L’état de nature

« Les philosophes qui ont examiné les fondements de la société ont tous senti la nécessité de remonter jusqu’à l’état de nature, mais aucun d’eux n’y est arrivé » (Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, Introduction, GF p.158). L’état de nature est présenté ici comme une notion fondamentale de la philosophie politique : il désigne ce à partir de quoi il peut être rendu raison de l’existence d’institutions sociales, et plus précisément de la soumission à un pouvoir politique. « Remonter jusqu’à l’état de nature », c’est concevoir un état de l’humanité dépourvu de telles institutions pour montrer que cet état rend nécessaires la société civile et l'État. Rousseau présente cette démarche comme une nécessité pour la philosophie politique en général. Cette affirmation peur surprendre puisque c’est en réalité une innovation de Hobbes : prolongeant les théories du théologien espagnol Suárez (1548-1617), c’est lui qui a donné une portée politique à une notion qui n’avait auparavant qu’une signification théologique. Hobbes instaurait ainsi une nouvelle manière de penser le problème du rapport de la société politique à la nature. Le problème lui-même n’avait rien de nouveau : il s’était posé depuis l’opposition grecque entre nature (phusis) et l’institution (thésis ou nomos), et la contestation de la seconde au nom de la première, thème cher aux Sophistes, mais repris ultérieurement et en un autre sens dans le stoïcisme et dans le christianisme, avec l’élaboration des notions de loi naturelle et de droit naturel. Ce qui nouveau, c’est l’idée d’un état de nature opposé à l’état de société. Antérieurement à Hobbes, cette notion n’est pas ignorée, mais implicitement refusée parce que la vie en société est considérée comme l’état naturel de l’humanité : l’idée de loi naturelle est tirée de la nature en général et de l’appartenance de l’homme à la nature, l’idée de droit naturel de la nature sociale de l’homme. La démarche de Hobbes comporte un présupposé implicite : que la société n’est pas l’état naturel de l’homme. Et Hobbes entreprend de repenser les notions de loi naturelle et de droit naturel, ainsi que leur rapport avec le droit civil, à partir de ce présupposé. Ici le jugement de Rousseau apparaît problématique. Car, d’un côté, il efface toute une tradition de la pensée politique, tradition qui s’est prolongée, après Hobbes, chez ceux qui, tel Montesquieu, récusent l’idée de pacte social, donc l’idée présupposée d’état de nature, ou qui, tels Locke et Pufendorf, identifient l’état de nature et la société, et admettent une sociabilité naturelle à l’homme. D’un autre côté, le jugement de Rousseau affirme l’échec de ses prédécesseurs. Il admet le bien-fondé de leur démarche et la reprend à son compte. Mais il récuse le résultat de cette démarche, et il présente une conception de l’état de nature opposée à celle de ses prédécesseurs : à Hobbes, il accorde que c’est un état d’indépendance, mais il exclut que ce soit un état de guerre ; à Locke, il accorde que c’est un état paisible, mais il exclut que ce soit un état social. Ainsi la notion d’état de nature donne lieu à des versions contradictoires obtenues à partir d’un même présupposé méthodologique. Elle paraît donc problématique, et conduit à se demander d’une part s’il est possible et nécessaire d’admettre que l’homme soit par nature un être indépendant pour rendre compte de son existence sociale ; d’autre part s’il faut concevoir un tel état d’indépendance comme une coexistence pacifique ou comme un état d’hostilité mutuelle générale.

I. Les conceptions de l’état de nature avant Rousseau.
A. La notion théologique du status naturae. a. Nature et surnature. L’expression status naturae apparaît dans la théologie médiévale dans le cadre des réflexions sur le dogme du péché originel.

à laquelle la théologie chrétienne a donné le nom de liberté. Prise en ce sens. volontaire. ce dernier terme désignant tout ce qui peut être considéré comme un don absolument gratuit accordé par la liberté divine à certaines de ses créatures : au premier chef. La difficulté est alors de concevoir ce plus – la justice originelle – dont le péché est dit avoir privé l’homme. C’est ainsi que le démiurge divin du Timée ou de la République. et le premier moteur immatériel d'Aristote existe distinctement du cosmos physique. b. II. de la part de l’homme. Nature et volonté. par opposition à une notion absente de la pensée grecque : celle de la surnature. Mais l’abstraction peut être poussée un cran plus loin. la notion de surnature s’identifie à celle de grâce. soit une certaine fermeture à la grâce divine. Thomas ignore cette notion parce que. où ils servaient à représenter tout ce qui existe ou se produit de manière ordonnée. c'est-à-dire en tant qu’il est le créateur de ce dernier. autrement appelée vie éternelle. fixant ainsi le sens moderne de cette notion. à savoir sa défaillance durable par rapport à sa destinée surnaturelle. soit l’essence spécifique d’un être naturel. dans la théologie chrétienne. La théologie chrétienne a emprunté ce concept à la philosophie. S. c’est dire que l’homme est créé de telle sorte qu’il soit par nature ouvert à une alternative essentielle entre l’accueil de la grâce divine et son refus : l’égale possibilité de l’un et de l’autre est ce qui définit le sens de la liberté humaine du point de vue d’une théologie dans laquelle la notion de liberté est centrale – en Dieu et en l’homme. Dans la théologie chrétienne. et dont par suite il paraît impossible d’avoir une juste idée à partir de l’expérience de sa condition présente. la notion avait de quoi intéresser les philosophes dans la mesure même où elle faisait abstrac- . mais indépendamment de toute intervention volontaire de l’homme : la phusis. en un sens qui ne se confond pas avec le merveilleux ou les effets spéciaux de X-Files. En un sens la notion du surnaturel n’était pas absolument ignorée de la philosophie grecque. même si elle n’avait pas de terme équivalent. le terme de nature désigne tout ce qui appartient en propre à un tel être quant à sa constitution ou à son devenir. c'est-à-dire des capacités et des dispositions que Dieu lui conférait en le créant. en tant qu’il précède et fonde le monde naturel dans l’être. le terme de surnature désigne avant tout l’être divin lui-même. comme théologien. Par extension. la promesse d’une destinée surnaturelle. ce qui implique qu’il n’y ait aucun lien de consécution naturelle – de conséquence nécessaire – entre l’incréé et le créé. La théologie a dénommé status naturae corruptae – état de nature déchue ou corrompue – cette condition humaine marquée par le mal. avant que son péché ait entamé l’intégrité de sa nature. ou du surnaturel. La notion de nature était en effet entendue. Cet effort d’abstraction a conduit la scolastique tardive à la notion d’un status naturae purae. le terme de surnature ou de surnaturel a servi à désigner toute réalité transcendant la nature créée ou les capacités naturelles de la nature créée. et s’en est servi à une fin qui lui était propre. Thomas appelle status naturae integrae. 1. c’est le devenir des choses changeantes en tant qu’il est à la fois spontané et réglé. Le dogme enseigne par suite que la condition historique de l’homme a été de part en part modifiée depuis que le péché est entré dans le monde. soit la condition qu’on peut attribuer à l’homme antérieurement à sa déchéance volontaire. ce qui ne pouvait aller sans en modifier la signification. C’est la définition que donne Aristote du concept de l’être naturel en Physique.Le terme et le concept de nature étaient hérités de la philosophie grecque. En revanche. il ne s’intéresse qu’à la relation historique entre l’homme créé et son créateur. Dire que le péché est volontaire. dont le dogme enseigne – vérité de foi – qu’elle fut. Le dogme du péché originel dit quelque chose sur l’usage par l’homme de sa liberté. de même que la cause première d’Aristote sont dits être au-delà ou au-dessus de la phusis : le Dieu de Platon est appelé phyturge. Cette notion de la grâce n’avait de sens qu’en référence à une capacité créée desdites créatures. aucun des deux n’étant inhérent à la nature même de l’homme. l’homme tel que sorti des mains de son créateur. On peut donc chercher à concevoir l’homme en faisant abstraction de la grâce autant que du péché. historique. Cette notion se comprend évidemment par opposition à ce que s. Par extension.

En revanche. L'état de nature représente alors ce qu’il y a de naturel dans la condition humaine. qui oppose le Parlement aux partisans du roi. Chercher dans la définition d’un status naturae le fondement de l’ordre social et politique. Mais il en tire aussitôt la conséquence évidemment problématique : « Par conséquent. De la théologie à la politique. et par là-même de fonder les lois qui régissent la vie sociale et son organisation politique. et qui aboutit provisoirement à la victoire de Cromwell.27). c. la domination d’un homme sur un autre homme est opposée à l’ordre naturel et implique la tyrannie ». La guerre de tous contre tous (Hobbes – Spinoza). il doit désigner plutôt tout autre chose. en réduisant la sujétion naturelle à la dépendance de créature à créateur. liberté. qui a fait passer la notion d’état de nature de la théologie à la philosophie. soit aux caractères qui définissent l’homme dans son statut naturel. une sorte de naturalisation de la réflexion politique. . même païen. et l’incapacité de l’individu à accomplir son humanité tout seul. la démarche de Suárez était plus innovante. c’était. à l’abolition de la monarchie. telle qu’un philosophe. Le problème de Hobbes. « L'état de nature représente. pour autant que celle-ci se fonde sur la Révélation. B. excepté à son créateur » (Des Lois. en même temps que ce qui doit permettre de définir en quoi consiste le bien de l’homme en tant que tel. § 1). Mais cette autonomisation n’allait pas sans une mise en question du politique en tant que tel. Or dans la mesure où l'état de nature est conçu en faisant abstraction de toute factualité historique. abstraction faite des vicissitudes historiques. et à la décapitation de Charles 1er en 1649. et il suscitait inévitablement la question de savoir à quelles conditions un pouvoir humain pouvait être autrement que tyrannique. à partir duquel sera pensé le fondement de la relation éthique et politique entre les hommes » (JeanPaul Coujou. à savoir ce qui est sous-jacent à tous les états de fait que connaît l’homme. il montrait dans cette dernière la source et la référence d’une possible contestation de l’ordre politique. Quant au contenu de la notion. Car dans leur status naturae. Pourtant. Le terme status est trompeur dans la mesure où semble signifier un état de fait. C’est cependant un théologien. la doctrine de Suárez n’a aucune originalité : elle reprend l’anthropologie aristotélicienne héritée à travers s. il faut dire que « l’homme est naturellement libre. c’est ce qu’est l’homme de par sa seule nature. 1. bref une représentation de l’homme qui permette de comprendre non seulement ce que les hommes sont en fait. Cette question a commandé toute la philosophie politique moderne. p. On pourrait dire qu’il a achevé la sécularisation ou laïcisation de la notion. commencée chez Suárez. III. dépourvu de réalité historique. n’est sans doute pas tout à fait le premier à avoir détaché la notion d'état de nature de son contexte théologique d’origine. le modèle d’intelligibilité de la nature humaine. a. Le status naturae. on le voit. pour y chercher un moyen conceptuel de répondre à la question fondamentale de sa philosophie politique. comme l’expression le dit assez. Francisco Suárez (1548-1617). finitude. La démarche de Hobbes peut être comprise en référence au contexte historique qui la motive : la guerre civile anglaise. Thomas. Les conceptions de Suárez apportent un certain éclairage sur l’usage ultérieur de la notion. soit une autonomisation de la philosophie politique par rapport à la théologie antérieure. Hobbes. ce dernier terme signifiant tout à la fois le statut ontologique de l’être créé.tion de tout le rapport au surnaturel qui est l’objet propre de la théologie. la limitation des pouvoirs humains de connaissance et d’action. Le vocabulaire de Suárez. Coujou ramène la caractérisation suarézienne de l’homme à trois termes : raison. les hommes ne sont envisagés qu’en fonction de leur nature commune. peut la définir. pour Suárez . mais aussi ce qu’ils doivent ou devraient être. Suárez juge que de ce point de vue -là. d’un point de vue méthodologique. Suárez ne pensait nullement que tout pouvoir politique est d’essence tyrannique. et il n’est soumis à personne.

Hobbes passe en France pour prendre ses distances et travailler sereinement à concevoir un antidote rationnel au déchaînement de la violence et au conflit des ambitions. Autrement dit. Ainsi écrit-il. d’une manière générale. « le Droit Naturel a pour limites la puissance de l’individu » (Spinoza. les hommes qui avaient jusqu’alors vécu sous un gouvernement pacifique » (Léviathan. et quant à sa personne et quant à ses ressources : dans l’état de droit. Au centre de sa réflexion. et ce qu’il lui paraît logique d’admettre lorsqu’il essaie de concevoir l’existence d’hommes dépourvus de civilisation : l’histoire vérifie ce qu’on est logiquement amené à penser lorsque l’on entreprend cette réflexion. mais plutôt de concevoir un modèle. Il me semble pourtant que l’effort tendant à exalter le pouvoir civil ne devrait pas être condamné par celui-ci. Hobbes souligne ici un point de convergence entre l’histoire et l’abstraction spéculative. Par opposition.125). Traité théologicopolitique. GF p. b. tels « les sauvages » qu’on trouve « en maint endroit de l’Amérique » .1). Sirey. même fictif.. il y a la question de l’obéissance civile. La méthode inaugurée par Hobbes consiste à montrer la nécessité d’un tel état en commençant par faire abstraction de son existence. Hobbes entreprend. mais il n’est pas difficile et l’histoire permet de se représenter en quoi consiste concrètement une situation d’anarchie. 1ère partie.. p. qui rende intelligible ce qu’il entreprend d’expliquer. peut mettre entre parenthèses la question de l’historicité de ce dernier état.). L’indépendance naturelle. dans le monde entier. § 10. soit de prouver sa légitimité. et même les uns sur le corps des autres » (1ère partie. et dans le Léviathan : « dans cet état tous les hommes ont un droit sur toutes choses. Il fait d’ailleurs remarquer au passage que. soit soumis à un abus de pouvoir.14. il est difficile de passer sain et sauf entre le fer des uns et des autres. Il s’agit pour Hobbes de répondre à la question : quelles raisons y a-t-il d’obéir à un pouvoir civil ?.XVI. l’indépendance naturelle doit être une situation dans laquelle le droit est illimité : « Natura dedit unicuique jus in omnia » écrit Hobbes dans son traité Du Citoyen (ch. Il ne s’agit pour lui de faire de la préhistoire. on peut discerner le genre de vie qui prévaudrait s’il n’y avait pas de pouvoir commun à craindre par le genre de vie où tombent ordinairement. L’obéissance raisonnable à un pouvoir légitime. Ces notions sont purement négatives. et que les particuliers ne devraient pas jeter sur cette tentative un blâme qui signifierait qu’ils trouvent ce pouvoir trop grand » (éd. p. lors d’une guerre civile. ch. p. Je crois en effet qu’il n’en a jamais été ainsi. provoquée par cette forme majeure de la désobéissance qu’est la rébellion contre le pouvoir souverain d’un monarque. S’interroger sur les conditions d’une telle obéissance revient à s’interroger sur l’existence même d’un tel état. Mais l’individu n’a aucun droit à ce que son droit sur toute chose . la loi et le pouvoir sont là pour limiter l’usage que chacun fait de sa liberté... soit entre ce que lui révèle l’histoire anglaise de son temps. à dominer . et éventuellement ramené par la contrainte à l’intérieur de ses limites. et aussi de toute règle commune comme de tout pouvoir s’imposant à tous. alors ceux qui obéissent à ce pouvoir ne se sentiront pas lésés dans l’exercice de leur liberté. il peut trouver dans l’histoire une certaine confirmation empirique : « On pensera peut-être qu’un tel temps n’a jamais existé (. soit un État tout court. C’est à cette abstraction que répond le recours à la notion suarézienne d'état de nature : il s’agit de concevoir ce que sont ou seraient les hommes. le droit de chacun est limité légalement. Dans l’état civil. et d’autre part de montrer que si les raisons de cette légitimité sont comprises. I. Que sont les hommes s’ils n’existent pas à l’état civil ? C’est à cette question que répond la notion d'état de nature. L'état de nature doit se définir comme celui dans lequel les hommes vivent indépendants à la fois les uns des autres.266) : par nature et du point de vue de sa seule nature. Faire abstraction de cet état revient donc à concevoir un état d’anarchie et d’anomie. c’est la définition même d’un état de droit. L’état civil est caractérisé par l’existence de lois et d’un pouvoir éventuellement coercitif : en grec. dans ce qui l’oppose essentiellement à un rapport de force. Hobbes.13. ch. même si son modèle est une fiction.) qu’investissent d’un côté ceux qui luttent pour une trop grande liberté et de l’autre ceux qui combattent pour une autorité excessive. est la seule alternative à l’autodestruction violente d’une collectivité humaine. ou à un affrontement violent. et « de toute façon. ch. Mais il y a beaucoup d’endroits où les hommes vivent ainsi actuellement ».129). fin). comme Suárez . nomos et archè. dans la lettre dédicatoire du Léviathan (1651) : « Sur un chemin (. d’une part de fonder le pouvoir civil. Se demander : pourquoi obéit-on ? équivaut à se demander : pourquoi existe-t-il un état civil. d’après la conviction qu’une obéissance raisonnable. ou du moins ce qu’ils pourraient être si on se les représente dépourvus de tous les apports culturels que représentent les institutions civiles. l’individu a droit à tout ce dont il a la capacité physique de s’emparer et de faire usage. tout à la fois. son droit à s’imposer. motivée rationnellement et en cela même volontaire.

soit reconnu comme tel. car ce serait là s’exposer à la violence (ce à quoi nul n’est tenu) plutôt que se disposer à la paix » (ch. car « là où il n’est pas de pouvoir commun. ch. Car chacun voudrait pouvoir jouir en paix de ce à quoi s’étend son droit de nature. Il n’y a de sens à limiter son droit que si on est sûr que tout autre en fait autant. c. Ce dernier formule clairement la logique de cette institution : « il faut que l’individu transfère à la société . ch. mais il ne le peut tant qu’il est exposé à la puissance des autres. ou plutôt l’organisation collective sous l’égide d’un tel pouvoir.144). p. que Hobbes dénomme « République » (ch.14. L'état de nature tel qu’il le conçoit n’en apparaît pas moins lui-même contradictoire. 1ère partie. garanti. Hobbes précise que cette « GUERRE ne consiste pas seulement dans la bataille et dans des combats effectifs ». Sinon le contrat est insensé : « si les autres hommes ne veulent pas se dessaisir de leur droit aussi bien que lui-même. Hobbes voit donc chez Aristote une contradiction qui consiste en ce que le fondement invoqué présuppose ce qu’il est censé fonder. nul ne peut s’estimer lésé en quoi que ce soit.15. Mais il souligne en même temps que la seule notion de convention n’est pas suffisante pour penser l’institution de l’état civil. D’autre part la raison d’être d’un tel accord est claire : « le motif et la fin qui donnent lieu au fait de renoncer à un droit et de la transmettre n’est rien d’autre que la sécurité de la personne du bailleur. Cette substitution apparaît possible si chaque individu renonce à l’exercice précaire de son droit de nature en s’entendant avec les autres pour lui fixer des limites qui en même temps le garantissent : « ce qui échoit à un homme lorsqu’un droit d’un autre s’efface n’est (. Bref les hommes sont dans la guerre tant qu’ils ne se donnent pas les moyens de vivre effectivement dans la paix. tant pour ce qui regarde sa vie que pour ce qui est des moyens de la conserver dans des conditions qui ne la rendent pas pénible à supporter » (ibid. D’une telle cession. p. il n’est pas de loi . À l'état de nature. et on ne peut en être sûr que si l’autre y est en quelque manière contraint. Contradiction et dépassement de l'état de nature. c'est-à-dire de substituer à une situation naturelle d’anarchie invivable l’instauration artificielle d’une organisation permettant aux individus de coexister de manière mutuellement profitable plutôt qu’au détriment les uns des autres.132).143) tant qu’il n’existe pas un pourvoir coercitif pour leur donner de la force. Hobbes inaugure par là les théories du contrat social.130). Celle-ci implique en effet que les hommes aient les mêmes besoins et soient donc condamnés à convoiter les mêmes choses.124). l’homme ne saurait se comporter comme un animal rationnel. La communauté de nature ne doit pas rendre les hommes sociables : pour qu’ils le deviennent. C’est que les conventions sont par elles-mêmes sans force : elles sont « invalides » (ch. Lorsqu’il a droit à tout. mais cette éducation présuppose la civilisation. aussi longtemps qu’il n’y a pas d’assurance du contraire » (ibid. en latin : bellum omnium contra omnes. allant dans ce sens. 1ère partie.14. p. là où il n’est pas de loi.129).). mais cette contradiction est en même temps ce qui fait l’intérêt philosophique de la notion. mais dans une disposition avérée. et cette guerre est guerre de chacun contre chacun » (p.).) qu’une diminution correspondante des obstacles qui nuisaient à l’exercice de son propre droit originaire » (Léviathan. L’institution de l’état civil ne saurait donc consister seulement en ce que des individus s’accordent les uns avec les autres. L'état de nature est par suite logiquement un état de rivalité générale : les hommes sont « dans cette condition qui se nomme guerre. il faut que leur raison ait été éduquée.15. p.. C’est que cette contradiction est moins d’ordre logique que vital : elle consiste en ce que l'état de nature est animé par un désir de paix qu’il rend en même temps impossible à satisfaire. Renoncer à exercer son droit de nature de façon illimitée. [Voir le texte pp. ch. C’est ce pouvoir.143-144]. et c’est pourquoi Hobbes récuse la thèse aristotélicienne selon laquelle l’homme est koïnônikon et politikon phuseï parce que logon échon phuseï : il faut que l’homme soit civilisé pour disposer du logos. c'est-à-dire ont en commun la même nature.266). nous avons un modèle dans la pratique courante des sociétés : « La transmission mutuelle de droit est ce qu’on nomme CONTRAT » (p. p.126). Cette rivalité est pour Hobbes inévitable du fait même que les hommes appartiennent à la même espèce. nul homme n’a de raison de se dépouiller du sien. et Spinoza « Démocratie » (Traité théologico-politique. Pour qu’un tel accord ne soit pas nul et non avenu. c'est-à-dire si on sait qu’il ne pourrait refuser cette limitation impunément. XVI. et respecté . car « la nature de la guerre ne consiste pas dans un combat effectif. il n’est pas d’injustice » (Léviathan. p. Ainsi l’artifice qui peut suppléer l’état d’anarchie naturelle est ce que les Grecs appelaient convention (sunthèkè).13. c’est équivalemment céder à autrui une partie de ce droit. La seule solution à cette contradiction est pour Hobbes de suppléer à la nature par l’institution.. il faut qu’il consiste avant tout à instaurer d’un commun accord un pouvoir dit souverain qui soit capable de forcer les individus à respecter leurs conventions.

En un sens. on pourrait aussi bien imaginer toute l’humanité en faisant autant : aucun gouvernement civil. c'est-à-dire pour autant qu’il s’impose par sa propre aptitude à dominer les individus. qui font souffrir. La représentation ne désigne pas ici l’élection d’un représentant. ce . Spinoza a été plus explicite que Hobbes dans la formulation de cette logique du pouvoir public : « il ne gardera [son] droit (. La sociabilité naturelle (Locke & Pufendorf).). cette abstraction qui consiste à déterminer une décision volontaire en fonction de la représentation d’une fin qui n’est pas encore réalisée. ch. car le calcul est en tout état de cause une opération rationnelle. une forme de conscience qui permet à l’homme de s’abstraire du présent pour envisager l’avenir. qui lui demandait quelle différence il y avait entre sa pensée et celle de Hobbes « quant à la politique (. c'est-à-dire une souveraineté de commandement à laquelle chacun sera tenu d’obéir... et nulle personne ayant une force supérieure ne sera. en l’occurrence..283). il y aurait en effet la paix. l’obéissance civile ne pourrait être fondée sur un consentement volontaire. tel que Hobbes le conçoit. la logique du point de vue de Hobbes est imparable : l’institution politique permet de remédier aux maux qui ne manquent pas de se produire quand elle n’existe pas ou plus. de façon qu’elle soit seule à avoir sur toutes choses un droit souverain de Nature. Car le passage à l’état civil – le pacte social – est motivé rationnellement dans la mesure où il résulte d’un calcul intéressé.. tenue de lui obéir » (ibid. Mais s’il n’en était pas capable. l’état civil apparaît à Spinoza comme un règne de la force tout autant que l'état de nature : comme dans ce dernier il n’y a rien d’autre que la force et le jeu des forces. doit apparaître à la fois capable et incapable d’en sortir.). C’est aussi ce qui lui faisait écrire à Jarig Jelles. a. lesquels sont naturellement des maux parce qu’ils sont cause d’affections qui font mal. aucune espèce de République. qu’il soit déjà en mesure de faire usage d’une raison calculatrice. sans cette condition son commandement sera précaire. Limite du point de vue de Hobbes. Celui-ci prend fin lorsque s’instaure un pouvoir qui peut contraindre tous les autres : la seule issue à la fois logique et profitable à l’anarchie naturelle est l’allégeance collective à un tel pouvoir.) qu’aussi longtemps qu’il conservera la puissance d’exécuter tout ce qu’il voudra . pour la raison qu’on lui reconnaît une puissance de contrainte supérieure.toute la puissance qui lui appartient. Il faut donc.). toute la conception de Hobbes est commandée par l’affirmation que l’homme n’est pas naturellement raisonnable. S’il n’en était pas incapable. moyennant l’aliénation de celles-ci – dans les termes de Max Weber : la monopolisation de la violence légitime. la puissance coercitive du pouvoir civil institué serait inutile : « si l’on pouvait imaginer un grand nombre d’hommes unanimes dans l’observation de la justice (. C. et qui ne prennent fin que par la mort si ce n’est par une pacification volontaire. et qu’il ne le devient que moyennant la civilisation : l’homme à l'état de nature ne doit donc pas disposer de la capacité d’y mettre fin volontairement. soit par crainte du dernier supplice » (ibid.. p. sans la sujétion » (Léviathan. La contradiction est ici que l’homme à l'état de nature. qui suppose l’abstraction conceptuelle. mais d’abord et plus profondément la substitution de la force publique aux forces individuelles. et. GF p. il l’emporte sur eux .) » : « cette différence consiste en ce que je maintiens toujours le droit naturel et que je n’accorde dans une cité quelconque de droit au souverain sur les sujets que dans la mesure où. pour que l’homme puisse sortir de l'état de nature. Conçu à la manière de Hobbes. soit librement. c’est la continuation de l'état de nature » (Lettre 50.. si elle ne le veut pas. Que Hobbes réduise la rationalité à un calcul peut paraître typique d’un moderne fasciné par les mathématiques.175).17. Or précisément. Elle seule peut permettre à chacun de se dire qu’il trouvera plus d’avantage à obéir à un pouvoir souverain commun qu’à rester dans la situation de rivalité naturelle. n’existerait alors. 2ème partie. Hobbes dénomme représentatif l’État ainsi fondé. Hobbes est le premier à avoir pensé l’instauration de l’État représentatif comme l’aboutissement sensé d’une logique du rapport de forces qui est l’essence de l'état de nature. mais cela importe peu. Cette logique apparente dissimule pourtant une contradiction implicite. à la différence des sens et de l’imagination. La raison est. il n’y a rien d’autre non plus pour assurer la transition entre les deux états. et n’aurait besoin d’exister . par la puissance. en l’absence d’un pouvoir commun qui les tienne tous en respect.

144) Ainsi Locke peut reprendre à Hobbes l’idée même d'état de nature et la méthodologie qui la met en oeuvre : « Pour comprendre le pouvoir politique et tracer le cheminement de sa première institution. dans lequel les hommes sont déjà en mesure de passer des accords entre eux : « ce n’est pas toute convention qui met fin à l’état de nature entre les hommes. qui est ce droit. quant aux autres engagements ou conventions. et à l’exclusion de toute référence à une quelconque volonté libre. inspirée par une raison intelligente. mais non de détruire sa propre personne. tous étant égaux et indépendants. § 14).2. sans demander l’autorisation d’aucun autre homme ni dépendre de sa volonté » (Deuxième traité du gouvernement civil. On peut envisager une autre solution de la contradiction de Hobbes. comme c’est le cas dans une société politiquement organisée. § 5. Celle-ci consiste en ce que sa doctrine sur la fondation de l’état civil implique ce qu’en même temps elle rejette : on l’évitera donc en renonçant à ce rejet. § 4). mais au sens où la relation entre les individus est la médiation sans laquelle ils ne peuvent pas parvenir à l’exercice d’une rationalité consciente. il faut qu’avant cette institution ils aient déjà été en mesure d’exercer leur raison dans l'état de nature lui-même.II. N. Ce sens – cette rationalité intrinsèque – existe indépendamment de la garantie de son respect par un pouvoir de contrainte : la notion d’un droit de nature se trouve alors fondamentalement modifiée. ni aucune créature qui se trouve en sa possession. Dire que l'état de nature doit déjà être social. il nous faut examiner la condition naturelle des hommes. les hommes peuvent les conclure entre eux sans sortir de l'état de nature » (Deuxième traité du gouvernement civil. de disposer de leurs biens et de leurs personnes comme ils l’entendent. Spinoza. et non pas parce qu’il n’y en a pas. L'état de Nature est régi par un droit de nature qui s’impose à tous et. rien qu’en se référant à la raison. ch. que tout pouvoir politique est d’essence tyrannique. ch. donc une forme de loi au moins implicite. rebaptisée volonté de puissance. ch. livre II. sauf si quelque fin plus noble que la seule conservation venait à l’exiger.B. C’est ce qui fait écrire à Pufendorf : « l’État de Nature et une Vie Sociable ne sont pas deux choses opposées » (Droit de la nature et des gens. sa santé. les hommes s’obligent mutuellement par leurs conventions. ce faute de quoi un tel acte serait insensé. cité par Derathé p. Nietzsche cherchera à aller au bout de cette logique en pensant la civilisation comme un effet de la seule force naturelle. que l’état civil doit être institué. Locke tire de là une conséquence directement opposée aux thèses de Hobbes sur le droit de nature. Dans leur état naturellement social. La justification qu’en donne Locke est opposée à celle de Hobbes : c’est parce qu’il y a déjà un droit dans l'état de nature. Réinterprétation du pacte fondateur. nul ne doit léser autrui dans sa vie. . Mais le passage de l'état de nature à l’état civil est lui aussi repensé. et cela alors même qu’aucun pouvoir de contrainte n’a été instauré pour la faire respecter : « bien qu’il s’agisse d’un état de liberté. car elle n’est possible que dans la mesure où l'état de nature est déjà un état social. Il y a à cela une condition. mais de la mettre en oeuvre en l’exerçant. b. Mais cette convention fondatrice de l’ordre politique n’est pas fondatrice de l’état de société. § 6). et il faudrait alors considérer. ne pense en un sens pas autre chose. mais exclusivement celle par laquelle tous s’obligent ensemble et mutuellement à former une société unique et à constituer un seul corps politique . sa liberté ni ses biens » (ibid. Réinterprétation de l'état de nature.. on l’a vu. et l’on peut se demander en quoi ce qu’il appelle démocratie se distingue d’une tyrannie. Aussi Locke juge-t-il nécessaire d’admettre l’idée d’une sociabilité naturelle. non pas en un sens psychologique et mondain. à l’encontre de ce que Hobbes veut établir. suffisamment dégagée déjà par la pensée grecque : que les hommes vivent naturellement en société. c'est-à-dire par leurs engagements réciproques : le droit de nature que Locke identifie à la raison elle-même n’est rien d’autre que le sens de tout acte d’engagement réciproque. ce n’en est pas un de licence : l’homme y jouit d’une liberté incontrôlable de disposer de lui-même ou de ses biens. Locke peut aussi reprendre à Hobbes l’idée d’un pacte fondateur de l’état civil. Le droit de nature précède l’institution du pouvoir civil : il lui est logiquement antérieur.qui reviendrait à dire qu’elle ne peut être autre chose qu’un pouvoir de la force. C’est une manière d’échapper à la contradiction de Hobbes. ce qui paraît impossible. c’est reconnaître qu’il peut comporter justice et injustice dans les relations humaines. Si les hommes doivent être déjà raisonnables pour instituer volontairement l’État. dans les limites du droit naturel. Mais il faut alors admettre que l'état de nature donnait aux hommes les moyens non pas de se donner la raison. c'est-à-dire un état où ils ont parfaitement libres d’ordonner leurs actions. c. l’humanité entière apprend que.2.

Rousseau et l’état de nature A. le constituent.263 : « Il n’est personne qui ne désire vivre à l’abri de la crainte autant qu’il se peut »). jouissant en sûreté de leurs biens et mieux protégés contre ceux qui ne sont pas des leurs. La dernière phrase signifie clairement que l’adhésion au principe de décision majoritaire est dans la logique d’une fondation de l’état civil par un pacte multilatéral d’association. En revanche il n’y a aucun engagement du souverain ainsi constitué à l’égard des sujets qui. égaux et indépendants comme on l’a dit et nul ne peut être dépossédé de ses biens. aux termes de laquelle les parties doivent s’assembler et s’unir en une même communauté. mais aussi à Locke quant à la supposition d’une sociabilité naturelle censée le précéder. en entendant par là une convention qui serait fondatrice de l’état social lui-même. libres. la sécurité et la paix.177-178). décident ainsi de constituer une seule communauté.. Du coup.XVI.8. par nature. ni soumis au pouvoir politique d’un autre. c’est de passer une convention avec d’autres hommes.) Quand des hommes. L’état civil est un remède à la précarité du droit dans l'état de nature. à lui aussi. du moins de s’y tenir.XVI. « une communauté d’hommes libres » (Politique. selon Aristote lui-même.. à la différence de l’ordre politique. et c’est dans la mesure où tous prennent cet engagement que se trouve constituée l’unité artificielle du corps politique. que Hobbes appelle Léviathan. Tel que le concevait Hobbes.sinon chronologiquement. C’est justement parce qu’il assume ce point de vue que Rousseau peut reprocher à ses prédécesseurs une contradiction entre leurs thèses et la logique de leur propre méthode : ils n’ont pas suffisamment dépouillé leur homme soi-disant naturel de tout caractère lié à la vie sociale et à la culture. Locke est au contraire conduit. ou « dieu mortel » (Léviathan. s’il n’y a lui-même consenti. et non pas seulement de minimiser la peur de l’autre. et non pas seulement par un pacte unilatéral d’allégeance à un pouvoir souverain. III). (. et pour autant ce pouvoir n’est pas tyrannique . Critique des devanciers. Le pouvoir politique n’est plus pensé ici seulement comme un remède à la crainte. un corps politique unique. la légitimité d’un ordre politique ne sera assurée que si l’on conçoit la nécessité d’une telle association. le pacte fondateur apparaissait unilatéral : la soumission au pouvoir public est volontaire. sinon d’y être. Cette réinterprétation de l’institution politique ne va pas sans changer le sens de l’acte qui la fonde. par sa réinterprétation de l'état de nature. cet acte même a pour effet de les associer instantanément et ils forment.158). il faut les penser comme des effets de la volonté plutôt que de la nature. II. et l’État se définissant. en nombre quelconque. Spinoza a clairement tiré « cette conséquence que le souverain n’est tenu par aucune loi et que tous lui doivent obéissance pour tout » (Traité théologico-politique. comme chez Spinoza (Traité théologico-politique. par nécessité reconnue. mais il n’y a ici d’engagement que de la part de chaque individu envers le souverain. l. Que Rousseau ait mis au centre de sa doctrine l’idée d’un contrat social indique qu’il s’est inscrit en faux non seulement contre Hobbes quant à la nature du pacte fondateur. La conception rousseauiste de l’état de nature est l’expression du reproche que Rousseau adresse à ses prédécesseurs : « ils parlaient de l’homme sauvage et ils peignaient l’homme civil » (Discours sur l’Origine et les Fondements de l’Inégalité parmi les Hommes GF p. Le clivage entre la pensée des modernes et celle des Grecs consiste en ce que les premiers ne conçoivent plus d’emblée la société et l’État comme nécessaires en tant que faits de nature : la société étant faite d’institutions. ou un seul gouvernement. ce qui est possible si l’on suppose l’absence de celle-ci et que l’on montre l’impossibilité. de manière à vivre ensemble dans le confort. où les droits naturels existent mais ne sont pas garantis : il s’agit de sauvegarder le sens des initiatives rationnelles humaines. Rousseau reprend à son compte leur but – penser les fondements de l’État – ainsi que leur méthode : l’État étant association civile. Ce dernier est pour lui naturel et non pas conventionnel. désormais. GF p. l’état social n’était pas vraiment fondé puisqu’il était toujours implicitement présupposé dans ce qui servait à l’expliquer (Discours. ch.266). à concevoir un pacte fondateur multilatéral et réciproque : « Les hommes sont tous. . ch. ch. où la majorité a le droit de faire agir le reste et de décider pour lui » (Deuxième traité du gouvernement civil. GF p. 17. pp. § 95). GF p.158). et lui donne son sens. II. Le seul procédé qui permette à quiconque de se dévêtir de sa liberté naturelle et d’endosser les liens de la société civile. Mais il apparaît en outre que ce pacte est fondateur de l’état politique et non pas de la société : il n’y pas pour Locke de contrat social.

et il faut accorder la même condition d’existence à l’homme supposé naturellement indépendant. et de vouloir faire sortir l’État de sociétés supposées naturelles telles que la famille1. Abstraction faite de la rationalité. Mais Hobbes a eu tort de penser l’état de nature comme bellum omnium contra omnes : car il ne peut évidemment s’agir d’une guerre au sens propre – entre des États qui n’existent pas –. p. Lettre à Christophe de Beaumont. l’homme peut en effet être considéré comme être sensible. sont des phénomènes typiquement sociaux et culturels. Ainsi Hobbes a « transporté dans un système un être qui ne peut subsister que dans un autre » (Id. donc des sentiments qui puissent être éprouvés spontanément. ou la communauté économique. Selon le Discours sur les Sciences et les Arts et Émile. 1 « Au lieu de dire que la société civile dérive du pouvoir paternel. Pléiade p. vivent durablement dans un tel état sans qu’il en résulte pour eux d’inconvénient essentiel. 2ème partie. et même des plus lentes. qui ne connaissent pas de vie en groupe structurée. supposée être celle dans laquelle la nature a mis originellement les hommes. au lieu de se satisfaire d’une frugalité aussi naturelle que raisonnable. c’est-à-dire en société (Ibid. Pour rendre compte de son adaptation. ce qui est d’autant moins difficile à concevoir que la multiplication des besoins – le raffinement – . en ne s’accordant les facilités d’aucun de ses devanciers : contrairement à eux. B. Sans doute Locke voulait-il répondre à cette deuxième exigence. Pléiade p. qui ne peuvent exister que si les hommes sont déjà en situation de comparaison mutuelle. Locke n’est pas remonté aussi loin que Hobbes dans l’entreprise de fondation : il n’a pas pensé l’association volontaire des hommes en la référant à leur liberté naturelle définie comme indépendance. Les sentiments naturels. b. tout aussi radicale que la première. c’est-à-dire doué non seulement de sens mais aussi d’affectivité.153). p. C’est pourquoi Locke a tort de penser que la raison s’exerce dans l’état de nature.194). L’homme naturel n’est pas encore raisonnable et n’a pas besoin de l’être. Il faut concevoir l’état de nature comme exempt de tout ce qui le rendrait invivable et exigerait son dépassement.611). a. Possibilité de l'état de nature. de sorte qu’il en découle très logiquement la nécessité d’un État politique. c’est l’homme civilisé qui se complique la vie en désirant trop. la logique veut qu’on le conçoive comme un état possible – alors même qu’on ne veut pas y voir un moment (pré)historique réel – et non pas comme un état d’emblée impossible. Car c’est seulement aux yeux du civilisé que l’état de nature peut apparaître insupportable : si l’on fait abstraction de tout apport de la civilisation. L’État de Guerre. comme un état asocial. Car il n’y a pas d’être naturel qui soit naturellement incapable de subsister dans son état naturel. L’état de non-civilisation. Naturel veut dire adapté. parce que contradictoire. puisqu’il ne le devient que par l’éducation : « l’une des acquisitions de l’homme..Ainsi Hobbes a raison. C’est pourquoi Rousseau assume le radicalisme méthodologique de Hobbes : ne pas s’arrêter en chemin dans la recherche du fondement. L’adaptation de l’homme suppose d’abord qu’il trouve dans la nature tout ce dont il a besoin pour subsister.195). . En ne concevant l’état de nature que par opposition à l’état politique. Mais il voit aussi que Hobbes s’accorde en fait une facilité qui fausse sa démarche fondatrice : il représente l’état de nature comme un état invivable. sans conditionnement culturel. il veut penser l’état de nature en soi et pour lui-même.224). p.951). et il ne faut pas transporter au sein de l’état de nature une contradiction qui n’existe qu’entre lui et l’état de civilisation. Rousseau entend satisfaire les deux. l’expérience montre que de tels conflits naissent de passions relevant de l’amour-propre personnel. il faut lui attribuer des « principes » de comportement qui soient « antérieurs à la raison » (D. et trouver celui-ci dans la volonté de l’individu naturellement indépendant. et non pas à l’état social. mais qui ne soit pas pour autant un repoussoir nécessitant le passage à l’état de société. et s’il s’agit d’affrontements entre individus. de ne pas considérer l’homme comme naturellement raisonnable. et le comportement des individus est toujours réglé de façon à assurer la survie de l’espèce. GF p. en même temps que la pression démographique. il fallait dire au contraire que c’est d’elle que ce pouvoir tire sa principale force : un individu ne fut reconnu pour le père de plusieurs que quand ils restèrent assemblés autour de lui » (Discours sur l'Inégalité. contre les Grecs..I. L’état de nature est seulement la condition d’un animal non civilisé.I. est la raison » (Rousseau. à la fois représentatif et essentiellement sécuritaire... l’état de nature ne doit pas être invivable pour celui qui s’y trouve (D. Or si la notion de l’état de nature est nécessaire pour fonder l’institution. Les animaux d’espèces non-sociales.

c. c’est de penser le perfectionnement de l’homme comme une violence faite à son essence naturelle. qui ne se traduira pas par un geste altruiste de secours.936). des principes naturels. pp. et « combien [la nature] a peu préparé [la] sociabilité » (p. si l’homme n’est devenu social ni par choix. Dès lors.).194) des hommes en les faisant naître indépendants. Cette nouvelle forme sera celle de la loi civile et de la loi morale. il ne pourra cesser de l’être sans se corrompre. Pléiade p. qui suppose son homme capable d’instaurer par un choix rationnel un État qui est censé l’en rendre capable. IV. mais si « l’homme est méchant naturellement. une conscience libre créée déjà sollicitée par son Créateur (pp. on appelle un méchant – un sauvage au sens péjoratif du terme. Passage à la société. pp. mais essentiellement conforme. « nul » et « bête » (Lettre à Christophe de Beaumont. qu’on peut d’autant plus facilement attribuer à l’homme naturel qu’on le voit s’exercer dans toutes les espèces animales indépendamment de la culture. Certes.I. c’est le dépassement de cet état qui perd sa nécessité. pensée et formulée. La contingence de ce passage ne saurait être celle d’un choix calculé et concerté. La bonté naturelle.I. mais de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon et de ce qui est mauvais.. autrement dit l’instinct de conservation. 1617). 8. définie à la fois comme innocuité et comme ignorance de l’opposition morale du bien et du mal (D. Qu’un tel égoïsme naturel ne conduise pas à la situation belliqueuse décrite par Hobbes s’explique non seulement par l’absence des conditions que celui-ci suppose à tort – rareté et concurrence –. mais alors l’entrée en société est contingente par rapport à ce premier état. reste qu’il le soit devenu sous la contrainte d’une nécessité externe résultant de la modification accidentelle de sa situation initiale : il avait « besoin pour cela du concours fortuit de plusieurs causes étrangères qui pouvaient ne jamais naître et sans lesquelles il fût demeuré éternellement dans sa condition primitive » (p. note). Pléiade p.I. Il y a plu« Le Seigneur Dieu commanda à l’homme : de tout arbre du jardin tu mangeras. Mais ce gain de cohérence ne va pas sans contrepartie : car si l’on rend l’état de nature intrinsèquement possible. comme les résidents au jardin d’Éden. C’est pourquoi la souffrance qu’un individu causerait à un autre susciterait chez le premier une compassion. sous une forme nouvelle. mais aussi par l’existence d’un deuxième sentiment qui n’est en fait que la limite négative interne du premier. Un accident. de l’État civilisateur. mais plutôt par un réflexe égoïste de fuite. à la fois consciente et explicite. Il s’agit d’une innocence originelle.196. a. et la bonté n’est en lui qu’un vice contre-nature » (Émile. ni par une nécessité résultant d’une contradiction interne de sa condition originelle. l. pour ce qui la cause ou l’évoque. tu mourras » (Genèse.8). par suite. Cette affirmation de la bonté originelle est ce qui permet à Rousseau d’éviter une contradiction de la doctrine de Hobbes. Toute la première partie du deuxième Discours n’a d’autre but que de montrer – notamment à travers l’analyse des difficultés à comprendre l’invention du langage (D.364).595-596).204). L’amour naturel de soi implique en effet la répulsion spontanée pour la souffrance et. La civilisation ne peut avoir de légitimité qu’à la condition d’être une reprise.185-194) – que la juste description de l’état de nature rend énigmatique plutôt qu’aisément concevable le passage à l’état social.196-197). ch. parce qu’au jour où tu en mangeras. Celui-ci veut fonder la légitimité. dans l’état de civilisation.158-159) : sa liberté innocente est celle d’un « animal stupide et borné » (Du Contrat social l. le terme de méchanceté a une signification morale qui n’a aucune place dans l'état de nature tel que le conçoit Hobbes.. 2 . de fins qui furent d’abord dictées par la nature (C. Si l’indépendance est naturelle. avec leur exigence de réciprocité altruiste dans la poursuite. Ce que Rousseau trouve illogique. I.I. c’est-à-dire la nécessité morale.S. Pléiade p.2)]. II. Sans doute Rousseau a-t-il ainsi conformé la description de l’état de nature à la logique qui en inspire la notion. pp.Le premier de ces sentiments est « l’amour de soi-même » (p. que l’homme naturel serait incapable de faire : Rousseau ne retombe pas dans la contradiction de Hobbes. L’amour de soi est le principe qui porte chacun à tirer de la nature les ressources nécessaires à sa survie ainsi qu’à son bien-être. L’homme naturel de Rousseau n’est pas. tu n’en mangeras pas. la violence mutuelle ne peut être qu’accidentelle. [On trouve une critique analogue de Hobbes chez Montesquieu (De l’Esprit des Lois. selon Rousseau. ch. désormais collective.194-195) – différente en cela de celle que la Bible attribue à Adam et Ève. de tels événements ne peuvent être objets que de « conjectures » (ibid. ou pitié. C. En tant que contingents. et ne peut jamais s’aggraver sous la forme d’un cycle infernal d’agressions et de représailles (Ibid. Mais il est clair que son homme naturel est ce que. C’est ainsi que dans l’état de nature. à qui une loi a déjà été donnée2 avant qu’ils ne pèchent.. il faut qu’elle soit possible. C’est en ces deux sentiments instinctifs que consiste la bonté naturelle que Rousseau prête à l’homme..

s’est donc civilisé par hasard et par contrainte. Il fallait donc bien que l’homme fût par nature rationnel et social « en puissance4 » (p. parce qu’elle présuppose une idée de la nature qui. produit l’humanité et la vertu. GF p. dirigé dans l’homme par la raison et modifié par la pitié. Bien que leur entrée en communication paraisse théoriquement incompréhensible. qui porte chaque individu à faire plus de cas de soi que de tout autre. note). c’est-à-dire à la situation que Hobbes supposait à tort être originelle et qui. mais il faut aussi qu’il soit l’un et l’autre par nature. indépendant par nature. et qu’il s’agira de remplacer ensuite par un « vrai contrat » (p. les hommes sont « parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l’état de nature. sinon un autre nom de la rationalité. Médiations. L’amour-propre n’est qu’un sentiment relatif. bien qu’elle lui soit essentielle. L’humanité. postulant son opposition à la culture. L’homme naturel de Rousseau apparaît dès lors aussi paradoxal que celui de Hobbes. etc. l’amour-propre n’existe pas » (Discours sur l'Inégalité. En poussant jusqu’au bout la logique des théories de l’état de nature. répondant tous au même principe : montrer comment l’état de nature a pu disparaître. l’homme n’est ni sociable. qui inspire aux hommes tous les maux qu’ils se font mutuellement et qui est la véritable source de l’honneur. Ainsi les instincts prérationnels suffisent à la vie naturelle (p. elle a lieu et. et aussi les passions et « l’amour-propre » – perversion culturelle de l’amour de soi3 – . qui n’ont que l’instinct (p. qui naissent de la comparaison et des jugements mutuels (D. n’étant que rapport de forces. Comme le redira le Contrat social. L’amour de soi-même est un sentiment naturel qui porte tout animal à veiller à sa propre conservation et qui. Mais cette faculté restait à l’état potentiel dans cet état parce que l’homme n’avait pas besoin alors d’en faire usage (p. je dis que dans notre état primitif. à qui Rousseau reprend son expression. deux passions très différentes par leur nature et par leurs effets. ni rationnel naturellement – nativement –. (§) Ceci bien entendu. mais dont l’usage est au contraire pour lui accidentel. qui n’est pas aussi conjecturale que les précédentes : pour en arriver là. se développent la réflexion. mais ils ne suffisent pas pour en sortir.211). b.sieurs scénarios possibles (cataclysmes. La genèse de ce dernier suppose une médiation supplémentaire. 4 C’était très exactement la thèse d’Aristote.). C’est celui d’un être doté par nature d’une faculté qu’il n’est pas naturellement destiné à développer. 6) : la socialisation des hommes se fait sous la pression de leur environnement transformé. qui correspond à l’état de nature selon Locke. C’est pourquoi il faut attribuer à l’homme naturel une faculté de dépasser ses capacités instinctives. . et il l’est même plus puisqu’il est celui dans lequel l’homme manifeste et accomplit ses caractéristiques propres. Si l’homme n’avait pas une telle faculté.194). Mais ce n’est pas de lui-même qu’il y a été amené : la rationalité perfectible de l’homme ne se développe qu’en présence de sollicitations extérieures. et de développer des facultés dont ils ne faisaient pas originellement usage. Celle-ci est ce qui distingue les hommes des autres animaux. les échanges.226). état social mais pas encore politique. ne peut aboutir qu’à une institution politique consacrant la loi du plus fort par la soumission volontaire de tous à celui qui a assez de puissance pour maintenir l’ordre : tel est pour Rousseau le mauvais pacte social.171).218). avec le langage.196. Il s’agit d’une possibilité d’acquisition indéfinie qui est. En un sens. « la société naissante fit place au plus horrible état de guerre » (p. n’a pu se mettre à en avoir une que si la nature a été elle-même sujette à la contingence d’un devenir proprement historique. Sans quoi ils auraient subi le même sort que les espèces disparues à la suite de modifications climatiques : l’homme de Rousseau est un dinosaure qui a réussi.I. La perfectibilité. et constitue même sa différence spécifique. que Rousseau nomme « perfectibilité » (p. 3 « Il ne faut pas confondre l’amour-propre et l’amour de soi-même . espèce sans histoire. L’homme. l’emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état » (I.194) pour le devenir effectivement. Les médiations conjecturales proposées par Rousseau lui permettent d’intégrer à sa propre théorie celles de ses devanciers. Rousseau finit donc par montrer que cette notion n’a aucune valeur explicative quant au passage à l’état de société.194). il n’aurait pu sortir de l’état de nature. 2ème partie).. rend inconcevable la transition de l’une à l’autre. factice et né dans la société. C’est alors la « société commencée » (p. Autrement dit. Or.172). il fallait que les hommes eussent une capacité de répondre aux contraintes nouvelles qui s’imposaient à eux. du moins la condition naturelle de son développement. les arts. Le paradoxe n’est plus celui d’un être placé par nature dans une situation non-viable. dans le véritable état de nature. c. du fait des conflits suscités par les passions résultant de la vie sociale. l’homme n’est ni plus ni moins fait pour l’état sauvage que pour l’état civilisé : celui-ci n’est pas moins naturel à l’homme que l’autre. qui correspond très exactement à l’idée que s’en faisaient Hobbes et Spinoza.

avant le contrat social. I. Cela permet de comprendre notamment l’affirmation paradoxale selon laquelle. En théorie. 6). A.S. Hegel dénonce une contradiction dans cette prétention à fonder la légitimité de l’État. C’est cette logique qui a fait voir dans la formule rousseauiste du contrat une anticipation du totalitarisme. En ce sens le conventionnalisme politique peut difficilement se passer de la notion d’état de nature.III.. p. Critique hégélienne. il ne saurait exister de norme obligatoire pour le commander : « La loi est antérieure à la justice et non pas la justice à la loi ». L’équivalence entre les deux états consiste donc en ce que l’état civil reproduit l’absence de dépendance personnelle qui caractérise l’état de nature. R). et elle est réellement le cas dans l’état civil pour autant qu’il est assujettissement à la loi et non pas à quelqu’un : « chacun se donnant à tous ne se donne à personne » (C. Il avait bien plutôt besoin de la fiction hobbienne d’un état de nature défini comme état d’indépendance naturelle des individus.).S. et que ce qui caractérise l’état civil. après le pacte social. Que l’État soit le résultat d’un contrat entre les citoyens n’a de sens que si l’état civil vient se surajouter à un autre qui ne l’était pas. c’est que nul ne peut y agir selon son bon plaisir comme c’était le cas dans l’état de nature. et reproche-t-il aux théories contractualistes d’avoir fait usage d’une catégorie juridique dans une sphère où elle n’est pas à sa place (§ 75. I..I.S.S. 7). Or Rousseau ne pouvait se contenter de l’état de nature réel que Locke remarquait entre les États tant qu’ils ne passent pas de pacte d’alliance. R). l’individu peut être « aussi libre qu’auparavant » (C. 8). C. et les soustrait par là même à l’empire d’un pouvoir arbitraire. « on le forcera à être libre » (C.S. I. 5). et que chaque citoyen n’a d’autres droits que ceux qu’une convention majoritaire lui accorde (C. et que « les conventions sont la base de toute autorité légitime parmi les hommes » (ibid. Seule cette fiction permet d’affirmer. et II.329). Celui-ci ne peut être qu’arbitraire puisque. 4). sur l’arbitraire du consentement volontaire individuel. pour en faire la réalisation d’une liberté objective. Aussi Hegel pose-t-il que « l’État n’est pas un contrat » (Principes de la Philosophie du Droit. si ce n’est par violence. La réponse est qu’il partage une idée commune à plusieurs de ses devanciers : l’état civil n’a d’autre fondement que la convention de ses membres. écrivait Rousseau dans sa première rédaction du Contrat social (Manuscrit de Genève. le pis qui puisse arriver à l’un [est] de se voir à la discrétion de l’autre »(Id. Tel est pour Rousseau l’État souverain représentatif selon Hobbes et Spinoza. Car la logique du contrat social implique bien d’un côté qu’il n’est de loi que conventionnelle. § 100. même si c’est en vertu de ce consentement fictif qu’en cas de délit. I. en lui substituant une dépendance impersonnelle à l’égard de la loi.. B. c’est-àdire « l’aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté ». comme chez Suárez .. Cette équivalence était pour Rousseau le moyen de penser comment l’État peut être conforme à la nature sans être une réalité naturelle. nul n’est obligé de consentir au contrat social. C’est pour éviter cette contradiction que Hegel refusera de fonder l’État sur la liberté subjective du vouloir individuel. c’est-à-dire d’un bien nécessaire que la liberté individuelle doit reconnaître et auquel elle doit s’ordonner comme à la condition de son exercice. Il l’est pour autant qu’il résulte de la volonté individuelle de ses membres.. en ce qui ne serait qu’une apparence d’État. 6) de la liberté naturelle.S. Cette indépendance était fictivement le cas dans l’état de nature. Nul doute que Hegel retrouvait par là le sens profond de la parole grecque qui faisait de la citoyenneté un caractère naturel de l’homme : la nécessité de l’État découle de sa rationalité intrinsèque. qu’ « aucun homme n’a une autorité naturelle sur son semblable » (C. La notion de contrat social. D. que par suite on ne peut être assujetti que par son propre consentement. et non pas de l’opinion de ses membres. c’est seulement dans la mesure où être libre signifie ne dépendre de la volonté d’aucun autre.222). lequel ne pourrait rassembler qu’un troupeau et non pas un peuple (C. Si Rousseau peut définir la liberté civile comme « l’équivalent » (I. Prolongements critiques. Il est clair en effet que l’entrée en communauté implique la soumission à des règles communes restrictives (I. Pléiade p. 6. On peut se demander pourquoi Rousseau a conservé une telle fiction. lequel revient à ce que ce soit . I.. comme dans la définition grecque de l’homme libre : « Dans les relations d’homme à homme. Limites du contractualisme. I. sa nécessité morale. Rousseau paraît avoir été conscient des limites de son propre conventionnalisme.. 4). 6)..

ou du moins indépendante d’elle » (cité par Robert Derathé.266)5.807). et puis celle de l’honneur plus forte sur un cœur honnête que tous les Rois de la terre. Hobbes en tire lucidement la conséquence qu’il est désormais impossible à un sujet d’en appeler à quoi que ce soit qui transcenderait l’autorité de l’État. Rousseau ne nous paraît pas raisonner en politique. qu’elle est le fait d’une disposition non seulement injuste. et ce n’est que par ces lois-mêmes qu’existe la liberté qui donne force à l’engagement » (Sixième des Lettres écrites de la Montagne. une nouvelle convention. et de l’École dite du droit naturel. Seule cette subordination à une norme qui le dépasse peut éviter à la liberté individuelle de se renverser dans l’État en despotisme collectif. certaines propositions de sa Lettre à d’Alembert : « M. Rousseau soumet l’autorité de l’État à une autorité supérieure. Premièrement l’autorité de Dieu. passée non pas avec les hommes. p. la thèse de Rousseau signifie qu’en vérité. . et nul n’est dans ce cas. Or le texte même de Rousseau s’oppose à une telle interprétation. Autrement dit. si ce n’est le lieutenant de Dieu. Pléiade. que « le souverain n’est tenu par aucune loi » (Traité théologico-politique. (. dieu mortel.l’État. qui exerce sous lui la souveraineté.100. Ce qui retient Rousseau sur la pente du totalitarisme. Mais cette allégation d’une convention passée avec Dieu est un mensonge si manifeste. Rousseau rejoint en fait ici les thèses de Montesquieu (De l’Esprit des Lois. ceci également est injuste : il n’y a pas en effet de convention passée avec Dieu. 5 Hobbes écrivait pour sa part : « Et encore que quelques-uns aient allégué. il s’est constitué chef de la Church of England..157). Il avait été critiqué sur ce point par des juristes qui lui reprochaient. p. c’est donc un sens de l’idée de nature tout différent de celui qu’elle a dans l’expression état de nature. et non pas par une quelconque volonté humaine. même devant la conscience de ceux qui y recourent. GF p. À quoi Rousseau répond. mais supérieures. ils se les reconnaissent comme leur appartenant par nature. ce qui correspond très exactement à l’initiative politique d’Henri VIII lorsque. II.I). puisqu’elle désigne une exigence dont aucune volonté humaine ne saurait décider : « il n’est pas plus permis d’enfreindre les lois naturelles par le contrat social. Jean-Jacques Rousseau et la Science politique de son Temps. c'est-à-dire en fait le pouvoir d’État.). On ne peut pas être plus aux antipodes de l’Antigone de Sophocle. Le blasphémateur Hobbes est en horreur pour avoir soutenu le contraire » (ibid. parce qu’il ne saurait s’attribuer la suprema potestas qui définit la souveraineté. 6 Edgar Morin. dans une lettre du 15 octobre 1758 : « J’en admets trois seulement. pour se dégager de l’autorité du pape. et puis celle de la loi naturelle qui dérive de la constitution de l’homme.) Non pas seulement indépendantes. C’est à cette notion de la nature que se réfère la Déclaration universelle qui énonce les droits de l’homme comme « naturels et imprescriptibles ». Le paradigme perdu : la nature humaine. très logiquement. C’est pourquoi. pour couvrir leur désobéissance au souverain. à savoir. p. qui décide des droits de ses membres. il qualifie de naturelle. dans une lettre anonyme. l. dans les termes de Spinoza. Hobbes fait de l’État. qui ne cherchaient pas à fonder la politique en opposant l’état de nature et l’état civil – la nature et la culture –. Par leur engagement mutuel. le représentant terrestre – le vicaire – du Dieu immortel. les individus citoyens ne fondent pas leurs droits. et peut du même coup servir de recours contre l’arbitraire despotique des États institués. nonobstant les expressions courantes qu’il reprend à son compte. p. mais avec Dieu. 18. mais en enracinant l’institution des lois humaines dans des exigences universelles découlant de la nature rationnelle – Morin dit : culturelle – de l’homme6. lorsqu’il exige que la législation issue du contrat social ne contrevienne jamais à une loi que. il faudrait que la première cédât en cela. si ce n’est par la médiation de quelqu’un qui représente la personne de Dieu. mais aussi méprisable et dégradante » (Léviathan.. tout à l’opposé du totalitarisme. lorsqu’il admet dans un État une Autorité supérieure à l’Autorité Souveraine.180). Si jamais l’autorité souveraine pouvait être en conflit avec une des trois précédentes. qu’il n’est permis d’enfreindre les lois positives par les contrats des particuliers. l’État n’est pas souverain.

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