Janvier 2001

La petite sirène

Hans Christian ANDERSEN

Au large dans la mer, l'eau est bleue comme les pétales du plus beau bleuet et transparente comme le plus pur cristal; mais elle est si profonde qu'on ne peut y jeter l'ancre et qu'il faudrait mettre l'une sur l'autre bien des tours d'église pour que la dernière émerge à la surface. Tout en bas, les habitants des ondes ont leur demeure. Mais n'allez pas croire qu'il n'y a là que des fonds de sable nu blanc, non il y pousse les arbres et les plantes les plus étranges dont les tiges et les feuilles sont si souples qu'elles ondulent au moindre mouvement de l'eau. On dirait qu'elles sont vivantes. Tous les poissons, grands et petits, glissent dans les branches comme ici les oiseaux dans l'air. A l'endroit le plus profond s'élève le château du Roi de la Mer. Les murs en sont de corail et les hautes fenêtres pointues sont faites de l'ambre le plus transparent, mais le toit est en coquillages qui se ferment ou s'ouvrent au passage des courants. L'effet en est féerique car dans chaque coquillage il y a des perles brillantes dont une seule serait un ornement splendide sur la couronne d'une reine. Le Roi de la Mer était veuf depuis de longues années, sa vieille maman tenait sa maison. C'était une femme d'esprit, mais fière de sa noblesse; elle portait douze huîtres à sa queue, les autres dames de qualité n'ayant

droit qu'à six. Elle méritait du reste de grands éloges et cela surtout parce qu'elle aimait infiniment les petites princesses de la mer, filles de son fils. Elles étaient six enfants charmantes, mais la plus jeune était la plus belle de toutes, la peau fine et transparente tel un pétale de rose blanche, les yeux bleus comme l'océan profond ... mais comme toutes les autres, elle n'avait pas de pieds, son corps se terminait en queue de poisson. Le château était entouré d'un grand jardin aux arbres rouges et bleu sombre, aux fruits rayonnants comme de l'or, les fleurs semblaient de feu, car leurs tiges et leurs pétales pourpres ondulaient comme des flammes. Le sol était fait du sable le plus fin, mais bleu comme le soufre en flammes. Surtout cela planait une étrange lueur bleuâtre, on se serait cru très haut dans l'azur avec le ciel au-dessus et en dessous de soi, plutôt qu'au fond de la mer. Par temps très calme, on apercevait le soleil comme une fleur de pourpre, dont la corolle irradiait des faisceaux de lumière. Chaque princesse avait son carré de jardin où elle pouvait bêcher et planter à son gré, l'une donnait à sa corbeille de fleurs la forme d'une baleine, l'autre préférait qu'elle figurât une sirène, mais la plus jeune fit la sienne toute ronde comme le soleil et n'y planta que des fleurs éclatantes comme lui. C'était une singulière enfant, silencieuse et réfléchie.

Tandis que ses sœurs ornaient leurs jardinets des objets les plus disparates tombés de navires naufragés, elle ne voulut, en dehors des fleurs rouges comme le soleil de làhaut, qu'une statuette de marbre, un charmant jeune garçon taillé dans une pierre d'une blancheur pure, et échouée, par suite d'un naufrage, au fond de la mer. Elle planta près de la statue un saule pleureur rouge qui grandit à merveille. Elle n'avait pas de plus grande joie que d'entendre parler du monde des humains. La grand-mère devait raconter tout ce qu'elle savait des bateaux et des villes, des hommes et des bêtes et, ce qui l'étonnait le plus, c'est que là- haut, sur la terre, les fleurs eussent un parfum, ce qu'elles n'avaient pas au fond de la mer, et que la forêt y fût verte et que les poissons voltigeant dans les branches chantassent si délicieusement que c'en était un plaisir. C'étaient les oiseaux que la grand-mère appelait poissons, autrement les petites filles ne l'auraient pas comprise, n'ayant jamais vu d'oiseaux. - Quand vous aurez vos quinze ans, dit la grand-mère, vous aurez la permission de monter à la surface, de vous asseoir au clair de lune sur les rochers et de voir passer les grands vaisseaux qui naviguent et vous verrez les forêts et les villes, vous verrez ! Au cours de l'année, l'une des sœurs eut quinze ans et comme elles se suivaient toutes à un an de distance, la plus jeune devait attendre cinq grandes années avant de

d'entendre la musique et tout ce vacarme des voitures et des gens. scrutant la sombre eau bleue que les poissons battaient de leurs nageoires et de leur queue. la grande ville aux lumières scintillantes comme des centaines d'étoiles. Elle apercevait la lune et les étoiles plus pâles il est vrai à travers l'eau. d'apercevoir tant de tours d'églises et de clochers. tout près de la côte. elles voulaient savoir tant de choses ! Aucune n'était plus impatiente que la plus jeune. elle avait mille choses à raconter mais le plus grand plaisir. Si parfois un nuage noir glissait au-dessous d'elles. la silencieuse. était de s'étendre au clair de lune sur un banc de sable par une mer calme et de voir. ou encore un navire portant de nombreux hommes. lesquels ne pensaient sûrement pas qu'une adorable petite sirène. justement celle qui avait le plus longtemps à attendre.. Vint le temps où l'aînée des princesses eut quinze ans et put monter à la surface de la mer. la pensive. tendait ses fines mains blanches vers la quille du bateau. Que de nuits elle passait debout à la fenêtre ouverte. . Mais chacune promettait aux plus jeunes de leur raconter ce qu'elle avait vu de plus beau dès le premier jour. A son retour.pouvoir monter du fond de la mer.. disait-elle. là. la petite savait que c'était une baleine qui nageait dans la mer. mais plus grandes aussi qu'à nos yeux. grandmère n'en disait jamais assez à leur gré. tout en bas.

des châteaux et des fermes apparaissaient au milieu des forêts. Elle émergea juste au moment du coucher du soleil et ce spectacle lui parut le plus merveilleux. Elle était la plus hardie de toutes. Oh! comme la plus jeune sœur l'écoutait passionnément. lorsqu'elle se tenait près de la fenêtre ouverte et regardait en haut à travers l'eau sombre et bleue. ce fut le tour de la troisième sœur. Elle vit de jolies collines vertes couvertes de vignes. aussi remonta-t-elle le cours d'un large fleuve qui se jetait dans la mer. il avait disparu et la lueur rose s'était éteinte sur la mer et sur les nuages. mais il s'était enfoncé. parce qu'elle ne pouvait y aller. Justement. Dans une petite anse. et il lui semblait entendre le son des cloches descendant jusqu'à elle. Elle avait nagé de ce côté. elle rencontra un groupe d'enfants . elle entendait les oiseaux chanter et le soleil ardent l'obligeait souvent à plonger pour rafraîchir son visage brûlant. Tout le ciel semblait d'or et les nuages – comment décrire leur splendeur ? . il fut permis à la deuxième sœur de monter à la surface et de nager comme elle voudrait. elle pensait à la grande ville et à ses rumeurs. c'était de cela qu'elle avait le plus grand désir. comme un long voile blanc. le soir. mais. L'année suivante. L'année suivante. ils voguaient au-dessus d'elle. plus rapide qu'eux. une troupe de cygnes sauvages volaient très bas au-dessus de l'eau vers le soleil qui baissait.d'entendre sonner les cloches.pourpres et violets. et depuis lors.

regardait la lame bleue de l'éclair tomber dans la mer un instant illuminée. on carguait les voiles dans l'angoisse et l'inquiétude. mais ils s'enfuirent effrayés. La première fois que l'une des sœurs émergeait à la . la mer noire élevait très haut les blocs de glace scintillant dans le zigzag de la foudre. Sur tous les bateaux. mais de très loin.ci de-là flottaient de grands icebergs dont chacun avait l'air d'une perle. elle vit ce que les autres n'avaient pas vu. On voyait à des lieues autour de soi et le ciel. et un petit animal noir . des centaines de jets d'eau.qui couraient tout nus et barbotaient dans l'eau. Elle était montée sur l'un d'eux et tous les voiliers s'écartaient effrayés de l'endroit où elle était assise. Son anniversaire se trouvait en hiver. elle resta au large et raconta que c'était là précisément le plus beau. de. mais elle n'en avait jamais vu .c'était un chien. il y eut des éclairs et du tonnerre. Elle avait bien vu des navires. assise sur l'iceberg flottant. ses longs cheveux flottant au vent. Vint enfin le tour de la cinquième sœur. Elle aurait aimé jouer avec eux. La mer était toute verte. mais elle.aboya si férocement après elle qu'elle prit peur et nagea vers le large. La quatrième n'était pas si téméraire. au-dessus. mais vers le soir les nuages obscurcirent le ciel. les dauphins avaient fait des culbutes et les immenses baleines avaient fait jaillir l'eau de leurs narines. semblait une grande cloche de verre. ils ressemblaient à de grandes mouettes.

elle aurait voulu pleurer. elles regrettaient leur foyer et. la vieille reine douairière. mais les sirènes n'ont pas de larmes et n'en souffrent que davantage. montaient à travers l'eau profonde.Eh bien.Cela fait mal. . dit la vieille. mais elle n'osait pas à présent en changer. mais. elle était toujours enchantée de la beauté. cela leur devenait indifférent. devenues des filles adultes.Hélas ! que n'ai-je quinze ans ! soupirait-elle.surface de la mer. lui dit sa grand-mère. lorsqu'elles étaient libres d'y remonter comme elles le voulaient. Viens. . elles disaient que le fond de la mer c'était plus beau et qu'on était si bien chez soi ! Lorsque le soir les sœurs. Elle mit sur ses cheveux une couronne de lys blancs dont chaque pétale était une demiperle et elle lui fit attacher huit huîtres à sa queue pour marquer sa haute naissance. dit la petite. de la nouveauté du spectacle. que je te pare comme tes sœurs. se tenant par le bras. Oh! que la petite aurait aimé secouer d'elle toutes ces parures et déposer cette lourde couronne! Les fleurs rouges de son jardin lui seyaient mille fois mieux. Je sais que moi j'aimerais le monde de là-haut et les hommes qui y construisent leurs demeures. . . . la petite dernière restait toute seule et les suivait des yeux . au bout d'un mois.Il faut souffrir pour être belle. tu vas échapper à notre autorité.

Un grand navire à trois mâts se trouvait là. car il n'y avait pas le moindre souffle de vent. on alluma des centaines de lumières de couleurs diverses. c'est pourquoi il y avait grande fête. une seule voile tendue. on chantait. Les marins dansaient sur le pont et lorsque Le jeune prince y apparut. des centaines de fusées montèrent vers le ciel et éclatèrent en éclairant comme en plein jour. On eût dit que flottaient dans l'air les drapeaux de toutes les nations. mais les nuages portaient encore son reflet de rose et d'or et. dit-elle. et la mer sans un pli. Le soleil venait de se coucher lorsqu'elle sortit sa tête à la surface. chaque fois qu'une vague la soulevait. mais elle releva bien vite de nouveau la tête et il lui parut alors que toutes les étoiles du ciel tombaient sur elle. La petite sirène en fut tout effrayée et replongea dans l'eau. dans l'atmosphère tendre. les matelots étaient assis. On faisait de la musique.-Au revoir. Le plus beau de tous était un jeune prince aux yeux noirs ne paraissant guère plus de seize ans. si douce et si belle! L'air était pur et frais. et tous à la ronde sur les cordages et les vergues. en s'élevant aussi légère et brillante qu'une bulle à travers les eaux. et lorsque le soir s'assombrit. La petite sirène nagea jusqu'à la fenêtre du salon du navire et. elle apercevait à travers les vitres transparentes une réunion de personnes en grande toilette. . scintillait l'étoile du soir. C'était son anniversaire.

. les vagues. il serrait les mains à la ronde.Jamais elle n'avait vu pareille magie embrasée. la mer devenait houleuse. vite les matelots replièrent les voiles. en sorte qu'elle voyait l'intérieur du salon. des éclairs sillonnèrent au loin le ciel. des poissons de feu s'élançaient dans l'air bleu et la mer paisible réfléchissait toutes ces lumières. plus de canons. Le grand navire roulait dans une course folle sur la mer démontée. Les lumières colorées s'éteignirent. La mer attaquait. le navire craquait de toutes parts. si la petite sirène s'amusait de cette course. dans le plus profond de l'eau un sourd grondement. déferlaient sur le grand mât comme pour l'abattre. tandis que la musique s'élevait dans la belle nuit ! Il se faisait tard mais la petite sirène ne pouvait détacher ses regards du bateau ni du beau prince. en hautes montagnes noires. de gros nuages parurent. Que le jeune prince était beau. le bateau plongeait comme un cygne entre les lames et s'élevait ensuite sur elles. les épais cordages ployaient sous les coups. Elle flottait sur l'eau et les vagues la balançaient. Les marins. Il allait faire un temps épouvantable ! Alors. semblaient ne pas la goûter. De grands soleils flamboyants tournoyaient. Sur le navire. l'une après l'autre on larguait les voiles. il faisait si clair qu'on pouvait voir le moindre cordage et naturellement les personnes. eux. Le navire prenait de la vitesse. seulement. plus de fusées dans l'air.

C'était le jeune prince qu'elle cherchait du regard et. mais ensuite elle se souvint que les hommes ne peuvent vivre dans l'eau et qu'il ne pourrait atteindre que mort le château de son père. Un instant tout fut si noir qu'elle ne vit plus rien et. Chacun se sauvait comme il pouvait. rouge et étincelant et semblant ranimer les joues du prince. ses bras et ses jambes déjà s'immobilisaient. ses beaux yeux se fermaient. mais ses yeux restaient clos. pas le moindre débris du bateau n'était en vue. le bateau prit de la bande. il serait mort sans la petite sirène. elle les aperçut tous sur le pont. La petite sirène déposa un baiser sur son beau front élevé et repoussa ses cheveux ruisselants.même se garder des poutres et des épaves tourbillonnant dans l'eau. Alors seulement la petite sirène comprit qu'il y avait danger. lorsque le bateau s'entrouvrit. le temps d'un éclair. Non ! il ne fallait pas qu'il mourût ! Elle nagea au milieu des épaves qui pouvaient l'écraser. le soleil se leva. plongea profondément puis remonta très haut au milieu des vagues. la tempête s'était apaisée. . elle le vit s'enfoncer dans la mer profonde.Bientôt le mât se brisa par le milieu comme un simple roseau. Elle en eut d'abord de la joie à la pensée qu'il descendait chez elle. l'eau envahit la cale. et enfin elle approcha le prince. elle devait elle. Il n'avait presque plus la force de nager. tout à coup. Quand vint le matin.

puis elle courut chercher du monde. mais pas à elle. Une église ou un cloître s'élevait là . elle le devint bien davantage. mais un bâtiment. il ne savait pas qu'elle l'avait sauvé. Des citrons et des oranges poussaient dans le jardin et devant le portail se dressaient des palmiers. Elle avait toujours été silencieuse et pensive. il sourit à tous à la ronde.elle ne savait au juste. Ses sœurs lui demandèrent ce qu'elle avait . elle eut d'abord grand-peur. La mer creusait là une petite crique à l'eau parfaitement calme. le déposa sur le sable en ayant soin de relever sa tête sous les chauds rayons du soleil.Elle voyait maintenant devant elle la terre ferme aux hautes montagnes bleues couvertes de neige. Alors la petite sirène s'éloigna à la nage et se cacha derrière quelque haut récif émergeant de l'eau. mais très profonde. aux belles forêts vertes descendant jusqu'à la côte. baignant un rivage rocheux couvert d'un sable blanc très fin. elle couvrit d'écume ses cheveux et sa gorge pour passer inaperçue et se mit à observer qui allait venir vers le pauvre prince. Les cloches se mirent à sonner dans le grand édifice blanc et des jeunes filles traversèrent le jardin. Elle nagea jusque-là avec le beau prince. Une jeune fille ne tarda pas à s'approcher. La petite sirène vit le prince revenir à lui. elle plongea désespérée et retourna chez elle au palais de son père. mais un instant seulement. Elle en eut grand-peine et lorsque le prince eut été porté dans le grand bâtiment.

Bien souvent le soir et le matin elle montait jusqu'à la place où elle avait laissé le prince. mais elle ne raconta rien. elle avait vu aussi la fête à bord. s'enlaçant. Par les vitres claires des hautes fenêtres on voyait les salons magnifiques où pendaient de riches rideaux de soie et de précieuses portières. Et. Aussitôt les autres furent au courant. Elle s'avançait dans l'eau bien plus près du rivage qu'aucune de ses sœurs n'avait osé le faire. mais elles seulement et deux ou trois autres sirènes qui ne le répétèrent qu'à leurs amies les plus intimes.Viens. et elle retournait chez elle toujours plus désespérée. le soir et la nuit. . mais le prince. où se trouvait son royaume. petite sœur. de grandes peintures.vu là-haut. Les murs s'ornaient. elle vit la neige fondre sur les hautes montagnes. dirent les autres princesses. A la fin elle n'y tint plus et se confia à l'une de ses sœurs. oui. pour le plaisir des yeux. Elle savait maintenant où il habitait et elle revint souvent. elle ne le vit pas. elle entra même dans l'étroit canal passant sous le balcon de marbre qui jetait une longue ombre sur l'eau et là elle restait à regarder le jeune prince qui se croyait seul au . Elle vit mûrir les fruits du jardin et elle les vit cueillir. elles montèrent en une longue chaîne vers la côte où s'élevait le château du prince. elle savait d'où il était. Dans la plus grande salle chantait un jet d'eau jaillissant très haut vers la verrière du plafond. L'une d'elles savait qui était le prince.

de plus en plus elle désirait pouvoir monter parmi eux. leur monde. elle les entendit dire du bien du jeune prince. elle se réjouissait de lui avoir sauvé la vie lorsqu'il roulait à demi mort dans les vagues. Lui ne savait rien de tout cela. Nous pouvons . bien informée sur le monde d'en haut. c'est pourquoi elle interrogea sa vieille grand-mère. . Bien des nuits. il ne pouvait même pas rêver d'elle.Si les hommes ne se noient pas. peuvent-ils vivre toujours et ne meurent-ils pas comme nous autres ici au fond de la mer ? . Ne pouvaient-ils pas sur leurs bateaux sillonner les mers. comme elle appelait fort justement les pays au-dessus de la mer. dit la vieille. De plus en plus elle en venait à chérir les humains. demandait la petite sirène. Elle songeait au poids de sa tête sur sa jeune poitrine et de quels fervents baisers elle l'avait couvert. escalader les montagnes bien au-dessus des nuages et les pays qu'ils possédaient ne s'étendaient-ils pas en forêts et champs bien au-delà de ce que ses yeux pouvaient saisir ? Elle voulait savoir tant de choses pour lesquelles ses sœurs n'avaient pas toujours de réponses. pensait-elle.Si. était bien plus vaste que le sien. il leur faut mourir aussi et la durée de leur vie est même plus courte que la nôtre. lorsque les pêcheurs étaient en mer avec leurs torches.clair de lune.

je donnerais les centaines d'années que j'ai à vivre pour devenir un seul jour un être humain et avoir part ensuite au monde céleste ! .Donc.Ne pense pas à tout cela. nous ne reprenons jamais vie. . pareils au roseau vert qui. à moins que tu sois si chère à un homme que tu sois pour lui plus que père et mère.atteindre trois cents ans. ils montent vers des pays inconnus et pleins de délices que nous ne pourrons voir jamais. qui vit lorsque leur corps est retourné en poussière. Ne puis-je rien faire pour gagner une vie éternelle? . qu'il fasse par un prêtre mettre sa main droite dans la . ne voit plus les fleurs ravissantes et le rouge soleil. dit la vieille. Nous n'avons pas d'âme immortelle. une fois coupé. de tout son amour. dit la vieille. ne reverdit jamais. nous vivons beaucoup mieux et sommes bien plus heureux que les hommes là-haut. Les hommes au contraire ont une âme qui vit éternellement.Non. . qu'il s'attache à toi de toutes ses pensées. sans même une tombe parmi ceux que nous aimons. attristée .Pourquoi n'avons-nous pas une âme éternelle ? dit la petite. mais lorsque nous cessons d'exister ici nous devenons écume sur les flots. Elle s'élève dans l'air limpide jusqu'aux étoiles scintillantes. De même que nous émergeons de la mer pour voir les pays des hommes. il faudra que je meure et flotte comme écume sur la mer et n'entende jamais plus la musique des vagues.

Il sera toujours temps de sombrer dans le néant. luisants d'écailles pourpre ou étincelants comme l'argent et l'or. en était tout illuminée. . étaient d'un verre épais. comme on n'en peut jamais voir sur la terre. ta queue de poisson. il la trouve très laide là-haut sur la terre. nous avons trois cents ans pour sauter et danser. au-dehors. un peu de gaieté. Plusieurs centaines de coquilles roses et vert pré étaient rangées de chaque côté et jetaient une intense clarté de feu bleue qui illuminait toute la salle et brillait à travers les murs de sorte que la mer. Ce bal fut. il leur faut avoir deux grossières colonnes qu'ils appellent des jambes. splendide. La voix de la petite sirène était la plus jolie de . mais clair. dans la grande salle. dit la vieille. Ce soir il y a bal à la cour. c'est un bon laps de temps. La petite sirène soupira et considéra sa queue de poisson avec désespoir. Alors son âme glisserait dans ton corps et tu aurais part au bonheur humain.tienne en te promettant fidélité ici-bas et dans l'éternité. Les poissons innombrables. grands et petits. Au travers de la salle coulait un large fleuve sur lequel dansaient tritons et sirènes au son de leur propre chant délicieux. Mais cela ne peut jamais arriver. nageaient contre les murs de verre. il est vrai. Les murs et le plafond. Il te donnerait une âme et conserverait la sienne. Ils n'y entendent rien.Allons. Ce qui est ravissant ici dans la mer. pour être beau.

. C'est pourquoi elle se glissa hors du château de son père et. dans son petit jardin. elle ne pouvait oublier le beau prince ni son propre chagrin de ne pas avoir comme lui une âme immortelle. celui que j'aime plus que père et mère. L'eau y bruissait comme une roue de moulin. elle s'assit. aucune herbe marine. tourbillonnait et arrachait tout ce qu'elle pouvait atteindre et l'entraînait vers l'abîme. lui et une âme immortelle. j'irai chez la sorcière marine. celui vers lequel vont toutes mes pensées et dans la main de qui je mettrais tout le bonheur de ma vie. Mais très vite elle se reprit à penser au monde au-dessus d'elle. Elle n'avait jamais été de ce côté où ne poussait aucune fleur. Pendant que mes sœurs dansent dans le château de mon père. elle m'a toujours fait si peur. il n'y avait là rien qu'un fond de sable gris et nu s'étendant jusqu'au gouffre. J'oserais tout pour les gagner. Il fallait à la petite traverser . on l'applaudissait et son cœur en fut un instant éclairé de joie car elle savait qu'elle avait la plus belle voix sur terre et sous l'onde.toutes. Soudain elle entendit le son d'un cor venant vers elle à travers l'eau. tandis que là tout était chants et gaieté. désespérée. mais peut-être pourra-t-elle me conseiller et m'aider! Alors la petite sirène sortit de son jardin et nagea vers les tourbillons mugissants derrière lesquels habitait la sorcière.Il s'embarque sans doute là-haut maintenant.

Les arbres et les buissons étaient des polypes. Toutes les branches étaient des bras. affreux et gras. bien serrés autour de sa tête. La sorcière y était assise et donnait à manger à un crapaud sur ses lèvres. mais elle pensa au prince. Au-delà s'élevait sa maison au milieu d'une étrange forêt. aux doigts souples comme des vers et leurs anneaux remuaient de la racine à la pointe. ses longs cheveux flottants pour ne pas donner prise aux polypes. mi-animaux mi-plantes. croisa ses mains sur sa poitrine et s'élança comme le poisson peut voler à travers l'eau. ils avaient l'air de serpents aux centaines de têtes sorties de terre. Debout dans la forêt la petite sirène s'arrêta tout effrayée. comme on donne du sucre à un canari. à l'âme humaine et elle reprit courage. et sur un long trajet il fallait passer audessus de vases chaudes et bouillonnantes que la sorcière appelait sa tourbière. au milieu des hideux polypes qui étendaient vers elle leurs bras et leurs doigts. longs et visqueux. . Elle enroula. Ils s'enroulaient autour de tout ce qu'ils pouvaient saisir dans la mer et ne lâchaient jamais prise. Au milieu de cette place s'élevait une maison construite en ossements humains. son cœur battait d'angoisse et elle fut sur le point de s'en retourner.tous ces terribles tourbillons pour arriver au quartier où habitait la sorcière. Elle arriva dans la forêt à un espace visqueux où s'ébattaient de grandes couleuvres d'eau montrant des ventres jaunâtres.

et c'est bien bête de ta part ! Mais ta volonté sera faite car elle t'apportera le malheur. tu souffriras comme si la lame d'une épée te traversait. dit la sorcière. la sorcière éclata d'un rire si bruyant et si hideux que le crapaud et les couleuvres tombèrent à terre et grouillèrent. . dit la petite sirène d'une voix tremblante en pensant au prince et à son âme immortelle. en te voyant. Tu garderas ta démarche ailée.Mais n'oublie pas. que tu puisses l'avoir.Oui. .. Tous. diront que tu es la plus ravissante enfant des hommes qu'ils aient jamais vue. mais chaque pas que tu feras sera comme si tu marchais sur un couteau effilé qui ferait couler ton sang. en même temps qu'une âme immortelle. ajouta-t-elle. je t'aiderai. nulle danseuse n'aura ta légèreté.Je sais bien ce que tu veux. Je vais te préparer un breuvage avec lequel tu nageras. Alors ta queue se divisera et se rétrécira jusqu'à devenir ce que les hommes appellent deux jolies jambes. Tu voudrais te débarrasser de ta queue de poisson et avoir à sa place deux moignons pour marcher comme le font les hommes afin que le jeune prince s'éprenne de toi. avant le lever du jour. A cet instant. . jusqu'à la côte et là. ma charmante princesse. Si tu veux souffrir tout cela. demain matin.Tu viens juste au bon moment. assise sur la grève. tu le boiras. je n'aurais plus pu t'aider avant une année entière. que lorsque tu auras . au lever du soleil. dit la sorcière. mais cela fait mal.

. et ce n'est pas peu de chose que je te demande. Tu as la plus jolie voix de toutes ici-bas et tu crois sans doute grâce à elle ensorceler ton prince. il faut aussi me payer. ta démarche ailée et le langage de tes yeux. . as-tu déjà perdu courage ? Tends ta jolie langue. pâle comme une morte. alors tu n'auras jamais une âme immortelle. et la sorcière mit son chaudron sur le feu pour faire cuire la drogue .Ta forme ravissante.Mais si tu prends ma voix. il faut me la donner. dit la petite sirène. afin que je la coupe pour me payer et je te donnerai le philtre tout puissant. ton cœur se briserait et tu ne serais plus qu'écume sur la mer.Je le veux. . j'y mets de mon sang afin qu'il soit coupant comme une lame à deux tranchants. mais cette voix. c'est assez pour séduire un cœur d'homme. tu ne pourras jamais redevenir sirène.une apparence humaine. qu'il s'attache à toi de toutes ses pensées et demande au pasteur d'unir vos mains afin que vous soyez mari et femme. il me le faut pour mon précieux breuvage ! Moi. dit la petite sirène. .Mais moi. dit la sorcière. jamais redescendre auprès de tes sœurs dans le palais de ton père. que me restera-t-il ? .Qu'il en soit ainsi. Allons. dit la petite sirène. Le meilleur de ce que tu possèdes. Le lendemain matin du jour où il en épouserait une autre. Et si tu ne gagnes pas l'amour du prince au point qu'il oublie pour toi son père et sa mère.

dit-elle en récurant le chaudron avec les couleuvres dont elle avait fait un nœud. lorsque tu retourneras à travers la forêt. La petite sirène n'eut pas à le faire. Elle traversa rapidement la forêt. Muette. La vapeur s'élevait en silhouettes étranges. elle ne pourrait jamais plus ni chanter. Elle était devant le palais de son père. A chaque instant la sorcière jetait quelque chose dans le chaudron et la mixture se mit à bouillir. on eût cru entendre pleurer un crocodile.Si les polypes essayent de t'agripper. terrifiantes. jette une seule goutte de ce breuvage sur eux et leurs bras et leurs doigts se briseront en mille morceaux. Il lui sembla que son cœur se brisait de chagrin. et elle n'osa pas aller auprès des siens maintenant qu'elle était muette et allait les quitter pour toujours. Les lumières étaient éteintes dans la grande salle de bal. dit la sorcière et elle coupa la langue de la petite sirène. ni parler. il était clair comme l'eau la plus pure ! . . tout le monde dormait sûrement.Voilà. le marais et le courant mugissant. les polypes reculaient effrayés en voyant le philtre lumineux qui brillait dans sa main comme une étoile.magique. .La propreté est une bonne chose. cueillit une fleur du parterre . Enfin le philtre fut à point. Elle se glissa dans le jardin. Elle s'égratigna le sein et laissa couler son sang épais et noir.

elle avait les plus jolies jambes blanches qu'une jeune fille pût avoir.de chacune de ses sœurs. Sa main dans la main du prince. elle s'évanouit et resta étendue comme morte. La lune brillait merveilleusement claire. Et comme elle était tout à fait nue. ses grands yeux bleus puis qu'elle ne pouvait parler. mais elle supportait son mal. se tenait le jeune prince. comme la sorcière l'en avait prévenue. et elle leva vers lui doucement. Lorsque le soleil resplendit au-dessus des flots. debout. Le soleil n'était pas encore levé lorsqu'elle vit le palais du prince et gravit les degrés du magnifique escalier de marbre. mais tristement. Le prince demanda qui elle était. envoya de ses doigts mille baisers au palais et monta à travers l'eau sombre et bleue de la mer. elle revint à elle et ressentit une douleur aiguë. Mais devant elle. il lui semblait marcher sur des aiguilles pointues et des couteaux aiguisés. ses yeux noirs fixés si intensément sur elle qu'elle en baissa les siens et vit qu'à la place de sa queue de poisson disparue. ce fut comme si une épée à deux tranchants fendait son tendre corps. La petite sirène but l'âpre et brûlante mixture. On lui fit revêtir les plus précieux vêtements de soie et de . elle s'enveloppa dans sa longue chevelure. elle montait aussi légère qu'une bulle et lui-même et tous les assistants s'émerveillèrent de sa démarche gracieuse et ondulante. Alors il la prit par la main et la conduisit au palais. comment elle était venue là. A chaque pas.

parées de soie et d'or.mousseline. des danses légères et gracieuses. Le prince l'applaudissait et lui souriait. Le prince voulut l'avoir toujours auprès de lui. C'était comme si elle avait marché sur des couteaux aiguisés. se dressa sur la pointe des pieds et dansa avec plus de grâce qu'aucune autre. venaient chanter devant le prince et ses royaux parents. elle savait qu'ellemême aurait chanté encore plus merveilleusement et elle pensait : « Oh! si seulement il savait que pour rester près de lui. Elle grimpa . Alors la petite sirène. mais elle restait muette. il lui permit de dormir devant sa porte sur un coussin de velours. L'une d'elles avait une voix plus belle encore que les autres. Elle continuait à danser et danser mais chaque fois que son pied touchait le sol. j'ai renoncé à ma voix à tout jamais ! » Puis les esclaves commencèrent à exécuter au son d'une musique admirable. alors une tristesse envahit la petite sirène. Ils chevauchaient à travers les bois embaumés où les branches vertes lui battaient les épaules. elle était au château la plus belle. Des esclaves ravissantes. et les petits oiseaux chantaient dans le frais feuillage. Il lui fit faire un habit d'homme pour qu'elle pût le suivre à cheval. Chaque mouvement révélait davantage le charme de tout son être et ses yeux s'adressaient au cœur plus profondément que le chant des esclaves. Tous en étaient enchantés et surtout le prince qui l'appelait sa petite enfant trouvée. élevant ses beaux bras blancs.

au fond de la mer. lorsque les autres dormaient. elle rafraîchissait ses pieds brûlants. debout dans l'eau froide.avec le prince sur les hautes montagnes et quand ses pieds si délicats saignaient et que les autres s'en apercevaient. il l'aimait comme on aime un gentil enfant tendrement chéri. au château du prince. elles lui rendirent visite chaque soir. Depuis lors. . elle sortait sur le large escalier de marbre et. Ses sœurs la reconnurent et lui dirent combien elle avait fait de peine à tous. Et puis. elle ne serait plus qu'écume sur la mer. au matin qui suivrait le jour de ses noces. De jour en jour. elle devenait plus chère au prince . une fois même la petite sirène aperçut au loin sa vieille grand-mère qui depuis bien des années n'était montée à travers la mer et même le roi. avec sa couronne sur la tête. Une nuit elle vit ses sœurs qui nageaient enlacées. en bas. et c'est sa femme qu'il fallait qu'elle devînt.haut d'où ils admiraient les nuages défilant au-dessous d'eux comme un vol d'oiseau migrateur partant vers des cieux lointains. sinon elle n'aurait jamais une âme immortelle et. mais en faire une reine ! Il n'en avait pas la moindre idée. elles chantaient tristement et elle leur fit signe. La nuit. elle riait et le suivait là. Tous deux lui tendaient le bras mais n'osaient s'approcher au. son père. elle pensait aux siens.tant que ses sœurs.

. je lui dévouerai ma vie. Nous ne nous quitterons jamais. je suis chez lui. tu effaces presque son image dans mon âme puisqu'elle appartient au temple. puis je me cachais derrière l'écume et regardais si personne ne viendrait. . car ton cœur est le meilleur. mais que je ne retrouverai sans doute jamais.. je le vois tous les jours. Pleurer. je l'adorerai. mais toi tu lui ressembles. la plus jeune me trouva sur le rivage et me sauva la vie. Je ne l'ai vue que deux fois et elle est la seule que j'eusse pu aimer d'amour en ce monde. . ils ne se rencontreront plus.Oui. disait le prince. tu m'es la plus chère. tu m'est la plus dévouée et tu ressembles à une jeune fille une fois aperçue.Ne m'aimes-tu pas mieux que toutes les autres ? semblaient dire les yeux de la petite sirène quand il la prenait dans ses bras et baisait son beau front. elle ne le pouvait pas. Je l'ai porté sur les flots jusqu'à la forêt près de laquelle s'élève le temple. elle n'en sortira jamais pour retourner dans le monde. C'est ma bonne étoile qui t'a envoyée à moi.La jeune fille appartient au lieu saint. je le soignerai. J'étais sur un vaisseau qui fit naufrage. moi. J'ai vu la belle jeune fille qu'il aime plus que moi. " La petite sirène poussa un profond soupir. " Hélas ! il ne sait pas que c'est moi qui ai sauvé sa vie! pensait la petite sirène. les vagues me jetèrent sur la côte près d'un temple desservi par quelques jeunes filles .

mon enfant trouvée qui ne dis rien. alors que tous . qu'il épouse la ravissante jeune fille du roi voisin.Je dois partir en voyage. Elle souriait de ce qu'il racontait.. elle connaît les pensées du prince bien mieux que tous les autres. Mais la petite sirène secoue la tête et rit. mes parents l'exigent. elle ne ressemble pas comme toi à la belle jeune fille du temple..Toi.. que c'est pour cela qu'il arme un vaisseau magnifique . jouait avec ses longs cheveux et posait sa tête sur son cœur qui se mettait à rêver de bonheur humain et d'une âme immortelle. des étranges poissons des grandes profondeurs et de ce que les plongeurs y avaient vu. mais c'est plutôt pour voir la fille du roi voisin et une grande suite l'accompagnera . ma petite muette chérie ! lui dit-il lorsqu'ils montèrent à bord du vaisseau qui devait les conduire dans le pays du roi voisin. mais m'obliger à la ramener ici. je ne peux pas l'aimer d'amour. . tu n'as sûrement pas peur de la mer. On dit que le prince va voyager pour voir les Etats du roi voisin. Et il baisait ses lèvres rouges.. Si je devais un jour choisir une épouse ce serait plutôt toi. ne connaissait-elle pas mieux que quiconque le fond de l'océan? Dans la nuit.Mais voilà qu'on commence à murmurer que le prince va se marier. Je dois voir la belle princesse. en faire mon épouse. lui avait-il dit. cela ils n'y réussiront pas. Il lui parlait de la mer tempétueuse et de la mer calme. . au clair de lune. mais dont les yeux parlent.

dans un couvent où lui étaient enseignées toutes les vertus royales. sauf le marin au gouvernail.C'est toi ! dit le prince. Elle leur fit signe. On disait qu'elle était élevée au loin.mère. qu'elle était heureuse. Sa peau était douce et pâle et derrière les longs cils deux yeux fidèles. il lui semblait voir le château de son père et. Le lendemain matin le vaisseau fit son entrée dans le port splendide de la capitale du roi voisin. voulut leur dire que tout allait bien. les sœurs replongèrent et le garçon demeura persuadé que cette blancheur aperçue n'était qu'écume sur l'eau. du haut des tours on soufflait dans les trompettes tandis que les soldats sous les drapeaux flottants présentaient les armes.dormaient à bord. enfin ! La petite sirène était fort impatiente de juger de sa beauté. dans les combles. sa vieille grand. Puis ses sœurs arrivèrent à la surface. C'était la jeune fille du temple. la regardant tristement et tordant leurs mains blanches. couronne d'argent sur la tête. Chaque jour il y eut fête.toi qui m'as sauvé lorsque je gisais comme mort sur la grève ! Et il serra dans . cherchant des yeux à travers les courants la quille du bateau. mais un mousse s'approchant. souriaient. bals et réceptions se succédaient mais la princesse ne paraissait pas encore... debout près du bastingage elle scrutait l'eau limpide. je te retrouve . leur sourit. d'un bleu sombre. . Elle vint. Les cloches des églises sonnaient. Il lui fallut reconnaître qu'elle n'avait jamais vu fille plus gracieuse.

Les voiles se gonflèrent au vent et le bateau glissa sans effort et sans presque se balancer sur la mer limpide. sous les drapeaux flottants. La nuit venue on alluma des lumières de toutes les couleurs et les marins se mirent à danser. dit-il à la petite sirène. Ne devait-elle pas mourir au matin qui suivrait les noces ? Mourir et n'être plus qu'écume sur la mer ! Des hérauts parcouraient les rues à cheval proclamant les fiançailles. Le soir même les époux s'embarquèrent aux salves des canons. tu te réjouiras de mon bonheur. à tout ce qu'elle avait perdu en ce monde. les prêtres balancèrent les encensoirs et les époux se tendirent la main et reçurent la bénédiction de l'évêque. garnie de coussins moelleux où les époux reposeraient dans le calme et la fraîcheur de la nuit. La petite sirène. ses yeux ne voyaient pas la cérémonie sainte. une tente d'or et de pourpre avait été dressée. Toi qui m'aimes mieux que tous les autres.ses bras sa fiancée rougissante. vêtue de soie et d'or. . elle pensait à la nuit de sa mort. sur tous les autels des huiles parfumées brûlaient dans de précieux vases d'argent. Voilà que se réalise ce que je n'eusse jamais osé espérer. La petite sirène lui baisait les mains. tenait la traîne de la mariée mais elle n'entendait pas la musique sacrée. Oh ! je suis trop heureux. Au milieu du pont. mais elle sentait son cœur se briser. Bientôt toutes les cloches des églises sonnèrent.

ce ciel plein d'étoiles. Seul veillait l'homme à la barre. Sur le navire tout fut plaisir et réjouissance jusque bien avant dans la nuit. elle qui n'avait pas d'âme et n'en pouvait espérer. perdu sa voix exquise et souffert chaque jour d'indicibles tourments. Elle savait qu'elle le voyait pour la dernière fois. puis la tenant à son bras il l'amena se reposer sous la tente splendide. son cœur était meurtri d'une bien plus grande douleur. ondulant comme ondule un cygne pourchassé et tout le monde l'acclamait et l'admirait : elle n'avait jamais dansé si divinement. Le prince embrassait son exquise épouse qui caressait les cheveux noirs de son époux. sans pensée et sans rêve. elle avait émergé de la mer et avait aperçu le même faste et la même joie. Si des lames aiguës transperçaient ses pieds délicats. Elle se jeta dans le tourbillon de la danse. l'attendait. le premier rayon du soleil qui allait la tuer. Soudain elle vit ses sœurs apparaître au-dessus de la mer. sans qu'il en eût connaissance.La petite sirène pensait au soir où. C'était la dernière nuit où elle respirait le même air que lui. La petite sirène appuya ses bras sur le bastingage et chercha à l'orient la première lueur rose de l'aurore. . pour la première fois. La nuit éternelle. elle ne les sentait même pas. Elle dansait et riait mais la pensée de la mort était dans son cœur. tout fut silence et calme sur le navire. pour lequel elle avait abandonné les siens et son foyer. Alors. la dernière fois qu'elle pouvait admirer cette mer profonde. lui.

Regarde comme il est aiguisé . pour que tu ne meures pas cette nuit. puis le poignard pointu. Tue le prince.. ils se réuniront en une queue de poisson et tu redeviendras sirène. on les avait coupés. puis à nouveau le prince. La petite sirène écarta le rideau de pourpre de la tente. Hâte-toi ! Ne vois-tu pas déjà cette traînée rose à l'horizon ? Dans quelques minutes le soleil se lèvera et il te faudra mourir. lequel. laissé couper ses cheveux blancs par les ciseaux de la sorcière. Son regard chercha le ciel de plus en plus envahi par l'aurore. Le voici. Notre vieille grand-mère a tant de chagrin qu'elle a. Alors elle se pencha et posa un baiser sur le beau front du jeune homme.. et reviens-nous. Elle nous a donné un couteau. il faut que tu le plonges dans le coeur du prince et lorsque son sang tout chaud tombera sur tes pieds. Tu pourras descendre sous l'eau jusque chez nous et vivre trois cents ans avant de devenir un peu d'écume salée.Elles^étaient pâles comme elle-même. Avant que le jour ne se lève. . dans son sommeil. elle vit la douce épousée dormant la tête appuyée sur l'épaule du prince. comme nous. Un soupir étrange monta à leurs lèvres et elles s'enfoncèrent dans les vagues.Nous les avons sacrifiés chez la sorcière pour qu'elle nous aide. leurs longs cheveux ne flottaient plus au vent. murmurait le nom de son épouse qui occupait seule ses pensées. Hâte-toi ! L'un de vous deux doit mourir avant l'aurore. et le couteau .

La petite sirène sentit qu'elle avait un corps comme le leur. C'est d'une volonté étrangère . qui s'élevait de plus en plus haut au-dessus de l'écume.trembla dans sa main. au-dessus d'elle. mais si immatérielles qu'aucune oreille terrestre ne pouvait les capter. Sans ailes. répondirent-elles.Chez les filles de l'air. elle apercevait les voiles blanches du navire. elles flottaient par leur seule légèreté à travers l'espace. pas plus qu'aucun regard humain ne pouvait les voir. Ses rayons tombaient doux et chauds sur l'écume glacée et la petite sirène ne sentait pas la mort. Une dernière fois. . tout à coup. les yeux voilés. planaient des centaines de charmants êtres transparents. Et sa voix. Elle voyait le clair soleil et. ne peut jamais en avoir. A travers eux. était si immatérielle qu'aucune musique humaine ne peut l'exprimer. Maintenant le soleil surgissait majestueusement de la mer. elle contempla le prince et se jeta dans la mer où elle sentit son corps se dissoudre en écume. Une sirène n'a pas d'âme immortelle. . Alors. les nuages roses du ciel. à moins de gagner l'amour d'un homme. elle le lança au loin dans les vagues qui rougirent à l'endroit où il toucha les flots comme si des gouttes de sang jaillissaient à la surface. leurs voix étaient mélodieuses. comme celle des autres êtres.Où vais-je ? demanda-t-elle.

pauvre petite sirène. nous entrerons ainsi au royaume de . comme s'ils avaient deviné qu'elle s'était précipitée dans les vagues.que dépend son existence éternelle. tout le bien que nous pouvons. elle les vit fixer tristement leurs regards sur l'écume dansante . s'en créer une. par tes bonnes actions. tu as de tout cœur cherché le bien comme nous. nous obtenons une âme immortelle et prenons part à l'éternelle félicité des hommes.Dans trois cents ans. Invisible elle baisa le front de l'époux. tu as souffert et supporté de souffrir. Lorsque durant trois cents ans nous nous sommes efforcées de faire le bien. Les filles de l'air n'ont pas non plus d'âme immortelle. Alors. Nous répandons le parfum des fleurs dans l'atmosphère et leur arôme porte le réconfort et la guérison. la petite sirène leva ses bras transparents vers le soleil de Dieu et. Toi. par leurs bonnes actions. mais elles peuvent. lui sourit et avec les autres filles de l'air elle monta vers les nuages roses qui voguaient dans l'air. . Nous nous envolons vers les pays chauds où les effluves de la peste tuent les hommes. tu t'es haussée jusqu'au monde des esprits de l'air. elle vit le prince et sa belle épouse la chercher de tous côtés. pour la première fois. te créer une âme immortelle dans trois cents ans. la vie et le bruit avaient repris. nous y soufflons la fraîcheur. des larmes montèrent à ses yeux. Sur le bateau. maintenant tu peux toi-même.

c'était un étudiant plein d'entrain. Lorsque nous voltigeons à travers la chambre et que de bonheur nous sourions. Invisibles nous pénétrons dans les maisons des hommes où il y a des enfants et. c'est pourquoi elles sont fatiguées.Si.Mais les fleurs ne savent pas danser ! dit la petite Ida. Dieu raccourcit notre temps d'épreuve. elles étaient si belles hier soir. elles sautent joyeusement de tous les côtés. Les pauvres fleurs sont tout à fait mortes ! dit la petite Ida. .Eh bien ! sais-tu ce qu'elles ont ? dit l'étudiant. quand vient la nuit et que nous autres nous dormons. et maintenant toutes les feuilles pendent ! Pourquoi ? demanda-t-elle à l'étudiant assis sur le sofa. l'enfant ne sait pas qu'un an nous est soustrait sur les trois cents. il nous faut pleurer de chagrin et chaque larme ajoute une journée à notre temps d'épreuve. murmura l'une d'elles. il savait les plus délicieuses histoires et découpait des images si amusantes : des cœurs avec des petites dames au milieu qui dansaient . l'étudiant. Elles font un . Les Fleurs de la Petite Ida.Nous pouvons même y entrer avant.Dieu. qui donne de la joie à ses parents et mérite leur amour. Elles sont allées au bal cette nuit. Elle l'aimait beaucoup. chaque fois que nous trouvons un enfant sage. mais si nous trouvons un enfant cruel et méchant. . des fleurs et de grands châteaux dont on pouvait ouvrir les portes. . .

cachées derrière les grands rideaux et elles passent un peu la tête seulement. . . Les enfants de fleurs.Mais. j'en avais vu des quantités. dit Ida.N'es-tu pas allée souvent devant le grand château que le roi habite l'été. mais il ne peut les voir.Personne ne s'en doute. dit l'étudiant. Dès que les fleurs entendent leur cliquetis. . elles restent tout à fait tranquilles. c'est là qu'il y a un vrai bal. Il a un grand trousseau de clés. les petites anthémis et les petits muguets.J'ai été dans le parc hier avec maman. la nuit. je t'assure! . est-ce que personne ne punit les fleurs parce qu'elles dansent au château du roi? . Dès que le roi et les gens de la cour s'installent à la ville. . mais toutes les feuilles étaient tombées des arbres et il n'y avait pas une seule fleur ! Où sont-elles donc ? L'été. demanda Ida. les fleurs montent du parc au château et elles sont d'une gaieté folle. .Où dansent les plus jolies fleurs ? demanda la petite Ida. "Je sens qu'il y a des fleurs ici". le vieux gardien fait sa ronde. . dit l'étudiant.Elles sont à l'intérieur du château. dit le vieux gardien. est-ce que je ne pourrai pas non plus les voir ? .Est-ce que les enfants ne peuvent pas y aller ? .bal presque tous les soirs. où il y a un parc délicieux tout plein de fleurs ? Tu as vu les cygnes qui nagent vers toi quand tu leur donnes des miettes de pain. Parfois.Que c'est amusant ! dit la petite Ida en battant des mains.Si.

sont devenus de vraies ailes. Si le professeur descend ensuite dans son jardin. il y avait une grande jonquille jaune étendue sur le divan. ils l'ont été du reste. Les pétales.Oui. ni même qu'elles sachent combien les fêtes y sont gaies.. car si elles veulent. de ne pas rentrer chez eux pour s'asseoir immobiles sur leur tige. Je l'ai fait aujourd'hui. elles peuvent voler. elle le répétera à toutes les autres et elles s'envoleront. ils ont obtenu le droit de voler aussi dans la journée.Si.Et je vais te dire quelque chose qui étonnerait bien le professeur de botanique qui habite à côté (tu le connais). jaunes et blancs. bien sûr. souviens-toi lorsque tu iras là-bas de jeter un coup d'œil à travers la fenêtre. elle croyait être une dame d'honneur ! . Ils se sont arrachés de leur tige et ont sauté très haut en l'air en battant de leurs feuilles comme si c'étaient des ailes et ils se sont envolés. ils ont presque l'air de fleurs. tu raconteras à une des fleurs qu'il y a grand bal au château la nuit. .Il se peut du reste que les fleurs du jardin botanique n'aient jamais été au château du roi. à la fin.Est-ce que les fleurs du jardin botanique peuvent aussi aller là-bas ? . . Et comme ils se conduisaient fort bien. N'as-tu pas vu les beaux papillons rouges. tu les verras bien. Quand tu iras dans son jardin. il ne trouvera plus une fleur et il ne pourra comprendre ce qu'elles sont devenues ! .

dit l'étudiant.Mais comment une fleur peut-elle le dire aux autres fleurs ? Elles ne savent pas parler. . .Comment peut-on raconter de telles balivernes. comme il descendait dans son jardin.Est-ce que le professeur comprend la pantomime ? demanda Ida. Il n'aimait pas du tout l'étudiant et grognait tout le temps quand il le voyait découper des images si amusantes : un homme pendu à une potence et tenant un cœur à la main. . mais elles font de la pantomime ! N'as-tu pas remarqué quand le vent souffle un peu comme les fleurs inclinent la tête et agitent leurs feuilles vertes ? C'est aussi expressif que si elles parlaient. .C'est amusant.Evidemment. il vit une ortie qui faisait de la pantomime avec ses feuilles à un ravissant oeillet rouge. dit la petite Ida en riant. . et je t'aime tant !» Mais le professeur n'aime pas cela du tout. il donna aussitôt une grande tape à l'ortie sur les feuilles qui sont ses doigts. Elle disait : « Tu es si joli. car il avait volé bien des cœurs. mais ça l'a terriblement brûlé et depuis il n'ose plus jamais toucher à l'ortie. dit le conseiller de chancellerie venu en visite et qui était assis sur le sofa.. Le conseiller n'appréciait pas du tout cela et il disait comme maintenant : «Comment peut-on mettre des balivernes pareilles dans la tête d'un enfant ? Quelles inventions stupides !» .Bien sûr. Un matin.

et te contenter du tiroir pour cette nuit . ces pauvres fleurs sont malades.Mais la petite Ida trouvait très amusant ce que l'étudiant racontait et elle y pensait beaucoup. tira la petite couverture sur elles jusqu'en haut et leur dit de rester bien sagement tranquilles. elle courut d'abord derrière les rideaux des fenêtres dans l'embrasure desquelles se trouvaient. Sophie. sur une planche. et elle murmura tout bas: «Je sais bien que vous devez aller au bal ! » Les fleurs firent semblant de ne rien entendre. Ida coucha les fleurs dans le lit de poupée. Dans le petit lit était couchée sa poupée Sophie qui dormait. dont le tiroir était plein de trésors. mais Ida lui dit : « Il faut absolument te lever. Toute la soirée. elle ne put s'empêcher de penser à ce que l'étudiant lui avait raconté et quand vint l'heure d'aller elle-même au lit. Elle les apporta près de ses autres jouets étalés sur une jolie table. La tête des fleurs pendait parce qu'elles étaient fatiguées d'avoir dansé toute la nuit. elle était fâchée de prêter son lit. qu'elle allait leur faire du thé afin qu'elles guérissent et puissent se lever le lendemain. les ravissantes fleurs de sa mère. et si elles couchent dans ton lit. des jacinthes et des tulipes. elles étaient certainement malades. peut-être qu'elles guériront ! » Elle fit lever la poupée qui avait un air revêche et ne dit pas un mot. Elle tira les rideaux autour du petit lit pour que le soleil ne leur vînt pas dans les yeux. .

La petite Ida savait pourtant ce qu'elle savait . Mon Dieu! que je voudrais les voir ! Mais elle n'osait se lever. Comme ce serait plaisant de voir danser ces jolies fleurs là-bas. elle s'endormit. . Jamais elle n'avait entendu une musique aussi délicate. «Si seulement elles voulaient entrer ici ».. la veilleuse brûlait sur la table. mais il y faisait tout à fait clair. mais tout doucement. la lune brillait à travers la . elle se glissa hors de son petit lit et alla tout doucement jusqu'à la porte jeter un coup d'œil. elle resta longtemps à penser. se dit-elle. dans le château du roi. Elle se souleva un peu et jeta un coup d'œil vers la porte entrebâillée. elle avait rêvé de fleurs et de l'étudiant que le conseiller grondait et accusait de lui mettre des idées stupides et folles dans la tête. Le silence était complet dans la chambre d'Ida. A la fin. Mais les fleurs ne venaient pas et la musique continuait à jouer.Toutes les fleurs doivent danser maintenant ! dit-elle. elle n'y tint plus. c'était trop délicieux. .. Il n'y avait pas du tout de veilleuse dans cette pièce. Lorsqu'elle fut dans son lit. Elle se réveilla au milieu de la nuit .Est-ce que vraiment mes fleurs y sont allées ? Là-dessus. si légèrement. «Mes fleurs sont-elles encore couchées dans le lit de Sophie ? se dit-elle. Elle tendit l'oreille et il lui sembla entendre que l'on jouait du piano dans la pièce à côté. son père et sa mère dormaient.

ce martinet. les fleurs dansaient gracieusement. il n'y en avait plus du tout dans l'embrasure de la fenêtre où ne restaient que les pots vides. A son sommet était une petite poupée de cire qui avait sur la tête un large chapeau. Elle regarda de ce côté et vit que c'était la verge de la MiCarême qui avait sauté par terre. Toutes les jacinthes et les tulipes se tenaient debout en deux rangs. Il alla droit vers le lit des poupées et en tira les rideaux. Ida eut l'impression que quelque chose était tombé de la table. et elle jouait tout à fait de la même façon qu'elle. Maintenant Ida trouvait que la longue fleur ressemblait vraiment à cette demoiselle. Ne croyait-elle pas être aussi une fleur? Il était très joli. Ida était sûre de l'avoir vu cet été car elle se rappelait que l'étudiant avait dit : « Oh ! comme il ressemble à Mademoiselle Line ! » et tout le monde s'était moqué de lui. Sur le parquet. Un grand lis rouge était assis au piano. La verge de la Mi-Carême sauta sur ses trois jambes de . après tout.fenêtre et éclairait juste le milieu du parquet. Les fleurs malades y étaient couchées mais elles se levèrent immédiatement et firent signe aux autres en bas qu'elles aussi voulaient danser. Puis elle vit un grand crocus bleu sauter juste au milieu de la table où se trouvaient les jouets.

et cette danse-là. elle aussi était jaune et aussi grognon. la poupée de cire du petit fouet de la MiCarême devint grande longue.bois rouge. . surtout celles qui avaient couché dans le lit de poupée. elle ressemblait exactement au conseiller de la chancellerie. Tout à coup. Le casse-noix courut jusqu'au bord de la table. au milieu de tant d'autres jouets. elle tourbillonna autour des fleurs de papier et cria très haut : « Peut-on mettre des bêtises pareilles dans la tête d'un enfant ! Ce sont des inventions stupides ! » Et alors. avec son large chapeau. Les fleurs en papier lui donnèrent des coups sur ses maigres jambes et elle se ratatina de nouveau et redevint une petite poupée de cire. en plein milieu des fleurs. Le fouet de la Mi-Carême continuait à danser et le conseiller était obligé de danser avec. la poupée d'Ida. s'allongea de tout son long sur le ventre et réussit à tirer un petit peu le tiroir. Il n'y avait rien à faire : il se faisait grand et long et tout d'un coup redevenait la petite poupée de cire jaune au grand chapeau noir. Les fleurs prièrent alors le martinet de s'arrêter. les autres fleurs ne la connaissaient pas. Mais voilà qu'on entendit des coups violents frappés à l'intérieur du tiroir où gisait Sophie. Elle se mit à taper très fort des pieds car elle dansait la mazurka. et cette danse cessa. Alors Sophie se leva et regarda autour d'elle d'un air étonné.

elle se laissa tomber du tiroir sur le parquet dans un grand bruit.Il y a donc bal ici. Comme aucune des fleurs n'avait l'air de voir Sophie. on dansait avec elle et toutes les fleurs faisaient cercle autour. là où scintillait la lune. Mais dis à la petite Ida qu'elle nous enterre dans le jardin.. mais il n'en fut rien : alors elle toussa. dit-elle. Elle ne s'était pas du tout fait mal. elle les pria de conserver son lit. Au même instant la porte de la salle s'ouvrit et une foule .Nous te remercions mille fois. dit Sophie en embrassant les fleurs. Mais les fleurs répondirent : . Toutes les fleurs accoururent pour l'entourer et lui demander si elle ne s'était pas fait mal. Sophie était bien contente. hm.Veux-tu danser avec moi ? dit le casse-noix. Demain nous serons tout à fait mortes. près de la tombe de son canari.Non. Elle s'assit sur le tiroir et se dit que l'une des fleurs viendrait l'inviter. Tout le monde l'aimait et l'attirait juste au milieu du parquet. hm.Ah ! bien oui ! tu serais un beau danseur ! Et elle lui tourna le dos. Pourquoi ne me l'a-t-on pas dit ? . et elles étaient toutes si aimables avec elle. affirmait-elle. mais nous ne pouvons pas vivre si longtemps. hm. et les fleurs d'Ida la remercièrent pour le lit douillet. ne mourez pas. mais personne ne vint. . . surtout celles qui avaient couché dans son lit. alors nous refleurirons l'été prochain et nous serons encore plus belles.

Les campanules bleues et les petites nivéoles blanches sonnaient comme si elles avaient eu des clochettes. les fleurs se souhaitèrent bonne nuit. Et toutes s'embrassaient. . Venaient ensuite quantité d'autres fleurs. Sophie avait l'air stupide et ne répondit pas un mot. les violettes bleues et les pâquerettes rouges. les marguerites et les muguets. elles y étaient mais tout à fait fanées. elle courut aussitôt à la table pour voir si les fleurs étaient encore là. c'étaient sûrement toutes les fleurs du château du roi. elle avait l'air d'avoir très sommeil. En tête s'avançaient deux roses magnifiques portant de petites couronnes d'or : c'étaient un roi et une reine. et elle tira les rideaux du petit lit . dit Ida et pourtant elles ont toutes . Quand elle se leva le lendemain matin.Te rappelles-tu ce que tu devais me dire ? demanda Ida. Sophie était couchée dans le tiroir. beaucoup plus que la veille. Puis venaient les plus ravissantes giroflées et des oeillets qui saluaient de tous côtés. oui. Ils étaient accompagnés de musique : des coquelicots et des pivoines soufflaient dans des cosses de pois à en être cramoisies. c'était ravissant à voir. . Ida ne comprenait pas d'où elles pouvaient venir. A la fin.de jolies fleurs entrèrent en dansant. elles dansaient toutes ensemble.Tu n'es pas gentille. la petite Ida se glissa aussi dans son lit et elle rêva de tout ce qu'elle avait vu.

et quand mes cousins norvégiens viendront. Elle leur raconta l'histoire des pauvres fleurs qui étaient mortes et ils durent les enterrer. Elle prit une petite boîte en papier sur laquelle étaient dessinés de jolis oiseaux.Ce sera votre cercueil.poussiez encore plus belles. ils assisteront à votre enterrement dans le jardin afin que l'été prochain vous re. . . dit-elle. et ils les avaient apportés pour les montrer à Ida. Leur père leur avait fait cadeau de deux arcs.dansé avec toi. Les cousins norvégiens étaient deux garçons pleins de santé s'appelant Jonas et Adolphe. l'ouvrit et y déposa les fleurs mortes.

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