Les trois morts de Saddam Hussein

Reportage Arte de Michel Peyrard – transcription par Militariabelgium Collection

« Saddam Hussein sera renversé, peu importe le temps que ca prendra » Georges W. Bush. Le 20 mars 2003, les forces américaines entrent en guerre contre l’Irak. Depuis le 11 septembre, l’Amérique se cherche des coupables, et elle a choisit une cible ; le régime de Saddam Hussein. « Je crois qu’à ce moment là, les américains étaient vraiment dans cette logique qu’ils allaient refaire le Moyen-Orient. Et Saddam Hussein étant un des obstacles à la démocratie, on envahissait l’Irak, Saddam Hussein partait et à ce moment là la démocratie pouvait très bien fleurir à Bagdad et dans l’ensemble du pays », Agnès Levallois (spécialiste du Moyen-Orient). Très vite, les américains affichent leur suprématie militaire. Jour après jour, inexorablement, leurs chars avancent vers Bagdad et une question les taraude : mais où est donc passé la résistance irakienne ? « De toute façon, les irakiens ont opposés très peu de résistance à l’armée américaine parce qu’ils sont très faibles militairement par rapport à l’armée américaine, et puis parce que je pense que très peu d’irakiens avaient envie de se battre pour Saddam Hussein », Rémy Ourdan (journaliste). Peu d’irakiens se battent, et le résultat est là. Le 4 avril 2003, deux semaines après le début de l’offensive, les américains arrivent aux portes de Bagdad. Ils sont à 10km du centre, autour de l’aéroport international. Et cet aéroport porte le nom du dictateur ; un symbole. La garde républicaine tente de repousser les assaillants, ultime baroud d’honneur, rapidement balayée par la puissance de feu américaine.

Mais ce jour-là, le régime de Saddam Hussein entend se battre sur un autre terrain, celui de la communication. Cet homme s’appelle Mohamed Sahhaf, il est ministre de l’information. Son vrai métier, c’est la propagande : « Nous avons écrasé les forces américaines sur l’aéroport de Saddam. Nous avons sécurisé toute la zone autour de l’aéroport et maintenant la garde républicaine a le contrôle absolu de l’aéroport international Saddam ». La guerre des mots et de l’image est bel et bien en marche. Pendant que les américains diffusent en boucle les images de la prise de l’aéroport, le ministre de l’information irakien fournit aux médias une vidéo de Saddam Hussein se promenant sourire aux lèvres dans les rues de la capitale. Face à cette guerre d’images, les journalistes sur place s’interrogent. « Saddam, le 4 ou 5 avril, apparait dans les rues du centre de Bagdad. On a dit que c’était un sosie, mais je n’en ai pas le sentiment. Ce qu’on voit ou qu’on entend de Saddam, c’est uniquement des choses que la propagande nous livre. Nous n’avons pas de contact avec le régime irakien à haut niveau, c’est impossible, ce n’est pas le genre de la maison », Jean-Paul Mari (journaliste). Dès lors, les questions ne manquent pas. Ces images ont-elles été tournées le jour même ? Est-ce bien Saddam Hussein que l’on voit ? Un homme pouvait nous le confirmer, c’est le caméraman qui a tourné ces images. Nous l’avons retrouvé à Bagdad. La scène a bien été tournée le 4 avril 2003. « Ce jour là, Sahhaf, le ministre de l’information est venu faire une interview sur notre chaine de télévision. Et il a demandé s’il y avait encore des caméramans disponibles. On lui a dit qu’il n’en restait qu’un, et en l’occurrence c’était moi. Il a demandé à ce que je me rende à une adresse pour un service particulier. Je savais bien que les services particuliers cela concerne toujours un ministre ou un haut dignitaire », explique Mohamed S. (caméraman). C’est donc bien le ministre de l’information qui est à l’origine de cette mise en scène. Lorsque le caméraman arrive sur place, il découvre que la personne qu’il doit filmer n’est autre que Saddam Hussein. « J’ai paniqué, j’étais vraiment terrorisé. Je ne l’avais jamais eu en face de moi. J’étais tellement affolé que je ne parvenais pas à mettre mon zoom en place » précise Mohamed S. (caméraman). « Il monte sur une voiture et commence à haranguer la foule, en disant : je suis là, on va tous les écraser,... Et il fait cela dans plusieurs endroits très vite, très rapidement, mais en même temps il le fait ! C’est comme d’habitude, Saddam qui fait un geste de défi au régime américain, comme il le fait jusqu’à la fin », explique Jean-Paul Mari (journaliste). Mais malgré sa fébrilité, le caméraman, en tournant ces images, va s’apercevoir d’autres choses ; Saddam n’est pas escorté comme d’habitude, signe que la fin de son règne approche. « Il y avait le photographe personnel de Saddam, il s’appelait Abu Hasan. Il a vu que j’avais peur, alors il est venu vers moi et il m’a dit : ne sois pas effrayé, il est foutu, regarde, il y a beaucoup moins de gardes autour de lui ». Parmi ses fidèles, il ne restait plus que Rokan [Razzouqi Souleiman al-Majid], qui a été tué plus tard par les américains, et Abdarmud [ ?], son garde du corps personnel. Alors qu’il savait pertinemment que Bagdad allait tomber, Saddam Hussein a pris le risque de rester, jusqu’au bout, pour l’image. « Il avait l’opportunité de fuir, il avait des pays d’accueil, il avait des structures effectivement de cache qui auraient pu lui évider d’être arrêté par les américains. Il a décidé dès le début de rester sur le sol irakien » ; Emmanuel Ludot (avocat de Saddam Hussein).

Et les services de renseignements américains ne vont pas tarder à confirmer la présence de Saddam Hussein ce jour-là, à Bagdad. Trois jours plus tard, ils bombardent le quartier où il est apparu. Bilan 14 morts, tous des civils. Saddam lui, n’était plus la… Plus les chars avancent vers la capitale, plus la résistance faibli. Des milliers de combattants préfèrent déserter ou se rendre. Seuls quelques miliciens résistent encore, mais leurs moyens sont dérisoires face à l’armée américaine. Alors faute d’avoir un adversaire à leur mesure, les soldats américains ouvrent le feu, sur tout ce qui bouge. « Il n’y a plus de soldat devant eux, le rouleau compresseur est déjà passé. Les bombardements ont fait leur travail, les soldats ont désertés les tranchées (quand ils y sont restés un peu). Il n’y a pas de guerre avec eux, il n’y a pas de guerre contre des militaires, et ils font comme si… », explique Laurent Van der Stockt (photographe). « Ils ne se sentaient pas dans un milieu qui était à leur mesure. Ils se sentaient finalement dans une espèce de jeu vidéo ; des petits bonshommes verts qu’ils avaient vu aux États-Unis dans leurs jeux vidéos étaient dans la rue. Des gens qui ne comprenaient ni la langue, ni la culture. Ils ne savaient pas où ils se trouvaient. Souvent on leur disait dans quel quartier vous êtes, et ils répondaient : je ne sais pas,... », raconte Jean-Paul Mari (journaliste). Un jeu vidéo dans lequel ce sont les civils qui sont les cibles. Affolés, désorientés par des règles de sommation américaine qu’ils ne comprennent pas, ils sont très souvent abattus. « Ces jours là sont absolument noirs. Ils ont tués trop de civils dans leur manière de faire qui n’est absolument pas adaptée à la situation dans laquelle ils sont » explique Laurent Van der Stockt (photographe). Et les soldats américains vont provoquer une bavure plus visible que les autres. Le 8 avril, un obus tiré par un char américain atteint l’hôtel Palestine, où loge toute la presse internationale. Jean-Paul Mari est dans l’hotel et comprends aussitôt que c’est la chambre un étage en dessous de la sienne qui a été touché. Il témoigne : « En rentrant dans la chambre, j’ai vu que la chambre était dévastée. Et sur le sol il y avait un homme, Taras Protsyuk, un caméraman, qui avait le ventre ouvert du pubis au sternum, et qui était en train de mourir ». Ce jour là, deux journalistes, l’un espagnol l’autre ukrainien périront suite à cette erreur de tir. « Les américains, les marines, ne faisaient pas la différence. Pour eux, tout ce qui apparaissait face à eux était avant tout une menace. Et on leur avait dit : shoot first, check after. On tire d’abord, on vérifie ensuite », précise Mr. Mari. Et l’auteur de cet ordre, c’est le lieutenant Colonel McCoy. Il est en charge d’un régiment de marines qui doit conquérir le centre de Bagdad. « Moi je découvre ce jour là, donc que le Colonel assez direct et franc, qui tient un discours assez original et assume une forme de violence, de brutalité et dont les objectifs sont extrêmement clairs » dit Rémy Ourdan (journaliste). « C’est quelqu’un qui est sur de lui, convaincu de ses méthodes et qui dit : crueler it’ll be, sooner it’ll be finished. Plus cruel se sera, et plus vite se sera fini. Qui dit : on n’est pas ici pour se faire aimer mais on est là pour se faire craindre. A la John Wayn, c’est je suis comme je suis, et vous pouvez le dire et vous pouvez le montrer » souligne Laurent Van der Stockt (photographe). Un colonel qui assume ses bavures militaires, un ennemi largement surestimé, un dictateur introuvable, l’armée américaine a besoin de redorer son blason. Et paradoxalement, le 9 avril 2003, c’est le colonel McCoy qui va lui fournir le symbole qu’elle attend. Dans la nuit du 8 et 9 avril, McCoy et ses hommes campent aux portes de Bagdad.

Depuis trois semaines, les missiles américains pilonnent sans arrêts le complexe présidentiel. Et puis soudain, au petit matin, tout s’arrête. « Au matin du 9 avril, on est tous surpris. On est surpris par le silence, par l’absence de mouvements militaires, on est surpris par le départ brutal des irakiens, et on se dit que quelque chose d’anormal se passe », se souvient Jean-Paul Mari (journaliste). En fait, ce matin là, les dernières poches de résistance ont fini par céder. La ville est ouverte à celui qui voudra bien la prendre. Et c’est le colonel McCoy qui va saisir l’occasion. « C’est un type qui a compris sa chance qu’il avait ce jour-là, que sa journée a considérablement évolué depuis le matin. En gros, il imaginait la chute de Bagdad pour le 10. Et là j’ai l’impression qu’il comprend au fil de la journée que la chute de Bagdad c’est pour aujourd’hui, que la chute de Bagdad c’est pour lui, et qu’il a des opportunités à saisir », dit Rémy Ourdan (journaliste). Et effectivement, pour apparaitre comme le libérateur de Bagdad, McCoy sait qu’il doit être le premier à faire une déclaration devant la presse à l’hôtel Palestine, l’hôtel bombardé la veille par erreur, où logent les radios et télévisions internationales. A 16h15, McCoy croise la route d’un photographe français, c’est lui qui va indiquer au colonel la direction de l’hôtel. « Je suis dans la voiture depuis à peu près trois semaines pour suivre les marines du colonel McCoy. Au moment où j’arrête ma voiture, je me rends compte que McCoy a enquillé derrière moi, suit ma voiture et s’arrête à ma gauche, c'est-à-dire qu’il a dépassé lui aussi sa colonne. Je lui ai dit que le Palestine est devant », explique Laurent Van der Stockt (photographe). « Seulement trois semaines après le début de cette guerre, les forces américains arrivent dans le centre de Bagdad » (journaliste anglophone non identifié). « Et on voit arriver une colonne de marines, qui arrive et qui s’installe où ? Au Palestine ! » dit JeanPaul Mari (journaliste). Il est 16h30, les marines entrent en force dans l’hôtel. Les civils irakiens sur place sont effrayés. Seulement quelques minutes plus tard, le colonel McCoy, nouveau héro de l’Amérique, savoure sa victoire à travers les premières interviews accordées par ses troupes en plein cœur de Bagdad. Pour le Caporal Edward Chin, c’est le début de la gloire : « c’est un peu fou. On nus a bien accueillis, tout le monde est venu ! », avant d’ajouter que « La foule irakienne a commencé à venir vers nous, à nous offrir des cigarettes, des fleurs. Certains essayaient de nous prendre en photo. On a été plutôt bien accueillis ». Et la parade des soldats américains devant la presse a attiré un petit groupe d’irakiens hostiles à Saddam Hussein. Eux aussi cherchent un symbole pour marquer la chute du dictateur. Or, sur la place du paradis devant l’hôtel, trône une immense statue de bronze de Saddam Hussein. « Au moment où le groupe d’irakiens s’attaque vraiment à la statue, moi je dirais 100-150 personnes maximum » se souvient Rémy Ourdan (journaliste). Il y a surtout des chiites irakiens. « Les chiites irakiens ont un gros contentieux avec Saddam Hussein, parce que Saddam Hussein les a massacré. On parle de 5000 morts. Donc ils sont là et essaient de s’attaquer à la statue. Le premier à attaquer la statue, avec une rage perceptible, c’est Khadim Al-Joubouri, un ancien champion d’haltérophilie très connu en Irak, devenu vendeur de motos ; « J’ai été persécuté par Saddam. Dans le passé il avait fait condamner à mort plusieurs membres de ma famille. Et plus tard, son fils Oudaï m’avait commandé plusieurs motos qu’il ne m’a jamais payées. Alors, comme j’ai protesté, il m’a condamné à 9 ans de prison et j’ai du payé 40 millions de dinars d’amende. Voilà pourquoi j’avais de la rancune contre eux ».

Les irakiens ont beau s’acharner sur le socle de la statue, à ce rythme là, ils ne sont pas près de l’abattre. C’est alors que le colonel McCoy sort de l’hôtel et intervient. « Il a dit ok, on y va maintenant, donnez leur un coup de main. Il y avait beaucoup de journalistes, et ca leur aurait fichu mal s’ils n’étaient pas arrivés à descendre cette statue de Saddam. C’était un symbole de son pouvoir sur eux », se remémore le Corporal Edward Chin. « Et le capitaine a dit au colonel : écoutez colonel, je croyais qu’on ne devait plus abattre les statues. Et McCoy lui a répondu : écoutez capitaine, aujourd’hui c’est un jour spécial, abattez moi cette statue. Et McCoy comprend qu’il est en train de faire l’histoire au fil du temps, au fil des heures, et c’est très clair », explique Rémy Ourdan (journaliste). Le corporal Chin justifie cela par le fait qu’ «on ne voulait pas qu’ils échouent à abattre cette statue. Comme ils n’avaient pas pu mettre la main sur Saddam lui-même, peut-être qu’ils pouvaient au moins faire tomber sa statue. Ce n’était pas calculé, on voulait vraiment les aider ». McCoy ordonna alors qu’un blindé équipé d’une grue s’approche de la statue. Au sommet de celle-ci, c’est Edward Chin qui est chargé d’attacher le câble d’acier. Et personne ne sait que sous son treillis, il dissimile un drapeau à la bannière étoilé. « J’avais assez peur en fait. Je n’avais pas réalisé à quel point la statue était grande. Et je constituais une excellente cible pour un sniper. Je suis monté jusque là-haut, j’ai mis la chaine autour du cou de la statue, puis j’ai sorti le drapeau. La statue était énorme et je me suis demandé comment j’allais faire avec ce drapeau. Et à ce moment là, un coup de vent l’a plaqué contre la tête de la statue et je me suis dit « ok, ca va le faire ». Ce drapeau américain appartenait au Lieutenant Bill Lafton et il était en poste au Pentagone au moment où le bâtiment a été touché lors des attentats du 11 septembre. Le drapeau était dans un des bureaux en flammes. Il l’a sorti de là et il l’a emporté en Irak. Il l’a gardé tout le temps où on était là bas ». « On sent qu’il y a cet espèce d’état d’esprit particulier aux américains de cette époque là, et sans doute encore plus aux militaires, c'est-à-dire que c’est post-11 septembre, on s’en va venger l’Amérique, on s’en va choper le méchant, on fait quelque chose contre ce qui s’est passé » pense Laurent Van der Stockt (photographe). Mais cette histoire là n’est pas celle des irakiens. Même les plus farouches opposants au régime savent que Saddam n’est pas responsable des attentats du 11 septembre. Les applaudissements cèdent alors la place au sifflet. Khadim Al-Joudouri explique qu’un « soldat américain est monté mettre un drapeau sur la statue. Et cela je ne l’ai pas accepté ». Haidar al-Sadr complète en disant « nous n’étions pas heureux de la présence des américains, même si nous avons un principe qui dit que l’ennemi de mon ennemi est un ami. Nous voulions la chute de Saddam, mais pas la présence américaine ». Khadim Al-Joudouri dit ensuite « nous avons enlevé le drapeau américain et mis à sa place le drapeau irakien, sur la tête de la statue ». Le corporal Chin répond alors que « non, je ne l’enlève pas parce que quelqu’un me le demande, mais parce que je savais qu’on allait abattre cette statue et je ne voulais pas que le drapeau tombe avec elle ». « On avait là en verne tous les troubles, toutes les incompréhensions, toutes les erreurs graves qui ont dressé toute une population contre une force qui n’est devenu plus qu’une force d’occupation et qui a fait l’unanimité contraire » explique Jean-Paul Mari. Américains et irakiens ont fait connaissance depuis moins d’une heure, et déjà la tension monte.

Pourtant, les images de la scène, que vont reprendre les télévisions du monde entier, ne laissent pas transparaitre de signes d’incompréhension, bien au contraire. « Ils abattent la statue, c’est formidable. Vous voyez il y a toutes les caméras, toutes les télévisions, il y a des irakiens qui dansent, qui chantent. Et on aide entre guillemet le peuple irakien geste au combien symbolique à se débarrasser de la statue de Saddam Hussein » dit Jean-Paul Mari. Et ce 9 avril, à 18h30, on peut voir en direct sur toutes les télévisions de la planète la statue de Saddam qui s’écroule, tiré par un câble américain, devant une foule d’irakiens en liesse, comme si la ville entière était venue célébrer l’arrivée des libérateurs et la chute du tyran. « Il faut bien comprendre que les 5 millions de Bagdadi sont restés chez eux. Qu’il n’y a pas du tout d’euphorie dans la rue. Ils ont compris qu’on tirait sur des civils » dit Laurent Van der Stockt (photographe), propos qui sont complétés par Guillaume Dasquie (spécialiste du Moyen-Orient) : « les images étaient cadrées de telle façon que l’impression était clairement donnée qu’il s’agissait d’un mouvement populaire spontané. Mais il n’en demeure pas moins que c’était une manipulation ». Laurent Van der Stockt, journaliste, précise : « moi je n’ai pas fait de photo de la statue qui tombe. J’étais écœuré ». Mais pour le colonel McCoy et l’état major américain, c’est l’image parfaite, celle qui les fera entrer dans l’histoire. « Elle représente la dictature abattue, le peuple libéré et qui exulte grâce aux américains. C’est une image dont les télévisions du monde auraient du mal à se passer. Ca marche très bien. Ca marche qu’un temps… », précise Jean-Paul Mari. Et d’ailleurs, la suite laisse déjà deviner le désordre naissant. « Il y a des gens qui en veulent à Saddam et qui ensuite vont prendre la tête en bronze de Saddam, la crever, la percer, s’acharner dessus » dit Jean-Paul Mari. « En tapant sur la statue, nous tapions sur l’injustice, sur la fin et sur le tyran », dit Haidar Al-Saad (tombeur de la statue). « On passe d’un régime dictatorial absolu, à liberté très restreinte, au chaos. Et tout cela bascule en très peu de temps » pense Rémy Ourdan. Et à la fin de cette journée, il ne restera rien de la statue de Saddam Hussein. Khadim al-Joubouri dit « j’ai entendu dire que le corps de la statue a ensuite été vendu à des forgerons qui l’ont vite fait fondre. Un type qui s’appelais Habbas, et qui venait du quartier, a récupéré la tête de la statue pour la revendre à un collectionneur. Plus tard il a été assassiné ». « Je n’ai pas pu ramener un morceau de la statue avec moi. L’armée nous interdisait d’emporter des souvenirs. C’est une question d’image », dit le Corporal Chin, qui poursuit en disant « nous avons fait notre mieux pour paraitre honorable, c’est une question d’honneur ». Au soir du 9 avril 2003, les américains ont enfin pu rendre leur victoire visible. Une simple statue leur a permis de symboliser la chute du dictateur, mais le vrai Saddam lui, coure toujours…Mais où est donc passé Saddam Hussein ? Le régime est à l’agonie mais le symbole d’une statue ne peut suffire. Les ordres de Washington clairs : il faut capturer le dictateur. Sa tête est alors mise à prix. Souvenezvous, c’est l’époque d’un jeu de carte où la carte maitresse porte l’image du dictateur irakien. Une récompense de 25 millions de dollars est même promise à celui qui permettra sa capture. Cela fait maintenant un mois que la statue est tombée au cœur de Bagdad et les américains n’ont toujours aucune trace de Saddam Hussein. Un mois, c’est long. Tout ce qu’ils savent, c’est qu’il est bel et bien vivant, que depuis sa cache il coordonne toujours les poches de résistance.

« Les éléments qui sont à notre disposition laissent à penser qu’il quitte Bagdad, au plus tard dans les huit jours qui suivent l’arrivée des américains », précise Emmanuel Ludot (avocat de Saddam Hussein). « Il a organisé une rencontre avec des ministres et des membres de la révolution, quelque part dans la périphérie de Bagdad. Et il leur a dit : on tourne maintenant la deuxième page de la guerre, la résistance commence. Tout était planifié. Chacun connaissait l’emplacement et le contenu de sa mission et chacun la remplit », dit Issam Ghazaoui, un autre avocat de Saddam Hussein. Pour prendre les choses en mains, le 12 mai 2003 un diplomate américain arrive à Bagdad. Il s’appelle Paul Bremer, c’est le nouveau proconsul d’Irak nommé directement par George W. Bush. Il est chargé de maintenir l’autorité dans le pays en attendant la nomination d’un nouveau gouvernement irakien. Mais sa mission prioritaire est bien sur de trouver Saddam Hussein. Paul Bremer explique « c’était vraiment une priorité pour les militaires de la coalition, avant même que j’arrive. Dès le 9 avril, quand Bagdad est tombé, ils ont commencé à chercher. C’était une priorité depuis le début ». La chasse à l’homme a commencé. Les américains fouillent alors Bagdad de fond en comble. Tous les quartiers sont passés au crible, les arrestations aléatoires se multiplient. En ligne de mire, les anciens hauts dignitaires du régime qui sont en train de sombrer dans la clandestinité. « La stratégie militaire consistait à capturer quelques-uns des principaux lieutenants de Saddam Hussein, supposant que eux savaient où se trouvait Saddam. Et nous avons effectivement capturé un nombre important de ses hauts responsables », explique Paul Bremer. « Les américains ont fouillé l’Irak nuits et jours, en s’aidant des satellites et des troupes au sol », dit Issam Ghazaoui (avocat de Saddam). Et rapidement les recherches s’orientent vers le nord du pays, dans la région natale de Saddam Hussein. « Tous les villages étaient infiltrés. Il n’était pas difficile pour les américains de se douter qu’il aurait une meilleure couverture dans son fief natal, et qu’il suffirait de faire de la surveillance précise et au mètre près », dit l’autre avocat de Saddam Hussein, Mr. Ludot. Au mois de juillet, l’étau se ressert. Près de Mossoul, deux personnages clés de l’ancien régime sont repérées, Oudaï et Qusaï, les deux fils de Saddam Hussein. Retranché dans une maison appartenant à un dirigeant local, ils n’ont pas l’intention de se laisser prendre. « On leur a demandé trois fois de se rendre et en réponse ils ont ouvert le feu sur nos troupes présentes à Mossoul, blessant plusieurs soldats américains », dit Paul Bremer. Issam Ghazaoui (avocat de Saddam Hussein) répond en disant « qu’ils étaient ensembles et qu’ils ont combattu les 400 soldats qui les assiégeaient pendant de longues heures. C’étaient des héros ». « Les militaires ont donc pris la décision de les abattre », riposte Paul Bremer. Saddam Hussein avait donné comme consigne à ses fils d’éviter de rester ensembles. Ils ne l’ont pas écouté. Mais lorsque l’ancien président fugitif apprend les circonstances de leur mort, il ne retient que leur bravoure au combat. « A cette époque, le président séjournait depuis quelques jours dans une modeste maison. Le propriétaire, un vieil homme, était venu lui annoncé que son fils Oudaï avait été tué. Saddam lui a répondu qu’il remerciait Dieu. Et le vieil homme a alors dit que son fils Udaï avait aussi été tué. Même réponse, merci Dieu. Il était fier que ses fils et son petit-fils soient morts en défendant leur pays », nous informe Issam Ghazaoui.

Après deux mois, la plupart des membres de l’ancien régime ont été tués ou arrêtés, mais aucun d’entre eux n’a donné d’information sur la carte principale du jeu ; Saddam Hussein. « Alors on a changé de stratégie », explique Paul Bremer, « et on a commencé à traquer les petites gens, les jardiniers et les cuisiniers, tous ceux qui travaillaient dans les différents palais de Saddam. Notre théorie était que peut-être eux, savaient où il se trouvait ». Et les arrestations reprennent de plus belle, jusqu’au jour où les soldats américains interceptent un ancien employé de maison au service de l’ancien dictateur. « C’était un serviteur de Saddam. Saddam possédait 55 palais et avait par conséquent beaucoup de gens à son service. Et il s’est avéré que cet homme savait où Saddam se cachait », dit Paul Bremer. Durant l’interrogatoire, le prisonnier indique que Saddam Hussein était il y a moins d’une semaine dans un village proche de Tikrit, sa ville natale. « Il nous a dit, je peux vous mener à quelqu’un de beaucoup plus intéressant que moi, et il a guidé des membres des forces spéciales américains vers une ferme », dit Paul Bremer. Pour brouiller les pistes, l’ancien dictateur change régulièrement de cache. Mais en ce mois de décembre 2003, il va commettre une erreur. « Il rentrait d’une longue semaine de voyage avec la résistance. Il était particulièrement fatigué. Quand son chauffeur lui a demandé : où allons-nous Mr. Le président ? Il lui a répondu dans la maison la plus proche. Et c’était malheureusement la même dans laquelle il avait séjourné une semaine plus tôt », nous confie Issam Ghazaoui. Et le 13 décembre, lorsque les américains arrivent sur place, ils ignorent en fait que Saddam Hussein est toujours là. « Cela s’est passé en tout début de soirée. Nos militaires ont fouillé l’endroit. Ils ont d’abord vu une petite maison avec de la nourriture disposée sur la table, rien d’autre. Ils étaient sur le point de partir lorsqu’un des soldats a vu une ligne qui courait dans le sable. Il s’est demandé ce que c’était et a shooté dedans. Il s’est avéré qu’il s’agissait d’une corde. Alors il a tiré sur la corde et cela a soulevé le couvercle du trou à rats dans lequel Saddam se cachait. Alors lui et un de ses collègues se sont engagés dans le trou. Ils ont vu qu’il y avait un homme en bas. Ils étaient prêts, si nécessaire, à jeter une grenade dans le trou, mais l’homme est venu vers eux et leur a dit qu’il était Saddam Hussein, président de l’Irak, et qu’il voulait négocier avec le Président des États-Unis » raconte Paul Bremer. Ce vieil homme hagard, que les soldats viennent d’arrêter, ressemble bien à Saddam Hussein, mais il faut en avoir la preuve. « Le général Abizaid m’a dit qu’il fallait entre 34 et 36 heures pour confirmer par une analyse ADN que c’était bien Saddam, et je lui ai dit qu’il était pratiquement impossible de retenir cette information aussi longtemps », avoue Paul Bremer. Les américains sont bien sur pressés de montrer leur prise au monde entier. Sans attendre les résultats ADN, Paul Bremer organise dès le lendemain une conférence de presse. « Mon conseiller m’a dit : ce qu’il faudrait, c’est une expression qui veut dire quelque chose en anglais, mais également qui claque en arabe. Je lui ai demandé que proposez-vous ? Et il m’a dit « on l’a eu ! ». Je lui ai dit que c’était une très bonne idée ». « Mesdames et messieurs, on l’a eu ! C’est un grand jour pour l’histoire irakienne », raconte Paul Bremer devant les médias venus du monde entier. « C’était fascinant. J’ai annoncé que nous avions capturé Saddam Hussein et j’ai lancé un appel à la réconciliation. Ensuite le Général Sanchez a fait son exposé », se souvient Mr. Bremer. « Après avoir découvert le trou, une fouille a été conduite et Saddam a été trouvé caché au fond du trou. Ceci est Saddam Hussein lors de son examen médical aujourd’hui ».

Dès l’apparition des images de la capture, dans la salle plusieurs journalistes irakiens se lèvent et crient victoire : « Dieu est grand ! Mort à Saddam ! ». « J’ai crié trois fois Dieu est grand, mort au tyran ! C’est une façon pour moi d’exprimer ma joie », explique Fatah Acheihk (journaliste irakien). « Vengeance aux martyrs Saddr ! ». « Ils criaient Allah Akbar, mort à Saddam, c’était un moment très émouvant quand ces irakiens se sont levés en criant et il a fallu un moment pour les calmer, de façon à ce que Sanchez puisse continuer », précise Paul Bremer (administrateur provisoire de l’Irak). Fatah Acheihk (journaliste irakien) précise : « tous les gens qui étaient là on versé des larmes. Moi-même j’hurlais tout en pleurant. C’est des larmes de joie ! Tout le monde espérant tant la capture du tyran ». Mais la réaction de ces hommes n’est pas représentative du sentiment général irakien. Et pour cause : Fatah Acheihk avoue « moi je suis un journaliste nationaliste indépendant. J’ai l’honneur d’appartenir au courant nationaliste Saddr ». Le chef radical Moqtada Al-Sadr, l’ennemi juré de Saddam Hussein. Les journalistes irakiens invités par les américains n’ont donc pas été choisis tout à fait par hasard. « En fait j’ai été contacté avec d’autres journalistes pour assister à la conférence de presse. Nous ne savions rien, mais il y avait une rumeur qui courait selon laquelle Saddam avait été capturé », précise Fatah Acheihk. Les larmes de Paul Bremer, la joie des partisans de Moqtada Al-Sadr, une fois encore l’Amérique met en scène sa victoire. Mais à trop bien faire, leur scénario de la capture va finir par susciter des doutes. A commencé par l’image d’un Saddam Hussein extirpé de son trou par les soldats américains. « Saddam a été capturé sans opposer de résistance. Ce que vous voyez là est un petit film du tunnel où Saddam Hussein a été trouvé », disait le Général Sanchez à la presse. Mais les avocats de Saddam Hussein démentent formellement cette version de la capture. Issam Ghazaoui, l’un des avocats de Saddam déclare « il n’y a jamais eu de trou. L’histoire du trou a été entièrement fabriquée. Dans chaque maison où il résidait, il existait bien un passage secret qui la reliait vers l’extérieur. Mais il n’a pas eu le temps de le rejoindre. Donc il n’est pas entré dans le tunnel, n’a même pas esquissé le geste. Les américains ont enfoncé la porte et lui ont demande : qui êtes-vous ? Il a répondu Saddam Hussein, le président de l’Irak ». Et les américains n’ont pas fini de briser l’image du dictateur. Nouvelle étape, les vidéos de son examen médical sont très largement diffusées. « C’était vraiment un homme vaincu, on pouvait le voir dans ses yeux. Bien sur il n’avait pas dormi de la nuit et il faut tenir compte du fait qu’il avait du vivre dans ce trou pendant peut-être 6 semaines… », dit Paul Bremer. « Nous étions surpris, nous avions laissé un Saddam puissant, tyrannique, hautain et narguant les américains, mais quand il est apparu, l’air humilié, abandonné et déchu, il était vraiment ridicule », raconte Fatah Acheihk. Mais l’acharnement des américains à vouloir détruire l’image de Saddam Hussein va finir par avoir un effet contraire et dégrader un peu plus leurs relations avec les irakiens. « Les images de lorsqu’on a vu Saddam Hussein capturé et a l’air complètement hirsute, hagard, cela a choqué beaucoup d’irakiens et au-delà de l’Irak dans les pays arabes », rapporte Agnès Levallois (spécialiste du MoyenOrient). « Le médecin était en train de l’examiner d’une façon humiliante. S’il fallait examiner ma bouche, il serait indécent de la montrer à la télévision. Mais le film était une production américaine », dit Issam Ghazaoui, l’un des avocats de Saddam.

« On le montre un peu comme une bête, comme une bête traquée. Et en dépit de tous les massacres qu’il a commis, on ne traite pas quelqu’un comme ca. Si on peut le traiter comme ca, cela veut dire qu’on peut nous aussi nous traiter comme cela et ca c’est difficile à accepter », précise Agnès Levallois (spécialiste du Moyen-Orient). Il aura fallu 9 mois à l’armée américaine pour capturer Saddam Hussein. Désormais, l’heure est au procès du dictateur. L’issue est connue d’avance : c’est la mort qui l’attend. Seulement, quels seront les chefs d’inculpations retenus ? Comment va-t-il réagir ? Révèlera-t-il le passé encombrant de certaines puissances occidentales ? La seule certitude, Saddam Hussein n’a plus qu’un objectif : mourir en martyr. Durant les 6 mois qui suivent sa capture, les seules images diffusées de Saddam Hussein seront celles de ce vieillard ébouriffé, examiné comme un animal. Mais le premier juillet 2004, c’est un tout autre personnage qui apparait devant le juge d’instruction pour entendre ses chefs d’inculpation. « Il est apparu beaucoup plus fort quand le temps est venu pour lui de comparaitre devant ses juges. Depuis son arrestation il avait été préparé par ses avocats », dit Paul Bremer. « Saddam est resté lui-même. Il voulait donner au monde l’image d’un président en exercice, bénéficiant toujours de son immunité », déclare Jaafar Al-Massaoui (procureur). Saddam Hussein a bien retrouvé son vrai visage. Ce visage fait toujours aussi peur aux irakiens, au point que le juge d’instruction qui craint alors d’éventuelles représailles ne sera jamais filmé de face durant l’audience. Pour nous, Raïd Jouhi (juge d’instruction) a accepté de témoigner à visage découvert : « nous savions que l’accusé Saddam Hussein ne serait pas facile. Il a été président de l’Irak pendant si longtemps. Nous avons mis en place une stratégie qui visait à étudier sa personnalité afin de tenter de le contrôler et d’assurer le bon fonctionnement de l’audience ». Car Saddam Hussein n’aura qu’une seule stratégie durant tout le procès : continuer à affirmer son pouvoir et rendre illégitime ce tribunal irakien créé par Paul Bremer, quelques jours seulement avant sa capture. « Vous avez un pays qui s’appelle les Etats-Unis, qui décide d’envahir un autre pays sans le feu vert de l’ONU, d’arrêter le chef de l’état, de créer artificiellement un tribunal et de le juger avec des règles qu’il a luimême fabriqué », critique Emmanuel Ludot (avocat de Saddam Hussein). « Tous les dirigeants condamnés ont cette stratégie. C’était pareil avec Milosevic. Quand ils sont trainés devant un tribunal, ils remettent en cause ce tribunal. C’est ce qu’ils font en premier, et c’est ce que Saddam a fait », justifie Paul Bremer. Nous sommes le 19 octobre 2005 à Bagdad. Un an après sa première comparution, le procès de Saddam Hussein peut commencer. Dans la salle, le procureur dit « on vous accuse de ces crimes qui ont horrifié l’humanité, de ces crimes inouïs de l’histoire contemporaine où des victimes de tous âges ont été exécutées ». Saddam lui répond « je ne reconnais pas le pouvoir qui vous autorise, vous ou les envahisseurs, à m’interroger. Tout ce qui est fondé sur un abus n’a aucune légitimité ». « C’était vraiment une tribune pour lui, pour dire surtout : ne faites pas confiance aux américains. C’est une occupation. Ce procès n’a pas de sens parce qu’il se passe sous occupation. Les juges qui sont là, tout en étant irakiens, n’ont pas la légitimité pour être là. Je suis Saddam Hussein et n’oubliez pas que je suis Saddam Hussein », explique Agnès Levallois (spécialiste du Moyen-Orient).

Au fil des audiences, Saddam Hussein maintien son cap et ne plie pas. Mais ce n’est pas cela qui inquiète le plus les américains, qui assurent la retransmission télévisée du procès de Saddam Hussein. Ils craignent surtout que l’ancien dictateur divulgue des informations qui pourraient les compromettre. « On les a vu ces images, mais elles n’étaient pas en direct. Elles étaient toujours en léger décalé, ce qui pouvait permettre de couper ce qui ne plaisait pas, ou si Saddam Hussein souhaitait effectivement commencer à dire des choses, de couper s’il commençait à dire des choses qui étaient gênantes », dit Agnès Levallois. Des choses gênantes, car Saddam n’a pas toujours été l’ennemi de l’Amérique et de ses alliés. Et il aurait beau jeu, aujourd’hui, de le rappeler lors de son procès. « Saddam est le produit des arrangements des américains, des français et des britanniques qui étaient quand même les trois puissances les plus déterminantes dans cette région du monde et notamment dans le jeu perpétuel qu’elles ont joué pour en permanence opposer l’Irak à l’Iran. C’est quand même la clé de la région », pense Guillaume Daskie (spécialiste du Moyen-Orient). Car dans de nombreux dossiers, la responsabilité des occidentaux est engagée. Pour ne pas lui donner l’occasion de se défausser sur eux, dans ce premier procès, ni la guerre d’Iran-Irak, ni l’invasion du Koweit, ni le massacre des kurdes et des chiites ne seront abordés. « On ne conservera que ce qui est strictement irakien et dont on est sur que la responsabilité ne peut être que la responsabilité de Saddam et de quelques membres du pouvoir », critique Emmanuel Ludot, l’un des avocats de Saddam Hussein. Le seul chef d’accusation retenu contre l’ancien dictateur concernera donc « l’affaire dite de Doujaïl ». En 1982, convoi de Saddam Hussein est attaqué aux environs de ce village chiite. En guise de représailles, la police secrète du Rais envahi le village et arrête plus de 600 personnes. Un grand nombre d’entre elles disparaitront dans des circonstances mystérieuses. « Je pense que les procureurs ont décidé que c’était un incident facile à comprendre et dont tout le monde se souvenait. Saddam a ordonné l’exécution de 148 personnes dans ce village. C’était une affaire simple et nette, pour laquelle les juges pouvaient obtenir une condamnation rapide », dit Paul Bremer. Et cette fois, les juges disposent d’une preuve irréfutable de la responsabilité de Saddam Hussein ; un décret présidentiel approuvant la pendaison jusqu’à ce que mort s’en suive signé par l’accusé Saddam Hussein. « Le président a été jugé et condamné pour cette seule affaire, afin d’éviter des révélations qui auraient impliqué la responsabilité d’autres états », dit Kalil Al-Doulaimi, l’un des avocats de Saddam Hussein. « On a suffisamment de morts à lui reprocher, et on a de quoi le pendre. Donc pourquoi s’embêter et pourquoi prendre des risques avec d’autres charges qui effectivement, diplomatiquement pourraient poser des problèmes ? », poursuit Emmanuel Ludot, un autre avocat de Saddam Hussein. Mais au-delà de ces précautions diplomatiques, d’autres évènements plus sombres survenus au cours du procès vont entacher ces prémisses irakiennes. Le deuxième jour d’audience, un des principaux de Saddam est enlevé puis assassiné.

« Il a été le premier à s’exprimer avec force en tant qu’avocat. Il a plaidé moins de deux heures au tribunal, mais ils ont eu peur qu’il les mette en difficulté à la prochaine séance. Voila pourquoi il a été tué », explique Issam Ghazaoui, un autre avocat de Saddam Hussein. Près de deux mois plus tard, le premier ministre irakien signe l’ordre d’exécution de Saddam Hussein. Dès lors, tout n’est plus qu’une question de jours. Et le 30 décembre 2006, à 4h du matin, les américains livrent Saddam à des hommes cagoulés qui le conduisent dans un endroit tenu secret. C’est cette nuit qu’aura lieu son exécution, avant le levé du soleil. Sur place, le procureur chargé de surveiller le bon déroulement de la procédure, Monqith al-Faroun, les a rejoint : « quand nous sommes entrés dans cette petite pièce, nous avons aperçu plusieurs personnes qui étaient venues assister à l’exécution. Quatre policier accompagnant Saddam, moi-même et 14 personnalités. Il y avait beaucoup de monde ». « C’est le premier ministre qui a décidé qui pouvait y assister. Au départ, il ne devait y avoir que 7 personnes, mais d’autres ont insisté pour pouvoir être présente », explique Maryam Reyes (conseillère du premier ministre). Ce jour là, le dernier vœu formulé par Saddam Hussein était d’être passé par les armes. Mais c’est un autre mode d’exécution qu’on choisit ses bourreaux. Emmanuel Judot, l’un des avocats de Saddam Hussein, explique que « la pendaison est réservée chez les musulmans aux délinquants de droit commun, aux voleurs, aux violeurs de petites filles. Et passer la corde autour du cou d’un chef d’état, c’est une blessure et un affront au mode musulman. C’est leur dire en substance : vous voyez, celui qui est votre idole quelque part, ou votre référence, n’est qu’un vulgaire voleur. Et d’ailleurs on le pend ». Mais Saddam Hussein ne veut pas mourir comme un simple voleur, et à l’approche de la potence, il ne montre aucun signe de faiblesse. « Il avait les mains nouées dans le dos, et les pieds lestés par une lourde chaine. Il n’a pas pu monter les escaliers, il a fallu l’aider pour se tenir sur la trappe », dit Issam Ghazaoui. « Il a refusé de mettre la cagoule. On lui a présenté un morceau de tissu noir et le gardien lui a dit ce tissu protègera votre cou de la blessure que peut causer la corde. Et là il était d’accord. Ce qui est sur, c’est qu’il n’était pas effrayé, il se maitrisait parfaitement », dit Monqith al-Faroun, le procureur présent. « Tout le monde a vu qu’il était comme d’habitude, un héro, même en affrontant la mort. C’est lui qui les a guidé à la potence, et non eux », dit Wadoud Faouzi, un avocat de Saddam Hussein, avant d’ajouter que « son médecin lui avait proposé des calmants la veille, mais Saddam lui a répondu qu’une montagne n’a pas besoin de calmant ». Emmanuel Ludot complète en disant que « c’est quelqu’un qui s’était préparé, qui avait beaucoup prié et qui s’était préparé à cet instant ultime et a donné les dernières phrases, les dernières salves à l’endroit de son peuple pour dire de quelle façon il partait ». Voici les dernières images officielles de l’exécution de Saddam Hussein. La mort d’un dictateur, jugé et condamné par ses pairs. C’est cette seule image que souhaitaient diffuser les américains pour apaiser les tensions qu’occasionne leur présence en Irak. Paul Bremer dit que « c’était un monstre, cruel du type de ceux que le monde a du affronter au milieu du 20ème siècle, et nous, la coalition, nous avons fait une chose noble en libérant 27 millions d’irakiens de ce terrible, terrible individu ».

Mais l’histoire n’est pas tout à fait terminée. Une minute d’images supplémentaire, volée dans la salle d’exécution, va changer la donne. Sur ces images filmées par un téléphone portable, on découvre une autre réalité : de la hargne des bourreaux s’acharnant sur le condamné, des cris au nom de Moqtada, Moqtada, Moqtada. Exécuté par les hommes de Moqtada, c’est encore une fois Moqtada al-Sadr, le jeune chef radical chiite. En criant, les bourreaux dévoilent leur véritable identité ; ceux la même qui se réjouissaient le jour de sa capture. L’exécution tourne au lynchage. Lynchage d’un homme qui va faire front face à ces principaux ennemis. « Lorsque certains gardes crient Moqtada Al Sadr, donc une volonté de provoquer de la part de ces gardes au moment où il va être exécuté, et lui restant la tête froide en disant simplement qu’il ne faut pas continuer à faire confiance aux américains, là il a véritablement une stature de chef d’état », précise Agnès Levallois (spécialiste du Moyen-Orient). « Quand quelqu’un a crié va en enfer, cela m’a irrité et je lui ai dit que ses propos étaient déplacés », dit le procureur présent sur place. « Je pense que sous la cagoule se cachaient des dignitaires religieux qui avaient monnayés à prix d’or le privilège de passer la corde autour du cou de Saddam Hussein », pense Emmanuel Ludot. « Cela ressemble à une vengeance. Ils ont filmé cette horreur en pensait que c’était l’image de leur victoire, mais cela s’est retourné contre eux » dit Wadoud Faouzi, un autre avocat de Saddam. « Saddam a alors dit, c’est moi qui suis au paradis et vous qui êtes en enfer. Personne ne lui a répondu », se rappelle le procureur Monqith al-Faroun. C’est dans cette atmosphère de vengeance et de haine que les bourreaux vont ouvrir la trappe au moment même où selon la tradition musulmane, Saddam Hussein récite son ultime profession de foi. « Aujourd’hui encore, il est le dernier président légitime de l’Irak. Il a été assassiné et son assassinat a été baptisé exécution. Mais il est toujours président d’Irak », dit Issam Ghazaoui. « Ils ont fait une erreur en laissant filmer ces images dans la salle d’exécution. Quelque soit la personne qui a filmé avec son téléphone portable, je pense que ce n’était pas approprié. Ils auraient du lui offrir une exécution plus digne que celle-là. D’ailleurs, le gouvernement l’a reconnu en menant une enquête pour découvrir l’auteur de ces images », reconnait Paul Bremer. Mais il est déjà trop tard, une heure à peine après l’exécution, la vidéo est diffusée sur internet, offrant ainsi au dictateur une image de victime à travers le monde. « Un condamné à mort, dont on filme l’exécution capitale, que ce soit le plus grand salopard de l’humanité, quand on voit un type qui se sait condamné et que vous voyez ses derniers instants qui se lisent dans ses yeux et que vos yeux regardent ces images, à ce moment là vous avez de façon plus ou moins brève, une sorte de sympathie », dit Guillaume Dasquie (spécialiste du Moyen-Orient). «Si vous mettez en rapport les deux images, Saddam Hussein étant dans sa cave, traqué et pris pratiquement comme un animal en décembre 2003 et la façon très digne qu’il a eu lors de son exécution de tenir tête, refusant la cagoule, ces dernières images, telles qu’elles ont été filmées et diffusées, n’en font peut-être pas un héro, mais en tout cas, ont rehaussé sérieusement l’image de Saddam Hussein et donc, au lieu de gommer cet homme avec tout ce que cela a pu représenter, finalement là il va rester dans l’imaginaire des irakiens, pendant un certain temps en tout cas, comme un homme qui a tenu tête au moment de partir », conclu Agnès Levallois, spécialiste du MoyenOrient.

Conclusion : [Présentateur] - Voila pour cette enquête faite d’images symboliques qui prennent un tout autre sens avec le témoignage de ceux qui ont vécus ces instants. Mélanie Gambier nous a permis de retrouver aux États-Unis certains des principaux acteurs de ce conflit et vous, Michel Peyrard vous êtes retournés à Bagdad pour retrouver aussi un certain nombre de personnalités qui étaient au cœur de notre document. Tout d’abord, est-ce qu’aujourd’hui encore, alors qu’on est en pleine guerre civile, il y a une crainte de parler tout simplement à un journaliste occidental ? [M. Peyrard] - Oui, il y a une crainte de parler parce que la règle en Irak, c’est la défiance et par conséquent la discrétion. Les tombeurs de Saddam se méfient d’éventuelles représailles d’anciens partisans du Rais, même chose pour les juges. Les avocats, dont beaucoup ont été assassinés, peuvent craindre de leur coté les commandos de la mort, dont on sait qu’ils sont très proches du ministère de l’intérieur. Donc effectivement il n’y a pas un climat qui est encore à la reconstitution, à l’apaisement objective d’un évènement historique. [Présentateur] – Alors on va prendre un exemple concret, cet homme que vous avez retrouvé qui était avec sa masse et tapait sur la statue de Saddam Hussein, c’est un haltérophile bien connu en Irak. Tout d’abord est-ce qu’il regrette ce geste ? [M. Peyrard] – Khadem, c’est effectivement un haltérophile et c’est aussi le principal concessionnaire motos de Bagdad. Il tient toujours pignon sur rue. Et effectivement, tout récemment, il nous a avoué qu’il regrettait son geste. Alors c’est sûrement atypique, il n’est absolument pas représentatif de la population. [Présentateur] – Cela veut dire qu’il regrette son geste parce qu’aujourd’hui, il regrette la chute de Saddam Hussein ? [M. Peyrard] – Il regrette les conditions de vie, le chaos absolu qui s’est emparé de la capitale irakienne, les prix, la difficulté de vivre. [Présentateur] – Mais vous le disiez, il n’est pas représentatif de la population irakienne ? [M. Peyrard] – Non, ce serait difficile de dire que les gens regrettent aujourd’hui le temps de Saddam. Mais curieusement il y a eu il y a très peu de temps un sondage dans lequel on a demandé aux irakiens s’ils regrettaient le temps de Saddam. 49%, donc la moitié a répondu non, donc beaucoup mieux aujourd’hui. Et 25% tout de même ont dit que oui, ils regrettaient le temps de Saddam. [Présentateur] – Ca correspond à la proportion de certaines communautés ? [M. Peyrard] – c’est exactement le découpage communautaire. C'est-à-dire qu’on va retrouver d’un coté les chiites, qui eux ont souffert massivement de la répression du temps de Saddam, et puis de l’autre coté les sunnites et les chrétiens ; les chrétiens étaient très protégés par Saddam Hussein.

- Fin -

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