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Mérites du réalisme dispositionnel ou : de quelques suggestions pour constituer une métaphysique scientifique Claudine Tiercelin. Institut Universitaire de France Université de Paris XII. Université de Poitiers 12-13 décembre 2008 (à paraître) Résumé: Si l’on tient pour acquis que toute défense correcte du réalisme suppose de considérer les
dispositions comme des propriétés réelles et irréductibles, encore convient-il de prendre la mesure de ce que signifie et implique une telle position, d’un point de vue logique, épistémologique et métaphysique. Après avoir présenté certaines des positions récentes en faveur de la réalité des dispositions, leurs avantages, conséquences et limites spécifiques: monisme dispositionnel (Mellor), essentialisme dispositionnel (Ellis), anomicité réaliste (Mumford), conception dispositionaliste des lois (Bird), je défendrai une forme de réalisme dispositionnel très inspirée de la lecture que fait C. S. Peirce de Duns Scot, et s’appuyant principalement sur les thèses selon lesquelles: 1) même si les dispositions sont des constituants réels et irréductibles de la réalité, la réalité ellemême n’est pas essentiellement dispositionnelle; 2) les dispositions sont des possibilia réelles, i.e métaphysiquement nécessaires, bien que découvertes a posteriori; 3) aucune défense sérieuse du réalisme dispositionnel ne peut se ramener à une analyse purement a priori (ou conceptuelle) ni se fondre en une métaphysique naturalisée. Elle ne peut se faire que sur le mode d’une étroite collaboration entre la logique, la métaphysique et les sciences empiriques.

« Il fut un temps, écrivait M. Gueroult, où l’on pouvait risquer de paraître présomptueux en parlant de métaphysique et de ‘système’. Mais si la métaphysique et l’esprit de système étaient déjà bien dépréciés à la fin du XVIIIe siècle, à une époque où Kant lui-même hésitait à prononcer ‘le nom si décrié de métaphysique’, ils sont tombés aujourd’hui en un tel point de discrédit, que celui qui voudrait les défendre risque moins d’être accusé de présomption que d’ignorance, de naïveté, ou de sottise »1. Au risque de tomber sous le coup de cette triple accusation, on voudrait dans ce qui suit, et en s’appuyant sur un exemple, celui de la réalité des dispositions, montrer pourquoi et comment la métaphysique peut toujours s’entendre comme une discipline à part entière, avec ses méthodes propres et ses critère de validation distinctifs, voire comme l’une des formes fondamentales de l’enquête rationnelle2, et qu’elle continue de jouer le rôle qui lui a été dévolu de philosophie première ou de reine des sciences. Partant de certains présupposés sur la métaphysique entendue comme domaine du possible, nous présenterons, dans notre analyse et défense du réalisme dispositionnel, les mérites du dispositionnalisme sous ses diverses formes, c’est-à-dire la thèse selon laquelle non seulement les dispositions sont réelles mais toutes les choses sont des dispositions, voire, sont essentiellement dispositionnelles. En d’autres termes, il n’y a rien d’autre que des dispositions ou des pouvoirs. Face aux difficultés de cette position, nous essaierons alors de défendre un réalisme dispositionnel reposant principalement sur les thèses suivantes: 1) Même si les dispositions sont des constituants réels et irréductibles de la réalité, la réalité elle-même n’est pas essentiellement dispositionnelle; 2) Les dispositions sont des possibilia réelles, partant, métaphysiquement nécessaires, bien que découvertes a posteriori. Nous en tirerons quelques leçons sur le programme que peut fixer un tel réalisme à une métaphysique qui, refusant de se ramener à une analyse purement a priori
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Philosophie de l’histoire de la philosophie, Paris, Aubier-Montaigne,1979, intro, p. 13. C’est ainsi que s’ouvre le livre de E. J. Lowe, The Possibility of Metaphysics, Oxford: Clarendon Press, p. 2.

2 (ou conceptuelle) comme de se fondre en une métaphysique naturalisée, a toujours le projet de se constituer comme science. 1. De quelques présupposés sur le sens donné à la métaphysique3 Par métaphysique, nous entendrons essentiellement l’ontologie, ou l’équivalent de la métaphysique générale, par opposition à la métaphysique spéciale, c’est-à-dire la science de l’être, consacrée à l’étude des caractéristiques les plus générales de ce qui est et des relations que les choses entretiennent entre elles. Nous ne la tiendrons donc pas pour ce « cadavre puant » dont il faudrait prononcer l’« obituaire »4 et n’adopterons pas une attitude minimaliste, mais procéderons plutôt à la manière de ceux qui adoptent ce que Putnam stigmatise sous le nom d’ « ontologistes inflationnistes »(Platon ou Aristote), nous rangeant ainsi au sens le plus général qu’a la métaphysique dans la tradition analytique5 où, depuis un certain temps déjà, et en dépit des attaques de tous bords, qu’elles viennent de l’extérieur ou des philosophes eux-mêmes, la réflexion connaît un dynamisme et une fécondité qu’on avait eu tendance à oublier aux meilleures heures du positivisme logique ou de la philosophie du langage ordinaire, hostiles à toute spéculation métaphysique. Jamais les discussions sur le temps, la causalité, la persistance, les mondes possibles, la réalité des universaux, la nature de la substance, ou l’existence des idées abstraites n’y ont été aussi vives6. Nous tenons donc pour inopérantes les objections des quatre adversaires contemporains majeurs de l’entreprise métaphysique: les relativistes, les scientistes, les néo kantiens et les sémanticiens7 . Pour les premiers, ce que nous appelons réalité serait toujours le fruit d’une construction humaine, saturée d’interprétations mues par des intérêts ; dès lors, qu’il puisse y avoir une structure fondamentale de la réalité qu’il nous appartiendrait de discerner est une idée absurde et paradoxale, mais ces « arguments » (ou plutôt assertions) relativistes sont contradictoires (dire que tout est culturel est relatif implique que ce que l’on dit le soit aussi), et se battent contre des moulins à vent : quels métaphysiciens (sinon quelques naïfs ou dogmatiques) sont encore obnubilés par la recherche de vérités éternelles et universelles sans aucun rapport avec une perspective humaine ? La grande majorité, au contraire, cherche à comprendre notre
Pour plus de détails, nous nous permettons de renvoyer à nos mises au point dans « La métaphysique », Notions de philosophie, D. Kambouchner (dir.), Paris, Gallimard, 1995, vol. II, 387-500; « La métaphysique et l’analyse conceptuelle », Revue de métaphysique et de morale, (numéro spécial: Métaphysique et ontologie : perspectives contemporaines), n°4, oct.-déc. 2002a, 559-584 ; « Le problème des universaux : aspects historiques et perspectives contemporaines », in La structure du monde : propriétés, objets, états de choses ; le renouveau de la métaphysique australienne, J.-M. Monnoyer (dir.), Paris, Vrin, 2004, 339-353 ; ‘Metaphysics without ontology ?’, Contemporary Pragmatism, déc. 2006, 55-66, et la réponses de Putnam 92-94; « L’ontologie est-elle la clé d’un système ontologique ? », (communication au séminaire de J. Bouveresse au Collège de France, avril 2008 (en ligne sur le site du Collège de France, mais non publiée). 4 H. Putnam, Ethics without Ontology, Harvard University Press : Cambridge, Mass., 2004, p. 85. 5 Cf. K.Mulligan, « Métaphysique et ontologie », in Précis de philosophie analytique, P. Engel (dir.), Paris, PUF, 2000,.5-33. Par quoi nous entendrons, à sa suite, quatre types de grands questionnements ; 1) l’étude de l’engagement ontologique, i.e de ce à quoi nous ou d’autres sommes engagés; 2) l’étude de ce qu’il y a ; 3) l’étude des caractéristiques les plus générales de ce qui est, et comment les choses qu’il y a se relient les unes aux autres de la manière la plus générale, métaphysiquement parlant ; 4) l’étude de la méta-ontologie, i.e la tâche consistant à dire ce que devrait accomplit l’ontologie, comment il faut comprendre la question à laquelle elle est censée réponde, et avec quelle méthodologie. 6 Pour s’en faire une idée, voir la bibliographie donnée par K. Mulligan (op.cit), ou celle donnée par F. Nef, L’objet quelconque, Recherches sur l’ontologie de l’objet, Paris Vrin, 1998 et Qu’est-ce que la Métaphysique ? Paris, Gallimard-Folio, 2005. 7 J. Lowe, op.cit., p. 3 sq.
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3 relation avec le réel, ce que, nécessairement on ne peut faire qu’en partant de l’endroit où l’on est, non d’un « point de vue de nulle part ». Pour les scientistes, les sciences seraient les mieux placées et les plus légitimes pour nous dire en quoi consiste la structure fondamentale de la réalité. S’il y a des questions fondamentales à poser sur l’existence et la nature de l’espace et du temps, c’est à la cosmologie et à la physique quantique d’y répondre et non à la métaphysique spéculative en fauteuil ou à l’analyse conceptuelle. Mais l’erreur est ici de ne pas voir que la science présuppose la métaphysique, que le rôle de la philosophie est aussi normatif que descriptif, et que les scientifiques, font, explicitement ou implicitement, en proposant et en testant leurs théories, des postulats métaphysiques qui vont bien au delà de ce que leur permet légitimement de faire la science elle-même, et qu’ils doivent donc faire l’objet de critiques par les scientifiques eux-mêmes d’ailleurs ou par les philosophes, et en n’ayant pas uniquement recours aux seules ressources méthodologiques des sciences empiriques. Comme le rappelle opportunément E.J. Lowe : « Les sciences empiriques, disent au mieux ce qui est le cas, non pas ce qui doit ou peut être (mais se trouve ne pas être) le cas. La métaphysique traite de possibilités. Et ce n’est que si nous pouvons définir la portée du possible que nous pouvons déterminer empiriquement ce qui est réel. C’est pourquoi les sciences empiriques dépendent de la métaphysique et ne peuvent usurper le rôle qui revient à celle-ci. »8 Le spectre du néo kantisme, par l’influence qu’il continue d’exercer, constitue la troisième difficulté lorsque l’on veut spécifier les conditions de possibilité de la métaphysique. La métaphysique, nous devrions tous le savoir depuis Kant, ne nous dit rien et ne peut rien nous dire de la réalité objective « en soi ». Si tant est même qu’une telle notion ait un sens. Elle peut seulement nous informer sur certaines caractéristiques fondamentalement nécessaires de ce que nous pensons à son sujet : qu’il nous faut par exemple penser que les objets de la perception sont situés dans l’espace et dans le temps, et sont causalement reliés entre eux. Mais un tel objectif visant dès lors à sauvegarder une métaphysique plus modeste est-il, comme le note Lowe, assez ambitieux ? Sans doute pas : car nous faisons nous-mêmes partie de cette réalité que nous pensons, au même titre que nos pensées ; dès lors, n’est-il pas contradictoire de prétendre affirmer certaines choses de nos pensées tout en niant que l’on ait par là même affirmé quoi que ce soit de la nature de la réalité ? Si tel est le cas, on serait alors tenté de penser qu’un projet comme celui que proposait Strawson, reprenant l’inspiration kantienne et qui refusait à la métaphysique une fonction de révision, en la cantonnant à une pure description, n’est sans doute pas un projet métaphysique suffisamment ambitieux.9 La métaphysique ne peut se ramener à l’analyse des concepts qui sont les nôtres : elle doit aussi et peut être surtout réviser et raffiner ces concepts lorsque cela s’impose, et ne pas tenir pour acquis que nos croyances naturelles ou concepts reflètent, d’emblée, la structure fondamentale
Lowe, op.cit., p. 5. L’objectif, dans le cas de Strawson est, on s’en souvient, de « produire une explication systématique de la structure conceptuelle dont notre pratique quotidienne nous montre doués d’une maîtrise tacite et inconsciente », dans le même esprit que le grammairien qui travaille à produire un exposé ou une explication systématique de la structure des règles que nous observons sans peine en parlant grammaticalement (Analyse et Métaphysique, Paris, Vrin, 1989; p. 8-14). Pour Strawson, le concept de métaphysicien analytique n’a rien d’une contradiction dans les termes : en restant fidèle à l’esprit kantien, on s’aide des outils logiques et linguistiques et on charge la métaphysique de décrire « les concepts et les catégories plus généraux que nous employons en organisant notre expérience et notre pensée (..) les rapports que ces concepts ont entre eux, les rôles respectifs qu’ils jouent dans la structure totale de notre pensée »p. 49. Voir aussi Les Individus, Paris, Seuil, 1973.
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4 de la réalité. Il n’est pas sûr, toutefois, qu’on ne doive pas tenir compte de la force de certaines intuitions communes ou de sens commun, plus en tout cas que ne le pense Lowe: car, qu’on le veuille ou non, nos croyances sont bien le produit de l’évolution et davantage dirigées par les exigences pratiques de la survie que par les exigences théoriques de la vérité métaphysique, même si en disant cela, nous tranchons sans doute aussi un peu vite la question des liens qu’il peut y avoir entre ce qui est en nous naturel et normatif, là où s’impose une réflexion approfondie sur la pertinence par exemple d’un modèle explicatif de cette relation, proche de ce que Kant appelait déjà « un système de préformation de la raison pure », troisième voie qu’il avait envisagée pour finalement la rejeter.10 Le quatrième adversaire dont on a surtout vu l’apparition au XXe siècle avec le tournant linguistique, est le sémanticien. En d’autres termes la thèse selon laquelle toutes les questions métaphysiques peuvent en principe être résolues en ayant (et ce uniquement) recours à la théorie de la signification, habillage linguistique du néo kantisme que l’on vient d’évoquer.11 Telle est par exemple la position de Michael Dummett : que l’on soit justifié à adopter une position « réaliste » dans certains domaines du discours, comme lorsque l’on parle de théorie des ensembles, ou de physique quantique, ou du passé, est quelque chose qui doit se décider en fonction de ce que l’on dispose ou non d’une théorie de la signification adéquate pour le domaine de discours concerné, telle que nous puissions attribuer des conditions de vérité à ses phrases : la théorie de la signification est ainsi la seule base légitime d’une théorie de la structure et du contenu de la pensée. Comme l’observe Lowe, et même s’il est légitime de faire appel à des considérations de signification pour répondre à des questions métaphysiques, le problème majeur de ce genre de position est que celles-ci ne peuvent se ramener seulement à ce que nous voulons dire ; elles concernent aussi ce qu’il nous faut vouloir dire. Une fois encore, on risque donc ici de devoir adopter une position révisionniste. Sauf à admettre d’emblée l’idée d’une relativité extrême de l’ontologie, et à adopter une position déflationniste qui reviendrait à dire que la métaphysique se réduit à l’analyse que nous faisons de nos manières habituelles de parler de ce que, de manière non réflexive, nous considérons comme étant certaines caractéristiques du monde dans lequel nous vivons, ce n’est pas la théorie de la signification qui nous permettra de déterminer ce en quoi consiste un objet ou une substance, ou de quel type d’entités le monde est fait. Plus ambitieusement, il nous faut donc accepter l’idée que la métaphysique est bien l’étude systématique de la structure la plus fondamentale de la réalité, en un mot coextensive à l’ontologie et que, si il y a un sens à continuer à se poser encore la question kantienne de sa possibilité, c’est parce qu’elle correspond bien à certaines caractéristiques suffisamment distinctives pour pouvoir constituer le cœur d’une discipline indépendante et dont les justifications intellectuelles méritent d’être explorées. Admettons donc que la métaphysique soit sortie vivante des attaques ainsi décrites. Admettons que la métaphysique ne se réduise pas à un rôle thérapeutique ni même seulement à une fonction de description. Admettons que cela ne signifie pas pour autant qu’à elle seule, elle puisse prétendre en général nous dire ce qu’il y a12. Comment justifie-t-elle positivement son rôle et ce qui la caractérise en propre, comme
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Nous nous permettons de renvoyer à l’analyse détaillée que nous avons proposée de cette conception (héritée de F. Jackson), ses mérites et limites, dans « La métaphysique et l’analyse conceptuelle », 2002, art.cit. 11 The Logical Basis of Metaphysics, London: Duckworth, 1991, introduction. 12 Lowe, op.cit . p. 9.

5 entreprise de révision? Comment défendre l’ontologie comme science, et comme enquête rationnelle autonome ? Nous l’avons vu, en suivant Lowe : l’une de ces caractéristiques distinctives de l’ontologie ou métaphysique générale, c’est sûrement le fait que, plus qu’aucune autre discipline, elle s’inscrit non pas tant dans le réel que dans le possible, ou plus précisément dans le possible-réel, comme l’avait dit en son temps le fondateur de la métaphysique occidentale, Jean Duns Scot. Mais comment entendre cela, et en quoi cela justifie-t-il que la métaphysique puisse se concevoir comme une discipline autonome, indépendante notamment de la logique et de la physique? Car après tout, la logique aussi s’intéresse de près à la possibilité, au sens en tout cas où le possible logiquement défini c’est d’abord ce qui n’est pas contradictoire. De même la physique n’est pas non plus étrangère au possible, et peut-être davantage aujourd’hui où l’on insiste sur la nécessité de ne plus décrire le réel physique comme un ensemble de realia, de choses, d’objets ou d’essences mais comme une pluralité de possibilia, qu’on leur donne le nom de dispositions ou de pouvoirs. C’est sans doute cette ligne de partage difficile à tracer non seulement entre le réel et le possible mais aussi entre ce qui est simplement concevable, logiquement et conceptuellement, et ce qui est possible, physiquement et métaphysiquement parlant, qui explique pourquoi un certain nombre de tentatives menées au cours des années passées, notamment par ceux qui ont voulu, selon des voies différentes, notamment dans le cadre de ce qu’on a appelé la sémantique bidimensionnelle, souligner la fécondité de l’analyse conceptuelle a priori pour déterminer la méthode correcte à suivre en métaphysique, n’ont peut-être pas toujours eu la force de conviction que souhaitaient leur conférer leurs auteurs13. 2. La possibilité de l’ontologie comme détermination du champ du possible. La métaphysique, nous dit-on, au moins depuis Duns Scot, ne parle pas tant de ce qui est que de ce qui pourrait être. Assurément, une fois que la métaphysique a dit cela, c’est l’expérience qui pourra nous dire laquelle, parmi diverses possibilités métaphysiques, est vraie de façon plausible dans la réalité. Partons donc de l’idée que même si ce qui est réel doit pour cette raison être possible, l’expérience seule ne peut déterminer à elle seule ce qui est réel en l’absence d’une délimitation métaphysique du possible. En bref, la métaphysique elle-même est possible - en vérité nécessaire - comme forme d’enquête humaine rationnelle parce que la possibilité métaphysique est un déterminant incontournable de la réalité. La possibilité de la métaphysique serait ainsi liée à la notion de possibilité métaphysique. Mais encore? Nous savons14 que ce qui est épistémiquement possible est ce qui est définissable relativement à un sujet en termes de connaissances ou de données empiriques disponibles : par exemple : P est épistémiquement possible pour S, ssi S ne sait pas que non-P, ou encore ssi P est consistant (métaphysiquement compossible) avec tout ce que sait S. Ce qui est concevable ne suffit pas à garantir ce qui est épistémologiquement possible : si je sais que le chat est sur le tapis, alors il ne m’est pas épistémiquement possible de dire qu’il ne l’est pas, même si je puis parfaitement concevoir une situation dans laquelle le chat n’est pas sur le
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Voir par ex. mon analyse de la méthode d’analyse conceptuelle proposée par F. Jackson, et la mise en lumière de ses avantages mais aussi de ses défauts, in Tiercelin 2002a. 14 Nous suivons les distinctions clairement résumées dans Conceivability and Possibility, T. Gendler et J. Hawthorne eds., Oxford : Clarendon Press, 2003, p. 3.

6 tapis. P est logiquement possible au seul cas où on ne peut trouver de contradiction en P en utilisant les lois standard de la logique. P est nomologiquement possible relativement à un certain ensemble de nomos ssi P est consistant avec l’ensemble des vérités exprimées par ces lois : P est physiquement possible ssi P est compossible avec les lois de la physique, biologiquement possible si P est compossible avec les lois de la biologie, etc. Est métaphysiquement possible, ce qui peut être pris de façon absolue, au sens où la possibilité métaphysique fait intervenir des conceptions plus fondamentales relevant de « la manière dont les choses auraient pu être », notamment du fait que Dieu aurait pu vouloir qu’elles soient autrement. On a ainsi tendance à opposer ce qui est réel et ce qui est possible : P est réel ssi P est dans le monde réel, et P est métaphysiquement possible, ssi P est dans quelque monde possible (même si cette caractérisation elle-même est problématique). Partant, il n’est donc possible en aucun des sens mentionnées que quelque chose soit rouge et non rouge ; il est logiquement 15 mais pas métaphysiquement possible que quelque chose soit rouge et non étendu ; il est métaphysiquement mais pas physiquement possible que quelque chose voyage plus vite que la vitesse de la lumière ; et il est possible, dans les trois sens du terme, que quelque chose voyage plus vite que la navette spatiale16.
On a tendance aussi à distinguer plusieurs niveaux dans ce qui est logiquement possible ou nécessaire :est logiquement possible ou logiquement nécessaire, au sens strict, ce qui est vrai en vertu des seules lois de la logique (notamment en vertu de la loi de non contradiction : pour toute proposition P, il n’est pas possible à la fois que P et que non-P ; est logiquement nécessaire au sens étroit ce qui est vrai (en vertu des lois de la logique et aussi des définitions de certains termes non logiques : ainsi nous dirons que « ce n’est pas le cas que « Idéale du Gazeau est une jument et que Idéale du Gazeau n’est pas une jument » est strictement logiquement nécessaire alors que « ce n’est pas le cas que Idéale du Gazeau est une jument et que Idéale du Gazeau n’est pas la femelle d’un cheval » est étroitement logiquement nécessaire, parce que l’on est obligé de passer à un moment par la définition de « jument » qui est un terme ou un concept non logique. Aussi certains associent-ils ce qui est conceptuellement possible à ce qui est logiquement possible. Est logiquement possible ou nécessaire au sens large, ce qui est vrai dans tout monde logiquement possible, i.e. dans tout monde possible. Ce qui est logiquement nécessaire serait ainsi coextensif à ce qui l’est métaphysiquement. Un candidat bien connu depuis Kripke et Putnam est le fameux : « l’eau est H20 » ou « Hespérus est Phosphorus ». A quoi l’on objectera que cette proposition ne peut être vraie dans tous les mondes logiquement possibles, à moins de dire que ce n’est pas en vertu des seules lois de la logique associées à des concepts ou des définitions de l’eau et de H20 que « l’eau est H20 » est logiquement nécessaire, mais en vertu de la nature de l’eau, dont nous connaissons désormais la composition : on comprend pourquoi certains considèrent que la nécessité logique tend à ne devenir qu’un autre nom de la nécessité métaphysique. Mais tout cela suppose aussi, comme on le voit, qu’on ait accepté bon nombre de modifications dans la manière dont nous tendions à associer d’un côté, a priori, analytique, nécessaire, et de l’autre, a posteriori, contingent et synthétique. Depuis Kant, nous savons que certains jugements peuvent être synthétiques a priori, depuis Quine, que la distinction tranchée entre l’analytique et le synthétique est à revoir, et depuis Kripke qu’il peut y avoir des vérités nécessaires a postériori (L’eau est H20) et des vérités contingentes a priori. Mais il n’est pas anodin de constater qu’en fonction de la position choisie, on aura plus ou moins tendance à gommer la différence entre le logique et le métaphysique, et sans doute n’est-ce pas forcément quelque chose qui va de soi ; ainsi, certains diront qu’est nécessaire métaphysiquement, ce qui l’est au seul sens de la nécessité primitive ou absolue c’est à dire au sens où il n’y a pas de monde logiquement possible dans lequel non –P est vrai. Il est donc crucial de voir que dire que non-p est conceptuellement possible n’est pas équivalent au fait de dire que non-P est vrai dans quelque monde logiquement possible. Selon la conception que l’on a du possible, on considérera plus ou moins aisément que ce qui est concevable (du moins entendu au sens non pas de quelque chose qui relève de l’imagination, mais du seul entendement) est un guide sûr ou non de ce qui est possible (voir à ce sujet les divergences entre Leibniz et Descartes sur les intuitions de possibilité). Ici encore doit être prise en compte la différence introduite par le fait que l’on puisse envisager l’existence de nécessités a posteriori et de contingences a priori. Dans une optique pré-kripkéenne, on pourra dire que P est possible ssi il n’est pas nécessaire que non-P. Et P est concevable ssi il n’est pas a priori que non P. Si toutes les vérités a priori et elles seules sont des vérités nécessaires, alors seules les vérités concevables sont des vérités possibles. Car les vérités concevables sont seulement celles dont les négations ne sont pas a priori, et les vérités
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3. Quelle réalité métaphysique pour les dispositions ? En métaphysique, il faut savoir compter, être en mesure de parvenir à une liste de catégories, de classifications, à un alphabet de l’être, aussi économique, mais en même temps aussi complet que possible. Il faut certes être pluraliste, car la réalité n’est pas seulement faite de particules dans des champs de force; elle est faite de «points marqués lors de matches de football, de taux d’intérêt, de gouvernements et de souffrances».17 Mais «on ne saurait se figurer la nature trop libérale»18. Aussi ne fait-on pas de la métaphysique, science de l’économie et des limites, comme on fait son marché : en dressant de longues listes. Platon, Aristote, Porphyre, puis Kant nous ont appris qu’on peut faire mieux que des listes et s’exercer à construire un «alphabet de l’être»19, à condition de «découper la bête aux bonnes articulations»20. Prendre au sérieux l’ontologie, c’est donc commencer par accepter l’idée qu’il faut tendre à une compréhension de la réalité dans les termes du nombre d’ingrédients le plus limité possible, mais en s’assurant aussi qu’on n’en oublie aucun. Discriminer, être complet. Cela oblige à situer correctement, à réduire et, dans certains cas, à éliminer certains traits du monde21. Le problème majeur, comme le dit Frank Jackson, est un problème de localisation. A cet égard, le métaphysicien est semblable au physicien dont la méthodologie n’est pas de laisser fleurir un millier de fleurs, mais de suivre le régime le plus hypocalorique possible22. Les choses ont une masse, un volume, une densité. Est-ce à dire que la densité soit un trait supplémentaire de la réalité, en plus de la masse et du volume? Nous dirons plutôt que l’analyse des choses en termes de masse et de volume contient implicitement, ou encore implique leur analyse en termes de densité, laquelle n’est au fond rien d’autre qu’une propriété sémantique implicite trouvant sa place dans notre explication scientifique du monde, du fait d’y être impliquée.23 De même, que Pierre soit plus grand que Paul n’est pas une
possibles sont juste celles dont les négations ne sont pas nécessaires. Et comme les deux dernières classes coïncident, les premières coïncident aussi. En revanche dans un tableau post-kripkéen, même s’il n’est pas nécessaire que non P, il est néanmoins possible a priori que non P (le contingent a priori) et même s’il n’est pas a priori possible que non P, il est possible que P mais pas concevable que P ou concevable que P mais pas possible que P. En d’autres termes, le contingent a priori semble admettre qu’il y aura des cas de possibilité sans concevabilité, le nécessaire a posteriori, qu’il y aura des cas de concevabilité sans possibilité. Du même coup, selon l’optique choisie, la délimitation métaphysique du possible va évidemment considérablement changer, ainsi que la manière de concevoir les relations entre ce qui est logiquement, physiquement et métaphysiquement possible (voir Gendler et Hawthorne, op.cit., intr.). John Searle, The Rediscovery of Mind MIT Press, 1992, trad. fr. par C. Tiercelin, La redécouverte de l’esprit, Paris, Gallimard, 1995. p. 51. 18 Leibniz, Nouveaux Essais, III, VI, § 32-33. 19 John Bacon, Universals and Property Instances : The Alphabet of Being, Oxford, Blackwell, 1995. 20 Aussi Lewis préconise-t-il de distinguer parmi les propriétés entre les abondantes (abundant) et les rares (sparse), ou intrinsèques, dont le fait de les avoir en commun permet la ressemblance qualitative (Leibniz aurait dit : des «possibilités dans les ressemblances») et de couper la bête aux bons endroits. On the Plurality of Worlds, Blackwell, Oxford, 1986, p. 59-60. 21 From Metaphysics to Ethics (FMTE), a Defence of Conceptual Analysis, Oxford, Clarendon Press, 1998, p. 5. 22 F. Jackson, ‘Armchair Metaphysics’, in Mind, Method and Conditionals (MMC), Londres, Routledge, 1998, MMC, p. 157. 23 FMTE, p. 3; cf. J. Bigelow et J. Pargetter, Science and Necessity, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p.27-28. Ce qui n’est qu’une autre manière de souligner l’importance de la survenance : car dire que la densité ne varie pas indépendamment de la masse et du volume, c’est dire qu’elle survient sur la masse et le volume. Est-il sûr qu’«être plus grand que» n’ajoute rien? Ce même si l’on suit Frege (cf. «Précisions sur Sens et Signification», Ecrits Posthumes (Ph. de Rouilhan et C. Tiercelin dir.), Nimes, éd. J. Chambon, 1999, p.139140) ou D.H. Mellor, «les propriétés ne sont pas simplement (ou pas simplement données) par les significations
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8 propriété du monde qui viendrait s’ajouter au fait que Pierre mesure 1m90 et Paul 1m85.24 A y réfléchir pourtant, est-ce aussi sûr? Dans le premier cas, c’est toute la question, héritée de Locke et de la philosophie moderne, de savoir si on peut réduire les qualités secondes (couleurs, goûts, odeurs, saveurs) à des qualités premières, puis celles-ci, comme le pensait le corpusculariste R. Boyle, à la texture particulière et aux affections mécaniques des corpuscules dont est fait l’objet, ou plus généralement, si l’on peut réduire toutes les dispositions des corps (solubilité, malléabilité, solidité) à des mécanismes physiques25 Est-il de fait si facile de dire ce qu’est une propriété physique ? Par «propriété physique», on entend généralement ce qui figure ou est explicitement définissable dans les termes des propriétés de la physique, de la chimie, de la biologie ou, aujourd’hui, des neurosciences. Toutefois, comme le rappelle Barry Stroud26, non seulement il n’est pas évident que le monde physique se limite à une collection de choses physiques, mais il n’est pas sûr que nous ayons aujourd’hui une idée claire de ce en quoi peut consister l’essence du physique, en d’autres termes, des propriétés qu’une chose physique doit avoir pour pouvoir être qualifiée de physique. Si la réponse pouvait paraître évidente au XVIIe siècle, où l’étendue et l’impénétrabilité permettaient de définir le physique, elle l’est beaucoup moins dans le cadre de la physique contemporaine, où l’on pense plutôt, comme le souligne I.J. Thompson, que «la position et la vitesse doivent à présent être rattachées non à des propriétés spatiales, ou à des formes actuelles, mais à des propensions». Si l’ontologie sérieuse doit tâcher d’«expliquer comment des questions forgées dans les termes d’un ensemble de termes et de concepts fondamentaux peuvent rendre vraies des questions forgées dans un autre ensemble de termes et de concepts moins fondamentaux»27, alors on peut comprendre que le problème de la réalité ou non des dispositions soit l’un de ceux dont les métaphysciens contemporains se préoccupent le plus. On peut en effet expliquer les propriétés, et les métaphysiciens ne s’en privent pas, dans les termes de toutes sortes d’entités (particuliers, universaux, classes de tropes, faisceaux) comme dans les termes du type d’entité qu’elles sont, en tant que telles : sont-ce de purs flatus vocis, simples « ombres ontologiques» de nos predicats? Des entia rationis, des concepts? Sont-elles réelles? Ont-elles une nature? Une Essence? Et si oui, une telle nature, ou essence est-elle catégorique (telle qu’elle peut être exprimée par une proposition catégorique ; ex : la masse) ou dispositionnelle (indiquant plus la tendance à réagir dans telle ou telle circonstance, même si elle n’est pas actualisée ; ex : la solubilité) ? Comment l’identifier ? Se pourrait-il que quelques une, voire toutes soient de telle ou telle sorte, soit catégorique, soit dispositionnelle? Certaines sont-elles plus intéressantes à examiner que d’autres ? Nous
de nos prédicats». ‘Properties and Predicates’, Matters of Metaphysics, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 171-172. Est-il si aisé de ramener, avec Quine, ce que des roses, des maisons et des couchers de soleil rouges ont en commun au fait qui «peut être pris comme ultime et irréductible» que «les maisons et les roses et les couchers de soleil sont tous rouges»? De même qu’on ne peut savoir s’il existe des licornes sans savoir ce qu’est une licorne, encore faut-il savoir, avant de statuer sur ce que recouvre «est plus grand que», à quel genre de propriété (ou de relation) on a affaire (Cf. D. H. Mellor et Alex Oliver, introduction à Properties, D.H. Mellor et A. Oliver (eds.), Oxford University Press, Oxford, 1997, p. 2. 24 ‘Real Dispositions in the Physical World’, British Journal for the Philosophy of Science, 39, 1988, p. 76-77. J’ai analysé ces difficultés dans «Le vague de l’objet», Cruzeiro Semiotico, n°4, janv. 1991, 29-41. 25 Comme le pensent les physicalistes tels que W.V. Quine, The Roots of Reference, La Salle, Ill., 1974, p.11. Sur cette question, cf. C. Tiercelin, «Sur la réalité des propriétés dispositionnelles», in Le réalisme des universaux (S. Chauvier dir.), Cahiers de l’université de Caen, n°38-39, 2002b, 127-157. 26 ‘The Physical World’, Proceedings of the Aristotelian Society, 1987, vol. 87, 263-277. 27 MMC, p. 164.

9 pouvons penser, en suivant David Lewis (1986) qu’il est plus naturel, sinon plus excitant d’examiner le quod quid est de ces propriétés « rares »(sparse), i.e certaines propriétés particulières primitives desquelles les autres propriétés en général dérivent, par exemple, la forme ou la fragilité, que de se demander ce qui constitue l’essence de ces propriétés abondantes (abundant), i.e qui acceptent par exemple toutes les propriétés, quelles qu’elles soient ,que sont la propriété d’être un membre de l’ensemble constitué par Gordon Brown, l’Eurostar et l’ensemble des maîtresses de Dominique Strauss Kahn. Concentrons-nous donc sur les « rares ». Tel verre de vin, disons-nous, est fragile ou tel ruban en caoutchouc, élastique ; tel produit chimique est volatil, le sucre et le sel sont solubles, untel est courageux, juste, honnête, ou amoureux. De telles attributions à des choses, des espèces ou des personnes sont monnaie courante28. Pendant longtemps, les dispositions eurent un statut aussi peu respectable en philosophie que celui qu’eurent, des siècles durant, les filles-mères: associées à l’obscurantisme des qualités occultes, des pouvoirs, des capacités, mais aussi aux difficultés inhérentes à la possibilité, les dispositions ont fini par disparaître de notre « ameublement ontologique ». Tolérables comme des façons de parler, mais à coup sûr inadmissibles, à titre d’entités ontologiques autonomes et appelées à prendre le nom de telle ou telle propriété catégorique décente29. Dès lors, la plupart des tentatives ont purement et simplement consisté soit à les éliminer 30 soit, au mieux, en suivant le modèle conditionnel de l’analyse proposée ou le modèle du ticket inférentiel de Ryle31, à réduire les dispositions à des propriétés catégoriques. Sans doute la position de David Armstrong constitue-t-elle un progrès en faveur de l’admission d’une certaine réalité des dispositions : celui-ci reconnaît en effet deux sortes de propriétés réelles, les dispositionnelles et les catégoriques (pour l’essentiel, les propriétés spatio-temporelles). Mais, pour être dites réelles, les dispositions doivent être soit réductibles soit identiques à des propriétés catégoriques; sauf à admettre qu’une disposition a une base non dispositionnelle, il n’y a donc aucune raison de la postuler entre ses manifestations. Dès lors l’application de n’importe quel prédicat dispositionnel doit dépendre de l’existence d’une base catégorique telle que la microstructure de l’objet qui, elle, est non dispositionnelle. Ce n’est qu’en vertu de cette base non dispositionnelle que la disposition est réelle32. Une propriété peut donc, de façon contingente, avoir un caractère dispositionnel, mais c’est en vertu des lois contingentes de la nature, dont la nature est indépendante de la propriété elle-même : la même propriété pourrait exister dans un autre monde possible qui serait doté d’un autre ensemble de lois de nature, auquel cas la propriété pourrait avoir tel ou tel autre caractère dispositionnel. Ainsi, quand nous parlons d’une
Voir S. Mumford, Dispositions, Oxford, Clarendon Press, Oxford. 1998, chap.1. .D. H. Mellor “In Defense of Dispositions”,The Philosophical Review, 83, 157-181, p. 157, repris in Mellor (1991). Matters of Metaphysics, Cambridge, Cambridge University Press. 30 Parmi les éliminationnistes, voir Quine1974, La Salle, Open Court, p. 11. Sur tout ceci, voir C. Tiercelin 2002b, et « Dispositions et essences » in Les dispositions en philosophie des sciences, (B. Gnassounou et M. Kistler, dir.), CNRS Editions, Paris, 2006, 67-87 ; version anglaise : “Dispositions and essences” in Dispositions and Causal Powers, B. Gnassounou & M. Kistler eds., Ashgate, 2007, 81-102. 31 Voir Carnap “Testability and Meaning”, Readings in the Philosophy of Science, H. Feigl &M. Brodbeck eds., (1953), New York: Appleton-Century-Crofts, 47-92.1936 and 1937; Ryle (1949), The Concept of Mind, Londres, Hutchinson. Pour une présentation détaillée, voir Mumford 1998, chaps. 3 et 8 et C. Tiercelin, « Sur la réalité des propriétés dispositionnelles », art.cit. En particulier Carnap tente (mais en vain) de trouver une analyse conditionnelle satisfaisante des dispositions. 32 Armstrong 1968: 86 et 1997, Lewis 1986 On the Plurality of Worlds, Oxford : Blackwell, p 162.
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10 disposition, est-ce toujours une propriété catégorique ou un complexe de propriétés catégoriques qui la fonde. Par essence, toutes les propriétés sont les mêmes, à savoir, de nature catégorique. Armstrong, qui défend ce catégoricalisme, écrit ainsi: « Il serait impossible que le monde contînt quoi que ce soit d’autre et de plus que ce qui est actuel. Car il n’y a pas d’intermédiaire entre l’existence et la non existence ». Par définition, donc, une propriété ne peut être à la fois un pouvoir et une propriété catégorique Ainsi, in fine, toutes les propriétés authentiques sont non dispositionnelles.33 Depuis quelque temps pourtant, les filles mères ont acquis le statut respectable de mères célibataires, au point de mener une vie à elle34. En vérité, non seulement elles sont considérées comme des propriétés accidentelles possibles des choses, mais, et par beaucoup, comme des propriétés essentielles des choses35. Bien plus, pour certains, toutes les choses dans la nature seraient essentiellement dispositionelles36. Mais ont-ils raison ? Notons bien en effet qu’il y a un gouffre entre le fait de défendre la réalité des dispositions et le fait d’adopter un monisme dispositionnel intégral : plus encore, au vu des difficultés que rencontre une telle position, on peut se demander si ce n’est pas là la meilleure manière de perdre à tout jamais la moindre prise sur quelque propriété réelle que ce soit. Y aurait-il donc une manière de défendre la réalité des dispositions tout en évitant certains des problèmes sérieux auxquels se heurte le monisme dispositionnel ? Tel est le défi qu’il nous faut affronter en essayant, du même coup, de proposer quelques suggestions en faveur d’une forme satisfaisante de réalisme dispositionnel. 4. Avantages et difficultés du monisme dispositionnel (MD)
Incidemment, comme Quine, Armstrong considère qu’il appartient au savant d’étudier, selon ses termes, « la nature concrete des dispositions ». Comme on le sait, un aspect important du monisme catégorique est que les propriétés, d’elles-mêmes, ne confèrent aucune potentialité, aucun pouvoir causal. Si une propriété catégorique peut conférer un tel pouvoir, c’est seulement parce qu’il y a une loi qui relie cette propriété à d’autres. 34 Sur les principales étapes qui ont conduit à la réhabilitation progressive des dispositions, voir Tiercelin 2002. 35 Voir en particulier, I. J. Thompson 1988, art.cit.; R. Harré 1970; , “Powers”, British Journal for the Philosophy of Science, 2, 1970, 55-101; R. Harré & E.H. Madden, “Natural Powers and Powerful Natures”, Philosophy 48, 1973, 209-230 ; R. Harré & E.H. Madden Causal Powers: A Theory of Natural Necessity, Oxford, Blackwell, 1975 ; N. Cartwright 1989, Nature’s Capacitie and their Measurement, Oxford, Clarendon Press,: « Ce ne sont pas les lois qui sont fondamentales, ce sont plutôt les capacités » (p. 181); voir aussi The Dappled World, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.; K. Popper 1990 A World of Propensities, Bristol, Thoemes Press, 1990, trad. fr. A. Boyer, Un univers de propensions, éditions de l’éclat, 1992.; D. H. Mellor “Counting Corners Correctly”, Analysis, 42, 1974, 96-97, and “The Semantics and Ontology of Dispositions”, Mind, vol. 109, 436, oct. 2000, 757-779; B. D. Ellis & C. E. Lierse, 1994 : “Dispositional Essentialism”, Australasian Journal of Philosophy 72, 1994, 27-45 ; B. D. Ellis 1996 : “Natural Kinds and Natural Kind Reasoning”, in Natural Kinds, Laws of Nature and Scientific Methodology, P. Riggs (ed.), Kluwer Academic Publishers, Dordrecht, 11-28 ; B.D. Ellis 1999 : “Causal Powers and the Laws of Nature”, in Causation and Laws of Nature, H. Sankey (ed.), Kluwer Academic Publishers, Dordrecht, 21-42 ; “Bigelow’s Worries about Scientific Essentialism”, ibid., 77-97 ; “Response to D. Armstrong”, ibid., 49-55 ; B. D. Ellis 2001 : Scientific Essentialism, Cambridge University Press; S. Mumford 1998 : Dispositions, et 2004 Laws in Nature Oxford: Oxford University Press ; 2005; A. Bird 1998 : ‘Dispositions and antidotes’, Philosophical Quarterly, 48, 227-34 ; , 2001 : ‘Necessarily Salt Dissolves in Water’, Analysis 61, 267-74 ; 2002 : ‘On whether some laws are necessary’, Analysis, 62 : 257-70, 2003 : ‘Structural Properties’, in Real Metaphysics, H. Lillehammer and G. Rodriguez –Pereyra (eds.), London : Routlegde, 155-168 ; 2005a : ‘The dispositionalist conception of laws’, Foundations of Science, 10 : 353-70 ; 2005b : ‘Laws and Essences’, Ratio, 18 : 437-61 ; .2007 : Nature’s Metaphysics : Laws and Properties, Oxford : Clarendon Press. 36 Telle est la position adoptée par toutes sortes de « monistes dispositionnels », même si, comme on le verra, il faut ici nuancer et tenir compte de plusieurs stratégies « déflationnistes »:en particulier chez D. H. Mellor, S. Mumford, A. Bird.
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11 Mais comprenons bien d’abord les avantages et les difficultés du MD : Comme on l’a vu, il n’est pas besoin d’être un Moniste Catégorique (MC) pour reconnaître qu’il y a des propriétés réelles. Comme l’a noté George Molnar dans Powers37, on peut également être un Dualiste des Propriétés (DP), ou soutenir une position mixte (PM) : soit en suivant un dualisme fort, qui admet et des propriétés catégoriques (les propriétés spatio-temporelles et les relations) et des propriétés dispositionnelles réelles : c’est ce que défendent B. Ellis et G. Molnar lui-même. Mais on peut aussi suivre une forme de Monisme Neutre ou bi-face (MN ou MBF) et soutenir que chaque propriétés a deux faces, une catégorique, une dispositionnelle (position, par ex. de C.B. Martin ou J. Heil38). On peut encore, de manière un peu déflationnisme, dire que pour tout récit que peut faire un dispositionnaliste, le catégoricaliste peut en trouver un autre et vice versa: se contenter, proposer, par exemple, une lecture fonctionnaliste (la stratégie de S. Mumford), ou souligner que le fait pour une propriété d’être ou non dispositionnelle est une vérité d’ordre prédicatif ou conceptuel, mais non pas ontologique. Ou encore que « les propriétés ne sont ni dispositionnelles ni catégoriques : elles sont, tout simplement » (Mellor; Mumford). Mais supposons que nous allions en sens inverse et options pour la thèse selon laquelle non seulement il y a des proprieties dispositionnelles réelles, mais que toutes le sont39, ou plus fort encore, qu’elles sont toutes essentiellement dispositionnelles. Comme l’a observé Alexander Bird, une telle position n’est pas sans avantages40: celui, d’abord, de contenir une condition d’identité transmondaine pour les propriétés (une mêmeté d’essence dispositionnelle), alors qu’une position qui autorise des propriétés catégoriques envisage pour les propriétés le quidditisme, en d’autres termes une identité primitive. Or le quidditisme est considéré par beaucoup (Mumford 2004, Bird 2005b) comme problématique pour deux raisons : d’abord (1) parce qu’il « permet l’échange de pouvoirs causaux par des propriétés (celles qui remplissent réellement le rôle de charge et celui de masse inertielle pourraient échanger ces rôles pour produire un nouveau monde possible », et parce qu’il y a « des doutes sceptiques concernant la possible duplication des rôles causaux (plusieurs propriétés pourraient posséder le même rôle) ». Le second mérite (2) du MD, et incidemment aussi, de la position mixte est que toutes deux « permettent une analyse des lois de la nature comme étant produites par les essences dispositionnelles (Swoyer 1982, Ellis 2001, Bostock 2001, Bird 2005a) ou bien alors, elles évitent de recourir aux lois (Mumford 2004). Négativement, cela permet d’éviter les défauts et de la conception régulariste des lois (on connaît les objections adressées à la survenance humienne, comme à l’incapacité des lois à expliquer leurs instance)
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. G. Molnar Powers: A Study in Metaphysics, Oxford : Oxford University Press, 2003: sur l’éventail des positions, voir aussi Armstrong ‘Four Disputes about Properties’, Synthese 144, 2005, 309-20. 38 C. B. Martin and J. Heil ‘ Rules and Powers ‘, Philosophical Perspectives, 12, 1998, 283-312.. Selon la conception dite « limite » de C. B. Martin (Armstrong et al. Dispositions : a Debate, London : Routledge, 1996: 74), toutes les propriétés ont une face dispositionnelle et qualitative. La forme peut être considérée en ce sens comme paradigmatiquement qualitative. Nous pouvons assurément comprendre les concepts de forme sans les associer à des caractères dispositionnels, ce qui n’est pas le cas de concepts tels que la « fragilité ». De même nous pouvons attributer correctement des propriétés de forme à des choses sans identifier un caractère dispositionnel qu’elles auraient. Mais cela ne signifie pas que les propriétés elles-mêmes, ou, mieux encore, les propriétés physiques sous jacentes, telles que la séparation spatio-temporelle, n’ont pas une essence dispositionnelle. 39 Voir S. Shoemaker: « Toute propriété est un pouvoir et n’est rien qu’un pouvoir ». 40 “The Regress of Pure Powers?” Philosophical Quarterly 57, 2007, 513-34.

12 et de la conception nécessitariste nomique (soumise au problème de l’identification et de l’inférence). Positivement, cela permet aussi de rendre compte de la force modale associée aux lois en l’identifiant à la nécessité métaphysique (même si cela soulève l’objection selon laquelle les lois sont censées être contingentes). D’où l’argument personnel que Bird par exemple propose en faveur du MD de préférence à la position mixte: « Même si la position mixte a les avantages de 2), elle a l’inconvénient de présupposer certaines quiddités et donc de se heurter aux objections de 1).Etant un dualisme des propriétés, elle a aussi l’inconvénient d’être moins économique que les conceptiosn monistes. Cela vaut donc la peine de poursuivre la position MD », en dépit des critiques répétées dont elle a fait l’objet41. Des critiques en effet, car ce monisme radical se heurte à de sérieux problèmes : d’abord il semble bien que certaines propriétrés ne soient pas du tout dispositionnelles et apparaissent même comme des paradigmes de propriétés catégoriques : les propriétés structurelles, au premier rang desquelles, les propriétés géométriques. Un autre défi est celui de la thèse à laquelle on semble alors commis, à savoir la thèse selon laquelle certaines42 au moins des lois de la nature sont métaphysiquement nécessaires, en d’autres termes ne pourraient être autrement qu’elles sont parce qu’elles découlent, en quelque sorte des natures ou espèces de propriétés contenues en elles. Ces lois ne pourraient être différentes que si le monde contenait d’autres espèces de choses43: or nos intuitions militeraient plutôt en faveur de la contingence
Voir notamment K. Campbell 1976, Metaphysics: an introduction, Encino, CA: Dickenson; R. Swinburne 1980: “Properties; causation and projectibility: Reply to Shoemaker” , in Applications of Inductive Logic, ed. L.J.Cohen & M. Hesse, Oxford Oxford University Press, 313-320; J. Foster 1982: The Case for Idealism, London: Routledge and Kegan Paul; ,H. Robinson 1982: Matter and Sense, Cambridge Cambridge University Press; S. Blackburn 1990( op.cit); D. Armstrong 1997: A World of States of Affairs, Cambridge: Cambridge University Press ; J. Heil 2003: From an Ontological Point of View, Oxford: Oxford University Press. 42 Sur l’importance à mes yeux de cette nuance, qui permet de donner beaucup plus de force à l’argument nécessitariste appliqué aux lois, voir mes commentaires dans Tiercelin 2006 et 2007. 43 . Voir A. Drewery “Essentialism and the Necessity of the Laws of Nature”, Synthese 144, 2005, 381-396, p. 381. Plusieurs auteurs (Harré et Madden 1974; Shoemaker 1980 : ‘Causality and Properties’, in Time and Cause (P. Van Inwagen ed.) Dordrecht : Reidel, 109-35 ; Ch. Swoyer 1982 : ‘The nature of natural laws’, Australasian Journal of Philosophy 60 : 203-23 ; Ellis & Lierse 1994; Ellis 2001, 2002; Bird 2001, 2002,2005a; Mumford 2005) soutiennent que les lois sont des relations métaphysiquement nécessaires entre propriétés, ou entre une propriété et une espèce. Ce qui fait d’un objet un membre d’une certaine espèce ou le porteur d’une certaine propriété est la possession par cet objet de certaines propriétés y compris certaines dispositions comportementales. Ainsi, de même que pour Kripke et Putnam, il est métaphysiqueent nécessaire que l’eau soit H20, ou que l’or ait le nombre atomique 79, l’idée est ici qu’il est métaphysiquement nécessaire, par exemple, que l’eau dissolve le sel, et que l’or soit un conducteur électrique (Drewery, p. 382). Drewery distingue ainsi trois versions majeures de cette position selon laquelle les lois de la nature sont métaphysiquement nécessaires. Elles le sont 1) parce qu’elles décrivent les essences ou natures des espéces qui se comportent d’une certaines façon. Ces essences incluent des propriétés dispositionnelles (et peuvent aussi inclure des propriétés irréductiblement catégoriques) qui determinent non seulement ce que sont les choses, mais ce qu’elles font (la conception de l’essentialisme de l’espèce) (Ellis, Ellis and Lierse, Harré and Madden, Elder); 2) parce que les propriétés sont pour l’essentiel des collections de pouvoirs causaux (Shoemaker): ainsi, la propriété d’avoir une certaine structure atomique consiste simplement dans le fait d’avoir certaines dispositions comportementales (la conception dispositionnaliste des propriétés): elle fait le lien entre les propriétés qui énoncent les lois métaphysiquement nécessaires parce que ce sont, en un sens, des identités partielles ) (Swoyer, Bird 2005a, Mumford, Ellis). 3) simplement en vertu de considérations à la Kripke/Putnam sur la manière dont nous identifions les espèces et ce qui en découle: étant donné la prémisse que « l’eau » par exemple est annexée à une certaine structure chimique, la science peut nous dire que les faits mêmes qui rendent purement et simplement possible l’existence de la structure garantissent que la strcuture est disposée à se comporter d’une certaine façon. Partant, certaines lois sont métaphysiquemejt nécessaires, mais en dernière instance, quelles sont les lois qui ont ce statut est une question qu’il appartient (a posteriori donc) aux sciences empiriques de déterminer. Tel est l’argument donné par Bird 2001, 2002: « Le raisonnement de bric et de broc » “the piecemal argument”
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13 des lois de la nature. Toutefois, l’objection principale qui a été soulevée à l’encontre du pandispositionnalisme est celle de l’idéalisme. Car si l’on soutient, comme le fait par exemple Mellor, que toutes les propriétés sont dispositionnelles, qu’il y a « absolument partout des propriétés dispositionnelles»(Holton), on court le risque d’un monde berkeleyen dans lequel il n’y a plus de distinctions entre qualités premières et secondes, un monde circulaire dans lequel, comme le notait Russell, toutes les choses finissent par déteindre les unes sur les autres, un monde incohérent comme le montre l’analyse contrefactuelle en termes de mondes possible dont le résutlat, comme l’a montré Blackburn, est le suivant: « Si on suppose qu’un monde est entièrement décrit par ce qui est vrai dans les mondes voisins….alors toutes ces vérités à leur tour s’évanouissent dans des vérités relatives à d’autres mondes encore plus voisins, ce qui a pour résultat qu’il n’y a de vérité nulle part »44. Mais dans un tel monde, non seulement nous sommes obligés d’affronter des propriétés qui ont l’air d’être dé-réalisées, ou auxquelles le concept de vérité semble inapplicable, mais c’est aussi un monde dans lequel, comme l’a noté Armstrong, « l’objet contient toujours en lui de manière essentielle une référence à une manifestation qui ne s’est pas produite. Il pointe en direction de quelque chose qui n’existe pas»45Pour certains, incidemment, l’intentionnalité, que Brentano tenait pour une marque distinctive du mental, dirigée vers des objets ou états de choses inexistants, est, comme l’a observé U. Place, une marque, non pas tant du mental que du dispositionnel46. Une menace pèse donc en permanence sur le dispositionnalisme : si toutes les propriétés rares ne sont que des pouvoirs, toute distinction sérieuse entre les pouvoirs et leurs manifestations est perdue : on voit mal, alors, comment se figurer un événement réel. Pour le dire en termes scolastiques : le monde ne passe jamais de la puissance à l’acte ; rien n’arrive jamais47, selon le slogan fameux du :« Bagage toujours prêt, Voyage jamais fait » (always packing, never travelling ). Irréel, incohérent, incroyable48, décidément, l’univers du dispositionnaliste ne ressemble guère à un univers où il fait bon habiter et sans doute est-ce ce
(Drewery 2005: 382-3). Selon toutes ces conceptions, les énoncés sur les lois sont vrais en vertu des espèces de propriétés auxquelles ils font référence. Comme on le voit, le propre de toutes ces conceptions est de fonder la nécessité des lois de lanature dans les natures des espèces ou les propriétés du monde, plutôt que de les voir comme en quelque sorte imposées (arbitrairement) aux choses ou découlant de faits réels. On répond au problème de l’identification de Van Fraassen en citant ces espèces ou propriétés : la nécessité des lois s’identifie à la nécessité que les objets se comportent conformément à ces natures : « Les lois causales, écrit Ellis, ne sont pas des généralisations universelles contingentes sur la manière dont les choses se comportent actuellement, mais des vérités nécessaires sur la manière dont elles sont intrinsèquement disposées à se comporter » (Ellis 2001: 344) cité par Drewery 2005: 384. Selon Ellis, « les lois qui s’appliquent aux choses de ces espèces sont directement fondées dasn leurs propriétés dispositionnelles naturelles…aus sens où elles (les propriétés) en sont les vérifacteurs »Ellis 2001: 217). Ces propriétés sont des pouvoirs causaux actifs qui déterminent ce que feront les objets ainsi que ce qu’ils sont. J’ai moi-même analysé et commenté ces arguments de Ellis dans Tiercelin 2006 et 2007. 44 ‘Filling in Space’, Analysis, 1990, 50: 62-65, p. 62. 45 Armstrong 1997: 80. A ceux qui suggèrent que les dispositions n’ont pas, par le fait même assez de réalité (ex. K. Campbell 1976 : 93 ou J. Foster 1982 : 68)), les dispositionnalistes tendent désormais à opposer que non seulement tel n’est pas le cas, mais que ce sont les propriétés catégoriques qui sont en défaut d’être, et parfaitement ennuyeuses (voir par ex. R. Black 2000 : ‘Against quidditism’, Australasian Journal of Philosophy, 78 : 87-104 ou Bird 2007). 46 Voir aussi George Molnar 2003: 60. 47 C’est l’objection de l’Actualisme Mégarique (Molnar 2003 : 94) ou de la « double vie »Armstrong 2005;Voir aussi S. Psillos, “What do powers do when they are not manifested?”, Philosophy and Phenomenological Research vol LXXII, n°1, 2006, p. 138. 48 Armstrong “Four Disputes about Properties”, Synthèse 144, p. 309-320.2005 : 314 : « Il se peut qu’il n’y ait ici aucune contradiction, mais c’est une position qu eje trouve incroyable ».

14 qui explique pourquoi, y compris chez les dispositionnalistes les plus convainvus on trouve souvent des stratégies de contournement49. Mais alors, si même les dispositionnalistes les plus sincères semblent réticents à adopter un dispositionnalisme intégral, cela signifie-t-il qu’il soit impossible ou presque d’être un réaliste, sous quelque forme que ce soit, à propos des dispositions ? Nous voudrions montrer qu’il n’en est rien, et pour ce faire présenter pour fnir quelques suggestions en faveur d’une forme de réalisme dispositionnel qui, tout en conférant, nous l’espérons, une réalité authentique aux dispositions, évite néanmoins certains des pièges du dispositionnalisme. 5. Les mérites du réalisme dispositionnel : Quelques suggestions 1. Nous tenons pour acquis que le réalisme que nous recherchons a peu à voir avec quelque forme que ce soit de réalismé métaphysique, mais doit plutôt s’approcher d’une forme de réalisme scolastique. Ici encore, comme on l’a noté50, le réalisme scolastique de C. S. Peirce peut être, une source féconde d’inspiration: quand il se donnait le nom d’ « Aristotélicien de la branche scolastique, proche du Scotisme » ou se qualifiait de « réaliste scolastique d’une moûture relativement extrême », il entendait souligner que contrairement à ce que l’on prétend souvent, lorsqu’on discute de la question du réalisme ou de l’anti réalisme, le probleme n’est pas de savoir s’il existe ou non des universaux en dehors de nos idées ou de nos mots, ce qui n’est qu’une vision caricaturale et du problème et de la position médiévale par ailleurs. Pour un réaliste scolastique, être réel ne s’identifie pas à exister: l’existence n’est qu’un mode spécial de la réalité. Un réaliste est simplement quelque’un qui ne connaît pas d’autre réalité que celle qui est représentée dans une représentation vraie. Le réel est dès lors, en toute rigueur, « ce qui signifie quelque chose de réel ». Il y a pour Peirce une forme de « platonisme nominaliste » qui consiste à concevoir le réel indépendanment de toute relation qu’il pourrait avoir à l’esprit. Aussi reprochait-il au nominalisme et au conceptualisme de nier que les universaux puissent être réels et au platonisme nominaliste

Voir en particulier la stratégie dispositionnaliste mais essentialement sémantique de D.H. Mellor, la solution de S. Mumford en faveur d’une analyse fonctionnaliste des dispositions couplées à une ontologie moniste neutre (2004), et l’essentialisme dispositionnel ou plutôt « relationnel » de A. Bird, mais ici encore avec des nuances; dans les trois cas, c’est comme si on cherchait à suivre une voie fondamentalement dispositionnaliste, tout en y renvoyant en permanence sur le mode du : « Jusqu’où sommes nous prêts (et surtout autorisés) à aller dans cette stratégie ? ». Voir par exemple les remarques de A. Bird in ‘Structural Properties’, 2003: 157, celles de Mellor 2003: 230 -231; celles de Mumford, notamment dans son livre de 1998 , où tout en disant son accord avec une conception dispositionnaliste, proche à maints égards de l’essentialisme dispositionnaliste de B. Ellis, il épouse une attitude foncièrement déflationniste, voisine de l’attitude sémantique de Mellor, associée à une conception fonctionnaliste des dispositions et à une ontologie moniste neutre. Toutefois, plus récemment, Mumford semble être allé plus loin dans le dispositionnalisme en adoptant ce qu’il appelle une « ontologie réaliste anomique ». De semblables observations s’appliqueraient à la position de Bird, qui est pourtant la plus proche qu’on puisse imaginer du dispositionnalisme, dans la mesure où il ne craint pas de dire que toutes les propriétés, y compris les propriétés géométriques et structurales, sont essentiellement dispositionnelles, mais aussi que les lois, du moins certaines d’entre elles, sont métaphysiquement nécessaires et non pas contingentes (position qu’il reconnaît luimême comme étant cxontre intuitive). Bird n’en continue pas moins de préciser que son essentialisme ne concerne que les propriétés rares et non les abondantes et semble parfois hésiter sur le type d’engagement ontologique qu’il souhaite assumer allant jusqu’à dire que « pour pour tout récit que le dispositionnaliste peut raconter, le catégoricaliste peut aussi en raconter un et réciproquement » (2003: 166). 50 S. Haack a montré de manière très convaincante comment et pourquoi ce réalisme scolastique, dans sa version peircienne, peut être fécond pour la philosophie contemporaine des sciences qui tend trop souvent encore à penser le problème en termes d’un dualisme forcé entre nominalisme et réalisme (‘Extreme Scholastic Realism : Its Relevance to Philosophy of Science Today’, Transactions of the Peirce Society, 1992, 19-50, p. 32).

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15 d’affirmer qu’ils existent51 A l’inverse, le réaliste scolastique affirme qu’il y a des universaux réels (mais nie qu’ils existent) ce qui implique, pour Peirce, qu’il y a des universaux réels, mais non pas que les universaux sont réels52. Cela peut constituer un bon point de départ pour le réalisme dispositionnel que nous cherchons53. 2) L’une des conséquences de l’adoption de cette définition est en effet de nous obliger à nous assurer du niveau sémantique et de la signification de nos attributions dispositionnelles. En d’autres termes, il nous faut être au clair sur ce que nous voulons dire lorsque nous affirmons qu’il y a des dispositions réelles. Comme y a insisté Hugh Mellor, toute analyse correcte du rôle et de la nature des dispositions doit partir d’une analyse sémantique des prédicats dispositionnels54 et essayer, en particulier, de comprendre les raisons pour lequelles la réduction des attributions dispositionnelles à des conditionnels ne marche apparemment pas (par exemple à cause des antidotes ou des dipositions traîtresses) ou encore, pourquoi des énoncés de réduction peuvent ou non dire « tout » ce que signifient les prédicats dispositionnels. Supposons que nous connaissions toutes les manifestations du courage : allons-nous pouvoir dire ce que veut dire « courageux »n, en faisant simplement la somme de tous les énoncés de réductions qui nous disent ce que sont ces mnifestations ? Assurément non : comme le soulignait Peirce, une disposition est, par essence, irréductiblement générale et indéterminée, et ne peut se réduire à la pure et simple conjonction de ses occurrences. 3). Nous devons rechercher des propriétés dispositionnelles réelles et pas seulement des prédicats. Il n’empêche: les propriétés ne sont pas (pas simplement données par) la signification des prédicats.55 Il ne viendrait à l’esprit de personne de penser que la planète Mars est, ou fait partie de, ou se déifnit par la signification du « mot » Mars que nous utilisons pour y faire référence. Au contraire, ce qui donne consistance à la capacité référentielel de notre prédicat, quand nous l’employons, c’est qu’il tient pour acquises l’existence et l’identité de la planète Mars. En d’autres termes, nous voulons qu’un énoncé conditionnel et non vérifonctionnel tel que « si on laissait tomber x, il se briserait », ait un vérifacteur. C’est pourquoi Mellor, suivant Armstrong,56 rejette la conception contre-intuitive de Ryle selon laquelle lorsqu’on ne laisse pas tomber une chose fragile a ni une chose non fragile b, il n’y a aucune différence factuelle entre elles.57 Au contraire, on doit dire que si a est fragile et que b ne l’est pas, alors a et b, qu’on les laisse tomber ou pas, doivent différer sous un angle ou un autre. La différence la plus évidente consistant dans le fait que a a la propriété d’être fragile,
Comme le suggère S. Haack, on trouverait l’illustration d’un tel platonisme nominaliste contemporain dans le réalisme des mondes possibles de. D. Lewis (Counterfactuals, Blackwell: Oxford, 1974, chap. 4, pour qui l’intelligibilité des conditionnels subjonctifs requiert l’existence de particuliers abstraits sous la fome de mondes et de leurs habitant, possibles (Haack 1992: 33). 52 Haack 1992: 22-23. 53 A bien des égards, la critique par Peirce du réalisme platonicien est proche du rejet par Putnam du réalisme métaphysique ou réalisme avec un grand “R”. Voir Tiercelin, Putnam, l’héritage pragmatiste, PUF, 2002, chap. 1, mais c’est surtout du réalisme scientifique de Arsmtrong qu’il se rapproche le plus, comme l’observe aussi avec justesse S. Haack, car comme lui, il pense que les universaux ne sont certes pas indépendants de l’esprit et sont l’objet d’une investigation empirique a posterirori, même s’il ne défendrait pas, comme Armstrong, une forme de catégoricalisme, mais bien plutôt, justement, de réalisme dispositionnel, reprochant notamment à Duns Scot, par sa contraction de la Nature Commune dans les particuliers, d’avoir certes eu le sens métaphysique et logique du possible, mais aussi d’avoir sous estimé le pouvoir réel des dispositions et des lois. 54 D.H. Mellor 2000: 757-779.Voir Tiercelin 2006: 101. 55 D.H. Mellor1991: 171. Voir aussi B. Ellis, Scientific Essentialism : 18, note 1. 56 D. Armstrong, A World of States of Affairs, ch. 6.6. 57 G. Ryle, The Concept of Mind, ch. 5.
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16 que n’a pas b Mais comment expliquer ce en quoi consiste la propriété? Nous avons vu, brièvement certes, ce que sont les suggestions et stratégies respectives de Mellor, Mumford ou Bird. Il faut, au moisn pour les deux derniers, se placer au plan métaphysique et pas seulement linguistique. Mais en même temps, le genre de dispostionnalisme adopté les conduit dans des difficultés. Que faire ? 4) A la recherché d’un réalisme scolastique dispositionnel qui admettrait des universaux réels. Une fois encore, cela peut valoir la peine de retenir certaines leçons du réalisme scolastique peircien, conçu d’abord comme une hypothèse abductive de sa « métaphysique scientifique » et dont l’objectif premier est d’expliquer « comment la science est possible » : or elle ne peut expliquer les phénomènes naturels qu’en supposantr qu’il y a des lois réelles à découvrir, ce qui suppose, à son tour, qu’il y ait des espèces naturelles de choses dans le monde. La science ne doit pas simpelment décrire : elle doit expliquer comment sont les choses, non pas seulement à l’aide d’ énoncés de régularité vrais, mais à l’aide de lois authentiques, de généralisations variées, lesquelles régissent, non seulement toutes les instances actuelles mais aussi possibles, qui nous disent ce qui arriverait si…pas seulement ce qui arrive quand (par exemple, on laisse tomber une pierre). Sans cela, la prédiction serait impossible, et l’induction sans base: le nominalisme est plus simple, mais il ne peut expliquer comment la recherche scientifique est tout bonnement possible.58 5) Comment interpreter ces universaux réels? Comme des espèces naturelles, des lois, des essences ? En suivant Ellis et Bird, nous suggérerons qu’il faut chercher une forme d’essentialisme dispositionnel. Mais quelle sorte d’essentialisme ? Sans doute pas celui que propose Ellis dans sa version de l’essentialisme scientifique. Non pas tant parce que, ainsi quel’a montré S. Mumford, et en dépit de ses grands mérites, la position d’Ellis repose sur une notion plutôt obscure d’essence59, ou pour la raison avancée par Mumford qu’il « reste possible d’accepter dans notre ontologie, des espèces naturelles sans accepter leurs essences correspondantes » 60, que parce que le concept d’essence sur lequel s’appuie Ellis a davantage à voir, ainsi que l’a souligné A. Drewery, avec celui de nécessité61 et ne peut en particulier

Cf Haack 1992 : 25 sq. C’est ce que Peirce appelait des “would-be”, pour les distinuer des “will-be”. J’ai présenté la métaphysique scientifique de Peirce dans « Le projet peircien d’une métaphysique scientifique » (Actes du Colloque international de Cerisy la Salle « Cent ans de philosophie américaine», Cerisy, 1995), Presses de l’Université de Pau, (J.P. Cometti & C. Tiercelin dir.)2003, 157-182. 59 Sur les theses de Ellis et l’analyse et a critique qu’en fait S. Mumford, voir Tiercelin 2006 passim, et Mumford 2004, chap. 7..Sur l’obscurité de la notion d’essence de Ellis, voir en particulier, 2004: 113 sq et S. Mumford, ‘Laws, Essences and Natural Kinds’ Synthese 144, 2005: 420-436. 60 Mumford 2005: 420. 61 Drewery 2005: 383 sq.; il y a ici un point important à creuser qu’il nous est impossible de faire dans les limites de cet article. Voir en particulier les pages éclariantes de Gyula Klima sur les différences entre les approches contemporaines (post kripkéknnes)(modales et trop faibles sur le mode: x est essentiellement F = nécesairement, si x existe, alors x est F dans tout monde dans lequel x existe) et l’approche aristotélicienne ou thomiste de l’essence in : ‘Contemporary “essentialism” vs. Aristotelian Essentialism’ http://www.fordham.edu/gsas/phil/klima/ESSENCE.HTM : la première « met la charrue avant les bœufs », note Klima, et a le défaut entre autres, de dire que tout ce qui est, existe essentiellement. On n’a aucun mal à trouver des propriétés qui seraient jugées essentielles, par le critère modal, au sens où ce seraient des désignateurs rigides de leur objet, et que personne pourtant ne tiendrait pour essentielles au sens plus fort où l’on entend par « essence » ce qui caractérise ou exprime la nature d’une chose. En fait, comme l’observait Thomas, quiconque nie que les choses ont des esences est obligé de nier qu’il y ait une différence spécifique entre elle ou lui et, disons, un âne ou un chou.

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17 être utilisé pour fonder ce que selon Ellis, il prétend faire62, i.e. la nécesité des lois de la nature63. Il nous faut en effet distinguer entre :
Df1: F est une propriété nécessaicre de a ssi a a F dans tous les mondes possibles qui incluent a. Df2: F est une propriété essentielle de a ssi le fait d’être F est constitutif de l’identité de a.

Pour la même raison et pour d’autres, les nécessités naturelles introduites par S. Mumford pour fonder son réalisme anomal ne nous donnent pas exactement ce que nous recherchons pour identifier la nature essentiellement dispositionnelle de nos propriétés (comme l’a justement noté Bird64), pour ne rien dire du fait que l’on voit mal comment les pouvoirs causaux pouraient par eux même se suffire et se dispenser de lois. Nous avons besoin de lois, et plus probablement même si l’essentialisme dispositionnel est correct, de lois non pas contingentes mais (du moins pour certaines d’entre elles) nécessaires. A cet égard, le dispositionnalisme essentialiste ou plutôt « relationnel »t semble plus proche du genre de réalisme dispositionnel que nous souhaiterions defendre, d’autant plus que les propriétés structurelles, pense Bird, sont fondamentalement relationnelles, et par là en parfait accord avec ce que la science tend à montrer65. Et il se peut fort bien, contrairement à ce que l’on
Drewery, 2005: 383-4. Pour Ellis, une disposition est un vérifacteur d’une loi métaphysiquement nécessaire parce que la disposition est possédée nécessairement, ou fait partie de l’essence réelle d’une espèce. Ce qui fait de la loi que le cuivre est conducteur d’électricité une loi nécessaire, est que pour être du cuivre, quelque chose doit être disposé à conduire l’électricité. Rien ne serait du cuivre s’il lui manquait ce pouvoir causal. Pour des essentialistes de l’espèce, comme Brian Ellis, la vérité et la nécessité des énoncés nomologiques causaux se fonde dans des affirmations sur l’essence des espèces. Ce qui suggère en un sens que les essences sont premières par rapport aux lois. On notera que ce genre d’affirmation sur les relatiosn entre lois et essences est tout à fait indépendant de la thèse selon laquelle les dispositions sont les vérifacteurs des énoncés nomologiques. Ainsi, Cartwright et Lipton admettent la première et refusent la seconde. Comme on le voit, l’essentialisme scientifique soutient, lui que les énoncés nomologiques, qu’ils concernent en dernière analyse ou non des dispositions, sont vrais et métaphysiquement nécessaires en vertu du fait qiue certaines espèces de choses ont une essence. Cf. (Drewery 2005: 385). 64 En particulier, Bird a raison d’objecter à Mumford que l’on ne doit pas entendre les lois en un sens descriptif mais plutôt prescriptif, et que la science n’aurait pas de concept vraiment unifié de loi (ce pourqoi, à la limite, on pourrait aussi bien s’en passer !) 65 Même si certains le contestent, voir S. Psillos, art.cit. C’est là un point important, repris aussi par Randal Dipert (grand connaisseur, incidemment, de Peirce) dans un bel article ‘The Mathematical Strcture of the World : The World Graph’, Journal of Philosophy vol. 94, 1997, 329-358, qui avait été parfaitement identifié par Peirce dans son adaptation des ides scotistes à la science moderne. Comme on sait, les scolastiques (par leur maxime operari sequitur esse) soutenaient que les opérations ou activités d’une chose reflètent une perfection correspondante dans cette chose qui peut render comptre de sa capacité à effectuer ce genre d’opération. C’est sur la base de tels principes qu’ils étaient capables de spécifier des natures et des classes naturelles. Si un homme accomplit une action que ne peuvent accomplir d’autres animaux, telles que le raisonnement, alors l’homme a un pouvoir que n’ont pas d’autres animaux. Si une telle capacité est la caractéristique distinctive, elle reçoit le titre de « nature ». Si Peirce s’est finalement opposé à l’operari sequitur esse des scolastiques, i.e à l’idée de la fome substantielle comme caractère dispositionnel, c’est parce que, pensait-il, outre le fait que les scolastiques n’avaient pas toujours une approche assez scientifique dans la détermination du caractère dispositionnel, ils étaient surtout, en raison du caractère limité de leur logique, incapable de rendre compte du fait que la nature, le povoir, la disposition représenté dans ces prédicats monadiques étaient seulement une image troquéed’une lois relationnelle. C’est l’incapacité de l’ancienne logique à analyser les abstractions qui étaient donc en défaut. J’ai analysé ce point dans Tiercelin « L’influence scotiste dans le projet peircien d’une métaphysique comme science » Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, tome 83, n°1, Jan. 1999, 117-134, p 128-129. Les scolastiques ne voyaient pas que les abstractions les plus importantes ne sont en réalité que des abstractions hypostasiées, et que les abstractions réelles indiquent des relations réelles – des lois et non des formes. On notera avec intérêt qu’une telle forme de relationnisme ou de réalisme scientifique était ce que
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18 soutient le plus souvent aujourd’hui, que l’essentialisme doive se developer selon de telles voies relationnelles plutôt que sur le mode de schèmes substantialistes plus conformes au vieux cadre de la logique aristotélicienne traditionnelle qu’avec ce que la logique contemporaine nous a appris, en soulignant notemmant l’importance des relations et, à tout le moins, les limites rencontrées par une simple conception reposant encore sur le moodèle sujet-prédicat.66 6) Un examen métaphysique de tout l’ameublement du monde est requis. Toutefois, la solution de Bird a ses propres problèmes, non seulement parce qu’elle implique une conception dispositionaliste des lois elles-mêmes, mais aussi et surtout parce que si nous devons défendre un véritable réalisme dispositionnel, il nous faut tenir compte aussi des propriétés abondantes, et pas seulement rares: après tout, il se pourrait qu’il y ait un sens, comme Ryle en était parfaitement conscient, à examiner non seulement les dispositions naturelles ou physiques, mais toutes les dispositions : et par voie de conséquence, à peut-être défendre un réalisme dispositionnel qui puisse s’appliquer aussi aux propriétés esthétiques ou morales67. Il peut s’agir ici non pas tant de savoir comment ajouter de la couleur au monde, ni même de celle de savoir si la réalité dans son ensemble n’est faite que de dispositions, ou simplement et de dispositions et de qualités (comme le revendique par exemple John Heil) que de la question fondamentale de savoir si nous avons ou non besoin de bien plus que de deux sortes de propriétés fondamentales pour rendre compte de tout l’ameublement ontologique du monde. C’est là encore quelque chose qui avait la faveur de certains scolastiques, à savoir l’idée selon laquelle même si certains pouvoirs causaux d’une propriété, voire tous, lui sont essentiels, il y a quelque chose de plus à la nature d’une propriété que les pouvoirs causaux qu’elle confère, ce quelque chose pouvant fort bien, précisément, être l’essence, quelque chose qui peut être neutre (mais aussi irréductible) à l’une quelconque de ses autres déterminations68.

défendait F.E. Abbot dans son Scientific Theism, Boston : Little, Brown& Cà, 1885, doctrine (reprise par Peirce) selon laquelle “les universaux, ou genres et espèces sont…des relations objectives de ressemblance parmi des choses objectivement existantes » (Abbot, 1885: 25, 27, 28, cité par M. L. Raposa ‘Habits and Essences’, Transactions of the C.S. Peirce Society, vol.20, 1984, 147-167, p.150). 66 Ce qui ne signifie pourtant pas que le réalisme relationnel du type de celui que défendent des auteurs comme Peirce ou Bird de préférence à un réalisme substantialiste soit nécessairement la seule ou la meilleur manière de traier du problème ds dispositions, mais à tout le moins, il est vrai qu’il y a, par exemple, dans les approches comme celles de Mumford, un engagement fort peu élaboré en faveur de ce qu’est un objet, en termes d’une substance, et assez peu d’élaboration quant au « quelque chose » qui justifie ou constitue le vérifacteur d’une attribution dispositionnelle. cf. mes critiques dans Tiercelin 2006 et 2007). 67 J’ai formulé certains arguments en ce sens dans Tiercelin “Vagueness and the ontology of art”, Cognitio, vol.6, n°2, Dec. 2005a, 221-253, et Tiercelin Le Doute en question: parades pragmatistes au défi sceptique, Paris, edit de l’éclat, 2005b, chap. 5. 68 Est cruciale pour la position d’Avicenne l’idée non pas tant que l’on puisse considerer l’essence comme telle, sous deux chefs, dans les choses et dans l’intellect, que le fait qu’on puisse la considérer comme telle, dans sa pure essentialité, ni universelle, ni singulière.L’essence (que Duns Scotus, suivant Avicenna, va nommer la « Nature Commune » se caractérsie par une telle neutralité ou indifférence à toutes ses déterminations possibles ; c’est ce qui permet, en particulier de la concevoir à part, comme un objet distincte de pensée: ‘ipsa equinitas non est aliquid nisi equinitas tantum’ (Avicenna, Liber de Philosophia prima sive Scientia divina, ed. S. Van Riet, Louvain, E. Peeters - Leiden, E.J. Brill, I-IV (1977), V-X (1980), Book 5, chap.1 (fol.86a), p. 227-229).Pour plus de details voir Sur tout ceci, voir C. Tiercelin, « Le problème des universaux : aperçus historiques et perspectives contemporaines », in La Structure du Monde, op. cit., 242-268, p. 250 sq. et C. Tiercelin 2004: 335sq..

19 Le quidditisme ne semble guère aujourd’hui remporter les suffrages. Comme l’a noté John Hawthorne pour le structuralisme causal en particulier, les quiddités – et leur analogues grossiers dans les discussions sur les haecceités, l’haecceitisme étant souvent compris comme la these selon laquelle toutes les qualités d’un particular lui sont cotningentes, et seul son haecceité lui est essentielle – les quiddités sont un « feu follet » : en d’autres termes, j’aurais pu être un œuf poché, du moment qu’était présente mon haeccéité. Mais il y a ici une confusion voire un complet malentendu sur ce que signifiaent, pour la plupart des scolastiques, quiddité et haeccéité69. Contrairement à l’idée que nous avons à présent de l’haeccéitisme, l’haecceitas fut introduite par Scot précisément pour diférencier formellement le singulier de l’universel, ou, dans la terminologie scotiste, la Nature Commune. Il y a aussi une leçon importante à retenir de l’approche scotiste : pour avoir les idées claires sur les différentes catégories qui peuplent notre monde, il nous faut veiller à établir le bon alphabet de l’être (et il peut se faire qu’il s’y trouve plus qu’une ou que deux sortes de propriétés « essentielles », de même qu’il nous faut veiller à ne pas confondre les ordres, logique, physique et métaphysiques, dans nos recherches. S’agissant du premier point, il importe de se souvenir (ainsi que le soutiennent et Duns Scot et Peirce) que même si les essences matérielles sont dispositionnelles, il ne s’ensuit pas que toutes les propriétés dispositionnelles soient essentielles. Le fait par exemple que « X est dur » n’a pas à être essentiel pour X, même si la dureté est une propriété qui determine causalement X à se comporter de manière prédictible70. Plus spécifiquement, il peut fort bien se produire que nous puissions identifier la nature réelle d’une chose (la « signification » essentielle du concept de cette chose), avec l’ensemble complet des habitudes qui régissent son comportement (ainsi en ne distinguant plus entre l’essence et les accidents de la chose), puis, de manière à avoir un monde essentialiste pleinement réalisé, et pas une simple “mosaïque” d’essences, vues soit comme des quiddités statiques (ou comme de pures espèces naturelles) ou comme des « faisceaux d’habitudes » ( ‘bundles of habits’) fixés par quelque « colle » mystérieuse, ainsi que Peirce essaya de le faire à partir du modèle scotiste71, on soit en mesure de rendre compte de la « liaison » réelle entre les différentes essences : si, pour finir, toutes les propriétés se définissent essentiellement comme dispositionelles, à savoir, comme entièrement réductibles à des sommes de pouvoirs causaux, comment de tels pouvoirs sont-ils à leur tour censés être liés ensemble, et une fois encore, comment sont-ils réellement

Ce qui, incidemment, peut se rattacher au fait linguistique, noté par Sénèque (ad Lucilium) que le terme latin essentia est la traduction du grec ‘ousia’, terme qui identifie et la chose son esse, le réel lui-même, et ce qui fait d’une chose ce qu’elle est. 70 Voir M. Raposa 1984: 158. 71 Voir Raposa 1984. Duns Scot identifiait la nature d’une chose, son essence ou quiddité comme la source réelle de l’intelligibilité de cette chose. Elle spécifie, pour tout objet donné, le genre de chose qu’il est. Peirce, de son côté, soutenait que « le sens même d’un mot ou d’un objet signifiant devrait être l’essence même de la réalité de ce qu’il signifie » (CP. Vol. 5, §429). En outre, disait-il, « ce que signifie une chose est simplement les habitudes qu’elle implique » (5.400), et il définissait la nature essentielle d’un objet ou d’un organisme donné comme l’ensemble des habitudes ou dispositions qui régissent son comportement. Ainsi une habitude ou disposition est « toute spécialisation, originelle ou acquise, de la nature d’un homme, ou d’un animal, ou d’une vigne, ou d’une susbstance chimique cristallisable, ou quoi que ce soit d’autre telle qu’elle se comportera ou tendra toujours à se comporter d’une manière que l’on puisse décrire en termes généraux, en toute occasion (ou selon une proportion considérable d’occasions) qui puisse se présenter et qui puisse se décrire sous la forme d’un caractère général » (5.538). Pour Peirce, les substances sont par là même des « faisceaux d’habitudes » (1.414).

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20 causaux ? Il se peut fort bien que quelque chose de plus ici soit requis que, premièrement, de simples espèces naturelles et, deuxièment une simple causalité efficiente. En effet, si nous n’avons que des espèces naturelles et non pas des essences, on comprend mal la source réelle d’intelligibilité d’une chose: supposons au contraire que le but de la quiddité soit bel et bien de spécifier pour tout objet, l’essence même de la réalité qu’il signifie. Alors, ce n’est plus la conception « statique » de l’essence telle que la définissait Scot qui est éclairante, ni même son comportement, mais comme le proposait Peirce, son « habitude de comportement », une disposition générale à se comporter dans certains types de circonstances. Certes Duns Scot distinguait entre l’essence et les activités d’une chose. Mais si les logiciens médiévaux étaient capables de traiter des propositions comprenant des prédicats monadiques tels que (‘- est dur’), il leur était plus difficle en revanche, de traiter celles qui contiennent des prédictas relationnels (telles que ‘- est un amoureux de –‘, ou ‘donne – à – ’), comme le développera notamment Peirce dans sa logique des relatifs. Ils pouvaient certes parler de « classes » ou de « collections », et se référer à la relation de ressemblance (la participation à une même nature) qui existe ente les membres d’une même classe. Mais aussi utile que soit ce type d’analyse logique, il ne va pas assez loin. Comme le montre la logique des relatifs, on doit pouvoir analyser d’autres types de relations que celle de ressemblance d’un certain objet à d’autres membres d’une classe. Il est notamment plus improtant de découvrir de quelle manière les lois gouvernent les interactions entre les objets au sein d’un processus signifiant. C’est ce qui est au cœur de l’analyse peircienne des relations qui impose pour dire par exemple que « X est dur », non seulement de lui attribuer une qualité, mais d’affirmer que d’une certainea manière qu’il est possible de spécifier, X tendra à se comproter dans certains conditions également spécifiables, C’est ce que veut dire Peirce lorsqu’il définit la « dureté » comme une propriété dispositionnelle, soumise à une loi qui régit le comportement des objets au sein desquels se trouve cette propriété. Ce que dans son jargon il appelle un « troisième », pour le distinguer de la pure « priméité » ou possibilité qualitiatvie de l’objet et de la secondéité, pure réaction événementielle actualisée. Dans un univers qui ne manifesterait que de la priméité et de la secondéité, qui serait donc privé d’intelligibilité et de généralité, on pourrait parler de prédicats monadiques non relationnels. Mais en vérité, mêmle lorsque l’on n’est confronté à rien de plus qu’un objet individuel s’insrivant dans la durée, on est obligé de le penser dans un continu réel, et les propriétés qui lui sont inhérentes sont elles-mêmes générales. C’est pourquoi la relation entre une chose et ses propriétés ne peut se défninir que par une habitude réelle, un « would-be », opérant au sein d’un monde réel d’objets et d’événéments.72 On voit dès lors que ce qui importe ce n’est pas tant de spécifier la généralité qui caractérise une collection d’objets qui auraient telle qualtié en commun (ce que fait Duns Scot), mais d’analyser le nombre infini de possibilités réelles, ie les relatiosn réelles et continues qui existent entre deux membres quels qu’ils soient, d’une classe, entre un objet et ses actualisations successives dans le temps, entre les fragments interacifs d’un système : « X donne Y à Z » est général non seulement parce que le prédicat relationnel (- donne- à -) peut s’appliquer à de mulitples ensembles de triades ordonnées, mais surtout parce que cela peut s’appliquer aux membres de n’improrte quelle triade. L’intérêt pour les classes de donateurs,
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Voir Raposa, art.cit.p. 152.

21 de dons et de récepteurs, a fait place à celui pour le système qui les renferme et pour les lois ou les habitudes qui régissent leurs interactions. Mais dans tous les types de relations, même cellede resemblance, il y a une continuité réelle entre les realia, qui doit pouvoir s’appliquer aux nombres infinis de possibilités, actualisées et non actualisées qui constituent le continuum73 Si Peirce (qui suit déjà en son temps Abbott) a raison, comme semblent aussi le penser de plus en plus de philosophes contemporains (Bird, Dipert), alors cela voudrait dire que non seulement il y a des relatiosn réelles, mais que ces relations comprennet les natures réelles des choses, et que les habitudes-dispositions rendent compte de l’intelligibilité essentielle de l’objet parce qu’elles sont des lois qui gouvernent les objets en reliant certains types de comprtement à certains types de circonstances. Une telle habitude n’est donc pas simplement essentielle à la chose : elle doit plutôt être de l’essence de la chose, être prédiquée de la chose ‘per se primo modo’(cf. Peirce CP 2.361). D’où une conséquence importante : le genre de causalité requise pour expliquer comment s’exerce le pouvoir causal dans son ensemble n’est peut-être pas celui qui est donné par le modèle de la cause efficiente74: non seulement il nous faut concevoir la choses dans les termes d’un cause finale spécifiant les schemas de comportement généraux que tendra à manifester un objet ou organisme donné, mais il se peut que nous devions considérer la liaison elle même, ainsi que l’ont suggéré Peirce75, et plus récemment Ellis – dans les termes d’une cause finale (ou intentionnelle)76. En tout état de cause, il faudra soigneusement clarifier ce point et montrer aussi le rôle exact que jouent respectivement les dispositiosn et les lois dans l’intelligibilité de la nature: notre hypothèse serait ici que les deux sont requises; les dispositions trouveraient leur intelligibilité dans la nécessité conditionnelle des lois: mais les lois ne seraient une description vraie du monde que pour autant qu’elle se fondent dans ce que les choses peuvent faire (au sens dispositionnel et pas seulement possibiliste du terme). 6. Cela permettrait pour finir de tirer quelques leçons quant au programme de recherche et à la méthodologie à suivre pour le réaliste dispositionnel. Ici encore il peut être utile de

Sur tout ceci, voir les analyses éclairantes de Raposa, art.cit., p. 152-3. Voir par ex. Peirce (1.220) ou (6.101). (1.220). Voir Raposa, art.cit. p. 159-163. 75 Dans sa discussion des classes naturelles, Peirce soutient que les members d’une classe partoculière se définissent par, en vérité “doivent leur existence”à une idée spécifique ou une “cause finale” (1.204): ce qu’est uen chose est intimement lié à ce pou quoi est cette chose: “l’essence d’une chose est l’idée de celle-ci, la loi de son être, ce qui en fait l’espèce de chose qu’elle est, et qui devrait s’exprimer dans la définition de cette espèce” (2.409, n.2). Comme le note raposa, « il ne semble pas que Peirce veuille dire que même les propriétés essentielles (“propria”) constituent l’essence (i.e. sont « de l’essence ») d’une chose. L’essence n’est pas une collection de propriétés ;c’est plutôt une « habitude d’action » bien spécifique, un « faisceau » d’habitude ou u nœud de lois qui opère comme une cause finale spécifiant les shèémas de comportement généraux qu’un objet ou un organisme donné tendra à manifester « (art.cit., p. 158). 76 Ceci pourrait se rattacher à ce que Ellis appelle sa thèse compatibiliste, i.e. la thèse selon laquelle “une propriété peut avoir un pouvoir causal dans être un pouvoir causal, ou être ultimeùent réductible à des pouvoirs causaux. Car même les pouvoirs causaux les plus fondametnaux dans la nature ont des dimensions…Car les dimensions des pouvoirs causaux ne sont pas des propriétés que pourraient avoir les choses indépendamment des pouvoirs. Elles n’existeraient tout bonnement pas si les pouvoirs n’existaient pas. Néanmoins, la plupart des pouvoirs qui existent dans le monde n’existeraient pas sans elles…. Nous ne vivons pas dans un monde sans dimension, et comment les choses agissent et interagissent entre elles dépendt de la manière dont elles se distribuent et s’orientent, et de ce que toutes ont en fait de pouvoirs, capacités et propensions » (2005 : 470-1; les italiques sont les miennes).
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22 retenir les enseignements de Scot et en particulier, le souci qu’il avait d’établir une claire distinction entre les modes logique, physique et métaphysique. On se souvient que c’est à Duns Scot que l’on doit la possibilité de la métaphysique comme science et l’importance aussi de la métaphyique comme métaphysique de la possibilité 77. Si la métaphysique peut se rendre autonome rapport aux autres sciences (logique, physique, mais aussi théologie), c’est parce qu’elle a un objet propre, un ens commune, pris dans son indétermination totale qui n’est réductible ni à la quiddité de la chose sensible (en laquelle elle ne peut en aucune façon se contracter) ni à la pure et simple prédicabilité logique (qui seule peut néanmoins lui conférer l’universalité). Au-delà de l’opposition de l’être et du possible, ce dont il faut s’assurer c’est du «réel-possible», i.e de la réalité même de l’être possible des choses qui existent.78 Et c’est bien pourquoi la rigueur scientifique exige qu’on parte du possible,79 seul susceptible de couvrir le domaine de l’existant contingent comme celui du nécessaire ou de la quiddité métaphysique.80 A cette fin, il n’est d’autre moyen que de suivre la méthode qui consiste à raisonner par le possible, ce qiu ne signifie pas, contrairement à ce qui a souvent été reproché à Duns Scot, déduire le premier principe par analyse, et une conception développée de l’essence, mais essayer de découvrir la structure interne du réel-possible, de telle manière qu’on puisse induire le premier du second (Tractatus de Primo principio). Procéder ainsi à travers le possible logique n’est donc pas pure et simple précaution méthodologique. Toute inintelligibilité, toute impossibilité logique est en fait le signe d’une impossibilité réelle. Mais, pareillement, le possibile logique ne saurait se confondre avec le possible réel, même s’ils ne sont jamais étrangers l’un à l’autre. Sans quoi nos concepts ne seraient que de purs mots, dénués de tout contenu objectif. En termes contemporains, cela voudrait donc dire que ni la science ni la logique n’ont le dernier mot sur les questiosn métaphysiques.. Mais en mme temps, toutes les trois logique, physique et métaphysique doivent se conduire ensemble. Cela devrait donner quelques axes au programme de recherche du réaliste dispositionnel : les dispositions sont des composants réels et irréductibles de la réalité; nous pouvons même aller jusqu’à dire que toutes les choses sont essentiellement dispositionnelles, mais dans la mesure où les dispositions trouvent leur intelligibilité dans les lois de la nature (et réciproqsuement), la réalité dans son entier est essentiellement dispositionnelle et régie par la loi. Les dispositiosns sont des possibilia réelles, i.e qu’elles sont à la fois métaphysiquement nécessaires et découvertes a posteriori; dès lors aucune recherche satisfaisante sur les dispositions, les lois de la nature et les
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On sait aussi quelle est son importance chez Leibniz (qui sert souvent de toile de fond aux analyses aujourd’hui d’un Kripke ou d’un Lewis). 78 . F.X. Putallaz, introd. au Tractatus de Primo Principio, trad. fr. Caviglioli, J.D., Meilland, J.M., et Putallaz, F.X. (sous la direction de Ruedi Imbach), Traité du Premier Principe,Vrin, 2001 p.41. 79 . Notamment S. Knuuttila - (dans le prolongement des thèses développées par J. Hintikka). Cf. Modalities in Medieval Philosophy, Routledge, Londres/New York, 1993 - qui voit en Duns Scot « le précurseur de la théorie moderne de la modalité», du fait de plusieurs innovations essentielles : sa rupture avec le modèle déterministe aristotélicien, avec le principe dit de «plénitude»— selon lequel (P): aucune possibilité authentique ne peut rester irréalisée ; une distinction entre possiblité logique et possibilité réelle ; l’attention à des états de choses alternatifs à un même moment du temps (Duns Scot interprète les domaines de possibilités en termes d’aires de consistance conceptuelle, distinguant les possibilités en classes d’équivalence); une valorisation décisive du concept de compossibilité. 80 . Cf.Traité, § 26.

23 modalités ne pourra se limiter à une analyse conceptuelle purement a priori pas plus qu’elle ne pourra disparaître dans on ne sait quelle métaphysique naturalisée : elle devra se faire de telle manière que la logique, les sciences de la nature et la métaphysique travaillent côte à côte et avancent d’un même pas. --------------------------

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