu sois armé ; si tu vas avec ton
fusil prêt dans ton champ, tu dois être sur le qui-vive devant chaque buisson de peur
que quelque chien ne te tue ; si tu veux t’occuper de ton bétail, il faut que tu fasses
tes adieux à ta famille, comme si tu allais mourir ; si tu pars en voyage, il faut que les
tiens t’accompagnent comme si tu allais au cimetière. J’ai pensé parfois m’installer
chez vous en serbie. ce pays est invivable, si on est faible et imprudent ; le fusil ne
sert à rien, si on n’est pas attentif et si on ne le manie pas bien ; l’amitié n’aide en rien
si on n’a pas le pouvoir de la maintenir ; la vie est dure chez nous, malchanceuse,
mais elle ne peut être autre dans ce pays et sous ces chiens qui nous oppriment déjà
depuis notre malheur au kossovo. »
Le monastère de Dévitch en proie aux violences albanaises.
un autre arnaoute, ancien soldat turc dans le fort de Belgrade, apparemment
simple d’esprit, mais en fait de bon sens et courageux, et tout aussi nostalgique de
son origine serbe et de sa foi chrétienne que selman, fait passer, grâce au contact
dont il y dispose, miloyévitch à travers le territoire de la tribu ennemie d’elchanis,
pour atteindre le monastère de Dévitch au cœur de la forêt de Drénitza. fondation
pieuse de georges Brankovitch, despote de serbie, le monastère fut bâti dans les
années trente du Xv
e
siècle à l’endroit où vécut l’anachorète Joanikie qui, doté de
pouvoir de thaumaturge, aurait fait guérir la flle malade du despote. pour ce mira-
cle et bien d’autres accomplis durant sa vie terrestre et au-delà, le moine Joanikie
fut canonisé saint par l’église orthodoxe serbe.
Naturellement, miloyévitch trouve ce grand complexe monastique, une vérita-
ble petite cité, dans un état d’extrême abandon et de délabrement avec les murs et
les toitures abîmés. le monastère qui abritait autrefois de nombreux moines et qui,
telle une immense ruche, bourdonnait de leurs prières, de leurs chants liturgiques
et des tintements de cloches, ne comprend actuellement qu’un seul vieux moine, le
père sima, le supérieur du couvent, qui avec son neveu tuberculeux qui l’assiste,
subit fréquemment les brutalités des arnaoutes locaux :
la violence de ceux-ci est telle qu’ils ont tué 13 higoumènes et 35 moines ayant
précédé le père sima. Bref, il n’y a eu aucun supérieur du monastère Dévitch qui est
mort de mort naturelle. on en a la liste complète contenant le nom, le jour et même
l’heure de la mort de chacun d’eux, ainsi que de leurs assassins. […]ils ont souvent
attaqué le père sima et son neveu, en les battant cruellement et en les piétinant,
d’où la complète prostration de l’higoumène et de son neveu, la tuberculeuse
aggravant l’état de ce dernier. les arnaoutes dans leurs zouloums, méfaits, vont
13
jusqu’à interdire d’ouvrir les fenêtres des cellules, et même d’avoir un chien ou un
chat dans l’enceinte afn d’extirper de ce monastère et d’y anéantir tout ce qui est
chrétien. Nous n’avons pas tardé à nous en persuader : à peine avions-nous ouvert la
fenêtre de la chambre de l’higoumène, qu’il sauta, comme dans un accès de fèvre,
et la ferma aussitôt, malgré l’extrême chaleur, en s’écriant : « Non, par Dieu et saint
Jean, ils vont vous tuer tout de suite ! » a notre question : « qui ? », il nous répondit
en nous montrant un arnaoute au-delà du ruisseau sur le versant de la montagne.
Nous pensions que le père sima exagérait, et avons voulu vérifer ses dires, en
ouvrant la fenêtre dès l’entrée dans notre chambre. mais sous peu, le fusil arnaoute
se ft entendre de l’autre côté du ruisseau, retentissant dans l’énorme montagne.
1
en proie à la misère, à la décrépitude, à maltraitance, à la solitude, à l’angoisse
perpétuelle, le père sima, contrairement au pauvre Job, semble avoir épuisé toutes
les ressources de sa foi en se plaignant amèrement à son visiteur de l’abandon par
Dieu et par ses saints, même par le patron de ce haut lieu, le saint Joanikie. et l’his-
torien de tenter de le consoler, avant de lui demander de voir la bibliothèque qui se
trouve dans la tour du monastère, où il constate un vrai désastre civilisationnel :
au premier étage, il y avait une quarantaine de divers livres manuscrits du Xiv
e
au
Xvi
e
siècles, dispersés et déchirés. ils traînaient dans les rayons humides, ainsi que
dans l’énorme ossuaire, kostilna, imbibés d’humidité, d’odeur des restes humains
insuffsamment décomposés, et se dégradant et pourrissant ainsi. Dans leurs marges,
fgurent des notes importantes pour notre passé que nous avons recopiées. De là on
accède au deuxième étage d’où un couloir conduit aux bâtiments côté nord et un
autre aux caves. au troisième étage se trouvent trois petites pièces dont la plus
grande est entièrement peinte et dont le plafond est partout troué de balles tirées par
les turcs furibonds, inhumains et peut-être ivres. Dans cette chambre fut égorgé le
père païssie dont parle Hilferding dans son récit de voyage ; il a formidablement
lutté et a blessé trois de ses assaillants, avant de tomber sous le quarante-cinquième
coup de couteau. et alors qu’il était encore vivant, on lui a déchiré les entrailles
et extrait le foie. les traces de sang sont encore visibles par endroits sur les murs.
telle est la vie à Dévitch !
2
voilà à quoi ressemble la fameuse civilisation ottomane dans les Balkans tant
vantée par de bonnes âmes impatientes de voir la turquie, avec un tel héritage,
intégrer l’union européenne ! la serbie où feurissait une splendide civilisation
quelques siècles auparavant, se trouvait alors en proie à la barbarie des tribus sau-
vages utilisées par l’occupant asiatique !
quant aux fdèles, comme il n’y a plus de serbes aux alentours de Dévitch,
ils se composent principalement de quelques tziganes ou egyptiens orthodoxes
qui entretiennent tant soit peu la propriété monastique et qui survivent ainsi eux-
mêmes, habitant dans de simples cabanes. « que notre reconnaissance et celle de
1. Ibid., 149.
2. Ibid., pp. 152-153.
138
toute la serbité, de toute la chrétienté slave aille à nos chers frères tziganes ortho-
doxes qui n’ont pas abandonné ce haut lieu serbe, mais endurent toutes sortes de
maux pour lui ! », s’écrie l’auteur bouleversé devant une telle déchéance où, en
plus, règnent l’anarchie et la violence. celles-ci sont telles que même le voïvode,
le protecteur albanais, le dorzon du monastère, n’y est pas en sécurité, soit à cause
de la jalousie à l’égard du bénéfce dont il jouit, soit à cause de soupçons qui pè-
sent sur lui d’être en collusion avec les prêtres serbes. le voïvode du monastère
Dévitch fut, en effet, blessé et faillit être tué par les gens de sa tribu à cause d’un
chien, ce que miloyévitch raconte ainsi :
ici, comme partout ailleurs, le voïvode du monastère est quelque chef de clan ar-
naoute, qui passe son temps assis à la porte du monastère, mange, boit, ne fait rien, et
reçoit 2 ducats impériaux de salaire de la part du monastère parce qu’il est supposé le
garder. c’est ainsi que le voïvode actuel de Dévitch est le fls de ce même arnaoute
qui, il y 13 ans, a égorgé l’higoumène d’alors. […] Bien que le voïvode monastique
ait rapidement informé les arnaoutes dans la montagne de la présence dans le monas-
tère des hommes du sultan, pour lesquels nous nous faisions passer, il nous a intimé
de ne pas ouvrir la fenêtre et de ne pas nous en tenir trop près, car cela les incite à
tirer, ainsi que de mettre notre bougie, lorsque nous l’allumons, sur le plancher. Nous
étant déjà rendus compte de leur opportunité, nous avons suivi ces conseils sans
réféchir et à la lettre. et nous avons bien fait, comme l’a démontré la jambe cassée
du voïvode, saine et sauve il y a seulement huit jours, maintenant plâtrée. ce sont
les gens de son propre clan arnaoute des gachanis qui la lui ont cassée à cause d’un
chien. le voïvode avait son chien qu’il menait avec lui pour sa propre sécurité, mais
aussi pour garder le monastère. mais comme les arnaoutes ne permettaient pas que
le monastère ait son chien ou un autre animal, ils l’ont averti à plusieurs reprises de
ne pas laisser entrer son chien dans l’enceinte monastique, sinon ils le tueront afn
qu’il ne défende plus le monastère ; les autres, imputant au voïvode d’avoir vendu le
chien au monastère et de l’y tenir sous son nom afn que les gachanis ne le tuent pas.
quoique le voïvode ait réfuté ses allégations, un jour, malheureusement pour lui, le
chien est sorti boire de l’eau au ruisseau voisin mais, au retour, un coup de fusil de-
puis la montagne a éclaté et l’a atteint près de la porte où il s’est écroulé en hurlant et
en gémissant horriblement. le voïvode est accouru et, ayant aperçu trois attaquants, a
tiré sur eux, en blessant un, mais pendant qu’il chargeait son fusil et traînait son chien
mort dans l’enceinte monastique, les deux autres ont tiré sur lui, l’un lui cassant la
jambe gauche, l’autre lui égratignant les côtes droites. maintenant le sang est versé,
et on verra comment l’affaire va être réglée.
1
en laissant les arnaoutes locaux au seuil d’une nouvelle guerre de vendetta in-
terclanique, miloyévitch termine son pèlerinage à Dévitch sur ce sombre tableau :
on ne sait pas ce qui est pire et plus morne à voir : ce triste et douloureux haut lieu
serbe isolé, ou ces pauvres et affigeants représentants de notre peuple qui s’en
occupent et dont certains ont l’air d’être dérangés et simples d’esprit, ou bien ces
1. Ibid., 150.
139
martyrs qui font l’offce et qui auraient davantage besoin de soins, de remèdes et
de repos, que de la chasuble et d’habits sacerdotaux ou enfn, toute cette horreur et
épouvante de toutes parts qui accablent ce bout de terre serbe pur ? tout ceci est si
malheureux, si triste, si amer, si misérable et si affreux, que l’on continue d’en être
saisi d’horreur même quand on a quitté ce lieu.
1
en effet, on est à Dévitch dans l’un des derniers cercles de l’enfer kossovien
créé par l’occupant turc. « il n’existe pas aujourd’hui de monastère au monde qui
soit dans une situation plus diffcile que ne l’est Dévitch », dit encore miloyevitch.
mots qui vont se vérifer également lors de la seconde guerre mondiale lorsque
les albanais à l’ombre de l’occupation fasciste italo-germaine, vont incendier le
monastère de Dévitch qui, relevé de ses ruines, a subi le même sort de la part des
albanais sous l’égide de l’agression de l’otaN contre la serbie, en 1999.
La dangereuse traversée du mont Klissoura aux restes humains
sur le chemin de Patch.
l’historien est si déprimé par ce qu’il a vu à Dévitch, qu’il le quitte avec le
sentiment de celui qui va à l’échafaud, et prend le chemin de petch qui passe par
les monts de Dévitch. il a pour guide le jeune voïvode du monastère, melman, qui
ressent une telle peur qu’il ne cesse de prier à haute voix, en particulier à travers la
gorge profonde dite klissoura, véritable tanière de brigands :
elle est toute entière couverte de forêts dont les arbres des deux côtés du che-
min portent de nombreuses traces des balles et d’entailles au couteau. ici on tue,
on massacre tous les jours non seulement les voyageurs, mais les divers grou-
pes de brigands qui s’affrontent l’un avec l’autre. melman continuait à faire sa
prière en hurlant : Allah-Allah, Il-Allah, et ainsi de suite. au moindre bruit des
branches ou des feuilles, aussi bien nous-mêmes que melman, nous portions, non
pas volontairement mais instinctivement, nos doigts sur la gâchette de nos fusils.
son visage se couvrait de grosses gouttes de sueur et sa langue se raidissait de
la constante répétition de la prière arabe. après une longue montée de klissoura,
dont nous gravîmes le sommet, un plateau où s’offrait des deux côtés un spectacle
horrible : d’un côté les jambes humaines en grande partie rongées, de l’autre côté
les bras, la poitrine et la tête, et un peu plus loin, le cadavre d’un énorme cheval
turc de race arabe, mangé d’un quart, tout cela dégageant une affreuse puanteur.
près des restes humains se formait déjà un tas de cailloux sur lequel melman jeta le
sien qu’il avait ramassé et accroché à sa ceinture déjà dans la vallée. Nous ne pû-
mes que conjecturer sur le fait de savoir qui avait pu manger l’homme et le cheval
d’autant que pas un seul oiseau ni une seule bête sauvage ne se faisait entendre ni
voir. Nous poursuivîmes le chemin en silence transis et tremblant de peur à travers
la forêt toujours marquée par les traces de balles et de poignards de malheureux
combattants. finalement melman aperçut un arnaoute en lequel il reconnut aussi-
1. Ibid., p. 156.
140
tôt un latin, qui guettait partout autour de lui du haut d’un gros buisson, nous visant
déjà, ce que nous fîmes aussi dans sa direction. mais bientôt entre les deux arnaou-
tes se noua une longue conversation dans laquelle revenait constamment : bessa,
bes ! bessa, bes !, et dont nous proftions pour nous rapprocher du premier arbre et
nous abriter derrière lui, en descendant de nos chevaux. l’accord qui s’ensuivit fut
illustré par la démonstration de la part de l’arnaoute embusqué : tendant son fusil
en avant, il en tourna la culasse en haut et le canon en bas, en criant sans cesse et
nous avec lui : bessa, bes ! bessa, bes ! (parole d’honneur, serment inviolable), tout
en prenant soin de nous éloigner aussi vite et aussi loin que possible.
1
Nos explorateurs de leur propre pays, ayant traversé sains et saufs la dange-
reuse gorge, voient s’ouvrir devant eux, en croissant, du sud-ouest au nord-ouest,
la magnifque montagne de mokra couverte de neige et d’azur, avec à ses pieds la
belle et féconde plaine de métochie. là aussi melman, qui n’avait cessé de ma-
nifester sa peur et de réciter sa prière, se révéla un autre homme avec son origine
serbe enfouie dans le fond de son psychisme :
Nous avions fni par croire que notre guide était un mahométan bigot, qui avait per-
du sa langue avec la mort de mahomet, mais nous nous étions tout à fait trompés. a
peine étions-nous éloignés de la montagne, que notre melman jeta son bonnet par
terre, se mit à danser, nous serra la main et nous félicita de l’heureux passage par la
klissoura, qu’il n’avait point espéré et, continuant à danser et à sauter, il s’exclama :
« a présent ne craignez rien, vous êtes des hommes chanceux. regardez en bas !
Dans ces villages ne vivent que les serbes qui sont plus courageux que les arnaou-
tes ! un seul d’entre eux est capable d’affronter dix arnaoutes et de les disperser
tous ! vous avez vraiment plus de chance que les autres hommes ! J’en ai conduit
plein par cette maudite klissoura, mais jamais sans fusillade. certes, je n’ai jamais
perdu la face, car je les ai fait traverser tous vivants, bien que souvent blessés. »
2
combien la klissoura est meurtrière, c’est ce dont témoignent également ces
nombreux tumulus, la plupart se perdant dans la végétation, mais dont une ving-
taine, s’étant formés durant les derniers mois, est toute récente : les musulmans
jettent ces pierres par compassion, pour le salut de l’âme. Déjà dans le premier
grand village, souvogrlo, qu’il traverse, miloyévitch constate que quatre églises,
respectivement consacrées à saint Nicolas, à saint elie, à saint Jean Baptiste et aux
saints-archanges, s’y élevaient à l’époque médiévale, comme l’attestent les ins-
criptions en ancien serbe sur le restant des murs, que l’historien scrupuleusement
recopie, mécontentant quelques indigènes qui n’auraient pas hésité à se servir de
leurs armes, si la partie opposée n’y avait été également prête, et surtout si mel-
man n’y avait pas joui de la réputation d’être un redoutable tueur d’hommes. ap-
paremment, le tchaouche, gendarme, en proie aux rapaces et aux bêtes sauvages
dans la klissoura, était l’une de ses victimes.
1. Ibid., pp. 158, 159.
2. Ibid., p. 160.
141
innombrables sont d’autres témoignages semblables de la présence serbe en
métochie que miloyévitch répertorie et décrit sur maintes pages, avant d’arriver
au monastère de petch situé à proximité de la ville éponyme, aux pieds des monta-
gnes l’entourant en demi-cercle que coupe au milieu le déflé de la rivière Bistritsa
dont les vagues, à sa sortie du canyon, baignent les fondations du monastère. c’est
un grand complexe monastique, poussé à l’emplacement d’une ancienne basilique
byzantine et composé essentiellement de trois églises incrustées les unes dans les
autres, celle des saints-archanges, celle de saint-Dimitry et celle de la vierge odi-
ghitria, bâties et ornées de fresques principalement sous les archevêques arsène,
Nicodime et Daniel au Xiii
e
et au Xiv
e
siècles. siège des archevêques, puis, à par-
tir de 1346, date de l’élévation de l’archevêché au rang du patriarcat sous le tsar
Douchan, des patriarches serbes, le monastère de petch demeura le centre religieux
de la serbie jusqu’à la conquête défnitive de celle-ci par les turcs en 1459, qui
supprimèrent le patriarcat. il sera rétabli, en 155, à l’initiative du grand vizir me-
hmed pacha sokoli, un serbe islamisé d’Herzégovine, qui fera nommer patriarche
son propre frère makarie. ses successeurs se maintiendront tant bien que mal – l’un
d’eux sera pendu à Broussé par les turcs – sur le trône de petch, avant sa nouvelle
suppression par ordre du sultan en 16, et qui se prolongera jusqu’à la libération
du kossovo en 1912, en fait jusqu’à la création de la yougoslavie en 1918.
Le triste état du complexe monastique de Petch,
capitale ecclésiastique de la Serbie médiévale.
c’est ce haut lieu, chargé de tant d’histoire, mais aussi l’unique ensemble archi-
tectural et pictural, qu’atteint miloyévitch au bout d’un mois de sa traversée de la
vieille serbie, pour constater aussitôt, en visitant d’abord les vestiges de la résiden-
ce des patriarches sur l’autre bord de la Bistritsa, face au monastère, la profondeur
du cauchemar dans laquelle la serbie se trouve plongée depuis des siècles :
qui n’a pas vu toute l’horreur des grandes dévastations, doit entrer dans ces
décombres de l’ancien palais patriarcal serbe pour demeurer stupéfait et interdit
devant la tyrannie et la barbarie qu’a subies cet édifce. il n’existe pas la moindre
place dans ce lieu, au plancher, sur les murs ni partout ailleurs, en haut, en bas, au
travers, en long, en large, en avant, en arrière, en biais qui ne soit pas criblée de
balles ou entaillée au sabre et au couteau. De même qu’il n’y a pas de place qui ne
soit souillée par le sang humain innocemment versé ou par autre chose.
1
et en ce qui concerne le monastère lui-même, miloyévitch en fait une lon-
gue description détaillée, église par église, pièce par pièce avec les fresques, les
ornements et les inscriptions, démontrant sa richesse architecturale et artistique
en même temps que les dégradations qu’il a subies. capitale religieuse de la plus
1. Ibid., 94.
142
grande puissance en europe du sud-est, que fut la serbie au Xiv
e
siècle, le monas-
tère de petch est réduit à l’état d’indigence, d’abandon et de ruine provoqué par
une longue occupation cruelle, comme en atteste miloyévitch :
on exerce de terribles violences sur ce monastère non seulement de la part des
brigands qu’essaye de contrer le voïvode, un bey de rougova, installé dans la tour
à l’entrée, mais aussi de la part des autorités mêmes. il ne se passe pas un seul
vendredi sans que le medjlis de petch au complet avec tous les hodjas et chéiks
en vue, ne vienne festoyer au monastère, que ce soit un jour de fête ou un jour
ordinaire ou qu’il y ait du monde ou non ; cela ne les concerne pas. en compagnie
du medjlis se trouvent le moudir, les grands hodjas, des chéiks et les autres. ils
s’installent dans les meilleures pièces du monastère et la communauté doit, sans
aucun dédommagement, les entretenir et les servir. on peut encore passer sur ce
qu’ils engloutissent eux-mêmes de tzitzvara et de pilav et d’agneaux rôtis, mais
s’y ajoutent leurs servants et leurs kavas dont le nombre peut atteindre 15 à 20
personnes, car aucun turc de quelque importance, pas plus que la moindre autorité
turque pouilleuse ne se déplace sans une grande escorte. […] D’autre part, en
essayant à notre arrivée de tuer l’higoumène, on a tué un habitant de petch et cassé
le bras à un moine en tirant sur lui au bord du ruisseau miroucha.
1
Naturellement la petite fraternité de sept à huit moines, si exploitée et terrori-
sée, ne peut parer au plus pressé pour maintenir en état l’énorme complexe mo-
nastique de sorte que des parties entières subissent une dégradation à vue d’œil,
comme l’église de saint-Dimitry dont la toiture en plomb a été enlevée, laissant le
champ libre à l’action des intempéries :
a l’époque où le monastère était resté désert, le mur l’entourant a cédé du côté nord,
permettant aux torrents de la montagne de déverser des quantités de boue, de terre
et de pierres contre l’église de saint Dimitry, ce qui a permis facilement à l’ennemi
de monter sur le toit et d’en enlever le plomb afn que les intempéries fnissent de
la détruire. actuellement l’église de saint Dimitry a de telles craquelures dans son
dôme et dans ses voûtes, que l’on peut sans nul effort y introduire des objets de
la grandeur d’un poing. la voûte nord-est s’est fssurée du haut en bas de ce saint
temple, de même que la colonne porteuse de la voûte sud. a cause de ces ouvertures
béantes, l’ancienne peinture murale dans cette église est terriblement abîmée, de
sorte que l’on n’y distingue plus que les traces de quelques montagnes, de cités et
de forêts et, par endroits, de saints.
3
cependant, si les fresques subissent une telle dégradation, les livres n’en sont
point épargnés, bien au contraire, on est là en pleine horreur :
il ne reste actuellement dans le patriarcat que seulement 123 livres, les uns entiers,
les autres défaits, les autres encore à moitié pourris. ils se trouvaient, pour la
plupart, jusqu’à notre arrivée, dans la kostilnitsa, ossuaire, ayant été ainsi dégradés.
1. Ibid., p. 195.
3. Ibid., pp. 234-235.
143
comme ils y avaient été déposés, il y a probablement 100 à 200 ans, les livres se
confondaient avec les os, les crânes humains. un petit nombre d’entre eux était en
cuir, certains étaient tellement attaqués par l’humidité qu’ils ressemblaient plutôt
à de la glue et dégageaient l’odeur de la charogne, du fait qu’ils étaient restés
beaucoup de temps parmi les ossements humains également en proie à l’humidité.
Nous avons sorti ces restes des ouvrages englués au soleil de Dieu pour les sécher,
en séparant ce qui était poisseux de ce qui avait encore gardé l’aspect d’un ancien
livre serbe écrit sur du cuir. il y a eu trop à faire et le travail était écœurant et
dangereux pour la santé, mais le brave et le très révérend père higoumène nous y
aidait, en vomissant constamment. il a tout de suite commandé une armoire afn de
les y mettre tous.
1
miloyévitch constate, en consultant des reçus signés par certains visiteurs qui
l’ont précédés, que de nombreux livres ont été emportés par ceux-ci. ainsi Hil-
ferding en a emporté six en cadeau du monastère à la Bibliothèque impériale de
saint-pétersbourg.
Machination pour détruire le monastère patriarcal de Petch.
en visitant les restes des tours fortifées aux alentours du monastère et des
ermitages, miloyevitch aperçoit un hodja en guenilles, en train de jeter des pierres
sur le petit troupeau de chèvres monastiques.
Ne pensez pas que c’est quelqu’un d’insignifant, écrit miloyevitch en commençant
l’histoire de ce personnage, car c’est cette personne qui a voulu, invoquant la loi de
la charia, détruire le patriarcat il y trois ans. le hodja est à l’origine serbe, du village
de livoch, mais ayant servi chez un riche boucher turc, celui-ci le persuada de se
convertir à l’islam, lui ayant fait miroiter le mariage avec sa flle unique et l’héritage
de tous ses biens à sa mort. mais après avoir passé à l’islam, il fallait qu’il apprenne
la langue turque ou shiptare et pour le faire, on lui trouva une arnaoute latine, née
mahométane puisque déjà sa mère s’était convertie à l’islam, une véritable harpie
si loquace qu’une multitude d’hommes n’eût pas réussi à la contredire. puis on le
poussa, pour faire ses preuves, à devenir hodja et à appeler, en tant que muezzin du
haut de minaret, les fdèles à la prière, lui faisant toujours miroiter le mariage avec
la flle du boucher, l’héritage etc. quand il a satisfait à toutes ces conditions, on en
a ajouté une nouvelle assortie d’une nouvelle promesse : on le fera pacha pourvu
qu’il détruise le patriarcat. et pour commencer, on lui donna un terrain à proximité
immédiate du patriarcat, que les turcs avaient usurpé, afn qu’il y construise une
maisonnette. mais on ft celle-ci de façon à ce que la porte et les fenêtres soient
tournées vers le monastère afn que l’on puisse voir depuis les fenêtres des cellules
tout ce qui se passe dans la maison du hodja, ses allées et venues, ses bagarres
avec sa femme assistée par un chien, provoquant l’hilarité du personnel servant
dans le monastère. tout ceci était calculé pour que le hodja puisse porter plainte
auprès du medjlis de petch. il ne tarda pas à le faire avec les 500 à 600 signatures
1. Ibid., p. 210.
144
réunies des musulmans locaux, invoquant comme argument l’impossibilité de vivre
tranquillement et d’exercer sa charge de représentant des vrais croyants du fait de
la gêne que constitue pour lui le monastère avec ses moines et, par conséquent,
demandant sa destruction pure et simple. une ordinaire petite bâtisse primait sur
l’immense édifce du patriarcat élevé il y a plus de huit cents ans !
le medjlis convoqua les moines qui, en apprenant la plainte, demeurèrent comme
foudroyés. toute la ville de petch se trouvait en ébullition et on n’attendait que
la sentence du medjlis pour se mettre à l’œuvre. le medjlis, cependant, reportait
sa décision, avant d’extorquer, moyennant de fausses promesses, tout l’argent
aux moines, pour procéder alors à la destruction du monastère sous prétexte qu’il
constituait une gêne pour le hodja et ses gens. les moines, estimant qu’une telle
chose ne peut se faire dans un siècle avancé qu’est le nôtre, ne donnèrent rien au
medjlis qui décida d’appliquer la sentence, la justifant par le prétendu ennui que
causaient les moines pour le hodja dans l’exercice de ses fonctions et surtout par
leurs regards indiscrets dans son harem, enfreignant ainsi les strictes prescriptions
de la charia. il ne restait que l’approbation du jugement par le vali du kossovo, qui
le refusa au prix d’une disgrâce.
cependant, toute la faute fut mise sur le compte du malheureux hodja que l’on
abandonna, l’accusant d’avoir fait preuve d’incompétence et de lâcheté, d’avoir
reçu en vain des milliers des groshs collectés dans les mosquées, ainsi qu’un beau
manteau. aussi sa femme lui ft vivre l’enfer, déversant sur lui des fots d’injures, le
traitant de porc, l’incitant à se signer au son des cloches et aux coups de talandon,
avant d’incendier, une nuit, la maisonnette, suite à des visions qu’elle aurait
commencé à avoir, alors que le malheureux hodja versa dans la folie furieuse qu’il
manifesta en se vengeant sur les chèvres monastiques.
1
miloyévitch termine ce deuxième volume de son grand récit de voyage à tra-
vers la vieille serbie en formulant le vœu de voir un jour le kossovo libéré et
le monastère de petch redevenir le centre de la vie spirituelle serbe. et lors de la
guerre qui éclata entre la serbie et la turquie, de 186 à 188, il essaya d’y contri-
buer en organisant des unités de volontaires précisément sur des territoires de la
vieille serbie, qu’il commanda avec succès.
Ivan Yastrebov, diplomate et balkanologue, donne une vision du sort des
chrétiens de la Vieille Serbie et de la Macédoine dans le contexte de la
politique des puissances européennes envers la Turquie.
parmi de nombreux auteurs étrangers qui ont laissé des témoignages sur le
kossovo, une place particulière occupe ivan stépanovitch yastrebov (1839-1894),
orientaliste, connaisseur des langues serbe, grecque, turque, albanaise et perse. il
fut de ce fait chargé par le gouvernement impérial de mission dans les Balkans,
en tant que consul d’abord à prizren en 180, puis à scutari jusqu’à 185, pour
revenir, durant 189-1880 à prizren, avant d’être nommé consul à Janina, ensuite
1. Ibid., pp. 258, 259, 260.
145
consul général à salonique. outre par ses connaissances sur les Balkans, il se
distinguait par un grand courage qui impressionnait les albanais, le considérant
comme « le plus héroïque des consuls », et forçait leur respect. en effet, afn de
collecter les renseignements, sur l’ouvrage qu’il projetait d’écrire, il visita les en-
droits les plus reculés et les plus perdus de l’albanie, même ceux où n’avaient
pas osé s’aventurer les voyageurs les plus hardis, comme Johan georg Hann et
Hyacinthe Hecquard.
J’ai puisé les témoignages de yastrebov sur le sort des chrétiens en turquie
européenne principalement dans l’ouvrage Peuplement slave en Albanie de a. m.
selichtchev, où les rapports consulaires de yastrebov relatifs au kossovo et à la
macédoine sont reproduits in extenso, ainsi que dans l’étude de yastrebov lui-
même, La Vieille Serbie et l’Albanie, parue à titre posthume à Belgrade.
la grande importance de ces rapports, c’est que le diplomate russe traite de
la situation dans les Balkans dans le contexte de la politique des puissances euro-
péennes, en premier lieu de l’autriche, ambitionnant de succéder à la turquie
dans les Balkans, et de l’angleterre, soucieuse de s’opposer à l’infuence russe
fût-ce par la prolongation du statu quo esclavagiste. un lord turcophile avouera
cyniquement à yastrebov que les Britanniques méprisaient les turcs, mais qu’ils
redoutaient la puissance slave et que, par conséquent, ils devaient instruire les
turcs et leurs suppôts d’agir d’une façon qu’ils n’auraient jamais imaginée. mots
qui résument toute la malédiction de la politique européenne envers la russie,
posant à celle-ci toutes sortes d’entraves afn de casser la turquie, que ce soit avec
les guerres victorieuses de catherine ii, celles d’alexandre i
er
et Nicolas i
er
, enfn
celle d’alexandre ii qui faillit se terminer par le désastre complet de la turquie
et la libération défnitive des peuples balkaniques et caucasiens. malheureuse-
ment l’autriche, l’allemagne et l’angleterre s’y opposèrent, faisant pression sur
la russie pour signer le traité de san stefano, avant de convoquer le congrès de
Berlin pour réviser ce traité jugé trop favorable à la russie et à ses protégés dans
les Balkans, la Bulgarie, la serbie et le monténégro.
La genèse de la Ligue albanaise sous les auspices de l’Autriche
et avec l’approbation de la Turquie.
c’est à la suite de sa nomination, en juillet 189, au poste de consul à prizren,
qu’il adresse, le 5 juillet 189, à son ministre un long rapport confdentiel sur la
situation en albanie, en vieille serbie et en macédoine à la suite de la formation
de la ligue albanaise l’année précédente à prizren. les albanais s’en font un titre
de gloire comme d’un événement ayant signifé leur prise de conscience nationale,
mais les sources historiques contemporaines attestent qu’en fait derrière cette idée
se trouvait le gouvernement turc, comme l’écrit notamment yastrebov :
Depuis deux ans déjà on fait le bruit dans tous les journaux sur l’existence de la
146
ligue albanaise, sur ses buts et ses intentions. le centre en est la ville de prizren.
[…] comme on le sait, la ligue a été créée après la conclusion de notre paix avec
la turquie et, par conséquent, après que le traité de san stefano a été connu de
tout le monde. cependant elle a pris quelque forme lorsqu’en europe a été lancée
la campagne contre ce traité et lorsque la turquie s’est mise à se plaindre et à se
lamenter devant l’europe qu’elle a signé ce traité sans le vouloir.
tous ceux qui on écrit sur la ligue ont abusivement soutenu en induisant en erreur,
que les albanais eux-mêmes ont créé cette ligue, leur conscience nationale et celle
de leur indépendance s’étant exprimées ainsi. […]le gouvernement turc, voyant
sa situation sans issue après le traité de paix de san stefano, ne savait pas quoi
entreprendre pour adoucir sa mauvaise fortune et rendre moins dure la sentence. il
n’aurait eu aucune idée lui-même à cette fn, si ses amis serviables ne lui avaient
pas souffé qu’il était nécessaire de créer une ligue albanaise pour effrayer l’europe
par de nouvelles complications dans la péninsule Balkanique à la suite de ce traité.
l’autriche, intéressée, peut-être, encore plus que la turquie, de ne pas laisser la
serbie et le monténégro élargir leurs frontières, a inventé ce truc.
1
le prétendu avènement de la conscience albanaise n’est en fait qu’une ma-
chination autrichienne afn d’empêcher les serbes de poursuivre leur libération,
celle-ci étant en opposition complète à la vieille ambition de l’autriche de succé-
der à la turquie déclinante dans les Balkans. si bien que l’autriche s’opposait à
la cession par la turquie à la serbie et au monténégro des régions conquises par
les deux principautés lors de la guerre de 186-188, ce à quoi la turquie avait
consenti lors de la signature du traité de san stefano entre elle et la russie en
mars 188. yastrebov poursuit sa mise à nu des menées autrichiennes moyennant
les albanais :
atteints au vif par le traité de san stefano, les autrichiens se sont employés à
forger une démonstration contre ce traité à travers les albanais, soi-disant prêts à
rester, les armes à la main, sur leurs terres attribuées selon le traité au monténégro
et à la serbie. la porte s’est saisie de ce conseil comme le noyé se saisit d’une
brindille, et avec l’aide des agents autrichiens agissant à travers le clergé, recevant
la paye autrichienne, le gouverneur général a réussi assez rapidement à organiser
la soi-disant ligue, d’autant mieux qu’il a généreusement gratifé d’argent les
membres élus de la ligue. voyant que tout cela se fait par les autorités turques,
le consul anglais a encouragé leurs desseins ayant pour but de nuire à la serbie et
au monténégro, et n’a pas donné d’importance particulière au développement des
prétentions albanaises au détriment de la turquie. les membres élus de la ligue, les
beys et les imams, pris en charge et ayant leurs frais de voyage payés, se sont hâtés
à prizren pour l’ouverture de leur assemblée. la même attention était montrée par
les autorités à l’égard des députés des autres contrées. on a juré dans l’assemblée,
armes à la main, de reprendre aux deux principautés les terres conquises, et si cela
était impossible, de ne les céder à aucun prix. c’est dans ce sens qu’a été rédigé par
le pacha de prizren le programme de cette assemblée, et signé par tous les députés.
1. a.m. selichtchev, Le peuplement slave en Albanie, sofa, 1931, p. 115.
14
il a suff des cinq jours pendant lesquels ces députés ont séjourné et palabré
à prizren, pour que les autorités turques hypocritement informent la porte de
l’événement comme du danger qui menacerait le gouvernement, etc., etc. De leur
côté, les agents autrichiens ont communiqué à leurs supérieurs, que les choses
prenaient une tournure horrible, tandis que les désœuvrés correspondants étrangers,
ne comprenant pas de quoi il s’agit et souhaitant satisfaire la curiosité de leurs
lecteurs, se sont adonnées à la tromperie et ont répandu, mieux que les turcs, ce fait
dans leurs articles. la tricherie a réussi à merveille.
mais c’était peu encore, il fallait informer de l’existence de la ligue le congrès de
Berlin. et voilà que les albanais illettrés se sont précipités à Berlin, d’abord par
les télégrammes de leur peu de désir de céder le moindre morceau de terre aux
principautés serbes. les télégrammes ont été composés dans le consulat autrichien
et vus par le pacha et le consul anglais ensemble. l’envoi des télégrammes a été
suivi par l’envoi d’une pétition à Berlin avec de nombreux signataires aux titres
apocryphes. le pacha n’a eu aucune diffculté à réunir ces signatures parmi les
musulmans, alors qu’aux catholiques a été suggéré par un agent autrichien de ne pas
gêner l’action entamée en vue de sa réalisation.
1
cependant, comme le congrès de Berlin, avait confrmé les clauses du traité de
san stefano en ce qui concerne l’attribution des régions de pirot, de Nich, de to-
plitzé, de vranié à la serbie, et de celle de goussinié et de podgoritsa au monténé-
gro, et reconnu les deux principautés comme états indépendants, la turquie, afn
d’éviter d’honorer sa signature, continuait de brandir l’épouvantail de la ligue
albanaise. autrement dit, si on met à en œuvre les décisions du congrès de Berlin,
les albanais, sans que la porte puisse les en empêcher, vont mettre les Balkans à
feu et à sang. mais cette fois-ci sans beaucoup de succès, excepté pour goussiné
et ses alentours où les albanais de petch et de Djakovitsa, considérant cette région
comme leur appartenant, vinrent en masse s’opposer à sa cession au monténégro,
alors que le changement d’autorité à podgoritsa se passa sans la moindre réaction
des albanais. quant à l’autriche, tout en montrant plus de retenue, après avoir
obtenu au congrès de Berlin la mise de la Bosnie-Herzégovine sous son adminis-
tration, elle continuait néanmoins sa politique antiserbe. en effet, la presse vien-
noise présentait de nombreux méfaits albanais en vieille serbie et en macédoine,
comme autant de réactions de la part de la ligue, prétendument provoquées par
les décisions du congrès de Berlin, jugées trop favorables à la serbie et au monté-
négro. là encore, yastrebov met les choses au point :
s’il en était ainsi, cela signiferait-il qu’il faudrait considérer chaque meurtre, chaque
vol et tout le reste en macédoine comme partout en vieille serbie ou dans d’autres
lieux limitrophes de l’albanie, comme activité de la ligue albanaise ? en aucun
cas ! cet ordre de choses y régnait dans une moindre mesure jusqu’à la guerre,
et maintenant il s’est affermi davantage à la suite du désordre général qui règne
en turquie après la défaite que nous lui avons infigée, dont elle ne se remettra
1. Ibid., pp. 116-11.
148
pas facilement, mettant du temps à reprendre ses esprits. on comprend que les
aventuriers tirent proft d’une pareille anarchie ; ayant la passion de la rapine, ils ne
veulent pas laisser passer une occasion favorable de vivre sur le compte des autres.
en plus, après la guerre, nombreux sont ceux qui sont appauvris ; ils ont besoin de
récupérer leur perte par des moyens licites et illicites ; d’autres encore ne veulent
pas mourir de faim. parmi ces derniers, il y a pas mal de chrétiens qui n’hésitent pas
à dépouiller leurs frères et à s’en scandaliser par la suite à haute voix, en mettant
toute la culpabilité sur les musulmans et surtout sur les arnaoutes. il faut pourtant
dire la vérité : ce sont en priorité les arnaoutes qui pratiquent le vol et la rapine
et, avant tout, les chrétiens en pâtissent. si les arnaoutes étaient guidés par des
principes proclamés par la fameuse ligue de prizren, depuis longtemps endormie
et à peine vivante, ils n’auraient dû en aucun cas nuire aux intérêts des chrétiens,
leurs compatriotes.
Dans le programme d’action de la ligue, il a été hautement proclamé l’idée de faire
attention aux intérêts des chrétiens fdèles au sultan, de considérer leur propriété,
leur vie et leur honneur comme intouchables. tout le plan d’actions, permises par
la guerre et prohibées, était dirigé contre les chrétiens de la principauté et contre
les musulmans ayant des relations avec eux. un seul cas d’attaque des arnaoutes
contre la frontière serbe lors de fête de pâques pourrait découler du programme de
la ligue, mais, là encore, l’explication de toute cette affaire est simple. les réfugiés
de kourchoumlia lors de la guerre sont restés longtemps sans toit et dans la pauvreté
extrême. c’est en proftant du peu de vigilance des garde-frontières serbes durant
la fête, mais aussi mus par la fureur de la vengeance, qu’ils ont pénétré jusqu’à
leurs maisons abandonnées, afn de déterrer les biens qu’ils y avaient enterrés
avant la fuite, et qu’ils ont ainsi lancé l’attaque contre les serbes. a la frontière
monténégrine les arnaoutes vivent en paix.
1
L’Albanie comme le rempart turc contre le Monténégro.
et précisément, en ce qui concerne les relations albano-monténégrines, yas-
trebov, en connaisseur de l’histoire et des mentalités, fait les observations des plus
justes :
les turcs ont toujours considéré l’albanie comme un rempart contre le monténégro.
les albanais ont toujours été leurs soldats obéissants contre celui-ci. et durant
la dernière guerre, ils se sont battus contre les monténégrins, bien qu’avec moins
d’empressement à se précipiter dans le feu, qu’aux temps précédents. toutefois
ce phénomène ne s’explique point par l’idée de leur nation, hostile aux turcs, qui
aurait gagné les albanais, mais simplement parce qu’ils se sont bien rendus compte
de la faiblesse turque, et surtout ils n’ont pas trouvé suffsamment de raisons de
verser le sang contre les monténégrins avec lesquels ils vivent depuis longtemps en
paix : il n’y a pas eu parmi eux de tels contentieux dont le règlement se serait fait par
la force de la vendetta ; en partie aussi parce que la pénétration au monténégro ne se
présentait pas pour eux une affaire proftable. voilà pourquoi ils se sont précipités
1. Ibid., p. 118, 119.
149
contre la serbie où ils proftaient largement de biens pillés. les turcs l’ont bien
compris et les ont dirigés avec malveillance contre la serbie.
1
comme à l’époque au sein d’une turquie malade commençait de plus en plus
à se faire jour l’idée des Balkans aux peuples balkaniques, les albanais y compris,
et le gouvernement russe examinant dans ce contexte la possibilité d’une insurrec-
tion générale en albanie contre la turquie, cette question est également abordée
par yastrebov. il rappelle que les insurrections, telles que celles d’ali pacha de
Janina et de kara-moustapha de scutari, n’étaient en fait que des séditions de
potentats locaux contre le pouvoir central d’istanbul, que certaines tribus se ré-
voltaient contre tel ou tel gouverneur turc, que le meurtre de mehmed-ali pacha
en août 188 par les albanais avait été motivé non point par l’idée de l’indépen-
dance nationale ou par leur hostilité envers le sultan, mais par l’animosité qu’avait
provoquée parmi eux le traité de Berlin. s’y ajoutait l’indifférence que mehmed-
ali pacha manifestait envers l’islam de sorte qu’ils le considéraient comme un
ghiaour, un infdèle. et surtout parce qu’il avait fait fusiller, en 182, près d’une
centaine d’albanais de scutari qui s’étaient révoltés contre une disposition de la
loi émise par la porte, interdisant le port d’armes. yastrebov est catégorique :
l’histoire nous apprend que les insurrections albanaises étaient locales et
n’englobaient jamais toute l’albanie. ces insurrections avaient été assez effrayantes
de la part des musulmans, mais ne manquaient pas d’être rapidement étouffées. il
convient de remarquer qu’ils se saisissaient des armes non pas contre le sultan,
mais contre les pachas à cause de leurs abus. les pachas se succédaient, et les
albanais demeuraient les plus fdèles sujets du sultan. […]
Je me souviens que jusqu’à présent certains beys de la famille de Bouchatli, des
libéraux connus jouissant et bénéfciant d’estime dans quelques parties de l’albanie,
ont de temps à autre exprimé leur mécontentement contre la façon des pachas turcs
d’administrer des régions albanaises ; mais à la suggestion sur la nécessité de gagner,
armes à la main, leur propre indépendance, ces libéraux et les hommes en vue de
se rétracter en disant qu’ils considéraient comme un grand péché de tourner les
armes contre le padichah. c’est exactement cela que disent maintenant les albanais
musulmans, si vous sillonnez de long en large la guéguèrie ; en outre, on rencontre
des imposteurs qui vous remplissent les oreilles de toutes sortes de balivernes contre
la porte, vous présentent des plans d’action, promettent d’organiser le soulèvement
et de renverser d’eux-mêmes de fond en comble la porte pourrie, si seulement vous
leur donnez suffsamment d’argent. […] ces messieurs, ayant pour but le proft,
surgiront immanquablement autour de nos agents en albanie, en vieille serbie,
à Janina et en macédoine et vont leur faire la cour. après, ils vont eux-mêmes
dévoiler le secret aux pachas en vue d’obtenir le bakshish et la faveur.
2
1. Ibid., p. 121.
2. Ibid., pp. 124-125.
150
Dans la dépêche, datée du 2 octobre 189, adressée à l’ambassadeur de russie à
constantinople, yastrebov signale la présence à prichtina du général cluseret, l’un
des chefs de la commune de paris, bénéfciant de la citoyenneté américaine. en fait
ce serait lui qui aurait suggéré à vassa effendi, conseillé auprès du vali du kossovo,
l’idée de l’autonomie des albanais qui n’a pas tardé à se concrétiser avec la création
de la ligue albanaise. cependant à peine créée, celle-ci a commencé à donner des
soucis à la porte. l’accueil plutôt favorable, grâce à l’autriche, des revendications
albanaises présentées au congrès de Berlin, n’a fait qu’encourager les albanais à
poursuivre leur terreur sur les chrétiens. le diplomate russe est très net :
les albanais ont compris que par le droit qui leur a été accordé de se faire entendre
devant l’europe, ils pouvaient impunément tuer, piller et détruire les chrétiens de
la vieille serbie. ils continuent à présent de le faire, quoiqu’avec un peu moins de
véhémence précédant le retour de prisonniers turcs de russie. il faut rendre justice
à ces derniers pour leur reconnaissance ouverte de l’excellent traitement des russes
envers eux durant leur séjour en captivité. il a été désagréable à leurs compatriotes d’ici
d’entendre parler de la grandeur d’âme des russes et de la liberté, de la manière dont
tous les habitants chez nous pratiquent sans distinction leur culte, car ils se rendaient
compte de l’oppression qu’ils exerçaient à l’encontre des chrétiens d’ici.
1
Les Serbes du Kossovo subissent un sort d’esclaves.
Des exemples que yastrebov cite dans sa dépêche du 31 mars 1880, à son su-
périeur à constantinople, prouvent ce à quoi ressemble cette oppression. il écrit :
après mon arrivée ici dans la région de ce consulat en septembre de l’année dernière,
j’ai informé l’ambassade impériale des meurtres et des spoliations dont ont fait
l’objet les chrétiens pendant la guerre et de leur triste condition après la guerre. J’ai
communiqué, entre autres, que dans le seul district de petch 126 chrétiens ont été
tués depuis septembre 186, sans qu’un seul tueur soit non seulement puni, mais
simplement arrêté.
on se croirait au kossovo après 1999, gouverné par la fameuse communauté
internationale en la personne de Bernard kouchner et d’autres représentants de
ladite communauté. ils sont même allés beaucoup plus loin dans leur complicité
avec les albanais, non seulement dans l’impunité des assassins, mais en étouffant,
par exemple, toute enquête concernant le trafc d’organes humains prélevés aussi
bien sur les prisonniers serbes que sur les albanais demeurés loyaux envers la ser-
bie. apparemment, kouchner aurait déclaré qu’une telle enquête déstabiliserait la
province, comme si elle n’était pas suffsamment déstabilisée par l’intervention de
l’otaN et tout ce qu’il l’avait précédé et suivi.
1. Ibid., p. 125.
151
mais revenons à yastrebov qui poursuit ainsi sa description de la triste condi-
tion des chrétiens, victimes de toutes sortes de violences :
Je répète de nouveau que la condition des chrétiens ne s’améliore nullement. Je
reçois constamment les témoignages sur la violence que subissent les chrétiens
de la part de musulmans de cette contrée. la bessa conclue récemment parmi les
arnaoutes et les musulmans arnaoutisés, afn de ne plus tuer ni spolier personne, ne
concerne pas en fait les chrétiens. les criminels continuent, comme jusqu’à présent,
à s’emparer de leurs biens et de leurs bétails et, plus encore, menacent de mort, si
quelqu’un ose souffer un seul mot à qui que ce soit qu’ils ont violé la bessa. Dans
bien des villages, les chrétiens sont forcés de travailler même durant les fêtes, du
matin au soir, dans les champs de leurs oppresseurs avec la peur d’être battus à
mort, tels de vrais esclaves. les malfaiteurs musulmans ne se retiennent point, et
détruisent ouvertement l’élément chrétien.
Je signale ici deux faits, parmi les plus graves, de la violence musulmane. Dans
la nuit du 12 février dix brigands montés sur leurs chevaux ont attaqué la maison
de yovan grouitch dans le village de lipovitsa à 1 h 30 de marche de la ville de
ghnilane et ont embarqué toute sa moisson de blé. ils sont revenus le 21 février
et ont emporté tous ses biens mobiliers parce qu’il a osé se plaindre de leur acte
auprès des autorités. ce faisant, ils ont versé du plomb fondu sur sa tête, de sorte
que grouitch est à présent couché inconscient. cette même nuit du 22 février, les
malfaiteurs ont attaqué la maison de kovatchevitch dans le village de pratèche. ils
l’ont ligoté avec ses deux fls, ont pillé tout son bien et, à la fn, ils ont violé, chacun
à leur tour, la belle flle de kovatchevitch, miléna, et sa flle grozda. maintenant la
famille est restée sans rien, sans le moindre morceau de pain.
1
et dans son rapport, daté du 15 avril 1880, il fait état de violences musulmanes
non seulement sur les chrétiens orthodoxes, mais aussi les catholiques :
la semaine dernière ont été commis des actes arbitraires sans jugement ni instruction.
au kossovo-polié ont été pillés des villages chrétiens de radévo, de Batoussé et
de koriniané. Dans la sredska nahia, deux églises ont été pillées et les livres saints
déchirés de sorte que l’on ne peut plus les employer. Dans la ville de Djakovitsa les
arnaoutes se sont introduits dans la maison du catholique lorenzo et, après l’avoir
pillé et avoir violé devant ses yeux sa flle et sa sœur, l’ont assassiné. De façon
générale, ici, règne dans des villes et dans des villages la terreur exercée par des
assassins et des pillards.
2
plus tard, il rapporte d’autres cas, comme celui de ce viol collectif d’une fllette
serbe :
trois albanais ont violé une petite flle de treize ans. les serbes n’osent pas se
plaindre aux autorités. ceux qui l’ont fait l’ont payé de leur tête, et plus personne
1. Ibid., p. 46,4.
2. Ibid., p. 126.
152
n’a confance dans la protection des autorités. le peuple raconte que les atrocités
actuelles dépassent même celles commises après la guerre de crimée et qu’on a
l’impression que tout se soit ligué pour anéantir la population serbe.
1
a la violence des albanais locaux, va s’ajouter celle des albanais et des mu-
sulmans ayant quitté la serbie et la Bosnie, souvent de leur propre gré, n’acceptant
pas de vivre dans des pays chrétiens :
la situation des chrétiens de ces régions est déplorable partout. les réfugiés albanais
de serbie et de Bosnie pillent les maisons chrétiennes, surtout dans le district de
prichtina, de petch et de ghnilane. les albanais d’ici agissent de même, bien qu’ils
aient donné leur parole qu’ils ne toucheraient pas aux chrétiens, mais la parole ne
vaut qu’à l’égard des musulmans, elle ne les lie aucunement envers les chrétiens.
pour conclure cette série de méfaits par ce triste constat :
les serbes ont reçu deux maîtres ; ils payaient des impôts à deux maîtres, entrete-
naient deux armées, mais n’ont aucun droit ni aucune protection.
2
Outre l’art et le rayonnement de la laure royale de Detchani,
Yastrebov traite du sort de ce grand sanctuaire serbe
sous la domination turco-albanaise.
Dans sa grande étude sur La Vieille Serbie et l’Albanie, yastrebov procède en
explorateur, en ethnologue et en historien qui consulte les documents et les ouvra-
ges existant à l’époque, en même temps qu’il déchiffre les inscriptions en serbe,
en grec et en latin. sur une quinzaine des chapitres, deux tiers sont consacrés à
l’albanie et un tiers à la serbie. une place importante y est accordée au monastère
de Detchani, fondation du roi etienne ouroche iii datant de 1335, consacrée au
christ pantocrator, et qui constitue l’un des témoignages de l’apogée de la civilisa-
tion serbe médiévale. certes, yastrebov, à l’instar de Hilferding qui l’a précédé un
quart de siècle plus tôt et qu’il évoque, traite d’abord de l’histoire, de l’architecture
et de la peinture murale mais consacre nombre de pages au sort du monastère sous
la domination turco-albanaise, notamment aux efforts surhumains déployés par la
communauté monastique de Detchani afn de préserver ce haut lieu de la destruc-
tion et de se maintenir elle-même dans un milieu hostile. les moines de Detchani
avaient réussi, grâce aux sommes importantes qu’ils payaient à la cour du sultan,
ainsi que grâce à l’élevage des faucons pour la même cour, d’obtenir en contrepar-
tie, des frmans, leur garantissant la sécurité pour le monastère et pour l’exercice de
leur culte. mais dans des périodes troubles ou avec l’affaiblissement de l’état turc,
certains clans albanais passaient outre ces frmans et s’attaquaient aux biens des
1. Ibid.
2. Ibid.
153
monastères, s’appropriant le bétail, la moisson voire les terres, tandis que les autres
clans se proposaient d’en être protecteurs, les dorzons, moyennant d’importantes
sommes d’argent et d’autres bénéfces comme l’approvisionnement par le monas-
tère en diverses denrées, blé, alcool, miel, beurre, café etc. finalement c’est ce sys-
tème qui a prévalu, proftant grandement aux dorzons albanais, mais assurant tant
bien que mal la survie du monastère. yastrebov relate ainsi cette cohabitation :
outre diverses vexations, que l’on mentionne dans les frmans, le monastère de
Detchani, entouré par les arnaoutes et les arnaoutaches (les renégats de la foi
orthodoxe et de la nation serbe), subissait d’autres ennuis à l’occasion du choix
du kavas du monastère. D’un côté, considérant comme un honneur d’être gardien
et protecteur du monastère, et d’autre part, compte tenu de la paye et du proft
qu’ils tiraient des monastères pour eux et leurs clans, les arnaoutes se disputaient
là-dessus très souvent et très sérieusement. chaque tribu cherchait à ce que les
moines élisent kavas un homme de leur tribu. cependant, malgré leurs querelles,
des dizaines d’albanais vivaient pendant des jours sur le compte des moines. en
partie, ils prolongeaient leurs disputes pour se donner un prétexte de continuer à
rester encore dans le monastère, en y proftant des repas et des boissons. ainsi les
moines engageaient toujours des frais importants avant même que l’élection du
kavas n’ait eu lieu.
pour empêcher la communauté monastique d’élire un kavas contre la volonté de
tel ou tel village, les arnaoutes s’emparaient souvent du bétail à cornes ou de tout
autre appartenant au monastère, pour prouver aux moines que, sans eux, ils ne
pouvaient pas conserver leurs troupeaux, en dépit du kavas qu’ils avaient élu […]
les albanais demandaient constamment ceci ou cela aux moines, et malheur à eux,
s’ils n’y satisfaisaient pas.
1
si les moines se plaignaient aux autorités, celles-ci par solidarité musulmane ou
par crainte de vengeance de la part des albanais, non seulement ne donnaient ja-
mais raison aux moines, mais ces derniers pouvaient être punis pour s’être plaints.
et yastrebov raconte un cas typique de la situation inextricable dans laquelle se
trouvaient les communautés monastiques serbes prises en tenailles entre les turcs
et les divers clans albanais, d’une part, et la nécessité de survivre et de sauvegarder
les temples qu’ils avaient en charge, de l’autre. en voici le récit :
en 1864 la communauté de Detchani, en souhaitant un tant soit peu se protéger des
attaques constantes des arnaoutes, qui ne laissaient pas passer un seul mois sans voler
le monastère, en emmenant le bétail se trouvant prêt des bâtiments monastiques et
souvent mettant le feu aux cellules des moines, avait décidé d’entourer le monastère
d’un haut mur en pierre (qui existait déjà avant d’être détruit par les arnaoutes).
on en ft le plan d’après lequel une place à part, derrière le mur, était réservée pour
les arnaoutes afn que, lors des réunions populaires, ils n’inquiètent pas les invités
et les pèlerins. l’idée était bonne et les moines l’avaient soumise au gouverneur
d’alors Nazif pacha, afn d’obtenir l’autorisation d’entourer le monastère d’un mur
1. Ibid.
154
en pierre. il était également prévu la construction d’une annexe avec une pièce au-
dessus de la porte d’entrée, destinée au bouloukbacha, c’est-à-dire le voïvode ou le
kavas du monastère, ainsi que la construction d’une auberge à proximité pour les
musulmans visitant le couvent. en 1865 le moudir de Djakovitsa a visité Detchani en
apportant la permission d’élever le mur et, en rentrant chez lui, il a eu la gentillesse
de trouver même les ouvriers à cette fn, comme on le voit dans sa lettre adressée
aux moines, le 21 juin 1865. en effet, le 30 juin les ouvriers se présentèrent au
monastère avec une lettre de recommandation. cependant ces ouvriers n’avaient
même pas réussi à terminer un quart de la construction, lorsque les arnaoutes, le
5 août, tuèrent en plein jour l’un d’entre eux durant le travail. les autres, restés
vivants, s’enfuirent et le mur resta inachevé.
certes, à la suite de la plainte des moines, le vali ordonna une enquête sur cette
affaire, et l’assassin fut arrêté, mais les arnaoutes s’arrangèrent pour conduire
l’affaire de telle façon que le kadi de Djakovitsa avec les membres de son medjlis
et de nombreux gens à leur service se rendirent à deux reprises au monastère ; ils y
restèrent chaque fois vingt quatre heures durant aux frais des moines, pour décider
fnalement la destruction du mur commencé qui effectivement eut lieu le 20 octobre
1866 ! outre les frais pour l’accueil du kadi et des membres du medjlis et les 1 300
piastres que les moines donnèrent à ces derniers, à leur demande, on avait dépensé
pour le mur la somme de 25 1 piastres, comme il ressort du livre du registre du
monastère. par-dessus tout, il a été nécessaire de verser à l’assassin même, alil,
relâché de prison, 1 000 piastres pour qu’il laissât les moines en paix. cet alil a
continué de grever les moines jusqu’à sa mort. mais après lui, il s’en trouva d’autres
pour demander au monastère tout ce dont ils avaient envie.
1
telle était la condition épouvantable du clergé de l’église orthodoxe serbe au
kossovo, qui devait faire preuve de prouesses de diplomatie, consentir aux sacrif-
ces, subir des privations et des humiliations face aux « protecteurs » albanais pour
lesquels les monastères étaient de véritables poules d’or, mais qui de cette façon
assuraient néanmoins leur survie.
Yastrebov démystife certains aspects mythiques
de l’histoire de Skanderbeg.
Dans les pages relatives à skanderbeg, yastrebov, étant allé sur les traces du
héros jusqu’à kroya, et ayant consulté tous les ouvrages qui lui étaient consa-
crés, soumet à la critique certains d’entre eux, en commençant par la fameuse
Scanderbgi Historia de marino Barleti, prêtre catholique de scutari, contempo-
rain de skanderbeg, ayant fui l’albanie quelques années après la mort de celui-ci
en 1468. ecrite en 1480 en latin à venise où Barleti avait trouvé le refuge, cette
première biographie de skanderbeg ne sera éditée qu’en 153, et servira de base à
de nombreux auteurs qui écriront par la suite sur skanderbeg, certains répétant les
erreurs de Barleti, d’autres, comme paganel, gibon et Hammer, s’en distançant.
1. Ibid.
155
yastrebov est bien d’accord avec ces célèbres historiens qui voient dans l’œuvre
de Barleti plutôt une œuvre romanesque qu’historiographique. il dit que seuls les
êtres surnaturels auraient pu accomplir des exploits que Barleti et certains de ses
suiveurs attribuent à skanderbeg, et le rapproche à juste titre du héros mythique
marko kralévitch qui, lui aussi, était un personnage historique mais sans com-
mune mesure avec le personnage mythique :
a la force du héros devait correspondre son sabre. Héros fabuleux, romanesque,
produit de fantaisie, comme marko kralévitch, ilya mouromets et les autres,
skanderbeg employait un sabre tel qu’un homme ne pouvait pas le tenir dans ses
mains, que le sultan lui-même souhaiter l’avoir, et qu’on le promenait partout à
l’admiration de tous et de chacun.
1
yastrebov constate des erreurs purement matérielles et factuelles dans l’ouvra-
ge de Barleti qui, par exemple, fait naître le héros à kroya qui n’a jamais fait partie
du domaine de la famille castriota. il découvre, par la simple référence à la chro-
nologie, que Barleti confond aussi les deux sultans Bajazet et mourad du temps
de la jeunesse de skanderbeg, en affrmant que celui-ci était envoyé en otage à
l’âge de 9 ans au sultan mourad ii, alors que ce dernier est monté sur le trône en
1421, lorsque skanderbeg avait déjà 19 ou 20 ans, puisque né, d’après les sources
historiques les plus fables, en 1403 ou en 1404. D’autre part, Barleti exalte des
exploits que skanderbeg aurait accomplis en calabre en aidant le roi de Naples,
alors qu’apparemment, il n’y était jamais allé, les chroniqueurs locaux n’évoquant
son nom que sporadiquement. la proportion dans quelle Barleti s’adonne à l’affa-
bulation est prouvée, entre maints autres, par le fait qu’il raconte, pour expliquer
la chute fnale de skanderbeg : ses forces l’auraient abandonné suite à l’union
avec une femme qui lui aurait été aussi fatale que Dalila à samson. enfn, Barleti,
né dans les dernières années de la vie de skanderbeg qui décéda en 1468, affrme
avoir visité tous les lieux où avait séjourné et combattu skanderbeg, alors que
presque toute l’albanie, excepté la ville de scutari, se trouvait, déjà dans les quel-
ques années qui suivirent la mort de skanderbeg, aux mains des turcs.
Les Turcs dénigrent Skanderbeg, héros national des Albanais, sans que
ceux-ci faillissent à leur fdélité et à leur dévouement au Sultan.
procédant à un examen critique de la littérature sur skanderbeg, yastrebov se
propose de faire apparaître le vrai personnage de skanderbeg, au lieu du personna-
ge mythique, sans vouloir naturellement « diminuer la dignité de ses exploits, mais
sans lui attribuer l’impossible. » a la différence de la plupart d’autres historiens,
yastrebov a eu l’idée de consulter les sources turques pour n’y trouver, à sa décep-
tion, que quelques remarques présentant le héros national albanais sous les traits les
1. ivan stépanovitch yastrebov, La Vieille Serbie et l’Albanie, (en russe) spomenik, cahier Xli,
Belgrade 1904, p. 245.
156
plus défavorables, comme violeur du serment, comme traître indigne de bienfaits et
de faveurs dont l’avait couvert le sultan. les passages de l’Histoire de la Turquie,
parue en 1868, que reproduits yastrebov, n’en sont que trop éloquentes :
le maître d’albanie avait un jeune homme bien développé, de belle prestance du
nom de skender. son père l’a envoyé servir à la cour du sultan où on lui a manifesté
de l’attention de sorte qu’il jouissait de ce bonheur et méritait l’amour. a la mort de
son père, il a été nommé gouverneur d’albanie.
mais bientôt il se comporta en parjure. les musulmans vivant là-bas ont subi sa
violence. en conséquence, on a envoyé en albanie evronos Zada et, selon le récit
des autres, issak bey Zada, aksa bey. en arrivant dans la région tenue par l’ennemi,
l’armée a commencé à dévaster le pays. skanderbeg l’a prise de dos et lui a fermé
toutes les sorties d’albanie. mais les guerriers musulmans, voyant cet état de
choses, en égorgeant tous les prisonniers, sont entrés dans la bataille dont ils sont
sortis vainqueurs avec l’aide d’allah.
et plus loin, faisant allusion à la défaite infigée aux turcs, lors de la bataille
près de Nich en 1443, par le roi de Hongrie Janos Hunyadi, qualifé par l’auteur
turc de maudit Yanko :
le parjure skanderbeg a dépassé toutes les limites de l’ignominie, de sorte que l’on
a été obligé d’envoyer en l’an 851 (1446) contre lui une expédition. Durant deux
mois, ils ont tenu sous le siège aktché-Houssar, c’est à dire kroya, considérée
comme la capitale d’arnaoutlouk. après de violents affrontements sous cette
forteresse et consécutivement au manque d’eau, les assiégés ont été forcés de rendre
leur forteresse à la merci de notre armée. on a dit qu’il y avait là pas mal de soldats
de maudit yanko. ensuite, le sultan est rentré à sofa.
et pour punir les tribus arnaoutes de leur alliance avec le roi de Hongrie, le sultan
s’est levé contre elles au printemps 81 (1466). pénétrant dans leur pays et disposant
l’armée musulmane en régiments dans toutes les parties du pays et dans toutes
les directions, il a détruit plusieurs villes et villages et s’est approprié un butin
incommensurable.
conséquemment, les petits princes locaux se sont présentés la tête courbée devant
le sultan, demandant la grâce impériale, laquelle leur a été accordée, mais à la
condition qu’ils payent le tribut obligatoire. aussi, afn de tenir en soumission le
pays de ces tribus, le sultan a fait bâtir au milieu une solide forteresse appelée
elbassan où il a laissé une garnison, avant de rentrer glorieusement à andrinople.
mais peu de temps après, la nouvelle étant arrivée que l’un des beys arnaoutes, le
félon skanderbeg, avait attaqué et dévasté la région de kalkandelan, c’est le sultan
lui-même qui, en 82 de l’Hégire (146), s’est porté là-bas et, ayant soumis toutes
les régions se trouvant sous le pouvoir de ce bey et, après avoir partagé l’albanie
en deux parties, septentrionale et méridionale, les a données à deux beys. skander
cependant abandonné de tous, s’est enfui par la mer adriatique, alors que le sultan
s’est dirigé vers les rives de la mer Noire.
1
1. Ibid., pp. 246-24.
15
Dans un autre livre d’histoire turc, édité en 1862, skanderbeg est également
traité d’ingrat, de félon et indigne de la grâce et des faveurs dont le sultan l’a
couvert.
il a été indigne de la grâce du sultan ; cet insolent, oubliant toutes les faveurs et les
bienfaits impériaux, a osé s’emparer de certaines régions frontalières. comme la
nouvelle est arrivée jusqu’au sultan, il a immédiatement dépêché une armée sous
le commandement d’evrenos bey en l’an 842 d’Hégire (1438) contre l’usurpateur.
skanderbeg a fermé les entrées et les sorties de déflés et attaqué l’armée de sultan.
les musulmans n’ont pas beaucoup pensé : ils ont passé au fl de l’épée tous les
prisonniers et ont défait les insurgés, en obligeant skander à payer le haratch comme
avant.
en cette même année le neveu de skenderbeg, Hamza bey s’est présenté devant le
sultan et lui a fait part de la discorde des chefs albanais et de leur désir de se séparer
de skanderbeg, en proposant au sultan ses services.
1
voilà comment l’historiographie turque, celle de l’époque tout au moins, ré-
duit à néant la grande épopée de skanderbeg qui a duré près d’un quart de siècle
(1443-146). la formidable résistance de skanderbeg aux turcs et les défaites
successives qu’il leur a infigées, sont présentées comme autant de victoires des
musulmans sur les chrétiens. skanderbeg serait le transfuge déjà en 1438, à savoir
cinq ans avant sa défection réelle après la défaite infigée aux turcs, précisément
par le « maudit yanko » en octobre 1443 près de Nich. kroya assiégée serait tom-
bée déjà lors de la première expédition, alors qu’il en a fallu plusieurs pour la
prendre, notamment celle de 146, conduite par mehmed ii en personne. mais ce
qui frappe surtout, c’est le mépris total, révélateur d’une mentalité conquérante et
dominatrice, avec lequel est traité skanderbeg en même temps que son peuple.
cependant nous sommes là au cœur de l’une des contradictions albanaises :
d’une part, les albanais glorifent skanderbeg à l’instar d’un dieu, et d’autre part,
ils ont annihilé par leur engagement séculaire au service des turcs, tout ce pour
quoi avait combattu skanderbeg. aussi gardent-ils leur fdélité au sultan même
quand les historiens de la cour maltraitent, dénigrent, insultent, maudissent skan-
derbeg ! Naturellement l’origine incontestablement serbe de skanderbeg, qu’évo-
que également yastrebov à la suite de la découverte à l’époque de karl Hopf,
et que les albanais font toujours semblant d’ignorer, ne fait qu’aggraver cette
contradiction fondamentale dans leur psychisme.
Le prince Nicolas du Monténégro exalte le rêve serbe
de libération du Kossovo.
les albanais étaient tellement furieux de l’ouverture, après le congrès de Ber-
lin, de la représentation serbe au kossovo, qu’ils tentèrent de l’incendier. le mu-
1. Ibid., p. 24.
158
taserif de prichtina disait que le consulat serbe était la porte par laquelle la serbie
entrera au kossovo.
l’insurrection des serbes d’Herzégovine en 185, la guerre serbo-turque de
186, le soulèvement des Bulgares et les massacres qui s’en suivirent en 18,
ainsi que l’entrée de la russie en guerre contre la turquie la même année, qui se
solda par la défaite de la turquie et la paix de san stefano en mars 188, consti-
tuèrent une avancée énorme pour les peuples balkaniques vers leur affranchisse-
ment du joug séculaire turc. pour les serbes, l’heure de la libération du kossovo,
rêvée par tant de générations, approchait, et le roi Nicolas du monténégro, qui,
par d’éclatantes victoires sur les turcs dans la guerre de 186-188, doubla le
territoire monténégrin, l’exprimait dans un célèbre poème, intitulé Onamo ‘namo
qu’il écrivit en 186, et dont voici la traduction par adolphe d’avril, traducteur
admirable de l’Épopée du Kossovo, qui du reste séjourna au monténégro :
là-bas ! là-bas ! derrière cette montagne, on dit qu’il y a un palais ruiné de mon
empereur. – là-bas, ils disent qu’il y a eu jadis une assemblée de héros.
là-bas, là-bas, pour que je voie prizren qui est ma demeure, j’irai. mes ancêtres
m’appellent là et je n’y puis aller qu’armé !
là-bas, là-bas, sur les ruines du palais de l’empereur, je dirai à l’ennemi : « fuis de
mon foyer chéri, peste ! Déjà je vais te rendre la pareille. »
là-bas, là-bas, derrière cette montagne, on dit qu’il y a un bosquet vert sous lequel
s’élève le saint-Detchani, où la prière conquiert le paradis.
là-bas, là-bas, derrière cette montagne, où le ciel bleu forme une voûte, vers les
plaines serbes, vers les plaines guerrières, frères, préparons notre marche.
là-bas, là-bas, derrière cette montagne, youg, foulé par les chevaux, nous crie :
« au secours, enfants ! au secours, mes fls ! votre devoir sacré est de me venger,
moi, vieillard ! »
là-bas, là-bas, derrière cette montagne, on dit qu’est le tombeau de miloch. là-bas,
nous apporterons la paix à son âme, quand le serbe ne sera plus esclave !
1
ces vers, composés déjà en 186, vont devenir très populaires au cours des
décennies suivantes jusqu’à devenir l’hymne national que chantèrent des milliers
de soldats de l’armée monténégrine lors de la libération, ensemble avec l’armée
serbe en 1912. le roi Nicolas disait encore :
le monténégro tout entier se précipiterait dans l’abîme, plutôt que de renoncer au
serment du kossovo.
1. adolphe d’avril, Slavy Dcéra, Choix de poésies slaves, paris, 1896, pp. 43-45.
159
paroles à méditer par l’actuelle équipe au pouvoir au monténégro avec milo
Djoukanovitch en tête, qui prétend rendre au monténégro le statut qu’il avait
au temps du roi Nicolas, mais qui n’a cessé de répéter pendant des années, pour
garder les faveurs de ses mentors antiserbes de l’ouest, que la question du kos-
sovo n’était qu’une question de démocratie et de droits de l’homme et qu’elle ne
concernait pas le monténégro qui serait un paradis de démocratie ! pire encore, le
régime de Djoukanovitch alla jusqu’à reconnaître, en octobre 2008, le kossovo
albanais en tant qu’état indépendant, dans l’espoir d’obtenir le billet d’entrée pour
le monténégro dans l’union européenne et dans l’otaN !
La Ligue albanaise prétend garder l’ensemble des terres slaves et grecques
occupées sous les Turcs.
toujours est-il que les albanais, voyant se dérober le sol sous les pieds de la
turquie en europe, créèrent en 188 une organisation panalbanaise ayant pour but
de préserver des gains territoriaux albanais, obtenus au prix de tant de massacres,
d’exodes, d’inhumanité et d’esclavage durant l’occupation turque, principalement
dans quatre villayets, celui du kossovo, de scutari, de Janina et de Bitola. ce-
pendant, la ligue, réunie dans la mosquée principale de prizren, Baryak djamia,
n’envisageait pas une albanie libre et indépendante, comme l’avait proposé ab-
doul bey frachari, un représentant des tosques, mais le maintien du pays au sein
de l’empire ottoman. que l’on en juge d’après quelques passages extraits du pro-
gramme que la ligue s’était fxé :
1. Notre ligue a pour but de n’accepter aucune autre autorité hormis celle de la
porte ; elle combattra par les armes pour la défense de l’intégrité du territoire.
2. Notre but principal est la préservation des droits impériaux de sa majesté le
sultan, notre maître. en vertu de quoi tous ceux qui s’y opposent et troublent la
paix, qui tentent d’affaiblir les compétences de l’autorité ou qui y apportent leur
soutien, seraient considérés comme des ennemis de la nation, s’ils ne changent
pas d’avis, tandis que ceux qui s’attaqueraient aux citoyens royaux de l’empire,
seraient chassés de notre pays. […]
6. en ce qui concerne le sol balkanique, nous ne permettrons pas que les armées
étrangères foulent notre terre. Nous ne reconnaîtrons même pas le nom du
gouvernement bulgare. si la serbie ne quitte pas par la voie pacifque les districts
qu’elle a conquis sans y avoir eu le droit, nous enverrons contre elle les Bachi-
bouzouks (les Hakindjilers) et nous nous efforcerons de libérer entièrement ces
régions, de même que nous agirons pareillement contre le monténégro. […]
16. Donnant les uns aux autres la bessa, nous, les représentants des héros invincibles
de l’albanie du Nord, d’épire et de Bosnie, des héros qui de par leur naissance ne
connaissent pas d’autre jeu hormis celui des armes, et qui sont prêts à verser leur
160
sang pour l’empire, la nation et la patrie, nous avons choisi prizren comme siège de
notre ligue et nous ne permettrons aucunement que désormais un conquérant, quel
qu’il soit, nous importune et oppresse les citoyens de notre pays épris de liberté.
cette ligue sera léguée à nos enfants et à nos neveux, et celui qui la quitte sera
considéré comme exclu de l’islam et s’exposera à la malédiction et au mépris de
nous tous.
certes, c’est tout un programme, mais aussi toute une mentalité. en fait, les
diverses révoltes albanaises, nous l’avons vu, étaient beaucoup plus des séditions
de satrapes locaux ivres de leur puissance et de leur cruauté, comme ali pacha de
Janina ou mahmud pacha de scutari, que des mouvements libérateurs du peuple
albanais. une autre raison des révoltes des féodaux albanais et bosniaques, était
leur opposition aux moindres réformes qu’entreprenait le gouvernement d’istanbul
afn de soulager la condition des sujets chrétiens de l’empire. cependant, il est à
remarquer que dans cette proclamation de la ligue de prizren, censée exprimer
le premier programme national albanais, n’est faite aucune référence à l’origine
illyrienne des albanais. idée qui, lorsqu’elle leur sera insuffée par les auteurs
autrichiens, ne cessera d’être exploitée dans leurs prétentions sur les terres serbes,
macédoniennes et grecques, sinon sur l’ensemble de la péninsule balkanique.
Des assassinats, même de diplomates, furent commis, d’abord celui du consul
serbe à prichtina louka marinkovitch, en janvier 1890, puis celui du consul russe
à mitrovitsa, grégory chtcherbina, en mars 1903. la terreur prit de telles propor-
tions qu’en 1882 fut créée une cour martiale à prichtina. Dans l’espace des cinq
ans qui suivirent, sept mille serbes, accusés sans nulle preuve de haute trahison,
furent condamnés à la peine capitale, et tous exécutés. le prétexte de cette vague
de terreur fut la proclamation du royaume de serbie en cette même année, 1882.
Joseph Reinach en Albanie : absence de toute civilisation ; les Albanais
entre le christianisme et l’islam.
si la majorité des auteurs du XiX
e
et du début du XX
e
nous parle principa-
lement du kossovo occupé par les albanais et de la terreur qu’ils y font régner,
Joseph reinach, auteur de la célèbre Histoire de la Serbie et du Monténégro, parue
en 186, nous renseigne dans un autre de ses livres, Voyage en Orient, publié en
189, sur la situation en albanie même, d’où venait précisément le mal sur le kos-
sovo et sur une grande partie des Balkans. il visita le pays à son retour de constan-
tinople, en novembre 188, et fut frappé par toute absence de civilisation, par les
haines inextinguibles, par les vendettas sanglantes, par les mœurs préhomériques
qui y régnaient. se trouvant à scutari et s’adressant à un correspondant de presse
qu’il ne nomme pas, reinach écrit :
on est ici à douze heures de cheval de cattaro, à vingt-quatre heures de barques de
Bari, à deux pas de l’autriche et de l’italie : on est en pleine barbarie. ce contraste
161
d’une civilisation avancée et d’un si parfait état sauvage à quelques lieues de distance
est si curieux, il est si instructif, il jette un jour si lumineux sur la constitution des
provinces turques, qu’à lui seul il compense toutes les fatigues du voyage.
1
Les haines inexpugnables, les vendettas, la femme réduite à l’esclavage.
contrairement à quelques auteurs européens, comme cyprien robert et Johan
george Hahn, qui s’intéressaient à la société tribale albanaise en tant que survi-
vance des âges archaïques, sans trop s’occuper de ce que les albanais faisaient
autour d’eux, Joseph reinach observe cette société avec un œil des plus critiques.
il écrit :
pas de vie publique, ni industriels, ni commerçants, écrit-il, ces gens-là n’ont pas de
besoins, vivent de riz et de farine de maïs. et des idées, ils n’en ont pas plus que de
besoins. le mot de société n’existe pas pour eux. les clans ou plèmes sont fermés
à tout étranger, gouvernés par les prêtres ou les vieillards, qui commandent les
expéditions de pillage, les tchétas. pas de lois, quelques usages. même le sentiment
de la nationalité commune fait défaut ; il n’existe aucun lien entre les différentes
tribus qui ont chacune leur idiome et leur montagne. l’ignorance, que le clergé
catholique encourage, est celle d’une peuplade de nègres. suivant albert Dumont,
sur dix-sept mille habitants que compte le diocèse d’alessio, cinquante savent lire
et il n’y en a pas dix qui savent signer leur nom. Dans toute l’europe, il n’existe
pas d’hommes plus rudimentaires. leur religion, chrétienne ou musulmane, tient
du fétichisme. le mirdite, en sortant de la messe, dit : « le Dieu de mahomet est
grand, lui aussi ! » et le Djègue, en sortant de la mosquée, va brûler un cierge à saint
Nicolas. tous croient aux génies, aux vampires, aux fées, surtout au mauvais œil.
leurs haines sont bestiales. l’amour n’est qu’une nécessité physique ; à orosch,
on enlève les jeunes flles, et, dans la plaine, on les achète pour quelques piastres.
comme au moyen âge, le meurtre se compense à prix d’argent : une vie d’homme
est estimée à quinze cents piastres ; la vie de la femme et celle du bétail est
naturellement taxée plus bas. les notions les plus élémentaires de morale sociale
sont inconnues ; au dire des ethno-logistes, dire que me confrment les consuls, le
schypetar raconte avec orgueil qu’il a volé habilement les moutons du clan voisin,
qu’il a surpris, traqué et tué son ennemi, que nul ne l’égale en ruse et ne sait mieux
torturer sa victime. il est bêtement et innocemment cruel. ses mœurs, dans leur
ensemble, sont préhomériques.
2
Naturellement, reinach, comme tous les auteurs ayant écrit sur les albanais,
ne manque pas d’évoquer leurs perpétuelles luttes intestines :
leurs vendettas sont célèbres, plus farouches que celles de la corse, mais au
contraire du corse, l’albanais ne frappe jamais que par derrière. l’état de guerre
1. Op. cit. pp. 28-288.
2. Ibid., pp. 289-290.
162
privée est l’état normal du pays. a pulati, la grande vendetta de 1854 coûta la vie à
près de deux cents hommes, et plus de mille maisons furent incendiées. près du khan
de gramsi, j’ai vu les ruines d’un village qui avait été détruit de fond en comble à la
suite d’une vengeance de sang. a scutari seul, depuis un an, il s’est commis près de
sept cents assassinats, et pas un assassin n’a été arrêté. pour empêcher la population
de s’exterminer elle-même, on a inventé des trêves qui durent de la saint-antoine à
la toussaint, et du jour des morts à la saint-Nicolas. pendant ce temps, la religion
défend de tuer. la trêve expirée, on est libre de commencer de nouveaux forfaits.
en réalité, le seul droit que se connaisse l’albanais, c’est celui de la vendetta.
lors de son premier gouvernement, mehmed ali avait réussi à réprimer presque
entièrement les vengeances de sang, en procédant à un désarmement général. Dès
qu’il a remis le pied en albanie, au mois de juillet dernier, il a été assassiné.
1
enfn, en ce qui concerne la condition de la femme, elle n’a rien de différent de
celle réservée aux femmes dans les pays les plus farouchement musulmans :
quant à la vie privée, elle n’est pas, même à stamboul, protégée par des murs qu’il
soit plus diffcile de pénétrer. point de différences entre les habitations chrétiennes
ou musulmanes. Des unes et des autres, les portes ne s’ouvrent jamais qu’à demi,
et les fenêtres sont garnies de barreaux. toutes les maisons de scutari tiennent à
la fois de la citadelle, du couvent et de la prison. qu’elle soit vendue en mariage à
un catholique ou à un grec, la jeune flle albanaise entre immédiatement au harem.
Jusque-là, elle n’a jamais parlé à un homme autre que son père ou son frère ; la
moindre conversation avec un étranger eût entraîné la vengeance de sang. en
revanche, qu’il soit catholique ou musulman, le mari ne voit sa femme sans voile
qu’après la cérémonie religieuse, lorsque l’engagement est devenu irrévocable.
puis, une fois mariée, l’albanaise reprend son yatmak pour tout le monde.
2
certes, reinach impute grandement la responsabilité de cet état de choses à
l’occupant turc, mais aussi au clergé catholique albanais :
l’albanais pense comme l’arabe ; il ne permet pas que sa femme voie d’étranger.
si l’on examine les causes de cette rigueur, on trouve d’abord un grand mépris de
la femme qui semble incapable de résister à l’appel du plaisir ; ensuite une curieuse
absence de fatuité. l’occidental, qui montre sa femme à tous venants et avec orgueil,
semble dire : Je me sais si beau, si intelligent, si doué de vertus, qu’il est impossible
qu’une femme soit assez abandonnée pour me préférer un autre. au contraire,
l’oriental vit dans un perpétuel état de défance envers lui-même. ici surtout. la
femme est absolument cloîtrée. le musulman ne permet à personne d’entrer dans
son harem. […] De crainte d’outrage, dans les premiers temps de la conquête, les
albanaises catholiques ne sortaient que voilées, comme les musulmanes. les prêtres
ont trouvé du bon à cet usage ; ce sont eux qui maintiennent aujourd’hui le yatmak
comme chose sacro-sainte. quand on attelle un cheval, on lui met des œillères. le
1. Ibid., pp. 291-292.
2. Ibid., pp. 294-295.
163
clergé a fait des albanaises ses simples servantes, ses esclaves. il se fait nourrir par
elles. pour le prêtre fainéant, l’albanie est une véritable terre promise.
1
si Joseph reinach formule avec quelque virulence ces critiques bien justifées,
c’est que cet ancien secrétaire, puis biographe de gambetta, appartenait au courant
anticlérical de l’époque.
Spiridon Gop©evi¢ en visite dans les Balkans montre l’ampleur de l’emprise
albanaise sur la Vieille Serbie et la Macédoine.
originaire d’une famille serbe d’armateurs, né à trieste, éduqué et formé à
vienne, il consacra ses principaux ouvrages rédigés en allemand et admirablement
illustrés, La Serbie et les Serbes, Le Monténégro et les Monténégrins, La Macé-
doine et la Vieille Serbie, à ses conationaux. mais, outre à l’histoire et à l’eth-
nologie, spiridon gop©evi¢ (goptchevitch) (1855-1928) s’intéressa beaucoup à
l’astronomie, signant ses textes dans cette discipline sous le nom de léo Brenner.
il fonda même l’observatoire de manora, d’après le nom de son épouse, à l’île de
lochin dans l’archipel Dalmate, puis édita la revue Astronomische Rundschau.
son ami, astronome phillip fauth, nomma d’après son pseudonyme, léo Brenner,
un cratère sur la lune.
il va de soi que ses témoignages sur les Balkans ont un caractère essentielle-
ment factuel, comme le prouve, par exemple, sa description de prizren l’une des
anciennes capitales serbes, qui a changé de caractère durant les premiers siècles de
l’occupation turque déjà.
2
Dans ce cas, comme dans bien d’autres, gop©evi¢ évoque et cite les voyageurs
qui l’ont précédés, notamment ami Boué et irby et mackienzie :
Boué dit que la grande mosquée ahmed était autrefois la vieille cathédrale serbe,
sainte pétka, ainsi que l’on peut le constater par les hautes fenêtres et par l’ins-
cription en cyrillique formée à partir des briques disposées ainsi : sava srpski.
malheureusement je n’ai pas vu cette mosquée, pas plus que la Djouma qui, d’après
Boué, aurait été l’église de Notre-Dame d’assomption au temps du royaume serbe.
par ailleurs irby et mackienzie ont ainsi décrit ces mosquées qu’elles ont visitées.
Le fanatisme propre aux renégats des Serbes islamisés.
et, en ce qui concerne la population, il constate partout, que ce soit à prizren,
à Djakovitsa, à prichtina que le nombre d’habitants serbes a diminué par rapport
à leur nombre dans les décennies précédentes. ainsi de 16 800 serbes chrétiens
vivant, d’après Joseph müller, en 1838 à prizren, leur nombre à la fn des années
1. Ibid., pp. 295-296.
2. spiridon gop©evi¢, spiridon gop©evi¢, Makedonien und Alte Serbien, vienne 1889, p. 214.
164
80, lorsque gpocevic visite le pays, a chuté à 11 000 au proft des albanais maho-
métans et des serbes islamisés.
le phénomène est encore plus fagrant à Djakovitsa, à la suite de la conversion
à l’islam ou de l’adoption de la langue albanaise, si bien que sur 2 500 serbes cités
par müller, il n’en subsiste plus que 100 ! « Hahn a constaté que la ville s’était
albanisée, mais que ceux que l’on considère comme Shiptars sont en fait des Ser-
bes albanisés » cite gop©evi¢ son prédécesseur, avant de constater lui-même ce
renversement démographique :
Djakovitsa, qui était autrefois une ville serbe prestigieuse est aujourd’hui
complètement albanisée. sur 4 100 maisons, seulement 16 appartiennent aux
serbes chrétiens, 450 aux tzyganes, 130 aux albanais catholiques et tous les autres
aux albanais mahométans – ce sont tous des serbes albanisés – qui sont devenus
de très grands fanatiques, comme c’est toujours le cas chez les renégats. peut-on
se représenter que Djakovitsa fut jadis le foyer d’intellectuels serbes et qu’il y
avait une sorte d’université et d’autres écoles avec une foule d’étudiants avide de
savoir ?
1
tout comme nombre d’autres auteurs sur le kossovo, gop©evi¢ touche ici au
cœur du drame balkanique : apostasie qui a empoisonné les rapports autrefois excel-
lents entre serbes et albanais, comme le prouve, entre autres, l’intégration nulle-
ment dramatique de l’albanie à l’empire serbe et la participation, surtout des alba-
nais du Nord, dans la résistance qu’organisa skanderbeg face à l’envahisseur turc :
le tsar Douchan se nommait, mais seulement après la prise de la Basse albanie,
de l’épire et de l’arcanie, comme le tsar des albanais. même un demi-siècle après
la chute de l’empire serbe, la conscience nationale serbe de la Haute albanie était
si forte que le serbe skanderbeg pouvait encore réunir les albanais autour de lui
dans une obéissance inconditionnelle. les compagnons d’armes de skanderbeg,
n’étaient pas des shiptars, mais des serbes en particulier issus de la population de
la Haute albanie, et ceci explique le fait, qui autrement serait incompréhensible,
que les shiptars de Basse albanie, d’épire et d’arcanie aient assisté au combat de
skanderbeg, qui a duré 24 ans, sans y prendre part.
les albanais de la Haute albanie, se sentent tellement albanais qu’ils refusent à
présent toute communauté avec les serbes et qu’ils considèrent toute prétention de
ceux-ci sur ce pays comme ridicule.
2
Une vision prophétique inquiétante du destin serbe.
soudain, devant cette transformation de la vieille serbie en peau de chagrin,
gop©evi¢ se livre à cette réfexion sur le destin du peuple serbe qui avec les mal-
1. Ibid., pp. 21-218.
2. Ibid., p. 210.
165
heurs qu’il a connus à la fn du XX
e
siècle, prend une signifcation des plus pro-
phétiques :
peu à peu, on peut voir la misère du peuple serbe en serbie, en macédoine, en
Bulgarie, en Bosnie, en autriche et en Hongrie, on peut voir comment la serbité
s’effrite morceau par morceau, comment elle abandonne sa nationalité, on peut
voir quel méfait ont produit les différents gouvernements serbes, notamment des
occasions favorables manquées, alors que les partis serbes se déchiraient les uns les
autres aux dépens du pays. […]on ne peut considérer l’avenir du peuple qu’avec
frisson et désespoir, on ne peut qu’avoir des doutes sur la survie du peuple serbe.
après avoir visité, petch, prizren, Djakovitsa, prichtina, le voyageur gop©evi¢
se rend au turbé du sultan mourad au nord-ouest de cette dernière, qu’il décrit
ainsi :
le turbé est une petite mosquée funéraire qui n’a pas l’air d’être très ancienne
et qui est entourée de bâtiments dans lesquels habite le cheik avec ses gens pour
garder le turbé. le turbé du sultan mourad est un mausolée simple dont les murs
blancs sont décorés d’images en papier peint où l’on peut voir la généalogie du
sultan, le jour de sa mort et des sourates du coran. un cercueil, recouvert d’un
tapis précieux, occupe le milieu, tandis qu’à la tête se trouve un immense turban
blanc de 60 coudées avec une pointe rouge sur une petite colonne svelte. le cheik
affrme que le cercueil contient seulement le cœur du sultan, mais Hammer, dans
son Histoire de l’empire ottoman, dit que mourad est enterré à Broussé dans une
mosquée qu’il a fait construire lui-même.
1
Un auteur serbe, le voïvode Marko Milianov, au cœur de la mentalité des
Albanais, non sans rendre hommage à certaines de leurs qualités.
avec un tel amoncellement de crimes que constitue l’histoire des albanais du-
rant la période turque et, comme nous le verrons, durant des périodes ultérieures, il
y a lieu de se demander : n’existe-t-il aucune lueur dans la nuit albanaise ? curieu-
sement, cette lueur vient du côté serbe, malgré tout ce que l’on a raconté depuis
près de vingt ans sur l’intolérance des serbes et la tolérance des autres peuples bal-
kaniques. contrairement à la plupart de ces derniers, les serbes surent dans le pas-
sé, montrer suffsamment de grandeur d’âme pour reconnaître des qualités à leurs
ennemis. on le voit déjà dans le cycle de poèmes sur marko kraliévitch, lorsque
celui-ci l’emporte sur son adversaire moussa arbanassa dans le duel qui oppose
les deux héros. après avoir terrassé moussa, avec l’aide de forces surnaturelles,
marko se lamente d’avoir fait périr quelqu’un de meilleur que lui-même.
2
1. Ibid., p. 232.
2. cf. auguste Dozon, L’épopée serbe, paris 1888, pp. 111-115. encore que Dozon commet l’une
des rares erreurs en traduisant par vipère les mots noji iz potayé, les poignards secrets moyennant
166
pareillement, marko milianov (1833-1901), homme de guerre, voïvode de la
tribu des koutchi, limitrophe de l’albanie du Nord, parla de ses adversaires héré-
ditaires albanais avec une large compréhension. quoiqu’excellent orateur, il resta
illettré jusqu’à sa cinquantième année, mais à la suite d’un confit avec le prince
Nicolas du monténégro et l’abandon de la vie publique, il apprit à lire et à écrire
et se consacra à narrer les faits remarquables de la vie de la tribu des koutchi et
des Bratonojitchi, ainsi que de celles de l’albanie voisine, notamment des castrati
et des malissors. il le ft principalement dans deux de ses ouvrages : Exemples de
droiture et d’héroïsme, et La vie et les mœurs des Albanais, qui parurent à titre
posthume, en 1904 et en 190 à Belgrade.
en dépit du fait que les albanais, conduits par mehmed pacha Bouchatli de
scutari, le père de kara-mahmoud, dévastèrent les koutchi, et malgré la terreur
que les albanais exerçaient sur les serbes du kossovo, marko milianov, homme
d’une grande intégrité morale, dépeint les albanais également sous des aspects
positifs. appartenant lui-même à une société patriarcale, où les vertus telles que
le courage, l’honneur, la fdélité, l’hospitalité étaient de mise, il se sentait en pro-
fonde connivence avec la société albanaise reposant sur les mêmes valeurs. marko
milianov écrira notamment au sujet de certaines tribus monténégrines, principale-
ment au sujet de koutchi, de vassoyévitchi, de tsermnitsa :
les gens de ces tribus connaissent bien les albanais et leurs mœurs qui ne sont
pas en opposition avec eux, mais se mêlent les uns aux autres, s’invitent, se lient
d’amitié, fraternisent, prennent les uns et les autres comme parrains et vivent en
bonne entente, quand ils ne se battent pas entre eux.
1
tout ne serait donc pas que l’enfer et la malédiction entre serbes et albanais.
cependant, ces valeurs ancestrales, poussées à l’extrême, se transformaient très
souvent en leur contraire. ainsi, très ombrageux sur leur honneur, les albanais
n’hésitaient pas à recourir, pour la moindre des choses aux moyens les plus outran-
ciers. marko milianov écrit :
ils ont un grand défaut, propre à tous les peuples où n’existent pas de lois, ils sont
prompts à se tuer l’un l’autre, de même qu’ils agissent contre un ennemi. le seul
résultat qui importe à un albanais dans ces circonstances, c’est qu’on parle de lui ;
et s’il réussit à être mentionné dans les chansons, c’est comme s’il avait atteint les
astres ! il ne se soucie guère d’avoir perdu un père, un fls, d’avoir une main ou une
jambe arrachée, un œil crevé, ou d’être frappé d’un autre mal, si l’honneur en est
le prix.
2
lesquels marko, conseillé par une fée, vient à bout du terrible moussa, le coupe-Jarret.
1. marko milianov, La vie et les mœurs des Albanais, pages choisies, Belgrade, 191, p. 196.
2. Ibid., p. 1.
16
cette obsession de l’honneur, ce besoin de s’affrmer par la destruction de
l’autre, a créé chez les albanais une psychose permanente de guerre civile où la
moindre étincelle, on l’a vu, provoque de véritables hécatombes. D’ailleurs, la
plupart des chansons albanaises refètent cet état d’esprit belliqueux, comme le
montre cet extrait d’une chanson intitulée Chant de la mort d’un brave, reproduit
dans l’ouvrage de Hyacinthe Hecquard mentionné plus haut :
mes pistolets, ah ! combien de fois, ils arrêtèrent l’audacieux qui voulait s’opposer
à mes desseins ! ah ! comme on l’entendait, en même temps que le bruit de leur
détonation, les gémissements de l’ennemi déjà tombé, expirant à mes pieds !
mon yatagan reluit encore aux rayons du soleil, quoique sa lame soit teinte d’un
bleu rouge. c’était la faux m’ouvrant un passage au milieu de mes ennemis qu’elle
abattait comme celle du moissonneur renverse les épis, répandant sur mes pas
l’épouvante de la mort.
1
marko milianov décrit ainsi cette rage de se montrer supérieur à l’autre, qu’il
a observée à scutari :
les scutariens qui se combattent dans les rues de cette ville, poitrine contre poitrine,
y voient la preuve de leur grandeur et de leur honneur, même s’ils périssent au
milieu du bazar de scutari, selon leur coutume. ainsi en marchant en ville, l’un
venant à la rencontre l’autre, ils se heurtent poitrine contre poitrine. celui qui
cède le chemin, restera dans le peuple comme le moins courageux et de mauvaise
lignée. cependant, s’ils n’y consentent pas et ne se laissent pas passer ni l’un ni
l’autre, mus comme par un accord soudain, ils se saisissent la poitrine par la main
gauche et pointent le fusil de la main droite sur le front ou sur la poitrine, et tirent
instantanément. alors le courage et la lignée sont à égalité, en attendant que des
frères et des cousins arrivent à l’âge adulte et s’adonnent à de pareilles rencontres.
cette coutume était érigée en une sorte de loi à scutari où beaucoup des jeunes
gens des meilleures familles, à la suite de ce refus de reconnaître l’un à l’autre la
primauté du courage et de l’origine, versèrent leur sang.
2
et marko milianov, en véritable ethnologue, poursuit ainsi son analyse de la
mentalité albanaise :
pour cette sorte d’albanais, tuer un homme est une fête et un acquis qui le tire de
l’obscurité à la lumière, afn qu’il procure la renommée à lui-même et à sa famille
pour que l’on en parle.
plus l’homme supprimé était meilleur, plus la renommée et les éloges sont grands ;
c’est précisément pour cela qu’il l’a tué, sans autre raison. en effet, quand il voit
un jeune homme beau et bien habillé, il souhaite en faire la connaissance et se lier
d’amitié. si pourtant il n’y parvient pas, l’envie le prend de le tuer. et bientôt, s’il
trouve assez d’audace, il le fera sans aucune autre motivation que celle d’entendre
1. H. Hecquard, H. Hecquard, op. cit. p. 355.
2. Ibid., p. 190.
168
dire que son fusil boit du sang humain, et pas n’importe lequel, mais le meilleur.
car s’il avait tué un homme moins valeureux, on aurait dit qu’il aurait déshonoré
son fusil et tous les siens.
1
cependant, le plus vulgaire des assassins jouit de l’hospitalité la plus inviola-
ble :
ils savent que l’assassin devra périr à son tour, car après avoir tué, il n’ose plus
rester chez lui, mais selon la coutume albanaise, étant redevable de sang, il fuit
dans d’autres villages et d’autres tribus, avant que n’intervienne la réconciliation
ou qu’il ne paie de sa tête. il abandonne donc sa maison, mais il est accueilli où
qu’il vienne, la maison albanaise lui étant ouverte, comme s’il était un prêtre ou
un bienfaiteur. il sufft qu’il doive le sang pour qu’il jouisse de l’hospitalité sans
qu’on l’interroge sur le mal commis. tant qu’il est dans la maison de l’hôte, il
n’aura pas à s’inquiéter, personne n’osera le tuer, même s’il a à venger son frère
– cela doit se faire ailleurs. il y en a qui ont tué par nécessité, mais dans de tels cas,
on essaie d’arriver à la réconciliation afn que le fugitif puisse rentrer chez lui. les
criminels, eux, fuient jusqu’à ce qu’ils périssent. souvent quand un tel a péri, sa
propre famille, ses parents et ses frères, disent : « Dieu merci qu’il a péri, il a payé
ce qu’il devait. » c’est ce que dira la famille, car il est pénible pour elle de supporter
que de tels individus naissent de son propre sang.
D’autres, cependant, remercient Dieu d’avoir vu mourir l’un des leurs, acquittant
ainsi leur dette, par peur, parce que le frère ou le cousin de la victime pourrait ne
point chercher le meurtrier, mais exercer sa vengeance sur le frère ou le père de
celui-ci ou même sur les deux ; plus encore, s’il est d’un clan puissant, s’il est trop
téméraire, il pourrait tuer jusqu’à quatre membres de la famille pour venger son
frère. ceux-là disent : « mon fusil n’est pas une balance, mais je tue autant que je
peux ! »
2
Naturellement marko milianov ne manque pas de fustiger la terreur que les
albanais font régner au kossovo en même temps que de déplorer l’absence des fa-
meux haïdouks, défenseurs du pauvre peuple martyrisé, puisque le pays se trouve
complètement aux mains des albanais. ainsi s’écrie-t-il :
Désertes sont les forêts et les montagnes autour de petch et de Djakovitsa, autour
de Detchani et du patriarcat, autour du kossovo et jusqu’à la montagne de schar !
Désert est tout le pays depuis schar jusqu’à kom, où les criminels font la loi, sans
que personne ne puisse s’opposer à leur violence, et leur plier le cou, mettre un
terme au mal qu’ils font et rétablir le bien. oui, la haute montagne de Detchani et
les épaisses forêts de vitomiritsa où depuis toujours le sang martyr se mêlait au
sang criminel, ne cachent plus personne en leur sein, pour empêcher qu’au lieu du
sang, coulent les larmes. […]
il n’y a plus ceux, qui au prix des plus terribles épreuves, obéissaient à ce que leur
1. Ibid., pp. 190-191.
2. Ibid., p. 191-192.
169
dictaient l’idéal humain et la vérité divine, à savoir défendre le sang juste, panser
les plaies, soulager les gémissements du peuple serbe martyr, entretenir la famme
du cierge allumé sur l’autel de la nation serbe, et dont la lumière, gardienne de la
mémoire serbe depuis le kossovo, éclaire notre passé et notre avenir.
1
l’effort d’objectivité dont a fait preuve marko milianov en parlant des al-
banais, est d’autant plus admirable qu’à son époque, la violence albanaise contre
les serbes avait été portée au plus haut degré, comme on a pu le constater au tra-
vers de tous ces témoignages datant de la seconde moitié du XiX
e
et du début du
XX
e
siècle. cette intensifcation de la terreur était due au désarroi qui gagnait les
albanais devant l’affaiblissement de la turquie en europe et devant l’irrésistible
mouvement de libération des peuples balkaniques, ainsi que devant les menées
de l’autriche qui ajoutaient à la confusion. vienne n’hésita même pas à proposer
à marko milianov, le sachant à la fois très populaire auprès des albanais et en
disgrâce auprès du prince Nicolas du monténégro, de devenir lui-même prince
d’albanie, ce que le voïvode refusa de la façon la plus catégorique. c’était un roc
d’honnêteté et l’un de ses mots les plus célèbres est précisément : « la nature ne
change pas, comme le font les pensées de l’homme instable. »
2
Les méfaits albanais au Kossovo à travers les notes diplomatiques adressées
au gouvernement turc par Stoyan Novakovitch, ambassadeur de Serbie
auprès de celui-ci.
parmi les multiples témoignages au caractère le plus divers sur la terreur
albanaise au kossovo de cette époque, se trouve le recueil intitulé Documents
diplomatiques, contenant la correspondance en langue française, échangée en
1898-1899, entre stoyan Novakovitch, écrivain, historien, homme d’état serbe,
et tevfk pacha, ministre des affaires étrangères turc. stoyan Novakovitch, plu-
sieurs fois ministre, occupait alors le poste d’ambassadeur de la serbie à istanbul,
et c’est en cette qualité qu’il adresse, le 26 mai 1898 une longue missive au chef
de la diplomatie turque, en énumérant les divers crimes albanais sur les serbes au
kossovo : assassinats au nombre de 29, attaques, brigandages, rapines au nombre
de 39, viols et enlèvements au nombre de 20, pillages d’églises au nombre de 4.
l’ambassadeur écrit notamment au ministre :
Durant ces quatre dernières années le gouvernement royal s’est vu, à plusieurs
reprises, obligé d’attirer l’attention du gouvernement impérial sur les désordres
et actes de violence incroyables et sans nombre, auxquels la population albanaise,
indisciplinée et insoumise, s’est livrée constamment tant à la frontière serbo-turque
que dans les sandjaks limitrophes. ces crimes et attaques sont dirigés exclusivement
1. Ibid., p. 212.
2. Ibid., p. 20.
10
contre la population chrétienne de nationalité serbe et semblent avoir pour but son
extermination dans ces contrées.
le diplomate souligne que cet état de choses intolérables s’est encore aggravé
depuis la récente guerre turque perdue contre les grecs, dans laquelle les albanais
ont évidemment participé du côté turc :
mais c’est surtout depuis le retour des volontaires albanais dans le pays, après la
guerre contre la grèce, que les désordres, assassinats, incendies, actes de violence
de toute nature prirent de telles proportions que l’effervescence gagna toute la
contrée, déborda même notre frontière, sur laquelle pendant plus d’un mois, votre
excellence s’en souvient bien, des confits sanglants se succédèrent journellement,
les uns plus graves que les autres, faisant de nombreuses victimes des deux parts.
la commission d’enquête, déléguée par les deux gouvernements, constata, ainsi
que cela ressort du procès-verbal dressé à vrania le 22 août dernier, que les confits
avaient été provoqués par les attaques des albanais qui passaient sur notre territoire
et y assassinaient nos gendarmes par surprise.
les autorités royales ont fait bonne justice des auteurs de ces agressions et ont
repoussé leurs attaques aux frontières du royaume. cependant les inquiétudes du
gouvernement serbe n’en ont pas diminué. il ne cesse, en effet, de lui parvenir des
renseignements dignes de foi qui montrent que, dans les sandjaks limitrophes de
notre frontière, toute la population chrétienne de nationalité serbe continue d’être
exposée à des attaques et atrocités inouïes. Des albanais, bien armés et presque
sûrs d’impunité, donnent libre cours à leur férocité ; alors qu’aucun frein ne vient
contenir leur fanatisme et leur haine. il s’y commet journellement des crimes et des
spoliations – sans que les coupables ne soient jamais punis ou seulement poursuivis
par les autorités. le nombre des fugitifs qui passent la frontière du royaume pour
sauver leur vie est considérable, et augmente chaque jour.
Des renseignements que possède le gouvernement royal, il résulte que dans le
court espace de quelques mois, pendant l’été et l’hiver derniers, il a été commis
dans les sandjaks de prichtina, Novibazar et prizren plus de quatre cents crimes,
tels que : assassinats, incendies, pillages, sacrilèges d’églises, viols, rapts, rapines,
vols de troupeaux.
le chiffre précité ne représente qu’une très faible partie, un cinquième tout au plus,
de ce qui s’est passé en réalité, car beaucoup de crimes restent non éclaircis, les
victimes ou leurs familles n’osant pas se plaindre.
toute cette terreur sur la population serbe s’exerçant en toute impunité, dans
l’indifférence sinon avec la complicité des autorités turques, l’ambassadeur No-
vakovitch rappelle au ministre turc qu’une telle attitude ne peut être que préjudi-
ciable aux relations entre la serbie et la turquie et fait appel à la sublime porte
afn de
mettre promptement et défnitivement un terme aux désordres et aux violences qui,
tout en menaçant d’anarchie et de désolation une province de l’empire, conduiraient
infailliblement à des conséquences pleines de péril pour la paix sur les frontières des
11
deux pays. a cet effet, il estime qu’il est urgent de prendre des mesures effcaces pour
protéger la population chrétienne, toujours si fdèle à l’empire dans les contrées ci-
indiquées, contre les attaques d’une population fanatique et réfractaire à l’ordre et à la
justice, et pour punir d’une manière exemplaire les auteurs de ces crimes odieux.
1
la réponse turque, comme à l’accoutumée, se faisant attendre, l’ambassadeur
Novakovitch, pour s’enquérir de la suite de sa Note à tevfk pacha, se rend à la
porte, le 28 juin 1898, et informe, deux jours plus tard, son ministre des affaires
étrangères vladan geogévitch, également historien, de la teneur de sa conversa-
tion avec le ministre turc :
a ma question de savoir si quelque chose avait été entrepris, le pacha cherchait
à esquiver, en déclarant que l’on n’a pu rien faire, mais que le grand vizir en
avait été mis au courant. pour ma part, je lui ai fait état de nouveaux incidents, et
surtout j’ai insisté sur le fait que tout provenait du comportement inégal et trop
doux des autorités turques envers les albanais ; que le pouvoir turc en fait redoute
les albanais et n’emploie jamais à leur encontre des moyens effcaces appropriés
à leur violence. J’ai fait savoir au pacha que, devant la force, l’héroïsme albanais
fondait comme de la neige. et lorsqu’il m’a interrogé pour savoir si nous croyions
vraiment que la turquie mettait trop peu de force à la disposition de ses autorités,
je lui ai répondu que cette force était suffsante, mais qu’il était évident que les
autorités ont reçu l’ordre secret ou ouvert, de ne pas s’en servir et que cette même
armée turque, qui garde la frontière turco-serbe, aide d’ordinaire les albanais et, au
lieu de les contrer ou retenir, elle œuvre avec eux. J’ai ajouté que tout cela n’était
que trop évident, que l’inquiétude et l’exaspération du peuple serbe dans l’empire
gagnait le royaume, que de nombreux réfugiés constituaient une charge matérielle
pour celui-ci, et que ces preuves éclatantes du fait de laisser ainsi un peuple en
exterminer un autre, ne pourraient que nuire à l’image de la turquie en europe, et
avoir des conséquences graves quant aux relations entre nos deux états […]
tefvik pacha m’a écouté avec attention, n’a rien contesté, mais s’est limité à déclarer,
sur un ton apathique, que l’on ne pouvait pas en rester là et qu’il fallait entreprendre
quelque chose. en fait, il évite plus que jamais d’entrer dans l’essentiel, profère
des généralités et des promesses vides, et montre que ce genre de conversation
l’ennuie.
2
Devant de nouveaux crimes albanais et devant la totale incurie turque, l’am-
bassadeur Novakovitch se voit contraint d’adresser, le 28 juillet 1898, une nou-
velle note à tevfk pacha, en lui écrivant notamment :
en me référant à ma Note en date du 26 mai dernier, j’ai l’honneur d’appeler la
sérieuse attention de votre excellence, sur les nouveaux crimes et méfaits que les
1. Documents diplomatiques, Correspondance concernant les actes de violence et de brigandage
des Albanais dans la Vieille Serbie 1898-1899 (Vilayet de Kossovo), édition bilingue en français et
en serbe, Belgrade 1899, pp. 2, 3, 4.
2. Ibid., pp. 2-28.
12
albanais continuent de commettre au préjudice des serbes du vilayet de kossovo.
les meurtres, les actes de viol et de brigandage qui sont commis sans trêve, sans
relâche, ne peuvent plus avoir le caractère de faits isolés, mais ils démontrent d’une
manière patente, comme d’ailleurs j’avais eu l’honneur de vous le faire remarquer
dans ma précédente Note, que c’est là un parti pris de la part des albanais dans le
but d’exterminer l’élément chrétien et surtout les serbes de ce pays.
il sera facile à votre excellence de se convaincre de la justesse de cette con-
sidération en jetant un coup d’œil sur l’annexe de ma présente Note, où, dans le
court espace de quelques semaines, nous avons eu à enregistrer une dizaine de
cas de meurtres, autant de viols et d’enlèvements et un plus grand nombre d’actes
de brigandage, sans compter les autres méfaits, tels que les actes de violence, les
vexations, vols, corvées, auxquels les serbes sont journellement exposés et qui les
forcent à abandonner leurs foyers et à émigrer en serbie, n’ayant plus de sécurité,
ni pour leur vie, ni pour leur honneur, ni pour leurs biens.
et parmi une trentaine de méfaits, commis en l’espace de deux mois, le diplo-
mate décrit des cas douloureux, comme celui-ci :
les albanais avaient tué le nommé arsa pétrovitch, chef de quelques familles vivant
en communauté dans le village de tomaïtch, la kaza d’ipek. ils avaient commis ce
meurtre dans le but de s’approprier leurs terres qu’ils convoitaient ; mais yovan
pétrovitch, qui avait remplacé arsa, ayant continué de les cultiver avec les siens, les
albanais, exaspérés, vinrent leur faire des menaces. finalement, maxa a été obligé
d’abandonner ces terres et d’aller avec les siens se réfugier chez un catholique à
Djourakovatz, kaza d’ipek. mais, malheureusement, maxa et les siens n’ont pas
retrouvé le repos et la sécurité non plus dans ce refuge, parce que les albanais
Halil Baïram et Nouh, du même village, les molestent continuellement en leur
demandant une somme de 6 000 piastres et en les forçant d’embrasser l’islamisme
s’ils veulent avoir la vie sauve. comme parmi les membres de cette communauté de
familles, il y a sept hommes capables de tenir un fusil, ces malheureux sont obligés
de monter la garde chaque nuit dans l’intérieur et au dehors de la maison, de peur
d’être attaqués par surprise.
ou bien celui-ci :
le 11 juin, les albanais ont enlevé la nommée fata, flle de marko militch, et
l’ont amenée à prichtina pour la convertir à l’islamisme. le système des albanais,
lorsqu’ils enlèvent une flle, est le plus souvent de la violer d’abord, puis de la forcer
à embrasser l’islamisme en menaçant de mort elle-même ou ses parents ; c’est ainsi
que, dans plusieurs cas, des jeunes flles ont embrassé la religion musulmane.
ou encore celui-ci :
l’albanais soulia Zékni, de makrèche, kaza de ghuilan, a battu atrocement le
nommé arsa filipovitch, parce que celui-ci lui a refusé une certaine somme qu’il
avait demandée. D’ailleurs, ce brigand qui a terrorisé les habitants de miganovatz,
se fait nourrir au détriment de ces pauvres villageois, qui lui procurent tout. il
commet dans le village toutes sortes de méfaits et force les paysans à moissonner
13
gratuitement ses champs. comme il convoite la flle de marko savitch, de
tzoukariche, il menace de mort celui qui oserait l’épouser.
1
finalement ce n’est que le 21 août 1898, que tevfk pacha adresse une brève
réponse à l’ambassadeur serbe, l’informant que, par ordonnance impériale, le
général de division saadeddin pacha a été chargé de mener une enquête sur les
méfaits exposés dans les notes adressées par Novakovitch au gouvernement turc.
mais cette enquête s’avéra bientôt n’être qu’une farce, d’abord parce que celui-ci
s’opposa à ce que le consul serbe à prichtina, todor stankovitch, fasse partie de la
commission d’enquête, et parce que saadeddine pacha agissait de façon entière-
ment arbitraire, comme il en ressort de la dépêche que le consul todor stankovitch
envoie, le 24 août, à son ministre des affaires étrangères, vladan georgévitch :
saadeddine pacha n’a séjourné que trois jours à prichtina, du 18 au 21 août, ce qui
est un temps trop court pour instruire de nombreux méfaits dans trois kazas : celle
de prichtina, de voutchiterne et de mitrovitsa. toutefois, même pendant ces trois
jours, saadeddine pacha n’a point enquêté, mais a simplement fait venir quelques
paysans qui n’ont subi aucun mal, et qui ont été préparés et intimidés par le zaptis
et par les malfaiteurs eux-mêmes, afn qu’ils déclarent et signent qu’ils n’ont nulle
raison de se plaindre. il acceptait uniquement ce genre de déclarations, tandis qu’il
faisait mettre au dehors de vrais plaignants.
voilà ce que saadeddine pacha a fait pour présenter l’affaire à istamboul, comme
n’ayant nul besoin d’une commission. il a établi des islahats, tribunaux de récon-
ciliation dans les affaires de vengeance de sang moyennant des dédommagements
fnanciers parmi les albanais. il a nommé au poste de président d’islahat à prichti-
na, souleyman-agha, grand oppresseur connu, de même qu’il a nommé un autre
souleyman agha à voutchiterne, dont la renommée est tout aussi sinistre que celle
du premier. Dans ces islahats il n’y a aucun serbe.
2
a peine la farce de l’enquête terminée et saadeddine pacha rentré à istanbul,
tevfk pacha se hâte, par une lettre du 28 septembre, d’en communiquer les résul-
tats à stoyan Novakovitch, ne retenant que cinq cas parmi d’innombrables évo-
qués dans les notes de ce dernier. la teneur de ce document prouve, si besoin est,
dans quelle mesure la porte se trouvait en connivence profonde avec les albanais
et à l’origine de leurs méfaits sur les populations chrétiennes balkaniques, qu’il
s’agisse des serbes, des grecs ou des Bulgares. Bien entendu, le chef de la di-
plomatie ottomane, rompu à l’art de la perfdie, affrme le contraire et présente
la turquie comme un pays où régnait la concorde et l’harmonie multiethniques
séculaires, en assurant l’ambassadeur serbe que les
accusations portées contre les albanais et la population musulmane de nos sandjaks
limitrophes sont dénuées de fondement. Je suis persuadé que votre excellence
voudra bien reconnaître, avec la haute pénétration et la perspicacité qui la distinguent,
1. Ibid., pp. 29, 30, 31, 32, 33.
2. Ibid., pp.4-48.
14
que le gouvernement royal a été, en cette circonstance, induit en erreur par des
gens intéressés à altérer les relations d’amitié et de bon voisinage qui existent
si heureusement entre les deux pays, et à faire naître la discorde entre les divers
éléments de notre population qui ont vécu depuis près de cinq siècles en parfaite
intelligence et qui ne peuvent avoir aujourd’hui aucun motif de s’exterminer.
1
Naturellement l’ambassadeur de serbie, dans sa réponse du 31 octobre 1898,
revient, preuves à l’appui, sur la triste condition des serbes au kossovo :
Désarmés, sans aucune protection de la part des autorités locales, les serbes
chrétiens sont livrés au fanatisme, à la haine, à la vengeance et aux habitudes de
rapine de la population albanaise musulmane, dont l’acharnement, encouragé par
l’impunité, est devenu incroyable !
pour démontrer l’exactitude de ces affrmations, le gouvernement royal avait réuni
un grand nombre de renseignements sur les crimes et les violences de toutes sortes
commis par les albanais dans ces derniers temps. une partie de ces renseignements
a été communiquée à votre excellence, sous forme d’annexes à mes deux Notes
précitées. cent vingt-deux crimes y sont enregistrés : assassinats, viols, rapts, incen-
dies, pillages d’églises, rapines – avec l’indication des noms de leurs auteurs et des
victimes.
et en ce qui concerne la faillite du projet de création d’une commission censée
examiner ces méfaits, la porte ayant décidé de confer ce travail au seul saaded-
dine pacha, Novakovitch fait part de sa déception au ministre turc, en insistant sur
la prétendue enquête effectuée par le dignitaire ottoman au kossovo :
les réponses, toujours verbales, de votre excellence portaient sur la question de
la nomination des autres membres de la commission, ainsi que sur la question de
l’acceptation d’un délégué du gouvernement serbe, qui se trouvait au grand vizi-
rat et devant le conseil des ministres avec notre espoir qu’une décision favorable,
ordonnant la formation de la commission, allait être prise incessamment. cette
décision, malheureusement, se faisait toujours attendre, pendant que, dans l’entre-
temps, saadeddine pacha faisait une tournée dans le vilayet de kossovo. sa mission
avait un caractère plutôt secret, puisque la population chrétienne n’en était point
avertie. et ceux qui, apprenant par hasard la présence dans le pays de cet offcier
général, aide de camp de sa majesté impériale le sultan, voulaient lui présenter
leurs doléances, il refusait de les recevoir, tandis que les autorités cherchaient à
les intimider afn d’empêcher un mouvement général dans la population, réclamant
justice et protection.
cependant, saadeddine pacha ne cessait pas de voir et de conférer partout avec les
chefs albanais, avec ceux-là même contre qui la population chrétienne a le plus à
se plaindre. après son départ commencèrent à s’organiser dans toute la contrée des
Islahats qui exigeaient par la force la signature des actes de pardon et des déclara-
tions de réconciliation.
1. Ibid., p. 50.
15
et pour illustrer la machination turco-albanaise, l’ambassadeur cite nombre de
cas précis, comme ceux qui suivent :
georges yovanovitch, du village de raniloug, qui avait été grièvement blessé par le
nommé ramis sadik, on a fait comparaître une tout autre personne, un certain yo-
van georgévitch, du village de Dobrotchana, qui, interrogé par saadeddine pacha
pour savoir s’il avait été blessé par ledit ramis, a naturellement répondu négative-
ment, ce qui a suff au général pour déclarer que l’accusation portée contre cet al-
banais était fausse. pour la mère de stéphan tomitch, de voutchiterne, grièvement
blessée aux deux mains, saadeddine pacha dit que cette femme est morte de mort
naturelle il y a vingt ans. l’agression dont il s’agit a été commise à voutchiterne,
et saadeddine pacha n’est même pas allé à voutchiterne ni n’a demandé à enten-
dre les intéressés. cependant, quoique « l’ilmouhaber », délivré par le moukhtar de
l’endroit, dise le contraire, la mère de stéphan tomitch, nommée maria, est encore
vivante et habite chez son fls à voutchiterne.
Dans les trois autres cas qui font l’objet de cette enquête, on a eu recours à l’intimi-
dation des plaignants et des témoins, ou bien l’on n’a interrogé que des musulmans,
toujours disposés à défendre leurs coreligionnaires accusés.
1
entre l’ambassadeur serbe et le ministre turc s’instaure un dialogue de sourds,
ce dernier contestant les faits irréfutables et s’en tenant à la prétendue enquête de
saadeddine pacha. qui plus est, dans sa Note, adressée le 1 novembre 1898, à
Novakovitch, tevfk pacha, répète que les accusations portées contre les albanais
sont dénuées de sens ou présentées avec exagération, et affrme que les éventuels
coupables musulmans sont poursuivis et punis sévèrement, contrairement aux
coupables chrétiens qui trouvent refuge en serbie. Dans une Note ultérieure, datée
du 26 janvier 1899, tevfk pacha verse davantage dans son accusation contre les
chrétiens et dans sa défense des musulmans en amalgamant leurs méfaits, dans le
cas où ils auraient eu lieu, avec de simples délits du droit commun :
Du reste, il est à remarquer que ces méfaits d’ordre commun, perpétrés indistincte-
ment par des musulmans et des chrétiens, sont de ceux qui se commettent dans tous
les pays du monde et n’ont aucun caractère politique. ils n’ont pas non plus l’im-
portance qu’on veut leur attribuer, étant donné le chiffre qu’ils ont atteint pendant
une période de quatre ans. si certains chrétiens, dont le nombre n’est cependant pas
aussi considérable qu’on le dit, quittent le territoire de l’empire, ce n’est point en
vue d’échapper aux exactions dont ils seraient l’objet de la part de leurs compatrio-
tes musulmans, mais bien pour se soustraire au paiement de leurs dettes envers le
fsc ou aux poursuites judiciaires dirigées contre eux pour crimes ou délits.
2
malheureusement pendant ce temps la terreur albanaise continue de battre son
plein, comme le prouvent les nouvelles protestations de stoyan Novakovitch à
1. Ibid., 52, 53, 54, 55.
2. Ibid., p. 106.
16
tevfk pacha, notamment celle du 21 décembre 1898 et celle du 24 mars 1899,
où il revient sur la condition d’esclaves des serbes du kossovo que dépeignent,
d’ailleurs, comme telle, toutes les autres sources serbes et étrangères de l’époque.
Novakovitch écrit :
par les nombreuses Notes que mon prédécesseur et moi nous avons eu l’honneur
d’adresser à la sublime porte au cours de ces quatre dernières années, la légation
royale avait, à maintes reprises, attiré l’attention du gouvernement impérial, sur
les actes arbitraires et d’une violence extrême auxquels la population albanaise
se livrait systématiquement et avec une insistance de parti pris sur la population
chrétienne, dans certains sandjaks du vilayet de kossovo.
la sublime porte au lieu de donner une suite sérieuse aux instances qui lui ont été
adressées par cette légation, a adopté un système qui consistait à couvrir à tout prix
les autorités locales, lesquelles par leur

insouciance et leur mauvaise volonté sont
en quelque sorte devenues les complices des agresseurs musulmans. vu le système
adopté par la sublime porte, il est tout naturel que la population albanaise, sûre de
toute impunité, ait donné libre cours à son fanatisme religieux. […]
votre excellence n’ignore pas également, car je le lui ai fait savoir, que les serbes
de ces contrées, se voyant, d’une part, abandonnés par les autorités locales, sans
aide et sans protection – la police étant toujours prête à couvrir les coupables, ses
coreligionnaires – et se sentant, d’autre part, menacés à chaque instant dans leur vie
et leurs propriétés et vivant sous une terreur perpétuelle, sont amenés dans la triste
alternative ou d’embrasser l’islamisme, seul moyen d’avoir droit à la protection
réelle des autorités, ou de quitter leurs foyers.
J’ai déjà eu l’honneur d’attirer l’attention de la s. porte sur le fait de l’émigration
chrétienne de ces parages, qui augmente d’une année à l’autre et qui est la preuve
la plus palpable et la plus patente à l’appui de notre affrmation que la vie dans ces
contrées, est devenue vraiment insupportable. […]
l’annexe ci-jointe fera connaître à votre excellence qu’au commencement du mois
de février, cent dix personnes ont dû fuir le sol natal et émigrer en serbie, pour se
soustraire aux fureurs des albanais qui les menaçaient de mort.
stoyan Novakovitch insiste sur la condition des serbes kossoviens qui conti-
nuent à subir la terreur albanaise et sur la nécessité d’y remédier par des moyens
diplomatiques, si l’on ne veut pas voir se dégrader les rapports entre la serbie et
la turquie. et il conclut :
aussi j’ai reçu l’ordre formel d’attirer encore une fois l’attention du gouvernement
impérial sur la situation intolérable faite à la population serbe du vilayet du kosovo,
situation pleine de dangers pour l’avenir et de nature à avoir une infuence fâcheuse
sur les rapports de bonne amitié qui existent actuellement entre les deux états.
c’est donc dans l’intérêt même de ces rapports et afn de prévenir les complications
que la prolongation de cet état de choses pourrait faire surgir, que nous faisons un
nouvel appel au gouvernement impérial en le priant avec toute instance de faire
énergiquement acte d’autorité, de donner les ordres les plus formels aux autorités
locales, qui par leur torpeur et leur partialité, sont en grande partie, seules coupables
1
de l’état d’anarchie qui règne dans une partie du vilayet de kossovo, et d’appliquer
à tout le monde la loi, avec une égalité parfaite et dans toute sa rigueur. Nous
sommes tout à fait convaincus que les lois de l’empire, si elles sont appliquées
avec une impartialité égale à tout le monde, aussi bien aux musulmans qu’aux
chrétiens, seraient suffsantes pour rétablir l’ordre et la sécurité dans ces contrées.
aussi, nous ne demandons pas autre chose que l’application d’un traitement égal
aux populations musulmanes et serbes de ces contrées.
1
cette correspondance entre le ministre turc et l’ambassadeur serbe prend fn
au printemps 1899, lorsque Novakovitch sera appelé à d’autres charges, mais la
lecture en est intéressante à plusieurs égards. D’abord on voit, une fois de plus,
comment, au prix de quelles violences, de quelles souffrances, de quelles atrocités,
et de quelles injustices, s’est poursuivie l’emprise des albanais sur la kossovo à
l’ombre de la puissance occupante turque. on constate aussi toute la duplicité,
toute la perversion, toute l’obstination dans l’erreur de cette puissance, son refus
de voir la réalité. cet état de choses ira en s’aggravant durant la première décennie
du nouveau siècle, avant de déboucher fnalement sur la première guerre balka-
nique de 1912, sur la libération du kossovo et de la vieille serbie, de la macé-
doine, des territoires grecs et bulgares demeurés encore sous le joug la turquie,
et sur l’éviction de celle-ci de l’europe. plus grave encore, l’autriche, dans son
ambition de remplacer la turquie dans les Balkans, dans sa peur obsessionnelle
de l’avènement d’une grande serbie qui ferait échouer cette ambition, parrainera
la création de l’albanie, avant de déclencher, certes poussée par l’allemagne, le
cataclysme européen de 1914-1918.
cependant avec les régimes d’occupation qui se sont succédés au kossovo au
cours du XX
e
siècle, italo-germain fasciste, titiste communiste et otano-onusien, il
s’est avéré que les turcs ne sont pas les seuls à avoir le monopole de la duplicité,
de la perversion en politique et du double langage, et à livrer, en suivant la même
logique hypocrite, les serbes en pâture aux albanais. N’a-t-on pas vu les fascistes,
les communistes et les humanistes de nos jours s’unir au service des albanais,
couvrir tous leurs méfaits, affrmer, chaque fois que la situation empirait au kos-
sovo, qu’elle s’améliorait ! la fameuse communauté internationale, en fait quel-
ques pays occidentaux les états-unis d’amérique en tête, a fait beaucoup mieux
que les turcs, en inventant la fable de la vengeance légitime des albanais et en
allant jusqu’à qualifer l’autodéfense légitime des serbes face aux terroristes alba-
nais, d’agression contre les albanais, et jusqu’à nommer des criminels de guerre
notoires dirigeants de la province serbe, avant de promouvoir celle-ci en nouvel
état albanais dans les Balkans en février 200 ! quelle récompense, quel cadeau
de la part des humanistes de l’ouest aux albanais pour la terreur multiséculaire
qu’ils ont exercée, comme on le voit tout au long de ces pages, sur les serbes du
kossovo, et qui n’a pas d’égale dans l’histoire du monde !
1. Ibid., pp. 131, 132.
18
Branislav Nouchitch constate l’étendue de l’albanisation du Kossovo
qui se déroule à son époque, mais aussi celle survenue dans des périodes
précédentes.
autant le recueil Documents diplomatiques, traite exclusivement de la condi-
tion des serbes du kossovo, autant deux ouvrages, Du Kossovo à l’Adriatique et
Le Kossovo de Branislav Nouchitch, qui parurent en 1902 et 1903, en embrassent
les divers aspects, le pays, sa géographie, son histoire, la population et ses mœurs,
l’invasion progressive de la province par les albanais. l’auteur n’était que trop
bien placé pour en parler, puisqu’il passa, avant d’abandonner la carrière politique
pour se consacrer uniquement à la littérature, toute une décennie comme diplomate
dans le rang de vice-consul et de consul principalement à skoplié, à salonique et à
prichtina. il ft, en août 1894, un voyage à travers le kossovo, la métochie, la Haute
albanie qui l’amena à scutari et sur le littoral, et qu’il relate dans son fort intéres-
sant récit de voyage. très au fait du passé serbe du pays dont témoigne du reste la
toponymie, il est frappé par l’ampleur de l’albanisation consécutive soit à l’arrivée
de tribus entières de l’intérieur de l’albanie, soit à la conversion de la population
serbe à l’islam, le seul moyen pour celle-ci de se maintenir devant la pression alba-
naise. il cite le cas de la vallée de Béli Drim, appelée podrima, qu’il descend :
au début du siècle passé, la tribu de kabachis est arrivée en masse, plus de cent
foyers, des environs de scutari, et s’est installée à podgora voisine de prizren, en
s’emparant de deux villages serbes : grékhovtzé et stratanovtzé dont ils chassèrent
les habitants. Derrière la tribu de kabachis, est arrivée, à la recherche d’une terre
plus fertile, la tribu arnaoute catholique de fandés, originaire de la vallée de fanda
du nom de la rivière éponyme. les turcs, maîtres du pays, laissèrent les fandés
s’installer en métochie, comptant sur eux, connus pour être courageux et combatifs,
pour contrecarrer les arnaoutes locaux, mais bientôt ils eurent à déchanter, puisque
les fandés ne tardèrent pas à se révéler comme les plus grands pilleurs et brigands
de toute la podrima. mais outre ce mal, un autre mal contraint les serbes, surtout
depuis la guerre serbo-turque de 186, à abandonner leur terre et à s’installer dans
des villes ou à émigrer en serbie. ce mal, ce sont les méfaits et les violences qui
s’exercent sur eux quotidiennement.
1
s’appuyant sur les données dont il disposait de par sa fonction, Nouchitch
constate une véritable hémorragie de la population serbe. rien que dans une di-
zaine des villages de podrima, l’élément arnaoute fanda a augmenté de deux tiers
au détriment de l’élément serbe. si bien que, d’après la statistique du consul-écri-
vain, 3 150 foyers serbes, à savoir 15 56 âmes ont émigré de la seule kaza de
petch durant la période de 186 à 1895. le même danger plane sur prizren, l’une
des capitales de la serbie médiévale, qu’il gagne en gravissant le mont de char, et
dont la vue l’éblouit :
1. Branislav Nouchitch, Du Kossovo à l’Adriatique, Novi sad, 1902, pp. 25-26.
19
De chaque fenêtre, de chaque tour à prizren, tournez-vous à gauche ou à droite,
regardez devant ou derrière vous, et vous aurez le souffe coupé, vous resterez en
admiration devant la beauté qui s’offre à vos yeux et que vous trouverez rarement
ailleurs. car cette beauté n’est pas seulement constituée de hautes montagnes,
de champs féconds, de vallées douces, de prés feuris, de rivières limpides et
bruissantes, mais aussi de variétés et de contrastes naturels si proches les uns des
autres, qu’un spectacle ne fait que mettre l’autre davantage en valeur.
1
Les Serbes arnaoutisés bien pires que les Arnaoutes.
Hélas, bien que la plus forte commune de la vieille serbie, comptant envi-
ron 400 foyers serbes, prizren est également menacée du même danger que les
autres lieux habités par les serbes : la terreur arnaoute qu’exercent sur les habitants
non-musulmans, les gens de la tribu voisine de louma, d’autant plus redoutables
qu’ils sont tous d’anciens serbes arnaoutisés, les arnaoutachis. Nouchitch en est
formel :
outre les serbes, les valaques, les albanais latins et quelques familles de fonction-
naires turcs, de vrais osmanlis, tous les autres sont des arnaoutes, descendants de
ceux qu’avait nourris autrefois le lait maternel serbe. et bien qu’ils se soient tur-
quisés depuis longtemps, quelques-uns parmi eux ont conservé leurs noms serbes,
comme koritch et mouritch, etc., mais ne portent plus guère l’âme serbe dans leur
poitrine pas plus qu’ils n’y ressentent nulle amitié envers les serbes.
2
Bien au contraire, l’apostasie ayant ses effets dévastateurs,
les gens de liouma s’attaquent aussi bien aux gorans, indigènes de char islamisés,
qu’aux chrétiens de la plaine de podrima, ne considérant pas ceux-ci comme leurs
coreligionnaires. la tribu de liouma s’est sans doute convertie parmi les premières,
du fait de son voisinage avec les tribus de vrais arnaoutes dont elle possède certains
traits de caractère. mais ce qui différencie généralement les arnaoutaches des
arnaoutes autochtones, c’est que, en tant que renégats, ils n’ont pas de notions aussi
claires de l’honneur, ne tiennent pas la parole donnée de sorte que la bessa chez eux
n’existe presque plus ; ils sont sournois, hypocrites et de très grands fanatiques. ils
vont au tribunal, s’accusent mutuellement et se font des procès, alors que le vrai
arnaoute ne va jamais d’abord au tribunal, mais cherche la justice chez le chef
de sa tribu ou se venge audacieusement lui-même, il est noble, souvent digne et
magnanime, il n’est pas fanatique et tient la bessa, la parole donnée. Bien qu’ils
soient des renégats, ces qualités l’emportent toutefois chez les gens de liouma à
cause de leur voisinage avec de vrais arnaoutes, notamment ceux de mat, de fanda
et de mirdite dont la voie de communication passe justement par liouma.
3
1. Ibid., p. 2.
2. Ibid., pp. 32-33.
3. Ibid., p. 41.
180
Une susceptibilité meurtrière.
plus le voyageur, en compagnie d’un jeune guide dévoué de liouma, s’en-
fonce dans les montagnes albanaises, plus il s’attarde sur la description de leurs
mœurs, en particulier sur leur bessa, qui est l’une des lois fondamentales de leur
vie tribale, de même que la vendetta, sur leur témérité, sur leur amour du fusil
dans lequel résident tout leur droit et leur justice, et leur promptitude à supprimer
la vie de l’autre pour un rien, enfn sur leur hospitalité proverbiale. il en donne
des exemples effarants qui tournent à la paranoïa, comme celui de deux frères,
travaillant dans leur champ, devant lesquels apparaît un serpent, mais l’un d’entre
eux l’ayant manqué de sa pioche, le reptile s’enfuit vers les pieds de l’autre frère
qui considère de son devoir de le protéger, de le faire bénéfcier de sa bessa. si
bien que lorsque le poursuivant fnit par atteindre le serpent, son propre frère le
tue parce qu’il aurait violé la bessa, la coutume sacrée ancestrale de la protection
accordée au transfuge, fût-il un serpent.
il cite également des cas de vengeances inextinguibles, tel celui d’un arnaoute
qui, ayant tué son voisin, s’est enfui en serbie où il s’est défnitivement installé,
mais son petit-fls étant revenu, cent douze ans après, en albanie, il est aussitôt
tué par le petit-fls de la victime, la « dette de sang » ne devenant jamais caduque,
mais se transmettant de génération en génération. c’est comme si du pays lui-
même émanait une malédiction qui crée leur mentalité et les pousse aux extrêmes,
et dont les serbes ont eu tant à pâtir. ainsi Nouchitch rapporte l’histoire, entendue
durant le voyage, de ces deux arnaoutes qui sont partis comme enfants à l’étran-
ger où ils ont grandi, reçu d’autres mœurs, sont devenus riches et ont vécu comme
deux frères. un jour, guidé par l’envie de revoir leur pays natal, ils ont pris le
chemin de celui-ci, mais en arrivant à souva réka près de prizren où ils passent
leur dernière nuit avant d’atteindre l’albanie, l’un d’eux se lève avec l’envie irré-
sistible de tuer l’autre à cause d’un tort que celui-ci lui aurait fait dans l’enfance
et dont le souvenir s’est mis soudain à le tourmenter. ce n’est qu’avec beaucoup
de mal qu’il réussit à se maîtriser et à ranger son revolver, avant de réveiller son
ami, lui raconter son trouble et lui proposer de rebrousser chemin, en lui disant :
« fuyons d’ici, tel est ce pays, tels en sont l’air et l’eau ! »
Nouchitch conclut ainsi la description de ces montagnards :
les albanais sont habituellement des gens de haute taille, aux cheveux châtains
et parfois blonds, au visage brun, aux yeux profondément encrés mais vifs, aux
pommettes développées, à la bouche assez grande, à la mâchoire inférieure rejetée,
aux oreilles… ils ne sont pas faciles au parler, ils ont la marche et le mouvement
très agiles, le pas souple, bien que dans l’ensemble leur port soit mesuré. […]ceux
qui sont descendus dans la plaine, sont plus lourds, plus lents, moins rustres, tandis
que ceux qui sont restés dans les montagnes sont plus rapides, plus légers, plus
clairvoyants, mais aussi plus cruels. […]
ils sont incontestablement courageux, mais usent souvent de ruse, rarement de
181
tromperie. ils ne reconnaissent pas l’héroïsme des autres, tout en admettant que les
monténégrins puissent être héroïques. […] ils sont très superstitieux, et nombre
d’entre eux savent lire le sort dans l’os de l’omoplate d’un agneau, dans la paume
de la main ou dans les astres. […]
chez les albanais se maintient une sorte d’esprit aristocratique ; ils sont très fers,
très portés sur l’honneur et susceptibles à l’extrême, de sorte qu’ils s’attaqueront à
quelqu’un rien qu’à cause de son mauvais regard. ils sont très décidés et impétueux
et enclins aux actes irréféchis. ils ont beaucoup d’assurance, mais donnent peu de
prix à la vie, prêts à tuer et à périr facilement. ils estiment que tuer ne représente
pas un péché, de même qu’ils considèrent que le fait de ne pas se venger constitue
la plus grande honte. […]
les arnaoutes ne tolèrent rien de nouveau qui leur viendrait de l’extérieur ; tout ce
qui est étranger est pour eux inamical. De toutes les nouveautés, ils accepteraient
volontiers le fusil d’un type, car on ne peut imaginer un arnaoute sans fusil qu’il
garde avec lui davantage que ne le fait un soldat : il laboure et cultive la terre avec
le fusil, il le porte aussi bien quand il se rend à une fête qu’à un enterrement. il n’est
pas rare que les arnaoutes tuent des soldats turcs sur les routes afn d’acquérir un
nouveau fusil, tout comme ils savent s’enrôler dans l’armée qu’ils désertent dès
qu’ils ont un nouveau fusil.
1
telle est l’image que donne Branislav Nouchitch de ce peuple qui s’est trans-
formé en un véritable féau du peuple serbe sous l’occupation turque, mais, com-
me on a pu le constater, l’écrivain-diplomate sait parfois s’élever jusqu’à rendre
hommage, chaque fois qu’il y a lieu, à certaines qualités des albanais qu’il appelle
le plus souvent du nom turc d’arnaoutes. il serait intéressant de le suivre encore
un instant sur son itinéraire au-delà de la chaîne montagneuse qui sépare naturel-
lement la métochie et l’albanie, jusqu’à scutari, puis le long du feuve Boyana
jusqu’au littoral adriatique, car il évoque la longue présence serbe dans ces régions
et en trouve des vestiges. il rappelle notamment que scutari avait été pendant trois
cents ans non seulement une ville serbe, mais durant un siècle la capitale des rois
serbes, michel et Bodine voyslavlévitch au Xi
e
siècle, pour le redevenir sous les
princes Balchitch dans la seconde moitié du Xiv
e
siècle, avant d’être occupée par
les vénitiens, puis, à partir de 149, par les turcs jusqu’à l’éphémère reconquête
serbe en 1912.
Descendant le cours de la Boyana, Nouchitch se retrouve parmi les ruines en-
vahies par la végétation de la fondation pieuse des rois voyislavides, le monastère
de saint-serge et de saint-vlache, reconstruit sous le règne du roi ouroche par son
épouse Hélène d’anjou, comme l’attestent deux inscriptions en latin demeurées
sur un pan d’un mur de la façade :
iN NomiNe DNi ameN eXimiae virgiNis filii aNNo mcclXXviii
magNificus DNus DNus urosius DiviNa gratia rassiae reX
illustris magNifici regis urosii Nat DomiNaeque HeleNae
1. Ibid., pp. 58, 59, 60.
182
eDeficavit HaNc ecclesiam iN HoNorem ss martyrum sergi
et BacHi a fuNDameNtis usqve aD fiNem assisteNte aBBate
petro DocHNe scutareNsi : Au nom du Seigneur amin. En l’an de 1278 du
Fils de la Très Glorieuse Vierge, le magnifque Seigneur Ouroche, roi de Rascie
d’après la grâce de Dieu, fls de l’illustre roi Ouroche et de Madame Hélène reine,
a bâti entièrement cette église en l’honneur des saints martyrs Serge et Vlache avec
l’assistance de l’abbé Pierre Dochne Scutarien.
en fait c’est la reine Hélène qui se trouve à l’origine de l’édifcation de ce tem-
ple, comme le proclame une autre plaque que Nouchitch méticuleusement copie et
photographie, tout comme la précédente :
memt.DNe.famule.te.HeleNe.regiNeservie.Dioclie. alBaNie.
cHilmie.et.maritime.regioNis.qve.uNa.cv. filiis. suis. regiB.
uurosio. et.stefaNo. eDificavit. Novo.m.ecclia.at HoNore
Beator. mrtiry. sergii. et. BacHi. et. aD. fiNe.usq.coplevit.
aNN.DNi.m.cc. lXXXX. ce qui, déchiffré donne : Rappelle-Toi Seigneur, de ta
servante Hélène, reine de Serbie, de Dioclée, d’Albanie, de Cholmie, de Dalmatie
et des Régions maritimes, qui ensemble avec ses fls, les rois Ouroche et Etienne,
a rebâti cette église consacrée aux béats martyrs Serge et Vlache, et l’a terminée
jusqu’à la fn en l’an 1290 du Seigneur.
on voit à la lumière de tels faits historiques à quel point sont fantaisistes les
thèses de toute une historiographie d’après laquelle les serbes n’auraient jamais
pu franchir la « barrière albanaise » et sortir sur l’adriatique, alors que la plus
grande partie de l’albanie septentrionale, puis toute l’albanie sous le tsar Dou-
chan, se trouvaient tout à fait normalement, sans toutes ces batailles entre serbes
et albanais dont parle ismaïl kadaré sans en préciser aucune, dans le cadre de
l’état serbe ou dans son orbite. qui plus est, ce fut un serbe, georges castriota dit
skanderbeg, qui leva l’insurrection contre l’envahisseur turc en albanie.
Bien que dans son ouvrage suivant consacré au kossovo, paru en 1902-1903,
Nouchitcht traite davantage de géographie et d’ethnographie, il consacre natu-
rellement des pages entières au dépeuplement du kossovo par les serbes sous le
règne turco-albanais. celui-ci a commencé déjà dès la conquête de la serbie au
Xiv
e
siècle pour prendre les proportions d’un véritable exode sous les patriarches
arsène iii et arsène iv au Xvii
e
et au Xviii
e
siècles, laissant un espace relative-
ment vide aux vagues d’albanais qui commencèrent à descendre de leurs monta-
gnes. la migration de la population serbe a particulièrement connu une accéléra-
tion à la suite des défaites turques lors de la guerre serbo-turque et russo-turque
de 186 à 188, qui ont vu grandir le ressentiment des mahométans albanais et
bosniaques envers les chrétiens, surtout envers les serbes avec lesquels ils avaient
le plus à faire, que ce soit au kossovo et en métochie, au monténégro, en Bosnie
et Herzégovine ou en rascie. Nouchitch en fait état ainsi :
183
après la guerre serbo-turque, les deux causes, ont intensifé la migration. les
arnaoutes, habitants du kossovo, se sont mis, à cause de la guerre, à assouvir
férocement leur vengeance sur les serbes qui étaient leur raïa. en allant à la guerre
et en en retournant, ils brûlaient les maisons des serbes, les spoliaient de leur bétail,
déshonoraient leurs femmes et leurs flles, de sorte que les serbes trouvaient le
salut en se réfugiant en serbie dont la frontière s’était rapprochée. D’autre part,
les arnaoutes chassés des nouvelles limites de la serbie, ont commencé à s’arrêter
massivement au kossovo, celui-ci étant le plus proche de leurs propriétés qu’ils ont
quittées en serbie. ces nouveaux immigrants, connus sous le nom de mouhajers,
ont submergé le kossovo en évinçant par force les serbes pour s’y faire de la place.
certes, le sultan leur avait donné des terres sur lesquelles ils construisaient leurs
nouveaux villages, mais c’étaient des lieux insalubres, si bien qu’ils ont préféré se
fxer à la bordure des villages serbes et ont fait tout leur possible pour en chasser les
habitants afn de s’emparer de leurs propriétés, en quoi ils ont beaucoup réussi.
c’est ainsi que les arnaoutes ont en même temps envahi le kossovo des deux côtés :
les uns en descendant de leurs montagnes, les autres en traversant les frontières
serbes. aujourd’hui on peut compter sur les doigts des deux mains les villages où il
n’y a pas d’arnaoutes, tandis que très nombreux sont les villages dans lesquels il ne
reste plus de serbes, alors qu’ils y vivaient encore jusqu’à récemment.
1
pour aggraver la situation des serbes, à ces mouhajers albanais se sont joints
de nombreux mouhajers bosniaques qui ont refusé, suite à la mise de la Bosnie-
Herzégovine sous administration autrichienne après le congrès de Berlin en 188,
de vivre dans un état gouverné par un monarque chrétien. toutes ces épreuves
ont laissé des traces profondes dans le psychisme des serbes kossoviens que Nou-
chitch décrit ainsi :
De telles circonstances contraignent le peuple à s’ingénier de diverses façons afn
d’assurer sa tranquillité, sinon sa survie. D’où souvent chez ce peuple de l’hypocrisie
et de l’insincérité, ce qui n’est point son trait naturel. mais souvent étant trompé et
accablé, surtout étant innocent et maltraité, il est devenu méfant et rarement donne
libre cours à ses sentiments plus profonds. […]
sans doute le dépeuplement infue assez sur le caractère de ce peuple. la raréfaction
de l’élément serbe, qui de jour en jour augmente, le fait que l’on ne se sente pas
en sécurité chez soi, que l’on n’ait personne sur qui s’appuyer ni personne pour
être soutenu et pour soutenir ensemble les diffcultés, infue certainement sur le
caractère des individus et progressivement sur celui de la masse. la population
serbe au kossovo se sent de plus en plus abandonnée et solitaire, deux facteurs qui
n’élèvent pas mais abaissent l’esprit d’un peuple.
2
et Nouchitch de conclure que l’on ne peut pas rencontrer un visage souriant
serbe au kossovo, tout comme, hélas, de nos jours.
1. Branislav Nouchitch, Kossovo, description du pays et du peuple in Douchan Batakovitch, Les
Témoignages des contemp sorains sur le Kossovo et la Métochie, Belgrade 1988, pp.168-169.
2. Ibid., pp.14-15.
184
Victor Bérard démontre l’étendue de l’esclavage des Serbes du Kossovo et
de la Macédoine.
la fn du XiX
e
et le début du XX
e
siècles voient se lever, dans la personne de
l’orientaliste et de l’helléniste victor Bérard un grand témoin du martyre de la
population slave dans les Balkans, aussi bien serbe que macédonienne.
1
Dans
plusieurs de ses ouvrages ayant trait aux Balkans, en particulier dans La Turquie et
l’hellénisme contemporain, La Macédoine et Pro Macedonia, il dresse un tableau
des plus sombres du règne turco-albanais dans la région. en voici d’abord des
passages sur la complicité turco-albanaise, permettant le maintien d’un système
esclavagiste à l’aube du XX
e
siècle au cœur de l’europe :
tous ces albanais, chrétiens et musulmans, sont très dévoués au sultan abd-ul-
Hamid ii, écrit Victor Bérard. Nous n’entendons que des louanges du padichah,
et dans des bouches peu courtisanes : il est savant, il est saint, il aime le peuple et
surtout il protège l’albanie.
ce dernier éloge est fort mérité. les albanais ont aujourd’hui toutes les faveurs.
ils jouissent chez eux d’une liberté sans bornes (les vendettas s’exercent sans
contrainte sous l’œil impartial des turcs), et, dans l’empire, ils ont des places, des
honneurs, des gouvernements tant et dès qu’ils veulent. […]
les turcs trouvent un double avantage à cette politique. le vieux système féodal
s’étant conservé dans ce pays, une aristocratie de pachas et de beys détient toutes
les terres et dispose à son gré des tenanciers. […]
Dans l’albanie musulmane, nous avons vu deux castes en présence : au sommet,
une aristocratie de beys que l’amour de la richesse attache à l’islam ; au bas, un
peuple de tenanciers que la tyrannie des beys retient malgré lui. partout ailleurs, une
réelle indifférence […] où est le sabre, là est la foi.
2
victor Bérard cite des exemples les plus effrayants d’humiliations, de meur-
tres, de rapts et de viols, comme ceux qui suivent :
en janvier 1896, le tchaouch (sergent) mustapha – mustapha-tchaouch, que tout le
monde connaît d’ipek à prichtina – arrive au village de gouscheritza et réclame les
arriérés de la dîme : douze vieux n’ont pas pu les payer ; mustapha les fait mettre
dans la rivière jusqu’à ce que les autres paient pour ceux-là. en juin 1896, dans le
district de ghnilane, les soldats pillent sept églises. un prêtre, qui porte plainte et
dénonce le colonel, est enfermé comme calomniateur. mais quelque temps après,
le colonel ayant vendu au bazar de prichtina des croix et des calices, la preuve est
faite : le colonel est puni de quinze jours de prison. Dans le même district, sali-Bisla
était aussi tchaouch : ancien brigand fameux, il avait daigné accepter les galons et la
solde de sa Hautesse. un riche bey s’étant amouraché d’une chrétienne mariée, sali
1. cf. comnène Betchirovitch, Le calvaire séculaire des Serbes du Kossovo à travers les
témoignages de Victor Bérard et de Georges Gaulis in Le Kossovo dans l’âme, l’age d’Homme, paris
2001, pp. 6-85.
2. victor Bérard, La Turquie et l’Hellénisme contemporain, paris 1893, pp. 11-12.
185
se chargea de l’enlèvement. mais la femme était si belle et sali s’en éprit à son tour.
il la garda, l’emporta dans la montagne, et, pour l’avoir à tout jamais, entreprit de la
faire abjurer : cheveu par cheveu, il l’épilait pour la forcer à consentir. elle feignit
de céder et sali la ramena devant le medglis, le conseil du district qui doit constater
devant témoins que l’abjuration se fait librement. Devant les témoins, la femme
refuse. sali la tue, tue le père, tue la mère, tue le mari et envoie leurs oreilles coupées
au sous-préfet, en cadeau de Baïram. Depuis cette époque, il tient la montagne.
on comprendra sans peine que les malheureux paysans veuillent échapper à cet
enfer. ils émigrent vers le royaume de serbie dont on voit bleuir les montagnes
à l’horizon, dans une échancrure, au fond de la trouée du lab. Des villages, des
bourgs entiers fondent et disparaissent.
1
le comble en est cette scène, inscrite au registre offciel du consulat de russie
à skoplié, et copiée par l’historien albert mallet, que victor Bérard rapporte dans
une interminable suite d’horreurs :
31 décembre 1901. – trois nobles albanais de tabanovci, sur la ligne d’uskub,
à Nich, arif-aga, elez-aga, ibrahim-aga, ayant copieusement dîné, ont pris leurs
fusils et se sont mis à tirer sur leurs métayers. l’un de ceux-ci a été tué net, un
autre a été blessé. quelques jours auparavant, arif-aga et elez-aga avaient violé la
femme enceinte d’un autre métayer. ils avaient réuni les enfants autour d’un grand
feu, les avaient fait asseoir, puis, s’armant de pelles, ils leur avaient jeté les braises
sur les jambes et sur les mains.
2
question aux avocats de la vengeance albanaise avec Bernard kouchner en
tête : de qui et de quoi se vengeaient ces albanais qui se livraient à de telles atro-
cités sur des enfants slaves ?
aux incrédules de l’époque qui taxaient ces récits d’exagération, victor Bérard
opposait les documents émanant des services diplomatiques français d’istanbul,
comme cette lettre de l’ambassadeur constans, écrite le avril 1902 :
si depuis quelque temps le gouvernement ottoman paraissait craindre des
complications du côté des comités macédoniens, les premières diffcultés lui
viennent des tribus albanaises chez lesquelles l’impunité a encouragé le goût de la
vendetta et du pillage.
3
toujours des méfaits, des vendettas, des pillages, des atrocités sans nombre.
une véritable rage scélérate ! en la seule année 1905 il y a eu au kossovo 281 ac-
tes criminels, dont la plupart des assassinats commis sur les serbes, tous réperto-
riés selon les lieux, les dates et les fauteurs, par les diplomates serbes au kossovo,
confrmés souvent par leurs homologues étrangers.
1. victor Bérard, La Macédoine, paris 189, pp. 114-121.
2. victor Bérard, victor Bérard, Pro Macedonia, paris 1904, p. 22.
3. Ibid. p. 21.
186
George Gaulis décrit la terreur albanaise sur les Slaves de Turquie et les
ravages de la vendetta albanaise.
celui qui, avec victor Bérard, laissa le témoignage le plus véridique sur le
triste sort des populations slaves du kossovo et de la macédoine, à la charnière du
XiX
e
et du XX
e
siècles, est sans aucun doute le journaliste et le publiciste georges
gaulis (1865-1912). ayant passé, à deux reprises, six années à istanbul, d’abord (1865-1912). ayant passé, à deux reprises, six années à istanbul, d’abord ayant passé, à deux reprises, six années à istanbul, d’abord
de 1895 à 1898, comme correspondant du journal Le Temps, puis de 1908 à 1911,
comme correspondant du Journal des Débats, et entre temps ayant édité la revue
La Macédoine, à paris, georges gaulis fut l’un des hommes le mieux renseigné
de son temps sur les affaires de la turquie. la description qu’il en donne, en par-
ticulier celle du cauchemar hamidien dans lequel sombrait le pays, est digne d’un
grand romancier, tellement georges gaulis a su rendre la réalité fantastique de la
turquie d’alors, dirigée par un sultan gagné par la folie.
la plupart de ses textes ayant trait à la décennie qui précéda les guerres bal-
kaniques, furent réunis dans le volume La ruine d’un empire, Abd-ul-Hamid, ses
amis et ses peuples, édité à titre posthume en 1913, gaulis étant décédé un an plus
tôt. et c’est son grand ami, victor Bérard, qui se chargea de cette publication avec
un éloge appuyé au grand « témoin incorruptible », comme il qualife georges
gaulis dans sa préface.
c’est au début de l’été 1902, que georges gaulis se rendit dans les Balkans en
visitant la serbie, le kossovo, la macédoine, la grèce du Nord et l’albanie. une
partie de ces témoignages étant reproduite dans l’un des précédents chapitres, en
voici maintenant la suite. D’abord sur les guerres que se font entre eux les clans
albanais dans des villes telles que Dibra, ipek, Djakovitsa que l’auteur appelle
« repaire du banditisme albanais. »
Diakovo était, il y a quelques mois, à feu et à sang. Deux jeunes gens de grandes
familles, riza-bey et Baïram-tzour, se faisaient une guerre acharnée. leur haine
datait de loin : toute l’albanie chante qu’à l’âge de six ans, ils se battaient devant
les seuils voisins de leurs parents. tout le pays avait embrassé la haine de ces deux
hommes. le sultan, voulant arranger les choses, envoya à Diakovo un général de
vingt-six ans, qui avait conquis ses grades sur les coussins du divan impérial. ce
pacifcateur a jeté entre les combattants l’or, les galons et les grands cordons. le
calme s’est fait aussitôt : la bessa impériale a été proclamée. Baïram-tzour et riza-
bey avaient posé les mêmes conditions pour mettre bas les armes : ils ont été nommés
colonels dans la gendarmerie. une fois colonels, ces bons amis s’entendent pour
exiger la torsade de général. on la promet et, malgré leur âge (vingt-trois ans l’un
et l’autre) ils l’auront. riza et Baïram-tzour étaient d’accord depuis longtemps ;
s’ils ont fait battre les tribus, ce ne fut, simple farce, que pour devenir gendarmes et
généraux, pour être décorés et pensionnés.
1
1. Op. cit. pp. 34-348.
18
quant à la ville de petch (ipek), s’étant débarrassée, grâce à l’intervention de
l’armée turque, d’un tyranneau albanais local, elle jouit d’une paix très précaire,
alors que prizren est à la merci d’un de ces beys tout puissants, comme le narre
georges gaulis :
prizrend serait une république d’opérette, si la troupe albanaise n’y jouait ses drames,
– de gros drames. la scène est une ville de bois dans des bouquets de verdures. il
n’y a rien de plus joli et de plus gai à travers toute la turquie d’europe. Derrière la
ville, dans le schar, s’ouvre une gorge effrayante d’où sort la Bristritsa, large déjà
comme une rivière, encore vive comme un torrent. l’albanais tient à prizren les
premiers rôles : l’acteur en vedette est actuellement un certain ramiz-bey.
ramiz-bey est entré un beau matin à la municipalité de prizren, annonçant qu’il
veillerait désormais aux besoins communs de ses trente-cinq mille concitoyens. il
s’est proclamé le maire. personne ne l’a nommé à cette fonction ; mais personne
ne la lui a disputée. les membres du conseil élu lui ont tranquillement cédé le bon
coin du divan, près de la fenêtre, puis, lui ayant adressé les compliments d’usage,
ils ont quitté la salle. la clique de ce ramiz était redoutée : elle était redoutable.
auprès d’elle, la maffa sicilienne ne serait qu’une société de bienfaisance.
Depuis dix ans, elle gouverne la ville par des moyens dits légaux dont elle s’est
illégalement emparée. au moindre signe de révolte ou de mauvaise humeur chez
ses contribuables, elle menace de faire appel aux tribus du voisinage. elle entretient
ces intelligences chez les ostrozoubs, terribles gens qui occupent, à quelques heures
de prizrend du côté du Drim blanc, un cirque montagneux dont l’unique entrée est
un déflé fort étroit. Jamais les troupes ni les fonctionnaires du sultan n’ont pénétré
chez les ostrozoubs.
1
et pour cause, car ces tribus habitent non seulement un endroit inaccessible,
mais portent le nom redoutable de gens aux dents acérées.
la condition des serbes à prizren, comme ailleurs, est des plus dégradantes.
le bey albanais censé protéger les familles serbes qui sont ses raïas, les maltraite
de la façon la plus cruelle.
prizrend contient un quartier serbe : […] il y a quelques mois à peine, issak-bey,
envoie son fls chez son serbe pavelitch : « mon père a vu ta femme, dit le messager,
elle lui plait, il l’attend chez lui. » et comme le jeune homme avait, en entrant, vu
la flle de pavelitch, il ajoute : « tu enverras aussi ta flle pour moi. » vingt-quatre
heures plus tard, issak fait dire : « tu n’as pas envoyé ta femme, c’est bien, mais
je veux cinq cents francs pour me dédommager. envoie tout de même ta flle pour
mon fls. » le serbe emprunte à tous ses parents, donne cinq cents francs et cache
sa flle chez un prêtre. le jeune albanais revint et ne trouvant pas la flle, prend la
femme. puis le bey s’empara des champs, ft saisir les meubles, exigea une rançon
énorme et, fnalement, donna à pavelitch un si grand coup de botte que celui-ci en
mourut ; issak-bey était le « patron » de pavelitch.
1. Ibid., pp. 339-340.
188
cependant il arrive parfois que les serbes refusent d’être les victimes consen-
tantes, comme ce jeune homme assailli par un pervers qu’il terrasse :
les serbes, d’ailleurs, ne manquent pas de bravoure, et au besoin, se défendent
eux-mêmes. sur la rive de la Bistritza, tous les jours depuis quelques mois, on voit,
agitant ses bras maigres et poussant des cris de corneille, une musulmane dont un
serbe a tué le fls. ce serbe était jeune et beau ; le musulman avait rapporté de
stamboul des mœurs effroyables : une lutte au couteau, dans une boutique du bazar,
fut la conséquence. le musulman succomba. pendant deux mois, la police et les
parents du mort ont vainement recherché l’assassin.
ceux, parmi les serbes, qui faisaient preuve de pareille audace se fondaient
dans la population ou, plus souvent, s’enfuyaient en serbie, mais l’immense majo-
rité continuait de subir son sort d’esclave, de sorte que georges gaulis conclut le
récit de son voyage à prizren par ces lignes émouvantes :
autour de prizrend, cette vieille-serbie est, avec l’arménie, le pays le plus
malheureux du monde. les albanais, tombés de leur montagne sur la plaine, ont
reçu du pouvoir impérial licence de vivre sur le paysan serbe et de le détruire. périsse
la race qui pourrait légitimer des prétentions étrangères ! autour de prizrend la loi
albanaise règne toute-puissante. les chrétiens doivent se couper les cheveux en
signe d’esclavage ; ils ne peuvent entrer à cheval dans une ville ni, s’ils rencontrent
un musulman dans la campagne, rester en selle devant lui. partout les murs de leurs
cimetières ont été abattus : les chrétiens ne sont même pas assurés d’une retraite
close après leur vie si tourmentée.
1
le cycle infernal des haines et des vengeances albanaises que nous avons
constatées chez les auteurs précédemment cités, semble avoir pris une ampleur
particulière sous le régime aberrant d’abd-ul-Hamid. un interlocuteur commer-
çant se confe longuement à l’auteur en évoquant la période actuelle et les périodes
précédentes :
alors, on n’assassinait pas sans de bonnes raisons, et jamais l’on n’était assassiné
sans savoir pourquoi. la vendetta albanaise fonctionnait régulièrement, comme
ailleurs la justice. le brigandage faisait partie des coutumes admises. le marchand,
par sa très grande douceur, savait détourner les balles et les coups de couteau. […]
aujourd’hui, tout est changé. le brigandage a pris une telle importance et si peu de
régularité, que nul commerce n’en peut plus courir les risques. le sultan abd-ul-
Hamid a gâté ce pays. les albanais, choyés par lui, appelés par lui à commander
sa garde d’honneur et à veiller sur ses propriétés, recherchés par lui comme gendar-
mes, nommés par lui aux plus hauts emplois, lâchés par lui sur la vieille serbie et
même sur la macédoine, ne veulent plus connaître que deux moyens d’existence : le
vol à main armée quand ils ne sont encore que simples particuliers, et la concussion
quand ils sont devenus fonctionnaires.
2
1. Ibid., pp. 350-351.
2. Ibid., pp. 324-325.
189
a la question de georges gaulis, si ces albanais étaient devenus bien mé-
chants, son interlocuteur répond qu’ils l’étaient depuis toujours, avant de pour-
suivre :
mais, n’étant pas encore gangrenés par la duplicité hamidienne, ils étaient gens de
paroles et d’honneur ; tout violents qu’ils fussent, au moins pouvait-on les apaiser
par d’honnêtes cadeaux. aujourd’hui, ils ne savent plus que mentir et tuer. ceux
de Dibra tuent pour voler, ceux de Diakovo tuent par fanatisme, ceux d’ipek tuent
pour le plaisir, ceux de prizrend tuent par mauvaise humeur, et ceux de kalkande-
len tuent pour constater la précision des fusils qu’ils fabriquent. en albanie, tous
les albanais tuent pour montrer qu’ils sont chez eux et pour qu’on leur reconnaisse
le droit de vivre à leur façon. et hors de l’albanie, les albanais tuent encore parce
qu’ils n’ont pas l’habitude de se gêner chez les autres et que le sultan les paye pour
cette besogne.
1
Naturellement georges gaulis insiste sur le caractère tribal et fruste des alba-
nais, soumis encore aux vieilles règles du sang des sociétés les plus primitives :
le sang joue le premier rôle dans les affaires albanaises. on est « ami de sang »,
« frère de sang ». on a « mêlé le sang » avec quelqu’un. on « a un sang » contre ses
ennemis. on leur « doit le sang » ou ils vous le doivent. De tribu à tribu, d’homme
à homme, on vit en permanence dans l’état de guerre de sang (giak) ou de trêve
de sang (bessa). c’est le commencement et la fn de l’adet, de la loi albanaise, la
seule loi reconnue dans tout le bassin du Drim. pour un mouton volé, pour la futile
querelle de deux bergers, on a vu des tribus se battre pendant dix ans. tant que le
dernier mot n’est pas vengé, il y a tache d’honneur sur ses parents et sur sa tribu : la
vengeance assouvie, la tache est sur le camp opposé, et, pour la laver, il faut du sang
encore. il en serait ainsi jusqu’à la dernière goutte de sang albanais, si l’on n’avait
inventé la bessa, qui est la trêve de Dieu, ou plutôt du sultan.
toute la politique d’abd-ul-Hamid, depuis qu’il recrute ses tufenkdjis chez les
grands enfants de la guégharie, consiste à surveiller les giaks et à intervenir dans
les bessas. le sultan sait apprécier des prétoriens qui, pour un galon ou pour cent
piastres, tuent et se font tuer ; mais il connaît les inconvénients de loger sous son
toit des montagnards qui y apportent leurs vendettas et leur rigoureuse comptabilité
du sang. pour avoir la paix chez lui, il travaille à réconcilier les montagnes qui se
battent. les albanais acceptent l’arbitrage d’abd-ul-Hamid, comme ils accepte-
raient celui de françois-Joseph ou de Nicolas ii, sans surprise ni reconnaissance. ils
croient, par leurs luttes, troubler le monde entier : ils trouvent légitime que de temps
à autre, le monde demande un peu de repos, et que l’un des maîtres du monde les
prie de laisser souffer les puissances.
2
georges gaulis ironisait en 1902. un siècle plus tard, en 1998-1999, les puis-
sants du monde, dans leur aberration antiserbe, allèrent non seulement jusqu’à
1. Ibid., pp. 325-326.
2. Ibid., pp. 344-345.
190
supplier les chefs des diverses factions albanaises de se réconcilier et de s’unir
contre les serbes, mais leur frent miroiter, en guise de récompense, les cadeaux
ensanglantés d’une serbie meurtrie, s’ils daignaient, à ce prix, apposer leur signa-
ture en bas du document de rambouillet, mettant les serbes le dos au mur, pour
reprendre l’expression triomphaliste d’Hubert vedrine, hôte des lieux. Naturel-
lement, les albanais ne pouvant résister à une offre si alléchante, signèrent, et
l’apocalypse s’abattit sur la serbie. cependant, dès que le méfait fut consommé,
les albanais recommencèrent leurs éternelles discordes, si bien que, d’après un
aveu de kouchner lui-même fait à la fn de 1999 à la télévision, il passait la moitié
de son temps au kossovo en suppliant les dirigeants albanais rugova et thaçi de
s’adresser entre eux au moins la parole.
Henry Noel Brailsford décrit l’anachronisme féodal au Kossovo
au début du XX
e
siècle.
cette même année 1902, le célèbre journaliste britannique, correspondant du
Manchester Guardian dans les Balkans, Henry Noel Brailsford visita la macédoi-
ne et le kossovo, et constata, tout comme ses prédécesseurs, l’étendue de l’escla-
vage féodal dans des provinces serbes, toujours sous l’autorité turco-albanaise :
Du peu de populations serbes chrétiennes demeurées encore en vieille serbie, sur
neuf habitants qui y sont restés, l’un d’eux, désespéré, s’est enfui dernièrement en
serbie. les autres, sans être armés ni protégés, réussissent à survivre uniquement
par le fait qu’ils sont entrés dans une sorte de rapport féodal avec un potentat local
albanais. c’est par euphémisme que l’albanais est désigné comme le « protecteur »
du serbe. il vit dans des relations amicales à la limite de la tolérance avec son
vassal serbe. ordinairement il est prêt à le « protéger » des autres albanais, mais, en
retour, il fait d’infnis chantages sous de nombreuses formes : les vassaux peuvent
être forcés à la corvée pour un nombre indéterminé de jours. même ainsi, le système
est ineffcace, car le « protecteur » ne vient pas quand il faut. seuls quelques
villages serbes n’ont pas perdu au cours des rapines leurs troupeaux. en deux ou
trois ans, le village s’enfonce dans la misère et même si le troupeau est renouvelé,
il sera bientôt perdu à nouveau. J’ai essayé d’établir quel est le système de propriété
terrienne. ma question a été le plus souvent accueillie avec le sourire : le système de
propriété terrienne dans le pays où la seule loi est le coran et le fusil, que le maître
albanais a choisi d’appliquer ? les paysans serbes, les enfants de la terre, sont des
serfs à la merci des caprices de leur occupant intérieur. année après année, des
montagnards albanais descendent dans la plaine, et d’année en année, des paysans
serbes disparaissent devant eux.
1
1. H.N. Brailsford, H.N. Brailsford, Macedonia. The Races and their Future, london, 1905, pp. 25-26. cité par cité par
Douchan t. Batakovitch (Dußan t. Batakovi¢) in Kosovo et Métochie, Histoire et Idéologie, Belgrade
1998, p. 80.
191
la description par Brailsford de l’oppression exercée par les albanais sur les
slaves, qu’il qualife de terrorisme quasi féodal, concorde parfaitement avec les
rapports qu’envoyaient à leur gouvernement les diplomates britanniques sur place,
tel que le consul young qui, le 9 septembre 1901, informait son gouvernement
que la vieille serbie se trouve toujours à la merci des albanais sans lois, mus par
des vendettas et des haines raciales. il précisait, dans un rapport ultérieur, que 600
albanais assistés de 50 soldats turcs, ont réduit un village serbe de 60 foyers à
un quart et que, durant l’année 1901, la terreur que faisaient régner les albanais,
était telle que 250 familles serbes ont été forcées à se refugier au royaume de
serbie.
1
Les rapports des consuls serbes sur les crimes albanais : on tue sur les
routes et dans les champs, on massacre à la hache, on jette les enfants dans
les rivières…
il existe d’innombrables témoignages de cette époque, émanant du côté serbe,
notamment des rapports des consuls serbes en poste à prichtina, au gouvernement
de Belgrade, ainsi que les protestations de ce gouvernement auprès de la sublime
porte. ces rapports ont été souvent cités part les divers auteurs, mais un grand
nombre, au moins embrassant la dernière décade du XX
e
siècle ont été réunis en
un épais volume par l’historien contemporain Branko pérounitchitch. le recueil
s’ouvre sur les rapports du premier consul serbe dans le vilayet du kossovo, lou-
ka marinkovitch qui ne demeura à son poste que durant la première moitié de
1890, puisqu’il fut assassiné par les albanais, comme nous l’avons vu plus haut.
Déjà dans l’un de ses premiers rapports qu’il adresse au premier ministre, sava
grouitch, il écrit qu’il est quotidiennement envahi par une foule de visiteurs pour
la plupart serbes, mais aussi par nombre d’albanais et de turcs vivant en bonne
entente avec les serbes et que ceci justifait pleinement l’ouverture du consulat de
serbie à prichtina. et dans son rapport du 2 avril 1890, il communique :
il sufft, pour que monsieur le ministre-président ait une idée de la violence de la
part des arnaoutes envers les serbes kossoviens, que je l’informe que dans le village
de lopachtitza dans le district de ghnilane, se trouve une tchéta d’arnaoutes qui
vole le bétail des serbes locaux. les bêtes ainsi volées dont le nombre atteint 120
bœufs, sont gardées par quatre bergers serbes capturés, et chacune d’elles a une
marque sur la jambe au cas où le propriétaire voudrait la racheter. ensuite, le voleur
se tourne contre le propriétaire en lui faisant le chantage afn qu’il lui retrouve la
bête prétendument disparue.
2
1. cf. slavenko terzic, Albanian Ethnic Cleasning in the Old Serbia, www.rastko.org.yu
2. Branko perounitchitch, Lettres de consules serbes de Prichtina 1890-1900, Belgrade 1985,
p. 36.
192
Dans ses lettres ultérieures, le consul s’arrête sur la condition particulièrement
misérable de la population paysanne serbe où la vie, l’honneur et les biens de cha-
que personne se trouvent à la merci des albanais. ainsi, le 18 mai 1890, il écrit
au premier ministre :
avant hier est venu me voir de la part de notre prêtre de mitrovitsa, arsène
mitrovitch du village de Jérovnitsa, un vieillard de cent ans se déplaçant à l’aide
de ses béquilles, pour supplier du secours, car un arnaoute des environs, nommé
Hassan, a provoqué sa ruine en tuant son fls, en incendiant sa maison et en détruisant
son foyer. pendant qu’il me racontait ses malheurs, arsène me montra ses deux
blessures non pansées que lui a causées Hassan. les miens vivent à Jérovnitsa
depuis 300 ans, m’a dit le vieillard, et voilà ce que ce monstre vient de me faire.
J’étais si horrifé par les méfaits de l’arnaoute, en voyant ce vieillard blessé, affigé
et éploré que je me suis associé à sa tristesse. il n’y a pas d’homme qui ne verserait
des larmes ni ne ressentirait de la douleur dans l’âme quand il voit le comportement
inhumain des arnaoutes envers les serbes.
1
même ceux qui fuient en serbie sont souvent arrêtés à la frontière, maltraités
ou jetés en prison avec leurs femmes et leurs enfants, alors que leurs troupeaux
sont confsqués. « la misère est telle qu’elle dépasse l’entendement humain, et
seulement celui qui ne la voit pas peut prendre cet état à la légère. » même cer-
tains représentants de l’autorité turque reconnaissent ce règne d’arbitraire, mais
ou ils sont impuissants ou ils ferment les yeux ou bien ils sont complices. comme
marinkovitch l’écrit dans son dernier rapport du 18 juin 1890, avant de tomber,
quelques jours plus tard, lui-même victime de cet arbitraire :
si, outre les chrétiens, les représentants du pouvoir impérial avouent que le chaos au
kosovo est dû au manque de mesures nécessaires de la part du gouvernement, alors
il n’est pas diffcile d’arriver à la conclusion, qui est depuis longtemps celle des
serbes kossoviens, selon laquelle les autorités du vilayet, d’après les instructions
d’istanbul, ferment les yeux devant chaque violence à laquelle s’adonnent les
arnaoutes de ces contrées envers la population serbe afn que celle-ci disparaisse
entièrement.
2
c’est Branislav Nouchitch, écrivain talentueux qui en était alors à ses débuts
et dont il était question plus haut, qui succède à louka marinkovitch au poste de
consul serbe à prichtina. Dans un de ses premiers rapports à son ministre, il vante
l’aimable accueil qu’il a rencontré lors de son arrivée, mais une amabilité dont il
faut bien se garder, remarque-t-il aussitôt, avant de poursuivre avec lucidité :
la population est dépravée, soit à cause de la nécessité qui l’y oblige, soit à cause
des circonstances dans lesquelles n’ont pas pu se former de forts caractères, mais
1. Ibid., pp. 0-1.
2. Ibid., p. 44.
193
il reste qu’il est diffcile de trouver quelqu’un à qui on pourrait se confer en toute
sécurité.
Nouchitch affrme que l’espionnage est développée parmi les serbes eux-mê-
mes, et cite le cas d’un ancien séminariste de prizren du nom de mikhaïlo georgé-
vitch qui, à peine son école terminée, a offert ses services délateurs au mutaserif de
prichtina, moyennant la paye de 8 medjidies par mois. a la destruction matérielle
et physique des serbes, s’ajoute, dans nombre de cas, leur destruction morale.
cependant ce ne sont que des tares du règne esclavagiste dont sont victimes les
serbes, et Nouchitch ne tarde pas de revenir et de s’apitoyer sur leur triste sort,
comme il en ressort de ces lignes :
le présent rapport ne manquera pas de ressembler aux précédents d’autant plus
que je vous y entretiens des misères de nos frères. ces rapports doivent être les
mêmes, car les maux sont les mêmes et ne font que se répéter et s’ensuivre. Je
crois que leur énumération à travers tous ces exposés, pourrait paraître monotone,
car seuls changent les noms, alors que les événements se répètent et demeurent
identiques ; mais, si vous pouviez, monsieur le ministre, entendre ces misères de la
bouche de celui dont la mère a été tuée, ou bien de la bouche de celui dont le foyer
a été détruit et la flle déshonorée, alors à chacun de ces mots tomberait une larme
de votre œil et chacune de ces larmes serait l’expression d’une nouvelle douleur
provoquée par un nouvel événement qui affecterait votre âme, si bien que vous-
même le décririez de la sorte.
1
pourtant il arrive que, dans cette inimité permanente entre albanais et serbes
par laquelle Nouchitch est naturellement gagnée, que l’on connaisse quelques ra-
res répits, comme dans le cas de ce vieux chef de la tribu de gachi qui, répondant
aux salutations du consul serbe, est venu lui rendre visite. on est vraiment soulagé
de pouvoir lire, après tant de cas d’inhumanité dont abondent les rapports de Nou-
chitch et des autres consuls, un épisode de ce genre :
récemment un arnaoute du phis gachi qui peuple le triangle entre prizren, petch
et prichtina, est venu me voir. Je l’ai bien reçu et me suis intéressé à la vie de sa
contrée. en l’accompagnant, je lui ai dit de transmettre mes salutations au pletchania,
le chef da sa tribu, et il n’a pas manqué de le faire en se rendant spécialement auprès
d’ismail bey qui était très sensible à cette marque d’attention de ma part. il est
bientôt monté sur son cheval et est venu faire ma connaissance.
ismail bey est un grand vieillard osseux, très fer et digne. ses manières sont
belles, ses mots pleins d’amour, de sorte que je me suis aussitôt rendu compte de
sa satisfaction d’avoir fait ma connaissance. selon son souhait, je lui ai montré
le drapeau serbe, la photo de notre roi et lui ai parlé de lui, de même que du
fonctionnement de la justice chez nous et d’autres choses sur lesquelles il voulut
se renseigner. De son côté, il m’a raconté que dans son phis, on estime beaucoup
1. Ibid., pp. 46-4.
194
les monténégrins, parce qu’ils sont des gens héroïques. […] il m’a invité à venir le
voir, ce que je lui ai promis.
1
Hélas, ce n’est qu’un rayon de soleil dans d’épaisses ténèbres du kossovo. les
rapports de Nouchitch pendant cinq ans qu’il demeurera avec des intermittences à
son poste, continuent de regorger de mille exactions, humiliations, meurtres, rapts,
viols, vols, destructions, expulsions. ainsi, le 18 septembre 1894, il transmet à
Belgrade la plainte de la population locale adressée au mutaserif de prichtina,
concernant les violences qu’exercent les enfants albanais sur les enfants mais aussi
sur le clergé serbes. on peut y lire :
Nous, habitants chrétiens de la ville de prichtina, sujets loyaux du sultan,
vous informons que nos enfants, garçons et flles, sont régulièrement attaqués
par les enfants turcs (albanais) sur leur chemin d’école, qui les battent, les
injurient, saisissent nos fllettes, les embrassent par la force, les tirent par les
cheveux, font des gestes indécents, ensuite courent derrière elles en lançant
des pierres. encore hier soir, les enfants turcs ont jeté l’une de nos écolières
par terre, se sont rués sur elle, les uns lui tenant la tête, les autres la violentant.
ils font pareil avec nos prêtres qui se rendent à l’église ou dans les villages voisins
pour accomplir le rituel : ils ne les laissent pas en paix poursuivre leur chemin, mais
les insultent, lançant en été sur eux des pierres et de la boue et en hiver des boules
de neige allant jusqu’à s’adonner à ces actes même sur nos morts que l’on porte au
cimetière.
2
pour clamer, après l’énumération de quelques autres brutalités, condamnables
tant aux yeux de Dieu que du Sultan, la justice et supplier le mutaserif d’agir et de
faire respecter la loi, en lui réitérant sa loyauté et en baisant sa main et son pied, ce
qui en dit long sur la profondeur de l’esclavage où vivent ces pauvres gens. evi-
demment le représentant de l’autorité turque, pas plus que tel ou tel représentant
de la communauté internationale de nos jours au kossovo, ne fait le moindre geste
pour y remédier.
certains de ces méfaits versent dans le monstrueux, comme celui relaté dans
la correspondance du mai 1895 où il est textuellement écrit : « trois semaines
avant les pâques est décédé le pope du village rayats de rogozina. les arnaoutes
l’ont déterré, lui ont enlevé la soutane et l’ont jeté en pâture aux chiens. » D’autres
vont jusqu’au sadisme, comme celui-ci fgurant dans le rapport du 12 novembre
1895, relatant les exactions auxquelles se livre le taslidjar, collecteur d’impôts
moustafa tchaouch :
au mois de janvier de cette année lors de la collecte d’impôts dans le village de
gouchtéritsa, il est allé jusqu’à obliger plusieurs paysans à enlever leurs vestons en
1. Ibid., pp. 62-63.
2. Ibid., 162-163.
195
bure, les a plongés dans l’eau, puis a forcé les paysans à les enfler et à rester sur
une colline, avant que les vestons sèchent. même le mutaserif a été stupéfait par
un tel méfait et, suite à ma plainte, il a destitué moustafa mais, comme celui-ci est
le cousin de mufti, il a été, malgré la décision de mutaserif, de nouveau nommé
taslidjar.
1
si bien que moustafa tchaouche continue de sévir, tel un féau, à travers les
villages du kossovo, comme on le constate d’après les rapports ultérieurs que
Nouchitch adresse au premier ministre stoyan Novakovitch en insistant sur le fait
que les arnaoutes armés ont fondu, tels des loups affamés, de leurs montagnes, sur
la population serbe non armée de la plaine du kossovo et de la métochie, se livrant
aux spoliations, aux viols, aux rapts, aux meurtres.
avec le passage au XX
e
, le sort des serbes du kossovo, malgré les démarches
de la serbie auprès du gouvernement d’istanbul, ne connaît aucune amélioration,
bien au contraire les malheurs des serbes kossoviens s’amplifent. les nouveaux
consuls serbes en poste à prichtina, miroslav spalaykovitch et milan rakitch,
continuent à le témoigner dans leurs rapports adressés à Belgrade.
ainsi, miroslav spalaykovitch, qui deviendra plus tard une fgure éminente de
la diplomatie serbe, écrivait dans un rapport du 14 juin 1905, à son ministre des
affaires étrangères :
personne du district de ghnilane ne vient plus à prichtina. toutes les routes sont
occupées par des bandes de brigands arnaoutes, si bien que les paysans restent
enfermés jour et nuit dans leurs maisons. parmi les criminels, les plus dangereux
sont afs, osman et Bislam d’ogochta, rachid d’egla et les autres ; ils sont devenus
la véritable terreur de saint-Jacques de prichtina. le peuple gémit car il ne peut se
rendre à prichtina pour exprimer ses doléances. le jour de saint-sauveur, deux
serbes du village d’izvor ont été tués, ilya Dimitch et george yovanovitch. ce
jour-là, il y avait le marché à ghnilane où s’étaient rendus quarante paysans serbes.
aucun d’eux n’osa rentrer chez lui, car la rumeur s’était répandue à travers la ville
qu’environ cinquante à soixante brigands arnaoutes s’étaient emparés des chemins
où ils attendaient les paysans et les commerçants rentrant du marché. ils furent
obligés de rechercher une protection auprès du siège du représentant de l’autorité
turque où ils sont restés pendant deux jours. finalement, le kaïmakam a dû leur
donner quelques zaptis pour les accompagner jusqu’à leurs maisons.
2
il sufft de remplacer l’autorité turque d’alors par celle de l’oNu de ces der-
nières années, les zaptis par les soldats et les policiers de la kfor escortant les
serbes dans leurs enclaves, pour avoir de nos jours absolument la même situation
au kossovo que celle qui existait cent ans plus tôt.
1. Ibid., 182, 183.
2. Les Fondations du Kossovo, p. 691.
196
toujours est-il que dans son rapport du 10 juillet 1905, spalaykovitch cite
quelques-unes des innombrables violences dont les serbes sont victimes de la part
des albanais :
Dans le district de petch, il ne se passe pas un seul jour sans qu’ait lieu un meurtre
ou un incendie criminel. la nuit, les paysans n’osent pas fermer l’œil, craignant que
les bandits mettent le feu à leurs biens. […] a la veille de vidovdan, des arnaoutes
inconnus ont tué george aksitch du village de Belitsé, tandis que l’autre jour isliam
tchotsa d’otmenitsé, a massacré à la hache radé pantine, le couturier de petch,
qui était venu pour chercher son dû auprès des albanais pour un travail exécuté
auparavant. radé était fls unique, et sa mère n’a plus personne.
1
Dans le même rapport, le consul spalaykovitch informe que les arnaoutes ont
mis en sourdine leurs querelles afn de pouvoir agir plus effcacement contre les
serbes :
pour réussir dans leur projet, les arnaoutes se sont mis d’accord, tant que durera
leur extermination des serbes, de ne pas se réclamer l’un à l’autre la dette de
sang ; jusqu’à présent, cinq bariaks ont donné leur bessa en attendant que cela soit
confrmé par une grande assemblée arnaoute qui se tiendra ces jours-ci.
2
les consuls serbes succédant à Nouchitch, tels que todor stankovitch et sve-
tislav simitch, pour ne mentionner que les plus célèbres de cette période, conti-
nuent de relater l’immense martyre des serbes de kosovo et de métochie. ainsi
todor stankovitch, alors vice-consul, dans son rapport du 8 septembre 1891, en-
tretient son ministre du triste état où se trouve la célèbre église de samodréja où
l’armée du prince lazare communia à la veille du funeste affrontement avec les
turcs, le 28 juin 1389. un paysan tout en loques l’y conduit et le spectacle est des
plus désolants :
Nous arrivâmes en conversant jusqu’à la fameuse église de samodréja dont il
ne reste à présent qu’un mur épais haut seulement d’un mètre et que traverse un
ruisseau coulant vers le moulin en contrebas, construit en mêmes pierres de taille
que l’église. il y en a qui sont éparses à travers le village, alors que la plupart ont
été utilisées pour la construction de maisons arnaoutes.
a proximité du mur, l’eau a creusé dans la terre un fossé de 30 mètres de long
et d’environ deux mètres de profondeur où l’on voit du côté droit beaucoup
d’ossements d’hommes, mais pas ceux d’enfants. comme ces restes ne sont pas
séparés mais entassés les uns sur les autres et recouverts grossièrement de pierre de
taille, il est évident qu’il ne s’agit pas d’un cimetière, mais d’un vaste charnier qui
s’étend jusqu’à loin dans les champs actuellement cultivés.
Je suis sûr que ces os sont ceux de nos guerriers tombés lors de la bataille de
1. Ibid., p. 693.
2. Ibid., p. 693.
19
kossovo. J’ai pris un morceau d’un crâne semi-pétrifé qui porte la trace du coup
porté par une arme blanche, et j’ai l’honneur de vous l’adresser pour examen.
1
en même temps que ce désastre civilisationnel, stankovitch constate le dé-
sastre démographique serbe : sur 50 foyers serbes d’avant la guerre serbo-turque
de 186-188, il n’en reste à présent à samodréjà que 4, alors que le nombre de
maisons albanaises a augmenté jusqu’à 0. pareillement à Bagnska près de mi-
trovitsa où il se rend quelques jours plus tard, il découvre qu’il ne reste pas une
seule maison serbe et que la totalité des maisons appartiennent aux turcs dont la
langue maternelle est serbe et dont ils se servent uniquement. cependant l’église
de Bagnska, fondation pieuse du roi miloutine du début de Xiv
e
siècle, est en
meilleur état :
tous les murs d’une hauteur de 6,50 mètres tiennent debout. le mur méridional
est adossé contre le rempart de la ville […] seule une coupole subsiste avec les 11
chaînes sur lesquelles avait été suspendu le lustre. on aperçoit aussi des traces de
peinture murale. l’église est construite en pierres de taille et en briques : vue de
l’extérieur, la partie du mur s’élevant à deux mètres du sol, ainsi que l’abside, sont
en pierre de taille blanche, bleue et rouge, à l’image de la tricolore serbe.
les turcs avaient fait ériger un minaret au-dessus de la porte septentrionale de cette
église, mais il n’a pas pu se maintenir, parce que la partie supérieure s’est écroulée,
et le reste s’est fssuré presque jusqu’au fond. les turcs s’étant rendus compte
qu’ils tentaient en vain de transformer l’église en mosquée, y ont renoncé et ont
construit la mosquée dans le village.
[…] près de l’église se trouvent trois maisons turques dont les occupants ne
respectent point l’église comme un lieu saint, mais au contraire y jettent toutes
sortes d’immondices et même y font leurs besoins. certains parmi les turcs âgés
m’ont raconté qu’il y a 4 à 50 ans dans l’église et autour d’elle, il y avait des tombes
recouvertes de dalles aux inscriptions gravées, mais qu’elles ont été dispersées ou
recouvertes de terre. J’en ai cherché quelques traces, mais je n’ai rien trouvé et de
toute façon ce serait enterré sous des tas de débris du toit de l’église et des ordures
y sont jetées. partout à travers le village se trouvent éparses des pierres de taille
polies de cet édifce.
2
outre dans ses rapports diplomatiques, todor stankovitch parle du kossovo
dans son Récit de voyage à travers la Vieille Serbie, notamment de sa visite du
monastère de Dévith au cœur de la région de Drénitza, autrefois entièrement serbe,
mais albanisée depuis les premières décennies du Xvii
e
siècle. il évoque l’histoire
mêlée à la légende de ce haut lieu que l’on a vu dans le triste état de la description
qu’en fait miloch miloyevitch, et que les albanais détruisirent durant la seconde
guerre mondiale, mais que l’église orthodoxe serbe ft restaurer avec l’abnéga-
tion de son clergé. Hélas, pas pour longtemps, puisque les troupes de l’otaN qui
1. Ibid., p. 112.
2. Ibid., p. 114.
198
occupèrent le kossovo en été 1999, laissèrent les albanais détruire une nouvelle
fois Dévitch.
stankovitch remonte au temps de la création de ce sanctuaire tant martyrisé à
l’endroit où vécut l’anachorète Joankie dans les années trente du Xv
e
siècle :
le moine Joanikie agréable à Dieu se retira dans la montagne de Dévitch pour
s’y adonner dans une grotte à la prière et à la méditation. cependant à une heure
de marche, au sud-est de Dévitch, se trouvait un château fort du despote georges
dont la flle marie était malade de la peste et, séparée des siens, s’était égarée
dans la montagne. en errant ainsi, elle passa près d’un chêne où le moine Joankie
priait et qui, mis au fait du mal incurable de la jeune flle, l’amena à une source
voisine en lui intimant de s’y laver, ce qu’elle ft et ses plaies ne tardèrent pas à
se cicatriser et elle à s’acheminer vers la demeure de son père. le premier qui
l’aperçut fut un homme de la cour, le chasseur radovan à la poursuite du gibier près
d’un ruisseau. l’endroit où marie rencontra le saint homme Joanikie, fut appelé
la croix, le ruisseau où elle fut aperçue par le chasseur, le ruisseau de radovan,
le village actuellement arnaoute, qu’il parcourt, marina, tandis que la source aux
vertus guérissantes où marie ft ses ablutions, porte le nom de saint Joanikie. l’eau
qui jaillit de cette source est froide et contient, il me semble, du soufre.
1
quelle évasion du circuit infernal kossovien des violences, que cette légende
qui se termine sur une discrète révélation du caractère naturel du miracle de la
source s’harmonisant avec la piété, la bonté d’âme, l’humanité et peut-être un
pouvoir effectivement surnaturel ou, comme nous le disons aujourd’hui parap-
sychologique de l’ermite Joanikie ! mais ce détour à Drénitza valait également la
peine, parce que todor stankovitch, contrairement à Nouchitch, constate certains
traits positifs chez ces arnaoutaches, serbes albanisés. ainsi :
les gens de Drénitza, comme les autres serbes albanisés dans le vilayet du kossovo
dont les ancêtres afn de conserver leurs biens et leur liberté, ont changé de foi, se
souviennent de leur ascendance. en témoignent les mêmes coutumes, la bravoure,
l’esprit chevaleresque, l’hospitalité, les poèmes, le gouslé, des noms anciens, la
fraternité de sang, le parrainage, et ainsi de suite. même aujourd’hui ils appellent
les serbes kouchers, ce qui veut dire cousins. ils ne cachent pas leurs femmes à
leurs parrains ni à leurs frères de sang pour lesquels ils sont prêts à sacrifer leur
vie. ainsi sadri mouslitch du village Douga Niva, dans la nahia de petch a tué
pietro de confession catholique pour venger son frère de sang serbe. Du reste tous
les villages, toutes les vallées, les plaines, les rivières, des montagnes portent des
noms serbes.
il n’y aucun village arnaoutache où il n’existe au moins une église orthodoxe
avec le cimetière aux tombes surmontées de croix en pierre, qu’ils gardent afn de
reconnaître le lieu où gisent leurs ancêtres. ils n’ont pas oublié leur saint patron
de la famille et ne travaillent pas ce jour-là, ainsi que leurs autres jours de fête des
1. todor stankovitch, Récit de voyage à travers la Vieille Serbie, Belgrade 1910, in Douchan
Batakovitch, op. cit. pp.236-23.
199
saints chrétiens, tels saint georges, saint pierre, saint elie, saint Dimitry, de même
que le jour de Noël.
1
il en ressort que nombre d’entre eux éprouvent une nostalgie de leur passé ser-
be profondément refoulé, mais s’ouvrent devant le diplomate serbe en lui avouant
de cette façon imagée le souvenir vivace de leur provenance : « Nous sommes loin
de la foi serbe autant que la feuille d’oignon l’est de son bulbe », voulant ainsi dire
que bien que, ayant changé de religion, ils se sentent le plus proche des serbes.
il retrouve chez eux de forts éléments païens, les entendant jurer par la terre, le
soleil, par la tombe de leurs ancêtres… aussi, il constate qu’ils n’aiment point,
toujours en voulant marquer leurs racines qu’ils ont pourtant reniées, qu’on les ap-
pelle arnaoutes ou albanais, mais qu’ils préfèrent qu’on les appelle shiptars
2
.
malheureusement la dynamique de l’apostasie est si forte que les générations
shiptares à venir refouleront de plus en plus profondément leur appartenance ori-
ginelle au peuple serbe et se mettront à sévir contre celui-ci encore plus farou-
chement, ainsi que le confrment de nombreux témoignages tout au long de cette
chronique. comme l’écrit plus tard, l’un des successeurs de todor stankovitch au
poste de consul, milan rakitch :
Dès que les arnaoutes s’aperçoivent qu’existe parmi les serbes l’embryon, voire
l’ombre d’une défense organisée ou d’attaque contre eux, ils s’accordent tous, no-
nobstant leur condition sociale ou leur place dans la hiérarchie, leurs querelles per-
sonnelles ou tribales, pour briser par la force des armes cette organisation et tout ce
qui est en rapport avec elle.
3
et dans son rapport du 14 janvier 190, il insiste sur deux causes principales
du malheur des serbes kossoviens, l’autorité turque et ses suppôts albanais qui
peuvent impunément exercer toutes les formes imaginables de la terreur sur les
serbes. il écrit notamment :
De tous les rapports de ce consulat depuis son ouverture jusqu’à aujourd’hui, on
voit qu’il existe deux faits qui oppriment notre peuple et causent sa perdition. ce
sont le pouvoir turc et les arnaoutes. le pouvoir turc parce qu’il commet lui-même
des méfaits, pille et assassine et parce qu’il laisse agir de même en toute impu-
nité les autres mahométans ; et les arnaoutes parce qu’ils agissent pour leur propre
compte, mais dans des proportions beaucoup plus grandes, annihilent tout ce qui est
serbe partout où ils peuvent le faire.
4
1. Ibid., pp. 24, 248.
2. Shiptar, orthographe en usage chez les auteurs du XX
e
siècle à la différence de Schypetars
propre aux auteurs du XiX
e
siècle.
3. milan rakitch, milan rakitch, Lettres d’un consul 1905-1911, Belgrade, 1985, p.103.
4. Ibid., p. 94.
200
et milan rakitch de rappeler que des efforts diplomatiques ont été déployés
du côté serbe, notamment les démarches faites par stoyan Novakovitch, dont il est
question plus haut, auprès de la porte, mais qui n’ont donné aucun résultat, comme
le prouve la conclusion de la commission présidée par saadeddine pacha, selon
laquelle l’ordre et la paix exemplaires régnaient dans le vilayet du kossovo, et que
tous les délits cités ont été inventés ou exacerbés.
milan rakitch
1
qui, lui, s’affrmera comme un grand poète, continue à travers
ses rapports, qu’il publiera plus tard sous le titre Lettres d’un consul, de témoigner
du martyre des serbes kossoviens. il écrivait, le 19 octobre 1905, à son premier
ministre Nicolas pachitch :
au cours de ce dernier mois, dans le district de petch, le meurtre, les incendies et
d’autres crimes sont devenus de plus en plus fréquents. Juste alors que les arnaou-
tes mahométans se sont un peu calmés, ce sont maintenant les arnaoutes catho-
liques qui s’abattent de toutes leurs forces sur les habitations serbes. les serbes
désarmés et écrasés par un long malheur ne peuvent résister. rien qu’en une nuit,
les arnaoutes détruisent des familles serbes entières, connues et nombreuses, dont
les membres se dispersent. […] le 15 septembre dernier, ils ont assassiné radé
ivkovitch qui, après le meurtre d’arsa Djouritch, était considéré comme le notable
d’istok.
2
D’autres diplomates serbes qui viennent en mission au kossovo ne cessent
d’envoyer à leur gouvernement la liste interminable des méfaits albanais. le rap-
port du consul sima abramovitch, daté du 19 mars 1903, en fait état en ces ter-
mes :
De petch, m’arrivent de plus en plus de mauvaises nouvelles. les albanais ne
connaissent nul frein dans leur violence, en même temps qu’ils assouvissent leur
haine des réformes sur les serbes sans protection. ils se donnent la bessa qu’ils
n’accepteront jamais les réformes.
le même soir où les envoyés du sultan sont arrivés à petch, des criminels notoires,
Bayro Nouchitch et Bello pepitch, ont frappé à la porte de plusieurs maisons serbes
afn d’en faire sortir les occupants et les tuer.
le 22 février, mustapha Bellenitch a tué sur le pont de Bistritsa, au centre de petch,
miloch radossavlievitch. le meurtrier a été condamné par le tribunal populaire
albanais à avoir sa maison brûlée, mais seulement après que mustapha a consenti
à en recevoir soixante-dix lires et à ne pas en parler. Donc l’albanais a tout sim-
plement vendu sa maison et ses compatriotes n’ont fait que se livrer à un simulacre
de justice.
en fait, ce meurtre constitue l’application de leur récente décision, prise lors de leur
dernière réunion, de supprimer lentement, un par un, certains notables serbes du
1. cf. comnène Betchirovitch, cf. comnène Betchirovitch, Le calvaire séculaire des Serbes du Kossovo à travers les
témoignages de l’auteur serbe Milan Rakitch in Le Kossovo dans l’âme, l’age d’Homme, paris 2001,
pp. 8-100.
2. Fondations du Kossovo, p. 698.
201
district de petch, de faire fuir les autres et d’obliger ceux qui restent à se convertir
à l’islam.
le 12 février, les albanais ont précipité du haut du pont de Bistritsa un garçon
de douze ans, le fls de Nicolas milossavlievitch que l’on a réussi à repêcher et à
sauver avec le plus grand mal.
1
la violence des albanais, outre les crimes gratuits ou de simples brigandages,
trouvait une motivation dans le refus d’appliquer les réformes promulguées par le
gouvernement turc. ainsi Nastas Nastassiyvitch, dans son rapport du 23 septem-
bre 1906, reproduit ces déclarations d’un habitant de slavni, stoyan kostitch, près
de prichtina :
il y a cinq jours, moi et ma femme tsveta, mon oncle philippe, sa femme gordana,
et ma jeune sœur stanka, nous travaillions dans les champs. le soleil ne s’était pas
encore couché quand surgirent deux arnaoutes de notre village, osman avditch et
Baktiar salitch, qui hurlèrent : « les hommes, en arrière ! » en saisissant ma sœur
par le bras. a ma tentative de s’interposer et à ma demande de la laisser tranquille,
osman tira sur moi sans m’atteindre. stanka réussit à se libérer et s’approcha de
philippe en criant : « Défendez-moi ! Je préfère que nous périssions tous plutôt que
de changer notre foi ! » Bakhtiar tira deux balles sur philippe, le tuant sur place,
tandis que stanka se mit à fuir, mais osman la toucha d’une balle au fanc droit. elle
expira deux heures plus tard. les tueurs s’enfuirent et on ne sait plus rien d’eux.
2
voilà une scène qui préfgure celles auxquelles on a assisté, en été 1999 au
kossovo, notamment lors du massacre au mois d’août, de quatorze villageois ser-
bes qui étaient en train de travailler dans leurs champs, à gratzko.
même les auteurs enclins à écrire avec sympathie sur les albanais, comme
a. Degrand, qui fut aussi consul en albanie, ne peuvent éviter de parler du
troupeau de sujets (en turc raïa), des sujets tributaires, taillables et corvéables à
merci, d’abord par les spakhis auxquels le sultan accorde des fefs en récompense
de leurs services, puis par les pachas indigènes et les beys, dont la puissance, à peu
près sans limites il n’y a guère encore plus d’un demi-siècle, fut souvent une cause
de troubles et d’inquiétudes pour la sublime porte.
3
Yovan Tsvyitch étudie les effets dévastateurs de la domination turque dans
l’âme des peuples balkaniques.
on ne saurait parler des Balkans sans citer la plus grande autorité en la matière,
le géographe et ethnologue, yovan tsvyitch (Jovan cviji¢ 1865-192), auteur de
La Péninsule balkanique qui parut en français, en 1918, alors que tsvyitch ensei-
gnait à la sorbonne, avant de paraître en serbe, en 1922. ii passa la plus grande
1. Ibid., p. 698.
2. Ibid., p. 698,
3. a. Degrand, Souvenirs de la Haute Albanie, 1901, p. 6.
202
partie de sa vie à sillonner la péninsule, en étudiant aussi bien la géologie et la
géographie que l’histoire et l’ethnographie des peuples qui y vivent. a la diffé-
rence de beaucoup d’auteurs qui décrivent plutôt de l’extérieur ce qui se passait
dans les Balkans, et plus particulièrement au kossovo, sous l’occupation turque,
tsvyitch le fait de l’intérieur, en entrant dans la psychologie des diverses ethnies,
serbe, macédonienne, bulgare, albanaise, bosniaque, qui s’est formée durant cette
occupation. et les effets de cette occupation sont les plus désastreux, que ce soit
chez les albanais où, en absence de toute règle, la violence était devenue l’unique
loi, ou bien chez une partie des populations slaves et grecques où la nécessité de
survivre a développé une mentalité esclavagiste, ou bien encore chez les musul-
mans bosniaques où l’apostasie a pris les formes d’un prosélytisme outrancier.
quant aux albanais, tsvyitch nous dit la façon dont ils ont, à la faveur de l’oc-
cupation ottomane, et moyennant leur conversion à l’islam, envahi une partie de
la serbie, notamment le kossovo. l’apostasie et l’expansion territoriale, ont créé
une mentalité particulière que l’on pourrait appeler le phénomène albanais :
un type psychique spécial fut créé par les albanais émigrés de l’albanie septen-
trionale dans les bassins de kossovo, de métochie et de podrima, écrit tsvyitch.
chassés par le manque de ressource de l’albanie septentrionale, ils descendirent dès
le moyen Âge vers les plaines fertiles de la métochie et de podrima sans atteindre
kosovo où ils s’installèrent seulement après l’émigration des serbes aux Xvii
e
et
Xvii
e
siècles. ces albanais ne se mirent que très diffcilement à une agriculture
primitive. […] plus laborieux que dans leur pays d’origine, ils commencèrent à s’en-
richir. leurs maisons, les kulas, se transformèrent en grands bâtiments de deux ou
trois étages.
1
pas plus que les albanais orthodoxes, les albanais catholiques ne résistèrent
à la tentation de la nouvelle foi qui, certes, apportait des privilèges, mais qui allait
devenir la cause d’une déchirure profonde dans l’âme de ces nouveaux convertis
à l’islam, à laquelle s’ajoutait l’hostilité permanente envers les serbes, dont ils
avaient usurpé les terres. sur ce point, tsvyitch est très clair :
Nombre de catholiques albanais adoptèrent l’islamisme, de leur plein gré, pour jouir
des avantages de la classe dominante. ces nouveaux venus chassèrent de leurs terres
de nombreux serbes restés dans ces régions après les grandes migrations ; les autres
devinrent tchiftchis. mais ils furent contraints de rester toujours sur la défensive à
cause de la résistance de la serbie affranchie et du monténégro libre qui soutenait et
vengeait les serbes. ils vécurent dans la crainte continuelle d’être chassés des terres
qu’ils occupaient par la force, et d’être punis. presque sauvages, ils détruisirent les
petites églises serbes ou les transformèrent en mosquées ; ils respectèrent seulement
les cathédrales et les grands monastères qui les impressionnaient.
2
1. Jovan cviji¢, La Péninsule Balkanique, géographie humaine, paris 1918, p. 150.
2. Ibid., p. 150-151.
203
ce qui contribue à compliquer davantage cette situation, c’est que bon nombre
de serbes furent, de gré ou de force, islamisés, eux aussi. en plus, le pouvoir otto-
man envenimait les rapports entre les deux communautés, en essayant de suppri-
mer les survivances préislamiques parmi les albanais et de les monter davantage
contre les serbes :
toutes ces causes contribuèrent largement à faire des albanais une société
déséquilibrée dont les turcs ne réussirent qu’à augmenter l’anarchie. il était de
tradition, chez les sultans, d’envoyer au cours des fêtes du ramadan de nombreux
softas, prêtres musulmans, chargés de développer le fanatisme islamique des
albanais et leur haine des étrangers.…
ces prêtres musulmans allaient jusqu’à inciter les albanais à renoncer à certai-
nes règles morales, notamment à la fameuse bessa, la parole donnée, sur laquelle
reposait tant bien que mal cette société. l’auteur précise :
les softas engagèrent aussi les albanais à manquer à la bessa, à la parole donnée,
vis-à-vis des serbes habitants la même région. ils excitèrent le prosélytisme
religieux. les terres et les biens, au dire des softas, ne devaient appartenir qu’aux
fdèles. on s’empara, surtout dans les villes, de tous les biens de la population serbe,
et on réussit, en particulier à Djakovitsa et à prichtina à les réduire aux métiers
considérés comme vils. les luttes sanglantes ne cessaient pas entre albanais et
serbes, ces derniers étant aidés par les tchetas des haïdouks venus du monténégro
et de la serbie. cet état de choses s’aggrava à l’époque du régime des Jeunes-turcs
qui, considérant les albanais comme les alliés du sultan, les persécutèrent sans
merci. pendant mon séjour à prizren, en septembre 1910, on pouvait voir chaque
matin, sur le marché, quelques albanais pendus au cours de la nuit. a cela s’ajoutait
l’intervention de l’autriche-Hongrie, qui excitait ces populations les unes contre les
autres, albanais contre serbes, albanais catholiques contre albanais musulmans.
1
et tsvyitch fait cette constatation désastreuse, qui ressort d’ailleurs de tout ce
que nous avons rapporté jusqu’à présent, insistant sur l’ampleur d’un tel phéno-
mène :
on peut dire qu’en aucune région du globe, l’insécurité pour les personnes et pour
les biens ne fut telle, au cours des siècles, qu’en kossovo et en métochie. les
albanais, dépourvus de conscience nationale et de toute organisation, n’étaient liés
par aucun intérêt commun. chaque homme vivant pour soi, devenait brigand. si
on ne le respectait pas, il tuait, de même qu’il pouvait être tué par son adversaire
à la première occasion favorable. seule cette crainte réciproque a pu faire durer la
société anarchique albanaise du kosovo et de la métochie.
2
1. Ibid., p. 151.
2. Ibid., pp. 151-152.
204
Le mimétisme des esclaves face à la violence des maîtres.
après avoir examiné la mentalité des oppresseurs, le grand ethnographe passe
à l’étude de celle des oppressés, et là les résultats sont des plus navrants :
la domination turque a créé là une classe opprimée et inférieure : la raïa. ses traits
caractéristiques ne sont, il est vrai, ni ethniques, ni permanents. ils disparaissent au
fur et à mesure que les régions du type central s’incorporent aux états balkaniques
chrétiens ; mais leurs racines sont assez profondes pour qu’ils subsistent encore
pendant plusieurs générations avant de s’effacer complètement.
1
Bien que l’on rencontre le caractère de la raïa ailleurs dans les Balkans, il n’est
nulle part aussi manifeste qu’au kossovo et en macédoine du fait de la double
oppression turco-albanaise qui s’y exerçait. la majorité de la population y était
réduite à la condition de serf, de tchiftchi :
ajoutons qu’ici, plus que partout ailleurs, a été en vigueur le système économique
des tchifik, fermes où les paysans vivaient sur le sol des agas et des beys, sous la
domination complète et la surveillance constante du maître. enfn deux variétés
de ce type, celles de kossovo-métochie et de la macédoine occidentale, ont subi
l’infuence des albanais islamisés, peuple plus fruste et plus enclin encore que les
ottomans à l’oppression et aux violences.
parmi les nombreux traits de la raïa du type central, les plus apparents sont ceux
qui dérivent du mimétisme moral. Nous entendons par là l’infuence qu’ont
eue sur la mentalité de ces peuples les actes de brutalité et de violence de leurs
oppresseurs ou même l’imitation de ces maîtres. l’obéissance, l’effort des serfs
pour conformer leurs actes aux désirs de leurs maîtres furent les principaux agents
de cette transformation.
en pressentant ce qu’on attendait d’eux et ce qu’il leur était utile de faire dans des
conditions données, les tchiftchis ou kmet, les fermiers, se faisaient une âme de raïa,
c’est-à-dire d’êtres opprimés et soumis. le mimétisme moral s’est développé dans
toutes les régions du type central, surtout dans certains bassins où la population vit
en contact avec les albanais.
2
ce mimétisme va jusqu’à l’identifcation à l’autre :
il y a dans la métochie des serbes qui ont poussé l’art de ressembler aux albanais
jusqu’à se faire recevoir dans les maisons albanaises et y passer la nuit sans que les
albanais se doutent qu’ils hébergent un serbe.
3
et c’est là qu’on arrive à la plus grande perversion créée par l’oppresseur turc
dans les Balkans, et qui consistait à briser les populations chrétiennes aussi bien
1. Ibid., p. 386.
2. Ibid., pp. 386-38.
3. Ibid., p. 38.
205
moralement que physiquement. tout comme, en enlevant les garçons pour en faire
de redoutables janissaires qui, ayant oublié leur origine, sévissaient contre les peu-
ples dont ils étaient issus et parfois contre leur propre famille. les chrétiens ayant
changé de religion, se transformaient en bourreaux de ceux qui n’avaient pas ab-
juré. tsvyitch montrant la dévastation dans l’âme serbe aussi bien que dans l’âme
albanaise l’exprime ainsi :
il va de soi que dès qu’un serbe est devenu musulman, la nécessité d’un mimétisme
cesse : bien plus, pour des raisons psychologiques déjà indiquées il devient par la
suite un des plus violents oppresseurs de ses anciens frères. on peut dire que ce
sont ces renégats qui ont le plus contribué à réduire la raïa au dernier degré de
l’humiliation.
La malédiction parjure.
et justement, comme pour illustrer cette affrmation du grand ethnologue, il
existe de cette époque-là un document qui montre les effets meurtriers du parjure
non seulement dans l’âme de ceux qui ont renoncé à leur foi, mais également dans
l’âme de leurs descendants. on peut dire que cette âme est perpétuellement dévo-
rée par la haine de ce qu’on a été et qu’elle tend à l’extermination aussi bien des
individus que du peuple tout entier dont on a fait partie autrefois.
il s’agit de l’aveu d’un jeune chef albanais d’origine serbe, intelligent et plutôt
instruit, qu’il ft, en été 1899, à un agent de renseignement du consulat serbe à
prichtina, Danilo katanitch et que ce dernier a noté à l’attention de ses supérieurs.
le descendant d’apostat se confait ainsi :
Je tire mon origine d’une famille chrétienne qui existe toujours, mais ce serait
un tort que de s’appeler serbe, car nous sommes tous albanais. et les albanais
sont un peuple jeune, valeureux, intelligent et de bon sens, un grand peuple qui
vit de l’adriatique à vardar, occupant quatre vilayets de l’empire turc en europe.
c’est un peuple qui se distingue par son courage et par son héroïsme, et en cela est
supérieur à tous les autres peuples, qui doivent s’incliner devant lui. les albanais
tiennent aujourd’hui l’empire turc qui, sans eux, s’écroulerait.
opinion qui est parfaitement celle que développe aujourd’hui, par exemple,
l’écrivain ismail kadaré, chantre de l’albanité, qui va jusqu’affrmer dans son livre
Il a fallu ce deuil pour se retrouver, paru en 2000, que les albanais étaient pré-
destinés à jouer un rôle dans le troisième reich, analogue à celui qu’ils avaient
joué dans l’empire ottoman, et qu’ils étaient des aigles par rapports aux serbes
qui, eux, ne sont que des serfs, des esclaves. toujours est-il que le jeune apostat va
jusqu’au bout dans sa logique meurtrière :
les serbes sont un peuple mauvais et corrompu qu’il faut effacer de la surface de la
terre. il faut donc que nous nous appelions tous arnaoutes afn que nous puissions
206
vivre en paix parmi eux et jouir des mêmes droits qu’eux. ou bien il faut que nous
devenions tous latins, car ils sont la même chose que nous les arnaoutes. […]
quels serbes ? il faut nettoyer cette mauvaise espèce aussi vite que possible ou
bien les forcer de devenir des albanais, ce qu’ils sont de par leur origine. c’est ce
que nous voulons nous, les arnaoutes, et nous le ferons. Non seulement nous, mais
toute l’europe pense ainsi
1
,
conclut prophétiquement le jeune arnaoute sa confession haineuse de renégat prêt
à anéantir jusqu’au dernier serbe afn d’annihiler la faute originelle de parjure.
c’est là l’une des clefs de la malédiction albanaise antiserbe. et c’est malheu-
reusement cette logique que l’ouest a fait sienne à la fn du XX
e
et au début du
XXi
e
siècles, en se livrant à la besogne du bourreau de la haine apostate multisé-
culaire albanaise contre les serbes.
cependant, pour revenir à tsvyitch, il poursuit ainsi son analyse de la destruc-
tion de la personnalité d’un raïa :
au moral, le mimétisme accentue d’abord la soumission devant les beys, devant les
forts, devant tous les musulmans, bref devant tous ceux qui ne sont pas eux-mêmes
du raïa. le raïa s’habitue de plus en plus à former une classe inférieure, servile, dont
le devoir est de se faire agréer par le maître, de s’humilier devant lui et de lui plaire.
ces gens deviennent renfermés, cachottiers, sournois, ils perdent toute confance ;
ils s’accoutument à l’hypocrisie et à la bassesse parce qu’elles leur sont nécessaires
pour vivre et pour se préserver des violences.
2
ainsi les populations chrétiennes slaves sont-elles dépossédées, écrasées, mo-
ralement et matériellement, condamnées à végéter dans une existence d’esclaves !
le grand anthropologiste poursuit son exploration de ce mal :
le mimétisme moral s’est développé surtout dans certaines villes qui ont souffert de
violence et de l’anarchie albanaises, comme à Djakovitsa et à Debar. là, adoptant
tout ce qui était turc et albanais, sauf la religion, la population serbe avait été réduite
à un véritable rôle de paria. on n’osait pas sortir de la ville sans être accompagné par
un albanais ; on ne pouvait posséder ni champs ni vignes, ni maisons ou magasins
d’une certaine apparence ; on ne pouvait porter que des vêtements misérables,
exercer que les métiers inférieurs dont les turcs et les albanais ne voulaient point,
ceux de ferronnier, de potier, de maçon ou de cordier, de fabricant de sandales ou
de chandelles.
3
tsvyitch constate que l’infuence des maîtres turco-albanais se manifeste dans
tous les domaines de la vie des chrétiens, en particulier dans leur comportement
caractérisé par l’inquiétude permanente dans laquelle ils vivaient :
1. Branko perounitchitch Lettres des consuls serbes de Prichtina 1890-1900, des consuls serbes de Prichtina 1890-1900, Belgrade 1985,
p. 22-23. cf. également Kossovo, terre des vivants, anthologie de textes, Belgrade, 1989, p. 302.
2. tsvyitch, tsvyitch, op. cit. pp. 38-388.
3. Ibid., p. 388.
20
l’infuence directe de l’oppression et de la violence se manifeste presque chez
tous les chrétiens par des sentiments de peur et de crainte. lorsque les brigands
et les malfaiteurs musulmans faisaient leur apparition quelque part, des contrées
entières vivaient dans la terreur, souvent des mois entiers. il y a des régions où la
population chrétienne a vécu sous le régime de la peur de la naissance jusqu’à la
mort. Dans certaines parties de la macédoine, on ne vous raconte pas comment on
s’est battu contre les turcs ou les albanais, mais la façon dont on est parvenu à
s’enfuir devant eux, ou la ruse qu’on a employée pour leur échapper. J’ai entendu
dire en macédoine : « même dans nos rêves nous fuyons devant les turcs et les
albanais. »
et il conclut :
ainsi ont pris naissance les traits moraux distinctifs de la raïa : surtout le manque
de sincérité et de franchise, l’absence de sentiment héroïque ou chevaleresque. par
suite des diffcultés de la lutte pour l’existence, il s’est développé dans la raïa des
sentiments d’envie, de jalousie, parfois même de la méchanceté. et, certes, il ne faut
pas se hâter de juger trop sévèrement ces réels défauts ; ils ne proviennent pas du
fond même de la population, mais du dur régime auquel elle a été soumise. partout
le servage, l’esclavage, ont produit les mêmes effets.
1
tel était l’enfer dans lequel vivaient les populations chrétiennes balkaniques,
alors qu’on veut nous convaincre aujourd’hui qu’elles cohabitaient en bonne intel-
ligence, que l’empire ottoman constituait un paradis multiethnique, et que toute la
responsabilité des drames actuels n’incomberait qu’aux seuls serbes.
Les ravages du mal apostat en Bosnie : les convertis slaves plus musulmans
que les Turcs.
toutefois cette vision donnée par l’auteur des ravages du féau apostat dans les
Balkans, ne serait pas complète, si nous ne rapportions pas ses propos sur l’islam
des Bosniaques dont les serbes ont eu également à pâtir. rappelons qu’une partie
de la population slave bosniaque bascula dans l’islam d’autant plus facilement
que la foi chrétienne, catholique ou orthodoxe n’y était pas fortement enracinée
du fait de l’emprise de la secte bogomile médiévale sur cette population. si le trait
essentiel des musulmans albanais est la violence, celui des musulmans bosniaques
est le prosélytisme, phénomène d’autant plus poussé à l’extrême que tout renégat
veut prouver son appartenance à la nouvelle foi et en même temps se couper de ses
racines. tsvyitch décrit ainsi cette emprise islamique sur les populations des alpes
adriatiques, dites Dinariques :
Je ne puis donner ici que le résultat de quelques observations, n’étant pas à même
de discerner dans quelle mesure les Dinariques islamisés ont mieux compris l’esprit
1. Ibid., p. 389.
208
du coran. il est certain qu’ils croient avoir mieux compris l’esprit de l’islam que
les osmanlis qu’ils appellent les turkushés, voulant signifer par-là, qu’ils ne sont
pas de vrais croyants. ces « Bochniaks » se considèrent comme les plus orthodoxes
des musulmans, plus que les osmanlis, que les pachas et les vizirs ; ils ont pu,
parfois, s’imaginer être meilleurs musulmans que le sultan lui-même, leur khalife,
l’héritier de mahomet. cette croyance s’est manifestée en particulier dans les
premières décades du XiX
e
siècle, quand les sultans voulaient introduire en turquie
d’europe des innovations à la mode européenne. pendant la révolte de 1831, le
vizir de travnik fut contraint par les insurgés mahométans à changer son nouvel
uniforme à la franca, et, comme s’il avait insulté l’islam, il dut faire ses ablutions
d’après les prescriptions et prier pour se purifer de l’esprit chrétien, de l’esprit
djaour. révoltés contre le djaour-sultan, le sultan chrétien, ils se dirigèrent alors
vers constantinople avec une nombreuse armée pour voir de leurs propres yeux
si le sultan était un vrai musulman ; ils voulaient, disaient-ils, savoir s’il avait subi
la circoncision d’après les prescriptions de l’islam. ils ont adopté comme dogme
absolu toutes les promesses de l’islam, le paradis, le denet, avec ses femmes, ses
feuves de miel et de lait. mais de toutes les croyances orientales, la prédestination,
le ksmet, d’après lequel les actions de l’homme et tous les événements de sa vie sont
d’avance déterminés par Dieu, est celle qui exerce sur eux le plus d’infuence.
1
Dès lors, il ne faut pas s’étonner que les musulmans bosniaques tentassent au
cours des siècles d’étouffer tous les mouvements serbes de libération, que ce soit
en serbie, au monténégro ou en Herzégovine. aussi, lorsque la sublime porte
essaya d’introduire quelques réformes dans la turquie européenne dans les années
vingt du XiX
e
siècle, ce fut la révolte parmi les musulmans bosniaques qui se
portèrent au-devant de l’armée d’istanbul et la vainquirent au kossovo en 1831.
ils en tirèrent même le titre de gloire se vantant d’avoir vengé la défaite de leurs
lointains ancêtres serbes au kossovo en 1389. il a fallu d’autres armées turques
conduites par omer pacha latas, serbe islamisé de la krajina, pour en venir à bout
après trente ans d’une guerre civile effroyable. comme l’évoque avec réalisme
ivo andritch dans son roman Omer pacha Latas, c’est ce pacha qui brisa les beys
bosniaques et en envoya près de quatre cents enchaînés à istanbul.
le dernier produit de cette même mentalité est la Déclaration islamique d’alija
izetbegovi¢ prônant l’unité du monde musulman et la création d’un califat du maroc
à l’indonésie, et lançant la fameuse formule : « il ne peut y avoir de paix ni de coexis-
tence possible entre l’islam et les institutions non islamiques. » c’est essentiellement
ce spectre de retour de l’islam, qui s’identife à une oppression séculaire pour les
serbes, qui provoqua leur réaction et la guerre en Bosnie entre 1992 à 1995.
1. Ibid.
209
Léon-Pierre Carlier : le martyre des populations chrétiennes continue sous
le régime jeune-turc.
Nous terminerons cette série de citations faisant état d’atrocités albanaises par
un rapport de léon-pierre carlier, consul de france à skopje, qu’il adressa à son
ministre des affaires étrangères, raymond poincaré, également premier ministre
de l’époque. carlier, qui était à la fois un juriste et un orientaliste – les puissances à
l’époque avaient des diplomates de haut niveau – le 18 juin 1912, écrit à poincaré :
J’ai pu me rendre compte moi-même en interrogeant des prêtres et des paysans de la
situation intolérable qui est faite aux malheureux serbes dans la kaza de koumanovo,
en vieille serbie, en Haute albanie et dans les kazas de kalkandelan et de gostivar.
les albanais font subir aux serbes les pires souffrances en leur enlevant leur
bétail et en s’emparant de leurs terrains. autrefois, la montagne était le domaine
de l’albanais, mais maintenant qu’il descend dans les plaines, il y trouve une vie
plus douce et s’y installe aux dépens des serbes qui sont complètement refoulés.
il ne reste à ces derniers auxquels les autorités donnent toujours tort et qu’elles ne
protègent jamais contre les albanais qui jouissent d’une complète impunité, qu’à
devenir les serfs des albanais, à émigrer en amérique ou à passer sur le territoire
serbe. J’ai donc tenu à signaler à votre excellence que sous le régime jeune turc
soi-disant constitutionnel et libéral, il n’y a, comme sous l’ancien régime, aucune
liberté ni aucune justice pour les chrétiens et que les autorités continuent à favoriser
en toute circonstance l’élément musulman.
1
et carlier cite des cas concrets d’exactions – bastonnades, viols, privation des
biens – à l’encontre des serbes, en terminant :
Des faits pareils dans le kaza de koumanovo se répètent malheureusement trop
fréquemment à tel point que toute la population en est alarmée.
le 16 septembre, le consul établit une autre liste des crimes turco-albanais qui
ont eu lieu pendant l’été de 1912, et l’adresse à son ministre, accompagnée de la
lettre qui commence ainsi :
J’ai entretenu à différentes reprises votre excellence des vexations continuelles
dont souffrent les chrétiens en général, et les serbes ottomans en particulier, dans
le vilayet de kossovo, du fait des albanais, et de l’inaction absolue des autorités
ottomanes pour la poursuite des crimes et des attentats contre les propriétés.
2.
1. Turquie. Guerres balkaniques, III, juin-juillet, 1912, pp. 0-1. cité par mikhailo pavlovitch
(mihailo pavlovic) in Témoignages français sur les Serbes et la Serbie 1912-1918, Belgrade 1988,
p. 62.
2. Ibid, p. 64.
210
Les Serbes secouent le joug turco-albanais lors de la Première guerre
balkanique et libèrent le Kossovo après cinq siècles d’occupation.
cet abominable état des choses pris fn avec la première guerre balkanique :
la serbie, la grèce et la Bulgarie dans un effort commun, s’affranchirent défniti-
vement du joug turc après l’avoir subi près de cinq siècles. la victoire de l’armée
serbe sur les forces turco-albanaises à koumanovo, le 23 et le 24 octobre 1912
fut décisive. contrairement à ce qu’on pouvait attendre, il n’y a pas eu, sauf dans
très peu de cas, d’actes de vengeance de la part des serbes qui agirent d’une façon
clémente, aussi bien envers les civils qu’envers les militaires turco-albanais. De
son côté, l’armée monténégrine entra en métochie, libérant petch et Detchani. les
vœux du roi Nicolas et de tant de serbes depuis des siècles, furent exaucés. et le
roi le dira admirablement dans son adresse du 13 septembre 1913 au métropolite
gavrilo qui allait occuper le trône depuis longtemps vacant de petch, en attendant
le rétablissement du patriarcat :
Je vous confe, avec la bénédiction du métropolite mitrophane du monténégro,
les clés d’anciens merveilleux saints temples serbes, que mon armée victorieuse
m’a remises, afn que vous y rallumiez la veilleuse presque éteinte de l’éclatante
forte lumière d’autrefois, afn que vous ouvriez largement les portes des temples de
l’éparchie de petch au monde serbe, afn que, devant leurs autels, vous priiez Dieu
pour la concorde serbe et pour les âmes de ceux qui périrent pour la libération de
ces hauts lieux, en les mentionnant avec piété.
anges du ciel, saints roi et patriarches, qui sur l’étendue de votre éparchie protégée
de Dieu, dorment d’un sommeil éternel, se réjouiront lorsque sous les voûtes de leurs
temples commencera à s’élever le chant de Dieu, le chant des serbes et la prière pour
la santé et le bonheur du peuple serbe. veuillez suivre, monseigneur, l’exemple de
mes glorieux ancêtres, maîtres de ce pays, afn de faire preuve, comme ils l’ont fait
depuis toujours, de la tolérance religieuse envers nos frères non orthodoxes.
que votre première prière y soit notre gratitude envers le seigneur de nous avoir fait
vivre ces grands jours, et pour la paix des âmes des serbes morts au combat pour la
libération de notre peuple de l’oppression turque, mais aussi pour ceux qui, par leur
travail, leurs efforts et leurs prières y ont contribué.
Du haut du trône des glorieux patriarches serbes, si longtemps demeuré vide,
enseignez à mon peuple aimé la vertu et la foi orthodoxe, en fortifant en lui l’amour
de la patrie, car petch a été le foyer de l’église et du puissant esprit serbes.
maintenez dans l’éclat de sa splendeur le plus beau temple de Dieu dans les Balkans,
le Haut Detchani, comme l’expression et le témoignage de la piété et de la grandeur
serbes.
1
l’âge n’avait point fait tarir l’inspiration poétique et oratoire du vieux monar-
que qui y excellait parmi les souverains de son temps. D’ailleurs le vieux monar-
que disait lui-même peu de temps avant la rconquête du kossovo : « le temps a
1. Les Fondations du Kossovo.
211
creusé de rides mon visage, mais pas mon cœur serbe. » il n’a cessé d’exalter du-
rant son long règne la serbité, tout comme l’avaient fait ses grands prédécesseurs
sur le trône du monténégro, pierre i
er
et pierre ii, le poète Niégoch. on en mesure
que d’avantage l’aberration du pouvoir actuel monténégrin qui dénigre cette ser-
bité, tout en se référant constamment au roi Nicolas !
toujours est-il que la libération du kossovo et de la macédoine par les troupes
serbes se ft sans trop de diffcultés. une fois les turcs défaits à koumanovo, puis
à monastir (Bitola), les défenses albanaises s’écroulèrent. où étaient ces « invin-
cibles héros d’albanie » que vantait tant la proclamation de la ligue de prizren ?
le fait est que sans les turcs alors, sans les italiens et les allemands plus tard,
puis sans les titistes, tout comme aujourd’hui sans l’otaN, ils n’auraient jamais
pu réaliser la moindre conquête sur les serbes.
en même temps que vers le sud, l’armée serbe sur sa lancée, progressait vers
l’ouest, pénétrant en albanie, celle-ci étant une province de la turquie, naturelle-
ment comme dans toute guerre, on voulait conquérir le maximum de territoire de
l’autre. en outre, l’albanie du Nord avec scutari, ayant fait partie de l’état serbe
pendant des siècles, représentait pour la serbie un territoire par lequel elle comptait
accéder à la mer adriatique. vladan georgévitch évoque ces événements qui ne
sont pas sans rappeler ceux d’aujourd’hui, tant par le comportement des albanais,
que par les réactions de l’autriche, puissance « protectrice » des albanais à l’épo-
que, comme l’est actuellement la fameuse communauté internationale. il écrit :
Dans chaque bataille, […] partout les albanais ont, dès qu’ils voyaient qu’ils
seraient vaincus avec les turcs par les serbes, arboré le drapeau blanc en signe
qu’ils voulaient mettre bas les armes ; mais partout où les serbes, au commencement,
respectaient le drapeau blanc, les albanais ont agi en traîtres, en accueillant par des
décharges les mains amies qui se tendaient. même les blessés albanais tiraient sur
les médecins militaires serbes qui les pansaient, ou ils faisaient le mort pour tuer
traîtreusement par derrière quelque offcier serbe qui venait à passer. Des villages
entiers albanais se rendirent au premier offcier serbe qui, accompagné d’une petite
avant-garde venait d’arriver, et lui livrèrent « toutes » les armes qu’ils possédaient.
mais à peine l’offcier avait-il annoncé au chef de sa troupe principale que la route
était libre, puisque le village en question avait rendu les armes, et qu’il continuait son
chemin, qu’il se trouvait tout d’un coup dans une embuscade, où il était, ainsi que
sa compagnie, inondé d’une pluie de projectiles par les habitants du même village
qui lui avait donné la fameuse « bessa » albanaise. il va sans dire que l’offcier
ainsi trahi faisait demi-tour, qu’il cernait le village, qu’il en faisait prisonniers tous
les hommes, qu’il trouvait ensuite le double de la quantité d’armes qu’on lui avait
livrée et qu’il infigeait aux traîtres une punition exemplaire selon le droit de la
guerre. les adorateurs des albanais en autriche frent de cela les « atrocités » de
l’armée serbe, qu’ils répandaient dans toutes les gazettes de langue allemande, bien
que, en même temps, le journal ikdam paraissant à istanbul fût plein d’éloges sur la
conduite de l’armée serbe dans les provinces turques par elle conquises.
1
1. Ibid., pp. 64-65.
212
georgévitch, en évoquant les révoltes albanaises contre les turcs, n’y voit
guère un combat pour l’indépendance, mais tout au plus une façon d’éviter toute
intégration à un état moderne que la turquie essayait de devenir à l’époque :
les rares émeutes albanaises, qui n’ont eu lieu qu’en ces derniers temps, ne furent
pas tentées en vue d’une libération du joug turc, ni pour fonder une première fois
un état national, mais pour ne pas payer d’impôts et ne pas fournir de recrues à la
turquie, et pour ne pas livrer les armes dont ils ont un besoin si urgent pour les
massacres qu’ils font entre eux par « vendetta ». pour obtenir cela, les albanais
ne se sont pas gênés d’invoquer l’aide des serbes, et la serbie et le monténégro,
supposant qu’enfn les albanais se battraient pour leur indépendance, la leur
accordèrent.
mais les serbes se faisaient bien des illusions, ce dont ils s’apercevront rapi-
dement :
lorsque « l’émeute des malissors » fut réprimée cruellement par les troupes
turques, les albanais oublièrent toutes leurs luttes avec les monténégrins, et la tribu
entière des malissors se réfugia au monténégro où, durant des mois, elle a joui
d’une hospitalité fraternelle. mais à peine la lutte de la confédération balkanique
pour la liberté de toute la péninsule eût-elle commencé, que 60 000 albanais avec
les fusils que leur avaient donnés la serbie et le monténégro se mirent du côté de la
turquie et combattirent les deux états serbes de leur manière sauvage, sournoise,
perfde.
1
le même avis est partagé par un bon connaisseur autrichien des albanais,
léopold schlumetski, cité par notre historien lui-même :
ces révoltes des albanais dirigées tantôt contre les serbes et les monténégrins,
tantôt contre les Bulgares ont accrédité en europe la légende de la vive conscience
nationale des albanais. la belle conscience d’unité d’un peuple qui est divisé en
deux religions et quatre confessions, qui parle plusieurs dialectes et qui depuis peu
d’années seulement a pu s’entendre sur un propre et unique alphabet ! le beau
désir d’unité des albanais, qui se livrent entre eux des batailles sanglantes, qui se
combattent d’une montagne à l’autre, d’une ville à l’autre, d’un vilayet à l’autre, et
qui se haïssent à la mort !
2
c’est dans cette conjoncture que vit le jour, lors de la conférence des ambas-
sadeurs des grandes puissances en 1912-1913 à londres, le premier état albanais
avec le parrainage de l’autriche. les albanais s’étant répandus sous l’occupation
turque sur les terres des autres, on avait du mal à fxer les limites de cet état. le
1. Ibid., pp. 64-65.
2. Ibid., pp. 6-.
213
publiciste français rené pinon l’exprimait très bien dans la Revue des deux Mon-
des, en posant la question :
mais quelles sont les limites de l’albanie autonome ? elles sont presque indéfni-
ment extensibles. l’arnaoute ne reste pas dans ses pauvres montagnes ; il descend
vers les plaines et les villes voisines ; il essaime ; mais il n’est pas un travailleur
sédentaire. Dans la maison d’autrui, il est le plus fdèle et le plus dévoué des ser-
viteurs, dans son pays, il ne veut être que le plus arrogant des maîtres. Depuis la
conquête ottomane, et surtout depuis cinquante ans, il abuse de la tolérance des
fonctionnaires turcs pour molester le serbe de la vieille serbie ou le grec d’épire
et pour usurper sa terre ; armé, parmi des paysans sans armes, il les opprime et il
les tue. petch, autrefois siège du patriarcat serbe, Dibra, prizren, ont été en partie
albanisées ; uskub, mitrovitsa étaient en voie d’albanisation. les voyageurs qui
passaient à quelques années d’intervalle ne reconnaissent plus les bourgs et les
villages : la terreur les avait faits albanais.
1
André Chéradame : faut-il récompenser le génocide séculaire des Serbes par
les Albanais, en donnant à ceux-ci le Kossovo, berceau de la nation serbe ?
mais ce fut le publiciste et historien, andré chéradame (181-1948) qui, en
connaisseur des questions balkaniques, posa très justement la question albanaise
dans le cadre de la crise européenne, provoquée par la politique austro-allemande
du Drang nach osten dont l’un des éléments était précisément la création de la
grande albanie au détriment de la serbie et de la grèce. Dans le Petit Journal
du 2 janvier 1913, chéradame écrivait au sujet des prétentions albanaises sur une
partie de la macédoine avec uskub (skopje) et sur le kossovo.
ainsi, les albanais prétendent qu’uskub est albanais, assertion qui n’est pas fondée.
quant à la plaine de kossovo, qui fut au moyen âge le centre même de l’empire
serbe et qui, il y a seulement quarante ans, était presque exclusivement peuplée
de serbes, les albanais s’y sont développés en faisant fuir par leurs exactions et
leurs meurtres la malheureuse population serbe qui, j’ai pu le constater sur place,
il y a seulement deux ans, vivait dans un véritable état de terreur sous l’oppression
albanaise.
2
Dans l’Illustration du 8 février 1913, chéradame est encore plus explicite sur
le projet albanais alors soutenu tout aussi injustement par l’autriche qu’il l’est
aujourd’hui par la prétendue communauté internationale, les états-unis en tête. il
écrit au lendemain de la libération du kossovo lors de la première guerre balkani-
que :
1. rené pinon, La liquidation de la Turquie d’Europe, revue des deux mondes, 15 juin 1913,
pp. 904-905.
2. andré chéradame, Douze ans de propagande en faveur des peuples balkaniques, paris 1913,
pp. 328-329.
214
les auteurs du projet albanais ne considèrent pas davantage ce fait que beaucoup
d’albanais qui se trouvent en vieille serbie, par exemple, n’y sont que par le fait de
massacres antérieurs, massacres exécutés systématiquement par les albanais dans
les cinquante dernières années aux dépens des serbes, et dont aujourd’hui il semble
excessif de vouloir conserver le bénéfce aux dépens des serbes victorieux.
1
voilà, posée en vrais termes, la question du kossovo il y a presqu’un siècle,
telle qu’elle aurait dû être posée aujourd’hui, c’est-à-dire sous son aspect histo-
rique et moral, celui de l’équité et du bon sens, si les faiseurs d’opinion et, sous
leur pression, les décideurs politiques, agissant par aveuglement anti-serbe, ne la
pervertissaient pas et ne la réduisaient pas à une question de démographie. plus
aberrant encore, on y ajoute la question de la démocratie et des droits de l’homme
comme si les albanais en étaient plus respectueux que les serbes !
l’analyse d’andré chéradame est si juste et brillante qu’il convient d’en citer
encore un passage, en particulier celui sur la solidarité des monténégrins et des
serbes au sujet du kossovo, ce qui n’est pas, hélas, le cas aujourd’hui, tout au
moins en ce qui concerne le monténégro offciel. Naturellement andré chéradame,
en auteur avisé, et contrairement aux benêts d’historiens d’aujourd’hui, parlait des
serbes et des monténégrins comme d’un seul peuple. ainsi leur concordance de
vues « s’explique par ce fait que, si serbes et monténégrins appartiennent à deux
états différents, ils ne forment, comme on sait, qu’un même peuple : le peuple
serbe. les serbes plaident donc à la fois leur cause et celle des monténégrins.»
2
.
et plus loin :
pour exclure de l’albanie les territoires dont les chefs-lieux sont scutari, ipek
et Diakova, le monténégro, comme la serbie, fait appel aux titres historiques,
rappelant que, depuis les temps les plus reculés, le Drim a toujours été considéré
comme la limite la plus extrême de l’albanie du Nord. Dans un document de 1355,
le Drim est appelé Flumen Sclavioniae, feuve serbe.
3
en effet, les preuves que l’albanie du Nord avec scutari était autrefois la terre
serbe, apparaissent non seulement dans des témoignages historiques et littéraires, tel
que le fameux poème sur la construction de scutari (fgurant dans le recueil d’augus-
te Dozon) mais aussi dans les toponymes du pays. et chéradame en fait état :
les traces de cette possession subsistent encore dans la dénomination actuelle, tout
à fait serbe, des montagnes et des rivières de la région, en dépit de l’albanisation qui
a suivi, dans ces parages, la conquête turque, albanisation, dans un grand nombre de
cas, toute de surface, car beaucoup d’albanais d’aujourd’hui ne sont que d’anciens
serbes islamisés.
4
1. Ibid., p. 345.
2. Ibid., p. 349.
3. Ibid., p. 350.
4. Ibid., p. 350.
215
c’est exactement ce que déjà ami Boué appelait les albanais bâtards et, après
lui, Joseph reinach, les albanais métis.
traitant de la situation balkanique dans l’ensemble de la situation européenne
et mondiale, andré chéradame se montra clairvoyant sur les dangers du panger-
manisme, aussi bien dans la période qui précéda le premier confit mondial que
dans celle qui lui succéda. mais il prêchait dans le désert : lorsque, en 1935, il
adressa à l’ensemble des sénateurs et des députés un texte faisant état du danger
que l’allemagne hitlérienne et l’italie mussolinienne présentaient pour la france,
seuls trois d’entre eux parurent s’y intéresser. cinq ans plus tard, l’allemagne
mettait à feu et à sang la france et l’europe tout entière. Hélas, la question serbe
n’est pas la première où la classe politique française aura été frappée de cécité.
René Pinon, tout en exaltant les Albanais comme un peuple montagnard
aux mœurs et aux coutumes anciennes, démontre l’étendue de leur emprise
violente sur des terres slaves et grecques à l’ombre de l’occupant turc.
l’un des auteurs français de la même époque qui a écrit le plus sur les alba-
nais, c’est justement rené pinon (180-1958), historien, journaliste, professeur à
l’école libre des sciences politiques, grand connaisseur de la turquie. il s’éleva
contre la poursuite de l’oppression sur les serbes, les grecs et les Bulgares qui res-
taient encore au sein de la turquie, et en particulier contre le génocide que celle-ci
perpétra sur les arméniens en 1916, qu’il dénonça avec force dans sa brochure La
Suppression des Arméniens où il mit à nu le rôle de l’allemagne kaïserienne dans
ce crime. il fut un temps directeur de la revue La Voix de l’Arménie, en même
temps que le chroniqueur politique dans la Revue des deux mondes où il succéda
à poincaré. c’est dans son livre L’Europe et la jeune Turquie, paru en 1911, qu’il
consacra un long chapitre à la question albanaise, où il semble au début prendre
pour de bon la fable d’après laquelle les albanais descendraient des pélasges,
qu’achille et alexandre de par leur nature violente auraient été des albanais,
qu’ils auraient constitué le gros de phalanges macédoniennes, qu’ils auraient fait
tremblé rome avec pyrrhus, roi d’épire, etc., la fable que ne justife nullement la
science historique. cependant dès que rené pinon traite de la réalité historique
plus proche, des événements qui lui sont contemporains, de la nature des albanais
et de leurs coutumes, de leur engagement au service de l’occupant turc contre les
autres peuples balkaniques, il a une approche des plus justes, comme dans ce pas-
sage où il décrit la collusion entre les turcs et les albanais favorisant l’expansion
de ces derniers en serbie, en macédoine et en grèce :
abd-ul-Hamid a des ménagements tout particuliers pour les albanais ; il s’entoure
d’une garde albanaise dont la présence au palais assure aux arnaoutes des montagnes
toutes sortes de faveurs et d’impunités. ils remplissent l’armée et les fonctions
publiques. chez eux, leur obéissance est purement nominale ; sous l’ancien régime,
on ne leur demande ni impôt ni service militaire régulier ; les fonctionnaires qui
216
sont censés les gouverner n’osent pas sortir des villes, parfois même pas de leur
konak. les albanais sont les favoris de l’ancien régime turc, et ils en abusent.
lorsque éclatent les troubles de macédoine, ils se font les auxiliaires de la politique
d’yildiz ; ennemis séculaires tant des serbes, qu’ils travaillent depuis longtemps à
« albaniser » par la terreur, que des Bulgares et des grecs, ils proftent des troubles
pour usurper, avec la complicité des autorités ottomanes, de vastes étendues de
terres. quand Hilmi pacha inaugure, dans les vilayets macédoniens, les réformes
réclamées par l’europe, de yildiz un ordre vient de laisser les régions peuplées
d’arnaoutes en dehors du contrôle européen. tandis que serbes, Bulgares, turcs,
grecs et valaques s’entre-détruisent avec une rage indicible, l’albanais, lui,
chemine peu à peu, s’avance jusque dans les plaines du vardar. telle vallée, comme
celle de kalkandelan, comptait, en 1906, un quart de population albanaise et trois
quarts de Bulgares ; quatre ans après, les proportions sont inversées. Bulgares et
serbes reculent devant l’albanais. la vieille-serbie, autrefois toute peuplée de
serbes, est albanisée ; ipek, qui fut le siège du patriarcat serbe, est une ville en
majorité albanaise ; albanaise aussi, okrida qui fut le siège d’un empire bulgare.
grâce à son fusil, l’albanais s’adjuge les terres qui sont à sa convenance et, comme
dans le conte du chat Botté, il ne lui en coûte guère pour arrondir ses domaines.
serbes, Bulgares, grecs, valaques, ont versé des fots de sang pour la macédoine ;
si l’ancien régime turc eût duré quelques années encore, la majeure partie de la
macédoine serait devenue albanaise.
1
après avoir évoqué cette colonisation des terres slaves et grecques par les al-
banais, leurs mœurs antiques, leur organisation sociale tribale, rené pinon s’arrête
sur un phénomène typique de cette société archaïque, dont traite, comme l’on a vu,
la plupart d’autres auteurs, la vengeance du sang :
la pratique régulière, obligatoire, des vendettas, tient une très grande place chez
les arnaoutes et exerce une infuence souveraine sur leur vie et leurs mœurs.
le sang versé ne s’efface que par du sang ; celui qui a un meurtre à venger est
déshonoré, tant qu’il n’a pas tué le meurtrier ou un homme de sa famille ou de sa
tribu ; mais dès qu’il a « repris le sang », il devient un héros que l’on honore et dont
on célèbre la vaillance jusqu’à ce qu’il tombe lui-même victime de la même loi de
talion ; et ainsi, de « sang » en « sang » et de vengeance en vengeance, les deux
familles, les deux tribus s’exterminent jusqu’à ce que quelque autorité respectée,
généralement les prêtres, imposent la « bessa », liquidation générale des vendettas
par paiement de compositions en argent par les familles des meurtriers. on présume
que 0 pour 100 des hommes, en albanie, périssent de mort violente.
2
L’Encyclopédie islamique de la même époque avançait le chiffre de 40 %. la
vendetta cependant sévissait tellement que rené pinon cite le cas d’une femme de
1. rené pinon, L’Europe et la jeune Turquie, les aspects actuels de la question d’Orient, paris
1911, pp. 304-305.
2. Ibid., p. 306.
21
trente ans, au service du consul français à scutari, qui déjà à l’âge de trente ans
avait été veuve de trois maris successifs, tous victimes de la vendetta.
quoique certains albanais, comme du reste les autres Balkaniques, notam-
ment les serbes islamisés, certes dans une bien moindre mesure, aient pu s’élever
jusqu’aux plus hauts postes au sein de l’armée et de l’administration ottomanes, le
gros des albanais demeurait manipulé par les turcs : soit pour être utilisé comme
police dans les Balkans pour tenir en bride les populations locales, au besoin pour
étouffer des insurrections, soit afn de tourner les tribus albanaises elles-mêmes les
unes contre les autres :
on voit tout ce qu’un pareil régime peut entraîner de désordres et d’insécurité
et quel parti des maîtres adroits en peuvent tirer. c’est en exploitant ces haines
invétérées de famille à famille, de tribu à tribu, que les turcs ont obtenu de l’albanie
une obéissance relative. tosques contre guègues, chrétiens contre musulmans,
arnaoutes contre Hellènes et serbes, l’histoire de l’albanie est remplie de ces
luttes qui divisent les indigènes pour le plus grand proft de l’osmanli. Dans cet
émiettement de la race et dans ces querelles intestines s’usent les énergies du peuple
albanais ; mais vienne un péril commun, l’unité se fera, les divergences seront
oubliées, les vendettas suspendues : une nationalité albanaise apparaîtra.
Dans ces luttes, nous trouvons presque toujours l’albanais musulman aux côtés
du turc ; souvent même, nous y voyons l’albanais chrétien : c’est que le serbe,
au Nord, et parfois le grec, au sud, sont les ennemis naturels de l’albanais ; il les
redoute plus que l’ottoman qui ne se soucie pas de troubler sa demi-indépendance
et qui ne cherche pas à s’établir dans ses montagnes. cependant, dans la guerre de
l’indépendance hellénique, les héros albanais se distinguent au premier rang.
1
et même lorsque les albanais semblent agir de façon indépendante, comme
lors de la formation de la ligue albanaise en 188, ou lors de la crise provoquée
par l’attribution au monténégro, lors du congrès de Berlin, des régions de plave
et de goussigné, peuplées par les albanais durant l’occupation, les turcs sont
derrière :
ce sont des albanais qui, en majorité, peuplent les territoires ainsi annexés. Dans
la douzième séance du congrès, le second plénipotentiaire ottoman, mehemet-ali,
ft insérer au procès-verbal une observation dans laquelle il demandait que, pour
agrandir le territoire actuel du monténégro, il ne lui soit concédé que des contrées
dont les habitants sont de la même race et, pour la plupart, de la même religion que
les monténégrins ; il regarde comme une injustice l’annexion au monténégro de
territoires habités par des albanais musulmans ou catholiques.
2
ces choses ne sont pas sans analogie avec celles qui se produisent de nos jours
où les américains, afn d’établir leur puissance dans les Balkans, notamment avec
1. Ibid., pp. 30-308.
2. Ibid., p. 309.
218
la construction de la base militaire Bondsteel au kossovo, ont encouragé le terro-
risme albanais visant les serbes avant de pousser à l’indépendance du kossovo.
les européens, en particulier les allemands et les autrichiens en font autant, ex-
trapolant que si on satisfaisait aux revendications des albanais, ceux-ci allaient
faire un malheur qui allait s’abattre sur les soldats de l’otaN sur place, ce qui
effectivement fut le cas lors du pogrom albanais sur les serbes en mars 2004. une
soixantaine en aurait été blessée et quelques-uns seraient morts, mais les dirigeants
occidentaux le cachèrent pour ne pas avoir à rougir de leurs élus.
on voit le différend qui opposa la turquie et le monténégro au sujet de la déli-
mitation des frontières décidée au congrès de Berlin :
lorsque les monténégrins s’adressèrent aux turcs pour leur demander d’exécuter
le traité de Berlin, ce furent les albanais qui se chargèrent de répondre. pour
donner à l’autriche et à la russie un semblant de satisfaction, les turcs envoyèrent,
comme commissaire pour la délimitation de la frontière, ce même mhemet-
ali qui, au congrès, avait protesté contre le démembrement de l’albanie : il fut
massacré avec son escorte à Diakova (6 septembre 188). a l’instigation secrète
des agents du gouvernement ottoman, une Ligue Albanaise se forma pour s’opposer
à la mutilation de la terre albanaise au proft du monténégro et de la serbie au
Nord, de la grèce au sud. le comité central fut constitué le 1
er
juillet 189 à
prizren, à scutari et à argyrocastro surveillant chacun l’une des trois frontières
menacées. la porte donna des armes, des munitions, des vivres, de l’argent ; mais
le mouvement, une fois déchaîné, dépassa bien vite les bornes où le gouvernement
de constantinople aurait souhaité le contenir. sous les auspices de la ligue, une
véritable albanie indépendante s’organisait, administrait elle-même le pays, levait
les impôts et refusait de reconnaître les engagements pris vis-à-vis de l’europe par
le sultan. celui-ci, à son tour, se prévalait auprès des gouvernements européens
d’une résistance qu’il se disait impuissant à briser.
1
l’affaire de la constitution promulguée par les Jeunes-turcs en 1909, vient
jeter une nouvelle confusion parmi les albanais, ceux-ci étant farouchement oppo-
sés aux réformes qui empiéteraient sur leurs privilèges féodaux, qui instaureraient
l’égalité des citoyens, quelle que soit leur confession, au sein de l’empire :
la constitution, les montagnards albanais ne savaient guère ce que c’était !, écrit
pinon. mais les offciers jeunes-turcs échauffèrent leur patriotisme, surexcitèrent
leurs passions xénophobes ; ils leur représentèrent la constitution comme le
seul moyen d’empêcher l’exécution du programme de revel et de mettre fn à
l’immixtion de l’europe dans les affaires de l’empire ottoman ; la constitution,
ce serait le retour à la loi du chériat, le respect assuré des coutumes nationales,
la libre ouverture d’écoles albanaises ! plus tard, les albanais s’aperçurent qu’on
les avait leurrés de promesses fallacieuses et que la révolution avait un caractère
turc, nationaliste et centralisateur ; aussi, en général, accueillirent-ils avec ferveur
1. Ibid., pp. 309-310.
219
le mouvement contre-révolutionnaire du 13 avril 1909. mais, dans les premières
semaines l’enthousiasme fut général : constitution et attachement aux coutumes,
à la langue et aux privilèges albanais ne faisaient qu’un dans l’esprit simpliste
des arnaoutes. tandis qu’à salonique et à constantinople, le comité union et
progrès, proclamait qu’il n’y avait plus, dans l’empire, ni turcs, ni Bulgares, ni
arméniens, ni albanais, ni musulmans, ni chrétiens, mais seulement des citoyens
ottomans, fdèles au sultan et à la constitution, libres et égaux en droits, à tirana
et à elbassan, des réunions nationalistes proclamaient que l’albanais devait être
la langue offcielle de l’albanie, réclamaient l’ouverture d’écoles albanaises et
distribuaient des livres en langue albanaise imprimés à sofa. en novembre, sur
l’invitation du club albanais de salonique, des délégués des albanais musulmans
et chrétiens des vilayets de salonique, monastir, kossovo et Janina se réunissaient
en congrès à monastir pour y discuter l’adoption d’un alphabet albanais. Deux
opinions s’y trouvèrent en présence : les uns préconisant le maintien de l’alphabet
latin déjà en usage et les autres demandant l’adoption de l’alphabet arabe. la
réunion se prononça pour l’alphabet latin, les caractères turcs étant insuffsants pour
rendre certains sons albanais.
on en était encore là à l’aube du XX
e
siècle : les albanais se trouvaient dans
un tel état de sous-développement culturel du fait de l’occupation turque, qu’ils ne
possédaient même pas leur propre alphabet !
leur refus de tout changement qui eût amélioré le sort des non-musulmans, en
particulier l’instauration de l’égalité entre tous les sujets de l’empire, les notables
albanais l’exprimèrent dans la déclaration qu’ils adoptèrent lors de la grande réu-
nion à la fn d’août 1908 à férizovitch, et qu’ils adressèrent au comité union et
progrès à salonique, véritable âme de la révolution Jeune-turque. ils insistaient
sur « la conservation de leurs privilèges, la cessation du contrôle européen, l’in-
terdiction aux non-musulmans et aux serbes de porter les armes, aucun change-
ment dans la condition des femmes, la création d’écoles albanaises payées par le
gouvernement, enfn le retour à la loi religieuse (le chéri). » ceci se trouvant en
contradiction fagrante avec le programme du gouvernement d’istanbul, si bien
que celui-ci envoya un corps expéditionnaire contre les albanais en vieille-serbie
et en albanie même, commandé par le général Djavid pacha qui infigea défaite
sur défaite aux albanais.
les Jeunes-turcs engagèrent Djavid pacha, commandant de la division de
mitrovitsa, à faire, en forces, une démonstration dans la montagne. Nous avons vu
qu’à la réunion de ferizovich, un bey, issa Boletine, s’était montré irréductiblement
opposé aux desseins du comité ; on résolut de l’en punir, de mettre fn à ses menées
anticonstitutionnelles et de lui reprendre le domaine (tchiflk) que le sultanat Hamid
lui avait indûment octroyé. un bataillon, avec deux canons, alla détruire son coulé
(maison forte), situé à deux heures au Nord de mitrovitsa et saisir son tchifik. lui-
même s’enfuit, blessé, et se réfugia dans la luma (novembre 1908) ; là, dans ces
montagnes sauvages, à portée de la frontière monténégrine, il travailla à organiser
un parti pour marcher sur mitrovitsa. Djavid pacha le prévint ; il se mit en route à
220
la fn de mars avec quatre bataillons, deux escadrons et 16 pièces de canons et il
vint incendier le village où s’était réfugié issa ; dans la région d’ipek, 12 coulés
furent jetés bas, et Djavid pacha publia un ordre interdisant de les reconstruire avec
tours et créneaux : ainsi, sous couleur de poursuivre un bey réactionnaire, les turcs
s’attaquaient à toute la féodalité albanaise. Dans une troisième campagne dans
l’été, Djavid pacha promena ses troupes à Diakova et dans le pays des malissores,
exigeant le désarmement, imposant, outre la dîme, une contribution supplémentaire
de deux dixièmes et demi pour l’armée et les écoles. le 1 août, 3 000 albanais,
réunis à ferizovich pour protester contre ces nouveaux impôts, furent dispersés à
coups de canon. en septembre, Djavid s’enfonça dans les montagnes de la luma,
sous prétexte que les lumiotes refusaient de se rendre sans armes au marché de
prizren. mais, cette fois, les montagnards étaient résolus à une résistance acharnée ;
les femmes et les enfants furent envoyés en sûreté à Hassi, et tous les hommes
valides restèrent, le fusil à la main, derrière leurs rochers. on était au 25 septembre :
Djavid pacha, après un vif combat et le sac de quelques villages, prétexta le froid et
ramena ses troupes à mitrovitsa. ces expéditions étaient conduites « à la turque »,
avec pillages et viols, dans un pays qui, le premier, avait acclamé le régime nouveau
et qui n’avait pas donné de suffsant prétexte à une pareille répression, ont laissé
dans toute l’albanie de profondes rancunes. en novembre, des ingénieurs français,
chargés d’étudier le tracé Danube-adriatique, ont dû, par deux fois, rebrousser
chemin. toute la montagne, d’ipek à Dibra, est debout, altérée de vengeance, prête
à la lutte.
1
cependant, il n’en fut rien, puisque une nouvelle armée turque forte de 50 000
hommes, conduite par torghout pacha, occupa, au printemps et en été 1910, toute
l’albanie, sans rencontrer trop de résistance, les chefs albanais s’enfuyant au mon-
ténégro où ils bénéfcièrent de la magnanimité du roi Nicolas. ainsi les albanais
démontrèrent-ils, une fois de plus, qu’ils étaient beaucoup moins à redouter lors-
qu’ils se trouvent seuls face à leurs adversaires que lorsqu’ils guerroient épaulés
par une puissance étrangère, que ce soit la turquie ottomane pendant des siècles,
l’italie fasciste et l’allemagne nazie durant la seconde guerre mondiale ou bien
l’otaN de nos jours.
si rené pinon dans son ouvrage L’Europe et la Jeune Turquie avait parlé avec
une certaine sympathie des albanais comme d’un peuple antique, tel qu’on le
trouve dans la Bible ou dans Homère, il semble s’en défaire dans le livre suivant
L’Europe et l’Empire ottoman, publié dans le contexte des guerres balkaniques de
1912-1913. il insiste notamment sur l’implantation violente des albanais, toujours
à l’ombre de l’occupant turc et en contrepartie des services rendus, sur des terres
slaves et grecques :
ils s’avancent vers l’est, poussant en avant de petits groupes, jusque dans la vallée
du vardar ; au sud, ils descendent jusqu’en épire, où ils sont très hellénisés, et
jusqu’à dans la vallée de la vistritza ; les cartes ethnographiques bulgares elles-
1. Ibid., pp. 329, 330-331.
221
mêmes signalent leur présence par de petites taches, isolées comme des îlots ou
groupées en archipel, jusqu’autour du monastir et d’uskub. l’albanais, avec son
fusil, est le maître de la vie et de la propriété ; s’il lui plaît de s’installer sur une terre,
dans une maison, le paysan n’a qu’à déguerpir, heureux s’il s’en tire la vie sauve.
en vieille-serbie, ils s’avancent de plus en plus, chassant et spoliant l’ancienne
population serbe, la détruisant au détail.
1
voilà pourquoi tant d’albanais vivent en serbie, en macédoine et en grèce,
qu’une propagande sans nul fondement les dit s’y trouver depuis la nuit des temps,
alors que l’on sait, par des preuves historiques irréfutables, de quelle région d’al-
banie telle tribu est venue usurper telle ou telle terre des autres.
enfn dans son troisième texte relatif aux albanais, paru dans la revue Le Monde
slave en 191, pinon se fait encore plus clair en ce qui concerne le rôle des alba-
nais en tant que suppôts des turcs et des avantages qu’ils en ont tirés :
ils formèrent des corps d’élite dans les armées ottomanes et nombreux furent
ceux d’entre eux qui s’élevèrent aux plus hauts honneurs, jusqu’au grand vizirat.
protégés par les sultans, ils devinrent, tout en gardant une certaine indépendance,
les instruments de la domination turque en macédoine et les ennemis héréditaires
des slaves. sur la raïa serbe, les albanais possédaient l’avantage d’être armés et
bien en cours auprès des fonctionnaires turcs : ils empiétèrent peu à peu sur le pays
peuplé de slaves, les refoulant et les albanisant. en maints endroits, le serbe pour
échapper à la balle de l’arnaoute et acquérir le droit de porter lui aussi des armes,
se ft musulman et prit le costume albanais.
2
rappelant que la progression des albanais dans la direction du monténégro
s’était heurtée à une résistance farouche d’une population armée, rené pinon dé-
crit leur avancée en vieille serbie et en macédoine où ils s’emparaient des terres
fertiles en chassant les autochtones serbes ou en les réduisant au servage. il résume
parfaitement ce que rapportent tant d’autres témoins sur le calvaire des serbes
sous le joug turco-albanais :
Du côté de la macédoine et de la vieille-serbie, au contraire, les albanais, avec
l’appui avéré des fonctionnaires turcs, n’ont cessé d’avancer et de refouler les
slaves. souvent on les voyait arriver, individuellement ou par petits groupes, dans
un village chrétien, réclamer, le fusil à la main, l’hospitalité, s’installer dans une
maison slave, sur des champs slaves, parler et agir en maîtres, et bientôt expulser
ou tuer l’ancien propriétaire. réclamations ou procès étaient inutiles : c’est ainsi
que par une lente infltration, les albanais arrivèrent à dominer dans la métochie
et même dans le kosovo. souvent le berger ou le cultivateur chrétien désarmé
servait de cible à l’albanais qui pillait son troupeau ou sa récolte. si, par hasard,
les chrétiens exaspérés tentaient une vengeance, ou si un fonctionnaire turc, ami de
1. rené pinon, L’Europe et l’Empire ottoman, paris 1913, pp.139-140.
2. rené pinon, L’Albanie et la politique européenne, le monde slave, paris 191, p. 268.
222
l’ordre, tentait de mettre à la raison le fer seigneur arnaoute, celui-ci se réfugiait
dans son coulé, derrière les créneaux de sa tour fortifée ; mais en général le chrétien
se soumettait et le caïmakam (sous préfet) partageait avec l’albanais le proft de
ses rapines.
1
les chiffres que cite rené pinon à l’appui de ses dires, ne sont que trop élo-
quents :
en 1900, la ville d’ipek, ancienne métropole religieuse des serbes, sur 2 258 maisons,
en comptait 519 habitées par des serbes orthodoxes, 334 par des serbes islamisés
parlant les deux langues serbe et albanaise, 1 204 par les albanais musulmans et
130 par des tziganes. prizren qui, vers 1840, était encore pour quatre cinquièmes
serbe, était devenu, en 1900, pour quatre cinquièmes albanaise et ne comptait plus
que 4 350 serbes orthodoxes sur 30 285 habitants.
2
Durant la seconde moitié du XiX
e
et le début du XX
e
siècles au fur et à mesure
que la puissance turque s’évanouissait dans la péninsule des Balkans, l’autriche
œuvrait sans relâche à contrer la renaissance de la serbie, en comptant sur les al-
banais qui ne tardèrent pas à faire preuve d’une étonnante versatilité et se mettre
au service de la nouvelle puissance :
Dans les années qui précédèrent la guerre 1912, les albanais se frent de plus en plus
les fourriers de l’infuence autrichienne. les journaux austro-hongrois étendaient
couramment l’appellation d’albanie à toute la vieille-serbie. […]
ici commence une phase nouvelle de l’histoire du confit séculaire des serbes et des
albanais. Du désastre de kosovo, en 1389, à la victoire de koumanovo, en 1912,
c’est l’ère de la domination musulmane ; les serbes luttent péniblement contre
leurs oppresseurs arnaoutes ; ils émigrent ou se font eux-mêmes musulmans ; ils
ne parviennent à survivre en tant que peuple que grâce à leur prolifcité, à leur
organisation communautaire et à une émigration descendue de la tchernagora et
du sadjak de Novi-Bazar. mais, depuis 1912, une ère nouvelle a commencé dans
laquelle la guerre actuelle ne sera même pas une interruption puisqu’elle ne rétablira
pas la domination turque en macédoine et en vieille-serbie.
rené pinon évoque une scène dont il avait été témoin, et qui en dit beaucoup
sur la mentalité albanaise qui s’était formée à l’ombre de la domination turque :
Je me trouvais, au printemps 1914, dans ces régions : partout, à prichtina, à
ferizovitch, à skoplié (uskub), on voyait des trains remplis d’albanais émigrants ;
ils refusaient avec obstination de vivre égaux dans un pays dont ils avaient été les
maîtres et les oppresseurs : et ils s’en allaient vers stamboul et l’anatolie pour fuir
les revanches de l’histoire…
3
1. Ibid., p. 269.
2. Ibid., pp. 20-21.
3. Ibid., p. 22.
223
D’après yovan tsvyitch un phénomène analogue s’était produit avec beaucoup
de musulmans qui, à la suite de la mise de la Bosnie-Herzégovine sous la tutelle de
l’autriche en 188, préféraient émigrer en turquie, quand la porte ne les installait
pas au kossovo, que de vivre sous un monarque chrétien. quant à l’autriche, elle
s’enfonçait dans sa serbophobie qui devait bientôt précipiter l’europe dans la ca-
tastrophe : elle développa une propagande effrénée parmi les tribus albanaises en
corrompant leurs chefs ; elle mobilisa son armée lorsque les serbes, les grecs et
les Bulgares, durant la première guerre balkanique en 1912, frent défnitivement
crouler le règne turc dans les Balkans ; elle parraina la création de l’état albanais
lors de la conférence des ambassadeurs à londres, le 10 avril 1913 ; elle obligea
avec l’appui des autres puissances, les monténégrins à quitter la ville de scutari
qu’ils avaient conquise de haute lutte au prix de milliers de morts ; elle imposa à
l’europe le prince guillaume de Wied roi, mbret d’albanie, en évinçant essad
pacha toptani, partisan d’une entente avec les serbes. De sorte que pinon constate
ce fait affigeant :
l’albanie à peine indépendante, devenait, entre les mains des hommes d’état
autrichiens, une arme dirigée contre cette grande serbie que les guerres de 1912 et
de 1913 avaient commencé à réaliser.
1
avec l’avènement de l’allemagne bismarckienne, surtout dans les années
précédant la première guerre mondiale, la politique autrichienne se fond dans
la politique pangermanique de pénétration à l’est, le fameux Drang Nach osten.
les Jeunes-turcs avec le triumvirat fanatique enver-talaat-Djemal en tête, voit
en l’allemagne une puissante alliée afn de reprimer les aspirations des peuples à
s’affranchir défnitivement du joug turc.
l’allemagne ne demandait pas mieux, puisque elle ne tarda pas, dès 1915, à
se faire l’alliée de la turquie contre la france, l’angleterre et la russie, en parrai-
nant ainsi le génocide qui allait être commis sur les arméniens. « les intérêts des
allemands s’harmonisent à merveille avec les haines séculaires des turcs », écrit
fort justement rené pinon dans son grand essai Liquidation de l’Empire ottoman,
qu’il publia dans la Revue des deux mondes, en septembre 1919, et par lequel il
termine magistralement la série de ses ouvrages sur la turquie.
au moment où l’on s’emploie, en particulier l’allemagne, à accueillir la tur-
quie dans l’union européenne, cet écrit de rené pinon méritérait d’être réactua-
lisé, ne serait-ce qu’à cause d’une opinion de poincaré que cite l’auteur en étayant
ses vues sur la turquie, et qui ferait dessiller plus d’un chantre de la civilisation ot-
tomane. poincaré, en tant que président du conseil, dans sa réponse à une adresse
qu’il a reçue de la part des Jeunes-turcs qui tentent, au lendemain de la défaite
1. Ibid., p. 24.
224
des puissances centrales, d’éviter des conditions trop dures que dicte l’entente,
s’exprime ainsi :
l’histoire nous rapporte de nombreux succès turcs et aussi de nombreux revers
turcs… Dans tous ces changements, on ne trouve pas un seul cas, en europe, en asie,
ni en afrique, où l’établissement de la domination turque sur un pays n’ait été suivi
d’une diminution de sa prospérité matérielle et d’un abaissement de son niveau de
culture ; et il n’existe pas non plus de cas où le retrait de la domination turque n’ait
été suivi d’un accroissement de prospérité matérielle et d’une élévation du niveau
de culture. que ce soit parmi les chrétiens d’europe ou parmi les mahométans de
syrie, d’arabie et d’afrique, le turc n’a fait qu’apporter la destruction partout où
il a vaincu ; jamais il ne s’est montré capable de développer dans la paix ce qu’il
avait gagné par la guerre.
Gaston Gravier en visite au Kossovo libéré. La Serbie se montre
magnanime envers ses ennemis héréditaires.
De son côté, gaston gravier, qui enseignait le français à l’université de Bel-
grade, dans un long article, intitulé La Nouvelle Serbie, qu’il publia dans la Revue
de Paris du 15 novembre 1913, faisait état de la réalisation du rêve séculaire serbe
avec la libération du kossovo et de l’ensemble de la vieille serbie à travers les
guerres balkaniques qui venaient d’avoir lieu :
Dans la conscience du peuple, entretenus par l’église et surtout par les chansons
nationales, vivaient étonnamment jeunes et vigoureux les souvenirs de la gloire
passée, écrit-il. le nom de kossovo, Novi pazar, Detchani, ipek, prizren, skopje,
prilep, eurent toujours une force insoupçonnée sur l’âme serbe : ils exerçaient sur
elle comme une action fascinatrice et la marche vers le sud fut entreprise autant
pour libérer ces lieux saints de l’histoire nationale que pour émanciper des frères de
même race restés sur le sol turc.
1
il rapportait aussi, à la suite d’une visite au kossovo libéré, les changements
positifs qui commençaient à se produire :
Jamais jusqu’ici, chez les albanais de metohia on ne se souvient d’avoir vu autant
de champs ensemencés que cette année. un des albanais qui, en novembre, se
plaignait à moi qu’un de ses chevaux eût été réquisitionné par les serbes, me déclarait
quelques mois plus tard qu’il ne songeait plus à rien réclamer, tant il était content
du nouvel état des choses, et il consentit sans diffculté à ce que mon compagnon de
route le photographiât, lui et toute sa famille, les femmes y compris.
2
1. Op. cit., p. 5.
2. Ibid., p. 13.
225
cependant il évoquait, non sans quelque appréhension, la question des alba-
nais au sein de la nouvelle serbie, en particulier leur agitation fomentée par leurs
chefs :
les serbes ne semblent donc pas à avoir à redouter leurs nouveaux sujets albanais.
cependant, en présence des événements actuels, on est en droit de se demander
si le voisinage d’une albanie indépendante ou autonome ne va pas infuer sur le
loyalisme des albanais de serbie. tant que se maintiendra le crédit dont jouissent
certains chefs, tels qu’Hassan-bey à pristina, riza-bey et Baïram-tsour à Djakovo,
et surtout issa Boiletinatz à mitrovitsa, il est à craindre que dans ces régions ne se
produise encore une certaine fermentation : l’on sait, par exemple, que les albanais
de la vallée du lab et de la Drenitza, obéissant à des émissaires d’issa, ont passé la
nouvelle frontière pour rejoindre leur chef et prendre part à l’attaque de Dibra. il ne
s’est manifesté pourtant, dans les nouvelles provinces, aucun signe de soulèvement,
en dépit des nouvelles de vienne ; seuls, quelques départs isolés ont été remarqués
et, à l’extrême frontière, quelques villages albanais au voisinage de prizren, avec
le pays de gora, tous peuplés de musulmans de langue serbe, se joignent aux
assaillants. le déploiement des forces serbes et leur rapidité d’action d’une part, et
l’écrasement ou le refoulement des assaillants d’autre part, précipiteront peut-être
encore l’acceptation défnitive du régime actuel en achevant de jeter un discrédit
complet sur l’albanie voisine.
mais, contrairement à la légende selon laquelle les serbes auraient recours à
la répression en libérant le kossovo, gaston gravier souligne la modération dont
ont fait preuve les autorités serbes envers les nouveaux sujets dans l’espoir de les
intégrer dans le nouvel état :
D’ailleurs, en désarmant les populations, les serbes ont pris une précaution qui est
pour eux une des meilleures garanties de l’état de paix. instruits déjà par l’expérience
de 188, ils n’ont usé de rigueur que là où il fallait et se sont partout efforcés de
prouver leur désir de justice. ainsi ils éviteront l’émigration, ils s’épargneront les
rancunes qui ont suivi l’annexion du bassin de la toplitza en 188 ; ils gagneront
de plus en plus ces populations albanaises qui ont le sentiment de l’équité très
développé, et qu’ont vivement frappées les victoires des armées serbes en ces trois
campagnes successives.
1
en effet, la serbie se montra clémente, voire magnanime avec ses ennemis
d’hier. une recommandation, datée du 2 avril 1913, par le chef du gouvernement
serbe et le ministre des affaires étrangères, Nicolas pachitch, au Haut commande-
ment de l’armée, le confrme :
le ministre responsable a eu connaissance de source assez sûre que certains
musulmans de la région de skoplié et de Bitola se sont plaints d’avoir subi des
offenses en ce qui concerne leurs mosquées et leurs cimetières […] il est de la plus
1. Ibid., pp. 13-14.
226
haute importance pour notre cause générale de ne pas donner, en particulier dans les
circonstances présentes, prétexte à de telles plaintes, et d’agir envers la population
turque aussi bien que possible. Je suis persuadé que le Haut commandement,
quant à un tel comportement à l’encontre de la population musulmane, partage le
même point de vue avec le gouvernement. aussi ai-je la conviction que le Haut
commandement fait de son côté tout son possible afn que cette nécessité d’agir
bien avec les turcs soit mise en pratique. en même temps, j’attire votre attention
sur les cas mentionnés et vous demande de vérifer si les plaintes sont fondées,
ainsi que d’entreprendre, dans l’affrmatif, des mesures afn d’en éviter désormais
la répétition.
1
Naturellement les serbes ne portèrent pas atteinte au turbé de sultan mourad
qui causa leur malheur 523 ans plutôt dans la plaine du kossovo, mais le laissèrent
en état comme monument historique et le frent garder tout au long de l’existence
de la première yougoslavie. ils ne touchèrent pas, non plus, aux mosquées, bien
qu’un grand nombre ait été construit en utilisant le matériau des églises détruites,
notamment la grande mosquée de sinan pacha de prizren.
quant à gaston gravier, il rentra en france et déposa à la sorbonne sa thèse
de doctorat Les frontières historiques de la Serbie, qu’il n’a pas eu l’occasion de
soutenir, puisqu’éclata la grande guerre au cours de laquelle l’auteur tomba le
10 juin 1915 près d’albin saint-Nazaire. cependant son remarquable travail sur
la serbie parut en 1918 avec la préface d’émile Haumant, l’un de ses maîtres à la
sorbonne.
Essad pacha – une noble fgure albanaise.
avec les guerres balkaniques apparut un albanais, en la personne d’essad
pacha toptani qui tenta, par-dessus l’abîme de haine, de violence et de cruauté
qui s’était creusé entre serbes et albanais durant les siècles d’occupation turque,
de renouer les liens d’entente et d’amitié qui avaient été formés à l’époque médié-
vale. Né en 1863 à tirana, dans une famille féodale possédant de vastes propriétés
dans la région de toptan, essad toptani ft une carrière fulgurante, devenant pa-
cha à l’âge de 25 ans, puis commandant de la gendarmerie du vilayet de Janina,
enfn général et aide de camp du sultan abdulhamid ii à qui il signifa, en 1909, le
décret de sa destitution par les Jeunes-turcs. commandant de la ville de scutari,
assiégée par les monténégrins lors de la première guerre balkanique, en automne
1912, il leur opposa une résistance farouche, avant d’accepter une reddition hono-
rable seulement en avril 1913. il remit les clés de scutari au prince Danilo, héritier
du trône du monténégro, qui l’autorisa à se retirer avec ses troupes en armes dans
1. Branko perounitchitch, Les crimes des aghas et des beys dans le vylayet de Kossovo de 1878
à 1913, Belgrade 1989, p. 639.
22
son fef de Durazzo où il se proclama, en septembre de la même année, gouverneur
d’albanie.
estimant que les Balkans revenaient aux peuples balkaniques, conscient du
rôle immense que les serbes avaient joué dans l’affranchissement de ces peuples,
y compris les albanais, du joug turc, et sensible à la magnanimité des monténé-
grins, dont un grand nombre avait péri lors du siège de scutari, il ft désormais
preuve d’une fdélité sans faille aux serbes. ainsi il refusa lors de la seconde
guerre balkanique qui, à cause de la macédoine, éclata au début de l’été 1913 entre
la serbie et la grèce d’une part, et la Bulgarie de l’autre, de s’associer aux chefs
albanais originaires du kossovo, comme issa Boliétinatz, Hassan prichtina et Baï-
ram tsouri, qui avaient réuni 20 000 hommes, pour attaquer la serbie en vue de
reprendre le kossovo. De leur côté, les serbes soutinrent essad pacha dans la lutte
entre divers clans albanais à la suite de la reconnaissance de l’autonomie albanaise,
lors de la conférence des ambassadeurs à londres, en décembre 1913 ; celle-ci
préluda à la création par la même instance, en juillet 1913, de l’état albanais dans
ses limites actuelles. les troupes monténégrines, sous la pression de l’autriche,
furent contraintes d’évacuer scutari et furent remplacées par un contingent des
soldats autrichiens, italiens, britanniques et français.
essad pacha s’opposa au gouvernement pro-autrichien d’ismaïl kemal vlora
qui se forma alors et contribua à rendre éphémère le règne du prince guillaume
de Wied, désigné par les grandes puissances roi, mbret des albanais, titre auquel
aspirait essad pacha lui-même. contraint à son tour, à cause des déchirements
intérieurs, de quitter l’albanie, il y revint au déclenchement de la première guerre
mondiale, en été 1914. il avait choisi le camp des puissances de la triple entente,
france, angleterre, russie, en concluant une étroite alliance avec la serbie qui
prévoyait même l’union des deux pays. l’autriche et la turquie, déjà en guerre
contre l’entente, s’employèrent, l’une fnancièrement et l’autre par l’envoi d’of-
fciers, à fomenter un mouvement insurrectionnel contre essad pacha. le comité
panislamique d’istanbul l’ayant désigné ennemi de l’islam, prônait la guerre sainte,
le djihad, contre lui et les serbes, par des appels enfammés du genre de celui-ci :
Ô, musulmans ! au kossovo, qui faisait jusqu’à hier partie intégrante de notre patrie
et où se trouve le tombeau saint du sultan mourad, et où fottait le drapeau au
croissant et à l’étoile, fotte aujourd’hui l’étendard du serbe haï qui transforme les
mosquées en églises et vous enlève tout ce que vous possédez. c’est ce peuple vil
qui vous force à combattre les armes à la main contre les alliés et les représentants
de mohamed.
1.
la majorité des tribus musulmanes se leva contre essad pacha avec l’idée non
seulement de l’écraser avec ses partisans, mais aussi de reprendre le kossovo et la
macédoine aux serbes et l’épire aux grecs. encerclé à Durazzo par les rebelles,
1. cf. Douchan t. Batakovitch (Dußan t. Batakovi¢), cf. Douchan t. Batakovitch (Dußan t. Batakovi¢), op. cit. pp. 110-112.
228
essad pacha fut sauvé in extremis par une intervention effcace de l’armée serbe en
juin 1915, qui consolida un temps son gouvernement, mais également neutralisa
d’avance le troisième front qui, outre celui des austro-allemands et des Bulgares,
allait s’ouvrir contre la serbie. et lorsque à la fn de 1915, l’armée serbe, sous la
poussée des armées germaniques du nord et des forces bulgares de l’est, menacée
d’anéantissement précisément au kossovo, entreprit avec le roi pierre et le gou-
vernement une retraite désespérée à travers les montagnes enneigées albanaises
vers la côte ionienne, essad pacha se montra d’une grande loyauté envers les ser-
bes, respectueux en cela de l’ancienne coutume albanaise de la bessa, la parole
donnée. il empêcha notamment les tribus qu’il avait sous son contrôle, de s’atta-
quer aux militaires et aux civils serbes sur les routes de l’exode, en leur assurant
la protection, leur fournissant des vivres et même les avertissant des dangers qui
les guettaient.
Henry Barby qui, en tant que correspondant de guerre du Journal, accompagna
les serbes dans leur douloureuse retraite, et qui rencontra essad pacha, lui rend
ainsi hommage :
c’est à cet homme que nous tous : serbes, français, anglais, russes et neutres,
membres des missions militaires ou membres de la croix rouge, nous sommes
tous redevables de pouvoir échapper aux austro-allemands et aux Bulgares. c’est
à lui – et à lui seul – que nous sommes redevables, nous et des milliers de réfugiés
désarmés d’avoir pu traverser, dans une paix relative, l’albanie sauvage, l’albanie
inaccessible et hostile aux étrangers depuis la suite des siècles.
1
Néanmoins près de 200 000 sur un total d’environ 400 000 réfugiés serbes,
périrent de froid, d’épuisement, de faim ou furent victimes des tribus albanaises
hostiles lors de cette retraite, l’une des plus terribles de l’histoire des guerres. c’est
de ces rescapés, secourus à scutari, à Durazzo et à valona par les alliés, en pre-
mier lieu par la france, que l’on constitua, après quelques mois de remise en état
à l’île de corfou, une armée redoutable. celle-ci à partir de la grande base alliée
de salonique, libérera avec les forces françaises engagées sur le front d’orient, la
serbie et les autres pays ex-yougoslaves, durant l’automne 1918, infuant gran-
dement, et de l’aveu même de l’empereur guillaume, sur l’issue de la première
guerre mondiale.
les troupes autrichiennes ayant envahi l’albanie, après la serbie et le monté-
négro, essad pacha dut passer en italie qui se joignit à l’entente en recevant, en
contrepartie, par le traité secret de londres de 26 avril 1915, toutes les anciennes
possessions vénitiennes en albanie, ainsi que la plus grande partie de l’archipel
dalmate. essad pacha s’y étant opposé, l’italie le lâcha et bientôt mit la main sur
1. Henry Barby, L’Épopée serbe, L’Agonie d’un peuple, paris, 1916, p. 19. voir aussi auguste
Boppe, A la suite du Gouvernement serbe – de Nich à Corfou, 20 octobre 1915 – 15 janvier 1916,
paris, 191 ; lieutenant colonel de ripert d’alauzier, Un drame historique, la résurrection de l’armée
serbe, Albanie-Corfou (1915-1916), paris 1923.
229
le pays entier. cependant, il tenta, toujours avec le soutien des serbes et la bien-
veillance des français, qui lui accordèrent le grand cordon de la légion d’Honneur
et la croix de guerre, de renverser le cours des choses lors de la conférence de
paix de paris en 1920. ses adversaires, avec ahmed Zogou qui devait plus tard de-
venir le roi des albanais grâce au soutien des serbes, s’étant fort mobilisés contre
lui, essad pacha connut de graves diffcultés, d’autant que l’italie pratiquait en al-
banie une politique dominatrice semblable à celle qu’avait poursuivie l’autriche.
c’est alors que, le 13 juin 1920, essad pacha, en sortant de l’hôtel continental,
rue castiglione à paris, tomba sous les balles d’un étudiant albanais, avni rous-
temi qui, comme beaucoup de ses compatriotes, avait vu dans la tentative d’essad
pacha de renouer avec les serbes, une trahison nationale. il eut, en tant qu’allié
de la serbie et de la france, et selon le vœu du roi alexandre, des funérailles so-
lennelles au cimetière militaire serbe à thiais où il repose sous un nishan, stèle
musulmane parmi une multitude de croix.
essad pacha fut victime tout autant de la politique adriatique italienne anti-
serbe dès la création de la yougoslavie à la fn de 1918, que de l’éternelle discorde
albanaise. et quant à celle-ci, il disait à Henry Barby :
Joffre commande l’armée d’un pays où règne l’union et la fraternité ; moi, je me
suis trouvé en présence d’un pays divisé, dont une moitié tient pour l’autriche et
l’autre pour la turquie. Je me suis trouvé seul, avec des idées et des intentions tout
à fait différentes.
1
autant les serbes ne devraient cesser d’honorer sa mémoire, autant les alba-
nais ne cesseront, et par la voix de leurs historiens, de la fétrir. le pire, c’est que
l’occident, lors des événements récents, est entré dans cette néfaste logique, en
mettant en avant tout ce qui est négatif dans les rapports entre serbes et albanais,
au lieu d’insister sur ce qu’il y avait de positif, comme précisément dans le cas
d’essad pacha et dans celui de skanderbeg lui-même qui, comme nous l’avons
démontré antérieurement, était d’origine serbe.
1. H. Barby, op. cit., p. 183.
230
OccupaTiON iTaLO-aLLemaNde
Agitation albano-croate, soutenue par les communistes au sein de la
Yougoslavie.
les albanais retombèrent à nouveau dans la malédiction antiserbe, si bien
qu’ils continuèrent au sein du royaume de yougoslavie, malgré le fait qu’ils y
avaient été intégrés comme des citoyens à part entière. cependant, ils ne cessèrent
de mener une activité subversive, en vue de la destruction de la yougoslavie. cette
activité était grandement encouragée par l’italie fasciste, où existait, depuis 1933,
un « comité kossovo », qui fonctionnait en collusion avec le mouvement oustachi
croate d’ante paveli¢, également basé en italie. le comte ciano, ministre des af-
faires étrangères italien, écrivait peu à la veille de la Deuxième guerre mondiale :
une fèvre guerrière s’est emparée des albanais. Nous pouvons nous rendre popu-
laires parmi eux, en nous faisant champions du nationalisme albanais.
et d’ajouter :
l’irrédentisme albanais est le poignard prêt à frapper dans l’échine de la yougosla-
vie.
sur le terrain, c’était surtout le mouvement des katchak, les hors-la-loi, infltré
d’albanie, qui provoquait des troubles en s’attaquant à la population.
le nationalisme et l’irrédentisme trouvèrent un allié important dans le parti
communiste yougoslave, opérant dans la clandestinité depuis 1919, et qui, déjà
lors de son quatrième congrès en octobre 1928 à Dresde, apporta son plein soutien
à l’agitation antiserbe aussi bien au kossovo qu’ailleurs. il est notamment dit dans
la résolution de ce congrès :
le parti déclare la solidarité des ouvriers et des paysans révolutionnaires des autres
nations yougoslaves, et avant tout de ceux de la serbie, avec le mouvement national
et révolutionnaire que représente le comité du kossovo et appelle la classe ouvrière
à aider de tout cœur la lutte du peuple albanais dépossédé et oppressé pour une
albanie indépendante et unifée.
1
et d’insister sur l’hégémonie grand-serbe, véritable obsession des communis-
tes yougoslaves, qui sera à l’origine de beaucoup de maux ultérieurs. le parti
communiste restera fdèle à ces options et les réitérera tout au long des années
1. Djoko sliéptchévitch, op. cit., p. 312.
231
trente, avant de se rendre compte, dès le début de la Deuxième guerre mondiale,
que le mouvement révolutionnaire albanais n’était au fond qu’un nationalisme
outrancier de la pire espèce.
aussi les beys albanais n’acceptaient qu’en apparence l’abolition de leurs pri-
vilèges féodaux, la réforme agraire, le retour des réfugiés serbes et l’arrivée de
quelque soixante mille immigrés serbes du monténégro, de Bosnie-Herzégovine
et de krajina – des mesures que le gouvernement royal avait prises pour instaurer
un état de droit et afn de rétablir l’équilibre ethnique rompu au kossovo.
D’autre part, les musulmans albanais du kossovo et de métochie rechignaient
à demeurer dans le cadre de la serbie d’autant plus qu’ils considéraient les serbes
comme leurs anciens serfs. tout comme l’avait fait bon nombre des musulmans
bosniaques, lors de la mise de la Bosnie-Herzégovine sous tutelle autrichienne,
après le congrès de Berlin, refusant de vivre dans un état chrétien et s’expatriant
vers ce qui restait de la turquie d’europe, au kossovo et en macédoine, mais
aussi en asie mineure. pareillement frent environ les 40 000 qui, dans les années
20, quittèrent de leur propre gré le kossovo pour aller s’installer en turquie et
en albanie. en 1931, les gouvernements turc et yougoslave conclurent un accord
prévoyant le transfert en turquie de tous les albanais qui ne souhaitaient pas vivre
en yougoslavie. l’accord fut confrmé en 1936 et le nombre prévu d’immigrants
s’élevait à 200 000, le côté turc ayant déclaré que cette population albanaise avait
une mentalité proche de celle des turcs et qu’elle pourrait être facilement assimi-
lée au sein de la turquie.
c’est dans ce contexte que l’historien vassa tchoubrilovitch rédigea un docu-
ment sur cette question refétant moins l’attitude du gouvernement yougoslave que
le point de vue d’un historien conscient de la gravité du problème. il n’empêche
que la propagande croate déterra ce texte au début des années 90, et l’inclut dans
le recueil Les sources de l’agression serbe, publié à Zagreb, pour être repris dans
la version française de cet ouvrage, rédigée par trois intellectuels croates vivant en
france, mirko grmek, marc gjidara et Neven simac, Le Nettoyage ethnique, une
idéologie serbe, publiée aux éditions fayard en 1993.
quant au projet turco-yougoslave de transfert des albanais, il échoua aussi
bien à cause de diffcultés fnancières auxquelles se heurta la partie turque qu’à
cause de l’éclatement de la seconde guerre mondiale et du démembrement de la
yougoslavie par les puissances fascistes en avril 1941.
En détachant le Kossovo de la Serbie, Hitler et Mussolini créent la Grande
Albanie. Reprise de la terreur albanaise contre les Serbes.
la chronique noire de la terreur albanaise au kossovo, reprit de plus belle à
l’ombre du nouvel occupant italo-allemand qui, à la suite de l’écrasement et du
démembrement de la yougoslavie début avril 1941, s’était partagé le kossovo,
la partie méridionale et occidentale de la province étant revenue aux italiens, la
232
partie septentrionale aux allemands, et deux districts de l’est aux Bulgares. Deux
mois plus tard, par le décret de mussolini du 29 juin 1941, le kossovo et une bon-
ne partie de la macédoine occidentale, étaient déclarées territoires faisant partie
de la grande albanie. un gouvernement fantoche y était installé avec mustapha
kruja comme premier ministre, venu avec les troupes d’occupation italiennes. peu
de temps après l’annexion, il déclarait :
seuls Hitler et mussolini, après la victoire des puissances de l’axe et l’instauration
du nouvel ordre européen, pourront assurer aux albanais leur état national dans le
cadre de frontières ethniques les plus larges, un état qui sera dans une association
indivisible avec l’italie fasciste.
comme les bandes de l’uÇk, lors de l’occupation du kossovo par les forces
de l’otaN en été 1999, les bandes de katchaks en même temps que les diverses
milices sur place, les redoutables vulnetaris, les volontaires, se sont rués en ces
mois du printemps 1941 sur la population serbe de la province. Dès le début des
hostilités ouvertes par l’allemagne nazie et l’italie fasciste contre la yougoslavie,
les albanais se mirent à piller les dépôts d’armes et de munitions de l’armée royale
yougoslave. ainsi, le 8 avril, soit deux jours après le bombardement de Belgrade
par la luftwaffe, les albanais s’emparèrent de 250 mitrailleuses lourdes, de 6 000
revolvers, de 10 000 fusils et d’énormes quantités de munitions du dépôt de Bets
près de Djakovitsa. Des armes que les albanais naturellement ne manquèrent pas
d’employer dans des actions sanglantes contre les serbes. ces actions à grande
échelle étaient patronnées par le comité kossovo. on verra renaître celui-ci à pa-
ris dans les années 90, en tant qu’organisation d’intellectuels français autour de la
revue Esprit, mais ayant le même but que le comité kossovo fasciste de l’époque,
à savoir un kossovo purement albanais.
Ferrat bey Draga, l’un des chefs albanais : « Il n’y aura plus de Serbes
sous le soleil de Kossovo ! »
le climat de haine et de pogroms qui régnait parmi les albanais envers les
serbes, est résumé par ces mots de l’un de leurs chefs, ferat bey Draga, qui s’ex-
clamait :
l’heure est venue de détruire les serbes… il n’y aura plus de serbes sous le soleil
du kossovo !
1
et Bedri pejani, en parfait accord avec lui, de lancer à son tour :
1. Douchan t. Batakovitch (Dußan t. Batakovi¢), Kosovo, la spirale de la haine, l’age d’Homme
1993, réédition 1998, pp. 43-44.
233
la population serbe du kossovo doit être expulsée aussi vite que possible. les
colons serbes devront être tués !
les foules albanaises déchaînées hurlaient aux serbes :
serbes, foutez le camp en serbie ! le jour noir est venu pour vous. Hé, serbes, c’est
notre terre, la terre de skanderbeg, partez en serbie tant que vous avez votre tête sur
les épaules ! Notre baba [père] Hitler est arrivé !
1
on pourrait croire, et les détracteurs de l’hégémonie grand-serbe n’ont pas
manqué une seule occasion pour l’affrmer, que cette attitude des albanais était
la réaction à la prétendue oppression serbe qu’ils auraient subie dans la yougos-
lavie royaliste. cependant ce n’est point le cas, puisque la plupart de ces chefs de
bandes et de criminels, étaient des dignitaires, des députés, des maires, des préfets
dans la yougoslavie du roi alexandre. ainsi ferat bey Draga lui-même avait été
grand propriétaire à mitrovitsa et ancien député au parlement yougoslave ; Xha-
fer Deva avait été commerçant et président de la commune de mitrovitsa et très
infuent dans d’autres districts ; séphédine bey mahmudbégovitch de petch, avait
été sénateur et ministre, de même que son frère Djevad bey ; suleyman bey tsér-
noglavitch, avait été le président de la commune de Djakovitsa pendant de longues
années ; Bayazit Bolietini, avait été offcier de l’armée yougoslave ; séïdo salié-
vitch portait plusieurs décorations yougoslaves ; Xhafer Bayramovitch, lui aussi,
avait été président de la commune de prenska et décoré d’une des plus hautes
distinctions serbes, celle de l’ordre de saint-sava, et ainsi de suite. Non seulement,
ils ne frent rien pour la protection des serbes, mais ils se distinguèrent tous par les
crimes les plus épouvantables contre eux.
la terreur albanaise fait rage : meurtres, rapts, viols, tortures, pillages, expul-
sions, usurpations ou destructions des biens, profanations des lieux de culte et des
cimetières. Des scènes de sauvagerie inimaginables eurent lieu : des massacres à la
hache, des arrachages d’yeux, des processions à travers les villages avec les têtes
coupées des serbes hissées sur des pics. c’est en vain que le parti communiste
yougoslave viscéralement antiserbe, essayait de mobiliser les albanais contre
l’occupant italo-germain. l’un des rares communistes albanais, ali choukria, en
informait ses supérieurs en ces termes :
les arnaoutes ne font pas beaucoup de différence entre les serbes communistes
et les serbes royalistes et autres. pour les masses populaires arnaoutes, les serbes
demeurent serbes, ennemis des arnaoutes, sans distinction et peu importe la façon
dont on les appelle, partisans ou tchetniks.
2
1. yanko vouyinovitch, Kossovo, lieu du jugement terrible, Belgrade 1989.
2. cf. Dimitri Bogdanovitch, Le livre sur le Kossovo, Belgrade 1985, p. 20.
234
De hauts responsables politiques et militaires italiens témoignent des
atrocités albanaises sur les Serbes.
Des troupes italiennes intervenaient quand elles pouvaient ; ainsi empêchèrent-
elles au dernier moment le massacre général des serbes à prichtina, planifé le jour
du Baïram 1941 ! les diffcultés qu’elles rencontraient et la terreur que subissait
la population serbe de la part des albanais, fgurent dans le rapport de l’armée ita-
lienne qu’a consulté smilia avramov, éminente juriste serbe, et qu’elle reproduit
dans son livre Le Génocide en Yougoslavie dans le contexte du droit international,
publié à Belgrade en 1992. ainsi les offciers et les diplomates italiens qui traver-
sent le kossovo, voient une multitude de cadavres serbes en décomposition. carlo
umilita, diplomate attaché au commandant des forces italiennes en albanie, le
général pirzzio Biroli, écrit :
les albanais veulent exterminer les slaves. […] Dans les rues, une foule de serbes
attend que passent les camions et les transporteurs de notre armée pour qu’on les
emmène en vieille serbie ou au monténégro où ils espèrent trouver le salut.
1
sur le chemin de prichtina à Djakovitsa, ils constatent que « plus une seule
maison n’a de toit et des hommes et des femmes décapités gisent au bord de la
route. » umilita dit plus loin :
le jour du Noël orthodoxe, les albanais ont tué des dizaines et des dizaines de
serbes, une multitude a été blessée, et seul l’intervention de nos carabiniers a
empêché la poursuite des massacres.
2
un rapport adressé, en 1943, au ministère des affaires étrangères à rome,
relate la chasse aux serbes du kossovo :
sous prétexte que tous les orthodoxes sont des ennemis jurés des musulmans et
qu’ils trament un complot contre le pouvoir actuel, les albanais ont commis les
plus terribles abus et se sont livrés aux persécutions les plus brutales vis-à-vis de la
communauté serbe. Des dirigeants de la questura (préfecture) de prichtina, comme
rok Narboni, ancien communiste, le commissaire ismaïl kemal, son adjoint riza
karoshi, s’y montrent particulièrement appliqués. ils font arrêter les serbes sans
raison, en les forçant à payer des sommes d’argent énormes pour pouvoir être
libérés ou s’enfuir. seuls ceux qui peuvent payer sont remis en liberté, les autres
sont déportés ou tués ; les femmes et les enfants connaissent le même sort. […]
a prichtina existe une bande de malfaiteurs, protégée par les autorités locales. la
minorité serbe vit dans des conditions vraiment épouvantables, sans cesse inquiétée
par la brutalité des albanais qui manifestent une haine raciste.
3
1. smilia avramov, smilia avramov, op. cit., p. 212.
2. Ibid., p. 214.
3. Ibid., pp. 206-20.
235
il est tout à fait certain que l’on pourra s’attendre à des récits pareils par des
responsables civils et militaires occidentaux ayant été au kossovo pendant et après
la guerre de l’otaN, concernant les crimes albanais qui y sont commis depuis
l’été 1999 sur les serbes. Déjà la légiste fnlandaise avoue dans son autobiographie
qu’elle a récemment publiée, qu’elle avait été forcée d’établir son rapport concer-
nant le fameux massacre de ratchak de sorte qu’il soit accablant pour les serbes
afn que l’otaN ait un prétexte pour se lancer dans sa guerre aérienne contre
la serbie. Du reste on a vu certains acteurs onusiens des événements de Bosnie,
comme David owen, à l’époque co-président de la conférence sur l’ex-yougosla-
vie, délier leurs langues dès la fn de leur mandat, dire ce qu’ils ont tu ou affrmer
le contraire de ce qu’ils ont soutenu durant ce mandat.
toujours est-il que les documents serbes concordent tout à fait avec les docu-
ments italiens, à cette différence près qu’ils sont plus nombreux et beaucoup plus
détaillés. l’un de ces documents, intitulé Les Crimes des Albanais commis sur
les Serbes de Kossovo et de Métochie durant cette guerre, rédigé en 1945 à partir
de dépositions des réfugiés serbes devant le commissariat aux réfugiés, ainsi que
devant la commission du saint-synode de l’église orthodoxe serbe, évoque puis-
samment, quoique d’une façon fragmentaire, la terreur albanaise qui s’abattit sur
les serbes kossoviens à l’ombre de l’occupation italo-allemande de la province.
ce document, comme tant d’autres relatifs au sort des serbes durant la seconde
guerre mondiale, fut occulté pendant les quarante ans de règne de tito, et ne vit
le jour que grâce à l’archimandrite, plus tard évêque, athanase yévtitch, qui le
déterra dans les archives du patriarcat et le publia dans son livre De Kossovo à
Yadovno, en 198 à Belgrade. c’était un des premiers ouvrages qui évoquait les
malheurs serbes à travers la yougoslavie occupée par l’allemagne nazie et l’italie
fasciste et leurs suppôts sur place, yadovno étant la montagne en Dalmatie dans
les gouffres de laquelle les fascistes croates jetaient leurs victimes serbes. une
partie de ce témoignage fut traduite dans le livre de l’archimandrite athanase,
Dossier Kossovo, cité amplement plus loin.
Témoignages des survivants serbes des massacres albanais au Kossovo et
en Métochie.
l’un des réfugiés, le professeur gavrilo koviyanitch de petch, raconte ainsi
le martyre de la population serbe jetée sur les chemins de l’exode en avril-mai
1941 :
Dans le district de petch, plus de 65 % et dans les districts voisins plus de 90 % de
maisons ont été incendiées. Des crimes et des supplices de toutes sortes du peuple
serbe sont indescriptibles. J’ai vu tout un feuve de réfugiés se diriger vers petch, et
de là, ne trouvant pas de salut, bifurquer vers la serbie et le monténégro, dans des
conditions les plus terribles auxquelles s’ajoutait un temps exécrable. Des vieillards
immobiles, des femmes exténuées avec leurs enfants, des malades pêle-mêle avec
236
le bétail affamé, tous, en pleurs et se lamentant, essayaient de sauver au moins leur
vie. les impitoyables arnaoutes et les patrouilles policières de petch rencontraient
ces malheureux au bord du désespoir et les dépossédaient de tout. a cette époque, la
présence des forces d’occupations était inexistante, si bien que l’arbitraire albanais
y faisait loi. […] les pierres se seraient attendries devant le martyre attendant les
réfugiés serbes qui montaient le déflé de rougovo et gravissaient le mont tchakor.
il y a eu le cas d’une mère qui, désespérée de voir ses trois enfants gelés et pris de
spasmes, les jeta dans la Bistritsa, avant d’y sauter elle-même.
1
il n’y avait personne pour s’apitoyer sur les réfugiés serbes ni pour les assister.
ceux qui restaient dans les villes, risquaient d’y subir un sort encore plus affreux,
comme on le voit dans la suite de ce témoignage :
une partie des familles serbes demeurait encore à petch, mais les arnaoutes
s’apprêtaient à les massacrer le 24 mai. les serbes en informèrent les autorités
italiennes. cependant, vers les dix heures, cinq mille albanais, diversement armés,
portant des drapeaux albanais ainsi que les images de leurs chefs, et poussant des
hurlements effrayants, commencèrent à affuer de toutes parts. la panique s’empara
de la multitude des serbes qui se trouvait dans les rues et qui se mit à fuir sous une
pluie de pierres. malgré l’intervention énergique de la police et des gendarmes
italiens, quatre serbes furent tués et tellement défgurés que leurs proches eurent du
mal à les reconnaître. la mère de vouk makétitch reconnut le cadavre de son fls
seulement d’après ses chaussures, tandis que raïko katnitch, tombé mort devant
la porte de mon domicile, a fait objet d’autres coups, jusqu’à ce que son crâne soit
complètement écrasé
2
, conclut le professeur Koviyanitch dans son terrible récit.
De son côté, le prêtre apostol popovitch de mitrovitsa, résume ainsi le grand
malheur des serbes :
J’ai quitté prichtina le 31 mai 1941, aussi bien dans cette ville qu’ailleurs au
kossovo, les turcs et les arnaoutes déchaînés et pris de rage, se sont mis à maltraiter
affreusement les serbes au point que ceux-ci souvent expiraient sous les coups. les
tortionnaires se livraient à la terreur sur tout le monde sans distinguer ni le sexe, ni
l’âge, ni la profession des victimes. Jour et nuit, les albanais sortaient par force les
citoyens paisibles de leurs maisons pour les emmener et les enfermer dans des lieux
étroits et étouffants. c’était affreux que d’assister à toutes ces exactions, à tous ces
rapts et pillages sans pouvoir rien faire.
3
les meurtres, les pillages, l’usurpation des biens serbes faisaient rage, de sorte
qu’il ne restait aux serbes, tout comme autrefois, d’autre choix que la mort, l’es-
clavage ou l’exil. s’il y a eu des cas où l’on retenait la population serbe, c’est que
les albanais, ayant purement et simplement rétabli le système féodal, avaient be-
1. archimandrite athanase yévtitch, archimandrite athanase yévtitch, De Kossovo à Yadovno, Belgrade, 198, p. 120.
2. Ibid., p. 120.
3. Ibid., p. 161.
23
soin de ces serbes pour la corvée, comme à l’époque turque. les beys reprenaient
aux serbes la terre qu’ils avaient reçue lors de la réforme agraire, qu’ils avaient
achetée ou mise en valeur, en leur ordonnant de surcroît de payer la dîme et de
donner une partie de leurs produits. milisav petrovitch d’orlovitchi en témoigne
ainsi :
après l’écrasement de la yougoslavie, les arnaoutes nous accablaient de diverses
charges pour nous montrer que leur temps était revenu et qu’il fallait que les serbes
fassent la corvée pour eux. Dans ma région, un certain Zeynel barïaktar était devenu
particulièrement violent, en nous ordonnant à nous, villageois d’orlovitchi, de
labourer sa terre. il a fait simplement savoir par l’intermédiaire du responsable du
village que trente à quarante hommes doivent se rendre tel ou tel jour pour effectuer
tous les travaux nécessaires sur ses terres. comme nous n’avions nulle protection,
nous avons dû satisfaire à ces exigences arbitraires de Zeynel.
1
D’autres témoignages font état de la grande détresse des serbes, laissés, dans
la plupart des cas, par l’occupant, à la merci des albanais :
les plus grandes persécutions de serbes, et leur déportation la plus massive, eurent
lieu immédiatement après les premières semaines de la débâcle de la yougoslavie.
tout s’est alors si défavorablement retourné contre les serbes qu’ils restèrent
impuissants. […] lorsque les serbes de l’armée yougoslave écrasée rentrèrent
chez eux, ce fut pour y tomber sur les albanais que personne n’avait désarmés et
qui s’étaient encore en plus armés en cambriolant des stocks militaires. aussi les
militaires serbes étaient-ils tués et dépouillés dans des embuscades et, au cas où
ils réussissaient à atteindre leur village, ils trouvaient généralement leurs foyers
déjà déserts, évacués, incendiés, pillés. tout se déroulait selon le plan prévu à une
vitesse incroyable. le pillage et l’expulsion forcée des serbes entraînèrent toute
la population albanaise, avec l’aide de très nombreux katchaks qui, en raison des
délits criminels, avaient auparavant dû émigrer en albanie et s’étaient précipités
pour revenir.
2
ces événements apparaissent comme une répétition générale de ceux qui se
sont déroulés depuis l’été 1999 au kossovo, d’autant plus que certains acteurs
étrangers du drame y participant de nos jours sont les mêmes, notamment les al-
lemands et les italiens :
l’armée allemande ft son entrée au kossovo dès le 9 avril 1941 ; elle arriva le
1 avril à petch, ville principale, et déjà ville frontière de la métochie. elle remit
ensuite ces régions à l’italie, à l’exception de trois districts au nord du kossovo
(kossovska mitrovitsa, voutchiterne, poduyevo). l’armée italienne entra dans le
district de métochie. les allemands étaient totalement indifférents aux expulsions
des serbes. on voyait même qu’ils étaient d’accord avec cela. la seule chose
1. Ibid.
2. archimandrite athanase Jevtitch, archimandrite athanase Jevtitch, Dossier Kossovo, l’age d’Homme, 1991,p. 11.
238
qui les préoccupait était d’assurer un ordre relatif dans les villes et sur les routes
principales. les italiens nous témoignèrent beaucoup plus de sympathie. au début
ils ordonnèrent ça et là que les expulsions fussent arrêtées, et même ils invitèrent
les réfugiés à retourner chez eux. mais le mouvement des albanais était tellement
fort et si bien organisé qu’il passait outre les ordres italiens dans le village. plus tard
en raison de la situation défavorable de la guerre pour eux, les italiens devinrent de
plus en plus souples.
1
Les Albanais renouent avec leurs pratiques violentes de toujours, comme le
relatent les documents irréfutables.
le dénommé radé savélitch, qui dut s’enfuir du kossovo en 1943, relate ainsi
le triste sort des serbes du kossovo sous la triple occupation italienne, allemande
et albanaise. les femmes étaient particulièrement visées. les albanais renouaient
avec leurs ignobles pratiques, décrites plus haut par victor Bérard et les autres :
les albanais de petch et des environs, dans les bestialités de toutes sortes qu’ils
exercent contre la population serbe depuis avril 1941, ne reculent pas devant les
violences les plus brutales vis-à-vis de la population féminine de nationalité serbe.
les violences de ce genre en sont arrivées à leur point culminant au cours des
derniers mois de 1943. un groupe d’albanais de ces régions a même enlevé de
force de jeunes personnes de sexe féminin, surtout des jeunes flles, en employant
soit la force physique, soit une contrainte morale (d’habitude en menaçant : « on
tuera tous les membres de ta famille »).
toutes les jeunes flles sont amenées de cette manière, sans aucune cérémonie
préalable, ni de nature civile ni de nature religieuse. toutes les personnes du sexe
féminin qui ont été prises, ont été enlevées dans la rue, comme des bêtes sauvages,
si bien que presque toutes les jeunes femmes de petch, comme dans toute la région
qui est maintenant sous l’autorité des albanais locaux, n’osent plus sortir, mais se
cachent à l’intérieur des maisons, y vivent dans une peur constante.
2
la situation ressemble à s’y méprendre à celle qui suivit l’occupation du kos-
sovo par l’otaN en juin dernier, aussi bien pour ce qui est des personnes et de
leurs biens que pour ce qui est des lieux de cultes serbes. radé savélitch pour-
suit :
aussitôt après ma fuite de petch, un grand massacre de serbes a eu lieu. Dans
la ville même, on en a tué cinquante, et trente dans les environs, en même temps
que trois albanais du lieu. a petch, pendant ma fuite est venu un détachement
volant composé d’albanais de kossovska mitrovitsa. c’est lui qui, poussé par les
albanais de petch et des environs, a commis ce massacre. ce détachement volant
était conduit par Xhafer Deva, aujourd’hui (1943) occupant le poste de ministre
1. Ibid.
2. Ibid., p. 85.
239
de l’intérieur de l’albanie, et de Bayazit Bolietinatz, ancien offcier de l’armée
yougoslave.
le même document établi par l’église orthodoxe serbe à la fn de la guerre,
répertorie ces crimes albanais selon cet ordre :
les atrocités des albanais, principalement des albanais musulmans, ont dépassé
tout ce dont les gens ont le souvenir, même dans les régions qui depuis les temps
très anciens sont si mal famées et si célèbres pour leur sauvagerie.
le pillage de tout et de chacun, si bien que les expulsés ne partaient dans la plupart
des cas qu’avec leur âme nue, heureux d’avoir sauvé leur tête ; ou bien s’ils avaient
emporté quelque chose, d’autres albanais le leur volaient en chemin.
les extorsions les plus éhontées, en grande partie des napoléons d’or albanais que
les serbes devaient payer, pour rester en vie, soit au prétendu garde que les autorités
communales recommandaient à certains villages, soit à la gendarmerie offcielle
elle-même, ou encore pour racheter un enfant arraché et emmené dans la forêt qui,
après un délai fxé, aurait été égorgé, etc.
les bastonnades cruelles, impitoyables, jusqu’à la perte de connaissance qui
souvent aboutissaient à la mort.
les meurtres sur le seuil de la maison, les meurtres à travers la fenêtre pendant
que l’homme est assis pour dîner, les meurtres par la bombe lancée dans la maison
depuis l’obscurité, les meurtres en embuscade sur chaque route, les meurtres jusque
dans les locaux offciels, de la part des organes offciels de la commune ou du
district, les meurtres à la suite de grandes attaques massives, une énorme ruée de
plusieurs milliers de gens sur tel ou tel village serbe, les meurtres massifs dans
les manifestations au milieu de la ville de petch ou au milieu d’urochévats. et si
encore on avait tué les serbes d’une manière simple !
1
c’est encore du déjà vu lors des événements ayant précédé l’intervention de
l’otaN contre les serbes, et lui ayant succédé. Décidément, il n’y a rien de nou-
veau au kossovo depuis des siècles.
le document attire plus particulièrement l’attention sur le sort des femmes
serbes, victimes des violences de la part des albanais :
il y a peut-être quelque chose de plus terrible que la mort, voire que le meurtre
sous la torture. c’est quelque chose qui n’est possible sur nos terres que chez les
albanais. le rapt forcé des femmes serbes, surtout des très jeunes flles, et leur
mariage forcé, sans parler du viol qui est habituel chez eux. Dans ce cas, comme
le citent des témoins de partout, il est certainement beaucoup plus dur pour les
familles de ces malheureuses, de songer à la mort lente toute la vie durant de leurs
enfants dans un foyer d’une autre religion et de mœurs totalement opposées, que de
les avoir vues mortes aussitôt.
2
1. archimandrite athanase Jevtitch, op cit. p. 13.
2. Ibid., p. 13.
240
Des lieux de culte, dont le célèbre monastère de Dévitch, sont détruits. La
splendide laure de Detchani échappe par miracle à ce triste sort.
tout comme sous l’occupation turque, puis communiste et, depuis dix ans,
celle de l’otaN au kossovo, les albanais se tournèrent également contre les
églises et les cimetières, afn d’effacer les témoignages de la présence serbe dans
la province, et assouvir leur haine atavique de tout ce qui est serbe et chrétien. la
plupart des églises de métochie furent rasées dès le début de l’occupation italo-
allemande, y compris le célèbre monastère de saint-pierre de koricha près de
prizren, ainsi que celui de Dévitch à Drénitza dont il ne resta pierre sur pierre.
l’écrivain yanko vouyinovitch, originaire du kossovo, relate ainsi la destruction
du monastère de Dévitch :
en avril 1941, les soldats italiens pénétrèrent dans le monastère et s’emparèrent
des objets de valeur, sans toutefois dépouiller complètement les moines. Bientôt
les albanais des villages voisins occupèrent Dévitch, en chassèrent les moines et
tuèrent ceux parmi eux, dont l’higoumène Damascin Bochkovitch, qui refusaient de
partir. après s’être emparés des meubles et de tout ce qui pouvait leur servir, ainsi
que du bétail, les albanais remplirent l’église de caisses de munition et d’obus,
laissés par l’armée yougoslave défaite, et allumèrent la mèche. en quelques minutes
l’ensemble monastique, comprenant quatre églises et les bâtiments annexes, fut
réduit à un gigantesque tas des ruines où disparurent pour toujours des trésors
inestimables, des fresques, des icônes, des iconostases sculptées en bois, des livres
sacrés et conservés depuis des siècles.
1
Naturellement les albanais usurpèrent les propriétés monastiques comprenant
plus de trois cents hectares de terres cultivables, de vignobles et de forêts. le
monastère de saint-marc au bord de la koricha, près de prizren, fut pillé et très
endommagé, tandis que l’église de samodréjà, celle de saint-pierre-et-paul ainsi
que celle de goriotch près d’istok, furent transformées en prisons pour les serbes,
d’autres en écuries. même la célèbre laure de gratchanitsa, l’un des monuments
les plus prestigieux de l’art médiéval serbe, n’échappa pas aux déprédations.
les albanais s’en prirent également aux monuments serbes sur les places pu-
bliques, abatant, par exemple, la statue du roi pierre à ghnilane, et en la traînant,
ensuite, sur une charrette à fumier, à travers la ville. De telles scènes allaient se
reproduire en été 1999 au kossovo, avec les statues du tsar Douchan, du poète
Niégoch, du philologue vouk karadjitch, entre autres.
l’une des merveilles de l’art de la chrétienté orthodoxe, l’église du christ pan-
tocrator à Detchani, faillit être détruite à deux reprises : une première fois lorsque,
en 1943, sur ordre de mustapha kruja, le monastère fut assiégé par plusieurs cen-
taines d’albanais, mais l’higoumène avait réussi à avertir à temps le commande-
ment italien à petch, qui en assura la protection ; une deuxième fois en 1944, lors-
1. yanko vouyinovitch, yanko vouyinovitch, op. cit., p. 230.
241
que l’un des chefs de bandes, Bayazit Bolietinatz, ordonna aux prêtres de quitter
le monastère, afn de l’incendier, mais le moine makarie, se rasa la barbe, s’habilla
en habit shiptar et, forçant le blocus du monastère, atteignit petch pour y alerter les
troupes allemandes, qui bientôt dispersèrent les assaillants.
1
ce fut également le contingent italien de la kfor qui, en été 1999, sauva Det-
chani de la destruction, ainsi que l’église patriarcale trinitaire de petch.
Le peu de résistants communistes constatent une adhésion totale des
masses albanaises à la politique d’Hitler.
le climat de terreur dans laquelle était plongée la province serbe aux mains des
albanais et de leurs protecteurs italo-allemands, est relaté également dans les rap-
ports, adressés aux organes supérieurs du parti, par des communistes locaux opé-
rant dans la clandestinité. ils le faisaient un peu à contrecœur, car le comportement
des albanais contredisait leurs idées internationalistes, ainsi que leur orientation
résolument antiserbe, mais ils ne pouvaient pas ne pas dire la vérité tellement elle
était terrible. ainsi ali choukria, l’un des rares communistes schiptars, écrivait en
novembre 1941 au comité du parti de la région :
les albanais ne font pas beaucoup de différence entre les communistes et les
tchetniks en serbie. pour les masses albanaises, les serbes sont les serbes, ennemis
des albanais, qu’ils soient communistes ou tchetniks.
2
un autre résistant albanais, saïd Bakali Jakupi, est encore plus explicite sur
cette obsession albanaise de chasser tous les slaves du kossovo, afn de s’en em-
parer totalement et de le rendre purement albanais. il écrit ces lignes tout à fait
prophétiques par rapport aux événements actuels :
les shiptars ne veulent nulle coopération avec les slaves, ils ne veulent pas d’eux
ici. quand ils entendent qu’un malheur quelconque est arrivé aux slaves, qu’ils
soient partisans ou tchetniks, ils s’en réjouissent. leur but est que le valaque (serbe)
soit lésé et que le turc (albanais) reste sur ce qu’il considère comme sa terre. ils
extermineraient jusqu’au dernier serbe se trouvant au kossovo et à Doukadjine,
tellement est grande leur haine des slaves. J’ai compris que presque tous pensent
ainsi.
3
évidemment Bakali Jakupi, comme les quelques autres résistants albanais, dé-
nonçait l’abus du nom de skanderbeg par leurs compatriotes fascistes. De son côté
le comité du parti de la région du kossovo, faisait, dans un document diffusé à la
fn de 1942, le constat suivant :
1. Ibid.
2. Dimitri Bogdanovitch, op. cit. p. 208.
3. smilia avramov, op. cit. p. 208.
242
une partie des masses albanaises souhaite la victoire du fascisme allemand, le
considérant comme son libérateur ; une autre partie souhaite également la victoire
du fascisme, mais par peur des slaves ; une troisième partie, la moindre, souhaite le
départ à la fois de l’occupant et des slaves.
1
la résistance albanaise au fascisme était quasi inexistante, puisque sur près de
500 000 albanais que comptait le kossovo à la veille de la guerre, il n’y avait que
20 communistes, le reste sur un total d’environ 250 membres du parti étant les
serbes et les autres. les unités de partisans étaient plutôt embryonnaires, compte
tenu du degré de collaboration de la population avec les occupants. une lettre d’un
groupe de résistants communistes serbes, datée du 1 avril 1943, en dit long :
où que nous allons, nous nous heurtons à une réaction hostile. sur la route où
auparavant nous marchions librement, à présent on tire sur nous. les carabiniers
connaissent chacun de nos mouvements. chaque paysan, chaque berger espionne.
si un ou deux parmi eux tirent sur nous, alors non seulement le village entier, mais
tous les villages voisins se mettent à nous tirer dessus. Nous devons faire attention
même aux chiens, la faim brisant la morale. l’ennemi avec les paysans shiptars, est
partout en offensive.
2
Les Allemands font ressusciter la Deuxième Ligue de Prizren.
La création de la Waffen-SS division albanaise et ses sinistres exploits.
les albanais du kossovo étant si passionnément dévoués à l’allemagne nazie
et à l’italie fasciste, leurs chefs, avec Bedri pejani, président de la seconde ligue
de prizren, accueillent avec enthousiasme l’initiative allemande de créer une se-
conde ligue albanaise qui garantirait à la fois l’unité des albanais dans les Balk-
ans et constituerait la deuxième forteresse allemande dans cette partie de l’europe,
la croatie oustachie étant la première.
plus la guerre se prolongeait, plus le kossovo s’enfonçait dans la terreur que
faisaient régner diverses unités, telles que Vulnetari, signifant volontaires, Balli
Kombëtar, front national, ou Redzement Kosova, régiment du kossovo, formées
par les chefs de différents clans albanais. la situation s’aggrava avec la capitula-
tion de l’italie fasciste, le 8 septembre 1943, les dirigeants albanais se tournant
alors résolument vers l’allemagne nazie, afn que celle-ci les aidât à légitimer le
maintien de la grande albanie. Dans ce but, ils recréèrent, vers la mi-septembre
1943, la seconde ligue de prizren. et tout comme les notables islamo-bosniaques
avaient adressé, un an plus tôt, par une lettre à Hitler, l’assurance de leur loyauté,
voire de leur origine aryenne et les louanges des exploits de l’armée allemande, les
1. Ibid., pp. 219-220.
2. Ibid., p. 209.
243
notables musulmans albanais, organisés dans la seconde ligue de prizren, s’adres-
sent, en mars 1944, en ces termes à Himmler :
le comité général de la seconde ligue de prizren, considérant l’actuelle phase de la
guerre, dont les tensions infuent encore plus sur notre problème albanais, a décidé,
en plein accord avec le gouvernement et le peuple albanais, de militariser tout le
kossovo, ainsi que les autres territoires albanais qui, grâce à l’héroïsme de l’armée
allemande, sont rattachés depuis 1941 à l’albanie. ce serait la façon d’assurer la
libération complète du peuple albanais, qui reste du côté du reich allemand.
1
en fait l’idée de la mise sur pied d’une armée albanaise émane des allemands
qui, après la capitulation de l’italie en septembre 1943, connaissent de plus en plus
de diffcultés face à l’ampleur de la résistance yougoslave, mais aussi albanaise
animée par les yougoslaves en albanie même. cette force devait être constituée
sur le modèle de la sinistre division SS Handschar, créée en automne 1943, de Bos-
niaques musulmans, avec la bénédiction du grand mufti de Jérusalem, el Husseini
qui, après sa rencontre avec Hitler, se rendit à sarajevo pour y passer en revue la
nouvelle unité qui allait se distinguer elle-même par des crimes innombrables.
Bientôt, suivant l’ordre d’Heinrich Himmler du 1 avril 1944, fut créée sous
le nom de Waffen Gebrigs Division SS Skanderbeg, cette unité composée de mu-
sulmans albanais – il y avait quelques centaines de catholiques albanais – pour la
plupart de kossovo, et naturellement placée sous le commandement des généraux
allemands, d’abord de Joseph fitzhum, puis d’august schmidhuber.
ce n’est que durant les premiers mois de 1944 que cette unité allait être formée,
suite à la collaboration des autorités locales albanaises et de Berlin, notamment
avec Heinrich Himmler, comme le racontent laurent latruwe et gordana kostic,
auteurs d’un ouvrage récent extrêmement complet sur la Division Skanderbeg,
mais qui traite largement de la question du kossovo depuis la fn de l’époque tur-
que et surtout durant la première yougoslavie de 1918 à 1941. ils écrivent :
face à la pression des maquis communistes albanais et yougoslaves, Bedri pejani
écrit une lettre offcielle au reichfürher-ss Heinrich Himmler, le 19 mars 1944,
dans laquelle il demande à ce que les formations militantes albanaises puissent être
armées par les forces allemandes de sécurité. il promet au reichfürher de pouvoir
lui allouer quelque « 150 000 volontaires », tous issus du comité kossovo, du Bk
et de la seconde ligue de prizren. peut-être espère-t-il former avec l’aide du reich,
une milice musulmane comme il en existe en Bosnie et en sandjak. mais c’est à la
Waffen-ss que l’on destine ces volontaires albanais. en avril 1944, fitzhum trouve
une énième parade pour compléter les rangs des « volontaires » pour la Waffen-ss :
il décide, en accord avec Berlin, la levée de 8 250 soldats pour l’armée régulière
albanaise et de 2 400 gendarmes de plus.
2
1. sinan Hassani, Kosovo, vérités et illusions, Zagreb 1986, p. 118.
2. laurent latruwe, gordana kostic, La Division Skanderbeg, Histoire des Waffen-SS albanais,
Des origines idéologiques au dbut de la Guerre froide, godefroy de Bouillon, paris, 2004, p. 140.
244
et voici un extrait de l’acte de naissance de la Division Skanderbeg, signé par
Himmler et contresigné par le général Jozef fitzhum, son premier commandant :
la division ss albanaise sera composée de musulmans et de catholiques de race
albanaise et principalement issus des territoires de la grande albanie. le régiment
du kossovo, les milices ljuboten et les membres de la seconde ligue de prizren et
du Balli kombëtar, se tiennent à la disposition de la division pour que des hommes
y soient sélectionnés. Du côté des divisions prinz eugen et Handschar, des offciers
et des sous-offciers parlant l’allemand, le serbo-croate et l’albanais seront mis à
disposition de l’encadrement de la division. Des allemands de souche, issus du
sD et des unités de sécurité viendront compléter cet encadrement. ils doivent être
soumis à inspection lors de leur sélection, avant même l’inspection générale de la
division.
1
le plus effrayant exploit de cette division fut le massacre de la population
civile du village de velika près du mont tchakor à la frontière du monténégro et
de la métochie, le 28 juillet 1944. la Division Prinz Eugen, qui à ce moment ef-
fectuait des opérations contre les résistants communistes serbes dans cette région,
laissa à la merci de la Division Skanderbeg, qui la secondait, la population locale,
notamment celle de velika, comptant environ 800 âmes, qui fut rassemblée au
milieu de l’agglomération.
laurent latruwe et gordana kostic ayant examiné et recoupé nombre de té-
moignages, relatent ainsi le terrible massacre qui s’ensuivit :
les premières minutes se passent à peu près normalement : anton ordonne aux
civils de fournir eau et nourriture pour ses hommes. la population de velika
s’exécute, mais elle n’a presque rien : les partisans ont quasiment tout pris. le
village complètement encerclé, la peur et la panique commencent à s’emparer des
habitants. Werner anton, juché sur sa kubelwagen, s’adresse à la foule : tout le
monde doit sortir des habitations et s’aligner sur la place du village. apparemment,
il n’y a aucune raison particulière pour cela : les ordres du lieutenant-colonel gross
sont sans ambiguïté : rien ne doit être fait à la population de velika. alors que
les premiers civils arrivent sur la place non sans inquiétude, un détachement de
Waffen-ss albanais s’en prend aux habitations vides. les premières grenades
incendiaires sont jetées sur les maisons. la population affolée tente de fuir. c’est
le signal du massacre.
la suite de l’affaire n’est connue que grâce aux divers témoignages de rescapés
de ce qui s’appellera par la suite « le massacre de velika ». sur la base de ces
témoignages de civils, nous avons pu reconstituer ces trois heures d’horreurs,
imputables aux seuls Waffen-ss albanais. trois enfants échapperont au massacre :
deux, protégés par l’amoncellement de cadavres et un troisième caché sous des
ruines. D’après les corps retrouvés sur place, les familles des victimes et des
témoins des villages environnants ont pu faire la reconstitution des événements.
ces derniers parlent souvent de soldats portant des calottes blanches à l’affût de ce
1. Ibid., p. 42.
245
qui brille. les ss albanais s’en prennent littéralement à tout ce qui bouge. passage à
tabac, viols, égorgements, mutilations, assassinats ont rythmé les scènes d’horreurs.
les reconstitutions postérieures parlent de dépeçage de corps humains ; certaines
femmes été précipitée vivantes dans les foyers d’incendies.
1
Bilan de cette orgie sanglante qui dura deux heures quinze : 63 personnes
dont beaucoup d’enfants, sans compter les victimes des villages environnants que
les ss albanais se mirent à nettoyer.
Les Juifs kossoviens spoliés, assassinés, déportés.
les deux historiens se penchent également sur le sort des Juifs du kossovo vis-
à-vis desquels la terreur germano-albanaise, s’intègre parfaitement dans le cadre
du programme nazi de la solution fnale. Bien que, déjà en mai 1941, le comité
kossovo, constitué de fascistes albanais notoires, comme Xhaver Deva, le maire
de mitrovitsa, ordonna la saisie des biens de cette ville, les Juifs dans le cadre de la
grande albanie furent au début relativement épargnés. Non pas parce que les alba-
nais auraient été tolérants ou philosémites, mais parce que la grande albanie, créée
par mussolini et Hitler, se trouvait dans sa plus grande partie sous l’occupation des
italiens qui avaient une politique beaucoup plus souple envers les Juifs, que les
allemands. toutefois, sur l’insistance des autorités du reich auprès des italiens, au
printemps 1942, les collabos albanais procédèrent à une première rafe et livraison
d’une cinquantaine de Juifs kossoviens dont nombre d’enfants, qui furent transpor-
tés dans un camp ouvert par l’occupant à la périphérie de Belgrade, et tous fusillés.
cependant, suite à la capitulation de l’italie en automne 1943, le comportement
envers les Juifs dans les Balkans changea radicalement. parmi les premiers furent
frappés les Juifs de pichtina, dans des conditions que rapporte le couple historien :
Dans le cadre de la solution fnale du problème juif en europe, une rafe est
organisée contre les Juifs majoritairement sépharades de la mahala de pristina, le
14 mai 1944. sur ordre de la section ivB/4 du sD de Belgrade, rasid mehmedali,
maire de pristina, a préalablement fourni la liste des personnes juives à arrêter.
au petit matin, une kompanie de ss de la caserne avni rustemi de mitrovica est
requise pour appuyer les gendarmes albanais et la shupo. les ss et les miliciens
albanais mettent à sac les quartiers où sont regroupés ces kosovars juifs, pillent leurs
appartements et leurs maisons. la moindre résistance est sévèrement réprimée :
moshe asher et son fls solomon sont passés à tabac, puis fusillés sur le champ
pour s’en être pris à deux ss-schütze albanais qui emportaient leurs meubles.
pour cette première rafe, les ss albanais peuvent s’enorgueillir d’avoir arrêté 281
Juifs de pristina, hommes, femmes et enfants, qu’ils s’empressent de parquer dans
l’ancienne caserne militaire de la ville avant leur départ par le train en allemagne,
via le camp de regroupement de Zemun-sajmiste près de Belgrade. […]
1. Ibid., pp. 1-18.
246
entre le 28 mai et le 5 juillet 1944, période importante de rafes antisémites au
kosmet, les ss albanais, soutenus par des miliciens du Bk, mettent la main sur
519 autres « Juifs, communistes, partisans et individus douteux ». ils brûlent de
surcroît la synagogue de pristina et rasent le vieux cimetière juif de cette même
ville. 249 personnes sur l’ensemble de ces civils juifs et non juifs sont déportées
dans des camps en direction de l’allemagne ou des territoires polonais occupés par
le reich.
la dernière rafe antisémite se déroule quelques jours avant l’évacuation du
kosmet par les forces allemandes, le 2 octobre 1944 : 210 Juifs sont renvoyés vers
Zemun.
1
il faut compléter ce bref aperçu du sort de Juifs du kossovo par des informa-
tions fournies par ∫edomir prlin©evi¢ (tchedomir prlintchevitch), président de la
communauté juive de prichtina et directeur des archives du kossovo, qu’il donna
au lendemain de l’occupation du kossovo par les troupes de l’otaN, suivie par
les dévastations de la province par les albanais, en été 1999. Naturellement il fut
obligé de fuir avec les serbes, alors que les archives avec deux millions des livres
en diverses langues, furent livrées aux fammes. il évoque, dans le contexte du
nettoyage ethnique qui se déroulait alors sous les auspices de l’otaN, le sort des
Juifs kossoviens durant la seconde guerre mondiale, en déclarant, entre autres,
qu’ils auraient été tous éliminés, si un train chargé de la dernière fournée de Juifs
en direction de treblinka et de Bergen-Belsen, n’avait pas emprunté une fausse
voie et ne s’était pas retrouvé en serbie orientale occupée déjà par les unités de
l’armée rouge, si bien que ces Juifs ont été sauvés.
2
faut-il rappeler que les
autres Juifs yougoslaves, notamment en croatie et en Bosnie-Herzégovine, parta-
gèrent le même sort atroce avec les serbes ? ceux qui ne furent pas déportés dans
les camps en allemagne et en pologne, furent exterminés pour la plupart dans le
camp croato-oustachi de la mort à Jasenovac, au nombre de 35 000 avec environ
un million de serbes.
or, lors de la désintégration de la yougoslavie et des guerres interethniques qui
en résultèrent, la quasi-totalité de la nomenclature juive politique et médiatique en
occident se leva, au grand scandale de la conscience, contre les serbes ! ils se
frent les avocats les plus farouches des descendants de leurs bourreaux oustachi-
croates, islamo-bosniaques et albano-kossovars, madeleine korbel-albright, que
justement les serbes avaient sauvée de la déportation dans les camps de la mort,
conduisant la croisade de l’otaN contre eux ! a en croire l’écrivain ismail ka-
daré, elle serait promue tante de tous les Albanais, alors que Bernard kouchner,
qui s’était tant investi pour que les serbes perdent le kossovo, lui, aurait mérité le
titre du héros national albano-kossovar.
1. Ibid., pp. 154, 155, 156.
2. cf. www. the emperor’s New clothes. com (teNc), le site de Jared israel, de même que de
nombreux textes de Julia gorin, notamment sur frontpagemagazine. com
24
par ailleurs, cette douloureuse question fut posée avec force par notre regretté
ami, enriko Josif, éminent intellectuel et compositeur judéo-serbe de Belgrade,
qui lançait, en pleine guerre de Bosnie et de krajina, alors que les campagnes
médiatiques féroces contre les serbes se succédaient, son appel à la conscience
juive, en s’exprimant ainsi :
tous les prophètes d’israël ne pourraient exprimer leur stupeur devant ce
qu’écrivent, signent et déclarent certains membres éminents de la communauté juive
en occident. […] le judaïsme, au cours des siècles de son existence de proscrit,
n’a jamais failli aussi gravement, à quelques salvatrices exceptions près, à la règle
sacrée de l’éthique juive : ne jamais persécuter celui qui est persécuté, car nous le
fûmes pendant des millénaires. […]
pas plus que nous n’accepterions de vivre de nouveau sous la croix gammée,
les serbes n’acceptent de vivre sous les drapeaux oustachis, croate et islamiste
bosniaque, sous lesquels ils ont subi un véritable martyre. et c’est cette lutte du
peuple serbe pour sa survie qui semble alimenter la rage des fauteurs de guerre, qui
ne font qu’aggraver les malheurs des serbes et des autres peuples yougoslaves.
et d’appeler les Juifs à être solidaires avec le peuple serbe dans la tourmente
qu’il traverse, à ne pas participer à la terreur médiatique contre lui, car ce dont
on l’accuse n’est que mensonge, et en s’y obstinant on ne fait que s’enfoncer
davantage dans la faute, dans le crime, dans le génocide aussi bien contre les
âmes que contre le corps, notamment par un procédé de satanisation qui est sans
précédent dans l’histoire du monde.
ces paroles, dignes de celles des plus grands justes, avaient de quoi nous conso-
ler au moment où elie Wiesel, prix Nobel de la paix, suppliait clinton de faire la
guerre aux serbes, où les deux Bernard, kouchner et Henri-lévy, se couchaient
devant l’islamiste alija izetbegovi¢, où alain finkielkraut était immergé dans son
délire croate… Hélas, l’appel d’enriko Josif, bien qu’adressé sous forme de lettre
ouverte à Joseph sitruk, grand rabbin de france, fut occulté par la presse, et ne put
paraître que trois ans après avoir été rédigé et publié par la presse serbe, dans la
revue Balkans-Infos qu’un groupe de personnalités françaises et serbes avec louis
Dalmas en tête avaient fondée, en désespoir de cause, en 1996.
1
cependant, pour revenir dans les Balkans à la fn de la seconde guerre mon-
diale, les communistes qui avaient tant compté sur les masses populaires, aussi
bien au kossovo qu’ailleurs en yougoslavie, continuaient à se lamenter de l’attitu-
de des masses albanaises, comme le résume le représentant local du parti, Bochko
tchakitch, dans sa lettre au comité central, en avril 1944 :
l’occupant a réussi, à peu d’exceptions près, à mobiliser les masses shiptares. […]
Des arrestations, des brutalités et des meurtres massifs de la paisible population
1. enriko Josif, Appel à la conscience juive, Balkans-infos, n° 13, mai 199 : www. b-i-infos.
com
248
serbe, ont eu lieu. la survie lui étant devenue impossible, elle est contrainte de fuir
dans les conditions les plus diffciles.
1
encore du déjà vu et vécu au kossovo en cette année 1999. cependant plus il
devenait évident que l’allemagne hitlérienne allait perdre la guerre, plus l’angois-
se s’emparait des albanais. alors que la libération du kossovo était imminente,
le dirigeant local du parti, tankosava simitch, écrivait en septembre 1944, à son
comité central :
une peur indescriptible du lendemain a saisi les foules shipttares. tandis que ceux
parmi les schiptars qui se sont fait bourreaux, se repentent actuellement de ne pas
avoir terminé à temps le massacre des serbes, afn de ne plus avoir à présent à
s’en soucier, les autres, qui étaient demeurés plutôt passifs, se reprochent d’avoir
permis aux mauvais éléments parmi eux de s’être adonnés à des crimes dont ils
craignent que la responsabilité ne retombe sur eux tous. […] a présent chacun
d’entre eux s’emploie de toutes ses forces à s’approcher de quelque famille serbe
afn d’obtenir des garanties pour avoir la vie sauve. ils promettent, en contrepartie,
qu’ils empêcheront au moment du départ des allemands, le massacre du restant des
serbes, si on essayait d’en fnir.
2
et pourtant les communistes yougoslaves, lors de la conférence, le 31 décem-
bre 1944, dite de Bouïan, localité en territoire albanais, ne s’opposèrent point à la
résolution émise par cette conférence : l’intégration pure et simple du kossovo et
de la métochie à l’albanie. certes, seulement six délégués serbo-monténégrins
sur un total de quarante-neuf, participaient à cette conférence, tous les autres étant
des albanais locaux, puisque, nous l’avons vu, il n’y en avait au kossovo et en
métochie qu’une trentaine. et bien que les décisions de cette fameuse conférence
fussent ultérieurement abolies par le comité central du parti communiste you-
goslave, cet acte ne cessera d’être invoqué durant le long règne d’enver Hoxha,
comme une véritable charte de revendications albanaises du kossovo.
a peine libéré en novembre 1944, le kossovo allait devenir pour plusieurs
mois le théâtre d’événements sanglants. les unités de l’armée de libération, ayant,
pour la plupart, quitté le kossovo pour poursuivre les troupes allemandes en retrait
vers le nord, les chefs albanais grandement compromis, comme Xhafer Deva, en
collusion avec ceux qui, bénéfciant d’une amnistie de la part des communistes,
comme chaban polluzha, s’étaient avec leurs milices ralliés à ce dernier, déclen-
chèrent, en décembre 1944 dans la région de Drenitza, une rébellion armée en ap-
pelant à ce que « tous les albanais se lèvent comme un seul homme pour défendre
une albanie purifée des serbes. »
là encore laurent latruwe et gordana kostic nous renseignent de façon très
complète sur ces événements :
1. Ibid.
2. Ibid., p. 209.
249
Début 1945, les insurgés albanais représentent une force de 34 000 hommes, dont le
noyau dur se compose des 5 000 à 6 000 déserteurs de la -ème Brigade du kossovo-
métochie, commandée par chaban polluzha. en effet, une partie des irrédentistes
albanais nouvellement ralliés au titisme s’est retrouvée incorporée dans cette brigade.
pour eux, il était hors de question de quitter le kossovo pour aller combattre « pour
les serbes » sur le front de syrmie. ce revirement massif du contingent albano-
kossovar semble être en grande partie dû à l’attitude passive des communistes vis-
à-vis des irrédentistes opportunément ralliés aux partisans. il est vrai que l’amnistie
générale du 21 novembre 1944 en a conforté plus d’un dans leurs actions antiserbes.
au moment de l’occupation des forces de l’axe, polluzha s’était mis au service
de l’occupant et avait mobilisé des volontaires pour les opérations antipartisans,
avec un ordre de mission du régiment du kossovo de Bayazit Boljetini. a partir
d’octobre 1944, il rallie alors opportunément les communistes de tito et devint
même commandant d’une brigade de la NovJ, (armée populaire de libération de
yougoslavie). très rapidement, il outrepasse les directives communistes, devenant
de plus en plus indépendant, et organise des razzias pour son propre compte. au
lieu de l’arrêter, l’état-major opérationnel du kosmet tente de le raisonner à srbica,
le 13 janvier 1945, sans succès. il est paradoxal de constater que les titistes font
preuve à l’égard de polluzha d’une indulgence rarement égalée, indulgence que l’on
ne retrouve pas vis-à-vis des résistants royalistes de mihailovic par exemple.
1
en effet, les communistes à la fn de la guerre exécutèrent des dizaines de mil-
liers de combattants de la résistance royaliste, ainsi qu’un nombre considérable de
citoyens, accusés tous de collaboration, alors qu’ils reçurent dans leurs rangs une
multitude de soldats albano-kosovars et croato-oustachis avec leurs chefs. tito
avait bien dit qu’ils auraient pu servir le diable noir, mais il lui importait qu’ils
servent désormais la cause du parti. c’est que les communistes étaient tellement
obnubilés par leur idéologie internationaliste et fraternaliste qu’ils refusaient toute
approche historique, psychologique ou autre du problème du kossovo, et met-
taient tous les torts sur les serbes, plus exactement sur la bourgeoisie grand-serbe
et ses prétentions hégémonistes. c’est le même refus de la réalité, la même aber-
ration idéologique dont ont fait preuve les droit-de-l’hommistes et les démocrates
de nos jours, aussi bien dans les événements de Bosnie que dans les événements
du kossovo.
toujours est-il que, avant d’être défnitivement neutralisés en février 1945, ils
infigèrent aux forces de l’armée yougoslave de lourdes pertes : 650 morts, 1 360
blessés s’y ajoutant 1 256 personnes parmi les disparus dont on ne retrouva jamais
de traces. l’état de siège proclamé alors fut maintenu jusqu’en 194, les diverses
bandes albanaises qui bénéfciaient de la complicité de la population, continuant
à sévir, de sorte que les fascistes albanais furent les derniers en europe à déposer
les armes !
1. Ibid., pp. 129-130.
250
il va de soi que tous ces sinistres personnages, depuis la remise du kossovo par
la communauté internationale aux albanais, ont été réhabilités et célébrés comme
des héros.
l’emprise albanaise sur le kossovo à l’ombre de l’occupant italo-allemand
s’était soldée par un désastre pour les serbes : environ 10 000 d’entre eux furent
massacrés, alors qu’environ 0 000 à 100 000 prirent le chemin de l’exode vers
la serbie et le monténégro, parfois sous la protection des troupes allemandes et
italiennes, comme de nos jours sous la protection de celles de l’otaN. une masse
estimée entre 80 000 et 100 000 albanais vint d’albanie occuper l’espace laissé
vide par les serbes massacrés et chassés.
251
OppreSSiON cOmmuNiSTe
Les communistes yougoslaves, avec Joseph Broz dit Tito en tête,
démembrent la nation serbe et donnent le Kossovo aux Albanais pourtant
alliés de l’Allemagne nazie et de l’Italie fasciste durant la Seconde Guerre
mondiale.
menée à grande échelle durant les siècles du règne turc, poursuivie pendant
les quatre ans de l’occupation italo-allemande du kossovo, la désserbisation de
la province continuera durant près d’un demi-siècle de régime communiste. Bien
que les serbes aient porté le poids principal de la guerre, et que les albanais aient
été massivement du côté de l’occupant – il n’y avait qu’une poignée de résistants
sur près d’un demi-million d’albanais habitant alors le kossovo – ces derniers
eurent un traitement privilégié dans la yougoslavie titiste. c’est que, dès sa créa-
tion en 1919, le parti communiste yougoslave s’était donné pour but de combattre
la prétendue hégémonie grand-serbe, tout comme le parti bolchevique, dont les
communistes yougoslaves étaient issus, combattait la fameuse hégémonie grand-
russe. l’un des principaux dirigeants communistes yougoslaves, mosha pyadé,
peintre et traducteur de marx en serbo-croate, purgeant sa peine avec mile Budak,
futur ministre dans le gouvernement oustachi croate, dans la prison de sremska
mitrovitsa, alla jusqu’à y signer, en 193, un accord prévoyant une lutte commune
contre tout ce qui est serbe et orthodoxe. accord des plus symboliques, puisque le
destin serbe au cours de ce siècle qui s’achève, se déroulera sous le signe de cette
double malédiction totalitaire.
il faut cependant reconnaître que les serbes y sont pour quelque chose : avec
quelque 5 % de résistants croates et un pourcentage encore plus insignifant
d’autres yougoslaves, tito, sans les serbes, n’aurait jamais réussi et serait resté
l’obscur aventurier Joseph Broz. le communisme et la yougoslavie furent les
deux grandes erreurs des serbes, qu’ils ne cesseront sitôt d’expier. Nation déjà
grandement affrmée, les serbes s’étaient investis sincèrement en yougoslavie,
alors que pour les croates, les slovènes, les musulmans bosniaques et les al-
banais, elle ne fut qu’un moyen de passer du côté des vainqueurs lors des deux
guerres mondiales et de s’affrmer en tant que nations au sein des deux yougos-
lavies. quant au communisme, les musulmans bosniaques et albanais en usèrent
pour prendre leur revanche sur les serbes, en même temps que les croates et les
slovènes s’en servirent pour les affaiblir.
que pouvait en effet signifer le martyre, le mythe et l’héritage serbes kos-
soviens pour Joseph Broz, un ancien caporal de l’armée austro-hongroise, ayant
combattu sur le front serbe et russe, avant de devenir marxiste et d’être nommé par
252
staline secrétaire du parti communiste yougoslave, sous le surnom de tito, avec
lequel il passera à la postérité ? le tyran communiste reft la yougoslavie selon
la formule néfaste : « une serbie faible, une yougoslavie forte », en divisant la
serbie en trois entités, la serbie à proprement parler, le kossovo et la voïvodine.
il octroya aux albanais de serbie une autonomie exagérée et n’en donna aucune
aux serbes de croatie. De la même façon il ft des monténégrins, qui se considé-
raient depuis toujours comme serbes purs et durs, une nation à part. enfn, pour
faire plaisir à ses amis arabes, il accorda aux musulmans bosniaques le statut d’une
nationalité. autant de causes qui, conjuguées avec les facteurs extérieurs, furent à
l’origine de la désintégration de la yougoslavie.
en effet, l’une des premières mesures que prit le gouvernement communiste,
alors que la guerre n’était pas encore terminée, ce fut d’interdire par décret du
6 mars 1945, le retour des réfugiés serbes du kossovo dans leur province, et de
légaliser le maintien d’albanais qui étaient entrés massivement pendant la guerre.
c’était l’époque de la grande amitié entre tito et son protégé, en fait sa créature,
le dictateur albanais enver Hoxha, mais qui prit fn lors de la rupture de tito avec
staline en 1948.
Les persécutions albanaises reprennent avec la complicité du régime titiste.
Les rapports accablants établis par des ecclésiastiques serbes en donnent
l’ampleur.
Bientôt les albanais, se mettant au service du nouveau puissant, recommencè-
rent avec leurs pratiques ancestrales contre les serbes, comme en témoignent de
nombreux documents de l’époque, en particulier les rapports adressés durant près
d’un lustre, par l’évêque de rascie et de prizren, en fait de kossovo et de mé-
tochie, monseigneur vladimir, nommé à ce poste en 1945. l’un de ses premiers
pas fut de récupérer non sans beaucoup de mal les édifces du Diocèse et du sémi-
naire à prizren que le nouveau pouvoir avait tout simplement usurpés avec tout ce
qui se trouvait à l’intérieur. il fait état de nombreuses destructions, dévastations,
usurpations à travers son diocèse, ainsi que de campagnes de dénigrement que l’on
mène contre les prêtres, le manque de ces derniers, la pauvreté, mais continue, dit-
il, de porter la croix à l’exemple du seigneur. Dans ces campagnes participent éga-
lement de jeunes communistes serbes, comme lors de la tentative de monseigneur
vladimir de mobiliser la jeunesse des environs du célèbre monastère de Devitch,
dynamité par les albanais durant la guerre, afn de débarrasser le terrain des ruines
en vue d’une reconstruction. il décrit, dans son rapport du 26 juin 1946, comment
les dirigeants locaux albanais procédaient à la confscation des terres monastiques
et à leur distribution principalement aux albanais :
le 23 juin, dans la commune de laouché, le président du district de prizren Bajram
trnava a fait un discours affrmant que l’on n’a plus besoin d’églises afn d’éviter
253
l’enrichissement des prêtres, mais que les mosquées peuvent rester, ce que les
albanais présents accueillaient avec l’approbation, alors que serbes en étaient
stupéfaits.
Dans la matinée du même jour, j’avais réuni les jeunes serbes de laouché pour
réparer la route conduisant au monastère de Dévitch et pour en déblayer les ruines.
mais à mi-parcours un activiste serbe leur a fait rebrousser chemin, si bien qu’il n’en
reste avec moi que cinq d’entre eux avec lesquels j’ai continué le travail. pourtant,
dans l’après-midi, le président de la commune Haïm Baïram est venu menacer ces
jeunes, en disant que l’on n’avait plus besoin d’église et qu’il allait soumettre les
cinq jeunes à la corvée. […] quant aux ruines de l’église, le bétail appartenant aux
albanais trouve de l’ombre aux pieds des murs demeurant encore debout. quand
j’ai dit au berger albanais d’éloigner ses moutons, il a répondu : « orefach liria
populit – maintenant, c’est la liberté au peuple. »
s’il réussit à récupérer la résidence épiscopale vidée des meubles de valeur,
monseigneur vladimir a dû combattre deux ans pour rouvrir le séminaire de pri-
zren, se heurtant au refus du gouvernement de Belgrade. en effet, le ministre des
affaires intérieures de serbie, vlada Zetchevitch, un apparatchik d’autant plus
zélé qu’il était un prêtre défroqué, avait fait savoir par une déclaration 3 juillet
1945, qu’il « n’était pas opportun de soulever la question de la réouverture du
séminaire de prizren, parce que les 5 % de la population shiptare de cette ville
ne le comprendraient pas ».
autant le pouvoir communiste se montrait implacable envers les serbes, autant
il faisait preuve d’une véritable mansuétude à l’encontre des albanais qui, pour-
tant, dans leur immense majorité, nous l’avons vu, avaient collaboré avec l’oc-
cupant fasciste germano-italien. le même Zetchevitch avait signé le décret du
6 avril 1945, interdisant le retour des réfugiés serbes au kossovo et en métochie.
mesure envisagée déjà en novembre 1944 par le comité central qui intimait à
son représentant au kossovo l’ordre que seuls les serbes qui pendant et durant la
guerre n’avaient pas été en confit avec le parti communiste et que l’on ne pouvait
pas qualifer idéologiquement d’« ennemis du peuple », seront autorisés à revenir
au kossovo. Naturellement c’était oublier que la quasi-totalité des albanais du
kossovo s’était rangée du côté des occupants fascistes germano-italiens.
parmi de nombreux cas qu’il cite, monseigneur vladimir s’étend en particu-
lier, dans son rapport du 2 février 1949, sur les maux qui frappent la grande laure
impériale de Détchani, merveille d’art et d’architecture des années 20 du Xiv
e
siè-
cle. on avait tenté de l’incendier dans la nuit du 26 janvier précédent, mais les
moines avec l’aide des serbes des environs assistés de quelques albanais, réus-
sirent à circonscrire le feu afn qu’il ne se propage au sanctuaire. Dans un autre
rapport, l’évêque informe le saint-synode qu’il ne se passe pas de jour sans que
les albanais ne viennent au monastère s’approprier des denrées monastiques en
même temps que l’autorité locale frappe la communauté de lourdes impositions au
point qu’elle avait été parfois contrainte de vendre des objets précieux.
254
la situation dans laquelle se trouve l’église de gratchanitsa, l’autre célèbre
fondation pieuse du roi miloutine, élevée en 1321, est aussi désastreuse, comme
il en ressort du rapport de monseigneur vladimir, daté du 6 février 1950, où l’on
peut lire que les bâtiments monastiques, qui étaient restés indemnes pendant la
guerre, avaient subi d’importantes dégradations durant les premières années du
pouvoir communiste. ils servaient d’abord de siège du comité populaire local en
même temps que de celui du front populaire, du front antifasciste des femmes, de
la maison de la jeunesse, tandis que certaines pièces étaient habitées par le chef
local du parti communiste. en 1948, le comité du parti de la région de kossovo
et de métochie, décida que les bâtiments monastiques annexes seraient transfor-
més en école pour former les jeunes cadres du parti, à l’exception d’une seule
petite pièce laissée comme habitat au moine, celui-ci prenant soin de l’église. en
1950, ce fut le tour de l’armée et de la milice populaires qui fnirent par rendre
l’édifce inutilisable lorsqu’il fut restitué à l’église, laquelle dut investir des fonds
importants pour le remettre en état. tel a été plus ou moins le sort des autres bâti-
ments monastiques quand ils n’avaient pas été tout simplement détruits avec des
églises.
la plupart des autres sources corroborent celles contenues dans les rapports de
monseigneur vladimir. ainsi, en 1948, le pope andjelko petrovitch de raniloug
se plaint des violences albanaises auprès de son évêque, plainte que celui-ci trans-
met au saint-synode :
la nuit précédente, le jour de saint-sava, le 2 janvier, un véritable saccage a été
commis dans l’église de raniloug près de prizren : tous les livres ont été déchirés
en petits morceaux. le saint-trône a été dévasté, ses ornements, draperies, crucifx,
évangiles, son plateau d’argent, ses chandeliers et la porte royale, tout cela a été
brisé et éparpillé dans l’église ; certaines icônes accrochées aux murs ont également
été détruites, seuls les récipients servant à l’eucharistie ont été épargnés sur l’autel,
rien d’autre. la corde du clocher a été emportée.
1
les serbes orthodoxes se trouvaient victimes de deux forces antichrétiennes
agissant en collusion l’une avec l’autre : les communistes serbes athées par déf-
nition, et les mahométans albanais tributaires d’un nationalisme farouche et d’une
hostilité atavique envers les serbes. l’un des résultats les plus spectaculaires de
cette alliance contre nature, fut la destruction, au début de 1949, également le jour
de saint-sava, de la cathédrale du christ-sauveur à Djakovitsa, édifée de 1936 à
1940 pour abriter dans sa crypte les ossements de quatre cents jeunes serbes, pour
la plupart des lycéens, qui ont péri lors de la retraite de l’armée et des civils serbes
à travers l’albanie, à la fn de 1915.
1. r. samardjitch et alii, r. samardjitch et alii, op. cit. p. 32.
255
La destruction de l’église-mémorial de Djakovitsa par les Albanais en
collusion avec les communistes serbes locaux.
il existe dans les archives de saint-synode un document bouleversant, ré-
digé et adressé au patriarche vikentie, par l’ancien juge yovan gligoriye-
vitch qui a été le témoin oculaire de cet acte vandale que fut la destruction de
l’église de Djakovitsa. après avoir brièvement rappelé le martyre des serbes
du kossovo et de métochie lors des périodes précédentes, en particulier durant
la Deuxième guerre mondiale, ainsi que la bonne volonté des serbes au sein
du nouvel état pour reléguer ces événements dans l’oubli, l’auteur poursuit :
malheureusement voici ce qui arrive : tandis que de notre côté on se montre envers
eux humain, généreux, de leur côté on fait tout pour saper notre vie dans notre
propre état, notamment en détruisant nos églises et nos monuments. ils ont fait ce
que l’occupant avait refusé de faire, en détruisant l’église ossuaire à Djakovitsa,
huitième destruction d’un monument serbe qui a eu lieu dans le district. l’église aux
cinq coupoles, construite en matériaux solides, selon les techniques modernes, avait
été un chef-d’œuvre comprenant une crypte qui abritait les 400 cercueils contenant
les ossements des combattants serbes de 1912 à 1918, morts pour la libération du
district de Djakovitsa. la vue de cette magnifque église-mémorial provoquait leur
fanatisme dont ils sont incapables de se libérer. c’est uniquement pour ces raisons,
et en particulier pour des raisons politiques, visant à montrer qu’il n’y a pas de
serbes à Djakovitsa, qu’ils ont donné libre cours à leur fureur en s’attaquant à notre
sanctuaire : sa démolition a commencé le Jour de saint-sava, le 2 janvier 1949,
et s’est poursuivie durant toute l’année 1950, non pas brique par brique, comme
on défait d’habitude des constructions, mais d’une façon scélérate et barbare en
utilisant notamment de la dynamite manipulée par des spécialistes venus de la mine
voisine de Deva. la pression de l’air avait été telle que les briques projetées à une
grande hauteur, retombaient sur les toits des maisons voisines et dans les rues. […]
cependant, pour camoufer cet acte de vandalisme, et se prémunir de tout reproche
et suspicion, ils ont répandu la rumeur selon laquelle c’était la population serbe qui
avait souhaité la destruction de ce haut lieu.
1
en rappelant qu’il ne reste plus qu’une petite église serbe à Djakovitsa, mais
qu’il y existe 18 mosquées, 12 tékis, 3 églises catholiques, gligoriyevitch conclut
que les albanais abusent de l’autonomie octroyée et qu’ils créent en fait un état
dans l’état, constat qui ne fera que s’affrmer durant les décennies suivantes.
toujours est-il que l’on utilisa des matériaux de l’église détruite, principale-
ment des briques roses, non pas pour construire une mosquée ou un pont, comme
on faisait à l’époque turque, mais des Wc publics. le lieu même fut transformé en
une espèce de jardin au milieu duquel on plaça le buste d’un communiste albanais
emin Duraku. cependant, il y avait du vrai dans la rumeur lancée par les albanais
1. Fondations du Kossovo, Belgrade 198, pp. 803-804.
256
au sujet de la participation des serbes dans la démolition de leur propre sanctuaire,
dans la mesure où ce fut apparemment un communiste serbe que l’on chargea de
commander l’opération vandale, celui-ci faisant preuve de son militantisme athée
et de sa solidarité avec les albanais, victimes de la prétendue hégémonie grand-
serbe dans la monarchie yougoslave que les communistes n’en fnissaient pas de
fétrir. mais l’immense majorité du peuple gardait sa foi et ses coutumes, comme
l’affrme l’évêque vladimir dans son rapport au patriarcat du 3 mars 1950. le
même évêque, dans son rapport du 23 mars de l’année suivante, informe le pa-
triarcat que l’église continue d’être victime de la profanation et de la destruction
de ses autres temples, notamment à prizren, de l’usurpation de ses terres, de la
destruction des monuments funéraires, des outrages faits aux prêtres.
Le cri d’alarme prophétique de l’archiprêtre Stéphane.
l’archiprêtre stéphane Dimitryévitch, professeur de théologie et inspecteur
du séminaire de prizren, dresse, dans une longue lettre du 15 juillet 1951 au pa-
triarcat, un panorama des souffrances qu’endurent les serbes de la province. il
s’attarde sur la destruction de la cathédrale de Djakovitsa, la qualifant d’une ac-
tion barbare et démoniaque que certains musulmans locaux avaient totalement
désapprouvée. il donne des détails navrants :
sans nulle compassion ni honte, ils ont utilisé des briques de l’église détruite, pour
construire des Wc publics. les vrais musulmans, respectueux de la foi de l’autre,
quel qu’il soit, n’auraient jamais fait cela. mais les ambitieux de la grande albanie
ont une tout autre vue. ils n’ont pas laissé la veuve du pope louka Boulatovitch
récupérer les ossements de son mari se trouvant dans les décombres, en affrmant
cyniquement qu’elle l’avait déjà fait.
stéphane Dimitryévitch rappelle aussi que les dix-huit mosquées de la ville,
ainsi que trois églises catholiques albanaises sont intactes, l’athéisme militant allié
à l’inimitié ancestrale albanaise s’étant abattu sur le seul lieu de culte serbe. il
constate de nouvelles profanations et destructions des églises et des cimetières
serbes, s’ajoutant à celles commises durant la guerre :
Dans le cimetière serbe de prizren, on a brisé et on continue de briser des monuments
funéraires, et dans le vieux cimetière militaire toutes les pierres tombales sont
déracinées. même dans les villages de confession mixte les croix des tombes ne
sont pas épargnées.
1
Dans les localités de vitomiritza, non loin de petch, d’orakhovatz, de vélika
khodja, les églises ont été transformées en dépôts, les albanais disposant de clés
à leur guise…
1. Ibid., p. 802.
25
les violences et ces agressions contre les serbes, contre leur foi, leurs temples
et leurs biens sont telles que de nombreux serbes à prizren et à petch commencent
à vendre leurs maisons aux albanais qui augmentent ainsi leur emprise. le père
stéphane pousse un véritable cri d’alarme prophétique :
si l’on n’empêche pas sérieusement que de telles actions ne se reproduisent, et
si on ne donne pas satisfaction aux serbes orthodoxes dont les sentiments ont
été offensés, les intérêts des serbes peuvent être dangereusement compromis.
il faudrait en informer les plus hautes autorités nationales, pour qu’elles fassent
entendre raison aux autorités locales et mettent hors d’état de nuire certains tyrans
et criminels.
il met en garde contre l’affux sauvage d’immigrés albanais en provenance
d’albanie qui augmente davantage le nombre d’albanais dans la province au dé-
triment des serbes :
il faut demander aux instances situées au plus haut niveau qu’elles donnent ordre
aux autorités frontalières afn que celles-ci vérifent bien l’affux des réfugiés
albanais : sont-ils vraiment des réfugiés politiques qui, en tant que tels, devraient
bénéfcier du droit international et moral d’asile, ou bien seraient-ils des fuyards
venus de leurs montagnes pierreuses et inhospitalières qui descendent et s’installent
dans la douce et féconde métochie, en fortifant le nombre de leurs compatriotes en
vue de la création d’une grande albanie ?
Monseigneur Paul, évêque du Kossovo, futur patriarche serbe, témoigne du
calvaire des Serbes de la province : discriminations, menaces, humiliations,
profanations et destructions des lieux de cultes et de cimetières, atteintes à
la vie et à la propriété…
on n’est qu’en 1951, et les choses iront s’aggravant, comme le montrent les
rapports au saint-synode de monseigneur vladimir, puis ceux de monseigneur
paul, futur patriarche, qui va lui succéder en 1958. tout comme son prédécesseur,
il va assister, d’année en année, durant trois décennies, en témoin impuissant, aux
discriminations et aux persécutions de toutes sortes dont font l’objet les serbes
contraints, faute de protection de la part des autorités, à quitter massivement la
province. a peine installé en 1958 dans son diocèse de prizren, il informe, dans
son rapport du 8 avril, le saint-synode de l’église orthodoxe serbe de la gravité de
la situation au kossovo, mettant l’accent sur les causes psychologiques profondes
du phénomène qui gagne la population serbe :
on constate chez la partie serbe des habitants, malgré toutes les lois sur la liberté de
conscience et de confession, un sentiment de peur d’extérioriser leurs sentiments
religieux. tous nos prêtres s’en aperçoivent et l’expliquent, comme l’a fait notre
envoyé ayant visité l’éparchie, ainsi : « les serbes orthodoxes de kossovo et de
métochie, portent en eux la peur et l’humilité héritées de l’époque de l’esclavage
258
turc. et lorsqu’ils se sont rendus compte que les représentants du pouvoir d’après-
guerre ne voyaient pas d’un bon œil les gens religieux, ils se retirent en eux-mêmes,
mais demeurent dans l’âme ce qu’ils sont – croyants. il y a peu de mécréants. »
et dans le rapport du 12 mai 1959, il revient sur les violences que subissent
les serbes :
au cours de l’année 1958, deux événements extrêmement pénibles se sont déroulés.
D’abord on a enlevé au monastère de Dévitch une fllette serbe de 12 ans, qui y
avait été élevée depuis l’âge de deux ans, pour lui faire épouser de force soit un
petit albanais de 12 ans, soit un albanais de 34 ans déjà marié. un autre malheur
frappe également, dont les conséquences peuvent être catastrophiques pour nous
dans cette région. il s’agit de l’exode ininterrompu de notre population. quand je
suis allé à Devitch l’hiver dernier, j’ai reçu la visite des chefs de famille des trois
dernières maisons serbes du village voisin de loudovitch qui ont proposé que le
monastère achète leurs terres, pour qu’ils ne soient pas obligés de les vendre aux
albanais. a l’époque des turcs, il y avait dans ce village 1 foyers serbes et le
même nombre de foyers albanais… a présent, les trois dernières familles serbes
s’apprêtent à émigrer. le même phénomène se produit aussi dans toute la région. a
vitomiritza près de petch, localité créée après la première guerre mondiale, il n’y
avait pas alors un seul foyer albanais. aujourd’hui on en compte 100. a Dobroucha,
avant la guerre, il n’y en avait aucun, à présent il y en a 160, etc.
[…] un acte arbitraire s’est également produit dans le village de souvi loukavatz
près de petch, où deux serbes, Dimitry et Dragoutine chounditch, ont écopé de 15
jours de prison parce qu’ils ont assisté à un service fait sur les ruines de l’église
locale. […]
la pression sur la conscience des jeunes à travers l’école, ainsi que sur celle des
adultes à travers diverses organisations, est si forte que les serbes se trouvent
apeurés et n’osent pas manifester leurs sentiments religieux.
1
le kossovo ne cesse de s’égrainer du restant des serbes qui s’y étaient mainte-
nus sous les turcs et tant bien que mal sous les italo-allemands. l’évêque paul, qui
est lui-même souvent agressé, molesté, poursuit dans son rapport du 2 avril 1961 :
c’est pour nous un malheur constant que l’irrésistible exode de notre population,
d’à peu près tout le territoire de l’éparchie […] De temps en temps nous pouvons
tous constater les exactions auxquelles s’adonnent les albanais et les turcs.
par exemple, après ma visite à kamenitsa et à la chapelle inachevée du village
de koretin, pendant la nuit, toutes les vitres de cette chapelle ont été brisées. il
y a deux ans (en 1959), à la veille du procès de prizren, dans lequel était jugé un
terroriste venu d’albanie, quelqu’un a mis le feu à la porte de la cathédrale de
prizren. et cette année, dans le cimetière de prizren toutes les fgures en porcelaine
des monuments funéraires orthodoxes ont été brisées, ainsi que celles du monument
dédié à l’évêque vladimir. D’autres émigrés serbes affrment que les autorités
1. Ibid. pp. 809-810.
259
favorisent les albanais, qui sont nombreux dans l’administration régionale, qui
s’entraident et accordent le droit de passage de la frontière à leurs frères albanais,
tandis que les serbes doivent supporter tout le poids des obligations, toujours sous
une forme légale. a cette action favorisant les albanais, prennent part également
les serbes membres du parti communiste.
1
il y revient dans son rapport du 11 mai 1962, en citant des chiffres :
cette année également l’exode de notre population serbe de toute l’éparchie, s’est
poursuivie avec intensité. Du district de ghnilane ont émigré 200 familles dont 0
de la seule paroisse de verbovitza. les environs de prichtina se vident également à
un rythme accéléré. Dans le village de komoran, il y a eu 40 maisons serbes après
la guerre, il n’en reste actuellement que 12 ; à Novo chikitovo où il y en avait 48,
il en reste actuellement 22 ; à Dogni Zabel sur 18, il y en a maintenant 4 ; à véliki
Bélatchevatz sur 23, il en reste à présent seulement 3. De la paroisse de golech ont
émigré durant l’année 81 familles. c’est l’autre grande misère qui nous accable. en
1912, il y avait au kossovo et en métochie 40 à 45 % de serbes, actuellement ce
pourcentage est réduit à 25 %.
2
l’une des manifestations de la violence albanaise tant envers les communau-
tés monastiques qu’envers les agriculteurs serbes, consistait en l’atteinte à leurs
propriétés, le plus souvent en coupant les arbres fruitiers, en saccageant ou en
incendiant les champs de blé et de maïs, en mutilant ou en aveuglant les bœufs,
enfn en dévastant la forêt. en ce sens également les doléances abondent, comme
le démontre ce rapport de monseigneur paul au saint-synode du 1
er
avril 1968 :
Hormis nos diffcultés habituelles, nous avons le plus grand mal à préserver nos
biens ecclésiastiques. les shiptars se sont dernièrement acharnés sur la forêt des
monastères de Détchani, de Dévitch et de goriotch, après avoir dévasté la forêt du
monastère de saint-marc. et alors que les autorités n’ont pas permis à la communauté
monastique de Détchani de couper du bois pendant l’hiver, sous prétexte que le
contentieux entre le monastère et les shiptars n’était pas encore juridiquement
résolu, ces derniers affrmant que la forêt est à eux, elles ont cependant laissé ceux-
ci abattre 11 grands arbres, longs de 8 à 10 mètres, et 123 plus petits dans la mesure
où l’on a pu les compter tous.
3
Devant les multiples persécutions, semblables à celles de l’époque turque,
dont font l’objet les Serbes, il ne leur reste d’autre choix que de subir ou de
fuir la province.
monseigneur paul qui, comme les chrétiens des premiers âges, ne cesse de
subir des outrages de la part des albanais qui lui lancent des injures, des crachats
1. Ibid., p. 811.
2. Ibid.
3. Ibid., p 81.
260
et des pierres, continue à persévérer dans la mission au service de sa foi et de
son peuple. il revient attristé dans son rapport du 1
er
avril 1966, sur l’exode des
serbes :
les diffcultés générales rencontrées par l’église dans l’éparchie de rachka et de
prizren sont les mêmes depuis des années, mais d’autant plus pénibles qu’elles
ont atteint, pour ainsi dire, un stade chronique. l’exode de notre peuple, qui se
poursuit, constitue un problème grave. il est certainement provoqué par diverses
causes, mais l’une d’entre elles, et non des moindres, est la violence de la part des
albanais. l’été dernier, en revenant d’un monastère des environs de prizren et en
attendant l’autobus, j’ai eu la conversation suivante avec une femme serbe vivant
là-bas : « Nous avons vendu notre maison et nos terres de la montagne et nous
sommes descendus ici dans la plaine où nous avons acheté une propriété. D’une
seule parcelle, nous avons obtenu une récolte trois fois plus importante que celle
que nous donnait toute notre propriété là-bas. mais nous ne pouvons pas rester
ici. – pourquoi ? – pendant la nuit les albanais conduisent leur bétail sur nos terres
ensemencées et nous menacent ouvertement : « allez-vous en, ici ce n’est pas la
serbie ! » » quelques brutes, pourrait-on penser. mais quand plus tard je me suis
trouvé à l’autre bout de l’éparchie, près de kosovska mitrovitsa, on m’a fait part,
mot pour mot, des mêmes misères. on voit donc qu’il s’agit d’une persécution
planifée, à laquelle les gens isolés ont du mal à résister.
1
D’autres doléances s’ajoutent à celles de l’évêque, notamment celles émanant
du supérieur du monastère de Detchani makarie, datant du 3 avril 1968 :
les albanais montrent de nouveau leur haine atavique à l’égard des serbes.
Nous nous trouvons dans une situation plus diffcile que pendant l’occupation
autrichienne et turque. a ces époques-là, nous avions au moins quelques droits, alors
qu’aujourd’hui ce n’est plus le cas. les actes de violence, les vols commis en plein
jour, les insultes et les menaces sont quotidiens. D’autres vous ont certainement déjà
informé de ce que subissent les serbes au kossovo et en métochie. il y a un mois, les
albanais de Detchani ont roué de coups le garde-forestier milivoyé lakithcevitch,
pour la seule raison qu’il avait dressé des procès-verbaux contre quelques albanais
voleurs de bois. a la même époque, un contrôleur albanais a blessé de sept coups
de couteau un conducteur d’autobus serbe parce que celui-ci refusait de conduire
son véhicule trop chargé, malgré l’ordre de l’albanais. récemment, dans le village
serbe de labliani, on a célébré une cérémonie à la mémoire de skanderbeg. un
serbe a demandé pourquoi une telle cérémonie avait lieu dans un village serbe, et
aujourd’hui cet homme agonise dans un hôpital de prichtina. il y a une semaine, un
albanais de ratitch (paroisse de Detchani) a chassé de sa maison et de sa propriété,
la dénommée stanitsa pechitch. elle s’est plainte à toutes les autorités régionales
existantes, sans succès. les familles de Zaria pavlovitch, mirko stevanovitch,
milorad yoksimovitch, Blagota Niktchevitch, milorad Djachitch, pavlé Djachitch
de Detchani, ainsi que la famille avramovitch de Drenovatz se sont vues confsquer
1. radovan samardjitch et alii, op. cit., pp. 331-332.
261
arbitrairement leurs terres et leurs bois. De sorte que ces gens n’ont personne à qui
se plaindre, et d’ailleurs ici les plaintes des serbes ne servent à rien.
1
les événements que relate le père makarie paraissent presque comme une re-
prise des événements relatés un siècle plus tôt par son prédécesseur, le père séra-
phin ristich, cité plus haut.
Acharnement sur le monastère de Dévitch, supplique des religieuses au
patriarche Germain afn qu’il intercède auprès des plus hautes autorités,
ce qu’il ne manque pas de faire en s’adressant à Tito lui-même, mais en
se heurtant partout à des formules creuses sur la légalité socialiste, aux
promesses vides ou simplement au mutisme…
le monastère de Dévitch a fait l’objet d’un acharnement d’autant plus grand
de la part des albanais que, grâce aux efforts de l’église et des fdèles, il s’est
relevé des ruines. la supérieure du couvent, la mère paraskeva, en fait état dans
deux longues missives adressées directement au patriarche serbe germain. Dans
la première, datée du 29 août 1968, elle écrit :
votre sainteté, nous ne pouvons plus supporter les méfaits albanais. tout
simplement nous ne savons plus quoi faire pour nous défendre contre les attaques
terroristes en provenance des villages environnants. il ne se passe pas de jour sans
que leurs bergers, des jeunes aussi bien que les adultes, ne laissent leur bétail envahir
nos champs et nos prairies, notre verger et notre vignoble. Nous les avons priés
et suppliés de ne pas le faire, mais en vain. ils continuent de faire irruption dans
notre propriété, de saccager nos plantations, de menacer les sœurs et de lancer des
pierres sur elles, en disant : « que voulez-vous ? que pouvez-vous ? votre temps est
révolu ! ceci n’est plus à vous ! allez-vous en d’ici au plus vite ! »
et dans sa missive du 25 avril 1969, la mère paraskeva relate ainsi son calvai-
re qu’elle a vécu au début du mois :
le 4 avril dernier, je me suis trouvée dans notre champ, éloigné de cinq cents
mètres du monastère, pour indiquer la partie qu’il faut ensemencer. vers midi, je
me suis dirigée vers le monastère, mais au moment ou j’allais franchir la porte
de l’enclos, j’ai senti un si violent coup de bâton sur mon bras gauche, donné par
quelqu’un derrière moi, que mon bras est tombé. c’était le fls d’azem Dalévitch
du village voisin de rézala. mon bras droit étant paralysé, à la suite d’une agression
antérieure, je ne pouvais rien faire, et me suis mise, tout ensanglantée et sur le point
de m’évanouir, à hurler, à crier au secours. il continuait cependant à me frapper
furieusement sur tout mon corps, et m’aurait sans doute tuée si un autre berger
albanais ne m’avait secourue, avant que, attirées par mes cris, n’aient accouru les
1. Ibid., pp. 334-335.
262
sœurs qui m’ont aidée à regagner le monastère où elles m’ont prodigué les premiers
soins, avant de me transporter à l’hôpital à serbitza.
la mère paraskeva conclut en exprimant la situation désespérée où elle se
trouve avec sa communauté de moniales, constamment terrorisée :
Je ne sais plus quoi faire ni à qui m’adresser, toutes mes plaintes auprès des autorités
s’étant soldées par un échec. Je suis d’abord une faible femme de 60 ans, sans usage
de mon bras droit, avec en plus une maladie pulmonaire que j’ai contractée en
travaillant infatigablement avec mes sœurs sur la reconstruction de ce haut lieu, de
ce grand monument historique et culturel qui avait été détruit jusqu’aux fondations,
et qui est supposé se trouver sous la protection de l’état. Nous l’avons relevé des
ruines, d’un tas de pierres noircies, que nous avons trouvés, en arrivant ici. Hélas,
nous ne connaissons pas, depuis, un seul jour de répit. alors que dès le début
du printemps, ils envahissent avec leur bétail notre propriété, pendant l’hiver ils
dévastent impitoyablement la forêt que nous avons élevée et soignée et d’où nous
nous approvisionnons en bois pour nous chauffer afn de ne pas l’acheter.
1
Déchirée avec ses sœurs entre sa vocation religieuse et celle de gardienne d’un
haut lieu qui est en même temps un monument historique, d’une part, et la vie
infernale que lui font leurs voisins albanais, d’autre part, la mère paraskeva sup-
plie le patriarche de leur assurer la protection pour que cesse l’arbitraire dont la
communauté monastique se trouve victime.
la terreur sur les serbes s’accentua suite à des amendements à la constitution
fédérale, votés en 1968, qui donnèrent aux régions autonomes du kossovo et de
la voïvodine des compétences égales à celles des six républiques composant la
fédération yougoslave. on dota le kossovo, désormais majoritairement albanais,
d’une nouvelle constitution qui l’autorisait à avoir son propre gouvernement, sa
propre assemblée, qui promulguerait des lois et régirait la vie sociale et économi-
que. si la serbie constituait, à l’instar des autres cinq républiques, une sorte d’état
dans l’état yougoslave, le kossovo avec la voïvodine, constituait désormais un
état au sein de la serbie ! tels étaient les paradoxes de la yougoslavie titiste. rien
n’y frent cesser les émeutes albanaises de 1968, que le pouvoir fédéral qualifa
d’ennemies, certes, mais qu’il minimisa, de sorte que la terreur sur les serbes ne
discontinua point.
Naturellement le patriarche et le saint-synode ne manquent pas d’informer les
plus hautes instances du parti et de l’état, y compris le président tito lui-même,
des plaintes et de l’arbitraire que subissent l’église et ses fdèles au kossovo,
mais ils se heurtent au mutisme permanent, à des réponses bureaucratiques, à des
promesses vides, quand on ne recommande pas aux plaignants de s’adresser au
gouvernement majoritairement albanais de prichtina, « seul détenteur de la léga-
lité socialiste ».
1. Les Fondations du Kossovo, p. 819.
263
c’est que le parti communiste se considère comme infaillible et conçoit le sys-
tème qu’il a mis en place comme le plus parfait, le plus humain et le plus démocra-
tique qui soit, la fédération yougoslave comme un état modèle d’harmonie entre
les divers peuples qui la composent sous la conduite du plus « grand fls » que
ces peuples et ces ethnies aient jamais engendré, Joseph Broz tito naturellement.
on allait dans l’adulation du tyran jusqu’à postuler par des articles spéciaux de la
constitution et du statut du parti communiste yougoslaves, que tito est président
de l’état et du parti non pas à vie, mais « sans limitation de la durée du mandat »,
afn d’éviter toute idée que la mort de tito pourrait se produire un jour et, avec
elle, la cessation de ses fonctions.
L’écrivain Dobritsa Tchossitch, ancien résistant, membre du Comité
central de Serbie, ose dénoncer les persécutions dont sont victimes les
Serbes du Kossovo. Toutefois, non seulement mais il n’est pas suivi, mais il
est exclu du Parti et tombe en disgrâce auprès de Tito.
quiconque eût osé mettre en question la ligne tracée par tito, qui s’identifait à
celle du parti, était taxé de nationaliste et chauvin grand-serbe, d’ennemi du socia-
lisme et encourait les sanctions les plus graves. et même si on admettait à la rigueur
qu’il pouvait y avoir des entorses à la fameuse « légalité socialiste », il fallait que
la solution en passe par le parti où toute évocation du nationalisme n’était qu’un
prétexte pour fustiger le nationalisme grand-serbe. il n’était pas question non plus
qu’aucun de ses innombrables cas de violences albanaises sur les serbes, trouve le
moindre écho dans la presse, celle-ci étant réservée aux déclarations et aux discours
des dirigeants. même les personnalités les plus en vue et faisant partie de la nomen-
clature du régime, n’y échappaient pas. car comment pouvait-on contester, voire
douter de la politique du plus sage, du plus héroïque et du plus humain des hom-
mes, le bien-aimé camarade tito ? la yougoslavie qu’il avait créée, n’était-elle
pas le modèle d’un état multiethnique reposant sur trois principes sacro-saints : le
socialisme, l’autogestion et le non-alignement ? les rares voix qui s’élevèrent pour
attirer l’attention sur le scandale de l’épuration ethnique dans un pays se vantant
d’édifer le socialisme au visage le plus humain, furent rapidement étouffées.
ce fut notamment le cas de Dobritsa tchossitch, éminent auteur, et, dans une
moindre mesure, de yovan marianovitch, historien de la guerre populaire de li-
bération et professeur d’université, tous deux résistants dès la première heure et
membres du comité central du parti communiste de serbie, qui posèrent enfn la
question du drame des serbes du kossovo, lors de la réunion de cette instance à la
fn du mois de mai 1968.
tchossitch déclara dans son long exposé bien étayé :
Nous n’avons plus le droit de nous comporter de façon conformiste et d’enfouir,
comme les autruches, nos têtes dans les paperasses bureaucratiques. […] Nous ne
pouvons plus ignorer à quel point s’est répandu en serbie le sentiment de la dégra-
264
dation des rapports entre les shiptars et les serbes, le sentiment de la menace qui
pèse sur les serbes et les monténégrins, des pressions exercées sur eux pour quitter
la province, de l’inégalité devant les tribunaux et du non-respect de la légalité, des
chantages au nom de l’appartenance ethnique. […] on ne voit pas de façon adéqua-
te l’étendue de l’état d’esprit chauvin et la psychose nationaliste de l’ethnie ship-
tare ; on sous-estime de façon irresponsable le climat irrédentiste et les tendances
séparatistes dans certaines couches de cette ethnie ; on évite d’émettre la moindre
critique sur la politique du comité de la région du kossovo et de la métochie. on a
l’impression que ce comité n’a pas donné l’importance qu’il fallait à la lutte contre
le chauvinisme et l’irrédentisme albanais mais, au contraire, l’a souvent limitée à la
phraséologie de la symétrie verbale avec le chauvinisme serbe.
1
loin d’être entendu dans son appel au dialogue, à un débat franc et démocrati-
que, il se trouva sous le feu des critiques, entre autres d’une harpie serbe nommée
katarina patrnogitch-ichma, d’autant plus redoutable, qu’elle était mariée à un
albanais. elle qualifa la présentation de la situation au kossovo par tchossitch
de fausse, et affrma qu’il n’existait point d’état confictuel entre la communauté
albanaise et que la situation dans la région était, au contraire, meilleure que ja-
mais. elle usa, pour contredire tchossitch sur l’exode des serbes, du fait que les
albanais, eux aussi et en plus grand nombre quittent le kossovo, sans indiquer
qu’ils représentaient 80 % de la population et le faisaient non pas sous la pres-
sion de qui que ce soit, mais de leur propre gré, à la recherche d’un emploi dans
des pays occidentaux, principalement en allemagne et en suisse. le président du
comité régional veli Deva, lui, fut beaucoup plus astucieux : il reconnut, certes,
les agissements des nationalistes albanais, les pressions qu’ils exercent sur les
serbes en vue de les évincer de la province, mais ce ne fut que pour désigner du
doigt le nationalisme serbe et monténégrin, tout aussi redoutable, d’après lui. la
perversion consistait à taxer les serbes de nationalisme et à sévir contre eux ou à
les abandonner à leur sort dès qu’ils osaient se plaindre, protester contre la terreur
albanaise s’exerçant sur eux sans relâche.
toujours est-il que tchossitch avec marianovitch, fut mis en minorité et limo-
gé du comité central, tombant du coup en disgrâce auprès de tito dont il bénéf-
ciait jusqu’alors de la plus grande faveur, et fut empêché de s’exprimer désormais
dans la presse. c’est que pour les communistes, tout comme pour nos démocrates
et humanistes actuels, et précisément au sujet du kossovo, l’idéologie primait sur
la réalité, aussi bien quotidienne qu’historique. De sorte que les dirigeants kosso-
vars albanais et certains de leurs consorts serbes non seulement n’encoururent pas
le moindre blâme, mais au contraire furent récompensés par tito lui-même qui les
reçut en audience le 24 octobre 1968.
selon la stratégie utilisée lors de deux rencontres précédentes, ils recoururent à
la fatterie, en assurant le tyran que dans les masses shiptares populaires le « cama-
1. miloch michovitch, Qui a réclamé la République Kossovo 1945-1985, Belgrade 198, pp. 120-
121.
265
rade tito et le parti jouissaient d’un grand prestige, qu’en leur sein montaient des
forces progressistes de la classe ouvrière et de l’intelligentsia, que le climat général
au kossovo était bon et sain. » il n’en fallait pas plus pour que Joseph Broz, viscé-
ralement antiserbe, acquiesçât à la plupart de leurs demandes à savoir qu’ils dispo-
sent d’une pleine autonomie judiciaire, qu’ils votent et promulguent leurs propres
lois, qu’ils hissent le drapeau de l’albanie non seulement comme le drapeau de leur
propre ethnie, mais comme celui de l’ensemble de la population de la région de
kossovo et de métochie, que de l’appellation de celle-ci soit désormais supprimé
ce dernier terme, de même que le nom shiptar soit remplacé par le nom albanais.
Manifestations violentes des Albanais en 1968, réclamant le rattachement
du Kossovo à l’Albanie d’Enver Hoxha. Tito, fagorné par les dirigeants
albanais kossovars, en minimise la portée.
cependant les événements ne tardèrent pas à confrmer tout le bien-fondé des
propos de tchossitch : le 26 novembre 1968, à la veille de la fête nationale alba-
naise qui tombait le 2 novembre, eurent lieu des manifestations violentes des
étudiants et des lycéens à prichtina et dans quelques autres villes de la province.
en criant les slogans inscrits sur leurs banderoles : « Kossovo République ! Auto-
détermination ! Union avec l’Albanie ! Vive Enver Hoxha ! », les manifestants bri-
saient les vitrines des magasins, les fenêtres des édifces publiques et renversaient
des voitures et des autobus. au lieu de faire face à la situation, les responsables du
parti, majoritairement albanais, minimisèrent l’événement, le mirent sur le compte
des extrémistes albanais qui ne manqueront pas, affrmaient-ils, d’enfammer le
nationalisme serbe, mais assuraient que le parti avec le gros des masses populai-
res, tenait fortement la situation en main. le télégramme qu’adressa le secrétaire
du parti de prichtina, mahmut Bakali, à tito pour l’informer des événements,
constitue le parfait exemple de cette logorrhée en usage chez les communistes
albanais et leurs acolytes serbes afn de masquer la réalité. il écrivait notamment :
malgré les tentatives de certains éléments extrémistes, chauvins et réactionnaires,
pour casser notre fraternité et notre unité et porter le coup à nos efforts et au
processus du développement d’une société autogestionnaire – nous l’avons emporté
une fois de plus, en sommes sortis unis et forts, et nous t’assurons, cher camarade
tito, que nous, les communistes, la classe ouvrière et tous les gens travailleurs
de prichtina, albanais, serbes, monténégrins et turcs, ne dévierons aucunement
du chemin que tu nous as montré, que nul obstacle, nulle diffculté ne nous fera
féchir, mais que nous continuerons, comme jusqu’à présent, d’être solidaires et de
résolument triompher de nos ennemis de classe et autres, sur les nationalistes et les
chauvins de toutes espèces.
tito, qui se trouvait à ce moment-là dans la ville de yaytzé en Bosnie, à l’occa-
sion du 25
e
anniversaire de la fondation de sa yougoslavie communiste, le 29 no-
266
vembre 1943, se montra fort compréhensif en déclarant qu’il ne fallait pas drama-
tiser les choses, qu’il s’agissait d’un groupe, manipulé de l’extérieur, qui a incité
une partie minime d’étudiants et de lycéens à casser les vitrines, que ceci arrivait
fréquemment à l’ouest et dans presque tous les pays. pour conclure avec cette
morne phraséologie, si caractéristique de ses discours et que la classe dirigeante
avait fait sienne :
il s’est avéré que la direction du kossovo, composée principalement d’albanais,
mais qui compte également des serbes et des monténégrins, a réussi à résoudre
cette affaire, non par la force, mais en expliquant aux gens de quoi il s’agissait. si
bien que nous avons actuellement la condamnation unanime de ces actions par le
peuple. celui-ci ne permettra pas aux divers éléments d’empêcher le développement
normal, c’est-à-dire de briser la fraternité et l’unité sur le territoire de la région
autonome. le kossovo et la métochie ont connus ces dernières années des succès
considérables grâce à la participation de toutes les autres républiques bien
développées y compris la serbie. par conséquent rien de tragique ne s’y est produit.
Je pense que, à présent que l’affaire est terminée, il ne faut pas l’amplifer.
1
l’oracle avait parlé ou plutôt balbutié – Broz avait le défaut de prononciation
du serbo-croate fortifant la thèse de son origine hongroise ou autrichienne – et
ses mots ayant la force de la loi, il restait peu d’espoir en vue de l’amélioration du
sort des serbes de kossovo. l’affaire des manifestations de novembre 1968 fut
néanmoins portée par pure procédure devant le comité central de serbie où le rap-
porteur spécial, ismail Bajra, usa de l’amalgame habituel renvoyant dos à dos le
nationalisme albanais et le nationalisme serbe et, pour démontrer à quel point les
communistes veillent sur le sort du peuple, inventa toute une foule d’ennemis :
aujourd’hui, des anciens balistes, des anciens tchetniks, le clergé, l’ennemi de
classe, l’ennemi de l’étranger, les nationalistes, les partisans de rankovitch, les
maoïstes et les autres se sont activés ou tentent de le faire.
2
Vaines doléances de l’Assemblée épiscopale serbe à Tito, ainsi que de celles
de quelques Serbes courageux du Kossovo, affrmant que la situation y était
pire que sous l’occupation et allant dans la témérité jusqu’à interpeller Tito
lui-même.
et pourtant on ne peut dire que tito n’avait pas été informé de la vraie réalité
kossovienne, puisqu’il disposait de plusieurs services secrets au sein de l’armée
et de la police, d’une part, et puisque, d’autre part, le saint-synode, devant l’inac-
tion du gouvernement de serbie et de la région, ne manquait pas de faire appel à
lui en vue de la protection de ses fdèles et de ses biens. ainsi, c’est l’assemblée
épiscopale elle-même, réunie en session en mai 1969 à Belgrade, qui s’adressa à
1. Ibid. p. 213.
2. Ibid., p. 225.
26
tito, par la lettre du 19 de ce mois, en lui faisant notamment part de l’incurie des
autorités de l’état tant au niveau de la région et de la république qu’au niveau de
la fédération, avant de poursuivre :
les actes contraires à la loi commis envers nos lieux de culte, envers notre
clergé et nos fdèles ne font qu’augmenter. il est question non seulement de la
destruction des cultures dans les champs, de la destruction de forêts, comme dans
les domaines monastiques de Detchani, de Dévitch et de goriotch, de la destruction
des monuments funéraires, comme à kossovska vitina et ailleurs, mais aussi des
violences faites aux personnes, même aux femmes et aux moniales. ces attaques
ont eu lieu l’an dernier dans les monastères de Binch et de mouchoutichté, et, ce
printemps, dans le monastère de Dévitch lorsque la supérieure de ce couvent a été
grièvement blessée, tandis qu’un novice au monastère de Détchani a été frappé à
coup de hache, qu’un hiéromoine de goriotch a reçu un coup de pierre dans la tête,
en même temps que les prêtres près de kossovska mitrovitsa ont été lapidés, ce qui
a contraint nos fdèles à quitter ces endroits.
1
et les évêques de conclure en priant le président de gratifer de son attention
leur demande afn que soit mis un terme à l’arbitraire dont l’église et ses membres
sont victimes au kossovo. Dans sa réponse du 23 mai, tito exprime ses regrets
et promet de faire tout afn d’empêcher désormais ces actes contraires à la loi, et
de faire en sorte que la liberté et l’intégrité de tous les citoyens soient assurées,
de même que la sécurité de leurs biens. cependant il se limita à transmettre sa
réponse au gouvernement de la serbie qui le transmit à son tour aux instances de
la région où elle demeura lettre morte.
loin de ne pas être au fait de la situation au kossovo, comme le croyaient
des gens naïfs ou les inconditionnels de tito, il en était régulièrement informé
jusqu’aux détails, comme le démontre, entre autres, un ouvrage récent, intitulé
Le Kossovo crucifé par le journaliste et le chercheur pero simitch qui depuis des
années puise dans les archives personnelles de Joseph Broz tito. il ressort de ce
livre que tito avait été informé de la situation au kossovo non seulement par des
voies institutionnelles et par ses services secrets, mais aussi également par des
lettres, véritables cris d’alarme, que lui adressaient des individuels. Des lettres que
ses proches collaborateurs ne manquaient pas de lui soumettre, non pas parce que
la situation au kossovo le préoccupait, mais parce que leur maître leur inspirait
une terreur quasi sacrée, et parce qu’ils redoutaient d’être sanctionnés si jamais le
destinataire de ces lettres découvrait que celles-ci ne parvenaient pas jusqu’à lui,
fussent-elles de nature à le rendre de mauvaise humeur. pero simitch dans son
livre en reproduit plusieurs, ainsi que les comptes rendus des entretiens de tito
avec les dirigeants albanais, souvent enregistrés au magnétophone.
Dans une de ces lettres, adressée de la ville de voutchiterne et datée du 30 sep-
tembre 1966, l’auteur qui signe simplement par les initiales v. petr., de peur d’être
1. Ibid., pp. 268-269.
268
persécuté, informe tito de façon haletante que la « grande migration des serbes
du kossovo et de la métochie est en train de se dérouler », que des villages entiers
dont il cite les noms, se vident de leurs habitants serbes et monténégrins, que les
plaintes déposées auprès des autorités locales ne donnent aucun résultat et que
les violences shiptares se poursuivent. croyant que tito n’est pas bien informé,
il le supplie d’examiner la gravité de la situation qu’il souligne en ces termes :
« ici, c’est la grande misère… c’est pire que sous l’occupation, mais nous n’avons
d’autre choix que de subir. »
1
le tyran avait trouvé le temps de griffonner à l’attention de son entourage
en marge de ce document cette recommandation banale : « voir ce qui se pas-
se là-bas. » la seconde lettre, rédigée à la main et en cyrillique à la fn de la
journée des violences albanaises du 2 novembre 1968 à prichtina, est si-
gnée par lioubicha Jivkovitch, un homme courageux, qui s’adresse à la di-
vinité suprême, en ces termes, d’abord en le tutoyant, puis en le vouvoyant :
camarade tito, je crois que tu es informé de ce qui se passe ici, mais, néanmoins,
je ne peux, en tant que citoyen de ce pays, ne pas vous écrire. Nous, habitants de
prichtina, aujourd’hui le 2 novembre 1968, nous vivons une véritable catastro-
phe. au lieu de nous réjouir de la fête de la république, nous voyons impuissants
l’ennemi manifester en criant des slogans : Vive l’Albanie ! Vive Enver Hoxha !, et
en cassant les vitrines, en renversant les voitures, en frappant des gens innocents.
et il ose l’interpeller :
comment, je vous en prie, pouvez-vous, en tant qu’homme d’état, écouter indif-
féremment les informations que vous fournissent veli Deva, ramadan vranictchi,
Djavid Nimani et les autres dirigeants du parti qui sont responsables de tout ceci ?
il est affigeant qu’après 20 ans d’existence de notre société socialiste, qu’après
tout le sang versé pour la liberté, pour la création de la nouvelle yougoslavie, nous
voyons aujourd’hui agir ceux qui veulent la sécession et le dépeçage de notre pays.
et c’est ce que veut un peuple qui n’a cessé depuis toujours d’infiger des maux au
peuple serbe. Du reste, laissons l’histoire, mais le fait est que la situation actuelle
sur le territoire de kossovo et de la métochie est insupportable.
après avoir prophétiquement averti le haut destinataire de sa missive, l’hum-
ble, mais téméraire épistolier insiste, certes, sur la responsabilité des dirigeants
albanais locaux qui palabrent pendant que leurs jeunes nationaux dévastent tout
sur leur passage, mais il pousse aussi l’audace jusqu’à mettre à juste titre en cause
tito lui-même :
Je regarde le journal télévisé où le présentateur parle des préparations pour fêter le
Jour de la république, alors que nous sommes enfermés dans nos maisons ; et lorsque
nous sortons en ville, nous voyons la casse, les débris calcinés, le chaos, la trahison,
un état de choses dont nous vous considérons, camarade tito, hautement coupable. il
se peut que vous ne soyez pas dûment informé, cependant vous ne croyez aucun des
1. pero simitch, pero simitch, Le Kossovo crucifé, Belgrade 2006, pp. 55-56.
269
dirigeants serbes, mais seulement les dirigeants albanais. avez-vous jamais pensé à
la tromperie de ces derniers qui vous courtisent et fattent bassement par calcul et qui
ont ourdi un plan à longue échéance en faveur de la population shiptare ?
pour conclure en priant la divinité qu’elle quitte un moment ses hauteurs olym-
piennes :
en tant que citoyen, je vous propose de descendre jusqu’ici pour mieux voir et
régler la situation, avant qu’elle ne dégénère en quelque chose de pire, car le peuple
de ce pays n’est point mûr pour ce genre de démocratie.
1
quelques jours plus tard un autre correspondant, anonyme celui-là, fait part à
tito de sa consternation de voir les postes des dirigeants être occupés par ceux-
là mêmes qui, en 1941, avaient accueilli par des applaudissements les occupants
fascistes, avant de se confer :
moi et ma famille, ainsi que tous les honnêtes combattants de notre révolution, nous
vivons dans la peur et dans l’insécurité. […] mon fls a donné sa vie pour la liberté
actuelle – cela en est ma contribution la plus chère –, mais je tremble aujourd’hui
pour les autres membres de ma famille. Je ne crois qu’en toi et te supplie de faire en
sorte que notre vie se passe sans peur.
2
enfn un quatrième correspondant qui se présente comme un citoyen ordinaire
et fervent partisan des idées de tito, écrit :
J’ai été stupéfait par le fait que lors des événements qui ont eu lieu à prichtina, au cœur
de notre région, dans les premiers rangs des manifestants se trouvaient les enfants des
plus hauts dirigeants de l’ethnie albanaise. on se pose la question : ou bien les parents
n’ont plus le pouvoir sur leurs enfants, ou bien on joue sur deux cartes.
il conclut en rapportant comment l’un de ces jeunes gens, le propre fls de fadil
Hoxha, homme lige de tito au kossovo, avait poussé l’impudence, lors d’un dé-
jeuner dans l’hôtel Bojour à prichtina, jusqu’à demander qu’on lui serve une tête
serbe.
3
Tito fait la sourde oreille aux plaintes des Serbes, de même qu’aux appels
de jeunes communistes albanais à l’insoumission, voire à l’insurrection.
quelques-uns parmi ses anciens compagnons d’armes, comme pavlé yovit-
chevitch, qui fut durant la guerre le secrétaire du parti pour la région du kossovo
et de la métochie, tentèrent d’attirer l’attention de tito sur le cauchemar que vivent
les serbes du kossovo. il insiste sur le fait que les dirigeants communistes actuels
1. Ibid., pp. 113-115.
2. Ibid., pp. 118-119.
3. Ibid., pp. 123-124.
20
de la région travaillent en collusion avec d’anciens collaborateurs fascistes qui
avaient été condamnés à des peines de prison, mais qui, une fois sortis, ont relevé
la tête en allant jusqu’à se venger sur ceux parmi les albanais qui avaient parti-
cipé à leur mise hors d’état de nuire après la guerre. ceux-ci peuvent s’adonner
d’autant plus facilement à leurs agissements que la frontière du côté yougoslave
est unilatéralement ouverte, alors que du côté albanais elle demeure verrouillée.
yovitchevitch affrme que la direction kossovare avait été au courant, bien avant
qu’elles n’éclatent, de la préparation des violences urbaines du 2 novembre 1968,
mais qu’elle en avait intentionnellement retenu l’information. « leur tactique –
souligne yovitchevitch – consiste à gagner tout ce que l’on peut par la voie légale,
et le reste sera acquis par la lutte armée », ce qui annonce prophétiquement les
actions de uÇk dans les années 90.
mais évidemment tito avait été amplement, et à temps, informé par ses servi-
ces secrets et par les organes de sécurité. ainsi le chef de la sécurité de la fédéra-
tion l’informe, le 24 novembre 1969, à l’approche de la fête nationale albanaise,
le 2, de la diffusion de tracts au contenu farouchement nationaliste et révolution-
naire marxiste, voire sanguinaire, dans la commune d’istok en métochie, appelant
à l’insurrection armée et à l’extermination :
Kosova vous appelle – ô fls, réveillez-vous, levez-vous, inondez les rues, entendez
mes gémissements ! soyez solidaires de la célébration du 2 novembre, le jour
qui ébranle le monde du révisionnisme ! Dressez-vous car l’ombre infdèle des
traîtres continue de nous tuer ! submergez les rues et démontrez que vous êtes des
albanais !
Ne nous taisons pas, car partout le couteau nous est enfoncé dans notre dos courbé
sous le lourd esclavage. Ne tolérez plus l’esclavage, exterminons l’ennemi noir,
chassons-le de nos foyers, car il mutile notre liberté ; nous ne craignons pas la mort :
mourons comme des héros. Nous embellirons la terre par le sang, jusqu’à la victoire
fnale de la liberté. a l’écho de nos idéaux élevés répondra l’histoire. quittez
l’enseignement, le travail, élevez la voix pour le 2 novembre, pour l’extermination
de l’ennemi !
toutes les énergies pour la libération nationale et l’union territoriale ! vive le
2 novembre !
1
voilà déjà le programme des terroristes de l’uÇk, dont les humanistes de
l’ouest, trente ans plus tard en lançant les escadrilles de l’otaN contre la serbie,
favoriseront la réalisation.
parmi ces doléances soumises à tito, fgurait une pétition des habitants du
village de Bouctrania près de prechévo, rédigée à la fn de 1968 et adressée au
président du comité central de la serbie, marko Nikézitch, où l’on peut lire :
Notre village est binational – y vivent serbes et albanais. pendant la guerre nous
1. Ibid., pp. 145-146.
21
avons consenti à de grands sacrifces : beaucoup de femmes sont restées sans
leurs maris, beaucoup de mères sans leurs enfants, de même que des enfants sont
restés sans leurs parents, des frères sans frères. Nous avons souffert de la part des
allemands, des Bulgares, mais également de la part des albanais qui, hélas, nous
donnaient le coup de couteau dans le dos, alors que nous combattions l’occupant
en criant le nom de tito et du parti. quoi qu’il en soit, nous croyions que c’était du
passé et que l’unité et la fraternité avaient été durablement forgées.
malheureusement, aujourd’hui, vingt-cinq ans après, nous nous rendons compte
que ce n’était qu’une illusion, que nous nous sentons comme si nous étions soumis
(et nous le sommes), que l’égalité n’était qu’un rêve, que nous vivons comme il y
a cent ans, comme si la frontière de l’époque turque était de nouveau rétablie. en
1941, nous entendions clairement : « tous dans le combat pour la libération, pour
une vie meilleure et pour des rapports fondés sur la justice. » or, aujourd’hui, nous
vivons le contraire, comme si nous entendions l’ordre de nous taire et de subir.
les malheureux pétitionnaires précisent que la situation est telle que la pro-
priété n’est plus garantie, qu’il arrive que le serbe soit attaqué au couteau ou au
gourdin et molesté uniquement pour avoir osé demander à des albanais de ne pas
saccager son champ.
il y a eu dernièrement six cas de ce genre, il y aurait eu davantage, si les serbes ne
faisaient profl bas. se plaindre auprès du tribunal ne sert à rien, si bien que subir
des coups apparaît comme notre seul lot, notre seule réparation de guerre que nous
ont payée les allemands. […] Nous nous sentons comme si nous vivions vraiment
en albanie. on hisse le drapeau albanais, et on piétine le drapeau yougoslave. et
alors que leur drapeau fotte au vent, le nôtre est par terre sous prétexte que c’est le
vent qui l’a fait tomber. aussi quand, après les disputes et les altercations avec eux,
nous ne leur disons plus bonjour, ils s’en plaignent, mais quand nous le faisons,
ils nous répondent haineusement : « mais, pourquoi nous injuriez-vous ? ! telle est
notre triste condition ! Nous vous supplions fraternellement de trouver un moyen
de nous aider ! »
1
Tito, qui a fait des misères à Staline et joue à être l’un des leaders du
Tiers-monde, fait profl bas devant Enver Hoxha qui l’abhorre, fait ouvrir
unilatéralement la frontière, laissant entrer au Kossovo des enseignants
albanais qui inondent le Kossovo avec une propagande massive, tandis que
des ressortissants albanais fuyant prétendument la dictature enveriste y
trouvent accueil.
en plus de la politique intérieure, la question du kossovo relevait également
de la politique extérieure du fait des prétentions de l’albanie voisine sur le kos-
sovo, mais là encore l’état yougoslave a lamentablement failli. son chef, Joseph
Broz tito, qui ne transigeait pas avec la question de l’indépendance du pays, qui
1. Ibid., pp. 134, 135, 136.
22
s’en targuait comme d’un acquis majeur obtenu lors de son confit avec staline,
dont la propagande ne cessait de claironner le rôle et l’importance dans les affai-
res du monde, en particulier avec la fondation du groupe des pays non-alignés,
se couchait littéralement devant le tyranneau albanais enver Hoxha qui persistait
précisément dans son adulation de staline et traitait de « clique révisionniste »
tito et les siens !
gravement compromis lors de la querelle tito-staline en 1948, les rapports
entre la yougoslavie et l’albanie ne commencèrent à se normaliser qu’à partir de
190, la partie yougoslave prenant unilatéralement une attitude conciliante dans
l’illusion d’infuer sur le régime enveriste, reposant sur le dogme marxiste-léni-
niste et sur un nationalisme féroce, en vue de sa transformation. ce n’était que
peine perdue, puisque la partie albanaise en profta pour instaurer une mainmise
sur la province serbe, en y envoyant, sous couvert de coopération culturelle, des
centaines d’enseignants, pour la plupart des agents de la police secrète, sigurimi,
qui amenaient dans leurs bagages des manuels d’histoire albanais et d’autres ma-
tériels de propagande, endoctrinant la jeunesse aussi bien par l’idée de l’albanité
du kossovo que par celle de la fdélité et de la pureté du marxisme-léninisme in-
carnée en la personne d’enver Hoxha. ainsi, comme l’écrit le grand connaisseur
de l’histoire du kossovo, Douchan Batakovitch :
Des générations de jeunes albanais ont été éduquées dans un climat de haine
envers la yougoslavie et envers les serbes présentés comme responsables de tous
les malheurs de l’histoire albanaise ; la plupart de ces jeunes gens ne connaissent
que quelques mots de serbo-croate, pourtant la langue offcielle du pays où ils
vivent. la haine ancienne a trouvé de nouveaux et de puissants moteurs : l’absence
de l’intelligentsia critique, la ghettoïsation du kossovo vis-à-vis de la serbie et
de la yougoslavie et la propagation de la théorie ethnocentrique de la primauté
historique des albanais au kossovo, cette « théorie illyrienne » défendue par les
savants de tirana, constituaient autant d’arguments idéologiques et politiques
pour les prétentions territoriales de l’albanie à l’égard du kossovo et des régions
voisines.
1
cette « coopération » allait d’autant plus facilement bon train que le kossovo
jouissait de la pleine autonomie, si bien que les visites des personnalités ou des
délégations albanaises, ainsi que de groupes folkloriques du kossovo à l’albanie,
et vice versa, se faisaient directement par un accord entre prichtina et tirana, sans
la demande d’autorisation au gouvernement fédéral ou à celui de la serbie. l’am-
bassade de yougoslavie à tirana, par l’intermédiaire de laquelle devait se dérouler
cette activité, était le plus souvent la dernière à en être mise au courant.
c’est en vain que l’ambassadeur yovan petchenovitch essaya d’attirer l’atten-
tion de tito, lors de sa rencontre avec celui-ci, le 23 mars 193, sur cette politique
1. Dußan t. Batakovi¢, Kossovo, La spirale de la haine, l’age d’Homme, lausanne-paris 1993,
p. 69.
23
aveugle, en insistant sur le fait que la yougoslavie continue de faire l’objet d’atta-
ques virulentes dans la presse albanaise, que le gouvernement albanais travaille à
l’homogénéisation des albanais du kossovo et ne cache point ses prétentions sur
celui-ci. tito ne ft qu’y prêter la sourde oreille en déclarant que ces attaques ne
devraient pas infuer sur la politique d’ouverture et que le fait de poser la question
de l’importation des manuels scolaires albanais au kossovo serait du sectarisme
aux yeux des camarades kossovars, et recommanda « la fexibilité dans l’attitude
envers l’albanie ».
1
Les dirigeants kossovars albanais vont si loin dans leurs fatteries envers le
tyran yougoslave qu’ils l’assurent, entre autres, d’être la mère des Albanais
de la province.
il en ressort que tito connaissait grâce à diverses sources la gravité de la situa-
tion au kossovo. mais adulé à l’instar d’un dieu, jouissant des faveurs et du sou-
tien fnancier de l’ouest d’avoir osé tenir tête à staline dont il avait été la créature
la plus achevée, s’imaginant, en outre, diriger les affaires du monde en tant que
l’un des chefs des non-alignés, il croyait que sa propre personne constituait la ga-
rantie de la pérennité de l’état qu’il avait instauré. Du reste, il passait la plupart de
son temps à se promener à travers le monde, et cela était célébré par sa propagande
comme autant des voyages de paix, ou dans l’accueil d’éminentes personnalités
étrangères, ou bien à faire organiser des parties de chasse où il conviait le corps
diplomatique, ou bien encore à effectuer de longs séjours dans l’une de ses somp-
tueux villas que ses satrapes ne cesseront de lui faire construire à travers toute
la yougoslavie et dont le nombre à la fn de sa vie atteignait une trentaine. Dans
ces conditions le sort des serbes du kossovo constituait pour lui du menu fretin,
d’autant que les dirigeants albanais avaient parfaitement maîtrisé l’art de l’ama-
douer par leurs fagorneries. celles-ci tournaient parfois au grotesque, comme lors
de la rencontre avec eux le 2 avril 190, lorsque le premier parmi les potentats
kossovars, fadil Hoxha, un bonhomme trapu, retors et redoutable, déclara que tout
allait pour le mieux dans la région autonome du kossovo :
là-bas est en train de se réaliser la fraternité et l’unité sur place et sans transition.
et cela grâce à votre vision, camarade tito, que le comité central de l’alliance des
communistes de yougoslavie a pu le faire dès les premiers jours, déjà depuis 193
– date de la nomination de Broz par staline à la tête du parti – jusqu’à présent, et
en particulier après la guerre, votre vision dont nous pénétrait le parti, et que nous
transmettions à toutes les couches de la société, aux masses populaires pour une
approche marxiste de la question nationale et pour l’application conséquente de
cette politique nationale dans la vie.
1. pero simitch, pero simitch, op. cit., pp. 114-115.
24
J’ai encore une chose à vous dire. Bien après votre visite au kossovo, les gens ont
continué d’en parler dans les campagnes, dans les ateliers, partout. c’était du grand
soutien pour nous là-bas, pour tous les cadres au kossovo, pour la mise en œuvre
de la politique de l’alliance communiste de yougoslavie. c’est un peuple qui a été
longtemps piétiné et dont on a abusé. il n’avait pas sa mère et il voit en vous et en
l’alliance communiste sa mère, son idéologie, sa pensée, et c’est une grande chose,
camarade tito !
1
tito, qui n’était pas quelqu’un que l’on pouvait facilement duper, s’en dé-
lectait et laissait carte blanche à fadil Hoxha et à ses comparses. D’autre part,
quoique venu au pouvoir grâce aux serbes et à leurs sacrifces, il nourrissait envers
eux l’hostilité du temps où il les combattait en tant que soldat dans l’armée austro-
hongroise durant la première guerre mondiale, et laissait agir ses féaux albanais
et autres, au détriment des serbes. plus grave encore, il y avait en lui une part
démoniaque qui s’était manifestée pendant la guerre, si bien qu’étant dans le mal,
il s’y trouvait dans son élément naturel, mais qu’il masquait par quelque bien qu’il
lui arrivait de faire parfois.
cependant les violences sur les serbes, les atteintes à leur liberté, à leur di-
gnité, à leur propriété se poursuivaient, comme au plus noir de l’esclavage turc, de
sorte que certains de leurs représentants au sein du comité régional du parti, tels
que miloch sékoulovitch et yovo chotra, s’enhardirent enfn, lors de la session
de cette instance en juin 191, de poser publiquement, quoique avec précaution,
la question du sort douloureux de leurs conationaux. au cours du débat qu’ils
ouvrirent et qui dura plus de trente heures, on les accusa de porter atteinte à la
politique du parti qui évidemment ne pouvait qu’être infaillible. mis en minorité
par l’écrasante majorité albanaise du comité, ils furent limogés d’autant plus faci-
lement que, quelques autres représentants serbes, comme ilyia vakitch et mikaïlo
Zvitzer, donnèrent le coup de grâce à chotra et sékoulovitch, en les accablant
outre mesure. en fait, ils jouaient le même rôle de créatures albanaises que ces
serbes siégeant dans les medjlis à l’époque turque, évoqués plus haut.
Monseigneur Paul, qui exerce sa charge depuis plus d’une décennie,
continue son énumération d’innombrables méfaits, commis en toute
impunité, par les Albanais sur les Serbes.
revenons, cependant aux rapports de monseigneur paul, si douloureux mais
si précieux parce que, sans eux, nous serions plutôt dans l’ignorance pour ce qui
concerne le sort des serbes du kossovo durant le règne titiste. Dans son long rap-
port pour la période du 1
er
avril 190 au 1
er
avril 191, au saint-synode, il relate que
les plaintes déposées auprès des autorités locales sont constamment ajournées sine
die sous prétexte que l’on manque de juges, qu’on intime aux prêtres de ne pas faire
1. Ibid., pp. 150,152, 153.
25
leurs sermons lors des services funèbres, puisque les hodjas ne le font pas, que les
miliciens mettent en garde contre le port du couvre-chef serbe, la chaïkatcha, mais
que le plus grave constitue les agressions contre les biens et les personnes :
les attaques contre les femmes et les enfants lorsqu’ils se rendent à l’église, ainsi que
contre les prêtres, la profanation des églises et des cimetières de la part des éléments
« irresponsables » se multiplient, malgré nos plaintes et nos interventions. les insultes
envers les prêtres et les fdèles de la part des écoliers shiptars par les mots les plus
obscènes visant la croix, l’église, le père et la mère, fusent partout. lorsque l’hiver
dernier je me rendais au monastère de Détchani, les enfants de deux maisons me
saluèrent en me lançant : « oh, vieux pope ! », avant d’injurier ma mère. et dans un
autre endroit passant à côté des enfants qui sortaient de l’école, une fllette cracha sur
ma soutane, ce dont je ne m’aperçus pas, mais que le prêtre qui marchait avec moi
remarqua. l’exode de notre population se poursuit, quoiqu’à un rythme un peu au
ralenti, car nombreux sont ceux qui voudraient partir, mais qui ne peuvent donner leur
terre pour rien, ce que les acheteurs attendent et demandent.
il transmet au saint-synode le compte rendu, rédigé par le prêtre de la pa-
roisse de Boudissavtzi, concernant le cimetière vandalisé du village de petritch,
que le saint-synode transmet aussitôt à la commission des affaires religieuses au
conseil fédéral, et l’on peut lire :
le cimetière de petritch s’étendant sur deux hectares et demi avait une magnifque
forêt de chênes, qui avait été préservée pendant la guerre mais, à la libération, le
nouveau pouvoir populaire l’a fait couper pour ses besoins, en y plantant toutefois
une forêt d’acacias, que l’on a élevée et gardée pendant 25 ans, de sorte qu’il était
agréable de la regarder et d’y entrer.
lorsqu’il y a quelques jours, je me suis rendu au cimetière de petritch, j’ai constaté
qu’il n’y avait plus de forêt hormis quelques acacias saillants ça et là. certains
monuments funéraires ont été abattus, tandis que sur tous les autres les photos ont
été sauvagement broyées moyennant des objets durs ou défoncées par le burin, de
sorte que le cimetière offre actuellement un spectacle de désolation. après cela,
les serbes ont tous émigré, et il ne reste plus dans cette localité aucune maison
serbe.
1
Des actes de profanation sur les églises et les tombes qui anticipent
sinistrement ceux qui vont se reproduire à grande échelle lors de
l’occupation du Kossovo par l’OTAN en 1999.
chaque fois que l’évêque paul écrivait au gouvernement de la province, celui-
ci ne daignait même pas lui répondre. c’est tout juste si l’évêque n’est pas traité
d’extrémiste et de nationaliste serbe à cause de cette lettre qu’il avait envoyée à la
1. Les Fondations du Kossovo, pp. 821, 822.
26
commission des affaires religieuses de la région, mais dont il transmet la copie
au saint-synode, le 18 novembre 192 :
Nous nous sommes déjà adressés à vous à maintes reprises pour obtenir la protection
de la loi pour l’église orthodoxe, ses fdèles et ses biens […] Déjà au mois de
février de cette année, dans le village de vinaratz près de kossovska mitrovitsa,
des individus inconnus ont troué le toit de l’église locale et y ont jeté toutes sortes
d’ordures. le prêtre en a informé la milice, mais elle n’a pas trouvé les coupables.
après que l’on a nettoyé la petite église, réparé le toit et fortifé la porte, elle a été
de nouveau démolie en juin de cette année. les malfaiteurs ont enlevé et emporté
la porte en même temps qu’ils ont brisé les veilleuses, les chandeliers et les tables.
[…]
ce sont de pareils outrages qu’a subis la petite église de sainte-paraskeva dans le
village de Dobratchine près de ghuilane. Des individus inconnus y ont plusieurs
fois défoncé la porte, sont entrés à l’intérieur et y ont occasionné des dégâts. après
que l’on y ait posé une porte en fer, les malfaiteurs ont défoncé une barre en acier
de la fenêtre, l’ont sortie de son châssis, se sont introduits à l’intérieur, y ont détruit
trois veilleuses, brisé une icône à coup de pierre, déchiré les rideaux, les habits
sacerdotaux, les livres saints en les éparpillant. ils ont griffonné sur les murs des
slogans offensants pour l’ethnie serbe. Dans le cimetière du village de sipolié, près
de kosovska mitrovitsa, au cours de l’été de cette année 192, des jeunes gens de
nationalité albanaise, chantant des chansons insultantes pour les serbes, ont détruit
15 monuments funéraires. une action semblable a eu lieu récemment dans le village
de srbovats près de mitrovitsa, où 8 monuments ont été brisés. la même chose est
arrivée au cimetière d’orakhovatz, où l’on a brisé non seulement les monuments
funéraires en bois, mais aussi monuments en marbre, 2 en béton et 14 en pierre.
Dans le village d’opteroucha, près d’orakhovatz, trois croix funéraires de pierre ont
été brisées, ainsi que toutes les croix en bois, sauf trois. Dans le village de retimlié,
près d’orakhovatz, toutes les croix en bois ont été brisées, et les agresseurs ont
déféqué sur les pierres tombales.
1
De tels cas au fl des années, se comptent par centaines, alors que les agres-
sions contre les personnes se comptent par milliers, ce qui pousse inexorablement
la population serbe à l’exode, comme il en ressort du rapport de monseigneur paul
pour la période du 1
er
avril 193 au 1
er
avril 194 :
Hormis les cambriolages et les destructions des églises et des bâtiments annexes,
fréquentes sont les atteintes aux propriétés et aux forêts monastiques. lorsqu’une
moniale du monastère Dévitch a essayé de chasser le bétail de la prairie monastique,
les bergers albanais l’ont agressée à coup de pierres, l’ont blessée à la tête, de
sorte qu’elle a dû chercher le secours médical. ici ce n’est point un cas isolé. a
voutchiterne, le Jour de saint-sylvestre, les musulmans roms ont attaqué avec
des pierres le prêtre et les fdèles dans l’enceinte de l’église, puis des enfants qui
retournaient à la maison portant les bûches de Noël.
1. Ibid., p. 823.
2
l’exode de notre population ne cesse d’être à l’ordre du jour partout dans l’éparchie
dans des endroits tant à la population serbo-albanaise que serbo-musulmane. le
rapport que m’envoie le curé des environs de ghuilane, en démontre l’ampleur :
dans un village qui comptait 16 foyers serbes, il n’en reste aujourd’hui qu’un
dixième, en tout 1 ; sur 48 foyers d’un autre village, il n’en reste à présent que 18 ;
dans un troisième village de 61 foyers, il n’en demeure plus un seul, pas plus que
dans un autre village où il y en avait 29, et ainsi de suite ; tous ont émigré. maintenir
en état nos églises dans de tels endroits serait déjà diffcile, même si personne ne
les détruisait, alors que cela relève de l’impossible lorsqu’on scie les serrures et les
cadenas, et qu’on coupe et défonce les barres de fer aux fenêtres.
1
la terreur albanaise fut légalisée avec la nouvelle constitution fédérale, pro-
mulguée en février 194, qui donna des pouvoirs très accrus aux républiques et
aux régions automnes au détriment du pouvoir central, si bien qu’il ne relevait
plus des compétences de celui-ci que la politique étrangère, la défense et natu-
rellement le culte du maréchal tito, pierre angulaire de cette yougoslavie. il n’y
a plus de bornes aux violences albanaises. les divers méfaits se succèdent et se
ressemblent dans leur morne criminalité : ainsi le monastère de saint-marc dans
le village de kabach près de prizren, dont l’intérieur avait été complètement van-
dalisé en janvier 193, pour être refait durant les années suivantes, a fait l’objet
d’une nouvelle dévastation, en octobre 198, que monseigneur paul décrit :
Nous avons constaté que la serrure sur la porte blindée avait été cassée, que la porte
se trouvait ouverte, que les barres de fer de la fenêtre sud-est avaient été tordues et
les volets en bois démontés, que l’iconostase a été abattue et complètement détruite.
De toute évidence, le malfaiteur n’a pas cherché de l’argent, mais a voulu nuire,
profaner, détruire.
en même temps la terreur fait rage sur les personnes, comme le montrent ces
exemples cités par monseigneur paul dans son rapport pour la période du 1
er
avril
1980 au 1
er
avril 1981, où il s’épanche :
en accédant à mon poste il y a 23 ans, je savais que mon chemin ne serait pas cou-
vert de feurs, mais de diffcultés de toutes sortes. et bien que j’en aie vu beaucoup,
il me semble qu’à présent c’est pire. et pour y ajouter, le tremblement de terre de
l’an dernier a endommagé plusieurs églises qu’il faut remettre en état, alors que les
moyens se sont amincis. le Jour de saint-esprit, le 25 mai 1980, des adolescents
albanais ont attaqué avec des couteaux et des tessons de bouteilles, deux de nos
séminaristes, en les coupant sur les bras et sur le dos. trois jours après à proximité
du séminaire, le 28 mai 1980, un jeune albanais a agressé l’archiprêtre, le profes-
seur miloutine timotiyévitch qui a eu la main luxée et l’avant-bras cassé. […] un
instituteur et une institutrice serbes ont été limogés de leur poste à cause de leurs
convictions religieuses. – un albanais a fait entrer son bétail dans la propriété mo-
1. Ibid., p. 825.
28
nastique, mais quand une sœur l’a averti de ne pas le faire, il lui a donné des coups
de bâton. aussi, la forêt monastique continue d’être dévastée à tel point qu’en une
seule journée 64 arbres ont été abattus, et dix jours plus tard, encore 14.
enfn, il fait le point pour les membres du saint-synode de ses plaintes auprès des
autorités, de leur inaction voire de leur complicité avec les fauteurs de violences :
Je n’ai cessé des années durant d’attirer l’attention des autorités sur ce genre d’en-
nuis, afn qu’elles mettent fn à l’intimidation, au comportement chauvin, à la terreur
sur nos fdèles et notre clergé, provoquant le trouble, l’inquiétude et l’insécurité et
enfn la migration des nôtres. D’ordinaire on me répondait que la migration est la
conséquence d’une urbanisation de plus en plus rapide, d’un facteur économique :
la recherche d’un emploi et d’un salaire meilleur, la scolarisation des enfants, etc. Je
répondais que ces causes, certes, avaient leur rôle dans la dépopulation des campa-
gnes et qu’elles étaient normales, qu’elles ne nous inquiétaient pas et que nous n’en
demandons pas la protection, mais que ce qui était mauvais et ce qui nous préoccu-
pait était la pression inamicale systématique qui était exercée. et quant aux infrac-
tions et aux vols, on nous fait valoir que les mosquées en font également l’objet, et
que les agressions sont l’œuvre de hooligans et de personnes violentes qui existent
dans chaque milieu et dans chaque nation. parfois, on nous dit aussi que seuls les
yeux du chauvinisme serbe peuvent voir une organisation derrière ces actes.
1
Dans quel état d’abandon, de détresse et de profanation permanentes se trou-
vaient les hauts lieux serbes au kossovo et en métochie, témoigne, entre tant
d’autres, ce texte du hiéromoine, plus tard évêque de verchatz, puis métropolite
du monténégro, amphilochie radovitch, qui enseignait alors à la faculté de théo-
logie de Belgrade. il visita, en été 1981, entre autres sites sacrés, celui de koricha
près de prizren, établi par le moine pierre au Xiv
e
siècle, qui vécut de nombreuses
années dans une grotte aménagée en chapelle et décorée de fresques. la renom-
mée de l’anachorète pierre devint telle qu’il fut, à sa mort, spontanément canonisé
saint par le peuple, avant qu’une église consacrée à saint marc ne soit élevée à
proximité de l’ermitage et qu’une vie monastique s’y développe.
le père amphilochie constata l’horreur et l’abomination : les fresques sur les
parois de la grotte-chapelle, dépeignant la présentation de la vierge, affreuse-
ment défgurées, recouvertes d’inscriptions et de dessins parmi lesquels sautait
aux yeux : « meurs le pope ! », destiné à saint pierre de koricha.
quant au monastère de saint-marc, édifé au bord d’une falaise surplombant la vallée
de koricha, il offre un tout aussi triste spectacle, poursuit le père amphilochie. les
bâtiments annexes où vivaient les moines avaient été détruits durant la seconde
guerre mondiale, tandis que l’église et son clocher subissaient une lente dégradation,
laissés à la merci d’une nature sauvage et de la fureur humaine. récemment encore,
on a incendié l’iconostase au milieu du temple tandis que la porte d’entrée a été
1. Ibid., pp. 828-829.
29
défoncée à plusieurs reprises. même la porte en fer fxée il y a un an, a été arrachée
et emportée, de sorte l’église reste actuellement béante. les grilles des fenêtres
sont tordues par des jets de pierres. la tombe du grand donateur et philanthrope
serbe du siècle dernier, sima andréyévitch igoumanov, est profanée et brisée. il
ne reste de la dalle en marbre que des débris, jetés à l’intérieur de l’église. et sur la
tombe même, nous avons trouvé à la veille du vidovdan de cette année, deux frais
excréments humains.
1
le père amphilochie conclut que ceux qui se livrent à la profanation et à l’as-
sassinat de hauts lieux et des images saintes, ces témoins de notre passé déifé et
transcendé, mutilent et privent un peuple de sa mémoire, ce qui était bien le cas
pour les serbes du kossovo.
Tentative par les Albanais d’incendier le Patriarcat de Petch. La Pétition de
21 prêtres aux autorités de la Serbie et de la Yougoslavie afn de mettre fn
à la terreur albanaise.
en réalité cet état de choses a été légalisé par la nouvelle constitution yougos-
lave de 194, qui octroya au kossovo un nouveau statut d’autonomie, bénéfciant
au sein de la serbie de tous les droits dont bénéfcient les républiques au sein de
la yougoslavie. les albanais pouvaient donc se livrer sans nul frein à leurs vio-
lences. ainsi, dans la nuit du 16 au 1 mars 1981, ils tentèrent d’incendier le com-
plexe d’églises du patriarcat de petch, mais grâce à l’abnégation des prêtres sur
place, le pire fut évité. seul le bâtiment annexe, abritant la bibliothèque, dont une
partie fut sauvée, brûla. les autorités essayèrent d’occulter l’affaire, en attribuant
l’incendie à un court-circuit, mais bientôt s’imposa l’évidence d’un acte criminel.
comme d’habitude, aucune enquête ne fut menée, ni aucune poursuite engagée.
cette attaque contre un haut lieu de l’histoire, de la foi et de l’art serbes qu’est
le patriarcat de petch, provoqua la plus grande émotion parmi les serbes. et l’égli-
se orthodoxe qui, comme l’attestent tous ces documents, avait partagé les souf-
frances de son peuple, décida de se faire entendre en adressant le 16 avril 1982, un
appel signé par 21 prêtres aux autorités et à l’opinion publique. c’est un véritable
cri de douleur accumulée au cours des décennies de terreur albanaise contre la-
quelle le régime communiste n’avait rien entrepris. les prêtres écrivaient :
Nous soussignés, prêtres et moines orthodoxes serbes, conscients de notre
responsabilité devant Dieu et l’histoire, devons à notre conscience d’élever la voix
pour la défense de l’existence physique et spirituelle du peuple serbe sur le territoire
du kossovo et de la métochie.
2
1. Pravoslavlié (Orthodoxie), 1
er
septembre 1981 ; reproduit par l’archimandrite athanase Jevtitch
in De Kossovo à Yadovno, p. 193.
2. cf. anne yelen, Kosovo (1389-1989) Bataille pour les droits de l’âme, l’age d’homme, paris
1989, p. 132.
280
les signataires ne mettaient nullement en cause le droit des albanais de vivre
au kossovo avec les serbes, mais ils plaidaient pour la justice et l’égalité :
Nous sommes convaincus que, tant qu’on n’aura pas mis à jour le fondement même
du problème du kossovo, il ne sera pas possible d’arriver à une solution juste
et équitable pour les deux peuples – serbes et albanais – liés l’un à l’autre par
l’histoire, la destinée, dans le passé comme dans le présent et l’avenir. il faut appeler
les choses par leur nom par respect pour notre propre dignité et par souci de notre
destin sur cette terre, mais également par respect pour l’autre, quel qu’il soit, et par
souci de son destin et de notre cohabitation avec lui sur le même territoire.
1
les prêtres s’interrogent sur ce terrible paradoxe que des abominations de
l’époque de l’oppression turque puissent se reproduire dans un état censé être
construit sur l’entente et l’égalité de ses peuples :
Nous posons cette question pénible et douloureuse, désemparés devant ce qui se
produit sous nos yeux : quelles sont donc ces puissances infernales et irrationnelles
qui, en l’espace de seulement quelques décennies paisibles, dont la paix avait
été payée du prix de torrents de sang, sont parvenues à réaliser ce que 500 ans
d’occupation turque n’ont pas réussi ?
2
et de faire ce constat terrible aux accents prophétiques, compte tenu des évé-
nements depuis l’été précédent :
combien il est douloureux de se rendre compte de toute l’horreur de la situation :
dans le kossovo, il n’y a plus d’existence possible pour les serbes, car le kossovo
n’est plus à eux ; ce kossovo que, de leur côté, ils n’ont jamais prétendu garder
« ethniquement pur. » les phrases bien fardées et les histoires pour aveugles
n’arrivent pas à dissimuler qu’aujourd’hui, pour la première fois, s’impose à nous,
de façon drastique, la constatation suivante : le kossovo n’est plus à nous. tout
donne à penser que la bataille séculaire de kossovo va s’achever sous nos yeux par
la troisième et dernière migration des serbes, c’est-à-dire par une défaite fnale, la
plus terrible, par une extermination paisible, conçue en termes de génocide.
3
les prêtres terminent en insistant sur la répétition des événements du passé le
plus noir dans la vie présente des serbes du kossovo :
Dans le passé, ces événements, quoique tragiques, étaient explicables par le joug
turc. en revanche ce qui n’est pas explicable et ce qui est même stupéfant, non
seulement pour nous mais pour toute personne de sens commun, est le fait que ces
mêmes événements se reproduisent de la même façon aujourd’hui avec les serbes de
kossovo. il n’y a pas de souffrance passée que le kossovo n’ait connue à nouveau
1. Ibid., p. 133.
2. Ibid., p. 134.
3. Ibid., p. 136.
281
ces vingt dernières années, qu’il s’agisse de l’incendie du patriarcat de petch, de
menaces de mort, de pillages, de profanations des tombes ou de la violence exercée
sur les écoliers et les moines, ou même de la mutilation du bétail lorsqu’il appartient
à des serbes. tous nous savions cela, quoique, pendant longtemps, cela ait été un
sujet tabou, dont il était interdit de parler et qui a coûté très cher à quelques hommes
de courage.
1
Le meurtre d’un jeune Serbe devant les yeux de sa mère blessée. Un autre
Serbe martyrisé…
comme cet appel avec plusieurs autres, émanant des serbes du kossovo, fut
occulté par les médias offciels, il ne pouvait plus être diffusé autrement que par
samizdat. pourtant les violences et les crimes perpétrés sur les serbes étaient si
fagrants que la presse ne pouvait pas continuer à se taire indéfniment. ce fut le
cas, lors de l’assassinat, le 2 juin 1982, dans la localité de samodréja du jeune
Danilo ilintchitch, alors qu’il travaillait dans les champs avec sa mère Danitza.
celle-ci déclara :
Nous étions en train de bêcher dans notre champ lorsque nous vîmes quatre
shiptars s’attaquer à nos vaches qui allaient à l’abreuvoir. a la question de mon fls
– pourquoi s’attaquaient-ils aux bêtes ? – les quatre shiptars se sont rués sur lui et
l’ont fait tomber par terre. Je me suis précipitée à son secours, mais l’un d’entre eux
s’est mis à me frapper si violemment avec un gourdin qu’il m’a cassé le bras droit.
Je pleurais, je hurlais. l’un des assaillants qui tenait mon fls étendu par terre, s’est
agenouillé sur son estomac et a sorti son pistolet en visant Danilo dans le cœur. J’ai
réussi à me jeter sur mon fls, mais l’agresseur m’a repoussé et a tiré dans le cœur de
Danilo la balle traversant mon bras gauche. […] après, ils m’ont battue, piétinée,
injuriée en criant : « c’est la terre d’enver Hoxha ! »
2
evidemment l’assassin nommé ferat mouya, un shiptar venu d’albanie, de-
meura impuni, exactement comme cela se passait, sous le règne turc et comme cela
se passe de nos jours sous l’administration onusienne du kossovo. Naturellement
Danitza ilintchitch dont le mari avait été assassiné quinze ans plus tôt d’une façon
aussi sauvage, fut contrainte avec le reste de sa famille de quitter le kossovo.
un autre cas analogue qui bouleversa l’opinion fut celui de l’ouvrier agrico-
le georges martinovitch du village de livotch, qui, alors qu’il se trouvait dans
son champ, fut martyrisé par des inconnus albanais, le 1
er
mai 1985. après avoir
fait perdre connaissance à martinovitch en l’assommant, ils lui enfoncèrent dans
l’anus une bouteille cassée fxée au bout d’un bâton, supplice analogue pratiqué
autrefois par les turcs, le terrible supplice du pal. le malheureux, ayant repris
ses esprits, parvint tant bien que mal à atteindre l’hôpital de ghnilane où il fut
1. Ibid., p. 135.
2. yanko vouyinovitch, yanko vouyinovitch, op. cit., p. 22.
282
opéré d’urgence une première fois, puis une seconde fois à l’hôpital militaire de
Belgrade. comme dans la plupart des cas précédents, les autorités du kossovo ten-
tèrent de noyer l’affaire en usant de la procédure bureaucratique, vantant, dans des
communiqués stéréotypés, les bons rapports entre serbes et albanais, s’attaquant
une fois de plus au nationalisme serbe prompt à se servir du cas martinovitch et
allant jusqu’à insinuer que celui-ci, père de trois fls et d’une flle, tous adultes,
s’était mutilé lui-même.
le martyre de georges martinovitch, illustrant de façon effrayante la triste
condition des serbes du kossovo, provoqua une multitude de textes et même de
poèmes, notamment de l’éminent p te stevan raïtckovitch.
Le Kossovo à la dérive, la terreur albanaise légalisée par la Constitution
yougoslave de 1974. D’innombrables doléances serbes provoquent la
réintégration du Kossovo par Slobodan Milochévitch au sein de la Serbie,
sans pour autant aller jusqu’à supprimer l’autonomie de la province, mais
la limiter seulement.
le vent de liberté dans les pays communistes s’étant levé, les serbes, avant les
autres, frent tomber le régime communiste, précisément là où il les avait meurtris
le plus, au kossovo. D’importantes commémorations que, plus tard, l’on repro-
chera tellement aux serbes, marquèrent en 1989 le sixième centenaire de la bataille
du kossovo, ainsi que le tricentenaire de la grande migration des serbes sous le
patriarche arsène iii. ce réveil serbe ne plut point aux croates ni aux slovènes
auxquels les serbes avaient pourtant permis, par leurs sacrifces, de réapparaître,
après plusieurs siècles d’absence, sur la scène de l’histoire et d’avoir une existence
étatique au sein de la yougoslavie.
en 1981, à peine un an après la mort de tito, les albanais du kossovo, malgré
le degré élevé d’autonomie, inconnu en europe ni ailleurs dans le monde, dont ils
jouissaient, se révoltèrent pour demander le statut de république ou, plus grave
encore, le rattachement à l’albanie. Déjà à ce moment-là, il y avait au kossovo
plus de 800 localités ethniquement purifées de serbes et d’autres non-albanais,
et l’albanisation forcenée menaçait le reste de la province. aux serbes qui multi-
pliaient leurs plaintes et demandaient la protection auprès des gouvernements de
la yougoslavie et de la serbie, ceux-ci répondaient par le mutisme ou des clichés
de la morne phraséologie offcielle. plusieurs délégations de serbes du kossovo
qui se rendirent à Belgrade, eurent le plus grand mal à y être reçues par les hauts
responsables de la fédération ou de la république de la serbie. le pouvoir conti-
nuait lâchement à se taire, à user de la langue de bois, voire à accuser ces pauvres
gens d’être fauteurs de troubles et ultranationalistes.
c’est dans ce climat tendu à l’extrême que se rendit au kossovo le nouveau
président du parti communiste de serbie, slobodan milochévitch qui devant une
283
foule de 5 000 serbes, rassemblés au kossovo polié près de l’église de gratcha-
nitsa, prononça, le 25 avril 198 au matin, les mots suivants :
il faut que vous restiez ici ! votre terre, vos maisons, vos vergers et vos champs, vos
souvenirs sont ici ! vous n’allez tout de même pas quitter votre pays, parce qu’on y
vit diffcilement, parce que vous subissez l’injustice et l’humiliation ! il n’a jamais
été propre à l’esprit du peuple serbe et monténégrin de reculer devant l’obstacle, de
se démobiliser quand il faut combattre, de fancher devant la diffculté. il faut que
vous restiez ici à cause de vos ancêtres et à cause de vos descendants. sinon, vous
auriez déshonoré vos ancêtres et déçu vos descendants. Bien sûr, je ne vous propose
pas de rester et de continuer à subir, à endurer et à supporter un état de choses dont
vous n’êtes pas satisfaits. au contraire, il faut le changer ensemble avec tous les
hommes de progrès ici, en serbie et en yougoslavie.
avant de lancer le fameux : « personne n’osera plus vous battre ! »
1
c’étaient des mots que les serbes du kossovo attendaient depuis quarante ans.
leur effet, non seulement sur les serbes de la province martyre, mais aussi sur
tous les serbes à travers la yougoslavie, fut immense. c’était l’homme provi-
dentiel qui les libérait de tant d’injustices subies dans une yougoslavie dirigée
principalement par les croates et les slovènes, les musulmans bosniaques et les
albanais. si ces déclarations donnèrent l’espoir aux serbes du kossovo qu’ils
allaient désormais bénéfcier de la protection et que leur condition allait s’amélio-
rer, elles n’impressionnèrent point les albanais qui poursuivirent leurs violences,
comme en témoignent ces exemples rapportés par le père athanase yevtitch qui
n’a cessé de sillonner le kossovo et d’en relater le martyre :
trois albanais, fatmir yahu, afrim krasnitchi et Bedruch Bericha de Breynitza
près de petch, ont cruellement violé une jeune flle serbe, N.N., de dix-sept ans, du
village de krouchevatz près de petch, le 24 septembre 198, et n’ont été jugés que
le 22 février 1988.
le 28 février 1988, au village de Detchani, un albanais, sedmon ukay (18 ans),
a agressé une jeune flle serbe, g. D. (15 ans), afn de la violer, et lorsque son
camarade m. s. est accouru à son aide, l’albanais les a tous les deux blessés avec
un couteau, et s’est enfui.
le 14 mars 1988, Haydar et rama planeya de prizren ont fait irruption en pleine
nuit dans la chambre d’hôtel d’une serbe, v. s., et sous la menace d’un couteau,
l’ont forcée à passer toute la nuit avec l’un d’eux, tandis que l’autre montait la
garde ; ils se sont enfuis au petit matin.
le 19 juin 1988, kamer malitchi et son fls Beytuch du village klobukar près
de Novo Brdo, ont sauvagement battu un serbe, voïne Zdravkovitch, âgé de 4
ans, parce qu’il leur avait demandé de ne pas toucher à son fourrage. ils ont été
condamnés à deux mois de prison.
Dans la nuit du 26 au 2 mai 1988, florim Hisseni de yegra près de ghnilane a
1. Politika, édition spéciale, Bataille pour la vérité, 19 novembre 1988.
284
attaqué une serbe s.t. de Biliatcha, lorsqu’elle sortait du restaurant : il l’a poussée
de force dans sa voiture, et l’a conduite au cimetière, où il l’a violée et maltraitée
jusqu’à quatre heures du matin. Hisseni a été condamné seulement à trente jours
de prison.
le soir du 28 août 1988, le jour de la Dormition de la mère de Dieu, après une
réunion du peuple autour du monastère, le milicien albanais ahmet ljatif de
prichtina, a agressé dans le monastère de gratchanitsa au kossovo la supérieure du
monastère, tatiana (55 ans), dans l’intention de la violer dans la cour du monastère,
où il était censé « monter la garde. »
1
Des scènes pareilles, en particulier celles des profanations d’églises et de tom-
bes, émurent tellement l’opinion publique serbe qu’elle ft pression sur les auto-
rités afn de freiner la terreur albanaise, ce qu’elles frent enfn. le père athanase
Jevtitch poursuit :
le 2 septembre 1988, le jour de l’exaltation de la croix, au village de trate près de
voutchiterne, cinq jeunes albanais âgés de 12 à 15 ans ont déterré d’une tombe, au
cimetière serbe des enfants, les cercueils de deux nouveau-nés serbes, les jumeaux
de radoïko et de Dragitsa petrovitch, puis ils ont ouvert le cercueil de l’un d’eux,
démembré son corps et éparpillé les morceaux. Deux albanais témoins de la scène
se sont tus. le grand-père des enfants défunts, qui a découvert ce crime, a alerté les
autorités. après quelques jours, les profanateurs ont été découverts. ils ont motivé
leur acte par « la recherche de l’argent » dans les tombes.
2
employer les jeunes ou les laisser commettre des actions visant à porter at-
teinte d’une manière ou d’une autre à la vie des serbes, faisait partie de la stratégie
shiptare pour chasser ces derniers, pratiquée déjà, nous l’avons vu, à l’époque
turque. ainsi, les enfants s’attaquaient aux passants dans la rue et aux écoliers
serbes, mais lançaient aussi des pierres sur les maisons et les boutiques, les ca-
fés et les restaurants appartenant aux serbes, lapidaient les autobus et les trains,
endommageaient les rails, brisaient les membres ou crevaient les yeux des bêtes,
allumaient des incendies dans les champs et les prairies, profanaient les églises et
les cimetières. aux plaintes des serbes, les albanais donnaient toujours la même
réponse : « mali detza », en fait mala detza, prétendant que ces petits enfants agis-
saient sans être conscients de leurs actes. et naturellement ne pouvant être jugés,
les jeunes continuaient à terroriser la population serbe.
1. archimandrite athanase Jevtitch archimandrite athanase Jevtitch, op. cit., p. 140.
2. Ibid.
285
cONcLuSiON
Prélude à l’apocalypse sur les Serbes pour leur arracher le Kossovo :
les démocraties parachèvent l’œuvre des diverses tyrannies.
le kossovo risquant d’échapper complètement à tout contrôle de la serbie,
c’était l’ultime moment d’en rétablir la souveraineté. Des amendements à la
constitution de la serbie furent votés par le parlement à Belgrade le 28 mars 1989,
permettant de réintégrer enfn le kossovo, ainsi que la voïvodine, dans l’ensemble
de la serbie. en fait, par cette mesure, milochévitch ne supprima point l’autono-
mie des albanais, mais tout simplement la réduisit, en leur laissant la possibilité
de maintenir leur identité au sein des institutions serbes.
Bien que Milochévitch dans son discours, le 28 juin 1989, à Gazi-Mestan,
lors de la célébration du sixième centenaire de la bataille de Kossovo,
insiste sur la convivialité des diverses ethnies au sein de la Serbie, et
plaide pour le maintien de la Yougoslavie multinationale, il est taxé de
nationalisme grand-serbe par la classe médiatico-politique.
cependant ils n’admirent point ces modifcations et manifestèrent leur refus en
démissionnant de la plupart des postes qu’ils occupaient dans la fonction publique
aussi bien au niveau fédéral que local et créèrent des institutions illégales parallè-
les dans certains domaines, notamment dans celui de l’économie, de l’éducation,
de la santé. ils refusèrent également de participer aux consultations électorales où
ils auraient pu choisir leurs représentants qui auraient pu faire valoir leurs droits
dans l’assemblée de la serbie. le 28 juin 1989, eut lieu la commémoration du
sixième centenaire de la bataille de kossovo qui rassembla un demi-million de
personnes devant lesquelles milochévitch prononça son célèbre discours que l’on
n’a cessé de qualifer à l’ouest d’ultranationaliste, de véritable credo de la grande
serbie et d’appel aux armes en vue de la création de celle-ci. pourtant il sufft de
le relire pour se persuader qu’il n’en est rien. D’abord, il ne ft qu’affrmer, à juste
titre, le caractère essentiel du kossovo dans le destin de la nation serbe, faisant
allusion au mythe du kossovo qui a aidé l’esprit serbe à perdurer aux temps diff-
ciles de l’esclavage turc :
l’héroïsme kossovien inspire depuis six siècles notre créativité, nourrit notre ferté,
ne nous laisse pas oublier que nous constituions jadis une grande armée, altière et
fère, l’une des rares qui dans la défaite est demeurée invaincue.
286
il souligna aussi, comme l’on fait nombre d’auteurs européens dont lamartine,
la portée européenne de la bataille de kossovo :
certes, il y a six siècles la serbie ici au champ de kossovo se défendait héroïquement,
mais elle défendait également l’europe. elle en constituait alors le rempart qui
défendait la culture, la religion, la société européennes.
le seul bref passage où il ft allusion aux armes et aux éventuelles batailles,
fut le suivant :
aujourd’hui six siècles plus tard, nous sommes de nouveau dans les batailles
et devant les batailles. elles ne sont pas armées, bien que de telles ne soient pas
exclues. mais quelles qu’elles soient, ces batailles ne pourront être gagnées sans la
détermination, sans le courage et l’abnégation, ces vertus qui furent présentes jadis
au champ du kossovo.
c’est sur ce passage que l’on se fxa, tout le reste étant parfaitement dans l’es-
prit de la conciliation, du développement normal, de l’intégration dans l’europe,
comme le prouve la suite :
Notre principale bataille aujourd’hui est la création des rapports économiques,
politiques et culturels en vue d’une prospérité sociale et d’une intégration plus
réussie à la civilisation dans laquelle vivront les hommes du XXi
e
siècle.
comme on le voit, il n’y a absolument rien de guerrier, d’ultranationaliste ou
de chauvin : bien au contraire, ce discours est un cas scolaire d’orientation pluri-
nationale et pro-yougoslave :
en serbie, n’ont jamais vécu seulement les serbes. aujourd’hui plus qu’avant
y vivent d’autres peuples, d’autres ethnies. loin d’être son handicap, je pense
sincèrement que cela constitue son avantage. c’est dans ce sens que s’opère la
composition nationale de tous les pays, surtout des pays développés du monde
actuel. De plus en plus cohabitent avec succès les citoyens de diverses nations,
races et religions.
pourtant, il était conscient du danger que représentait le nationalisme qui battait
son plein en croatie, en slovénie, en Bosnie-Herzégovine, provoquant une réaction
inévitable en serbie et au monténégro, et mettait en garde contre ce danger :
Depuis que des ensembles multinationaux existent, leurs points faibles résident
dans les rapports qui s’établissent entre les diverses composantes en leur sein. au-
dessus de leurs têtes se trouve suspendue la menace que l’on ne soulève pas un jour
la question qui pèse sur l’une d’elles de la part des autres, et ne se déclenche pas
ainsi la vague de suspicions, d’accusations et d’intolérance qui d’habitude enfe et
qu’il est diffcile d’arrêter. les ennemis intérieurs et extérieurs de tels ensembles
28
multinationaux le savent et développent leur activité en vue de susciter les confits
nationaux. en ce moment, nous nous comportons en yougoslavie comme si cette
expérience nous était complètement inconnue. et comme si, dans notre propre
passé, aussi bien éloigné que récent, nous n’avions pas vécu toute la tragédie des
confits nationaux qu’une société puisse vivre, et tout de même nous avons réussi
à survivre.
les rapports égaux, quoique complexes, entre les peuples yougoslaves, sont une
condition nécessaire du maintien de la yougoslavie, de sa sortie de la crise, de sa
prospérité économique et sociale.
pour conclure de manière parfaitement politically correct, il s’exclame : « que
vive éternellement le souvenir de l’héroïsme kossovien ! que vive la serbie ! que
vive la yougoslavie ! que vivent la paix et la fraternité entre les peuples ! »
1
Refusant la modifcation du statu quo, les Albanais proclament
l’« indépendance », boycottent les institutions de la Serbie, criant à
l’apartheid et, tout en feignant la non-violence, se livrent en secret à la
création d’unités paramilitaires, la future UÇK.
Des paroles tout aussi sages que naïves, car toutes les composantes de la fé-
dération yougoslave, soutenues principalement par l’allemagne avec la bénédic-
tion du vatican, travaillaient à sa décomposition ; seule la serbie croyant à sa
pérennité. toujours est-il que la réaction des albanais se traduisit par la réunion
secrète, le 19 juillet 1990 à katchanik, de l’assemblée du kossovo qui, suite au
rétablissement de la souveraineté serbe sur la province, avait cessé d’exister en
tant que telle. elle adopta une « déclaration d’indépendance du kossovo », puis,
le septembre, une « constitution de la république du kosova », qui fut aussitôt
reconnu par l’albanie et par aucun autre état. on élut même, sans savoir très
bien comment, un président, écrivain au talent et à la personnalité fades, ibrahim
rugova, descendant d’une famille serbe catholique islamisée, et dont le père et le
grand-père périrent en tant que combattants dans les unités fascistes albanaises. il
se montra cependant opiniâtre à saper les institutions d’état, à promouvoir un état
parallèle qu’il présentait à ses visiteurs ou à ses hôtes étrangers comme étant un
ghetto dans lequel les serbes tiendraient les albanais. il refusa systématiquement
de nombreuses propositions serbes tendant à résoudre le différend serbo-albanais
apparu après que la serbie ait recouvré sa souveraineté sur le kossovo. tout en
feignant et en prêchant publiquement la non-violence, il parrainait à l’ombre la
formation des unités paramilitaires qui vont plus tard se fondre dans la prétendue
armée de libération du kossovo, l’uÇk.
1. Numéro spécial du bimensuel Srpsko Ogledalo, 15 mars 2006, consacré à slobodan milochévitch
lors de sa mort dans la prison de la Haye, quatre jours plus tôt.
288
en contact permanent et en accord avec le gouvernement albanais, les sépa-
ratistes kossovars avaient même décidé d’abolir la frontière entre l’albanie et la
serbie, en détruisant les bornes et en envahissant les contrées limitrophes d’une
multitude de gens sous prétexte qu’ils voulaient visiter leurs cousins au kossovo.
ainsi, d’après un spécialiste serbe du terrorisme et du renseignement, le profes-
seur milan miyalkovski, « les autorités albanaises organisèrent, dans l’après midi
du 15 avril 1991, depuis la localité de Baïram tsouri, une intrusion de 89 per-
sonnes dans le territoire yougoslave. grâce à la détermination du commandant du
fort morina et à l’intervention des soldats garde-frontières, cette multitude n’a pu
pénétrer dans le territoire yougoslave. »
1
en même temps, forts d’une importante diaspora à l’ouest, en particulier en
suisse, en allemagne et aux états-unis, les albanais développèrent une campa-
gne systématique jouant sans cesse sur la victimisation par le biais des agences de
relations publiques, telles que rudder finn, travaillant déjà pour les croates et les
islamo-bosniaques. en même temps ils faisaient entrer dans ce jeu des personna-
lités politiques telles que les membres du congrès américain Joseph Dio guardi,
d’origine italo-albanaise, et Bob Dole, ou même des associations israélites, iden-
tifant leur sort sous les serbes à celui des Juifs sous les nazis. les albanais qui,
comme nous l’avons dit plus haut, avaient été les alliés les plus fdèles de l’alle-
magne nazie jusqu’à la dernière heure et qui avaient fait déporter la communauté
juive du kossovo, ont été soudain élevés au rang de justes des nations au même
titre que les Juifs ! ils se livrèrent également aux autres manipulations de l’opinion
publique internationale, en adoptant à un moment la stratégie pacifste, prétendant
répondre à la violence serbe par la non-violence albanaise, leur leader ibrahim
rugova étant promu le ghandi des Balkans, contrairement à milochévitch qui en
était qualifé de « boucher ».
Diana Johnstone dans son percutant ouvrage sur la guerre de l’otaN contre
la serbie, La Croisade des fous, a bien décrit ce phénomène où l’on voit des gens
dont la vie à travers les âges avait été régie précisément par la violence tant entre
eux-mêmes qu’envers les autres, comme il en ressort de cette chronique, se com-
porter du jour au lendemain en agneaux de Dieu. elle écrit :
ainsi, tout d’un coup, un peuple connu pour ses vendettas sanglantes s’est accordé
pour laisser tomber tous ses confits internes contre l’ennemi externe. Dans un pro-
cessus invisible du monde extérieur, les chefs des clans ont parrainé ce changement
de cap. en quelques mois, deux mille familles impliquées dans des confits de sang
furent réconciliées et quelques 20 000 hommes libérés de la résidence forcée impo-
sée aux cibles de la vendetta. l’événement était impressionnant.
malgré des ressemblances superfcielles, ce mouvement était fondamentalement dif-
férent de mouvements non violents tels que le mouvement de martin luther king
aux états-unis ou le mouvement anti-apartheid en afrique du sud, dont les objectifs
1. milan miyalkovski, Crimes et illusions des séparatistes albanais, Belgrade 1999, p. 9.
289
étaient l’égalité des droits et l’intégration sociale. les albanais du kossovo n’orga-
nisaient pas d’actions non-violentes pour obtenir des améliorations dans le cadre des
institutions yougoslaves ou serbes. leur attitude envers ces institutions était le rejet
pur et simple. voter est une action non violente. pourtant, les albanais boycottaient
les élections, même celles qu’ils auraient pu facilement gagner, parce que l’acte de
voter aurait impliqué la reconnaissance de leur statut de citoyens de la serbie.
1
Naturellement le pacifsme albanais n’était qu’un écran de fumée derrière le-
quel se constituait, dès 1990, une nébuleuse terroriste issue pour la plupart de la
jeunesse national-communiste que l’on avait laissée prospérer avec l’importation
d’enseignants et de manuels albanais au kossovo du temps de tito. les centres
d’entraînement se trouvaient pour la plupart en albanie, mais aussi en turquie,
en Bulgarie, en croatie, en allemagne, en autriche et en suisse, ces trois derniers
pays ayant un taux important d’immigrés albanais originaires du kossovo. en
outre, en s’investissant dans la formation des unités paramilitaires dans la pro-
vince, l’allemagne ne faisait que poursuivre son œuvre néfaste de la destruction
de la yougoslavie et de la vengeance contre les serbes pour leur rôle déterminant
dans ses défaites dans les Balkans lors des deux guerres mondiales. et tout comme
les combattants islamistes de divers pays du monde arabo-musulman n’avaient
pas manqué, soutenus par les occidentaux, de voler à la rescousse de leurs core-
ligionnaires durant la guerre de Bosnie, une multitude de moudjahidins intégrera
les groupes paramilitaires albanais au kossovo. avec l’aggravation de la position
générale des serbes, en particulier avec la chute, sous les assauts conjugués améri-
cano-croates, de la république serbe de krajina et l’écrasement de la république
serbe de Bosnie sous les bombes de l’otaN au début de l’automne 1995, ces
groupes vont se confondre pour constituer la pieuvre uÇk (Ushteria Çlirimtare e
Kosoves), signifant l’armée de libération du kossovo.
la naissance de l’uÇk demeure obscure, écrit l’éminent auteur américain Michael
Parenti. au début elle était un étrange mélange de groupuscules, incluant des
gangsters, des mercenaires, des propriétaires de bordels, et même des marxistes se
réclamant d’envers Hoxha. aussi tard qu’en 1998, les offciels américains – tout
au moins publiquement – dénonçaient l’uÇk comme une organisation terroriste.
il sufft d’entendre l’envoyé spécial des états-unis en ex-yougoslavie, robert
gelbart dire : « Nous condamnons fermement les actions terroristes au kossovo.
l’uÇk est sans nul doute un groupe terroriste. »
l’uÇk a dirigé sa campagne de terreur contre les diverses cibles serbes à travers le
kossovo, notamment contre des dizaines de postes et de voitures de police, contre
les sièges du parti socialiste, contre les villageois et les fermiers, contre les offciels
et les professionnels – dans le but de provoquer des représailles, de radicaliser les
autres albanais du kossovo afn de porter le confit à un degré supérieur.
2
1. Diana Johnstone, La Croisade des fous, Yougoslavie, première guerre de la mondialisation, le
temps des cerises, paris 2005, p. 22.
2. michael parenti, michael parenti, To Kill a Nation, The Attack on Yugoslavia, verso, london – New york 2000,
290
La soi-disant Armée de libération du Kossovo, l’UÇK, émerge et déclenche
la terreur à travers la province : enlèvements, torture, meurtres de policiers
et de soldats serbes, mais aussi de civils, sans excepter les Albanais ayant
opté pour la convivialité avec les Serbes.
les serbes se trouvant en mauvaise posture sur le front politique et médiati-
que, surtout après la chute, en été 1995, de la république serbe de krajina sous
les assauts des croates soutenus politiquement et militairement par les états-unis,
bientôt suivie de l’écrasement de la république serbe par les bombes de l’otaN,
les albanais jugèrent le moment favorable pour se lancer dans des opérations ter-
roristes d’envergure, de sorte que les années 1996, 199, 1998 virent le nombre
d’attaques contre les serbes augmenter considérablement. D’après un expert en
terrorisme albanais, le professeur milan miyalkovski, auteur du livre Les crimes
et les illusions des terroristes albanais, dans la seule période du 1
er
mars au 30 no-
vembre 1998, les terroristes albanais ont lancé 81 attaques armées contre les
forces de police, en tuant 100, en blessant 334 et en enlevant 12 personnes parmi
les policiers, les inspecteurs et les offciers.
c’est en effet l’année 1998 qui fut particulièrement meurtrière, les bandes ar-
mées s’emparant par surprise, le 18 juillet, de la ville d’orakhovatz et des villages
avoisinants de retimlié, d’optéroucha et de Zotchichté, et enlevant environ 80 ci-
vils avec sept moines du couvent de Zotchichté. après quelques jours ils libérèrent
les moines et 2 femmes âgées, alors qu’ils gardèrent les autres en leur réservant le
sort le plus terrible, comme l’a avoué l’un des terroristes arrêtés lors de la reprise
d’orakhovatz par les forces serbes, saphète kabachi, âgé de 36 ans, originaire du
pays, mais ayant travaillé pendant six ans en autriche, avant de rejoindre les rangs
de l’uÇk. il a notamment déclaré devant le tribunal de la commune de prizren :
après plusieurs jours d’exercices militaires, nous avons, obéissant à l’ordre de notre
commandant yakoup krasniqi, pris orakhovatz. puis, une unité de 140 parmi nous
a occupé assez facilement Zotchichté, optéroucha et retimlié. Nous avons conduit
les civils, les femmes et les enfants dans le centre de retimlié où nous attendaient
nos commandants fatmir limay, gani krasniqi et Hisni kilay. Nous avons procédé
au tri des femmes plus âgées en leur ordonnant de déguerpir, alors que les femmes
plus jeunes avec les hommes ont été retenues. les commandants qui ont pris les
jeunes flles m’ont ordonné de violer deux serbes mariées. Je l’ai fait, sinon ils
m’auraient tué. tout cela devant les yeux des serbes de rétimlié que notre groupe
avait capturés. Jusque-là nous n’avions tué aucun d’entre eux, hormis andjelko
kostitch. c’est alors que l’un des prisonniers rayko Nikolitch de rétimlié, s’est
mis à nous injurier en disant que nous étions pires que des bêtes sauvages sur quoi
le commandant m’a donné l’ordre de l’abattre. J’ai tiré sur lui tandis que les autres
l’aspergeaient d’essence, que son fls tsvetko était forcé d’extraire d’une voiture
garée à proximité et d’apporter. Nous l’avons brûlé, alors qu’il donnait encore des
pp. 98-99.
291
signes de vie, devant une dizaine de serbes. J’ignore ce qu’ils sont devenus, car j’ai
dû me rendre le soir à optéroucha où il n’y avait pas de prisonniers serbes, hormis
deux femmes que nous étions contraints de violer, nous 48 membres de l’uÇk.
1
le comble de l’horreur fut atteint dans le village de kletchka de la commune
de chtimlié où les terroristes de l’uÇk, après avoir atrocement torturé une ving-
taine de serbes parmi lesquels deux enfants et trois femmes, les brûlèrent dans
un four à chaux. les forces serbes découvrirent à kletchka une sorte de prison
improvisée dans laquelle étaient tenus les serbes kidnappés des villages voisins.
là aussi, comme lors de la reprise d’orakhovatz, certains des criminels furent
capturés, dont les frères Bekim et ljuan mazreku qui, d’abord devant les mé-
dias, puis devant le juge d’instruction du tribunal de prichtina, déclarèrent qu’ils
avaient participé au meurtre commis par l’uÇk de dix civils, dont deux enfants,
trois femmes, deux jeunes adultes et trois vieillards ; que les enfants avaient de
sept à onze ans et les femmes de vingt-huit à trente-deux ans ; que le peloton
d’exécution était constitué d’une vingtaine des soldats de l’uÇk qui, sur ordre de
leurs commandants, ont tiré en même temps.
ljuan mazreku a fait le récit des atrocités dont ont été victimes les serbes de
la localité de malichévo :
en juillet, trois ou quatre jours avant que la police n’investisse les lieux, un
groupe de soldats de l’uÇk a enlevé une centaine de serbes et d’albanais et les
a transférés par autobus à kletchka. quand nous autres y sommes arrivés, l’un
des trois commandants, gani krasniqi, nous a ordonné de les battre et de les
maltraiter. c’était des civils, des hommes, des femmes, des enfants, mais aussi
quelques policiers. gani nous forçait de violer les femmes. lui-même a violé trois
adolescentes de douze à quinze ans que je tenais. ensuite, j’en ai violé une, qui
s’appelait, je crois, yovana, car une femme plus âgée, sa mère peut-être, l’appelait
ainsi. elle criait et pleurait, comme les autres femmes violées, tandis que les autres
pleuraient.
la monstrueuse orgie se poursuit par le supplice d’un garçon et d’une jeune
femme, que mazreku rapporte ainsi :
Notre commandant gani krasniqi a coupé l’oreille à un garçon, sans faire rien à
une femme qui se trouvait à côté de lui. mais il a coupé l’oreille à une autre femme,
en même temps qu’il lui a arraché les yeux et coupé les deux mains jusqu’aux
poignets. alors gani nous a ordonné de nous mettre en peloton d’exécution et de
tirer. et nous avons tous tiré.
2
le même sort fut réservé à une soixantaine de serbes, de monténégrins, de
roms et d’albanais de glodjani près de Detchani, dont on retrouva les restes dans
le canal reliant la rivière Detchanska Bistritsa et le lac de radonitch. les services
1. milan miyalkovski, op. cit., pp. 58-59.
2. Ibid., pp. 60-61.
292
d’instructions y ont retrouvé trente-sept corps parmi lesquels on a pu identifer
celui de miloch radoulovitch (64) et de slobodan radichevitch (60), tous deux du
village de Dachinovatz, de velizar stochitch (63) de Bélo polié près de petch, de
milovan flakovitch (65) de gorni ratich, d’ilir flokaj et de yusuf Hohxa.
la terreur de l’uÇk n’épargnait point les albanais, bien au contraire, comme
le résume plus loin michael parenti, en écrivant :
l’uÇk s’attaquait également aux albanais opposés au violent mouvement
sécessionniste, ou aux membres du parti socialiste de serbie ou bien à tous ceux
qui, parmi les albanais, exprimaient leur loyauté à la république de serbie. l’uÇk
assassinait les albanais qui avaient été employés dans des services publics serbes
ou yougoslaves, comme des inspecteurs de police, des garde-forestiers, des postiers
et tous les employés de la fonction publique. en 1996-1998, plus de la moitié des
victimes des attaques terroristes de l’uÇk au kossovo et en métochie, étaient des
albanais de souche qualifés de « collaborateurs. » Nombreux parmi eux furent ceux
qui, par peur ou à contrecœur, adoptèrent une attitude passive. D’après les rapports
de la mission d’observation américaine (le Département d’état), les membres
de l’uÇk enlevaient des personnes, y compris les albanais qui s’adressaient à la
police. ils tuaient les villageois albanais et brûlaient leurs maisons, si ces derniers
ne se joignaient pas à l’organisation.
1
De son côté milan miyalkovski revient plus en détail sur ces actions terroristes
de l’uÇk, dirigées contre les albanais pour les forcer à se rendre ses complices,
à rejoindre ses rangs, à quitter leurs villages afn de pouvoir accuser les serbes de
les avoir chassés de leurs foyers. la confession des albanais tels qu’arif voutchi-
terne, est révélatrice :
les gens en uniforme de l’uÇk nous ont contraints par la menace de quitter nos
maisons et nous ont faits fuir dans la forêt. Nous y avons passé deux semaines près
d’un village dont je ne connais pas le nom. Nous y recevions de temps en temps du
pain, de l’eau, des tomates et des poivrons de la part de personnes qui se présentaient
comme membres du comité pour les réfugiés de la république du kossovo.
citant des lieux et des personnes, miyalkovsky rapporte qu’en 199, au moins
11 albanais « récalcitrants » ont été exécutés par l’uÇk, et l’année suivante, rien
que dans la période du 1
er
janvier au 1
er
août, ce nombre montait à 32. certains
membres de l’uÇk sur le terrain mettaient en garde leurs supérieurs sur les ris-
ques d’une guerre fratricide, mais ceux-ci répondaient qu’il fallait, pour obtenir
l’indépendance du kossovo, « casser d’abord les Albanais qui collaborent avec
les Serbes et dont le nombre est important. »
evidemment toute la logistique, les armes et le matériel de guerre, les volon-
taires et les mercenaires étrangers venaient des bases arrière situées en albanie
1. Ibid., p. 9.
293
où l’état, même s’il le voulait, tenu par ses obligations internationales, ne pouvait
plus rien faire. effectivement, à la suite des révoltes, consécutives à l’écroulement
des pyramides fnancières, qui embrasèrent le pays durant les six premiers mois
de 199, l’état n’existait plus, ni son armée ni son administration. Dans le pillage
généralisé, les casernes n’étaient pas épargnées d’où les émeutiers emportèrent en-
viron 650 mille pièces d’armes diverses. c’était une occasion trop belle pour des
gens d’un pays dont l’une des plus fortes traditions, comme nous l’avons vu dans
de nombreuses pages qui précèdent, est précisément le port d’arme. les membres,
les agents et les sympathisants de l’uÇk en albanie, n’avaient qu’à se servir. et
c’est à dos de chevaux et de mulets que, empruntant les sentiers montagneux, ces
caravanes transportaient les armes et que celles-ci en quantités énormes affuaient
au kossovo. le passage du côté albanais étant libre d’autant plus qu’une cinquan-
taine de postes frontaliers avaient été pillés et détruits lors des émeutes, les intrus
se heurtaient aux garde-frontières yougoslaves sur lesquels ils n’hésitaient pas à
ouvrir le feu. ceux-ci leur répondaient, de sorte que de véritables batailles rangées
se déroulaient avec des morts et des blessés des deux côtés et avec la saisie d’ar-
mes et de munitions. c’est comme cela que, d’après miyalkovski, il y a eu, entre
1
er
janvier et le 15 octobre 1998, 19 incidents frontaliers dans la zone du corps
d’armée de prichtina, incidents s’étant soldés par 33 soldats tués, 96 blessés et
plusieurs centaines d’attaquants liquidés :
le plus spectaculaire de ces incidents, coïncidait avec le déchaînement de la terreur
orakhovatz, à kletcka, à malichevo dont nous avons parlé plus haut. le plus
important groupe terroriste, comptant environ 00 hommes avec une centaine de
chevaux chargés d’armes et de munitions, fut stoppé le 18 juillet 1998 à 2 heures
du matin, entre les postes frontaliers de kocharé et de tchéravitsa. Dès qu’ils
furent découverts, ils ouvrirent le feu mais reçurent une réponse si appropriée
qu’ils furent brisés et contraints de rebrousser chemin. on dénombra 35 tués et
un nombre indéterminé de blessés parmi les terroristes, en même temps qu’une
grande quantité d’armes fut saisie ; 209 fusils, deux canons, trois lance-roquettes de
calibre de 82 mm, cinq de 60 mm, des grenades, quatre lance-roquettes portables,
1 mitraillettes, 24 mitraillettes lourdes, 54 mines, 594 bombes, 12 000 cartouches
de divers calibres, ainsi que d’importants équipements militaires.
1
tout comme lors de la guerre de Bosnie, les fanatiques islamistes de tous bords,
s’empressèrent, bien que dans une moindre mesure, de voler au secours de ceux de
leur confession au kossovo. Des unités comptant des dizaines de combattants fu-
rent constituées avec en tête un ancien étudiant de la medressa, l’école coranique,
à tirana, puis à l’université de mecque, ekrem avdia, qui avait fait son baptême
du feu en Bosnie en combattant, avec près de 3 000 albanais, dans l’armée d’izet-
begovi¢. lorsque les forces serbes défrent ces unités, elles saisirent un document
portant le titre Les moudjahhidins et le chemin d’Allah où il était écrit :
1. Ibid., p. 9.
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ils sont une trentaine et chacun d’entre eux porte une barbe. ils étudient à la
medressa, école coranique à prichtina, à skoplié, à tirana, mais aussi en arabie
saoudite. ils sont prêts à accomplir chaque devoir au prix du sacrifce de leur vie
dans le combat. l’arrivée de ces étudiants de la medressa a un effet sur la population
locale et en renforce la foi. outre l’assistance altruiste que ces frères nous apportent
sur le chemin de la liberté, ils nous aident à nous rapprocher du chemin d’allah et
à l’emprunter.
1
Dans la deuxième moitié de l’été 1998, les serbes, grâce aux efforts conjugués
de la police et de l’armée, réussirent au prix d’importants sacrifces, à briser com-
plètement l’uÇk, à faire revenir la population albanaise dans ses foyers. Hélas,
cette défaite des terroristes fut présentée, comme ce fut quasi systématiquement le
cas lors de la guerre de croatie et de Bosnie, par les médias de l’ouest, comme de
la terreur serbe sur des civils innocents, désarmés et pacifques.
ce qui n’était qu’une réaction d’autodéfense et le rétablissement de l’ordre,
fut interprété par les médias et les gouvernements de l’ouest, mus depuis des
années par des réfexes antiserbes tout à fait irrationnels, comme de la répression
aveugle et injustifée. l’occident se porta à la rescousse des terroristes, l’otaN
brandissant la menace de bombardements massifs, accompagnée du déchaînement
médiatique. Déjà en juin 1998, l’ambassadeur des états-unis à l’oNu, le grossier
richard Holbrooke, avait rendu dans la localité de younik une visite aux terro-
ristes de l’uÇk, s’affchant en leur compagnie, déchaussé et cravate défaite, aux
yeux du monde entier.
une semaine plus tard, écrit eric laurent dans son livre bien documenté sur la
guerre du kossovo, il rencontra secrètement en suisse, à cran montana, des leaders
de l’organisation séparatiste. la rencontre avait été organisée par le premier
ministre albanais fatos Nano. le chef du gouvernement de tirana considère
l’uÇk comme un partenaire politique à part entière. le nord de l’albanie abrite
des bases du mouvement et des armes à destination du kossovo transitent par la
frontière. l’objectif de Nano : convaincre les américains que l’uÇk est devenue
un partenaire incontournable.
2
tâche qui n’est point ardue, Holbrooke étant, depuis la guerre de krajina et
de Bosnie, dans une logique parfaitement antiserbe. D’autre part, au cœur de la
politique américaine et occidentale se trouvait la guerrière albright, la secrétaire
du Département d’état, qui, en tant qu’ambassadrice américaine de l’oNu, s’était
montrée, dès le début des événements en ex-yougoslavie, farouchement inter-
ventionniste. elle avait lancé à colin powell, chef d’état-major de l’armée amé-
ricaine, le fameux : « mais à quoi cela sert-il d’avoir un appareil militaire aussi
puissant dont vous parlez tout le temps, si nous ne pouvons pas l’utiliser ? » a
1. miyalkovsky, p. 136.
2. eric laurent, Guerre du Kosovo, dossier secret, plon 1999, p. 51.
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présent, se considérant comme la maîtresse du monde, elle pouvait donner libre
cours à ses phantasmes guerriers, ne cherchant que des prétextes pour sévir contre
les serbes, malgré le fait que ceux-ci l’avaient, avec sa famille, autrefois sauvée
de l’Holocauste. cependant la vieille harpie s’était imaginée qu’elle devait main-
tenant sauver les albanais du prétendu génocide serbe. D’après eric laurent, elle
se serait même écriée :
J’ai juré devant les noms des 29 morts gravés sur les murs de la synagogue
pinkas de prague, que plus jamais je ne permettrais que puisse avoir lieu un
holocauste.
1
et pourtant, à ce moment même, tandis que se poursuivait l’holocauste irakien,
emportant des centaines de milliers d’êtres humains, surtout des enfants, du fait
de sa politique de l’embargo imposé à l’irak, elle n’y trouvait absolument rien
d’anormal, comme elle le déclara lors d’une émission télévisée.
En été 1998, les Serbes cassent l’UÇK, mais les Américains qui l’avaient,
quelques mois auparavant, traitée d’organisation terroriste, volent à son
secours, et les terroristes se muent en combattants de la liberté ayant le
soutien médiatique et politique de l’Ouest en attendant que l’OTAN se
mette en branle.
a la brutalité de Holbrooke, ainsi qu’à l’ingratitude noire et à la folie guerrière
d’albright, s’ajoutait un autre fait sordide qui avait pris des proportions plané-
taires : le scandale