Schopenhauer, Goethe et la théorie des couleurs

Angèle Kremer-Marietti
suivi de
Les couleurs "physiologiques" selon Goethe
(chapitre extrait de L'homme de lumière dans
le soufisme iranien de Henry Corbin)
Les couleurs selon Swedenborg
(Index des Arcanes Célestes)
Schopenhauer, Goethe et la théorie des couleurs
ANGÈLE KREMER-MARIETTI
«Goethe possédait le fidèle regard objectif qui se plonge dans la nature des
choses; Newton n’était qu’un mathématicien, seulement empressé de me-
surer et de calculer, et basant ses fondements sur une théorie décousue du
phénomène superficiellement saisi. C’est la pure vérité. Cela dit, grimacez
maintenant à votre aise.» Schopenhauer
À partir des travaux optiques de Newton, l’idée s’imposa que les couleurs
relevaient d’un phénomène physique et objectif, leur vision provenant d’un
phénomène de transmission de la lumière. Et telle était donc la position du
milieu académique à l’époque de Goethe. Dès lors, il est facile de compren-
dre la raison du peu de considération que ses contemporains manifestaient à
l’endroit des théories de Goethe. Indigné de ce mépris quasi général, Scho-
penhauer protesta vigoureusement dans son «Écrit dans l’album de Goethe à
Francfort»
1
:
«Au lieu, en effet, que la vérité complète et la haute excellence de celle-ci
aient été reconnues selon leur mérite, cette théorie passe habituellement
pour un essai manqué dont les gens compétents ne font que sourire, comme
s’exprimait récemment un journal, pour une faiblesse du grand homme,
qu’il convient de déplorer et d’oublier.»
2

S’il est un problème qui a beaucoup préoccupé Schopenhauer, derrière
Goethe qui l’y avait initié, c’est justement celui de la vision des couleurs. La
question fondamentale qui était posée depuis longtemps était de savoir si la
couleur est purement subjective ou si elle est, au contraire, purement objec-
tive. Le premier, Descartes avait affirmé, dans sa Dioptrique
3
, qu’il ne fallait
pas distinguer les couleurs de la lumière proprement dite: les objets physi-
ques n’étaient pas colorés – position qui était également celle de Galilée et de
1. Voir Schopenhauer, “Sur la théorie des couleurs” § 107, in Schopenhauer, Philosophie et scien-
ce, Traduction d’Auguste Dietrich, revue, corrigée et complétée par Angèle Kremer-Marietti,
Introduction et notes par Angèle Kremer-Marietti, Le livre de Poche, Classiques de Poche, 2001,
p 213.
2. Arthur Schopenhauer, «Sur la théorie des couleurs», in Schopenhauer, Philosophie et science,
op. cit., p. 213.
3. René Descartes, Dioptrique (1637), in Œuvres philosophiques, Edition de Ferdinand Alquié,
Tome I, Paris, Garnier, 1963, pp. 651-717.



















ANGÈLE KREMER-MARIETTI 280
Locke. Si tel était bien le cas, la question se posait de savoir ce qu’étaient les
couleurs par rapport à la lumière.
Organe éminent de relation entre l’individu et la nature, l’œil a été privilégié
dans la culture de Goethe et la faculté de la vue très significative dans le pro-
cessus de sa pensée. Son intense activité en matière de vision n’a jamais cessé;
elle a même ponctué son développement intellectuel. Qu’il s’agisse, dans sa
jeunesse artiste, de la vision romantique de la bien-aimée partout inscrite dans
la nature. Ou qu’il s‘agisse, dans la maturité, d’une vision méthodique scru-
tant toutes choses, les observant d’un œil analytique. C’est certainement grâce
à sa perception visuelle experte que Goethe découvrit la loi du contraste des
couleurs et leur harmonie. Schopenhauer reconnaissait avec discernement ce
trait important de la personnalité du penseur:
«Goethe possédait le fidèle regard objectif qui se plonge dans la nature des
choses»
4
.
Livré sans relâche à la pratique ou à la contemplation des arts plastiques,
Goethe a constamment exercé sa perception visuelle: sa familiarité avec l’art
ne cessant jamais, son accès à la philosophie fut également sans fin. Amateur
chaleureux de Van Eyck et de Lucas Cranach, il cultivait aussi un persistant
enthousiasme à l’égard de Kant, même si, à l’opposé de Kant, il vivait, les
yeux grand-ouverts. Goethe a été préoccupé par le problème de la perception:
mais il ne tranchait pas entre l’expérience et l’idée, admettant que les deux de-
vaient être étroitement entremêlées. D’une insatiable curiosité liée à un intérêt
affirmé pour les questions scientifiques, il tira de son voyage en Italie l’occa-
sion d’une révélation à l’étendue impressionnante, allant de la jouissance de
l’harmonie universelle dans l’art et la nature jusqu’à l’entreprise de travaux
divers touchant des sciences telles que la géologie, la botanique, l’optique, qui
furent la base de ses essais sur la métamorphose des plantes ou la morphologie
animale et surtout de sa célèbre Théorie des couleurs
5
de 1810.
L’aspect scientifique de l’œuvre de Goethe a été remis à l’honneur par plu-
sieurs études assez récentes dont il faut rappeler l’importance en commençant
4. Arthur Schopenhauer, «Sur la théorie des couleurs», in Schopenhauer, Philosophie et science,
op. cit., p. 212.
5. Zur Farbenlehre, Goethe-GA Bd. 16. Aussi, Johann Wolfgang von Goethe, Schriften zur
Naturwissenschaften, Stuttgart, Reclam Verlag, 1977, en particulier, Zur Farbenlehre; en fran-
çais: Traité des couleurs, éd. par Rudolf Steiner, Paul-Henri Bideau, trad. de l’allemand par
Henriette Bideau, Paris, Éditions Triades, 1983 (3
e
édition). Johann Wolfgang von Goethe, Ma-
tériaux pour l’histoire de la théorie des couleurs, Préface par Éliane Escoubas, traduction par
Maurice Elie, Toulouse, Éd. PU Mirail, 2003, 476 pages. De Maurice Elie, voir Lumière, cou-
leurs, nature. L’optique et la Naturphilosophie, Paris, Vrin, 1993.



















SCHOPENHAUER, GOETHE ET LA THÉORIE DES COULEURS 281
par celle de Dennis Sepper (1988), attentif à la polémique qui opposa Goethe
à Newton
6
, et qui a parfaitement analysé pourquoi et comment Goethe tenta
de faire valoir en ce domaine ses arguments contre la conception newtonienne.
Dans cette voie Sepper avait été précédé par Hermann von Helmholtz (1881),
physicien et physiologiste
7
, et par le prix Nobel de physique Werner Heisen-
berg (1941, 1967) qui était un fervent partisan des travaux de Goethe
8
. La
théorie de Newton a fait l’objet d’une étude scientifique approfondie menée
par Michel Blay (2000)
9
qui a mis en évidence tous les éléments de la théo-
rie de Newton concernant les phénomènes de la couleur, sans obnubiler ce
qu’elle pouvait avoir aussi de discutable. Dans le même ordre de recherches,
il faut évoquer le livre de Henri Bortoft (1996)
10
, La démarche scientifique de
Goethe
11
, pour comprendre ce qui séparait Goethe de Newton: pour Goethe,
chaque couleur est vue comme l’expression directe d’un principe générateur
dynamique à travers lequel c’est la totalité du cycle des couleurs qui se met
dans un ordre significatif; tandis que dans la théorie newtonienne la séquence
des couleurs du spectre est arbitraire puisqu’elle ne correspond qu’à un angle
de réfraction et à la vitesse de particules hypothétiques. Rappelons, à ce pro-
pos, que Goethe aurait aimé écrire un grand poème sur le monde, qui aurait
regroupé toutes ses connaissances (chromatologiques, géologiques, morpho-
logiques, botaniques, archéologiques, météorologiques) à l’image du poème
de Lucrèce, De natura rerum. Cet intérêt pour la créativité à la fois artistique
et scientifique de Goethe a été éclairé à nouveau par l’examen qu’a développé
Astrida Orle Tantillo (2002)
12
en notant avec justesse combien Goethe croyait
dans une nature créatrice, non pas fondée sur des lois statiques, mais propre à
se manifester bien au-delà de ce qui est généralement admis dans le concept
reconnu de «loi de la nature». Cette ouverture avait d’ailleurs été perçue par
6. Dennis L. Sepper, Goethe contra Newton: Polemics and the Project for a New Science of Color,
Cambridge University Press, Cambridge, 1988, 2002. Voir aussi, de René Michéa, Les travaux
scientifiques de Goethe, Paris, Aubier Montaigne, 1992.
7. H. von Helmholtz, „On the Relation of Opticks to Painting“, Popular Lectures on Scientific
Subjects (1881), 2d series, new ed., Londion, 1895, 73-130.
8. W. Heisenberg, „Die Goethe‘sche und die Newton‘sche Farbenlehre im Lichte der modernen
Physik. Geist der Zeit“, Neue Folge, 19, 261-275 (1941); cf. Gesammelte Werke, vol. CI, Mu-
nich, 1984, 146-160. Werner Heisenberg, „Goethe‘s View of Nature and the World of Science
and Technology“ (1967), in W. Heisenberg, Across the Frontiers, (Peter Heath, trans.) , New
York: Harper & Row, 1974, 122-141.
9. Michel Blay, La conception newtonienne des phénomènes de la couleur, Paris, Vrin, 2000.
10. Henri Bortoft, The Wholeness of Nature: Goethe’s Way toward a Science of Conscious Partici-
pation, Lindisfarne Book, 1996, 2004.
11. Henri Bortoft, La démarche scientifique de Goethe, Paris, Éd.. Triades, 2001.
12. Astrida Orle Tantillo, The Will to Create: Goethe’s Philosophy of Nature, University of Pitts-
burgh Press, 2002.



















ANGÈLE KREMER-MARIETTI 282
Jacques Lacoste (1997)
13
dans une perspective phénoménologique, mais en
sanctionnant ce qui était à ses yeux l’échec scientifique de Goethe, alors que,
pour Jean-Claude Piguet (1997)
14
, au contraire, il y aurait eu en puissance,
chez Goethe, une véritable épistémologie des phénomènes humains.
S’il nous fallait estimer l’ampleur phénoménale de l’homme universel que
fut Goethe tel qu’il s’impose à notre réflexion, nous pourrions évaluer l’abon-
dance et la perspicacité manifeste de ses divers et multiples travaux, et, en
particulier, ses nombreuses descriptions relatives aux couleurs, qui comptent
plus de deux mille pages écrites de 1790 à 1823. Sur ce travail auquel il avait
consacré beaucoup de temps, Goethe s’exprimait à l’adresse de Charlotte von
Stein, le 11 mai 1810, en lui déclarant qu’il ne regrettait en rien le temps passé
durant lequel il avait beaucoup appris. Surtout, le voyage en Italie, à partir de
septembre 1786 jusqu’en 1788, lui avait fait appliquer la fameuse devise: «De
l’art à la sagesse», car Goethe pouvait affirmer qu’il fallait avoir ressenti, dans
la nature, la splendeur du ciel d’Italie et, dans les musées, la beauté des toiles
aux couleurs rutilantes des plus grands maîtres, pour prodiguer ensuite une at-
tention soutenue pour les couleurs, cette fois en tant que savant. Le 10 novem-
bre 1786, Goethe pouvait noter ses impressions, dans son Voyage en Italie:
«Mon application à voir et à enregistrer les choses comme elles sont, […] à
me laisser instruire par mes yeux, mon éloignement absolu de toute préten-
tion, me servent de nouveau à merveille, et me font goûter en silence une
grande félicité. Tous les jours, un nouvel objet digne de remarque, tous les
jours des images vives, grandes, singulières, et un ensemble auquel on pense
et l’on rêve longtemps, sans que jamais l’imagination puisse l’atteindre.»
15
Ce n’est donc pas en un jour que les observations de Goethe sur les phéno-
mènes de la couleur se trouvèrent établies, combinées, comparées, commen-
tées, et référées, sur la base que les couleurs sont des faits qui appartiennent
à la lumière: «Die Farben sind Taten des Lichtes»
16
. Ensuite, par ses soins, les
couleurs furent classées, présentées, argumentées; mais, fondamentalement,
elles avaient été suscitées à son esprit par un «phénomène primitif»: le fameux
Urphänomen, que Goethe disait se tenir à l’origine de toute découverte ou
intuition scientifique déterminante. Donc, après avoir observé et classé les
phénomènes empiriques, Goethe constate qu’une expérience résume la loi se
13. Jean Lacoste, Goethe, Science et philosophie, Paris, PUF, «Perspectives germaniques», 1997.
14. Jean-Claude Piguet, Philosopher avec Goethe. Une pédagogie de la connaissance, Le Mont sur
Lausanne, 1997.
15. Johann Wolfgang von Goethe, Le voyage en Italie, traduction de Jacques Porchat; trad. révi-
sée, complétée et annotée par Jean Lacoste, Bartillat, Paris, 2003.
16. Zur Farbenlehre, Goethe-GA Bd. 16, S. 9.



















SCHOPENHAUER, GOETHE ET LA THÉORIE DES COULEURS 283
révélant à son observation. Alors, dans un troisième moment de sa recherche,
apparaît ce que Goethe pense être la «cause ultime», d’abord liée aux obser-
vations des phénomènes empiriques, ensuite isolée et enfin tirée des phéno-
mènes scientifiques, pour devenir, à ses yeux, un «phénomène pur» (Urphäno-
men), et cela, selon la tripartition que Goethe avait retenue de la Critique de la
raison pure de Kant: en «phénomène empirique», «phénomène scientifique»
et «phénomène pur».
Aux couleurs dioptriques de la première classe relevant de milieux trou-
bles dans lesquels le sombre est mêlé au lumineux, succèdent les couleurs
dioptriques de la deuxième classe, apparaissant par réfraction de la lumière
dans des milieux transparents et permettant l’étude du prisme, qui combine
les expériences objectives et les expériences subjectives (voir le chapitre XI de
la seconde section du Traité des couleurs). Lorsque la lumière passe à travers
les milieux troubles (atmosphère, eau savonneuse, fumée) et que l’œil regarde
à travers ces derniers, la première classe contient les phénomènes de la plus
haute importance qui orientent vers «l’une des plus grandes maximes de la
nature», le phénomène ‘pur’ ou ‘primitif’, à l’origine de l’apparition d’une
quantité de couleurs, entre autres atmosphériques, qui en sont dérivées. Les
cas de réfraction dans la seconde classe sont d’abord accomplis de manière
subjective; ils sont ensuite objectifs et se montrent absolument irréfutables.
Ce qui veut dire qu’aucune lumière incolore, de quelque sorte qu’elle soit, ne
peut produire une apparition de couleur à travers la réfraction si elle n’est pas
limitée, ni non plus transformée dans une image
17
.
Il s’agit, avec Goethe, essentiellement de descriptions qui attestent que les
couleurs pâlissent quand est diminuée la différence entre le blanc et le noir,
et que, dans toutes les apparitions du bleu/violet au rouge/jaune, les éléments
persistants sont la lumière, l’obscurité et le milieu de leur rencontre. On peut
voir se superposer soit la lisière jaune et la frange bleue, soit la lisière violette
et la frange rouge: dans le premier cas, le vert apparaît; dans le deuxième cas,
ce qui apparaît c’est un rouge violacé (le rose tyrien ou le magenta). Les paires
rouge/jaune et bleu/violet, déjà observées dans les milieux troubles, sont alors
visibles. Ce qui veut dire que les couleurs dioptriques de la deuxième classe
sont dérivées, tandis que les couleurs dioptriques de la première classe sont
principales.
Ainsi, ce que Goethe nomme Urphänomen – et que nous pouvons traduire
par ‘phénomène pur’, ‘primordial’ ou ‘archétypal’, ou encore ‘phénomène
17. Zur Farbenlehre, Goethe-GA Bd. 16, S. 753.



















ANGÈLE KREMER-MARIETTI 284
primitif’ – représenterait, en fait, l’analogue du résultat de l’induction épisté-
mologique s’appuyant sur les faits observés pour en tirer les faits non observés,
supposés soumis à la même loi «induite», le produit du processus commenté
par l’épistémologie traditionnelle. Toutefois, à la différence du processus épis-
témologique, purement intellectuel, il s’agissait avec Goethe d’un phénomène
de la perception visuelle comparable à ce que Rudolf Arnheim (1951) nom-
mera la «structure induite»: c’est-à-dire «un élément intégral de ce qui est
immédiatement perçu»
18
. Il n’est d’ailleurs pas exclu que cette idée soit venue
à Arnheim sur la base de celle du «phénomène primitif» de Goethe. C’est,
d’ailleurs, en référence à ce «phénomène primitif», dont il déplore l’absence
chez Newton, que Goethe s’appuie comme sur une propriété de la nature, si
profondément cachée qu’elle aurait échappé à Newton se contentant de trois
expériences dans une démarche que Goethe jugeait pour le moins étrange.
En effet, les expériences de Newton en milieux troubles correspondaient
dans la perspective de Goethe à ses «phénomènes primitifs», à propos des-
quels il lui était possible d’apprécier l’insuffisance manifeste de l’explication
newtonienne
19
. Donc, Goethe va prétendre que Newton s’est trompé! S’ap-
puyant sur la première expérience dont il fasse état, avec le simple prisme,
Newton affirmait que la lumière devait se disperser en sept couleurs («le
monstre septicolore»! dont parlera Schopenhauer
20
) par analogie aux sept no-
tes de la gamme: en fait, Newton ajoute l’orange et l’indigo aux cinq couleurs
du prisme qui sont le rouge, le jaune, le vert, le bleu et le violet. La seconde
expérience, avec deux prismes, son «expérience cruciale», établissait que la
couleur prismatique passant à travers un second prisme ne se dispersait pas.
La troisième, avec la lentille, s’était déroulée de telle sorte que les couleurs
sortant du prisme s’étaient mélangées en passant dans une lentille convexe
et faisaient apparaître le blanc. D’où la «fausse observation» de la réfraction
d’une lumière monochromatique. Indiquant l’expérience cruciale que Newton
crut pouvoir avancer à l’encontre de ses premiers adversaires, Goethe en sou-
ligne le caractère inadéquat et erroné:
„Newtons Verfahren hingegen war ganz eigen, ja unerhört. Eine tief ver-
borgene Eigenschaft der Natur an den Tag zu bringen, dazu bedient er sich
18. Rudolf Arnheim, Art and Visual Perception. A Psychology of the Creative Eye, Faber and Faber
limited, London, 1951, p. 2 et suivantes.
19. Cf. Enthüllung der Theorie Newtons, §. 673: „Nun kommt Newton noch auf den Versuch mit
trüben Mitteln. Uns sind diese Urphänomene aus dem umständlich bekannt, und wir werden
deshalb um desto leichter das Unzulängliche seiner Erklärungsart einsehen können“.
20. Arthur Schopenhauer, «Philosophie et science de la nature», in Philosophie et science, op. cit.,
p. 97.



















SCHOPENHAUER, GOETHE ET LA THÉORIE DES COULEURS 285
nicht mehr als dreier Versuche, durch welche keineswegs Urphänomene
21
,
sondern höchst abgeleitete dargestellt wurden. Diese, dem Brief an die So-
zietät zum Grunde liegenden drei Versuche, den mit dem Spektrum durch
das einfache Prisma, den mit zwei Prismen, Experimentum Crucis, und den
mit der Linse, ausschließlich zu empfehlen, alles andere aber abzuweisen,
darin besteht sein ganzes Manöver gegen die ersten Gegner“.
22
Newton (1666) s’était convaincu que sa théorie, au départ seulement plausi-
ble, lui était devenue claire, dût-il, dans la poursuite de cette finalité, s’armer
d’un tour de passe-passe pour mener à bien son expérience incluant la disper-
sion de la lumière blanche par un prisme
23
. En isolant les rayons réfractés et en
les faisant passer à travers un second prisme, il ne retrouvait que des images
identiques de même couleur, réfractées selon le même angle, donc sans modi-
fication de couleur et sans réfrangibilité. Il en concluait en 1672: «La lumière
est un mélange hétérogène de rayons différemment réfrangibles»
24
. Son expé-
rience sera infirmée par le père jésuite Lucas en 1678
25
et, en 1679, également
par Edme Mariotte dont la réputation en France égalait celle de Newton en
Angleterre. Newton ne disposait pas encore d’un matériel de qualité et il était
incapable de maîtriser toutes les conditions de l’expérience (l’obscurité, le
prisme pur, la lentille convergente). Il dut finalement admettre que le recou-
vrement des images monochromatiques parasitait les images secondaires. Il
ne put enfin obtenir le résultat escompté que grâce à l’amélioration de son
dispositif: de toute manière, Newton privilégiait la mathématisation sur l’ex-
périence visuelle directe qui fut l’apanage de Goethe.
En ce qui concerne la théorie de Goethe, le phénomène primitif, une fois
atteint, consistait dans le modèle des faits observés ou dans la genèse de leur
existence; et il était supposé apparaître phénoménologiquement à un moment
précis, apportant la réponse exacte à une question telle que: quel est le schème
ouvrant à l’apparition de la variété des nuances des couleurs? Le phénomè-
ne primitif relève ainsi d’une manifestation phénoménologique propre aux
couleurs, faisant, par exemple, que le jaune, «la couleur la plus proche de la
21. C’est moi qui souligne.
22. Zur Farbenlehre, Goethe-GA Bd. 16, S. 541.
23. Zur Farbenlehre, Goethe-GA Bd. 16, S. 526: „Er irrt, und zwar auf eine entschiedene Weise.
Erst findet er seine Theorie plausibel, dann überzeugt er sich mit Übereilung, ehe ihm deutlich
wird, welcher mühseligen Kunstgriffe es bedürfen werde, die Anwendung seines hypothetischen
Aperçus durch die Erfahrung durchzuführen“.
24. Lettre adressée au Secrétaire de la Royal Society, Henry Oldenburg, le 6 février 1672, cf. The
Correspondence of Isaac Newton, Cambridge University Press, 1955-1977, vol. II, p. 95.
25. Lettre adressée au père Lucas, le 5 mars 1678, cf. The Correspondence of Isaac Newton, op. cit.,
vol. II, p.262.




































ANGÈLE KREMER-MARIETTI 286
lumière»
26
puisse apparaître quand la lumière s‘obscurcit, alors que, si l’obs-
curité augmente, on voit la couleur s’assombrir en s’intensifiant vers le rouge.
Le violet apparaît quand l’obscurité est légèrement voilée; mais quand le voile
est plus clair, c’est le bleu («la couleur la plus proche de l’obscurité») qui ap-
paraît. Si bien que la trame du voile des apparences est le fait de la lumière et
de l’obscurité, qui l’une et l’autre fondent l’existence des choses.
En 1793, Goethe avait dessiné son fameux cercle des couleurs, dans lequel il
avait placé le bleu et le jaune en triangle avec le rouge, la couleur la plus haute
de la série allant du jaune au bleu; il y ajoutait le vert provenant du mélange
du bleu et du jaune, le cercle se complétant avec l’orange (rouge-jaune) sur la
face ascendante et le violet (bleu-rouge) sur la face descendante. Tandis que,
dans la théorie de Newton, le violet est formé de rayons rouges et bleus du
spectre, alors que le vert est une couleur primaire, au contraire, dans la théorie
de Goethe, c’est le violet qui est une couleur primaire, alors que le vert est
un mélange de jaune et de bleu. D’ailleurs, leurs suppositions chromatiques
donnaient à Newton et à Goethe l’occasion de former, pour le premier, un
concept d’espace extérieur de la couleur et, pour Goethe, un concept d’espace
intérieur de la couleur
27
: le premier voyant dans les couleurs un stimulus, le
second une perception à partir de laquelle la conceptualisation de la couleur
serait à la fois une passion et une action de la lumière. Il est clair que leurs
théories étaient complémentaires
28
dans leur point de vue et dans leur résultat.
Actuellement, certains aspects de la théorie de Goethe sont pris en considéra-
tion
29
: il s’agit de son analyse des lois du contraste des couleurs, analyse dont
Chevreul (1786-1889) partagea le point de vue en ignorant superbement que
Goethe en était le promoteur
30
. Dans le § 50 de son Traité, Goethe explique
que les couleurs diamétralement opposées sont évoquées dans l’œil l’une par
l’autre réciproquement: ainsi, un édifice gris vu à travers une palissade verte
paraît rougeoyant (Traité des couleurs § 57)
31
.
26. Zur Farbenlehre, Goethe-GA Bd. 16, S. 207.
27. Nicolay Serov, “Semantics of color”, Proc. SPIE vol. 4421, 2002, p. 48, 430.
28. Nicolas Class, “Goethe et la méthode de la science”, Astérion N°3, septembre 2005. http://
asterion.revues.org/document413/html
29. Cf. Justin Broackes, «The Autonomy of Colour», in Reduction, Representation, and Realism,
ed. by D. Charles and K. Lennon (1992) , Oxford University Press.
30. Michel Eugène Chevreul a fait paraître ses Principes de l’harmonie et du contraste des couleurs
en 1838, ouvrage dans lequel il semble ignorer la théorie de Goethe sur le contraste successif et
sur le contraste simultané des couleurs. Cf. J. Le Rider, «La non-réception française de la Théo-
rie des couleurs de Goethe», Rev. Germ. Intern., 13/2000. De Jacques Le Rider, voir également,
Les mots et les couleurs, PUF, «Perspectives germaniques», 1997.
31. Cf. Justin Broackes, op. cit., p. 200.



















SCHOPENHAUER, GOETHE ET LA THÉORIE DES COULEURS 287
Isaac Newton
32
continuait dans la voie de Descartes. Pour Descartes, les
phénomènes de couleur n’étaient pas abordés comme des perceptions mais
comme de simples modifications des caractéristiques physiques constituant les
corpuscules de la lumière. Descartes supposait que la lumière était un certain
mouvement dans les corps lumineux: la vision de la lumière étant produite par
«la force des mouvements, qui se trouvent dans les endroits du cerveau d’où
viennent les petits filets des nerfs optiques», quant à la vision de la couleur,
elle dépendait de la «façon de ces mouvements»
33
. Tentant de mathématiser
à partir des prismes les phénomènes de la couleur traités du point de vue de
vue de la science expérimentale, Newton pensait confirmer que la lumière
était corpusculaire tandis que les couleurs n’étaient rien d’autre que l’effet
des divers corpuscules et de leurs proportions. Sa théorie corpusculaire de la
lumière (1675) fut l’objet de débats avec Robert Hooke (1635-1703) et Chris-
tian Huygens (1629-1695). Un article récent de Brian A. Wandell
34
reproduit
un dessin fait de la main de Newton illustrant son expérience sur la nature non
unitaire de la lumière solaire, démontrée par son passage à travers un prisme,
grâce auquel on peut voir ses multiples composantes primaires et calculer
l’angle de réfraction de la lumière colorée à la sortie du premier et du second
prisme.
Par ailleurs, dans la plupart des débats scientifiques de son époque, il est
reconnu que Goethe a toujours adopté une attitude d’opposant
35
. Il en alla de
même pour la théorie des couleurs, à propos de laquelle Goethe intervint pour
faire valoir un tout autre point de vue que celui de Newton: le point de vue de
l’être vivant, en conséquence celui d’une physiologie de la vision. Dans cette
voie, Goethe avait eu des précurseurs: le premier avait été Galien (131-200)
qui décrivit l’anatomie de l’œil et des nerfs optiques en faisant du cristallin le
principal organe de la vue. Alhazen (965-1040) continua en reliant la physique
de la lumière (c’est-à-dire dispersion, réflexion et réfraction) à l’anatomie de
l’œil. Dans une voie dans laquelle on retrouvera Schopenhauer, il y eut ensuite
Félix Platter (1536-1614) et Johannes Kepler (1571-1630) qui attirèrent l’at-
tention sur la rétine plutôt que sur le cristallin qui, en fait, permet l’accommo-
32. 26 Isaac Newton, Opticks (1704), New York, Dover, 1979. Traité d’optique, Éd. M. Blay, Paris,
Christian Bourgois, 1989.
33. Dioptrique, loc. cit., p. 700.
34. Brian A. Wandell, “Color Constancy and the Natural Image”, Physica Scripta 39 (1989), pp.
187-92.
35. Cf. Goethe and the Sciences: A Reappraisal, Edited by Frederick Amrine, Francis J. Zucker,
John Harvey Wheeler, D. Reidel Publishing Company, 1987.




































ANGÈLE KREMER-MARIETTI 288
dation de l’œil (ce qui a été démontré par Helmholz
36
). Certes, Goethe fait état
de la rétine, mais la confirmation expérimentale concernant la rétine avait déjà
été donnée par C. Scheiner (1573-1650) qui avait vérifié l’image rétinienne et
constaté la contraction de la pupille dans l’accommodation de la vision pro-
che. Au-delà de Goethe qui avait déjà observé intuitivement une bi-partition
rétinienne
37
, Schopenhauer va découvrir une échelle précise dont il est fait état
encore à l’heure actuelle . Il faudra attendre Max Schultze (1825-1874) pour
préciser la théorie de la double fonction rétinienne identifiant les cônes pour
la réception de la couleur et les bâtonnets pour la vision nocturne: théorie qui
se développera avec les travaux de H. Parinaud (1844-1905) et de J. A. von
Kries (1853-1928). Enfin, B. Panizza (1855) commença à localiser la vision
dans l’aire corticale et H. Munk (1879) en précisa exactement la localisation
dans le cortex: d’où le néologisme de ‘retinex’ (rétine et cortex) dont fait état
la théorie actuelle de E. Land (1997) qui en traite d’un point de vue compu-
tationnel
38
.
Durant son séjour à Weimar (hiver 1813-14), Schopenhauer avait souvent
rencontré «le grand Goethe» chez sa mère qui tenait salon. Goethe avait en-
traîné le jeune homme à adopter ses idées dans le domaine des phénomènes
colorés. Aussi, relativement à la théorie des couleurs, Schopenhauer n’avait
eu, tout d’abord, d’autre ambition que de compléter les thèses que Goethe

dé-
fendait dans son Traité des couleurs, et qui étaient fondées sur une conception
intuitive du travail de la nature, à l’opposé de la théorie objective et purement
physique de Newton. Donc, le texte de 1816, De la vision et des couleurs
39
, que
Schopenhauer fit lire à Goethe dans l’intention de recueillir son approbation,
n’était pas une critique directe de la théorie de Goethe; c’était néanmoins un
exposé commenté et quelque peu développé de sa théorie. Or, comme le sou-
ligne Sepper
40
, Goethe avait souhaité avoir des continuateurs: il invitait même
les mathématiciens à travailler dans le sens qu’il avait indiqué. La traduction
36. Hermann von Helmholtz consigna ses résultats dans son Traité d’optique physiologique (1856-
1866); il est l’inventeur de l’ophtalmoscope.
37. Zur Farbenlehre, Goethe-GA Bd. 16, S. 27-28.
38. Edwin Land, “Recent Advances in the Retinex Theory”, The Science of Color, ed. by A. Byrne
and D.R. Hilbert, The M.I.T. Press, 1997, pp. 143-159.
39. Arthur Schopenhauer, Über das Sehen und die Farben”, Leipzig, bei Johann Friedrich Hatknock,
mai 1813, in Arthur Schopenhauer Kleinere Schriften; Sämtliche Werke, Band III, Stuttgart/
Frankfurt am Main, Suhrkamp Taschenbuch Verlag, „Suhrkamp Taschenbuch Wissenschaft
663“, Erste Auflage 1986, pp. 191-297. Voir en français Textes sur la vue et sur la couleur, trad.
par Maurice Elie, Vrin, 1986.
40. D. L. Sepper, op. cit., p. 76.



















SCHOPENHAUER, GOETHE ET LA THÉORIE DES COULEURS 289
latine
41
de 1830 est un remaniement du texte de 1816, et comporte quelques
innovations: Schopenhauer l’a édité dans une publication scientifique en tant
que dissertation d’un volume des Scriptores ophtalmologici minores; Goethe
n’en prit vraisemblablement pas connaissance. Goethe, qui n’avait guère ap-
précié la publicité que fit le philosophe de vingt-huit ans qu’était Schopen-
hauer sur leurs relations et surtout sur son action supposée de guide dans la
théorie des couleurs, fut fort irrité de constater que Schopenhauer avait en fait
une autre théorie que la sienne, en particulier en ce qui concernait la produc-
tion de la couleur blanche. Cette divergence fut mal vécue par Goethe au point
qu’elle passa à ses yeux pour une réelle trahison: il n’en fallut pas davantage
pour éloigner définitivement les deux hommes l’un de l’autre. En fait, Scho-
penhauer expliquait que, la production du blanc s’effectuant par la réunion
de deux couleurs complémentaires, le blanc provenait du fait du partage par
moitié de l’activité de la rétine et donc du fait de sa séparation: alors, écrit
Schopenhauer, «les deux causes primitives extérieures stimulant chacune l’œil
agissent à la fois sur le même endroit de la rétine.»
42
Schopenhauer pouvait s’exprimer un peu plus librement en 1851 dans le
texte des Parerga et Paralipomena II, «Sur la théorie des couleurs», qu’il avait
intitulé, comme le texte de Goethe, «Zur Farbenlehre». Il affirme alors qu’il
lui fallut un an de réflexion loin de l’influence de Goethe pour parvenir à sa
propre théorie: «et voilà pourquoi j’ai pu trouver, un an après m’être soustrait
à l’influence personnelle de Goethe, la vraie et fondamentale théorie de la cou-
leur, désormais incontestable»
43
. Pour lui, la théorie de Goethe

était incomplè-
te, plus descriptive qu’explicative: «nous ne rencontrons dans sa théorie des
couleurs qu’une simple description, quand nous attendions une explication»
44
.
Schopenhauer s’était donc chargé de compléter la théorie de Goethe du point
de vue de l’œil qui était pour lui le sujet de la vision
45
. Pour Schopenhauer,
ce qui manquait dans la théorie de Goethe venait de sa trop grande objecti-
vité: Goethe n’avait fait que décrire l’effet, l’impression dans l’œil: «il aurait
dû rencontrer mes propres vérités qui sont la racine de toute théorie de la
couleur et qui renferment les fondements de la sienne»
46
. Considérant la cou-
41. Arthur Schoopenhauer, Commentatio exponens theoriam colorum physiologicam, eandemque
primariam, auctore Arthurio Schopenhauero, Leipzig, Verlag von Leopold Bosz, 1830.
42. Arthur Schopenhauer, «Sur la théorie des couleurs», in Schopenhauer, Philosophie et science,
op. cit., p.198.
43. Op. cit., p.187.
44. Ibid.
45. Ibid.
46. Op. cit., p.184.




































ANGÈLE KREMER-MARIETTI 290
leur «comme impression spécifique dans l’œil»
47
, Schopenhauer dit avoir les
bases nécessaires pour un jugement valable sur les théories de Newton et de
Goethe concernant les causes extérieures de la couleur, c’est-à-dire son aspect
objectif. Aussi abordait-il avec sérénité le fameux «phénomène primordial
physique» ou «phénomène primitif» (Urphänomen) découvert par Goethe, un
phénomène qui désormais n’était plus premier dans la perspective de Scho-
penhauer puisqu’il résultait de sa propre théorie physiologique:
«Si la couleur en soi, c’est-à-dire dans l’œil, est l’activité nerveuse de la
rétine qualitativement partagée en deux, donc excitée seulement en partie,
sa cause extérieure doit être une lumière amoindrie, mais amoindrie d’une
façon toute spéciale, ayant cette particularité qu’elle distribue à chaque
couleur juste autant de lumière qu’à l’opposition et au complément physio-
logiques de la même obscurité (σκιερόν).»
48
«Son phénomène primitif, après que je l’eus déduit de ma théorie, ne mérite
donc plus ce nom. Au lieu d’être, comme il le prétendait, une chose absolu-
ment donnée et dérobée pour jamais à toute explication, il n’est bien plutôt
que la cause primitive, nécessaire, d’après ma théorie, à la production de
l’effet, c’est-à-dire au partage en deux de l’activité de la rétine. Le véritable
phénomène primitif, c’est seulement cette capacité organique que possède
la rétine de mettre successivement en jeu son activité nerveuse en deux
moitiés qualitativement opposées, tantôt égales, tantôt inégales.»
49
Désormais, c’est bien l’activité bipartie de la rétine qui est le véritable «phé-
nomène primitif», «la clef seule satisfaisante et définitive de tout ce que Goethe
enseigne»
50
. Se disant plus kantien que Goethe
51
, Schopenhauer distinguait en-
tre l’effet qui est la «chose donnée» et la cause qui est la «chose cherchée»;
et il affirmait qu’une modification de l’effet donné doit permettre de remonter
au caractère modifiable de sa cause. Schopenhauer distinguait également entre
«cause primitive » (c’est-à-dire l’ancien «phénomène primitif» de Goethe) et
les causes finales «comme c’est le cas habituel en physiologie»
52
. L’activité
localement bipartie de la rétine, découverte par Schopenhauer, a non seule-
ment été confirmée par Edwin H. Land (1997), mais elle a été précisément
localisée par ce chercheur qui a prouvé que les deux côtés gauches de la rétine
sont connectés aux deux côtés gauches du cerveau; de même, les deux côtés
47. Op. cit., p.185.
48. Ibid.
49. Op. cit., p.188.
50. Ibid.
51. Op. cit., p.187.
52. Op. cit., p.188.



















SCHOPENHAUER, GOETHE ET LA THÉORIE DES COULEURS 291
droits de la rétine sont connectés aux deux côtés droits du cerveau
53
. La vi-
sion de la couleur concerne actuellement un domaine scientifique spécifique
54
.
De nombreux travaux sur la participation de la rétine – sur laquelle insistait
Schopenhauer – ont vu le jour. Dans le domaine esthétique et chimique
55
, avec
l’article “Harmonic compositions of complementary colors according to their
lightness degree”
56
, Nelson Bavaresco (2004) traite de l’échelle de Schopen-
hauer à laquelle il se réfère parce qu’il s’intéresse à l’harmonie chromatique
qui a été dégagée des conceptions de Schopenhauer sur l’activité rétinienne.
Comme Goethe, avec trois paires de couleurs complémentaires – aujourd’hui
on peut même envisager jusqu’à 12 paires complémentaires – Schopenhauer
échelonne comme suit les différentes fractions qu’il a personnellement repé-
rées, entre le noir 0 et le blanc 1: violet ¼ - bleu 1/3 – vert ½ - rouge ½ - orange
2/3 – jaune ¾. Les mesures de Schopenhauer sont relatives à l’excitation réti-
nienne; ce sont des fractions numériques déterminées dont il souligne à juste
raison l’originalité pour la vision et qu’il compare à la mise en évidence des
relations numériques en musique, avec un avantage manifeste:
«De plus, ma théorie des couleurs a ce grand avantage sur toutes les autres,
qu’elle rend compte de la particularité de l’impression de chaque couleur,
en reconnaissant en elle une fraction déterminée de la pleine activité de la
rétine, fraction qui appartient au côté + ou au côté -: ce qui renseigne sur la
différence spécifique des couleurs et l’essence particulière de chacune.»
57
«Ainsi donc, moi seul ai indiqué le rapport ignoré jusque là de l’essence de
chaque couleur avec l’impression exercée par celle-ci.»
58
«Jamais et à personne il n’est venu à l’idée de considérer les couleurs,
ce phénomène si objectif, comme une opération partagée par la rétine, et
conformément à quoi, d’indiquer pour toute couleur particulière la fraction
numérique déterminée qui complète avec celle d’une autre l’unité qui re-
présente le blanc.»
59
C’est bien là une découverte de Schopenhauer qu’il faut lui reconnaître: or,
ce n’est pas toujours le cas chez les philosophes qui commentent les travaux
53. Edwin Land, “Recent Advances in the Retinex Theory”, op. cit., p. 153.
54. Cf. The Science of Color, edited by Alex Byrne and David R. Hilbert, The MIT Press, 1997.
55. Cf. AIC 2004 Color and Paints, Interim Meeting of the International Color Association, Porto
Alegre, Brazil, Proceedings.
56. Cf. AIC 2004 Color and Paints, op. cit., Proceedings 237.
57. Arthur Schopenhauer, «Sur la théorie des couleurs», in Schopenhauer, Philosophie et science,
op. cit., p.188-189.
58. Op. cit., p.189.
59. Op. cit., p.190.




































ANGÈLE KREMER-MARIETTI 292
sur la théorie des couleurs en s’en tenant généralement à la théorie de Goethe,
qui est abondamment descriptive mais nullement explicative. À défaut d’une
démonstration certaine, Schopenhauer donne une expérience apte à faire com-
prendre l’exactitude des fractions qu’il a estimées:
«On se confectionne du sable parfaitement blanc et du sable parfaitement
noir et on les mélange en six relations dont chacune égale en tonalité som-
bre précisément l’une des six couleurs principales: alors il doit se produire
que la relation du sable noir au sable blanc à chaque couleur corresponde à
la même fraction numérique que je leur ai attribuée; ainsi, par exemple, si,
pour un gris correspondant à un jaune en tonalité sombre étaient prises trois
parties de sable blanc et une partie de sable noir, le mélange du sable dans
une relation inverse aurait donné au contraire un gris correspondant au vio-
let; le vert et le rouge, au contraire, tout autant des deux. Alors, on rencontre
la difficulté de déterminer quel gris de chaque couleur est à égalité pour la
tonalité sombre. On saurait le décider si on observait à travers le prisme la
couleur près du gris, pour voir ce qu’il en est des deux avec la réfraction du
clair vers le sombre: s’ils sont équivalents, alors la réfraction ne doit donner
aucun phénomène de couleur.»
60

Soulignant que Buffon avait découvert le phénomène de la couleur physiolo-
gique qui a été ensuite décrit par le Père Scherffer (1765) dans sa Dissertation
sur les couleurs par accident
61
, Schopenhauer expose rapidement l’explication
des faits proposée par Scherffer et telle qu’elle apparaît à son époque dans
plusieurs magazines, pour en montrer l’inexactitude. Insistant sur le caractère
subjectif de la couleur, Schopenhauer remarque que c’est là-dessus que repose
la variabilité des couleurs chimiques
62
. De même, la production du blanc re-
pose elle aussi sur le terrain physiologique
63
; il en va de même de la cause de
l’achromatisme: d’abord de la cause prochaine puis de la cause lointaine. La
première, la cause prochaine, vient de la production de l’activité rétinienne
totale sur les endroits des couleurs physiques, là où deux couleurs sont mises
l’une sur l’autre en se complétant. C’est ce qui est produit objectivement au
moyen de la double réfraction en sens opposé (réfraction attractive et répul-
sive) avec un verre concave et un verre convexe qui entraîne le phénomène
coloré opposé. Quant à la cause lointaine, deux milieux réfringents différents
donnent une largeur différente du phénomène de la couleur pour la même
réfraction: la lumière ou l’image brillante ainsi que l’obscurité environnante
60. Op. cit., p.190-191.
61. Op. cit., p.192.
62. Op. cit., p.196.
63. Op. cit., p.198.



















SCHOPENHAUER, GOETHE ET LA THÉORIE DES COULEURS 293
subissent une fragmentation, cela d’après l’hypothèse selon laquelle, à l’oc-
casion de la première et de la seconde réfraction, une partie de cette masse de
lumière ne se dirige pas assez rapidement dans la nouvelle direction et, s’écar-
tant, «accompagne en tant qu’image accessoire l’image principale»
64
. Ainsi,
«la réfraction est l’éloignement de l’image principale de sa ligne d’incidence;
la dispersion est, au contraire, l’éloignement intervenant des deux images
accessoires par rapport à l’image principale»
65
. Ce sont là, parmi d’autres,
autant de «suppléments chromatologiques» importants que comporte le texte
de 1851.
Il faut reconnaître qu’en ce domaine Schopenhauer a été un grand méconnu
pour avoir anticipé la théorie physiologique des couleurs, si l’on en juge sur
les travaux actuels, tels qu’ils sont traités dans les deux forts volumes édités
en 1997 par Alex Byrne et David R. Hilbert
66
. On pourrait rapprocher le type
de recherche évoqué par Schopenhauer de celle actuellement en cours avec la
notion d’algorithme rétinien. Quoi qu’il en soit, l’échelle de Schopenhauer est
devenue la référence standard d’une harmonie chromatique appliquée dans
les arts picturaux. Dans Art and visual perception, Arnheim (1951) relève
l’importance de l’apport de Schopenhauer sur les couleurs complémentaires
du fait de l’observation de la bipartition qualitative de la fonction rétinienne.
Dans le même ordre d’idées que celles de Schopenhauer, on remarque chez J.
Itten (1970) une analyse des développements possibles des contrastes: 1. dans
la teinte; 2. lumineux-sombre; 3. froid-chaud; 4. dans la complémentarité; 5.
dans la simultanéité; 6. le contraste de la saturation; 7. le contraste de l’exten-
sion
67
. Comme le montre Nelson Bavaresco, l’échelle de Schopenhauer est à
l’origine d’un système d’harmonie dimensionnelle si l’on convertit les frac-
tions de Schopenhauer sur des aires géométriques. Le problème esthétique de
l’harmonie se résout par l’inversion de ces modules lorsque la couleur la plus
sombre prend la taille de la plus claire.
Ainsi, Schopenhauer a été un précurseur dans la variante psychophysiologi-
que du néokantisme
68
. Le point de vue de Schopenhauer est resté inchangé et
demeure valable aux yeux des théoriciens en matière d’esthétique. Au cours
64. Op. cit., p.205.
65. Op. cit., p.207.
66. Alex Byrne, David R. Hilbert, Massachusetts Institue of Technology, 1997, Readings in Color,
vol. 1: The Philosophy of color; vol. 2: The Science of Color.
67. J. Itten, The Elements of Colour: A Treatise on the Colour System of Johannes Itten based on his
book The Art of Colour (E. Van Hagen, trans.). New York: Van Nostrand Reinhold, 1970.
68. R. A. Crone, “Schopenhauer on vision and the colors”, Documenta ophthalmologica, vol. 93,
n°s 1-2, 1997, pp. 61-71.




































ANGÈLE KREMER-MARIETTI 294
du temps, sa position avait été confirmée ou redécouverte par Thomas Young
(1773-1829) s’appuyant cependant sur la théorie newtonienne, et dont la théo-
rie trichromatique de la vision des couleurs présupposait la sensibilité de cer-
taines fibres nerveuses de la rétine au rouge, au vert et au violet. Ensuite, le
prix Nobel de chimie, Wilhelm Ostwald (1909)
69
travailla également sur l’atlas
des couleurs à partir de leur génération et de leurs complémentarités. Certes,
ces deux chercheurs n’éliminaient en aucune façon l’objectivisme, fondé sur
une conception non-perceptive de la couleur: il semble que ce soit également le
point de vue actuel de Evan Thompson (1995) qui, s’il cite quatre fois Goethe
dans son ouvrage
70
, ne cite nullement Schopenhauer. Rudolf Steiner (1963)
71
,
développant cependant la position subjectiviste, privilégiait également Goethe
par rapport à Schopenhauer. Citant Rudolf Magnus (1906)
72
dépeignant le réa-
lisme de Goethe, Gabor Aron Zemplen (1998)
73
semble approuver le rejet que
fit Goethe de Schopenhauer et ne pas apprécier non plus les travaux de Scho-
penhauer. Or, il faut reconnaître que la théorie de Schopenhauer, si elle se si-
tue dans le sillage de celle de Goethe, a par elle-même un intérêt suffisant qui
me semble justifié dans le texte de 1851 dont l’argumentation ne peut perdre
en aucune façon sa rationalité, surtout si elle est réellement analysée: ce qui ne
semble pas avoir été toujours le cas si l’on s’en tient aux discours de la plupart
de ceux qui se sont exprimés sur le différend qui sépara Goethe de Schopen-
hauer: la vérité est que sa situation entre Kant et Goethe rendait la conception
du monde
74
de Schopenhauer plutôt inconfortable.
Université d’Amiens
69. Wilhelm Ostwald, Goethe, Schopenhauer und die Farbenlehre. Leipzig 1918.
70. Evan Thompson, Colour Vision. A Study in Cognitive Science and the Philosophy of Perception,
New York, London, Routledge, 1995.
71. Rudolf Steiner, Goethe’s Weltanschauung, Dornach , R Steiner Verlag, 1963.
72. Rudolf Magnus, Goethe as a Scientist, New York, Henry Schuman, 1906.
73. Gabor Aron, Zemplen, “On some research traditions in the field of colour vision”, Periodica
Polytechnica Social and Management Science, 6/72, 1998, 159-175.
74. Paul F. H. Lauxtermann, Schopenhauer’s Broken World-View: Colours and Ethics Between Kant
and Goethe, Kluwer Academic Publishers, 2000.



















3. LES COULEURS « PHYSlOLOGIQUES » SELON G<ETHE
Nous ne tenterons pas de recapituler les themes
teurs de Ia presente recherche ; il ne stagit pas de conclure ;
rambition d'une vraie recherche est d·ouyrir Ia voie. a des
questions nouvelles. Panni ·· les questions qu'il resterait .. a poser
ou a developper, il en est une qui deja id meme s· est . fait
jour spontanement. Ce que nous avons analyse comme  
ceptions visionnaires, sens suprasensibles, organes ou centres
subtils se developpant en fonction d·une interiorisation crois ..
sante, bre£ tous les themes constitutifs d'une « physiologie de
l'homine de lumiere », nous ont montre dans les photismes
.'i.•
Les couleurs "physiologiques" selon Goethe
(chapitre extrait de L'homme de lumière dans le soufisme
iranien de Henry Corbin)
Let couleurs <<. physioloaiques » selon Gc.the. i 203
col,ores, perceptions suprasensibles de couleurs a r etat 'pw,
une activite interieure du sujet, non pas le simple
d'impressions passivement d'un objet materiel. A qui·
conque est familier ou .en sympathie avec la Pa-rbenlehre
(theorie ou plutot doctrine des cOuleurs) de Gcethe, ques·
tion se pose ineluctablement : n'y a·t-il pas entre notre « ··phy·
. siologie de l'homme de lumiere >> et la notion gcetheenne .. de
« couleurs physiologiques » une comparaison feconde. a ?
Ayons presentes a la pensee quelques theses majeures de
Najm Kobra, par exemple : le cherche est la Lumiere divine
et le che:rcheur est lui-meme une parcelle de cette lumiere. ';
notre methode est celle de . r alchimie ; le semblablc aspite. a
son semblable ; le semblable ne peut etre vu et connu que
par son semblable. Il semble bien alors que Grethe ait
meme trace la voie a 'quiconque voudtait reportdre a 1 'invite
. du soufi iranien pour penetrer au cceur du probleme : « · L,reil
est redevable de son existence a la lumiere. Dyun
sensoriel auxiliaire, animal et neutre, ··Ia lumiere a evoque>
produit p<)ur elle-meme, un organe qui soit semblable a
m&ne.; ainsi l'ceil fut forme par la lumiere, de la lumiere ·et
pour la lumiere, pour que la . lumiere interieure entrar· . en
contact avec la lumiere exterieure. lei meme nous nous rerne-
morerons 1' andenne Ecole ionienne qui ne cessait de  
en y attachant une extreme importance, que le semhlabie· n··est
connu que ·par le semblable. Et nous nous rememoreroris ainsi
les paroles d'un ancien mystique, que je paraphraserais · volon-
tiers ainsj : ' · · ·
· Si 1'<211 pas de nature solaire,
Comment regarder la lumiere ?.
Si la propre puissance de Dieu ne viva.it pas en nous,
Comment Ie divin nous ravir en extase? u9 '» ·
Au vieux mystique anonyme que Grethe prend ainsi '· a
temoin, on peut demander aux soufis iraniens qui oilt .
139. Farbenlehre <Kroners Taschenausgabe. Bd. 62 :· sehtiften ·tiber
die :Natur geordnet urid ausgewihlt von Gunther Ipsen. StUI\18!1.
. '
.-
 
204 L'hota.. cle _lumiltte da•• le aoufistM lraaleta
evoques ici, d'associer spontanement leur propre temoignage.
L'idee d'une· « physiologie de l'homme de lurniere » telle que
l'esquissent. la des sens suprasensibles chez Najm
Kobri, celle des organes subtils aux enveloppes colorees chez
Semnlni, cette idee rejoint le grand dessein de Gc:tthe, a
savoir le . dessein meme qui assigne aux « couleurs physiolo-
giques » leur rang de preseance en tete du grand· ouvrage,
et que fauteur amplifiera jusqu'a expliciter Ia signification
mystique des couleurs et de r experience des coulew:s. c· est
que le terme de << physiologie )) ne nous refere nullement ici
a quelque organisme. materiel, mais a quelque chose doot se
prive toute science rationaliste qui, en dehors des
empiriques sensibles, ne connait que les abstractions de l'en-
tendement. Semblablement, Grethe commence par rappeler
que le phenomene qu · il designe comme celui des « couleurs
physiologiques » a ete connu de longue date ; malheureuse-
ment, par manque radical d'une pheoomenologie
on n'a su ni le comprendre ni le valoriser ; on a parle de
co/ores adventici, imaginarii, phantastici, vitia fugitiva, ocular
spectra, etc. Bre£, on a considere ces couleurs comme quelque
chose d'illusoire, accidentel, inconsistant ; on les ·a
dans le domaine des fantomes dangereux, parce qu · une
conception de l'univers qui identifie Ia realite physique avec Ia
realite pleruere, ne peut plus voir en effet que du spectral
dans le suprasensible. Nous avons en revanche appris .ici a
voir tout autre chose dans le suprasensible dont nous entre·
tiennent nos soufis. Et cette autre chose s' accorde avec I' affir·
mation de Ia Farbenlehre, lorsqu'elle pose que les couleurs
qu' elle appelle (( physiologiques )) appartiennent au sujet, a
l' organe de Ia vision, a « l' reil qui est lui-meme lumiere » ;
Einleitung, p. 116. Nous avons connu trop tard pour pouvOir l'utlliBer
lei, un tres interessant cahler de Ia revue Tr1ades <m, 4, hiver 1955)
consacr6 a « rexperlence spirituelle des couleurs ». Le& textes de ce
cahler preaentent des recoupements frappants avec la presente recherche .
, · ..
205
mieux. encore, elles sont" les conditions memes de r aae de
voir, celui-ci restant incomprehensible, s'il n'est pas une inter·
action, une action rkiproque
140

. La de « physiologiques >) qui leur est
doruree pour cette raison, tout son sens et sa justification
au fur et a que s' explicite la notion du « 1>
dont i1 s' agit. II y a essentiellement le refus d' admettte ·
pure exteriorite ou extrinsec.ite, comme si 1' ne · faisait que
reB&:hir passiuement le monde exterieur. La perception de
Ia couleur, c'est une action et reaction de l'ame meme qui
communique a 1 'etre tout entier ; i1 y a alors une energie muse .
par Jes yeux, energie spirituelle emanant de toute rmdividua-
litE personnelle, une blergie qui n'est ni quantifiable ni poo-
d&able ( elle ne pourrait @tre . evaluee que par cette balance
mystique dont a parle Najm Kobra, supra IV, 10). « Les
couleurs que nous voyons dans les corps n" affectent pas · r reil
comme si elles etaient quelque chose d' a r rei!, comme
s'il s'agissait d'une impression purement de l'exthieur.
Non, cet organe est toujours en situation de produire lui ..
meme des couleurs, et soote une sensation agreable si quel-
que chose d'homogene a sa nature lui est presente de_ rexte-
rieur (§ . 760) . » Cela, parce que les coulews ne font que
140. Ibid. U 1 A 3. on rappelle trA9 brll!vement une des
lea plus atmplea dom 11 s'aglue au point de depart. Sur . une feuple
de papier entimment blanche, poser ou desslner un dialque  
couleur WlUorm.e, bleue par exemple ; cerner attentivement .et. :nsement.
ce disque du regard: Bient6t Ia peripherie commence a a'trtser .(rune
lumJl!re jaune rouge trl!s brilla.nte mais extr!mement d«Yicate Cit tel.
point qU'll est dlf!lclle de lui donner un nom dana clulque c&l).
cette lumt.ere CcoUleur physlologlque) semble chereher a « s"tila•
per » du disque colorit Cse rappeler tel Ia technique de 1a pein&Ure
manlcheenne). Elle y reusslt* lors c'est tout un « orbit. c1e
1\llDMre » qui, s'etant alnsl semble voltiger sur Ia
de papler autour du <Usque color6. 81 l'on reUre·
celut-d (dans le cas Oil U s'aglt d'une ptbce raPJ)Ortee) on ne pt•
que l'Qrbe de cette couleur phystologique. " · .
206 L'homme de lumiere dans le soufi1111e iranien
modifier occasionnellement Ia capacite ou puissance determi-
native ·bttente qui est l'reil Toujours revient comme
un leitmotiv r affirmation . que 1' reil produit alors une autre'
couleur, sa propre couleur. L'reil cherche a cote de tel espace
donne, un espace. libre pour produire Ia qu'il
exige lui-m&ne. C'est Ia un effort vers une totalite ou se
trol.tve impliquee la loi fondamentale de l'haJ:monie chroma-
tique
111
, et c'est pourquoi << s'il arrive que la totalite des
couleurs soit de 1' exterieur proposee a rreil comnle un objetJ il
s'en rejouit, parce qu'a ce moment-la · sa propre activite
s'offre a comme une realite (§ 808). ))
N'y a-t-il pas semblable phenomene de totalite dans Ia
rejonction des. deux flamboiements, l'un enus du Ciel, 1' autre
emis par Ia personne terrestre, que Najm Kobra
comme Ia forme theophanique de son « t6noin dans le Ciel >)
(supra IV, 9), c'est-a-dire de Ia contrepartie celeste condition-
nant la totalite de son etre ? Et ce qui autorise le rappro-
chement, ce sont les propos memes du vieux mystique que
Grethe a fait siens dans !'introduction de son propre livre.
De 1' echarige mutuel du semblable avec le semblable, de
!'interaction ainsi   se degage !'idee d'actions specifi-
ques ; ces actions ne sont jamais arbitraires, et leurs effets
suffisent pour attester que la << couleur physiologique » comme
141. Ibid, § 805 : « Lorsque l'reil volt la couleur, il est aUBSitOt
mia en activite, et n est conforme a sa nature de prod.uire, aussi tncons-
ciemment que necessairement, une autre couleur qui, avec 1a couleur
donnee, 1nclut la tota11te du cercle des couleurs. une couleur unique
provoque dans r(211, par une sensation spectfique; l'effort vers la
generalite. » § 806 : « Pour deven1r conscient de cette et se
sat1Sfaire   11 cherche a c6te de chaque espace· colore un espa,ce
sans couleur pour y produire la. couleur qu'il exige » (Cf. rexemple
donne supra dans la n. 140). § 807 : « LA se trouve la lot (onda-
mentale de toute l'harmon1e des couleurs, dont chacun de nous peut se
convaincre par son experience personnelle, en se fa.miliartsa.nt avec les
experiences lndiquees dans la section de ce livre consacrt!e aux couleUrs
phystologiques. >)
., 1
207
telle est une · expérience de !'.âme, c'est .. une
spirituelle de la couleur même : << De l'idée de inh'-
rente au phénomène, de .la connaissance que hôus ·. avons
atteinte de ses d&erminations particulières, nous . pouvons
conclure que les impressions partirulières des couleurs ''s(m't
pas interchangeables, ·mais qu'elles agissent de façon .spéêifi·
que et doivent produire des conditions ayant une spécificité.
décisive dans l'organisme vivant. II en va de même pour fâme
(Gemüt) : l'expérience nous enseigne· que les couleurs parti ..
culières produisent des impressions mentales définies
142
• )> ·Ce
sont ces impressions qui fondent les significations des cou- .
leurs, lesquelles s'échelonnent jusqu'à leur signification
mystique, celle-là même qui a retenu toute l'attention de .. ilOS .
maîtres soufis iraruens. Avec ces significations, s'achève en ·
d'admirables pages la Farbenlehre. << Tout ce qui précède a·
été un essai pour montrer que chaque couleur produit un
effet défini sur l'être hiunain, et qu'elle révèle par là sa nature
essentielle à l'œil aussi bien qu'à l'âme. Il s'ensuit que la
couleur peut être utilisée à certaines fins physiques, morales
et esthétiql)es. » Elle peut l'être encore à une autre fin qui en
utilise l'effet et en exprime encore la signification inté-
rieure ; c'est à savoir l'usage symbolique que Gœthe distingue
  soin de · l'usage allégorique (à l'encontre de nos habitudes
. 142. Ibid.. §§ 761•762. § 763 : « Pour éprouver parfaitement ces
. effets définis et slgnitk:atifs, on doit complètement environner l'œil
d'une couleur unique ; on se trouvera, par exemple, dans une chambre
d'une seule couleur, ou bien l'on regardera à travers un verre coloré.
On s'identifie alors soi-même avec la couleur ; celle-ci met à son
unisson l'œil aussi bien que l'esprit. >> (On pourra évoquer ici le grand
poème de Nezâ.rnt <xn· s.J, Hatt Paykar (Les sept Beautés), oü le prince
sassànid.e Bahram Qôr visite successivement sept palais dont chacUn
respectivement est entièrement de la couleur de l ' une des sept planètes;' .
dans chacun. des sept palais, . une princesse de l'un des sept climats, vêtue
également. de la . couleur correspondante, communique. a.u prince Wl
long récit allusif. Dlustrà.nt l'adage Vtta coelitus com.p,aranda, ce poèrnt
fournit également un des motifs les plus fréquemment traités dans la
mlniat\lre persane) 0 • '
208
qui · malheureusement confondent le plus souvent allégorie et
symbole) .tu. ··
« Finalement on pressentira facilement que la couleur
peut assumer une signification mystiq11e • . En effet, le sch6ma
(le diagramme), dans lequel se   la diversité des
leurs, . suggère les conditions archétypiques (UrverhaJtnisse)
qui appartiennent aussi bien   la perception visuelle de
l'homme qu·à la nature ; dès lors, il n'y a pas de doute que
1 'on puisse se servir de leurs relations respectives comme
d·un langage, si ron veut exprimer. les conditions archéty- ·
piques qui, elles, ne peuvent affecter . les sens ni avec la
même force ni avec la même diversité
144
• » Et tel est le
langage qu'ont parlé en fait à tous les disciples de Najm
Kobd les photismes colorés, parce que la couleur est non
pas une impression passive, mais le langage de l'âme à
elle-même. Ainsi dans la heptade des couleurs, SemnAnî
perçut la heptade des organes de 1 'homme de lumière, la
heptade des· << prophètes de son être ».
· Et dans une ultime indication de Gœthe, peut-être nous
est-il possible de percevoir comment l'expérience spirituelle
de la couleur peut initier à la révélation du « témoin dans
le Ciel », du Guide céleste, dont ' ont parlé Sohrawardî,
Najm Kobrâ, Semnâni. « Si l'on a bien saisi la polarité du
jaune et du bleu, si en. particulier 1 'on ·a bien observé leur
intensification en rouge, pour voir comment ces opposés
inclment l'un vers l'autre et se réunissent _en un troisième,
143. IbUf.# Il· 915-91'1. on a référé n . 86 à une 1mJ,JOI'tank
étude d'un sha.ykh iranien du siècle dernier sur le symboUsme (le to,IDIZ>
iie la couleur· rouge.
144. Ilnd.# 1 819, s'achevant ainsi : « Les mathématiciens appnrent
la valeur et l'usage du triangle ; le triangle est tenu en grande véné-
re.tton chezles mystiques ; beaucoup de Cllose& peuvent être scbérilat.tséeS
dana-le trta.ngle, et cela de telle sorte que par duplication et croisement
l'on arrive à l'antique et mystérieux hexagone ». ·
Ln. couleurs « P.h.ysiolociques ,. selon. C.the
alors il n'est pas douteux que l'intuition d'un pJofond
commence à · poindre en nous, le epte.·
puisse attribuer à ces deux enti_tés sépar,ées, et ... oppollel
l'une à l'autre, une signification spirituelle . . Quaild le•
voit produire vers le bas le vert et vers le. ha11t · Je
on · se retiendra difficilement . de penser que ·1 ·on . cootenlple
ici les créatures terrestres, là. lès- créatures. · célestes des
Elohim (§ 919). >> .
· Ici encore, ce sont les propos du mystique anonyme
adopté par Gœthe qui noùs conduisent à la
convergence d'ensemble la doctrine œ ·· des
couleurs et la physique de la· lumière de nos mystiques ita·
niens, chez qui elle représente une tradition remontant · à
l'ancienne Perse, antérieure à l'Islam. Nos indications ont
fugitives. Bon nombre de questions resteront posées, mais il
valait la peine de faire en sorte qu'elles se posent. Dans Ja
mesure où l'optique de œ est une « optique ant,hropol<r
gique », elle a heurté et continuera de_ heurter les exigences et
les habitudes de ce que nous appelons l'esprit scientifique. ll
incombe à celui-ci de poursuivre les buts qu'il s'est fixé. ·:Mais
il s.'agit ici d'autre chose, d'une autre fin, commune -à ceux
qui ont expérimenté de façon semblable les « actes de J,a
Lumière )>. · ·
Cette fin, c'est la surexistence ·de l'individualité
nelle supérieure, atteinte par; la rejonction avec sa propre
sion de LUmière, sa « face de lumière », qui donne à  
vidualité sa dimension totale. Pour que soit possible cette
jonction, il faut que soit éclose chez le Terrestre l'aptitude à la
« dimension polaire >>, laquelle s'annonce par les éclairs fugi-
tifs de la surconscience. C'est à cette éclosion que tend la
siologie de l'homme de lumière, - ce que Semnânî exprimait en
parlant de l'enfant spirituel que doit procréer l'« Abraham de
ton être >>. Najm Kobrâ confesse avoir médité _longtemps · avan1
de comprendre qui était cette lumière flamboyant au Gel de
' 1 u . L·nomme ae tu••ere Gans 1e sout1sme. •ramen
son âme, et à laquelle se con joignait la propre flamme de son_
être. s·n comprit que là était la lumière chet"chée, c'est parce
qu'il savait qui était la lumière cherchante. Lui-tnême nous l'a
dit : « Le cherché est la Lumière divine, le chercheur est lui-
même une parcelle de cette lumière. » « Si la propre puissance
de Dieu ne vivait en. nous, comment le divin pourrait-il nous
ravir extase ? » demandait de son côté le vieux mystique
guidant le prologue de la FarbenJeiNe.
· La littérale des propos nous permet, . pour
aùtant, de considérer 1 'enquête sur les origines et causes des
« couleurs physiologiques » comme cherchant une vérification
expérimentale à la physiologie de l'homme de lumière,  
dire aux phénomènes de lumières colorées, perçus et inter-
prétés par nos soufis iraniens. De part et d'autre, même Quête
de l'homme de lumière. Et à l'une et l'autre Quête, Marie-
Magdeleine, dans le livre de la Pistis Sophia, a comme par
avancé donné la réponse, lorsqu'il lui arrive de dire : ·« L'hom-_
me de lumière erl moi », « mon être de lwnière », a
compris ces choses, a produit le sens de ces paroles (supra
11, · 1). Qui est le cherché ? Qui est le chercheur ? Solidaires
l'une de l'aùtre, les deux· questions ne peuvent rester théori-
ques. Chaque ·fois 1a lumière révélante a d'ores et déjà devancé
la lumière révélée, et la phéqoménologie ne faît que découvrir
après coup le fait accompli. c· est alors que les cinq sens sont
transmués _en d'autres sens. Supef"ata tell us sidera donat : « Et
la terre surpassée nous fait don èles étoiles >> (Boèce).
La couleur selon Swedenborg
Les numéros renvoient aux paragraphes des Arcanes Célestes
De l'origine des couleurs, 1042. Il y a deux couleurs fondamentales, d'où proviennent toutes les
autres, la couleur rouge et la couleur blanche; la couleur rouge signifie le bien qui appartient à
l'amour, et la couleur blanche le vrai qui appartient à la foi, 9467.
La couleur rouge a cette signification, parce que cette couleur descend du feu qui est le bien de
l'amour, et la couleur blanche a cette signification, parce qu'elle descend de la lumière qui est le vrai
de la foi, 9407. De là vient la signification des autres couleurs; autant elles tirent du rouge, autant
elles signifient le bien qui appartient à l'amour; et autant elles tirent du blanc, autant elles signifient
le vrai qui appartient à la foi, 9467.
Les couleurs, dans l'autre vie, tirent leur origine du bien et du vrai, 9466; les couleurs les plus belles y
apparaissent, 1053; il y existe des couleurs qui n'ont point été vues dans le monde, 1624. Toutes les
couleurs qui apparaissent dans le ciel sont des modifications de la lumière et de la flamme célestes;
et ces modifications sont les nuances du vrai et du bien, et par conséquent de l'intelligence et de la
sagesse, 9467. Les couleurs dans le ciel viennent des bigarrures de la lumière; elles sont les qualités
du vrai et les apparences du vrai, et sont manifestées par les affections du bien et du vrai, 4677,
4741, 4742. Elles sont des modifications de l'intelligence et de la sagesse, 4922; il en est parlé d'après
l'expérience, 4530. Dans l'autre vie, il apparaît en actualité des couleurs si belles et si
resplendissantes, qu'elles ne peuvent être décrites, 3993, 1053; elles viennent de la modification et
de la bigarrure de la lumière et de l'ombre dans le blanc et dans le noir, 3993.
Dans le monde, le noir et le blanc, tempérés avec variété par les rayons de la lumière, se
transforment en de belles couleurs, 731. Les couleurs, dans le monde spirituel, sont produites par la
bigarrure de la lumière et de l'ombre, comme les biens qui appartient à la sagesse, 4530; autant elles
tiennent du blanc éclatant, autant elles procèdent de ce vrai; et autant elles tiennent du pourpre,
autant elles procèdent de ce bien, 4530, 9833.

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