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BERLIN, CAPITALE IMPROBABLE

D’UNE NOUVELLE TEUTONIE…
Si, à l'exemple des guides qui souhaitent satisfaire toutes les curiosités touristiques, l'expression
"ville de contraste" est presque éculée, c'est pourtant le qualificatif qui convient le mieux à la ville
de Berlin.
Lorsque l'on débarque du train ou du bus
à la gare du jardin zoologique, on est
frappé par la banalité des lieux. Si ce
n'était la présence des ruines de la tour de
l'église dédié à l'empereur Guillaume Ier,
juxtaposition d'une dent creuse et d'un
bâton de rouge à lèvre devenue le
symbole de Berlin et conservée pour
témoigner de l'horreur de la guerre, la
largeur des avenues abondamment
arborées et parcourues par des cyclistes
suréquipés et des vélos-taxis aux allures
futuristes et les amateurs de football
agitant des drapeaux dans un concert
tonitruant de klaxons de voitures, si ce
n'était tout cela, l'Europa-Center et
l'avenue commerçante Tauentzienstrasse
menant au grand magasin KaDeWe
seraient d'une banalité désespérante.

Mais Berlin est une ville qui se mérite. Et ce quartier est à l'image de la ville... En le parcourant
un peu plus tard en véritable curieux, vous y serez surpris par la juxtaposition d'images
hétéroclites et la richesse des contrastes architecturaux et sociaux qui témoignent de l'absorption
par cette capitale "introuvable" de toutes les incongruités contemporaines de sa dyslexie
urbanistique.

Ici, on ne peut s'empêcher de penser aux
"Cités obscures" de François Schuiten, ce
célèbre "urbatecte" surréaliste qui publie
ses planches aux éditions Casterman: les
immeubles insipides des années 60 se
juxtaposent aux structures métalliques des
transports aériens, les aubettes populaires
de la gare aux maisons et jardins
bourgeois de la Fasanenstrasse et les
immeubles exotico-rococo du jardin
zoologique à la tour post-moderniste du
Kant-Dreieck, œuvre de l'architecte Josef
Paul Kleihues, couronnée d'une girouette
de 18 mètres de haut, véritable crête de
coq placée là avec ostentation en
hommage à Joséphine Baker...

C'est la croisière en bateau sur la Spree et
le Landwehrkanal qui confirmera le mieux cette première impression en vous menant du château
baroque de Charlottenburg, au pont néo-gothique Oberbaumbrücke sur la Spree et aux statues
gigantesques de trois lutteurs de métal se reflétant dans les eaux d'un lac où passe une vieille
péniche à vapeur et où se mire un hydravion jaune prêt à prendre son envol.

Entre temps, vous aurez navigué devant d’anciennes friches industrielles rénovées, de beaux
quartiers résidentiels, de clinquants immeubles administratifs et de sinistres bâtiments d'avant ou
d'après-guerre, le nouveau parlement et la coupole futuriste du Reichtag rénové, les lourds et
massifs édifices de l'île des musées partiellement fermés pour cause de rénovation et la
dégoulinante coupole néo-baroque de la cathédrale, la sphère de béton et de métal supportant les
antennes de la Fernsehturm ainsi que le quartier St-Nicolas reconstruit plus vrai que nature dans
un style que n'aurait pas dédaigné Walt Disney.
Au retour, votre bateau passera sous les structures métalliques art déco de la station de métro
Hallesches Tor, le vieux coucou américain suspendu à une esquisse de façade du futur musée des
transports et des techniques, un pont de métro pénétrant avec insolence par le porche d'entrée
d'un vaste immeuble, l'ombre immense des grandes arches administratives fermant le nouveau
quartier de la Potsdamerplatz, le vaisseau de verre et de métal noir conçu en 1963 par Mies van
der Rohe sur le Kulturforum et enfin, avant l'accostage, sous la façade immaculée du Bauhaus-
Archiv, autre vitrine d'un mouvement en son temps novateur.

Déjà, vous serez étonné. Et pourtant, vous
ne serez pas au bout de vos surprises!
Prenez le métro, renommé pour son
efficacité, et allez voir aussi la célèbre
porte de Brandebourg dont notre arche du
Cinquantenaire n'a pas à pâlir, la Colonne
de la Victoire, perdue au milieu du
Tiergarten et minuscule au milieu de son
rond-point, les bâtiments historiques
d'Unter den Linden, peu dignes d'intérêts,
défigurés par les canalisations roses et
bleues qui surplombent le chantier
s'étirant tout au long de l'avenue, les
coupoles de la place de l'Académie
disparaissant au milieu d'une forêt de
gradins métalliques disposés pour un
spectacle, les rues barrées et les
immeubles en démolition éparpillés
partout dans le Berlin en devenir...

Et malgré tout cela, vous serez cependant étonné par les zig-zag métalliques du Musée Juif
nouvellement construit par Günter Schneider, par la chaleur des façades rouges de la place dédiée
à Marlène Dietrich dans le quartier de la Potsdamerplatz et surtout par le gigantesque parapluie
blanc qui couvre les immeubles du Sony Center, œuvre des architectes Helmut Jahn et Philip
Castillo et surtout la coupole futuriste du Reichtag, rénové par Norman Foster, lieu symbolique par
excellence du nouveau Berlin.

En parfait touriste, n'oubliez pas non plus
de jeter un coup d'œil aux musées
berlinois. Malgré une présentation parfois
un peu démodée et un cadre désuet, il
n'en reste pas moins vrai qu'il y a dans ces
musées berlinois des collections à faire
pâlir d'envie les plus grands musées du
monde, depuis la fameuse tête de Néfertiti
jusqu'au monuments reconstitués dans le
Musée de Pergamme en passant par les
trésors découverts à Troie par Schliemann
et les peintures romantiques de Caspar
David Friedrich. Si vous avez encore du
courage, allez faire un tour dans le parc du
château de Charlottenburg dont la façade
baroque jaune pastel cache de
nombreuses salles d'exposition et des
appartements au lourd mobilier d'une
esthétique aujourd'hui peu convainquante.

Car Berlin, c'est tout cela: un musée à ciel ouvert du Troisième Millénaire, au visage défiguré,
unique et contrasté, une allégorie bâtie de puissances totalitaires, une trace des pouvoirs déchus,
un rideau de deuil de l'horreur et de l'utopie, une façade ravalée des drames, un miroir pour les
rêves. C'est un amalgame d'empires, d'années folles, de Bauhaus, de Troisième Reich, de RDA,
de futurisme, d'utopies modernes et post-modernes, le tout rassemblé dans un contexte
hétérogène et distendu. C'est une juxtaposition surréaliste d'immeubles prussiens stricts et
colorés, de bâtiments d'avant-guerre criblés de balles, de parcs immenses redevenus bois
sauvages, d'étendues trouées d'espaces vacants et désolés, de monuments modernes se dressant
dans leur solitude, de grands chantiers ouverts sur des lendemains meilleurs et de lieux où se
côtoient le deuil et le mémoire. Ce n'est finalement qu'un vieux patchwork troué, rapiécé avec
des morceaux de textiles en nouvelles fibres synthétiques...

C'est au siècle des Lumières que
l'urbanisme de Berlin connut un essor qui
fit d'elle l'une des plus grandes métropole
européenne qui finira par couvrir près de
huit fois la superficie de l'agglomération
parisienne.

Hans Stimman, s'exprimant dans son
"Planwerk Innenstadt", fut le premier
urbaniste planificateur de la ville. C'est lui
qui fut à l'origine du style berlino-prussien
de ses bâtiments anciens dont l'enveloppe
massive et basse, d'une hauteur imposée
de 22 mètres, devait être enveloppée de
façades en pierre naturelle, percée
d'ouvertures régulières.

Avant la première guerre mondiale, Berlin,
seule ville allemande sans véritable passé architectural ancien, avait l'aspect d'une ville militaire
prussienne dont les façades colorées de tons pastels ocre, rose et bleu ne pouvaient rien enlever
à son austérité, à sa froideur et à sa rigidité peut-être due à la présence entre ses murs de
nombreux juifs et descendants des huguenots.

Ces bâtiments prussiens allaient ensuite être recouverts des ombres noires de la révolution
industrielle qui allait transformer la capitale en ville d'effroi, à l'odeur de goudron et de fumées.
Berlin allait en effet alors connaître la plus forte concentration ouvrière de toute l'Allemagne. A la
création de nouveaux quartiers prolétaires allait s'adjoindre le casernement des soldats dans des
anciens immeubles, juxtaposant ainsi les îlots sinistres, lugubres, misérables et surpeuplés. Cette
situation explique sans doute la transformation de Berlin en véritable forteresse du Parti
Communiste allemand où le Troisième Reich hésitera longtemps à pénétrer.

Après 1870, Berlin devint capitale du
Reich: de ville militaire, elle acquiert la
réputation d'être aussi une ville
provinciale. La ville s'étend jusqu'à la
campagne suite à la construction de
quartiers de nouveaux riches,
principalement à l'Ouest. Elle est en fait
constituée de villes juxtaposées aux
contrastes sociaux importants.

Après la première guerre mondiale, Berlin
devint, sous la république de Weimar, une
importante métropole culturelle et
artistique d'avant-garde avant que les
Nazis ne détruisent les vieux quartiers
historiques de l'Est afin d'y organiser les
parades de chars dans les grandes artères
nouvellement créées.

La guerre et la ruine imprimèrent ensuite la mémoire de la ville dans la pierre en y laissant les
traces des balles et des bombardements, devenues invisibles dans les autres villes allemandes.
Berlin devint ainsi une ville de ruine portant le deuil de l'histoire.

Le style réaliste socialiste des années 50 marqua ensuite la ville à l'Est, notamment par la
destruction complète de l'Alexanderplatz pendant qu'à l'Ouest, les destructions étaient opérées
par soucis de rentabilité. La froideur des quartiers neufs de la RDA, due à la médiocrité de leur
architecture, se juxtaposa aux constructions neuves de l'Ouest dont certaines, sous l'impulsion
d'une vie artistique très féconde, peignirent leurs façades de l'ombre des immeubles précédents
et témoignèrent ainsi de la mémoire des lieux disparus.

Lors de l'érection du mur, la ville fut
recouverte d'une nouvelle chape de
tristesse. Ceux qui l'aimaient choisirent de
continuer à y vivre et, par une sorte de
masochisme, décidèrent d'établir un no
man's land autour de cette frontière de la
honte en rasant toutes les constructions
qui la voisinaient à l'Ouest et en
établissant à l'Est une barrières de
bâtiments sinistrement murés et
d'immeubles rébarbatifs à vocation
administrative.

La disparition du mur laissera un grand
vide ouvert à toutes les promesses, une
juxtaposition de tissus morts ou paralysés
avec des tissus vivants actifs qui donnent
à la ville son caractère si particulier. Au
nom de la reconquête de la mémoire et dans l'euphorie de la réunification, on luttera violemment,
dans les quartiers turcs du Kreutzberg, contre la démolition des vieux immeubles, on tracera sur
le sol un large trait rouge marquant l'emplacement du mur de la honte disparu, on emballera de
toile de bâche le Reichstag promis à la rénovation, on reconstruira en trompe-l'œil la façade du
château des Hohenzollern peinte sur une toile géante et on édifiera, à l'emplacement du bunker
d'Hitler, l'utopie architecturale et urbanistique post-moderniste du nouveau millénaire,
témoignage de la démesure des grands projets institutionnels de l'Allemagne nouvelle.

La nouvelle capitale allemande est
déchirée entre deux objectifs
contradictoires: se donner une image de
vraie capitale et assurer un
développement économique rapide. Elle
manque en effet d'une véritable vision
unifiée. Que garder de l'histoire
prussienne, hitlérienne ou communiste de
la ville, histoire à l'image sinistre et
négative? Comment construire une vision
à plus long terme du rôle de l'Allemagne
et de sa capitale dans une Europe qui
s'étend de plus en plus à l'Est? Comment
définir cette vision qui dépasserait
l'urgence des prochaines années?

La ville hésite entre le conformisme de la
vieille formule imposant le block comme
module de base à la reconstruction de la ville et l'appel des expériences conceptuelles
déconstructivistes les plus radicales, entre un style traditionnel légitimé dans la tradition et une
architecture plus démocratique, plus actuelle ou même avant-gardiste par rapport à un style plus
berlinois que berlinois et que certains nomment déjà la "Nouvelle Teutonie"...