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L’intégration, sujet tabou ?
Edouard Delruelle Centre pour l’égalité des chances

Les « immigrés », « l’intégration » : de qui et de quoi parle-t-on ? Qu’entend-on par « immigrés » ? Parle-t-on des étrangers ? 65% d’entre eux sont Français, Néerlandais, Italiens, membres de l’Union. Parle-t-on des demandeurs d’asile et réfugiés ? Ils sont quantité négligeable sur le plan démographique. Des Belges d’origine étrangère (de la 2e voire de la 3e génération) ? Ils ne sont pas « immigrés au sens propre, puisqu’ils sont nés en Belgique et possèdent, pour la plupart, la nationalité belge … Bref, tous les étrangers ne sont pas des immigrants et tous les immigrants ne sont nécessairement des étrangers. En outre, la Belgique n’est pas seulement une terre d’immigration. Si 100 000 personnes arrivent chaque année en Belgique, 40 000 en sortent également. Si l’on additionne les étrangers et les Belges nés d’un parent au moins né non-belge, il y a en Belgique plus de 2 millions d’immigrés en Belgique, soit 20% de la population. Mais recouvre ce chiffre ? Les populations issues de l’immigration objet de discussion sur l’intégration ne constituent pas un bloc monolithique.
2.500.000

2.000.000

1.500.000 Ayant au moins un parent né étranger Nés étrangers 1.000.000 Etrangers

500.000

0 1992 1993 1994 1995 1996 1997 1998 1999 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006

De même, qu’entend-on par intégration ?

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Le terme recouvre des réalités et des processus hétérogènes. Souvent, on confond intégration et assimilation. Vision passéiste qui tendrait à faire croire que frontière politique et frontière culturelle coïncident, que la société belge est homogène et répond d’une seule voix à l’idée que certains se font de la citoyenneté. Or notre pays est lui-même traversé par la différenciation communautaire. Ainsi ce que l’on accepte pour les uns (assumer des différences de langue, de religion, d’appartenance) est souvent refusé aux personnes issues de l’immigration. Ensuite, les champs dans lesquels se construit le devenir social, économique et culturel des individus sont divers. On peut fort bien être intégré économiquement et pas du tout socialement ou le contraire. En quel sens, par exemple, les « eurocrates » sont-ils intégrés ? Amalgame ensuite entre des enjeux distincts. Au sens strict, la politique d’intégration concerne une population bien précise : celle des primo-arrivants, bénéficiaires potentiels d’un certain nombre d’aides publiques en matière d’apprentissage d’une des langues nationales, d’insertion socio-professionnelle et d’initiation à la citoyenneté et à la vie sociale. Mais bien difficultés chômage, largement souvent, dans le langage courant, on parle d’autre chose, à savoir des d’insertion des Belges d’origine immigrée : échec scolaire, délinquance, précarité, etc. Mais ces questions relèvent-elles de l’intégration ou plus de cohésion sociale ?

De plus, l’on sait que l’un des plus grands obstacles à la cohésion sociale, ce sont les phénomènes discriminatoires structurels dont certaines catégories de citoyens belges d’origine étrangère sont victimes. Plus largement encore, la « question de l’intégration » évoque d’autres problèmes, dits interculturels : la religion, le repli identitaire, la ghettoïsation, ainsi que la survivance de modes de vie considérés comme archaïques et non-respectueux des droits (notamment de ceux des femmes). « L’intégration » englobe donc des enjeux hétérogènes : 1. l’insertion des primo-arrivants (avec, en amont, la question de l’immigration) 2. la cohésion sociale 3. les discriminations 4. la diversité (l’interculturalité) 1. L’intégration proprement dite (primo-arrivants) Les parcours d'intégration actuels ne peuvent être comparés à ceux vécus dans l'aprèsguerre. En effet, la dynamique d'intégration était alors favorisée par le travail, l’école et les interactions sociales plus que par l’intervention politique plutôt absente. Le travail procurait non seulement un revenu, mais aussi des droits sociaux favorisant l'engagement dans les luttes syndicales mais aussi sociales, ferment important de socialisation.

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Aujourd'hui, le travail, tantôt rare, tantôt précaire, est aussi en crise comme valeur centrale et comme mode de socialisation. Une crise dont l’impact n’est plus à démontrer affecte les processus généraux d’intégration, quel que soit le public concerné. On ne peut donc séparer les notions de lien social et d’intégration de ce qui les constituent, à savoir, les relations instituées, notamment, par le développement social et économique. Il faut se départir de l’idée que les difficultés rencontrées par les personnes « issues de l’immigration » peuvent uniquement être rencontrées par des dispositifs spécifiques d’intégration. Pour être nécessaires, ces politiques sont loin d’être suffisantes. Les politiques dites d’intégration ne sont que des compléments, des adjuvants des politiques générales d’emploi, de logement, ou encore d’enseignement,…. La politique d’intégration au niveau de l’Union européenne Des outils existent au niveau européen en matière d’intégration : ce sont les Principes de Base Communs (Common Basic Principles on Integration). Ils tentent de donner un cadre européen cohérent aux politiques nationales d’intégration. Parmi les 11 Principes, on trouve 1. «L’intégration est un processus dynamique, à double sens, de compromis réciproque entre tous les immigrants et résidents des pays de l’UE». 2. «L’intégration va de pair avec le respect des valeurs fondamentales de l’UE». 3. «L’emploi est un élément clé du processus d’intégration». 4. «Des connaissances de base sur la langue, l’histoire et les institutions de la société d’accueil sont indispensables à l’intégration». 5. «Les efforts en matière d’éducation sont essentiels à l’intégration». 6. «L’accès des immigrants aux institutions et aux biens et services publics et privés en l’absence de toute discrimination, est essentiel à l’intégration». 7. «La pratique des différentes cultures et religions doit être protégée». 8. «La participation des immigrants au processus démocratique et à la formulation des politiques d’intégration favorise leur intégration». L’Union Européenne a également mis en place un certain nombre d’instruments : 1. Les Manuels sur l’intégration (Handbooks on Integration) : conçus comme des sources d’inspiration et d’idées pour les Etats membres (best practices) 2. Les Points de contact nationaux (National Contact Points on Integration) : réseau pour faciliter l’échange d’informations et de bonnes pratiques entre Etats membres, mais aussi pour développer un cadre commun de l’intégration au niveau européen. Le Centre pour l’égalité des chances est le National Contact Point belge. 3. MIPEX : Migrant Integration Policy Index : index qui a pour but d’évaluer, de comparer et d’améliorer le cadre législatif en matière d’intégration en Europe. La Belgique a un très bon classement (6/27).

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Les politiques d’intégration en Flandre, à Bruxelles et en Wallonie. En Belgique, l’intégration est une compétence des Communautés, même si dans les faits elle est régionale : en Flandre, les deux entités sont fusionnées ; en Wallonie, la Communauté a confié l’intégration à la Région Wallonne ; et à Bruxelles, à la COCOF. Il y a un « mythe » : la Flandre appliquerait un modèle multiculturaliste d’intégration (proche des pays anglo-saxons), et la Wallonie, un modèle plus « républicain » (proche de la France). C’est vrai que cette différence de sensibilité existe, mais elle ne se traduit guère au niveau des politiques menées. La véritable différence entre Régions concerne l’articulation entre politiques spécifiques et politiques sociales généralistes. La question est celle-ci : faut-il « intégrer » l’intégration dans des politiques généralistes de cohésion sociale, ou mener des politiques spécifiques ? A cette question, on peut schématiquement isoler 3 réponses : 1. la Flandre : mise en place d’une politique spécifique forte, elle-même articulée à une politique transversale (mainstreaming « intégration des minorités » dans l’ensemble des politiques) ; 2. Bruxelles : politique généraliste de cohésion sociale ; 3. La Wallonie : système mixte : une politique spécifique, mais fortement articulée, sur le plan institutionnel, aux politiques généralistes. Concernant la Flandre, on pose souvent la question du caractère obligatoire du parcours d’Inburgering. C’est largement une fausse question, puisque l’offre de services d’intégration ne suffit pas à rencontrer la demande des migrants. Néanmoins, à titre personnel, je pense que la forme symbolique du « contrat d’intégration » est une option intéressante, mais en évitant que les contraintes soient assorties de sanctions risquant d’avoir des effets de culpabilisation et de démobilisation des intéressés. 2. La question de la cohésion sociale N’en déplaise aux préjugés ambiants, les quartiers urbains concernés par les politiques publiques spécifiques ne relèvent pas forcément d’une logique ethnique. La concentration d’une population dite issue de l’immigration relève moins d’une volonté de regroupement que d’une incapacité économique de cette population à accéder librement au marché du logement. Les quartiers où les tensions sont les plus vives présentent généralement un cumul de difficultés : habitat dégradé, concentration d’une main-d’œuvre faiblement qualifiée, taux de chômage important, etc. Ces espaces génèrent ainsi une dynamique spécifique, fruit de leur marginalisation : repli sur soi, renforcement des particularismes communautaires, sentiment d’impuissance, craintes face à l’avenir, peur de l’autre. La concentration spatiale des étrangers à faible niveau d’instruction et des habitants belges défavorisés met en évidence des problèmes sociaux communs, créant souvent un phénomène de concurrence générateur de racisme. Des espaces urbains sont ainsi définis comme quartiers difficiles, encourageant la fuite des catégories sociales disposant des ressources pour le faire et désireuses de se départir des stigmates induit par leur lieu de résidence. Cette dynamique se concrétise notamment par les stratégies d’évitement des écoles dites « ghettos ».

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3. La lutte contre les discriminations Un des principaux freins à l’intégration, ce sont les discriminations, en particulier sur le marché de l’emploi, dont souffrent non seulement les étrangers (non-nationaux), mais aussi les Belges d’origine étrangère pourtant nés, socialisés et scolarisés dans notre pays. C’est en 1997 qu’une étude universitaire permit d’approcher ce phénomène de manière objective et scientifique 1 en démontrant qu’en moyenne 30% des personnes d’origine étrangère demandeurs d’emploi sont victimes de discrimination. Pour ces personnes, les difficultés d’accéder au marché du travail ne relèvent donc pas uniquement d’un déficit de formation et de qualification ou d’une méconnaissance d’une des deux langues nationales. Pour évaluer ces discriminations, faut-il mettre sur pied des « statistiques ethniques » ? Le Centre pour l’égalité des chances expérimente depuis plusieurs années, en collaboration avec l’Etat fédéral et les Régions, une alternative appelée « monitoring socio-économique ». Actuellement, le projet est à un stade expérimental. Il consiste à établir des statistiques agrégées, anonymes, sur base d’un seul motif de discrimination potentielle, la nationalité ou nationalité d’origine. Il ne concerne donc pas la couleur de peau, la religion ou l’ascendance. Le but est de mesurer la participation des diverses catégories d’immigrés sur le marché de l’emploi, afin de pouvoir objectiver les mécanismes discriminatoires et évaluer les politiques anti-discrimination. 4. La diversité (l’interculturalité) Si l’on veut réussir le pari de l’intégration et de la diversité, il faut 2 changements fondamentaux de mentalité. Il faut que la Belgique prenne conscience qu’elle est un pays de migration depuis la fin de la guerre au moins. Il y a une véritable dénégation collective du fait migratoire, à travers des mythes successifs : mythe du « retour » (années 60), mythe de « l’immigration zéro » (années 70 et 80), mythe de « l’immigration choisie » et à nouveau du « retour (volontaire) » aujourd’hui. Ces mythes empêchent la définition d’une véritable politique en matière de migration et d’intégration. Dans la même logique que le monitoring, le Centre pour l’égalité des chances plaide pour un suivi longitudinal des migrants depuis leur accès au territoire jusqu’à la fin de leur parcours d’intégration. Il faut faire aussi son deuil du modèle de « l’assimilation ». L’installation durable des populations issues de l’immigration et leur inscription dans le paysage socio-économique a généré une visibilité de plus en plus importante de leur présence, et suscité de leur part une aspiration de plus en plus marquée à l’acquisition d’une légitimité culturelle et citoyenne. Aspiration qui fait voler en éclat la définition traditionnelle de l’Etat-nation où
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Interuniversiteit Instituut voor de studie van de arbeid (IISA), le Groupe de recherches économique et social sur les

populations -GRESP-de l'ULg, Créations et recherche Pluridisciplinaire -CeRP- de l'ULB.ΑLa discrimination à l’embauche. Contribution belge à la recherche comparative internationale du Bureau International du Travail, Bruxelles, Services fédéraux des Affaires scientifiques, sociales, Techniques et culturelles, Recherches socio-économiques propectives, Septembre 1997.

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coïncideraient les frontières politiques et culturelles supposant une hypothétique homogénéisation culturelle et identitaire. La question de l’intégration peut donc se définir de la façon suivante : comment articuler les politiques de cohésion sociale (sur le plan matériel, socio-économique) et de diversité (sur le plan symbolique, culturel) ? Quid de l’islam comme obstacle à l’intégration ? Il faut à la fois oser en parler, ne pas en faire un sujet tabou, mais oser dire aussi qu’il n’est pas en soi un problème fondamental. Bien sûr, il y a l’intégrisme et le fondamentalisme, qui sont des phénomènes inquiétants, qu’il faut juguler, mais qui sont minoritaires dans les communautés musulmanes (car l’islam est pluriel). On peut s’inquiéter du retour du religieux, notamment fondamentaliste, dans notre société, mais il concerne aussi d’autres religions (le pentecôtisme au sein des populations subsahariennes, par exemple). De quelle nature sont les problèmes interculturels réels avec les diasporas d’origine marocaine ou turque ? Le foulard, bien sûr, mais aussi le refus de servir sous l’autorité d’une femme ou de travailler avec elle, les mariages arrangés, les tests de virginité, les réfections d’hymen, auxquels j’ajoute l’éducation parfois défectueuse des garçons (une des causes de la délinquance des jeunes d’origine maghrébine) : soit tous problèmes qui ne sont pas imputables à l’islam comme tel, mais à la persistance (ou plutôt au réaménagement en contexte diasporique) de structures de parenté de type « patriarcal ». Mais même s’il est justifié au nom de l’islam, le patriarcat n’est pas spécifiquement musulman. Il sévissait dans nos campagnes bien catholiques il y a encore un demi-siècle … Cette question du patriarcat ne peut elle-même être isolée des enjeux socioéconomiques. Car les structures patriarcales se maintiennent dans nos mégapoles parce que, pour les familles rejetées dans la périphérie de la périphérie sociale, la seule façon de compenser le chômage et la précarité, c’est de perpétuer les mécanismes de production et de solidarité propres aux familles élargies. De plus, la structure patriarcale valorise les liens généalogiques, elle prédispose donc à la fixation identitaire qui, élargie à la communauté d’origine tout entière, crée ce qu’on appelle le « communautarisme ». Dans un Etat démocratique, il est difficile de peser sur les structures de parenté et de sociabilité, qui relèvent de la liberté individuelle. Mais cela ne signifie pas que cela ne doit pas être un objet d’attention pour le politique. Pour favoriser l’intégration, il est également opportun de clarifier les règles du jeu social là où il y a flou, donc risque de conflit. Je songe à la question des signes convictionnels, qui n’est toujours pas réglée sur le plan légal en ce qui concerne la neutralité de l’Etat et l’école. Puisque souvent, sur ces questions, on évoque la question du « socle de valeurs » qui permettrait d’assurer la cohésion citoyenne, je suis partisan que les autorités publiques proposent à tous un « pacte de citoyenneté ». Cette proposition se trouvait déjà dans le Rapport de la Commission du dialogue interculturel en 2005.

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En conclusion : 1. La Belgique doit s’assumer comme pays d’immigration, ce qu’elle est depuis 1948 au moins. La première condition pour appréhender de manière sereine et lucide la question de l’intégration, c’est de reconnaître que la présence de migrants et de groupes ethniques divers fait pleinement partie du « roman national » de la Belgique et ses composantes ; 2. Il n’y a pas de « modèle » de politique d’intégration : le meilleur modèle, c’est celui qui convient le mieux aux conditions sociales et démographiques du territoire où l’on trouve : chaque pays, chaque région doit donc inventer son propre modèle ; 3. Il ne faut pas « culturaliser » les problèmes d’intégration. Le fond du problème reste socio-économique ; 4. La question cruciale pour l’élaboration d’une politique d’intégration est de savoir comment articuler politiques spécifiques et politiques générales en matière d’emploi, de logement, d’enseignement ; 5. Parler d’échec de l’intégration est excessif. Il y a aussi des trajectoires de réussite. Le diagnostic est en fait contrasté. 6. L’intégration étant un « two ways process », elle n’est pas seulement un problème des populations migrantes, mais aussi de la société d’accueil 1. une politique d’intégration est indissociable d’une politique de lutte contre les discriminations ; 2. il faut fixer les règles du pacte démocratique (v° « Charte du citoyen »). Dans cette optique, le « contrat d’intégration » est un outil intéressant ; 7. La religion n’est pas un sujet tabou. Mais l’islam n’est pas seul en cause. Plutôt que l’islam, c’est le patriarcat qui est un obstacle à l’intégration de certaines diasporas. 8. Au titre des outils pour une meilleure politique d’intégration, il faut souligner importance de la collecte de données statistiques et de la mise en place d’indicateurs 1. Le monitoring socio-économique 2. Le suivi longitudinal des primo-arrivants.