HUMANISME

ET TERREUR
ESSAI SUR. LE P:Q.OBLÈME COMMUNISTE
PAR.. M. MERLEAU-PONTY
LES ESSAIS XXVII
GALLIMARD
Il a été tiré de cet ozwrage quato':ze exemplaires sur Yélin pur
fil Lafuma-Navarre, dont dix exemplaires numérotés de 1 à 10
et quatre hors commerce marqués de A à D.
7'
0
us droits de reproduction, de traduction et d'adaptation
réserYés pour tous les pays y compris la Russie.
Copyright by Librairie GaUimard, 1947.
P R ~ F A C B
On discute souvent le communisme en opposant
au mensonge ou à la ruse le respect de la véritéf à 'la
violence le respect de la loi, à la propagande le respect
dea consciences, enfin au réalisme politique les valeurs
libérales. Les comrttttnistes répond-ent que, slJU& le
couvert des principes libérauxt la rUBèf la violence;
la propag-ande. le réalisme sans principes font, dans
les démocraties, la substance de la, politique étrangère
ou coloniale et mSme de la politique IJociale. Le respect
de la loi ou tÙ la liberté a servi à justifier la répres-
sirm policièfe des grèves en Amérique; il sert aujour-
d'hui même à justifier la répression militaire en
Inddchine ou en Palestine et ù dévsloppement d-e
l'empire américain dans ls Mvyen-Orient. La
eivilisâtion morale et maMri6lle de l'Angleterre
suppose l'ea;plôitation Iles colonies. La pureté des
non seulement tolère; mais 6hcore requiert
des piolenCes. Il y a donc une mystification libérale,
Considérées dans la vie et dans les idées
libérales forment systèmd afJec c"s violence& dont elles
stJnt, cotnme disait M ar:t, le « point d' lwnneur apiri-
twa.liste »i le « solennel », la « raison géné-
rale de eomolation et de justification »
1
,
1. Introduction â la Conlribûtion cl111 Vrilifu.t tk 1t1 Pflllo-
•phie clic Oroie de B•I.Z; M. Molitor, p. 84.
x
TITJl\IANISl\IE ET TERREUR
La réponse est forte. Quand il refuse de juger le
libéralisme sur les idées qu'il professe et inscrit dans
les Constitutions, quand il exige qu'on les confronte
avec les relations humaines que l'État libéral établit
effectivement, Marx ne parle pas seulement au nom
d'une philosophie matérialiste toujours discutable,
il donne la formule d'une étude concrète des sociétés
qui ne peut être récusée par le spiritualisme. Quelle
que soit la philosophie qu'on professe, et même théolo-
gique, une société n'est pas le temple des valeurs-idoles
qui figurent au fronton de ses monuments ou dans ses
textes constitutionnels, elle vaut ce que valent en elle
les relations de l'homme avec l'homme. La question
n'est pas seulement de savoir ce que les libéraux ont
en tête, mais ce que l'État libéral fait en réalité dans
ses frontières et au dehors. La pureté de ses principes
ne l'absor.tt pas, elle le condamne, s'il apparaît qu'elle
ne pa.çse pas dans la pratique. Pour connaltre et
juger une société, il faut arriver à sa substance pro-
fonde, au lien humain dont elle est faite et qui dépend
des rapports juridiques sans doute, mais aussi des
formes du travail, de la manière d'aimer, de vivre et
de mourir. Le théologien pensera que les relations
humaines ont une signification religieuse et qu'elles
passent par Dieu : il ne pourra pas refuser de les
prendre pour pierre de touche, et, à moins de dégrader
la religion en rêverie, il est bien obligé d' admeUre
que les principes et la vie intérieure sont des alibis
quand ils cessent d'animer l'extérieur et la vie quoti-
dienne. Un régime nominalement libéral peut être
réellement oppressif. Un régime qui assume sa vio-
lence pourrait renfermer plus d'humanité vraie.
Opposer ici au marxisme un : « morale d'abord »,
c'est l'ignorer dans ce qu'il a dit de plus vrai et qui
PRÉFACE XI
a fait sa fortune dans le monde, c'est continuer la
mystification, c'est passer à côté du problème. Toute
discussion sérieuse du communisme doit donc poser
le problème comme lui, c'est-à-dire non pas sur le
terrain des principes, mais sur celui des relations
humaines. Elle ne brandira pas les çaleurs libérales
pour en accabler le communisme, elle recherchera s'il
tlst en passe de résoudre le problème qu'il a bien posé
et d'établir entre les hommes des relations humaines.
C'est dans cet esprit que nous açons repris la
question de la Piolence communiste, que le Zéro et
l'Infini de Kœstler mettait à l'ordre, du jour. Nous
n' aPons pas recherché si Boukharine dirigeait çrai-
ment une opposition organisée, ni si l'exécution des
Pieux était çraiment indispensable à
l'ordre et à la défense nationale en U. R. S. S. Notre
propos n'était pas de refaire les procès de 1937. Il
était de comprendre Boukharine comme Kœstler
cherche à comprendre Roubachof. Car le cas de
Boukharine met en plein jour la théorie et la pra-
tique de là f.Jiolence dans le communisme, puisqu'il
l'exerce sur lui-même et motive sa propre condam-
nation. Nous avons donc cherché à retrouçer ce
qu'il pensait f.Jraiment sous les conçentions de lan-
gage. L'explication de Kœstler nous a paru insuffi-
sante. Roubachof est opposant parce qu'il ne sup-
porte pas la politique noufJelle du parti et sa discipline
inhumaine. Mais comme il s'agit là d'une révolte
morale et comme sa morale a toujours été d'obéir au
parti, il finit par capituler sans restrictions. La
« défense » de Boukharine aux Procès beaucoup
plus loin que cette alternatif-le de la morale et de la
discipline. Boukharine, d'un bout à l'autre, reste
quelqu'un; s'il n'admet pas le point d'honneur per·
Xli HUI\fANT!::JifF. F.T TERREU:R
sonnel, il drfend son honneur réyolutionnaire et nfùse
l'impütation d'espionnage et de. sabotage. Quand il
capitule, ce n'est donc pas seulement par discipline.
C'est qu'il reconnaît dans sa conduite politique, si
justifiée qu'elle fût, une ambiguïté inéPitable pm· où
ellè donne prise à la condamnation. Le réPolutionnaire
opposant, dans les situations-limîtes où toute la
réYolution est remise en quèstion, groupe autour de
lui ses ennemis et peut la mettre èn danger. Ê'tre apec
les Koulaks contre la colleètivisation forcée, c' ~ s t
cc imputer au prolétariat les frais de la lutte des
classes >>. Et c'est menacer l'œuvre de la Révolution,
si le régime s'engage à fond dans la collectiPisation
forcée parce qû'il ne dispose pour régler ses conflits
que d'un temps limité. L'imminencè de la guerre
change le caractère de l'opposition. Évidemment la
cc trahison ,, n'est que divergence politique. Mais les
divergences en période de crise compromettent et
trahissent l'acquis d' octobrè 1917.
Ceux qui s'irtdignènt au seul exposé de ces idées
et refusent de les examiner oublient que Boukharine
a payé cher le droit d'être écouté et celui de n'être pas
traité comme un lâche. Pour notre part; nous essayons
de le comprendre, - quitte à chercher ensuite s'il
a raison, - nous reportant pour lé faire à notre
récente expérience. Car nous apoh8 vécu; nous au&si,
un de ces moments où l'histoire en suàpens; les insti-
tutions menacéés de nullité exigent de l'homme des
décisions fondamentaltJs, et où le risque eat entiP.r
parce que le sens final dès décision& prises dépènd
d'une conjoncture qui n'est pas entièrement connais-
sable. Quand le collaborateur de 1940 se décidait
d'après oe qu'il croyait être l' av.enir inévitable (nous
le Bupposons désintéressé), il engageait CBU$ qui "'
PRÉFACE
Xlii
croyaient pas à cet ou n'en Youlaient pas, et
désormais, entre eu.1: et lui, c'était une question de
farce. Quand on Yit ce que Péguy appelait une période
lzistorique, quand l'homme politique se borne à admi-
nistrer un régime au un droit établis, on peut espérer
une histoire sans violence. Quand on a le malheur
ou la chance de vivre unè époque, un de ces mome'?,ts
où le sol traditionnel d'une nation ou d'une société
s'effondre, et où, bon gré mal gré, l'homme doit
reconstruire lui-même les rapports humains, alors la
liberté de chacun menace de mort celle des autres et
la violence reparatt.
Nous l' dit : toute discussion qui se place dans
la perspective libérale manque le problème, puisqu'il
se pose à propos d'un pays qUti a fait et prétend pour-
·une _révolution, et que le libéralisme exclut
l'hypothèse révolutionnaire. On peut préférer les
périodes aux époques, an peut penser que la violence
rél'olutionnaire ne réussit pas à transformer les rap-
port& humains,- si l'on veut comprendre le problème
communilte, il faut commencer par replacer les procès
de Moscou dans la Stimmung révolutionnaire de la
piolence sans laquelle ils seraient inconcevables. C'est
alors que commence la discussion. Elle ne consiste
pas à rechercher si le communisme respecte les règles
de la pensée libérale, il est trop évident qu'il ne le fait
pas, mais si la violence qu'il exerce es' réf'olutiormaire
et capable de créer entre les hommes des rapports
humains. La critique marxis-te des idé88 libérales est
si forte que, si le communisme était en passe de faire,
par la réPolution mondiale, une société sans classes
d'où auraient disparu, avec l'exploitation de l'homme
par l'homme, les causes de guerre et de décadence, il
;audrait être communiste. Mais est-il sur ce cheminP
XlV lltJl\lANISl\IE 1!:1' 1'ERREUlt
La violence dans le communisme d'aujourd'hui
a-t-elle le sens qu'elle avait dans celui de ùninefJ
Le communisme est-il égal à ses intentions huma-
1lÏstes P Voilà la vraie question.
Ces intentions ne sont pas contestables. Marx
distingue radicalement la vie humaine de la vie
animale parce que l'homme crée les moyens de sa vie,
sa culture, son histoire et prouve ainsi une capacité
d'initiative qui est son originalité absolue. Le mar"'
:ris me ow-'re sur un horizon d'avenir où l' « homme
est pour l'homme l'être suprême n. Si Marx ne prend
pas cette intuition de l'homme pour règle immédiate
en politique, c'est que, à enseigner la non-violence,
on consolide la violence établie, c'est-à-dire un
système de production qui rend inévitables la misère
et la guerre. Cependant, si l'on rentre dans le jeu de
la il y a chance qu'on y reste toujours. La
tâche essentielle du marxisme sera donc de chercher
une violence qui se dépasse vers l'avenir humain.
111 arx croit l'avoir trouvée dans la violence prolé-
tarienne, c'est-à-dire dans le pouvoir de cette classe
d'hommes qui, parce qu'ils sont, dans la société pré-
sente, expropriés de leur patrie, de leur travail et de
ler.tr propre vie, sont capables de se reconnaître les
uns les autres au delà de toutes les particularités et
de fonder une humanité. La ruse, le mensonge, le sang
Persé, la dictature sont justifiés s'ils rendent possible
le pouvoir du prolétariat et dans cette mesure seule-
ment. La politique marxiste est dçms sa forme dicta-
toriale et totalit.aire. Mais cette dictature est celle des
hommes les plus purement hommes, cette totalité
est celle des travailleurs de toutes sortes qui reprennent
possession de l'État et des moyens de production. La
dictature du prolétariat n'est pas la volonté de quelques
xv
fonctionnaires seuls initiés, comme chez Hegel, au
secret de l'histoire, elle suit le moufJement spontané
des prolétaires de tous les pays, elle s'appuie sur
l' «instinct» des, masses. Lénine peut bien insister
sur l'autorité du parti, qui guide le prolétariat, et
sans lequel, dit-il, les prolétaires en resteraient au
syndicalisme et ne passeraient à l'action 'politique,
il donne pourtant beaucoup à l'instinct des masses,
au moins une fois brisé f appareil capitaliste, et fla
même jusqu'à dire, au début de la Réflolution : « Il
n'y a pas et ne peut exister de plan concret pour orga-
niser la vie économique. Personne ne saurait le donner.
SeuÏ,es les masses en sont capables, grâce à leur
expérience ... >> Le léniniste, puisqu'il poursuit une
action de classe, abandonne la morale universelle,
mais elle va lui être rendue dans l'univers nouveau
des prolétaires de tous les pays. Tous les moyens ne
sont pas bons pour réaliser cet univers, et par exemple,
il ne peut être question de ruser systématiquement
aflec les prolétaires et de leur cacher longtemps le vrai
jeu: cela est par principe exclu, puisque la conscience
de classe en serait diminuée et la victoire du prolétariat
compromise. Le prolétariat et la conscience de classe
sont le ton fondamental de la politique marxiste ; elle
peut s'en ècarter comme par modulation si les circons-
tances l'exigent, mais une modulation trop ample ou
trop longue détruirait la tonalité. Marx est hostile
à la non-violence prétendue du libéralisme, mais la
violence qu'il prescrit n'est pas quelconque.
Pouvons-nous en dire autant du communisme
d'aujourd'hui? La hiérarchie sociale en U. R. S. S.
s'est depuis dix ans considérablement accentuée. Le
prolétariat joue un rôle insignifiant dans les Congrès
du parti. La discussion politique se , poursuit peut-
XVI HUMANISP,JE ET TERREUR
être à l'int4rieur de1 cellules, elle ntf •e manife,te
jamais publiquement. partis communistes natio·
naU$ luttent pour le pouv.oir sans plate-forme prolé-
tarienne et sans éviter taujoura le chauvinisme. Les
divergences politiques, qui a'f.!,paravant n' entrajnaient
jamais la peine de mort, sont non seulement sanction-
nées comme des dilits, mais encore maquillées en
crimes de droit commun. La Terreur ne veut plus
s'affirmer comme Terreur révolutionnaire. Dans
l'ordre de la culture, la dialectique est en fait remplacée
par le rationalisme scien-tiste de n.oa pères, comm(J 11i
elle. laissait trop de marge à f ambiguïté et trop de
champ aux divergen.ces. La diflérenee est de plua en
plus grande entre ce que les communistes pensent et
ce qu'ils écrivent, parce qu'elle Nt de plus en. pltu
grande ce qu'ils veulent et ce qu'ils fon.t. Un
communiste qui se déclarait chaleureusemtmt d'accord
avec nous, après avoir lu le début ds essa.i, écrit
trois jours plus tard qu'il atteste, disons un Yice 1oli.,.
taire de l'esprit, et que nous faisons le jeu du néo•
fascisme français. Si l'on essaye d'apprécier l'orienR
tation générale du système, on soutiendrait difficile ..
ment qu'il va vers la reconnaissance de l'homme par
l'homme, l'internationalisme, le dépérissement de
l'État et le pouvoir eflecti/ du prolétariat. Le compor·
te ment commun.iste n'a. pas changé : c'est kJujoura la
même aUitude de lutte, les mêmes rusM guerre, la
même méchanceté méthodique, la même méfian.ee, mais,
de moins en moins porté par l" esprit de clasae et la
fraternité révolutionnaire, comptant de moins en
moins sur la convergence spontanée dea mouvement8
prolétariens et sur la Périté de sa propre perspective
historique, le communisme est de plus en plus tendu,
il montre de plus en plus sa face d'ombre. C' eat tou·
PRÉlrACE XVII
jours aussi le même absolu défJouement, la même
fidélité, et, quand l'occasion le fJeut, le même
mais ce don sans retour et ces fJert1,.1,s, qui se montraient
à l'état pur pendant la guerre et ont fa;t alors la
grandeur inoubliable du communisme, sont moins
visibles dans la paix, parce que la défense de
l'U.R.S.S. exige alors une politique rusée. Depuis
le régime des salaires en U.R.S.S. jusqu'à la
double fJérité d'un journaliste parisien, les faits,
grands et petits, annoncent tous une tension croisso.nte
entre les intentions et l'action, entre les arrière-
pensées et la conduite. Le communiste a misé la
conscience et les fJtlleurs de l'homme intérieur sur une
entreprise . extérieure qui defJait les lui rendre au
centuple. Il attend encore son dû.
Nous nous troufJons donc dans une situation
inextricable. La critique marxiste du capitalisme
reste fJalable et il est clair que l' antisofJiétisme ras-
semble aujourd'hui la brutalité, l'orgueil, le fJertige
et l'angoisse qui ont troufJé déjà leur expression dans
le fascisme. D'un autre cl1té, la réfJolution s'est immo-
bilisée sur une position de repli : elle maintient et
aggrafJe l'appareil dictatorial tout en renonçant à la
liberté réfJolutionnaire du prolétariat dans ses SoPiets
et dans son Parti et à C appropriation humaine de
l'État. On ne peut pas être anticommuniste, on ne
peut pas être· communiste.
Trotsky ne dépasse qu'en apparence ce point mort
de la réflexion politique. Il a bien marqué le profond
changement de l'U.ll. S. S. Mais il l'a défini comme
contre·réYolution et en a tiré cette conséquence qu'il
fallait recommencer le mouyement de 1917. Contre-
réyolution, le mot n'a un sens précis que si a-Ctuelle-
ment, en U. R. S. S., une réfJolution continuée est
XVIII HUMANISME ET TERREUR
possible. Or, Trotsky a souvent décrit le- reflux révolu·
tionnaire comme un phénomène inéluctable après
l'échec de la révolution allemande. Parler de capi-
tulation, c'est sous-entendre que Staline a manqué de
courage en face d'une situation par elle-même aussi
claire que celles du combat. Or, le reflux révolution-
nr.âre est par définition ,,,.A période confuse, où les
lignes maîtresses de l'histoire sont incertaines. En
somme, Trotslry schématise. La Révolution, quand il
la faisait, était moins claire que quand il en écrit
l'histoire : les limites de la violence permise n'étaient
pas si tranchées, elle ne s'est pas toujours exercée
contrë la bourgeoisie seulement. Dans une brochure
récente sur la Tragédie des écrivains soviétiques,
Victor Serge rappelle honnêtement que Gor/ci, «qui
maintenait une courageuse indépendance morale »
et << ne se privait pas de critiquer le pouvoir révolu-
tionnaire » « finit par recevoir une amicale invitation
de Lénine à s'exiler à l'étranger ». De l'amicale invi-
tation à la déportation, il y a loin, il n'y a pas un
monde, et Trotslry l'oublie souvent. De même que la
Révolution ne fut pas si pure qu'il le dit, la << contre·
révolution >> n'est pas si impure, et, si nous voulons
la juger sans géométrie, nous devons nous rappeler
qu'elle porte avec elle, dans un pays comme la France,
:a plus grande partie des espoirs Le
diagnostic n'est donc pas facile à formuler. Ni le
remède à trotwer. Puisque le reflux révolutionnaire a
été un phénomène mondial et que, de diversion en
compromis, le prolétariat mondial se sent toujours
moins solidaire, c'est une tentatiPe sans espoir ds
reprendre le mouvement de 1917.
Au total nous ne pouvons ni recommencer
1917, ni penser que le comnnmisme soit ce qu'il
PRÉFACE XIX
f.'oulait être, ni par conséquent espérer qu'en
échange des libertés «formelles>> de la démocratie il
nous donne la liberté concrète d'une cif.lilisation pro-
létarienne sans chômage, sans exploitation et sans
guerre. Le passage marxiste de la liberté formelle
à la liberté réelle n'est pas fait et n'a, dans l'immédiat,
aucune chance de se faire. Or Marx n'entendait
« supprimer >> la liberté, la discussion, la philosophie
et en général les f.laleurs de l'homme intérieur qu'en
les « réalisant 11 dans la f.lie de tous. Si cet accomplis-
sement est def.lenu problématique, il est indispensable
de maintenir les habitudes de discussion, de critique
et de recherche, les instruments de la culture poli-
tique et sociale. Il nous faut garder la liberté, en
·attendant qu'une nouf.lelle pulsation de l'histoire
nous permette peut-être de l'engager dans un mou-
f.'ement populaire sans ambiguïté. Seulement l'usage
et l'idée même de la liberté ne peuf.lent plus être à
présent ce qu'ils étaient af.lant Marx. Nous n'af.lons
le droit de défendre les f.laleurs de liberté et de cons-
cience que si nous sommes sûrs, en le faisant, de ne
pas servir ·les intérêts d'un impérialisme et de ne
pas nous associer à ses mystifications. Et comment
en être sûr P En continuant à expliquer, partout
où elle se produit, - en Palestine, en 1 ndochine, en
France même, - la mystification libérale, en cri-
tiquant la-liberté-idole, celle qui, inscrite sur un dra-
peau ou dans une Constitution, sanctifie les moyeTUJ
classiques de la répression policière et militaire, -
au nom de la liberté elfectiPe, celle qui passe dans la
Pie de tous, du paysan vietnamien ou palestinien
comme de l'intellectuel occidental. Nous def.lons · rap-
peler qu'elle commence à être une enseigne menteuse,
- un « complément solennel >> de la violence, - dès
xx HUl\:IANISME ET TERREUR
qu'elle se fige en idé,e et qu'on se met à défendre la
liberti plutôt que les hommes libres. 01t prétend alors
préserver l'humain par delà les misères de la politique;
en fait, à ce moment même, on endosse une certaine poli-
tique. Il est essentiel à la liberté de n'exister qu'en
acte, dans le mouvement toujours imparfait qui nous
joint aux autres, aux choses du monde, à nos tâches,
mêléo aux hasards de notre situation. 1 solée, com-
prise comme un principe de discrimination, elle n'est
plus, comme la loi selon saint Paul, qu'un dieu cruel
qui réclame ses hécatombes. Il y a un libéralisme
agressif, qui est un dogme et déjà une idéologie de
guerre. On le reconnaît à ceci qu'il aime l'empyrée
des prineipes, ne mentionne jamais les chances
géographiques et historiques qui lui ont . permü
d'exister, et juge abstraitement les sys.tèmes politiques,
sans égard aux conditions données dans leSfJ.uelles
.ils se développent. Il est violent par essence et n
1
hé ..
sitera pas à s'imposer par la selon la vieille
théorie .du bras séeulier. Il y a uns manière de .dis-
cuter le communisme au nom de la liberté qui con•
siste à supprimer en pensée les problèmes de
l'U.R.S.S. et qui est, comme diraient les psychana·
lystes, une destruction symbolique de l'U.R.S.S.
elle· même. La vraie .liberté, au contraire, prend lN
autres où ils sont, cherche .à pénétrer les doctrmes
mêmes qui la nient et ne se permet pas de juger
avant d'arJQir compris
1
• Il nous faut accomplir notre
1. C'-est cette méthode que nous avo1;1s suivie dans le pré-
sent essai. Comme on verra, nous n'avons pas invoqué
eontre la violence camtnuniste d'autres prineipes que les
sicna. Les mêmes qui nous f()nt oomptendre qu'on
tue des hommes pour la défense d'une révolution (ou .en
tue bien pour la défense d'une nation) nous empêchent
d'admettre qu'on n'ose les tuer que sous le masque de
PRÉFACE
XXI
liberté de penser en liberté de comprendre. Mais
comment cette attitude peut-elle stt tl·aduire dans la
politique quotidienne P .
La liberté concrète dont nous parlons aurait pu
être la plate-forme du communisme en France depuis
la guerre. Elle est même la sienne en principe. L'accord
avec les démocraties occidentales est, depuis 1941, la
ligne officielle de la politique soviétique. Si cependant
les communistes n'ont pas joué franchement le jeu
démocratique en France, - allant jusqu'à voter contre
un gouvernement où ils étaient représentés, et même
jusqu'à faire poter contre lui leurs ministres-, s'ils
n'ont pas poulu s'engager à fond dans une politique
d'union qui est cependant la leur, c'est d'abord qu'ils
poulaient garder leur prestige de parti révolutionnaire,
--- c'est ensuite que, sous le couvert de l'accord aPec lès
a.lliés d'hier, ils pressentaient le conflit et voulaient,
·ayant de l'affronter, conquérir dans l'État dea positions
solides -, c'est enfin qu'ils ont conserPé, sinon la
politique prolétarienne, du mains le style bolchevik
et à la lettre ne savent pas ce que c'est que l'union.
Il est difficile d'apprécier le poids relatif de ces trois
motifs. Le premier n'a probablement pas été décisif,
puisque les communistes n'ont jamais été sérieuse-
ment inq!-liétés sur leur gauche. Le second a dû
compter beaucoup dans leurs calculs, mais on peut se
demander s'ils ont été justes. Il est hors qe doute que
leur attitude a facilité la- manœuvre symétrique des
autres partis qui, plus enclins au libéralisme et moins
l'espion. Les mêmes raisons qui nous font comprendre que
les communistes tiennent pour traitre à la révolution un
homme qui les quitte, nous interdisent d'admettre qu'ils
le déguisent en policier. Quand elle maquille ses opposants,
la révolution désavoue sa propre audace ct son propre
espoir.
XXII HUMANISME ET TERREUR
bien armés pour la lutte à mort, professaient le respect
de la « loyauté parlementaire » et reprochaient aux
communistes de s'y dérober. Certes, à défaut de cet
argument, l' antisoviétisme en aurait trouvé d'autres
pour demander l'élimination des communistes. Il
aurait eu quelque peine à l'obtenir si les com-
munistes avaient franchement admis le plura-
lisme, s'ils s'étaient engagés dans la pratique et
la défense de la démocratie et avaient pu se p"résenter
comme ses défenseurs désignés. Peut-être finale-
ment auraient-ils trouvé des garanties plus solides
contre une coalition occidentale dans l'exercice vrai
de la démocratie que dltns leurs tentaû"'es de noyau-
tage du porwoir. D'autant que ces tentatives de"'aient
en même temps rester prudentes et qu'ils ne vou-
laient pas davantage s'engager à fond dans une
politique de combat. Soutien oppositionnel sans
rupture, opposition gouvernementale sans démission,
a.ujourd' hui même grèves particulières sans grève
générale
1
, nous ne voyons pas là, comme on le fait
souvent, un plan si bien concerté, mais plutôt une
oscillation entre deux politiques que les commu-
nistes pratiquent simultanément sans pouvoir en
mener aucune jusqu'à ses conséquences
2
• Dans cette
hésitation, il faut faire sa part à l'habitude bolchevik
de la violence qui rend /,p,.o communistes comme
1. Nous ne disons pas que les communistes fomentent
les grèves: il suffit, pour qu'elles aient lieu., cru'ils ne s'y
opposent pas •.
2. L'équivoque était visible en Septembre 1946, aux Ren-
contres Internationales rle Genève, dans la conférence de
G. Lukacs, qui commençait par la cril ique classique de la
démocratie formelle, - et invitait en fin les inll'llect.uels
d'Oecidt-nl à restaurer les mêmes idées démocratiques dont
il venait de montrer qu'elles sont mortes.
PR:iFACR XXIU
incapables d'une politique d'union. Ils ne conçoivent
l'union qu'avec des faibles qu'ils puissent dominer,
comme ils ne consentent au dialogue qu'avec des
muets. Dans l'ordre de la culture par exemple, ils
mettent les écrivains non communistes dans l'alter;.
natifJe d'être des adfJersaires ou, comme on dit,
des « innocents utiles ». Les intellectuels qu'ils
préfèrent sont ceux qui n'écrivent jamais un mot de
politique ou de philosophie et se laissent afficher au
sommaire des journaux communistes. Quant aux
autres, s'ils accueillent quelquefois leurs écrits, c'est
en les accompagnant, non seule;t;.ent tf,e réserfJes, ce qui
est naturel, mais encore d'appréciations morales déso-
bligeantes, comme pour les initier d'un seul coup au
rôle qu'on leur r rserfJe : celui de martyrs sans la
foi. Les intellectuels communistes sont tellement
déshabitués du dialogue qu'ils refusent de collaborer
à tout trafJail collectif dont ils n'aient pas, oufJertement
ou non, la direction. Cette timidité, cette sous-estima-
tion de la recherche est liée au changement profond du
communisme contemporain qui a cessé d'être une
interprétation confiante de l'histoire spontanée pour
se rèplier sur la défense de l' U. R. S. S. Ainsi, lors
même qu'ils renoncent à lifJrer fJraiment la bataille des
classes, les commumstes ne cessent pas de concevoir la
politique comme une guerre, ce qui compromet leur ac-
tion sur le plan libéral. Voulant gagner à la fois sur le
tableau prolétarien et sur le tableau libéral, il est pos-
sible enfin qu'ils perdent sur l'un et l'autre. A eux
de safJoir s'il leur est indispensable de transformer en
adfJersaires tout ce qui n'est pas communiste. Pour
passer à une fJraie politique d'union, il leur reste
à comprendre ce petit fait : que tout le monde n'est
pas communiste, et fJUe) s'il y a beaucoup de mauvaises
XXIV HUMAN181\IE ET TERHEUR
raisons do ne l'être pas, il en est quelques-unes qu,i
ne sont pas déshonorantes.
Peut-on attendre des communistes et de la gauche
non communiste qu'ils se conPertissent à l'union P
Cela paraît narf. Sans doute le feront-ils cependant,
par la force des choses. Les communistes ne poudront
pas pousser jusqu'au bout une opposition qui, ren-
dant impossible le gouCJernement, rendrait serCJice
an gaullisme. Les socialistes ne pourront gouPerner
longtemps au milieu des grèpes. Ils constatent en
ce moment qu'un gouCJernement sans les communistes
est bien loin de résoudre tous les problèmes, - ou
plus exactement qu'il n'y a pas de gouCJernement
san$ les communistes, puisque, s'ils ne sont pas pré-
sents au dedans sous les espèces d'une opposition
ministérielle, on les retrottPe au dehors sous celle
d'une opposition prolétarienne. La formation gou-
vernementale d'aujourd'hui ne se comprend que dans
la perspectiPe d'une guerre prochaine, et, à moins
que la guerre ne survienne, les adve'rsaires d' aujour-
d'hui devront à nouveau collaborer. Il faudrait que
ce fût pour de bon. A cet égard, il faut déplorer ce
qu'il y a de suspect dans l'expérience présente. On
aurait compris qu'un Léon Blum prît
solennellement la parole pour formuler les conditions
d'un gotwernement d'union, e.Tiger des communistes
qu'ils y prennefJ,t leurs pleines responsabilités et
leur mettre le marché en main. Mais, en remplaçant
furtivement les ministres communistes, les socialistes
à leur tour sont passés de l'action politique à la ma·
nœuvre. En recourant pour résoudre les problèmes
pendants aux expédients de l.' orthodoxie financière,
ou en reprenant, dans le problème indochinois, les
positions colonialistes, ils laissent à leurs rivaux,
PRÉFACE xxv
dont la politique propre n'est guère moins timide,
l' apantage facile de se présenter comme le seul parti
« progressiste ». Au lieu d'obliger les communistes·
à faire praiment la politique d'union. des gauches
qui est la leur, au lieu de poser clairement le pro-
blème politique, les socialistes ont donc contribué
à l'obscurcir. Dira-t-on que l'aide américaine était
à ce prixP Mais, là encore, le franc parler pouYait
être UIJ,e force. Il fallait poser la question publique-
ment, faire peser dans les négociations apec l' Amé·
rique le poids d'une opinion publique informée.
Au lieu de quoi, nous ne saPons même pas, trois
jours après le départ de Molotow, sur quel point
précisément la rupture s'est faite et si le projet
Marshall institue en Europe un contrôle américain.
Là-dessus l'Humanité est aussi pague que l'Aube.
La politique d'aujourd'hui est praiment le domaine
des questions mal posées, ou posées de telle manière
qu'on ne peut être aPec aucune des deux forces en
présence. On nous somme de choisir entre elles.
Notre dePoir est de n'en rien faire, de demander ici
et là les éclaircissements qu'on nous refuse, d'ex pli- ·
quer les manœuPres, de dissiper les mythes. Nous
saPons comme tout le monde que notre sort dépend
de la politique mondiale. Nous ne sommes pas art
plafond ni au-dessus de la mêlée. Mais nous sommes
en France et nous ne pouPons confondre notre aPenir
apec celui de l'U.R.S.S. ni apec celui de l'empire
américain. Les critiques que l'on Pient d'adresser
au communisme n'impliquent en elles-mêmes aucune
adhésion à la politique « occidentale >> telle qu'elle se
déPeloppe depuis deux mois. Il faudra rechercher
si l' U . R . S . S ~ s'est dérobée à un plan pour elle accep-
table, s.i au contraire elle a eu à se défendre contre
XXVI HUMANISME ET TERREUR
une agression diplomatique ou si enfin le plan
Mars hall n'est pas à la fois projet· de paix et ruse de
guerre, et comment, dans cette hypothèse, on peut
encore conceYoir une politique de paix. La démocratie
et la liberté elfectiYes exigent d'abord que l'on sou-
mette au jugement de l'opinion les manœuYres et
les contre-m,anœuYres des chancelleries. A l'intérieur
comme à l'extérieur, elles postulent que la guerre
n'est pas parce qu'il n'y a ni liberté ni
démocratie dans la guerre.
*
• •
Telles sont (tantôt abrégées, tantôt précisées) les
réflexions sur le problème de la Yiolence qui, publiées
cet hiYer 1, ont Palu à leur auteur des reproches eux-
mêmes violents. On ne se permettrait pas de mention-
ner ici ces critiques si elles ne nous apprenaient
quelque chose sur l'état du problème communiste.
Alors qu'à peine un tiers de notre étude aYait paru,
et que la suite en était annoncée, des hommes qui
n'ont pas l'habitude de polémiquer, ou l'ont perdue,
se sont jetés à leur écritoire et, sur le ton de la répro·
bation morale, ont composé des réfutations où nous
ne trouYons pas une trace de lucidité : tantôt ils
nous font dire le contraire de ce que nous ayancions,
tantôt ils ignorent le problème que nous tentons de
poser.
On nous fait dire que le Parti ne peut pas se tromper.
Nous aYons écrit que cette idée n'est pas marxiste
2

On nous fait dire que la condùite de la réYolution doit
1. Le présent texte comprend un chapitre Hl et d'autres
fragments inédits.
Les Temps Modernes, XIII, p.10, Ici même pp.17-18,
P:RÉFA.CB
XXVII
2ire remise a une «élite d'initiés», on nous reproche
de courber ·les hommes sous la loi d'une cr praxis
transcendante J) et d'effacer ÙJ Polonté humaine, ses
initiatiPes et ses risques. Nous aPons dit que c'était
ld du Hegel, non du Mara;
1
• On nous accuse d'cc ado-
rer» l'Histoire. Nous aPons. prl.r.i.sément reproché au
communisme selon Kœstler cette« adoration d'Ùn dieu
inconnu
2
». Nous montrons que le dilemme de la
conscience et de la politique,- se rallier ou se reTJ,ier,
être fidèle ou être lucide, -impose un de ces choia:
déchirants que M ara; n' aPait pas préPus et traduit
donc une crise de la dialectique n:wniste
8
• On nous
fait dire qu'il est un ea:emple de dialectifJue mara;iste.
On nous oppose la mansuétude de Lénine enPers ses
adPersaires politiques. Nous disons justement que le
terrorisme des procès est sans e:r;emple dans la période.
léniniste'. Noua montrons comment un communiste
conscient, soit Boukharine, passe de la Piolenae
réPolutionnaire au communisme d'aujourd'hui, -
quitte à faire Poir ensuite que le communisme SB
dénature en chemin. On s'en tient au premier point.
On refuse de lire la suite
6

Il est Prai, notre étude est longue et l'indignation
ne souffre pas d'attendre. Mais ces personnes sensibles,
non· contentes de nous couper la parole, falsifient ce
que nous apons très clairement dit dès le début. Nous
aPons dit que, vénale ou désintéressée, l'action du col-
laborateur, - soit Pétain, LaPal ou Pucheu, -
1. Lu Temps Modernu, XVI, p. 688. Ici même p. 162;
2. Lu Temps Modernes, XIII, p. 11. Ici même p. 18.
3. Lu Temps Modernes, XVI, p. 686. Jci même p. 157.
4. Lu Temps Modernu, XVI, p. 682. Ici mêmo, p. 151.
5. On ca·che même au lecteur qu'il y ait une suite. Quand
elle paratt, la Revue de Paris écrit malhonnêtement 'l'le noqs
pl.lblions • une no"velle é t q ~ e •·
XXVIII HUMANISME ET TERREUR
aboutissait à la Milice, à la répres8ion du maquis,
c' l'exécution de Politzer, et qu'elle en est respon-
sable. On nous fait dire qu'il est légitime de punir
ceux qui n'ont rien fait. Nou$ disons qu'une révo-
lution ne définit pas le délit selon le droit établi,
mais selon celui de la société qu'elle veut créer. On
nous 'fait dire qu'elle ne. juge pas les actes accom-
plis, mais les actes possibles.
Nous montrons que l'homme public, puisqu'il se
mêle de gouverner les autres, ne peut se plaindre
d'être jugé sur ses acte8 dont les autres portent la
peine, ni sur l'image souvent inexacte qu'ils donnent
de lui. Comme Diderot le disait du comédien en scène,
nous avançons que tout homme qui accepte de Jouer un
rôle porte autour de soi un cc grand fantôme >> dans
lequel il est désormais caché, et qu'il est responsable
de son personnage même s'il n'y reconnaît pas ce
q,u'il voulait être. Le politique n'est jamais aux yeux
d'autrui ce qu'il est à ses propres yeux, non seulement
parce que les autres le jugent témérairement, mais
encore parce qu'ils ne sont pas lui, et que ce qui est
en lui erreur ou négligence peut être ·pour eux mal
absolu, servitude ou mort. Acceptant, avec un rôle
politique, une chance de gloire, il accepte aussi un
risque d'infamie, l'une et l'autre c< imméritées ».
L'action politique est de soi impure parce qu'elle est
action de l'un sur l'autre et parce qu'elle est action
à plusieurs. Un opposant pense utiliser les koulaks;
un chef pense utiliser pour sauver son œuvre l'am-
bition de ceux qui l'entourent. Si les force$ qu'ils
libèrent les emportent, les voilà, devant l'histoire,
l'homme des koulaks et l'homme d'une clique. Aucun
politique ne peut se flatter d'être innocent. Gouver-
ner, comme on dit, c'est prévoir, et le politique ne
PRÉFACE XXIX
peut 8'excuser sur l'imprépu. Or, il y a de l'imprévi-
sible. Voilà la tragédie.
On parle là-dessus d'une «apologie des procès de
Moscou)). Si, pourtant, nous disons qu.'il n'y a pas
d'innocents en politiquez cela s'applique encore mieux
aua: juges qu' aua: condamnés. Nous n'avons jamais
dit pour notre compte qu'il fallût condamner
rine ni que Stalingrad justifiât les procès
1
• A sup-
poser même que sans la mort de Boukharine Stalin-
grad fût impossible, personne ne pouvait préPoir en
.1937 la suite dè conséquences qui, dans cette hypo-
thèse, devaient conduire de l'une à l'autre, pour la
simple raison qu'il n''!J a pas de science de l'apenir.
La victoire ne peut justifier les Procès à leur date,
ni, par conséquent jamais; puisqu'il n'était pas sûr
qu'ils fussent indispensables à la victoire. Si la ré-
pression pMse à ces incertitudes, c'est par la
passion Bt> aucune passion n'est as8urée d'être pure :
il y a l'attachement à l'entreprise soviétique, mais
aussi le sadisme policier
1
l' enPie, la servilité enPers
le pouPoir, la joie misérable d'être fort. La répre;•
sion conPoque toutes ces forces comme l'opposition
mêle l'honorable et le sordide. Po'urquoi faudrait-il
masquer ce qu'il put y aPoir de patriotisme soPiétique
dans la répression quand on montre ce qu'il y eut
d'honneur dans l'oppositionP
C'est encore trop, nous répond-t-on. Cette justice
passionnelle n'est que crime. Il n'y a qu'uné justice,
poU.r les t6mp8 calmes et pour les autres. - En 1917,
1. Pour. confirrilér notre lnterpt6tation dè Boukharine,
nous avon!! cité une récente de Staline qui l'end à peu
près justice aux condamnés. Cela clôt la discussion, disions-
nous. Il ne s'agit, bien entendu, que de la discussion sur
les « charges » d'espionnage et de sabotage.
XXX HUMANISME ET TERREUR
Pétain n'a pas demandé aux mutins qu'il faisait
fusiller quels étaient les << motifs » de leur << opposi-
tion ». Les libéraux n'ont pourtant pas crié à la
barbarie. Les troupes défilent dePant le corps des
fusillés. La musique joue. Nous n' aPons certes pas
l'intention de nous mêler à semblable cérémonial,
mais nous ne Poyons pas pourquoi, grandiose quand
il s'agit de défendre la patrie, il dePiendrait honteux
quand il s'agit de défendre la réPolution. Après tant
de << Jl,f ourir ponr ln, Patrie », on peut bien écouter
un << /1.1 ourir pour la RéPolution ». La seule question
qu'il reste à poser après cela, c'est si Boitkha,.ine est
vraiment mort pour une réPolution et pour une nou-
velle humanité. Cette question, nous l' apons traitée.
Telle est notre« apologie». Les critiques reprennent
alors : vous justifiez « n'importe quelle tyrannie»,
vous enseignez que << les pouPoirs ont toujours rai-
son », vous donnez « d'ores et déjà bonne
à d'épentuels Grands Inquisiteurs » ... Qu'ils appren-
nent à lire. Nous aPons dit que toute légalité com-
mence par être un pouPoir de fait. Cela ne Peut
pas dire que tout pouvoir de fait soit légitime. Nous
apons dit qu'une politique ne peut se justifier par
ses bonnes intentions. Elle se justifiera encore
moins par des intentions barbares. Nous n'apons
jamais dit que toute politique qui réussit fût
bonne. Nous aPonS dit qu'une politique, pour être
bonne, doit réussir. Nous n'aPons jamais dit que
le succès sanctifiât tout, nous apons dit que l'échec
est faute ou qu'en politique on n'a pas le droit de se
tromper, et que le succès seul rend définitiPement raison-
nable ce qui était d'abord audace et foi. La malédiction
de la politique tient justement en ceci qu'elle doit
traduire des dans l'ordr6 des faits. Sur le
PRÉFACE XXXI
terrain de l'action, toute volonté vaut comme prévision
et réciproquement tout pronostic est complicité. Une
politique ne doit donc pas seulement être fondée en
droit, elle doit comprendre ce qui est. On l'a toujours
dit, la politique est l'art du possible. Cela ne supprime
pas notre initiative : puisque nous ne savons pas
l'avenir, il ne nous reste, après avoir tout bien pesé,
qu'à pousser dans notre sens. Maù cela nous rappelle
au sérieux de' la politique, cela nous oblige, au lieu
d'affirmer simplement nos f.'olontés, à chercher diffi-
cilement dans les c h o ~ c a la figure qu'elles doif'ent
y prendre.
Vous justifiez, poursuit un autre, un Hitler victo·
rieux. Nous ne justifions rien ni personne. Puisque
nous admettons un élément de hasard dans la politique
la mieux méditée, et donc un élément d'imposture
dans chaque « grand homme », nous sommes bien lom
d'en acquitter aucun. Nous dirions plutôt qu'ils sont
tous injustifiables. Quant à Hitler, s'il avait vaincu,
il serait resté le misérable qu'il était et la résistance
au nazisme n'aurait pas été moins valable. Nous
disons seulement que, pour être une politique, elle
aurait eu à se donner de nouf'eaux mots d'ordre, à se
trouver des justifications actuelles, à s'insinuer dans
les forces existantes, faute de quoi, après cinquante
ans de nazisme, elle n'eût plus été qu'un souf.'enir.
a ne légitimité qui ne trouf.'e pas le moyen de se faire
valoir périt af.'ec le temps, non que celle qui prend
sa place devienne alors sainte et vénérable, mais
parce qu'elle constitue désormais le fond de croyance&
incontestées par la plupart que seul le kéros ose
contester. Nous n'avons donc jamais incliné le f.'alabls
devant la réel, noua avons refUBé de le mettr-B dans
l'irréel.
XXXII
HUMANISME ET TERREUR
Nous disons : cc il n'y a pas de vainqueur dêsignl,
choisissez dans le risque ». Les critiques comprennent:
cc cou1'ons au-derJant du Painqueur ». Nous disons :
« la raison du pouPoir est toujours partisane ». Ils
comprennent : << les pouPoirs ont toujours raison».
Nous disons: cc toute loi est violence ». Ils comprennent:
<< toute Piolence est légitime ». Nous disons : cc le fait
n'est jamais une excuse; c'est Potre assentiment qui
le rend irréPocable ». Ils comprennent : cc adorons le
fait n. Nous disons .• « l'histoire est cruelle ». Ils
comprennent: « l'histoire est adorable ». Ils nous font
dire que le Grand Inquisiteur est absous au moment
où nous lui refusons la seule justification qu'il tolère:
celle d'une science surhumaine de l' aPenir. La con-
tingence de l'avenir, qui explique les violences du
pouvoir, leur ôte du même coup toute légitimité,
ou légitime également la violence des opposants.
Le droit de l'opposition est exactement égal à celui
du pouPoir.
Si nos critiques ne voient pa.<J ces éPidences, et s'ils
croient trouPer dans notre essai des a.rguments contre la
liberté, c'est que, pour eux, on parle déjà contre elle
quand on dit qu'elle comporte un risque d'illusion et
d'échec. Nous montrons qu'unè action peut produire
autre chose que ce qu'elle Pisait, et que pourtant l'homme
politique en assume les conséquences. Nos critiques
ne veulent pas d'une condition si dure. Il leur faut
des coupables tout noirs, des innocents tout blancs.
Ils n ~ e n t e n d e n t pas qu'il y ait des pièges de la sincé-
rité, aucune ambiguïté dans la r.Jie politique. L'un
d'eux, pour nous résumer, écrit avec une visible
indignation : « le fait de tuer : tant6t bon, tantôt
mauPais ( .... ). Le critérium de l'action n'est pas
dans l'action elle-même ». Cette indignation prouve
PRÉFACE XXXIII
de ûuns sètltiments, mais peu de lééture. Car enfin,
Pascal disait amèrement il y a trois siècles ;• 'il dei'ient
honorable de tuer wi hommè s;il habite de l'àutte
côté de la rivière, et Mrtcluait ." c' e8t ainsi, ëès absur-
dités font. la vie des sociétés. Nous n'allons pas si
loin . . Nous disoM : on pourrait en passer par là,
si c'était pour creer une sociéte sans . violence. Un
autre critique croit comprendre que Kœstler, dans
Iè Zéro et rinûni «prend parti pour 'finnocent contre
le Juge injuste ou abusé )). C' e&t avouer tout net qu'on
n'a pas lu le livre. Plût au ciel qu'il ne s'agît ici
que d'une erreur judiciaire. Nous resterions dans
heureux du libéralisme où l'on sait ce que
l'onfait et où, du moins, on a toujoùrs sa conscience
pour soi. La grandeur. du livre de Kœstler est pré-
aisement de nous faire entrevoir que Roubachof ne
sait pas comment il doit apprécier sa propre conduite,
et, selon les moments, lapprouve ou se condamne.
Ses juges ne sont pas des hotnme8· passionnés .ou des
hommes mal informés. C'est bien plus grave : ils le
honnête et ils le condamnent par devoir poli-
tiq•le et parce qu'ils croient à l'avenir socialiste de
l' U. R. S. S. Lui-même se sait honnête {autant qu'on
peut l'être) et s'accuse parce qu'il y a longtemps cru.
Nos critiques ne veulent pas de ces dechirements ni
de ces doutes. Ils répètent bravement : un innocent
est un innocent, un meurtre est un meurtre. Montaigne
disait: .ct le bien public requiert qu'on trahisse et qu'on
mente et qu'on massacre ( • •.. ) ». Il décrivait
l'homme public dans l'alternative de ne rien faire ou
d'être criminel : cc quel remède? Nul remède, s'il fut
véritablement gêné entre les deux ille fallait
faire; mais s'il le fut sans regret, 'S'il ne lui pesa
pas de le faire, c'est signe que sa conscience est en
XXXIV HUMANISME E'l' TERREUR
mauvais termes ». Il faisait donc déjà de l'homme
politique une conscience malhew·eu$e. Nos critiques
ne veulent rien savoir de tout cela : il leur faut une
liberté qui ait bonne conscience, un franc parler sans
conséquences.
Il y a ici une véritable régression de la pensée
politique, au sens ot't les médecins parlent d'une
régression vers l'enfance. On veut oublier un problème
que l'Europe soupçonne depuis les Grecs: la condition
humaine ne serait-elle pas de telle sorte qu'il n'y ait
pas de bonne solution? Toute action ne nous
t-elle pas dans un jeu, qne nous ne poupons entièrement
contrôler? N'y a-t-il pas comme un maléfice de la
vie à plusieurs P Au moins dans les périodes de crise,
chaque liberté n'empiète-t-elle pas sur les autres P
Astreints à choisir entre le respect des c_onsciences
et l'action, qui s'excluent et cependant s'appellent si
ce respect doit être efficace et cette action humaine,
notre choix n'est-il pas toujours bon et toujours mau-
L..:r, vie politique, en même temps qu'elle rend
possible uné civilisation à laquelle il n'est pas question
de renoncer, ne comporte-t-elle pas un mal fondamen-
tal, qui n'empêche pas de distinguer entre les systèmes
politiques et de préférer celui-ci à celui-là, mais qui
interdit de concentrer la réprobation sur un seul et
« relativise » le jugement politique?
Ces questions ne paraissent neuves qu'à ceux qui
n'ont rien lu ou' ont tout oublié. Le procèe et la mort
de Socrate ne seraient pas restés un sujet de réflexion
et de commentaires s'ils n'étaient qu'un épisode de
la lutte des· méchants contre les bons, si l'on n'y
(•oyait paraître un innocent qui accepte sa condamna-
tion, un juste qui tient pour la conscience et qui
cependant refuse de donner tort à l'extérieur et obéit
PRÉFACE xxxv
aux magistrats de la cité, voulant dire qu'i·l appartient
à l'homme de juger la loi au risque d'être jugé par
elle. C'est le cauchemar d'une responsabilité inPo•
lontaire et d'une culpabilité par position qut soutenait
déjà le mythe d'Œdipe: Œdipe n•a pas Poulu épouser
sa mère ni . tuer son père, mais il l'a fait et le fait
vaut comme crime. Toute la tragédie grecque· sous-
entend cette iqêe d'un hasard fondamental qui nous
fait tous coupables et tous innocents parce que nous
ne savons pas ce que rio v;, fr1isons. Hegel a admirable·
ment exprimé l'impartialité du héros qui voit bien
que ses adversaires ne sont pas nécessairement des
« méchants », qu'en un sens tout le monde a raison
et qui accomplit sa tâche sans espérer d'être approuPé
de tous ni entièrement de lui-même
1
• Le mythe de
.l'apprenti sorcier est encore une de ces images obsé-
dantes où l'Occident exprime de temps à autre sa
terreur d'être dépassé par la nature et par l'histoire.
Les critiques chrétiens qui aujourd'hui désaPoztent
allégrement l' 1 nquisition parce qu'ils sont menacés
·d'une Inquisition communiste, - oubliant que leur
religion n'en a pas condamné le principe et a encore
su, pendant la guerre, profiter ici et là du bras
séculier -, commerr.t peuvfmt-ils ignorer qu'elle est
1. Entre ce héros et l'Innocent dont on nous offre aujour-
d'hui l'édifiante image, la dii.Térenct> est à peu près celle des
soldats vrais et des soldats selon l' É'cho de Paria. Quaud nos
afnés de la guerre de 1914 revenaient en permission, leur
famille· bien-pensante les accueillait avec le vocabulaire de
Barrès. Je me rappelle ces silences, cette dans l'air et
ma su•·prisP d't>nfant, le sol dar couvr>rl dt• JCioirP et
de palmes déroui"Jlait lt> el r..Cw;ait l'élog•·. Cornmt• tlit
à peu près Alain, c'est que la haine était à l'arrière, avec
la peur, le courage à l'avant, avec le pardon. Ils savaiPnt
qu'il n'y a pas les gens de bien et les autres, et que, dans
la guerr'b, les idées les plus honorables Re fout valoir par
des moyens qui ne Je sont pas.
XXXVI HUMANISME ET 'rEI\REUU
sur le supplice djun inhocDht, qtill t6 bourrTJaU
((he salt pâs tè qu'îl/ait que donc il n rllÏ8on a sa
m.anlère; ét que le conflit ailt8i mis soleiU1:ellement
àù cŒüi' de l'histoire humaineP
La conscienèè de tê cvn{lit est à -Bon plus haut pôint
dahs la socîoiogie de Max Weber. Entre « mm·ale
dé let fèspônsabilité » qui juge; non pas selon l'in-
tention, mais selon les t:tmsequencès des att/3-s, tine
« de la foi>> oü dé là << cohsèÎimcê >i; qui mei lé
bîrm dans le respect inconditionnel dès valeuf'B, quèlles
qit'èn solent les êcHiséquèrtce.;, MrU; Weber dtJ
choisir. U de sacrifier la morale la f'oi, il
n'est pas Machiavel. Mai8, il rëfuse 'âu6si dê sàerifier
le résultat, sans lequel l'aètîon përd soii sens. ll y à
« polythéisme >> et « combrit âèa â.iéux >>
1
• Wébet
ci'itiquë bien le réàlisrriê politiquê, qui -aoüvettt choiût
h·op tôt pour s'épargner des éfforta, mais il ctitique
aussi la morale de la foi elle Hier ètehé ich, ich kanrt
hièht anders
2
pâr l13qut3l il résout lé dilemtné f]ullnd
il se présenté in1luètablehtimt èst tine formulé
qui nè garantit à l'homme iii l'-èflicacité dé 813h
ni mêmë l'approbation des àtttre-8 et de (( LrJ,
morale, aux yeux de l!'e-&t l'impératif oo.tégo•
rique de Kant ou le Sermon sur la Montagne. Or
traiter son semblable en fin et non en moyen e,çt un
commandement rigourBusement inapplicable dans
toute politique concrète ( mêine si tt on se âonne p-our
but suprême la réalisation d'une socÎètJ oit ceite ·
loi dePÎimdra thtlitê J. Pat dé finitivlt;
combine des moyens, les eonsJquencês. Or, les
conséquèncês sont les réactions humaines qu'il t·rait"
ainsi en phénomBnes rtatutels; lès moyéns, éè &ont
1. et 2. R. Aron, Sôciol'O'giè iillë»iande é0n.tempotllinè
1
p. 122.
FACE
au moins les (Lctioll:S hum(Line$
ra'!ÇJléeQ au rang d'instruments. Quant
dl!- Christ : tendr,_ l'autre jQue )l, c'est ma11rqqe
dignité, t;e n.' est sainteté, et la sainteté n'a pas de
dans la vie. collectiPités, La e.#
par essence irnm.arale. Elle comporte « pacte
llJ.s puissqnces » parce qu'elle est pour
l"- et que. la puissance mène à la pÎQience
l'État mano de l't,tsage légitime
( ... , ), Il y a plut; que des dieua;, il y a
inexpiable ( .... )
1
• 1> C'est ainsi qu,e Raymo17r(l, A rolf.
exprimait en 1938 une. pensée. qu'il ne faisa#
sienne, mais qtb' il jy.geait du moiTUJ des plus
sans 'lu' on. l' de se dl!- pouf)Qir
nazi ou du pouvQir communiste, ce qui, cam.me <m
sait, n'q,urait pas été t;(Lns saveur. HeuTelL'l! temps.
On saPait lire. On paucmit encore réfléchir 4
voix. Tou,t ee.la ,ernble bien fini. La guerre a
le.s. cœurs, elle a demandé tant dA patience,
tant de courage, elle a tant lea horreur:•:
glorieuses et in glorieuses que les hommes n'ont pl«&
même pour la violence en
face, pour la, voir là ali demeure. Ils ont tant
de ql(-itter en.firt l(l de. la mo11t et de
revenir (1 la pai$ qu'ils ne pewmt taMrer de n'y
pa.s encore qu'une un peu jranclle de l'
passe auprès d'e.u;r; pou,r apologie de la violence.
ils n.e peuve.,t supporter l'idée d'y être enoore e:z;posés,
d' aPoir encore 4 payer d/ alJ,dace. pour ea;ercer Ja liberté.
A.lor$ qus tout la p(Jlitiqua comme dans lll- c;on ..
naissance montre quf3le règne d'une raison '(l.niverselle
est q.ue la raison comme la libe.rttl est
1. R. Aron, Essai sur la Théorie de l'Histoire da,., I•Alle-
magnl! contemporaine, pp. 266 .. 267.
XXXVIII JIUI\IANISME ET TERREUR
à faire dan.c: un monde qui n'y est pas prédestiné, ils
préfèrent 011 Mi er l' e:cpérience, laisser là la culture, et
formuler solennellement comme des vérités vénérables
les pauvretés qui conPiennent à leur fatigue. Un
innocent est un tnnocent, un coupable est un coupable,
le meurtre est un meurtre, - telles sont les conc.lusions
de trente siècles de philosophie, de méditation, de
théologie et de casuistique. Il serait trop pénible
d'a Po ir à admettre que d'une façon les com-
munistes ont raison et leur::. ad"ersaires aussi. Le
« polythéisme » est trop dur. Ils choisissent donc
le dieu de l'Est ou le dieu de l'Ouest. Et, - c'est
toujours ainsi -, justement parce qu'ils ont pour la
paix un amour de faiblesse, les Poilà tout prêts pour
la propagande et pour la guerre. En fin de compte,
la vérité qu'ils fuient, c'est que l'homme n'a pas de
droits sur le monde, qu'il n'est pas, pour parler comme
Sartre, « homme de droit divin », qu'il est jeté dans une
dont l'issue heureuse n'est pas garantie, que
l'accord des esprits et des n'est pas assuré
en
Encore ceci n'est-il vrai que des meilleurs. Si c'était
le lieu d'entrer dans les détails, on aimerait décrire
les autres. Qu'importent les noms, notre propos est
tout sociologique. Un critique trouve, pour défendre
l'innocence, des accents qui touchent, quand soud1 in
le lecteur attentif remarque que son plaidoyer ne dit
pas un mot des innocents dont Kœstler s'occupe et
dont parle notre propre étude : les opposants con·
damnés à Moscou. « J'estime, dit-il ( .... ), déplorable
que ces discussions s'engrènent sur l'exemple et sur la
question russes : nous les connaissons mal. » Voilà
un innocent bien rusé. Il refuse Pivement son aide aw:
Boukharine, q}A.i pourraient en avoir besoin, il la
PRÉFACE XXXIX
rés erpe à Jeanne d'Arc et -au duc d'Enghien, qui ne
sont plus que cendre. Ce paladin est. bien· prudent.
Il nous met, ôu peu s'en faut, au nombre des « flat-
teura du pouYoir ». Nous demandons si l'on plaît
daYantage aux communistes -en parlant des procès de
Moscou, comme nous aYons fait, ou en éYitant d'en
parler, comme il fait. De toute éYidence, c'est l'épura-
tion française qui l'intéresse d'abord, et « le double
scandale des répressions abusiYes et des immunités
inconcevables ». Bien entendu, nous n'aYons jamais
dit un mot en fayeur des répressions abusives.
Nous aYons dit qu'un cnllaborateur désintéressJ
n'en est pas moins carulamttable, et que l'homme
politique, dans des circonstances extrêmes, risque
sa tête même s'il n'est ni cupide, ni Pénal. Voilà
l'idée qu'on ne Peut ni Poir ni discuter. On ne veut
pas que la politique soit quelque chose tle graYe ou
seulement de sérieux. Ce qu'on défend, c'est enfin
l'irresponsabilité de l'homme politique. Et non sans
raisons. Cet écriPain qui, aux temps de l'aPant-guerrB
et même un peu plus tard, Yoyait plus de ministres
en une semaine que nous n'en Perrons dans notre Pie,
ne saurait tolérer le sérieux en politique, et encore
moins le tragique. Quand nou,s disons que la décision
politique comporte un risque d'erreur et que l' éYéne-
ment seul montrera si nous aYons eu raison, il inter-
prète comme il peut : « aPoir raison signifie être au
pouPoir, être du côté du manche». Cela est signé.
Pour trouper des mots pareils, il faut les porter en
soi. Un homme friYole, qui a besoin d'un monde
friYole, où rien ne soit irréparable, parle pour la
justice éternelle. C'est le roué qui défend la « morale
raide ». C'est Péguy qui défend la morale souple.
Il n'y a pas d'éducateurs plus rigides que les p a r ~ n f l
XL HUMANISME ET TERREUR
déf.lergondés. Dans la·mesure m ~ m e où un homme est
moin.s sl],r de soi, où il manque de graf.lité et, qu'on
nous passe le mot, de moralité vraie, il réserf.le au
fond de lui-même un sanctuaire de principes qui lui
.donnent, pour reprendre le mot de Marx, un « point
d'honneur spiritualiste», une «raison générale cle
consolation et de justification ». Le même critique se
donne ·beaucoup de mal pour retrotwer cette pré-
caution jusque chez Sal.nt-Just, et il met au crédit
du Tribunal Réf.lolutionnaire des « débats paro-
diques », « hommage que ( .... ) le vice, par son hypo-
crisie, rend à la f.lertu ». C'est bien ainsi que raison-
naient nos pères, libertins dans la pratique, intrai-
tables sur les principes. C'est une pie en partie double
qu'ils nous offraient sous le nom de morale et de
culture. Ils ne voulaient pas ~ e trouf.ler fteuls et nus
devant un monde énigmatique. Que la paix soit slJ,r
eux. Ils ont fait ce qu'ils ont pu. Disons même que
cette canaillerie n'était pas sans douceur, puisqu' èlle
masquait ce qu'il y a d'inquiétant dans notre condi·
tion. ·Mais, quand on prend, pour la prêcher, le
porte .. f.loix de la morale, et quand, au nom de certitudes
frauduleuses, on met en question l'honnêteté de ceux
qui veulent sapoir ce qu'ils font, nous répondons
doucement mais fermement : retournez à vos affaires.
Enfin, on demandera peut-être pourquoi nous
nous donnons tant de mal: si finalement nous pensons
qu'on ne peut pas être communiste ni sacrifier la
liberté à la société soviétique, pourquoi tant de détours
avant cette conclusion!' C'est que la conclusion n'a
pas lu même sens selon qu'on 1;1 vient par un chemin
ou par un autre. C'est que, - encore une fois -, il y
a vraimen-t deua: usagtJs et même deux idées de la
liberté .. Il '1/ a un.e liberté qui est l'insigne d'un clan,
PRÉFACE
Xt.I
et déjà le slogan d'une propagande. L'hi$toire est
logique au moins en ceci que certaines idées ont avec
certaine politique ou certains intérêts une convenance·
préétablie, parce que les et les autres supposent
la même attitude enPers les hommes. Les libertés
démocratiques prises comme seul critère dans le
ment qu'on porte sur une société, les démocraties
absof.des de toutes les Yialences qu'elles e$ercent ici
et là parce qu'elles reconnaissent le principe des
libertés et les pratiquent au moins à l'intérieur, en un
mot la liberté deYenue paradoxalement principe de
séparation et de pharisaïsme, c'est déjà une attitude
de Au contraire, de la liberté en acte qui cherche
à comprendre les autres hommes et qui nous réunit
taus, on ne pourra jamais tirer une propagande.
Beaucoup d'écrivains PiPent déjà en état de guerre.
lla se • paient déjà fusillés . . Quand le présent essai fut
publié en rePue, un ami vint nous trouver et nous dit:
En tout cas, et même si les communistes lucides
pensent des procès à peu près ce que Pous en dites,
Pous le dites alors qu'ils le vous méritez
donc d'être fusillé. » N dus lui accord4mes de bonne
grâce cette conséquence, qui ne fait pas difficulté.
Mais aprèsP Qu'un système nous condamne peut-
être, cela nt} protwe pas qu'il soit le. mal absolu et
nous dispense pas de lui rendre justice à l' occa8ion.
Si· nous nous habituons à ne po ir en lui qu'lfne
menace contre niJtre Pie, nous entrons dans la lutte
.à mort, où tous les moyens sont bons, -.- dans 1,
mythe, la propagande, dans le jeu de la violence.
On raisonne mal dans ces lugubres perspectives.
Il nous faut une bonne fois comprendre que ces
peuvent arriver, - et penser comme de•

XLII
HUMANISJ\IE ET TERREUR
Peut-être cet essai est-il déjà anachronique, et la
guerre déjà établie dans les esprits. Notre tort, si
c' en est un, a été de poursuivre, la plume à la main,
une discussion commencée, il y a longtemps, avec de
jeunes camarades, et d'en soumettre le compte rendu à
des fanatiques de toutes sortes. Quelqu'un demandait
récemment : pour qui écrit-onP Question profonde.
On devrait toujours dédier un livre. Non qu'on change
de pensée en même temps que d'interlocuteur, mais
parce que toute parole, que nous le sachions ou non,
est toujours parole à quelqu'un, sous-entend toujours
tel degré d'estime ou d'amitié, un rertain nombre de
malentendus levé, une certaine b a s 8 e ~ ; s e dépassée, et
qu'enfin c'est toujours à travers les rencontres de
notre vie qu'un peu de vérité se fait jour. Certes,
nous n'écrivions pas pour les sectaires, mais pas
même pour ce confrère superbe et toujours en proie
à lui-même. Nous écrivions pour des amis . dont
nous voudrions inscrire ici le nom, s'il était permis
de prendre des morts pour témoins. Ils étaient simples,
sans réputation, sans ambition, sans passé poli-
tique. On pouvait causer avec eux. L'un d'eure
nous disait en 1939, après le pacte germano-
soviétique : cc Je n'ai pas de philosophie de l'his-
toire. » L'autre n'admettait pas non plus l'épisode.
Pourtant, avec toùtes les réserves imaginables, ils ont
rejoint les communistes pendant la guerre. Cela ne
les a pas changés. Le premier, comme ses hommes
étaient prisonniers des miliciens dans un village, y
est entré pour partager leur sort, alors qu'il ne pouvait
plus rien pour eux. Elle, enfermée au Dépôt pendant
deux mois, et appelée, croyait-on alors, à paraître
devant un tribunal français, écrivait qu'elle récuserait
ses avocats s'ils cherchriicttt à tirer argument pour
PRÉFACE
XLIII
elle de son jeune âge. On admettra peut-être qutils
étaient des indirJidus et sarJaient ce que ct est que la
liberté. On ne st étonnera pas si, ayant à parler du
communisme, nous essayons de scruter, à trarJers
nuage et nuit, ces visages qui s' eflacent de la terre.
PREMIÈRE PARTIE
LA TERREUR
CHAPITRE PREMIER
L'ES DILEMMES DE .KŒSTLER
« Voilà donc ce qu'on veut établir en France »,
disait un anticommuniste en refermant le Zéro
et l'Infini. cc Qu'il doit être passionnant de vivre
sous ce régime! » disait au contraire un sympathi-
sant d'origine russe, émigré de 1905. Le premier
oubliait que .tous les régimes sont criminels, que
le libéralisme occidental est assis sur le travail foi'Cé
des colonies et sur vingt guerres, que la mort d'un
noir lynché en Louisiane, celle d'un indigène en
Indonésie, en Algérie ou en Indochine, est, devant
la morale, aussi peu pardonnable que celle de
Roubachof, que le communisme n'invente pas la
violence, qu'il la trouve établie, que ia question
pour le moment n'est pas de savoir si l'on accepte
ou refuse la violence, mais si la violence avec laquelle
on pactise est « progressive » et tend à se supprimer
ou si elle tend à se perpétuer, et qu'enfin, pour en
décider, il faut situer le crime dans la logique d'une
situation, dans la dynamique d'un régime, dans la
totalité historique à laquelle il appartient, au lieu
de le juger en soi, selon la morale qu'on appelle
4 H'GMANISl\IE ET TERREUR
à tort morale « pure ». Le second oubliait que la
violence, - angoisse, souffrance et mort, - n'est
pas belle, sinon en image, dans l'histoire écrite et
dans l'art. Les hommes les plus pacifiques parlent
de Richelieu et de Napoléon sans frémir. Il faudrait
imaginer comment Urbain Grandier voyait Riche-
lieu, comment le duc d'Enghien voyait Napoléon.
La distance, le poids- de l'événement acquis trans-
forment le crime en nécessité historique et la vic-
time en songe-creux. Mais quel académicien admi-
rateur de Richelieu tuerait de sa main Urbain
Grandier? Quel administrateur tuerait de sa main
les noirs qu'il fait mourir pour construire un che-
min de fer Or le passé et le lointain ont
étê- ou sont vécus par des hommes qui y jouaient
ou y jouent leur vie unique, èt les' cris d'un seu]
condamné à mort sont inoubliables. L'anticom-
munisme refuse de voir que la violence est partoüt,
le sympathisant exalté que personne he peut la
regarder en face. Ni l'un. ni l'autre n'avaient bien
lu le Zéro et l'infini qui confronte ces deme évi-
dences. Même s'il ne le pose pas comme il faut, le
livre pose le problème de notre temps. C'est assez
pour qu'il ait soulevé un intérêt passionné. C'est
assez aussi pour qu'il n'ait pas été vraiment lu,
car les questions qui nous hahtent sont justement
celles que nous refusons de formuler. Essayons
donc de comprendre ce livre célèbre et mal Cùnnu.
Rouhachof à toujours étê dans l'extérieur et dans
l'histoire. C'est à peine s'il a eu à fixer
sa conduite : le sort des hommes et son sort per•
sonnel se jouaient devant lui, dans les ohoses, dans
la Révolution à faire, à achever, à continuer.
Qu'était-il donc lui-même sinon cet X à qui s'itn·.
LES DILEMMES DE KŒSTLER
5
do:q:qées Ja sitpa.-
iion? danger mort ne pouvait le rap-
pelef..' à soi : pour un révolutionnaire, la mort d'un
ce n'est pas »» m,op.de qpi finit, c'est un
comportement qp.i se défa,lqJle. La mort qu'un
cas particplier · 0'!-J. un cas-limite de I'inactivitê
et p' est pourquoi les révolutionnaires
ne disaient d''!lll mort,
mais qu'il avait « · ppysiquemep.t supprimé ».
Pour RoJibachoi et ses camarades, le Je était si
irréel à la fois i:p.4épent qq'ils l'appelaient par
dérision. la. « grarp.maticale ». ijumanité,
valeurs, ve:rtqs, récppciliation de l'homp1e avec
l'homme, ce :p.' pas pour eux des fins déli-
bérées, mais des .possipilités du prolétariat qu'il·
qe ll.lf pop.voir.
Penda:q.t des floubacpof vit donc dans
du ·Peu imp()rte que Richard
soit Ùn militant ancien et dévoué; s'il faiQlit, s'il
la ligpe adoptée, H est qn danger pour le
rp(p.Ivemellh il exclq.. Il ne s'agit pas
. dockers veulep.t non
l' que le pa. ys lq envoie à
Q.l) réactionnaire : ef1
le pqycptt, le de la risquerait de
tm. Le déveJ(!ppemep.F iqdustriel
qu pa.ys de Réyolution coiilpte plJ.Is que cons-
cience des masses. Les chefs de la section des doc-
kers .. Rou.}?a.chof . p.e .se
pas rnÎeUX Jes at.Üff!S. Jl la
qirection dq. se trompe, le dit. Arrêté, il
son attitude p'opposïtton, non pas pour
vie, ma.is pou.r sa;uver vie politiqp.e et
demeurer dans l'histoire o}l il a.. toujours éré. On se
6 HUMANISl\lE ET TERREUR
demande comment il peut aimer Arlova. Aussi
est-ce un étrange amout-. Une seule fois elle lui dit :
« Vous ferez toujours de ~ o i ce que vous voudrez. »
Et jamais plus rien. Pas un mot quand eUe· est
cassée par la cellule du Parti. Pas un mot le dernier
soir où elle. vient chez Roubachof. Et pas un mot
de Roubachof pour la défendre. Il ne parlera d'elle
que pour la désavouer sur l'invitation du Parti.
Honneur, déshonneur, sincérité, mensonge, ces
mots n'ont pas de sens pour l'homme de l'histoire.
Il n'y a que des trahisons objectiYes et des mérites
objectifs. Le traître est "'P.lui qui en fait dessert le
pays de la Révolution l.tn qu'il est, avec sa direc-
tion et son appareil. Le reste est psychologie.
La psychologie méprisée · se venge. L'individu
et l'État, confondus dans la jeunesse de la Révolu·
tion, reparaissent face à face. Les masses ne portent
plus le régime, elles obéissent. Les décisions ne sont
plus mises en discussion à la base du Parti, elles
s'imposent par la discipline. La pratique n'est plus
comme aux débuts de la Révolution fondée sur
un examen permanent du mouvement révolution-
naire dans le monde, ni conçue comme le simple
prolongement du cours. spontané de l'histoire. Les
théoriciens courent après les décisions du pouvoir
pour leur trouver des justifications dont il se moque.
Roubachof peu à peu fait connaissance avec la
subjectivité qui se retranche des événements et
les juge. Arrêté de nouveau, et coupé cette fois de
l'action et de l'histoire, ce n'est plus seulement la
voix des masses et des militants exclus qu'il croit
entendre : même l'ennemi de classe reprend pour
lui figure humaine. L'officier réactionnaire qui
occupe la cellule voisine de la sienne, - homme à
LES DILEMMES DE KŒSTLER 7
femmes, entiché d'ho.twt:tlt· et de courage personnel,
-·ce n'est plus seulement l'un de ces gardes-blancs
que Roubachof a fait ·fusiller pendant la Révolu-
tion, c'est quelqu'un à qui l'on peut parler en frap-
pant des coups sur le mur, dans le langage de tous
les prisonniers du monde. Roubachof voit pour la
première fois la Révolution dans la perspective
du garde-blanc et il éprouve que personne ne peut
se sentir juste sous le regard de ceux a qui il a fait
violence. Il « comprend ll la haine des gardes-blancs,
il « pardonne >l, mais, dès lors, même son passé révo-
lutionnaire est remis en ·question. Et pourtant,
c'est j u s t e m e ~ t pour libérer les hommes qu'il a
fait violence à des hommes. Il ne pense pas avoir
eu tort. Mais il n'est plus innocent. Restent toull
ces regards qu'il a fallu éteindre. Reste une autre
instance que celle de l'histoire et de la tâche révo·
lutionnaire, un autre critère que celui de la raison
tout occupée au ca] cul de l'efficacité. Reste le
besoin de subir ce qu'on a fait subir aux autres,
pour rétablir avec eux une réciprocité et une com-
munication dont l'action révolutionnaire· ne s'ac-
commode pas. Roubachof mourra en opposant,
silencieusement, comme tous ceux qu'en son temps
il a fait exécuter.
Cependant, si ce sont les hommes qui comptent,
pourquoi serait-il plus fidèle aux morts qu'aux
vivants? Hors de la prison, il y a tous ceux qui,
hon gré mal gré, suivent un chemin où Roubachof
les a engagés. S'il meurt en silence, il quitte ces
·hommes avec qui il s'est battu, et sa mort ne les
éclairera pas. D'ailleurs, quel autre chemin leur
montrer? N'est-ce pas de proche en proche et peu
à peu qu'on en est venu à la nouvelle politique?
8
'fERREUR
Rompre ayec le régimQ, .;e aerait .. le
passé révolp.tionnaire d'of! il est issu. Or, ch&que
fois qu'il pense à 1917, c'est pour Roubachqf une
qu'il fallait faire la révolution, et, dans
les conditions, il la ferait encore,
s&chant où elle conduit. Si l'on a!)sume le il
asspmer le présent. Pour mourir en silence,
aurait d'abord à changer ,Je worale;
il lui faudrait faire prévaloir sqr l'action le
J110nde dans l'histoire le vertige <lu « témoi-
. l'affirmation immédiate et folle des va-
leurs. Témoignage qevant qqi? sa
a appris que le recours à cette instance
s•ï'ra-terrestre était la plus · des mystifi-
cat.ons, puisqu'elle nous à qélaisser les
et nous fait quitter la moralité
effective pour une moralité de rêve. Il a appris
que la vraie morale se de la mprale, que la
seule de rester aqx valeurs est se
tourner vers le dehors ppur y opte:pir, cornille disait
Hegel, « la réalité de », et que la voie
courte d1:1 sentiment est celle Pe I'imJ11Q·
ralité. C'est au npm des exigences de l'hist()ife
qu'il a aqtrefpis défendu la qiptature et ses vi()-
lences contre les belles âmes. Q11e pourrait-il
répondre aujolfrd'hui on lui relit ses dis-
Q1le la dictature
dépisions sur une analyse et sur une libre
discussion des persppctives? C' vrqi, majs, lq
une fois choisie, il fal1ait obéir, la qictature
de la vérité, pop.r ceux qui ne la voien,t
rement, n'est pas différente <le nue.
Quand on a défendu là preiilière, il fa!J.t accepter
la seconde. Et si le dUrcissement même de la dicta-
LES DILEMMÈS kŒSTLER
ture, si !li renonciation à la théorie étaieht imposés
par Iii siiuaiion inond.iaie? Rouha,chof capitulera.
Dès qu'il revietit à la dure règle irlarxiste qûi
ohligè à défHili un homme, rion ses intentions,
mais èé qu'il fdii; èt une conduite non par sori
sens s.:Uhjêètit; par son .sens dè
veau te tableau de sa vie est transformé. D'abord
parce qhe des periséés, des qui, prises u:he
à demeuraient daris dit
sübjectif; sé foriHierit l'àtiire et fbr!rlent sys-
tème. Les témoignages à charge sont bien loin d'
faux; R.oubachof remarque même qüe
èircorlstanbes, èertains dfaÏdjtt1e9 y soiit métiètileu•
senient rappcirtês: S'ii y a inetisonge, c'est justement
dans éetie exactitude et en ceci qi.i'tine phrase (Ju
une idée de l'instant sont ioujoùrs
sur le ptipier. Mais est-ce triême mensonge?
Ori est en droit d'imputer à Roühachof rion seu-
lemeht quelques rêflexioris qüëi_ques
parolés d'huriUrur; hiâis eiibore cé qu'el1es sont dêvè·
nues dans l'esprit des jeunes gèhs qtii l'écoûtaierit,
et qui, inoins qitP. lui, plüs que lui-même
fidèles à Sà jeùri.esse; bnt cortdùit ses pensées jùs-
qû'à leut coriséqüerice. pratique et com-
plot; Après tout, se dit. RouHachof, regarda.nt ce
garçon .devant lüi qui est-il la
vérité de ce que je pensais. Roubachof n'a jilmàis
recommandé le têtrorisfué, et,, quand il patlàit
d'tiser de contre ia direction du parti, il
rie s'àgissait qtie de violerice poiiiiqtîe. Mais vio·
ience politiqUe signifie arrestation, et qtie se passe-·
t-il quand celui qù'ott vient arrêter sé. dMerid?
:Roi.tbachof n'a jamiHs êtê ait servibe d;üii pays
viiiRqû'ii -\régutHiieiit ·14
10 IIUl\IANlSl\lE ET TERREUR
renverser la direction du parti, il lui fallait au moins
prévoir la réaction des pays voisins et peut-être
même la désarmer d'avance. De là cette brève
conversation avec un diplomate étranger où aucun
marché n'a été conclu, où tout est resté au condi-
tionnel et sur le ton du badinage, mais où le prix
d'une neutralité bienveillante s'est trouvé indiqué.
Bien entendu, pour Roubachof, il ne s'agissait que
de sacrifier éventuellement une province p o ~ r sauver
l'avenir de la Révolution, mais, pour le diplomate
étranger, il s'agissait d'affaiblir et de démembrer
le pays de la Révolution. Qui peut dire lequel des
deux calculs eût été juste finalement, et si, en der-
nière analyse et devant i'histoire, Roubachof eût
été le sauveur ou le fossoyeur de la Révolution?
D'ailleurs, puisque l'histoirA est polarisée, puisque
la dynamique des classes mterprète chaque événe-
ment en faveur de l'une ou l'autre des forces en
présence, il n'y a pas 'de place pour des actions
neutres ou indifférentes, le silence même joue son
rôle et les transitions sont insensibles de l'intention
à l'acte, du moi à autrui, de l'opposition à la trahi-
son. Enfin, une fois arrêté, l'opposant Roubachof
deçient en vérité un traître. Du fait même qu'elle
est battue, l'opposition s'avère incapable d'établir
une nouvelle direction révolutionnaire. Elle n'a
été historiquement qu'une tentative contre la seule
direction révolutionnaire possible, et à ce titre elle
devient contre-révolution et trahison. Le résultat
de l'entreprise reflue sur son début et en donne
le sens. Si, à· cette pensée tout objective, Roubachof
voulait opposer ses intentions, il invoquerait en
sa faveur une philosophie qu'il a toujours niée.
Comment récuserait-il le jugement de la nouvelle
LES DILEMMES DE KŒSTLER 11
génération qu'il a contribué à former et qui pra-
tique sans réserve la pensée objective? Après tout,
par la bouche de Gletkin, c'est Roubachof qui juge
Rq_ubachof. Voilà pourquoi finalement il signera .
les aveux « mensongers » que Gletkin a préparés.
Il plaidait d'abord coupable d'avoir tenu une
attitude objectiYement contre-révolutionnaire.
C'était sous-entendre que ses intentions demeu-
raient révolutionnaires. l'lissait Gletkin «mettre
les points sur les i » pt . .,. .... en complot cÔntre
. le parti et le régime ce qui n'avait été qu'une auto-
critique du parti et du· régime, du moins refu-
sait-il de s'avouer espion et saboteur. Mais cette
dernière barrière est enlevée. L'honneur révolu-
tionnaire lui-même n'est qu'une variété de la
dignité bourgeoise. Roubachof est d'une généra-
tion qui a cru pouvoir réserver la violence aux enne-
mis du prolétariat, traiter avec humanité les pro-
létaires et· leurs représentants, sauver l'honneur
personnel dans le dévouement à la Révolution.
C'est que lui et ses camarades étaient des intellec-
tuels nés dans le loisir et formés à la culture pré-
révolutionnaire. Ils avaient huit ou neuf ans quand
on lenr avait donné leur première montre. Ils ne
s'apercevaient pas que leurs valeurs valaient dans
un certain état· de gratuité et d'aisance, qu'elles
perdent tout sens hors de. cette supposition. Ils
n'avaient pas l'expérience du nécessaire. et de l'ur-
gent. Gletkin, lui, avait seize ans quand il a appris
que l'heure se divise en soixante minutes. Il est
. né parmi les paysans qui maintenant travaillent
dans les usines. Il sait qu'on ne peut laisser
libres· si l'on veut qu'ils travaillent et qu'un sys•
tème de droit demeure purement nominal tant
12
HUMANISME ET TERREUR
qu'bri a pas établi les hases De
Houbàchof à Gletkiri; Îa diffétênce est celle d'urie
génération politiijtie qui par chance avait partagé
les privilèges culturels de la bourgeoisie à urie géné-
ration qui est èliargée d'étehdrê ia culture à· tous
et d'abord d'eh construire lè foiii:lemeiit écono-
mique. La distinction de rohjectif et du subjectif,
fainilière à Rotibachof, est ignorée cie
l'dais Gletkin, c'est l'huniartiiê cdnscierite de ses
attaches triatérielles, b'est la réalité de que Rou-
bachof a toujours dii. Sabotage obÎectif, trahison
objectif.Je, - ttiütes réserves faites. sur les intentions,
- c'est encore le langage de l'anCienne culture où
celui de la ctilture de demain. A l'heure qu'il esi,
l'homme intérieur h'est plus ou rt'est pas èricorê,
on peut donc stippriiher ceüe J'P.sÜiciion qui serait
menteuse. Il faut capituler.
Mais Roubachof n'eii à. pas ertnoJ:.è firii avec iiii·
même. Parler devniit le tril>una1, s'àccuser, se
déshotioi-er, c'étliit encore vivrê dans fhistoire.
Reste Î'épretive dês atH·niêts joiirs de prison. Ii
s'est mis en règle àvec l'histoire, il a conch.t sa vie
publique cornille il· l'avait ii à sauvé
son passé .. Mais, pour quelque temps, il sürvit à
cette vie déjà dose. A inoins de perdre êoiisciencë
de lui·inêmè, à mbins i:le devenii· Gietkirt, cùmineht
pourrait-il se croire lui-même ti-attre et sabotê4r? il
n'est pas lui-mêhiê rhistoiré tinivêrseJJe, il est
Roubachbt IJ a pu tine fois de pius se fondre eiielle
et pri.mdre pour les àrittes l'aspect d'uri tràîti'e, il ne
saurait le fai:rê à ses propres bu seul fait qu'il
respire encore, il juge inévitabletneht et s:t propre
capitulation, puisqu'il erl est l'tiuteur, .êt ie système
qüi l'exige; Corl:Hrlërit l préèêiii Ill ;ylê?
LES DILEMMES :pE KŒSTLER 13
Lui et ses camarades sont partis, qu'ils le sachent
ou non, de l'affirmation d'une valeur : lâ valeur
des hommes. on. ne devient pas révolutionnaire
par science; mais par indignàtiori. La science vient
ensuite remplir et préciser cette protestation vide.
Elie a appris à Roubàchof ei à ses camarades que
la libération des hotilmes supposait une économie
socialiste, ils se sont donc mis au trava.iJ. Mais
il s'est trouvé que, pour édifier cette économie
dans les conditions particulières au pays de la
Révolution, il falla.it faire souffrir les ·hommes
plus que l'ancien réghne ne les faisait soùffrir'
èt que, pour libét-er les hommes de l'avenir, il
falla.H opprimer les hoinmes d'à présent. L'œuvre
eiüreprisè avait. ses exigences, si impérieuses que
les perspectivès étaient : << Son travail avait
duré quarariie ans et dès le corrimencem{mt il avait
oublié la qui l'avait poussé à eiitrepreiidre
cette tâche
1
• » ta. · rio:risciertce de soi et d'autrui,
qui ariimaH: l'etitf.eprise aû départ, s'était enlisée
dans l'immense chàtrlp des înéditations qui sépa-
raient l'liutriai:i.Hé imhlédiate de sa réalisation
future. Ayant tout ce qu'il avait à faire, rieti
d'étonnant si Roubachof est prêt pour un retour
sur soi, s'il se Hvre à cétie autre et e:Xtrâordinairè
expérience . encore inconnue de lui, et qui consiste
à sc saisir de l'intérieur commë coriscierièe, comme
tin être sans lien et sans date, une lumière doni
dépendent tdute manifestation et toute chose coilce·
vables, èt devarit laquelle les événements, les doti·
letits et les joies sont indifférents,- enfiri comme par;;
iicipati&ri d'un infini. C'est. dP.varii cet irtflni qu'a
1. P. 282•
14 HUl\:IANÏSl\IE ET TERREUR
présent il se sent comptable et coupable. Le chemin
que Hegel avait tracé, dans la Phénoménologie,
de la mort ou de la conscience à l'Histoire, il le
suit en sens i ~ v e r s e , maintenant que l'histoiré est
pour lui finie. Pour rester fidèle au sentiment immé-
diat d'humanité, peut-être aurait-il fallu renoncer
à construire un Etat nouveau? Peut-être valait-il
mieux agir en homme moral et témoigner chaque
jour pour l'humanité intérieure? « Peut-être qu'il
ne convenait pas à l'homme de suivre chacune
de ses pensées jusqu'à ses conclusions logiques 1, »
« Peut-être qu'il ne convenait pas à l'humanité de
naviguer sans lest. =. .. !'eut-être que la raison livrée
à eUe-même était une boussole faussée, conduisant
par de tortueux méandres, si bien que le but finis-
-:;ait par disparaître dans la brume
2
• » Enfermé dans
l'évidence intérieure, dégagé du monde, il ne peut
plus trouver aucun sens à sa conduite durant ie
procès, ni à sa mort. Est-ce maintenant qu'il voit
plus clàir, ou bien était-ce devant le tribunal?
« Il était un homme qui a perdu son ombre, libre
de toute entrave ... »On peut se demander quel sens
il y a à réfléchir sur l'histoire quand on n'a plus
d'ombre historique, à réfléchir sur la vie quand
on en est exclu. Est-ce dans la vie ou devant la
mort qu'on comprend le mieux la vie? Remis en
liberté à l'instant et réintégré dans le Parti, com-
ment conduirait-il sa v i e ~ puisque, tant qu'il en a
disposé, et dernièrement encore devant le tribunal,
il a refusé de prêter sa voix à l'homme intérieur?·
Les méditations finales de Roubachof nous don·
nent-elles une formule de vie différente de celle
1. P. 285.
2. P. 287.
LES DILE!\11\-IES DE KŒSTLER 15
qu'il a suivie de son vivant? N'expriment-elles pas
plutôt la protestation irréductible de la subjec-
tivité cont.re une aventure avec laquelle elle , ne
.:murait se réconcilier, mais où elle· s'est engagée
pour des raisons to.ujours valables? Même à ses
dernières heures, Roubachof ne désavoue pas la
Révolution : « Peut-être la Révolution était-elle
venue avant terme, avorton aux membres mons-
trueusement difformes. Peut-être tout tenait-il à
quelque grave erreur chronologique
1
• » Et peut-être,
sur les bases matérielles. enfin établies, une société
serait-elle possible pl••R tard où les moyens soient
homogènes aux fins et ou l'individu, a ~ lieu d'être
annulé par l'intérêt collectif, rejoigne les autres
'111dividus et constitue avec eux un infini terrestre
2

Même dans les dernières pages du livre, ce n'est donc
pas exactement une conclusion que Kœstler app.orte.
Sa conclus.io11 personnelle, nous la trouverons
ailleurs. Le Zéro et l' 1 nfini se borne à décrire une
situation dialectique dont Roubachof ne s'affran-
chit pas même par le coup de force du « sentiment
océanique ». Elle consiste en ceci que l'homme ne
peut obtenir dans l'extérieur la réalisation de ce
qu'il se sent être intérieurement, ni s'abstenir de
l'y chercher. Ou encore que l'humanisme, lorsqu'il
veut s'accomplir, en toute rigueur, se transforme en
son contraire, c'est-à-dire en violence.
On est tenté de répondre à Kœstler que le
marxisme a justement dépassé les alternatives où
Roubachof se perd. Et en effet il y a bien peu de
marxisme dans le Zéro et l'Infini, qu'il s'agisse des
formules de Roubachof, de celles de Gletkin ou des
1. P. 286.
2. P. 288.
16 HUMANISME ET TERREUR
jugeri:iertts de i<œstler qûand ils trarisparaisserit.
La sblidarité de l'individu et de l'histoire, què Rou-
hachof et ses dans la iutte
révolutionnaire, ils la traduisent dans une philo-
sophie mécaniste qui la défigure et qui est à
l'origine des alternatives auxquelles
Roubàchof abouiii.. L'homme est pour eux le
simple miroir de ce qui l'elltoute, lè grand homme
celui dont la pensée reflète le plus exactement les
conditions objectives de l'action, l'histoire, au
inoins eri principe, une science rigoureuse. « Plus
tard peut-être ... on l'enseignerait au moyen de
tables de statistiques auxqueiles s'ajoùtetaient
(des) coupes .. Le professeur dessi-
llerait, au tableau une formule algébrique. représen·
tant les conditions de vie des masses d'un
donné à urie époque dorinée : « Citoyens, voici 1es
facteurs objectifs qùi ollt conditionné ce processus
historique. » Et, montrant de sa règle ùn paysage
brûmeùx et grisâtre la et le troisième
lobe du cerveà.ù d.u N° 1 : « et maintenant voici
i'image subjective de ces .... »
1
• En morale
conüne en :Roiihachof ei ses camarf!.des
orit crù qu'il fallait choisir eritre l'intérieur et l'ex-
- térieùr : ou la conscience est tout, ou elle n'est
rien. Et ils ont choisi qu,' elle ne fût rien. <t Il n'y a
que deux conceptions de la morale humaine, · et
elles sont à des pôles opposés. L'une d'elles est
chrétièime et humanitaire, elle déclare l'individu
sacré et affirme que ies règles de l'arithmétique ne
doivent pàs s'appliqtier aux ullités humaines, -
qui, daris notre équation représentent soit zéro,
LES DIJ.,EM}lES DE KŒSTLER 17
sqit l'infini. L'autre part du
fondamental qu'une fi.n justifie tous les
moyens, et non seulemeqt permet 'mais !'neige qqe
l'individu soit ep toute façon et sacrifié
à la cqptmunauté, - laquelle peut de lui
soit comme d'un cobaye qui sert à llne expérience,
soit CO!firne de l'aglleau que l'on qtfre en
fiee
1
• » Beaucoup plus que par Marx,
par une sqrte df3 que
Roubachof et ses camarades se laissent ICI
VP.omme· un ingénieur qui,
poqr atteindrè résp.ltat, em,pl()ie les' illstruments
utiles. La logique qu'il Sf!.Ît, ce n'est p;1s logique
de l'histqire que Marx avait et
qui s'expriwe par les nécessités
objeptives et pq,r le mouPement spo!ttan-é des masses,
- c'est la logique du technicien qui n'a
q'!l'à inertes et les manie à son
gré. Le résultat à atteinqre étaqt le pouvoir du
représenté par le lès hommes
soflt les instruments du parti. « :l..a direction du
parti fait erreur >> disait à ftop.bacP,of un militant
a.llemànd après l'échec de la rév9lutim1 allemande.
« Toi et moi, répond nous
no'!ls tromper, mais pas le parti
2
• >>La réponse serait
marxiste si elle vqp.lait cl-ire q}le les rêsolutions prises
après discussion sq11t
0
l:tlig;atoires, parce qu'elles
l'état etfectif la dans le
monde et la manière dont cette situation 'est
• ' . . . • j . ' ' : • . • >
par les massps, ·_. - et qu'elles sont ainsi, dans llne
ppi1ospp4ie marxiste de l'histoire, la ins-
tance· conceva:Qle p<mr l'individu. Mais la réponse
1. P. 177.
2. p.. 55.
18 Il Ul\IANISl\IE. ET TERREUR
de Roubachof n'est pa::, ruarxiste si elle prête au
parti l'infaillibilité divine; puisque le parti délibère,
c'est qu'il n'y a pas ici de preuve géométrique et
que la ligne n'est pas évidente. Puisqu'il y a des
tournants, c'est qu'à certains moments la ligne
adoptée doit être reconsidérée, et que, prolongée
dans la même direction, elle deviendrait une
erreur.
Dans la pensée de Roùbachof et dans le commu-
nisme à la Kœstler, l'histoire cesse d'être ce qu'elle
était pour Marx : la réalisation visible des valeurs
humaines par un processus qui comporte des détours
dialectiques, mais qui du moins ne saurait tourner
le dos à ses fins. Elle n'est plus l'atmosphère vitale
de l'homme, la réponse à ses vœux, le lieu de la
fraternité révolutionnaire. Elle devient une force
extérieure dont le sens est ignoré de l'individu,
la pure puissance du fait. « Tout ce qui est rée?
est rationnel», la fameuse formule hégélienne, qui
n'empêchait pas Marx de réserver le rôle de la
conscience dans l'achèvement du processus révo-
lutionnairé et qui pour un marxiste est une invita-
tion à comprendre le cours des choses et à le modi-
fier en le comprenant, Roubachof l'interprète
comme une justification pêle-mêle de tout ce qui
est, au nom d'une histoire qui sait mieux que nous
OÙ elle va. Au lieu que le (( réel )) compris devienne
transparent pour la raison, le rationnel s'efface
devant l'opacité du réel et le jugement cède ta place
à l'adoration d'un dieu inconnu. « L'Histoire ne
connaît ni. scrupules, ni hésitations. l n e ~ ; t e et
infaillible, elle coule vers son but. A chaque courbe
de son cours, elle dépose la boue qu'elle charrie et
les cadavres des noyés. L'Histoire connàît son che-
J,ES DILEMMES DE KŒSTLER 19
min. Elle ne commet }Jas d'erreurs
1
. » .Marx, lui,
écrivait : « Ce n'est pas l'histoire qui utilise l'homme
pour _réaliser ses fins, - comme si elle était une
personne indépendante, - elle n'est rien que l'ac-
tivité de l'homme poursuivant ses fins. !>
Évidemment, Rouhachof sait hien que, de cette
Histoire toute déterminée, personne ne connaît
jamais que des fragments, dans cette histoire-objet
il y a pour chacun de nous des lacunes, chacun de
nous n'en possède qu'une «image subjective » qu'il
n'est pas en mesure de confronter avec l'Histoire
- en soi, toujours supposée par delà l'humanité .
.Mais de ce fait qu'une histoire en soi est pour nous-
comme rien, Kœstler ne conclut pas qu'il faut
abandonner le _mythe réaliste. Il le projette seu-
lement dans l'avenir, et, en attendant l'heureux jour
où nous connaîtrons de science certaine la totalité
de l'histoire, il nous abandonne à nos divergences
et à nos conflits. C'est dans un avenir très lointain
que la science sera en mesure d'éliminer les élé·
ments subjectifs de nos appréciations et de cons-
truire une représentation tout objective de nos
rapports avec l'histoire. « Tant qu'on n'en (sera)
pas là, la politique ne (sera) jamais qu'un dilettan-
tisme sanglant, que pure superstition et magie
noire
2
• »Ce sera un pari. «Entre temps, il faut hien
agir à crédit et vendre son âme-au diable dans l'es-
poir d'obtenir- l'absolution de l'histoire
3
• » Le
marxisme avait vu qu'inévitablement notre con-
naissance de l'histoire est partiale, chaque cou-
science étant elle-même historiquement située,
1. P. 55.
2. P. 29.
3. P. 113.
20 HUMANISME ET TERREUR
rpais, au }ieu d' Cvn.:Jiure
més dans la subjectiyité et à lti <lès
qt1e noq.s voulons agir au dehors, il trquvait, par
delà la scien.tifique et son de
véri.té imperson:qelle
1
un po"!lvèau ppu,r
la vérité historique dans la logique de
:qotre existence, la du
taire par le prolétaire et dans croissance
tive de la révolution. Il sur cette profp:qde
idée que vues toutes relatives
soient, sont l'absolu JI1ême .. qu'il p'y a rien
et aucun destin. Par praxis totale,
sinon par ponnaissa:pce, touchons J' ab
4
solu, ou plutôt la praxis interhum.aine
B.oq.bachpf n'a aucune idée de . cette sagesse
marxiste qui règle la spp la
et éclaire }fi praxis par la connaissance, le
·par la 4isciJssiop. théorique et souplet
les vues théoriques à l'assentiment du
organisé. Il ne pas cet des
graitds poqup.es de 1917 · q"!li l'histoire
à mesqre qu'elle se et en prolonge les ip.djca-
tions par des décisions qui flemeurent à égale ·dis-
tance de la folie et l'am-or fati. A la
direction du parti, H ·n'opppse ljgp.e,
une autre de l'Jlistojre, wajs
ment le souvenir d' ArJqva, Q.e Oll dl!-
petit Lœwy,- des des des états
de conscience qu.i p.' entament pas sa foi
tale en une sagesse du fait. Or cette foi ren<l inutile
toute opinion et qêsarme par
Il ne pense pas l'histoire, il en attend le jugement
dam la crainte et le tremblement. « que
répandait autour de lui le N° 1 provenait avànt
LES DILEMMES DE KŒSTLER 21
tout de ce qu'il avait peut-être raison
1
••• »· « Et
après tout, si le NQ 1 avàit raison? S'il était en train
de jeter ici, dans la crasse, le sang et le mensonge,
les grandioses fondations de ravenir? VHistoire
n'avait-elle pas toujours été un maçon inhumain
et sans scrupules, faisant son mortier d'un mélange
de mensonge, de sang et de boue
2
? >> <( Qui est Gelui
qui aura raison en fin de compte? Cela ne se saura
que plus tard
3
• >> « Il n'y avait aucune certitude;
seulement l'appel à cet oracle moqueur qu'ils dénom-.
maient l'Histoire et qui ne rendait sa sentenée que
lorsque les mâchoires de rappelant étaient depuis
longtemps retombées· en poussière'· » Cette délec-
tation de· la mort, cette passion d'obéir, comme
toutes les formes du masochisme, est éphémère et
ambiguë. Elle· alternera· donc avec la passion de
c.:<Jmmander ou avec les sentiments sam:!
et Roubachof toujours prêt à passer
d'une attitude à r autre, toujours sur le point de
trahir. La première violence, fondement de toutes
les autres, o'est celle. qu'exerce l'Histoire en soi,
la Volonté incompréhensible devant laquelle toutes
les- vues individuelles s'équivalent comme des
hypothèses également fragile!. S'il avait une
fois critiqué l'idée d'·unE) histoire tout objective
et déterminée, et reconnu comme· la seule histoire
dont flOUS· puissions parler celle dont nous cons-
truisons l'image et l'avenir par des interprétations
méthodiques· at créatrices à la fois, Roubachof·
aurait pu garder à ses opinions ou à celles du No· 1
1. P. 24.
2. P". 145.
3. P;
4. P. 24.
22 HUMANISME ET TERREUR
leur pleine valeur de conjectures probables et sortir
du lab:vrinthe de la trahison et des reniements.
Loin de lester l'individu d'un contrepoids objectif,
le mythe scientiste discrédite son effort de pensée
au nom d'une Histoire en soi insaisissable et ne lui
laisse d'autre ressource que d'osciller entre la révolte
et la passivité.
Un épisode du livre ent•t wus montre à quel point
Kœstler est étranger au m.1r:xisme. C'est au moment
où Roubachof, rentré dans sa cellule, motive sa
capitulation par des thèses sur la « loi de maturité
relative l>. Dans un document adressé au Comité
Central, il démontrfl que, chaque progrès technique
rendant opaque pour les masses le fonctionnement
de l'économie, la discussion et la démocratie,. pos•
sibles à un niveau inférieur du développement,
cessent ·pour longtemps de l'être dans une économie
transformée et ne le redeviendront que beaucoup
. plus tard, quand les masses auront assimilé les
changements intervenus et rejoint en conscience
l'état objectif de la L'opposition qui,
en période de maturité relative, avait pour fonc·
tion légitime de discuter et de faire appel aux masses,
doit, en période d'immaturité relative, se rallier
purement et simplement. On voit bien ce que
Kœstler pense d'un raisonnement de cette sorte.
Il cite parallèlement Machiavel enseignant que les
mots servent à déguiser les faits, à excuser le dégui·
sement s'il est découvert, et la célèbre parole de
l'Évangile selon laquelle le chrétien doit dire oui
ou non, tout ce qu'on ajoute venant du démon
C'est sous-entendre que Roubachof ment par sys·
:tème et s'invente après coup de bonnes raisons.
C'est avouer aussi que l'o:a n'e:atend pas les pro·
LES DILEl\I'MES DE KŒSTLER 23
blèmes marxistes. Le ntu.rxisté a reconnu la mys-
tification de la vie intérieure, il vit dans le monde
et dans l'histoire. La décision selon lui n'est pas
affaire privée, elle n'est pas l'affirmation immédiate
des valeurs que nous préférons, elle consiste pour
nous à faire le point de notre situation dans le
monde, à nous replacer dans le cours des choses,
à hien comprendre et à hien exprimer ce mouvement
de l'histoire hors duqu.ei les valeurs restent ver-
hales et par lequel seulement elles ont chance de
se réaliser. Entre l'aventurier qui décore ses pali-
nodies de prétextes théoriques et le marxiste qui
motive son ralliement par une thèse générale, il
y a cette différence que le premier se met au centre
du monde et que le second ne veut pas exister hors
de la vérité interhumaine. Rouhachof rentré dans
sa cellule fait sans bassesse la théorie de sa capi·
tulation parce que sa capitulation est elle-même
motivée par la situation générale du pays. de la
Révolution telle qu'il l'a perçue de nouveau dans
sa conversation avec Ivanov. Ce qu'on pourrait
seulement lui objecter, c'est que même cette vue
« objective » de la situation historique est encore
acceptée par lui, que l'individu ne peut pas se
supprimer de la décision, que, même quand il croit
répondre à ce que l'histoire attend de lui, c'est
lui-même encore qui interprète cette attente, de
sorte qu'il ne peut se décharger sur elle de sa res-
ponsabilité, qu'il y a toujours dans sa vue de la
situatign un risque d'erreur et une chance de par-
tialité: et que la question demeure toujours de
savoir s'il n'a pas construit ses thèses pour faire
sa paix avec le Parti et parce qu'il est dur d'être
seul. Si Kœstler se bornait à dire qu'une conduite
24 HUMANISME ET TEHREUR
fondée, non sur les impératifs abstraits de la mora-
lité subjective, mais sur les e:xtgences de la situation
objective, implique to1ljours un risque d'illusion
et de lâcheté, sa remarque serait valable. Mais il
ne pourrait en tirer aucune condamnation du
marxisme, aucune réhabilitation: de la « belle
âme » et du moralisme. Il ne lui resterait qu'i;t cons-
tater : c'est ainsi, la vie humaine est ainsi faite,
le marxisme exprime ces difficultés et ne les crée
pas, c'est dans ce :risque et cette confusion que.nous
avons à travailler et à faire paraître, malgré tout,
une vérité. Opposer à Roubachof le « oui » et le
<< non » absolus du chrétien ou le « en aucun cas »
du kantien, c'est prouver que l'on recule
devant le problème et q1le l'on se replie sur les
positions de la bonne ·conscience et de la morale
pharisiennl'l· Il faut d'abord reconnaître camme
moral le sQuci communiste du rôle objectif, la
volonté de se voir du dehors et dans l'histoire. On
n'a le droit de montrer les risques de la «moralité
objective » que si l'on montre ceux de la «moralité
subjective » et ostentatoire. Dans ce cas comme dans
beaucoup d'autres, Kœstler pose la question en
terrnes prêmarxistes. Le marxisme n'est ni la
négation de la subjectivité et de l'activité humaine,
1li le matérialisme sci!'lntiste d'où. RoubachQf est
parti, - il est bien plutôt une théorie de la sub.,.
jectivité concrète et de l'activité concrète, c'est·
à-dire engagées dans la situation historique. Roll·
bachof croit découvrir une contradiction mortelle,
aq de la pensée communiste, fatalité
et révolqtion. « · L'individu, - dit-il, - rouage
d'une horloge remontée pour l'éternité et que rien
ne pn1vait arrêter ou influencer, était placé sous
LES DltEMl\iES l>E KŒSTLER 25
lë signe de là fàtàlité économique, et le Parti
exigeait que le rouage se révolte èOntre l'horloge
et en change le mouvement
1
• >> Mais qui dit que l'his·
toire est une horloge et l'individu un roüage? Ce
n'est Marx, c*est Kœstler. On s'étonne dé ne
trouver chez lui aucune trace de cette idée, pour-
tant banale; que l'histoire, par le fait même de sa
durée, ébauêhe là transformation de ses proprès
strùèturés, retourné èontre elle-même, change
elle-même son mouvement, et cela, en dèr:nièi'è alià•
lyse, parèè que-les hommes entrent eh collision avec
les- structUrés qui les âliènent, parce que le sûjet
éèonom.ique est uh sujet humain. B:ref Kœstler
n'à jamais beaucoup réfléchi sqr la simple idée d'une
·· histoire dialeétique.
Cepèndâht le faît què Kœstler est médiocre
œ ne nous débarrasse pas de sè-s problème8 et
lés po8t au conttaîrê d'ûnê manière plus aiguë.
Quoi qu'il en soit du màrxismè théorique, lé coïn·
muniste Kœstler dans l'Histoire un dieu
insondable, ignorâit l'individu, et ne soupçonnait
pas ftlêmê èet échânge du subjectif et de l'objectif
qùi est le secret des grands marxistes. Or lê càs de
Kœstler nt est pas unique et les déviations sei en ..
tistês et objectivistes sont fréquentes. Même si,
dans le marxisme de Marx, l'alternative du subjec-
tif et de l'objectif est dépassée, la question est de
savoir si elle l'est dans le communisme effectif,
c'est-à-dire dans celui de la plupart des commu-
nistes, s'ils songent à la subjectivité ou
si, comme Kœstler autrefois, ils ne préfèrent pas la
nier théoriquement et pratiquement. Les erreurs
1. Pp. 28lt-285.
26 IIUl\IANISME ET TERREUR
mêmes de Kœstler dans sa formulation des pro-
blèmes nous conduisent aux questions suivantes :
Y a-t-il en fait une alternative de l'efficace et de l'hu-
main, de l'action historique et de la moralité?
Est-il vrai que nous ayons à choisir d'être Com-
missaire,- c'est-à-dire d'agir pour les hommes du
dehors et en les traitant comme des instruments, -
ou d'être Yogi,_- c'est-à-dire d'inviter les hommes
à une réforme tout intérieure? Est-ll vrai qu'un
pouvoir révolutionnaire nie l'individu, ses . juge-
ments, ses intentions, son honneur et même son
honneur révolutionnaire? Est-il vrai qu'en face de
lui et dans un monde polarisé par la lutte des classes
deux attitudes seulement soient possibles : docilité
absolue ou trahison? Est-il vrai enfin, selon le mot
fameux de Napoléon, que la politique soit la
moderne tragédie où s'affrontent la vérité de l'in-
dividu et les exigences de la généralité, comme,
dans la tragédie antique, la volonté du héros et le
destin fixé par les dieux? Claude Morgan écrivait
du Zéro et l'Infini que c'était un livre proSJoca-
teur, voulant dire que Kœstler noircissait l'action
révolutionnaire pour mieux la discréditer et inven-
tait à plaisir des dilemmes déchirants. Roubachof
est-il donc un personnage fictif et ses problèmes
sont-ils imaginaires?
CHAPITRE II
L' AMBIGUITÉ DE L'HISTOTR'2 SELON BOUKHARINE
La ne se poserait pas si les Procès de
Moscou a.vaient établi les charges de sabotage et
d'espionnage comme on établit un fait au labora·
si une série de témoignages concordants,
de confrontations et de· documents avaient permis
de suivre mois par mois la· conduite des accusés et
fait apparaître· le complot comme on reconstitue
un crime devant la Cour d'Assises. Quoi qu'il en
soit de l'instruction préparatoire, demeurée secrète,
ce n'est pas en onze jours de débats
1
que le tribu-
nal soviétique pouvait achever ce travail à l'égard
de vingt et un accusés. Il s'est rarement engagé
sur ce terrain, et quand il l'a fait, comme par exemple
lors du procès Zinoviev à propos de l'épisode de
Copenhague, la tentative n'a pas été heureuse. Une
seule fois, au procès Boukharine, les débats et les
confrontations ont pris leur tournure classique,
niais c'est qu'il s'agissait du coup de force projeté
1. Nous parlerons surtout du procès Boukharine, qui a eu
lieu du 2 au 13 mars 1938. On sait que Rouhachof a des traits
physiques de Zinoviev et des traits moraux de Boukharine.
28
HUMANISME ET TERREUR
contre la direction révolutionnaire en 1918, et que,
Vichynski prit soin de le dire, ces délits vieux de
vingt ans étaient couverts par la prescription. En
ce qui concerne les faits plus récents et l'opposition
clandestine, ceux qui pouvaient en témoigner se
trouvaient par là -même impliqués dans le procès :
les seuls témoins compétents étaient des accusés
1
,
ct il en résulte que leurs dépositions ne nous four-
nissent jamais des renseignements à l'état brut.
On y devine des amitiés et des inimitiés, la lutte
1
des tendances pendant vingt a n ~ de politique révo-
lutionnaire, q\lelquefois la peur de la mort et la
servilité. Dans les meilleurs cas, ce sont des actes
politiques, des prises de poûtion à l'égard de la
direction stalinienne. Dans un procès de ce genre,
tout document faisant par principe défaut, on
reste dans les choses dites, à aucun moment on n'a
le sentiment de toucher, à travers elles, le fait
même. Quelques anecdotes ont l'air de la vérité,
mais elles ne nous font connaître que l'état d'esprit
des accusés. Les liaisons avec des états·majors
étrangers, la constitution d'un véritable bloc
oppositionnel, le· délit lui-même restent inévita·
bJement de l'ordre des << on-dit ». La culpabilité
n'est pas ici le lien évident d'un geste défini avec
des mobiles définis et des conséquences définies.
Ce n•est pas celle. du criminel dont on .sait _par le
témoignage du concierge qu'il est venu et seul venu
dans la maison du crime entre neuf heures et dix
heures, par le témoignage dP. l'armurier qu'il a
1.. Accusés dans le procès en cours ou réservés pour une
procédure spéciale, comme le disait Vichynski dans l'Acte.
d'Accusation. Compte Rtndu stéhographique dea Débats,
1\foscou, 1938, p. 87.
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRR SELON BOUKHARINE 29
acheté, la veille du crime, un revolver de même
èalibre que la balle meurtrière, par le témoignage
du médecin légiste enfin qu'il a été cause de mort.
La trame des causes, des intentions, des moyens
et des t1ffets de l'activité oppositionnelle n'est pas
reconstituée. Il n'y a que quelques faits dans une
brume de significations mouvantes. En écrivant
ceci, nous n'entendons pas polémiquer : nous nous
bornons à énoncer ce que pouvaient être les procès
de Moscou dans les conditions où ils étaient
gés, et à formuler cette impression d'une céré- '
monie de langage que laisse lé rendu- sté-
nographique des ·Débats.
Cette remarque conduit au centre de la question.
Car, s'il s'agissait d'une banale affaire de trahison
payée par l'étranger, elle n'aurait pas pu rester
si parfaitement clandestinè. Ceu:x: qui ont été en
rapports avec la ftésistanae savent qu'il. était beau-
coup plus dangereux de travailler avec des agents
mercenaires (comme le faisaient souvent les
vices anglais) que dans une organisation politique.
Si l'activité de l'opposition a laissé peu de traces,
c'est qu'il s'agissait d'une activité politique.· L'ac-
cusation ne peut s'appuyet que sur quelques faits
parce que les actes de l'opposition n'étaient pas ·
au sens propre des faits de trahison ou de sabo-
tage et ne tombaient sous le coup -des lois fonda·
mentales de l'État que moyennant une interpré-
tation. Les procès demeurent dans Je subjectif
et ne s'approchent jamais de ce qu'on appelle la
« vraie » justice, objective et intemporelle, parce
qu'ils portent sur des faits encore ouPerts vers l'ave·
nir, qui donc ne sont pas encore univoques et qui ne
prennent définitivement un caractère criminël qu'à
30 HUMANISME ET TERREUR
condition d'être vus dans la perspective d'avenir
des hommes au pt;Juvoir. En un mot, ce sont des
actes politiques, non des opérations de connais-
sance. Pour dire la même chose autrement, les
procès de Moscou sont de forme et de style révo·
lutionnaires. Car être révolutionnaire, c'est juger
cc qui est au nom de ce qui n'est pas encore, en le
prenant comme plus réel que le réel. L'acte révo·
lutionnaire se présente à la fois comme créateur
d'histoire et vrai à l'égard du sens total de -cette
histoire et il lui est essentiel d'admettre que nul
n'est censé ignorer cette vérité qu'il constate et fait
indivisiblement, comme les tribunaux bourgeois
postulent que nul n'est censé ignorer la loi établie.
La justice bourgeoise prend pour instance dernière
le passé, la justice révolutionnaire l'avenir. Elle
juge au nom de cette vérité que la Révolution est
en train de rendre vraie, ses débats font partie
de la praxis, qui peut bien être motivée, mais qui·
-dépasse tous ses motifs. C'est pourquoi elle ne s'oc-
cupe pas de savoir quels ont été l ~ s mobiles ou les
intentions, nobles ou ignobles, de l'accusé : il s'agit
seulement de savoir si en fait sa conduite, étalée
sur le plan de la praxis collective, ·est ou non révo-
lutionnaire. Le moindre fait reçoit alors une signi-
fication immense, le sutlpPCt vaut comme coupable,
et en même temps la condamnation, ne portant
que sur le rôle historique de l'accusé, ne concerne
pas son honneur personnel, d'ailleurs considéré
comme une abstraction, puisque, pour le révolu-
tionnaire, noUs sommes de part en part ce que nous
sommes pour autr_ui et dans nos rapports avec lui.
Les procès de Moscou ne créent pas une nouvelle
légalité, puisqu'ils appliquent aux accusés des lois
AMBIGUITÉ DE L'IIIiiTOIRE SELON BOUKHARINE 3f
préexistantes, ils sont cependant
en ceci qu'ils posent comme absolument valable la
stalinienne du développement sovié-
tique, comme absolument objective une vue de
l'avenir qui, même probable, est subjective,
puisque l'avenir n'est encore que pour nous, et
apprécient les actes de l'opposition dans ce con-
texte. En d'autres termes encore, une révolution
supposant chez ceux qui la font l'assurance de com-
prendre ce qu'ils vivent, les révolutionnaires. dom}-
nent leur .présent ·comme les historiens dominent le
passé. C'est bien le cas aux Procès de Moscou : le
procureur et les accusés parlent au nom de l'his-
toire universelle, pourtant inachevée, parce qu'ils
pensent la toucher dans l'absolu marxiste de l'ac-
tion indivisiblement subjective et objective. Les
procès de Moscou ne sont· compréhensibles qu'entre
révolutionnaires, c'est-à-dire entre hommes con-
vaincus de faire l' histoir.e et qui par suite voient déjà
le présent passé oet comme traîtres les hési-
tants.
Plus exactement : les procès de Moscou sont des
procès révolutionnaires présentés comme des pro-
cès ordinaires. Le procureur se donne très précisé-
ment pour tâche de démontrer que les accusés
sont des criminels de droit commun. Mais sur ce
plan, il n'y a pas même une ébauche de démons-
tration : pas un fait quant au sabotage, et, quant
aux conversations avec les états-majors étrangers,
quelques discussions de principe entre les oppo-
sants et •.. un article d'un journal japonais. Consi-
déré sous l'angle du droit commun, le procès de
Bouhkarine est à peine ébauché. Tout s'éclaire au
contraire si nous le prenons comme acte historique.
32 HUMANISME ET TERREUR
C'est ce que les communistes. français ont impli-
citement admis. Car ils n'ont guère insisté sur les
« preuves » du sabotage et de l'espionnage, et o' est
avant tout sur le terrain de l'histoire qu'ils ont
défendu les procès de Moscou. On arrive alors à ce
paradoxe apparent que, dans le pays de la Révolu•
tion, les actes de l'opposition sont présentés comme
crimes de droit commun, et qu'en France au con·
traire on les condamne avant à la manière
révolutionnaire, comme crimes contre l'histoire
1

Aragon écrivait en 1937 : <t Que se taisent donc les
scandaleux avocats de Trotsky et de ses complices!
Ou qu'ils sachent bien que, prétendre innocenter
ces hommes, c'est reprendre la thèàè hitlérienne
par tous ses points. S'ils doutent de ééci ou de
ils impliquent du même c·oup ( •.. ) que ce n'est pas
Hitler qui fit incendier le Reichstag, que lê Matif&
avait raison dans l'affaire Koutiépov et le Jour
dans l'affaire Navachine. Ils innocentent Hitler
et la Gestapo dans la rébellion espagnole, ils nient
l'intervention fasciste en Espagne ( ... ). Ils se font
aujourd'hui les défenseurs, croient-ils dans le meil-
leur cas, d'hommes qu'ils veulent encore considérer
comme des révolutionnaires; en fait, ils sont les
avocats d'Hitler et de la Gerstàpo
11
• »Si une attitude
critique à l'égard du tribunal soviétique est une
trahison du prolétariat, à vlus forte raison une atti-
1. C'est que, dans un pays où la Ré'\'olution a eu lieu,
a duré des années et n'est pas finie, on recourt aux lois éta-
blies plutôt qqe d'invoquer une fois encore les exigences de
l'avenir révolutionnaire. Au contraire là où il n'y a pas eu
de Révolution, les mobiles révolutionnaires sont dans toute
·leur nouveauté. Le Pays de la Révolution ne peut pas se
voir comme le voient les communistes des autres pays.
2. Commune 1937, pp. 804-805. ·
AMBIGUITÉ D2 SELON 33
tude· d'opposition à l'.uJ du gouvernement
soviétique. ne dit pas autre chose.
« ( ••. ) marcher contre. Staline, écrivaient deux
auteurs russes, cela voudrait dire marcher contre
la collectivisation, contre les plans quinquennaux,
contre le socialisme. Cela voudrait dire passer dans
le camp des ennemis du socialisme et de l'Union
Soviétique, dans le camp des fascistes
1
• » C'est pla-
cer la discussion stU' son vrai terrain. C'est aussi
reconnaltre que les procès de Moscou ne sont pas
le fait d'une iustice intemporelle, qu'ils sont une
phase de la lutte politique et qu'en eux s' exprir,ne
la violence de l'histoire. Car même si après· coup
cette appréciation du rôle historique de l'opposition
{laraît juste, parce que la· guerre a eu lieu, ·elle ne
pouvait en 1938 passer pour vérité indiscutable,
elle était alors une vue subjective et sujette à l'er-
reur, les condamnat-ions de Moscou n'étaient pas
encore le jugement même de l'Histoire et ils avaient
nécessairement l'aspect de l'arbitraire. C'est tou-
jours ainsi. Celui-là même à; qui les événements
« donneront raison », nous ne disons pas qu'il
aura raison par hasard, mais il ne possède pas
la science du futur, il n'en a qu'une perception
probable, et, s'il contraint les autres au nom de ce
qu'il voit, on parle à bon droit de violence. Tant
qu'il y aura des hommes, une société, une histoire
ouverte, de tels conflits seront possibles, notre
responsabilité historique ou objective ne sera que ·
notre responsabilité aux yeux des autres, nous pour ..
rop..s nous sentil' innocents dans le procès qu'ils
nous font, ils pourront nous condamner au mo·
1. l\L Ilinc cl S. 1\larchala, Commune 1937, p, 818.
34 HUMANiitl\1E ET TERREUR
ment même où nous n.., uvlls sentons pas d'autre
culpabilité que celle, -commune à tous les hommes
d
' . . , b 1 p .
- avoir JUge sans preuve;;; a so ues. msque nous
n'avons, quant à l'avenir, pas d'autre critérium que
Ja probabilité, la différence du plus au moins pro·
hable suffit pour fonder la décision politique, mais
non pas pour mettre d'un côté tout l'honneur, de
l'autre tout le déshonneur. Dans les Cahiers du
BolcheYisme, Cogniot ne parvenait à ramener les
actes de l'opposition sous la catégorie de la justice
pénale qu'en impliquant dans la définition du pénal
la· défense conséquente de la démocratie contre le
fascisme : « à l'heure actuelle, écrivait-il, dans les
conditions d'aujourd'hui, ce qui définit le mouve-
ment trotskyste, c'est un véritable caractère de
criminalité pénale méritant la réprobation de
n'importe quelle démocratie conséquente du monde,
c'est-à-gire de n'importe quelle démocratie résolUf
à lutter contre le fascisme ( ... ). Quiconque pro
tégeait les inculpés du procès_de Moscou s'est rendu
complice de toutes les attaques qui sont lancées
à l'heure actuelle par le fascisme contre la paix et
contre l'existence des travailleurs du monde entier
1
• »
C'est dire que, quand l'existence même des régimes
populaires est en question, le politique et le pénal
ne se distinguent plus, comme, dans une ville
assiégée, un larcin devient un crime. Alors l'erreur
politique vaut comme faute et l'opposition comme
trahison. · Cette vue remet en question, selon la
tradition de la pensée révolutionnaire, les distinc·
tions abstraites de la pensée libérale. En réalité,
il n'y a pas un ordre juridique et un ordre politique,
· 1. Commune 1938, pp. 63-64.
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 35
l'un et l'autre, ne sont jamais que deux expressions
du fonctionnement t ... Lnl de la société, et l'idéal
libéral de la justice juuc rôle dans le fonctionpe·
ment des sociétés conservatrices. Simplement on
ne s'en aperçoit pas d'ordinaire. La guerre et la
révolution, parce qu'elles sont des situations-limites
où la tolérance serait faiblesse, manifestent une
interférence du juridique et du politique qui est
constante. Comme jadis les conseils de guerre anti-
dreyfusards mettaient en suspens la question de la
culpabilité de Dreyfus et regardaient d'abord aux
conséquences, Bruhat
1
introduit sa justification des
sentences de Moscou en décrivant les manœuvres
des gouvernements bourgeois prêts à utiliser l'op-
position comme instrument. Le socialiste Sellier
·adjurait les hésitants d'écouter « d'où viennent les
clameurs et à· qui profitent les indignations
ficielles. Ils comprendront ensuite sans - ·
ajoutait-il, - où est le devoir
2
• » Comme G. Fried·
mann avait regretté que le Comité Central n'eüt
pas « évité à quelques-uns .au moins des opposi-
tionnels << la logique de la lutte » qui les a conduits
à cette déchéance », Politzer
3
répondait que, puisque
derrière l'opposition il y a le capitalisme et Hitler,
Friedmann regrette en fait que le Comité Central
n'ait pas fait de concessions à<< l'impérialisme nazi».
Aujourd'hui encore, Claude Morgan déplore que
le livre de Kœstler rouvre la question des Procès
de Moscou après que Stalingrad a démontré quel
danger eüt été une opposition en pleine guerre.
Claude Roy écrit; que, même si par impossible·
t. Cahiers du BolcMPÏBme no 3, mars 1938.
2. Ibid.
3. Ibid, numéros 5-6, mai-juin 1938, pp. 184-185.
36 .HUMANISME ET TERREUR
Roubachof n'avait été ni un traître, ni un saboteur,
c'êtait un dilettante et il était du: moins coupable
n'avoir pas compris qu'en fait son attitude ser-
'\'ait Hitler. Mais Roubachof est bien de cet avis.
G'est même pourquoi il capitule. En somme tout
le monde est d'accord : les actes politiques doivent
· jugés non selon le sens que leur donne
:l'agent moral, mais selon celui qu'ils prennent dans
le contexte historique et dans la phase dialectique
où ils se produisent. On ne voit d'ailleurs pas corn•
ment un communiste pourrait désavouer cette
méthode qui est essentielle à la pensée, marxiste.
Dans un monde en lutte, - et pour un marxiste
l'histoire est l'histoire de la lutte des classes, -·
il n'y a pas cette marge d'actions indifférentes que
la pensée classique ménage aux individus, chaque
trait porte et nous sommes responsables des consé-
quences de nos actions. Pierre Unik donne la for-
mule de la situation en citant Saint-Just : « Un
patriote est celui qui soutient la République en
masse; quiconque la comD.a.t en détail est un
traître
1
• »Ou cela ne veut rien dire, ou cela signifie
que, en période de tension révolutionnaire ou de
danger extérieur, il n'y a pas de frontière précise
entre divergences politiques et trahison objective,
l'humanisme est en suspens, le gouvernement ést
Terreur.
C'est ici qu'on s'indigne et qu'on erie à la bar-
barie. En réalité, ce qui est grave et menace la civi•
lisation, ce n'est pas de tuer un homme pour ses
idées (on l'a· souvent fait en temps de guerre), c'est
de le faire sans se l'avouer et sans le dire, de mettre
1. Commune 1938, ibid.
AMBIGUITÈ DE L'HISTOIRE SEL'ON tJ'OfüKHARINE 37
sur la j'\illtrce révolutionnaire 'le masqne d'tl code
p'énal. Car, en cachant la violence, ·on :s'y accautu.-ine,
on 'la rend institutionnelle. Par contre, si on lui
donne ·son nom et si, comme :les
l'unt to'l'ljours fait, on l'exerce sans plaisir, :il
une ·chance -de l'expulser de !'.histoire. On ne l'ex-
pulsera pas davantage s'enfel'mant dans ·lé
rêve juridique ·du libéralisme. Le libéralisme le
'rationalisme ·décadents US'en't aft!ljau!l'd'hui d.,une
methode ·critique étonnante qui à trerndre
les doctrip.es de la situa·tion • f.ait
qu'elles enregistrent au départ : l' « 'exislffelitia-
lisme » de la contingence, le ·commu.nisJn.'e de la.
violence. La maxime des :procès ·de selon
laquelle opposition est trahison. irouve sa :cO-ntre-
partie et sa justification ·dans système franquiste
de la cinqui:ème ·colonne. On répondra f>è'ut-être
que le fascism:e ;ici ·suit les le'çons du ib0ic:heWsme.
Mais ce << qui a conimm:rcé ? » rest puéril. Le déve-
lop.pen'IeT.tt. du communisme à. ·son tour :n'est pas
un commencement absolu, il exprime l'aggravation
de la lutte sociale et la déco:tnpo·s)tlen d'li monde
.libéral tout autant qu'il -en :est la cause., et, s'il la
précipite, c'est parde que l'on ne &aurait ·:restaurer
en histoire, on ne peut dépasser la violence qu'en
créant du nouveau ·à travers :la :En 1.939
encore nous vivions dans 1a tradi'tio·n libérale. Nous
n'avions .pas· compris que la (( légitime diversité
d'·opinio:ns '» ·s'uppose tonjaurs ttn ;fonéla-
.mentàl et n"est j>dSsib1e que SÙÏ' là base de l'incon-
tes·té. Albmt Salll'a-ult ·ava-It bien. in&rC!fUé Jes •limites
du libéralisme ·quand 'il s'·êtait ·écrié ·à 1a 'Cham'hré :
« Le communisme n'est ,pas une o.pinion, c'·e&t •an
crime. » Nous avions pu à ce momell't •eritrevôir le
vo U.UMANi:SMH HT "i"HRRHUR
· fond dogmatique du libéralisme, et comment il ne
gârantit certaines libertés qu'en ôtant la liberté
de choisir contre lui
1
• Mais de tels accès de fran-
chise n'étaient pas communs chez les libéraux. Dans
la,politique quotidienne, ils professaient, au moins
en paroles, le «pas d'ennemis à gauche » et essayaient
d'éviter le problème de la révolution. Notre poli-
tique se poursuivait doue dans la conviction infor-
mulée (et d'autant plus puissante) que les jeux de
l'histoire peuvent être menés dans le respect des
opinions, que, divisés sur les moyens, nous sommes
d'accord sur les fins, que les volontés des hommes
sont compossibles. C'est là ce que n'admet pas le
marxiste. La révolution marxiste n'est pas irra-
tionnelle, puisqu'elle est le prolongement et la
conclusion logique du présent, mais cette logique
de l'histoire n'est selon lui pleinement perceptible
que dans une certaine situation sociale et pour les ·
prolétaires qui seuls vivent la révolution parce
qu'ils ont seuls l'expérience de l'oppression .. Pour
1. Nous ne parlons pas ici en faveur d'une liberté anar-
. chique : si je veux la liberté pour autrui, il est inévitable
que cette volonté même lui apparaisse comme une- loi étran-
gère et que le libéralisme par là se tourne en violence. On
ne peut se masquer cette conséquence qu'en refusant de
penser les rapports du moi et d'autrui, comme fait l'anar-
chisme. Mais, pour fermer les yeux à cette dialectique, l'anar-
chiste n'en subit pas moins les effets. Elle est fait fonda-
partir duquel il faut réaliser la liberté. Nous ne
reprochons pas au libéralisme d'être violënce, nous lui
reprochons de ne pas s'en apercevoir, de masquer le pacte
sur lequel il repose et de discréditer comme barbare l'autre
liberté,- révolutionnaire,- qui crée tous les pactes sociaux.
En supposant une Raison impersonnelle, un Homme rai-
sonnable en général et en se . donnant comme fait de nature
et non pas comme fait historique, le libéralisme suppose
acquise l'universalité quand le problème est de la faire appa·
raitre dans la dialectique de l'intersubjectivité concrète.
DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 39
les autres elle peut être un devoir ou une notion :
ils ne peuvent la vivre que par procuration, en tant
qu'ils rejoignent le prolétariat, et, quand ils le font,
les idées et les motifs ne peuvent ni ne doivent être
..iéterminants, car alors l'adhésion serait condi-
tionmille, tout repose sur une décision
'tale de ne pas seulement comprendre le monde et.
de le transformer, de se joindre à ceux qui le trans-
forment effectivement ·par le mouvement spontané
de leur vie. La critique du sujet pensant en géné-
ral, le recours au prolétaire COJ}lme à celui qui ne
pense pas seulement la révolution, mais qui est la
révolution en acte, l'idée que la révolution n'est pas
seulement affaire de pensée et de volonté, mais
affaire d'existence, que la raison « universelle »
est une raison de classe et qu'inversement la praxis
prolétarienne porte en elle l'universalité effective,
en un mot la moindre trace de marxisme révèle
(au sens que l'on donne au mot en chimie) la force
créatrice de l'homme dans .l'histoire et fait appa-
raître la contingence du pacte libéral qui n'est plus
qu'un produit historique alors qu'il prétendait
énoncer les propriétés immuables de- la Nature
Humaine.
Or, depuis 1939, nous n'avons certes pas vécu
. une révolution marxiste, mais nous avons vécu
une guerre et une occupation, et les deux phéno-
mènes sont comparables en ceci que tous deux
remettent en question l'incontesté. La défaite de 1940
a été dans la vie politique française un événement
sans commune mesure avec les plus grands dan
gers de 1914-1918; elle a eu pour beaucoup
d'hommes la valeur d'un doute radical et la signi-
fication d'une expérience révolutionnaire parce
40
HÛI\iÀl'HSMÉ ET 1'EiU'tEUR
qu'ellê inettait à nU les fondements contingents dê
légalité, parce qu'elle montrait ëofuiliêht .. on
comtrltit une ntmvellè légalité. Polir la
fois depuis longtemps oh voyait dissociées la
lité formelle et l'autorité morale; l'appareil d'État
so vidait de sa légitimité et perdait son caractèrè
sacré au profit d'un État à fairè qui ne reposait
encore que sur des voiontês. Pour la première fois
depuis longtemps chaqùè et en
culier chaque officier et chaque fonctionnaire, àù
lieu de vi\rrè dans l' otnbre d'un État constitué;
était invîté à discuter ëri lui-mêine le pacte soëial
et à reconstituer un État par son choix; Ièi la
simple rais oh ne pas : qu' ori la cotiiprennë
comine èalcul des chances Oti cotntiie règlê nioralê
d'urliversalité, elle . ndüs laissait sàrls conclusion;
puisqu'il fallait affirmer sans réserve êt affirmer
contre d'autres hommes, puisqtie les consciehcês
se trouvaient. replacées dans le dogmatisrnè de hl
lutte à mort. Ainsi apparaissaient les origines
sionnelles ·et illégales de toUte légalité et de toute
raison. Il n'y avait pH1s de « légitime dës
opirtions ». Les hommes se condamnaient à mort
l'un l'autre comme traîtres parce qu'ils ne voyaiënt
pas l'avenir de la ttiêllle façon: les ihteritiorts ne
comptaient plus, mais seuleineht les aètes. Oh sàit
que beaucoup d'ho:tiihles d'âgé; ou d'htiinrties
jeunes tnais peu faits pour des responsabilités
cales, montrèrent au-desaous dë l' l:it;
dans le vertige qui les saisit, cherchèrent .tin pbint
fixe dans la légalité formelle de Vichy, è:ti attert:.
dant de 1e troüver dans le de Gaùlle
enfin reconnu. On sait aussi que beaùcoup de libé:..
raux déposèrent le plus tôt possible, avec leur üni
AMBIGUITÉ DE SELON 41
forme les responsabilités de la
et que ce gouvernement, aussitôt établi,
chercha pa:r tous moyen& à fai:fe oublier ses
origines insurrectionnelles et réussit af!sez hien;
Mais les convenances de l' épu:r.atio.n réveillent encore
le Gouvenir de ce momep.t où l'État de fait a été
mis entre par.enth6ses, s.es décisions et ses· lois frap-
pées de nullité, où la Raison était violence et la
liberté sans respect.
·car c!est un fait que les sentences de mort
ont été adll}ises par l'opinion même quand les
débats, comme dans 1!3 cas de Laval, av;aient été
écourtés, et l'auraient été même s'H
n'y 11vait eu aucun débat. · gouvernement, les
magistrats, même la conscience commune,
nus à l'état de paix, répugnent à. aqmettr.e
que. ron puiss.e être condamné pour des idées,
et c'est pourqlJ.OÏ presque toujours,
à déceler. intention mauv;aise .. Nous
éprouvons une sorte de soulagement quand on
peut montrer que les passions politiques de l'accusé
l'ont conduit à complo,ter pays et contre
la liberté, ou qu'il a· voulu la puissance, la gloire,
l'argent. Mais même si, comme il arrive, raccusa-
tian échoue sur ces deux plans, qu'une seule
de la collaboration vienne témoigner, et la
nation va de soi. Il est peu probable que Pétain ait.
délibérément cherché à ruiner l'armée française
pour satisfaire ses passions réactionnaires.
thèse du complot, qui est toujours celle des
sateurs parce qu'·ils partagent avec les
de police l'idée naïve d'une histoire faite. de machi-:-
natio:qs indivii!uelle.s, n'a pas mieux réussi au
cès Pétain qu'aux procès de Moscou. Il -est passible
42 HUMANISME ET TERREUR
que ni Pétain ni Laval n'aient un jour décidé de
se livrer à l'Allemagne pour de l'argent, pour gar-
der le pouvoir ou même pour faire prévaloir une
certaine politique. Et cependant, même s'il n'y a
pas faute en ce sens, nous refusons de les absoudre
comme des hommes qui se sont simplement trom-
pés. Même s'il était établi qu'ils n'ont pas eu
d'autre mobile que l'intérêt du pays, même s'i]
n'avait pas été prématuré de tenir pour acquise
la victoire allemande à une date où, comme disàit
de Gaulle, des forces considérables diinS le monde
étaient encore en réserve et pouvaient encore chan-
g·er l'issue de la guerre, même s'il n'y avait pas eu
quelque chose de suspect dans la hâte avec laquelle
ils enregistraient le fait accompli,· même si, selon
toute probabilité, l'Allemagne de 1940 avait été.
à la veille de la victoire définitive, leur décision
de collaborer ne nous paraîtrait pas moins cri-
minelle. Voulons-nous dire qu'il fallait opposer
à l'occupation allemande un refus du type héroïque:
sans même aucun espoir? Un « en aucun cas » de
pure moralité? Un tel refus, et cette décision non
seulement de risquer la mort, mais encore de mourir
plutôt que de vivre sous la domination de l'étran-
ger ou du fascisme, est, comme le suicide, un acte
d'absolue gratuité, par delà l'existence. Possible
par moi et pour moi, en tant que je me transcende
vers mes valeurs, il perd son sens à être imposé du
dehors et décidé par un gouvernement. C'est unè
attitude individuelle, ce n'est pas une position poli-
tique. Ce qu'on veut dire quand on condamne
comme criminel Je choix des collaborateurs, c'est
qu'aucune situation de fait en histoire n'est jamais
absolument nécessitante et que la proposition
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 43
« l'Allemagne gagnera probablement la guerre »
ne pouvait pas être en 1940 une simple constatation•
qu'elle apportait à un événement encore incertain
le sceau de l'irrévocable, qu'en histoire il n'y a
pas de neutralité ni d'objectivité absolue, que Je
jugement apparemment innocent qui constate le
possible dessine en réalité le possible, que tout juge-
ment d'existence est en réalité un jugement de
valeur, que le laisser-faire est un faire. Mais, en ce
qui concerne les événements de 1940, comment
savons-nous tout cela? Par le fait de la victoire
alliée. Il démontre péremptoirement que la colla-
boration n'était pas nécessaire, ilia fait apparaître
comme une initiative, et la transforme, quoi qu'elle
àit été ou cru être, en volonté de trahir. Il y a dans
l'histoire une sorte de maléfice : elle sollicite les
hommes, elle les tente, ils croient marcher dans le
sens où elle va, et soudain elle se dérobe, l' événe-
ment change, prouve par le· fait qu'autre chose
était possible. Les hommes qu'elle abandonne et
qui ne pensaient être que ses complices se trouvent
être soudain les instigateurs du crime qu'elle leur
a inspiré. Et ils ne peuvent pas chercher des excuses
ni se décharger d'l!-ne partie de la responsabilité.
Car, au même moment où ils suivaient la pente
apparente de l'histoire, d'autres décidaient de la
remonter, engageaient leur vie sur un autre avenir.
Ce n'était donc pas au-dessus des forces humaines.
Étaient-ils des fous? Est-ce par hasard qu'ils ont
gagné? Et a-t-on le droit de donner la même com-
pàssion aux fusillés de l'occupation et aux fusillés
de l'épuration, également victimes du hasard his-
torique? Ou bien étaient-ce des hommes qui lisaient
mieux l'histoire, qui mettaient en suspens leurs
44 H'UMANISME ET TERREUR
passions et agissaient selon la vérité? Mais ce qu'on
reproche aux collaborateurs n'est assurément pas
une erreur de lecture, et ce qu'on honore chez les
résistants, ee n'est pas la froideur du jugement et
la simple clairvoyance. On admire au contrair-e
qu'ils aient pris parti contre le probable, qu'ils
aient eu assez de dévouement et de passion pour
laisser parler en eux les raisons, qui ne venaient
qu'après. La gloire des résistants comme rindi-
gnité des collaborateurs suppose à la fois' la con-
tingence de l'histoire, sans laquelle il n'y a pas de
coupables en politique, et la rationalité de l'his-
toire, sans laquelle il n'y a que des fous. Les résis-
tants ne sont ni des fous ni des sages, ce sont des
héros, c'est-à-dire des hommes en qui la passion
et ·1a raison ont été identiques, qui ont fait, dans
l'obscurité du désir, ce que l'histoire attendait
et qui devait ensuite apparaître comme la _vérité
du temps. On ne peut pas ôter à leur choix 1' élé-
ment de raison, mais pas davantage l'élément
d'audace et le risque d'échec. Confrontant le col-
laborateur avant qu'il eût historiquement tort
et le résistant après qu'il a eu historiquement
raison, le résistant avant que l'histoire lui ait donné
raison et le collaborateur après qu'elle lui a donné
tort, le procès d'épuration met en évidence la
lutte à mort des subjectivités qui est l'histoire
présente. Au cours d'un procès de collaboration,
l'accusé, qui n'avait pas cru, en recommandant la
collaboration, agir contre l'honneur, présentait le
gaullisme de Londres et la collaboration de Paris
comme les deux armes de rintérêt français devant
les incertitudes de l'histoire. L'argument était
odieux en ceci qu'il justifiait ensemble gaullistes
Al\IBIGUITÉ DE L
7
HISTOIRE SEL_ON B·OUKliARINE 45
et collaborationnistes comme s'il s'était agi de
thèses que dans. fait il fa,llait
être l'un o.u et que les uns
la mort des autres. Sur le terrain de l'histoire,.
être collaborationniste,. ce n'était pas o,ecupet' l'une
des. deux positio:o.s de l'intérêt françajs, c.' était
affirmer qu'il n'y en. avait qu'une, c'était ass:umer
la milice et l'exécution des résistants. Nous ne
pounions l'impartialité et justifier tout le
monde qu'à l'égard d'un passé absolument révolu
(s'il y en avait jamais un). Dans le passé récent,
celui qui juge occupe une position définie, exclu-
sive de toute autre, et il est vainqueur ou périt
avec te qu'il a choisi .. La révolte des anciens co,lla-
horateurs contre les procès d'ép;uration prou"e
simplement qu'ils. n'ont. jamais imaginé le sort de
ceux dont ils demandaient la mort. S'ils l'av.aie:nt
fait, ils se aujourd'hui. Demande:r q4e
les jurys d'épuration présentent des << garawties
d'impartialité >>, c'est prouver qu'on n'a ia:wais
absolument pris parti, car, si on l'avait fait, on
saurait que, quand elle est radicale, la déc.is.ion his-
torique est partiale et absolue, que seule u:p.e autre
décision peut s'en juge, et pour finir q'l.le seuls
les résistants ont le droit de punir ou d'absoudre
les collaborateurs. Il est ignoble que des magistrats
qui ont requis contre des communistes requièrent
aujourd'hui contre des collaborateurs, toujo'Qrs
au nom de l'État et forts d'une légalité donnée.
C'est ici l'impartialité qui est basse et la partialité
qui est juste. L'idée même d'une justice objective
·est ici dépourvue de sens puisqu'elle devrait. coxn-
des conduites qui s'excluaient et entre les ...
quelles la seule raison n4! suffisait pas pour choisir.
46 HUMANISME ET TERREUR
L'épuration résume et concentre le paradoxe de
l'histoire qui consiste en ceci qu'un futur contin-
gent apparaît, une fois venu au présent, comme
réel et même comme nécessaire. Ici se montre une
dure idée de la responsabilité qui n'est pas de ce
que les hommes ont voulu, mais de ce qu'ils se
trouvent avoir fait à la lumière de l'événement.
Personne ne peut protester contre elle; le résl"stant
projette sur 1940 et sur le gaullisme débutant les
événements de 1944 et· la victoire du gaullisme, il
juge le passé au nom du présent. Mais il n'a pas
attendu, pour désavouer la collaboration, que le
gaullisme fftt au pouvoir, il l'a niée au nom de
l'avenir qu'il voulait. Le collaborateur, de son
côté, figeait en destin une situation provisoire,
prolongeait vers l'avenir le présent du moment.
Des deux côtés, il y a eu un choix absolu dans le
relatif, sanctionné par des morts. Tout arbitre
« impartial » entre ces choix est par là même dis-
qualifié, toute justice « impersonnelle » illégitime.
Ces choses se passent dans l'absolu du vouloir, dont
les libéraux n'ont pas connaissance. Bon ou mau-
vais, honnête ou vénal, courageux ou lâche, le
collaborateur est un traître pour le résistant, et
âonc un traître objectivement ou historiquement
le jour où la résistance est victorieuse.
La responsabilité historique dépasse les caté·
gories de la pensée libérale : intention et acte,
circonstances et volonté, objectif et subjectif.
'Elle écrase l'individu dans ses actes, mélange l'ob-
j e ~ t i f et le sùbjectif, impute à la volonté les cir-
constances; elle substitue ainsi à l'individu tel
qu'il se sentait être un rôle ou un fantôme dans
leq1iel il ne se reconnaît pas, mais dans lequel il
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARlNE 47
doit se reconnaître, puisque c'est ce qu'il a été pour
s.es victimes' et que ses victimes aujourd'hui ont'
raison. L'expérience de la peut nous aide11 à
comprendre les dilemmes de Roubachof et les procès
de Moscou. Certes, il n'y a eu entre Hitler et Boukha-
rine aucune entrevué de Montoire; quand Boukha-
rine a été jugé, T ennemi n'était plus ou n'était
pas encore sur le territoire de l'U.R.S.S. Mais dans
un pays qui n'a guère connu depuis 1917 que des
situations-limites, .même avant la guerre et avant
l'invasion, l'opposition pouvait apparaître comme
trahison. Quoi qu'elle ait voulu et même si
c'était un plus sftr avenir pour la révolution, il
reste qu'en fait · elle affaiblissait l'U.R.S.S. En
tout cas, par un de ces coùps de force dont
l'histoire est ·coutumière, les événements de 1941
l'accusent de trahison. Comme les procès des
collaborateurs désintéressés, les. Procès de Mo.scou
seraient le drame de l'honnêteté subjective et
de la trahison objective. Il n'y aurait que deux
différences. La première est que les condamnations
épuration ne font pas revivre ceux qui sont
morts, tandis que la répression pouvait épargner
à l'U.R.S.S. des défaites et des pertes. Les procès de
Moscou seraient ainsi plus cruels, puisqu'ils
pent le jugement des faits, et moins cruels puisqu'ils
contribuent à une victoire future. L'autre
est que, les accusés marxistes étant ici
avec l'accusation sur le principe de la responsa-
bilité historique, ils se font accusateurs d'eux-mêmes·
et que, pour découvrir leur honnêteté
nous avons à traverser, non seulement le jl'équi-J
sitoire, mais encore leurs propres déclarations.
48 ET
*
• •
Telle est l'4ypotb,èse à o.n est conduit
si l'on va, en mé\hode circons·
tancf;ls aUtx; procès eUtx·.mêwes, de ce
q'"'ils être à ce ont été. reste à
faire qu'·elle permet et s,eule de·
prendre le détail des Ils 49ivent montrer,
si nous ne n
0
u.s SQ@mes pas le doul;>le sens
des mêmes faits qu'on les considère dans une
perspective d'avenir ou clans une et comment
ces deux se:qs passent l'u.n l'autre :
ti on est et la trahison ql.\' opposition.
L'ambiguïté est dès le départ -yisible. D'u.n côté,
au dé:but <les dél;>ats, Boukharine se reconD,a,ît
<< coup.a\lle des faits qui lui sont reprochés
1
>> et
qui vienuent d'être êD;umé:çÇs qa,ns l'acte
sation. 11 s'agit de sa, tantôt directe,
tantôt indirecte, à u.n « bloc des dr.oitiers. des
trotskystes », (< qui s'·était de faire'
l'espionnage au profit des États étrangerS,,, de se
livrer au sabotage, aux actes de au
ris:rne, de saper l;:t puissance militaire de
de provoquer une agression militaire de ces. États
contre l'U.R.S.S.., la <léfaite de le dé·
membrewent de l'U.R.S.S. ( ... ) enfin le renver·
sement du régime socialiste de la ( ... ) et
la restauration en U.R,.S.S. du c::.pitalislll;e; et <\u
pouvoir de la h'wrgeoisie »., sans préjudice d' « u.ne
série d'actes terroristes contre les dirigeants du
1. Compte Rendu sténographique des Débats, p. 37.
2. 1 bid, Acte d'accusation, pp. 35-36.
AMBIGUITÉ DE t'msi'oiRE Si'!:LON BOUKHARINE 49
parti comnuiliiste de l'U.R.S.S. ·et 'du goûV'erùe-
ment soviétiqü:e
1
». Pour toùs les actes ·du '« blo·c
d'es tiroitîers et des t'rot:skyste·s » Houkharine reven-
dique ùnè resp'onsabîlît:é pers·oniïelle

Il sè tient
·d''àvan'èè p-our cohdamné à mort
3
·• Et 'cepen'dant il
refuse dé s'é recoiühiître traître; sahotèur
'èt Il n'a pas don:né d
1
é directives
sabotage {p. ·816). Il n':a pas, après Brest'-Litovsk,
prépare_ l'assàssinat de Lénine, mais seulement le .
rènvërsem'ènt de la direëtiun 'dû. Pàrti et
tion de Lënine pour heures "(p. 485).
Ct> pl'ojet-, ilont Boukha"rin:e a été premier à parler
·dans 'Un :al'tiéle de 1-934, peùt 'àpparaître criminel
·en 1938-, alors ·que L'énin'e est d'evëh'ù ûrre figure.
historiq.te et que· la dictaturè :s''est raidie. Dans
l"atmosphère . de 191S, ee n'ëtait p·as ttne :conspi-
ration (pp. -506, :517·, 540). A cinq repr)ses, -et cat'é-
'go:fiquemënt, Boukharine rej'elte i'accüsation d''es-
pion'rlage (pp. '409, 441, 452, ·460, ·817). et l'on ne
pèut lui opposer que lè's tém-oignages de 'Charan-
govitch et IVànov, tous de'ùx a'ccusés dàns ie même
. 'procès·, ;qu'il traite de provoça,teurs sans que le
mot arrache 'àlieune pl'otestation a'ù prdcuteur
{p. Çomment 'ueü1A1 à la fois 'se
1. Ibid.
2. « Pa? cohsécjùe'nt je me redonna-... l· •• ) cO'tipàb'le 'de
'to'ut l'ensemble des -crimes ·accamplis par ·celte O'rgan:isa-
tion du fait que
jè ccilùraissais ·ou 'què j'ignorais iel ou "tel acte, du fait que
.je prenâiè on non 1me ipàrl ·directe à tel 'Où te>l acte, 'Puisque
je 'répbnds CQIIllile 'Un ·des -leaders de·cette ·organisation ·contre-
révolutionnaire et non. co:qune aiguilleur » (p. 394) •
. 3. « Je 'do'is enéourir le chàliinen't 'le plus sévère, e't je ·sUis
·d'accôrd aV'eé le 'ëitoyen 'Ptoëtireur, qùi a i'épété à p1usièüfs
reprises que j'étais au seuil dela mort» ,p. 815). «Un verdict
rigoUl'eux sera juste .parce que, pour de telles choses, on
·pèùt faire fusiller ·dix fois » (p. 823).
..JV lll.IMANISME ET TERREUR
déclarer responsable pour_ des actes de trahison
et décliner la qualification de traître?
Peut-on croire aux aveux sans croire aux déné-
gations? Les uns et les autres sont juxtaposés, en
pârticulier dans la déclaration finale. Accompagnées
d'aveux, les dÇnégations ne peuvent faire atténuer
la peine. Peut-on croire aux dénégations et refuser
toute créance aux JlVeux? Mais, après les sentences
des deux premiers procès, comment Boukharine
aurait-il espéré de sauver sa vie par des aveux?
S'ils lui avaient été imposés par la torture physique
ou morale, on ne les concevrait pas incomplets.
Restent les hypothèses fantastiques des journa-
listes. Boukharine les prévoit et les rejette dans sa
dernière déclaration. << On explique souvent le
-repentir par toutes sortes de choses absolument
absurdes, comme, par exemple, la poudre du Thi-
l et, etc. Quant à moi, je dirai que dans la prison
où je suis resté près d'un an, j'ai travaillé, je me
suis occupé, j'ai conservé la lucidité de mon esprit
( ... ) On parle d'hypnose. Mais, à ce procès, j'ai
assumé ma ·défense juridique, je me suis orienté
sur-Ie-champ, et j'ai polémiqué avec le procureur.
Et toute personne, même si elle n'est pas très expé-
rimentée dans les différentes branches de la méde-
cine, sera forcée de reconnaître qu'il ne saurait y
avoir d'hypnose. On explique souvent le repentir
par un état d'esprit à la Dostoïevski, par les qualités
spécifiques de l'âme (l' «âme slave »). Ceci est vrai,
par exemple, pour des personnages tels que Aliocha
Karamazov, pour les personnages de romans tels
que l' 1 diot et autres types de Dostoïevski. Ceux-là
sont prêts à clamer en place publique : << Frappez-
moi, orthodoxes, je suis un scélérat. » Or là n'est
A.MHlGUITE DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 51
pas la question. bans notre pays, l' « âme slave »
et la psychologie des héros de Dostoïevski sont
des choses depuis longtemps révolues : c'est du plus-
que-parfait. Ces types n'existent plus chez nous,
à moins que ce ne soit dans les arrière-cours des
maisons provinciales, et encore!
1
» Au cours dès
débats comme dans sa dernière déclaration, Boukha-
rine ne apparaît pas brisé. Ce n'est pas, avons-
nous vu, un coupable qui ruse avec la vérité, mais
ce n'est pas non plus un innocent terrorisé. On a
l'impression d'un homme conscient. en train d'exé-
cuter une tâche précise et difficile.
Laquelle? Boukharine se propose de montrer
que ses actes d'opposant, fondés sur une certaine
appréciation du cours de·la Révolution en U.R.S.S.
et dans le monde, pouvaient être utilisés, soit hors.
de l'U.R.S.S. soit même à l'intérieur, par tous les
adversaires de la collectivisation, leur fournissaient
une plate-form!3 idéologique et prenaient ainsi
figure contre-révolutionnaire, sans que, bien en-
tendu, lui-même se soit jamais mis au service
d'aucun état-major étranger. Mais tout cèla, il .ne
peut le dire; le dire en propres termes, ce serait
séparer. l'honnêteté personnelle et la . responsa-
bilité historique, et finalement récuser le jugement
de l'histoire. Or, entre Boukharine et le pouvoir
judiciaire, même s'il n'y a pas de contrat exprès,
il y a du moins ce contrat tacite qu'ils sont l'un et
l'autre marxistes. Boukharine ne pourra donc que
nuancer, polémiquer, donner à entendre. La
qu'il se permette est l'ironie. Pour le reste,
qu'on le condamne, il est d'accord. Notre rôle à
1. Ibid., pp.
H'UlVIANISME ET TERREUR
présent est de dire 'ce qu'il n'a pu ·qu-e suggérer.
Au point de aépart d·es '« crimes », il n'y 'a que des
conversations entre les a·dversaires de la
visation forcée et de la .direction autoritaire du
Parti. La ·collectivisation est prématurée. Le socia-
lisme n'est pas possible ·dans un seul pays. La révo-
lution en Russie est venue avant le développement
économique, de sorte que la politique russe a néces-
sairement un ·caractère 'étroitement national et
que le 'mouvement révolutionnaire mondia-l ne
peut être orienté sur les seules nécessités 'de l'Union
Soviétique. Il y a une stabilisation du èapita1isme
dans le monde, et non pas, co:mme l'avaient espéré
les hommes de i917, une contagion révolution-
naire. Inutile d'aller cont.re le 'cours des choses, im-
possible de faire violence ·à l'histoire, il faut pro-
longer et 'amplifier la NEP. Une telle politique n'est
pas de soi contre-révolutionnaire. Lénine, qui n'avait
pas peur des mots, défendait en 1-922 la NE1P
comme politique :de (< retraite ]> sur la ligne ·du
« capitalisme d'État >>. Et il aj'o'utait : cc •• .'cela
paraît à tout le monde très étrange qu'un élément
socialiste, dans une République qui se pro-
clame soit préféré, ·c'est-à-dire reconnu
su'fiénei:Ir au socialisme. Ma;is cela devient 'com-
préhensible lorsqu'on se l'appelle que nous ne'cons1·-
dérions pas la structt11re économique de la H:ussie
comme :homogène : nous savions au contraire très
bien 'que nous avions affaire ·à la fois 'à une agri-
culture patriatcale, à là forme sociale
la plus primitive, et à des formes socialistes. »
« En 1921, lorsque Bous eûmes ·franchila plus grosse
étape de .Ja guerre civile, éclata une grave crise
intérieure, la plus grave, crois, depuis la nais-
AMBIGUITÉ DE SELON BOUKHARINE 53
sance de la Rêpublique : de très grandes masses
non seq}ement de paysans mais encore d'ouvriers
manifestèrent lel.lr mécontentement. C'était la
première fois, et ce sera, fespère, la dernière
dans l'histoire de la Russie soviétique que nous
avions les masses paysannes. contre nous, sinon
du moins instinctivement. Quelle
était la cause de cette situation extrêmement
désagréable? La cause en était que, dans notre
avance économique, nous étions allés trop loin
sans avoir assuré .nos hases; les masses sentaient
ce que nous ne pouvions pas formuler consciem-
ment, mais ce que nous reconnûmes après un court
espace de quelques semaines, à savoir que le pas-
sage direct. à une forme économique purement
socialiste, à la distribution purement socialiste
des richesses, était de nos forces. Si nous
n'étions- pas en mesure d'effectuer notr.e retraite
et de nous borner à des tâches faciles, nous étions
perdus. C'est en février 1921, je crois, que la crise
commença. Dès le printemps de la même année,
nous décidions à l'unanimité - je ne me suis pas
aperçu de 'grandes divergences entre nous là-des-
sus, - la nouvelle politique économique
1
• » Après
l'expérience de la NEP, - et d'ailleurs confor-
mément aux vues de l'opposition de gauche, -
la direction du parti trouve indispensable de mettre
un terme aux concessions. Elle passe à l'offensive
par tous les moyens. Elle entreprend la collecti-
visation; forcée, et c'est dans une atmosphère de
guerre civile que Boukharine et ses amis main-
tiennent le point de vue de la NEP. << Cette étape,
1. Lénine, Discours au JV
6
Congrès mondial de l'Inter-
nationale Communiste, 13 novembre 1922.
54 HUMANISME ET TERREUR
dit Boukharine au procès, je la considère comme
une transition à la « comptabilité en partie double »
sur toute la ligne du front
1
• »C'est-à-dire qu'à par-
tir de ce moment, la direction stalinienne s'étant
engagée à fond dans la collectivisation, bon gré
mal gré les opposants jouent le rôle de contre-
révolutionnaires. Il faut savoir qu'ils parlaient
un rude langage. La plate-forme de Rioutine,
dont Boukharine dit avoir eu connaissance, défi-
nissait Staline comme Je << grand agent provoca-
teur », << le fossoyeur de la Révolution et du Parti ».
Cela étant, pourquoi, dans le langage des staliniens,
Boukharine ne serait-il pas un provocateur?
Trotsky soutenait un programme d'industriali-
sation, mais par des méthodes plus douces. En pré-
sence de la collectivisation forcée, dit Boukharine,
Trotsky prend en fait parti pour le koulak. « ( ••• )
Trotsky dut ôter son uniforme gauchiste. Lorsque
les choses en vinrent à la formulatîon précise de
ce qu'il fallait faire en fin de compte, aussitôt se
révéla sa plate-forme de . droite, c'est-à-dire qu'il
lui fallut parler de décollectivisation, etc.
2
• » La
politique violente de la direction staliniênne avait
créé une crise telle que deux partis seulement res-
taient possibles : être pour ou être contre, et que
discuter les moyens c'était en fait différer la collec-
tivisation et rindustrialisation. Avons-nous poulu
restaurer le capitalisme? dit en substance Boukha-
rine. Ce n'est pas la question. Il ne s'agit pas de ce
que nous voulions, mais de ce que nous faisions.
'< Je voulais .toucher un autre côté de la question,
à mon sens beaucoup plus important, le côté objectif
1. et 2. Compte Rendu sténographique des Débats, pp. 413
et 415.
A.MBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 55
de cette affaire, parce qu'ici se pose le problème de
l'imputabilité et de l'appréciation du point de rJue
des crimes rérJélés au procès ( ... ) les contre-révo-
lutionnaires de droite représentaient, semble-t-il,
au début une « déviation », une de ces déviations
qui au premier abord commencent par un mécon-
tentement au sujet de la collectivisation, àu sujet
de l'industrialisation, sous prétexte que l'indus-
trialisation ruine la production. C'était à première
vue l'essentiel ( ... ). Lorsque toute la machine
de "l'État, tous les moyens, les meilleures forces
furent mobilisés pour l'industrialisation du' pays,
pour la collectivisation, nous nous sommes trouvés
avec 1es koulaks, les contre-révolutionnaires, nous
nous sommes trouvés alors avec les débris capi-
talistes qui existaient encore à l'époque dans le
domaine de la circulation d ~ s marchandises ( ... ).
A l'époque, notre psychologie de · conspirateurs
contre-révolutionnaires s'affirmait de plus en plus
en ce sens : le Kolkhoz, c'est la musique de l'ave-
nir. Il faut multiplier les riches propriétaires. Tel
était le tournant formidable qui s'était opéré dans
notre façon de voir ( ... ). En 1917 il ne serait venu
à l'esprit d'aucun des membres da- Parti, moi y
compris, de plaindre quelqu'un des gardes-blancs
exécutés; or, dans la période de liquidation des·
Koulaks, en 1929-1930, nous plaignions les Koulaks
dépossédés ( ... ). Lequel d'entre nous aurait eu
en 1919 l'idée d'imputer la ruine de notre écono-
mie, d'imputer cette ruine aux bolcheviks, au lieu
de l'imputer au sabotage? Personne. Cela aurait
semblé tout franchement une trahison. Et pourtant,·
dès 1928, j'ai donné moi-même une formule rela-
tive à l'exploitation militaire-féodale de la paysan-
56 HUMANISME ET TERREUR
nerie, c'est-à-dire que j'imputais les frais de la
lutte des classes, non point à la classe hostile au
prolétariat, mais justement à la direction du pro-
létariat lui-même. C'est là un tournant à 180°. Cela
signifie que sur ce point les plates-formes politiques
et idéologiques se sont transformées en plates-
formes ( ... ). La logique
de Ja lutte aboutissait à la logique des idées et nous
conduisait à modifier notre psychologie, à contre ...
révolutionner nos buts
1
• »
Sur tous les· chefs d';lCcusation, le point de vue
de Boukharine est le même : il met à l'origine de
son activité une certaine appréçiation des pers ...
pectives et montre que, da:ns la situation
et par la logique de la lutte, les conséquences de
cette appréciation en fait cont:re-rèvolu ..
tionnaires, qu'il a donc à répondre d'u:n.e tJ'ahiso:I).
historique. Non évidein.mep.t, Boukharine p'était
pas fasciste. Il a même pris de!J pJ'écautions copt:re
les tendances bonapartistes qu'il filOupçonn.ait dans
les milieux militaires. Ce qui est vrai, c'est que, dans
ll.l bataille de la oollectivisation, l'opposition ne
pouvait s'appuyer que sur les Koulaks, sur les élé ..
ments mençhéviks et socialistes :révolutionnaires
qui pouvaient rester et sl,lr certains éléments de
l'armée, - ne pouvait renverser la directi
0
:n. qu
Parti qu'avec eux, - qu'elle devrait partager le
pouvoir avec eux et ql.l'ainsi, à, la limite, il y a là
« des éléments de césarisme
2
)). Non, évidemment,
1. Pp. Les mots souligi_J.és le sont par nous. IJ
est visible que Boukharine dit ici ce qu'il pense et donne
sa propre version des « crimes » de l'opposition, comme le
conJirme l'interruption du Président (« Vous nous faites
une confé4rence », p. 406).
2. P. 07.
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 57
Boukharine n'avait pas partie liée avec les milieux
cosaques de à l'étranger. Mais poli-
tiqÙement, l'opposition koulak Ïl s•est
renseigné sur les révoltes koulaks, par des amis
qui venaient du Caucase du Nord ou de Sibérie,
et qui eux-mêmes· s'étaient renseignés auprès des
milieux cosaques. Il accepte donc la responsabilité
de ces révolies
1
• Une politique marxiste n'est pas
d'abord un système d'idées, ct est . une lecture de
l'histoire effective, et Boukharine comme :marxiste
ne cherchait pas tant à mettre sur pied un plan
qu'à découvrir à l'intérieur de les forces
qu'il croyait agissantes. Dans cet esprit, il consta-
tait que« le Caucase du Nord était un des endroits
où le de la paysannerie se mani-
festait et continuerait de se manifester avec le plus
d'éclat
2
». Si après cela on met, comme il dit,
« les points sur les i », si l'on change l'attente en
complicité, il y a grossissement et falsification des
faits, mais .l'interprétation ·reste historiquement
permise, parce que l'homme se définit non
par ce qu'il fait lui-même tnais par les forces sur·
lesquelles il compte. Le rôle du pr_ocureur est d;éta-
ler sur le plan de l'histoire et de l'objectif acti-vité ·
de Boukharine. Boukharine tient pour légitimé
l'interprétation, il veut seulement qu; on sache
que ctest une interprétation et qu'il n'est lié aux
cosaques que dans la perspective. Vichynski
demande : Oui ou non, vos complices du Caucase du
Nord étaient-ils en liaison a-vec des milieux cosaques
d'émigrês blancs à l'étranger? - Je n'en sais rien,
dit Boukharine. -. Rykov le dit. - Si Rykov le
1. P. 424.
2. P. 146.
58
HUMANISME ET TERREUR
dit, ce doit être vrai. - Mais vous le niez? -
Je ne le pas, je n'en sais rien. - Répondez par
oui ou par non. - C'est possible, c'est probable,
mais je n'en sais rien. Vichynski se place dans les
choses, où il n'y a pas d'indéterminé. Il voudrait
effacer ce lieu d'indétermination, la conscience de
Boukharine, où il y avait des choses non sues, des
zones de vide, et ne laisser voir que les choses qu'il
a faites ou laissé faire.
Une opposition conséquente ne peut ignorer
l'étranger qui fait pression sur les frontières de
l'U.R.S.S. Il lui faut« utiliser les antagonismes entre
les puissances
1
», c'est-à-dire prendre
parti pour certains États bourgeois contre d'autres
ct au moins « neutraliser »
2
les adversaires. Le gou-
vernement soviétique à Brest-Litovsk avait neu-
tralisé l'Allemagne au prix d'un démembrement
partiel et l'opposition, puisqu'elle se croit dans le
sens de l'histoire, a évidemment les mêmes droits.
Elle a aussi les mêmes responsabilités : prendre
liaison indirectement avec l'ennemi, c'est déjà
l'aider. Dans ces sondages, il est évident que chacun
cherche à duper l'autre. Méthode peu süre, dit
Vichynski . « C'est toujours comme cela
3
», répond
Boukharine. Et en effet, dans un monde où, par
delà les contrats passés, la puissance de chacun des
contractants demeure comme une clause tacite,
chaque pacte signifie autre chose que ce qui s'y
trouve stipulé, une ouverture diplomatique est
signe de faiblesse, il y a toujours risque à la faire,
et en particulier ce risque que la neutralisation de
1. P. 818.
2. P. 436 et 450.
3. P. 466.
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 59
l'Allemagne soit un jour reprochée à Boukharine
comme une trahison, tandis qu'elle est pour le
gouvernement de 1917 (qui d'ailleurs n'avait pas
le choix) un titre de gloire. Pour son compte,
Boukharine était contre les concessions territo-
riales; mais il lui fallait compter avec ceux de ses ·
amis qui les jugeaient à l'occasion nécessairès.
Bien entendu, elles n'ont; jamais été précisées et
l'opposition n'a pas vendu l'Ukraine pour le pou-
voir. Mais certains opposants jugeaient qu'il fau-
drait en venir à la céder. Tout est dans cette appré-
ciation de certains faits éventuels comme déjà acquis.
Boukharine, pour son compte, n'était pas défaitiste.
Mais beaucoup d'hommes dans l'opposition croyaient
l'U.R.S.S. incapable de résister seule à une agression
étrangère
1
• Si l'on tient la défaite pour inévitable,
il faut la prendre comme une donnée du problème.
Toute action suppose un calcul de l'avenir qui
contribue à le rendre inévitable.· A supposer même
qu'il y ait, au sens propre du mot, une science du
passé, personne n'a jamais soutenu qu'il y eût une
science de l'avenir, et les marxistes sont les derniers
à le faire. Il y a des perspectiyes, mais, le mot le dit
assez, il ne s'agit là que d'un horizon de probabi-
lités, comparable à celui de notre perception,
qui peut, à mesure que nous en approchons et qu'il
se convertit en présent, se révéler assez différent
de ce que nous attendions. Seules les grandes lignes
sont certaines, ou plus exactement certaines possi-
bilités sont exclues : une stabilisation définitive du
capitalisme est par exemple exclue. Mais com-
1. On sait que Trotsky a formulé catfgoriquement ce
pronostic dans la Révolution trahie.
60
HUMANISME ET TERREUR
"'eut et par quels chemins le socialisme passera
"dans les faits, cela est laissé à une estimation de
·Ja conjoncture dont Lénine soulignait la difficulté
{in disant que le progrès n'est pas droit comme
la perspective Nevsky. Cela veut dire non seule-
ment que des détours peuvent s'imposer, mais
encore que nous ne sapons même pas, en com-
mençant une offensîve, si elle devra être pour-
suivie jusqu'au bout ou si au contraire il faudra
passer à la retraite stratégique. On ne pourra
en décider qu'au cours du combat et d'après le
comportement de l'adversaire
1
• Toute esquisse des
perspectives, même si elle se justifie par un grand
nombre de faits, est cependant un choix et exprime,
en même temps que certaines possibilités objec-
tives, la vigueur et la justesse de la conscience révo-
lutionnaire en chacun. Celui qui trace des perspec-
tipes d' oflensif!è peut toujours être traité de prof!o-
cateur, celui qui trace des perspectiPes de repli peut
tou/ours être traité de contre-réPolutionnaire. Les
amis de Boukharine ·comptaient avec la défaite et
1. « Nous ne devons pas seulement savoir ce que nous
ferons si nous engageons directement l'offensive et si nous.
remportons la victoire; dans une époque révolutionnaire,
èela n'est guère difficile. Mais ée n'est pas le plus important
ou du moins le plus déterminant. Pendant la révolution,
il y a toujours des moments où l'adversaire perd la tête. Si
nous l'attaquons pendant un de éeS moments, nous pouvons
Je vaincre très facilement. Mb.is ce n'est encore rieti, parM
que si notre adversaire revient à lui, s'il concentre ses forces,
il peut très facilement nous provoquer à l'attaque et nous
repousser pour des années. Je pense d.onc que l'idée que nous
devons préparer la retraite est très importahte; non seule•
ment du point de vue théorique, mais surtout du pomt de
vue pratique. Tous les partis qui pensent prochainement
engager l'offensive contre le capital doivent aussi penser
à assurer leur retraitë. » ( Dii!.COr.tts au IV
8
Congrès de l'ln"
tl!rnationale Communiste; 13 novembrA 1922.) · ·
A.MBIGUiTÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 61
agissaient en cons.équence. Mais compter aPec,
c'est, d'une certaine façon compter sur.
Tolite la. polémique entre Vîchynski et Boukha- .
rine porte sur deux mots aussi courts que ceux-là.
t< Lorsque j'ai demandé à Tomski, déclare Boukha-
rine; comment il voyait le mécanisme du coup
d'État, il m'a. répondu que c'était là de
l'organisation militaire qui devait ouvrir le front. >>
Vlchyhski traduit : << Vous P.rt:>jetiez d'ouvrir le
front aux AJlemands? >> << Nort, reprend Boukha-
rine, Tomski rn'tivait dit que les militaires devaient
ouvrir le front. >>
cc -· Boukharine: Il avait dit « devaient >>, mais
le sens de ce mot est<< müssèn »et non<< sollen >>.
- V-ichynski : Laissez donc votre philologie.-
« Devait >>, cela veut dire « devait >>.
- Boukharine : Cela veut dire que, dans les
miiieux militaires, existait l'idée que, dans ce cas,
les milieux maitaires ...
- Vichynski :-Non, ii ne s'agit pas d'idées, mais
Îls dePaient. Cela veut dire ...
- Boukharine : Non, cela ne veut pas dire.
- V ichynski : Cela veut dire qu'ils ne devaient
pas ouvrir. le front? ·
- Boukharine : Mais du point de vue de qtli?
Tomski parlait de ce que lui avaient dit les mili-
taires, de ce que lui avait dit Enoukidzé ...
- V ichynski : Permettez-moi de citer les
déclarations de Boukharine, tome 5, folios
( ... ) Il est écrit plus bas: « A cela, je lui répondis
que dans ce cas il serait opportun de déférer en
justice les responsables de la dêlaite sur le front.
Cela nous permettra d;entraîner à notre suite ie,.
62
HUMANISME ET TERREUR
masses en jouant sur des mots d'ordre patrio-
tiques ( ... ). »
- Boukharine : Cela ne veut pas dire « jouer »
au sens odieux du mot ...
- V ichynslâ : Accusé Boukharine, le fait que
vous avez suivi, en l'occurrence, le procédé jésui-
tique, le procédé de la perfidie, est également
attesté par ce qui vient après. Permettez-moi de
lire la suite : « J'avais en vue que, par. là même,
c'est-à-dire au moyen de la condamnation des res-
ponsables de la défaite, on pourrait se délivrer,
en passant, du danger bonapartiste qui m'inspirait
des inquiétudes
1
. »
Le scénario est clair : il y a le patriotisme des
masses, il y a, chez certains militaires, un· esprit
défaitiste; on abattra la dictature par la défaite
ct on liquidera les militaires en s'appuyant sur les
masses. L'objectif de Boukharine n'est pas patrio-
tique, mais ~ s davantage antipatriotique. Il
s'agit d'utiliser la conjoncture pour _établir une
nouvelle direction du régime. Ce n'est pas Boukha-
rine qui a créé le défaitisme des militaires. « Citoyen
Procureur, je dis que c'était un fait politique
2
• »
L'histoire n'est pas une suite de complots et de
machinations où des volontés délibérées oriente-
raient le cours des choses. En réalité, les complots
eux-mêmes synchronisent des forces e x i s t a ~ t e s
3

1. P. 461.
2. P. 434.
3. « Excusez-moi, citoyen procureur, dit une fois Boukha-
rine, mais vous posez la question d'une façon trop person-
nelle. Ce courant a pris naissance ... » et Vichynski de l'in-
terrompre : « Je ne demande pas à quel moment ce courant
a pris naissance, je vous demande à quel moment ce groupe
fut organisé. 1 (p. 540.)
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 63
Vhomme politique aurait tort de décliner. la res-
ponsabilité des mouvements qu'il utilise, comme on
aurait tort de lui irgputer leurs projets particuliers ..
La philosophie de l'histoire aurait beaucoup à
apprendre du vocabulaire communiste. Une poli-
tique communiste ne choisit pas des fins, elle
s'oriente sur des forces déjà à l'œuvre. Elle se défi-
nit moins par ses idées que par la position qu'elle
occupe dans la dynamique de l'histoire. La respon-
sabilité d'un mouvement est déterminée par le
rôle qu'il joue dans la coexistence, comme le carac-
tère d'un homme réside dans son projet fondamen-
tal beaucoup plus que dans ses décisions délibé-
rées. On peut donc avoir à répondre pour des actes
de trahison sans en avoir voulu- aucun. Dix fois,
au cours des procès de 1938, les accusés, pressés
d'avouer, répondent : « C'est bien la formule
1
»,
« on pourrait dirè oui
2
», « je ne vaux guère mieux
qu'un espion
3
», « on peut formuler ainsi ' ».
Pour un lecteur pressé, c'est l'équivalent d'un
aveu (mais qu'importe de passer pour un espion
aux yeux des gens pressés?). Pour les marxistes de
l'avenir, ces formules préservent l'honneur
lutionnaire des accusés.
Il y aurait eu des pourparlers entre l'opposition
et le gouvernement allemand. Boukharine les
naissait-il? Non, mais « en général » il tenait pour
utiles des pourparlers. Quand il les a connus,
les approuvés ou désapprouvés? Il ne les a
pas désapprouvés, donc il les a approuvés. « Je
1. Boukharine, p. 430.
2. Boukharine, p. 441.
3. Rykov, p .. 441.
4. Boukharine, p. 148.
G-1 RUMANISMÉ ET TEI\1\Etrn
vous demande, reprend Vichynski, ies nvez"vous
approuvés oui ou non?
- Boukharine : Je répète, citoyen Procureur :
du moment que je né les ai pas désavouês, c'est
donc que je les ài approuvés.
- Vichynski : Par conséquent vous les avez
approuvés?
- Boukharine : Si je ne les ai pas désavoués,
par conséquent, je lès ai approuvés.
- Vichynsld : C'est ce que je vous demande :
donc vous les avez approuvés?
- Bouldwrine : Par conséquent équivaut à
d o n c ~
- V ichynslâ : D o n c ~
- Boukha;·ine : Donc; je lès ai approuvés
1

Et Rykov, pour finir, donne la forntule : « Tous
deux, nous ne sommes pas des enfants. Si l'on
n'app1•ouve pas une chose, il faut la èoitlbattre.
Dans cès questions-là, on ne peut pas jouer à la
neutralité
2
• » Seuls, les enfants s'imagitlent que
leUr vie est séparable de celle des autres, quo leur
responsabilité se limite à ce qu'ils ont fàit eux-
n1êtnes, qu'il y a une frontière dü biert et du mal.
Un marxiste sait bien que chaque initiative humaine
polarise des intérêts dont tous rte sont pàs avouables.
Il tâche seulement de faire en sorte que, dans cette
confusion, les forces progressives se fassent jour.
Dans un monde en lutte; personne ne peut se flatter
d'avoir les mains pures. Boukharine n'a pas désa-
voué les liaisons prises avec des Allemilnds. Staline
a signé le pacte germano-soviétique. Qu'importe
1. Pp. 434-435.
2. P. 435;
AMBIGUITÉ DE SELON BOUKHARINE p5
qpand il de sa:qver la révolution,
dire l'avenir- humain? Tous les mar:xiste&
suppose q'Q.elques autres) connaissent bien çette
ampiguïté- d''Q.ne c;léchirée. Voilà pourquoi
le'Q.r!3 pglêmiques sont si violentes, pourqqgj
« traître » et « provocateur »
dans leurf'!- discussions, po'Q.rquoi
les pires polémiques, on les voit !;)e
cilier. C'e!'lt qu'il ne s'agit pas d'un. jugement sur
l:J, personne, rnais d'une appréciation du :rôle
hjsto:rique. Voilà pourqtwi, aux mêmes,
les aCCllSéS parlent à égal à leurs juges
et semblent quelquefois être moins leurs adver-
saires que le11rs collaborateurs.
Mais· enfin si l'opposition risquait de
CQJ,ltre-:révolutionnairé et si elle le pourquoi
cette ligne? Et si elle l'a pour-
quoi, au jour du l'abf,l.ndonne,.t-elle? C'est
qqe des faits sont intervenus qu_i
ver&e:nt les perspectives et transforment l' oppo-
sition en ave11tur-e. La menace de guerre étrangère
s'est précisée. « ... je me rappelle et je n'oublierai
jamais tant que je vivrai, dit Rakovski, une cir-
constance' qui m'a définitivement amené dans la
voie des aveux. Une fois, à l'instruction, c'était en
été, j'ai appris prel}lièrement le déclenchemellt qe
ja:pollaise contre la Chine, contre le
peuple chinois, j'ai appris l'agression non dégl.lisée
de l'Allemagne, de l'Italie, contr·e le peuple esp!l-
gnol... J'ai appris les préparatifs' fiévreux de tous
les États fascistes en vue de déclencher la guerre
mondiale .. Ce que d'habitude le lecteur apprend
chaque jour au compte-gouttes par les télégrammes,
moi, je l'ai appris, tout d'un coup; en dose forte et
66
HUMANISME ET TERREUR
massive. J'en fus littéralement atterré ...
1
» Et
Boukharine : « Voilà plus d'une année que je suis
en prison. J'ignor.e, par· conséquent, ce qui se passe
dans le monde; mais, à ne juger que par les quelques
bribes de réalité qui me parviennent par hasard,
je vois, je sens et je comprends que les intérêts
que nous avons si criminellement trahis entrent
dans une nouvelle phase de leur développement
gigantesque : qu'ils apparaissent à présent sur la
scène internationale comme le plus grand, le plus
puissant facteur de la phase prolétarienne inter-
nationale
2
• » La collectivisation forcée, le rythme
de l'industrialisation ou celui des plans quinquen-
naux cessent d'être matière à discussion à partir
du moment où il est clair que l'on travaille à court
terme et que l'existence de l'État soviétiqué va
être mise en jeu. L'imminence de la guere éclaire
rétrospectivement les années écoulées et fait voir
qu'elles appartenaient déjà à cette « nouvelle étape
de la lutte de l'U.R.S.S. 3 »où il ne peut être ques-
tion que de faire front. Arrêté quelqu,es années plus
tôt
4
, jugé même quelques mois plus tôt, Boukha-
rÎite aurait peut-être refusé de capituler. Mais dans
la situation mondiale de 1938, l'écrasement de
l'opposition ne peut plus passer pour un accident :
Boukharine et ses amis ont été battus; cela veut
dire qu'ils avaient contre eux une police exercée,
une dictature implacable, mais leur échec signifie
quelque chose de plus essentiel : que le système
1. P. 333.
2. P. 814.
3. P. 827.
4. Il ne l'a pas été et il faut constater que la répression
ne frappe la tête du Parti 9:ue dans les années d'avant-guerrë.
AM.BIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 67
qui les a brisés était demandé pâr la phase histo·
rique. « L'histoire mondiale est un tribunal uni-
versel », dit Boukharine
1

Il y. a donc un drame des procès de Moscou,
·mais dont Kœstler est loin de donner la vraie for-
mule. Ce n'est pas le Yogi aux prises avec le Com-
missaire, la conscience mo!ale aux prises avec l' effi-
cacité politique, le sentiment ·océanique aux prises
avec l'action, l ~ cœur aux prises avec la logique,
l'homme .,f< sans ·lest » aux prises avec la tradition :
entre ces. antagonistes, il n'y ·a pas de terrain com·
mun et par conséquent pas de rencontre possible.
Tout au plus peut-il arriver que dans un même
homme selon les circonstances les deux attitudes
alternent. C'est pathétique, mais ce n'est qu'un cas
de psychologie : on le voit passer d'une attitude
à l'autre sans qu'il reste le même aux deux mo·
ments. Tantôt il est Yogi, et alors il oublie la néces-
sité où nous sommes de réaliser notre vie au dehors
pour qu'elle soit vraie, tantôt il redevient Commis-
saire et alors il est prêt à avouer n'importe quoi.
Il passe du scientisme à des débauches de v.ie
intérieure, c'est-à-dire d'une sottise à une autre.
Au contraire le véritable tragique commence lorsque
le même homme a comp:ris à la fois qu'il ne saurait
désavouer la figure objective de ses actions, qu'il
est ce qu'il est pour les autres dans le contexte de
l'histoire, et que cependant le motif de son action
reste la valeur de l'homme telle qu'il l'éprouve
immédiatement. Alors entre l'intérieur· et l' exté·
rieur, la subjectivité et l'objectivité, le jugement et
l'appareil, nous n'avons plus une série d'oscilla-
1. Dernière déclaration, p. 826.
G8
ET TERREUR
tions, mais un rapport c'est-à"dire
une contradictioP. fondée en vérité, et le, même
homme essaye de se réaliser les .plans.
Nous plus up. Roupachof qui capitule
sans conditions lorsqu'il est "par la cama-
raderie du Parti et qui jusqu'à son passé
quand il entend les Bogrof, nol}s avons un
Boukharine qui accepte de regarqer, dans l'hjs"
toire et motive historiquewent condamnaticlll,
mais défend son honnel!r révolutionnaire. Boukha-
rine, comme tout homme, prête à , une eiplication
psychologique. Lénine diaait <le lui : << ajoute foi
à tous les commérages il est diablement instable
en Et encore : « la g'!le,rre l'a poussé vers
des idées semi-;marchistes. A la conférence où
furent adoptées les résolutions de Be:rne (prip.temps
1915) il présenta des thèses ... un comble
une honte, un » rallié
11 la direction , stalinienne, opposant de notJ,vea.t,t,
rallié encore une fois, il peut et doit être
comme un intellectuel jeté dans la Si
le rôle et l'habitude de l'intellectuel sont de décou-
vrir, pour un ensemble de faits plusieurs
significations possibles et de les confroP.te:r
diquement, tandis que l'homme politique est celui
qui, avec moins d'idées pe1.1t-être, perçoit plus
sùrement la' signification effective et comme la
configuration d'une situation donnée, on peqt expli-
'luer l'instabilité de Boukharine par la psychologie
du professèur. Cependant, c'est dans le cadre du
marxisme q1.1'il varie, il y a là qne constante de
carrière et les habitudes du professeur n'expliquent
donc pas tout dans son cas. Au procès de 1938, le
pathétique personnel s'efface et· l'on voit trans-
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 69
paraître un drame qui est lié au:'lt les
plus générales de l'action humaine, un tragique
véritable qui est celui de la contingence· historique.
Quelle que soit sa bonne volonté, l'homme entre-
prend d'agir sans pouvoir apprécier e:'ltactement le
sens objectif de son action, il se construit une image
de l'avenir, qui ne se justifie que par des pro-
babilités, qui en réalité sollicite l'avenir et su:r la-
quelle donc il peut être condamné, car l'événement,
lui, n'est pas équivoque. Une dont le cp urs
n'est pas entièrement prévisible peut transformer
les intentions de l'homme en leur contraire, et
cependant, il faut prendre parti tout de suite. Bref,
comme Napoléon l'a dit, et comme Boukharine
le répète avant de se taire : cc la destinée, c'est la
politique
1
»,-la destinée n'étant pas ici un fatum
écrit d'avance à notre insu, mais la collision, au
cœur même de l'histoire, de la contingence et -de
l'événement, de l'éventuel qui est multiple et de
· l'actuel qui est unique, et la nécessité où nous
sommes, dans l'action, de prendre comme réalisé
J'un des possibles, comme déjà présent l'un des
futurs. L'homme ne peut ni se lui-même
comme liberté et comme jugement, -. ce qu'il
appelle le cours des choses n'est jamais que le
cours des choses vu par lui,- ni contester la com-
pétence d1:1 tribunal de l'histoire, puisque, en agis-
sant, il a engagé les autres, et de proche en proche
le sort de l'humanité. Aller dans le sens de l'his-
toire, la recette serait simple si, dans le présent,
le sens de l'histoire ·était évident. Mais faut-il
penser avec l'opposition de- droite que l'histoire
1. P. 826 ..
70 HUl\IANISl\IE ET TERREUR
va vers une stabilisation du capitalisme dans le
monde, que l'U.R.S.S. ne ·peut, dans ce contexte,
réaliser chez elle le socialisme, et en conséquence,
qu'elle doit se replier et accentuer sa NEP? Faut-il
penser au contraire, avec l'opposition de gauche.
qu'en tenant pour acquise la stabilisation du capi-
talisme on la fortifierait et qu'il faut simultané-
ment préparer le socialisme par l'industrialisation
et la collectivisation et prendre roffensive au
dehors par l'intermédiaire des Partis Communistes
nationaux? Faut-il enfin penser avec le centre sta-
linien que, dans le court délai qui précède la g'uerre,
l'histoire exige qu'on gagne du temps au dehors
par une politique opportuniste, et qu'on hâte
l'équipement économique de l'U.R.S.S. par tous
les moyens? L'histoire nous offre des lignes de
faits qu'il s'agit de prolonger vers l'avenir, mais
ell• ne nous fait pas connattre avec une évi-
dence géométrique la ligne de faits privilégiés qui
finalement dessinera notre présent lorsqu'il sera
accompli. Davantage : à certains moments du
moins, rien n'est arrêté dans les faits, et c'est jus-
tement notre abstention ou notre intervention que
l'histoire attend pour prendre forme. Cela ne veut
pas dire que nous puissions faire n'importe quoi: il y
·a des degrés de vraisemblance qui ne sont pas rien.
Mais cela veut dire que, quoi que nous fassions, ce
sera dans le risque. Cela ne veut pas dire qu'on
doive hésiter et fuir la décision, mais cela veut dire
qu'elle peut conduire l'homme d'État à la mort et
la révolutio·n à l'échec. Lénine se mit à danser
quand la Révolution russe eut dépassé le temps
qu'avait duré la Commune. Il y a un tragique de
la Révolution et le révolutionnaire euphoriq_ue
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE
appartient aux images d'Epinal. Ce tragique s'ag-
grave quand il s'agit non seulement de savoir si la
Révolution l'emportera sur ses ennemis, mais
encore, entre révolutionnaires, qui a le mieux lu
l'histoire. Il est enfin à son comble chez l'opposant
persuadé que la direction révolutionnaire se trompe.
Alors, il n'y a pas seulement fatalité, - une force
extérieure qui brise une volonté, - mais véritable-
ment tragédie, - un homme aux prises avec des
forces extérieures dont il est secrètement complice -
parce que l'opposant ne peut être ni pour, ni tout
à fait contre la direction au pouvoir. La division
n'est plus entre l'homme et le monde, mais entre
l'homme et lui-même. Voilà tout le secret des
aveux de Moscou.
Boukharine sait que, malgré tout, l'infrastructure
d'un État socialiste se construit, il reconnaît dans ce
qui se fait ses propres vœux, ses propres mots
d'ordre d'autrefois. Il ne peut donc se détacher de
l'extérieur. Et cependant il ne peut faire bloc avec
la direction puisqu'il pense qu'elle va à un échec.
Le fameux ni aPec toi ni sans toi, qui était la for·
mule d'un sentiment, .devient, aux moments ambi-
gus de l'histoire, celle· de toute action humaine,
parce qu'elle se transforme· dans les choses, ne se
reconnaît pas dans ce qu'elle a produit, et cependant
ne peut se désavouer sans contradiction. En poli-
tique comme dans l'ordre des sentiments, les uns
rompent alors le pacte, les autres surmontent le
désaccord à force de dévouement ou par une con-
duite toute d'autres enfin ne veulent ni
se séparer ni se taire, .parce que leur fidélité et leur
critique viennent d'un seul principe : ils sont fidèles
au parti parce qu'ils croient à la révolution, qui
72
HUMANISME ET TERREUR
est un processus dans les choses, et ils critiquent
le parti parce qu'ils croient à la révolution, qui est
aussi une idée dans les esprits. C'est ce que Boukha-
rine, dans un langage de circonstance, exprime
très hien
1
: « ( ••• ) chacun de nous ( ... ) avait un
singulier dédoublement de la conscience, une foi
· incomplète dans sa besogne contre-révolutionnaire.
Je ne dirai pas que cette conscience fît défaut, mais
elle était incomplète. De là cette espèce de demi-
paralysie de la volonté, ce ralentissement des
réflexes ( ... ). Cela ne provenait pas de l'absence
d'idées conséquentes, mais de la grandeur objec-
tive de l'édification socialiste.( ... ). Il s'est créé là
une double psychologie ( ... ) Parfois je m'en thou·
siasmais moi-même en glorifiant dans mes écrits
l'édification socialiste; mais, dès le lendemain, je
me déjugeais par mes actions pratiques de carac-
~ è r e crimineL Il s'est formé là ce qui,- dans la phi-
losophie de Hegel, s'appelait une conscience mal-
heureuse ( ..• ) Ce qui fait la puissance de l'État·
prolétarien, ce n'est pas seulement que ce dernier
a {,crasé les bandes contre-révolutionnaires, mais
aussi qu'il a décomposé intérieurement ses ennemis,
désorganisé leur volonté
1
• >> Il est vrai qu'au terme
de l'histoire la conscience devait, s e ~ o n Hegel, se
réconcilier avec elle-même. La conscience malheu·
rcuse, c'était la conscience aliénée, placée en face
d'une transcendance qu'elle ne .. pouvait ni quitter,
ni assumer. Quand l'histoire cesserait d'être l'his-
toire des maîtres et deviendrait l'histoire humaine,
chacun devait se retrouver dans l'œuvre commune
et se réaliser en elle. Mais même le pays de la Révo·
1. Dernière déclaration, p. 824.
AMBIGUITÉ DE L'HISTOIRE SEI#ON BOUKHARINE 73
lution n'est pas au terme de l'histoire : la lutte des
classes ne se termine pas, par un coup de baguette
magique, avec la Révolution d'Octobre
1
, la cons-
cience malheureuse ne disparaît pas par décret.
Surtout si elle survient dans un pays où les pré-
misses économiques du socialisme ne sont pas encore
données, la révolution ne fait que commencer avec
l'insurrection viçtorieuse, elle est u_n devenir.
Tant que les infrastructures n'auront pas ~ t é cons-
truites, il pourra y avoir des co;nsciences malheu-
reuses, des opposants qui se rallient, reviennent
à l'opposition, reprennent leur place dans le travail
commun par un effort volontaire plutôt que par Ün
mouvement spontané. Les aveux aux procès de
Moscou ne sont que le cas-limite de ces lettres de
soumission au .Comité Central qui en 1938 fai-
saient partie de la vie quotidienne de l'U.R.S.S.
Ils ne sont mystérieux que pour ceux qui ignorent
les rapports du subjectif et de l'objectif dam •. une
politique marxiste. ·« L'aveu des accusés est un
principe juridique moyenageux »,·dit Boukharine
1

Et cependant il s'avoue responsable. C'est que le
moyen âge n'est pas fini, c'est que l'histoire n'a pas
cessé d'être diabolique, qu'elle n'a pas encore
expulsé d'elle-même son malin génie, qu'elle reste
capable de mystifier la bonne conscience ou con-
science morale et de tourner l'opposition en tra-
hison. Dans la mesure où l'aliénation et la trans-
cendance demeurent, le drame de l'opposant dans
le Parti, c'est, au moins formeliement, le drame
de l'hérétique dans l'Église, non que le commu·
1. Lénine. La Maladie infantile du Communisme, éd. du
P. C. F., 1 9 ~ 5 , p. 23. .
2. Dernière déclaration, p. 826,
74
HUMANISME ET TERREUR
msme soit, comme on le dit vaguement, une reli-
gion, mais parce que, dans un cas comme dans
l'autre, l'individu admet d'avance la juridiction
de l'événement, et, ayant reconnu à l'Église une ·
signification providentielle,· au prolétariat et à sa
direction une mission historique, ayant admis que
tout ce qui arrive est permis par Dieu ou par la
logique de l'histoire, ne peut plus._ faire valoir
jusqu'au bout son sentiment propre contre le juge-
ment du parti ou de l'Église. ·
Comme l'Église, le parti réhabilitera peut-être
ceux qu'il a condamnés quand une nouvelle phase
de l'histoire changera le sens de leur conduite.
Les jalons sont posés pour une justification per-
sonnelle : le Compte rendu sténographique des
Débats est là. On y voit entre autres choses Rykov
et Boukharine bataillant pour qu'on s'en tienne aux
déclarations qu'ils ont faites à l'instrÙction, comme
si un contrat (exprès ou tacite) leur donnait le
droit de ne pas aller au delà
1
• On entend Boukha-
rine déclarer qu'il voit certains de ses co-accusés
pour la première fois de sa vie
2
, que d'autres, jadis
ses amis, sont à présent méconnaissables
3
, et que
<< les personnes assises à ce banc des accusés ne
forment pas un groupe » '· Si ces paroles, tra-
duites dans toutes les langues, ont été lancées à
travers le monde et proposées à l'attention de tous,
c'est que le Commissariat du Peuple de la Jus-
tice en a ainsi décidé. Le tragique des procès et
le de Boukharine peuvent être mesurés
1. Pp. 43S Jit 445.
2. P. 816.
3. P. 529.
4. P. 817.
AMBIGUITE DE L'HISTOIRE SELON BOUKHARINE 75
par la comparaison de deux textes. Vichynski
disait en 1938 : « L'importance historique de cc
procès est en premier lieu qu'il a dévoilé jusqu'au
bout la nature de bandits du « bloc des droitiers
et des trotskistes >> privé de toute idéologie; il. a
dévoilé que ce bloc ( ... ) est une agence de merce-
naires des services fasciste
1
• » Huit
ans plus tard et après une guerre victorieuse,
Staline déclare : « On ne peut pas dire que la poli-
tique du Parti ne se soit pas heurtée à des contra-
dictions. Non seule_ment les gens arriérés qui évitent
toujours tout ce qui est neuf, mais aussi beaucoup
de membres très en vue de notre Parti ont de ma-
nière systématique tiré le Parti en arrière et se
sont efforcés par tous les moyens possibles de l'en-
gager sur .Ja voie capitaliste « habituelle » du déve-
loppement. Toutes ces machinations des trots-
kystes et des éléments de droite dirigées contre le
Parti,. toute leur « activité » de sabotage ·des mesures
de notre gouvernement n'ont poursuivi qu'un seul
but : rendre vaine la politique du Parti et freiner
l'œuvre d'industrialisation et de collectivisation
1
• »
Qu'au lieu de « n'ont poursuivi qu'un seul but »
on dise « ne pouvaient avoir qu'un seul résultat :>
ou « un seul sens », et la discussion est close.
1. Pp. 665-666.
2. Discours publié par Scanteia, organe central du P. C.
roumain, 13 février 1946.
CHAPITRE III
LE RATIONALlSME DE TROTSKY
"Si l'on fait des procès de Moscou un drame de la
responsabilité historique, on s; éloigne, certes, de
l'interprétation qu'en donne Vîchynski, mais aussi
de l'interprétation gauchiste. ·Pour une fois d'ac-
cord, Vichynski et Trotsky admettent tous deux
que les procès de Moscou ne posent aucun problème,
le premier parce que les accusés sont purement et
simplement coupables, le second parce qu'ils sont
purement et simplement innocents. Pour Vichynski,
il faut croire aux aveux des accusés et il ne faut pas
croire aux restrictions qui les
Pour Trotsky, il faut croire aux restrictions et
tenir pour nuls les aveux. Ils ont avoué sous la
menace du revolver et parce qu'ils espéraient sau-
ver leur propre vie ou leur famille, ils ont avoué
surtout parce qu'ils n'étaient pas de vrais bolcne-
viks-léninistes, mais des opposants de droite, des
« capitulards ». Faute d'une plate-forme marxiste
vraiment solide, ils devaient être tentés de se ral-
lier à la direction stalinienne chaque fois que dans
le pars la situation se détendait, et au contraire
LE RATIONALISME DE "fROTSKY 77
tentés de passer à l'opposition dans les périodes
de crise et de guerre civile larvée, comme par
exemple à l'époque de la forcée.
Ils êtaient instables parce qu'ils avaient des idées
confuses et plus d'émotion que de pensée. Or chag:ue
nouveau ràlliement êtait plus onéreux. Pour retrou-
ver leur place dans le parti, ils devaient chaque fois
désavouer plus complètement leurs thèses de la
veille. De là, chez eux, pour finir, un esprit scep-
tique et cynique qui se traduit aussi bien par lâ
critique. frivole et par l'obéissance sans vergogne.
Ils étaient « brisés ». Le cas de ces innocents capi.,
tulards n'est qu'un cas psychologique. Il n'y a pâ.s
. d'ambivalence de l'histoire, il n'y a que des hommes
irrésolus.
"Trotsky èonnaissait mieux que nous le caractère
des hommes dont il parle. C'est justement pourquoi
il abuse, en ce qui concerne les capitulations, de
l'explication psychologique. Sa connaissance des·
individus lui. masque la signification historique
du fait. Il faut chercher au delà de la psychologie,
relier les << capituiations » à la phase historique où
elles apparaissent et finalement à la structure même
de l'histoire. Les opposants qui ont accepté de
capituler et ont été jugés publiquement sont préci-
sément les plus connus, ceux qui avaient joué le rôle
le plus important. dans la Révolution d'Octobre
(à l'exception, bien entendu, de Trotsky lui-
.même), donc probablement les marxistes les
conscients. Il n'est dès lors pas raisonnable d'ex-
les capitulations par la seule faiblesse du
caractère et de la pensée politique, il faut croire
qu; elles sont IIioiivées par la phase présente de
l'histoire. L'U.R.S.S. à sa phasè Stalinienne se
îS HUMANISME ET TERREUR
trouve dans une situation telle qu'il est pour la
g-énération d'Octobre aussi difficilè de s'adapter
que de faire opposition jusqu'au bout. C'est
un fait incontestable que les procès de Moscou
liquident les principaux représentants de cette
génération. Zinoviev, Kaménev, Rykov, Boukha-
rine, Trotsky composaient avec Staline le Bureau
politique de Lénine. Les deux premiers ont été
fusillés à la suite du procès de 1936, le troisième
après le procès de 1937, le quatrième après le.,
procès de 1938. Rykov et Boukharine étaient encore
membres du Comité central en 1936. Piatakov
et Radek, également membres du Comité central,
ont été exécutés en 1937. Celui qui requiert contre
eux n'est entré au Parti que tardivement, après la
Révolution. Parmi les six hommes de premier
ordre que mentionnait le testament de Lénine,
Staline demeure seul. Tous ces faits sont incontes-
tables et il est sûr aussi que Lénine se serait bien mal
entouré si tous ses collaborateurs sauf un avaient
été d'un caractère à passer au service des états-
majors capitalistes. Une opposition si générale·
doit traduire un changement profond dans la ligne
du gouvernement soviétique. Toute la question
est de savoir quel est ce changement et .si Trotsky
l'interprète bien. Pour lui, c'êst le passage de la
Révolution à la contre-révolution. Comme· cepen-
dant la direction stalinienne a pris à son compte
la plate-forme gauchiste de l'industrialisation et
de la collectivisation, Trotsky est obligé de nuancer
sa critique. Qu'elle aille à gauche ou à droite, la
direction stalinienne procède par une série de zig·
zags et non pas selon une ligne vraiment marxiste.
Tantôt elle bat en retraite (sur le terrain de la poli·
LE RATIONALISME DE TROTSKY 79
tique étrangère et de la révolution mondiale, ou à
l'intérieur quand elle accentue la différenciation
sociale), tantôt elle mène contre les restes de la
bourgeoisie une offensive terroriste · (comme dans
la période de la collectivisation forcée), dans les
deux cas elle fait violence à l'histoire, pour cette
raison même elle échouera, et, sous prétexte de
sauver la révolution, elle l'aura liquidée comme
Thermidor et Bonaparte ont .liquidé la Révolution
Française. Mais nous rencontrons justement ici cette
ambiguïté de l'histoire que Trotsky ne veut pas
rccom1aître. Car c'est une question de savoir si,
historiquement, Thermidor et Bonaparte ont liquidé
la Révolution ou s'ils n'en ont pas plutôt conso-
lidé les résultats. On pourrait dire que, dans la
conjoncture, le compromis préserve mieux qu'une
politique radicale l'avenir de la révolution russe,
comme, dans l'histoire de la pensée politique, le
compromis hégélien avait plus d'avenir que le radi-
calime de Holderlin.
Quand il cherche, en marxiste conséquent, à
comprendre son propre échec et la consolidation
de Staline, Trotsky est amené à définir la phase
présente comme phase de reflux révolutionnaire
dans le monde. Dans la dynamique mondiale. des
classes, la poussée révolutionnaire est inévitable-
ment suivie d'une pause, après chaque vague, et
pour un temps la paraît étale. Il ne s'agit
pas là d'un fait contingent, explicable par les con-
ceptions personnelles d'un ou plusieurs hommes,
ou par les intérêts d'une bureaucratie établie, mais
d'un moment qui a sa place dans le
de la révolution. C'est dans cet esprit que les meil-
leurs textes de Trotsky analysent la situation prê·
80 HUl\IANISl\IE ET TERREUR
sente. Mais, ou bien ils ne fJeulent rien dire, ou ils
peulent dire que la théorie de la Réçolution perma-
nente, - l'idée d'un effort révolutionnaire continu,
d'une structure sociale sans inertie ·et toujours
remise en question par l'initiative des masses, d'une
histoire transparente ou sans .épaisseur, - exprime
beaucoup plus que l'allure elfectiPe du processus répo-
lutionnaire les postulats rationalistes du trotskysme.
Pour une conscience abstraite, -
qui se détourne de l'événement et s'en tient à ses
fins, - Napoléon liquide la Révolution. En fait les
armées de Napoléon ont porté à travers l'Europe,
avec les violences de l'occupation militaire, une idéo-
logie qui devait ensuite rendre possible une reprise
révolutionnaire. Il faudrait des volumes pour établir
le sens historique- de Thermidor et du bonapar-
tisme. Il suffira ici de montrer que Trotsky lui-
même caractérise le « Thermidor » soviétique de
telle façon qu'il apparaît comme une phase ambi-
guë de l'histoire et non comme la fin de la Révo-
lution. Il pourrait représenter, à r échelle de l'his-
toire universelle, une période de latence pendant
laquelle un certain acquis se stabilise. Trotsky
lui-même écrit à propos de Staline : « Chacune.
des phrases de ses discours a une fin pratique;
jamais le discours dans son entier ne s'élève à la
hauteur d'une construction logique. Cette faiblesse
fait sa force. Il y a des tâches historiques qui ne
peuvent être accomplies que si l'on renonce aux
généralisations; il y a des époques ou les générali-
sations et la prévision excluent le succès immé-
diat
1
( ... ) » Ev d'autres termes : Staline est
Les CrinuYl de Staline, pp. 116-117.
LE RATIONALISME DE TROTSK'Y 81
\'homme de notre temps, qui n.·est pas (à supposer
qu'aucun temps le soit jamais tout à fait) celui des
« constructions logiques ». Précisément la forma-
tion èt les· dons qui avaient qualifié la généra-
tion d'Octobre pour entreprendre son travail his-
torique· la disqualifient pour la ·phase dans laquelle
nous sommes entrés. Dans cette les
procès de Moscou seraient le drame d'une généra-
tion qui a perdu les conditions objectives de son
activité politique. ;
Assurément, Trotsky n'aurait jamais accepté
cette interprétation. Les « conditions objectivés »
de la phase présente, aurait-il dit, sont pour une
part le résultat de la politique A les
respecter, on aggraverait la situation. On peut au
contraire l'améliorer en constituant une nouvelle
direction révolutiom1aire. Et l'on sait qu'à partir de
1933, Trotsky a renoncé à modifier -de l'intérieur
la direction du Parti et posé les bases
d'une quatrième Internationale. Mais en 1933,
Trotsky était déchu de la nationalité soviétique et
exilé. On peut se demander si, hors du milieu
soviétique, contraint dans l'exil à une d'intel-
lectuel isolé, il n'a pas sous-estimé les nécessités
de fait ét cédé à la tentation des intellectuels qui
est de construire l'histoire d'après un schéma parce
qu'ils ne vivent pas aux prises avec ses difficultés.
Il y a là plus qu'une simple hypothèse. Le témoi-
gnage de Trotsky· encore éngagé dans la vie sovié:-
tique peut être ici mis en parallèle avec celui d'un
Trotsky isolé et coupé de l'histoire. S'il. y a eu un
moment où la direction stalinienne n'était pas encore
consolidée, c'est hien en 1926, quand Zinoviev et
Kaménev céssèrent de faire bloc avec Staline. Or,
82 HUMANISME ET TERREUR
à cette date, Trotsky estimait que la situation dans
l'U.R.S.S. et hors de l'U.R.S.S. interdisait à l'oppo-
sition de prendre le pouvoir. « Quand, au début
de 1926, la cc nouvelle opposition » (Zinoviev- Kamé-
nev) engagea des pourparlers avec mes amis et moi
sur une action commune, Kaménev me dit au cours
du premier entretien que nous eûmes en tête à
tête : cc Le bloc n'est réalisable, cela va de soi, que
si vous avez l'intention de lutter pour le pouvoir.
Nous nous sommes plusieurs fois demandé si vous
n'étiez pas fatigué et décidé à vous borner désor-
mais à la critique par l'écrit sans engager cette
lutte? » En ce temps-là Zinoviev, le grand agita-
teur, et Kaménev le << politique avisé >> selon le
mot de Lénine étaient encore complètement sous
l'empire de l'illusion qu'Îlleur serait facile de·recou-
vrer le pouvoir. « Dès que l'on vous verra à la
tribune à côté de Zinoviev,- me disait Kaménev,,
-le parti s'exclamera: le voilà, le Comité Central de
Lénine! Le voilà le gouvernement! Le tout est desa-
voir si vous vous disposez à former un gouverne-
ment? »Sortant de trois années de lutte dans l'opposi-
tion (1923-1926) je ne partageais à aucun degré ces
espérances optimistes. Notre groupe («trotskyste»)
s'était déjà fait une idée assez achevée du deuxième
chapitre de la révolution, - Thermidor, - et du
désaccord croissant entre la bureaucratie et le
peuple, de la dégénérescence nationale-conserva-
trice des dirigeants en passe de devenir des natio-
naux conservateurs, de la profonde répercussion
des défaites du prolétariat mondial sur les destinées
de l'U.R.S.S. La question du pouvoir ne se posait
pas à moi isolément, c'est-à-dire en dehors de ces
processus essentiels. Le rôle de l'opposition dans
LE RATIONALISME DE TROTSKY 83
les temps à venir devenait nécessairement un rôle
préparatoire. Il fallait former de nouveaux cadres
et attendre les événements. C'est ce que je répon-
dis à Kaménev : cc Je :ne suis nullement cc fatigué »,
mais je suis d'avis que nous devons nous armer de
patience poùr un temps assez long, pour toute une
période historique. Il n'est pas question aujour-
d'hui de lutter pour le pouvoir, mais de préparer
les instruments idéologiques et l'organisation de
la lutte pour le pouvoir en vue d'un nouvel essor
de la révolution. Quand viendra cet essor, je n'en
sais rien.
1
» Donc, au moins une ·fois Trotsky s'est
incliné devant le stalinisme considéré comme situa-
tion de fait et devant la direction existante consi-
dérée comme seule possible. Mais alors, peut-il
parler de << lâcheté politique » quand d'autres se
rallient? Le portrait qu'il donne de Radek est bien
vraisemblable, et personne ne songera à comparer
Trotsky refusant en 1926. de lutter pour le pouvoir
et Radek brûlant en 1929 ce qu'il adorait quelques
mois plus tôt, La qualité humaine, de part et
d'autre, n'est pas comparable, et il y a, en même
temps que de la hargne, quelque chose comme de
l'envie et une sorte' d'estime dans ces mots de
Boukharine à la fin de sa dernière déclaration : « Il
faut être Trotsky pour ne pas désarmer
2
• », Mais
l'histoire rend possible des opposants irrésolus
parce qu'elle est elle-même ambiguë, et cette ambi-
guïté, qui ne determine pas, mais du moins motive
la lâcheté de Radek, Trotsky l'a reconnue le jour
où il a renoncé à remplacer une direction q ~ ' i l désap·
prouvait.
1. Lu Crimes de Staline, p. 110.
2. Compte Rendu Bténographique, p. 826.
84 HUMANIS-.1\IE ET TERREUR
·On répondra qu'il ne s'est jamais rallié. Et en
effet, devant le dilemme de Zinoviev,- gouverner
ou se rallier, - Trotsky. esquisse une troisième
solution -: préserver l'héritage révolutionnaire,
poursuivre dans le pays l'agitation en faveur d'une
ligne classique, jusqu'à ce que les conditions objec-
tives redeviennent favorables et qu'une nouvelle
poussée des · masses le manifeste, - bref, e:qtre-
prendre un travail d'opposition. Mais si les cir-
constances étaient telles que l'opposition désor-
ganise la production, si le délai accordé à l'U.R.S.S.
pour construire son industrie était trop court pour .
qu'elle puisse le faire sans contrainte? Si. dans le
contexte de l' a : n ~ v r e entreprise la politique cc hu- ·
maine » était impraticable et la Terreur seule
possible? Si le dilemme de Zinoviev et Kaménev
- obéir ou commander, - exprimait les exi-
gences de la phase présente? Si la tierce solution de
Trotsky était en principe exclue par la situation?
Elle l'a été en fait et Trotsky a été banni. A ce mo-
ment il cesse de penser cc en situation ». On voit
prédominer chez lui un élément de rationalisme et
de moralité kantienne qui s'exprime littéralement
dans une phrase du Bulletin de l'Opposition: cc Jouer
à cache-cache avec la révolution, ruser avec les
classes ·sociales, faire de la diplomatie ave.c l'his-
toire est absurde et criminel... Zinoviev et Kamé-
nev tombent faute d'avoir observé la seule règle
valable: fais ce que dois advienne que pourra
1
• »
Bien entendu, le devoir dont il parle n'est pas le
devoir envers soi-même et envers autrui en géné-
ral,. c'est le devoir marxiste envers la classe qui a
1. Octobre 1932.
LE RATIONALISME DE TROTSKY 85
une mission historique. Bien entendu aussi, l' « ad-
vienne que pourra » doit s'entendre de l'avenir
immédiat : c'est dans l'histoire, pour Trots ky
comme pour tous les marxistes, que l'homme peut
se réaliser. Il pense simplement que l'histoire
immédiate n'est pas la seule qui compte, qu'aucun
sacrifice n'est perdu puisqu'il s'incorpore à la tra-
dition prolétarienne et que, dans des conditions
objectives défavorables, le révolutionnaire
1
pel.lt-
toujours servir en mourant pour ses idées : « Si
notre génération s'est révélée trop faible pour
bâtir le socialisme sur la terre, nous passerons du
moins à nos enfants un drapeau sans taches. >>
cc ••• sous les coups implacables du sort je me senti·
rais heureux comme aux meilleurs jours de ma
jeunesse si je contribuais au triomphe de la vérité.
Car le plus haut bonheur humain n'est point dans
l'exploitation du présent, mais dans la préparation
de l'avenir
1
• » On saisit peut-être ici le fond des
pensées de Trotsky, cette visée immédiate de l'ave-
nir ou cet affrontement de la mort qui sont l'équi-
valent du rationalisme, et, . comme He ge]
l'avait vu, la tentation de la conscience. On sait
que Trotsky a fait comme il disait, et ce ne sont
pas là des mots. Dans l'ordre de l'individuel, ce
type d'hommes est sublime. Nous· avons à nous
demander si c'est eux qui font l'histoire. Ils croient
tellement à la rationalité de l'histoire que, si
pourun temps elle cesse d'être rationnelle, ils se
jettent vers l'avenir voulu plutôt que de passer
des compromis avec l'incohérence. Mais vivre et
mourir pour un avenir posé par la volonté plutôt
1. Les Crimes de Staline.
86
HUMANISME ET TERREUR
. que de penser et d'agir dans le présent, c'est exac-
""!'ment ce que les marxistes ont toujours appelé
ttopie. Pour le présent, le prix de cette intransi-
geance peut être lourd. Si les plans quinquennaux
'l'avaient pas été exécutés, si la discipline militaire
t la propagande patriotique du type traditionnel
\'avaient pas été rétablies eu U.R.S.S., est-on sûr,
l ' ' " . ? L' ffi '
•ue armee rouge eut vaincu a 1rmer, c est
postuler que les exigences de la vérité et celles de
!'efficacité, les nécessités de la guerre et celles de
la révolution, la discipline et l'humanité non seu-
lement se rejoignent en fin de compte, mais encore
sont identiques à chaque instant, c'est nier le rôle
des contingences en histoire, - que cependant
Trotsky comme historien et comme théoricien ·a
toujours admis
1
• '
Certaines thèses fondamentales du trotskysme
montrent hien que, pour Trotsky comme pour
tous les marxistes, la politique n'est pas seu-
1. Il serait abusif d'imputer à Trotsky les vues de chacun
des trotzkystes. Sous cette réserve, voici une anecdote.
Je me rappelle avoir discuté, pendant l'occupation, du pro-
blème de l'efficacité avec un ami trotskyste, déporté depuis
ct mort en commando. Il me dit que peut-être, sans Staline,
l'U.R.S.S. aurait eu moins d'artillerie et de chars, mais
que, pénétrant dans un pays où la démocratie des travail-
leurs et l'initiative des masses auraient été à chaque pas
visibles, les nazis auraient perdu en assurance ce qu'ils
gagnaient en territoires et que tout aurait fini par des
soviets de soldats dans l'armée allemande. Exemple de
ce qu'on pourrait appeler l'histoire abstraite. Nop.s p r é f ~ ­
rons, comme plus conscient,.}' « advienne que pourra • de
Trotsky. Mais s'il faut choisir entre une U.R.S.S. qui « ruse
avec l'histoire », se maintient dans l'existence et arrête les
Allemands, et une U.R.S.S. qui garde sa ligne prolétarienne et
disparaît dans la guerre, laissant aux générations futures un
exemple héroïque et cinquante ans ou plus de nazisme, est-ce
lâcheté politique de préférer la première?
LE RATIONALISME DE TROTSKY 87
lement affaire de conscience, la simple occasion
pour la d'exprimer au dehors des idées
ou des valeurs, mais l'engageptent du sujet mQral
abstrait dans des événements ambigus. Il savait
bien que dans certaines situations-limites on n'a
le choix que d'être pour ou contre, et c'est pourquoi
il a jusqu'au bout soutenu la thèse de la défense
inconditionnelle de l'U.R.S.S. en temps de guerre.
« Sur ce point, et le recueil récemment publié à
N èw-York (L. Trots ky, 1 n defense of the Soviet
Union) en fait foi, j'ai invariablement et inflexi-
blement combattu toute hésitation. Plus d'une fois,
j'ai dû rompre à ce sujet avec des amis. J'expose .
dans la Révolution trahie la guerre mettrait en
danger, en même temps que la bureaucratie, les
nouvelles ·bases sociales de l'U.R.S.S. qui repré-
sentent un immense progrès dans l'histoire de l'hu-
manité. De là, pour tout révolutionnaire, le devoir
absolu de défendre l'U.R.S.S. contre l'impéria-
lisme en dépit de la bureaucratie soviétique
1
• »
Cette défense de l'U.R.S.S. se distingue d'un rallie-
ment en ceci que Trotsky entendait poursuivre
en pleine guerre l'agitation en faveur de ses vues,
comme Clemenceau avait fait opposition jusqu'à ce
que la conduite de la guerre lui fût confiée. Mais
cette restriction est-elle compatible avec la thèse de
la défense de l'U.R.S.S.? Il se peut que dans un
pays avancé et dans une démocratie la conduite de
la guerre soit aisément compatible avec l' exis..;.
tence d'une opposition. Dans un pays qui sort à
peine de la collectivisation et de l'industrialisa-
tion forcées, l'existence d'une opposition organisée
1. Les Crimes de Staline ..
88 HUMANISME ET TERREUR
qui se propose de renverser la direction révolu-
tionnaire pose de tout autres . problèmes. Prendre
pour accordé qu'elle est possible, c'est admettre
qu'il est toujours possible de nuancer, que l'on n'est
jamais obligé de répondre par oui ou par non, d'être
massivement pour ou contre, qu'une certaine marge
de ljberté demeure toujours. La thèse de la défense
de l'U.R.S.S. est fondée sur le principe contraire.
Or comment circonscrire l'urgence? Le danger
commence· avant la déclaration de guerre. Il y· a
donc toutes les transitions entre la thèse de la dé-
fense de l'U.R.S.S. et le ralliement des « capitu-
lards ». En refusant de suivre l'ultra-gauche, en
admettant que la volonté révolutionnaire et l'élé·
ment subjectif ne peuvent se dissocier des structures
économiques établies par là Révolution d'Octobre,
Trotsky reconnaît que le radicalisme ici serait
et rejoint Boukharine. La
différence est de degré, non de nature. Il est vrai
que, passé un certain point, la quantité se change en
qualité et que faire bloc n'est pas capituler. Mais
à sa manière la dernière déclaration de Boukharine
montre autant de fierté que les écrits de Trotsky
exilé. La gauche a son ultra-gauche qui l'accusera
aussi de « lâcheté politique
1
».
A mesure qu'il s'éloignait de l'action et du. pou-
1. Récemment encore, les éléments de la IV
8
Interna-
tionale partout où ils ne. présentaient pas de candidats
donnaient aux éJecteurs la consigne de voter communiste,
parce que les candidats communistes restaient pour eux les
candidats du prolétariat. En principe, des voix trotskystes
risquent donc d'appeler au pouvoir un appareil politique
qui selon Trotsky sabote la révolution, mais qui, dans les
conditions données, doit cependant être préféré. Il n'y a
pas de différence essentielle entre cette tactique et Je rallie-
ment de Boukharine.
LE RATIONALISME DE TROTSKY 89
voir et voyait l'U.R.S.S., non plus du point de vue
de celui qui gouverne, . mais à travers les témoi-
gnages de l'opposition traquée et du point de vue
de celui qui Mt gouverné, Trotsky était enclin à
idéaliser l'histoire passée, - celle qu'il avait con-
tribué à faire, - et à noircir l'histoire. présente,
celle qu'il subissait. On a · envie de relir.e aux
opposants de gauche les textes éclatants qu'îl
écrivait en 1920 pour défendre la dictature. Ils
répondraient qu'en 1920 c'était la dictature du pro-
létariat, dont le parti n'était alors que la fraction
consciente, et les chefs les représentants élus, et
que par. suite, au :moins à l'intérieur du parti, il
y avait place pour la fraternité révolutionnaire.
Agissant sinon en vertu d'un mandat exprès de
l'humanité existante, du moins par délégation du
prolétariat, noyau de l'humanité à venir, la dicta-
ture était fondée à user de violence contre l'ennemi
de classe, qui faisait obstacle à cet avenir, et n'avait
pas besoin d'en user contre le prolétariat et ses
représentants politiques. Cette conception théo·
rique appellerait tout un e x ~ m e n . Il faudrait se
demander si la dictature du prolétariat a. jamais
existé autrement que dans la conscience des diri·
geants et chez les -militants les plus actifs. A
côté des militants, il y avait les masses non
conscientes. La dictature pour elle-même pouvait
bien être dictature du prolétariat, - l'ouvrier
apolitique ou le paysan arriéré n'ont pu se recon-
naître en elle que pendant quelques brefs épisodes
de la Révolution. Le parti est la conscience du pro-
létariat, mais, comme tout le monde admet que le
prolétariat n'est pas conscient dans son entier, cela
véut dire qu'une fraction des masses pense et veut
90 RUMANISl\IE ET TERREUR
par procuration. Il est hors de doute qu'en plu-
sieurs moments décisifs de la Révolution russe les
résolutions du parti dépassaient les volontés du
prolétariat de fait (comme d'ailleurs à d'autres
moments le parti modérait les masses). Dans cette
mesure Je parti se substituait aux masses et son
rôle était plutôt d'expliquer et de justifier devant
elles des décisions · déjà élaborées que de recueillir
Jeur opinion. Lénine disait à peu près que le parti ne
doit être ni derrière le prolétariat, ni à côté, qu'il doit
être devant, mais d'un pas seulement. Çette phrase
fameuse montre bien à quel point il était loiri d'une
théorie de la révolution par les chefs. Mais elle
montre aussi que la direction révolutionnaire a
toujours été une direction, et que, si elle devait être
suivie par les mas]les, il lui fallait les précéder. Le
parti conduit le prolétariat de fait au nom d'une
idée du prolétariat qu'il emprunte à sa philosophie
de l'histoire et qui ne coïncide pas à chaque instant
avec les volontés et les sentimenis du prolétariat
de fait. Lénine et ses compagnons faisaient ce que
les masses voulaient dans leur volonté profonde et
dans la mesure où elles étaient conscientes d'elles-
Inêmes, mais agir selon la volonté profonde de quel-
qu'un telle qu'on l'a soi-même définie, c'est exac-·
teinent lui faire violence, comme le père qui interdit
·à son fils de faire un sot mariage « pour son bien ».
Le prolétariat ne peut exercer lui-même sa dicta-
ture, il délègue ses pouvoirs. Ou l'on veut faire une
révolution, et alors il faut e.n passer par là,-ou l'on
veut à chaque instant traiter chaque homme comme
fin en soi, et alors on ne fait rien du tout. Nous ne
reprochons donc pas à Trotsky d'avoir en son temps
usé de violence, mais· de l'oublier, et de r e p r e n ~ r e
I.E RATIONALISME DE TROTSKY 91
contre une dictature qu'il subit les arguments de
l'humanisme formel qui lui ont paru faux quand on
les adressés à la dictature qu'il exerçait. La dictature
d'autrefois usait de violence contre l'ennemi de
classe, celle d'à présent en use contre de vieux
bolcheviks? est-ce que dans la situation
présente l'opposition a fait le jeu de. l'ennemi de·
classe. la dictature est la dictature.
Et sans doute le contenu a varié,.;- nous en
reparlerons, - mais on passe par transitions insen-
sibles et jamais immotivées de la dictature de 1920
à celle de 1935. Voilà ce . qu'il faut commencer
par vmr.
Trotsky écrivait en 1920 : « Sans les formes de
coercition gouvernementale qui constituent Je
fondement de la militarisation du travail, le rem-
placement de l'économie capitaliste par l'économie
socialiste ne serait qu'un mot creux
1
• » Il defendait
le principe d'une direction autoritaire des usines
contre celui d'une direction collective par les ou-
vriers, l'idée d'un << front du travail », l'obliga-
tion pour les ouvriers de travailler au poste qui·Îeur
était assigné. Les réfractaires seraient privés de
leurs rations. « La vérité est qu'en régime soé\.a-
liste, il n'y aura pas d'appareil de coercition, il
n'y aura pas d'État. L'État se dissoudra dans la
commune de production et de consommation.
La voie du socialisme n'en passe pas ·moins par
la tension la plus haute de l'étatisation ( .... )
L'État avant de disparaître revêt la forme de dic-
tature du prolétariat, c'est-à-dire du plus impi-
toyable gouvernement qui soit, d'un gouvernement
1. Terrorisme et Communisme, p. 176.
92
HUMANISME ET TERREUR
qui embrasse impérieusement la vie de tous les
citoyens
1
• ,, La liberté politique? A l'observer
scrupuleusement on la tournerait en son contraire.
Une assemblée constituante à majorité concilia-
trice fut élue en 1917. Si l'on avait eu le temps de
laisser mûrir les choses, on aurait vu, au bout de
· deux ans, dit Trotsky, que les _socialistes-révolu-
tionnaires et les mencheviks, en dernière analyse,
faisaient bloc avec les cadets et que le prolétariat
et les bolcheviks étaient seuls capables de porter
la révolution. Mais « si notre parti s'en était remis,
pour toutes les responsabilités, à la pédagogie objec-
tive du « cours des choses »,les événements mili-
taires auraient pu suffire à nous déterminer. L'im-
périalisme allemand pouvait s'emparer de Pétro-
grad dont le gouvernement de Kérensky- avait
commencé l'évacuation. La perte de Pétersbourg
eût alors été mortelle pour le prolétariat russe dont
les meilleures forces étaient alors celles de la flotte
de la Baltique et de la capitale rouge. On ne peut
donc pas reprocher à' notre parti d'avoir voulu
remonter le courant de l'histoire, . mais plutôt
d'avoir sauté quelques degrés de l'évolution poli-
tique. II a enjambé les socialistes-révolutionnaires
et les mencheviks pour ne pas permettre au mili-
tarisme allemand d'enjamber le prolétariat russe et
de conclure la paix avec l'Entente au détriment
de la révolution
2
• ,, Mais alors on peut dire que
Staline enjambe l'opposition pour ne pas permettre
au militarisme allemand d'enjamber le seul pays
où des formes socialistes de production aient été
étnblies.
1. Ibid., pp. 48-49.
2. Ibid.
LE RATIONALISME DE TROTSKY 93
La liberté de la presse? Kautsky la réclamait
au nom de cette idée incontestable qu'il n'y a p a ~
de vérité absolue, ni d'homme ou de groupe qui
·puisse se flatter de la détenir, que les menteurs ~ t '
les fanatiques de (ce qu'ils croient être) la vérité
se rencontrent dans tous les camps. A quoi Trotsky
répondait vigoureusement : « Ainsi, pour Kautsky,
la révolution dans sa phase aiguë, quand il s'agit
pour les classes de vie ou de mort, reste comme
autrefois. une discussion littéraire en vue d'éta-
blir... la vérité. Que c'est profond! Notre « vérité »
n'est certainement pas absolue .. Mais du fait qu'à
l'heure actuelle nous versons du sang en son nom,
nous n'avons aucune raison, aucune possibilité
d'engager une discussion littéraire sur la relativité
de la vérité avec ceux qui nous « critiquent » en
faisant flèche de tout bois. Notre tâche ne consiste
pas non plus à punir les menteurs et à encourager
les justes de la presse de toutes les tendances, mais
uniquement à étouffer le mensonge de classe de
la bourgeoisie et à assurer le triomphe de la vérité
de classe du prolétariat, - indépendamment du
fait qu'il y a dans les deux camps "des fanatiques
et des menteurs
1
• » Le idées pour lesquelles on vit
et l'on meurt sont, de ce fait même, des absolus,
et l'on ne peut au même moment les traiter comme
des vérités relatives qui pourraient être paisible-
ment confrontées ·avec d'autres et « librement
critiquées ». Mais si, au nom de son absolu, Trotsky
tient pour relatif l'absolu des mencheviks, comment
s'étonnerait-il qu'un jour d'autres à leur tour
tiennent pour relatif l'absolu de Trotsky au nom
(1) Ibid., pp. 70-71.
94 HUMANISME ET TERREUR
de leurs propres convictions? Il met au jour l'élé-
ment de subjectivité et de Terreur que contient
toute révolution, même marxiste. Mais dès lors
toute critique du stalinisme qui met formellement
en cause la Terreur peut s'appliquer à la Révolu-
tion en général.
Trotsky au pouvoir sentait vivement que l'his-
toire, bien que dans son ensemble elle puisse être
mise et! perspective comme histoire de la lutte
des clâsses, a besoin, à chaque moment, d'être
pensée et voulue par des individus pour aboutir
à sa solution révolutionnaire, qu'il y a des moments
privilégiés, que des occasions perdues peuvent
modifier pour longtemps le cours des choses, qu'en
conséquence il faut les saisir à mesure qu'elles
se présentent sans avoir toujours le temps de con-
vaincre d'abord les masses et qu'enfin l'histoire
est à faire dans la violence et ne se fait pas de soi.
Il raconte quelque part qu'un jour, comme Lénine
et lui travaillaient ensemble, il demanda à Lénine :
« S'ils nous fusillaient, qu'adviendrait-il de la
Révolution? >> Lénine réfléchit un moment, sourit
et répondit simplement : « Peut-être après tout
qu'ils ne nous fusilleront pas.» Même si une Révo-
lution est « dans le sens de l'histoire », elle a besoin
de l'intitiative des individus. Kautsky disait : la
Russie est un pays arriéré, où la révolution prolé-
tarienne est venue t r ~ p tôt; il aurait mieux valu la
laisser mûrir plutôt que de forcer l'histoire et d'en-
gager le prolétariat russe sur une voie où il ne peut
. réussir que par la violence. Il faut connaître une
. locomotive avant de la mettre en route. A quoi
Trotsky répond avec force :si l'on attend de con-
naître le cheval pour monter à cheval, on ne saura
LE RATIONALISME DE TROTSKY 95
· jamais. « Le préjugé bolcheviste fondamental,
c'est de croire que, pour apprendre à monter à
cheval, il faut en faire sans préparation le premier
essai
1
• » L'histoire donc n'est pas comparable à
une machine, mais à un être vivant. Il y ·a une
science de la révolution, mais il y a aussi une
tique de la révolution que la science ne remplace
pas quoiqu'elle l'éclaire. Il y a un mouvement
spontané de l'histoire objective, mais il y a aussi une
intervention humaine qui lui fait sa'uter des étapes
et qui peut n'être pas prévisible à partir des sché-
mas théoriques. Cela, Trotsky le savait bien, comme
tous ceux qui ont fait en 1917 une révolution dont
ils ont perçu la possibilité au jour le jour, alors
que les prévisions communes étaient en faveur d'une
phase intermédiaire du type
Mais alors il ne peut critiquer la violence de la collec·
tivisation qu'en reprenant devant Staline les posi-
tions de Kautsky en face du bolchevisme. Il n'y a,
autrefois, pas un atome de marxisme dans
les conceptions de Kautsky, qui croit, non pas à la
lutte des classes mais au « rationalisme vieillot
Jù xvnie siècle
2
», à un progrès continu
et sans violence vers la société sans classes. cc L'his-
toire n'est que le déroulement d'un ruban de papier
imprimé et l'on voit, au centre de ce
cc humanitaire » la table de travail de Kautsky
3
• »
Trotsky savait bien alors que l'histoire n'est pas
faite d'avance, qu'elle dépend de la volc;mté et de
l'audace des hommes en-certaines occasions, qu'elle
comporte un élément de contingence et de risque. cc Les
1. Ibid., p. 125.
2. Ibid., p. 28.
3. Ibid., p. 28.
96 HUMANISME ET TERREUR
politiciens routiniers, incapables d'embrasser le pro-
cessus historique dans .la complexité de ses contra-
dictions et de ses discordances intérieures se sont
imaginé que l'histoire préparerait simultanément
et rationnellement, de tous les côtés à la fois, l'achè-
vement du socialismè, de sorte que la concentra-
tion de l'industrie et la morale communiste du
producteur et du consommateur eussent pu évoiuer
et mûrir avec les charrues électriques et les majo-
rités parlementaires
1
• » Certes Trotsky ne s'est
jamais fait d'illusions sur les majorités parlemen-
taires. Mais il a cru que le socialisme se prêparait
partout à la fois, il a axé toute sa politique sur la
coordination des mouvements révolutionnaires,
refusé d'admettre comme un fait la révolution dans
un seul pays, refusé en tout cas d'en tirer les
conséquences, traité comme un accident qui
ne devait pas modifier sensiblement la ligne du parti
la stagnation révolutionnaire dans le monde, -
il a en somme agi dans la seconde partie de sa. vie
comme s'il n'y avait pas de contingence et comme
si l'ambiguïté des occasions, la ruse et la
étaient éliminées de l'histoire. Il écrivait en 1920 :
« Qui relionce en principe 'iu terrorisme
2
, c'est-à-
dire aux mesures d'intimidation et de répression
à l'égard de la contre-révolution armée, doit aussi
renoncer à la domination politique de la classe
ouvrière, à sa dictature révolutionnaire, - qui
renonce à la dictature du.prolétariat renonce à la
1. Ibid., p. 15. .
2. Est-il besoin de dire qu'il ne s'agit pas ici du terro-
risme « individuel », - attentats contre des
politiques, -toujours réprouvé par Trotsky au nom même
de l'action de masses et de la lutte des classes?
LE RATIONALISME DE TROTSKY 97
révolution sociale et fait une croix sur le socia-
lisme1 ». Mais si la propagande est une arme et si le
gauchisme est quelquefois contre-révolution, alors
il est difficile de marquer les limites de la Terreur
permise. Toutes les transitions existent de la
dictat11re selon Trotsky à la dictature selon Staline
et il n'y a pas, entre le cours léniniste et le cours sta-
linien, de différence qui soit absolue. Rien ne permet
de dire précisément : ici finit la politique marxiste
et commence la contre-révolution.
1. Ibid .• l>· 2 ~ .
98 HUI\1ANISI't1E ET TERREUR
La terreur historique culmine dans la révolu-
tion et l'histoire est terreur parce qu'il y a. une
contingence. Chacun trouve ses · motifs dans des
faits et les installe dans une perspective d'avenir
qui ne se démontre pas à la rigueur. Trotsky conçoit
la direction révolutionnaire en fonction de la lutte des
classes et des grandes lignes de l'histoire universelle.
Staline établit sa politique en fonctioii des circons-
tances particulières à notre temps : révolution
dans un seul pays, fascisme, stabilisation du capi-
talisme en Occident, et, en disant que le cours sta-
linien commence avec· l'échec de la révolution
allemande de 1923
1
, Trotsky reconnaît au moins
qu'il est adapté à l'histoire immédiate. Dans ces
conditions, chacun peut accuser l'autre d'être le
« fossoyeur de la révolution ». Trotsky parle de la
contre-révolution stalinienne. Mais, considérant
l'usage qui est fait par la bourgeoisie de la critique
trotskyste, Boukharine dit dans sa dernière décla-
ration : «Le destin de Trotsky est la politique contre-
révolutionnaire ». Il y aurait une vérité absolue
qui départage les adversaires si le monde et l'his-
toire étaient terminés. Quand tout aura été a·ccom-
pli, alors et alors seulement l'actuel égalera le
possible, parce qu'il n'y aura plus que du passé. A
ce moment, il n'y aura plus de s ~ n s à dire que l'his-
toire, autrement conduite par les hommes, aurait
pu être différente : dans l'hypothèse d'une histoire
1. «Si, à la fm de 1923, Ja révolution avait été victorieuse
en Allemagne, - ce qui était tout à fait possible, - la dic-
tature du prolétariat en Russie eût été épurée et consolidée
sans seçousses intérieures... » La Défense de l'U.R.S.S. et
l'Opposition (1929}, pp. 28-29.
LE RATIONALISME DE TROTSKY 99
d'un monde totalisé, ces autres possi-
bilités deviennent imaginaires et tout être con-
cevable se réduit à l'être qui a été. Mais juste-
ment nous ne sommes pas spectateurs d'une histoire
achevée, nous sommes acteurs dans une histoire
ouverte, notre praxis réserve la part de ce qui
n'est pas à connaître mais à faire, elle est un
ingrédient du monde et c'est pourquoi le monde
n'est pas seulement à contempler mais encore à
transformer. C'est l'hypothèse d'une conscience
sans avenir et d'une fin de l'histoire qui est pot r
nous irreprésentable. Toujours donc, tant qu'il y
aura des hommes, l'avenir sera ouvert, il n'y
aura le concernant que des conjectures métho-
et non un savoir absolu. Toujours en consé-.
quence (( Ja dictature de la vérité )) sera la dictature
d.e quelqu'un et elle apparaîtra à ceux qui ne s'y ral-
lient pas comme arbitraire pur. Une révolution,
même fondée sur une philosophie de l'histoire, est
une révolution forcée, est violence, et corrélati-
vement l'opposition conduite au nom de l'huma-
nisme ·peut être contre-révolutionnaire. Cela pou.:.
vait échapper à Trotsky, chef et exilé. Les mili-
tants restés sur place le voyaient. cc Nous risque-
rions de commettre un crime en dressant ies travail-
leurs affamés, arriérés, inconscients, contre leur
propre avant-garde organisée, la seule qu'il y
ait, si défaillante et usée qu'elle soit ... Nous risque-
rions, en cherchant à rénover la révolutiorr, de
déchaîner les forces ennemies des masses pay-
sannes
1
• » L'ironie du sort nous fait faire le con-
traire de ce que nous pensions faire, nous oblige à
1. Victor Serge, S'il est min"it dans le siècle, p. 231.
100
HUMANISME ET TERREUR
douter de nos évidences, à récuser notre conscience
comme capable de mystifications, et met à l'ordre
du jour, non seulement la Terreur qu'exerce l'homme
sur l'homme, mais d'abord cette terreur fondamen-
tale qui est en chacun de nous la conscience de ses
responsabilités historiques.
Se rallier ou se renier, - le problème ·· de
Roubachof existe, puisqu'il y a des raisons pour
Boukharine et pour Trotsky de discuter la ligne du
Parti, des raisons pour Boukharine de revenir dans
le Parti, des raisons pour Staline d' << enjamber »
l'opposition s'il veut <Ionner à la révolution un
avenir, sans qu'on puisse au nom d'une science de
l'histoire reconnaître à l'une de ces positions le
privilège d'une· vérité absolue. Les divergences
politiques à l'intérieur d'une même philosophie
marxiste ne sont pas surprenantes puisque l'action
marxiste veut à la fois suivre le mouvement spon-
tané de l'histoire et la transformer, que rien dans
les faits ne marque d'une manière éPidente à quel
moment il faut s'incliner devant eux, à quel moment
au contraire il faut leur faire violence, que notre
mise en perspective et la « seule solution possible »
qu'elle indique expriment une décision déjà prise,
comme nos décisions traduisent l'aspect du paysage
historique autour de nous, et qu'enfin cette con-
naissance opérante dont le marxisme a donné la
formule générale doit sans cesse se reconsidérer
et cherr..:her difficilement son chemin à égale dis-
tance de l'opportunisme et de l'utopie. ·L'histoire
est terreur parce qu'il nous faut y avancer non paiJ
selon une ligne droite, toujours facile à tracer, mais
en nous relevant à chaque moment sur une situation
générale qui change, comme un voyageur qui pro,
LE RATIONALISME DE TROTSKY 101
gresserait dans un paysage instable et modifié par
ses propres démarches, où ce qui était obstacle peut
devenir passage et où le droit chemin peut devenir
détour. Une réalité sociale qui n'est jamais déta·
chée de nous, dêtermirtée en soi, comme un objéi, et
qui tient à 'notre praxis sur toute l'étendue du pré-
sent et de l'avenir, n'offre pas à éhaque moment un
unique possible, cmnme si Dieu, dans l'envers du
monde, en avaii déjà :fixé· l'avenir. Même Ie succès
d,une politique ne saurait prouver qu'elle seule pou-
vait réussir.· Peut-être une a · ~ tre ligne se serait-elle
révélée possible si: seulement on l'avait choisie et
suivie. Il semble donc que l'histoire offte moins
des. problèmes que· des énigmes .

• •
Mais ceci n.'èst qu'un début et· une derui-vérité.
Mettre rambiguïté et Ià contingence au: cœur de
l'histoire, « comprendre » donc tous les person·nages
du drame, rapporter toutes les vues sur l'histoire à
des décisions facultatives à la rigueur, conclure enfin
qu'il n'est pas question d'avoir raison puisque le
présent et l'avenir ne sont pas objet d'e science,
mais de faire ou d'agir,- cet irrationalisme n'est pas
soutenable pour lit raison décîsive que perflonne ne lé
Pit et pas mOrne ceiui qui le professe. Le philosop'he
abstrait qui considère les opinions les unes a près les
autres, ile trouve pas d'instanée dernière qui les
départage et conclut que l'histoire est terreur,
adopte pour· son compte une attitude de specta-
teu'r où il' n'y a tout au plus qu'une terreur aSsez
littéraire, il oublie de dire que ce genre· de pensées
est lié à une situation très précise, -- celle de la
10:l
ET TERREUR
connaissance séparée, - à un parti pris très spé-
cial, - celui de ne demeurer en aucune perspec-
tive et de les visiter toutes tour à tour. Ce faisant,
il se donne lui aussi une vue de l'histoire et il com-
prend tout, sauf que lui et les autres 'en
avoir une. Staline, Trotsky et même Boukharine,
au milieu de l'ambiguïté historique, ont chacun leur
perspective et jouent leur vie, sur elle. L'avenir
n'est que probable, mais il n'est pas comme une
zone de vide où nous construirions des projets
immotivés; il se devant nous comme la
fin de la journée corrimencéé, et ce dessin est nous-
mêmes. Les choses sensibles, elles aussi, .ne sont que·
probables, puisque nous sommes loin d'en avoir
achevé l'analyse; cela ne veut pas dire qu'elles
nous apparaissent, dans leur existence et leur nature,
absolument en notre pouvoir. Ce probable est pour
nous le réel, on ne peut le dévaloriser qu'en se
référant à une chimère de certitude apodictique
qui n'est fondée sur aucune expérienêe humaine.
Ce n'est pas « tout est relatif » qu'il faut dire, mais
« tout est absolu »; le simple fait qu'un homme
perçoit une situation historique investie d'une signi-
fication qu'il croit vraie introduit un phénomène
de vérité dont aucun scepticisme ne peut . rendre
compte et nous interdit d'éluder les conclusions.
La contingence de l'histoire n'est qu'une ombre
en marge .d'une vue de l'avenir dont nous ne
pouvons pas plus nous abstenir que nous ne
pouvons nous abstenir de respirer. Nos mises en
perspective dépendent de nos vœux et de nos
valeurs,, mais l'inverse est vrai aussi; nous aimons
ou nous haïssons, non pas d'après des valeurs pré-
établies, mais dans l'expérience, selon ce que nous
LE RATIONALISME DE TROTSKY 103
voyons, au contact de l'histoire effective, et si
choix historique est subjectif, toute subjectivité
à travers ses phantasmes touche les choses mêmes
et prétend à la vérité. Si l'on décrivait l'histoire
comme l'affrontement choix injustifiables,
on omettrait ce fait que chacune des consciences
s'éprouve engagée avec les autres dans une his-
toire commune, argumente pour les convaincre,
pèse et compare ses probabilités et les leurs, et,
s'apercevant liée à elles à travers la situation exté·
rieure, inaugure un terrain de rationalité présomp-
tive où leur, débat puisse avoir lieu et avoir sens.
La dialectique du subjectif et de l'objectif n'est
pas une simple contradiction qui laisse disjoints
les deux termes entre elle joue; elle té-
moigne plutôt de notre enracinement dans . la
vérité.
En termetJ plus concrets : la contingence de
·l'avenir et le rôle de la décision humaine dans l'his-
toire rendent irréductibles les divergences politiques
et inévitables la ruse, le mensonge et la violence,
voilà l'idée. à tous les révolutionnaires.
A cet égard, Trotsky, Boukharine et Staline sont
ensemble contre la morale du libéralisme, parce
qu'elle suppose l'humanité donnée, tandis qu'ils
veulent la faire. Une fois quittée la conception anar-
chiste (d'ailleurs impraticable) du respect incondi-
tionnel d'autrui, il est difficile de marquer les limites
·de la violence. légitime; en particulier toutes les
transitions existent entre le léninisme et le sta-
linisme. Ceci veut dire que, devant le problème
de la violence, nous ne trouvons pas entre les poli-
tiques marxi.stes une différence absolue. Ceci ne
veut pas dire que'nous les identifions, que nous les
104 HUMANISME ET TERREUR
justifions toutes ou meme que nous en justifions
aucune. Nous avons jusqu'ici délimité notre ter•
rain de discussion : nous savons maintenax,.t qu'il
ne peut être question d'opposer simplement au
révolutionnaire la non-violence absolue,. qui repose
en fin de compte sur l'idée d'un monde fait et bien
fait. En reprenant les discussions de la droite, de la
gauche et du centre communisws, nous nous
sommes replacés dans le monde inachevé des
révolutionnaires, nous avons reconnu qu'il est
pour tous un monde de la terreur et que, sous ce
rapport, il ne saurait y avoir entre leurs politiques
de différence de principe. Mais, cela fait, et nous
installant à présent sur le terrain du relatif, le seul
où les discussions humaines aient lieu, il nous reste
à nous demander si la violence, commune à toutes
les politiques marxistes, a ici et là le même sens,
et si ce sens est assez évident pour que nous assu-
mions l'une d'elles. Car il est bien certain que
ni pour Boukharine, ni pour Trots ky, · ni pour
Staline, ]a Terreur n'est valable en soi. Chacun
d'eux pense, à travers elie, réaliser la véritable his-
toire humaine, qui n'est pas commencée, et c'est
l'à selon eux ce qui justifie la violence révolution-
naire. Autrement dit tous trois, comme marxistes,
reconnaissent le fait de la contingence et de la
Terreur, mais, comme marxistes aussi, admettent
que cette violence a un sens, qu'il est possible de
la comprendre, d'y lire un développement rationnel,
d'en tirer un avenir humain. Le marxisme ne nous
donne pas une utopie, un avenir d'avance connu,
une philosophie de l'histoire. Mais, il déchiffre les
faits, il leur découvre un sens commun, il obtient
ainsi un fil conducteur qui, sans nous dispenser de
LE RATIONALISME DE TROTSKY 105
recommencer l'analyse pour chaque période, nous
permet de discerner une orientation des événements.
A égale distance d'une philosophie dogmatique
de l'histoire qui imposerait aux hommes, par le fer
et par le feu, un avenir visionnaire, et d'un terro·
risme sans perspectives, il a voulu procurer une
perception de l'histoire qui fasse apparaître à chaque
moment les lignes de force et les vecteurs du pré-
sent. Si donc il est une théorie de la violence et une
justification de la Terreur, il fait surgir là raison de
la déraison, et la violence qu'illégitime doit porter
un signe -qui déjà la distingue de la violence rétro-
grade. Qu'on ne soit pas marxiste ou qu'on le soit,
on ne peut donc ni vivre ni professer avec consé-
quence la violence pure, qui n'est envisagée que
sur le fond d'un autre avenir.· Elle est exclue finale-
ment par les perspectives théoriqùes du !Jlarxisme
comme immédiatement par les vœux des b e l l e ~
âmes. Il nous reste donc à replacer les crises du
Parti Communiste russe dans les perspectives qui
sont communes au gou'vernement soviétique et aux
opposants, et à rechercher si la violence est là·
bas la .maladie infantile d'une nouvelle histoire.
ou seulement un épisode de l'histoire immuable.
DEUXIÈME PARTIE
LA PERSPECTIVE HUMANISTE
CHAPITRE PREMIER
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE
Les fondements de la politique marxiste doivent
être simultanément dans l'analyse in duc·
du fonctionnement économique et dans U:ne
certaine intuition de l'homme et des relations
interhumaines. « radical, dit un texte célèbre
de Marx 1, c'est prendre les choses par la racine.
Or, la racine pour l'homme est l'homme lui-même. »
La nouveauté de n'est pas de réduire les pro-
blèmes philosophiques et les problèmes humains
aux problèmes économiques, mais de chercher dans
ces derniers l'équivalent ct et la figure visible
des premiers. On a pu dire sans paradoxe que le
Capital est une « Phénoménologie de l'Esprit con-
crète », c'est-à-dire qu'il s'agit indivisiblement
du fonctionnement de l'économie et de la réalisa-
tion de l'homme. Le nœud des deux ordres de pro·
blèmes se trouye · d.ans cette idée hégélienne que
chaque système de production et de propriété
implique un système de relations entre les hommes
1. Critique de l(l Philosophie du Droit de Hegel.
110 HUMANISME ET TERREUR
de sorte que nos relations avec autrui se lisent dans
nos relations avec la nature et nos relations avec
la nature dans nos relations avec autrui. On ne peut
saisir en définitive toute la signification d'une poli-
tique marxiste sans revenir à la description que Hegel
donne des rapports fondamentaux entre les hommes.
« Chaque conscience, dit-il, poursuit la mort de
l'autre. »Notre conscience, étant ce qui donne sens
et valeur à tout objet pour nous saisissable, est dans
un état naturel de vertige, .et c'est pour elle une
tentation permanente de s'affirmer aux dépens des
autres consciences qui lui disputent ce privilège.
Mais la conscience ne peut rien sans son corps et
ne peut quelque chose sur les autres qu'en agissant
sur leur corps. Elle ne les réduira en esclavage qu'en
faisant de la nature une annexe de son corps, en se
l'appropriant et en y établissant les instruments de
sa puissance. L'histoire est donc essentiellemen1
lutte, - lutte du maître et de l'esclave, lutte des
classes, - et cela par une nécessité de la condition
humaine et en raison de ce paradoxe fondamental
que l'homme est indivisiblement conscience et
corps, infini et fini. Dans le système des consciencs
incarnées, chacune ne peut s'affirmer qu'en r é ~ u i ­
sant les autres en objets.
Ce qui fait qu'il y a une histoire humaine, c'est
qne l'homme est un être qui s'investit au dehors,
qui a besoin des autres et de la nature pour se réa-
liser, qui se particularise en prenant possession de
certains biens· et qui, par là, entre en conflit avec
les autres hommes. Que l'oppression de l'homme
par l'homme se manifeste sans masque, comme
dans le despotisme où la subjectivité absolue d'un
seul transforme en objets tous les autres, qu'elle se
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 111
déguise en dictature de la vérité objec#ve comme
dans les régimes qui emprisonnent, brûlent ou
pendent les citoyens pour leur salut (et le dégui-
sement est vain puisque une vérité imposée n'est
que la vérité de quelques-uns, c'est-à-dire l'instru-
ment de leur puissance), ou qu'enfin, comme dans
l'État libéral, la violence soit mise hors la loi et en
effet supprimée dans le commerce des idées, mais
maintenue dans la vie effective, sous la forme de la
· colonisation, du chômage et du salaire, il ne s'agit que
de différentes modalités d'une situation fondamen-
tale. Ce que le marxisme se propose, c'est de résoudre .
radicalement le problème de la coexistence humaine
par delà l'oppression de la subjectivité absolue,de l'ob-
jectivité absolue, et la pseudo-solution du libéralisme.
Dans la mesure où il donne de notre situation de
départ un tableau pessimiste, - conflit et lutte
·à mort, -le marxisme renfermera toujours un élé-
ment de violence et de terreur. S'il est vrai que
l'histoire est une lutte, si le rationalisme est lui-
même une idéologie de classe, il n'y a aucune chance
de réconcilier les hommes immédiatement en fai-
sant appel à la « bonne volonté », comme disait
Kant, c'est-à-dire à une morale universelle au-des-
sus de la mêlée. K Il faut savoir consentir à tout,
disait Lénine, à tous les sacrifices, user même, en
cas de nécessité, de tous les stratagèmes, user de
ruse, 'de procédés illégaux, du silence, de la dissi-
mulation de la vérité pour pénétrer dans les s y n d i ~
cats, y demeurer, y poursuivre à tout prix l'action
communiste
1
. »Et Trotsky lui-même commentait:
« La lutte à mort ne se conçoit pas sans ruse de
:La M,Jhdie i nfantile du Communisme, éd. citée, p. 31.
112 HUMANISME ET TERREUR
guerre, en d'autres termes sans mensonge et trom-
perie
1
• » Dire la vérité, agir en conscience, ce sont
là les alibis de la moralité fausse, la vraie moralité
ne s'occupe pas de ce que nous pensons ou voulons,
mais de ce que nous faisons, elle nQus oblige à
prendre de nous-mêmes une vue historique. Le
communiste se méfiera donc de la conscience : en
lui-même et en autrui. Elle· n'est pas hon juge de
ce que nous faisons puisque nous sommes engagés
dans la lutte historique et y faisons plus, moins où
autre chose que ce que nous pensions faire. Par
méthode, le communiste se refuse à croire les autres
sur parole, à les traiter comme des sujets ·raison-
nables et libres. Comment le ferait-il puisqu'ils
sont comme lui-même exposés à la mystification?
Derrière ce qu'ils pensent et disent délibérément,
il veut retrouver ce qu'ils sont, le rôle qu'ils jouent,
peut-être à leur insu, dans la collision des puis-
sances et dans la lutte des classes. Il doit apprendre
à connahre le jeu des forces antagonistes èt les
écrivains, mêmes réactionnaires, qui l'ont décrit,
sont pour le communisme plus précieux que ceux,
même progressistes, qui l'ont masqué-sous des illu-
sions libérales. Machiavel compte plus que Kant.
Engels disait de Machiavel qu'il était « le premier
écrivain des temps modernes digne d'être nommé».
Marx disait de l'Histoire de Florence que c'était
une << œuvre de maître ». Il comptait Machiavel,
avec Spinoza, Rousseau et Hegel, au nombre de
ceux qui ont découvert les lois de fonctionnement
de l'État
2
• Comme la vie sociale 'en général inté-
resse en chaque homme par delà les pensées ou les
1. Leur morale et la nôtre, p. 71.
2. ](olnische Zeitung, no 179.
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 113
décisions délibérées, Ia manière même d'être au
monde, la révolution au sens marxiste ne s'épuise
pas dans les dispositions législatives qu'elle prend
et il faut beaucoup de temps pour qu'elle monte de
ses infrastructures économiques et juridiques aux
relations vécues des hommes, - beaucoup de temps
donc pour qu'elle soit vraiment incontestée et
garantie con.ire les ret.ours offensifs du vieux monde.
Pendant cette période· transitoire, appli<Juer la
règle philosophique selon laquelle « l'homme est
pour l'homme l'être suprême » ce serait
revenir à l'utopie et faire en réalité le contraire de
ce que l'on veut. S'il est vrai que l'État tel que nous
le connaissons est l'instrument d'une classe, on
peut présumer qu'il « dépérira >> avec les classes.
Mais Lénine prend soin de préciser que, de la phase
supérieure du communisme « pas un socialiste ne
s'est avisé de « promettre » l'avènement
1
». Cela.
veut dire que le marxisme est, beaucoup plus que
l'affirmation avenir comme· nécessaire, le
jugement· du présent comme contradictoire et
intolérable. C'est dans l'épaisseur du présent qu'il
agit et avec les moyens d'action qu'offre ce présent.
Le prolétariat ne dét:rmirà l'appareil de répression
de la bourgeoisie qu'tm l'annexant d'abord et en
s'en servant contre elle. Il en résulte que l'action
communiste désavoue d'avance les règles formelles
du libéralisme bourgeois. « Tant que le
fait encore usage de l'État," il ne le fait pas dans l'in-
térêt de la liberté, mais bien pour avoir raison de
son adversaire, et, dès que l'on pourra parler de·
liberté, l'État comme tel cessera d'exister
9
• »
1. Lénine : L'État et la RéYolution, E. S. 1., p. 521.
2. Engels à Bebel, 18-28 mars 1875.
11.4 HUMANISME ET TERREUR
« Il est clair que là où il y a écrasement, là où il y
a violence, il n'y a pas de liberté, pas de démo-
c:ratie
1
• >> Il n'est pas question d'observer les règles
du libéralisme à l'égard de la bourgeoisie, mais pas
même à l'égard du prolétariat dans son entier.
« Les classes subsistent et elles subsisteront par·
tout pendant des années après la conquête du pou·
voir par le prolétariat ( ..• ). Anéantir les classes
ne consjste pas seulement à chasser les propriétaires
fonciers et les capitalistes, ce qui nous a été rela-
tivement facile, mais aussi à anéantir les petits
producteurs. de marchandises, et il est impossible
de les chasser, il est impossible deles. écraser, il faut
faire bon ménage avec eux. On peut seulement (et ·
on doit) les transformer, les rééduquer- par un très
long travail d'organisation, très lent et très prudent.
Ils entourent le prolétariat de tous côtés d'une
atmosphère de petite bougeoisie, ils l'en pénètrent,
ils l'en corrompent, ils suscitent constamment à
l'intérieur du prolétariat des récidives de tendances
petites-bourgeoises : manque de caractere, émiette-
ment, individualisme, passage de l'enthousiasme
au désespoir. Le parti politique du prolétariat
doit avoir une centralisation et une discipline rigou·
reuse pour y mettre obstacle ( ... ). La dictature du
prolétariat est une lutte acharnée, sanglante et
non sanglante, violente et pacifique, militaire et
économique, pédagogique et administrative, contre
les forces et les traditions du vieux monde. La force
de la tradition chez des millions et des dizaines de
millions d'hommes, c'est la force la plus redoutable.
Sans un parti, un parti de fer et endurci dans la
1. Lénine, ibid., p. 514.
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 115
lutte, sans un parti puissant de la confiance de tous
les éléments honnêtes de la classe . en question, sans
un parti habile à suivre la mentalité de la masse et
à l'influencer, il est impossible de soutenir cette
lntte avec succès
1
• »On comprend que, dans le sys•
tème du « démocratique » le dosage
de démoératie et de puisse varier selon
la situation et qu'à certains moments l'appa eil
s'approche du centralisme pur. Le Parti et ses che!s
les masses vers leur libération réelle, qui
est à venir, en sacrifiant, s'il le faut, la. liberté for-
melle, qtli est la liberté de tous les jours. Mais dès
lors, pour la période de transformation révo-
luti0nnaire (et nous ne savons pas si elle aboutira
jamais à une « phase supérieure » où l'État dépé-
rirait), ne sommes-nous pas très près de la concep-
tion hégélienne de l'État, c'est-à-dire d'un système
qui, en dernière analyse, réserve à quelques-uns
le rôle de sujets de l'histoire, les autres demeurant
objets devant cette volonté transcendante?
La réponse marxiste à ces questions sera d'abord:
c'est cela ou rien. Ou hien on veut faire quelque
chose, mais c'est à condition d'user de la violence,
- ou hien on respecte la liberté formelle, on
renonce à la violence, mais on ne peut le faire
qu'en renonçant au socialisme et à la société
sans classe, c'est-à-dire en consolidant le règne
du « quaker hypocrite ». La révolution assume et
dirige une violence que la société bourgeoise tolère
dans le chômage et dans .la guerre et camoufle
sous le nom de fatalité. Mais toutes les révolutions
réunies n'ont pas versé plus de sang que les empires.
1. Lénine : La Maladie infantile du Communisme, p. 24.
Les mots soulignés le sont par nous.
116 HUl\IANISl\IE ET TEHREUR
Il n'y a que des violences, et Ia violence r·évolu-
tionnaire doit être préférée parce qu'elle a un avenir
d'humanisme.- Pourtant qu'importe l'avenir de la
révolution si son présent demeure sous la loi de la
violence? :Même si elle produit dans la suite U:ne
société sans violence, à l'égard de ceux qu'elle
écrase aujourd'hui et dont chacun est comme un
monde pour soi, elle est mal absolu. Même si ceux
qui vivront l'avenir peuvent un jour parler de suc-
cès, ceux qui vivent le présent et ne peuvent l'« en·
jamber » n'ont à constater qu'un échec. La violence
révolutionnaire ne se distingue pas pour nous des
autres violences et la vie sociale ne comporte que
des échecs.- L'argument et la conclusion seraient
valables si l'histoire ·était la simple rencontre et la
succession discontinue d'individus absolument aut9·
nomes, sans racines, sans postérité, sans échange.
Alors le hien des uns ne pourrait racheter le mal
des autres et chaque conscience étant totalité à
elle seule, la violence faite à une seule conscience
suffirait, comme le pensait Péguy, à faire de
la société une société maudite. Il n'y aurait pas
de sens à préférer un régime qui emploie la violence
à des fins humanistes, puisque, du point de vue
de la conscience qui la subit, la violence est abso-
lument inacceptable, étant ce qui la nie, et quë,
dans une telle philosophie, il n'y aurait pas d'autre
point de vue que celui de la conscience de soi, lè
monde et l'histoire seraient la somme de ces points
de vue. Mais tels sont justement les postulats que
le marxisme· remet en question, en introduisant,
après Hegel, la perspective d'une conscience sur
l'autre. Ce que nous trouvons dans la vie-privée du
couple, ou dans une société d'amis, ou, à plus forte
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 117
raison, dans l'histoire, ce ne sont pas des « cons-
ciences de soi »juxtaposées. Je ne rencontre jamais
face à face la conscience d'autrui comme il ne ren-
contre jamais la mienne. Je ne suis pas pour lui
et il n'est pas pour moi pure existence pour soi.
Nous sommes l'un pour l'autre des êtres situés,
définis par un certain type de relation avec les
hommes et avec le monde, par une certaine àctivité,
une certaine manière de traiter autrui et la nature.
Certes, une conscience pure serait dans un tel état
d'innocence originelle que la violence qu'on lui
ferait serait irréparable. Mais d'abord une con-
science pure est hors de mes prises, je ne saurais
lui faire violence, même si j e ~ torture son corps
Le problème de la violence ne se pose donc pas à
son égard. Il ne se pose qu'à l'égard d'une con"
science originellement engagée dans le monde, c'est-à·
dire dans la violence, et ne se résout donc qu'au
delà de l'utopie. Il n'y a pour nous que des con·
sciences situées qui se confondent elles-mêmes avec
la situation qu'elles assument et ne sauraient se
plaindre qu'on les confonde avec elle et qu'on
néglige l'innocence incorruptible du for intérieur.
Quand on dit qu'il y a ·une histoire, on veut jus-
tement dire que chacun dans ce qu'il fait n'agit
pas seulement en son nom, ne dispose pas seule-
ment de soi, mais engage les autres et dispose d'eux,
de sorte que, dès que nous vivons, nous perdons
l'alibi des bonnes intentions, nous sommes ce que
nous faisons aux autres, nous renonçons au droit
d'être respectés comme belles âmes. Respecter
celui qui ne respecte pas les autres, c'est finale-
ment les mépriser, s'abstenir de violence envers les
violents, c'est se faire leur complice. Nous n'avons
118 HUMANISME ET TERREUR
pas le choix entre la pureté et la viole:ece, mais entre
différentes sortes de violence. La violence est notre
lot en t«nt que nous sœnmes incarnés. Il n'y a pas
même de persuasion sans séduction, c'est-à-dire,
m dernière analyse, sans mépris. La violence est
la situation de départ commune à tous les régimes.
La vie, la discussion et la choix politique n'ont lieu
que sur ce fond. CQ qui compte et dont il faut
ter, ce n'est pas la violence, c'est son 'sens ou son
avenir. C'est la loi de l'action humaine d'enjam-
ber le présent vers l'avenir et le moi vers autrui.
Cette intrusion n'est pas seulement le fait de la
vie pe:titique,. elle se produit dans la vie privée.
De même que dans l'amour, dans l'afféctieJJ., dans
l'a.mitié nous n'avons pas en face de·. nous des
« consciences >> dont nous puissions à chaque instant
respecter l'individualité absolue, mais des êtres
qualifiés, - « mon fils », «ma femme », «mon »-
que nous entraînons avec nous dans des projets
communs où ils reçoivent (comme nous-mêmes) un
rôle défini, avec des pouvoirs et des devoirs définis,
de même dans l'histoire collective les atomes spiri.:
tuels traînent après eux leur rôle historique, ils
sont reiiés entre eux par les fils de leurs actions,
da.,rantage : ils se confondent avec la totalité des
actions, déli}gérées ou qu'ils exeDCent sur les
autres et sur le monde, il y a, non pas une pluralité
de sujets, mais une intersubjectivité, et c'est pour-
quoi il y a une commune mesure du mal que l'on. fait
aux uns et du bien qu'on en tire pour les .autres.
Si l'on condamne toute violence, on se place hors
du domaine où il y a justice et injustice, on maudit
le monde et l'humanité, - malédiction hypocrite,
puisque celui qui la prononce, du moment qu'il a
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 119
déjà vécu, a déjà accepté la règle du jeu. Entre les
hommes considérés comme consciences pures, il
n'y aurait en effet pas de raison de choisir. Mais
entre les hommes considérés comme titulaires de
situations qui composent ensemble une seule
situation commune, il est inévitable que l'on choi-
sisse, - il est permis de sacrifier ceux qui, selon
la logique de leur situation, sont une menace et de'
préférer ceux qui sont une promesse d'humanité.
G' est ce que fait le marxisme quand il établit sa
politique sur une analyse de la situation proléta-
rienne.
Les problèmes de la politique viennent de ce·
fait que nous sommes tous des sujets et que cepen-
dant nous voyons et traitons autrui comme objet.
La coexistence des hommes paraît donc vouée à
l'échec. Car ou bien quelques-uns d'entre eux
exercent leur droit absolu de sujet, alors les autres
subissent leur et ne sont pas reconnus
comme sujets. Ou bien le corps social tout entier
est voué à quelque destinée providentielle, à quelque
mission mais ce cas se ramène au
premier et .la politique objective à la politique
subjective, puisque, de cette destinée· ou de cette
mission, il faut bien que quelques-uns seulement
soient dépositaires. Ou enfin on convient que tous
les hommes ont les mêmes droits et qu'il n'y a pas
de vérité d'État, mais cette égalité de principe
reste nominale; le gouvernement, dans les moments
décisifs, reste violent, et la plupart des hommes
restent objets de l'histoire. Le marxisme veut
briser l'alternative de la politique subjective et
de la politique objective en soumettant l'histoire
non pas aux volontés arbitraires de certains hommes,
l20 HUMANISME ET TERREUR
non pas aux exigences d'un Esprit Mondial insaisis-
mais à celles d'une certaine condition tenue
pour humaine entre toutes : la condition proléta-
t·ienne .. Malgré tant d'exposés inexacts, le marxisme
ne soumet pas les hommes aux volontés du prolé- ·
l.ariat ou du parti considérés comme une somme
d'individus, en justifiànt tant bien que mal cet
arbitraire nouveau par une prédestination mystique
selon les recettes traditionnelles de la violence. .
S'il donne un privilège au prolétariat, c'est parce
que, selon la logique interne de sa condition, selon
son mode d'existence le moins délibéré, et hors de
toute illusion messianique, les prolétaires qui
« ne sont pas des dieux » sont et sont seuls en posi-
tion de réaliser l'humanité. · Il reconnaît -au prolé-
tariat une mission, mais non providentielle :
historique, et cela veut dire que le prolétariat, à
t
considérer son rôle dans la constellation historique
donnée, va vers une reconnaissance de l'homme par
l'homme. La violence, la ruse, la terreur, le com-
promis, enfin la subjectivité des chefs et du parti
qui risqueraient de transforme'!' en objets les autres
hommes trouvent leur limite et leur justification
eu ccci qu'ils sont au service d'une société humaine,
celle des prolétaires, indivisiblement faisceau de
Yolontés et fait économique, et, plus profond que
tout cela, idée agissante de la vraie coexistence à
laquelle il s'agit seulement de donner sa voix et
langage. Les marxistes ont bien critiqué
l'humanisme . abstrait qui voudrait passer tout
d ;·oit à la société sans classes ou plutôt la postule.
lis ne l'ont fàit qu'au noril d'une universalité
concrète, celle des prolétaires de tous les pays
qui se prépare déjà dans le présent. Les bolcheviks
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 121
ont insisté sur le rôle du Parti et du Centre dans la
révolution, ils ont rejeté comme trop naïve (et
trop rusée) l'idée social-démocratique d'une révo-
lution par la voie parlementaire, ils n'ont pas voulu
livrer la révolution aux alternances de l'enthou-
et de la dépression dans les masses inorga-
nisées. Mais· si leur action ne peut suivre à chaque
moment le sentiment immédiat des prolétaires,
.elle doit au total et dans l'ensemble du monde
favoriser la poussée du prolétariat, Jendre toujours
plus consciente l'existence prolétarienne parce
qu'elle est le commencement d'une vraie coexistence
humaine. Il y a chez .les marxistes de
méfiance, mais aussi une confiance fondamentale
dans la spontanéité de l'histoire. « Les masses
sentaient · ce que nous ne pouvions pas formuler
consciemment ... » dit Lénine dans ·un discours
que nous avons cité. Le sentiment des masses,
pour un marxiste, est toujours vrai, non qu'elles
aient toujours une idée claire de la révolution dans
le monde, mais parce qu'elles en ont l'« instinct »,
en étant le moteur, qu'elles savent mieux que
personne ce qu'elles sont disposées à tenter et que
c'est là une composante essentielle de la situation
historique. Le prolétariat et l'appareil se règlent
l'un l'autre non au sens d'une démagogie qui annu-
lerait l'appareil, non au sens d'un centralisme
absolu qui paralyserait les masses, mais dans la
communication vivante des masses et de leur
parti, de l'histoire en actè et de l'histoire en idée.
La théorie du prolétariat n'est pas dans le marxisme
une annexe ou un appendice. C'est vraiment le
centre de la doctrine, car c'est dans l'existence
prolétarienne que les conceptions abstraites
122 HUMANISME ET TERREUR
deviennent vie, que la vie se fait conscience. Les
marxistes ont souvent comparé la violence révo-
lutionnaire· à l'intervention d'un médecin dans un
accouchement. C'est dire que la société nQuvelle
existe déjà et que la violence se ju!ltifie, non par
des' fins lointaines, mais par les nécessités
d'une nouvêlle humanité déjà ébauchée. C'est la
théorie du prolétariat qui distingue absolument
une politique marxiste de toute autre politique
autoritaire et rend superficielles les analogies
formelles que l'on a souvent signalées entre
elles. Si nous voulons comprendre la violence
marxiste et faire le point du communisme d'aujour·
·d'hui, il nous faut revenir à la théorie du prolé-
tariat.
Sous le nom de prolétariat,. Marx décrit une
situation telle que ceux qui y sont placés ont et
ont seuls l'expérience pleine de la liberté · et de
l'universalité' qui, pour lui, définissent l'homme.
Le développement de la production, dit-il, a réalisé.
un marché mondial, c'est-à-dire une économie où
chaque homme dépend dans sa vie de ce qui se
passe à travers le monde entier. La plupart des
hommes et même certains prolétaires ne sentent
cette relation au monde que comme un destin et
n'en tirent que résignation. « La puissance sociale,
c'est-à-dire la force productive multipliée, qui
résulte de la collaboration des différents individus
conditionnée par la division du travail, apparaît
à ces individus, parce que la collaboration elle-
même n'est pas volontaire, mais naturelle, non pas
comme leur propre puissance innée, mais comme
une force étrangère, située hors d'eux-mêmes, dont
ils n" ni l' oriaine ni le but, qu'ils
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 123
ne peuvent donc plus dominer, mais qui mainte-
nant parcourt au contraire toute une série de phases
et de degrés de développement particuliers, indé-
pendants de la volonté et de l'agitation des hommes,
réglant même cette volonté et cette <'agitation 1. »
Le prolétaire, en tant qu'il éprouve directement
cette dépendance, dans son travail et dans sori
salaire, a cha'nce, plus qu'aucun autre, de la sentir
comme une «aliénation» ou une« extériorisation» 2,
en tant qu'il localise mieux que personne le ·destin,
il est mieux placé que personne pour reprendre
en mains sa vie et' c r é e ~ son sort au lieu de le
subir. « La dépendance universelle, cette forme
naturelle de la collaboration universelle des indi-
vidus, est transformée ·par cette révolution corn-
muniste en contrôle et domination consciente
exercée sur ces puissances qui, produites par
l'influence réciproque des hommes les uns sur les
autres, leur en ont imposé jusqu'ici· et l e ~ ont
dominés comme· pui!!sances absolument étran-
gères
3
• ».Il y a donc une prémisse objective de la
révolution : la dépendance universelle, - et une
prémisse subjective : la conscience de cette dépen-
dance comme aliénation. Et l'on aperçoit le rapport
très particulier de ces deux prémisses. Elles ne
s'additionnent pas : il n'y a pas une situation
objective du prolétariat et une conscience de cette
situation qui viendrait s'y ajouter sans motif.
La situation « objective » elle-même sollicite le
prolétaire de prendre conscience, la prise de con·
science est motivée par l'exercice même de la vie.
1. Idéologie allemande, éd. Costes, p. 181, pp. 175-176.
2. Ibid., p. 176.
8 ~ Ibid., p, 228;
124 HUMANISME ET TERREUR
C'est par sa condition que le prolétaire est amené
au point de détachement et de liberté où une
conscience de la dépendance est possible. Dans le
prolétaire l'individualité · ou la conscience de soi
et la conscience de classe sont absolument iden-
tiques. « ( ••• ) un noble reste toujours un noble, un
roturier toujours un roturier, abstraction faite des
autres conditions; il y a là une propriété insépa-
rable de son individualité. La distinction de l'indi-
vidu personnel d'avec l'individu de classe,le hasard
des conditions de vie pour l'individu n'apparaît
qu'avec l'apparition de la classe qui est elle-même
un produit de la bourgeoisie ( ... ) Chez les· prolé-
taires ( ... ), leur propre condition de vie, le travail
et, par suite, toutes les conditions d'existence de
la société actuelle, sont devep.us pour eux quelque
chose d'accidentel, sur quoi les prolétaires indi-
viduels n'ont pas de contrôle et sur quoi nulle
organisation sociale ne peut leur donner de con-
trôle ( ... )
1
». Tout homme dans la réflexion peut
se concefJoir comme homme simplement et rejoindre
par là les autres. Mais c'est au moyen d'une abstrac-
tion : il lui faut oublier sa situation particulière, et,
quand il revient de la réflexion à la vie, il se conduit
de nouveau comme français, médecin, bourgeois,
etc. L'universalité n'es..t que conçue, non vécue. Au
contraire, la condition du prolétaire est telle qu'il
se détache des particularités non par la pensée
et par un procédé d'abstraction-, mais en réalité
et par le mouvement même de sa vie. Seul il est
l'universalité qu'îl pense, seul il réalise la conscience
de. soi dont les philosophes, dans la réflexion, ont
1. 1 déologie allemande, p. 228.
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 125
tracé l'esquisse. Avec le prolétariat l'histoire dépasse
les particularités du provincialisme et du chauvi-
nisme et « met .enfin des indiPidus ressortissant à
l'histoire uniPerselle et empiriquement uni Persels
à la place des indiPidus locaux
1
». Le prolétariat
n'a pas reçu sa miss.ion historique. d'un Esprit
Mondial insondable, il est manifestement cet esprit
mondial puisqu'il inaugure l'accord de l'homme
avec rhomme et l'universalité. Hegel distinguait
dans la société la classe substantielle (les paysans),
la classe réfléchissante (les ouvriers et les produc-
teurs) et la classe universelle (les fonctionnaires de
l'État). Mais l'État hégélien n'est universel qu'en·
droit, parce que les fonctionnaires, Hegél1ui-même
et l'Histoiretelle qu'ils la conçoivent, lui accordent
cette signification et cette valeur. Le prolétariat
est universel en fait, visiblement et dans sa vie
;même. Il accomplit ce . qui est. valable pour tous
parce qu'il est sèul au delà des particularités,
seul en situation universelle. Ce n'est pas une
somme de consciences qui choisiraient . chacune
pour leur compte la révolution, ni d'ailleurs une
force objective comme la pesanteur ou l'attraction
universelle, c'est la seule_ intersubjectivité authen·
tique parce qu'il est seul à vivre sill\ultanément
la séparation et l'union des individus. ~ i è n enténdu,
le prolétaire pur est un cas-limite : «le capitalisme
ne serait pas lui-même si le prolétariat « pur>>
n'était pas entouré d'une masse extrêmement
bigarrée de types . sociaux faisant la transition du
prolétaire au semi-prolétaire ( ... ) du semi-prolé-
taire au petit paysan ( ... ) du petit paysan au paysan-
1. Idéologie allemande, p." 177. Souligné par nous.
126
HUMANISME ET TERREUR
moyen, etc., et si le prolétàriat lui-même ne com-
portait pas des divisions en couches plus ou moins
développées, territoriales, professionnelles, reli-
gieuses parfois, etc.
1
». De là la nécessité d'un
parti .qui éclaire le prolétariat sur lui-même, et,
comme disait Lénine, d'un parti de fer. De là
l'intervention violente de la subjectivité dans
l'histoire. Mais cette intervention, selon le marxisme,
perdrait son sens si ne. se faisait selon le
pointillé tracé par l'histoire elle-même, si l'action
du parti ne prolongeait et n'accomplissait l'exis-
tence spontanée du prolétariat. Nous sommes partis
d'alternatives abstraites : ou bien l'histoire se fait
spontanément, ou ce sont les Meneurs qui la font
par ruse et tactique, - ou bien on respecte la
liberté des prolétaires et la révolution est chimère,
ou bien on juge à leur place de ce qu'ils veulent
et la révolution est terreur. Le marxisme dépasse
pratiquement ces alternatives : l'à-peu-près, le
compromis, la terreur sont inévitables, puisque
l'histoire est contingente, mais ils ont leur limite
en ceci que dans cette contingence se dessinent
des lignes de force, un ordre rationnel, la commu-
nauté prolétarienne. Il peut être nécessaire ·de
à un cours défavorable des choses, mais, sous peine
de perdre son sens le compromis ne peut être
pratiqué que <<de manière à éleçer et non à abaisser
le niveau général de conscience, d'esprit réPolution·
naire, de capacité de lutte et de Pictoire du prolé-
tariat
2
». On pourrait dire la même chose de la
terreur au contraire, force la main à l'histoire.
La théorie du prolétariat comme porteur du sens
1. Lénine : La Maladie infantile du Commùnisme, p.
tt .ld;
1
ibid. Sollli(.tné pal' nou!l<
DU PROLÉTAIRE Atr COMMISSAIRE 127
de l'histoire est la face humaniste du marxisme.
Le principe marxiste est que le parti ét ses chefs
développent en idées et en mots ce qui est impliqué
dans la pratique prolétarienne. La direction révo-
lutionnaire peut en appeler du prolétariat de fait,
aveuglé par les agents de diversion, au prolétariat
« pur » dont nous avons reproduit le schéma théo-
rique, du prolétariat « décomposé » aux << éléments
honnêtes du prolétariat » •• Elle pousse quelquefois
les masses. Inversement elle peut avoir à les retenir :
c'est le fait des esprits, géométriques, - et des
provocateurs,- d'inviter le communisme à marcher
selon la ligne droite. Les principes généraux du
communisme doivent être appliqués à « ce qu'il y a
de particulier dans chaque temps et dans chaqtte
pays », « qu'il faut savoir étudier, découvrir,
pressentir
1
». L'histoire locale et l'histoire présente
:Oe s.ont pas des sciences et ne peuvent pas être
considérées à « l'échelle de l'histoire universelle .
2
».
Encore est-il que Je contact perdu entre la vie
spontanée des masses et les exigences de la victoire
prolétarienne conçue par les chefs doit se rétablir
au bout d'un délai prévisible, et dans la durée d'une
vie d'homme, faute de quoi le prolétaire ne verrait
plus à quoi il se sacrifie et nous reviendrions à ]a
philosophie hégélienne de l'État : quelques fonc-
tionnaires de l'Histoire qui savent pour tous et
réalisent avec le sang des autres ce que veut l'Esprit
Mondial. L'histoire locale doit avoir un rapport
visible avec l'histoire universelle, faute de quoi le
prolétariat est ressaisi par le provincialisme qu'il
devait dépasser.
1. Ibid. p. 55,
R. lbiiJ.,
128
HUMANISME ET TERREUR
La théorie du prolétariat· assigne à la dialectique
marxiste une orientation générale et c'est elle qui
la distingue de la dialectique des sophistes ou des
sceptiques. Le sceptique se réjouit de voir que
chaque idée tourne en son contraire, que « tout est
relatif», que, sous un certain rapport, le grand est
petit et le petit grand, que la religion, sortie du
cœur, devient Inquisition, violence, hypocrisie,
donc irréligion, que la liberté et la vertu du
xvn1e siècle, passées au gouvernement, deviennent
liberté et vertu forcées, loi des suspects, Terreur
et donc Tartuferie. Que Kant devient Robes-
pierre. La dialectique marxiste n'entend pas ajouter
un chapitre de plus aux ironies de l'histoire : elle
veut en finir avec Oui, nos intentions se déna-
turent en passant hors de nous, oui, il y a des.pro-
vocateurs et ce qui dans la forme révolu-
tionnaire peut'devenir, dans la situation du moment,
manœuvre réactionnaire; oui, «toute l'histoire
du bolchevisme, avant. et après la Révolution
d'Octobre, est pleine de cas de louvoiements, de
conciliation et de compromis avec les autres partis,
sans en excepter les partis bourgeois
1
». Oui, « se
lier d'avance, dire tout haut à un ennemi, qui
pour l'instant est mieux armé que nous, si nous
allons lui faire la guerre et à quel moment, c'est
bêtise et non ardeur révolutionnaire. Accepter le
combat lorsqu'il n'est manifestement avantageux
qu'à l'ennemi, c'est un crime, et ceux qui ne savent
pas procéder par « louvoiement, accords et com-
promis », pour éviter un combat reconnu désavan-
tageux, sont de pitoyables dirigeants politiques
1. Lénine: La Maladie infantile du Communisme, pp. 40-41.
DU AU COMMISSAIRE . :Î.29
de la classe. révolutionnaire
1
». Donc il y a des
détours. Mais le machiaPélisme marxiste se distingùe
du · machiaPélisme en ceci qu'il transforme le com-
promis en conscience du compromis, l'ambiguïté de
l'histoire en conscience de l'ambiguïté, qu'il exécute
les détours en sachant et en disant que ce sont des
détours, qu'il appelle retraites les retraites, qu'il
·replace les particularités_ de la politique locale et les
paradoxes de la tactique dans une· perspective d'en-
semble. La dialectique marxiste subordonne les
. méandres de la tactique dans une phase donnée à
une définition générale · de cette phase, et cette
définition, elle la fait cgnnaître. Elle h'admet donc
pas que n'importe quoi soit n'importe quoi. En·
tout cas, on sait où l'on va et pourquoi on y va.
Un monde dialectique est un monde en mouvement,
où chaque idée communique avec toutes les autres
et où les valeurs peuvent s'inverser. Ce n'est
cependant pas un monde ensorcelé où la parti-
cipation . des idées soit saris règle, où à chaque
instant les angès se transforment en démons et
les alliés en ennemis. Dans une période donnée de
l'histoire et de la politique du parti, les valeurs
sont déterminées et l'adhésion est sans réserves
puisqu'elle est motivée par la logique de l'histoire.
C'est cet absolu dans le felatif qui fait la différence
entre la dialectique marxiste et le relativisme
vulgaire. Le dernier discours de Lénine, déjà cité,
donne un bel exemple de cette politique à la fois
souple et franche, qui ne craint pas le compromis
parcé qu'ellè le domine. Il s'agit de justifier ia
NEP. Lénine commence par décrire la crise de 1921.
1. Ibid., p. 46.
130 HUMANISl\IE ET TERREUR
Les insurrections paysannes, dit-il, «jusqu'en 1921
composaient pour ainsi dire le tableau général
de la Russie ». Ces insurrections, il fallait les com-
prendre :_ « les masses sentaient c e ~ que· nous ne
pouvions pas formuler consciemment, mais que
nous reconnûmes après un court espace de quelques
semaines, à savoir que le passage direct à une forme
économique purement socialiste, à la distribution
purement socialiste des richesses était au-dessus
de nos forces ». Il fallait donc pour le moment s'en
tenir à des objectifs en deçà du socialisme
1
et c'est pourquoi Lénine n'hésite pas à parler
de « retraite ». Le premier pas sur la nouvelle
ligne, c'était la stabilisation du rouble, qu'il estime
avoir à peu près obtenue en un an. Il croit
pouvoir affirmer que, sur cette base, le méconten-
tement des paysans a cessé d'être grave et d'être
général
2
• La petite industrie s'améliore. Pour
la grande industrie, la situatio'l est moins bonne.
On ne peut parler, de 1921 à 1922, que d'une
légère amélioration. Or, la question est vitale :
«Si nous ne sauvons pas la grande industrie, si nous
ne la restaurons pas, sans industrie, en un mot,
nous sommes perdus comme État indépendant. »
Il nous faudrait des emprunts à l'étranger, on nous
les refuse. Nous sommes seuls. Nous ne pouvons
1. « Le capitalisme d'État, quoique ce ne soit ·pas une
forme socialiste, serait, pour nous et pour la Russie, supé-
rieur à ce qui existe actuellement. » .
2. « Les pay.sans peuvent être mécontents de tel ou tel
détail, ils peuvent se plaindre, cela est naturel et inévitable,
car notre appareil poliLique et économique est trop mau-
vais pour éviter les plaintes, mais en tout cas on ne saurait
croire sérieusement à un mécontentement grave de tous les
paysans contre nous. »
DU PROLÉTAIRE AU COl\:11\IISSAIRE 131
compter que sur les ressources de notre commerce.
Nous les employons à relever la grande industrie.
Nous fondon.s des sociétés ·mixtes où une fraction
du capital appartient aux capitalistes privés de
l'étranger. «Nous apprenons ainsi à faire le com-
merce et nous en avons bien besoin.» cc Il n'y a pas
de doute que nous avons commis une quantité
énorme de sottises et que nous en commettrons
encore. Personne ne saurait en juger mieux et plus.
directement que moi. » « Si nos adversaires . nous
arrêtent pour nous dire : Lénine lui-même recon-
naît que les bolcheviks ont commis une quantité
énorme de sottises, je leur répondrai : oui, mais
nos sottises sont d'une tout autre nature que les
vôtres. Nous avons seUlement commencé à
apprendre ( ... ). >> Les communistes, poursuit-il, ·
apprennent et ont à apprendre. Les Russes et les
étrangers. La résolution du Congrès du Parti de
1921 est trop russe. Il faut que nous l'expliquions
aux étrangers et qu'ils apprennent de nous l'action
révolutionnaire. Il faut, quant à nous, que nous
apprenions à lire, à écrire, à comprendre ce que
nous avons lu ... On a rarement vu un chef de gou-
vernement avouer avec cette franchise des soulève-
ments de masses, donner raison à ces soulèvements,
fonder là-dessus une nouvelle politique, indiquer
lui-même les risques d'échec, reconnaître ses
erreurs, se mettre à l'école des masses, à l'école de
l'étranger, à l'école des faits. On le voit, Lénine
n'a pas peur de {(fournir des armes à la réaction».
Il n'ignore pas l'usage qu'on peut ;faire de ses
paroles. Il pense cependant que ce franc langage
rapporte plus qu'il ne coûte, car il associe au gou-
vernement les gouvernés et, en lui donnant l'appui
132 HUMANiSME ET TEHREUR
des masses dans le monde entier, il lui concilie ce
qui pour un marxiste est le facteur principal de
l'histoire. Ce n'est pas par hasard ni, je suppose,
par un préjugé romantique que le premier journal
de l'U. R. S. S. reçut le nom de PraYda. La cause
du prolétariat est si universelle qu'elle tolère mieux
que toute autre la vérité. Ce qui donne à Lénine
cette liberté de ton, cette simplicité et cette audace,
ce qui le préserve de la panique et du terrorisme
intellectuel, c'est, dans le moment même où des
détours apparaissent nécessaires, la confiance dans
l'histoire comme croissance et avènement du
prolétariat. Ce qui garde à la dialectique marxiste
un caractère rationnel, c'est que, dans une phase
définie de la croissance des masses, les choses y ont
un nom et un seul
1

C'est par la théorie
marxisme se dis tin gue
du prolétariat que le
radicalement de toute
1. On répondra peut-être que cette politique à ciel ouvert,
cette franchise et cette rationalité appartiennent à l'esprit
de 17 ou encore à l'esprit de la NEP et font partie des
illusions perdues, que justement l'expérience a appris aux
communistes qu'on ne peut pas se battre à visage décou-
vert ni miser sur la conscience des masses. C'est possible, èt
il nous semble en effet que Je communisme d'aujourd'hui
se définit par un moindre rôle des conditions subj-ectives et
de la conscience des masses,- ou, ce qui revient ati même,
· par un rôle accentué de la direction et de la conscience des
chefs,- tout cela rendu possible ou nécessaire par le régime
de compromis généralisé auquel l'U.R.S.S. a été astreinte
depuis l'échec de la révolution en Allemagne. Mais,- nous y
reviendrons plus bas, - la question est alors de savoir si le
combat est encore un combat marxiste, si nous n'assis·
tons pas à' une dissociation des facteurs subjectif et objec-
tif que Marx voulait unir dans sa conception de l'histoire, si
en d'autres termes nous avons encore la moindre raison de
croire à une logique de l'histoire au moment où elle jette
par-dessus bord le régulateur de la dialectiqne : Je prolé-
tariat mondial.
DU PROL:tTAIRE AU COMMISSAIRB f3à
idéologie dite « totalitaire » •. Bien entendu,. l'idée
de totalité joue un rôle essentiel dans la pensée
marxiste. C'est elle qui sous-tend toute la critique
marxiste de la pensée bourgeoise comme pensée
«formelle » et «analytique >> et comme pseudo;;
objectivité. Le marxisme montre qu'une politique
fondée sur l'homme en général, le citoyen en général,
la justice en général, la vérité en général, une fois
replacée dans la totalité concrète de ·l'histoire,
fonctionne au profit d'intérêts très particuliers, et il
entend qu'on la juge dans ce· contexte. De même
il fait voir que l'habitude de distinguer les q-ues.;.
ti ons (économiques, politiques, philosophiques, reli-
gieuses, etc.) comme le principe de la division des
pouvoirs masque leur rapport dans l'histoire
vivante, leur convergence, leur signification com-
mune et donc retarde la· prise de ·conscience révo-
lutionnaire. Les adversaires du marxisme rie
manquent pas de comparer cette méthode . « tota_.
litaire )) avec les idéologies fascistes qui, elles aussi, ..
prétendent passer du formel au réel, du contractuel
à l'organique. Mais la comparaison est de mauvaiser
foi. Car le fascisme est justement comme une
mimique du bolchevisme. unique, propa-
gande, justice d'État, vérité d'État, le fascisme
retient tout du bolchevisme, sauf l'essentiel,
c'est-à-dire la théorie du prolétariat. ·Car si le
prolétariat est la force sur laquelle repose la société
révoluiionnaire, et si le prolétariat est.cette ((classe
universelle» que nous avons décrite d'après Marx,
alors les intérêts de cette classe portent dans
les valeurs hùmaines, et le pouvoir du
proléiariat est le pouvoir de l'humanité. La vio-
lence fasciste, au contraire, n'est pas celle d'une
134
HUl\IA.NISME .ET TERREUR
classe universelle, c'est celle d'une« race »ou d'une
nation tard venue; elle ne suit pas le cours des
choses, elle le remonte. Ce n'est d;ailleurs pas un
hasard si l'on peut trouver des analogies formelles
entre fascisme et bolchevisme : la raison d'être du
fascisme comme peur devant la révolution est de
donner le change en essayant de confisquer à son
profit les forces rendues disponibles par la décom- .
position du libéralisme. Pour jouer son rôle d'agent
de diversion, il faut donc que le fascisme ressemble
formellement au bolchevisme. La diffé.rence n'est
éclatante que dans le contenu, - mais elle y
apparaît immense : la propagande qui, dans le
bolchevisme, est le moyen d'introduire les masses
dans l'État et dans l'Histoire, devient, dans le
fascisme, l'art de faire accepter l'État militaire
par les masses. Le Parti qui, dans le bolchevisme,
concentre le mouvement spontané des masses
vers une véritable devient dans le
fascisme, la cause efficiente de tout mouvement
de masses et le détourne vers les fins traditionnelles
de l'État militaire. On ne saurait donc trop souligner
que le marxisme ne critique la pensée formelle
qu'au profit d'une pensée prolétarienne· plus
capable que la première de parvènir à l'« objecti-
vité », à la « vérité », à l'« universalité », en un mot
de réaliser les valeurs du libéralisme. Par là sont
donnés le sens et la mesure du « réalisme » marxiste.
L'action révolutioimaire ne vise pas des idées ou
des valeurs,. elle vise le pouvoir du prolétariat.
Mais le prolétaire est, par son mode d'existence,
ct comme « homme de l'histoire universelle »,
l'héritier de l'humanisme libéral. De sorte que
l'action révolutionnaire ne remplace pas le serviCe
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 135
des idées par le servîce d'une classe : elle les iden-
tifie. Le marxisme nie par principe tout conflit
entre les exigences du réalisme et celles de la
morale, puisque la prétendue « morale » du capi-
'talisme est une mystification et que le pouvoir du
prolétariat est réellement ce que l'appareil bourgeois
est nominalement. Le marxisme n'est pas un
immoralisme, c'est- la résolution de considérer
les vertus et ·la morale non seulement au cœur de
chacun, mais dans la coexistence des hommes.
L'alternative du réel et de l'idéal est dépassée
dans la conception du prolétariat comme porteur
concret des valeurs.
C'est encore par l'opération historique du pro-
létariat que se résout dans le marxisme le fameux
problème de la fin et des moyens. Depuis que
Darkness at noon a paru, il n'est· pas un homme
cultivé dans les pays anglo-saxons ou en France qui
ne se déclare· d'accord avec les fins d'une révolu-
tion marxiste, regrettant seulement que le marxisme
aille à des fins si honorables par des moyens
honteux. En réalité, le joyeux cynisme du « par
tous les moyens » n'a rien de commun avec le
marxisme. Il faudrait d'abord observer que les
catégories mêmes de « fins » et de « moyens »
lui sont tout à fait étrangères. Une fin est un
résultat à venir que l'ou se re"{H'ésente et que l'on se
propose d'obtenir. Il devrait être superflu de rappeler
que le marxisme s'est, très consciemment distingué
de l'Utopie en défini!fsant l'action révolutionnaire
non comme la position par l'entendement et la
volonté d'un certain nombre de fins, mais comme
le simple prolongement d'une pratique déjà à
l'œuvre dans l'histoire, d'une existence déjà engagée
136
HUMANISME ET TEUREUR
qui est celle du prolêtariat. Nulle représentation ici
d'une « société à venir >>. Plutôt que la conscience
d'un but, la constatation d'une impossibilité,
celle du monde actuel compris comme
diction et décomposition, - plutôt que la
tion fantastique d'un paradis sur terre, l'analyse
patiente de l'histoire passée et présente comme
his·tJoire de la lutte des classes, - et enfin Hi
sion de passer outre à ce chaos avec la
classe universelle qui reprendra par les bases
l'histoire humaine. L'action révolutionnaire peut
se donner u:ae perspective en prolongeant vers
l'avenir les lignes du développement prolétarien,
mais les marxistes répugnent visiblement · à se .
donner des « :fins >>, - aucun d'eux, disait Lénine,
ne peut « promettre » la phase supérieure du
communisme, -parce qu'on ne peut penser vala-
blement que ce qu'on vit en quelque façon, et que
le reste est imaginaire. Or justement parce qu'il
n'a pas la ressource et l'excuse pieuse des « fins »,
le marxisme ne saurait admettre « tous les moyens ».
Puisqu'il se refuse à décrire un avenir· édénique et
à justifier par lui l'action quotidienne, il faut
. qu'elle se distingue par un style socialiste, et elle
le fera si elle est action prolétarienne, si elle pro-
longe, précise et redresse dans son propre sens la
pratique spontanée du prolétariat. Elle n'observera
pas_ les règles formelles et « universelles » de sincé-
rité, d'objectivité, parce que ce sont les règles du
jeu capitaliste et que traitèr comme fin celui qui
traite les autres comme moyens, c
9
est les traiter
comme moyens avec lui. Mais sans viser la moralité,
elle l'obtient en tant qu'action prolétarienne parce
que le prolétariat n'est pas, dans une conception
DU }>ROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 137
marxiste de Phistoire, une force élémentaire dont on
se serve en vue de fins qui la transcendent, mais
une . puissanca polaPisée vers certaiaes valeurs
par la lowque même de la situation qui lui est faite.
Le prolétariat étant à la un facteur objectif
de l'économie politique et un système de con-
sciences, ou plutôt un style de un fait
et une valeur, la logique de l'histoÏTe unissant
en lui la force du travail et l'expérience vraie de la
vie humaine, l'utile et le valable se confondent,
non qu'on mesure le valable sur l'utile, comme le
fait le Commissaire, ou l'ntile sur le valable, comme
le fait le yogi, mais parce que l'utilité prolétarienne
est. le valable en acte dans l'histoire. L'action prolé-
tarienne comporte le maximum d'humanité pos-
sible dans une société décomposée et elle est moins
qu'aucune autre astreinte au mensonge parce
qu'elle a plus de complicités qu'aucune autre
dans la société présente et qu'elle fédère les forces
qui, de tous côtés, tendent au renversement de
l'appareil bourgeois. Le marxiste ne vit pas les
yeux fixés sur un au-delà du absolvant
de tristes manœuvres au nom des fins dernières,
et s'excusant sur ses bonnes intentions; il est le
seul justement à s'interdire ce recours. Trotsky
a pu, -nous l'avons admis ici même, - dans sa
discussion des problèmes contemporains se mettre
en contradiction avec ses propl'e6 principes de
gouvernement, il exprime du moins comme théo·
ricien une · idée essentielle au marxisme --quand il
parle d'une « interdépendance dialectique de la
fin et des moyens
1
». Ces deux n4iltions, en JJon
1. Leur morale et la nôtre, p. 79.
138
HUMANISME ET TERREUR
marxisme, sont «relativisées », fin et moyen peuvent
échanger leurs rôles parce que le moyen n'est
que la fin même, - le pouvoir du prolétariat, -
dans sa figure momentanée. En réalité, il n'y a pas
la fin et les moyens, il n'y a que des moyens ou que
des fins, comme on voudra dire, en d'autres termes
il y a un processus révolutionnaire dont chaque
moment est aussi indispensable, aussi valable donc
que l'utopi'Jue moment « IÏnal ». << Le matérialisme
dialectique ne sépare pas la fin des moyens. La fin
se déduit tout naturellement du devenir historique.
Les moyens sont organiquèment subordonnés à la
fin. La fin immédiate devient le moyen de la fin
ultérieure ( ... ). Il faut semer un grain de froment
pour obtenir un épi de froment
1
». Le marxisme
n'accepte pas l'alternative du machiavélisme et
du moralisme, du commissaire et du yogi, du
« par tous les moyens » et du « fais ce. que dois,
. advienne que pourra », - parce que l'homme
moral est immoral s'il se désintéresse de ce qu'il fait,
et que le succès est un échec si ce n'est pas le
succès d'une nouvelle humanité. Il ne saurait être
question d'aller aux fins par des moyens qui n'en
portent pas le caractère; il ne saurait, pour le parti
1. Leur morale et lanôtre, pp. 82-83. On ne voit pas pour-
quoi, dans une récente interview, André Breton prête à
Trotsky le fameux précepte « là fin justifie les moyens »,
qu'il a au contraire rejeté, demandant : « Si la fin justifie
les moyens, qu'est-ce donc qui justifiera la fin? » La vérité
est que Trotsky, comme tous les marxistes, rejette toute
politique des fins ou des bonnes intentions parce qu'elle
est une mystification dans un monde voué jusqu'ici à la
violence et qu'elle ·paralyse l'action révolutionnaire. Si
André Breton quitte Trotsky dès ce moment et rejoint les
partisans des « moyens purs »; il ne reste pas grand-chose
dl'l son marxisme.
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 139
révolutionnaire, y avoir de conflit entre les raisons
d'être et les conditions d'existence, puisque, par
delà ses accidents, l'histoire comporte ·une logique
telle que des moyens non prolétariens ne sauraient
conduire aux fin prolétariennes, puisque l'histoire,
malgré ses détours, ses cruautés et ses ironies;
porte déjà en elle-même avec la situation prolé-
tarienne une logique efficace qui sollicite la contin-
gence des choses, la liberté des individus, et les
tourne en raison.
Le marxisme est pour l'essentiel cette idée qùe
l'histoire a un sens, - en d'autres termes qu'elle
est intelligible et qu'elle est orientée, - qu'elle va
vers le pouvoir du prolétariat qui est capable,
comme facteur essentie1 de la production, de
dépasser les contradictions du capitalisme et
d'organiser l'appropriation· humaine de la nature,-
comme « classe universelle », de dépasser les anta-
gonismes sociaux et nationaux et le conflit de
l'homme avec l'homme. :l!tre marxiste, c'est penser
que les questions êconomiques et les . questions
culturelles ou humaines sont une seule
et que le prolétariat tel que l'histoire l'a fait détient
la solûtion de cet unique problème. Pour parler
Un langage moderne, c'est penser que l'histoire
est au sens que les auteurs allemand's
donnent à ce mot, un processus total en mouve-
ment ers un état d'équilibre, la société sans
c]asses, qui ne peut être atteint sans l'effort et sans
l'action des mais qui s'indique dans les
crises présentes comme résolution de ces crises,
comme pouvoir de l'homme sur la nature et récon-
ciliation de l'homme avec l'homme. De même que
l'idée musicale exige pour telle note do:D:.née aux
140 HUMANISME ET TERREUR
cordes telle note et de telle durée donnée aux
cuivres et aux bois, de même que dans un orga-
nic;me tel état du système respiratoire exige tel
é1 ï, du système cardio-vasculaire ou du système
sy·upathique si l'ensemble doit être à sa plus grande
eflicacité, de même que dans un conducteur élec-
trique d'une configuration donnée la charge en
chaque point est telle que l'ensemble observe une
certaine loi de répartition, de même dans une poli·
tique marxiste l'histoire est un système qui va,
pnr bonds et crises, vers le pouvoir du prolétariat
et la croissance du prolétariat mondial, norme de.
l'hi:;toire, appelle dans chaque domaine des solu-
tions déterminées, tout changement partiel devant
retentir sur l'ensemble. Par exemple la prise de
possession par le prolétariat de l'appareil écono-
mique, l'invasion du prolétariat dans l'État bour-
geois et l'idéologie internationaliste sont, pour les
marxistes, des phénomènes concordants et tellement
liés qu'on ne saurait concevoir de régression durable
sur l'un de ces trois points . qui, finalement, ne
retentisse sur l'ensemble et n'altère le mouvement
général de la révolution. Bien entendu, chacun des
trois thèmes marxistes de l'initiative des masses,
de l'internationalisme et de la construction des
bases économiques peut, selon les moments et
selon les nécessités de la tactique, être accentué
aux dépens des autres et l'action révolutionnaire
se prononcer tantôt sur un point, tantôt sur un
autre. La croissance mondial<.: du prolétariat peut
exiger que les besoins de tel prolétariat national
soient pour un temps sacrifiés au progrès de l'en·
semble. 1\-Iais avec tous les détours, tous les com-
promis, toutes ]es discordances passagères, toutes
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 141
les asymétries qu'on voudra, une conception
marxiste de l'histoire signifie que les grandes lignes
au moins des événements convergent vers le
développement du prolétariat en conscience et en
pouvoir. Cent ans après le Manifeste communiste
et trente., ans après la première révolution prolé-
tarienne, quelle est la situation 'à cet égard?
*
• •
La révolution prolétarienne s'est produite dans
un pays où le prolétariat ne disposait pas d'un
appareil économique et industriel moderne. Cela
était si peu conforme aux perspectives que le Parti
lui-même et ses chefs ne se sont pas décidés sans
hésitation à« enjamber» la phase démocratique du
développement. Le fait à lui seul n'est nullement
une réfutation du marxisme : l'état arriéré de la
Russie en 1916 apparaît à la réflexion comme une
· condition favorable à la révolution, si l'on remarque
que l'idéologie marxiste, élaborée au contact . de
l'économie occidentale, devait acquérir, dans un
prolétariat neuf et soumis à une exploitation quasi
coloniale, un surcroît de force explosive. Cette
a c t i ~ n en retour sur un pays arriéré de l'idéologie
et de la technique élaborées dans les pays avancés
ne brise pas le cadre de la dialectique et ce sont les
marxistes d'avant 1917 qui étaient dans l'abstrait
quand ils omettaient l'interaction latérale et i ~ a ­
ginaient dans tous les pays du monde des dévelop-
,pements parallèles. Du moins la naissance de la
révolution en Russie, avec toutes les conséquences
qui en résultent, modifie-t-elle profondément l'équi-
libre des facteurs subjectif et objectif dans le pro-
142
HUMANISME 'ET TERREUR
cessus révolutionnaire. En Russie, la conscience
était en avance sur l'économie et le prolétariat
avait à se donner l'économie de son idéologie.
Si-l'on se rappelle que pour Marx le mode de pro-
duction d'une société -· - son rapport avec la nature
qu'elle transforme, - et le rapport des hommes
entre etNC dans cette société ne sont que les deux
faces d'un phénomène unique, il ne pouvait être
question, tant que la Russie n'aurait pas reçu l'équi-
pement économique qui lui manquait, d'y établir
entre les hommes des relations « socialistes ».
De là, après les tentatives abstraites du commu-
nisme de guerre, le paradoxe de la NEP, c'est-à-dire
d'une révolution socialiste qui se rallie « à un
élément non socialiste, à savoir le capitalisme
d'État
1
». Le socialisme russe cherchait ainsi à
assurer ses bases, à se remettre d'accord avec le
mouvement spontané de l'histoire· qu'il avait
d'abord devancé. On pourrait dire qu'il« attendait»
l'économie. Pouvait-il poursuivre dans cette voie
sans se détruire lui-même? Il faut croire que non,
puisque, après la mort de Lénine, même la gauche
(qui a toujours cherché à fonder son action sur
une conception générale de l'histoire) établit une
plate-forme d'industrialisation qui devait hâter
la réalisation du socialisme. Cette fois, ce n'était
plus l'idéologie socialiste qui « attendait » l'éco-
nomie, c'est inversement l'économie qui devait
rejoindre l'idéologie socialiste. Le postulat de
Trotsky était que cet effort sans précédent pourrait
être accompli au nom des seuls mobiles socialistes
ct que l'idéologie prolétarienne, - initiative des
1, Lénine : discours c i t ' ~
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 143
masses et internationalisme, - pourrait par· anti·
cipation animer la construction d'une économie
moderne dont elle est plutôt, dans le marxisme
classique, l'expression finale et le couronnement.
C'est ce que Trotsky exprimait en· demandant que
l'œuvre d'industrialisation et de collectivisation
fût appuyée su.r une « démocratie des _travail-
leurs » qui contrôlerait l'appareil et rendrait l'ini-
tiative aux masses. Il fallait, selon lui, pour cet1 e
période critique qui pouvait durer des années, tOl.: t
miser sur la conscience des masses, sur leur volonté
révolutionnaire, et établir en permanence, au
centre d'une économie encore incapable de la
soutenir, la conscience prolétarienne telle que Marx
l'avait décrite. Cependant Trotsky lui-même, dans
d'autres domaines, avait donné des arguments
très forts contre une politique prolétarienne rigièe.
En 1929, par exemple, il défendait contre l'ultra-
gauche le principe des concessions russes en Chine
1
·parce que, disait-il, ·la Russie est le pays de
révolution. C'était admettre que, dans le conflit
des impérialismes, la meilleure manière de défendre
le chinois n'est pas de réclamer pour
lui un pouvoir direct et total sur tous les territoir<s
de la Chine, que la présence dé l'armée rouge peut
être une plus silre garantie l'avenir du prolé-
tariat chinois qu'une Commune chinoise bientôt
renversêe par les impérialismes. Mais si le thème
marxiste de l'internationalisme admet de telles
variations, pourquoi celui de l'initiative des masses
n'en souffrirait-il aucune? Si le fait (en lui-même
regrettable) de la révolution dans un seul ·pays
1. La Défens' de l'U.R.S.S. et l'Oppo•iti(lln, 19i9l
144 HUMANISME ET TERREUR
confère à ce pays dans la dynamique mon'diale des
elusses un rôle particulier, permet de condamner
comme « abstraite >> une politique qui voudrait res-
pecter la volonté des prolétaires de chaque pays et
finalement d' « enjamber » la conscience du prolé-
tariat chinois au cas où ce serait nécessaire, pour-
quoi les conditions imposées par l'histoire à l'Union
soviétique, son retard historique, son isolement,
la menace de la guerre, la nécessité d'aboutir vite,
la fatigue des masses après dix ans de révolution
ne permettraient-ils p a ~ que l'on « enjambe >>
ici encore la conscienoe prolétarienne, que l'on
recoure à des mobile3 non socialistes et que l'on
condamne comme abstraite la « démocratie des
travailleurs »? A partir du moment où l'on veut
penser concrètement, c'est-à-dire faire entre11 · en
compte dans la décision politique, non seulement la
conscience des prolétaires, mais encore les appareils
militaires et économiques, les facteurs objectifs
qui fonctionnent en leur faveur et les représentent
dans l'histoire quotidienne, la conscience prolé-
. tarienne immédiate ne peut plus être la mesure de
cc qui est .révolutionnaire et de ce qui ne l'est pas.
La révolution en Russie aurait pu suivre la ligne
droite de là politique prolétarienne si elle s'était
développée ensuite à travers l'Eùrope, si d'autres
pays avaient accordé à l'économie soviétique les
crédits dont elle avait besoin et étaient venus
relever l'avant-garde russe au poste qu'elle tenait
depuis 1917. Mais rien de tout cela ne s'est produit.
Trotsky lui-même a écrit que le reflux révolution-
naire était « inéluctable dans certaines conditions
1. Leur morale et la nôtre, pp. 34-35.
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 145
données par l'histoire >> et qu'il n'y avait pas de
recette pour garder « le pouvoir révolutionnairè
quand la contre-révolution l'emporte dans le monde
entier »
1
• Cela revient à dire que la révolution
permanente est impossible juste au moment où elle
devie-ndrait nécessaire. définissait encore
le socialisme « le pouvoir des soviets plus l'électri-
fication >>. Mais si la stagnation révolutionnaire
dans le monde,- avec toutes ses conséquences :
menace d'une guerre et courte échéance
de l'action politique,-· dissociait ces deux principes·?
Si l'initiative des masses, le recours aux mobiles
prolétariens d'une part, d'autre part l'industria-
lisatien · et le développement d'une production
moderne, dans une phase où le prolétariat mondial
est affaibli, le prolétariat russe fatigué et isolé,
cessaient d'être des tâches complémentaires, 'comme
· , le Marx et Lénine, devenaient des tâches
distinctes ou même alternatives? Des trois thèmes
fondamentaux qu'une philo.sophie prolétarienne
dé l'histoire mettait à l'ordre du jour,- initiative
des masses, internationalisme et des
bases économiques, - l'histoire effective n'ayant
permis de que dans un seul pays, et da11:s
un pays qui n'était pas encore équipé, le troisième
.passe au premier plan et les deux premiers enirent
en régression. Le marxisme concevait la révolu-·
tion comme le résultat combiné de facteurs objec-
tifs et de facteurs subjectifs. Sinon dans la théorie,
qui reste la même, du moins dans la pratique révo-
lutionna;ire,. la phase présente rompt l'équilibre
des deux facteurs et, comparée aux perspectivès
1. Leur morale et la nôtre, pp. 34o-35.
146 HUMANISME ET TERREUR
classiques, elle surestime le facteur objectif des
bases économiques et sous-estime le facteur sub-
jectif de la conscience prolétarienne. La révolu-
tion compte moins à présent sur la croissance du
prolétariat mondial et national que sur la clair-
voyance du Centre, sur l'efficacité des plans, sur
la discipline des travailleurs. Elle devient une
. entreprise presque purement volontaire. Il ne peut
plus s'agir, pour le Centre, de détecter à travers le
monde et en U.R.S.S. la poussée révolutionnaire
du prolétariat, de déchiffrer l'histoire à mesure
qu'elle se fait et d'en prolonger le cours spontané.
Puisqu'elle n'a pas apporté à la révolution de 1917
le secours attendu, il s'agit de lui forcer la main et
de lui faire violence. De là, au dehors, une poli-
tique prudente qui contient la poussée des prolé-
tariats nationaux et admet la collaboration de
classes. De là, en U.R.S.S. même, une politique d'in-
dustrialisation et de collectivisation forcées qui
fait appel, si c'est nécessaire, au mobile du profit,
ne craint pas d'établir des privilèges et liquide les
illusions de 1917. De là, enfin, le paradoxe de la
Terreur vingt ans après le début de la révolution.
Ainsi devient-il possible, avec des faits, autant
que nous puissions le savoir, exacts, de composer
un montage qui nous représente la vie soviétique
à l'opposé de l'humanisme prolétarien
1
• La signi-
fication révolutionnaire de la politique présente
est ensevelie dans les « bases économiques » du
régime et ne parahra que beaucoup plus tard,
1. C'est ce que fait Kœstler .tans The Yogi anàtheCom-
missar. Nous citons d'après le texte original, mis en fran-
çais par nous. La-traduction française aujourd'hui publiée
ne l'était pas quand cet essai a été achevé.
J>U l>ROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 147
comme ces semences enfermées sous terre qui
germent après des siècles .. Elle n''est pas visible
dans cette politique on ne la devine que si
l'on encadre Je présent dans les perspectives
marxistes. C'est pourquoi l'enseignement classique
subsiste. Mais les.,.. détours du présent . sont tels
que le raccord est difficile. Le tableau que nous
,pouvons nous de la vie soviétique est compa-
rable à ces figures ambiguës, à volonté mosaïque
plane ou cube dans .l'espace, selon l'incidence du
regard, sans que les matériaux eux-mêmes imposent
l'une des deux significations. Dans le domaine
technique de l'économie politique, les savants
russes tentent quelquefois de dominer et de penser
la situation pour de bon. Léontiev, par exemple, a
formulé la thèse d'une persistance de la valeur
dans la présente période de transition
1
• Mais sur
lè point essentiel des rapports de l'objectif et du
subjectif, on ne note aucune prise de conscience.
Non sans raison. Car une théorie cc objectiviste »
de la phase présente, qui, pour un temps, écarterait
les facteurs subjectifs de l'histoire et l'idéologie
prolétarienne., ne serait pas une théorie marxiste :
elle atteindrait la thèse centrale du marxisme,
1. Cette tentative a été, au moins au début, officiellement
encouragée. II y a donc lieu de penser que la direction du Parti
n'exclut pas, en principe, l'élaboration théorique et la révi-
wi!Jn des perspectives. On s'en méfie seulement pour cette
raison que le révisionnisme a souvent été "Une capitu-
lation masquée. Si l'on tente rarement de faire le point
et de penser la réalité soviétique, soit au niveau de l'éco-
nomie, soit à celui de la philosophie, c'est surtout parce qu'il
est difficile de faire la théorie d'une situation où les contin-
gences de l'histoire sont prépondérantes et bousculent les
prévisions rationnelles. Bien entendu, l'économie politique
bourgeoise n'a, à cet égard, aucun avantage sur l'autre
148 HUMANISME ET TERREUR
l'identité du subjectif et de l'objectif. La plupart
du tçmps, on se contente donc d'une sorte de
entre le marxisme théorique et la poli-
tique imposée par l'histoire, les communistes
_!.Çpondant par des textes de Marx aux questions
que l'on pose au sujet de l'U.J\.S.S. et aux textes
marxistes qu'on leur rappelle par une critique du
marxisme de bibliothèque et une apologie du
marxisme vivant. Placés par leur éducation poli-
tique dans l'horizon dti marxisme et de la
société sans classes, ils perçoivent comme détours
vers cet avenir socialiste des mesures qu'un
spectateur non prévenu jugerait à première vue
réactionnaires. Dans la phase actuelle, le rapport
du présent au futur, du développement éco-
. nomique aux perspectives prolétariennes est devenu
trop complexe et trop indirect pour qu'on puisse
le formuler; il est de l'ordre de ·l'occulte. Il y a un
révisionnisme de fait; les communistes d'aujour-
d'hui ne ressemblent pas à ceux d'avant-hier, ils
ont moins d'illusions, ils travaillent à échéance
plus lointaine, ils s'attendent à toutes les média-
tions, mais de ce· révisionnisme, on évite de donner
la formulation expresse parce qu'elle mettrait en
question la concordance de l'idéologie prolétarienne
et du développement économique, c'est-à-dire la
portée et la valeur humaines du communisme.
A en croire certaines estimations américaines t,
1. Données par Kœstler, The _Yogi and The Commissar,
pp. 172-173. -Il est malheureusement impossible de se repor-
ter aux sources. Kœstler emprunte ses chiffres à Schwartz,
lleads of Russian Factories (Social Research, New York,
Septemher 1942) qui lui-même déclare reproduire les
rapports officiels de la Commission des Mandats aux 17e et
18
8
Congrès du Parti Bolchevik.
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 149
le rôle du prolétariat au sens classique va en
· nuant à l'intérieur du Parti bolchevik. Au 17e
grès du Parti (1934),. 80 % des délégués. étaient
de vieux communistes, inscrits avant 1919. Au
18e Gmigrès (1939), 14,8 %· Au 17e Congrès, 9,3 % ·
des délégués étaient des travailleurs manuels.
La Commission des Mandats du 18
8
Congrès
ne donne pas la statistique de l'origine- sociale
des délégués et. les statuts du Parti seraient.
d
'fi' d ., à 'l' . 1 l . .
mo 1 es e mamere · e 1mmer es c auses qui
c.oncernent l'origine sociale de ses · membres. En
même temps se produit une nouvelle
ciation sociale. En juin 1931,. quatre années après
le début du premier plan· quinquennal,. un dis.cours
de Staline lance le mot d'ordre de lutte· contre
l'égalité des salaires. Le mobile socialiste de rêmu·
lation est désormais doublé par le mobile non socia•
liste du profit. Dans une :mine du ba·ssin du Donetz 1,
en 1936,. soixaRte employés gagnaiént de 1.000 à
2.500 roubles par mois; soixante-dix, de 800 à
1.000· roubles;· quatre cents, 500· à 800, roubles: et
les mille devniers. en moyenne 125 roubles. Les
salaires d·es, directemrs;. irigéniemrs. en chef et admi·
nistrateu.rs. sont beaucoup· plus élevés dans. les
entrepllÎses plus importantes. On n'a pas pu s'en
tenir au principe posé· par· Lénine, dans r Etat et
la Révolution, et selon: lequel aucun: membre de
·l'appareil d'État ne- devait r.ecevoir·un salaire supé-
rieur à celui d?un travailleur qualifié. L'article. 10
de la Constitution de 1936 rétablit le droit de tester
et l'héritage,. supprimés par le décret du 27 avril
1. Troud, 20 janvier 1936; cit6 par K<estler., Tke Yogi
and the Commissar, p. 156.
150
HUMANISME ET TERREUR.
1918. Un •décret du 2 octobre 1940 fixe
1
entre 150
et 200 roubles pour l'enseignement secondaire et
entre 300 et 500 roubles pour l'enseignement su-
périeur les frais annuels de pension. Jusqu'en 1932,
65 % des étudiants dans l'enseignement technique
devaient appartenir à des familles de travailleurs
manuels
2
• Un décret du 19 septembre 1932 aban-
donne tacitement le principe du « noyau des tra-
vailleurs »
3
• Des écoles spéciales sont créées pour
les fils de fonctionnaires
4
• Des bourses d'études
existent pour les enfants pauvres; elles sont main-
tenues aux élèves dont les notes d'examen sont
pour les deux tiers « excellentes· », pour un tiers
« bonnes ». La répression de la criminalité infantile,
de l'avortement, les entraves au divorce, l'imposi-
tion des célibataires ou des familles de moins de
trois enfants
5
montrent que la société soviétique
revient aux normes traditionnelles. Le métropo-
lite Serge officiellement reconnu comme patriarche
le 12 septembre 1943; des congrès panslaves offi-
ciellement tenus à Moscou depuis 1941; Newsky,
Koutouzof, Souvarof, présentés comme des précur-
seurs dans le discours de Staline pour le 24e anni-
versaire de la Révolution; dernièrement enfin,
les « commissaires du peuple » remplacés par des
« ministres », - ces détails, quelle que soit ici la part
de la ruse et des ménagements nécessaires à l'égard
des alliés bourgeois, ont objectivement pour effet
dè restaurer des idéologies pré-révolutionnaires et
1. Izvestia, 3·octobre 1940; cite par Kœstler, ibid., p. 150·
2. Pravda, 13 juillet 1928; cité par Kœstler, ibid.
3. Kœstler : The Yogi and t],e Commissar, pp. 150-151.
4. Id., ibid., Décret du 23 août 1943. ·
5. Id •• ibid., pp. 165-168.
DU PROLÉTAIRE AU ' COMMISSAIRE 151
marquent en tout cas la régression de l'idéologie
prolétarienne. Parallèlement, la vie politique est
de plus en plus contrôlée par le Centre et la dicta-
ture est renforcée. On sait qu'en 1922 le complot
des socialistes-révolutionnaires, à la suite duquel
deux bolcheviks avaient été tués et Lénine blessé,
ne fut suivi d'aucune exécution. En 1931· encore,
Rioutine, dont le programme clandestin était très
violent, ne fut pas condamné à mort. De 1934 à la
veille de la guerre, la distinction des divergences
politiques et des crimes de droit commun n'est
pas maintenue. Ainsi, en même temps qu'il met
en veilleuse au dehors l'internationalisme prolé-
tarien, le régime diminue l'importance du proléta-
riat dans la vie ·politique du pays, il s'appuie sur
une couche nouvelle dont le mode de vie est dis-
tinct de celui des masses et il utilise à l'occasion
des idéologies classiquement considérées comme
réactionnaires.· Les communistes disent quelque-
fois qu'ils ont df.ponillé leurs « illusions ».' Nous
exprimerons la même chose autrement : ils ne
peuvent plus croire pour le moment à cette logique
de l'histoire selon laquelle la d'une
économie socialiste, le développement de. la pro-
duction, s'appuie sur la croissance de la conscience
prolétarienne et l'appuie à son tour. Nous ne disons
pas que l'U.R.S.S. compte· désormais une classe
dirigeante comparable à celle des pays capitalistes,
puisque les privilèges en espèces ou en. nature sont
conférés ·à raison du travail et qu'ils ne donnent à
aucun homme le moyen d'exploiter les autres
hommes. Il nous paraît puéril d'expliquer l'orien-
t_ation présente par la « soif du pouvoir » ou par le'S
intérêts de l'appareil. Nous disons que la construc-
152
liUMANlSME ET
tion des hases socialistes de l'économie s'accom·
pagne çl'une régression de l'idéologie
et que, pour des raisons qui tiennent au cours des
-. révolution dans un seul pays, stagna-
tion révolutionnaire et pourrissement de l'histoire
dans le reste du monde, -. n'est pas
la montée au grand jour de l'Histoire du prolé-
tariat tel que Marx l'avait défini.
Elle. le sera, dit-on. Peut-être. Mais quand la
génération au pouvoir, qui a reçu la formation c1as-
sique et a pratiqué la politiqu.e marxiste, aura été
éliminée par l'âge, d'où pourra donc venir le redres-
sement?· Le poids spécifique des sans-parti 1,1e l'em·
pas? Les communistes disept avec
raison que les intentions des hommes importent
peu dans l'histoire et que seuls comptent ce qu'ils
font, la logique interne de leur action. Staline
rectifie les déviations de droite et Ivan le Terrible
d'Ejsenstein est désapprouvé avoir été
approuvé. Mais tout repose à présent sur la. con·.
science des chefs. Est-on sûr· que la nouvelle géné·
ration sera aussi v)gilante, alors que le proléta·
ri.at, ressource permanente et contrepoids d'une
politique marxiste, est politiquement en,
U.R.S.S. et hors de l'U.R.S.S.? La interne
de la nouvelJe politique ne déploiera-t-elle pas ses
conséquences? Nous ne disons pas que
pouvait survivre autrement. NoU:s nous deman-:
si, à la place d'une société humaine et ouverte
aux prolétaires de tous les pays, nous ne verrons
pas apparaître Ul). nouveau type de qui
reste à étudier, mais auquel on ne peut recon-
naître la valeur, exemplaire de ce qu,e,
appelait la « société sans classes ». A plus
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 153
raison faudrait-t_:..il étudier l'anastomose du
marxisme et des idoologie·s 'pré-révo.IuHonh·ai:res
dans les pays où l'infhiehêe dè l'U.R.S.S.
prédominante. Il est hors dé doute qu'cil Roü•
manie ou en Yougoslavie, éllè pér:ID'et pour la
premièr'é fois de sérieusement ët dè rêsoudre
des problèmes devant le5quèls les régimes
dents ont recù.lê. Le comrnunismè d'à présent est
une réalité mixte où l'on rencontre à la fois
des éléments « progressifs » et des ti:·àiis de la
sociologie la plùs classiqùe commè le du
chef. Nous nous trouvons devant un phéhoi:liênè
neuf. Il n'y a plus sèùlèmen.t, dahs lé cours dti
. mouvement prolétàriert, des d·étoürs ihattendus,
mais le mouvement prolétarien Iu:Ï:·même, éti
tant qùe mouvement coilsèient et spontané
comme dépassement de là sociolo·gie Hêrnelle;
a cessé d'être lë ter:rhe de· référence dé ,la
èommtirtiste.
Lêirlnë disait qu'il nè faut pas appliquer à êhaque
épisode local de l'histoire les perspectives de
toire universelle. Le chè:rnin qui hoùs parah sihùeux
àpparaîtra petit.:.être, . quànd les temps séront
révolus et quand l'histoire totale s'éra r'êvéiée,
·comme lè seul possible èt a fortiori èomtnè
le plus court qui fût. Puisquè l'auteur de èès lignes
.n'a pas devant ltii l'histoire achevêé et qU
1
il ést
astreint à urte perspective '"'--=-
d'un ihtellectuei français de 1946, -· . son apprêcia.o
tion peut être rêéusée. Mais ce re·riours au jugèftl:ent
de l'avenir ne së distingue du i'ecours thêologi(ft.t'ê
au Jugement dernier que s'il ne s'agit pas d'un
simple renversement du pour âu contre, si l'avenir
se dessine en quelque manière dans le etyle dti pré•
154 HUMANISME ET T E R R E U ~
sent, si l'espoir n'est pas seulement foi et si nous
savons où nous allons. On peut toujours présenter
l'inégalité des salaires comme un détour vers l'éga·
lité, - comme égalité « concrète », - ou une poli-
tique patriotique comme un détour vers l'interna-
tionalisme, - comme internationalisme « concret ».
Il ne s'agit, dira-t-on, que d'une tension accrue
entre le contenu et la forme, entre le présent et
l'avenir.,.Mais cela revient à dire que la dialectique
est désormais illisible, qu'elle est pure transfor-
mation du contraire en contraire. La politique com·
muniste, dit. Pierre Hervé, c'est « l'élaboration
quotidienne d'une stratégie et ù'une tactique ( ... )
adaptée aux conditions diverset te temps, de lieu,
de situation, etc., surbordonnée à la loi fondamen·
tale qui est de veiller aux intérêts permanents
des travailleurs
1
». La loi fondamentale et la con-
dition du compromis valable étaient pour Lénine
d' « élever ( ... ) le niveau général de con-
science, d'esprit révolutionnaire, de capacité de
lutte et de victoire du prolétariat
1
». Pour Hervé,
c'est de « veiller aux intérêts permanents des tra·
vailleurs >>. On voit que le critère a changé.
Il s'est déplacé du subjectif vers l'objectif, de la
consCience du prolétariat vers ses intérêts
permanents, c'est-à-dire vers la conscience de
ses chefs, car, de toute évidence, les èhefs
disposent seuls des renseignements nécessaires
pour déterminer· les intérêts des travailleurs
à longue échéance. Peut-être cette révision du
léninisme était-elle inévitable. Mais la nouYelle
· 1. Action, 15 février 1946.
2. LéBine : La Maladie infantile du Communisme, p. 44;
eité plus haut, pp. 126-127.
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 155
politique ne peut, comme l'ancienne, concorder
avec les vœux de la conscience. Il Y' a peut-
être encore une dialectique, mais au regard d'un
Dieu qui saurait l'Histoire Universelle. Un homme
situé dans son temps, s'il le regarde franchement,
et non pas à travers. ses souvenirs et ses rêves,
voit hien une économie collectivisée . en train
de se construire. Il ne voit pas au pouvoir le
prolétaire comme « homme de l'Histoire Univer-
selle ». ,
Comment donc ferait-il passer dans son action
les valeurs auxquelles il croit comme individu?
Le prolétaire de Marx atteignait simultanémeht
l'expérience de l'individualité et celle de l'univer-
salité. Aujourd'hui, il lui faut choisir entre l'une
et l'autre. Pour suivre une dialectique brisée, il
faut que l'individu soit lui-même brisé. De là, -
nous revenons ici à des choses dont nous sommes
plus sûrs parce qu'elles sont sous nos yeux, - une
sorte de néo-communisme assez voisin du prag-
matisme. Chaque ·mot que nous prononçons, me
disait un communiste, n'est pas seulement un
mot, mais encore une action. Nous devons donc
nous demander d'abord, non pas s'il est juste,
mais à qui il profitera. Les marxistes se sont tou-
jours souciés du sens objectif de leurs paroles, mais
ils croyaient autrefois que le cours des choses leur
était favorable, ce qui leur ménageait une marge de
liberté. La vérité aussi était une force. L'auto·
critique a été et reste un usage officiel en U.R.S.S.
Aujourd'hui, en France, beaucoup de commu-
nistes se méfient à tel point de l'Histoire et des
conséquences de leurs paroles qu'ils n'admettent
pas la discussion sur le fond. Discuter avec vous
156
HUMANISME ET TERREUR
sur le fond, me disait l'un d'eux (il s'agissait d'une
qnestion de philosophie), c'est déjà mettre bas
les armes. A la limite, dans une histoire sans
s Lructure et sans lignes maîtresses, on ne peut
plus rien dire, puisqu'il n'y a ni périodes, ni cons-
tellations durables, ct qu'une thèse n'est valable
que pour un instant. ne sommes plus dans
l'univers dialectique de Platon, mais dans
vers fluent d'Héraclite. Il est plaisant d'entendre
les mêmes hommes partir en guerre contre l'irra ..
tionalisme, alors qu'ils le pratiquent chaque jour.
Comme le Daniélou reprochait aux communistes
de tendre la main aux catholiques et de les attaquer
le lendemain, P. Hervé répond qu'il n'y peut rien,
que lui·même, le P. Daniélou, la religion et le Parti
communiste sont ensemble pris dans une dialec·
, tique qui les dépasse et qui commande la décision
politique. La réponse est, certes, marxiste : la
religion a plusieurs côtés et c'est la conjoncture
mondiale qui en éclaire tantôt une face, tantôt
l'autre, ct lui confère, selon les cas, une significa-
tion progressive ou réactionnaire., Mais cela tnême
peut être compris de deu" façons. Ou bien on en
tire que, pour une période donnée, le marxiste
peut conclure des alliances franches, parce qu'elles
sont dàns le sens de l'histoire à ce moment. Ou bien
on veut dire que le marxiste ne conclut
que des alliances soumises à restriction men
6
tale. Dans le premier cas, il est toujours sin-
cère; dans le second cas, il ne l'est jamais, La pre ..
mière attitude est liée à une conception rationnelle
de l'histoire; la seconde, à une conception
tique et terroriste. Le romantisme politique n'est
pas du côté do ceux qui veulent maintenir l'hu•
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE f5.7
manisme marxiste et la théorie ·du prolétariat,
qui en est le fondement; Ce n'est pàs eux qui posent
des alternatives : ou la morale ou la politique, ou
la ruse, ou l'échec. Ces choix déchirants sont le
fait du
Quand on tompare la ·figure présente du com:tnu ..
nisme avec sa figure classique, P. Hervé répond ·:
« Il n'y a d' << ancien communisme » que pour les
historiens. Et il y a un èotnmunisme vivant qui
est ce qu'il est, - et qui ne peut se juger comme
une déviation par rapport à des formules histo ..
riques 1. » Pourtant, à moins de se rallier à un
rnobilisme tout bergsonien, il faut bien formuler,
il faut hien définir une notion du communisme,
une méthode et un style d'action communistes,
il faut savoir en gros où l'on va et pour-
quoi, par exemple, le eolfimunisme s'appelle coin·
munisme. Il ne mérite son nom que s'il va (dans le
-meilleur sens du mot, escroqué, èotnme tant d'autres,
par le nazisme) vers une communauté et une com-
munication, non vers une hiérarchie. Hervê nous
reproche << de ne pas reconnaître le marxisme au
moment même où il anime une politique et cesse
d'être ( ... ) une simple critique a >>. Mais c'est
alo:rs aux communistes de -replacer les détours et
les compromis dans une ligne générale, les détails
·dans un ensemble, et de montrer que le coinrnu•
nisme demeure le communisme, sinon dans une
identité morte, du "moins dans une croissance
vivante. Hervé parle de la « fascination. exercée
par les gestes et le langage d'une période révolue ».
Et il ajoute ces mots qui pèsent lourd : « Il n'y aura
1. Action, 15 février
2. Ibid.
158 HUMANISME ET TERREUR
plus d'Octobre 1917 ( ... )
1
• » S'il veut dire que les
circonstances concrètes d'une révolution ne sont
jamais deux fois les mêmes, c'est Si,
par contre, il veut dire que cette révolution n'est
pas destinée, comme celle de 1917, à mettre en.
place une nouvelle humanité, une nouvelle éga-
lité, un nouveau rapport de l'homme avec l'homme,
alors c'est le sens même du marxisme qu'il désavoue
et l'on ne voit plus pour quoi il se bat. Lénine
improvisant, assis sur les marches de la tribune,
la réponse qu'il va faire à un orateur; la simplicité,
pour une fois au pouvoir; la « camaraderie », dans
son sens le plus beau, devenue loi de l'État; les
relations des hommes fondées sur ce qu'ils sont
vraiment et non pas sur les prestiges de l'argent,
de l'influence ou de la puissance sociale; les ho:mmes
prenant en mains leur histoire, commentant l' évé-
nement, y faisant face dans des « résolutions >>
communes, comme le faisaient encore les commu-
nistes allemands de Buchenwald après dix ans de
captivité,- si l'on est tout à fait revenu de ces «illu-
sions », on abandonne le sens humain et la raison
d'être du communisme. La société humaine étant
dans un état naturel de conflit, puisque chaque
conscience veut faire reconnaître son autonomie
par les autres, Marx avait cru trouver la solution
du problème humain dans le prolétaire en tant qu'il
est détaché de son entourage naturel, dépouillé
de sa vie privée et qu'il y a vraiment un sort commun
à lui et à tous les autres prolétaires. La logique de
sa situation le conduisait à rejoindre les autres
dans la lutte commune contre le destin économique
1, Action, 15 février 1946.
DU PROLÉTAIRE AU COMMISSAIRE 159
secondé par tous les autres destins, et 'à réaliser
avec eux une liberté commune. De même que l'iné-
galité de l'âge, des dons, de l'amour, la diversité
des histoires individuelles sont surmontés dans le
couple humain par la vie commune et les projets
communs, de même la diversité des prolétariats,
leurs particularités nationales, historiques ou eth-
niques devaient être dépassées lorsque les prolétaires
de tous les pays se reconnaîtraient les uns les autres
en face des mêmes problèmes, du même ennemi,
et ensemble la même lutte contre le
même appareil d'oppression. Le moins qu'on puisse
dire est que l'histoire n'a pas pris cette tour-
nure.
Mais c'est une chose de reconnaître ce fait, c'en
est une autre de déclarer le marxisme dépassé et de
chercher la solution du problème humain sur des
voies dont il a parfaitement montré qu'elles recon-
duisent aux conflits éternels. On n'est pas débar-
rassé des problèmes communistes ·pour avoir cons-
taté que le communisme d'à présent est en difficulté
devant eux. Si, comme nous essaierons de le mon-
trer, l'essentiel de la critique marxiste est un acquis
définitif de la conscience politique et porte contre
l'idéologie << travailliste » 'des Anglo-Saxons, les
difficultés du communisme d'aujourd'hui sont nos
difficultés. Elles ne nous autorisent en aucun cas .
à prendre envers lui une attitude de guerre, comme
si sa critique du monde existant perdait toute
valeur du fait qu'il n'a pas trouvé dans l'histoire
les prises et les appuis dont il avait besoin, comme
.si même l'impossibilité d'une supprimait
le problème. Il nous reste donc à définir, envers
Je commt.J.nisme, une attitude pratique de compré-
160 HUMANISME ET TERREUR
hensioh sans adhésion et de libre examen sans
dénigrement, et à faire ce qui dépend de nous pour
éviter une guerre où chacun, qu'il se i'avoue oti.
non, choisirait dans l'obscùrité, et qui serait uri
« combat •douteux •·
CHAPITRE II
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE.
Donc avec le déclin de l'idéologie et de la pra-
ti<lue prolétariennes apparaît . le. vrai problème,,
auto.ur c!uqu,el œ tourne sans le formuler
jama,is : la: Révolution pe1,1t-elle sortir de la
reur? Y a-t-il une inission historique du proléta-
riat, à la fois force motrice de la société n.ouvelle
et porteur des d'humanité? Ou au
la Révolution est-elle inévitablement une entre-
prise toute. volontaire conduite par des chefs. et
par une. catégorie dirigeante, subie par les autres?
Hegel disait que la Terreur, c'est Kant mis en pra-
tique. de la liberté, de la vertu, de la
Raison, les hom:rnes de 93 aboutissent à l'autorité·
pure pl;lrce qu'ils se sa,ven:t por'l!eurs de la vérité,
que cette vérité, incarnée da,.n,s des hon;m;tes et <lans
un gouvernement, est aussitôt menacée par la
lib.erté des autre& et que le gouve;rn.é en t.a:Q.t qu'autre
est un su,spect. La Révolution de 93 est Te:creur
parce qu'eUe est abstraite et v.eut passer imJJlédja-
tement des. principes à l'application forcée de ces
principes. Cela il y a deux Ou bien
Jajsser mûrir Il;! Révolution, l'appuyer, non plus
162 HUMANISME ET TERREUR
sur les décisions d'un Comité de Salut Public,
mais sur un mouvement de l'histoire : c'est la solu-
tion que Hegel a peut-être entrevue en 1807, c'est
ceile que Marx a adoptée. Selon l'Idéologie Alle-
mande, la Révolution réduit au minimum la Ter-
reur inévitable dans les . relations des hommes et
finalement dépasse la Terreur parce qu'elle est
l'avènement de la grande majorité des hommes et
d'un prolétariat qui est en soi « classe universelle ».
Hegel vieilli réservait au contraire ce nom aux fonc-
tionnaires d'un État autoritaire qui voient pour
tous le sens de l'histoire et qui font l'humanité
p ~ la force et par la guerre. Il transforme en somme
la Terreur en institution, il renonce à l'universa-
lisme hypocrite de 93, et, puisqrle après tout la ·
Raison au pouvoir devient violence, compte sur
la violence seule pour faire l'unité des hommes. La
question d'aujourd'hui est de savoir si le 'vieux
Hegel aura raison du jeune Marx.
On ne peut reculer indéfiniment le moment où
il faudra décider si la philosophie prolétarienne de
l'histoire est ou non acceptée par l'histoire. Le
monde où nous vivons est à cet égard ambigu. Mais,
hien que deux grains de sable, ni trois ni quatre ne
fassent un tas de sable, au, bout d'un certain temps ·
le tas de sable est là et personne ne peut en douter.
On ne peut indiquer un instant où les compromis
cessent d'être marxistes et deviennent opportu-
nistes; les formules de la Maladie infantile du Com-
munisme peuvent couvrir à peu près n ,importe
quoi, il vient cependant un moment où le détour
cesse d'être un détour, la dialectique une dialec-
tique, et où l'on entre dans un nouveau régime de
l'histoire qui n'a plus rien de commun avec la
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 163
philosophie prolétarienne de Marx. On sait comme
Trotsky était attaché à cette philosophie, au point
d'en déduire directement sa tactique, sans égard suf·
fisant à des faits aussi massifs, que l'existence du fas-
cisme ou celle de l'U.R.S.S. C'était pour lui l'
Praie qui continuait, ne fût-ce qu'à l'état de << pro·
cess us moléculaire », sous les diversions, les confu-
si ons et les compromis de l'histoire quotidienne.
11 a cependant admis dans ses dernières années
que cette distinction ne peut être maintenue à la.
longue, que, si la philosophie prolétarienne de l'his·
toire est vraie, elle doit en fin de compte apparaître
dans l'événement, et il en est venu à fixer une
échéance pour l' épre'uPe historique du marxisme.
« La seconde guerre mondiale a commencé. .Elle
atteste sans discussion possible que la société ne .
peut plus vivre sur la base du capitalisme. Par là
elle soumet le prolétariat à une épreuve nouvetle
et peut-être décisive ... » Si la guerre provoque une
révolution prolétarienne, le monde et l'U.R.S.S.
rentrent dans les perspectives classiques du
marxisme. Si par contre le prolétariat « ne prend
pas en mains la direction de la· société » le monde
peut évoluer vers un capitalisme monopolistique
et autoritaire. « Si onéreuse que puisse être la
seconde perspective, si le prolétariat. mon dia} se•
révélait en fait incapable de remplir la mission
qui lui a été confiée par le cours du développement
historique, il ne resterait plus qu'à reconnaître
ouvertement que le programme socialiste fondé
sur les contradictions internes de la société capi•
'taliste est finalement une utopie ...
1
» (ended as an
1. The New International, novembre 1939, cité par D.
Macdonald, Politics, avril 1946, pp.
HUMANISME ET TERREUR
Utopia). Si Trotsky vivait _à présent, pourrait-il
simplement maintenir sa critique de l'histoire
existante au nom du schéma prolétarien? La
plate-forme prolétarienne lui a permis
d'occuper (sinon objectivement et dans la lutte
mondiale, du moins à ses propres yeux) une
position indépendante,, à égale distance du ral-
liement et de la contre-révolution. Quand il
a été tué, le moment approchait peut-être où il
aurait été expulsé par l'histoire de cette position.
Il n'aurait })aS pour autant consenti à capituler
devant le cours des choses, ni à se rallier soit au
capitalisme monopolistique, soit au régime de
l'U.R.S.S. Ses derniers écrits nous montrent qu'il
aurait cherché à définir contre l'un et l'autre un
«programme minimum »pour la défense des masses.
Mais, ou bien ce programme n'aurait été qu'une
variante du « socialisme humaniste », et alors il
aurait joué son rôle dans la conjuration mondiale
contre l'U.R.S.S. Ou bien, (et très certainement),
T:rotsky aurait. cherché à l'appuyer sur les mouve-
ment de masses, et alors il serait entré en colli-
sion avec les partis communistes. A son tour,
il se serait donc · trouvé au pied du mur ou ·
devant un dilemme. L'histoire ayant dissocié ce
que le marxisme avait uni, - l'idée humaniste
et la production collective-, ou bien prendre parti.
pour un humanisme abstrait et contre le seul pa;ys
o.ù jusqu'ici soit établie l'économie collective, -·-
ou bien prendre parti pour la production collective
et le pays .qui la représente. Ou l'U.R.S.S. ou la
contre-révolution. On ne peut imaginer une
« dernière déclaration » de Trotsky. Défi au présent,
appel à l'avenir, cela . étaj:t;. exclu puisqu'il tenait
LB YOGI ET t.E .liROLÉtAll\E f-{){5
pour présente. Rallieniêfit aü
gouvernement dè ru,R.S.S;, é'est invraisèmblable;
car il· était,· surtout dans·· son âge, un
hommé trop· classique, trop àttaché -à là raifu ..
nalité du t:nonde pour . viVI'è dans les
tions et pour entrer dans le jeu romantique dès
capitulations èt dê. la éonscienêe L;J.
vie politique pêur lUi serait impoaaîblé.
G'est ici qu'on dira sarts doute : en effet, il n'y a
fms de position· prilitique pour qui· reste
. au sens Maie pourquoi accorder sursis
it cett& philosophie? .. Elle .. n'a pas· réussi· à pas!Wi'
dans les faits, s'était utopie. Il nè faut plus
y, p·eneer. Ceci ne us. amène , au . dernier point qu!il
no.ùs -imp-orte· Le de
prolêtarièn n'èst .pàs une expêrience crttciale qui
annulé lé mar:Xis1Jlè entièr, C:omtne tiritiq:ue . du
monde ems tant et des humi:tnismes; il reste
.• A titre au· -il. ne S'attrait ftte
Mê.fu.e de donnerJor.me :à l'his•
· iJ. tort p.nur disc.rédit.ëi'
sbl!lti.ons; dé .près.
7
-.le.
Üh0 ..
. par ·une .. .c'est le simple érioJic·é .des
O(}tiditÎODS SQBS ·lesquelleé il n'y aUra pàs •
llité •li sens rêlatio.n réciproque ëiltré·les
htm1ïbè&
1
ni de ràtionalité dans . rhistoire. En 'êa
sens, èe n'est f*ls une philosôphie de l'hislôire,
la_ Efe ThistQire, y renoncer,
fairê. . ct:Oix; . su:r. · la_ Raisun · historique.i Après
il a: phts pu .aventures.. . .
. :' 'philos(;lphie de· 89ppose . en. :efiêt
'lû., • n?eu
tic .faits jtixtaposés .. débisions et aventtire"s indi•
.a.vv
viduelles, idées, intérêts, institutions,- - mais
qu'elle est dans l'instant et dans la succession une
totalité, en mouvement vers un état privilégié
qui donne le sens de l'ensemble. Il n'y aura donc
pas de philosophie de l'histoire si certaines caté-
gories de faits historiques sont insignifiantes, si
par exemple l'histoire est faite des projets de
quelques grands hommes. L'histoire n'a un sens
que s'il y a comme une logique de la coexistence
humaine, qui ne rend impossible aucune aventure,
mais qui du moins, comme par une sélection na,tu-
reJle, élimine à la longue celles qui font diversion
par rapport aux exigences permanentes des hommes.
Toute philosophie de l'histoire postule donc quelque
chose coll!.me ce qu'on appelle matérialisme his-
torique, à savoir l'idée que les morales, les concep·
tions du droit et du monde, les modes de la pro-
duction et du travail sont liés intérieurement et
s'expriment l'un l'autre. Il y aura philosophie de
l'histoire si toutes les activités humaines forment
un système tel qu'à chaque moment il n ~ y ait
pas de problème absolument séparable, que les
probJèmes économiques et les autres forment un
seul grand problème, et qu'enfin les forces produc-
trices de l'économie aient une signification cultu-
relle, comme inversement les idéologies ont une
incidence· économique. Soit, - dira•t-on, mais la
conception- marxiste de l'histoire affirme da van·
tage ~ : elle affirme que l'histoire économique n'ar-
rivera à l'équilibre que par l'appropriation collec-
tive de la nature aux mains du prolétariat. C'est
le prolétariat qui, dans cette perspective, reçoit
une mission historique et sa luite une signHi:cation
ceatrale. N'e-st-ce pas là u.u.e hypothèse parmi
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 167
d'autres, et ne peut-on pas imaginer d'autres phi-
losophies de l'histoire qui lieraient le sort des
hommes à la sagesse du prince ou à celle des vieil-
lards, ou à celle des savants et des intellectuels,
ou à celle des fonctionnaires de l'État, ou à celle
des saints ou enfin à un système de ((contrepoids ))
dans l'ordre politique et économique tels que la
phase moyenne du capitalisme les a connus?
Mais un groupe d'hommes ne pourra recevoir une
mission historique - la mission d'achever
toire et de faire l'humanité, -que s'ils sont capables
de reconnattre pour tels les autres hommes et d'être
reconnus par eux. Or, qu'il s'agisse du prince,
des vieillards, des sages, des fonctionnaires de
ou même des saints, lè ·rôle historique
de ces hommes ou de .ces groupes d'hommes
consiste entièrement à maîtriser les autres,
par la force ou par la douceur. Et si c'est
par un sage équilibre des pouvoirs que l'on définit
la civilisation, cette civilisation est lutte,
violence, et non réciprocité. Quant à la mission
historique du prolétariat, on peut contester qu'il
soit en position de la remplir, ou que la situation
du prolétariat telle. que Marx l'a . décrite suffise
à orienter une révolution prolétarienne vers un
.hmnanisme concret, que les violences de l'his-
toîre soient toutes imputables à · l'appareil
capitaliste. Mais on niera difficilement. que, tant
que cet appareil sera en place et tant que le prolé-
tariat sera prolétariat, ·l'humanité comme recon
naissance ·de l'homme par l'homme reste un rêve·
ou une mystification. Le marxisme n'a peut-être
pas la force de nous convaincre qu'un jour et par
les voies qu'il indique l'homme sera pmir l'homme
168 HUMANISME ET t'E.hREU:R
l'être suprême, mais garde celle de nous faire
prèndre que l'humanité n'est huhianiié .. que de
nom tant qüe la plupart des hommes vivent par
procuration et ·que les uns sont maîtres, les autres
esclaves. Dire que l'histoire est '{entre autres choses)
l'histoire de la propriété, et ·què là où il y a
tariat, il n'y a pas d'humanité, ce n'est pas avancer
llne hypothèse qu'il faudrait ensuite prouver comme
on prouve une loi de physique; c'est simplemènt
énoncer cette intuition de l'homme éomme ·être
situé à l'égard de la nature et des autres, que Hegel
développe dans sa dialectique du maître et de l'es"
clavej et que Marx lui empruntait. Les esclaves,
en dépossédant les maîtres, en voie de
dépasser l'alternative de la maîtrise et de
vage? C'est une au'tl;e questionj Mais, ali cas où
ce développement ne se produirait pas, cela ne signi·
fierait pas que la philosophie marxiste de :l'histoire
doit être remplacée par une autre, cela signifierait
qu'il n'y a pas d'histoire si l'histoire est l'avène"
meni d'une humanité èt l'humànité la reconnais:.;•
simce mutuelle des hommes èôinme liommes, :...:...
en conséquence pas de philosophie de et
qu'enfin, comme· le disait Barrès; le inonde
existence sont un tumulte insensé. Peut•être ·aucun
prolétariat ne viendra·t·il exercer la fonction histo-
rique què le schéma marxiste reconnaît au prolé•
tariat. Peut;être la elasse universelle· ne se révè•
}eta-t-elle jamais, mais il est clair qu'aucune. 'autre:
classe ne saurait relever le . prolétariat dans ·
fonêtion. Hors· du marxisme; il n'y a, q{ut puissance·
des uns; et ·résignatiot:I des' .du tres. Les pour·
lesquelles on au marxisme :et l'on-:ne<s'en··
détache }:)a!!i facilement, quch que soicrtlles « dêüiell
Ll,1: YOGI ET LE 169
», sont :clail'çs'
c' - de . qette
philosophie de . (<
!> apparaissel1t ges
a un, titre
1
toq.1; subjectif, à
d'un : c'est qq'il le
'qui ose_ développer conséquences.
Mais, de ce fait même, il en a un seçond,
objectif ·cette .. fois. Parce nqUe paft le
LQP:pde ne I:!C réalise le poljvoir .. du, pr\'}étl,\flat, On
CP1lçlut qqe marxisllle le$ faits,
que la question ne se pose ou « per.spnne
aujourd'hui 11'elilt plqs liH\rxiste >>, raÎsQ:P,lieP}ent
sJIPpose le!i com.pte!) dq marxisme sont
et qut'l, p.'êtant pas réalisé dan,s les il_
:r1'a pl!.ls. rien à no11s. apprendre. C'est ()uhlier
cqqp de faits qui le moptrept tqqjqJirS viva,:pt,
. sim)p sur le devant d.e scène, du IUc:llD§ au
pla11 de l'h-istoire. L'histoire con"
cJ.uite le ma..if?;
autre, il me.naçe de repre11dre la par-qJe,
d'État le redout.e:Qt. Or, cha.què qy'iJ se,
dort, a..vec hli ep.tr{l'I!-t e:Q
et ·l'espoir d'qpe transforrnatio;n §lJffit
pol!r q1,1e l'at.titwle m11rxiste reste }}%.sible .QOl\
iement iJ. de critique
d'hypQthèse historique.
:riqqe est phJtôt pxouvé déme:nti l' évolu,
tion ge l'IJ.It$.S. puisqu'on voit·par11ltre
et le. patrioti(Jlle
et S'il est. Vf!lique la :rivalitê
'et des explique, qp gr!lttd ·
fflits; il eS.t & rema.rquer q-qe, pa.ys d'ho"
moyenne! utilise la.
170 HUl\IANISl\IE ET TERREUR
et est utilisée par elle, les deux phénomènes' forment
un ensemble ,ambigu où domine tantôt l'un tantôt
l'autre. Les sympathies pour l'U.R.S.S. et pour les
États-Unis se distribuent assez régulièrement,
d'après la ligne de partage des classes. On a vu le
gouvernement britannique, pendant la guerre,
rallier les masses à l'effort national par des projets
qui avaient quelque chose de socialiste, et aban-
donner ces projets aussitôt passé le danger, comme
s'il connaissait hien cetie loi marxiste de l'histoire
selon laquelle la conscience de classe dissocie le
patriotisme. On a vu les gouvernements de Madrid
et de Vichy, dans un temps où les partis commu-
nistes étaient illégaux et traqués, dénoncer le
« communisme intérieur » comme un danger plus
grand que les victoires de l'armée rouge, reconnais-
sant ainsi la lutte des classes comme fait spontané
en dépit de tout ce qu'ils avaient tenté pour mys-
tifier la conscience de classe. Sans doute avaient-ils
intérêt à persuader les Anglo-Saxons qu'ils formaient
rempart contre le prolétariat. Mais justement l'ùn
d'entre eux au moins n'y a. pas si mal réussi.
Les déclarations de Hitler sur les dangers d'un
trotskysme européen appartenaient au même genre
de propagande. Mais, comme toutes les propagandes,
celle-ci exprime dans un langage approximatif un
aspect des choses, la possibilité permanente d'un
mouvement prolétarien dans chaque pays, sous la
pression de ses problèmes propres. On aurait tort
d'accorder au prolétariat et à la lutte des classes ·
comme facteurs politiques moins d'importance que
ne le font à travers le monde ses adversaires les
plus résolus. On a vu le général de Gaulle, qui
d'abord appelait sur son pays la grande vague
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE f-']1
d'une révolution, dissocier cette vague pourtant
sans violence lorsqu'il eut pris pied · en France,
rappeler un personnel politique largement discré-
dité, mais de toute sdreté, traiter· problèmes
militaires, économiques et judiciaires hors. de toute
initiative populaire, modérer, décourage.r, fatiguer
. ceux qui l'avaient soutenu, comme si le problème
des problèmes était pour lui de replacer les niasses.
dans cet état de passivité qui est le bonheur des·
gouvernements, comme si toute rénovation était
nécessairement révolution, ce qui est exactement
la thèse marxiste
1
• La conduite du prolétariat fran·
çais pendant l'occupation allemande est encore un
de ces faits que le marxisme éclaire et qui le con-
firment. On peut dire que, dans son ensemble, -.
et en particulier le prolétariat industriel, - même
quand il a travaillé. ou fait commerce avec l'occu-
pant, il a été remarquablemèl)t insensiblè à sa pro-
pagande, comme.d'ail1eurs il a été rebelle au chau-
vinisme. Les éléments les moins politisés lui ·oppo-
saient, non sans doute des actes d'héroïsme, mais
comme une certitude massive, venue de très loin :
« Tout cela ne nous concerne pas », « ce. socialisme
«européen», n'est pas notre socialisme»,- comme
si la condition prolétarienne portait en elle uri refus
implicite et définitif. des thèmes réactionnaires,
même déguisés, et une sagesse spontanée bien con-
forme à la description de Si l'on considère
1. On dira que le général de Gaulle n'en avait pas au
prolétariat, mais au parti communiste ou à l'U.R.S.S.
C'est probable, mais le fait est que visant l'un il atteignait
l'autre. Toutes les distinctions du monde n'empêchent pas
que Je gouvernement de Gaulle, dans la mesure où il deve-
nait anticommuniste, restreignait les libertés, essayait de
avec le suffrage et ·prenait figure réactionnaire.
172 HUMAN.ISME TElŒE.Ufl
l'histoire :P.QD.
c• dans s.es grandes au indi,.
v.idus la on voit· les thèmes
que l'on croyait (( », Or déjà en
physique il n'y pas c:r11ciale. après
quoi \lPe théorie puisse ou v .raie,
mais plutôt un décliq trop simples, .
chaque jour moins cnpablel:l c;le çoqvri.:f I'ensembl.,
des faits connJ.Is.. A. en histoire,
où il n'est pas d'u:pe .:Qatu.;re
mais de l'homme même, .où lfQite ne
cesse de compter comme faote.ur et en ce
sens d'être vraie, le jour ol) lto.m:mes Passent
d'y adhérer. Qu'un Fra:p.ç&\s, les « démentia
de 1' », reste attaphé
' . l' ' . f . h 1 .
ce n est, s1 on veut;, .qu up PS.YQ. CL(}gi.que,.
tnais, multipliée par plul}ieurs mUUops, & er-.
reur >! devieut u:n, fait sociologique parfaitewen.t
objectif et qui d,oit qtlelql},e pré ..
sente de l'histoire française. 1\iême. quand parti
commuuiste des Cl;.lmpromis, il pa:r
en .raison de sa capable
de soutenir les les
propriétaires et il };lien dj{P,Qile, dÇm,ontrer
aux paysa:n,s · qu,'Us iiÇ trm:g.pe:qt ef1 votant pour
lui. De même, !!Joit sa politique dtJ mo"
mo:qt, le Pays de la RévQhltiQp doit . ço:n,fqrmel'.
à l'image de lui.,m,ême ql\e lui rcnvoien,t
e• introduire dans les pays où il domine des réformes
qu'ils ont attendues uu siècle. ·Quant au
riat u,rb'ain et industriel que la -politiqu.e de com-
promis rebuter, il n'est pas. besoin, pour
expliquer sa de recolJ..rir avec 4. ·la
pa • hologie mentale : il reste da:n,s paf"'t'
LE YOql ET LE 173
qu'U _y et ta.J.\t qu'_il y pl\rti
mul\istç. le
à se coptÎn!le:r. L1:1
lêta.rie:qn,_e, disl:lit U:n
Qu,i, lqj mais
cel1:1 s.ign..ifie lJ.n xnin,imum proléta,.,
qu,i. ne se tl'()l!Ve pas (lu moins tSJ.nt
le ne !iOrt de celtJi
dç. l'lJ;f\.S.$. la f!itua,don où
nQus et ql.li fa,it que
llis:tne virylc:mt bkn que les
aient - çn, !ilom:rneU ou :même
l:lhl:ln<\QP.né. la pqlit.ique du type

ft-
• •
ferment les
à, ou perrn.::me.nte d1,1
marxîsme et prennent en df's posi.;.
tion,s et politiqlJes qui les
en sp}!t .d'un
pat;ti q\li p0\11'
CQIJlme Ql;J. ·une société de
m\ltuel,
nwnt (iéliwité.Eh le. . t()l,ls les espoirs et le
de la L1:1 rupture avec 'le
p11rti tQtal.e, la aveç quelqu'un, et
ll;l, loi ciu tout ou ritm. EUe :ne Jllisse PllS in'!' .
tact le S9\1Venir. .ce qu,i Les anciens
!IQU.t équitables enver-s
le qu@ qQi n'ei}_Qpt jllll'Ulis fait
fession, parce qu'il appartient pour eux à un passé
qu'ils ont difficilement rejeté et do :pt ils ne yf!n hmt
174 ET TERREU:R
plus rien savoir. Si dans leur période communiste
ils ont mal compris la portée du marxisme, on ne
saurait leur demander de revenir là-dessus et de
poser aujourd'hui les questions compte tenu d'une
doctrine qu'ils ont rejetée comme on rejette une
amitié ou un amour, c'est-à-dire en bloc. Peut-être
même tiennent-ils à l'image indigente qu'ils s'en
faisaient parce qu'elle justifie la rupture. Un homme
qui a quitté la femme avec laquelle il avait vécu
reste incrédule si elle devient précieuse à quel-
qu'un d'autre :ilia connaissait mieux que personne
par la vie de chaque jour, et cette image si diffé-
rente qu'un autre a maintenant d'elle, ce ne peut
être qu'une illusion. Lui sait, les autres se trompent.
Il n'y a rien de frivole à comparer ainsi la vie poli-
!ique et la vie personnelle. Nos rapports avec les
idées sont inévitablement et sont à bon droit des
rapports avec les gens. C'est pourquoi, sur certaines
questions, l'ancien communiste manque pour.long-
temps de lucidité.
C'est ce que vérifie l'exemple de Kœstler. A
l'entendre parler de la « scolastique marxiste »
et du « jargon philosophique »
1
, on peut présumer
qu'il n'a jamais pris au sérieux l'élaboration philo-
sophique qui, des post-kantiens à Marx, conduit
à voir dans l'Histoire l'existence de l'esprit. En
fait, il est parti de ce qu'il appelle la « philosophie
du commissaire » : le complexe considéré comme
un assemblage d'éléments simples, la vie comme une
modalité de la. nature physique, l'homme comme une
modalité de la vie, la comme un produit
ou même une apparence; un monde homogène,
t. The Yogi and the Commi.'laar (paattim).
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 175
étalé, plat, sans profondeur ni intérieur; l'action
humaine expliquée par des causes comme tous les
physiques, :la morale, la politique, rame-
nées à une technique de l'utile, en un mot l'affir-
mation exclusive du « dehors ,_ Aujourd'hui, il
·découvre Ja liberté au sens cartésien, comme expé-
rience indubitable de ma propre existence
1
, la
· conscience comme première vérité, il se platt à
notër tout ce qui, dans la physique ou la psycholo-
gie modernes,. contredit la philosophie du commis•
saire : discontinuité des quanta, valeur seulement
statistique des lois, valeur seulement macrosco-
pique .. du déterminisme
2
et en conséquence limi-
tation de la pensée « explicative , et réhabilitation
· du jugement de valeur
3
• On conçoit qù'après avoir
si longtemps respiré l'irrespirable philosophie du
commissaire, il s'en éloigne avec satisfaction. Ce
que l'on conçoit moins, c'est qu'ilia mette au compte
du marxisme et jette par-denus bord, avec eile,
le marxisme lui-même. Car enfin là qualité irré-
ductible aux différences de quantité, Je tout irré-
ductible aux parties et porteur d'une loi. d'orga-
nisation inirinsèque, un a priori ou un intérieur de
la vie: et de l'histoire dont les événements consta-
tables sont le déploiement visible et comme l' émer-
gence et dont l'homme est en dernière analyse le
porteur, Kœstler pouvait apprendre tout cela dans
Hegel et dans Marx considéré comme «réalisateur ,
de Hegel.
Il y aurait gagné de ne pas échanger une naïveté
contre une autre et le scientisme contre le senti-
1 •. Ibid., p. 220.
2. Ibid.. p. 225.
·a. Ibid., pp. 240 et 242-243,
176 HU!\[ANISl\IE ET TERREUR
ment océanique. Certe11, il pas entré en reli-
gion. n se moque de ceux qui croient trouver dans
le comporterpent qe un passage pour
quelque inspiration
1
, dans celui de la cellule
vivante un li:Pre arbitre comparal:)le à la liberté
humaine, et généralement dans les limites de la
science exacte une preuve de l'Immaculée Concep-
. tion
2
• Ce veqt opposer à la philosophie de
l'extérieur ou philosophie du ce n'est
pas la philosophie du Yogi ou philosophie de l'in•
térieur : il les renvoie dos à dos. Le Yogi a le tort
de négliger l'hygiène et les antiseptiques
3
• Il laisse
faire la violence et ne fait rien '· « Supposer que,
hors du mécanisme, il n'y a que l'Église d'Angle.,
terre, et que la seule voie vers ce qqe nous ne
pouvons voir ni toucher passe par le dogme chré-
tien, est d'ul1e naïveté désarmante ...
5
» Ce qu'il
cherche, une «synthèse
6
»entre la philosophie
de r e:xtériewr, qui nivelle le monde sur le plan unique
de l'explication causale, et la philosophie- de l'in-
térieur, qui se borne à décrire les niveaux de l'être
dans leur différence et perd de vue relations
effeétives

« Le parad,oxe (ondamental qf3 la
dition humail1e, le conflit entre liberté et ..
minisme, morale et logique ou comme on VQudra
l'exprimer, ne peut être résolu que si, pensant et
agissant sur le plan horizontal qui est celui de notre
existence, nous demeurons cependant conscients
1. The Yogi and the Commissar, p. 226.
2. Ibid., p. 227: .
3. Jbirl., p. 6.
4. Ibid., p. 2Vt.
5. 1 bid.
6. 1 b d, p. 2·45.
'; 1 [,id .. 2't3.
LE YOGI ET LE PllutttAIÜE 177
de sà dimension verticale. · Prendre ctmsciettce de
l'un sans perdre conscience de l'autre, peut-
être la tâche la plus difficile et la tjltis hécëssaîre
·devant laquelle notre espèèe sè soit jatnnis ttouvéel. »
Là formule est excellente. :Maîs; dans le fait, Kœstler
incline vers le Yogi, sàtis mêmê êviter lés · àêcès de
fanatistné qui, comme il l'indique lui-même; altêrnent .
chez le Yogi avec la vie intérieure
2
• On le sent tenté,
ne disons pas par la religion, qui, ellé; a lê sens des
problèmes du fuonde, màis par ·. la et
l'évnsion : << •• .le siècle des lumièrëef a détruit hi foi
en une inH:hortalité personnelle. Les cicatrices dé
l'opération n'ont jamais guéri. Il y à titi vide dans
chaque àme vivante; une soif ardente é:ti nous
toUs; ..
8
• » Il tnet au compte du: chrîstiànismè, · ët
pa.rah donc lier aux êroyancèè ttartscëtldantes,
l'idée d'une pluraliié de niveaux où·
n'expliqué pas le supérieur ', ce qui est tôut de
même un peu fort si l;on pe)1se à Aristote. Il déclare
que la sèièncè a usurpé la place · de
l' (( autre inodè dë èonnaissance;.: depuis près de
trois siècles », ce qui est violent si l'on pèlisè â.u
Des6a·rtes des ·MédimtiôtÛ3, à Kant, à HegeL· Cet
«autre· ino_dè ·de èÔfiriaissahcè »;
plation et déclare qu'elle « né sürvit · què da fis.
l'Orient ët qüe, pour l'apprendrè, nous avons à
nolis tournêr vérs l'Orient 5 On a énvië, ·
üne fnis, de lé renvoyer à Hegel qui explitJliè si
bien rôtiertt co:ttitne rêve d'un infini naturel
1. •Jbût.; pp;·
2.; P.· 245;
3. P. 217.
4. P. 236.
5 •. p, 2-'16.
l7tS
HUMANISME ET 1'ERREUI\
sans médiation historique, et dans l'oisiveté de
la mort.
On a l'impression d'une philosophie en retraite :
Kœstler se retire du monde, il prend congé de sa
jeunesse, il n'en retient presque rien. Quand par
exemple il parle de Freud, ce n'est pas pour dégager
les acquisitions du freudisme de sa charpente théo'"
rique aujourd'hui vermoulue et des préjugés scien-
tistes qÙe Freud partageait avec sa génération.
C'est pour réserver, par delà tout conditionnement
corporel et historique, un pur domaine des Valeurs.
Il faut que le sourire de la Joconde soit arraché
à toute compromission avec l'enfance de Léonard
1
ou le et le sacrifice à toute contamination
par le masochisme ou l' « instinct de la mort·»
8

Alors qu'il faudrait chercher jusque dans le. maso-
c.hisme et l'instinct de la ou jusque dans les
conflits infantiles l' ann()}ice et la première esquisse
du drame humain que açtions et les œuvres de
l'adulte porteront à son expression la plus pure
sans s'en abstraire,- alors qu'il.aurait fallu
faire descendte les valeurs et l'esprit dans
les faits prétendus « biologiques », Kœstler reven-
dique pour eux un lieu métaphysique distinct,
s'interdit par conséquent l'analyse et la critique
psychologiques de nous-mêmes et nous livre aux
mystifications de notre bonne conscience. Alors
qu'il fallait retenir toutes les conditions psycho·
logiques ou historiques d'une œuvre d'une vie
et .· les intégrer en situation totale
qtH se propose à l'individu comme le thème de toute
sa vie et qu'il est d'ailleurs libre de traiter de plu·
1. P. 23S.
2. P.
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 179
sieurs façons, l'homme lisant dans les données de
sa vie ce qu'il consent à y lire, -· Kœstler diséré·
dite l'histoire et la psychologie. Alors qu'il fallait,
·au ·besoin contre les ·de principe ,dt
·Freud, mais selon l'esprit de ses études concrètes,
reconnaître la signification humaine de la libido,
comme puissance indéterminée de « fixation »
ct d' «investissement », Kœstler réclame pudique·
ment que l'on mette l'amour du prochain au delà
des conflits somatiques
1
• Parce qu'il a trop long·
temps cru à une vie sans valeurs et sans eoprit,
-et qum y croit encore,-il ne peut les réÏJ.c:tégrer
maintenant qu'à l'étage supérièur. Il faut voir
comment au nom des « règles élémentaü·es de la"
logique· », dont quelques exemples contemporains
de « préliaisons collectives »
1
, de raisonnement·
« thalamique
8
et de mentalité schizoïde fo'*.;
nissent l'eftraya:rlte contre·épreuve, Kœstler envo.iè
promener la (( dialectique )). et réhabilite la penséé
prétendument -· comme si l'on pouvait
surmonter les contradictions de la vie en oubliant
' ..
1 •. D donne l'œuvre de Satie (p. 240) un bon
exemple d'une morale soumise à la c bjologie », alors que;·
de toute évidence, Sade prouve plutôt qu'au niveau de·
l'homme, le biologique comme le sociologique est chargé
d'une volonté d'absolu. Le mot de Kirillov dans les P08aé-
dü (p. 239) ( « s'il croit, il· ne croit pas qu'il croit, s'il ne
croit pas, il ne croit pas qu'il ne croit pas •) Kœstler n'y·
trouve pas l'écho. du malin génie cartésien, l'expression d'un·
doute toujours possible sur l'authenticité de nos afûrdlations
et. de .nos -à dépasser, comme Descartes
seigne, par l'expérience de la· .en acte. Non; pour
œ 'oublier le doute, en oubliant la
et_ et eu posam 'IJrte fdtJ '{ff1Qll. twtell que nGQa hl
transcendons. ·
.2. P. US.
& P. t28.
. i. P. 2.2'8,
1.80
HU.MANlSME ÈT ÏËRR.iHJR
l'un. des deux iermes dont elles sôni. fo.itea, boftiiiië
si l'abus de la dialectique avait sâ èause en lui•
même et non pas dans les contradictions croissantes
dont l'humanité fait l'expérietHie, et conimé sÏ la
règle de la pensée pouvàit être de s'arrêter alix idées
les plus simples, comme éta.ftt les :plus claires, au risque
de ne pas comprendre èe qui se passe. De :rhême
enfin, dans l'ordre du j\igement moràl, Kœstler
pat·t en guerre contre la forrti.ule cc tout comprendre
c'est tout pardonner » et la pulvêrisè par le :tnôyen
de cette logique abstraite dont il partage •lé
avec les· collaborateurs de Polemic. Qu hien, dit"' il
en effet; je comprends une aëiÎon eh ëlliNnême,
et • alors de la comprendre ne· peut me êôfidüire ·
qu'à la condamner plus sévèr0ment si elle estmàu··
vaise. Ou bien comprendre c'est explîquèr par des.
causes extérieures comme le ·milieu, ·I'bétèdi"té,
l'occasion, mais alors je traite l'action. commE! l.lil
sitnple produit nàturel, · ce qui laisse iiitüet môn
jùgement "SUr l'action èomme action libre. Et si
nos aètions n'étaient. rtéeessàîrès. nu. dë · l'â ·
nécessité ni au sens. d'une .décision
e:v niltilo? SÎ en dans ·l'ordre dti éOl!Ï'âl
pcrsonrtê n'étàit inhocent et personne
coupàble? Si c'était l'essence ménie d.e rhistoh·e
de nous imputer dei! rèspohâàhilitês qui né sont
jàmais entièt·ement Si tôüte Uhërté sè ..
décidait dans une situation n'a pas choisie;
bien qu'ellè ra.ssume? Noüé s·erions aiors ilans là
sitûatiop. pêniDie dè ne ja:tnais
avec.--.bonn,e · ·conseiençe, :hien aoit. · hrévitablè
de condamner.
C'est ce que Kœstler ne veut pas. De peur ti!avoir
à pardonner, il préfère ne pas comïWë"ildi'c. Assêz
LE YOGI ET LE PROL,TAIRE 181
d'équivoques, assez de problèmes et de
casse-tête. Revenons aux valeurs absolues et aux
pensées claires. Il y a peut-être là pour lui une ques-
tion de santé et l'on s'en voudrait d'interrompre
une cure. Mais qu'il ne présente pas un remède
à ses incertitudes comme une solution des problèmes
du temps. Il brûle la philosophie du Commissaire
qu'il adorait. Cela donne peu de confiance da:ns ses
affirmations du moment. Il règne dans les essais
de Kœstler un style d' «aller et retour» qui est celui
de beaucoup d'anciens communistes, et qui ennuie
les autres. Après tout, nous n'avo.O:s pas b expier
les péchés de jeunesse de Kœstler, et si, sur ses vingt
ans, il a eu des bontés pour « le rationalisme, l'op-
timisme superficiel, la logique cruelle, l'arrogante
confiance en soi, l'attitude prométhéenne », ce
n'est pas une raison pour liquider avec
acquisitions du xzxe siècle, pour pencher à présent
vers « le mysticisme, le :romantisme, les valeurs
·morales irrationnelles et le demi-jour médiéval·», -
ni suriout pour prêter au?C masses, qui n'en peuvent
mais, et continuaient pendant ce temps leur e?Cis-
tence sacrifiée, une << nostalgie antimatérialiste »
aussi vaine que le matérialisme· lui-même'-. On
n'aime pas ces beaux sentimP,nts tout :p.eufs. Co.m}lle
disait Montaigne, « entre nous, ce sont choses que
j'ai toujours vues de singulier accord : les opinions
supercélestes et les mœurs souterraines
2
>>. Un certain
culte o.stenttltoire des valeurs, de la pureté morale,
de l'homme intérieur est secrètement apparent6
aveç la :violence, J;taipe, fanatisme, et
le aait puisEN'ill.lous met en gardt contra fe·« firYJ·
1. P. 18.
2. E.-rsais, lU, xm.
HUliiANISl\IE ET TERREUR
tique qui agit comme un commissaire retournél ».
On aime un homme qui change parce qu'il mûrit
et comprend aujourd'hui plus de choses qu'il n'en
comprenait hier. Mais un homme qui retourne ses
positions ne change pas, il ne dépasse pas ses erreurs.
C'est sur le terrain de la politique que
nisme de Kœstler va montrer sa face méchante. Ici
comme ailleurs, il ne progresse pas, il rompt avec
son passé, c'est-à-dire qu'il reste le même. Dans un
seul passage de son livre, il lui arrive de mention-
ner entre le type du Commissaire et celui du Yogi
le type du révolutionnaire marxiste tel que le
x1xe siècle l'a formé. « Depuis Rosa Luxembourg,
dit•il, aucun homme, aucune femme n'a paru qui eût
à la fois le sentiment océanique et le mobile deTac•
tion
2
>>. Ceci donne à entendre que Rosa
bourg, - ni, ajouterons-nous, les grands marxistes
de ce siècle, - n'ont professé ou en tout cas vécu
la sordide philosophie du Commissaire. Si donc on
trouve que le communisme d'aujourd'hui s'écarte
de son inspiration originaire, il faut le dire, mais le
remède ne consistera en aucun cas à rentrer dans
· le jeu de la vie tout intérieure dont le marxisme, une
fois pour toutes, a montré les. mystifications.
Kœstler oublie de son passé communiste ce
qu'il faudrait garder, - le sens du concret,
- et en garde ce qu'il faudrait oublier, - la
disjonction de l'intérieur et de l'extérieur. Il y
est trop et trop peu fidèle, comme ces_ sujets de ·
Freud qui restent fixés à leurs expériences et qui
justement pour cette raison ne peuvent les
préndre, les assumer et les liquider. Il fait
1. The Yogi and the Commissar, -p. 245.
2. Ibid., p. 13.
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 183
lement l'éloge du « socialisme » briûmnique. « Le
cadre constitutionnel de la démocratie britannique
offre au moins une chance de transition relativement
douce ver.s le socialisme
1
• >> « Un des enseignen;1ents
fondamentaux du marxisme est qu'il est important
pour le prolétariat de conserver certaines libertés
démocratiques dans
2
• » Que le « socialisme »
et la démocratie britanniques reposent sur l'exploi-
tation d'une partie du monde, cette objection n'est ·
pas même mentionnée. Bien plus, Kœstler entend
qu'on ôte aux socialistes anglais les scrupules qui
pourraient leur rester, et aux prolétaires conscients,
s'il s'en trouve, ce qu'ils peuvent garder d'univer·
salisme. « La fameuse phrase du Manifeste Com·
muniste « les travailleurs n'ont· pas 'de patrie »,
est inhumaine et fausse. Le. laboureur, Ie mineur,·
le balayeùr sont liés à leur rue ou à leur village
natal, aux traditions du langage et des mœurs
par des liens émotionnels aussi forts que ceux du
riche. Ailer contre ces liens c'est aller contre la
nature humaine, - comme le socialisme doctri•
naire, avec ses racines matérialistes, l'a si souvent
fait a. » Si un prolétaire émerge du provincialisme
·et du chauvinisme, on peut compter sur Kœstler
pour l'y replonger. Et l'on ne voit pas bien pourquoi,
dans une récente interview, il faisait au parti
travailliste le reproche {unique) de n'avoir pas créé
une Internationale {sans d'ailleurs ·-:·s'interroger
sur les raisons d'une si omission).
Après les famines de Karkov, on que
Kœstler apprécie à sa 'Valeur le climat moral de la.
P.; 216.
2· P. 215.
3. P. 211.
184 HUMANISl\lE ET TERREUR
belle et mélancolique. Angleterre. Certes, personne
n'aime les restrictions ni la police, personne de
sensé n'a jamais douté qu'il fût plus agréable de vivre
dans les pays qui, à la faveur de leur avance histo-
rique, grâce à leurs ressources naturelles aidées par
les revenus de l'État usurier, assurent à leurs natio-
naux un niveau qe vic et des libertés qu'une éco-
nomie collective en construction refuse aux siens.
Mais la question n'est pas là.· Même si demain les
États-Unis étaient les maîtres du monde, il est
assez évident que ni leur prospérité ni leur régime
ne s'étendraient de ce fait partout. Même si ··la
France s'était politiquement liée aux États-Unis,
elle n'aurait pas connu pour autant la prospérité
relative que les Belges par exemple doivent à la
possession du Congo. Elle ·aurait eu à paye;r 3es
importations de sa qui est la plus
du monde. De même, il faut apprécier sur le terrain
russe les problèmes et les solutions soviétiques.
Le ton de Kœstler parlant des famines de Karkov
et des coupures de courant rappelle celui des· jour-
nalistes français, avant la guerre, quand ils par-
laient du rationnement, des queues et de la pénurie
én U.R.S.S. Depuis lors nous avons <:onnu cela,
et pour rien. Certains soldats américains moniraient
au spectacle de notre vie sordide, non pas du tout
de la· compassion, mais une sorte de mépris .. et de
scandale, persuadés probablemènt qu'on ne peut
être si malheureux sans avoir beaucq_tip péché. U y
avait· quelque chose. d,àJlalogue. chez certains
n.os· c-oihpatfiotës qùi avaient' séjoùb:i.é ·aux
Unis pendant l'occupation. Symétriquement, il y a,
chez beaucoup de continentaux, une sorte de sym-
pathie pour les peuples faméliques et qui ont l'ex•
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 185
périence de la nécessité. Ce n'est pas avec des sen-
timents qu'on résoudra la question, qui, encore
une fois
1
n'est pas de savoir si l'on est mieux ici
ou là; mais si l'un des systèmes (et lequel) est investi
d'une mission historique. Nous avons posé la ques-
. tion en ce qui concerne l'U.R.S.S. Il faut la poser
aussi en ce qui concerne le « socialisme » britan-
nique. Il faut se demander si un « socialisme » qui
abandonne l'internationalisme au moins « sous sa
forme doctrinaire »
1
et prend sans scrupule la suc-
Gession de la politique Churchill dans le monde
intl!resse en quoi que ce soit les hommes de tous les
pays et si le « socialisme » ainsi compris n;est pas
un autre nom de la politique impériale. Les élec-
teurs français, dit l'anticommuniste,_ votent pour
le ma.rJrlstne et font le jeu des Russes. Mais com-
ment ne voit-il pas que le « socialisme humaniste •
est e x a c t e ~ e n t le déguisement que doivent prendre
les,impérialismes occidentaux s'ils veulent se faire
reconnaltre une mission historique. Si sensible à la
première équivoque, on est confondu de voir que
Kœstler l'est si peu à la seconde. Il fait appel à
l' <( humanisme révolutionnaire de l'Occident
1
».
Mais par ailleurs, il ne reproche rien en politique
intérieure au parti travailliste, dont nous avons
pu depuis quelque temps apprécier l'esprit révo-
lutionnaire. Quant à l'humanisme, il souhaite la
paix, mais toute la question est de savoir comment
il entend l'obtenir et, comme on dit dan.; l'École,
par quels moyens nous allons vers_ cette fin hono-
rable. A cet égard; le Yogi et le Commissaire montre
bien que l'anticommunisme et l'humanisme ont
11 Th' Yosi and the Commiasar, p. 216,
186 HUMANISME ET TERREUR
deux morales : celle qu'ils professent, céleste et
intransigeante, celle qu'ils pratiquent, terrestre et
même sou' erraine. « Comme les journalistes de
gauche étaient convaincants quand ils prouvaient,
aux jours de Munich, que l'apaisement ne conduit
pas à la paix, mais à la guerre, - et comme ils
ont oublié le sermon qu'ils prêchaient alors 1 Dans
le cas de la Russie comme dans. celui de l'Alle-
magne, l'apaisement est fondé sur cette erreur logique
qu'un pouvoir en expansion, si on le laisse faire,
arrivera automatiquement à saturation. L'his-
toire prouve le contraire. Un entourage qui ne
résiste pas agit comme un vide, il incite constam-
ment à une nouvelle expansion et n'indique pas à
l'agresseur jusqu'où il peut aller sans risquer un
conflit majeur; c'est pour lui une invitation directe
à jouer au-dessus de son jeu et à trébucher dans la
guerre par une faute de calcul. En fait les deux
guerre; mondiales sont nées de telles erreurs de cal-
culs. L' « apaisement » transforme le champ de la
politique intèrnationale d'échiquier en table de
poker : dans le premier cas, les partenaires savent
tous deux où ils sont, dans le second ils ne le savent
pas. Le de l'apaisement n'est donc pas
le bellicisme : mais une politique à contours clairs
et à principes fermes qui ne laisse pas ignorer au
partenaire jusqu'où il peut aller. Elle n'élimine pas
la possibilité de la guerre, mais ôte le danger d'y
tomber aveuglément: or c'est tout ce que la sagesse
politique peut faire. Il est hautement improbable
qu'aucune grande puissance commette. un acte
d'agression contre une petite nation si tous les
intér ssé3 ont clairement et définitivement com-
pris qu'une nouvelle guerre mondiale rn
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 187
la conséquence inévitable
1
• » Voilà donc comment
finissent tant de scrupuleuses méditations sur les
fins et les moyens. Les dernières phrases jettent ·
sur l'ensemble la bénédiction du si Pis pacem ....
Hélas! Si le pacifisme des journalistes de gauche
aujourd'hui rappelle à Kœstler la politique d'apai-
sement des années 1938 et 1939, le si vis pacem
de Kœstler nous rappelle, lui aussi, quelque chose.
Il y avait en 1939 deux manières de se moquer du
monde : l'une était en effet de dire qu'on désar-
merait l'Allemagne par des concessions, l'autre
de dire que l' Al1ema·gne bluffait et que la fermeté
éviterait la guerre. 1939 nous a appris que l' « apai-
.sement » conduit à la guerre, mais aussi que la
«fermeté» n'est sérieuse que si elle est déjà consen.:.
tement à la guerre, peut-être · même volonté
de guerre, car un consentement, étant conrli-
tionnel, n'est qu'une velléité, et l'adversaire, qui
le sent, agit en conséquence. Ou bien les puissances
« fermes » se consacrent entièrement à la prépara-
tion de la guerre, alors, leurs menaces comptent,
mais, si pacifiques que soient leurs fins, elles sont
ignorées de l'adversaire, qui ne voit que les chars,
l'artillerie, la flotte et tire les conséquences de cette
situation. Ou bien .les puissances répugnent aux
moyens belliqueux et alors la fermeté diplomatique
est sans effet. Faut-il donc, à dater d'aujourd'hui,
que l'Angleterre et les États-Unis· préparent la
guerre comme· ils ont préparé le débarquement de
1940 à 1944? Faut-il dès maintenant tenir pour
acquis que l'U.R.S.S. ne peut coexister avec le
reste du monde? C'est bien là la- question, car il est
t. The Yo6i and the Commissar, p. 214.
188 HUMANISME ET TEHfiEUR
impossible de pt·ésentei' là menace d'une guerre
mondiale comme un moyên d'assurer la paix quand
on a vu l'Allemagne en 1941 engager la guerre à
l'Est sans avoir liquidé l'Occident et les Allemands
se battre (lontre une coalition presque généràlè,
et impossible aussi d'évoquer un front uni des
puissances qui laisserait sèùl l'agresseur; puisque
l'agresseur n'est jamàis sans complicités, les inté-
rêts des puissances étant trop variés pour qu'elles
se rangent toutes d'emblée contre lui. La vraie fer·
meté exige qu'on considère l'état de gtierre comme
acquis. Et c'est là èertes une politique; mais qu'on
ne saurait sans abus ·de mots appeler t< huma· ·
üiste ». Il est d'ailleurs à craindre qu'ici encore les ·
moyens ne dévorent les fins. Quand les Êtats•Unis
auront liquidé l'U.R.S.S. (ce qui n'ira pas tout seul),
Kœstler (s'il survit) n'aura plus qu'à proposer
aux peuples de l'Europe Occidentale (s'il en reste)
une nouvelle politique de « fermeté >> à l'égard des
, États-Unis « puissancé en expansion ». On imagine
très bien sous le titre Anatomié d'un Mythe ou La Fih
d'une Illusion un nouvel essai de Kœstler consacré
cette fois aux pàys anglo-saxons. Il établirait pêremp·
toirement que les Etats·Unis, pays de l'antisémi-
tisme; du rac:sme et de la répression des grèves ne
sont plus que de nom le« Pays de la Liberté» et que les
<< bases idéologiques »intactes du socialisme travail-
liste ne sauraiert suffire à justifier la politique étran--
gère de l'Empire anglais. Peut-être, après oe double
détour par d'es moyens honteux, le Yogi potii'ra-
t-il enfin marcher droit vers les fins humanistes;
Kœstler dira peut-être que nous reprenons
contre lui le langage du pacifisme radical, qui
est à présent celui de la cinquième colonne sovié·
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 189
· tique, comme '1 était en 1939 celui de la cinquième
colonne hitlérienne. Mais ce n'est pas nous qui pro-
fessons l'humanisme abstrait, la pureté des moyens
et le sentiment océ_anique, c'est lui, .c'est sa propre
devise que nous lui opposons. Nous montrons que,
si l'on applique ses principes sans compromis, ils
condamnent au même titre ia poÏÎtique ailglo-
saxonne et la politique soviétique et ne permettent
pas dam; le monde actuel de une position
politique,- et que par contre si l'on veut ies répandre
dans le monde par la force, avec la puissance anglo-
saxonne qui les soutient et qui s'en pare, on rentre
et ils rentrent dans le jeu de l'histoire éternelle,
ils se transforment en leur contraire. Montrer que
la violence est une composante de. rhumanisme
occidental considéré dans son œuvre. historique,
ce n'est pas d'emblée justifier le communisme;
puisqu'il reste à savoir si la violence communiste
estt comme le pensait Marx, « progressive >> ......... et
enc()re bien moins ·lui donner ce louche assenti-
ment que le sur le terrain de l;hÎstoire,
apporte bon gré ·mal gré aux régimes vioients.
Mais c'est ôter à la politique occidentale cette bonne
conscienc;:e sans vergogne si remarquable en ce
moment dans beaucoup d'ét:rÎts anglo-saxons, c'est
replacer sur son vrai terrain la discus3ion des
démocraties occidentales avec le communisme, qui
·n'est pas la discussion du Yogi avec le ëomm;s-
sairet mais la discussion d'un Commissaire àvec un
autre. S le3 événements des trente dernières années
nous autorisent à douter que les· prolétaires de tous
les pays s'unissent et que le pouvoir prolétarien
dans un seul pays établisse des relation ré,·ip oques
e·ntre les hommes, ils· n'enlèvent rien de sa vérit6
190 HUMANISME ET TERREUR
à cette autre idée . marxiste que l'humanisme des
fociétés capitalistes, si réel et si précieux qu'il puisse
être pour ceux qui en bénéficient, ne descend pas
du citoyen jusqu'à l'homme, ne supprime ni le
chômage, ni la guerre, ni l'exploitation coloniale
et qu'en conséquence, i.'eplacé dans l'histoire de
tous les hommes, il est, comme la liberté de la cité
antique, le privilège de quelques-uns et non le bien
de tous. Que répondre quand un Indochinois ou un
Arabe nous fait observer qu'il a hien vu nos armes,
mais non notre humanisme? Qui osera dire qu'après
tout l'humanité a toujours progressé par quelques-
uns et vécu par délégation, que nous sommes cette
élite et que les autres n'ont qu'à attendre? Ce serait
pourtant la seule réponse franche. Mais ce serait
aussi avouer que l'humanisme occidental est un
humanisme en compréhension, - quelques-uns
montent la garde autour du trésor de· la culture
occidentale, les autres obéissent, - q1,1'il subor-
donne, à la manière de l ' ~ t a t hégélien, l'humanité .
de fait à une certaine idée de l'homme et aux ins-
titutions qui la portent, et qu'enfin il n'a rien de
commun avec l'humanisme en extension qui admet
dans chaque homme, non pas en' tant qu'organisme
doué de tel ou tel caractère distinctif, mais en tant
qu'existence capable de se déterminer et de se situer
elle-même dans le monde, un pouvoir plus précieux
que ce qu'il produit. L'humanisme occidental,
à ses propres yeux, est l'amour de l'humanité,
mais pour les autres, ce n'est que Ja coutume et
l'institution d'un groupe d'hommes, leur mot de
passe et quelquefois leur cri de guerre. L'Empire
anglais n'a pas envoyé en Indonésie, ni la France
en Indochine des missions de Yogi pour y ensei-
LE YOGI ET LE PROLÉTAIRE 191
gner le « changement de l'intérieur ». Le moins
que l'on puisse dire est que leur action dans ces
pays a été un « changement de l'extérieur l', et
assez rude. Si l'on répond: les armes défendent la
liberté et la civilisation, c'est donc qu'on renonce
à la moralité absolue,. on rend aux communistes
le droit de dire : nos armes défendent un système
économique qui fera cesser l'exploitation de l'homme
par l'homme. C'est de l'Occident conservateur
que le communisme a reçu la notion d'histoire et
appris à -relativiser le jugement moral. Il a retenu
la leçon et cherché du moins dans le milieu histo-
rique donné les forces qui avaient chance de réaliser
tout de même l'humanité. Si l'on ne croit pas que
le pouvoir du prolétariat puisse s'établir ou qu'il
puisse apporter ce que le marxisme en attend, les
civilisations capitalistes qui ont, si imparfaites
qu'elles soient, le mérite d'exister, représentent
peut-être ce que l'histoire a fait de moins horrible,
mais entre elles et les autres civilisations ou entre
elles et l'entreprise soviétique, la différence n'est
pas celle du ciel' et de l'enfer ou du bien et du mal:
il ne s'agit que de différents usages de la violence.
Le communisme doit être considéré et discuté
comme un essai de solution du problème humain,
et non pas traité sur le ton de l'invective. C'est un
mérite définitif du marxisme et un progrès de la
conscience occidentale d'avoir appris à confronter
les idées avec le fonctionnement social qu'elles
sont censées animer, notre perspective avec celle
d'autrui, notre morale avec notre politique. Toute
défense- de l'Occident qui oublie ces vérités pre-
mières est une mystification.
CONCLUSION
Le marxisme était d'abord cette idée que .l'his·
· toire a deU'X pôles, qu'il y a d'un côté l'audace, la
prépondérance de la volonté de faire l'hu-
manité, de l'autre la prudence, la prépondérance du
passé, l'esprit de conservation, le respect des « lois
éternelles » de la société, et que ces deux tendances
discement presque infailliblement et happent ce
qui peutles servir. A l'échelle locale, vérifie
tous les jours. Mais le marxisme est aussi cette idée
que les deux attitudes sont portées ·dans l'histoirè
par deux class.es. Or si, dans les vieux pays, l'esprit
des milieux capitalistes ·est _bien en gros ce qu'il
doit être selon le schéma marxiste, il se trouve que
le capitalisme américain bénéficie de ressources
.naturelles et d'une situation historique qui lui
permettent au moins pour un temps de représenter.
l'audace, d'entreprise, et que le prolétariat·
mondial, dans la mesure où il.est encadré par les
partis communistes, est oi1enté _vers la sagesse
tactique, et dans la mesure où, il leur échappe est
tr.op fatigué ou divisé par la des guerres·
mondiales pour exercer sa fotîction de critique radi•
cale. Ainsi les premiers de l'histoire sont tèn'us
196 HUMANISI\lE ET TERREUR
par des personnages dans lesquels on reconnaîtrait
difficilement le << capitalisme » et le << prolétariat »
de la description classique, et dont l'action his-
torique demeure ambiguë. Un FranÇais, un Italien,
un républicain espagnol diraient volontiers que,
posée sous la forme de la rivalité entre les États-
Unis et l'U.R.S.S., la question politique est << mal
posée ». La guerre entre ces deux puissances met-
trait la confusion à son comble, et si jamais une
croisade pure a été possible, ce n'est pas aujour-
d'hui. Sans doute les deux trouveraient·
elles dans leur patriotisme les certitudes dont elJes
aul'aient besoin. Mais les moyennes puissances ne
sauraient partager ces certitudes. Il a d'ave ..
nir pour elles et il aura de clar:té dans l'histoire
que par la paix. Les moyennes ne
pas ·grand chose et }e\lrS intellectuels encore bien
moins. Notre rôle n'est peut-être pas très important.
Mais il ne faut pas en sortir. Efficace ou non, il
est de rendre claire la situation idéologique, de
souligner, par delà les paradoxes et les contingences
de l'histoire présente, les vrais termes du problème
humain, de rappeler les marxistes à leur inspiration
humaniste, de rappeler aux démocraties leur hypo-
crisie fondamentale, et c:J.e maintenir intactes, contre
les propagandes, les chances que l'histoire peut
avoir encore de redevenir claire.
Si nous cherchons à tirer de là une politique au
moins provisoire, les principales règles pourraient
en être les suivantes :
1 o Toute critique du communisme ou de
qui se faits isolé$; t:Q.ns situer
dans· leur contexte et par rapp(tt't ame problèmes
de l'U.R.S.S., -toute apologie des régimes démo-
CONCLUSION 197
cratiques qui sous silence leur intervention
violente dans le reste du monde, ou la porte par
un jeu d;écritures à un compte spécial, toute poli-
tique en un mot qui ne cherche pas à << comprèndrè »
les sociétês riV:aies dans leur totalité ne peut ser-
vir qu;à masquer le problème du capitalisme,
vise en réaÎité l'existence même de l'U.R.S.S.
et doit être considérée uii aëte de . gtièrrc.
En U.R.S.S., la violence et la ruse sont ofûèièllès,
}'humanité est dans ia vie quotÎdièiUié, dans les
démocraties au contraire les principes sont humains,
la ruse et Îa violence se trouvent dans la pratiqué.
A partir de là, ia propagandè a beau jeu. Là éoin-
paraîson n'a de sens qu'entre de's èiisèmb1es et
· compte tenu des situations. II est vain de confron-
ter aveë nos usages et nos lois un ftag:rrieiit de 1 'his•
toire soviétique. Une entreprise èomme cellè de
l;D.ÏLS.S., ·commencée et poursuivie au mi.lieu de
l;hostlilté génêraie, dans un pays dont les réssourcès ·
sont immênses, mais qui n'a jhrrtais éoiinû le niveau
de· cuiture et le nivéau de vie de l'Occident, ét qtii
enfin a, plus qujaucun des al1iés, porté le poids de
la guerre, ne peut être jugée sur dès faits sépa-
de lé_ur Le de dë D!éYftis
à l'ile . du Diable, le suicide dti èolônèl Henry,
à qui l'on avait laissé son rasoir, cëlui d'tin de sés
coiia:borateurs, faussaire èo'mme lui, à qui Î'ôil avait
Ïaissé ses lacets de souliers, sont peu t-'être pltis
· teux dans un pàys favorisé par l'histoire què l'exé-
cution de Boukharine· ou ·la dép6riation d'tine
faroîile en U.:tts.S. ïi serait certahiement biëîi faux
d;lmaginer chaque citoyen soviêtiquë s6umis à la
même ·surveillance et exposé . aux mêniës dangers
que. ies Întellectuels èt les militants, - àussi faux
198
llUl\lANlSMI!: ET ·rEHREUR
que de se représenter d'après le cas de Dreyfus le
sort des inculpés deYant la justice française. La
condamnation à mort de Socrate et l'affaire Dreyfus
laissent intacte la réputation « humani,te >>
d'Athènes et de la Frimee. Il n'y a. pas de raisons
d'appliquer à l'U.R.S.S. d'autres critères. Le gou-
vernement soviétique vient d'aggraver la mobili-
sation de la pour le travail. Il ,est facile,
dans une Europe qui se souvient du S.T.O., de monter
une propagande sur cette base. Mais que peut faire
l'U.R.S.S., alors qu'elle a perdu sept millions
d'hommes et reconstruit sans aide appréciable?
Voudrait-on qu'elle prît toute sa main-d'œuvre
en Allemagne?- Si elle devait satisfaire à toutes
les critiques, il ne lui resterait qu'à abandonner la
partie et à abdiquer son indépendance. Ce genre de
critiques vise. donc l'existence même du régime.
2° Notre seconde règle pourrait être que l'huma-
nisme exclut la guerre préventive ·contre l'U.R.S.S.
Nous ne pensons pa11 ici à l'argument pacifiste :
que la guerre est aussi grave que les maux qu'elle
prétend éviter. On admet l'idée de guerres, sinon
justes, du moins nécessaires. La guerre contre l'Al-
lemagne nazie en était une, parce que la logique du
système conduisait à la domination de l'Europe.
Le cas de l'U.R.S.S. au contraire n'est pas clair. Si
la société soviétique véhicule, avec l'humanisme
marxiste, des idéologies réactiom1aires, utilise avèc
les mobiles socialistes le mobile du profit, et admet
à la fois l'égalité dans le travail'- et la hiérarchie
du salaire ét de la puissance,- elle n'est ni fondée
sur l'idéologie nationaliste, ni astreinte à chercher ·
son équilibre économique dans le
d'une production de guerre ou dans la conquête
CONCLUSION
1!)9
des marchés extérieurs. La guerre contre l'U.R.S.S.
n'abattrait pas seulement une grande puissance
menaçante, elle abattrait en même temps le prin·
cipe d'une économie socialiste .. 11 suffit de se rap·
p·eler . sur quel ton les républicains . en Amérique
parlent des« rouges» et des« radicaux» qui s'étaient
« infiltrés >> dans l'administration Roosevelt pour
imaginer ce que serait l'attitude du patronat fran·
çais après une. guerre victorieuse des États·Unis
contre l'U.R.S.S. Pour faire la guerre à l'U.R.S.S.,
un gouvernement français dévrait commencer par
faire taire un t i e r ~ des électeurs et des élus français,
et le plus grand nombre des représeniants de la
classe ouvrière. Pour ces· raisons, une . guerre pré·
ventive contre l'U.R.S.S. ne peut pas être « pro·
gressiste » et poserait à tout homme « progressiste >)
un problème que la guerre contre l'Allemagne nazie
ne posait pas .
. 3° Notre troisième règle serait de nous rappeler
que nous ne sommes.pas en état de guerre et qu'il n'y
a pas d'agression russe, - ce qui fait entre le cas·
· de l'U.R.S.S. et celui de l'Allemagne une seconde
différence. Stratégiquement, l'U.R.S.S. et les corn·
munistes sont sur la défensive.· La propagande
veut nous faire· croire que nous sommes déjà dans.
la guerre, et qu'il faut donc être pour ou contre,
aller en prison: ou y mettre les communistes. Quand
Kœstler parle de l'expansion russe, on dirait vrai-.
ment que l'U.R.S.S. tient l'Europe dans sa main
après une série de brigandages comparables à ceux
de Hitler. En réalité l'« expansion russe» en Europe
a commencé un certain jour à Stalingrad pour
s'achever avec la guerre à Prague et aux frontières
de la Yougoslavie. Personne alors n'y faisait d'ob-
:wo
IIU.M.,t\.NISME ET TE1ŒEUR
jections. Qu'y a-t-il de changé depuis? Les. Ruues
n'ont pas faitpartout des élections libres? Mais que
dire des élections grecques? Les Russes ont déporté
des familles polonaises ou baltes? Mais il y a
15.000 Juifs à Bergen-Belsen et les troupes anglaises
montent la garde à la frontière de la Palestine.
D'ailleurs ni .Roosevelt ni Churchill n'étaient
des enfants. Ils savaient bien que l'U.R.S.S. ne
·se battait pas pour rétablir partout le régime
parlementaire et les libertés. Nous ignorons tou-
jours les clauses dés accords secrets s i g ~ é s par
Roosevelt. Mais, puisque les républicains on Amé-
t·ique menacent les démocrates de les publier,
c'est sans doute qu'elles feraient voir un Roosevelt
très hardi. Ce qui a changé depuis 1945, c'est
l'état d'esprit des gouvernements anglo-saxons;
on est obligé de constater que ru.R.S.S. a
cédé sur l'Azerbaïdjan, cédé sur Trieste, · cédé
dans l'incident yougoslave. De même, à l'inté-
rieur de la France, les communistes ont .. ils. telle-
ment changé depuis 1944? ·un écrivain français,
qui a depuis vivemeni eombattu le tripartisme et
le parti communiste, me disait à ce moment; pen- ...
sànt à la reconstruction: cc Ce quiest slir, c'est qu'on
ne peut rien faire sans eux. » Que s
1
est-il passé
depuis lors? ·Ils n'ont pas sérieusement cherché à
gouverner seuls avec les socialisies quand ils le
pouvaient. Quand lears succès électoraux les pous-
sent au premier plan, ils prononcent une offensive
assez circonspecte, comme lors du vote de la pre-
mière Cnnstitution. Mais, si les électeprs ne les
suiveni pas, ils se replient sans insister sur la posi-
tion de l'union des Français. Dernièrement encore·
ils cherchaient le remède au tripartisme· beaucoup
CONCJ.USION 201
moil1s dallS un gouvernement de combat que dans
1,1Jl. gouvernement élargi. Ici aussi, on les trouve
goné sur. la défensive, et ne
pas autre chose en France que des garanties solides
contre coalition militaire. En dans la
procès que les Anglo-Sa:x:ons font à l'U.R.S;S, et au:x:
communistes, on ne voit guère· dQ fait. nouveau de:.
puis 1945, et toute la question est au fond de savoir
si l'on avait vraiment admis le fait de la victoire
soviétique {rendue possible elle-même par les retards
du second front) ou si l'on cherche maintenant .à
4luder les conséquences pourtant prévisibles de
cette victoire. Jusqu'à ·nouvel ordre, on ne peut pas
d'agression. soviétique
1

O;n dira : soit. L'U.R.S.S. est sur la défensive.
Mais c'est parQe qu'elle est faible. Qu'elle soit forte
elle terrorisera l'Europe. partis com-
quitteront leur habit démocratique; ils
mettrp:pt cm prison tout . ce qui pense mal, y
compris lea naïfs qui aujourd'hui les défendent du
Tout plaidoyer pour l'U.R.S.S. affaiblie
jQlu·d.'ln.Ji est v,ne complicité avec l'U.R.S.S.
de Les critiques, même sont
san!lf sv,r le communisme; par·çontre, ce qu'(;m
dit ÇJJ. fif-ve.ur le sert tel q1,1'il e15t. On est pour ou .
on oontre. Il n'y a 'flB.S, au moins à ·longue
de tierce position. Cet argument est fort
et risque Il q.ous seiJlble qu'il fa.ut le
courir. Nou,lJ postulons que la guerre n'est pas
1.. L'-AU&magne et l'Italie ont pu envoyer en Espagne des
divisions entières. sans provoquer l'interventiQn a:Q.glo-
sàxonne. L'aide indirecte et intermittente de la You"'o- ·
<l:e . aq;'!: . grecs su.flit pgur
qu•o.n la I!berté en <la11ger. .
202
HUMANISME ET TERREUR
commencée, que le· choix n'est pas entre Îa guerre
à l'U.R.S.S. et la sujétion à l'U.R.S.S., entre le
pour et le contre, que la vie de l'U.R.S.S. com-
patible avec l'indépendance des pays occidentaux,
qu'il y a dans la marche des choses ce
mum de jeu qui est indispensable pour qu'on puisse
parler de vérité ét qu'on oppose à la pro-
. pagande autre chose qu'une contre-propagande,
qu'on ne peut pas, au nom des vérités possibles de
demain, cacher les vérités constatables d'aujour-
Si demain l'U.R.S.S. menaçait d'envahir
l'Europe et d'établir dans tous les pays un régime
de son choix, une autre question se poserait et il
faudrait l'examiner. Elle ne se pose pas aujour-
d'hui. Ce que nous objectons ici à
nisme, ce n'est pas le fameux <<une heure de paix,
c'est toujours bon à prendre » •. C'est simplement la
vérité à laquelle nous entendons nous ténir en dépit de
toutes les propagandes. Si l'histoire est irrationnelle,
elle comporte des phases où les intellectuels sont ·
intolérables et où la lucidité est interdite. Tant
qu'ils ont la parole, on ne peut ·pas leur demander
de dire autre chose que ce qu'ils voient. Leur règle
d'or est que la vie humaine et en particulier l'his-
toire est compatible avec la vérité pouryu seule-
ment qu'on en éclaire toutes les faces. L'opinion est
peut-être téméraire, mais il faut s'y tenir. C'est
· pour ainsi dire le risque professionnel des hommes.
Toute autre conduite anticipe la guerre, entre dans la
propagande américaine pour échapper à la propa-
gande communiste, et se jette tout de ·suite dans
les mythes de peur d'y tom.ber plus tard 1.
1. Ces remarques ne trouveront une application en poli-
tique intérieure que si les partis franchement la
CONCLUSION 203
Ce genre. de conclusion déplaît. Pa:der pour l'hu-
manismc être pour le « humaniste »
à la manière. anglo-saxonne, « comprendre » les
communistes sans être communiste, c'est apparem-
ment se placer bien haut et en tout. <:as au-dessus
de la mêlée. En réalité c'est simplement refuser
de s'engager dans la confusion et hors de la vérité.
Est-ce notre faute si l'humanisme occidental est
faussé parce qu'il est aussi une· machine de guerre?
Et si l'entreprise marxiste n'a pu survivre qu'en
changeant de caractère? Quand on demande « une
solution» on sous-entend que le monde et la coexis-
tence humaine sont comparables à quelque pro-
blème de géométrie où il y :a bien de l'inconnu,
mais non pas de l'indéterminé, ce que l'on cherche·
étant dans un rapport réglé avec ce qui est donné
et l'ensemble des données compossibles entre elles.
Or la question de notre temps est précisément de
savoir si l'humanité n'est qu'un problème de cette /
sorte. Nous voyons bien ce qu'elle exige : la recon-
naissance de l'homme par l'homme, - mais aussi
que, jusqu'à présent, les hommes ne se sont reconnus
entre . eux qu'implicitement, dans la chasse à la
puissance et dans la lutte. Les données du problème
présence des communistes au gouvernement et si les com-
munistes y suivent effectivement leur ligne·générale d'accord
avec lès démocraties « formelles ». Ils ne font pas ici la
révolution et cependant ils gardent les formes
de la politique bolchevik qui sont évidemment incompa-
tibles avec le fonctionnement de- la démocratie « formelle».
Il faut choisir entre elles et Je principe pluraliste du Front
Populaire. La coexistence du· parti communiste et des
autres partis sera difficile tant qu'il n'aura pas élaboré et
fait passer dans la pratique cette théorie de « communisme
occidental » que sous-entendaient les récentes déclarations
de Thorez à la presse anglo-saxonne. Cf. Préface, pp. XXI•
XXIV;
20'. HUl\L\NIS:\IE WJ" TERREUR
humuin forment bien un système, mais Ufl système
d'oppositions. Il s'agit de savoir si elles
être surmontées. Hegel disait : « Le : dans
l'action ne pas tenir compte des et·
cet : jqger leE! actions d'après leq.Ps suites et
les pnmdr!} pour mesure de ce qui f3$t iu.ste et bon,
appartiennent tous deux b.
trait
1
. » .II rejetait le réalisme comme le rn9ralisrne
parce q1l'il S1lpposfl,it 1ln état de l'histoire oJ.l les
bonnes intentions cesseraient de porter au dehors
des fruits empoisonnés, où les règles de l'efficaoité
se confondraient ;1vec de la consdence,- parce
qu'il croyait à une Raison par delà les ;;.lternatives
de l'intérieur et de l'extérieur qui permit à l'homme-.
d' simultanément en conscience et en réfl.lité,
d'être le même pour soi et p<mr autrQi. était
moins affirmatif, puisqu'il suspendait . cette . syn-
thèse à l'initiative humaine et lui retirait plus
lunwnt garantie méta,physique.. Lee philo-
d'aujourd'hui ne re.:noncent pas à· la
ratic;malité, à l'accQrd de soi avec soi et a,vec
aq.tr11i, - mais seulement l'imposture d'une
raison ql\i se sati&fllit raison pour soi et se
• a'\i d'aqtru,i. Ce n'est pae bien
aimer la raison que de la définir d'une manière qui.
en fait le privilège des initiés d'Occident, la
de toute responsabilité envers ·le reste du monqe
et en particulier du devoir de comprendre la variété
des situations historiq'!es. Chercher l'accorq avec
et avec autrui, en un mot la
non seulement dans la réflexion q, priori et dans .la ·
pensée solitaire, mais encore des ·
. - 1.· Principes de lq Philosophie du Droit, Gallimard, éd.,
p. 106. • '
CONCLUSION
205
situations concrètes et d.!lns le d.ialogy.p .es
Sl:lJlS lequel lW
pe:ut prouver son qroit 1}I,1Îyer!)el, méthod,e
est tqut le contraire de pllisqy'jl
tient pqur d.éfinitifs p.otre e.t not;re
désaccord au.trui e,t gu'e\le nQys
capab.les qe les réd-qire. é:x;çlpt du Pl()U-
vement la de. la rais<n) et cdlQ du.
Elle ne favorisa pas le conflit
Elle le a.u dépa:rt. Et comment. no
le ferait-elle pas? Qn n' pas (( ))
à pl;;dsir, et il y a !lutan.t d' « !,,
- au seps de pa.rado:x;e, Q.Qgoisse
et résolution, - da;qs le C9mpte Rllrtdl.{.
8raphique des de · dana tous
les ouvrages de Heidegger. . Çette philos.opbie,
dit-op, est d'qn ffi():qqe ·
CerteJ3, c'est ce en fa.it l1:1 la.
e&t d.e savqir, si, aJJ. :P.9S.
conflits et divisions, en acçabJe aq
nQUEj en :flege} pa.rle d'une
q!li
n'a et pe &JJ.ivivra f.S\8
à, On
parle..- d'q.p qui
s'épl,lÏse il clwe
cQntra,<;lictio11s de et dans
la conscience d'u11 ce I:l'est 14 qu'un
renouveau du scepticisme classique, - et qu'une
description incomplèté. Car, au moment même
où nous constatons que l'unité et la raison ne sont
et que les opinions sont portées par des options
discordantes dont nous ne pouvons rendre entiè-
rement raison, cette conscience que nous prenons
206 IIUIIIANISME ET TERREUR
'.le l'irrationnel et du fortuit en nous les supprime
comme fatalités et nous ouvre à autrui. Le doute
et le désaccord sont des faits, mais aussi cette
étrange prétention que nous avons tous de penser
vrai, notre pouvoir de passer en autrui pour nous
juger, notre besoin de faire reconnaître par lui
nos opinions et de justifier devant lui nqtre choix,
en un mot l'expérience d'autrui comme alter ego
au milieu même de la, discussion. Le monde humain
est un système oupert ou inacluwé et la même contin-
gence fondamentale qui le menace de discordance
le soustrait aussi à la fatalité du désordre et interdit
d'en désespérer, à condition seulement qu'on se
rappelle que les appareils, ce sont des hommes, et
qu'on maintienne et multiplie les rapports d'homme
à homme. Cette philosophie-là ne peut pas nous
dire que l'humanité sera en acte, comme si elle dis-
posait de quelque connaissance séparée et n'était
pas, elle aussi, embarquée dans l'expérience, dont
elle n'est qu'une conscience plus aiguë. Mais elle
nous éveille à l'importance de l'événement et· .de
l'action, elle nous fait aimer notre temps, qui n'est
pas la simple répétition d'un éternel humain, la
simple conclusion de prémisses déjà posées, et qui,
comme la moindre chose perçue, - comme une
bulle de savon, comme une vague, - ou comme
le plus simple dialogue, renferme indivis tout le
désordre et tout l'ordre du monde.
TABLE DES MATJ:ÈRES
Préface .. ..•••••• : ~ •• , ••••.•..• , ••• . IX ·
Première Partie : LA TERREUR.
CHAPITRE 1. - Les dilemmes de Kœstler. 3
CHAPITRE H. -- L'ambiguïté de l'histoire
selon Boukharine ... ·. . . . . . . . . . . . . . . • • • 27
CHAPITRE III. - Le rationalisme de Trotsky. 76
Dew:ième Partie: LA PERSPECTIVE HUMA·
NI STE.
CHAPITRE I. - Du Prolétaire au Commis·
satre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 109
CHAPITRE II.· - Le Yogi et le Prolétaire. . • . 161
Con.::lu.,ion . ..••••••.••••••••••••••• ·• • . . • • • • 195

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful