L'entomologie admirative de Jean-Henri Fabre

L’Entomologie admiratrice de Jean-Henri Fabre

Comme François de Sales ou Fontenelle, adeptes à faire aimer Dieu ou la raison, Fabre se propose de faire connaître, mais en les rendant aimables, les insectes, de « faire aimer cette histoire naturelle » (1). Son magnum opus, Souvenirs entomologiques, le recueil de tant d’années d’observations, est l’œuvre de l’apologiste et du panégyriste autant ou plus que celle de l’homme de science. Certes, il croit à la science comme on y croyait au dix-neuvième siècle, mais ce qui continue a fasciner, c’est ce qu’il fait oublier en faveur de ce qu’il aime : sa manière, son style, les modalités d’un discours. Avec l’éloignement des années, ce n’est plus l’insecte montré du bout du doigt, mais l’entomologiste ensemble avec son insecte qui tombent sous notre regard. Ce n’est pas exclusivement cet objet scientifique, l’insecte en soi, qui nous l’intéresse, mais aussi tel mot de Provençal, telle anecdote, telle randonnée sous le soleil ardent aux environs de Sérignon, la présence même de ce savant amoureux de l’insecte. Ce texte en dix volumes des Souvenirs entomologiques nous convie à la promenade avec son auteur. Car l’insecte fabrien n’est pas sans date ni lieu dans la chronique séculaire de l’étonnement de l’homme devant les bêtes : les combats héroïques de ses hyménoptères sont désormais inscrits dans un gisement langagier qui est bien du dix-neuvième siècle français. Comment cerner la spécificité de ce discours ? Sous l’apparence d’une bonhomie sans détours, n’y a-t-il pas une multiplicité de références en équilibre ? En démêlant l’écheveau culturel et stylistique qui nourrit son texte, nous croyons repérer un moment extrême de l’humanisme pieux du dix-neuvième siècle, encore capable de contenir ces

exigences parfois contraires : connaissance scientifique de la nature et contemplation amoureuse des mystères de la création.

I. Jeux périphrastiques. L’entomologiste américain Edwin Way Teale note qu’un des traits remarquables de l’ecriture de Fabre, c’est « his ability to make the repulsive interesting » (2). Ceci à propos des nécrophores, mais commentaire qui vaut aussi pour les scarabées, rouleurs de bouse. Le coléoptère vidangeur porte des épithètes de rechange d’une richesse inépuisable : c’est un « manipulateur de fiente », « un géotrupe », « bousier » (I, 3-11), « rouleur de pilule », « pilulaire nain » ; et ce « Sisyphe » roule devant lui son « pacage du soir », sa « pilule », « pain », « mie », « croûte », « gâteau », « la dot d’une larve », la « tourte de festin », la « manne », la « gentille poire ». Signalons la présence de termes de boulangerie et de friandise qui, par sympathie, évoquent la signification nutritive de l’excrément du point de vue du scarabée sacré. Quant aux nécrophores, ces « préposés à la hygiène des champs » paraissent d’abord dans leur milieu de prédilection, sous le cadavre pourrissant d’une taupe. Dans le cadre d’une petite narration, leur apparition compose une scène grouillante d’activité qui rappelle « La Charogne » de Baudelaire. L’horreur de ce laboratoire est une belle chose pour qui sait voir et méditer. Surmontons notre dégoût ; relevons du pied l’immonde détritus. Quel grouillement là-dessous, quel tumulte de travailleurs affairés ! Les Silphes, à larges et sombres élytres de deuil, fuient éperdus, se blottissent dans les fissures du sol ; les Saprins, ébène polie où miroite le soleil, trottinent à la hâte,

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désertent le chantier ; les Dermestes, dont l’un porte pèlerine fauve mouchetée de noir, essayent de s’envoler, mais, ivres de sanie, culbutent et montrent la blancheur immaculée de leur ventre, contraste violent avec l’obscurité de leur costume. (VI, 120) Devant cette nature inerte qui fait l’objet des sciences naturelles, déjà se dessinent deux astuces littéraires. Premièrement, comme nous venons de le constater, par un jeu de synonymes est créé du « bougé » dans l’esquisse du sujet. Mais maintenant l’élément proprement narratif intervient. La taupe esquissée est « devant nous », ou « à nos pieds ». Nous, narrateur et observateur, nous intervenons, nous la retournons du pied, et plus tard nous reprenons notre chemin. Les souvenirs entomologiques ne se détachent pas du passé sans emporter un peu de soleil du Midi, un mot du paysan qui s’étonne de ce vieillard immobilisé scrutant une fourmilière, ou le regard émerveillé des enfants du village, ravis d’entendre l’offre d’un franc pour chaque larve trouvée. Tous ces éléments s’enchaînent dans un petit récit qui a souvent pour cadre une promenade.

La promenade. Ou bien elle commande le début du chapitre (par exemple, dans « Le scarabée sacré », I, 1 ; ou « Les acridiens », V, 267), ou bien elle intervient plus tard, pour relancer le mouvement du texte qui prenait sa source dans une généralité philosophique, la description d’un insecte ou d’un habitat. Souvent le narrateur est accompagné d’un ou de plusieurs de ses enfants. L’enfant a une curiosité naturelle, et on peut supposer que ses yeux distinguent bien des détails que le vieillard ne voit plus dans ses dernières années. Au fur et à mesure que paraissent les tomes successifs des Souvenirs, les allusions à sa vue

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baissante se multiplient. Par exemple : « Mes trois enfants, joie de mes vieux jours, me prêtent la subtile vue de leur jeune âge. Sans leur aide, je renoncerais à la chasse que je me propose de faire sur les confins de l’invisible » (IX, 396). Dans la préface de l’édition définitive des Souvenirs, rédigée en 1909, Fabre (qui a 88 ans) mentionne encore l’affaiblissement de sa vue comme empêchement à la continuation de son travail. C’est la vue, l’observation directe, qui médiatise tout le travail de ce champion de l’insecte. Quant aux « vues de l’esprit », quant a la théorie, ce travailleur solitaire au fond de sa province en était profondément méfiant.

Rejet du « Transformisme ». Fabre n’avait pas de dispositions pour le travail en équipe, ni pour les communications entre collègues et savants qui caractérisent l’entreprise scientifique moderne. Pasteur lui rend visite, Darwin lui envoie son Origin of Species et lui demande de faire certaines expériences sur des hyménoptères, mais le grand observateur ne lit probablement que quelques pages de Darwin et il rejette le « transformisme », dont il ne semble avoir acquis qu’une notion assez floue. Quelques observations sur la logique interne de son refus nous aideront à préciser le profil de cet empiriste intransigeant. Il ne cesse d’insister sur la « tâche infinie » de la connaissance. Sa passion est continue. Le « feu sacré » n’a pas diminué (VI, 62). Il ne faut pas céder à une impatience philosophique qui prétendrait résoudre le mystère des origines : « Si l’on a vraiment un peu de feu sacré dans les veines, on reste écolier toute sa vie » (VII, 3). En fait, cette passion est celle du vulgarisateur au sens le plus élevé. (« …le seul désir qui ne m’ait jamais fait faillite, le désir d’apprendre et de communiquer après mon peu de savoir à d’autres » IX,

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170.) A l’encontre de l’ascendant de son temps, l’aspect de l’univers qui s’impose à son esprit n’est pas le changement (le progrès de l’homme, l’évolution des espèces) mais la continuité (rigidité et permanence des instincts, caractère absolu du mystère des origines). Dans « le minotaure typhée—la morale » (X, 61-73) Fabre nous laisse entrevoir la logique intime de sa vision du monde. La théorie de l’évolution est « réfutée » sommairement, mais rien n’est offert à sa place. Son refus désigne un sanctuaire inviolable, trouble la sérénité scientiste, problématise le positivisme de l’époque. Cela n’explique rien. D’accord, mais savoir ignorer donne du moins équilibre stable et repos à notre inquiète curiosité. Nous touchons à la falaise de l’inconnaissable. Sur cette falaise devrait se graver ce que le Dante met sur la porte de son Enfer : Lasciate ogni speranza. Oui, nous tous qui, escaladant l’atome, nous figurons monter à l’assaut de l’univers, laissons ici l’espérance. Le sanctuaire des origines ne s’ouvrira pas. (X, 68.) Pour cet observateur méticuleux, la conjonction entre la théorie et le monde vécu, ou entre les « faits » et les mathématiques paraît impossible. « L’exacte réalité » dit-il dans un chapitre polémique intitulé « Une piqûre au transformisme », « échappe à la théorie » (III, 327) Sa confiance est « ébranlée en cette histoire naturelle qui répudie la nature et donne à des vues idéales le pas sur la réalité des faits. » Il s’embrouille. L’éloquent chroniqueur des mœurs des bêtes s’explique mal sur ce point. Indication d’un moment important, le texte fléchit. Qu’est-ce qui est un jeu ? Il faut interroger l’ensemble de la formation historique représenté pour lui par « le Transformisme », auquel s’oppose ce solitaire.

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Les scientifiques barbares Le dix-neuvième siècle n’a pas inventé la prose scientifique, mais de là date un nouveau public, qui est tolérant, voire friand de mots savants. La vogue est aux sciences naturelles : Michelet écrit des opuscules poétiques intitulés L’Oiseau et L’Insecte (en 1856 et 1857). « Si le sujet est de l’ordre des sciences naturelles, » écrit Fabre, « l’intérêt est presque toujours assuré » (IX, 182-183). Il parle en connaissance de cause, ayant publié maints volumes sur l’astronomie, la botanique, et la géologie. Mais il écrit en humaniste, en gentleman. Si je dis : « Baptiste, donne-moi mes pantoufles, » je m’exprime dans un langage clair, peu riche de variantes. Je sais très bien ce que je dis et ma parole est comprise. D’aucuns prétendent, et ils sont nombreux, qu’en tout cette rudimentaire méthode est la meilleure. Ils parlent science avec leurs lecteurs, comme ils parleraient pantoufles avec Baptiste. Une syntaxe de Cafre ne les effarouche pas. (IX, 183) Parler science avec ses lecteurs était donc chose nouvelle à cette époque. Fabre accuse ces écrivains de rendre ainsi fastidieux la belle étude de la nature. « Les sangliers ont troublé l’eau claire des fontaines » s’exclame-t-il. Quant à moi, dit-il, « je m’abstiens de votre prose scientifique, qui trop souvent, hélas! semble empruntée à quelque idiome de Hurons » (II, 4). Fabre ne procède qu’avec mille précautions lorsqu’il introduit la spirale logarithmique de Bernouilli et le nombre irrationnel e pour parler de la géométrie d’une toile d’araignée. Mais sa réaction devant ces concordances entre la nature et les formules mathématiques surprend. Il les trouve encombrants, lourds, pénibles.

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Certes, nos méthodes d’investigation mathématique sont ingénieuses ; on ne saurait trop admirer les puissantes cervelles qui les ont inventées ; mais combien lentes et pénibles en face des moindres réalités ! Ne nous sera-t-il jamais donné de scruter le vrai de façon plus simple ? L’intelligence pourra-telle un jour se passer du lourd arsenal des formules ? Pourquoi pas ? (IX, 141) Mais de quelle vérité parle-t-il ? Une intuition directe des rapports géométriques, une appréhension immédiate de l’invisible, des essences platoniques ? Dans un des très rares passages ou l’entomologue fait allusion au surnaturel, à la fin de ce même chapitre sur la toile d’araignée, nous sommes renseignés. Rejetant une explication basée sur une hypothèse scientifique, Fabre conclut : Et cette géométrie universelle nous parle d’un Universel Géomètre, dont le divin compas a tout mesuré. Comme explication de la logarithmique de l’Ammonite et de l’Epeire, j’aime mieux cela que le Ver se tortillant le bout de la queue. Ce n’est peut-être pas bien conforme aux enseignements d’aujourd’hui, mais c’est d’une plus haute envolée. (IX, 141-142) Forcé de choisir entre une explication dans l’immanence qui lui déplaît et celle offerte par une longue tradition qui fait appel à une transcendance, il choisit celle-ci ; elle est « d’une plus haute en volée. » Le beau et le vrai seraient-ils donc incompatibles ? Dans le cas qui nous préoccupe le dilemme n’est pas parfaitement catégorique car Fabre n’est pas convaincu que la vérité soit du côté des Transformistes.

La logique d’un refus

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Peu à peu se dessinent les éléments contre lesquels réagit Fabre : un style scientifique « barbare », toutes les théories qui ne peuvent pas faire l’objet d’une observation directe, la laideur encombrante de l’appareil scientifique. C’est que l’observation et la communication des mœurs de l’insecte chez Fabre ne sont que l’extension d’une pratique. Fabre pratique une connaissance, il vit un savoir. Après avoir lu cette œuvre testamentaire d’une existence, on est en droit de se demander quelle contribution a fait son auteur pour résoudre « l’ardu problème de l’instinct » (II, 4) comme il se l’était proposé. N’a-t-il pas plutôt célébré un mystère ? Ne nous a-t-il pas rendu plus sensible à certaines merveilles, un peu comme Saint Augustin méditant le mystère du temps (Confessions, Ch. XI) ? Rien chez lui de cette précipitation à résoudre tous les problèmes, à en finir rapidement afin d’aller plus loin, à conquérir l’inconnu au nom de la science. Plutôt une attitude de délectation admirative qui, déjà, depuis longtemps, n’avait plus de place en sciences naturelles, et dont Walt Whitman s’est si fidèlement fait l’écho : Beginning my studies the first step pleased me so much, The mere fact of consciousness, these forms, the power of motion, The least insect or animal, the senses, eyesight, love, The first step I say awed me and pleas’d me so much, I have hardly gone and hardly wished to go any farther, But stop and loiter all the time to sing it in ecstatic songs. (Leaves of Grass, (VII) Rien non plus de la schématisation, ni de la coordination avec d’autres entreprises du même genre. Œuvre sui generis, car Fabre travaillait dans un isolement quasi-total. Certes,

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Pasteur et Darwin l’ont consulté, mais il était moins leur collaborateur qu’une ressource dont ils se sont servis au besoin.

Un équilibre perdu Le texte fabrien représente un équilibre entre les deux premiers éléments de la trinité de Victor Cousin: le vrai, le beau et bien. Il réalise momentanément cet idéal formulé par Ernest Renan, né, comme lui, en 1823. Disons sans crainte alors que, quoique le merveilleux de la fiction ait pu paraître nécessaire à la poésie, le merveilleux de la nature, une fois révélé dans toute sa splendeur, constituera une poésie mille fois plus sublime, une poésie qui sera la réalité même, et qui sera à la fois science et philosophie (3). Cet espoir conciliatoire se reflète dans les titres des biographies de Fabre du début du siècle : Fabre, poète de la sciences, et L’Homère des insectes, de C. V. Legros et E. Revel, respectivement. Si Fabre réalise un équilibre entre poésie et science, c’est grâce à cette intégrale d’une vie qu’on nomme « style ». Aux philosophes—à Bergson,(4) avec son « élan vital » sa « durée vécue » et sa « sympathie », à Husserl, qui élabore la notion de la « Lebenswelt » ou monde vital—de sauver la vie à la vie sur le plan conceptuel. Le texte fabrien conserve une plénitude et un équilibre qui surnagent aux schismes. Son secret, Fabre lui-même ne nous le laisse-t-il pas entrevoir ? La formule perdue de cet amalgame discursif serait à chercher à l’école communale : En ces temps lointains, il était de règle de faire précéder la science de quelques sérieuses études littéraires. Il fallait avoir fréquenté les bons esprits

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de l’antiquité, conversé avec Horace et Virgile, Théocrite et Platon, avant de toucher aux toxiques de la chimie, aux leviers de la mécanique. A ces préparatifs, les délicatesses de la pensée n’avaient qu’à gagner. Les exigences de la vie, toujours plus âpres à mesure que le progrès nous afflige de plus de besoins, ont changé tout cela. Foin du langage correct ; avant tout les affaires ! (IX, 182) Ce « foin » du langage correct continue à embaumer un refus que nous partageons. Ces textes, d’une science admirative en un équilibre précaire, zigzaguent entre l’espoir (gnostique) et l’espérance.

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Notes : 1. Jean-Henri Fabre, Souvenirs entomologiques/Etudes sur l’instinct et les Mœurs des Insectes, édition définitive illustrée, Paris, Delagrave, 1920, vol. I, p. 4. Toute référence à cet ouvrage sera insérée dans le texte, avec l’indication du volume en chiffre romain, de la page en chiffre arabe.

2.

Edwin Way Teale, The Insect World of J. Henri Fabre, Harper & Row, New York, 1981 (Réimpression de Dodd, Mead & Co., 1949), p. 232.

3.

Ernest Renan, Avenir de la science, V., (ed. Calmann-Lévy), écrit en 1848, publié pour la première fois en 1890.

4.

Cf. Henri Bergson, Œuvres, PUF, 1970, p. 641 et seq. Bergson cite plusieurs textes de Fabre, surtout quand il s’agit d’expliquer comment les Hyménoptères paralysuers savent précisément où piquer la chenille afin d’atteindre les centres nerveux sans tuer la proie. Il met en contraste la démarche intelligente, qui s’appuie sur du représenté, et « l’intuitive, » qui saisit directement le vécu. Cette interprétation des données de Fabre, parue en 1907 dans l’Evolution créatrice, n’a pas pu influencer le travail du vieux entomologue, qui a publié son dernier tome des Souvenirs entomologiques la même année.

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