Aux chemins silencieux

Du même auteur : Le Chemin, c’est le chemin, essai, autoédition, 2001 Cheminements, essai, autoédition, 2006. La Voix sur le Chemin, Pierre Halmape, essai, autoédition, 2009

pierre.haller@laposte.net Auto-édition 2012 ISBN : 978-2-9527643-2-2

Avant-Propos
« Chemin de traverse » est mon quatrième ouvrage rassemblant, au cours du temps qui avance, des écrits sur mes thèmes de réflexion. « Le Chemin, c’est le Chemin » a été édité en 2001, « Cheminements » en 2006, « La voix sur le Chemin » en 2009. Ces trois derniers ouvrages ont été l’objet d’auto-édition en quelques dizaines d’exemplaires, le plus souvent offerts à des amis. Ceux-ci m’ont fait la gentillesse de dire parfois qu’ils sont « intéressants ». « La Voix sur le Chemin » a été mis sur Internet, http://www.scribd.com/doc/13606999/La-Voix-Sur-LeChemin où apparemment quelques milliers d’internautes l’ont au moins vu. Je n’ai pas fait beaucoup d’autres efforts pour entrer dans le microcosme de la diffusion des livres. Les textes du présent ouvrage sont repris de mon blog http://halmape.wordpress.com/ tenu depuis juillet 2009. Comme on le voit, le thème du Chemin est récurrent, autant au sens propre qu’au sens figuré. J’ai pas mal marché sur les sentiers du monde. La randonnée pédestre est une métaphore du cheminement intérieur, tantôt avec un guide, tantôt sans. Pour revenir des pérégrinations et pouvoir repartir, il faut toujours trouver un juste compromis entre les sentiers battus et les terrae incognitae. De formation scientifique et technique (il y a des décennies de cela), je m’aventure à travers ces écrits au-

Avant-Propos delà des frontières des disciplines et des modes de pensée académiques, sans toutefois les renier. J’ai bien conscience que tous les sujets de réflexions, que chacun peut aborder, ont déjà été approfondis un jour ou l’autre dans quelque écrit par des spécialistes qui pourraient les réfuter. La masse des savoirs, que nous révèle la fréquentation des bibliothèques, des librairies ou d’Internet, pourrait nous inciter à renoncer à toute nouvelle recherche personnelle. On ne peut pas tout connaître de tout, mais c’est un devoir moral d’homme que d’essayer, avec ses moyens, de participer à l’intelligence du monde. Il faut sûrement trouver des compromis entre l’hyper-spécialiste qui sait tout de rien et l’hyper-généraliste qui ne sait rien de tout. N’ayant pas d’enjeu de carrière scientifique ou littéraire voire de notoriété, je m’autorise à conduire mes réflexions de nature scientifique et philosophique très librement. Je limite ainsi les carcans intellectuels, le jargon ou le « name dropping », qui sont souvent des passages obligés pour ceux qui ont des comptes à rendre aux institutions qui les nourrissent. Mes réflexions sont souvent formulées sur le mode conditionnel, ce qui les prive du prestige des certitudes, mais leur confère, je l’espère, de l’authenticité. Elles sont semées à tout vent. Peut-être alimenteront-elles les pensées d’autres personnes. Les chapitres sont en principe auto-portants. Certaines répétitions peuvent apparaître. Si ces réflexions ont trouvé un écho auprès de vous, je serais heureux que vous m’en fassiez part : pierre.haller@laposte.net Ermont – novembre 2011 4

Chapitre n° 1 Réel et Imaginaire de la Complexité
29 juillet 2009

Les professionnels des circuits électriques savent depuis longtemps que pour assurer le bon fonctionnement de leurs systèmes, il faut maintenir les énergies réactives aussi faibles que possible par rapport aux énergies actives. L’énergie réactive est celle, toutefois indispensable, servant à faire fonctionner le système. L’énergie dite active est celle utilisable à l’extérieur du système. Cette caractéristique des systèmes électriques est applicable à bien d’autres systèmes naturels et humains. La tendance fatale est la croissance de l’énergie réactive au détriment de l’énergie active. Les systèmes idéologiques, les Etats, les administrations, les entreprises, les associations, voire les individus sont exposés à cette menace d’investir une énergie réactive grandissante dans leur propre fonctionnement au détriment de leur apport utile à leur environnement. Il s’agit souvent de mauvaise organisation, de conflits internes ou de décrochage narcissique de la réalité. Si les pendules ne sont pas remises à l’heure à temps, les crises qui en résultent conduisent au collapse de ces systèmes.

Réel et Imaginaire de la Complexité

Il est intéressant de noter que le formalisme mathématique servant à rendre compte de ce phénomène d’énergies actives et réactives en électricité se modélise par l’utilisation des nombres complexes. Ceux-ci comportent une partie réelle (1, 2, 3, …) pour désigner l’énergie active et, pour l’énergie réactive, une partie imaginaire utilisant le nombre fictif (racine carrée de -1), que les bacheliers connaissent bien aujourd’hui. L’énergie réactive dépensée en interne dans un système relèverait en quelque sorte de son imaginaire, de son immatériel. Un autre exemple de structures fondées sur des nombres réels et imaginaires est donné par les images fractales. Celles-ci sont la représentation dans un espace de nombres réels, en x, et imaginaires, en y, d’algorithmes spécifiques. Les détails de ces algorithmes ne sont pas essentiels dans le propos développé ici. Il convient simplement de souligner que les zones fortement structurées de ces images (en clair sur la figure) correspondent à des valeurs bien limitées du couple (x,y). Ce paradigme fractal illustre le fait que les structures n’émergent et ne se maintiennent que dans certaines zones de fonctionnement données où l’imaginaire et le réel sont dans des rapports adéquats. Les phénomènes naturels et humains sont évidemment plus complexes que ces images à deux dimensions, mais il semble que leurs zones de fonctionnement se situent également dans des compositions particulières et pertinentes d’imaginaire et de réel : d’imaginaire tourné vers l’interne et de réel 6

Chemins de Traverses tourné vers l’extérieur. Sans imaginaire ou trop d’imaginaire, sans réel ou trop de réel ou bien encore avec des réels et des imaginaires déconnectés, les systèmes ne peuvent plus se structurer.

C’est ce qui cause la chute des idéologies, des empires et des bulles financières et sans doute aussi des individus. La crise actuelle du capitalisme est due à la création excessive de valeur fictive, en quelque sorte de fausse monnaie entièrement déconnectée de la réalité de biens réels. D’une manière générale, on peut d’ores et déjà se demander comment explosera l’univers purement virtuel qui se met en place à l’échelle mondiale par le biais d’Internet et de la mondialisation. La crise environnementale de la Terre a pour cause

7

Réel et Imaginaire de la Complexité générique cette énergie essentiellement réactive mise en œuvre par l’espèce humaine pour assurer sa propre survie. La plupart des efforts écologiques en cours depuis quelques décennies restent encore orientés vers cet imaginaire interne de l’humanité. Ne faudrait-il pas que l’espèce humaine s’interroge comment elle pourrait faire profiter la nature de ses talents cognitifs indépendamment de ses intérêts propres ? Le paradigme fractal semble indiquer que les modes de fonctionnement pertinents sont à rechercher dans l’affinement progressif des modes existants et non dans les excursions brutales et aléatoires vers le réel ou vers l’imaginaire.

8

Chapitre n° 2 Intimités
1ER AOUT 2009

La revue Etudes de juillet-août 2009 publie un article d’Eric Mangin, de la faculté de philosophie de l’université catholique de Lyon, intitulé « Maître Eckhart et l’expérience du détachement. Dire l’intime indicible ». Ce sujet rejoint celui de l’intimité traité il y a quelques temps déjà dans le cadre de mes cafés philo. J’avais conclu de ces discussions que l’intimité pourrait être représentée par une série de sphères emboîtées auxquelles nous donnons l’accès aux autres en fonction notre degré d’intimité avec eux. Il existe une sphère interne à laquelle chacun est seul à accéder et sans doute aussi une sphère ultime de l’inconscient. Pour Maître Eckhart (1260-1328), le fond de l’intime est Dieu, le Dieu indicible. « C’est à partir de ce fond le plus intime que tu dois opérer toutes tes œuvres, sans pourquoi », proclame-t-il dans un de ses sermons. Mais l’intime n’est pas le privé : « on n’est jamais seul dans l’intime », et « dans l’intime, nul n’est chez soi », rapporte Eric Mangin. La représentation de l’intimité par une géométrie de

Intimités sphères concentriques est réductrice et paradoxale : plus nous nous approchons du centre de notre propre intimité, plus nous touchons l’universel extérieur à nous. En nous isolant progressivement des autres nous rencontrons en nous ce que nous avons de commun avec eux. Dieu est sans doute le fond de l’intime, le centre ultime des structures mentales et matérielles de la création, en admettant qu’une telle représentation géométrique et « atomystique » soit pertinente. Maître Eckhart dit qu’il est indicible, car ce fond constitue un horizon inaccessible. Dieu est celui qui fait être. Mais en amont de ces profondeurs « atomystiques », nos sphères d’intimités privées se livrent à des jeux d’interactions avec les sphères publiques. Elles semblent communes au genre humain, voire au monde du vivant. Ce jeu consiste d’abord à ramener et à cacher dans la sphère privée un certain nombre de pulsions et besoins universellement inscrits dans la nature humaine et animale : sexualité, hygiène intime, fantasmes sexuels, de pouvoir, de domination, de nuisance, de violence, de mensonge, de concupiscence. Toutes les sociétés se structurent autour de ces pulsions intimes individuelles en les régulant par des us et coutumes, des codes moraux, des lois ou des punitions. Le langage courant est garant de la vertu de façade ; il comporte des expressions péjoratives et des stéréotypes stigmatisant cette la part sombre de notre humanité. Il est exigé que l’individu cache cette intimité, qui est obscène, c’est-à-dire à mettre hors scène. Mais la vertu n’existerait pas sans l’obscène, qui ne devrait pas se montrer. Curieusement la nature, pour la 10

Chemins de Traverses régulation de la sexualité animale, joue sur l’équilibre dynamique de l’attrait et de la répulsion par les cinq sens. Les organes sexuels sont proches des organes excréteurs. Les copulations sont accompagnées parfois de violences et de signes de domination. Les parades amoureuses sont constituées de désirs non-dits. Les religions chrétiennes en adoptant le symbole d’un homme crucifié, donc de la mort la plus atroce et sadique, jouent avec la face cachée de l’intimité avec un subtil mélange de compassion, d’horreur, d’intimidation, de jouissance, de désignation d’un bourreau fautif, de soulagement égoïste face au bouc émissaire sanguinolent. Selon le psychanalyste Patrick Declerck, dans Philosophie Magazine de juillet-août 2009 (p. 42): « La faillite dernière du christianisme (par delà son Grand-Guignol eschatologique) est de se révéler incapable de s’élever longtemps au-dessus de l’horizon éthique du génitosphinctérien.» Ce symbole de la croix a pourtant généré une des civilisations les plus créatrices de l’histoire de l’humanité. A mon (humble) avis, parce qu’il représente in fine le cri de révolte contre l’ordre établi par les zélotes de Dieu ou de César, même s’il a produit également ses zélotes. La diffusion mondiale par Internet de films pornographiques et violents ainsi que les informations quotidiennes révèlent l’universalité, avec certaines variations, des ces intimités cachées. Celles-ci sont largement mises à contribution par les systèmes de contrôle social. Les Etats s’arrogent le droit de violer les intimités : tortures, fouilles au corps par la police ou dans 11

Intimités les prisons, enfermement, embrigadement, fichage des citoyens, dont les dossiers médicaux, écoutes téléphoniques et suivi d’Internet, etc. Toutes ces pratiques sont, bien sûr, toujours mises en œuvre sous des prétextes vertueux par ceux qui les diligentent et par ceux qui les exécutent. La volonté de mainmise sur les intimités se réalise aussi à travers les institutions médicales, scolaires, religieuses, bancaires, fiscale, commerciales et notamment familiales. Les enquêtes sociologiques, quant à elles, cherchent à percer les secrets des intimités collectives, avec parfois des objectifs plus ou moins avouables de manipulation politique ou commerciale. Les comportements dictés par les intimités cachées sont violemment réprimés lorsqu’ils échappent au contrôle par les institutions. Les exécutants des basses œuvres du contrôle social sont, heureusement le plus souvent, très encadrés pour éviter les débordements zélés que leur dicterait la face sombre de leur intimité cachée. Toutefois, certains médias pointent régulièrement de tels débordements. Les bavures ne sont en général punies que lorsque les institutions sont publiquement mises en cause. Les institutions semblent également posséder des intimités inavouables. Le degré de civilisation d’un Etat devrait se mesurer à sa capacité de respecter les intimités des citoyens contre les faces obscurs des pouvoirs en place. Les sociétés, qui ont survécu, ont sélectionné dans leur évolution ces jeux plus ou moins subtils ou violents de cache-cache avec les intimités des individus. Leur bénéfice est globalement positif pour l’ordre dans les sociétés, même si bien des individus en paient le tribut 12

Chemins de Traverses sous forme de torture, de punition, d’exclusion, de mépris ou d’asservissement. Cet intime toujours prêt à s’ensauvager, qui structure le monde, est-ce le même que celui de Maître Eckhart, indicible à la quête de Dieu ?

13

Chapitre n° 3 Toxicité mentale
23 AOUT 2009

Il est bien connu que certaines plantes sont toxiques et d’autres comestibles. Certains animaux produisent du venin pour neutraliser leurs proies ou pour dissuader leurs prédateurs. Les déjections et les cadavres sont en général toxiques pour les espèces qui les ont produits, mais ils sont recyclés par des espèces qui s’en nourrissent. Après plusieurs étapes de recyclages, les mêmes atomes et molécules peuvent à nouveau servir de nourriture. La toxicité et la comestibilité sont deux stratégies sélectionnées par la nature qui paradoxalement contribuent à la survie de chaque espèce. Si tous les êtres vivants étaient entièrement comestibles ou entièrement toxiques aucune espèce n’aurait survécu et ne serait même pas développée. A priori chaque espèce est immunisée contre les poisons qu’elle secrète à condition qu’elle ne consomme pas directement ses propres déchets.

Toxicité mentale Je formule l’hypothèse qu’un jeu analogue de toxicité et de comestibilité sert à réguler les comportements psychologiques et sociaux des individus. Les processus mentaux qui absorbent des informations et des sensations, qui les traitent et en élaborent des nouvelles, produisent aussi des déchets. Ceux-ci affectent l’hygiène mentale des personnes et des sociétés. Ils s’empoisonnent eux-mêmes et les autres, créant ainsi une économie des nuisances psychologiques. Ces déchets mentaux génèrent des comportements agressifs, hystériques, auto-destructeurs, ou auto-punitifs. Certaines personnes apparaissent réellement toxiques, parfois à leur propre insu, pour leurs environnements familiaux, professionnels et relationnels en général. Parfois elles souffrent elles-mêmes de ne pouvoir évacuer leurs déchets mentaux. Tantôt elles espèrent les évacuer en les déversant sur leur entourage. Tantôt les agressions sont franches, très souvent elles sont sournoises au nom d’une norme sociale morale ou professionnelle. Se victimiser de façon récurrente est aussi une manière de se soulager du poids de ses déchets mentaux. Les sociétés trop chargées de leurs contradictions insolubles relatives au fossé entre les discours vertueux proclamés, d’ordre moral, religieux ou patriotique, et les réalités quotidiennes plus ou moins sordides finissent par inventer des ennemis et construisent des économies du mépris et de la haine, dont les citoyens ou les employés font les frais. Le devoir moral de chacun est de gérer ses propres déchets mentaux et de se protéger de ceux des autres. Gérer ses propres déchets mentaux pour éviter 16

Chemins de Traverses d’intoxiquer les autres et soi-même demande avant tout de prendre conscience de ce phénomène. Les codes moraux transmis par les religions, les codes civils ou les traditions constituent les bases du bien vivre ensemble. Les pratiques religieuses de prière et de méditation, les exercices physiques, certaines cures psychothérapiques, les relations policées, cordiales, amicales et amoureuses, les environnements paysagers harmonieux contribuent au bien-être intérieur et à l’évacuation les déchets mentaux. Mais il est parfois très difficile de se protéger des déchets mentaux venant de l’environnement relationnel, familial, professionnel ou sociétal. Certains de ces déchets ont la vie dure, ils traversent les âges et les générations. Des haines, des rancunes, des hontes, des victimisations ancestrales pourrissent la vie des individus et des sociétés. Mais ces tares constituent aussi les fonds de commerces d’autres. Peut-on y échapper ? Certainement pas toujours. Dans les cas extrêmes des guerres, les soldats peuvent se retrouver avec un pistolet de son propre camp dans le dos à devoir tirer en face sur un adversaire inconnu. Les déchets mentaux génèrent leur propre logique qui broie les individus. Dans la vie professionnelle à la base du gagnepain, les employés sont souvent obligés de supporter les harcèlements et les névroses de la hiérarchie et du système productiviste. Celles-ci peuvent se combattre par le dialogue, la ruse, la fuite ou l’action manu militari. Malheureusement l’origine des névroses dans l’échelle des commandements est souvent lointaine et inaccessible, à Wall Street ou dans un ministère.

17

Toxicité mentale Dans le milieu familial, les facteurs pathogènes sont souvent insidieux. La belle harmonie familiale ne semble exister que dans les contes et légendes et dans l’affichage social. Au cœur des familles se déroulent des luttes de pouvoir, des jalousies, des rancunes parfois inavouées. L’harmonie des couples résiste rarement à l’émoussement du désir sexuel, qui se transforme en rancune. Le désir de mort est proche de l’amour passion. De lents processus de déconstruction de l’autre se mettent en place afin qu’il (ou elle) ne puisse plus être désiré(e) par un tiers. Le couple peut se noyer dans ses déchets mentaux. Le divorce peut constituer une solution. Certains partenaires se laissent mourir, d’autres puisent leur force dans la volonté de survivre à l’autre. Les déchets mentaux familiaux ou sociétaux remontent à plusieurs générations. Les violences passées (guerres, esclavage, crimes, suicides, trahisons, abandons), marquent les mentalités consciemment ou inconsciemment sur plusieurs générations. Question de résilience.

18

Chapitre n° 4 Matière et Esprit
27 AOUT 2009

Les philosophes et les neurobiologistes n’en ont sans doute pas fini avec les controverses biophysiques et métaphysiques sur la nature et l’origine de l’esprit dans le corps. Il semble bien que la matière et l’esprit co-évoluent. Il faut les considérer comme deux faces d’une même réalité. La

Matière et Esprit matière est structurée et existe comme telle parce qu’elle comporte une part abstraite. La matière inanimée se structure selon des formes plus ou moins géométriques allant des plus simples aux plus complexes, et notamment celles de la géométrie fractale. Ces géométries se déploient de l’atome jusqu’au cosmos. La matière est aussi animée par des processus algorithmiques de composition et de décomposition, d’échanges d’énergie, de cycles à différentes échelles d’espace, de temps et d’organisation. La matière vivante constitue un des ordres de complexité croissante de la matière. Elle est animée des mêmes catégories de processus que la matière inerte : cycles de décomposition et de recomposition, échanges d’énergie, création de nouveaux algorithmes. L’esprit semble présent sous différentes formes spécifiques à tous les stades d’organisation de la matière. L’esprit humain, celui qui sous-tend les cultures individuelles et collectives, est nécessaire (et insuffisant ?) à faire fonctionner la macro-organisation sociale. L’esprit humain est parfois considéré comme le premier dans l’évolution à être capable de se penser lui-même, mais cela n’est pas sûr. Des formes d’auto-réflexion, c’està-dire de penser qu’on pense, sont une des caractéristiques essentielles des systèmes cognitifs. L’animal chasseur est capable de penser le comportement de ses futures proies. Le système immunitaire est capable de mémoriser d’anciennes attaques microbiennes et de réguler les équilibres des écosystèmes microbiens de l’organisme.

20

Chemins de Traverses La caractéristique principale d’un système cognitif est sa capacité de se représenter soi-même et le monde extérieur. Il est remarquable à cet égard que de connexions neuronales du cerveau soient en mesure de créer des images mentales du monde matériel qui fonctionnent comme celui-ci. Plus étonnant encore est que des objets mathématiques fonctionnent comme des objets physiques. En effet, la formule de la chute des corps (x=½gt 2), représente la trajectoire réelle avec une très bonne approximation. L’esprit semble ainsi pouvoir se développer sur divers substrats matériels et fonctionner selon des rationalités différentes allant des déterminismes complets, comme la chute des corps ou le mécanisme d’une horloge, jusqu’au libre arbitre humain. L’esprit se développe aussi sur des substrats abstraits. La science engendre la science, la connaissance produit d’autres connaissances. A tous les niveaux d’organisation, l’esprit et la matière fonctionnent avec des parts de déterminismes, de hasards et de libres arbitres. Chaque niveau d’organisation de la matière et de l’esprit est intégré et se développe dans un contexte d’un autre niveau qui le sollicite et le façonne en permanence.

21

Chapitre n° 5 Corps et Esprit
28 AOUT 2009

L’esprit habite tout le corps. Le cerveau ne gère pas seul l’ensemble des fonctions d’un organisme. Des processus cognitifs, avec des mécanismes spécifiques de saisie, de traitement et de restitution d’informations, sont à l’œuvre à différents niveaux d’organisation. Ces processus sont plus ou moins cloisonnés et autonomes mais non indépendants les uns des autres. Ils fonctionnent pour l’essentiel sans que les individus en aient conscience. Les métabolismes liés à l’assimilation de la nourriture ou le système immunitaire en sont des exemples. Ce ne sont pas de simples machines fonctionnant entièrement de manière déterministe, ils possèdent certaines caractéristiques de l’intelligence : apprentissage et libre arbitre. Leur mode d’action s’exerce à travers des processus chimiques et hormonaux qui sont des transmetteurs d’informations. Des formes de conscience émergent des centaines de milliards d’interactions entre des milliards d’éléments tels que les neurones au niveau du cerveau ou des molécules au niveau cellulaire. Il existe des niveaux inférieurs, intermédiaires et supérieurs aux cellules et aux organismes en termes de tailles et d’organisations. Les systèmes cognitifs sont imbriqués les uns dans les autres. Ils se

Corps et Esprit justifient les uns par rapport aux autres. Ils se codéveloppent. Les uns ne pourraient exister sans les autres. Ils entretiennent des rapports complexes du local au global des différents niveaux d’organisation. Par extrapolation du fonctionnement du cerveau, on pourrait conjecturer que les systèmes cognitifs procèdent de trois fonctionnalités essentielles : les mécanismes physico-chimiques, la raison et l’empathie. Il est remarquable que des mécanismes physico-chimiques puissent faire émerger des réalités virtuelles de représentation de leur environnement, basée sur la raison et l’empathie. Un système cognitif crée des modèles abstraits, s’appuyant sur des langages, qui fonctionnent semblablement à la matière. Ces représentations semblent toutefois toujours incomplètes et partielles. Il n’y a pas de raison a priori qu’un objet virtuel fonctionne exactement comme l’objet réel qu’il représente. Les composantes des systèmes cognitifs peuvent se résumer par les trois C (Corps, Cerveau, Cœur) qui sont des métaphores de la matière, de la raison et du désir ou encore du corps, de l’esprit et de l’âme. Ces trois instances interviennent dans la communication entre les niveaux cognitifs. Le développement du corps et du mental est tributaire du bon fonctionnement des mécanismes physiologiques et des rapports raisonnables et désirant entre la conscience, le corps et l’environnement social. Ce dernier constitue également un système cognitif en soi. Le débat philosophique et métaphysique sur les natures respectives du corps, de l’esprit et de l’âme est sans fin. Je conjecture qu’aucun des trois n’existe sans les deux autres à tous les niveaux d’organisation de la matière, des atomes jusqu’aux galaxies. L’homme, selon Blaise Pascal (162324

Chemins de Traverses 1662), est perdu au milieu d’infinis petits et grands. Sa conscience navigue aussi au milieu des consciences infinies reparties dans l’univers proche et lointain. La raison de la science et l’empathie de la spiritualité permettent peut-être de trouver une harmonie avec le cosmos qui plonge ses racines en nous.

25

Chapitre n° 6 Systémique mondiale
1ER SEPTEMBRE 2009

De même que les créatures monocellulaires ont fini par se rassembler en êtres pluricellulaires afin d’assurer de meilleures chances de survie et de prolifération, les humains se sont constitués en sociétés. Ce processus d’intégration de nombreux êtres particuliers dans un ensemble plus vaste est fondateur dans l’évolution de la matière inerte et du vivant. A chaque étage d’intégration, le tout est plus que la somme des parties. Les multiples interactions génèrent des entités nouvelles de nature différente des constituants. On parle d’émergence de propriétés nouvelles. Mais les propriétés des parties évoluent aussi en fonction de l’ensemble. Ainsi les cellules d’un organisme remplissent des fonctions spécifiques nécessaires à l’organisme entier, qui réciproquement assure leur pérennité. L’individu prend un rôle au sein de la société qui lui promet protection et subsistance. Les logiques de fonctionnement de la cellule de base et de l’organisme sont différentes, complémentaires et parfois antinomiques. En raison de la multiplicité des cellules de base constituant un organisme

Systémique mondiale vivant ou social, aucune cellule individuelle n’est indispensable à l’organisme. La réciproque est très rarement vraie. Chaque niveau d’organisation de la matière ne prend en compte le fonctionnement des niveaux inférieurs et supérieurs que dans un certain horizon. Pour survivre, l’individu lambda peut ignorer les détails des métabolismes de régulation dans son organisme ou ceux des institutions politiques de son pays. Mais pour la pérennité des organismes et des organisations, il faut bien qu’un certains nombre d’individus s’occupent de biologie ou de politique. Le relatif cloisonnement des logiques de fonctionnement des niveaux d’organisation semble avoir été sélectionné au cours de l’évolution et constitue certainement une nécessité afin d’assurer leur autonomie partielle. Chaque niveau a besoin d’un soi, d’une identité propre pour fonctionner et servir son environnement. Il en est de même pour les langues, les peuples, les cultures, les religions qui se développent par différentiation. Toutes les entités sont confrontées à des contraintes centripètes et centrifuges antinomiques : exister pour soi, pour ses pairs et les systèmes sur- et sous-ordonnés. Le soi intègre tous les systèmes sur- et sous-ordonnés. Le soi de l’individu est constitué de toutes ses cellules et organes, ainsi que de son patrimoine culturel et affectif. Le soi d’une nation est constitué de ses citoyens, ses institutions, son patrimoine culturel, éthique et affectif. Les systèmes, quel que soit leur niveau d’organisation, ne fonctionnent jamais parfaitement. L’imperfection semble faire partie des nécessités de fonctionnement, d’adaptation et d’évolution. Les conflits et des crises entre les niveaux 28

Chemins de Traverses d’organisation sont permanents avec cependant des formes d’équilibres plus ou moins stables et harmonieux pendant certains laps de temps. Les écarts des normes de comportement et de fonctionnement constituent les vrais moteurs tant qu’ils n’affectent pas la stabilité globale. Une nouvelle humanité émerge des sociétés mondialisées et technologiques. De nouveaux caractères apparaissent par la transmission immédiate et massive des informations, des savoirs et des marchandises, par la croissance exponentielle des populations et de leurs impacts sur la nature à travers la consommation de biens technologiques. Le spectacle de destruction de la nature, de croissance exponentielle des miséreux et de menaces globales qu’elle donne actuellement est préoccupant. De toute évidence ce développement n’est pas durable sans de nouveaux paradigmes. A moins que, comme le disait Friedrich Hölderlin (1770-1843) « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». Ce qui sauvera reste à inventer.

29

Chapitre n° 7 Prédation financière
2 SEPTEMBRE 2009

Les médias, les gouvernants et l’opinion publique ont trouvé les boucs émissaires de la catastrophe financière qui ébranle le monde : les banquiers, les traders et leurs bonus exorbitants. Après en avoir sacrifiés quelques-uns, d’autres prendront la place des profiteurs et le jeu continuera. Il ne faut pas croire que de simples leçons de morale changeront les comportements. Peut-on vraiment condamner ces gens qui ont la légalité pour eux ? S’il n’y avait pas de caisse obligatoire à la sortie des supermarchés, combien de gens paieraient volontairement ? Ce sont les règles du jeu qui permettent le pillage de l’économie réelle par le biais d’une finance virtuelle. Le monde de la finance a inventé des mécanismes et un langage abscons (calls, puts, caps, floors, swaps, swaptions, etc.) destinés à faire changer de poche la richesse issue du travail par la création d’argent virtuel. De la fausse monnaie en quelque sorte. Les Etats ont perdu le contrôle sur la fabrication de cette monnaie. Les lobbys, les collusions entre les banquiers, les gouvernants, les entreprises, certains universitaires et

Prédation financière experts ont permis la mise en place de mécanismes autoréférents, enrichissants pour une minorité et toxiques pour la majorité. Tout est question de mesure. Une part de finance virtuelle est nécessaire à l’économie réelle. Le crédit et la bourse répondent aux besoins d’argent des entreprises pour créer de nouvelles richesses. Par ailleurs, une part d’enrichissement personnel est nécessaire pour motiver le développement. Mais le bon sens populaire sait depuis toujours que trop c’est trop. La spirale du virtuel a forcément des limites. Le paramètre de contrôle à mettre en place par les Etats est le rapport de la masse financière virtuelle, celle des spéculations du capital, sur la masse de la richesse réelle, celle du travail et des biens. Les bénéfices de la spéculation sur le capital ne devraient jamais dépasser la croissance réelle. Il faut des règles adaptées. Il ne faut pas compter sur la morale pour réguler la finance. Les personnes insatiables sont communes à toutes les couches des sociétés. Le problème n’est pas seulement moral, il s’agit de la survie de la société humaine. La prédation financière, soucieuse du court terme, détruit les acquis de la civilisation et constitue une menace pour la protection de la nature. Il est vrai qu’elle n’est pas la première barbarie dans l’histoire, mais aujourd’hui elle revêt une redoutable efficacité à l’échelle mondiale.

32

Chapitre n° 8 Emergence du Principe anthropique
5 SEPTEMBRE 2009

La probabilité pour que la vie existe sur Terre, ou n’importe où dans l’univers, est infiniment faible compte tenu de la complexité des processus physico-chimiques et climatiques indispensables. Les constantes physiques des forces fondamentales (gravitation, électromagnétiques, nucléaires, faibles), qui permettent l’existence de la matière, bénéficient d’un réglage précis à la quinzième décimale. Le carbone et l’eau, à la base de la vie, ont des propriétés singulières qui permettent la chimie de la vie. Le système climatique sur Terre, qui assure des conditions viables uniques, du moins dans le système solaire, est tributaire de la conjonction improbable de nombreux facteurs tels que le champ magnétique terrestre (qui protège contre les radiations solaires), la distance au soleil, la présence de la Lune, les cycles de l’eau et du carbone, etc. La probabilité d’existence de la vie serait équivalente à celle d’atteindre avec flèche une pièce de un euro au bout de l’univers.

Emergence du Principe anthropique

Certains parlent de principe anthropique selon lequel l’univers aurait évolué en fonction d’une finalité, l’espèce humaine en l’occurrence, sous la férule d’un Créateur. Les scientifiques et le philosophes purs et durs excluent la notion de finalité. Pour eux il s’agit d’un biais de point de vue. L’évolution s’effectue sans but. Bernard Carr, professeur de mathématiques et d’astronomie à l’université Queen Mary de Londres, dans un article de La Recherche de septembre 2009, suggère l’existence d’une multitude d’univers parallèles dont le nôtre. Dans un vaste ensemble d’univers toutes les combinaisons des constantes physiques seraient essayées et sélectionnées. Je suggère une approche par le concept d’émergence qui repousserait un peu plus loin l’horizon du questionnement relatif au principe anthropique. L’émergence est ce phénomène lié aux objets matériels et virtuels qui consiste en l’apparition de propriétés nouvelles inédites lorsque ceux-ci interagissent en grand nombre selon certaines règles. Des organisations d’ordre supérieur font passer successivement ainsi des atomes aux molécules, aux cellules, aux organismes et aux écosystèmes. Pour la matière inanimée on passe d’étage en étage des particules élémentaires aux amas de galaxies. Pour le langage, on passe de la même manière des graphèmes à la littérature mondiale. Il apparaît cependant qu’un ordre émergent transforme également les niveaux inférieurs d’organisation dont il est issu. Ainsi les cellules d’un organisme sont réadaptées au 34

Chemins de Traverses fonctionnement de celui-ci. Les organismes vivants ont transformé les roches et le climat. L’émergence est aussi une affaire de co-évolution des différents niveaux d’organisation. On pourrait imaginer que ces processus se déroulent jusqu’aux niveaux les plus microscopiques de la matière, voire jusqu’au réglage des constantes fondamentales qui règlent le cosmos. L’émergence ne concerne pas seulement les formes physiques des objets matériels ou virtuels, mais également de leurs logiques de fonctionnement. Ces logiques sont multiples : déterministes, semi-déterministes, aléatoires, réflexives ou relevant du libre arbitre. Les systèmes cognitifs associés à ces logiques, s’appuyant sur des substrats très différents et des échelles de temps, d’espaces et d’organisations variées sont eux-mêmes sujets aux processus d’émergence. Cette manière de voir la création de notre univers par émergences successives et rétroaction entre les niveaux d’organisations laisse ouverte la question du pourquoi en est-il ainsi ? Notamment pourquoi seules certaines organisations d’objets matériels ou virtuels sont viables alors que la plupart ne le sont pas ? Quelle est la caractéristique fondamentale de l’univers des possibles ? Le vivant est peut-être simplement la meilleure stratégie de la matière pour inventer des formes sans cesse différentes.

35

Chapitre n° 9 Paranormal
13 SEPTEMBRE 2009

La place et le type du paranormal est symptomatique de chaque époque et de chaque société. Il a toujours ses croyants, ses pourfendeurs et ses agnostiques. Il comporte un large spectre de croyances et de pratiques : voyance, astrologie, télépathie, spiritisme, magnétisme, radiesthésie, paramédical, divinations diverses, chamanisme, etc. Chacun de ces domaines comporte ses spécialistes, ses gurus, ses commerçants, ses tricheurs et ses amateurs. Banni par la science académique, il fonde des chapelles et constitue un imaginaire structurant de sociétés entières. Au début du 20e siècle, plusieurs grands noms de la science académique, Pierre Curie, Paul Langevin, Jean Perrin, par exemple, se sont intéressés au spiritisme et ont tiré profit de ses réseaux mondains. En France actuellement, la voyance avec ses 15 millions de consultations annuelles, dégagerait un chiffre d’affaire de 3 milliards d’euros, selon Wikipédia. Bien des journaux offrent l’horoscope chaque jour. Quatre-vingt pour cent des Français disent avoir vécu des expériences de télépathie. Les faits divers, les émissions de télévision et

Paranormal films traitant de ces sujets connaissent un grand succès populaire, comme Uri Geller ou Poltergeist. Le nombre de gens dans le monde qui prient les dieux pour obtenir quelque avantage se comptent en milliards. Certaines universités, slaves ou anglo-saxonnes notamment, étudient très sérieusement les phénomènes paranormaux. Les sociologues, les psychologues, les psychiatres y puisent d’intéressants sujets de recherche. La violence et le mépris avec lesquels certains tenants de la science académique combattent le paranormal sont suspects. Veulent-ils protéger la société contre les charlatans ou plus simplement dorer leur propre blason ? Les deux sans doute. Mais inversement, il n’est pas exclu que certains maîtres du paranormal tirent avantage à se faire passer pour martyrs auprès de leurs disciples. La voie scientifique pour prouver le bien fondé du paranormal semble sans issue. Pour qu’une expérience soit reconnue scientifiquement il faut qu’elle soit reproductible indépendamment de l’opérateur, du temps et du lieu. Or ce n’est jamais le cas dans les expériences paranormales. Au demeurant, ce n’est pas toujours le cas dans les expériences de la science académique. Bien des médicaments officiels ne sont bénéfiques que statistiquement et le mode de fonctionnement des placebos échappe aussi aux protocoles scientifiques. Les sciences météorologiques, humaines, sociales, économiques ou politiques ne sont pas de vraies sciences stricto sensu, avec un déterminisme fort comme les mathématiques ou la technologie. Les liens de causalités ne sont rigoureux que pour peu de phénomènes. Les croyances religieuses ne relèvent évidemment pas de 38

Chemins de Traverses la science et pourtant elles structurent toutes les sociétés. Si les religions se montrent prudentes avec les phénomènes paranormaux c’est que ceux-ci constituent une sérieuse concurrence. En même temps elles offrent des garde-fous face aux dérives, de la sorcellerie notamment. Bien des processus vitaux des êtres vivants fonctionnent selon des rationalités encore mystérieuses capables d’agir sur la matière. Les métabolismes, les systèmes cognitifs, la morphogénèse agissent à différents niveaux d’organisation, de temps et de taille. Leurs modes de fonctionnement sont liés au déterminisme, au hasard et apparemment aussi à des formes variées d’« intelligence ». Ainsi il n’est pas exclu que des rationalités spécifiques s’appuyant sur des objets, des organismes globaux, des groupes sociaux, des écosystèmes puissent faire émerger des phénomènes singuliers et paranormaux. La médiumnité, la voyance, la capacité de guérir pourraient relever de formes de conscience spécifiques réparties entre les organismes et leurs environnements. Un modèle est toujours un objet abstrait qui fonctionne à peu près comme l’entité qu’il représente. Les phénomènes paranormaux ne sont pas réductibles aux modèles de la raison scientifique, d’où leur manifestation éphémère. Ils sont peut-être des constructions de ces consciences réparties qui agissent de temps en temps sur notre réalité matérielle. Il faudrait réinventer les protocoles de validation des phénomènes paranormaux.

39

Chapitre n° 10 Emergence et paranormal
15 SEPTEMBRE 2009

Télérama a sorti au mois d’août 2009 un numéro spécial sur le Mystère. Certains articles traitent du paranormal : de la sorcellerie dans le Berry à l‘Institut Métapsychique International (IMI). Comme il convient, ce magazine ne prend pas parti ni pour ni contre ces croyances et pratiques tout en rappelant les arguments de leurs promoteurs et de leurs contempteurs. Les débats sont fort anciens et s’éterniseront sans doute, entretenant les fonds idéologiques et parfois de commerce des uns et des autres. Les sorciers du Berry ont souvent démontré l’efficacité de leurs formules magiques et de leurs pratiques pour des troubles physiques ou mentaux. Les métapsychiciens tentent de montrer par des expériences soumises à des protocoles scientifiques la réalité de la télépathie. Ils avancent des résultats qui semblent statistiquement meilleurs que le hasard. Toutes ces pratiques ne fonctionnent pas systématiquement selon le déterminisme scientifique, à savoir : une même cause donne un même effet indépendamment du temps, de l’espace et de l’opérateur. C’est le principal argument des contempteurs. Les savoirs et les pratiques liés au paranormal ont de tout

Emergence et paranormal temps causé des dérives de charlatanisme, d’asservissement voire d’actions répréhensibles. Les religions et les sciences, qui n’en sont de loin pas exemptes, ont toutefois œuvré pour canaliser les dérives. Elles proposent (le plus souvent imposent) leurs propres manières de penser les mystères du monde. Leurs dogmes sembleraient nécessaires et suffisants pour assurer la vérité. Tout le reste serait baliverne. Est-ce si sûr que cela ? Les déviances religieuses et scientifiques ont toujours existé et même été utiles, y compris dans les sociétés et les époques les plus évoluées. Selon les enquêtes de la Sofres de 2002, 54 % des Français croient à la guérison par les magnétiseurs ; 40 % à la transmission de pensée et 33 % aux rêves prémonitoires, rapporte Télérama. Evidemment la vérité n’est pas affaire d’opinion publique. Mais il est intéressant de noter que beaucoup de gens adhèrent à ces croyances qui règlent partiellement le fonctionnement de leur univers personnel. Il paraît que bien des hommes d’Etat ont recours à des voyantes. Le paranormal évolue sans cesse à la frontière du «normal», (le sens commun ?) et de la folie. Il forge des thèmes de prédilection des délires de certaines maladies mentales. Le sens commun pourrait être défini ironiquement par les résultats des enquêtes Sofres ci-dessus : il serait «raisonnable » pour chacun de croire à 54 % aux magnétiseurs, à 40 % à la transmission de pensée et à 33 % aux rêves prémonitoires. Pourquoi ces croyances paranormales n’auraient-elles pas le droit d’exister ? 42

Chemins de Traverses - Correctement canalisées, comme c’est après tout le cas dans nos sociétés, ces croyances font plus de bien que de mal. Elles ne sont de loin pas socialement aussi nuisibles et coûteuses que les jeux de hasard ou les spéculations financières. - Ces croyances correspondent à des observations. Le fait qu’elles échappent aux protocoles scientifiques de reproductibilité n’est pas une raison suffisante pour les rejeter radicalement. - Tous les phénomènes physiques, chimiques, physiologiques, mentaux, sociétaux ne sont pas scientifiquement réductibles à des mécanismes premiers, comme l’équilibre des forces gravitationnelles d’attraction et de répulsion de la matière. Mais à chaque stade d’évolution et de complexification de la matière inerte, vivante ou sociale apparaissent des rationalités nouvelles, parfois descriptibles mais pas toujours explicables par la science. - Le paranormal est peut-être au cœur du fonctionnement de la matière. Selon les lois de la science connues aujourd’hui, la probabilité de nos existences, en tant qu’êtres humains, est quasi nulle. Le paranormal fonctionnerait à des échelles de temps, d’espace et d’organisation dont nous n’avons pas une conscience immédiate. - Il semble que l’humain ait toutefois accès à ce monde de manière éphémère. Avec prudence et modestie, l’empathie avec la Création est peut-être une manière de toucher pacifiquement au paranormal et à ses curieuses manifestations.

43

Chapitre n° 11 Prière et méditation
25 SEPTEMBRE 2009

La prière est une pratique religieuse qui remonte à la nuit des temps. Elle revêt des dimensions individuelles et collectives. Elle s’exprime par des rituels, des paroles, des chants, de la musique, des danses, des processions, des sacrements, des jeûnes, voire des transes. Individuelles ou collectives, les prières en général s’adressent à des divinités ou des esprits. Les prières collectives fondent des liens d’appartenance, et donc aussi d’exclusion, d’une communauté. Dans certaines circonstances, elles ont pour objet de demander une faveur au ciel comme en cas de guerre, de catastrophe naturelle ou d’épidémie. Elles créent des liens entre l’intimité de l’individu et la collectivité. Les rituels collectifs sont le plus souvent orchestrés par un prêtre ou un chamane qui représente également une autorité au service d’un ordre social. Ces rituels le plus souvent racontent une histoire dont les épisodes se répètent régulièrement. Les rituels imposent à la collectivité et à ses individus leurs rythmes temporels à l’échelle de la

Prière et méditation journée, de la semaine, de l’année et de la vie du berceau à la tombe. Les rituels religieux collectifs peuvent aussi constituer une convenance, plus ou moins contraignante, par laquelle l’individu doit montrer son appartenance sociale. Le revers de la médaille est que l’ostentation de la vertu religieuse n’est pas la preuve de la vertu. La prière individuelle peut se rattacher à une prière collective dans un lieu de culte ou se pratiquer dans le secret de l’intimité. Même dans ce dernier cas, elle consiste souvent à réciter des textes codifiés comme le Pater noster pour les Chrétiens ou des mantras pour les Bouddhistes. La répétition des paroles et des sons peut conduire à des états mentaux singuliers. La lecture régulière des textes sacrés est une forme de prière. Certains considèrent que le travail quotidien, bien fait avec une intention de service au monde, est aussi une prière. Pratiquement toutes les religions proposent des exercices spirituels de méditation (voir ce terme dans Wikipédia). La méditation est une concentration mentale sur un sujet, d’ordre religieux notamment. Cette concentration peut s’appuyer sur la raison, la contemplation ou la recherche du vide. En général la méditation est associée à des exercices corporels de relaxation, de régulation de la respiration et de représentation mentales diverses. Certains religieux pensent que la méditation rapproche du Dieu unique, d’autres, comme les Bouddhistes, de la vraie nature profonde de l’humain. Il n’a jamais été possible de prouver par des protocoles scientifiques que la prière est efficace lorsqu’elle consiste à demander au ciel des faveurs particulières. Les miracles 46

Chemins de Traverses semblent toutefois exister en rapport avec la prière, mais pas systématiquement. Les pratiques méditatives, promues par de nombreuses techniques de psychothérapies, semblent donner des résultats positifs dans les domaines du stress, des troubles cardiaques voire des cancers. Malheureusement elles peuvent aussi conduire à de la confusion mentale ou être utilisées dans un but de manipulation mentale. Leurs excès conduisent en outre à des anesthésies acceptant la fatalité et maintenant les individus et les sociétés dans la passivité face aux injustices structurelles du monde. A bonne dose, la prière et la méditation peuvent nous dynamiser en nous mettant en rapport d’empathie avec les systèmes cognitifs variés qui agissent en nous et hors de nous. Le souffle de notre respiration est l’intermédiaire entre les esprits et notre corps.

47

Chapitre n° 12 Mythologies et Storytelling
5 OCTOBRE 2009

Toutes les cultures, les religions, les idéologies sont construites sur ou autour de mythologies. Ce sont des récits (Storytelling) tantôt vraiment vrais, tantôt enjolivés, poétisés, enrichis, censurés ou simplement inventés de toutes pièces qui se transmettent d’âge en âge et de lieu en lieu. Leur statut dans l’esprit des gens va de l’incroyance absolue, comme le Petit Chaperon Rouge aux dogmes comme l’Histoire officielle de chaque nation ou les textes sacrés des religions. Chaque type de narration a son propre style qui contribue à son statut de vérité comme le mode incantatoire et merveilleux pour les textes religieux ou politiques. Le « name dropping », c’est-à-dire faire référence à des personnages, à des modes de pensées ou à des vérités établies ainsi que le discours sur le discours sont des techniques de validation des histoires voire des théories des sciences dures ou molles. Le style, la forme et le médium construisent et légitiment les narrations d’histoires.

Mythologies et Storytelling Les dogmes servant en général à fonder des identités nationales ou religieuses, sont sujets à caution selon qu’on appartient ou non à une identité donnée. Les mythologies des autres peuvent faire l’objet d’un rejet violent, dans le but d’asseoir sa propre croyance, comme l’illustrent les chasses aux sorcières, aux païens ou aux dissidents politiques. La remise en question de la mythologie officielle à l’intérieur d’un groupe est considérée comme traîtrise, comme hérésie voire comme blasphème et profanation punissables de mort selon les circonstances. Le « story telling », expression américaine pour narration d’histoires, représente la forme moderne, mâtinée de rationalisme, d’avatars de mythologies anciennes. La narration des histoires a sa propre narration. La narration d’histoires est omniprésente dans la vie quotidienne des individus, des familles, du monde du travail, des actualités, de la publicité, de la politique ou de la mondialisation. La guerre ou la paix ainsi que le développement économique émergent de narrations d’histoires. Les humains interagissent essentiellement par narrations d’histoires. La vérité des histoires n’est pas essentielle à leur survie dans le temps et l’espace. Leur polysémie semble jouer le rôle le plus important dans cette survie. Beaucoup de mythologies ont bénéficié des traductions multiples qui en ont enrichi la polysémie en passant d’une langue à l’autre. La polysémie d’une histoire lui confère la force de transformer l’Histoire. Mais fondamentalement on ignore pourquoi certaines histoires fonctionnent et d’autres pas. 50

Chemins de Traverses Elles sont soumises des processus darwiniens de mutations-sélections. Christian Salmon a commis un ouvrage en 2007 sur le Story telling comme « arme de distraction massive » d’une communication cynique au service des politiques et des marchés mondialisés modernes. Les idéologies qui ne se contenteraient que d’incantations ou de litanies auraient peu de chance de survie. La narration d’histoires a aussi été mise au service de certaines psychothérapies ou du management d’entreprises, comme chez http://kairos.com. Les anciennes mythologies, notamment grecques comme celles d’Œdipe ou d’Héphaïstos, sont porteuses de vérités éternelles ou du moins constituent des portes d’entrées dans les dédales de l’âme humaine. Bruno Bettelheim (1903-1990) pour sa part a fait paraître en 1976 « Psychanalyse des contes ». Même les sciences pures et dures utilisent à l’envi la narration d’histoires comme les théories du big bang ou de l’évolution. Fabulations, rumeurs, mensonges, demi-vérités ou vérités, les mythologies et les narrations d’histoires échappent en général à une possible vérification par ceux qui sont censés (et sensés) y croire. Elles signifient la confiance et l’allégeance à ceux qui les professent. La narration d’histoires cadre relativement bien dans la théorie de l’intelligence répartie à différentes échelles de la matière que je professe par ailleurs. Les systèmes 51

Mythologies et Storytelling cognitifs émergent des interactions multiples entre des éléments d’un ou plusieurs systèmes. Un élément cognitif, mémoire ou concept, n’existe jamais isolé, il est toujours inclus dans une relation et dans une trajectoire, donc dans une forme de narration. Un mot d’un dictionnaire est défini par tous les autres et il sert à raconter des histoires. Une histoire racontée est incluse dans d’autres histoires. La mémoire dans le cerveau fonctionne par associations mutuelles. Une idée en engendre une autre. Ainsi les mémoires individuelles et collectives ne peuvent fonctionner que si elles s’inscrivent dans la dynamique d’histoires racontées.

52

Chapitre n° 13 REPORE
13 OCTOBRE 2009

REPORE, pour REspiration–POsition–REprésentation mentale, est une technique de relaxation que j’ai imaginée et mise au point depuis une dizaine d’années. Elle semble donner des résultats intéressants en termes de santé physique et d’équilibre face au stress. Elle emprunte des éléments à d’autres techniques de méditation, de relaxation ou de psychothérapie. Les postulats de départ de cette technique sont les suivants. + Notre conscience usuelle n’est qu’une des consciences à l’œuvre dans notre organisme. Par exemple, les métabolismes ou le système immunitaire sont régis par des formes de consciences spécifiques. L’inconscient est aussi une forme de conscience. Notre mental ne se déploie pas seulement dans le cerveau mais également dans le reste de l’organisme. + Nous pouvons entrer en interaction avec ces consciences enfouies dans notre corps selon les trois modes, à savoir les trois C : Corps, Cerveau et Cœur. C’est-à-dire de manière matérielle : nourriture, soins, médicaments, sport,

REPORE travail manuel ; de manière rationnelle : mode de vie, hygiène, actes médicaux ; de manière empathique : méditation, prière, hypnose, psychanalyse. + Le mode de communication empathique utilise le langage des métaphores que ces formes de consciences enfouies dans notre corps «comprennent» et transforment en actions concrètes, notamment via le système immunitaire. + La respiration, qui est la métaphore du souffle de l’esprit, semble être effectivement la phase intermédiaire aérienne entre l’immatérialité de l’esprit et la matérialité du corps. L’eau, omniprésente dans le corps, joue sans doute aussi un rôle dans cette transmission d’informations entre notre conscience et notre corps. Notre conscience peut charger le souffle de transmettre symboliquement des messages à différentes consciences enfouies dans notre corps. + La position de notre corps est caractérisée par un plan de symétrie droite gauche. A l’exception des viscères, chaque partie du corps possède son symétrique. La symétrie n’est jamais parfaite, mais les dissymétries trop importantes sont pathogènes. Les statues religieuses représentent les bienheureux dans des positions à peu près symétriques (Bouddha, les saints des cathédrales). + Les représentations mentales peuvent constituer des messages symboliques à l’adresse des consciences enfouies dans le corps.

54

Chemins de Traverses + La technique REPORE a pour objectif de faire lâcher prise à la conscience raisonnante pour engager un dialogue basé sur l’empathie avec les consciences enfouies. La mise en œuvre de la technique comporte une base sur laquelle peuvent se greffer plusieurs variantes. + La base : l’exercice peut durer plusieurs dizaines de minutes. Position allongée ou assise de manière aussi symétrique que possible dans un lieu calme. Respiration lente, une dizaine de secondes environ par cycle d’inspiration et d’expiration. Représentations mentales : prendre conscience de la circulation de la respiration et de la circulation de l’oxygène dans les différentes parties du corps lors de l’inspiration et de l’expiration. Autres représentations mentales + Pendant plusieurs cycles de respiration, se représenter mentalement un seul côté du corps droit ou gauche ; changer de côté lorsqu’on a fini par bien ressentir le premier côté. On peut recommencer plusieurs fois l’alternance des côtés et terminer par la représentation simultanée des parties symétriques. + On peut aussi imaginer d’une boule de douce chaleur, d’énergie, de lumière, de couleur ou d’autres images agréables, circulant lentement et alternativement le long du corps. On peut faire circuler en pensée cette boule symbolique vers des organes particuliers, notamment 55

REPORE d’articulation en articulation. On peut aussi l’amener vers les molécules microscopiques qui constituent notre matière vivante, ainsi que vers notre environnement macroscopique affectif et social. + Pour calmer des douleurs, comme des migraines, il est recommandé de pratiquer l’exercice en se représentant mentalement alternativement la zone douloureuse et son symétrique. On peut amener la boule à pulser au rythme de la respiration. + La récitation de prières peut constituer la représentation mentale au cours de l’exercice. Il est recommandé de synchroniser les rythmes de la respiration et de la prière. Les prières répétitives de différentes religions permettent cette synchronisation (mantras, litanies). Pratiques connexes + REPORE peut être mis en œuvre même en dehors d’une position de repos. Pendant la marche ou la course à pied, qui sont des activités favorables à la symétrisation du corps, on peut contrôler la respiration et la synchroniser avec des représentations mentales du corps. + Nos habitudes de vie comportent de nombreuses activités qui perturbent excessivement la symétrie gauche droite du corps (souris de l’ordinateur, écriture, utilisation d’instruments). Le mal au dos, qui affecte une grande partie de la population peut provenir de ces habitudes. Des activités de resymétrisation telles que REPORE ou 56

Chemins de Traverses certains sports « symétriques » peuvent contribuer à remédier à ces inconvénients. Post scriptum : - Cette méthode REPORE a des liens avec les méthodes EMRD (Eye Movement Desentisization and Reprocessing) de symétrisation du mouvement des yeux ou de la sophrologie de représentation mentale d’images positives. - J’ai constaté un curieux phénomène d’efficacité particulière de REPORE contre certaines douleurs avec la représentation mentale de certaines plantes, comme le lotus.

57

Chapitre n° 14 Langage et Pensée
1ER NOVEMBRE 2009

Le langage trahit-il la pensée ? Le langage au sens large constitue la faculté de communication ; au sens restreint, celle d’expression de la pensée. La pensée s’élabore à l’intérieur de l’être humain, elle est constituée d’idées et de réflexions. Trahir revêt au moins deux sens : être déloyal ou révéler ce qu’on voudrait cacher. Les différents sens possibles de cette question indiquent en soi les ambiguïtés du langage. Quatre problématiques apparaissent : - Les rapports du langage et de la pensée ; le langage appauvrit-il ou déforme-t-il la pensée ? - Les rapports du langage conscient et de la pensée inconsciente : le langage révèle-t-il une pensée cachée ? - La nature même du langage : le langage est-il par essence équivoque, voire trompeur ? - Les utilisations du langage : le langage permet-il des abus volontairement ? Types de langages Il existe différents types de langages : parlé, écrit, artistique, mathématique. Ils s’expriment selon différents

Langage et Pensée modes : narratifs, métaphoriques, poétiques, humoristiques, religieux, incantatoires, axiomatiques. Les moyens de diffusion sont la parole, l’imprimé, le cinéma, internet. Le support crée le langage. Le média constitue parfois une grande partie du message, comme dans le cas de la publicité ou la politique. Les objets de la vie courante sont éléments de langage, selon Jean Baudrillard dans Le système des objets publié en 1968. Le langage créateur Le langage dit et crée la réalité. Le langage et la pensée co-évoluent. L’homo sapiens-sapiens sait qu’il sait. Son langage et sa pensée sont capables de se dire eux-mêmes par des métalangages, donc de s’auto-générer. « Il y a interaction entre langage et pensée. Un langage organisé agit sur l’organisation de la pensée, et une pensée organisée agit sur l’organisation du langage. » (Ahmad Amin) Les langages permettent l’émergence de pensées collectives. Ils relient et divisent les humains. «Le langage structure tout de la relation inter-humaine. » (Jacques Lacan) Les langages se comportent comme des espèces vivantes. Ils évoluent dans le temps, dans l’espace et selon les groupes sociaux. « Babel est un accomplissement de la véritable destinée des hommes. La dispersion est plutôt une bénédiction, dans le sens où aller aux antipodes, essaimer est la vocation humaine même». (Claude Hagège). 60

Chemins de Traverses L’extinction actuelle des langues minoritaires constitue une menace pour l’humanité, au même titre que la perte de la biodiversité animale et végétale. Les langages spécifiques - Le rêve est un langage. - L’inconscient est structuré comme un langage, selon Jacques Lacan. - La violence est souvent l’expression de l’impossibilité de communiquer par les mots. - Les statistiques expriment en chiffres des réalités complexes qui ne sont pas nécessairement quantifiables. Elles révèlent par contre et mettent en perspective des réalités non immédiatement perceptibles. - L’hypo- et l’hypercorrection du langage représentent les styles et les manières de s’exprimer de groupes sociaux qui leur permettent de se distinguer les uns des autres. Elles constituent les habits et déguisements linguistiques des individus et des groupes. - Le politiquement correct est un style de langage, en cours notamment dans les institutions, utilisant des périphrases euphémisantes et bien-pensantes. Par réaction, il a engendré le politiquement incorrect dans les discours populistes. Les limites du langage « Nous échouons à traduire entièrement ce que notre âme ressent : la pensée demeure incommensurable avec le langage. » (Henri Bergson) « La richesse du réel déborde chaque langage, chaque structure logique, chaque éclairage conceptuel.» (Ilya 61

Langage et Pensée Prigogine) Le langage est trompeur « Le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent. » (George Orwell) « La philosophie est une lutte contre la manière dont le langage ensorcelle notre intelligence.» (Ludwig Wittgenstein) Les jargons spécifiques, fédérateurs et créateurs dans un premier temps, enferment les scientifiques, les religieux, les idéologues, les entreprises, tout comme les sauvageons des banlieues. Le charabia constitue le stade ultime de dégénérescence de ces jargons en causant, dans certains cas, des dégâts humains. Chaque concept est entouré pour chaque individu d’un halo de connotations différentes qui en déterminent le sens. La perception d’un message n’est pas nécessairement la même entre l’émetteur et le récepteur. Il en résulte parfois des conflits. « Le vrai et le faux sont des attributs du langage, non des choses. Et là où il n’y a pas de langage, il n’y a ni vérité, ni fausseté. » (Thomas Hobbes) « Le meilleur de nos convictions ne peut se traduire par des paroles. Le langage n’est pas apte à tout. » (Johann Wolfgang von Goethe) « Nous avons un devoir moral de parler avec rigueur. Nous sommes responsables de notre parole. » (Catherine Delaunay).

62

Chapitre n° 15 Confession d’un Cardinal
7 NOVEMBRE 2009

« Confession d’un cardinal » est le titre d’un ouvrage décapant d’Olivier Le Gendre paru en 2008. Il s’agit des mémoires, ou plutôt d’une vision avec recul, recueillis auprès d’un haut gradé de l’Eglise catholique sur cette institution où il a déroulé sa vie et sa carrière. Le langage a le mérite de la clarté. Ce cardinal reste anonyme. S’agit-il d’une prudence vis à vis de l’institution ou bien un coup monté par l’éditeur à la manière des magazines qui proposent régulièrement des révélations sulfureuses sur le Vatican ? Il s’agit plus probablement d’une technique de communication du Vatican. Il est peu vraisemblable que les pairs du cardinal ne l’aient pas identifié. Ce cardinal à la retraite dit ce que l’Eglise ne peut pas dire officiellement. Dans toutes les institutions (religion, politique, administration, entreprises) le discours officiel est imposé à ses dirigeants par les traditions, les actionnaires et les clients au sens large. Dans ce cas de l’Eglise catholique, les dirigeants n’apparaissent ici pas tous aussi obtus que les déclarations officielles sur des sujets comme la sexualité le laissent

Confession d’un Cardinal penser. Le cardinal dit en termes choisis, érudits et argumentés ce que pense un certain nombre de catholiques qui ont pris leur distance par rapport à l’Eglise, ses fastes, ses compromissions, ses démons autoritaires et surtout ses décalages par rapport aux réalités du monde. Il est terriblement émouvant lorsqu’il relate sa mission au Rwanda où les Hutus et les Tutsis fréquentant les mêmes églises ont commis un génocide d’un million de personnes en quelques semaines ; il rappelle que les nazis, également issus d’un pays chrétien, ont mis quelques années pour causer un génocide de six millions de victimes. « On est en droit de se demander si des génocides survenant en terre chrétienne ne sont pas le signe que cette religion a échoué dans sa mission », remarque-t-il. Il est terriblement émouvant lorsqu’il évoque la ville thaïlandaise où sa retraite l’a conduit au service des plus miséreux. Là, suite à la mondialisation de l’économie locale, 25 pour cent de la population vit de la prostitution des femmes et des enfants, ou bien meurt du sida. Il parle peu des autres religions confrontées aux mêmes soucis de survie dans le maelström de l’histoire mondiale contemporaine, comme si, malgré ses affirmations, le problème soit uniquement celui de la pérennité du catholicisme romain. Ces autres religions ne semblent pas vouloir porter le poids d’une histoire à l’instar de l’institution vaticane dont la mécanique institutionnelle avait longtemps fait la force. L’Eglise catholique a joué un rôle essentiel pour 64

Chemins de Traverses l’élévation de l’Occident au rang d’une civilisation brillante. Le message de l’évangile porte de manière plus ou moins subliminale les notions de liberté de pensée, de justice, de séparation des pouvoirs temporels et spirituels, de défiance par rapport aux pouvoirs établis. Même si elle l’a combattue, parfois durement, elle a rendu possible une culture d’où ont émergé Galilée, Voltaire, les Lumières, Marx. Jésus a été crucifié pour hérésie par une institution aux mains de zélateurs, pas très différente des institutions chrétiennes qui ont par la suite poursuivi leurs propres hérétiques. Le monde moderne démocratique se sert de moins en moins des religions comme instrument de pouvoir temporel. Les fondamentalistes islamistes et les républicains américains sont, espérons-le, les derniers à instrumentaliser massivement les religions au service de complexes militaro-pétro-industriels. L’alliance du sabre et du goupillon est appelée à disparaître. La logique de l’économie marchande et financière qui s’est abattue sur le monde conduit l’humanité et l’écosystème de la planète dans un mur. Il n’est pas possible que dix milliards d’humains acquièrent le même genre de vie que la classe moyenne en occident. Ce genre de vie, avec les règles du jeu actuel, n’est possible que parce des gens travaillent en dessous du seuil de pauvreté et grâce au comportement prédateur vis-à-vis de la nature. Cette règle du jeu semble irréversible et diabolique. Le monde peut-il y échapper ? Les religions peuvent-elles contribuer à l’émergence d’autres paradigmes ? 65

Confession d’un Cardinal

Les luttes d’influence des religions sont dérisoires. « Nos critères de réussite relèvent d’une arithmétique secondaire dérisoire», reconnaît le cardinal. Les grandes religions et philosophies, judaïsme, christianisme, islamisme, bouddhisme et même animisme ou athéisme, ne pourraient-elles pas élaborer des corpus idéologiques minimum communs pour favoriser la survie de l’humanité et de la planète ? L’amour et la compassion ne sont-ils pas professés par toutes ? Qui fera le ménage dans les écuries des idéologies pour dire ce qu’impliquent cet amour et cette compassion pour l’homme et la nature dans la réalité concrète ? « Donc, pas question d’évangélisation, mais plutôt une simple présence de la tendresse de Dieu, sans bruit, sans apparat, à la manière d’une brise légère, comme lorsque Dieu se présente à Élie (1Roi 19,9-13a) ». Pensée du cardinal retraité au chevet de son ami Poo, bouddhiste mourant du sida dans un dispensaire thaïlandais.

66

Chapitre n° 16 Evolution
28 NOVEMBRE 2009

En cette année célébrant Charles Darwin (1809-1882) on ne compte plus les colloques et manifestations autour de ce naturaliste anglais dont les travaux et les théories sur l’évolution des espèces vivantes ont profondément révolutionné la biologie. Nombreux sont les scientifiques et philosophes qui ont proposé au cours des deux derniers siècles des modèles explicatifs de l’évolution. Les structuralistes, les fonctionnalistes, les créationnistes, les tenants du dessein intelligent polémiquent à l’envi, parfois pour des raisons assez éloignées de la démarche scientifique. Le portail « Origine et évolution du vivant » de Wikipédia ouvre sur le vaste territoire des réflexions des uns et des autres. Il faudrait consacrer une vie pour acquérir une vue d’ensemble complète sur ce domaine qui va de la taxinomie des espèces à la nano-biologie. C’est donc avec modestie que je m’aventure dans ce territoire en espérant ne pas me faire trop mépriser ni massacrer par les possesseurs des vérités qui m’échappent encore. On peut se demander dans quelle mesure les mécanismes de l’évolution des technologies ou des organisations humaines ne pourraient pas renseigner sur ceux du vivant. Même si le vivant et les œuvres humaines ont évolué sur

Evolution des substrats, dans des échelles de temps et d’espace différents, ils pourraient tout de même relever de principes analogues. La technologie La technologie et l’homme ont co-évolué. Les pierres taillées n’avaient pas seulement la fonction de découper la viande ; leur symétrie indique aussi un souci d’esthétique. La maîtrise du feu a fait évoluer la socialisation, la santé et donc la culture des groupes. Il en est de même pour l’imprimerie, la machine à vapeur, l’électricité et aujourd’hui les technologies de l’information. Un objet technologique (un grille-pain, une voiture, un ordinateur) existe à titre en soi mais ne peut se développer, exister et survivre que grâce à ses constituants élémentaires et à son contexte macroscopique qui sont imbriqués à la manière des poupées russes. Chaque niveau d’organisation relève de logiques propres. Pour l’ordinateur, ces niveaux vont des propriétés quantiques des semi-conducteurs jusqu’au système marchand des appareils et aux nouveaux flux mondiaux d’informations. Tous ces niveaux sont tributaires les uns des autres. Il existe souvent différents modes de fonctionnement possibles à chaque niveau, mais en général l’évolution a sélectionné les plus économes en énergie. Les technologies induisent les fonctionnements géopolitiques, comme dans le cas évident de l’automobile et du pétrole. Le vivant Le vivant, comme la technologie, est évidemment soumis aux lois de la nature. Ces lois de la nature comportent des champs de fonctionnements possibles. N’importe quelle 68

Chemins de Traverses structuration d’éléments n’est pas capable de se développer, de fonctionner et de survivre dans n’importe quel environnement. Chaque niveau d’organisation doit trouver son champ du possible. La conscience La technologie et les organisations sont des objets créés par un sujet. Selon la Science, le vivant serait un objet qui serait son propre sujet créateur. Faut-il nécessairement un tiers pour qu’un processus fonctionne ? Un moteur ne peut tourner seul que pendant un certain temps. Il a été crée par un acteur extérieur. Le système économique mondial a acquis une certaine autonomie, mais il ne saurait se passer des humains. Il est difficilement concevable que le vivant soit une mécanique biochimique très complexe mais uniquement auto-référente. Il doit bien servir à quelque chose ou à quelqu’un dans l’univers. Faire émerger la conscience, peut-être. Mais alors la conscience a dû accompagner l’évolution du vivant depuis 4 milliards d’années sans attendre que celle de l’homme apparaisse. On pourrait conjecturer que des formes de conscience éventuellement différentes dans leurs expressions, dans leurs substrats et dans leurs mécanismes existent à différentes échelles de temps, d’espace et d’organisation de la matière. A cet égard, on constate que des formes différentes de conscience, de représentation du réel et d’action sur celui-ci existent aussi au niveau de l’humain : raison, sentiments, arts, technologie, etc. Un problème peut souvent se résoudre par différentes méthodes et moyens, plus ou moins élégants ou fastidieux, il est vrai. Alors pourquoi n’existerait-il pas d’autres formes 69

Evolution possibles de conscience ailleurs dans la création ? L’exploration et la découverte du champ des possibles peuvent s’effectuer par le hasard pour des processus simples. Mais la complexité de la plupart des processus technologiques et vivants, qui pour fonctionner doivent prendre en compte simultanément plusieurs niveaux d’organisation intriqués, semble exclure le hasard pur. Il faut faire intervenir une forme de conscience capable de modéliser et d’anticiper les phénomènes dans un espace abstrait. La beauté, c’est-à-dire une composante complémentaire à la rationalité pure, semble également présente dans tous les processus de création de la nature. Tout comme la conscience émerge de myriades d’interactions entre neurones, certaines formes de consciences pourraient émerger des interactions des milliards de particules élémentaires au niveau microscopique, des milliards d’individus des millions d’espèces végétales et animales, des milliards de molécules d’eau du système climatique ou des milliards d’étoiles dans l’univers. Il est en effet singulier de constater que la vie est possible sur Terre, entre autres, grâce à des propriétés singulières de l’atome de carbone ou de la molécule d’eau, tout comme du champ magnétique terrestre qui protège l’atmosphère terrestre des vents solaires. A toutes les échelles de tailles, de temps et d’organisations, la vie suit sans doute de multiples desseins intelligents. Mais il est inopportun de se proclamer détenteur de leur vérité.

70

Chapitre n° 17 Trifonctionnalité
5 DECEMBRE 2009

L’historien Georges Dumézil (1898-1986) a mis en évidence la trifonctionnalité dans les récits mythologiques ainsi que dans les structures sociales notamment indoeuropéennes. Il s’agit de trois fonctions : la fonction du sacré et de la souveraineté ; la fonction guerrière ; la fonction de production et de reproduction. Dans l’ancien régime, ces fonctions étaient incarnées par le clergé, la noblesse et le tiers-état. L’hindouisme vénère une triade divine comprenant les dieux Brahmâ le créateur, Vishnou, associé à la conservation et à la protection, et Shiva, symbolisant la destruction. Dans la religion de la Rome antique, la triade précapitoline comprend Jupiter qui incarne la souveraineté, Mars, symbole de la force guerrière et Quirinus prenant en charge la production et la fécondité. La triade celtique comprend Taranis, Ésus et Teutatès. La triade nordique, Odin, Thor et Freyr. Le dogme de la Trinité, le Dieu en trois personnes, composé du Père, du Fils et du SaintEsprit, s’est imposé à partir du troisième siècle dans le monde chrétien. La philosophie taoïste connaît aussi la trifonctionnalité à travers les principes du Yin et du Yang,

Trifonctionnalité qui interagissent partout en quête de dépassement. « C’est le vide qui fait l’usage ». Trois est également le nombre de couleurs primaires (rouge, vert, bleu) ainsi que le nombre apparent de dimensions de l’espace dans lequel nous vivons. Tout point peut être défini par ses distances à trois points. Trois points définissent un plan. Notre perception du temps est divisée entre passé, présent et futur. Les cycles du vivant comportent des phases de construction, de stabilité et de destruction. L’un sert de nourriture à l’autre. Le nœud borroméen est constitué de trois cercles entrelacés ; si on en ouvre un, les deux autres sont libérés. Le psychanalyste Jacques Lacan (19011981) y a vu une

métaphore du réel, du symbolique et de l’imaginaire, à la base des interactions dans la psyché. Le mouvement d’un système peut être généré par les actions cycliques de trois éléments les uns sur les autres A>B>C>A. 72

Chemins de Traverses

Ainsi la religion tibétaine voit le fonctionnement du monde comme la course effrénée du sanglier noir (l’illusion du moi), derrière le coq rouge (l’avidité), derrière le serpent vert (la haine), derrière le sanglier (l’illusion du moi). Des liens étroits existent en physique entre la masse, l’énergie et l’information, qui structurent la matière. Le système cognitif humain fonctionne selon les trois C : Cœur, Corps, Cerveau, c’est-à-dire selon les sentiments, la matérialité et la raison. La Trinité chrétienne relève probablement de cette logique : le Père c’est l’amour, le Fils c’est l’incarnation, le Saint-Esprit c’est la raison. On peut y voir également une analogie avec les destins humains qui sont la résultante des déterminismes génétiques et environnementaux, du hasard et du libre arbitre. Le physicien John Conway (né en 1937), actuellement à Princeton, a démontré un théorème indiquant l’existence du libre arbitre pour les particules élémentaires. Le triangle de Sierpinsky est un objet géométrique fractal qui pourrait également constituer une métaphore de la trifonctionnalité et de l’intrication des trois fonctions dans un système donné. Si chaque sommet du triangle représente une composante motrice du système, on voit que ces composantes sont présentes à toutes échelles de 73

Trifonctionnalité taille de fonctionnement de ce système. Dans le sanglier, il y a du coq et du serpent, et réciproquement. Dans le corps, il y a du cœur et de la raison. Dans le cœur, du corps et de la raison. Dans la raison, du corps et du cœur. Le processus fonctionne aussi bien au niveau social qu’au niveau individuel. Peut-être même aux niveaux de la planète et du cosmos. La rencontre de ces logiques différentes de la trifonctionnalité crée des identités semi-stables capables à la fois de pérennité et de transformation à différentes échelles d’organisation et de temps. Les vides dans le triangle de Sierpinsky évoquent le vide taoïste, celui qui constitue l’usage des choses. Peut- être aussi sont-ils à rapprocher des vides qui peuplent le cosmos à toutes les échelles de tailles de l’atome à l’univers entier. Le réel ne serait que des singularités du vide.

74

Chapitre n° 18 Trithérapie
9 JANVIER 2010

Dans le précédant chapitre sur la trifonctionnalité, il a été indiqué que la dynamique de notre univers repose sur des interactions entre trois ordres différents : la matière, la raison et l’empathie. Selon le domaine concerné, ces ordres s’expriment avec des métaphores différentes mais synonymes. Les systèmes matériels, vivants ou institutionnels fonctionnent à différentes échelles de tailles et de temps selon ces trois ordres. Selon l’échelle de taille d’un système, le point de fonctionnement par rapport à ces trois ordres n’est pas le même que celui des systèmes surou sous ordonnés. Les systèmes évoluent grâce aux déséquilibres incessants entre les échelles de taille. Les dysfonctionnements des systèmes, qui peuvent les conduire jusqu’à l’extinction, proviennent d’un déséquilibre excessif de la position vis à vis des pôles de ces trois ordres, c’est-à-dire souvent d’un manque d’un ou deux des ordres au profit du ou des deux autres. Il est suggéré ici que la thérapie des systèmes «malades» ou en dysharmonie fasse appel au concept de trithérapie et, si possible, d’actions selon ces trois ordres de la matière, de la raison et de l’empathie. La trithérapie consiste à ramener le point de fonctionnement du système vers le milieu du triangle.

Trithérapie

En médecine, les trithérapies sont utilisées comme traitement du sida. Elles consistent en l’association pour une meilleure efficacité durable de trois antirétroviraux qui ont une efficacité limitée et transitoire quand ils sont utilisés seuls. Elles ne guérissent pas les infections par le VIH, mais augmentent significativement l’espérance de vie. Le Dr. Peter E. Huber, du Centre de Recherche Allemand contre le Cancer (DKFZ), pour sa part, a montré qu’une combinaison de trois approches thérapeutiques pouvait améliorer le traitement des tumeurs chez l’animal. Certaines médecines traditionnelles ont adopté ce principe. La santé est une conjonction de l’intégrité physiologique, de la rationalité de l’hygiène de vie et des traitements ainsi que de l’harmonie des rapports d’empathie de la personne avec elle-même et son environnement. En écologie, le curseur de la technosphère, dans laquelle l’humanité évolue depuis deux siècles, est quasiment au taquet du côté de l’exploitation rationnelle, rationnelle à 76

Chemins de Traverses court terme, des ressources naturelles et de leur prédation. Le sentiment d’empathie vis-à-vis de la nature a

longtemps été le fait d’une minorité. Il croît toutefois actuellement avec la prise de conscience des périls anthropiques qui menacent le climat et la biodiversité. La recherche de points de fonctionnement de la technosphère humaine au sein de la biosphère et de la climatosphère devra se faire par l’amélioration de ce rapport d’empathie avec la nature, en particulier par l’éducation. Ce point de fonctionnement mouvant sera la résultante d’injonctions contradictoires. On ne peut pas nier que ces deux derniers siècles de technosphère effrénée et prédatrice ont permis 77

Trithérapie des progrès humains considérables, même s’ils demeurent encore trop inégalement répartis : espérance de vie, santé, confort, sécurité, démocratie, droits de l’homme, éducation, etc. Le système économique et financier est une composante de cette technosphère. L’argent et tous les instruments financiers associés sont des artéfacts qui facilitent les échanges et contribuent, en principe, au développement matériel. Les bénéfices humains mentionnés de la technosphère sont également imputables à ce système économique et financier. Pour sa propre survie, il devrait être régulé par des préoccupations de développement collectif. L’histoire montre que les systèmes économiques et financiers régulés soit totalement par l’intérêt individuel soit totalement par l’intérêt collectif sont au mieux voués à l’échec au pire ils transforment la vie de millions de personnes en cauchemars. La bonne gouvernance économique et financière consiste à veiller à une harmonie entre le développement matériel, la diversité des rationalités et les valeurs éthiques incarnées dans les législations. Il est illusoire de compter sur l’empathie ou la morale des individus ou des institutions pouvant se conduire impunément en prédateurs. La loi est indispensable ainsi que le contrôle de la loi afin que celleci ne soit pas détournée de manière scélérate au profit d’intérêts particuliers. Le monde du travail est de plus en plus soumis à la rationalité exclusive de la concurrence mondiale. Les valeurs humaines sont instrumentalisées au service de 78

Chemins de Traverses cette rationalité. Il y a quelques dizaines d’années, certaines grandes entreprises se sentaient investies d’une mission de promotion sociale et d’intérêt national. La rationalité économique avec sa logique monolithique et diabolique a balayé cette mission. Faute de dimension sociale, celle-ci ne survivra probablement pas à moyen terme sauf à régresser vers des régimes totalitaires ou féodaux. Il est intéressant de noter combien la dimension empathie est aujourd’hui instrumentalisée dans le monde des médias, de la politique ou des entreprises. Mais sans doute est-ce là un moindre mal car les rationalités exclusives officiellement affichées par les régimes totalitaires conduisent plus sûrement encore à des catastrophes. Les fossés entre les discours et les actes constituent des dangers à terme. La mondialisation, qui n’est autre qu’une hyperrationalisation de l’économie, renforce les mouvements migratoires d’une part vers les grandes villes et d’autre part vers les pays plus riches. Ils sont 300 millions de migrants dans le monde aujourd’hui, chiffre qui indique l’ampleur du problème qui ne peut être résolu par le populisme politicien. Les grandes villes, notamment celles des pays en voie de développement, n’arrivent pas toujours à faire face aux besoins des nouveaux arrivants en termes d’infrastructures, de rationalité et de qualité de vie. Les pays hôtes des migrants sont confrontés aux problèmes de l’intégration des étrangers. Ces problèmes existent depuis la nuit des temps qui a toujours connu des migrations, et leurs rejets ; ils sont profondément ancrés dans l’élan vital des espèces animales et végétales. Pour 79

Trithérapie ce problème aussi, le moindre mal, ou le meilleur bien, se situe dans l’équilibre vers le centre du triangle dont les sommets représentent de la densité de populations exogènes, la rationalité des possibilités de partage des richesses et la sympathie mutuelle des exogènes et des autochtones. Ce dernier aspect demande un travail important sur les cultures des uns et des autres. La trithérapie généralisée consiste en la mise en œuvre simultanée de facteurs matériels, rationnels et relationnels vers moins de dysharmonie et moins de souffrance.

80

Chapitre n° 19 Rêve
20 JANVIER 2010

Depuis la nuit des temps, le rêve a fait l’objet de nombreuses interprétations et études. Les rêves des « bons » prophètes ont servi à légitimer des dogmes religieux, alors que ceux des « faux » prophètes ont été combattus. Les psychanalystes, tels que Jung ou Freud, y ont vu des accès à l’âme humaine. Les neurobiologistes ont identifié les différentes phases du sommeil, notamment le sommeil paradoxal qui est un moment d’intense activité onirique. Cette phase s’accompagne de mouvements oculaires dont la fonction reste inconnue. Le mécanisme des rêves humains est similaire à celui de certains animaux. Chacun de nous fait quotidiennement l’expérience du rêve. L’article sur les rêves de Wikipédia brosse un tour d’horizon de la question. Je voudrais ici livrer quelques réflexions issues des expériences et des hypothèses personnelles sur le fonctionnement des systèmes cognitifs. Ces hypothèses sont les suivantes : - Dans l’organisme, des systèmes cognitifs fonctionnent à différentes échelles de taille, d’organisation et de temps. Leurs propriétés singulières émergent des myriades d’interactions de constituants élémentaires.

Rêve - Le cerveau comporte des modes de fonctionnements conscients et inconscients. Certains systèmes cognitifs, tels que métaboliques ou immunitaires, échappent à la conscience. - La trifonctionnalité, constituée de raison, d’empathie et d’incarnation, serait à la base du fonctionnement de tous les systèmes cognitifs. - La mémorisation des informations dans le cerveau, et probablement dans les autres systèmes cognitifs, s’effectue de manière holistique. Toutes les informations sont réparties et interconnectées de manière trifonctionnelle : rationnellement, empathiquement et physiquement. Ainsi chaque événement survit dans la mémoire parce qu’il est entouré d’un halo d’autres événements auquel il est relié par des logiques, des empathies (ou antipathies) et des connexions neuronales. Les transmetteurs physico-chimiques servent à véhiculer les informations d’empathie sous forme de métaphores d’une mémoire à l’autre ainsi qu’entre les différents systèmes cognitifs. Le rêve semble correspondre à une opération de « ménage » et de mise en forme de la mémoire où les différents événements s’ordonnent les uns par rapport aux autres selon cette trifonctionnalité. Morphée, la déesse du sommeil, a donné le radical morpho qui veut dire forme. Une partie des rêves atteint la couche consciente du cerveau. Ce travail d’ordonnancement des souvenirs échappe largement à la conscience. Les autres systèmes cognitifs de l’organisme dorment et rêvent aussi. Lors du 82

Chemins de Traverses repos, non seulement ils récupèrent de l’énergie et traitent les déchets des métabolismes, mais ils réarrangent les informations de leur système cognitif spécifique. Le rêve échappe à la maîtrise par la conscience et souvent par la raison. Il a ses propres logiques : une image en appelle une autre selon d’étranges lois d’attraction, souvent semi-aléatoires. Comme des mouvements de nuages dans le ciel. Les mouvements oculaires pendant les rêves accompagnent les grands flux d’informations dans le cerveau. Le cerveau serait-il le siège de mouvements pendant le rêve ? La thématique du rêve peut être initiée par des stimulations physiologiques ou des drogues : rêve érotique par les hormones, rêve terrorisant par du « froid dans le dos ». Il existe des moments transitoires lors de l’endormissement où l’on peut encore prendre conscience de cette perte progressive de maîtrise par la conscience. Après un cauchemar, cette maîtrise de la pensée par la conscience par ailleurs ne revient que progressivement au réveil. Le sommeil est une incubation, qui étymologiquement veut dire dormir dans le temple. Ce phénomène de repos cyclique est omniprésent dans la nature : sommeil des animaux, nuit, hiver, graines, œufs, cycles de l’eau dans la nature. Les phases de sommeil sont indispensables à la morphogenèse des logiques, des empathies et des formes matérielles à tous les niveaux d’organisation du cosmos. Dans les cycles de l’eau, celle-ci « dort » de différentes façons : les nappes souterraines, les neiges éternelles, les 83

Rêve mares, les océans. Si l’on accepte l’idée de la mémoire de l’eau, il se pourrait que l’eau « rêve ». Le Gulf Stream ne serait-il pas un «Gulf Dream », un rêve ? Enfin, le monde dans son ensemble avec ses bonheurs, ses malheurs, ses hasards, ses nécessités et ses absurdités ne fonctionne-t-il pas comme un vaste rêve ? La poésie, la méditation et la prière sont comme des rêves éveillés. Comme eux, elles inventent des arrangements inédits de mots et d’idées.

84

Chapitre n° 20 Haïti : Theos, Eros et Thanatos
21 MARS 2010

Lorsqu’on se rend en Haïti, même hors du séisme, on en revient secoué. En 1968 j’ai vu le film « Les Comédiens » sur la terreur sous la dictature de François Duvalier. J’ai lu récemment «L’énigme du retour» de Dany Laferrière, prix Médicis 2009. Je reviens d’une mission humanitaire suite au séisme du 12 janvier 2010. Que dire sur Haïti qui n’a pas encore été dit par la littérature ou les médias ? Il faut être fou d’aller dans cet enfer lorsque rien ne nous y

Haïti : Theos, Eros et Thanatos oblige. Rien ? La compassion, à côté de la prédation, est profondément inscrite dans les gènes de l’humanité et sans doute aussi de la nature. Ce sont des caractères qui se sont affermis au cours de l’évolution et ils constituent des avantages sélectifs pour les individus et pour les groupes sociaux. Le curseur entre les deux extrêmes est variable d’un individu ou d’un groupe à l’autre. Il peut se déplacer dans le temps. Un individu ou un groupe qui se situerait en permanence à l’une ou l’autre extrémité aurait peu de chance de survie. La tendance naturelle est une augmentation de la prédation. Les lois morales et civiles contrecarrent ce mouvement. Inversement si la tendance naturelle était une augmentation sans cesse de la compassion ou de l’altruisme chacun finirait par ne vivre que pour les autres et à la limite se laisserait mourir. Les bonnes positions des curseurs à rechercher sont celle du moindre mal. Encore faudrait-il savoir où se situe le moindre mal, à quelle échelle de taille de la société humaine et à quelle échelle de temps. Ce jeu d’altruisme et de prédation fait émerger des structures sociales fractales comportant des spectres continus de d’individus et de groupes riches ou pauvres avec des extrêmes plus moins marqués. Les structures fractales du bonheur et du malheur des individus et des groupes ne se superposent pas à celui de la richesse et de la pauvreté, mais les deux sont tout de même corrélées. Haïti 86 se trouve dans une situation socialement

Chemins de Traverses catastrophique depuis des siècles. Du moins par rapport à des sociétés développées. Les prédateurs de toutes couleurs dominent le pays depuis les temps reculés de l’esclavage. Le séisme a rajouté une couche de malheur, dont le pays mettra des années à revenir au niveau de moindre catastrophe antérieure. Toutes les sociétés s’appuient sur la trifonctionnalité Théos, Eros et Thanatos, c’est-à dire Dieu, le sexe et la mort. La relative stabilité des sociétés de droit est assurée par le fait que la zone de fonctionnement se situe vers milieu du triangle de cette trifonctionnalité. Là peuvent émerger des formes d’harmonie et de beauté. Haïti semble sauter en permanence d’un sommet à l’autre du triangle, c’est-à-dire de la religiosité au sexe et à la violence. Lorsqu’on essaie de comparer les sociétés, on constate que le développement est proportionnel à l’investissement dans le Beau. Comme pour l’œuf et la poule, on ne sait pas qui est la cause ou la conséquence de l’autre. Dans les sociétés sous-développées, les rares lieux de beauté et de propreté relative sont les demeures de puissants et les endroits dédiés aux cultes. La beauté nécessaire au développement doit vivre dans les rues et dans les maisons des particuliers et ne pas être monopolisée par les puissants. La quête de la beauté pour tous peut-elle sauver le monde ? La beauté ne devrait-elle être inscrite dans les droits fondamentaux des humains ? Le plus curieux, c’est que la nature semble également fonctionner selon ces principes de la trifonctionnalité théos, éros et thanatos ainsi que le jeu avec la beauté. Le 87

Haïti : Theos, Eros et Thanatos réveil de la nature avec printemps a toujours eu quelque chose de divin, même du temps où l’homme n’existait pas encore. Eros conduit le vivant. La catastrophe, la mort et la douleur accompagnent depuis toujours ce vivant. Haïti enterre ses morts et la vie continuera. Espérons mieux qu’avant.

88

Chapitre n° 21 Transcendance
1ER MAI 2010

Il est intéressant de constater que le concept de transcendance n’est pas traité de la même manière sur Wikipédia des différentes langues européennes. (Voir transcendance, transcendence, trascendenza ou transzendenz). A travers le présent texte, je voudrais avancer ma réflexion personnelle sur ce sujet. La transcendance existe-t-elle simplement comme outil de réflexion ou bien correspond-elle à une réalité qui nous dépasse et qui se situe au-delà de nos représentations ? Transcender veut dire étymologiquement aller au-delà. En abordant le sujet sous l’angle de la trifonctionnalité de la matière, de la raison et du cœur, on pourrait dire que la raison transcende la matière et que le cœur transcende à son tour la raison. De plus, chacune de ces fonctions est auto-transcendante. La matière se déploie de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Ses différentes formes d’organisation constituent des empilements de transcendances qui émergent des processus de complexification. Depuis les particules élémentaires jusqu’aux amas d’étoiles en passant par le vivant et les organisations cognitives, la matière de l’univers s’est en quelque sorte transcendée d’étage en étage de complexification. Il en est de même de la raison qui a accompagné cette

Transcendance complexification. Depuis les quatre forces fondamentales (nucléaire, électromagnétique, gravitationnelle, faible) qui régissent les interactions de la matière jusqu’aux processus cognitifs humains, la raison a co-évolué avec la complexification de la matière. La raison a connu différents sauts qualitatifs en passant des molécules aux végétaux, aux animaux puis aux humains. Le déterminisme s’est progressivement accompagné d’une certaine part de réflexivité et d’autogénération. L’homme sait penser qu’il pense. Le langage humain transcende les choses et à travers cette transcendance il permet de les transformer. A travers le langage, les choses et les humains ne sont plus simplement ce qu’ils sont, mais ils appartiennent et se construisent dans des ensembles qui les englobent et qui les dépassent. La dimension cœur, c’est-à-dire d’empathie, la capacité de penser et d’éprouver ce que l’autre pense et éprouve, est probablement apparue dans l’évolution des animaux en même temps que celle de la réflexivité. Elle existe à l’état faiblement développé chez certains animaux et constitue un pas décisif vers l’hominisation. Elle est aussi un avantage sélectif, car sans elle, l’homme, aurait déjà anéanti sa propre espèce à cause de ses techniques et de ses outils issus de son intelligence «supérieure». Cette dimension cœur est transcendée par la spiritualité. Celle-ci consiste à rechercher, parfois à percevoir, pour ceux qui sont visités par la Grâce, un sens, un amour de nature divine, c’est-à-dire absolue et indépassable. Le paradoxe est probablement que cet absolu infini ne peut se rencontrer que dans la finitude de nos langages, qui 90

Chemins de Traverses veulent signifier la rencontre avec l’autre, avec la création et avec soi-même. Ainsi, la transcendance ou du moins des processus visant toujours un au-delà sont consubstantiels à la Création dans toutes ses dimensions matérielles, cognitives et empathiques.

91

Chapitre n° 22 Marcher
12 MAI 2010

Se déplacer est le saut qualitatif déterminant du passage du monde végétal au monde animal. Dans le monde végétal, les individus se déplacent essentiellement par l’intermédiaire de leurs descendants. Les déplacements s’effectuent par les graines, transportées au hasard des vents ou des animaux qui les ingèrent ou les fixent sur leurs poils momentanément. Certaines plantes aquatiques peuvent changer de lieu d’implantation au cours de leur vie.

Marcher

Dans le monde animal, les déplacements augmentent considérablement les ressources en nourriture et le choix des partenaires sexuels. Une caractéristique des plantes et des animaux est de coloniser des territoires. La diversité et l’adaptabilité biologique ne semble toutefois pas supérieures dans le monde animal à celui du monde végétal. Ce point resterait à vérifier. Quoiqu’il en soit, les déplacements autonomes sont profondément programmés chez tous les animaux. Des capacités cognitives nouvelles se sont développées, car les déplacements impliquent des représentations mentales de l’espace et sa mémorisation ainsi que des choix face aux multiples rencontres porteuses de menaces ou d’opportunités. Ils permettent la confrontation avec l’autre comme sujet différent de soi. Chez les humains, outre les avantages territoriaux, nutritionnels et génétiques, les déplacements permettent le commerce, les croisements des cultures et des savoirs. La rencontre facile avec l’altérité a contribué aux évolutions des esprits. De tout temps des individus et des peuples entiers se sont montrés plus ou moins aventuriers. Souvent ils ont été poussés par la disette et la misère, par des envahisseurs de leur territoire, par des guerres, parfois simplement par la curiosité. Les pèlerinages et les expéditions militaires ont mis sur les routes des milliers de personnes au cours des âges. Certaines personnes se sont toujours arrêtées en chemin en des endroits qui leur paraissaient plus avantageux ou moins risqués que la poursuite du voyage et le retour au pays. Les raisons souvent invoquées pour ces voyages cachent 94

Chemins de Traverses la vérité profonde qui est celle du « gène égoïste », concept, contestable par ailleurs, développé par le biologiste Richard Dawkin. Le gène de tout être vivant pousse l’organisme qu’il a formé à proliférer et se recombiner pour assurer la survie de celui-ci. Le paradoxe est qu’en se recombinant le gène se transforme de génération en génération. C’est la vie, l’entité ultime qui cherche à survivre dans ces métamorphoses. La vie est analogue au « couteau de Jean », qui reste le couteau de Jean même lorsqu’on remplace la lame puis le manche. La vie reste la vie. La marche en avant est le symbole et la réalité de cette pulsion de vie. Ce gène est égoïste car la fin justifie les moyens. La misère et les guerres, qui poussent les vivants sur les chemins de l’exil, est aussi un moteur de la pulsion de vie. Le chemin c’est la vie. L’humanité ne s’est jamais autant déplacée qu’à l’époque moderne. Le tourisme, le travail, les affaires, les migrations mobilisent des milliards d’humains chaque année. Les réfugiés dans le monde sont au nombre de 300 millions. Ces voyages rapides et aux longs cours sont possibles grâce au pétrole. Ils se développent de manière exponentielle et avec eux les impacts négatifs sur la nature. Comme tout phénomène exponentiel, la croissance de cette addiction au voyage s’arrêtera un jour. Les cultures se transforment et sont bouleversées par ces échanges massifs et rapides. Certaines s’enrichissent, d’autres disparaissent. L’intensité et la rapidité des voyages finissent par tuer la diversité culturelle dans le monde. La marche reste peut-être la juste mesure de la vitesse de déplacement et des échanges. Il est peut-être utile de réapprendre à marcher. Frédéric Gros fait part de belles 95

Marcher réflexions sur le sujet dans son livre « Marcher, une philosophie » (Carnetsnord, 2009). J’assimile la marche à une prière du corps. Les pas constituent une prière mécanique, répétitive comme la récitation du rosaire ou des mantras bouddhiques. Je postule l’existence de systèmes cognitifs à différentes échelles de fonctionnement de notre organisme. Les rythmes circadiens, la respiration, les battements du cœur, les pulsations électriques du cerveau et bien d’autres phénomènes cycliques scandent le fonctionnement des êtres vivants. La marche appartient à cette catégorie des phénomènes cycliques. Son rythme est proche de celui de la respiration avec laquelle elle entre en résonance. La respiration est à son tour le pont entre la matérialité du corps et l’immatérialité de l’esprit. La méditation s’accompagne d’une certaine maîtrise de la respiration. La marche est une forme de méditation et de prière. A travers la marche nous rendons visite à l’esprit de la Terre et de la nature. Notre souffle se mêle au vent, qui est la respiration de la Terre. Nous sommes de minuscules neurones transmettant à chaque pas des impulsions de vie entre les minéraux du sol et le vent et l’éther. (Cet éther qui n’existe pas pour les physiciens, mais il constitue certainement la métaphore de quelque chose). A travers la marche se produit l’alchimie par laquelle nous devenons nous-mêmes et un élément du grand tout.

96

Chapitre n° 23 Rituels corporels
30 MAI 2010

Les religions et d’autres coutumes sociales proposent des rituels corporels soumettant les personnes à des postures et mouvements associés à des activités mentales : simple marche, sports, yoga, méditation, cérémonie religieuse, parades militaires, prière, danse, chant, expression artistique, érotisme, traitement thérapeutique, tatouage. Ces activités s’exercent individuellement et/ou collectivement. Les rituels sont codifiés et souvent se déroulent sous l’autorité d’un maître détenteur du savoir

Rituels corporels correspondant. Ces savoirs spécifiques à chaque pratique s’adossent à des traditions, à des connaissances empiriques ou bien simplement affirmées avec autorité. Ils constituent des signes d’allégeance à une doctrine, à un maître ou à une communauté. Ils relèvent de considérations esthétiques, de croyances ou de sciences plus ou moins avérées. Ils échappent le plus souvent à la preuve scientifique qui repose sur la reproductibilité des phénomènes et leur indépendance de l’observateur, du lieu et du temps. Chacun des rituels évoqués se prévaut d’un corpus de savoirs spécifiques, souvent vastes et suffisamment complexifiés pour en rendre la réfutation difficile et justifier l’autorité de leurs maîtres. Ces rituels somatiques reposent sur la trifonctionnalité de la matière, de la raison et de l’empathie. Les mouvements du corps, utilisant parfois des instruments, les incarnent dans le monde matériel. Les procédures enseignées par les maîtres constituent l’architecture rationnelle. Le sujet les pratique en raison de ses croyances et les empathies associées et les plaisirs qu’il en tire. Les rituels sont souvent présentés comme des gestes sacrés. Il s’agit de métaphores d’approches de la transcendance, normalement impossibles par le simple langage. Leur caractère trifonctionnel constitue la base du langage de communication avec des systèmes cognitifs à l’œuvre en nous et hors de nous, mais coupés de notre conscience immédiate. Nous ne pouvons pas parler 98

Chemins de Traverses directement à notre l’écosystème terrestre. système immunitaire ou à

Le rituel est ce triple langage du corps en mouvement, de la rationalité de la conscience et de l’empathie de l’âme. Il fait communiquer entre eux ces trois mondes qui cohabitent en chacun de nous. Le rituel nous met en rapport avec l’invisible en nous et hors de nous. Ce langage du rituel recherche l’harmonie entre ses trois composantes. Les liturgies religieuses ou les postures des yogis tendent à l’esthétique et à l’harmonie entre les gestes, les sons, les décors et les états mentaux. J’ai déjà évoqué dans d’autres chapitres l’existence de ces systèmes cognitifs au sein même de notre organisme (système immunitaire, par exemple) ou dans le reste de l’univers (la biosphère dans son ensemble, par exemple) fonctionnant à des échelles d’organisation, de temps et d’espace différentes de celle de notre conscience immédiate. Ces systèmes communiquent entre eux selon des langages et des logiques qui échappent à notre conscience. Une métaphore ou un rituel ne sont que des éléments de langage pertinents dans un contexte culturel et social donné. Ce langage de la métaphore de communication avec le sacré, n’est pas le sacré. Le langage de ces métaphores qui permet de communiquer avec ce qui échappe à notre conscience immédiate comporte des vocabulaires et des syntaxes multiples et diverses. Ne connaissant pas toutes les pratiques, je me garderai d’en établir l’inventaire. Cependant certaines caractéristiques semblent communes à bien des rituels. 99

Rituels corporels Les rythmes associés aux rites somatiques vont de la haute fréquence aux fréquences saisonnières : sons des chants religieux, gong, rythme des tam-tams et des danses, respiration du yoga, mouvements du qi gong, cérémonies religieuses, gestes liturgiques, prières quotidiennes, fêtes annuelles, marche du pèlerin, l’immobilité du Tao. Ces rythmes sont imbriqués. Les postures du corps sont normalisées et ritualisées : immobilité, danses, prières, cultes, méditation, sorcellerie. Les évocations et représentations mentales sont incarnées dans des objets ou des lieux : moulins à prières, croix, ostensoir, reliques, amulettes, statues, rosaces, mandalas, vitraux, temples, lieux sacrés. Bien des médicaments ont des noms magiques avec des fonctions placebo dont l’efficacité semble bien réelle tout en échappant à la preuve scientifique. Les évocations mentales au cours des rituels ont en général des fonctions pacificatrices et visent à éloigner les mauvaises pensées : calme, sérénité, beauté, amour, Dieu le Père, le vide, la transcendance, la soumission, l’ordre, la pureté. La soumission à une autorité religieuse, médicale, professionnelle, politique caractérise de nombreux rituels. Ceux-ci participent au sur-moi remplissant des fonctions de structuration. Le langage est ritualisé à travers ses métaphores, ses styles, ses mots-clés, ses stéréotypes, ses sujets de prédilections, mais aussi par ce dont il ne parle pas ou rarement. Les rites culturels relèvent souvent du psittacisme, c’est-à-dire la répétition comme des perroquets ce qui est proféré par une autorité ou de la manière de parler de celle-ci. 100

Chemins de Traverses La parole incantatoire des rites religieux ou politiques peut conduire à des états modifiés de la conscience et même du corps, s’exprimant, par exemple, par des transes mystiques, guerrières, footballistiques ou politiques. Le rite corporel est universel, sa diversité également. Il est intimement lié à l’aventure de la vie et même de la matière inerte. Il permet d’entrer en contact avec l’altérité, l’autre comme personne ainsi que l’autre réalité. Il a l’avantage aussi de permettre le retour à soi-même et à la réalité ici et maintenant.

101

Chapitre n° 24 Chakras
29 JUIN 2010

Les définitions et fonctions des chakras sont multiples comme l’indiquent les recherches sur Internet. Il s’agit d’un concept ancien véhiculé par des mouvements religieux orientaux. Il stipule que le corps humain comporte sept centres d’énergie, les chakras, chacun en rapport avec des fonctionnalités physiologiques ou mentales et des symboles particuliers. La méditation et la mise en rapport de l’esprit avec ces chakras assurent l’harmonie du corps, de l’esprit et avec le monde extérieur.

Chakras Il existerait sept chakras principaux et des centaines de chakras secondaires. Les principaux sont localisés : au sommet du crâne, entre les deux yeux, aux niveaux de la gorge, du cœur, du plexus, du sacrum et à la base de la colonne vertébrale. La littérature autour de ces chakras a produit un vaste corpus de termes, d’images et de dialectiques aux consonances plus ou moins ésotériques avec un arrière goût scientifique. Une de ses utilisations est également d’asseoir l’autorité de quelques gourous. Dans l’état actuel de mes faibles connaissances du sujet, il ne me semble pas que les chakras possèdent une réalité physiologique objectivable. Les attributs de ces chakras (sens, couleurs, liens avec des organes) me semblent purement conventionnels. Toutefois ces attributs sont nécessaires dans la conduite de la méditation qui met l’esprit en rapport d’empathie avec les fonctions de l’organisme. Il est assez probable que la stimulation mentale de chacun de ces chakras engendre des réactions cognitives et physiologiques dans des zones spécifiques du cerveau. Ces chakras pourraient constituer des points de contact symboliques entre notre conscience et les systèmes cognitifs à l’œuvre dans notre organisme et hors de nous. J’ai conjecturé l’existence de ces systèmes cognitifs dans de précédents chapitres. Notre conscience pourrait communiquer avec ces systèmes cognitifs par des symboles et des métaphores à travers des rituels faisant appels à l’empathie, la raison et au geste concret. Les énergies dont il est souvent question dans la littérature sur le chakras ou l’acupuncture, ne sont apparemment de 104

Chemins de Traverses la même nature que l’énergie des scientifiques à savoir du joule dont la dimension est le kilogramme x mètre 2 / seconde 2. C’est bien de l’énergie sous forme de joules ou de calories qui est indispensable au fonctionnement des organismes. Mais ceux-ci ont aussi besoin d’information. L’énergie impliquées dans les processus vitaux revêt une double nature celle des joules et celle de l’information véhiculée. Cette information n’est pas seulement celle des cybernéticiens dont l’unité est le bit ou l’entropie. Elle se mesurerait, si elle pouvait se mesurer, en termes d’empathie et de degrés de rationalité. En fait, parler de centre d’énergie pour les chakras est une métaphore qui peut s’avérer incomplète si elle est simplement assimilée à des joules ou des calories. Je proposerais lors de la méditation, les représentations mentales suivantes pour les différents chakras. Le Muladhara, situé entre l’anus et le sexe est le chakra racine. Il nous met en rapport avec la Terre dont nous sommes issus et dont nous constituons l’histoire. De manière immatérielle. Le Swadhisthana au niveau du sacrum à proximité des intestins et des gonades est le chakra sacré. C’est le lieu du métabolisme où les nourritures de la Terre alimentent l’organisme. De manière matérielle. Le Manipura, le chakra du plexus solaire. Situé vers le centre de gravité du corps, il

105

Chakras représente l’orchestration et la régulation de l’ensemble des fonctions vitales de l’organisme par les systèmes cognitifs répartis dans l’organisme (systèmes immunitaires, métabolismes). L’anahata, le chakra du cœur. Il représente la relation d’empathie entre la conscience et l’ensemble de l’organisme ainsi que l’empathie avec le reste du monde. Le Vishuddha, le chakra de la gorge. Situé au droit des cordes vocales, il symbolise l’ensemble de nos paroles et de nos échanges avec le monde.

L’Ajna, le chakra du troisième œil. Situé entre les deux yeux, il représente les fonctions de raisonnement, d’intelligence du cerveau et de nos représentations mentales.

Le Sahasrara, le chakra de la pure conscience. Situé au sommet du crâne, il représente la transcendance et nous met en relation avec les mécanismes primordiaux du cosmos. Ces chakras représentent les principales instances de notre nature humaine et de sa place dans le cosmos ainsi que des systèmes cognitifs avec lesquels notre conscience peut 106

Chemins de Traverses entrer en relation. Il me semble utile d’y adjoindre les mains qui nous permettent de transformer le monde et les pieds de le parcourir. Les cinq sens permettent en outre de percevoir les caractéristiques de l’environnement et d’y survivre.

107

Chapitre n°25 Les chakras, un Paradigme universel ?
2 SEPTEMBRE 2010

Les chakras sont ces zones du corps humains que les yogis considèrent comme des centres spirituels et d’énergies. Ils sont au nombre de sept principaux et de centaines secondaires. Les attributs de ces chakras varient quelque peu selon les auteurs. Chakra racine ou chakra base : Mulhadara Chakra sacré : Svadisthana Chakra du plexus solaire : Manipura Chakra du cœur : Anahata Chakra de la gorge : Vishudda Chakra du « troisième œil » : Ajna Chakra coronal : Sahasrara L’interprétation que j’ai retenue et qui guide mes réflexions est la suivante. Les chakras n’ont probablement pas de fonctions physiologiques. Leur réalité n’est pas objectivable selon une approche scientifique comme les autres organes. Ils ont des valeurs symboliques et métaphoriques des grandes fonctionnalités de l’Etre. La méditation et la concentration mentale sur ces endroits du corps permettent à la

Les chakras, un Paradigme universel ? conscience d’entrer en rapport avec ces grandes fonctionnalités. Pour les fonctionnalités des chakras, voir le chapitre précédent. Cette représentation des fonctionnalités de notre Etre, allant du bas vers le haut, va des réalités les plus matérielles vers les plus abstraites. Tout se passe comme si l’Etre vivant avait pour fonction de réaliser les liens entre la matière et la transcendance, entre des réalités appartenant à des ordres différents. L’Etre est aussi constitué de structures fractales aux identités propres qui s’emboitent les unes dans les autres comme des poupées russes. Notre organisme, délimité par une peau, se décline en organes, cellules, molécules, etc. Un organisme est une réalité émergente qui est plus que la somme de ses constituants. Notre Etre est intégré dans des Etre sociaux ou écologiques plus vastes. A tous les niveaux d’organisation, les structures parcourent des états semi-stables entre le développement et la destruction. Tout se compose et se décompose en permanence à différentes échelles de temps et d’organisation. Cet aspect du fonctionnement du monde est celle du yin et du yang du taoïsme. Le principe d’équilibre entre diversité et unité est la base de la régulation du réel. Tout Etre est le résultat de plusieurs histoires et évolutions. Il naît, vit et meurt. Notre Etre évolue à des échelles de temps, d’espace et d’organisation données. D’autres Etres évoluent, vivent pensent et aiment à d’autres échelles. Les autres Etres. 110

Chemins de Traverses Je postule que cette vision de la réalité par les chakras peut s’appliquer à d’autres Etres et systèmes : les animaux, les végétaux, l’écosystème, la climatosphère, le cosmos, la technosphère, les institutions humaines. Tous ces Etres fonctionnent comme systèmes selon les principes décrits plus haut. Ils sont inscrits dans une matérialité d’où ils puisent l’énergie, la gèrent selon des rationalités propres et avec des formes d’empathies. Ils interagissent matériellement avec l’environnement également avec rationalité et empathie. Ils semblent toujours soumis à un ordre transcendant, ne serait-ce que celui de l’organisation directement sur-ordonnée. Les religions instituées donnent un cadre à la transcendance tant aux individus qu’aux sociétés. Il est intéressant de noter que toute l’énergie qui sert aux vivants provient des rayonnements immatériels arrivés sur terre dans le passé ou actuellement. Je tenterais une mise en corrélations des fonctionnalités symboliques des chakras pour ces différents êtres.
chakra s
racine sacré plexus cœur gorge œil couronne

humai n
terre aliments régulatio n empathie échange raison surnature

végéta l
terre aliments régulatio n empathi e échange adaptati on société

anima l
terre aliments régulatio n empathi e échange adaptati on société

écosys t
terre aliments régulatio n interacti on échange complex ité élan vital dissémin ati paysage 1000 ans région

climat
minéral soleil régulatio n interacti on vie terre complex ité écosystè me vent eau viabilité 10000 ans terre

cosmo s
minéral étoiles loi physique expansio n vie univers raison ? Dieu ?

techn o
humain travail régulatio n intérêt machine besoin humain

instit ut
humain travail régulatio n éthique organisa tio loi humain

pied mains Temps ± Espace ±

dissémina tio travail 100 ans km

graines fruits 100ans 10 m

dissémin ati travail ? 10 ans km

rayons énergies milliards a infini

informat ion bien-être 100 ans terre

territoire société 100 ans pays

111

Les chakras, un Paradigme universel ?

Il s’agit là d’orientations pour la réflexion. Dans ce tableau, les mêmes mots ont des nuances de sens différentes selon leur domaine d’application. Cette généralisation des chakras bien qu’incomplète, indique l’unité du réel au-delà de sa diversité.

112

Chapitre n°26 Cosmologie
3 OCTOBRE 2010

« Le visage de Dieu » est le dernier ouvrage d’Igor et de Grichka Bogdanov, qu’une amie enthousiasmée m’a offert. Elle n’est pas scientifique et elle en a été très impressionnée, contrairement aux critiques parues dans certaines revues scientifiques. Je ne prendrai pas parti car je perçois dans les postures des uns et des autres des motivations assez personnelles. Les interrogations sur l’origine et le sens de l’univers sont, comme dans beaucoup de domaines, trop sérieuses pour les laisser aux seules mains des professionnels. Bien sûr la vérité scientifique ne peut pas se décider par un vote démocratique. Wikipédia, dans son portail « astronomie » donne un bon aperçu au simple citoyen des problématiques de la cosmologie, de l’origine et du fonctionnement de l’univers. Les observations des astrophysiciens sont fournies par des instruments de mesures tels que les télescopes terrestres ou embarqués à bord de satellites artificiels. Ces télescopes permettent de collecter des informations en balayant un très larges spectre électromagnétique allant des ondes radio, au domaine visible jusqu’aux

Cosmologie rayonnements gammas. L’analyse spectrale des images recueillies permet de déterminer une partie de la composition chimique des objets célestes ainsi que leur vitesse relative par rapport à la terre. L’analyse des variations de luminosités d’astres a révélé l’existence de planètes hors du système solaire. Ces informations sont complétées par l’analyse des météorites tombées sur terre et des échantillons rocheux récoltés lors des missions lunaires. Le rayonnement cosmique qui bombarde en permanence la terre constitue également une empreinte du fonctionnement de l’univers. Toutes ces informations, associées à l’observation des mouvements des astres conduisent à échafauder des hypothèses sur les lois de l’univers. Les astrophysiciens disposent en outre d’un appareil mathématique théorique et de simulations informatiques, s’appuyant sur ces lois allant de Newton à Einstein, qui permettent de rendre compte d’une partie des observations, en particulier des mouvements des astres. Le modèle standard du big-bang a aujourd’hui supplanté de multiples autres hypothèses. C’est lui qui interprète le mieux les phénomènes observés. En résumé, l’univers s’est créé à partir du vide lors de l’explosion initiale d’une «particule» infiniment dense et chaude il y a quelque quatorze milliards d’années. Avant cet événement ni le temps ni l’espace ni la matière n’existaient. Depuis lors les différents composants et structures de la matière se sont formés progressivement et l’univers est en expansion à des vitesses vertigineuses et croissantes. L’expansion de l’univers est attestée par le décalage vers les basses fréquences des spectres d’ondes électromagnétiques. C’est 114

Chemins de Traverses le phénomène Doppler analogue celui expliquant le son plus grave du klaxon d’une voiture qui s’éloigne que celui d’une voiture qui s’approche. Les satellites COBE et actuellement Planck, analysent le fond cosmologique, c’est-à-dire le rayonnement qui provient du fin fond de l’univers. Il correspond à une température de quelque moins 271 ° C, donc très proche du zéro absolu. Il serait le reste des milliards de degrés de l’explosion initiale de création de l’univers. L’univers se refroidit en prenant du volume, comme le gaz s’échappant d’une bouteille sous pression. A petite échelle d’observation, la répartition des températures dans le fond cosmologique est presque uniforme à quelques centièmes de degrés près. Les taches de fluctuations locales sont peut-être des structures fractales qui laisseront voir de nouvelles fluctuations lorsqu’on augmentera la résolution des appareils de mesure. Les astrophysiciens stipulent également l’existence de matière et d’énergie « noires », inobservées directement mais nécessaires à l’explication de phénomènes de déplacements de galaxies différents de ceux prévus par leur modèle basé sur la loi d’attraction des corps de Newton. La matière noire pourrait constituer 90 % de la masse de l’univers. Les interrogations des astrophysiciens touchent la métaphysique : « Qu’y avait-il avant le big-bang ? » « Une chose peut-elle sortir du néant ? » « Quel est le sens de cette aventure de l’univers ? » et bien évidemment : «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » Le 115

Cosmologie débat porte également sur le principe anthropique, qui suppose que l’univers a tout fait pour que l’homme apparaisse. La matière inerte aussi bien que vivante a réussi à se structurer au cours des âges grâce à un réglage extrêmement fin des constantes physiques fondamentales liées aux forces en jeu. Les propriétés émergentes des corps chimiques vont également dans ce sens. Si les rapports d’intensité des forces agissant au cœur de la matière étaient différents vers la centième décimale, la matière aurait été entrainée soit vers une dilution totale soit vers l’écrasement complet sur elle-même, donc pas d’atomes, ni de molécules ni de planètes. Les propriétés singulières de l’atome de carbone ou des molécules d’eau permettent la chimie organique et donc de la vie. La machine climatique terrestre régule la température et la pression de sorte que cette chimie du vivant soit pérenne depuis trois milliards d’années. Ces réglages très fins et multiples seraient impossibles si le hasard seul y pourvoyait. Les explications fournies par différents courants de pensées nous laissent sur notre faim. Il y a ceux qui pensent que c’est l’œuvre de Dieu. C’est possible encore faut-il se demander de quel Dieu il s’agit. Probablement pas celui qui sert à justifier les conflits religieux ou les pouvoirs temporels. Il y a ceux qui pensent : « c’est comme ça, il n’y a rien à comprendre». Il y a ceux qui supposent qu’une infinité d’univers ont essayé d’exister avec des réglages différents et que le nôtre est de ceux qui ont trouvé les bonnes combinaisons. Il est possible que la science académique ait atteint les limites de ses capacités de modélisation. Il faut lui reconnaître le mérite d’avoir fait avancer la connaissance 116

Chemins de Traverses de notre place dans l’univers de manière plus objective que les mythologies. Loin de répondre à toutes les questions elles ont ouvert de nouveaux horizons d’interrogations. La science ne sert probablement pas à répondre aux questions, mais à les rendre plus pertinentes. Je proposerais volontiers quelques pistes de réflexions et de questionnements. - Les observations de l’univers sont fondées sur des instruments technologiques, essentiellement d’analyse de signaux électromagnétiques. Il existe peut-être d’autres types de signaux inconnus et pour lesquels nous n’avons pas encore d’instruments de mesure. - L’expansion de l’univers et le fond cosmologique à basse température ne pourraient–ils pas aussi être expliqués par des apparitions permanentes de particules en tout point de l’univers ? - Comment se fait-il que les modèles mathématiques « fonctionnent comme » l’univers ? Au demeurant, en est-on vraiment sûr ? - A toutes les étapes de l’évolution de la matière, des particules élémentaires aux astres et au vivant, de nouvelles logiques de fonctionnement ont émergé. Nos rationalités scientifiques ne peuvent rendre compte que partiellement de ces logiques très différentes les unes des autres.

117

Cosmologie - Le phénomène de la conscience n’est pas le monopole de l’humain, ni peut-être celui du vivant. La conscience semble être un phénomène émergeant de la multiplicité des interactions et échanges d’informations entre des objets. Chaque atome de la matière dite inerte sur terre et dans le cosmos est mis en rapport avec tous les autres par des flux incessants de rayonnements. Ces rayonnements, pour la plupart électromagnétiques, se déplacent à la vitesse de la lumière, c’est-à-dire, selon la théorie de la relativité, qu’ils n’ont pas de masse et ni le temps ni l’espace n’existent pour eux. Objets immatériels, ils entrent dans notre monde comportant du temps et de l’espace et ils interagissent avec la matière. L’univers est peut-être un immense système cognitif. Ce système cognitif est peut-être responsable de ces réglages infiniment fins et improbables de l’univers.

118

Chapitre n°27 Réalité, Matière, Vide.
24 OCTOBRE 2010

Le monde dans lequel nous évoluons semble, a priori, essentiellement matériel. Mais la réalité ne se limite pas à l’aspect contondant des choses. Dans notre vie quotidienne, se manifeste un certain nombre de phénomènes dont l’aspect matériel n’est pas évident : le vent, la lumière, le bruit, la musique, l’énergie, la température, auxquels il faut ajouter ceux relevant du mental, de la sensibilité et de la culture. Les scientifiques au cours des derniers siècles ont fourni des explications de certains de ces phénomènes. Ils ont surtout repoussé un peu plus loin l’horizon entre la connaissance et l’ignorance en modélisant ces phénomènes au niveau microscopique. La lumière est à la fois onde et corpuscule, la température est fonction de l’agitation des molécules ; l’énergie est aussi bien portée par des ondes que de la matière, en mouvement ou à l’arrêt ; la musique est une affaire d’ondes initiées par de l’air, des cordes ou des surfaces en mouvement. La nature profonde de l’énergie, de l’espace ou du temps n’est pas connue. Ils existent. Les modèles mathématiques rendent bien compte du fonctionnement de certains phénomènes naturels. Il est assez étonnant que les trajectoires des planètes ou d’un projectile, les phénomènes électriques, mécaniques ou chimiques fonctionnent comme des formalismes

Réalité, Matière, Vide. mathématiques ou des modélisations informatiques. Cette similitude des modes de fonctionnement pose question sur les liens entre les différents aspects de la réalité. Les mathématiques ne constituent pas une rationalité complète dans le sens où elles ne permettent pas de modéliser tous les phénomènes et certains peuvent l’être par d’autres rationalités. Les phénomènes de fortes complexités comportant des rétroactions multiples, comme le climat ou la météorologie, au-delà d’un certain horizon temporel, échappent à la modélisation par principe même. Lorsque nous envoyons une boule de papier dans un panier à quelque distance, le cerveau évalue la trajectoire sans utiliser de formule mathématique. Il existe des moyens de modélisation du réel autres que mathématiques. Les technologies humaines relèvent pour beaucoup des mathématiques, algèbre et géométrie, mais aussi de la connaissance pratique des propriétés de la matière, air, eau, bois, métal, feu, agriculture, que l’humanité exploite depuis la nuit des temps. Les connaissances de ces matières se situent aux niveaux macroscopiques. La connaissance intime, microscopique du fonctionnement de cette matière n’est pas indispensable pour en tirer une technologie. Le niveau de connaissance intime de la matière est évidemment plus poussé pour la fabrication d’un microprocesseur que pour un fer à cheval. La rationalité qui préside au fonctionnement du vivant est aujourd’hui loin d’être décryptée. On sait qu’il existe des codes génétiques qui programment la matière pour l’intégrer dans un organisme vivant global. On sait que les régulations des organismes vivants s’effectuent par des 120

Chemins de Traverses influx nerveux et chimiques, que mais les algorithmes sont encore mystérieux et bien différents de ceux des mathématiques ou des technologies électroniques. L’émergence de la conscience au sein de la matière pose un problème fondamental, d’abord à cette conscience ellemême. Ses caractéristiques principales semblent être qu’elle puisse se penser elle-même et qu’elle réussisse à agir sur la matière. Cette action de la conscience sur la matière est évidente au niveau macroscopique puisque nous sommes capables de changer des objets de place à l’issue d’un processus mental. Il est fort probable que les mécanismes complexes, donc improbables par de simples mécanismes physiques, relèvent de systèmes cognitifs faisant appel à des formes de conscience se déroulant à tous les niveaux de taille et d’organisation de la nature. La réalité se structure en différents degrés, des plus concrets aux plus abstraits, des objets aux concepts, des certitudes universelles, ou quasi universelles, aux hypothèses. Les modèles sont aussi des formes de réalité. Ainsi les institutions politiques, les systèmes financiers, les codes juridiques, les codes moraux, les codes sociaux, les codes commerciaux, les croyances religieuses sont des édifices conceptuels, des artefacts, qui permettent aux sociétés de fonctionner et de se pérenniser ; avec plus ou moins de bonheur, il est vrai. De simples hypothèses politiques ou religieuses deviennent souvent des vérités absolues incontournables et, outre leur fonction de régulation, servent d’instruments de pouvoir et de domination.

121

Réalité, Matière, Vide. Les mathématiques ont réalisé un bond en avant au Moyen-Age lorsque fut importé en occident le nombre zéro. La manipulation de ce « rien » a entrainé le développement très fructueux de nouvelles axiomatiques et a permis l’accès aux opérations arithmétiques pour le grand public. On peut se demander si la prise en compte du zéro, du vide, du néant, du rien dans nos modélisations du réel ne pourrait constituer une source de progrès dans la compréhension du monde. Le très ancien taoïsme oriental intègre le vide dans sa doctrine. Les méditations bouddhiques font également appel au vide. La physique contemporaine a construit des modèles pour les particules élémentaires faisant appel à l’énergie et aux fluctuations du vide. L’existence de l’éther, supposé comme support de la propagation des ondes électromagnétiques, donc de la lumière, a été réfutée. Les champs électromagnétiques et autres champs des physiciens n’existent dans le vide que lorsqu’une expérience spécifique les met en évidence. L’univers est rempli de vide, aussi bien à l’échelle cosmique qu’à celle des atomes. Des myriades de particules invisibles à nos sens traversent à chaque instant chaque centimètre cube d’univers. Il y a du vide entre celles-ci, sans quoi l’espace serait un bloc solide. Le vide est la condition essentielle pour que la matière puisse exister et évoluer. La non-matière est nécessaire à l’existence de la matière, tout comme le non-soi l’est à celle du soi dans le monde vivant. Comme les champs des physiciens dans le vide, la 122

Chemins de Traverses conscience évolue dans le néant entre la matière qui est son support. Ils ne se révèlent que lors d’une interaction avec la matière ou la traduction en information. Derrière ce vide il existe peut-être un monde dans d’autres dimensions qui ne nous sont pas accessibles autrement qu’à travers les manifestations de ces champs des physiciens ou de la conscience.

123

Chapitre n° 28

Systèmes dissipatifs
29 OCTOBRE 2010

Un système dissipatif en physique est une structure matérielle ouverte sur son environnement traversée par des flux d’énergie ou de matière. Lors de son passage, une partie de cette énergie est transformée en information. C’est-à-dire qu’elle crée de l’ordre localement, alors que globalement dans l’environnement le désordre, l’entropie, augmente. L’exemple est la consommation de nourriture par un organisme vivant ou la combustion d’essence dans un moteur. Ces systèmes dissipatifs ont tendance à créer des structures et à s’auto-organiser de manière à dissiper le maximum d’énergie. Ce phénomène a été exposé de manière compréhensible par François Roddier (http://francois-roddier.fr/) qui a synthétisé les travaux de différents chercheurs dont en particulier Eric Chaisson, Ilya Prigogine, Per Bak, Roderick Dewar, Alfred Lotka, Richard Dawkins et autres. Ces mécanismes dissipatifs se manifestent à toutes les échelles de fonctionnement de la matière, de l’univers aux molécules, de l’amibe à la société humaine, la technologie comprise.

Systèmes dissipatifs Eric Chaisson a produit un graphique montrant l’évolution des structures dissipatives dans l’histoire de l’univers. (http://www.tufts.edu/as/wright_center/eric/reprints/big_hi story.pdf)

Flux d’énergie à travers des structures en fonction du temps (années). D’après Eric Chaisson. Il indique la quantité Φm d’énergie par seconde et par gramme traversant les différentes formes de matière en fonction du temps.(Rappel : 1 watt=107 erg/s ). Il est intéressant de noter les ordres de grandeurs de ces valeurs de Φm: Soleil : Φm= 2 erg/s/g = 4.10 33 erg/s : 2.10 33 g ; biosphère : Φm= 103 ; être humain : Φm= 104 ; cerveau humain : Φm= 105 ; société technologique : Φm= 106 erg/s/g. 126

Chemins de Traverses Donc, par unité de masse, le cerveau humain transiterait 50 000 fois plus de flux d’énergie que le soleil. Plus un système est structuré plus il dissipe de l’énergie et plus il accumule de l’information pour adapter sa structure et pour en dissiper davantage encore. Il est intéressant, voire curieux, de noter que ce processus accompagne autant la matière dite inerte que la vivante. Les êtres vivants sont pilotés par les gènes. Au cours de l’évolution des espèces, ils sont passés des êtres unicellulaires aux organismes complexes, végétaux et animaux, en augmentant cette dissipation d’énergie et cette acquisition d’informations sous forme de structures physiologiques et comportementales. Les civilisations et les technologies humaines constituent des bonds en avant dans ce sens. Les « mèmes » sont, selon Richard Dawkins, les équivalents des gènes dans le domaine culturel, s’appuyant sur les langages. Ils assurent le maintien, la reproduction et l’évolution des cultures. La sélection naturelle des systèmes est conditionnée par l’énergie disponible dans l’environnement en évolution permanente. Les espèces animales et végétales s’adaptent à l’environnement changeant essentiellement par les mutations des gènes. Pour les humains, les mèmes culturels mutent pour s’adapter aux rigueurs de la nature et aux changements sociétaux. Une espèce disparaît si elle ne peut pas adapter suffisamment rapidement ses besoins énergétiques aux fluctuations de l’environnement. Le cerveau de l’homo sapiens a permis le développement de techniques agricoles, technologiques et politiques assurant jusqu’à présent sa survie et l’élimination de ses prédateurs. 127

Systèmes dissipatifs La croissance exponentielle de la consommation spécifique d’énergie et de la diffusion de la société technologique humaine à l’échelle mondiale, posent à terme le problème de la disponibilité en énergie ainsi que celui du devenir des flux de déchets sortants toxiques et non recyclés. La population mondiale était de 1 milliard en 1800 et de plus de 6 milliards en 2000. Contrairement à la technosphère, dans la biosphère traditionnelle toute la matière organique est sans cesse recyclée. Elle sert de manière itérative à produire de l’information. Au-delà des controverses politico-scientifiques concernant les effets anthropiques négatifs sur la nature, il paraît évident que ces croissances exponentielles, qui ont explosé avec l’ère industrielle, ne peuvent pas durer indéfiniment. Les systèmes dissipatifs sont des structures fractales. Les zones de dissipation ne sont pas uniformément réparties. Il n’est pas évident que les zones de constitution d’informations soient proportionnées à celles de la dissipation d’énergie. Il se crée des sous- systèmes dissipatifs qui utilisent l’énergie du système pour créer leur propre ordre en rejetant de l’entropie, du désordre vers l’intérieur du système sur-ordonné. La prédation dans le règne animal et dans les sociétés humaines en sont des exemples. Toutefois une certaine part de prédation au sein de tout système semble liée à sa pérennité. Elle participe aux cycles réguliers de construction et de destruction de matière et d’information qui caractérisent le vivant. La nature de l’information. Le graphique d’Eric Chaisson indique donc que le flux 128

Chemins de Traverses d’énergie à travers une structure dissipative est une fonction croissante de la complexité de son contenu en information. Cette information s’inscrit dans les dispositions matérielles des éléments, les organes par exemple, ainsi que dans les processus de fonctionnement, les métabolismes par exemple. Le flux d’énergie traversant répond aux besoins mécaniques immédiats ainsi qu’à l’élaboration des modes de fonctionnement. Le graphique laisse penser que la création d’information et de complexité, moteurs de l’évolution, est fatalement liée à la consommation et dissipation d’énergie. L’information élaborée dans les galaxies, les étoiles et les planètes est a priori de l’ordre de la mécanique, celle des lois de Newton et de Kepler. L’information est stockée sous forme de spirales, de sphères, de mouvements orbitaux, etc. Des configurations nucléaires sont mises en place permettant l’ignition des étoiles et de nouveaux flux d’énergie à travers l’espace. L’infiniment petit et l’infiniment grand dans le cosmos sont intriqués. L’information créée sur Terre est la séparation de la lumière, des ténèbres, des eaux, de la terre, du ciel ainsi que la création de la vie, selon les multiples récits mythologiques de la Création. Un climat planétaire est un système hautement complexe et chargé d’informations. Il traite des données relevant de la physique moléculaire de l’eau, de la mécanique des fluides, des rayonnements électromagnétiques, de la cosmologie, etc. Sur Terre, il maintient les conditions physico-chimiques permettant la vie. Le vivant intègre également plusieurs rationalités dans son fonctionnement, celle de la chimie organique, celle des 129

Systèmes dissipatifs métabolismes, celle des saisons, celle de l’espèce, celle de l’écosystème, celle de la nourriture et de la prédation. L’humain est l’acteur de nouveaux bonds dans l’évolution de la nature de l’information. Pour la survie de l’espèce il a inventé la morale, avec les dieux pour la légitimer, les institutions et la technologie. Je risquerais d’ajouter un néologisme pour caractériser les supports d’informations apparus dans l’univers au cours de l’évolution : le cème. Le cème, avec C comme cosmos, il préside à la complexification de la matière dite inerte des étoiles aux particules élémentaires. Le gène concerne la transmission des informations génétiques. Le mème concerne la transmission des informations culturelles. (Richard Dawkins) Le tème concerne la transmission des informations technologiques. (Susan Blackmore) Les informations de ces cèmes , gènes, mèmes, tèmes sont inscrits dans la matière inerte, vivante, culturelle et technologique. Elles permettent de s’auto-reproduire et d’évoluer en utilisant l’énergie qui traverse les systèmes qu’elle structure. A chaque stade de l’évolution de l’univers ces cèmes, gènes, mèmes et tèmes ont été des propriétés émergentes de la complexification des stades antérieurs. L’évolution est un grand jeu de la matière, de l’énergie et de l’information.

130

Chapitre n° 29 Rationalités
15 DECEMBRE 2010

L’univers a-t-il attendu quinze milliards d’années pour introduire la rationalité via la conscience humaine ? Probablement pas. Il existe un grand nombre de formes de rationalités à de multiples échelles de temps, de tailles et de complexité de la matière dans cet univers. Ces rationalités accompagnent la matière dans son évolution. Elles possèdent chacune en propre des modes de fonctionnements, des substrats d’où elles émergent et des domaines sur lesquels elles agissent. Ces rationalités peuvent être des lois physico-chimiques, des mécanismes physiologiques ou encore des institutions humaines, des modèles de pensée, des objets virtuels. A l’échelle humaine, elles structurent des objets technologiques et des organisations sociales. Dans un domaine donné, la rationalité, sa représentation mentale et son inscription dans la réalité matérielle constituent une trifonctionnalité inséparable. Les trois fonctions ne se recouvrent jamais entièrement. La réalité matérielle d’un objet n’est jamais rigoureusement descriptible par un modèle, c’est-à-dire par sa représentation mentale. Sa rationalité profonde est toujours plus vaste que sa fonctionnalité immédiate ou que sa modélisation. Même les objets technologiques ne fonctionnent jamais exactement tels qu’ils ont été conçus.

Rationalités Ils tombent en panne, leurs fonctions peuvent être détournées de leur but premier, ils peuvent donner lieu à l’émergence de phénomènes inattendus, comme, par exemple, l’imprimerie ou l’électronique. Ces caractères d’incomplétude mutuelle des trois fonctions s’observent aussi bien pour les objets technologiques ou les institutions sociales que pour les organismes vivants ou la matière dite inerte. Un même substrat peut faire émerger différentes rationalités. Ainsi le cerveau humain est capable de traiter à la fois des rationalités scientifiques, logiques, sentimentales, artistiques, celles des métabolismes ou des pulsions physiologiques. L’identité d’une personne est la résultante unique de ses composantes rationnelles. La mise en commun des cerveaux humains à travers l’espace et le l’histoire permet de construire (ou de détruire) l’alchimie des civilisations. La vision trifonctionnelle peut s’appliquer aux métaphores liées aux sept chakras déjà évoqués : la matière minérale, le cycle du vivant, les régulations du vivant, l’empathie, la diffusion de l’information, la représentation mentale, la transcendance. Ces métaphores ne s’appliquent pas seulement au corps humain, mais à l’ensemble de l’univers, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Il se pourrait que les expériences mystiques, les états de conscience modifiée ou les phénomènes paranormaux constituent des formes de dialogue entre des rationalités multiples, normalement cloisonnées entre elles. 132

Chemins de Traverses Les rationalités multiples et diverses interagissent de proche en proche, en co-évoluant et parfois en s’opposant. Il en est ainsi pour les intérêts et collectifs dans une société. Souvent l’intérêt à cours terme de l’individu est contraire à l’intérêt collectif et à son intérêt à long terme, comme par exemple de ne pas payer d’impôts. Beaucoup de rationalités sont cloisonnées les unes par rapport aux autres : la science et la religion, notre conscience et nos fonctions physiologiques, notre conscience et la représentation globale du monde. La multiplicité des langues et la difficulté de compréhension mutuelle constitue probablement un avantage pour l’évolution de chaque culture. Le cloisonnement des rationalités et l’incomplétude des représentations mentales participent à la structuration de la matière et du vivant depuis l’origine des temps. On peut se demander s’il existe une rationalité ultime qui les englobe toutes, un Dieu en quelque sorte. Au moment du big-bang, dont on admet que l’univers est issu, existait une rationalité unique qui s’est multipliée à l’instar des forces fondamentales régissant la matière, qui se sont divisées en forces de gravitation, nucléaires, faibles et électromagnétiques. En même temps que la matière s’est structurée, des rationalités diverses se sont élaborées ainsi que des systèmes cognitifs pour les représenter dans des espaces mentaux virtuels.

133

Chapitre n° 30 L’humanité dans 1000 siècles
22 DECEMBRE 2010

« Il y a deux domaines où les amateurs sont meilleurs que les professionnels : l’amour et la prospective. », disait je ne sais plus qui. Je viens de suivre sur internet une conférence qui pose la question : «L’humanité peut-elle survivre 1000 siècles ?». En soi la question a peu de chance de trouver une réponse. Mille siècles, c’est le temps approximatif qui s’est écoulé depuis l’apparition de l’homo sapiens. Entre temps l’humanité est passée de la chasse et la cueillette à l’agriculture puis à l’industrie et à l’informatique. Les technologies successives ont déclenché des sauts qualitatifs dans les modes de vie, les organisations sociales et les impacts sur la nature. L’état actuel de l’humanité était inimaginable il y a quelques décennies, à plus forte raison il y a mille siècles. Il en est de même pour le futur. Se poser des questions sur l’avenir proche et lointain de l’humanité toutefois n’est pas entièrement dénué de sens car celles-ci permettent de penser le présent. Ce présent est éclairé autant par le passé que par l’avenir. A défaut de savoir où va l’humanité, nous pourrions tenter de construire un présent en vue d’un avenir souhaitable. Cet avenir, on peut l’envisager à différentes échelles de

L’humanité dans 1000 siècles temps : 1, 10, 100, 1000, 10.000 ou 100.000 ans. Au-delà d’un ou deux siècles, l’avenir est très opaque. Les évolutions peuvent suivre des trajectoires plus ou moins linéaires ou bien connaître des sauts, des ruptures ou des catastrophes. Selon l’échelle de temps considérée, un changement est vu comme linéaire ou brusque. Ainsi à l’échelle des années, l’évolution industrielle est linéaire depuis le 18e siècle ; à l’échelle des millénaires de l’histoire de l’humanité et de la nature il s’agit d’une rupture, voire d’une catastrophe. Depuis l’invention de la machine à vapeur, la population humaine ainsi que l’extinction des autres espèces vivantes et la déstabilisation du climat croissent exponentiellement. Les experts pensent que la population mondiale va se stabiliser vers 10 milliards à la fin du 21e siècle. Elle était de 1 milliard au début du 20e siècle. Des guerres, des famines, des catastrophes naturelles telles que connues à ce jour auront probablement peu d’influence sur ce chiffre de 10 milliards. Une supercatastrophe, telle que la chute d’un astéroïde, une guerre nucléaire, une épidémie, une désertification de la planète, voire un dérapage technologique, pourrait conduire à l’extinction de l’espèce humaine. Au demeurant il n’est pas entièrement exclu que des civilisations technologiques aient existé dans la passé sur Terre. Des paléontologues viennent de trouver des fossiles d’êtres multicellulaires datant de plus de 2 milliards d’années au Gabon près d’Oklo, où a été mise en évidence dans les années 1970 l’existence d’un réacteur nucléaire « naturel » correspondant à cette époque. Mais ceci est une 136

Chemins de Traverses autre histoire… La disparition des dinosaures il y a 65 millions d’années, suite à la chute d’un astéroïde, aurait permis le développement des mammifères dont nous sommes issus. Il est donc possible que la disparition de l’humanité permette l’émergence d’autres espèces. Il est infiniment peu probable que l’humanité puisse émigrer vers une autre planète si la Terre devenait inhabitable. Les distances des planètes éventuellement habitables se comptent en dizaines d’années-lumière, c’est-à-dire des centaines d’années en vaisseau spatial. Les optimistes considèrent que les ressources de la Terre correctement gérées seraient suffisantes pour assurer à dix milliards d’humains un niveau de vie « décent», c’est-àdire dans la moyenne européenne actuelle. Une gestion correcte des ressources implique que tous les déchets soient recyclés à l’instar de ce qui se passe dans les écosystèmes naturels. Il faudrait aussi stabiliser l’exploitation des ressources et donc déconnecter la stabilité économique de la croissance. Un tel modèle économique reste à inventer. Nul ne connaît aujourd’hui les innovations technologiques ou les concepts philosophiques qui vont façonner le futur. Ceux-ci feront émerger des modes de fonctionnement des sociétés humaines tout à fait inattendus. La roue, les métaux, l’imprimerie, les énergies fossiles, les machines, l’électronique, Internet ont changé le monde de manières qui n’étaient a priori pas inscrites dans leur nature profonde. Les outils, puis les machines et les énergies 137

L’humanité dans 1000 siècles fossiles ont contribué à l’abolition du servage, de l’esclavage, à l’éducation des masses, à l’émancipation de minorités, de femmes en particulier, et surtout au développement de la science, de l’hygiène et de l’instruction. La démocratie athénienne du 5e siècle av. J. C. profitait à quelque 10 % de la population seulement. Le concept a toutefois été un germe important du développement de notre civilisation. Il n’est pas possible de prévoir tous les effets d’une innovation technique sur le long terme ni ses effets collatéraux. On ignore où s’arrêteront les innovations dans un domaine donné, comme l’informatique, les biotechnologies, les armes. Toutes les innovations avancent nimbées de vertu avant d’être détournées. Ainsi Internet est un extraordinaire outil de communication et de diffusion d’information, de savoirs et de culture. Il met les intelligences en relation en créant un cerveau planétaire. Les savants du monde entiers échangent leurs savoirs. Jamais l’individu n’avait autant de savoir à sa portée, avec toutefois, il est vrai, un risque de submersion. L’école devra essentiellement apprendre à faire le tri des informations, plutôt que d’en gaver les élèves. Internet constitue un moyen de contre-pouvoir. Il dynamise le commerce. Oui, mais Internet invente aussi de nouvelles formes de criminalité. Celles-ci donnent prétexte aux pouvoirs publics d’entrer dans la vie privée des citoyens. Internet est le joujou rêvé de Big-brother. Un scénario catastrophe serait le contrôle de toutes les consciences par un système totalitaire pour des motifs sécuritaires. Les réseaux informatiques seraient à l’homme 138

Chemins de Traverses ce que les phéromones sont pour le contrôle des fourmilières. Ce serait la fin de l’hominisation. Là aussi, il faudra trouver un équilibre entre le vice et la vertu. Il est parfois proposé un gouvernement mondial pour réguler l’évolution de l’humanité dont les défis majeurs sont la gestion des ressources et leur répartition équitable ainsi que la préservation de la nature (climat et biosphère). Un tel gouvernement mondial reste à inventer, tout souhaitable qu’il soit. Il risque en effet d’être confisqué par des puissants et des lobbies, voire des fous. L’évolution des institutions politiques permettra peut-être à terme d’écarter du pouvoir les pervers narcissiques, individus qui depuis la nuit des temps sont les plus chevronnés pour sa conquête. La normalisation du monde lui fera perdre sa diversité qui est essentielle à sa résilience et à l’humanisme. Il est vraisemblable que l’humanité future connaîtra un mélange total des races. Mais de nouvelles catégories identitaires surgiront (religions, clans ?). La recherche d’identité, le combat entre l’intégration et l’exclusion, entre les forces centripètes et centrifuges sont des principes profondément ancrés dans la nature. La nature humaine profonde n’a probablement pas changé depuis la nuit des temps. L’égoïsme côtoie l’altruisme, la cruauté la bonté, la domination la soumission. Au cours des deux derniers millénaires les jeux du cirque, les bûchers de l’inquisition, les supplices publics ont progressivement laissé la place à d’autres formes de barbaries comme les terreurs d’Etat, le bombardement des 139

L’humanité dans 1000 siècles villes, les camps de concentration, les génocides. Il est probable que les siècles à venir devront continuer à contenir les explosions de barbaries individuelles et étatiques. Au fur et à mesure que les institutions ont été rendues plus vertueuses, le vice s’est sophistiqué. Longtemps encore on excitera les foules contre les voleurs de poules tout en subventionnant les voleurs de milliards. Il est souhaitable que les sociétés futures n’aient pas à emprisonner en permanence une part significative de leur population. Aujourd’hui plusieurs pour-cent de la population mondiale passent par la prison, ce qui représente des dizaines de millions de personnes. Aujourd’hui, chaque année un pour cent de la population française subit des gardes–à-vues et des amendes. L’intimidation et la punition semblent constituer des moyens essentiels de la régulation des sociétés. L’homme aura toujours besoin de transcendance qui confère du sens à son passage sur Terre. L’empathie est la base de cette transcendance. Encore faudra-t-il que cette empathie se porte au-delà du cercle restreint de chacun. Les cercles d’empathies fondent les identités multiples de chacun. Être simplement membre lambda d’une humanité de 10 milliards d’individus, d’une nation ou d’une religion ne donne pas suffisamment de sens à une vie. Les identités trop fortes sont souvent mortifères. Cette empathie devra s’étendre à l’ensemble de la nature. Il restera probablement toujours dans la nature humaine, l’obligation de tuer des organismes vivants pour se nourrir. Mais c’est une loi nature... Les religions auront certainement encore un rôle à jouer 140

Chemins de Traverses dans les 100.000 ans à venir. Elles changeront de noms, de prophètes, de messies et de dieux. Le ciel étoilé restera à peu de chose près le même que celui contemplé par les premiers hominidés. C’est peut-être lui le sens ultime du passage de chacun dans l’aventure du vivant.

141

Chapitre n° 31 Matière noire
29 DECEMBRE 2010

La revue « Pour la Science » de janvier 2011, consacre un article à la matière noire qui peuple l’univers. Il s’agit d’une matière invisible qui se manifeste par le fait qu’elle expliquerait l’expansion de l’univers de manière plus rapide que prévue si l’on ne tient compte que de la matière visible. Il est stipulé que cette matière serait constituée de WIMP, particules massives inertes interagissant peu. Celles-ci pourraient être le siège de forces suffisamment complexes pour engendrer un monde à part de celui que nous percevons. Il s’agit d’hypothèses que je me garderais de réfuter. Je me permettrais toutefois d’émettre une autre hypothèse, peut-être encore plus difficile à démonter, ou facile à réfuter, que celles des deux Américains, Mark Trodden et Jonathan Feng, auteurs de l’article. Je vais quand même tenter de l’argumenter. Ma supposition est que la matière noire n’existe pas. L’expansion plus rapide que prévue de l’univers serait due à l’imprécision des équations servant au calcul de cette expansion. Notamment la force d’attraction gravitationnelle entre deux masses n’est pas exactement proportionnelle au carré de leur distance (1/d2), mais à une puissance α (1/dα).

Matière noire

Il y a quelques années déjà (1998) que j’ai commis un petit programme informatique permettant de calculer l’évolution dans l’espace d’un ensemble de particules massives soumises uniquement aux forces gravitationnelles de chacune avec toutes les autres. Il s’agissait d’une simulation d’interactions complexes entre un grand nombre de corps. Rappelons que la force f d’attraction de deux masses m1 et m2 est : f=G.m1.m2/d 2 où G est la constante de gravitation universelle et d la distance entre les deux masses. Cette force entraîne la mise en mouvement des masses en question. Le programme permettait de remplacer d2 par dα et de faire varier α.

Les deux figures sont des exemples de trajectoires obtenues en faisant varier le paramètre α à partir de répartitions initiales aléatoires des masses. Les conclusions avaient été les suivantes : i) Des particules, bien qu’attractives, peuvent s’éloigner indéfiniment les unes des autres ; ii) des particules peuvent lier leurs trajectoires sous forme d’hélice ; iii) des

144

Chemins de Traverses configurations compactes rappelant la forme des atomes ou des astres peuvent se constituer pour certaines valeurs des paramètres. Ces constatations pourraient induire de nouvelles hypothèses en astrophysique et en physique quantique : i) le big-bang ne serait pas indispensable pour expliquer l’expansion de l’univers ; ii) la dualité onde-corpuscule de la mécanique quantique pourrait être simplement due à des trajectoires duales et hélicoïdales de particules ; iii) l’espace aux niveaux quantiques et cosmologiques pourrait être de dimension fractale et cette propriété suffirait à expliquer certains mécanismes physiques. En fonction des valeurs du paramètre α, les trajectoires constituent une pelote qui grandit plus ou moins rapidement. Ceci laisse entrevoir que la vitesse d’expansion de l’univers est peut-être uniquement liée à ce facteur. Le facteur 1/d2 dans la formule de la force d’attraction représente en fait l’atténuation de la force d’attraction en fonction de sa « dilution » sur une sphère croissante dont la surface est 4πd2. Le programme mentionné simule des situations où la surface de la sphère augmenterait comme 4πdα. Des valeurs de α différentes de 2 correspondent à des espaces non-euclidiens. Cela semble être le cas aussi bien au niveau microscopique des particules élémentaires qu’au niveau cosmique qui nous intéresse ici. D’après la relativité générale d’Einstein, l’espace est déformé par la présence de la matière. La distance « effective », et donc l’interaction, de deux objets de l’univers dépend de la déformation de l’espace par les autres objets placés entre 145

Matière noire eux. En fait ce facteur α de distance effective est propre à chaque couple de masses (mi, mj) et varie au cours de leurs déplacements individuels. L’influence gravitationnelle d’une masse donnée se déplace dans l’univers sur une « sphère patatoïde ». Le caractère non euclidien de l’espace interstellaire pourrait donc expliquer aussi bien l’expansion rapide de l’univers, même sans l’impulsion initiale d’un big-bang, ainsi que l’émergence de structures complexes.

146

Chapitre n° 32 Kilimandjaro
2 FEVRIER 2011

Au cours de la montée en quatre jours depuis la porte de Machame (1800 m) du parc national à l’Uhuru Peak (5985 m), la végétation passe de la forêt tropicale impénétrable au désert rocheux. Cette montée, je veux en faire une démarche spirituelle un peu à la manière des moines du Népal. Je me suis inventé des rites syncrétiques entre différentes religions, philosophies et la neurobiologie. Les puristes diraient que c’est de la cuisine. Il en est ainsi de mes croyances et pratiques spirituelles non homologuées. Je reconnais qu’il puisse y avoir avantage et confort à se soumettre entièrement à une autorité doctrinale et instituée.

Kilimandjaro Mais bon, ma psyché fonctionne ainsi. Je pars désormais en voyage avec le chapelet bouddhique rapporté du Népal. Il comporte 108 grains. 108=11x22x33. Je l’égrène de temps en temps en récitant un mantra « O mane pat me oum » qui veut dire « Gloire à la beauté éternelle du lotus ». C’est le seul que je connaisse. Tout comme le chapelet chrétien et ses Ave Maria, la récitation de litanies ou les chants des moines des différentes religions, cet exercice répétitif rythmé par la respiration conduit à des états modifiés de la conscience et soutient l’effort physique de la marche. Il faudrait que la médecine se penche sur ce phénomène. Mais il est sans doute difficile de faire un IRM sur un marcheur en montagne. Dans la marche finale vers le sommet, vers cinq heure du matin lorsque le soleil se lève, les larmes d’extase tombent de bien des yeux ; il me vient à l’esprit le beau texte de Teilhard de Chardin de la «Messe sur le Monde». (http://rmitte.free.fr/suivre/teilhard/teilhard4.htm ) « Le Soleil vient d’illuminer là-bas la frange du premier Orient. Une fois de plus, sous la nappe mouvante de ses feux, la surface vivante de la Terre s’éveille, frémit et recommence son effrayant labeur. Je placerai sur ma patène, ô mon Dieu, la moisson attendue de ce nouvel effort. Je verserai dans mon calice la sève de tous les fruits qui seront aujourd’hui broyés. Mon calice et ma patène ce sont les profondeurs d’une âme largement ouverte à toutes les forces qui dans un instant vont s’élever de tous les points du Globe et 148

Chemins de Traverses converger vers l’Esprit… » Au cours des étapes successives de la montée, je concentre ma méditation sur les chakras du corps. Chaque jour de marche est consacré à un ou deux de ces chakras. Mon être essaie de se mettre en relation d’empathie selon leurs fonctions symboliques avec les compagnons de marche, avec la nature que nous traversons et avec mon être intérieur. Je suppose que les différentes composantes de la nature, lithosphère, roches, plantes, animaux, atmosphère, cosmos, mes compagnons sont animés par des formes d’esprits avec lesquels cette relation d’empathie peut se réaliser. « Tout est Être. Il n’y a que de l’Être partout. » (Teilhard de Chardin) Ces exercices de méditation en marchant me donnent l’impression de trouver une juste place ici et maintenant parmi les humains et dans la nature. Cela n’empêche évidemment pas de ressentir la fatigue et la douleur, mais peut-être moins intensément. Le sommet du Kilimandjaro s’approche de jour en jour et le strip-tease des nuages dévoile au gré des vents ses splendeurs et les restes de majesté de ses glaciers évanescents. Au-dessus de la forêt tropicale, sur les flancs dénudés du volcan, les longues colonnes de porteurs des différentes expéditions ressemblent à des processions de fourmis. La quête de chacun doit être un mélange de gagne-pain, de performance et peut-être aussi sa propre forme de spiritualité. Mais on ne parle pas de ces choses149

Kilimandjaro là. Les conversations entre les gens restent très terre à terre. Certains ne supportent pas le silence où seuls parlent le souffle, le vent et le bruissement des pas sur la roche volcanique. Les paroles et les regards restent en suspens au gré des cycles de la fatigue. Elisabet a l’aura d’un ange, il fait bon marcher près d’elle. Lydia, fait partie de ces émigrés algériens de deuxième ou troisième génération qui n’ont pas trouvé leur place en Europe. Le Canada lui a offert une deuxième nationalité ; le Massachussetts Institute of Technology de Boston, où planent les fantômes de soixante trois Prix Nobel, une promesse de carrière universitaire. Chacun est là avec son destin. Croisements des hasards. L’expérience de précédentes randonnées lointaines montre qu’elles gravent dans la mémoire pendant de longues années des moments d’extraordinaire fulgurance. Ces moments de dépassement de soi et du quotidien me permettront peut-être, un jour, de dire comme Pablo Neruda : « Confieso que he vivido ». « Je confesse que j’ai vécu. »

150

Chapitre n° 33 L’avenir du progrès
9 FEVRIER 2011

L’Institut Diderot (http://www.institutdiderot.fr/) a organisé le 7 février 2011 au Sénat à Paris une journée sur le thème « L’avenir du progrès ». Une vingtaine d’intervenants ont représenté autant de disciplines différentes s’interrogeant sur le sens du progrès dans nos sociétés. Le court film sur Dailymotion donne un aperçu de la philosophie des débats. L’idéologie du progrès a été un moteur important du développement en occident. A partir du 19e siècle cette idéologie du progrès scientifique et technique s’est même largement substituée aux religions. La croyance au progrès s’est progressivement effritée vers la fin du 20e siècle et au début du 21e. Les principales causes de ce pessimisme sont la prise de conscience des menaces pour la planète engendrées par la technosphère ainsi que les dérives du capitalisme, sources de nouvelles pauvretés plutôt que de progrès social. Les pays émergents (Chine, Inde), accaparés par leur développement immédiat à deux chiffres, semblent moins pessimistes. L’optimisme de certains intervenants semblait davantage relever de l’autosuggestion que basé sur de réelles perspectives en Europe. Je me garderai de décortiquer tous les arguments entendus

L’avenir du progrès au cours de cette journée et j’évoquerai plutôt mes réflexions que ceux-ci ont suscitées. Je propose l’hypothèse que tout progrès, ou plutôt toute évolution de l’humanité, a toujours eu pour base des objets matériels. Leur utilisation a entrainé les transformations des savoirs, des valeurs morales et des organisations sociales. Il serait long de détailler les révolutions sociétales induites ainsi par le feu, les métaux, la houe, la charrue, les armes de toutes espèces, les engins de levage, l’imprimerie, la lunette astronomique, le microscope, la machine à vapeur, le moteur à explosion, l’électricité, les vaccins, l’assainissement, l’eau potable, les appareils électroménagers, l’électronique, l’internet, etc. Les temporalités liées à ces techniques sont très longues pour les plus anciennes et extrêmement courtes pour les plus récentes. L’agriculture, d’une part, a mis plusieurs siècles pour s’acculturer à travers l’humanité entière depuis son berceau situé quelque part en Chine. D’autre part les formes sociales qui en étaient issues ont perduré pendant des millénaires. L’industrie, dont le début correspond à l’invention de la machine à vapeur au 18e siècle, s’est diffusée en moins d’un siècle à travers le monde. Aujourd’hui, les innovations dans les domaines des technologies de l’information connaissent une diffusion mondiale en quelques jours. Elles transforment en permanence le quotidien de milliards de personnes. Cet emballement, qui ne semble pas vouloir s’arrêter, pose de nombreuses questions : Existe-t-il une vitesse limite des changements technologiques et sociétaux ? Si oui, comment se manifestera-t-elle ? Comment peuvent fonctionner des sociétés en mutation rapide incessante où 152

Chemins de Traverses tout se sait immédiatement et se mémorise éternellement ? Toutes les innovations techniques perdurent grâce à leur utilité et parfois à leur vertu. Elles ont toutefois chacune des effets pervers plus ou moins maîtrisés. Elles s’accompagnent en général de tout un spectre de mauvais usages allant de l’affairisme débridé à la grande criminalité en passant par l’instrumentalisation par des pouvoirs, par des lobbies ou par la mainmise étatique. On constate que les perversions possibles des techniques augmentent de plus en plus rapidement au cours de l’histoire et à mesure de leur sophistication. Il n’y a aucune commune mesure entre les risques sociétaux d’internet et ceux de la houe du néolithique. Heureusement les grands dictateurs du 20e siècle ne disposaient pas des technologies de l’information numérique actuelles. Le « cloud computing » (l’informatique décentralisée) vigoureusement promu aujourd’hui par l’industrie numérique avec des affichages vertueux, constitue-t-il l’instrument ultime de contrôle mondial par Big-Brother et la fin de la diversité humaine ? Susan Blackmore a développé le concept de « tème » qui est l’équivalent pour la technique des « mèmes » développés par Richard Dawkins pour les réplicateurs sémantiques. Les tèmes ou les mèmes sont des objets, ou des catégories d’objets matériels ou immatériels qui prolifèrent comme des virus en se répliquant à l’infini. Ils se servent d’organismes hôtes, en l’occurrence la société humaine. Ils mènent leur évolution en symbiose avec leur hôte sans que celui-ci ne puisse vraiment les contrôler. L’exemple de tème le plus immédiat est l’automobile qui s’est diffusée à plus d’un milliard d’exemplaires à travers 153

L’avenir du progrès le monde en le façonnant sans qu’aucun pouvoir politique ne puisse l’empêcher. Il en est de même pour l’imprimerie ou internet. Dans le domaine sémantique, les mèmes, tels que les concepts de démocratie, de droits de l’homme, d’écologie ou d’éducation se frayent, avec plus ou moins de difficultés sans doute, des places de plus en plus importantes dans le concert des nations. Ces mèmes vertueux percolent plus lentement que les tèmes technologiques, mais ils évoluent en symbiose comme semble le montrer le rôle des réseaux sociaux informatiques dans les récentes transformations politiques en Afrique du Nord. Il est pratiquement et théoriquement impossible de connaître les conséquences à long terme des interactions complexes entre tèmes et mèmes. Cette complexité et l’imprévisibilité sont particulièrement grandes aujourd’hui. La mondialisation des interactions ajoute une dimension telle qu’il est encore plus difficile d’imaginer ce qu’il peut advenir des avancées techniques et sociétales. Les physiciens ont théorisé les phénomènes d’émergence. Le fonctionnement d’un système global ne peut pas se déduire du fonctionnement de ses composants. De nouvelles logiques apparaissent lorsqu’on passe du local au global. Alors que penser, que dire, que faire face à la vitesse de l’évolution et des transformations sociales, face à l’inflation des informations mondialisées ? La boîte de Pandore est ouverte, elle donne le vertige.

154

Chapitre n° 34 Spiritualité
20 FEVRIER 2011

L’univers a-t-il attendu 15 milliards d’années pour faire émerger la notion de spiritualité et l’introduire à travers le cerveau de l’espèce humaine ? La réalité transcendante n’existe peut-être que pour l’humain, qui l’a inventée. Il l’aurait inventée parce que sa raison sait se raisonner ellemême. Sans cesse celle-ci pousse plus loin ses questions et l’horizon de ses savoirs ainsi que des savoirs sur les savoirs. La transcendance serait un artéfact pour limiter le vertige de la mise en abyme de l’esprit. L’humain jugulerait ce vertige par des dogmes théologiques. Les dieux serviraient d’explication ultime du cosmos en arrêtant ainsi la mise en abyme. La spiritualité est issue du besoin de transcendance de la raison. Elle relie tous les êtres de la création depuis la nuit des temps et à toutes les échelles et types d’organisation de la matière. C’est l’hypothèse que je formule. Elle constitue la troisième dimension du cosmos en symbiose avec les deux autres, la matière et la raison. Il existe plusieurs formes d’organisations de la matière : le minéral, le végétal, l’animal, la technologie humaine. Ces organisations matérielles sont sous-tendues par des

Spiritualité logiques, des raisons différentes : la physico-chimie, le vivant, les institutions humaines, la techno-science. Les spiritualités humaines se déclinent également en différentes théogonies et philosophies avec des multiples compositions spectrales allant de l’animisme aux monothéismes. Les spiritualités confèrent du sens aux existences. Il paraît illogique que l’univers ait attendu l’humain pour lui attribuer du sens. Les spiritualités se construisent avec des métaphores. Ces métaphores sont des concepts, comme Dieu le Père, des récits, comme la Bible, les paraboles des évangiles ou la vie de saints, des institutions comme les Eglises, des monastères, des œuvres d’art architecturales, picturales ou musicales, des rituels et des pratiques liturgiques, des prières, des corpus théologiques. Ils s’adressent autant aux individus qu’aux collectivités et aux systèmes politiques. Les réalités transcendantes ainsi évoquées sont d’un autre ordre que celui de la matière et celui de la raison tout en cohabitant et co-évoluant avec celles-ci. Les spiritualités formulées par les humains sont des modèles et en tant que tels ne sont pas la réalité. Il en est ainsi également des modèles scientifiques qui modélisent les fonctionnements de la matière. Les spiritualités tout au long de l’histoire ont été instrumentalisées pour asseoir des pouvoirs temporels qui s’autoproclamaient seuls détenteurs de la vérité. Elles ont aussi servi à forger des repères identitaires religieux à des groupes sociaux, systèmes qui ont singulièrement autant relié que séparé (relégué) les humains. Elles ont connu des dérives 156

Chemins de Traverses totalitaires et violentes. Leur rôle de régulateurs sociaux a sensiblement régressé dans les sociétés où d’autres moyens de régulation plus efficaces les ont supplantées : société de consommation, éducation, organisation du travail et de la protection sociale, statut de la femme, police, administration, Etat laïque, société civile. L’ensemble de la nature, même avant l’humain selon mon hypothèse, a également été animé par des fonctions spirituelles et transcendantes. L’essence de la spiritualité est l’empathie, cette composante de la trifonctionnalité (corps, raison, amour) que j’ai déjà évoquée dans des articles précédents. « Dieu est amour » dans les religions chrétiennes. Toute matière, minérale ou vivante, est le résultat de jeux plus ou moins complexes d’attractions et de répulsions entre un soi et un autre. Ce soi et cet autre peuvent être des particules élémentaires, des espèces vivantes à travers leurs sexualités et leur vie sociale ou des organisations sociales. De ces jeux d’attraction et de répulsion se reproduisent ou émergent sans cesse de nouvelles structures matérielles ou immatérielles qui à leur tour vont être soumises à des jeux de cet ordre. Les spiritualités fondent les lois, qui, quant à elles, relèvent de la raison. Les dix commandements de Dieu de Moïse, servaient avant tout à donner à une société un cadre normatif dûment ou prétendument légitimé par le ciel. Les principes républicains de liberté, d’égalité et de fraternité ou des droits de l’homme sont issus de la spiritualité judéo-chrétienne. 157

Spiritualité

La spiritualité entretient un lien profond avec la notion de beauté. Le paradis ou le nirvana sont des lieux imaginaires de beauté. Les théories scientifiques ou les œuvres artistiques pérennes comportent des dimensions esthétiques. La beauté, qui est une valeur subjective, n’a pas attendu le regard l’humain pour se manifester dans l’univers. Des minéraux jusqu’à la lumière des étoiles en passant par les plantes, les animaux, les paysages, des formes de beauté se sont manifestées des millions d’années avant l’apparition de l’humain. La beauté singulière de la formule mathématique e iπ=-1 aurait fait dire à Euler qu’elle est la preuve que Dieu existe. La subjectivité de la beauté doit exister en dehors de l’humain. La spiritualité fonctionne à d’autres échelles de temps que le monde matériel ou que celui de la raison. Elle s’inscrit dans l’histoire longue du cosmos et des peuples. Le temps n’existe pas pour elle ; elle relèverait d’un univers parallèle sans temps. Un tel référentiel où le temps s’annule semble déjà exister, selon la théorie de la relativité restreinte d’Einstein, pour les photons qui voyagent à la vitesse de la lumière. La lumière des étoiles lointaines met des millénaires pour notre référentiel, alors que dans le sien la durée du voyage est nulle. Le rapprochement de la lumière et de la spiritualité n’est sans doute pas fortuit. L’élan spirituel au cœur du cosmos semble ubiquitaire 158

Chemins de Traverses («Dieu est partout»), à toutes échelles d’organisation et de temps. Il est en chacun de nous et dans les sociétés tout comme dans les particules élémentaires ou dans les amas de galaxies. Par la prière, la méditation ou les œuvres et les créations, l’humain peut entrer en communion avec cet élan et parfois se laisser guider par lui. La spiritualité est de l’ordre de la vertu et propose des directions à l’évolution du cosmos. Elle est probablement la cause fondamentale de cette évolution dans le sens d’un ordre croissant de la matière et de l’esprit. Cet ordre émerge dans tous les domaines soumis à des contraintes de tendances opposées, du yin et du yang, selon la philosophie orientale. Les trois composantes, le matérialisme, la raison et la spiritualité, cherchent leurs chemins dans les dédales de ces contraintes qu’elles s’imposent les unes aux autres. Dans les domaines personnels, sociaux ou politiques, l’histoire montre que la position de moindre douleur, de moindre dégât se situe dans l’équilibre de ces trois composantes. Les catastrophes sociales surviennent lorsqu’une des composantes est éclipsée ou éclipse les deux autres. De nombreuses spiritualités font la promotion de l’ascèse voire d’un certain dolorisme. L’entrainement à une certaine ascèse est certainement bénéfique pour apprendre à échapper à l’emprise totalitaire des passions et pulsions 159

Spiritualité qui sont de l’ordre du matérialisme et du corps. Le dolorisme masochiste, quant à lui, est souvent instrumentalisé par les tenants des pouvoirs spirituels pour assujettir et soumettre les croyants. Les personnes et les sociétés puisent souvent dans la spiritualité la force et la résilience face à l’adversité, au malheur et à la tyrannie. Les tyrans l’utilisent aussi comme opium du peuple. La spiritualité est aussi soumise aux principes d’équilibre du yin et du yang. Il faut respecter les dieux, mais pas s’en approcher trop, disait, je crois, Confucius. Les institutions religieuses, malgré leurs dérives récurrentes, constituent un moindre mal dans la promotion de la spiritualité. Elles s’appuient sur des superstitions, mais elles canalisent les sorcelleries, dont les dérives sont encore pires, et elles ont su faire reculer la barbarie des sacrifices humains des sociétés primitives. Il me semble utile, peut-être urgent, d’ouvrir notre spiritualité à l’ensemble du cosmos, et avant tout à la planète Terre, à sa matière, à ses phénomènes géologiques et climatiques, à sa biosphère qui tous nous permettent de participer ici et maintenant à l’aventure de la vie. Les seuls mécanismes législatifs ou économiques ne pourront pas empêcher une catastrophe écologique et humaine à l’échelle planétaire causée par l’hyper-matérialisme et par l’hyper-rationalisme. Une spiritualité disant l’unité, la dépendance et l’empathie profondes de l’humain avec le cosmos devrait constituer le terrain d’entente des religions. L’humanité, toujours tourmentée par des conflits religieux 160

Chemins de Traverses générés par des pouvoirs de toutes sortes, en est loin. Mais rien n’empêche de commencer, chacun pour soi, à essayer d’entrer en communion avec l’intimité spirituelle du cosmos.

161

Chapitre n° 35 L’ordre inclus
12 MARS 2011

Lorsqu’un ensemble d’objets matériels ou virtuels est soumis à quelques règles de base en vue de propriétés données, des comportements inattendus peuvent apparaître au cours de leur évolution. C’est la thèse de l’ordre inclus que je voudrais développer ici en l’appliquant à des domaines allant des nombres arithmétiques aux systèmes cognitifs et à la matière minérale ou vivante. J’hésite sur le qualificatif de cet ordre, qui pourrait aussi s’appeler, impliqué, intriqué, imbriqué ou émergent. L’arithmétique est la mécanique des nombres. Tout nombre entier peut se déduire du précédent en ajoutant le nombre 1. Les quatre opérations de base sont l’addition, la soustraction, la multiplication et la division. Toutes les autres opérations sont des compositions de ces quatre opérations. A partir de là les mathématiciens ont fabriqué des nombres de différents types (rationnels, irrationnels, etc.). Ils ont découvert que pratiquement chaque nombre a des propriétés particulières qui ne sont a priori pas déductibles du mode de construction initial. Voir sur Wikipédia « Théorie des nombres. Les mathématiques en se complexifiant ont permis d’élaborer des modèles fonctionnant presque comme la

Chemins de Traverses réalité et capables de la modéliser. Les lois physiques de la gravitation en sont un exemple. Elles ont également inventé des objets virtuels comme des fonctions ou encore les images fractales. Ces images sont des émanations inattendues d’algorithmes à partir de séries complexes du type Zn=Zn-1 2+C, initiés par Julia et Mandelbrodt au 20e siècle. L’informatique, qui est en passe de dominer la quasi totalité des activités humaines, est basée sur un langage fort simple composé de deux signes 0 et 1 et des trois fonctions de composition ET, OU et NON. Ces trois fonctions peuvent être mises en œuvre par des signaux électriques (0= absence de tension, 1= présence de tension) transitant dans des transistors, qui agissent comme des robinets. La technologie électronique a permis la miniaturisation des millions de transistors nécessaires au fonctionnement d’un ordinateur de bureau ou d’un téléphone portable. En principe les logiques de calcul informatique pourraient également être réalisées par de la robinetterie fonctionnant avec un fluide sous pression, comme de l’eau, mais la taille et la consommation d’énergie seraient plus que pharaoniques. La transformation apparemment irréversible des civilisations humaines par les éléments simples de l’informatique n’était pas prévisible, mais peut-être quand même inscrite quelque part. Un algorithme est une suite d’opérations servant à résoudre un problème donné. Les exemples classiques sont les opérations sur les nombres (additions, multiplications, etc.). Les moyens informatiques modernes 163

L’ordre inclus permettent de développer des algorithmes de plus en plus sophistiqués. Ils sont notamment nécessaires au dialogue entre l’humain et les circuits électroniques. Les programmes informatiques sont entrés dans la vie quotidienne et dans la plupart des activités humaines. Ils constituent de puissants moyens de recherche scientifique grâce aux nouveaux outils de représentation et de modélisation de la réalité. L’accès mondial quasiimmédiat, quasi-total et quasi-éternel à l’information par les moyens de communication, les moteurs de recherche et de fouille des données ainsi que par le stockage massif changent profondément (profond dément ?) en bien et en mal les cultures et les modes de vies humains. Certains algorithmes, dont on ne peut pas prédire l’évolution, permettent d’explorer des mondes virtuels. Il en est ainsi de la machine de Türing, des automates cellulaires imaginés par John Horton Conway en 1970 ou des images fractales. Les automates cellulaires, appelés encore jeux de la vie et les images fractales ont un certain degré de parenté avec les phénomènes naturels. Ils sont basés sur des itérations de processus, leurs formes se reproduisent similaires à différentes échelles de tailles, des formes complexes émergent d’algorithmes relativement simples. Il est singulier de constater que certains algorithmes mathématiques, informatiques ou plus généralement rationnels de la conscience humaine puissent modéliser les phénomènes naturels. Le réel et ces représentations, selon des langages différents, possèdent une parenté profonde. 164

Chemins de Traverses Ils se développent sur des substrats très différents tels que des atomes et molécules minérales ou organiques, des formules mathématiques, des circuits électroniques, des connexions neuronales, des institutions et des machines d’origines humaines. Le cerveau humain est-il constitué simplement d’une myriade de neurones interagissant à la base selon des lois simples ? La conscience est-elle cet ordre inclus émergeant de ces myriades de myriades d’interactions entre les neurones ? Les consciences individuelles font émerger des cultures collectives qui rétroagissent de manière complexe sur elles-mêmes. Les sciences, les machines, les organisations sociales, sont des ordres inclus émergeant des jeux des neurones des individus. Les échelles de temps de développement des cultures s’étendant sur des millénaires sont évidemment beaucoup plus longues que celles des individus qui durent quelques dizaines d’années. Le vivant est aussi le résultat d’un ordre inclus dans les interactions de certaines molécules, notamment celle de carbone et d’eau. Il est peu probable que des modèles informatiques, s’appuyant sur la logique binaire (0,1) puissent un jour modéliser puis simuler le passage de molécules simples à des organismes complexes. On ne dispose pas encore de l’algorithme informatique permettant de faire évoluer des molécules pour constituer des organes dans un organisme vivant, lui-même intégré dans un écosystème. 165

L’ordre inclus

La matière inerte semble davantage à la portée des algorithmes physico-matématiques. Les lois simples de l’attraction universelles permettent de simuler la formation des systèmes planétaires et galactiques ou les turbulences des fluides, par exemple. Bien des systèmes naturels, comme le climat ou la météorologie, ne sont pas modélisables au-delà d’un certain horizon temporel. Les équations utilisées pour leur modélisation portent en elles l’imprévisibilité des phénomènes où de multiples ensembles interagissent, même selon des lois simples. Même le système solaire qui connaît une stabilité relative des orbites des planètes depuis plus de quatre milliards d’années entrera un jour dans une phase de dispersion. Cette possibilité d’alternance de comportements stables et chaotiques d’un système complexe se retrouve aussi dans celui de séries mathématiques simples, tel que par exemple l’équation de Verhulst (1804-1849). Cette équation dx/dt = r x (1-x) est dite la fonction logistique de Verhulst ; cette équation différentielle indique le taux de variation dans le temps de x, où x peut représenter la population et r le taux effectif de reproduction d’un ensemble de lapins co-régulé par ses prédateurs et la nourriture disponible. La figure indique les états vers les quels converge la population de lapins en fonction de r. De gauche à droite en fonction du taux effectif de reproduction, la population des lapins passe par des états de stabilité unique, double, quadruple, etc ; puis elle devient chaotique. Il est intéressant de noter que les raies blanches verticales correspondent à des zones de stabilité dans le domaine du chaos. 166

Chemins de Traverses

Figure : Evolutions stables et chaotiques d’une population de lapins en fonction de son taux effectif de reproduction Un système réel est bien plus complexe. La stabilité relative du monde minéral, vivant ou des institutions humaines leur permet d’exister. Le monde réel à peu près stable est entouré d’un univers chaotique et il n’existe qu’en raison de réglages extrêmement fins d’une multitude de paramètres. Les critères auxquels doivent répondre les paramètres d’un système complexe pour en assurer la stabilité à courts et à longs termes ne semblent pas évidents à trouver car les zones de stabilité apparaissent de manière aléatoire au milieu du chaos. Du moins si l’on se réfère à la figure ci-dessus. Le champ des possibles est constitué d’oasis d’ordre au milieu du chaos. Le passage d’un état stable à un autre traverse souvent des zones de chaos. La réalité matérielle est modélisable partiellement par le langage mathématique peut-être parce qu’elle est ellemême un super ordinateur. L’univers est un immense

167

L’ordre inclus ordinateur postule un certain courant scientifique. Depuis le Big-bang, l’énergie du vide a de proche en proche exploré le champ des possibles pour dénicher les complexions hautement improbables mais possibles de la vie physique et mentale. Chaque nouvel ordre émergeant de l’ordre précédent a fait surgir de nouveaux algorithmes de structuration de la matière de l’inerte jusqu’au vivant et à la conscience. Lorsqu’on considère les processus d’élaboration des algorithmes mathématiques ou des réalisations humaines, on voit que le rôle de la conscience humaine est déterminant pour sélectionner les algorithmes. Il faut un méta-algorithme pour valider et faire émerger un nouvel ordre régit par un nouvel algorithme. Quels sont les méta-algorithmes qui orchestrent l’évolution de la matière inerte vers le vivant ? Le raisonnement humain préexiste et constitue les métaalgorithmes des créations humaines. Pour l’évolution de la matière inerte puis vivante depuis l’origine des temps on pourrait postuler l’existence de formes de consciences aux différents stades. L’ordre inclus défie les règles d’enchainement des causalités et donc du temps.

168

Chapitre n° 36 Fukushima
19 MARS 2011

C’est un risque que d’écrire sans le bon recul dans la tourmente d’une actualité mondiale agitée. Un séisme vient de se produire le 11 mars 2011 au Japon entraînant un tsunami causant des milliers de morts et de sans abris. Les centrales nucléaires ont été touchées également. Elles se sont arrêtées automatiquement mais leurs systèmes de refroidissement, indispensables même à l’arrêt, ont été détériorés ou ont perdu les sources d’alimentation électriques des pompes. Les concepteurs n’avaient apparemment l’occurrence d’un tsunami de cette ampleur. pas prévu

Si les enceintes de confinement des réacteurs avaient tenu, la gravité de ces accidents se serait située entre celle du réacteur de Three Mile Island aux Etats-Unis en 1979 et celui de Tchernobyl en Ukraine en 1986. Le premier n’a pas fait de victimes, hormis les accidentés sur les routes dus à l’affolement. Le deuxième a causé une cinquantaine de morts selon l’Organisation Mondiale de la Santé, essentiellement parmi les intervenants au moment de l’accident, des « liquidateurs » plus ou moins bien informés des risques et plus ou moins bien protégés, mais certainement héroïques. Par la suite, un million de

Fukushima victimes ont été imputées au nuage de Tchernobyl, ou niées, par des groupes d’intérêts sur la base d’estimations plus ou moins théoriques. A Fukushima si le combustible nucléaire stocké dans les réacteurs et dans les piscines de désactivation n’avait pas fondu par manque de refroidissement, l’absence de victimes irradiées par ces accidents eut été à peu près certaine. Comme des fusions de gaines de combustible ont eu lieu, des quantités importantes de radioactivité ont été dispersées dans l’environnement, dans l’air, l’eau et dans les sols. On ne connaît pas actuellement les niveaux de doses auxquelles ont été exposées les intervenants et la population. On peut espérer qu’aujourd’hui au Japon, les moyens de détection des radiations, d’information du personnel et des populations, de protection et de remédiation seront à même de limiter le nombre de victimes directes et à long terme. La dispersion de la radioactivité à grande distance à travers le Pacifique ne devrait pas présenter de danger sanitaire réel outre les affolements injustifiés qu’elle entrainera. Malheureusement les vents d’ouest ne protégeront pas toujours l’arrière pays de Fukushima. Toutefois l’incidence d’un tel relâchement massif de radioactivité, même s’il ne fait pas de victimes objectivables, ce que tout le monde souhaite, sera incommensurable. L’affolement entrainera certainement quelques accidents. On peut rappeler que des centaines de femmes en Europe ont avorté inutilement à l’époque de l’accident de Tchernobyl parce que certains les avaient convaincues qu’elles accoucheraient de monstres. 170

Chemins de Traverses

Cette catastrophe japonaise, initiée par un glissement de terrain sous-marin et souterrain, met en exergue la très complexe intrication des phénomènes auxquels sont confrontées les sociétés technologiques modernes. Le nucléaire, comme l’industrie, l’économie ou la politique, évolue par les crises. Selon la cindinyque, la science qui étudie et tente de modéliser les crises, celles-ci sont en général déclenchées par un événement fortuit dans un contexte rendu propice à la rupture par la concomitance de multiples facteurs. Cette intrication des facteurs de crise conduit à des injonctions contradictoires dans leur prévention tant pour les individus que pour les responsables politiques et institutionnels chargés de l’intérêt public. L’énergie est au cœur du développement humain dans la civilisation actuelle. Voici quelques données de cette équation insoluble du développement humain ; - L’humain a introduit la technosphère sur la planète Terre. C’est un processus anthropologique irréversible amenant des avantages à l’espèce humaine devant se protéger plus que d’autres contre la nature. Les constructions antisismiques et l’organisation sociale japonaises ont permis de limiter le nombre de victimes du séisme et du tsunami du 11 mars 2011 à quelques milliers, alors que le séisme d’Haïti, un pays pauvre, en janvier 2010 a causé 250.000 morts, même sans tsunami. 171

Fukushima

- La technosphère, malgré bien des améliorations nécessaires, est la principale responsable du progrès humain en termes de santé publique, de travail physique, de droits de l’homme et de culture. Sans elle, qui remplace la force physique, l’esclavage existerait probablement encore comme institution officielle et mode d’organisation sociale. - Cette technosphère s’accompagne de nombreux inconvénients souvent évoqués : grande consommation d’énergie et de ressources naturelles, destruction des écosystèmes et de la biodiversité, dérèglements climatiques, production massive de molécules chimiques dangereuses pour le vivant, production de déchets à l’infini, création de risques technologiques majeurs. Par comparaison un être vivant « naturel », végétal ou animal, consomme chaque année en énergie de l’ordre de grandeur de son propre poids en équivalent-pétrole ; de plus, cent pour cent de ses déchets sont recyclés par d’autres espèces vivantes. L’homo technologicus consomme entre 3 et 10 tonnes d’équivalent-pétrole par an. Tous les objets de son environnement quotidien ont nécessité pour leur mise à disposition au moins leur poids en équivalent-pétrole et en rejet d’oxyde de carbone dans l’atmosphère. Ils deviennent tous des déchets plus ou moins recyclables, plutôt moins. Les déchets représentent quelques tonnes par an et par personne. La croissance exponentielle de la population mondiale et l’accès à ce mode de vie avantageux pour beaucoup, augmente en permanence le nombre net de pauvres, pour qui la vie est 172

Chemins de Traverses un enfer. La population mondiale augmente plus vite que la richesse. La technosphère humaine appartient probablement aux pires catastrophes écologiques dans l’histoire des espèces vivantes sur Terre depuis des millions d’années. - Les hydrocarbures (charbon, pétrole gaz) ont été essentiels dans le développement de la technosphère depuis l’invention de la machine à vapeur au 18e siècle. Il est peu probable que les énergies dites renouvelables puissent prendre le relais pour faire face à la demande croissante de l’humanité de milliards de tonnes en équivalent-pétrole chaque année. Il est peu probable que l’on puisse développer (démocratiquement), sur la base des énergies renouvelables, un modèle économique et social humain consommant dix fois moins d’énergie par individu et apportant autant de bien-être en terme de santé, de travail physique, de droits de l’homme et de culture. Mais c’est aussi sous la contrainte de la pénurie qu’émergeront de nouveaux modes de vie. Il est bon que des courants de pensée poussent dans ce sens, mais les utopies devraient toujours être promues avec sagesse et modestie et non pas devenir des totalitarismes ou renforcer les inégalités. Le nucléaire est à ajouter à la longue liste des maux nécessaires pour un plus grand bien, tels que la plupart des institutions humaines. - Le nucléaire présente des avantages et des inconvénients. Les avantages sont les grandes ressources de combustible disponibles, le faible coût de revient en raison de la grande quantité d’énergie productible, le peu de rejets de CO2, la 173

Fukushima relativement faible quantité de déchets, donc contrôlables. L’électricité d’origine nucléaire est l’énergie la plus raisonnable pour le chauffage, le transport et l’industrie en termes de pollution contrôlable, pour les villes notamment. Même un pape de l’écologie, le Britannique James Lovelock, aurait fini par reconnaître l’intérêt du nucléaire pour sauver Gaïa, la déesse de la Terre. Les inconvénients du nucléaire sont d’abord son image dans l’opinion publique, peu aguerrie aux raisonnements complexes, surtout lorsqu’il s’agit de chiffres d’ordres de grandeurs des besoins énergétiques ou des risques. Elle réagit essentiellement à partir des émotions et des intérêts individuels immédiats. Les déchets nucléaires sont en débat depuis une quarantaine d’années. Il s’agit d’un problème politique et non technique. Les déchets nucléaires ne seraient nulle part mieux stockés que dans des couches géologiques profondes réputées stables depuis des millions d’années, ce qui est techniquement réalisable. Le vrai problème, semble-t-il, lié aux déchets et au démantèlement des centrales en fin de vie, dont on parle peu, est la disparition possible au terme de dizaines d’années des instances responsables et des provisions financières nécessaires à ce moment-là. Les changements politiques ou la perte des provisions dans les marigots et casinos de la finance mondialisée pourraient laisser en plan les déchets nucléaires de générations en générations. - Quant aux très rares accidents nucléaires des quarante dernières années, ils montrent que quelles que soient les mesures prises, il n’est jamais exclu qu’une conjonction 174

Chemins de Traverses d’événements vienne déjouer les probabilités et les pronostics optimistes des statistiques d’experts. Les comportements de la nature et ceux des humains échappent largement aux rationalités statisticiennes. La sûreté nucléaire est basée sur la défense en profondeur et la redondance des protections contre les accidents, c’est –à dire si une barrière est défaillance, une autre peu prendre le relais. C’est ainsi qu’on est arrivé à affirmer l’improbabilité de la plupart des scénarios accidentels. Il peut malheureusement survenir un événement, dit de mode commun, qui empêche l’ensemble des protections d’agir, comme la perte de toutes les sources électriques dans le cas du tsunami à Fukushima. Tout ce qui peut arriver, arrivera un jour sous une forme ou une autre. Il s’agit alors de limiter les dégâts en apprenant à gérer l’imprévu. Contrairement à la plupart des accidents industriels majeurs, l’accident nucléaire peut conduire à des pollutions radioactives facilement mesurables sur de très grandes distances et à de très faibles niveaux de contamination, même s’ils n’ont plus d’effets sanitaires. Cette mesurabilité facile constitue un inconvénient, et un avantage selon le point de vue, que n’ont pas les pollutions chimiques diffuses rejetées par millions de tonnes chaque année dans l’environnement. Les installations nucléaires accidentées resteront inaccessibles pendant des siècles sans doute et leur élimination coûtera des fortunes, si tant est que quelqu’un veuille encore payer. Peut-être construira-t-on un jour les réacteurs nucléaires loin sous terre afin de mieux protéger le monde de surface de nombreux scénarios d’accidents 175

Fukushima improbables et afin de faciliter le démantèlement final. A cet égard, on peut rappeler l’accident de fusion de cœur de réacteur en 1969 à la centrale souterraine de Lucens en Suisse qui apparemment n’a laissé aucune séquelle en surface. La mise en souterrain des réacteurs nucléaires augmentera momentanément le coût du kilowattheure, mais le diminuera sur le cycle de vie complet d’une installation. Chaque génération devrait laisser un environnement propre. Le meilleur héritage à laisser aux générations futures est de ne pas leur transmettre les malheurs. La mise en souterrain des réacteurs nucléaires, même si elle est techniquement réalisable et rationnellement souhaitable pour les raisons évoquées n’améliorera pas nécessairement leur acceptation par le public. Elle risque d’en confirmer la dangerosité et le caractère infernal, comme le montre actuellement l’opposition à l’enfouissement des déchets radioactifs. L’imaginaire chtonien profondément ancré dans l’inconscient collectif ne se laisse pas simplement modifier par des agences de communication. Si le nucléaire était appelé à remplacer les hydrocarbures dans les décennies à venir, il deviendrait sans doute aussi source de conflits autour des gisements de minerais. Les réacteurs nucléaires ainsi que toutes les filières énergétiques devraient être développés en prenant en compte l’ensemble de ces facteurs esquissés ici et certainement d’autres encore. 176

Chemins de Traverses

- La crise actuelle du Japon, est triple dans ses causes : séisme, tsunami, centrales nucléaires. Mais elle est encore bien plus multiple et complexe, car elle interroge non seulement la société japonaise, mais encore l’humanité entière sur les modèles de développement et les représentations du monde, voire sur toute l’aventure humaine au cœur du vivant. La désignation de boucs émissaires ou l’anathème contre les mal-pensants est dérisoire au regard de ces questionnements. Par nos modes de consommation et tous les avantages que nous tirons de la technosphère, nous sommes tous embarqués sur le même bateau. Nous ne saurons toutefois jamais pourquoi certains paient un tribut bien plus lourd que d’autres pour leur passage dans la vie. Peut-être simplement pour nous inciter à la solidarité.

177

Chapitre n° 37 Le minéral, le vivant et la théodicée
5 AVRIL 2011

Les liens du vivant et du minéral Les mécanismes du monde minéral participent intimement au fonctionnement du vivant. Il s’agit autant de mécanismes microscopiques des métabolismes chimiques dans les organismes que des grands cycles de l’eau, du carbone, du phosphore ou d’autres constituants dans la nature. Les propriétés intrinsèques de ces atomes et molécules relèvent de réglages très fins leur permettant de

Le minéral, le vivant et la théodicée participer ainsi aux processus vivants. Ils font émerger des mécanismes macroscopiques dans le temps et dans l’espace indispensables à la vie sur terre. Le climat est un de ces processus. Il régule la température moyenne sur terre autour de 15 ° C, température où l’eau est à l’état liquide et peut participer aux échanges métaboliques des êtres vivants qui, pour la plupart, sont composés de 80 % d’eau. L’eau possède une juste viscosité, elle ne s’écoule ni trop vite ni trop lentement dans les sols, elle reste à l’état de glace une grande partie de l’année dans les montagnes afin de se restituer progressivement aux espèces vivant en contre-bas. La lithosphère et l’atmosphère participent aux processus vivants selon un certain nombre de mécanismes qui ne sont probablement pas encore tous mis en évidence. Il y a quelques milliards d’années, l’atmosphère terrestre était composée essentiellement d’oxyde de carbone. Celui-ci a été remplacé par l’oxygène par les cyanobactéries et par la fabrication de coquillages sous forme de carbonates. Les mouvements tectoniques contribuent à enfouir sous la croûte terrestre ces carbonates une fois tombés au fond des océans. Une partie de ce carbone est renvoyé dans l’atmosphère par les éruptions volcaniques, créant ainsi un cycle régulateur. Le phénomène tellurique le plus important participant à la vie, outre l’orbite de la planète autour du soleil, est le magnétisme terrestre qui dévie les vents de particules solaires. Sans cette déviation magnétique, ces vents chasseraient l’atmosphère comme ils l’ont fait sur d’autres planètes du système solaire telles que Mars où le magnétisme est faible. La radioactivité 180

Chemins de Traverses naturelle du noyau terrestre produit la chaleur nécessaire à ce phénomène magnétique ainsi qu’aux mouvements tectoniques et elle participe aux mutations génétiques et donc à l’évolution des espèces vivantes. Les causes de ces liens de causalité entre le minéral et le vivant sont bien mystérieuses. Les sciences pures et dures rejettent un finalisme possible entre les deux. Et pourtant l’infinie complexité de tous les processus microscopiques et macroscopiques entrant en jeu dans le fonctionnement du vivant permet de s’interroger sur la nature de ces liens. Les affirmations que c’est Dieu ou Darwin qui orchestrent l’univers sont des refuges intellectuellement confortables, et probablement ni entièrement vraies ni entièrement fausses. Comme je l’ai souvent fait dans mes écrits, je formule l’hypothèse que des formes d’intelligences œuvrent à tous les niveaux d’organisation de la matière, de la particule élémentaire au cosmos. Elles fonctionnement et gèrent le monde à différents ordres de grandeurs de temps, de la nanoseconde aux durées géologiques et cosmiques. Les catastrophes Les catastrophes naturelles qui affectent apparemment de plus en plus souvent les œuvres humaines seraient-elles dues à des réactions de ces intelligences enfouies dans la nature ? Les compagnies d’assurance notent une croissance importante depuis quelques années des coûts des catastrophes naturelles ou d’origine humaine. On peut interpréter ce phénomène simplement par la multiplication 181

Le minéral, le vivant et la théodicée des installations humaines et des contrats d’assurances ainsi que des inventaires de plus en plus précis des catastrophes. Mais sont-ce là les seules raisons ? Il est curieux qu’en 2010 et 2011 deux tremblements de terre extrêmement dévastateurs se soient attaqués à Haïti, pays parmi les plus pauvres, et au Japon, pays parmi les plus riches. Tous deux pratiquent des religions animistes (vaudou et shintoïsme) qui sacralisent la nature, peut-être dans l’espoir de conjurer des malheurs récurrents. Ces catastrophes sont-elles porteuses de sens au regard de l’évolution du monde ? La théodicée La théodicée, la justice de Dieu, est la théorie, développée par Leibniz (1646-1716) notamment, disant que Dieu, qui ne peut être que bon et juste, accepte que le mal se produise en vue d’un plus grand bien. Cela est peut-être vrai lorsqu’on se place du point de vue cosmique mais certainement pas lorsqu’on agonise sous les gravats d’une maison écroulée par un séisme. Pour sauver Dieu, il faut le laisser de côté. Les intelligences réparties dans l’univers sont égoïstes comme les intelligences humaines. La nature a peut-être fini par comprendre que les activités humaines mettent en danger le phénomène vivant sur la planète Terre. Ces catastrophes naturelles dépendent oui et non de nous. On peut construire des maisons et de centrales nucléaires à l’abri des risques de séismes et de tsunamis. Mais quels que soient les progrès il n’existera jamais de technologie 182

Chemins de Traverses absolument sûre. La mondialisation de l’économie, de l’information et des technologies prépare peut-être la mondialisation des catastrophes. Cette insécurité ontologique est un des moteurs de l’évolution. Elle interpelle la conscience humaine tant dans ses dimensions rationnelles que morales. La rationalité humaine doit mieux intégrer dans son développement les contraintes et ses obligations vis-à-vis de la nature. D’un point de vue moral, les catastrophes devraient rappeler le devoir de solidarité vis-à-vis des victimes qui sont très inégalement et injustement frappées. Il faut éviter le malheur, mais quand il est là, il faut en tirer des leçons et agir en conséquence avec raison et avec éthique. Les catastrophes naturelles issues du monde minéral impactent le vivant et participent à son évolution et à celle de notre vision du monde.

183

Chapitre n° 38 César et Dieu
13 AVRIL 2011

Les religions ont de tout temps accompagné l’évolution des sociétés humaines. Elles ont constitué des outils de normalisation des comportements individuels et collectifs. Cette normalisation n’est pas seulement de l’ordre de la loi, mais aussi de l’imaginaire, du sens, de l’épistèmê et de l’élan vital profond. Elles ont été structurantes dans les domaines moraux et matériels. L’enjeu du vivant en général et de l’humain en particulier est la lutte contre le chaos et le délitement. L’humain, du fait qu’il a goûté au fruit de l’arbre de la connaissance selon la Bible, est plus menacé de s’autodétruire que d’autres espèces vivantes. Sa prolifération actuelle, indiquée par l’explosion démographique depuis le début de l’ère industrielle, est issue de cette connaissance qui constitue également une nouvelle menace de destruction d’elle-même et de la nature. Le recul des religions dans le monde n’est peut-être qu’apparent. Au niveau des institutions de régulation sociale, les systèmes économiques et politiques laïques semblent plus efficaces aujourd’hui, même si ceux-ci ont aussi bien des progrès à réaliser.

César et Dieu Les systèmes économiques et politiques laïques ont amélioré, mieux que les religions, l’accès au bien-être matériel et à une certaine justice sociale pour une plus grande part de la population. Ils ne répondent toutefois pas au besoin de transcendance qui semble inné dans la nature humaine. Les succédanés patriotiques, progressistes, artistiques, culturels, hédonistes, narcissiques n’y répondent que très partiellement et remplacent parfois une aliénation par une autre. Les prophètes et les pères des religions, depuis la nuit des temps, semblent avoir eu des intuitions étonnantes concernant les techniques de régulation (ou de manipulation ?) sociétale dans des environnements où les moyens de communication ou de contrôle actuels n’existaient pas. Les doctrines, les institutions, les rites religieux ont évolué dans le temps et l’espace selon des processus darwiniens de mutation et de sélection. Le relatif conservatisme des religions est apparent et en fait une stratégie de survie sélectionnée naturellement. Les sociétés et les individus ont besoin de racines et de traditions. Même dans les systèmes technologiques, les régulations doivent montrer une juste inertie. Les grands textes fondateurs font passer des codes moraux et des normes à travers des histoires, souvent miraculeuses, étonnantes propres à frapper et à émerveiller les esprits ainsi que pour en assurer la mémorisation et la diffusion.

186

Chemins de Traverses Les théologies sont des constructions intellectuelles qui se veulent rationnelles, suffisamment complexes dans leur expression pour que les croyants en oublient les prolégomènes irrationnels. Les institutions, les rites, les écrits, les édifices religieux constituent l’inscription dans le monde matériel des systèmes de la pensée religieuse. Une idée n’existe durablement que si elle est matérialisée et métaphorisée. Les édifices religieux, églises, temples, monastères ont joué et jouent encore un rôle important dans la structuration symbolique de l’espace. Les villes se sont construites autour des cathédrales, les villages autour des églises et près des cimetières. Ces édifices ont souvent été construits en des lieux appréciés pour la beauté des paysages, mais bien sûr aussi sur des axes de communication et de commerce. Ils sont en principe des lieux de sérénité, des représentations de ce que pourrait être le ciel promis au croyant fidèle. Leur symbolique contribue à légitimer l’autorité, la hiérarchie sociale et la soumission de l’individu à un ordre supérieur. La ressemblance de l’image du ciel avec les hiérarchies humaines sous-entendent que celles-ci possèdent une légitimité d’origine divine. Les lieux religieux sont des piliers matériels aux fonctions virtuelles de l’édifice social. Ils sont l’âme dans l’espace social qu’aucun succédané n’a su remplacer, bien que sérieusement en concurrence, aujourd’hui, avec les grandes surfaces marchandes. Les croyances et pratiques religieuses contribuent souvent 187

César et Dieu à l’hygiène mentale individuelle et collective, bien qu’elles puissent également être sources ou alimenter des délires individuels ou collectifs. Les injonctions morales contribuent à pacifier les rapports humains. Sans elles les humains se seraient probablement déjà complètement entre-massacrés. Les lois laïques ont pris le relais dans ce sens. La confession des péchés chez les catholiques était certes une technique de contrôle social sur un territoire. L’Eglise était, dit-on, opposée au développement du chemin de fer au 19e siècle car il permettait aux gens d’aller se confesser ailleurs… Le besoin de confession est remplacé aujourd’hui par la multiplication des psychothérapies. La confession, la prière et autres exercices spirituels expiatoires, de prise de recul, de lâcher prise ou de soumission à un sur-moi ont certainement des propriétés bénéfiques pour l’hygiène mentale. Les rites religieux collectifs, telles que les cérémonies, les processions, les pèlerinages inscrivent une normalité dans le corps et dans l’esprit de l’individu. Les psychothérapies modernes sont inspirées par les pratiques religieuses. La prière, la méditation, les chants, les marches, les gestes rituels, les icônes, les ambiances de ferveurs collectives, le partage, la consommation de nourritures symboliques, les odeurs d’encens, etc. trouvent leurs avatars dans ces psychothérapies. Il serait intéressant de connaître objectivement l’impact des pratiques religieuses sur la santé mentale. Il est possible que celles-ci contribuent à canaliser les délires des malades. 188

Chemins de Traverses César a autant besoin de Dieu que l’inverse. Ils sont les garde-fous et les moteurs l’un de l’autre. Il faut accepter que le monde réel fonctionne et évolue depuis toujours grâce à la trifonctionnalité de la matière, de la raison et de la transcendance. Le Bien c’est l’équilibre des trois.

189

Chapitre n° 39 Fonctions des chakras
12 JUIN 2011

Les sept chakras explicités dans les précédents chapitres peuvent constituer des représentations des principales fonctionnalités des matières inertes, vivantes ou pensantes. Ces matières se déploient à différentes échelles de temps et de tailles. Nous pouvons regarder ce réel dans lequel nous sommes plongés le temps d’une vie à travers le prisme de ces chakras. Ces fonctionnalités sont exprimées différemment selon les auteurs, mais leur sens généraux restent les mêmes. La localisation physique (siège, intestins, plexus, cœur, gorge, cerveau, sommet du corps) de ces chakras dans le corps humain est liée à leurs fonctions réelles ou symboliques. Leur dynamique qui suit un chemin réel sur l’axe vertical du corps humain ou symbolique entre la matière inerte et la transcendance, est commune à l’ensemble du vivant ; c’est en tout cas la thèse proposée ici. Les fonctionnalités des chakras existent dans tous les organismes vivants, même si leur localisation ne peut pas être déduite de celle propre aux humains. Il faut donc renoncer à localiser les chakras d’une plante, de l’eau ou d’un écosystème par exemple. Il s’agit par contre d’identifier les fonctionnalités chakra les chez les plantes, les animaux, les écosystèmes ou pour la matière dite inerte.

Fonctions des chakras Le corps humain n’est qu’un organisme fonctionnant par et au sein d’une multitude d’organismes sur-ordonnés et sous-ordonnés, allant de l’infiniment grand à l’infiniment petit. Chaque niveau de taille et d’organisation assure le lien entre le niveau sous-ordonné et le sur-ordonné en mettant en œuvre les fonctionnalités des chakras : enracinement dans l’organisme sous-ordonné, nourriture, auto-régulation, empathie, action sur l’environnement, raisonnement logique, transcendance vers l’organisme surordonné. Les espèces végétales et animales se nourrissent autant des énergies venant de la terre que de celles issue de la lumière. Elles possèdent toutes des systèmes de transformation de l’énergie, de régulation de l’organisme, de rapports empathiques avec leurs composants, leurs pairs et leur environnement. Elles fonctionnent selon des logiques comportementales et des aspirations vers des objectifs transcendants qui les dépassent. Les cellules élémentaires des organismes vivants ainsi que les écosystèmes macroscopiques mettent également en œuvre ce type de fonctionnalités. Il en est de même des grandes fonctions de l’organisme humain comme les métabolismes, le système immunitaire ou le système cognitif qui possèdent une certaine autonomie les uns par rapport aux autres tout en étant interdépendants. L’eau possède de nombreuses propriétés singulières, certaines sont attestées scientifiquement comme ses propriétés physico-chimiques, d’autres relèvent de croyances. Les expériences de Masaru Emoto semblent indiquer que les molécules d’eau seraient sensibles à la musique, aux prières ou aux insultes. Les présentations 192

Chemins de Traverses médiatiques de ses résultats pourraient être entachées de biais, voire de manipulations indélicates, et mériteraient des contrôles indépendants et rigoureux. Mais il n’est pas sûr que des phénomènes paranormaux se laissent cerner par des protocoles scientifiques. L’eau semble constituer un être en soi dans l’univers comportant des fonctionnalités de chakras. Ces fonctionnalités possèdent des structures fractales, à savoir que chacune de ces fonctionnalités se décline à nouveau dans les mêmes fonctionnalités. Tout comme dans un hologramme où chaque fonctionnalité contient toutes les autres. La santé et l’équilibre d’un organisme reviennent à harmoniser ces fonctionnalités représentées par les chakras. Par la méditation, la prière, les exercices physiques, mentaux ou spirituels il est possible de tendre vers l’harmonie de ces chakras et de leurs fonctionnalités qui animent le monde à l’extérieur comme à l’intérieur de nous.

193

Chapitre n° 40 Survivre en milieu toxique
14 JUIN 2011

« Tout est poison, rien n’est poison, tout dépend de la dose », Paracelse (1493-1541) Il s’agit ici de la toxicité des rapports humains et non pas de la toxicité des nuisances physico-chimiques de notre environnement. Apparemment chacun au cours de sa vie est confronté la toxicité d’autrui et de la sienne. Bien des vies évoluent d’un bout à l’autre dans des ambiances conflictuelles génératrices des stress, de désespoirs ou de maladies. L’ordre social semble globalement profiter des conflits entre les individus qui le plus souvent intériorisent leurs souffrances. Il se dégage des clivages sociaux entre les rôles de bourreaux et de victimes. Selon les circonstances, un individu donné peut être victime ou bourreau. Certains sont victimes au travail et bourreaux à la maison. Le problème pour l’honnête homme est de ne devenir ni victime ni bourreau. Le chemin d’une vie vertueuse ou chanceuse selon cet objectif est tortueux. Nous pouvons être toxiques plus ou moins volontairement d’abord pour nous-mêmes, pour notre entourage familial et de travail ou pour l’ensemble de la société selon le degré de nos responsabilités.

Survivre en milieu toxique Le narcissisme semble être le principal facteur de toxicité d’un individu. Il conduit à la démesure du pouvoir et à l’insensibilité à la souffrance des autres. Le narcissisme s’appuie également sur l’auto-commisération, sur le sentiment paranoïaque de persécution. La plupart des narcissiques portent une grande part de la responsabilité de leur état. Certains individus sont toxiques parce qu’ils sont euxmêmes soumis à des contraintes excessives par la hiérarchie de leur travail ou les ennuis du quotidien. Certains milieux professionnels ou administratifs sont bâtis autour d’une cascade de mépris, du haut en bas de la hiérarchie. C’est évidemment l’usager ou les lampistes en bout de chaine qui subissent au maximum les humiliations et contraintes qui ont souvent été amplifiées à chaque étage de la hiérarchie descendante. Des gens plus ou moins reconnus comme malades et pas nécessairement responsables de leur maladie peuvent s’avérer toxiques pour leur entourage par leur agressivité ou leur comportement asocial, voire délinquant. Leurs cas sont délicats à traiter car la maladie, qui reste parfois un non-dit, est rarement reconnue officiellement et parce que leur entourage familial ou professionnel veut les protéger ou se préserver lui-même. Les membres toxiques d’un groupe sont protégés parfois par compassion, parfois par solidarité de groupe, parfois pour préserver l’honneur du groupe, parfois parce que l’individu toxique a d’importantes capacités de nuisance si le groupe s’en sépare. Exemples : Bien des femmes battues par des maris alcooliques ne peuvent s’en séparer pour des raisons 196

Chemins de Traverses économiques, mais parfois aussi à cause de leur propre penchant à l’auto-destruction. Les pervers narcissiques, dirigeants d’entreprises ou de services, sont en général suffisamment intelligents pour dorer leur image et pour qu’on ne puisse rarement leur attribuer les ravages humains qu’ils causent, tels que les suicides à répétition parmi le personnel. Une partie de la toxicité des personnes est transmise culturellement ; Jean-Jacques Rousseau disait que c’est la société qui corrompt l’homme. La perversion des valeurs, telles que l’honneur, le courage, la virilité, l’intérêt, la liberté conduit à des toxicités telles que l’agressivité, l’intransigeance, la violence, la vengeance, le machisme, la cupidité, l’égocentrisme. Les histoires familiales transmettent leur toxicité de génération en génération. De graves toxicités peuvent surgir d’événements dramatiques, tels que crimes, guerres, génocides, et se perpétuer sur des décennies. Quel comportement adopter dans un environnement toxique ? Se soumettre, négocier, trouver un modus vivendi, s’en remettre à l’institution, ruser, se révolter, se mutiner, répondre par la violence, éliminer, fuir constituent le spectre des possibilités. Les révoltes frontales de l’individu face à l’autorité sont vouées presque toujours à l’échec. Au mieux elles en font un martyr reconnu ; mais combien de martyrs anonymes fautil pour faire reconnaître une juste cause ? L’enjeu est la propre survie de chacun et du groupe familial, professionnel ou social au sens large. L’honnête homme 197

Survivre en milieu toxique choisira les solutions où il ne perdra pas son âme, où la fin ne justifiera pas n’importe quels moyens. L’enfant est mal protégé contre les toxicités du milieu familial qui, fort heureusement, est le plus souvent globalement bénéfique. En général, mais pas toujours, un des membres de la famille assure la protection de l’enfant exposé. Certains enfants sont détruits ou reproduisent à l’âge adulte la toxicité, d’autres font preuve de résilience. Les enfants exposés ne sont pris en charge par des institutions, parfois elles-mêmes toxiques, que dans les cas dûment catégorisés de dommage avéré. Dans la plupart des cas l’enfant et le protecteur doivent trouver un modus vivendi de moindre mal et fuir lorsque c’est possible. Il est important qu’au grand jamais un enfant soit amené à porter la main sur ses parents, mêmes si ceux-ci le mériteraient. La malédiction d’Œdipe n’est pas qu’une légende. L’école est un lieu important de transmission du savoir et d’apprentissage de la vie sociale. Elle est porteuse également de son quota de toxicités provenant des enfants, des enseignants ou du système d’enseignement. Dans toutes les classes, des petits chefs peuvent semer la terreur en s’en prenant à des têtes de Turcs. Le système scolaire par la notation et le classement valorise les forts et humilie les faibles. L’enfant est généralement démuni vis-à-vis des dérives de pouvoir des enseignants, qui eux-mêmes subissent les sottises et le mépris suintant des hautes sphères bureaucratiques de l’Administration. Tous les enfants ne sortent pas psychologiquement indemnes des 198

Chemins de Traverses systèmes scolaires même s’ils y acquièrent pour la plupart les outils intellectuels nécessaires à la vie en société. Il est important que les systèmes scolaires soient régulés (intelligemment...) par les syndicats d’enseignants et les associations de parents d’élèves. L’enfant quant à lui doit aussi apprendre l’effort, le respect de l’autorité et la résilience face aux contrariétés voire aux injustices. Le bagage scolaire est une source de sens tout au long de la vie. L’école constitue aussi un rite initiatique d’entrée dans la vie adulte. Les poisons de la vie professionnelle sont aussi multiples que les métiers, les positions hiérarchiques, les cultures nationales, les idéologies au pouvoir. Leurs dénominateurs communs sont l’exercice du pouvoir, le respect réservé à l’humain, les conditions de travail, les intérêts des actionnaires. Il parait de plus en plus évident que, dans le jeu hyper-rationnel de la mondialisation, la personne est un simple outil de production interchangeable quel que soit son niveau de pouvoir. Il est pathétique que certains se comportent en janissaires d’un système qui peut les rejeter du jour au lendemain. Au niveau collectif, les gouvernements des Etats, les syndicats et les intellectuels, bien souvent malades de leurs propres toxines, ont un rôle essentiel à jouer pour contrer la barbarie de la rationalité marchande. Au niveau individuel chacun doit travailler pour lui et ses proches, mais pour ne pas perdre son âme, choisir l’humain plutôt que le système. Dans la vie de tous les jours, nous sommes confrontés à de multiples acteurs sociaux et économiques qui chacun 199

Survivre en milieu toxique distille sa dose de toxiques, souvent au nom d’un intérêt supérieur. Il s’agit de la plupart des administrations, des services publics ou privés (Electricité, gaz, eau, téléphone, poste, internet, transports aériens), des banques et assurances, de la magistrature, de la médecine, de la police, etc. Ils sont certes tous nécessaires, voire indispensables au fonctionnement de notre société et à notre bien-être. Cependant nous payons leurs services par de longues heures dans leurs files d’attente, symbole de leur pouvoir, et en cas de problème par un combat du pot de terre contre le pot de fer. Le meilleur moyen de ne pas être exposé à leurs fourches caudines réglementaires et à leur hybris (démesure) hautaine et financière, voire roublarde, est de ne pas avoir à faire à eux, ou le moins possible. Les idéologies politiques, religieuses ou médiatisées, lorsqu’elles ne sont pas carrément criminelles, portent en elles leur part de toxicité sécuritaire, d’ostracisme, moraliste, etc. Au hasard des rencontres chacun peut avoir à faire à une personne agressive. La meilleure protection est la courtoisie et la fuite en se disant que cette personne tombera tôt ou tard sur plus agressive qu’elle. Les clans sociaux, familiaux, aristocratiques, intellectuels, professionnels, voire mafieux constituent des instances de solidarité pour leurs membres. Ils leur imposent des codes de conduite et d’enfermements parfois étouffants. Les évasions sont difficiles et les transgressions sont 200

Chemins de Traverses sévèrement réprimées par les janissaires de service. Le milieu conjugal et familial constitue un des piliers du fonctionnement des sociétés. C’est en principe un lieu de solidarité, d’amour et de structuration de la personne, notamment de l’éducation des enfants. Comme tout système, la famille génère ses déchets toxiques. La cohabitation des êtres est sans cesse soumise à des forces centripètes de fusion et des forces centrifuges de séparation. La sexualité humaine, qui est une des rares dans le monde animal à fonctionner en tout temps, incite au maintien de la famille. Elle possède une fonction d’empathie non uniquement liée à la reproduction. Différents facteurs naturels tendent à défaire les liens familiaux basés sur la libido. En effet, les mâles sont poussés par leur instinct à propager leur semence, tandis que les femmes sont davantage incitées à sécuriser la descendance de l’espèce. C’est sans doute pour cela aussi qu’elles sont attirées par les mâles dominants et portées vers la séduction. De plus tout se passe comme si les personnes qui vivent longtemps ensemble secrétaient quelque phéromone neutralisant le désir sexuel réciproque. Il s’agit sans doute d’une ruse ancestrale de la nature pour réguler les naissances. A cet égard, il est intéressant de noter que la nature a regroupé les organes sexuels et excréteurs nauséabonds à proximité les uns des autres, comme si les extrêmes du désir et du dégoût devaient aller de pair pour la régulation de la libido. La baisse du désir sexuel intrafamilial, qui demeure souvent intact avec d’autres partenaires, est trop 201

Survivre en milieu toxique subjectivement interprétée par les partenaires dans nos cultures et conduit à des situations dramatiques de conflits et de destruction mutuelle. Les violences conjugales sont souvent attribuées aux hommes. Les stratégies plus ou moins conscientes pour empêcher le partenaire de quitter le nid familial consistent à le détruire son image sociale. Le couple devient inexorablement un lieu de prise de pouvoir et d’assujettissement. La toxicité conjugale empoisonne souvent la vie des enfants. Il n’existe probablement pas de solution idéale à la coexistence harmonieuse des couples sur de longues périodes. Cette coexistence ou le divorce sont des moindres maux selon les situations. Les enjeux principaux du moindre mal sont la responsabilité des adultes vis-à-vis de l’éducation et de l’équilibre des enfants mais aussi de leur propre développement personnel. La solitude qui résulte de la séparation est souvent toxique. Culturellement notre société semble progressivement vouloir séparer les différentes fonctions du partenariat conjugal en entités de solidarité, de cellule sociale, de reproduction de l’espèce, d’éducation des enfants, et d’exercice des pulsions libidinales. Chacun réclame la liberté sexuelle pour luimême mais a toujours tendance à vouloir contrôler celle de l’autre. Ce chemin de la liberté n’a pas de règles bien établies et ne doit certainement pas en avoir. Il sera toujours empoisonné. L’hormèse (du grec hórmēsis, mouvement rapide d’impatience, du grec ancien hormáein, mettre en mouvement) désigne une réponse de stimulation des défenses biologiques, généralement favorable, à des 202

Chemins de Traverses expositions de faibles doses de toxines ou d’autres agents générateurs de stress. (Selon Wikipédia)

Certaines études sur les effets des rayonnements radioactifs indiquent que des souris préalablement irradiées à de faibles doses développent moins de cancers lorsqu’elles sont ensuite irradiées à de fortes doses. L’homéopathie semble également relever de cet effet d’hormèse. Intuitivement on peut extrapoler cet effet à n’importe quel aliment ou produit réputé toxique. L’absence d’eau comme l’excès sont mortels. En effet, la dose létale de l’eau DL50 > 90 ml·kg-1 (rat, oral), selon Wikipédia. L’absence comme l’excès d’exercice physique sont mauvais pour la santé. Un minimum de stress semble toujours nécessaire pour nous pousser à l’action. On pourrait conjecturer que la toxicité sociale fait partie de la condition humaine et qu’elle a été sélectionnée dans l’évolution de l’espèce comme globalement positive. Le problème est qu’elle est très inéquitablement et inhumainement répartie. C’est sans doute la répartition des toxicités et les résiliences inégales des individus qui fondent l’ordre social.

203

Chapitre n° 41 La planète privilégiée
27 JUIN 2011

The Privileged Planet: How Our Place in the Cosmos is Designed for Discover, ou La planète privilégiée. Comment notre place dans le cosmos est conçue pour la découverte est un livre de Guillermo Gonzalez et Jay Richards qui avancent des preuves scientifiques d’un dessein intelligent. Ce livre a donné lieu à un film en anglais visible sur Internet : « The Privileged Planet ». Aussi bien les attitudes extrêmes des fondamentalistes religieux qui se réclament du dessein intelligent, voire du créationnisme, que celles de ceux qui rejettent sans appel des réflexions allant dans ce sens me semblent suspectes d’intentions (de desseins ?) inavouées. Il parait évident que le monde n’a pas été créé selon les récits mythiques des différentes cultures. Tout autant, les explications scientifiques de la formation de l’univers ou de l’évolution du vivant rejettent toujours un peu plus loin l’horizon des connaissances, horizon également de celui de l’ignorance. Les paradigmes et modèles standards actuels acceptés par l’essentiel des communautés scientifiques mondiales en cosmologie ou en biologie, ne constituent probablement pas des vérités ultimes.

La planète privilégiée Les auteurs soulignent les étrangetés improbables des phénomènes nécessaires à la vie sur terre souvent déjà explicités dans la littérature : propriétés singulières de l’atome de carbone, des molécules d’eau, de la régulation saisonnière de la température sur terre, du rôle de la tectonique des plaques, du champ magnétique terrestre comme protection contre les vents solaires, de la Lune comme stabilisatrice de la rotation de la terre, de la bonne distance entre la terre et le soleil, etc. La probabilité d’apparition de la vie semblable à celle de notre planète serait de l’ordre de 10-15, c’est –à-dire la probabilité d’atteindre avec une flèche une cible de 1 centimètre placée à des années-lumière. Cette faible probabilité semble exclure la vie dans l’univers à des millions d’années-lumière à la ronde. Toutefois la nature, pour structurer la matière, est certainement le siège d’algorithmes lui permettant de contourner l’improbable. Le système de mutations aléatoires suivies de sélections est une de ces méthodes également utilisée dans les algorithmes informatiques dits génétiques. Par exemple un tel algorithme génétique permet de résoudre en quelques secondes sur petit ordinateur le problème du voyageur de commerce, qui doit trouver le plus court chemin pour visiter un certain nombre de villes. Pour une centaine de villes, l’exploration de toutes les 2 100 possibilités, à raison d’un millier par seconde, mettrait des millions d’années. On peut supposer que la nature dispose d’algorithmes de ce type pour trouver les structures viables de la matière inerte et vivante. Il est donc fort probable que les formes de vies 206

Chemins de Traverses aient émergé dans l’univers avec des probabilités bien supérieures à 10-15. Les algorithmes génétiques informatiques comportent des critères de sélection qui sont imposées par le programmeur extérieur au processus. Les processus naturels n’auraient-ils pas besoin d’un programmeur extérieur ? Il existe peut-être des algorithmes auto-générateurs sans programmeur extérieur… L’intelligence est une autre méthode de contourner l’improbable. Elle permet de modéliser les phénomènes avant d’agir sur la matière et limite donc les essais. Ma thèse exposée dans de précédents articles est que la matière co-évolue avec des formes d’intelligence à toutes les échelles de temps d’espace et d’organisation. « La planète privilégiée » avance une autre thèse, à savoir que tout est fait pour la découverte de l’univers par des intelligences. Elle s’appuie sur plusieurs faits : les tailles angulaires identiques de la lune et du soleil vus depuis la terre permettent l’étude du soleil lors de ses éclipses ; la transparence de l’atmosphère ainsi que la nuit et la position du système solaire dans la galaxie dans une zone transparente permettent de découvrir le cosmos. Quelle est la cause, quel est l’effet ? Un extraterrestre qui observerait un quai de gare terrestre pourrait conclure que c’est l’arrivée de gens sur le quai qui fait venir le train. Du point de vue du court terme cette conclusion serait fausse, du point de vue du long terme par contre elle n’est pas fausse, car sans voyageurs, les trains n’auraient aucune raison de circuler. C’est donc bien les voyageurs qui font 207

La planète privilégiée venir les trains. Cette thèse de la structuration de l’univers en vue d’être compris par des intelligences fait aussi penser au coq Chanteclerc qui s’imagine que ses cocoricos font lever le soleil. Mais, pourquoi pas ? La réflexivité semble en effet bien inscrite dans les modes de fonctionnement de la nature et notamment des systèmes cognitifs. La conscience sait qu’elle sait. Elle sait penser les choses avec des modèles abstraits fonctionnant plus ou moins comme la réalité matérielle. La thèse indiquée impliquerait des liens entre une conscience à l’échelle cosmique et des consciences à l’échelle microscopique co-évoluant avec les matières à toutes ces échelles. Si l’univers veut être reconnu par la conscience humaine, pourquoi fait-il que sa vérité soit si difficile à atteindre ? Pourquoi leurre-t-il l’humanité ? Par exemple il est normal, compte tenu des observations immédiates, que la terre a été longtemps considérée comme plate et le centre de l’univers. Les mouvements du soleil ou la lune présentant toujours la même face ont contribué à tromper les premiers hommes. La conscience au cœur de l’univers a peut-être le sens de l’humour, qui est aussi une forme de réflexivité.

208

Chapitre n° 42 Le rêve et les chakras de l’ange
8 JUILLET 2011

Les rêves participent aux fonctionnements des systèmes cognitifs. On les assimile habituellement à une activité spécifique du sommeil. Le rêve cependant est peut-être actif même à l’état de veille, où il n’est pas perçu en tant que tel à cause du flot d’informations provenant des sens et à cause de la domination de la dimension raisonnante de l’état conscient. Par ailleurs le rêve est partiellement libéré du sur-moi. En tout cas ce dernier est en retrait et peut entrer en conflit avec le moi au cours du rêve. Je proposerais l’analogie avec nos perceptions différentes du cosmos le jour ou la nuit. Le jour, la lumière nous empêche de percevoir l’immensité du ciel étoilé accessible à nos regards la nuit seulement. Le sommeil correspond à une mise en sourdine d’une partie des activités physiologiques et de la perception des sens. Certaines fonctions se poursuivent plus ou moins activement : respiration, battements du cœur, digestion, système immunitaire et notamment le cerveau. Pendant le sommeil, ces fonctions ne connaissent pas simplement un ralentissement, mais mettent en œuvre d’autres modes qu’à l’état de veille. L’érection des organes sexuels est courante au cours du sommeil, sans doute liée à des rêves

Le rêve et les chakras de l’ange ou à la gestion des hormones. Le sommeil régénère, guérit, réorganise le corps et l’esprit Le rêve a été interprété et analysé depuis la nuit des temps par les mages, les cultures populaires, les psychanalystes ou par les neurobiologistes contemporains. Aucune vérité définitive ne s’est dégagée de toutes ces approches bien que chacune ait proposé son cadre propre de relative cohérence. Je tenterai donc une interprétation probablement hardie du rêve. Le rêve est un mode de fonctionnement du système cognitif des humains et de certains animaux qui intègre les fonctionnalités des chakras analogues à ceux du corps physique dans sa globalité. On pourrait représenter le rêve par la métaphore d’une sorte d’ange doté de chakras. Appelons-le « l’ange des rêves ». Celui-ci n’est pas asexué. Les sept principaux chakras selon la philosophie orientale pourraient être attribués à l’ange des rêves. - Le Muladhara est le chakra racine. Il nous met en rapport avec la Terre dont nous sommes issus et dont nous constituons l’histoire. La Terre de l’ange des rêves c’est notre corps. - Le Swadhisthana au niveau du sacrum à proximité des intestins et des gonades est le chakra sacré. C’est le lieu du métabolisme où les nourritures de la Terre alimentent l’organisme. L’ange des rêves se nourrit de notre mémoire, de nos sensations et les métabolise. Il produit des déchets sous forme de cauchemars. 210

Chemins de Traverses

- Le Manipura, le chakra du plexus solaire. Situé vers le centre de gravité du corps, il représente l’orchestration de l’ensemble des fonctions vitales de l’organisme par les systèmes cognitifs répartis dans l’organisme. L’ange des rêves possède ses propres logiques de fonctionnement de la mécanique neuronale qui sont à rapprocher de celles de l’inconscient des psychanalystes. - L’anahata, le chakra du cœur. Il représente la relation d’empathie entre la conscience et l’ensemble de l’organisme ainsi que l’empathie avec le reste du monde. L’ange des rêves joue avec les sympathies et les antipathies de nos souvenirs. - Le Vishuddha, le chakra de la gorge. Situé au droit des cordes vocales, il symbolise l’ensemble de nos paroles et de nos échanges avec le monde. L’ange des rêves s’adresse à notre conscience. Il interprète nos souvenirs, dit nos peurs et nos désirs profonds. - L’Ajna, le chakra du troisième œil. Situé entre les deux yeux, il représente les fonctions de raisonnement, d’intelligence du cerveau et de nos représentations mentales. L’ange des rêves possède sa rationalité propre qui souvent échappe à la raison «normale». Cette rationalité est basée sur les proximités sémantiques des informations et des souvenirs stockés dans le cerveau. Chaque souvenir baigne dans un champ de connotations particulier à chacun individu. L’ange rapproche les informations des souvenirs et explore ainsi le champ des 211

Le rêve et les chakras de l’ange combinaisons possibles en rejetant les autres. - Le Sahasrara, le chakra de la pure conscience. Situé au sommet du crâne, il représente la transcendance et nous met en relation avec les mécanismes primordiaux du cosmos. L’ange des rêves nous met peut-être en rapport avec des univers transcendants. C’est le propos de nombreuses croyances à travers les civilisations. Les transes mystiques, avec ou sans prises de drogues, correspondent à l’irruption de cette fonctionnalité de l’ange des rêves dans les états modifiés de la conscience. La mémoire qui nourrit notre ange des rêves est non seulement celle inscrite dans notre cerveau, mais aussi les multiples mémoires enfouies dans les cellules de notre corps et sans doute aussi dans notre environnement social, notamment familial. Il parait certain que les rêves sont des reflets de la personnalité, de l’histoire, de l’environnement de chaque individu, sans qu’il soit possible pour autant d’en déduire des interprétations rigoureuses. La signification symbolique des éléments ou acteurs des rêves est propre à chaque individu en fonction du champ de connotation construit à partir de l’expérience personnelle, parfois collective. Par exemple un chien peut être symbole d’amitié comme de férocité. Il semble peu probable que les rêves puissent servir à prévoir l’avenir, bien que certaines personnes ont observé parfois a posteriori des coïncidences entre leurs rêves et certains événements. La mémoire joue parfois des tours en 212

Chemins de Traverses donnant l’impression de «déjà-vu ». Chaque chakra avec sa fonctionnalité associée comporte une part des autres chakras. Cette vision du rêve et du corps relève du paradigme fractal, déjà évoqué antérieurement. Les chakras et leurs fonctionnalités sont partiellement auto-similaires à différentes échelles d’organisation du corps. La métaphore de l’ange des rêves et de ses chakras peut constituer un outil de visualisation au cours des exercices de méditation. L’ange des rêves est purificateur et ordonnateur de notre système cognitifs. Le rêve accompagne le corps et l’esprit dans leur cheminement de la terre vers la transcendance. On pourrait également conjecturer que le but de la vie n’est pas seulement notre activité à l’état de veille, mais aussi l’activité mentale de l’ange des rêves en nous. Après tout, notre activité consciente de l’état de veille ne constitue peut-être qu’un ensemble de moyens pour que vive l’ange des rêves.

213

Chapitre n° 43 Ecospiritualité
20 JUILLET 2011

Dieu, en créant l’écosystème, a probablement dit : «Mangez-vous les uns les autres, mais raisonnablement ». Pour assurer l’évolution des espèces, il a institué le recyclage continu de la matière organique et la prédation, à côté des mutations aléatoires des génomes et leurs mélanges par la reproduction sexuée. Le cycle de naissance, de vie et de mort concerne non seulement le monde vivant, mais aussi la matière dite inanimée qui est sans cesse soumise à des processus de création et de destruction de formes. L’entropie, c’est-à-dire le désordre, est globalement croissante alors que localement de l’ordre se crée et s’auto-organise, avant de se défaire à nouveau. Les entités minérales, liquides ou gazeuses se transforment à toutes les échelles de tailles et de temps, de l’atome aux galaxies, de la microseconde aux temps géologiques. Notre part animale humaine ne nous permet pas de survivre sans tuer. Nous tuons lorsque nous mangeons des végétaux ou des animaux, nous tuons lorsque nous écrasons des bestioles et des plantes en marchant, en nettoyant l’habitat ou en nous lavant. Notre système immunitaire gère en permanence et sans pitié l’équilibre

Ecospiritualité entre les centaines de milliards de bactéries et virus qui contribuent au fonctionnement de notre organisme. Les groupes végétaux, animaux et humains combattent et se tuent les uns les autres pour maintenir leur identité collective. Vivre est une immense tuerie amorale. A partir de quel niveau d’organisation du vivant cette tuerie est-elle associée à la souffrance physique et mentale des victimes ? Y a-t-il souffrance sans conscience ? Y aurait-il des degrés de conscience de la souffrance ? Il parait évident que les animaux domestiques qui nous sont familiers (chats, chiens, animaux de ferme) connaissent la souffrance physique et morale. Leur capacité de conceptualiser apparemment limitée leur épargnerait les affres de l’angoisse face à leur destin lointain. C’est ainsi qu’ils se laissent domestiquer pour livrer leur force physique ou leur viande à l’homme. Pour l’animal, la domestication par l’homme est une bonne stratégie de survie de l’espèce en termes de protection contre les prédateurs et de disponibilité de nourriture. Très souvent toutefois la vie de l’animal domestiqué individuel est un calvaire à cause de la cruauté humaine. Pour l’homme, l’émergence de la technologie dans l’écosystème naturel a permis l’explosion démographique et culturelle de l’espèce en même qu’elle introduit des perturbations catastrophiques au regard de l’évolution du reste des êtres vivant sur la planète terre. Par ses déchets, les destructions de certaines espèces animales et de leurs habitats, l’homme est en passe de se rendre responsable et coupable de la prochaine extinction massive des espèces. Certains spécialistes prédisent l’effondrement de l’écosystème marin dans les prochaines décennies à cause 216

Chemins de Traverses de l’acidification de l’eau et de la prédation humaine. Par effet domino, cet effondrement pourrait conduire comme dans des passés lointains à l’extinction de 95 % des espèces sur terre. L’homme pourrait disparaître à son tour par l’apparition d’épidémies incontrôlables. Une grande partie des progrès culturels en termes d’éducation, de santé, de justice, d’émancipation, de démocratie sont largement redevables aux avancées technologiques. Les coûts écologiques, les souffrances infligées aux minorités humaines ou au monde animal sont le plus souvent occultés. La technosphère humaine constitue une sorte d’espèce envahissante ou de cancer fulgurant en deux siècles affectant l’ensemble de l’écosystème terrestre, écosystème qui a mis des centaines de millions d’années à se mettre en place. Toutefois, grâce aux moyens de diffusion des informations, ainsi que l’accès massif à la culture cette technostructure donne à l’humanité la possibilité de penser globalement son destin et se rendre compte des limites de son mode de développement. Il faudrait concevoir une technosphère qui permettrait à la fois le même développement pour l’ensemble de l’humanité et une limitation des impacts environnementaux compatibles avec les capacités à long terme d’autorégulation de la biosphère et de la climatosphère. On voit mal comment empêcher les sept milliards d’humains actuels, et neuf milliards vers 2100, de désirer ou de pouvoir se passer de confort domestique, de moyens de transports rapides, de communications, de villes, d’emplois, d’éducation, de santé, de démocratie, 217

Ecospiritualité etc.. Activités qui sont toutes consommatrices et destructrices de ressources naturelles ainsi que productrices de déchets et de produits toxiques. Pour fixer les idées, il est bon de rappeler des ordres de grandeurs des consommations d’énergies et de productions de déchets de l’homo technologicus. Le Français consomme 4,3 tonnes d’équivalent pétrole par habitant et par an (Tep/hab/an) pour l’ensemble des activités individuelles et collectives. Pour l’Etats-Unis, c’est plus de 8 Tep/hab/an. Tous les objets de consommation ou d’infrastructure nécessitent de l’ordre de grandeur de leur poids en équivalent pétrole, à un facteur 10 près. La consommation d’énergie en Tep donne donc une indication du tonnage de déchets produits par chaque homo techologicus, qui est de 4 tonnes par an par habitant en France. Ces déchets ne sont malheureusement de loin pas tous recyclables. Bien que certains soient inertes vis-à-vis de l’impact sur la nature, quelques dizaines de kilogrammes par habitant et par an de déchets toxiques se retrouvent dans la nature. La conversion des 4,3 Tep/hab/an donne une consommation de puissance moyenne instantanée d’environ 5000 watts pour chaque homo technologicus, alors que sa consommation à l’état naturel serait d’environ 100 watts. Le coût énergétique de la civilisation technologique en France est donc de cinquante fois celle de l’état naturel (100 fois aux EtatsUnis). Ces 5000 watts par personne sont fournis aujourd’hui encore pour l’essentiel par le pétrole, le charbon, le nucléaire. Quand ces énergies ne seront plus disponibles par épuisement des ressources, par coût exorbitant ou par refus idéologique, il faudra recourir aux 218

Chemins de Traverses énergies renouvelables et à la baisse de la consommation. Supposons qu’une baisse de la consommation jusqu’à 1000 watts par personne soit possible sans effondrement de l’économie et des valeurs démocratiques, alors il faudra tout de même pour chaque habitant un are (100 mètres carrés) de panneaux solaires (rendement 10%), ou bien une chute d’eau de 10 mètres de 10 litres par seconde, ou bien quelques hectares de culture pour du biocarburant ou bien une grosse éolienne de 2 MW (rendement 25%) pour 500 personnes. Ces chiffres, qui sont des ordres de grandeurs, sont à multiplier par le nombre d’habitants, donc 70 millions en France. Les énergies renouvelables mises en œuvre massivement et exclusivement pour assurer une existence digne à l’ensemble des humains auraient également des impacts catastrophiques sur la nature et sur les humains eux-mêmes. Il faudrait bien sûr se garder des totalitarismes écologiques qui ne manqueront pas de vouloir s’imposer si le collapsus de notre système se confirme. Des solutions émergeront peut-être par des processus de prise de conscience collective venant de l’ensemble de la société ainsi que de ses dirigeants. Du bas vers le haut et du haut vers le bas. Il faudra sans doute réapprendre la sobriété, revoir les rapports culturels à la possession des objets de consommation. La plupart des religions, des politiques, des institutions, des acteurs économiques se préoccupent prioritairement du maintien de leurs pouvoirs. La plupart des individus sont prioritairement préoccupés par leur survie et le bouclage de leurs fins de mois en se battant quotidiennement contre les tracasseries 219

Ecospiritualité professionnelles, familiales, administratives ou de voisinage. Au-delà de la satisfaction des besoins élémentaires, la culture ambiante leur fait croire qu’ils peuvent accéder à une reconnaissance sociale par l’exhibition d’objets ou de comportements de consommation parfois luxueux et au-dessus de leurs moyens. La reconnaissance sociale depuis la nuit des temps est fonction des objets et des modes de vie que l’individu peut afficher. Le mimétisme social génère une spirale de consommation sans fin. Il semble difficile de priver les individus et l’ensemble des sociétés de ces rêves. Les sociétés qui le font autoritairement sont tristes et totalitaires. Aucune solution sereine n’est en vue face aux défis posés par l’avenir de l’humanité. Il faudra passer à travers les crises avec de nombreuses victimes innocentes comme ce fut le cas tout au long de l’histoire du monde. On ne peut que plaider pour une éthique de moindre mal basée sur le réalisme, la raison et l’empathie. Il faut accepter raisonnablement que l’idéal n’existe pas, ni le risque nul, ni la justice absolue. La raison doit être prioritaire sur les croyances, les fantasmes, les peurs, les populismes et démagogies. L’empathie devrait présider aux rapports entre tous les hommes embarqués sur la planète terre, ainsi qu’avec tous les êtres de la biosphère. Il serait utile d’élaborer des codes et des rituels de courtoisie entre l’homme et la nature. Et pourquoi ne pas chercher du côté des spiritualités panthéistes ? Une écospiritualité ?

220

Chapitre n° 44 Cosmogénèse et noosphère cybernétique
28 JUILLET 2011

Le jésuite et paléontologue Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) a développé les concepts de noosphère et de point oméga. La noosphère, introduite en 1922, est la sphère de la pensée humaine. Celle-ci débute par l’homo « sapiens sapiens », celui qui sait qu’il sait, puis se poursuit par l’invention de l’écriture, d’outils et de culture. Son stade actuel de développement serait marqué par l’explosion d’internet au niveau mondial qui permet la mise en synergie des informations, des connaissances et des intelligences. Le point oméga correspond au niveau maximum de complexité et de conscience vers lequel l’univers semble converger. Je vais tenter de faire converger ces deux concepts avec celui de la trifonctionalité (matière, raison, empathie) que j’ai déjà évoquée dans de précédents chapitres. Il y est postulé que le réel à toutes les échelles de tailles de temps et d’organisations est animé par cette trifonctionalité générique, qui prend des formes spécifiques pour chacune d’elle. Il existe des formes d’intelligences à toutes ces échelles. Le propre des intelligences est la capacité de

Cosmogénèse et noosphère cybernétique représenter dans un espace virtuel la réalité matérielle pour agir sur elle avec des moyens spécifiques. L’action de l’intelligence n’est donc pas entièrement déterministe elle permet des choix. Pour Teilhard l’évolution possède une orientation. La trifonctionalité est le moteur de cet algorithme de la coévolution de la matière et de l’esprit. On peut se demander pourquoi nos représentations mentales ou nos descriptions mathématiques des phénomènes naturels collent à la réalité jusqu’à un certain point. Nos représentations du monde ne sont pas que des illusions comme voudraient certaines doctrines. La preuve en est que la technologie humaine est capable de transformer le monde et fabriquer des machines qui objectivement fonctionnent indépendamment de tout observateur. Ces machines n’ont bien sûr de sens que pour les humains qui les ont construites. Elles sont au demeurant le plus souvent des calamités pour le reste de la biosphère. Nos représentations mentales et nos modèles mathématiques du réel sont issus des interactions électrochimiques des centaines de milliards de neurones dans nos cerveaux et des interactions avec l’environnement social et culturel. La pensée est une propriété émergente d’interactions au sein de la matière. Quelle que soit l’échelle de taille, les interactions entre chaque entité, cellule ou particule sont en nombre très grand. Les représentations sont d’abord incarnées dans des langages avant de servir à transformer l’environnement. Notre conscience humaine ne serait qu’une des consciences transformant le monde. La noosphère 222

Chemins de Traverses comporte toutes les formes de consciences qui animent la matière. Les trois composantes de la trifonctionalité sont moins évidentes pour les autres formes de conscience que pour la conscience humaine. En effet, la matière est objectivable par l’expérience quotidienne. Mais vers l’infiniment petit ou l’infiniment grand toute la matière n’est plus perceptible par nos sens. Au niveau atomique elle est tantôt onde, tantôt corpuscule ou énergie pure. L’espace intersidéral est peuplé très largement (90 % ?) de matière mystérieuse. La raison, les logiques de fonctionnement de la matière inerte ou vivante est partiellement décryptée par les sciences, mais de grands mystères subsistent notamment vers l’infiniment petit ou l’infiniment grand ainsi que dans les mécanismes du vivant. L’empathie, la sympathie ou l’antipathie, ne sont pas des caractères uniquement humains, ils semblent programmés au cœur de toute matière inerte ou vivante. La matière inerte, solide, liquide ou gazeuse ne se dilue jamais indéfiniment selon la loi de l’entropie croissante, elle a toujours tendance à former localement des conglomérats, des astres ou des atomes et des molécules. La nature fonctionne sur l’équilibre des attractions et des répulsions. Le sens de la beauté ne semble pas être une exclusivité humaine. La nature l’a également inventée en dehors des sens humains : beauté de l’harmonie des orbites des planètes, de la douceur des climats, des cristaux, des paysages, des couchers de soleil, des plantes, des fragrances, des pelages des animaux, des vocalises des animaux. Cependant elle a aussi besoin la destruction et 223

Cosmogénèse et noosphère cybernétique de la laideur répulsive. A notre échelle humaine il semble assez évident que les rapports de l’individu avec le monde doivent intégrer ces trois composantes de la trifonctionalité. Les individus ou les sociétés qui fonctionneraient exclusivement selon une des composantes ne sont pas pérennes, voire dangereux. L’évolution d’une noosphère s’appuie sur cette trifonctionalité depuis l’origine du monde. Sans cesse elle cherche l’équilibre entre ses composantes. C’est ainsi que la matière a pu se complexifier pour devenir vivante. Aujourd’hui l’homme oriente cette évolution par sa technologie, sa création d’intelligence et de pensée. Y aura-t-il un point de convergence asymptotique, comme le pense Teilhard de Chardin ? Il n’est pas sûr que l’intelligence humaine soit le nec plus ultra des intelligences au cœur de la matière de l’univers. Les mécanismes du vivant et de l’émergence de la conscience dépassent l’entendement humain. Le cerveau humain n’est capable que d’une représentation limitée de la complexité, alors qu’il semble exister des entités capables de gérer la complexité du vivant ou du climat terrestre. L’horizon de l’action humaine sur la nature est essentiellement limité à la Terre. Il sait voyager vers les planètes du système solaire et exploiter les propriétés des atomes. Mais il existe une logique plus vaste qui relie 224

Chemins de Traverses chaque particule élémentaire à l’ensemble du cosmos. Par analogie on pourrait dire qu’il existe un lien entre chaque individu et l’ensemble du cosmos. Les croyants pensent que Dieu s’occupe autant du sort de chacun que de l’univers entier. Les chrétiens en particulier ont introduit la notion d’un Dieu trinitaire, le Père , le Fils et le SaintEsprit qui pourrait bien constituer une analogie de la trifonctionalité où le Père représente l’empathie, le Fils incarné, la matière et le Saint-Esprit , la raison. Le point oméga signifie-t-il la fin des temps ? Ce serait prétentieux de penser que l’homme en serait l’instrument primordial. Mais il est possible que l’homme coure vers l’asymptote de sa propre évolution. Il est en effet singulier d’observer avec recul les stades de cette évolution qui se raccourcissent à chaque saut qualitatif. Chasse-cueillette : 300 000 ans ; agriculture : 30 000 ans ; écriture : 5 000 ans ; imprimerie : 500 ans ; industrie : 300 ans ; internet : 30 ans. La population, l’espérance de vie, les savoirs ont crû inversement proportionnellement à ces durées. On imagine mal ce qu’il peut y avoir de l’autre côté de l’asymptote. Qu’aurait pensé le père Teilhard, mort en 1955, de la place d’Internet, apparu dans les années 1980, dans la noosphère ? Internet et l’ensemble des technologies de l’information portent en elles le meilleur et le pire, le meilleur pouvant s’avérer être le pire et le pire pas si mauvais que ça. Les applications sur la toile mises en œuvre par exemple par les géants Google, Youtube, Facebook ou de Wikipédia constituent des phénomènes 225

Cosmogénèse et noosphère cybernétique anthropologiques. Les moteurs de recherches permettent de retrouver et de traiter rapidement n’importe quelle information sur n’importe quoi ou n’importe qui. Positivement, ce sont des outils d’accès aux connaissances pour tous et la mise en synergie de celles-ci et donc de créativité. Négativement, ils sont détournés pour le flicage des individus et les manipulations de masse par la com’, le marketing ou la désinformation. On assistera probablement à une escalade technologique et législative pour déjouer ou pour renforcer à la fois le flicage et les manipulations. Les moteurs de recherches permettent de savoir qui s’intéresse à quoi. Au demeurant toutes les activités sur internet de chaque individu sont suivies et enregistrées. Les moyens de recherche (data mining), de traitement et de stockage permettent d’accéder à n’importe quelle information en des temps très courts. Chaque individu peut être caractérisé par un certain nombre de données politiques, religieuses, habitudes culturelles, habitudes d’achats, compte en banque, voyages, fréquentations, etc. Le marketing, la police et les hackers connaissent l’individu souvent mieux que ses proches. Cette connaissance basée sur des données traitées par des algorithmes et des logiques bestiales est dangereuse pour les individus et les sociétés. Comme tout un chacun a des caractéristiques hors normes, le citoyen libre devra apprendre dès l’enfance à déjouer l’emprise de BigBrother. L’accès aux images fixes ou vidéos, souvent enregistrées 226

Chemins de Traverses partout dans le monde avec de petits moyens par des amateurs, ainsi que les blogs constituent également des sources d’informations pouvant être vertueuses tout comme des objets manipulés à des fins politiques ou délinquantes. Ces images bouleversent toutes les sociétés en remettant en cause ou en relativisant leurs fondements moraux, religieux ou politiques. Les vrais-faux complots, les vraies-fausses révélations, dans le genre Wikileaks, font florès sur la toile. Ils sont devenus un mode d’influence sur le citoyen qui ne sait plus qui croire. La toile est le terrain de prédilection pour le complotisme et le populisme. La vérité devient indécidable sur la toile. Internet affermit l’hégémonie de l’anglais et de certaines langues dominantes comme le chinois ou l’hindi, mais contribue aussi au déclin et à l’extinction des langues minoritaires. Cette extinction des langues ne va pas dans le sens du progrès de la noosphère. La richesse de la noosphère est sa diversité. Internet est à la fois un instrument d’uniformisation et d’expression de la diversité qu’il conviendrait de réguler. Mais il faudra aussi réguler les régulateurs qui veulent en prendre le pouvoir. Les outils cartographiques qui permettent de zoomer et de se repérer par GPS sur n’importe quel point de la terre et du ciel contribuent à forger une nouvelle conscience de la place de chacun et de l’écosystème sur la planète. Les intentions de leurs promoteurs ne sont probablement pas aussi angéliques que ces utilisations publiques. La connaissance des territoires est essentielle à tout pouvoir. La géolocalisation des individus, des rencontres et des 227

Cosmogénèse et noosphère cybernétique parcours constituent des atteintes à la vie privée. Il est probable qu’à terme tout individu soit doté d’une biopuce, permettant son identification et sa traçabilité. On l’impose déjà pour les animaux domestiques et des puces de traçage sont prévues dans les cartes d’identités que chacun est censé porter sur lui en permanence. Les moyens de communication de la parole, d’images, de messages ou de documents entre personnes et institutions par courriels, téléphones portables, par vidéos, par réseaux sociaux présentent des avantages de simplification de la vie, de rapprochement des gens, de possibilité de dialogue informel, etc. Ils permettent aussi de savoir qui dit quoi à qui et où. Internet favorise le commerce des biens matériels et des services. Mais c’est aussi un outil au service de la spéculation financière ou sur les matières premières et agricoles aux mains de minorités qui siphonnent les richesses. Le fonctionnement des sociétés traditionnelles était régulé grâce à des constantes de temps des phénomènes relativement long, dans les échanges d’informations et de marchandises. Dans la noosphère cybernétique, tout peut se savoir immédiatement et entrainer des réactions déstabilisantes. Rien ne s’oublie. Ce serait un bienfait si l’humain était vertueux par nature, malheureusement… La noosphère cybernétique change non seulement la représentation du monde, mais aussi le statut de la personne, son identité, son droit à l’intimité, sa liberté, qui s’élargit et trace de nouvelles frontières. Il est intéressant d’observer combien les individus, du métro parisien 228

Chemins de Traverses jusque dans les contrées les plus reculées de la campagne africaine, acceptent de faire corps avec la technologie, les téléphones portables ou les lecteurs de musique. L’homme semble génétiquement conditionné pour fuir sans cesse l’ici et le maintenant. La noosphère cybernétique est-elle un beau rêve ou finirat-elle en cauchemar ? Elle se met en place par la séduction de l’empathie, du partage du savoir, de la vérité, de la relation humaine. Elle relève en fait de la brutalité d’enjeux financiers et de dominations considérables. Elle mécanise la société humaine. Donc selon le modèle trifonctionnel, un peu d’empathie cache beaucoup trop d’intérêts matériels et de rationalité brutale. Espérons que ce n’est pas encore ça, le point oméga.

229

Chapitre n° 45 Epiconscience
16 AOUT 2011

Des consciences multiples animent chaque individu. Selon des hypothèses déjà énoncées, il existe des formes de conscience à différents niveaux d’organisations de la matière fonctionnant à différentes échelles de taille et de temps. Ces consciences seraient mises en œuvre selon le principe de la trifonctionalité de la raison, de l’empathie et de la matérialité. Chaque conscience possède une certaine capacité de représenter la réalité dans un espace virtuel et d’agir sur cette réalité. C’est de l’individu et de la société qu’il sera question ici. L’épiconscience est la conscience qui englobe l’ensemble des systèmes de consciences auxquels l’individu est personnellement soumis. Cet ensemble est constitué d’abord de la conscience du cerveau caractérisée par ses capacités de raisonnement, d’invention, d’autonomie, de volonté, de rapport avec son environnement social, de représentation et d’action sur le monde. C’est la conscience ordinaire dont le cerveau est le siège. Ensuite, une partie de conscience est répartie dans

Epiconscience l’ensemble du corps qui stocke des informations dans les organes et dans les cellules. Ces informations permettent notamment le fonctionnement « intelligent » du système immunitaire ou la régulation des multiples métabolismes nécessaires à la vie. Mais elles concernent aussi des émotions ou des comportements. La biogénétique indique que des phénomènes d’épigénèse se produisent ; ceux-ci consistent en l’activation dans les gènes, par l’influence de l’expérience de vie, de certaines propriétés vitales, ou morbides et létales, transmissibles sur plusieurs générations. Cette activation est induite par l’environnement. Chacun porte en lui des modes de fonctionnements particuliers hérités de ses ancêtres. Ces modes concernent, selon le concept de trifonctionalité, les fonctions physiologiques, intellectuelles et relationnelles. Enfin une partie de la conscience émane de la conscience collective de la société dans laquelle évolue l’individu. Cette conscience collective est la résultante de l’évolution de la société. Les « épigènes collectifs » en sont les institutions, les corps constitués, les monuments, les législations, les codes moraux, la culture, les langues, les religions, les us et coutumes, etc. Ces épigènes sont transmis de génération en génération de lieu en lieu en se transformant et en s’adaptant. Le soi de l’individu est donc conditionné par les différentes composantes de cette épiconscience dont les sièges sont le corps, le cerveau et l’environnement. La part qui dépend de son libre-arbitre uniquement est relativement faible par rapport à la totalité des 232

Chemins de Traverses mécanismes en jeu. Cette épiconscience apporte des avantages indispensables pour la survie de l’individu et de l’espèce. Elle œuvre dans l’ensemble du monde vivant, végétal et animal. Les techniques et pratiques, parfois complexes pour la survie, semblent innées et sans apprentissage particulier comme l’embryogenèse, les métabolismes, la succion des bébés, les pratiques sexuelles, la défense du territoire, l’élaboration du moi, la sociabilité, la séduction, l’utilisation d’outils, la fabrication des nids et les migrations des oiseaux, etc. Selon Wikipédia, la psychogénéalogie est une théorie développée dans les années 1970 notamment par le Pr Anne Ancelin Schützenberger (Université de Nice) d’après laquelle les événements, traumatismes, secrets, conflits vécus par les ascendants d’un sujet conditionneraient ses troubles psychologiques, ses maladies, et ses comportements étranges ou inexplicables. Il existe une conscience transgénérationnelle dont les supports mémoriels sont soit explicites soit implicites dans les comportements ou dans les langages. Cet implicite est une partie de l’inconscient des psychanalystes. Cette conscience agit dans la durée sur la matière vivante, sur les comportements conscients ou inconscients, sur la santé physique et mentale des individus. Elle semble fortement marquée par ce qui relève de l’émotion, de la peur, du chagrin, de la violence de la maladie. La conscience du cerveau est programmée pour oublier relativement rapidement les émotions tandis que cette conscience transgénérationnelle semble gravée 233

Epiconscience dans le corps et dans les mécanismes épigénétiques transmissibles entre générations. Les informations passent sous forme de potentialités qui se réalisent plus ou moins aléatoirement selon l’individu et son environnement. Les maladies physiques ou mentales, les comportements ou les talents se réalisent en fonction d’alchimies où interviennent le hasard, la nécessité ou le libre-arbitre de l’individu et de l’environnement. Peut-on orienter les prédispositions écrites à l’encre invisible dans l’épiconscience ? C’est sans doute le principal rêve de l’humanité depuis la nuit des temps. Les religions, en invoquant les dieux, les sciences plus ou moins ésotériques, en proposant des techniques prédictives ou divinatoires, les multiples thérapies et psychothérapies, en proposant des modèles de santé, ont toutes cherché à soulager la grande misère humaine, résultant de la face sombre de l’épiconscience. Cette épiconscience ne fonctionne pas toujours dans l’harmonie ; les crises, les maladies, les dysfonctionnements participent à son évolution. Tous nos ancêtres, ceux de notre lignée génétique comme ceux de nos groupes d’appartenance ont laissé de bonnes et de mauvaises traces dans la mémoire de l’épiconscience. Ils ont été l’ange et la bête, la victime et le bourreau, le héros et le lâche. Ils ont assisté à des horreurs. Ils ont hurlé avec les loups, se sont tus ou ont affronté la meute. Leur vie a été globalement heureuse ou globalement un calvaire. Nous vivons avec toutes leurs traces qui conditionnent les bifurcations sur les chemins de notre 234

Chemins de Traverses destin, de notre normalité, de nos maladies, de nos talents. L’épiconscience collective s’est enrichie tout au long de l’histoire humaine au travers des technologies et en particuliers des moyens de stockage et de transmission de l’information : contes, écriture, images, arts, imprimerie, photo, cinéma, radio, télévision, internet, réseaux sociaux. A chaque stade d’évolution ont émergé de nouveaux modes de vie et d’actions sur la réalité. Les institutions religieuses et politiques constituent des cadres de l’épiconscience collective et dans une certaine mesure individuelle. Elles fonctionnent selon les modes de la trifonctionalité : elles s’inscrivent dans la réalité matérielle des temples et des palais, dans la rationalité des dogmes et des législations ainsi que dans l’empathie de la foi ou dans l’adhésion à des identités collectives. Elles instituent des pouvoirs sur les individus, parfois autoproclamés ou scélérats. La peur, l’exclusion et la violence font également partie de leur rationalité. Les institutions sont en principe des guides et des garde-fous tant pour les dirigeants que pour les citoyens. Les démocraties n’ont pas toujours des dirigeants meilleurs que ceux des régimes totalitaires, mais ils sont mieux encadrés par de meilleures institutions. Les sociétés de par le monde sont très inégalement malades de leur passé, de leurs religions, de leurs institutions, des rapports entre les individus et les pouvoirs, patriarcaux notamment. Les rencontres des épiconsciences collectives sont parfois enrichissantes culturellement, parfois conduisent à des catastrophes humanitaires comme c’est actuellement le cas dans un 235

Epiconscience certain nombre de régions dans le monde corrompues par l’exploitation des matières premières aux mains de seigneurs de guerre, de maffias, de trafiquants d’armes et de drogues et même de sociétés multinationales. Jusqu’où le libre–arbitre peut-il jouer ? Jusqu’où l’individu peut-il échapper aux fatalités des malheurs programmés dans les patrimoines génétiques ou dans les consciences collectives ? Il ne faut évidemment se garder faire table rase du passé et des enseignements des ancêtres et de leur histoire, mais il faut les gérer en les rationalisant dans la mesure du possible. Ils font partie des choses qui ne dépendent pas de nous. Il ne faut pas se laisser submerger ou névroser par eux. Gérer la mémoire du passé consiste à en maîtriser le contenu émotionnel et le rationaliser. Le travail de mémoire dure dans certains cas plusieurs générations, c’est le cas des guerres, notamment de religions, des dragonnades, des génocides, de l’esclavage, mais aussi des violences familiales ou sociales. Les nationalismes tentent en général de refabriquer l’histoire en maquillant la vérité des faits. Les familles ont aussi leurs secrets. Certains secrets ou non-dits finissent par peser très lourdement et devenir sources de maladie pour les individus ou le corps social. Il faut tenter de rompre les spirales des malédictions. La mythologie grecque relate l’histoire des Atrides dans laquelle la malédiction des meurtres se propage sur plusieurs générations. La fuite est parfois la solution, comme le propose Henri 236

Chemins de Traverses Laborit. Mais où qu’on aille, on emporte toujours une partie de l’épiconscience. Les millions de migrants dans le monde fuient bien sûr la misère matérielle ou la violence, mais aussi les névroses inscrites dans la conscience collective devenues insupportables. Mokhtar, dont j’ai entendu parler, aujourd’hui en prison en France pour trafics de drogue et violence, a assisté sur la place publique de son village en Kabylie à l’âge de neuf ans à l’émasculation de son oncle coupable d’avoir séduit une fille qu’il ne fallait pas. Vers où peut-on fuir pour échapper à de tels souvenirs ? La psychanalyse, les multiples psychothérapies, la spiritualité peuvent servir à la gestion de l’épiconscience. Grâce à son libre-arbitre, chacun porte une part de responsabilité dans la construction de l’épiconscience, de la sienne propre, de son environnement immédiat, de sa descendance et un petit peu de l’ensemble de la société. La première tâche est de prendre conscience de ce phénomène puis de ne pas retransmettre, si possible, les tares et les malheurs dont on a hérité de ses ancêtres et de l’environnement social. « Chacun, quelle que soit sa vie, devrait faire tout ce qui est en son pouvoir pour se débarrasser de ses propres fardeaux et malédictions afin de ne pas avoir à les charger, à l’instant de quitter ce monde, sur le dos de son propre fils…Nos peines ne s’effacent pas avec nos existences, elles demeurent vivantes et nos enfants en héritent aussi naturellement que l’on hérite d’un terrain ou d’une maison lézardée. » (Les 7 plumes de l’aigle – Henri Gougaud) 237

Epiconscience L’épiconscience collective doit se défendre sans cesse des dérives des pouvoirs qui ont tendance à s’auto-sacraliser jusqu’à la folie destructrice. Ces dérives s’appuient souvent sur le populisme qui est une des pathologies de l’épiconscience collective. La démocratie, avec le suffrage universel, la séparation des pouvoirs, l’alternance de leur exercice, la liberté, la diversité des opinions, la solidarité, constituent les ingrédients précieux à une relative harmonie entre le collectif et le personnel. Il existe des épiconsciences propres à chaque individu et à chaque groupe qui fondent leurs identités et leurs spécifiés, en bien ou en mal.

238

Chapitre n° 46 Champs et chants quantiques
10 SEPTEMBRE 2011

Les hasards des lectures d’été provoquent des rencontres de thèmes qui n’attendaient peut-être que cela. Ainsi la revue «Pour la Science » de septembre 2011 consacre un article de Vltko Vedral, physicien, professeur aux universités d’Oxford et de Singapour, à « Vivre dans un monde quantique ». Il développe l’idée que la théorie quantique ne s’applique pas seulement au monde microscopique des atomes, mais aussi à grande échelle, aux oiseaux, aux plantes voire aux humains. Les deux aspects troublants de la mécanique quantique sont d’une part la superposition des états d’une particule et d’autre part la non-localisation. La superposition des états exprime qu’une particule, tant qu’elle n’a pas été observée, peut se trouver dans deux états simultanément, par exemple en deux endroits à la fois ou avec une forte ou une faible énergie. L’observateur joue le rôle de révélateur. Le principe de non-localisation dit que deux particules peuvent être « intriquées », c’est-à-dire que même à grande distance, la révélation de l’état de l’une entraine le même état de l’autre. C’est comme si le lancer de deux dés donnait toujours simultanément le même résultat pour les deux.

Champs et chants quantiques Le second livre lu « Les pouvoirs inexpliqués des animaux » a été écrit par Rupert Sheldrake, chercheur en sciences noétiques (qui concernent la pensée) en Californie. Selon lui, de multiples comportements étranges d’animaux, domestiques notamment, s’expliqueraient par la télépathie. Ses analyses reposent sur des centaines de témoignages en tenant compte de leurs multiples biais expérimentaux possibles. Il semble avoir une approche scientifique et honnête, autant que faire se peut, de ces phénomènes. De nombreux cas sont rapportés où des animaux savent anticiper les intentions de leur maître, même à distance et sans synchronisation apparente. Ils savent aussi retrouver leur domicile sur de grandes distances, prévoir des catastrophes, la mort, les crises, ressentir la détresse à distance, etc. La synchronicité d’événements, les comportements collectifs de colonies d’animaux et d’humains pourraient également relever de tels phénomènes. Il rapporte les incroyables expériences de René Peoc’h avec le tychoscope (voir Wikipédia). Il s’agit d’un robot dont les mouvements erratiques sont influencés par de jeunes poussins imprégnés par l’image de ce robot lors de l’éclosion de l’œuf. Le robot serait attiré par ces poussins. L’auteur explique tous ces phénomènes par l’existence de « champs morphiques » et de « résonances » entre les êtres. Ces champs sont des « champs morphogénétiques » au niveau des cellules et participent à la morphogenèse de l’embryon en plaçant les bonnes cellules aux bons endroits. Il avoue ne pas connaître le mode de transmission à distance des informations au sein de ces champs.

240

Chemins de Traverses Carl Gustav Jung (1875-1961), le psychologue et psychiatre suisse a développé la réflexion autour du concept de synchronicité (voir Wikipédia). La synchronicité s’observe dans trois cas : les coïncidences signifiantes entre événements, les phénomènes télépathiques et la précognition. Les éléments caractérisant ces phénomènes sont : l’acausalité (les causes et les effets peuvent ne pas se suivre logiquement), l’atemporalité (le temps semble absent), la subjectivité (le phénomène est lié à l’observateur), les archétypes (les thèmes relèvent de la profondeur des êtres et de l’humanité). La synchronicité établit des liens, parfois symboliques, entre des faits matériels. Le physicien autrichien Wolfgang Ernst Pauli (1900-1958), est un des fondateurs de la mécanique quantique, prix Nobel de physique en 1945. Il a régulièrement rencontré C.G. Jung. Pour lui et pour Jung, les découvertes scientifiques sont parfois dues à des synchronicités. Certains physiciens (Reeves, Costa de Beauregard, Schrödinger, d’Espagnat, Pauli, Einstein, Podolsky, Rosen, par exemple) pointent les paradoxes qui pourraient relever de ce phénomène de synchronicité. Voici quelques phénomènes notés : La désintégration des atomes par la radioactivité : a priori, il n’y a pas d’échange d’informations entre les atomes d’un corps radioactif, et pourtant ils se désintègrent selon un ordre temporel allant de la micro seconde aux milliards d’années, traduit par une loi mathématique exponentielle 241

Champs et chants quantiques décroissante. Dans le paradoxe Einstein-Podolsky-Rosen (EPR) deux particules se comportent de manière coordonnée entre elles alors que la grande distance les séparant empêcherait l’échange de signaux à la vitesse de la lumière, qui est considérée comme la vitesse maximale possible. Le paradoxe EPR a déjà fait couler beaucoup d’encre et alimenté de nombreux congrès internationaux. Le photon qui nous arrive du fond de l’univers en prenant des milliards d’années dans notre référentiel, met un temps nul dans son référentiel à lui. En effet il voyage à la vitesse de la lumière et, selon la théorie de la relativité, le temps est nul pour lui. Il se trouve en permanence sur l’ensemble de sa trajectoire. Le pendule de Foucault oscille dans un plan toujours fixe par rapport à une direction initiale de l’univers. Dans notre repère, ce plan d’oscillation semble se déplacer en fonction de la rotation de la terre, du déplacement de celle-ci autour du soleil, du déplacement du système solaire dans la galaxie, de la galaxie dans l’univers. Le physicien et philosophe autrichien Ernst Mach (1838-1916) a interprété le phénomène comme une action du « global » de l’univers sur le « local » du pendule. La relation corps-esprit a été considérée par certain nombre d’auteurs dont le philosophe Michel Cazenave (1942-) comme relevant de la synchronicité. En particulier dans les domaines de l’embryogénèse, des maladies psychosomatiques ou des effets de l’homéopathie voire du chamanisme et des multiples thérapies en vogue au cours 242

Chemins de Traverses de l’histoire. De nombreux auteurs ont récolté des témoignages et étudié les expériences de mort imminente (EMI) (voir l’article sur Wikipédia). Il s’agit des expériences relatées par des patients revenus à la vie après un arrêt cardiaque. Les visions et les impressions perçues par ces personnes lors d’un épisode de décorporation de la conscience semblent concordantes. Certains auteurs avancent qu’une conscience désincarnée subsiste après la mort, pour un certain temps du moins. D’autres pensent de grands textes sacrés ont été inspirés par de telles expériences. Ces expériences en général changent ultérieurement la vision philosophique du monde des personnes concernées. Le plus étrange est l’expérience de mort partagée où des phénomènes de décorporation peuvent s’emparer, de manière réversible, de personnes accompagnant le décès d’un proche. Bruce Greyson, un spécialiste américain de la question, avance même que le cerveau ne fabriquerait pas la conscience, mais la recevrait. L’influence positive ou négative sur la santé des personnes, ou même des animaux, des placebos, des nocebos, de la prière, voire des sorts jetés, semblent reconnue sans que la preuve puisse en être apportée par des protocoles scientifiques. Tout se passe comme si ces phénomènes se dérobaient dès que la raison pure s’en mêle. Ervin László (né en 1932) a développé la théorie du champ akashique. Il s’agit d’un champ du « vacuum quantique » porteur de toutes informations de l’univers et des univers parallèles. C’est lui qui préside à la formation du tout dans l’espace et dans le temps. Cette hypothèse du 243

Champs et chants quantiques champ akashique permettrait d’expliquer les phénomènes de la mécanique quantique et de la conscience. Le champ morphique agissant au niveau des molécules des êtres vivants devrait être une partie du champ akashique englobant l’ensemble de l’univers. Toutes ces interprétations des phénomènes observés audelà des frontières du quotidien sont aussi au-delà des frontières de la raison immédiate. Il faut s’y aventurer avec prudence en se protégeant des délires interprétatifs, qui ont parfois relevé de la psychiatrie. Mes hypothèses proposent l’existence de différentes formes d’intelligences émergeant à différents niveaux d’organisation de la matière et agissant sur la matière à différente échelles de temps. Elles ne sont pas en contradiction avec ces champs akashiques ou morphiques, mais rajoute les dimensions du libre-arbitre, ainsi que de réflexivité (se penser soi-même) et d’empathie qui semblent participer au choix des réglages fins qui permettent l’existence de l’univers et de la vie. Elles disent aussi l’imbrication et la séparation des intelligences. Donc je proposerais plutôt le concept de champs cognitifs multiples co-évoluant avec la matière à tous les niveaux de taille, d’organisation et de temps. La nature profonde de la conscience ou de la matière nous échappe. Les champs sont des vecteurs de transmission de signaux, c’est de l’interaction des signaux avec la matière qu’émerge la conscience. Les champs des physiciens peuvent être soumis à des protocoles scientifiques 244

Chemins de Traverses d’objectivation. Les autres champs, télépathiques, morphiques, akashiques ou cognitifs multiples demeurent des conjectures.

245

Chapitre n° 47 Vacuité
17 OCTOBRE 2011

La vacuité est un des trois principes métaphysiques, avec l’interdépendance et l’impermanence, mis en valeur par le bouddhisme. Ces deux derniers sont relativement faciles à conceptualiser. L’interdépendance dit que tous les êtres, les objets et les idées sont reliés entre eux à toutes les échelles de temps et de taille de l’univers. L’impermanence dit que tout naît, vit, se transforme et meurt. La vacuité est plus difficile à cerner surtout quand elle stipule que rien n’existe ou que tout n’est qu’illusion. Ce principe est peut-être un koan, une aporie destinée à déclencher la méditation. Le champ sémantique de ce terme de vacuité est assez vaste, il inclut le néant, le vide, le rien, le zéro, le non-être, le non-existant, le non-soi, le non-agir, la cavité, le manque, le négligeable, l’inconsistant, le non-pertinent, l’écart, l’innommé, l’immatériel, etc. Je me propose d’examiner un certain nombre de domaines où ce concept de vacuité ou de ses synonymes revêt quelque pertinence. La matière est essentiellement constituée de vide depuis le niveau atomique jusqu’au niveau interstellaire. Pour

Vacuité l’atome d’hydrogène, composé d’un proton et d’un électron, ce dernier 1836 fois plus petit que le proton, tourne dans une sphère 40.000 fois plus grande centrée sur ce proton. Le vide interstellaire est de l’ordre d’un atome par centimètre cube. Le vide absolu n’existerait pas. La mécanique quantique a démontré la double nature ondulatoire et corpusculaire de la lumière et des particules au niveau atomique. De par sa nature ondulatoire la matière est donc du vide selon le mode d’observation. Le principe d’incertitude de Heisenberg, qui dit que le produit des incertitudes sur l’énergie et sur le temps de manifestation d’une particule est toujours supérieur à zéro, implique le phénomène de fluctuation du vide, qui cause l’apparition fugace de particules dans ce vide. L’effet Casimir qui se manifeste par une force d’attraction entre deux miroirs face à face est expliqué par cette fluctuation du vide. Par ailleurs l’hypothèse de l’existence de l’éther n’est aujourd’hui plus retenue pour expliquer la propagation des champs électromagnétiques. Les ondes radio ou la lumière se propagent dans le vide même absolu. Les états solides, liquides gazeux de la matière sont fonction de la proportion de vide entre les atomes et les molécules. L’émergence du vivant sur terre est donc redevable autant à la matière solide qu’aux différents degrés de vides de cette matière. A notre échelle de taille humaine, c’est « le vide qui fait l’usage» selon la philosophie taoïste. Les exemples de 248

Chemins de Traverses vides sont multiples aussi bien pour les objets technologiques que pour les structures physiologiques des êtres vivants : les récipients, les tuyaux, les jeux techniques des mécanismes d’horlogerie, des moteurs ou des articulations osseuses. Certains objets mathématiques ne peuvent exister que dans la réalité abstraite. Les nombres rationnels sont continus, on peut imaginer des nombres avec une infinité de décimales de sorte qu’il n’y ait pas de vide entre eux. De tels ensembles seraient inutilisables. Pour calculer il faut que les nombres soient séparés donc avec un nombre fini de décimales. En géométrie, par contre, le point, la ligne, le plan ont des épaisseurs nulles, matériellement ils n’existent pas. On pourrait dire qu’ils sont vides et pourtant on peut raisonner sur eux. Bien des objets mathématiques n’existent que dans le mode abstrait, même lorsqu’ils sont métaphorisés par des formules sur papier ou dans des programmes d’ordinateurs. Il existe des liens singuliers entre certaines représentations mathématiques et les phénomènes physiques, les lois de la force de gravitation universelle qui est fonction du produit des masses et du carré de la distance de ces masses. Le théorème de Gödel affirme qu’il existe des énoncés en mathématique dont ne pourra jamais déterminer l’exactitude en restant dans le cadre de la théorie en question. L’indécidabilité est une forme de vacuité qui se rencontre dans d’autres domaines que les mathématiques. Toutes les théories ou idéologies rencontrent des faits où elles se mettent en contradiction avec elles-mêmes. 249

Vacuité

Le vide est un élément essentiel au fonctionnement de tout langage. Les mots d’une phrase, les notes de musique sont nécessairement séparés par des vides. La scansion des éléments de vide est indispensable à la compréhension et à l’harmonie. Les êtres vivants sont soumis à des cycles d’activité et de non-activité journaliers ou saisonniers. Les phases de nonactivité ne sont qu’apparentes à un niveau d’observation macroscopique, elles correspondent à la récupération et à la mise en ordre des énergies et des informations par des mécanismes spécifiques. Le jeu social contient beaucoup de vanité et d’inconsistant. Mais si l’on éliminait toute forme de vanité, le monde cesserait probablement de fonctionner, à commencer par la reproduction sexuée des êtres. La petitesse de notre place dans l’univers, la fugacité de notre passage dans l’existence, notre anonymat dans la multitude des êtres semblables ou encore le sens profond de nos vies qui nous échappe nous font ressembler à ces particules éphémères issues des fluctuations du vide. Notre matérialité fugace ressemble au vide. L’immatérialité de notre conscience nous confère peut-être et paradoxalement une dimension cosmique. La vacuité accompagne les deux autres principes bouddhiques de l’interdépendance et de l’impermanence. Les liens d’interdépendance de la matière dans l’univers 250

Chemins de Traverses ou des vivants sur terre sont de l’ordre des lois de la nature ainsi que de l’empathie qui sont pour l’essentiel immatérielles. Les lois de la nature découvertes ou peutêtre à découvrir par la science humaine sont les mêmes d’un bout à l’autre de l’univers à toutes les échelles de tailles et de temps. Il existe toutefois des phénomènes émergents continuant à s’appuyer sur les lois fondamentales mais se complétant par de nouvelles lois. Le fonctionnement d’un organisme vivant, par exemple, respecte les lois physico-chimiques de la matière, mais fait appel en plus à des mécanismes spécifiques comme les métabolismes ou le système immunitaire. Il semble exister une nature duale de la matière constituée de la matière proprement dite et de l’immatérialité de ses règles de fonctionnement. Cet immatériel a besoin de la matière pour s’incarner. Il est écrit dans les codes génétiques pour les êtres vivants. Il est inscrit dans l’histoire, les mythes et les institutions pour les sociétés humaines. L’empathie et la compassion semble indispensable à la pérennité de tout système vivant. Mais peut-être aussi de l’univers entier. L’impermanence se traduit par l’évolution permanente de la matière et de la conscience à travers l’émergence de nouvelles structures matérielles et immatérielles. Cette évolution n’est possible que si elle intègre l’oubli, la destruction et la mort, c’est-à dire un certain retour au néant. Ce retour au néant n’est jamais absolu. L’évolution se construit sur des restes du passé qui peuvent être des objets, des monuments, des histoires, des pensées ou des molécules ayant appartenu à des organismes vivants.

251

Vacuité Ces principes d’interdépendance, d’impermanence et de vacuité peuvent fonder l’attitude philosophique et morale vis-à-vis du monde. Ils évoquent le nécessaire équilibre entre la force d’attraction ainsi que nos liens inévitables avec l’ordre du monde et la force de détachement. Il n’est pas certain que la traduction des termes relatifs à la vacuité entre les langues orientales et occidentales revête les mêmes significations. Il semble en effet difficile d’admettre que tout n’est qu’illusion. La réalité que nous percevons est certes incomplète, voire fausse, mais le monde existe même en dehors de notre perception et de notre subjectivité. D’autres consciences que la nôtre font exister l’univers.

252

Chemins de Traverses

Chapitre n° 48 Drogues virtuelles
2 NOVEMBRE 2011

L’évocation de certaines plantes médicinales au cours de la méditation pourrait avoir un effet analogue sur l’organisme à l’absorption des molécules de ces plantes elles-mêmes. C’est l’observation que j’ai faite notamment avec l’évocation de l’image de la fleur de camomille pour l’endormissement ou du lotus pour le bien-être en général. Ces constats sont très subjectifs et certainement entachés de biais expérimentaux. Un certain nombre d’arguments à partir de faits avérés pourraient permettre d’en étayer l’hypothèse. - L’homéopathie fonctionne grâce à des substances neutres qui ont été dynamisées par mises en contact avec des principes actifs. Les molécules de ces derniers peuvent ne plus être présentes dans le médicament homéopathique à la suite des nombreuses dilutions. Tout semble se passer comme si la substance neutre avait gardé la mémoire du principe actif, qui au demeurant à forte dose renforcerait le mal en question. Le médicament homéopathique transmet une information et active le système de défense de l’organisme. La nature de cette information et son mode de stockage sont inconnus. Cette information transite probablement par le cerveau ou bien est stockée dans un système cognitif somatique réparti dans 253

Drogues virtuelles l’ensemble de l’organisme. Le processus échappe à la conscience. Apparemment l’homéopathie n’est pas seulement une affaire de croyance ou de placebo. - La méditation est un moyen de mise en rapport de la conscience et du système cognitif somatique qui régule l’ensemble des fonctions vitales. - Il se pourrait qu’à travers la méditation, l’image mentale d’une plante soit en mesure d’activer les mêmes cellules du système cognitif somatique que les molécules actives de cette plante. - Il est probable que l’organisme garde la mémoire de toutes les signatures moléculaires de toutes les plantes qu’il a rencontrées un jour et inhalées par la respiration. La respiration joue le rôle des dilutions homéopathiques. Et l’ensemble des cellules du corps participent au mécanisme de mémorisation du système cognitif somatique. - Il est possible aussi que par des phénomènes épigénétiques, la mémoire des molécules rencontrées par les ancêtres soit transmise de génération en génération. Le génome de chaque individu pourrait constituer une énorme base de données sur les molécules qu’il est susceptible de rencontrer au cours de sa vie. - La sophrologie, qui est basée sur l’évocation d’images mentales, a montré son efficacité dans la maîtrise d’un certain nombre de troubles ou plus simplement dans la pratique de l’hygiène mentale courante. Il conviendrait d’élaborer des protocoles expérimentaux pour réfuter (au sens de Popper) ces hypothèses. L’activation de la mémoire du corps serait-elle observable par l’IRM ? 254

Chemins de Traverses Si cette technique de prise virtuelle de médicaments pouvait se vérifier pour certains troubles ou pour l’hygiène courante, elle offrirait probablement l’avantage d’éliminer les effets secondaires des médicaments conventionnels. Elle pourrait accompagner des traitements de longues durées ou simplement l’hygiène courante. Les chercheurs ont à nouveau le droit de s’intéresser aux champignons hallucinogènes qui produisent notamment la psilocybine. Selon la presse (Le Monde du 29 octobre 2011), cette substance permet de réaliser en toute sécurité en laboratoire des états mystiques profonds et bénéfiques dans certains cas. Les substances hallucinogènes sont utilisées depuis la nuit des temps, notamment par les chamans. Elles conduisent à des états modifiés de la conscience qui sont parfois bénéfiques à courts et à longs termes en agissant sur les trois dimensions de l’être : le corps, le cerveau, le cœur. L’ingestion sans risque de ces drogues demande cependant une très bonne connaissance des dosages. La prise virtuelle par la représentation mentale devrait éviter les risques. Cette prise virtuelle de substances hallucinogènes conduirait à des effets analogues à ceux de la méditation ou de la prière. On peut observer, en toute subjectivité il est vrai, une activité intellectuelle et intuitive légèrement modifiée après la visualisation mentale et l’évocation méditative du champignon « amanita muscaria » dont le principe actif est le muscimol, une autre substance hallucinogène. Il est avéré que l’ocytocine est produite dans l’organisme dans certaines situations et évocations mentales. L’ocytocine, une hormone sécrétée par le cerveau des animaux, est impliquée dans les processus empathiques 255

Drogues virtuelles allant de l’accouchement à toutes les formes d’altruismes (attachements mère-enfant ou individu-groupe ou amoureux), y compris le fanatisme et certaines violences. Il préside aux quatre composantes antiques de l’amour : éros (reproduction), storgê (famille), philia (lien social), agapé (pur amour). L’ocytocine semble avoir été repérée dans des fossiles d’animaux vieux de quelque 700 millions d’années selon le pharmacologue Marcel Hibert. L’existence de cette ocytocine, longtemps avant l’arrivée de l’homme, indique que des formes d’empathies et de sens du beau sont consubstantielles à la vie. Les rituels amoureux, religieux, politiques ou sportifs sont de nature à favoriser la sécrétion de cette ocytocine. Le recueillement face à des icônes religieuses, les pratiques des guérisseurs induisent des productions d’hormones susceptibles d’entrainer des guérisons d’apparence miraculeuse. Certaines pratiques magiques agissent sur la production d’hormones qui sont de nature à modifier plus ou moins spectaculairement les métabolismes, les comportements, les perceptions de la réalité ou les intuitions.

256

Chemins de Traverses

Chapitre n° 49 Jeux du cosmos
16 NOVEMBRE 2011

Le cosmos depuis la nuit des temps est régi par des algorithmes d’itérations, des jeux s’appliquant à la matière et aux idées de l’esprit, consistant à combiner, construire, faire fonctionner, mémoriser, déconstruire, recombiner. Selon le niveau d’organisation de la matière ou de l’esprit, les constantes de temps des itérations sont différentes et vont de la fraction de seconde aux millions d’années. Les algorithmes itératifs, également en informatique, font intervenir à la fois certaines formes de rationalité et le hasard, voire le chaos. Ils permettent d’explorer le champ des possibles. Ils combinent des éléments parfois de manière ciblée parfois au hasard et ne retiennent pas nécessairement les meilleures selon le critère de la rationalité. Il existe toujours un ordre transcendant et supérieur à l’ordre immédiat vers lequel tend l’évolution. L’ordre immédiat finit toujours par être déconstruit pour aller vers un ordre supérieur. La combinaison de rationalité et de hasard semble la plus efficace pour explorer le champ des possibles. Le tout hasard ou le tout rationalité n’aurait sans doute pas permis à l’univers de trouver les combinaisons improbables de la constitution de la matière conduisant aux espèces vivantes. A cet égard on peut rappeler le problème du voyageur de 257

Jeux du cosmos commerce qui doit trouver le chemin le plus court entre, disons, une centaine de villes. L’exploration systématique et uniquement selon « la rationalité mathématique » ou uniquement le hasard des 2 100 combinaisons de trajets possibles demanderait plusieurs siècles à un ordinateur. L’introduction d’une combinaison de rationalité et de hasard dans l’algorithme permet de résoudre le problème en quelques secondes. L’algorithme retient des solutions intermédiaires qu’il recombine de manière itérative. Si le problème de ces cents villes s’applique aux milliards d’atomes constituant un être vivant, celui-ci devient insoluble en un délai inférieur à l’âge de l’univers par l’exploration systématique de toutes les combinaisons possibles. La « rationalité », servant à la discrimination des différentes combinaisons dans les algorithmes du vivant, et sans doute aussi de la matière inerte, comporte, outre le déterminisme pur et dur, l’empathie, le libre-arbitre et le hasard. Dans le problème du voyageur de commerce, le critère de discrimination est : « le nouveau parcours est-il oui ou non plus court que les précédents ? ». Dans un algorithme du vivant la question implicite au choix de retenir une nouvelle combinaison d’éléments est plus complexe. Elle fait intervenir un processus cognitif tenant compte de l’expérience du passé et la projection dans l’avenir, tout comme de l’empathie ou de sens de l’esthétique. De tels algorithmes sont à l’œuvre aussi bien dans l’embryogenèse, dans les processus physiologiques de l’individu vivant que dans l’évolution des espèces. La nature a su mettre en place des algorithmes d’algorithmes, c’est-à-dire des méta-algorithmes qui sa258

Chemins de Traverses vent faire évoluer les règles de fonctionnement des algorithmes. Ces méta-algorithmes ont su ajuster les échelles de tailles des éléments à recombiner, les critères de sélections des combinaisons, à savoir les parts respectives des déterminismes, de l’empathie, du libre-arbitre et du hasard. Il est probable que l’algorithme ultime de l’univers tente de maximiser l’empathie, c’est-à-dire les liens immatériels au cœur de la matière qui sans cesse se construisent et se déconstruisent. L’esprit se construit, se déconstruit et se reconstruit en jouant sans cesse avec la matière.

259

Chemins de Traverses

Table des matières
Avant-Propos ...................................................................3 Réel et Imaginaire de la Complexité ................................ 5 Intimités .......................................................................... 9 Toxicité mentale ............................................................ 15 Matière et Esprit ............................................................ 19 Corps et Esprit ............................................................... 23 Systémique mondiale ..................................................... 27 Prédation financière ....................................................... 31 Emergence du Principe anthropique ............................... 33 Paranormal .................................................................... 37 Emergence et paranormal .............................................. 41 Prière et méditation........................................................ 45 Mythologies et Storytelling............................................ 49 REPORE ....................................................................... 53 Langage et Pensée ......................................................... 59 Confession d’un Cardinal .............................................. 63 Evolution ....................................................................... 67 Trifonctionnalité ............................................................ 71 Trithérapie ..................................................................... 75 Rêve .............................................................................. 81 Haïti : Theos, Eros et Thanatos ...................................... 85 Transcendance ............................................................... 89 Marcher ......................................................................... 93 Rituels corporels ............................................................ 97 Chakras ....................................................................... 103 Les chakras, un Paradigme universel ? ......................... 109 261

Table des matières Cosmologie ................................................................. 113 Réalité, Matière, Vide. ................................................. 119 Systèmes dissipatifs ..................................................... 125 Rationalités ................................................................. 131 L’humanité dans 1000 siècles ...................................... 135 Matière noire ............................................................... 143 Kilimandjaro ............................................................... 147 L’avenir du progrès...................................................... 151 Spiritualité ................................................................... 155 L’ordre inclus .............................................................. 162 Fukushima ................................................................... 169 Le minéral, le vivant et la théodicée ............................. 179 César et Dieu ............................................................... 185 Fonctions des chakras .................................................. 191 Survivre en milieu toxique ........................................... 195 La planète privilégiée .................................................. 205 Le rêve et les chakras de l’ange ................................... 209 Ecospiritualité ............................................................. 215 Cosmogénèse et noosphère cybernétique ..................... 221 Epiconscience .............................................................. 231 Champs et chants quantiques ....................................... 239 Vacuité ........................................................................ 247 Drogues virtuelles........................................................ 253 Jeux du cosmos ........................................................... 257 Table des matières ....................................................... 261

262

Chemins de Traverses

Imprimé en janvier 2012 Imprimeur Dépôt légal : janvier 2012 Imprimé en France

263

Master your semester with Scribd & The New York Times

Special offer for students: Only $4.99/month.

Master your semester with Scribd & The New York Times

Cancel anytime.