L'EXPERTISE SCIENTIFIQUE À DESTINATION POLITIQUE

Céline Granjou P.U.F. | Cahiers internationaux de sociologie
2003/1 - n° 114 pages 175 à 183

ISSN 0008-0276

Article disponible en ligne à l'adresse:

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Pour citer cet article :

-------------------------------------------------------------------------------------------------------------------Cahiers internationaux de sociologie, 2003/1 n° 114, p. 175-183. DOI : 10.3917/cis.114.0175
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Granjou Céline , « L'expertise scientifique à destination politique » ,

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U. les capacités de la science à diagnostiquer et à réguler les risques.. consistant à solliciter. dans la continuité du développement des préoccupations environnementales. à partir des énoncés scientifiques des faits. depuis les années 1960. à une représentation objective des décisions à prendre du point de vue de l’intérêt général.31/01/2012 22h28.220 .info . Cet état de fait. apparaît donc comme un point clef de cette nouvelle configuration. avec leurs intérêts et leurs argumentations. Depuis le début des années 1990.info . et où l’État n’est Document téléchargé depuis www. Cahiers internationaux de Sociologie. Notre objectif sera d’une part..42.42.cairn. car les nombreux et précoces travaux anglo-saxons dans ce domaine exigeraient de plus amples développements.. Le cas français est toutefois particulièrement intéressant dans la mesure où une tradition républicaine centralisatrice s’est longtemps accompagnée d’un monopole de l’État sur l’expertise légitime. le XXe siècle est marqué par la prise de conscience progressive de l’absence de coïncidence entre progrès scientifique et progrès humain. fort différent de la tradition anglo-saxonne de l’advocacy – consistant à confronter les différents groupes d’acteurs.U.83. elles apparaissent plus que jamais indispensables pour faire face à ces risques.F. © P. © P. l’affaire du sang contaminé ou la crise de la vache folle n’ont été que les plus médiatisées –.164. cependant. comme l’intégration de savoirs scientifiques dans un processus de décision politique . Nous nous limiterons essentiellement au champ français. quelques éléments importants de la filiation de la problématique de l’expertise. sans prétendre aucunement à l’exhaustivité. conçue au sens large. d’autre part. Vol. Après le scientisme triomphant du XIXe siècle..83.164. les sciences et techniques sont mises en cause en tant que sources d’innovations . 2003 Document téléchargé depuis www. dans un champ pluridisciplinaire. de préciser les principaux angles d’approche et enjeux de cet objet qui donne actuellement lieu à une multiplication de réflexions et de travaux. en liaison avec la notion de risque : suite à une série de catastrophes technologiques – dont Tchernobyl.220 . Nous la désignerons plus brièvement par la suite par le seul terme d’ « expertise ». . de reconstituer.cairn. L’expertise scientifique à destination politique1. dans un processus de décision publique.NOTE DE RECHERCHE L’EXPERTISE SCIENTIFIQUE À DESTINATION POLITIQUE par Céline GRANJOU Expertise et politique Céline Granjou INTRODUCTION 1.31/01/2012 22h28. censée aboutir.F. CXIV [175-183]. se précise une nouvelle configuration des implications des savoirs scientifiques dans la société.

31/01/2012 22h28.42. © P. ce qui correspond à une dépolitisation de la société.] viennent cautionner de leur autorité Document téléchargé depuis www. Habermas et les mouvements de critique de la science On peut faire remonter les questions et enjeux majeurs soulevés par l’expertise à la période de désenchantement et de critique des années 19601970 vis-à-vis de la science. est le seul fondement légitime de l’action. proche de l’advocacy anglo-saxon.cairn. Jean-Marc Lévy-Leblond (1977. Document téléchargé depuis www. a donné lieu en France à une double remise en cause : du savoir scientifique comme fondement légitime de la décision. Habermas se demande alors « comment le pouvoir de disposer techniquement des choses peut être réintégré au sein d’un consensus de citoyens »..31/01/2012 22h28. propre à la société actuelle. qui tend à remplacer le premier depuis Bacon. On peut distinguer une première filiation proprement philosophique avec la réflexion théorique de Jürgen Habermas (1968). Il distingue.. caractérisant selon Habermas l’essence de la science moderne) au détriment de la « rationalité communicationnelle » (recherche du sens et dimension de débat). le modèle technocratique. simultanément culturelle et politique.. de l’efficacité dans l’action. I. Si le savoir technique de l’expert. la critique épistémologique de la technicité de la science moderne tire les conséquences culturelles et politiques d’un mode de fonctionnement social technocratique l’impossibilité d’une culture scientifique partagée. 1996).220 .cairn. trois modèles de prise de décision : le modèle décisionniste. à savoir l’exacerbation de l’opérationnalité.F.83.. se confond avec le fondement même de sa critique de la connaissance scientifique. 1981) utilise ainsi le terme d’expertise dans un sens très général de « mise en œuvre de compétences techniques ».info . où les choix politiques sont irréductibles à la rationalité scientifique . la dimension pratique (choix des valeurs) se trouve absorbée par la dimension technique. – ÉLÉMENTS DE FILIATION 1. . en même temps que des formes institutionnelles traditionnelles (voir Theys.U.U.. censé faire apparaître les contraintes objectives de la réalité. de sorte que la notion. comme chez Habermas. Divers participants au mouvement d’ « autocritique de la science » expriment une critique de la science proche de celle d’Habermas. Habermas décrit les conséquences politiques de l’extension.83. empêche l’instauration d’une véritable démocratie. le modèle pragmatique. pour répondre.. Si la notion d’expertise n’est alors pas intrinsèquement et rigoureusement définie. enfin. de la « rationalité instrumentale » (recherche de la maîtrise des choses. doublée d’une mythification de la « Science ». permettant seul d’associer rationalité scientifique et existence de systèmes de valeurs.164. © P. grâce à la réappropriation par tous les citoyens d’un certain niveau de connaissance. où l’activité proprement politique de choix de valeurs s’efface sous l’illusion de « contraintes objectives » mises au jour et gérées par les spécialistes .164.42. répondant à la critique de Marcuse de l’essence de la société capitaliste moderne (1964). de l’ésotérisme et de la technicité : « L’expertise de quelques-uns empêche la compétence de tous.176 Céline Granjou qu’un acteur parmi d’autres –.F. » Le danger vient du fait que cette forme de connaissance dévoyée nourrit pourtant toujours le mythe positiviste de la Science : « Trop souvent les scientifiques se voient transformés en “experts” et [.info .220 .

souvent dans une perspective de comparaison internationale. © P. 2.83. conçu comme un arbitrage entre différents groupes d’intérêt : la notion de « transscience ». de l’effacement de la démocratie sous la techni- 1. technologie et activité politique de réglementation : ses travaux sont orientés vers le mécanisme de production de frontières entre le scientifique et le non-scientifique. En France.. et s’identifie au mécanisme socioculturel selon lequel « la science cautionne admirablement les tentatives de la classe dominante pour masquer oppression et exploitation derrière de prétendues nécessités objectives » (Lévy-Leblond.. à la fin des années 1970.220 .info .cairn.cairn. Document téléchargé depuis www. désignant les problèmes pouvant se formuler..31/01/2012 22h28.164.83.U.U. en dépassant l’approche purement technique.42. est introduite par Alvin Weinberg dès le début des années 1970. On reconnaît donc à la fin des années 1980 l’esquisse d’une formulation plus précise de la problématique de l’expertise. L’idée selon laquelle la nouvelle « vunérabilité » sociale implique la nécessité d’une nouvelle légitimation politique de la gestion des risques (passant notamment par plus de participation) se retrouve également dans le recueil de textes de Jacques Theys et Jean-Louis Fabiani (La société vulnérable. et en définissant des procédures formalisées d’expertise (Moatti et Lochard. 1987).Expertise et politique 177 usurpée des décisions gouvernementales ou patronales. et.42. Patrick Lagadec.164. 1977). dès le début des années 1980. En 1981.31/01/2012 22h28. définit des exigences de responsabilité et de prévention.F. Le développement du thème du risque 2. Le problème de la toxicité de certaines substances conduit notamment au constat selon lequel il n’est plus possible de fixer scientifiquement un seuil en dessous duquel le risque serait nul : il faut définir un seuil d’acceptabilité du risque. tout en soulignant l’urgence d’une réouverture démocratique des choix en matière d’orientation technologique . la thématique de l’expertise s’autonomise plutôt à travers l’évolution des préoccupations environnementales vers la notion de risque. réfutant l’idée de « fatalité technique ». définit le « risque technologique majeur ». processus de jugement des orientations et décisions technologiques.info . une évolution de la forme technocratique de l’expertise est indispensable.220 . À partir de la critique politicoculturelle. développée plus tôt. dans La civilisation du risque. Document téléchargé depuis www. mais non pas se résoudre en termes scientifiques. Voir par exemple les travaux de Sheila Jasanoff sur les relations entre science.F. 1987). © P. la remise en cause du progrès technologique aboutit plus précocement à un questionnement sur la légitimité et la frontière même des savoirs scientifiques par rapport aux considérations extra-scientifiques dans le processus de Technology Assessment1.. » La problématique de l’expertise commence ainsi par s’exprimer dans des termes très généraux dans cette période de profonde remise en cause des fondements de la société capitaliste technologique moderne. et l’autonomisation de la problématique de l’expertise Aux États-Unis. car les difficultés d’évaluation du risque technologique majeur (ampleur inédite des conséquences. non la clore. . et probabilité d’occurrence non chiffrable) la vident de sa prétention légitimante à la certitude objective : les experts doivent désormais ouvrir la discussion. L’expertise scientifique utilisée pour camoufler les responsabilités politiques ou économiques est l’une des conséquences les plus néfastes de la mythification de la science.

Le champ du risque majeur.31/01/2012 22h28. Les contributions à ce colloque. science et politique » en 1991 et 1992. risquant tout à la fois de donner lieu à une exacerbation de la technocratie et à une perte de confiance dans le savoir rationnel.F.).) . 4. Elles abordent ainsi une grande diversité d’enjeux liés à l’expertise. Voir les contributions de Marie-Hélène Mandrillon et de Michèle Rivasi. Groupe d’exploration et de recherches multidisciplinaires sur l’environnement et la société. au-delà de ce diagnostic consensuel. – PROBLÉMATIQUES ET ENJEUX ACTUELS DE L’EXPERTISE 1. Cette dépendance.cairn. b) Forum hybride ou éthique de l’objectivation ? Cependant.F. Ses actes paraîtront en deux tomes dans les cahiers du GERMES intitulés « Environnement. Les experts sont formels. Leur base commune est le constat d’une dépendance accrue de la société à l’égard de la science. directement liée au développement de la notion de « risque technologique majeur ». nouvelles procédures d’expertise prenant acte des limites des connaissances scientifiques (expertise contradictoire. comme le remarque Jacques Theys dans la préface aux actes. fait apparaître l’importance cruciale de l’existence de capacités de contre-expertises indépendantes.info . apparaît. auquel participent 400 scientifiques et hommes politiques de dix pays.220 . Document téléchargé depuis www.. nouvelle image de la science. © P.U. © P.31/01/2012 22h28. acceptant la pluralité de l’expertise .83. etc. l’association GERMES1 organise à Arc-et-Senans un colloque intitulé « Les experts sont formels : controverses scientifiques et décisions politiques dans le domaine de l’environnement »2. et de clôture arbitraire des controverses. II. tout en rendant le diagnostic scientifique plus que jamais indispensable.42. traitent aussi bien de l’écofascisme que de diverses études de cas (gestion comparée de la qualité de l’eau.info .164. La prise de conscience. entraîne la nécessité de profondes réformes : nouvelles règles du jeu politique. en finissant avec l’idée que « toute science est une connaissance certaine et indubitable » (Descartes)3.83. .164... d’abord dans le champ environnemental. Document téléchargé depuis www. et seront repris en grande partie dans La Terre outragée. une interrogation sur le rôle et les modes de fonctionnement de l’expertise scientifique. 2. de la monopolisation de l’expertise officielle. ouvrage dirigé par Jacques Theys et Bernard Kalaora en 1992. met en évidence de façon inédite ses incertitudes et controverses. entraînant la possibilité de rétention d’informations.220 .U. Voir la tentative de synthèse du colloque présentée par Jacques Theys et Bernard Kalaora au début des actes. lors de l’ « après-Tchernobyl ».. 3. on constate une divergence d’attitude 1.cairn.42. créé en 1975... devenue le médiateur indispensable entre l’homme et un environnement dont la plupart des caractéristiques pertinentes (du point de vue de la pollution et de la santé) sont de plus en plus inaccessibles au profane. et l’enjeu démocratique du libre développement des controverses et de la transparence sur les incertitudes scientifiques4. et met ainsi en cause la légitimité de sa forme traditionnelle.178 Céline Granjou cité croissante des modes de gestion publique. Le colloque d’Arc-et-Senans a) Formulation des divers enjeux de l’expertise En 1989. participation.

insistant sur les limites et ignorances inhérentes à la construction et à la formulation des faits scientifiques.info . Les contributions de Philippe Roqueplo d’une part et de Michel Callon et Arie Rip d’autre part se rapprochent respectivement de la première et de la seconde tendance.83. Le modèle « idéal » d’expertise de Roqueplo ne peut alors être que collectif et contradictoire. il n’est toutefois concrètement réalisable qu’à condition que soit reconnue et acceptée l’image d’un savoir construit sur le doute. Ce processus permet donc une confrontation démocratique de tous les acteurs sur des sujets techniques.31/01/2012 22h28. selon les auteurs. © P.83. Callon et Rip se fondent sur l’apport de la nouvelle sociologie des sciences.. l’ « expertise » est une « illusion » rendue « nécessaire » par la perte d’objectivité inhérente au paradigme environnemental (remplaçant celui de l’homme sujet face à une nature objet) . etc.42. pour Jérôme Ravetz.).220 . sous forme de débat : il s’agit alors de forums hybrides. ..31/01/2012 22h28. où l’arrangement final se construit par confrontation des différents intérêts et arguments des acteurs concernés. reposant sur certaines compétences. celui des contraintes réglementaires.164. les instances de décision étant en position de juge face à des experts se faisant les avocats de différentes thèses scientifiques. Cette divergence informera une partie des réflexions par la suite.cairn. les plus solides possibles entre le pôle des connaissances scientifiques. Certaines contributions au colloque développent particulièrement cet aspect : pour François Ewald. concernant les modalités des réformes souhaitables1 : tandis que certains réclament un retour à des frontières beaucoup plus fortes entre scientifique et politique. Roqueplo se fonde sur une épistémologie du « savoir objectif ». Cependant. d’autres considèrent que cette distinction est devenue illusoire et qu’il faut désormais organiser l’hybridation.F. « il nous faudra [. politique. © P.F.42. du séminaire « Risques collectifs et situations de crise » (CNRS) organisé par Claude Gilbert à Grenoble. Document téléchargé depuis www.Expertise et politique 179 1. toujours soumis à la négativité critique. construit sur un accord collectif provisoire.. dans beaucoup de cas. comme le montre par exemple la discussion animée de Bruno Latour et Philippe Roqueplo lors de la première séance. Le développement de la problématique de l’expertise va donc de pair avec une redéfinition de l’ « objectivité » scientifique.U. pour inclure certains présupposés. de par le contexte même d’énonciation..164.] apprendre à nous servir de l’ignorance comme nous savons Document téléchargé depuis www. Le rôle de l’expert est alors de fabriquer des « arrangements ». Il définit rigoureusement l’expertise comme la réponse. et celui des intérêts sociaux. dépassera toujours les limites du seul « savoir objectif ».220 .. il n’y a plus d’experts mais seulement un processus d’expertise ouvert à tout participant. rejetant l’idée d’une objectivité scientifique déjà donnée. apportée à une question posée dans un objectif décisionnel : la réponse. est de même nature que tout autre argumentaire (d’ordre économique. des compromis. qui dénie toute spécificité à l’argumentaire scientifique : celui-ci. Ce modèle d’expertise. décrivant des « modèles » d’expertise qui se distinguent fortement par la définition et la place qu’ils donnent au savoir scientifique.info . prises de parti ou convictions du locuteur. en 1994.cairn. selon le fameux principe de symétrie de Bloor..U. politiques ou économiques. est conçu comme un effort permanent d’objectivation vers une « connaissance raisonnable aussi objectivement fondée que possible » . et que l’on s’appuie sur une « éthique de l’objectivation ».

une approche par l’amont. Ce principe se caractérise donc par une certaine prise de distance légitime de l’action publique vis-à-vis des connaissances scientifiques : il a pu être interprété tant comme une nouvelle catégorie de pensée et de responsabilité appréhendant des événements non déterministes (Lascoumes. a) Précaution et expertise . 1996). on peut distinguer.83. juin 2000) fait ainsi le point sur les évolutions intervenues depuis Arc-et-Senans : l’apparition du principe de précaution constitue une évolution majeure. Document téléchargé depuis www. à laquelle le public demande de plus en plus de comptes1. laissant par exemple place à un débat ? Impose-t-il la recherche du « dommage zéro ».220 .U.164. la précaution devrait conduire à ouvrir le débat sur les indéterminations dues aux hypothèses de nature sociale implicites et souvent occultées dans la construction des faits scientifiques : réfutant la notion d’incertitudes exogènes. une obligation. rendue problématique par la mise en évidence des incertitudes et divergences scientifiques. ne doit pas retarder l’adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles ». Intégration du savoir scientifique dans le processus politique : 2. Voir également Theys. Dans Le principe de précaution dans la conduite des affaires humaines. Document téléchargé depuis www. contribuant au recueil. qui renvoie au fait que « l’hypothèse de Ravetz apparaît de plus en plus vraie » . expertise.U. où de plus en plus de « décisions dures » devront se baser sur des « évidences molles ».42. science et société » (Paris. s’interrogeant sur les procédures devenues indispensables pour légitimer la production d’expertise.31/01/2012 22h28. correspondant à des interactions science/pouvoir accrues.info . réductibles par le progrès du savoir.cairn. « l’absence de certitudes... l’inversion de la charge de la preuve ? La précaution ne changerait alors rien au statut de l’expertise. Pour Brian Wynne. Godard s’interroge encore sur les conséquences politiques de la précaution : s’agit-il d’une restauration de la primauté.F. afin de créer un autre niveau de connaissance. la précaution devrait permettre un débat sur les valeurs et pratiques sociales implicitement liées aux connaissances scientifiques et sur les indéterminations endogènes qu’elles y créent. les procédures et la « Précaution » Dans les années 1990. recueil de contributions de différents auteurs. 2. 1997). © P. et débouchant sur la notion de précaution .180 Céline Granjou déjà nous servir de la connaissance ». « possibiliste ». dans la continuité du colloque d’Arc-et-Senans. de la souveraineté du politique par rapport au scientifique (comme le souligne François Ewald dans sa contri1.. L’introduction de Gérard Mégie au colloque « Environnement..cairn. deux problématiques essentielles liées à l’expertise : une approche par l’aval. 1996.220 . s’interrogeant sur son articulation avec la décision.F. ou comme un principe partiel de décision.31/01/2012 22h28. © P. compte tenu des connaissances scientifiques du moment. la nécessité d’une réflexion sur les procédures d’expertise est soulignée et rapprochée de l’accentuation d’une « crise » de la science.42. puisqu’on en attendrait toujours des certitudes absolues. Selon la loi no 95-101 du 2 février 1995 relative au renforcement de la protection de l’environnement (dite « loi Barnier »). que comme une régression antirationaliste (Setbon.info .83.164. Olivier Godard fait le point sur les interprétations et enjeux divers de la précaution : doit-on le comprendre comme un principe absolu.

la référence à la précaution risque d’exacerber le recours aux connaissances scientifiques. c’est une « bataille feutrée ».info . On assiste ainsi depuis quelques années à une multiplication de réflexions sur les procédures devant régler et légitimer l’expertise. tout son rôle à la décision publique. Le CRIDE (janvier 2000) conclut ainsi concrètement.cairn. liée à la nouvelle « mise en visibilité des incertitudes » dans les avis d’experts : on est passé d’un « cadrage moderne » des rapports science/ société à un « cadrage postmoderne ». 2.220 . mais « sur 1. Au lieu de chercher. 1998) : l’expertise doit être collective. Innovation. sur la base de certains présupposés et intérêts sociaux.. Les travaux du CRIDE (Collectif Risques.164. comme l’ancien modèle.U.164. d’hypothèse. à une « rupture fondamentale par rapport à l’expertise administrative ». à « contenir l’incertitude et à la réduire ». elles tendent par ailleurs également à souligner la nécessité d’une « éthique de l’objectivation ».Expertise et politique 181 bution).cairn. de test et de controverse de ces faits.info .83..F.31/01/2012 22h28. substituant au paradigme de l’éducation celui de la participation. Document téléchargé depuis www. créé en 1996) cherchent à définir un « modèle procédural » d’expertise : la nécessité de « concilier le besoin croissant d’expertise avec la remise en cause de sa légitimité traditionnelle » conduit en effet à remplacer progressivement le modèle traditionnel fondé sur l’ « autorité naturelle » de la science par un modèle caractérisé par la définition de procédures légitimant l’appréciation portée sur le risque (Pierre-Benoît Joly. et le risque d’expertises manipulées pour étayer. d’abord de la part des innovateurs. . 1998.42. sans fondement scientifique solide. mais également par l’attention générale qu’elle attire non plus seulement sur les faits reconnus par la communauté scientifique. concernant la gestion publique des OGM. 1997 b. contradictoire. Document téléchargé depuis www. sans laquelle les questions traitées ne seront qu’ « idéologies.U. mêlant enquête empirique et construction théorique. Ainsi Olivier Godard (2001) dénonce tout à la fois l’illusion de la séparation entre un politique qui décide et un expert qui « dit » une réalité neutre. 1997 a).83. à formuler les problèmes dans une logique d’action. Voir aussi Callon. cité par Mégie. © P.F. Décision et Expertise. b) Quelles procédures pour l’expertise ? Par ailleurs. définie comme l’élargissement des arguments pris en compte et la redéfinition des rapports scientifique/profane2. mentionner les avis minoritaires. le modèle procédural se fonde sur la « mise en visibilité des incertitudes » et redonne ainsi. ou d’un pouvoir et d’une responsabilité accrus du scientifique ? Pour Godard. telle ou telle prise de position : le processus d’expertise consiste à « négocier les contraintes de réalité que les décideurs accepteront de reconnaître ». 1991.. différents travaux insistent sur la nécessité d’élaborer des procédures et un code de déontologie de l’expertise (voir par exemple Hermitte. 2000). rapports de domination et sources de conflit » (Roqueplo.220 . Voir aussi à ce sujet Marie-Angèle Hermitte. © P. mais sur toutes les étapes de construction. L’opposition entre tenants d’une approche plutôt wébérienne (Le savant et le politique) et promoteurs du forum hybride semble devoir être dépassée : si toutes les réflexions reconnaissent que l’expertise ne se contente jamais de définir des faits « objectifs » mais contribue. selon Pierre-Benoît Joly.42. posant le problème crucial de la responsabilité juridique correspondant à tel ou tel niveau de connaissance scientifique1.31/01/2012 22h28. et les procédures doivent assurer sa transparence et son indépendance..

tendant à redéfinir la confiance que cette dernière peut accorder à la première. Il semble que cela soit bien finalement une tendance à la réappropriation politique des savoirs scientifiques dont témoignent le développement du principe de précaution et les recherches d’un « modèle procédural » d’expertise. politique et société. © P.220 . Esquisse d’une philosophie de la précaution. ainsi que la réflexion sur la création d’une norme AFNOR sur la qualité de l’expertise.42.182 Céline Granjou fond d’objectivation de la justification des prises de décision » : « Il s’y joue en définitive une partie essentielle pour la justesse. d’une façon schématique.31/01/2012 22h28. tant sociale que physique.83.fr BIBLIOGRAPHIE Beck Ulrich.cairn. Les experts sont formels (dirigé par Jacques Theys et Bernard Kalaora). Autrement.. Voir l’organisation des comités d’expert à l’AFSSA (Agence française de sécurité sanitaire et alimentaire). La problématique de l’expertise constitue ainsi le nœud d’un nouveau « cadrage » des relations entre science. comme entre les différents acteurs eux-mêmes. en cours de réalisation ou à entreprendre. non-humains : morale d’une coexistence. 1997. rue Cujas 75005 Paris granjou. 1992. Risk Society. Paris. Paris. Des différentes formes de démocratie technique.83. London.cairn. Towards a New Modernity. de l’action. Le retour du malin génie. les objets ou les installations techniques. Éditions MSHINRA.U...info .celine@freesbe. Callon Michel. 1998. 2.164.220 . Ewald François. 1992. il s’agit de recréer une confiance entre les citoyens et les institutions en réglementant le fonctionnement de cette expertise pour faire preuve d’une qualité de la démarche scientifique2. Si. Annales des mines : responsabilité et environnement.U. Humains.Paris 5 Département de sociologie GEPECS 12. ces connaissances ne seront plus produites et utilisées selon les mêmes règles du jeu. face à la multiplication de comités d’experts sur divers sujets. Ainsi. 1.164. afin d’instituer de nouveaux « systèmes de confiance »1 entre les consommateurs et les produits. Document téléchargé depuis www. Callon Michel et Rip Arie.42. no 9. » CONCLUSION Université René-Descartes .info . la société a besoin de connaissances scientifiques pour faire face aux risques générés par des activités scientifiques. © P.F.F. Le développement récent d’une multitude d’approches et de travaux témoigne de la convergence vers l’idée de réformes de la fonction et du statut des savoirs scientifiques.31/01/2012 22h28. La Terre outragée.. Citation d’un entretien. Le principe de précaution dans la conduite des affaires humaines. . Sage. à la mise en place d’agences publiques d’expertise. très concrètement. Document téléchargé depuis www.

Lascoumes Pierre. Justices.cairn.83.U.cairn. L’innovation controversée : le débat public sur les OGM en France. 1996. Kréziak Dominique. op.Expertise et politique 183 Document téléchargé depuis www. La civilisation du risque. La société vulnérable (dirigé par Jacques Theys et Jean-Louis Fabiani). Wynne Brian. Les experts sont formels. Godard Olivier. cit. Le Seuil. Setbon Michel.. Entre savoir et décision : l’expertise scientifique. 2000. Joly Pierre-Benoît. Gilbert Claude et Bourdeaux Isabelle. Paris. Controverses. indéterminations et contrôle social de la technologie.31/01/2012 22h28. op. L’ambivalence de la précaution et la transformation des rapports entre science et décision. La Terre outragée. Le Seuil. Centre de prospective de veille scientifique. ignorance utile. Paris. La Terre outragée. 1997 b.31/01/2012 22h28. 2. Paris. Habermas Jürgen. no 21. Tchernobyl : la montée de l’expertise. CNRS. 1973. Moatti Jean-Paul. La société vulnérable. L’Année sociologique. La Terre outragée. La société vulnérable. Presses de l’ENS. La Terre outragée. et Ravetz J. La précaution comme anticipation des risques résiduels et hybridation de la responsabilité. La technique et la science comme « idéologie » [éd. Paris. © P. cit. L’expertise scientifique à destination politique. Fayard. juin 2000. Paris. cit. séminaire du programme « Risques collectifs et situations de crise ». La Terre outragée. Paris. dix ans après le colloque d’Arc-et-Senans ?. Les experts sont formels. orig.220 . Scènes et épisodes de l’expertise économique autour du changement climatique planétaire. Le principe de précaution dans la conduite des affaires humaines. Hermitte Marie-Angèle. Le sang et le droit. op. Grenoble (première séance en 1994). Rivasi Michèle. no 8. 1977. Éditions MSH-INRA. Theys Jacques.42. Lagadec Patrick. op. Paris.. L’idéologie de/dans la science. Les experts sont formels. science et société ». Ewald François. Revue française des affaires sociales. réflexions sur l’organisation et la responsabilité des experts. no 46. L’évaluation formalisée et la gestion des risques technologiques : entre connaissance et légitimation. . Roqueplo Philippe.220 . Theys Jacques et Kalaora Bernard. Le principe de précaution en questions. Quand la science réinvente l’environnement. L’expertise scientifique : consensus ou conflit ?.U. 1981. Expertise et contre-pouvoir. Paris. Roqueplo Philippe. Social Studies of Science. 1987.42. no 3-4.info . cit. Les experts sont formels. Lévy-Leblond Jean-Marc. Jasanoff Sheila. 1996. Funtowicz S. Assouline Gérald. Marris Claire et Roy Alexis. Lemarié Juliette. 2001. 1987. Gallimard. Catastrophes technologiques et responsabilité sociale. Lochard Jacques.. cit. Theys Jacques. 1999. no 1. Hermitte Marie-Angèle. Joly Pierre-Benoît. Éditions de l’INRA. 1997. rapport du CRIDE. L’expertise. Les experts sont formels. Le principe de précaution dans la conduite des affaires humaines. 1996. Mandrillon Marie-Hélène. colloque « Environnement. 1997 a.F. cit. 1997.164.info . no 17. op.83. O. op. cit. une illusion nécessaire.. expertise.. op. cit. Les experts sont formels. Quels changements dans les relations entre science et expertise. Mégie Gérard. Connaissance utile.. Revue française des affaires sociales. Paris. La Terre outragée. Besoin d’expertise et quête d’une légitimité nouvelle : Quelles procédures pour réguler l’expertise scientifique ?. 1997. L’esprit de sel.164. L’expert contre le citoyen ? Le cas de l’environnement. Leçons du nucléaire et de quelques autres cas au Royaume-Uni.F. op. Contested boundaries in policy-relevant science. Annales des mines : responsabilité et environnement. Lévy-Leblond Jean-Marc. 1968]. Document téléchargé depuis www. Godard Olivier. R. 1981. Le Seuil. © P. Mais ta physique ?.

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