DE LÉOPOLD À OCTAVE

Quand on aime Octave Mirbeau et qu’on est Belge, c’est nécessairement par La 628-E8 qu’on y est arrivé. C’est assurément mon cas. Quand j’étais un petit garçon, dans les années 1950 et suivantes, il y a très longtemps, on nous enseignait, à l’école primaire, l’histoire de Belgique de manière à bien nous faire comprendre que notre pays était redevable de sa prospérité et de sa grandeur à son second roi, Léopold II, essentiellement. De beaux livres illustrés venaient d’ailleurs compléter cette information scolaire. Parmi eux, c’est à Léopold II ce géant que remonte mon plus lointain souvenir. C’était une belle couverture brune et cartonnée des éditions Casterman-Paris-Tournai, datée de mai 1936 et dédicacée de la sorte : « Aux garçons de mon pays j’offre ce livre d’images : des images royales, épiques et hautes et vraies ». Les filles de l’époque n’avaient sans doute rien à y apprendre ; j’y appris quant à moi l’épopée « anti-esclavagiste, civilisatrice et évangélique » des pionniers du roi, souverain propriétaire exclusif, de 1885 à 1908, d’un territoire quatre-vingt fois plus grand que la mère patrie. La statuaire publique de la plupart des cités du pays achevait de nous convaincre de cette grandeur passée. Les grandes villes belges possédaient toutes, sauf Liège, ma ville natale, leur deuxième roi en bronze, en pierre, en pied, à cheval, toisant fièrement le passant et l’interpellant de ses maximes lapidaires telles celle d’Arlon, toute récente alors, en 1951 : « J’ai entrepris l’œuvre du Congo dans l’intérêt de la civilisation et pour le bien de la Belgique » ; à l’autre extrémité du pays, face à la mer du Nord, sur la plage de Blankenberge, le martyre du lieutenant Lippens et le sacrifice héroïque du sergent De Bruyne rappelaient aux potaches en vacances la barbarie des esclavagistes arabes et l’œuvre émancipatrice du souverain et de ses fidèles. L’indépendance accordée à la colonie le 30 juin 1960, et surtout le discours, jugé « scandaleux » à l’époque, que le premier ministre du nouvel État, Patrice Lumumba, prononça ce jour là en présence du roi Baudouin, troublèrent plus d’un Belge. Que pouvaient être ces atrocités reprochées à la face de l’ancien colonisateur ? On ne doute pas que des universitaires se soient penchés sur la question pendant les trente années suivantes ; mais ils ne publièrent rien, en français du moins, et restèrent fort discrets, même lorsqu’un ancien cheminot de l’excolonie, Michel Massoz, retraité à Liège, se mit à publier, début 1989, un important volume, documenté d’une bibliographie de quelque 800 ouvrages, la plupart datant d’un siècle ou plus : Le Congo de Léopold II. Il avait bien du mérite, l’ancien cheminot ; il avait tout lu, après avoir beaucoup cherché, et il éditait lui-même, comme un grand, des conclusions qui ne feraient pas plaisir. Dans une préface d’une parfaite concision, il s’excusait presque : « Les faits que j’ai découverts au fil de mes lectures se sont si souvent révélés parfaitement incroyables dans le chef de l’État Indépendant du Congo [E. I. C., celui de Léopold II, de 1885 à 1908] qu’il m’est arrivé plus d’une fois d’hésiter à en poursuivre la rédaction tellement la vérité en est cruelle et tellement sont encore nombreux ceux qui ont intérêt à ce que l’on ne détruise pas le cocon d’ignorance aussi trompeur que confortable dans lequel ils vivent. » Mais il tint bon. Il pronostiquait « de se trouver en butte aux réactions virulentes qui ont accueilli tous ceux, et la liste en est longue, qui ont osé dénoncer les abus du Congo de Léopold II. » Il se trompait : le silence et l’indifférence qu’il provoqua ont dû lui être encore plus pénibles que les réactions qu’il craignait. D’autant que, dix ans plus tard, en 1998, Hochschild sortait, à grands renforts de publicité, et avec grand succès cette fois, ses Fantômes du roi Léopold, que la critique présentait comme « le remarquable document qui dépasse toutes les autres études sur le Congo » et qui ne contenait en fait qu’une répétition, avec une bibliographie moins complète, du travail de Massoz… sans référence à celui-ci. Ce phénomène éditorial n’est pas une exception, hélas ! Le mérite d’Hochshild fut tout de même de lancer le débat et de faire sortir les historiens et les universitaires sur le devant de la scène médiatique.

Je n’avais pas attendu Adam Hochschild pour me convaincre de vérifier, dans la bibliographie proposée par Massoz, les horreurs que celui-ci dénonçait et qui étaient en totale contradiction avec ce qui m’avait été enseigné dans mon enfance. La production était importante : des nombreux pionniers, partis dès le début « au cœur des ténèbres », dans un véritable élan philanthropique et sous la bannière d’azur étoilée de jaune de l’E. I. C., en étaient revenus déçus, voire trahis dans leur idéal humanitaire. Beaucoup avaient couché leur dépit dans des ouvrages que je retrouvais enfouis au fond des bouquineries d’occasion, parfois dans de très belles reliures. Massoz, puis Hochschild, n’avaient pas menti. Il apparaissait que le débat avait été virulent en Belgique, surtout entre 1905 et 1908 ; que nombreux étaient les fidèles de la première heure à s’être séparés du vieux roi, jusqu’à s’y opposer et à convaincre le parlement d’arracher ces immenses domaines à la main-mise du souverain-exploitant. L’affaire avait véritablement marqué la vie publique du début de siècle ; on ne nous l’avait pas enseigné ! Plus on trouve, plus on a envie de chercher et Internet y aide d’une manière incroyable. Au cours de mes recherches « sur la toile », je suis tombé en 2000, sur un article de Susanne Gehrmann, « Les Atrocités congolaises dans la littérature européenne populaire », qui, outre Conrad, Twain et Arthur Conan Doyle, citait Le Caoutchouc rouge d’Octave Mirbeau. J’avais certes déjà entendu parler de cet auteur, dont on ne voyait plus trace depuis longtemps dans les rayons des librairies. Je savais qu’il avait fait partie de la première Académie Goncourt, qu’il avait milité avec Zola et les dreyfusards, et surtout que Maeterlinck, notre unique prix Nobel de littérature, lui devait beaucoup plus que d’avoir mangé froid un « magnifique dimanche d’été » de 1890. À la fin de sa dernière œuvre, Bulles bleues, l’autobiographie de sa jeunesse, l’écrivain gantois, avec beaucoup d’humour, rappelait en effet le « coup de foudre ébranlant la maison », provoqué par l’arrivée, en plein milieu du déjeuner familial, du journal contenant l’article de Mirbeau qui lançait définitivement sa jeune carrière : « En attendant, la superbe poularde est plus froide qu’une morte. Voilà les premières conséquences de l’article d’Octave Mirbeau, sur La Princesse Maleine, paru dans le Figaro du 24 août 1890. » Il est évidemment impossible d’éviter les sites de Pierre Michel et de la Société Octave Mirbeau quand on met en route un moteur de recherche à partir du nom de l’écrivain ; c’est une bénédiction. J’avais le doigt dans l’engrenage ; je prenais conscience que je me trouvais face à une œuvre monumentale, à une montagne et qu’il me faudrait souffrir pour la gravir. Mais mon premier souci demeurait de savoir ce que Mirbeau avait dit de la Belgique de 1905 et de son roi. Susanne Gerhmann m’apprenait en effet que Mirbeau était venu à Bruxelles, précisément à l’époque de la polémique qui divisait les Belges à propos du comportement de leur roi vis-à-vis du Congo et à propos de la reprise de ses territoires par l’État belge. Elle parlait d’une réédition récente en brochure du chapitre que l’écrivain avait consacré à ce séjour dans la capitale belge dans un livre bizarrement intitulé La 628-E8. Ma curiosité était grande. Aussi, lors d’un passage à Bruxelles, me suis-je rendu à la chaussée de Charleroi, chez le libraire Ferraton qui avait commis ladite réédition avec son collègue Van Balberghe. J’en suis revenu avec trois romans de Mirbeau : La 628-E8 et Les 21 jours d’un neurasthénique dans deux beaux exemplaires illustrés des Éditions Nationales de 1935, et Le Jardin des supplices dans une moins belle édition de 1922 de chez Fasquelle. Le Jardin m’a beaucoup surpris, voire dérouté, lors d’une première lecture ; c’était une espèce de fourre-tout, sans cohérence apparente ; des personnages étaient sans identité et gardaient leurs secrets, mais leurs dialogues m’avaient pourtant séduit, par exemple quand Clara stigmatisait « l’œuvre de conquête abominable » du pasteur et du missionnaire apportant « la civilisation au bout des torches, à la pointe des sabres et des baïonnettes… ». Une seconde lecture, avec les clés fournies par la préface des Éditions du Boucher mises en ligne – quelle heureuse initiative ! – m’a ouvert d’autres perspectives. La 628-E8, par contre, m’a d’emblée enthousiasmé. Ce n’était guère plus « construit », certes, mais comment ne pas sauter de joie à la description extravagante de la petite ville de

Givet et devant les pages époustouflantes sur l’élevage des poulets belges au début du siècle – entre autres passages. J’en ai fait un de mes livres de chevet. Depuis lors, j’ai lu tous ses romans ; j’aime à parcourir sa correspondance qui constitue, à l’instar des Journaux d’autres écrivains de la même époque, tel Léautaud, une source inépuisable de renseignements sur la vie intellectuelle du « tournant du siècle ». J’aime à revenir de temps à autre sur un Conte cruel, et je me suis fait membre de la Société. Beaucoup me reste pourtant à faire pour cerner cette personnalité hors du commun. Derrière l’écrivain, j’aime l’homme, dans ses combats pour le « beau », le faible, l’exploité, pour les valeurs qu’il a défendues et dont nous avons tant besoin encore à l’heure actuelle. J’admire sa façon d’avoir raison avant tout le monde : acquérir les Tournesols et les Iris de Vincent Van Gogh en même temps que d’autres se servent des toiles du peintre pour boucher les trous de leur poulailler, ou voir dans un écrivain inconnu la promesse d’un futur Nobel, voilà qui n’est pas banal. Et puis, il est comme le bon vin, il s’est bonifié en vieillissant, contrairement à la plupart des hommes. Michel BOURLET, procureur du roi honoraire de Neufchâteau (Belgique)

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