Le Délibérant

:::: 12e numéro, Septembre 2010 ::::

Sexe et Politique

Sade: les dessous d'une oeuvre La douce moitié? L’apport des théories féministes pour comprendre le viol militarisé comme stratégie La politique comme espace fantasmatique « Il prévoyait d’étonnantes révolutions de l’amour » Hypersexualisation : Relire Foucault pour aller au-delà des idées reçues La prison : une institution qui ne se produit que pour elle-même

RÉDACTRICE  EN CHEF Sonia noreau   MEMBRES DE L’EXÉCUTIF Jeanne BraSard PaScale devette FrançoiS-olivier doraiS JoSh lalonde dominik marchand Sonia noreau laurence Bernier-renaud   RÉDACTION laurence Bernier-renaud JoSh lalonde Sonia noreau Julie Paquette razvan rePciuc GaBriel SéGuin   CORRECTION   andrée-anne carrière andrée-anne charron Joanie demerS PaScale devette FrançoiS-olivier doraiS JoSh lalonde dominik marchand Sonia noreau Julie Paquette razvan rePciuc houda SouiSSi MISE EN PAGE JaSon a chiu mathieu lanGloiS

Le Délibérant

:::: RÉDACTION ::::

Le Délibérant
:::: 12e Numéro :::: :::: Septembre 2010 ::::

:::: STATUT DE LA REVUE :::: le déliBérant Se dit une revue d’inFormation et de réFlexion critique. leS articleS qui y Sont PuBliéS doivent toucher directement ou indirectement à la Politique ou aux ScienceS humaineS en Général. le déliBérant eSt indéPendant Face aux PartiS PolitiqueS, inStitutionS et SecteS. leS auteurS deS articleS ne Seront identiFiéS que Par leur nom.leS articleS PuBliéS n’enGaGent que leurS auteurS . leS auteurS S’enGaGent à accePter le traitement et la diSPoSition relatiFS à leurS articleS. Se donne le droit d’étaBlir leS critèreS d’accePtation deS articleS qu’il PuBlie.

Les Mères de Claire Bretécher / Dargaud - 2010

le déliBérant

la vériFication du reSPect de noS critèreS Sera eFFectuée Par le comité de rédaction. critère Général : leS articleS doivent Se conFormer aux StatutS du Journal. APPEL À PUBLICATIONS nouS la
SollicitonS voS contriButionS Pour la Prochaine édition du déliBérant. Prochaine édition aura Pour thème

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norme et excePtion . vouS êteS encouraGéS à PartaGer voS ProPreS idéeS et articleS concernant le thème ProPoSé, nouS accePteronS auSSi leS articleS horS-thème.

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CRITÈRES SPÉCIFIQUES reFuS
tiBleS de Porter PréJudice. reFuS de ProPoS reFuS deS articleS PlaGiéS. PenSaBleSà la PuBlication. d’attaqueS PerSonnelleS SuSceP-

non-FondéS Sur deS arGumentS vériFiaBleS la cohérence intellectuelle Sont indiS-

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riGueur et Journal Se

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réServe le droit de SuPPrimer ou remPlacer tout vocaBulaire outrancier.

SADE: LES DESSOUS D'UNE OEUVRE LA DOUCE MOITIÉ? L’APPORT DES THÉORIES FÉMINISTES POUR COMPRENDRE LE VIOL MILITARISÉ COMME STRATÉGIE LA POLITIQUE COMME ESPACE FANTASMATIQUE « IL PRÉVOYAIT D’ÉTONNANTES RÉVOLUTIONS DE L’AMOUR » HYPERSEXUALISATION : RELIRE FOUCAULT POUR ALLER AU-DELÀ DES IDÉES REÇUES LA PRISON : UNE INSTITUTION QUI NE SE PRODUIT QUE POUR ELLE-MÊME
Oeuvre en Une: imustbedead.com

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:::: PRÉSENTATION DU NUMÉRO ::::

DE QUOI JE ME MÊLE?

P

ourquoi faire un numéro sur le sexe et la politique? Comment poser la question du lien entre le sexe, associé à l’intime, et la vie publique, le dehors, qui relève du commun? Ne devrions-nous pas le penser à l'extérieur de la politique et des institutions sociales en général? La protection de la vie privée ne devrait elle pas agir comme une zone tampon, séparant clairement la vie sexuelle des gens et leurs personnalités politiques? Les révolutions sexuelles, ayant eu lieu un peu partout en occident, ne devraientelles pas assurer que peu importe leur sexe, les citoyens soient traités de la même façon, si ce n'est pas dans le monde du travail, au moins par l'État? Or, si une compréhension de la sexualité à l'intérieur de la sphère privée peut aller de soi, un article d'Éric Fassin, « Les frontière sexuelles de l'État », publié dans le 34ième numéro de Vacarme, remet en question cette idée. L'auteur portait à notre attention que les questions de genre et de sexualité étaient en fait très politiques. Une bonne illustration de cela est le changement de terminologie des revendications sexuelles. On ne parle plus de sexe, soit l'identité sexuelle naturelle, mais bien de genre, une identité sexuelle socialement construite. La distinction entre ces deux termes n'est pas innocente. Alors que les revendications sexuelles sont basées sur une reconnaissance par l'État et réclament la mise en place de politiques égalitaires entre les hommes et les femmes, les revendications de genre touchent une politique des normes et des mœurs. « Ce n'est pas un hasard », propose Éric Fassin, si « les politiques sexuelles se situent à l'articulation des sphères publique et privée, des lois et des murs, du droit et des normes. Loin de reconduire ces oppositions binaires, elles y jettent le trouble. » Ces dernières se situent à la limite entre la sphère publique et la sphère privée, entre l'État et la société civile. Elles s'en prennent directement à la question délicate de la ligne imaginaire, poreuse et difficile à tracer, entre la sphère publique et la sphère privée. Éric Fassin en conclut que « si genre et sexualité sont actuellement des enjeux privilégiés, c'est que ces questions marquent l'ultime extension du domaine démocratique. On les croyait, on les croit encore parfois naturelles ; on les découvre politiques. » Ainsi, bien que les pratiques sexuelles se

déroulent à l'intérieur d'un espace privé, c'est aussi par elles que la société se reproduit. Elles peuvent donc, dans certains cas, malgré leur inscription claire dans la vie privée des gens, relever du domaine public. Tant les revendications queers à l'intérieur d'une société jugée hétéronormative, la récente annonce du gouvernement du Québec voulant que ce dernier couvre les frais de la procréation assistée pour couple infertile ou que encore les affaires de filiation et de transfert de capital à une descendance sont des questions qui remettent en cause l’autonomie de la sphère privée, alors sujette à débat dans la sphère publique. « On voit bien comment les questions minoritaires, raciales et tout particulièrement sexuelles, jouent ici un rôle décisif : elles sont le révélateur de la démocratie. Là se joue la critique radicalisée de tout fondement naturel, c'est-à-dire prépolitique, de l’ordre social, qui est politique de part en part. » En entamant sa quatrième année, Le Délibérant s'attaque à cette question épineuse. En comprenant « sexe » dans son sens le plus vaste possible, l'équipe du Délibérant explore les liens entre le sexe et la politique. Julie Paquette éclaire les dessous du marquis de Sade, en reprenant les termes du sadisme pour saisir l’articulation de la création du personnage en France. Puis, elle propose de revoir cette figure à la lumière de l’ensemble de ses écrits, dont ses opuscules politiques et son théâtre. Razvan Repciuc fait une exégèse psychanalytique pour expliquer la surconsommation des sociétés occidentales.Laurence Bernier-Renaud repense le phénomène de l'hypersexualisation et notre façon de le percevoir. Sonia Noreau se pose la question de l'Altérité et de la fusion entre deux partenaires sexuels. Gabriel Séguin étudie le viol comme stratégie militaire. Josh Lalonde utilise des textes de Rimbaud pour repenser le rapport entre la nature et la sexualité humaine Finalement Laurence Bernier-Renaud sort du thème et nous offre une analyse du système carcéral comme outil de réhabilitation. Comme à son habitude, Le Délibérant, invite les étudiants de toutes les disciplines à soumettre des articles. Vos contributions sont toujours grandement appréciées et recevront une grande attention de la part du comité de rédaction. Bonne lecture! Sonia Noreau Rédactrice en chef
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::: PENSÉE :::

SADE : LES DESSOUS D’UNE ŒUVRE

Notice biographique1
Sade naît en 1740 d’une famille noble. Dès l’âge de dix ans, il étudie au Collège Louis-le-Grand à Paris que dirigent les jésuites. C’est là qu’il goûte, pour la première fois, au théâtre. En 1754, on retire Sade du collège pour le faire entrer à l’école préparatoire de cavalerie. Sa carrière militaire se poursuit jusqu’en 1763, pour reprendre brièvement le service entre 1767 et en 1770. Dès 1763 commencent les pourparlers pour unir Sade à la famille des Montreuil, plus fortunée, par les liens raisonnés du mariage. Le 17 mai 1763, on célèbre la cérémonie entre Renée Pélagie de Montreuil et Donatien-AphonseFrançois de Sade, église Saint-Roch à Paris. Cette même année, les premiers scandales entourant Sade éclatent : l’Affaire Jeanne Testard en 1763; l’Affaire Rose Keller ou l’Affaire d’Arcueil en 1768 et l’Affaire de Marseille ou des bonbons cantharidés en 1772. De 1778 à 1790, Sade vit sa plus longue période continue d’emprisonnement où il passe de Vincennes, à la Bastille2 puis à l’hospice de Charenton. De sa vie, Sade passera plus de 30 ans en prison. Les premiers acquis de la révolution annulant l’emprisonnement par lettre de cachet, Sade est libéré en 1790. Entre 1790 et 1793, Sade prend part au mouvement révolutionnaire en s’impliquant dans la Section des Piques où il côtoie entre autres Robespierre et Saint-Just. Il devient secrétaire de cette section et y rédige de nombreux opuscules politiques. Cependant, certaines prises de position le rangent rapidement du côté des Girondins et c’est, sous les accusations de modérantisme et de fédéralisme qu’il retourne derrière les barreaux. Puis, en 1794, Sade recouvre la liberté, en échappant de justesse à la guillotine. Il est libre de 1794 à 1801; période pendant laquelle il écrit la plus grande partie de son œuvre (ce qui vient remettre en cause cette idée, un peu trop poétique, d’un Sade écrivain de l’emprisonnement). En 1801 sous Napoléon, il retourne en prison, accusé d’avoir troublé les mœurs en tant qu’auteur de Justine. Entre les murs de Charenton, son dernier domicile d’où il s’éteindra en 1814, Sade écrit du théâtre et fait jouer ses pièces aux fous3. Le testament de Sade précise qu’il ne veut pas de célébration liturgique lors de son enterrement et qu’il désire être enseveli anonymement, dans une fosse où l’on plantera des glands, afin que sa trace s’efface à jamais. Rien de tout cela ne fut respecté et, qui plus est, sa tombe fut, raconte-on, pillée et son crâne volé. Ce qui laisse toute la place à la perpétuation d’une légende de Sade.4

Julie Paquette
Il est d’usage de prétendre connaître le marquis de Sade, du moins son nom. On le connaît, le plus souvent, de seconde main, par le détour du sadisme. Le danger lorsque l’on travaille sur cet auteur se trouve principalement en ce qu’il est souvent piégé d’avance, prisonnier d’une vision stéréotypée. Pour le néophyte, Sade est d’abord un pervers, puis un romancier pornographique. Cependant, à y regarder de plus près, un univers complexe se dévoile au curieux qui se met à la tâche, révélant la biographie d’un homme ayant caressé un certain idéal politique, à une époque d’effervescence historique et philosophique. Cette découverte a piqué notre curiosité. Devant la complexité du cas, il fallait se mettre à la tâche afin de prendre une distance, autant que faire se peut, par rapport aux préjugés concernant l’auteur. Petite histoire du sadisme Nous venons de le mentionner, c’est souvent par le sadisme qu’on l’on connaît (ou que l’on méconnaît) Sade. Le sadisme est une perversion sexuelle. C’est un concept qui emprunte son étymologie à la figure de Donatien Alphonse François marquis de Sade. L’on a tiré sa définition d’une part, des personnages de ses romans pornographiques et d’autre part, des actes qu’il a commis dans les années précédant ses longues périodes de captivité. L’on retrouve, dans ses crimes, diverses formes de flagellation, de sodomie, de séquestration, et d’intoxication. Quoi qu’il en soit, Sade, du moins l’adjectif issu de son nom, résonne dans le monde contemporain depuis l’entrée dans le dictionnaire du mot sadisme. Ce concept apparaît pour la première fois dans le Dictionnaire universel de langue française de Boiste : « Sadisme n.m. : aberration épouvantable de la débauche; système monstrueux et anti-social qui révolte la nature. (De Sade, nom propre). (peu usité)5» Cette perversion sera ensuite conceptuellement construite dans l’ouvrage de Krafft-Ebbing, Psychopathia sexualis, publié pour la première fois en 1886. Il écrit : « Dans ces cas [de sadisme], le penchant à la cruauté qui peut s’associer à la passion voluptueuse, s’est augmenté démesurément chez un individu psychopathe, tandis que, d’autre part, la défectuosité des sentiments moraux fait qu’il n’a pas normalement d’entraves ou qu'elles sont trop faibles pour réagir. […] Dans le rapport

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entre les deux sexes, c’est à l’homme qu’échoit le rôle actif et même agressif, tandis que la femme se borne au rôle passif et défensif.6 » La perversion du sadisme sera vite rejointe par son double, le masochisme, dont l’étymologie est issue du nom de Leopold von SacherMasoch, écrivain autrichien. Fait intéressant, tant du côté du SacherMasoch que de celui de Sade, il semble y avoir eu confusion entre la pensée que désiraient développer ces auteurs et leurs personnages.7 Petite histoire d’une réception Au XIXième siècle, peu sont ceux qui s’intéresseront à l’analyse de l’œuvre de Sade, à l’exception notoire de Guillaume Apollinaire et de Charles Henry.8 C’est au XXième siècle, qu’on commencera à se pencher sur le personnage.9 Soulevons qu’une très forte majorité des philosophes français du XXième siècle se sont intéressés à Sade. C’est ce constat qui est à l’aune de nos réflexions pour cet article. À la manière du test de Rorschach, il est plus qu’intéressant de voir que certains lecteurs projettent leur propre individualité sur l’œuvre protéiforme10 de Sade, révélant ainsi leur propre positionnement dans le champ de la philosophie politique.

Afin de nous livrer à l’exercice qui nous est ici proposé, nous établirons une classification (non exhaustive) en trois temps des exégètes de Sade. Cela nous permettra, d’une part de mieux saisir le débat, et d’autre part, de nous positionner dans le vaste champ des études sadéennes. Nous poserons d’abord la question du sadisme et de l’insurrection libérale. Ensuite, nous établirons comment s’articule la lecture renversée, soit contre-révolutionnaire, de ce même sadisme. Puis, dans un troisième temps, c’est en pensant le possible d’une pensée de la modération, qui tient compte de la pluralité des scansions dans les divers modes d’écriture de Sade, que nous dégagerons Sade du sadisme. Le sadisme et la question de l’insurrection libérale Cette question de l’insurrection libérale chez Sade est tirée d’une lecture quasi exclusive de ses romans pornographiques. Il est possible de catégoriser cette réception en deux sections. Ceux qui usent de Sade comme prédicateur de l’ordre marchand, mettant en scène le commerce des corps et ceux qui font une lecture enchantée de l’insurrection libérale qui est dépeinte dans son œuvre. a) Sade, prédicateur de l’ordre marchand

« QU’IL L’AIT OU NON PRESSENTI, SADE ANNONCE NOTRE ÉPOQUE OÙ LA LIBERTÉ DE JOUIR, CONFONDUE À L’ACCUMULATION FINANCIÈRE, N’A POUR AINSI DIRE PAS DE BORNES (…) JOUISSANCE SANS SÉDUCTION, DÉSIR D’EN FINIR AVEC UN MANQUE. » - THIERRY HENTSCH

Magritte

Dans cette catégorie, l’on retrouve entre autres Pier Paolo Pasolini, qui a su percevoir chez Sade toute la brutalité de ce qui peut lier le sexe et la politique. Dans Salò, il juxtapose au récit de Sade Les cent vingt journées de Sodome, la république de Mussolini, afin de dénoncer le néo-fascisme italien des années 70. Pasolini affirme en 1975 : « Chez Sade, se dessine ce que le pouvoir peut faire au corps humain, réduction du corps à l’idée de chose, trafic des corps, annulation de la personnalité de l’autre … L’anarchie du pouvoir, l’arbitraire, dicté par des nécessités économiques échappant à toute logique. 11» Louis Janover dans Lautréamont et les champs magnétiques reprend en quelque sorte cette idée en faisant de Sade l’un des anticipateurs de l’excès bourgeois déjà contenu dans Thermidor12. C’est dans ce contexte qu’il affirme que « l’excès sadien n’est pas un écart au-delà du monde en gésine, encore moins une fureur utopique, mais une anticipation, un excédent qui se retrouve mûr à point quand le monde sera prêt à accueillir ce trop-plein pour alimenter les cycles de l’ordre marchand; quand les sens deviendront à leur tour propriétaires privés. 13»

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Château de Sade. et une sculpture à son effigie - Julie Paquette

« SADE FIT DE LA CRIMINALITÉ VIRTUELLE DE SES CONTEMPORAINS SON DESTIN PERSONNEL, IL VOULUT L’EXPIER À LUI SEUL À PROPORTION DE LA CULPABILITÉ COLLECTIVE QUE SA CONSCIENCE AVAIT INVESTIE. » PIERRE KLOSSOWSKI
et le seul conte de fées absolument érotique. Pour la première fois, une petite fille vient au monde, uniquement pour son plaisir, uniquement pour notre plaisir, s’avançant dès ses premiers pas dans un univers où les sexes sont grands comme des maisons, où les maisons s’ouvrent comme des sexes, où les gestes déploient les espaces tournoyant de plaisir, où la durée se tend sur les plus belles érections, où enfin les objets de désirs sont plus nombreux que les désirs. 19» Parmi ces lecteurs, nous rangeons entre autres Michel Delon, Annie Lebrun, Roland Barthes, George Batailles et Maurice Blanchot. Ces derniers peineront à dissocier Sade d’une certaine logique de la terreur.20 Sadisme et contre-révolution Prenant le contrepoids de cette terreur, d’autres penseurs useront de Sade afin de mettre au jour une pensée contre-révolutionnaire qui serait inhérente à son œuvre. C’est aussi à partir principalement des romans pornographiques qu’ils s’affèreront à penser l’idée d’une expiation du péché originel chez Sade. Pour ce faire, on en appellera d’une part à l’attachement du marquis au roi, et d’autre part, l’on fera référence à l’affirmation selon laquelle Sade, dans son « Idée sur les romans », soutient qu’il désire peindre le vice pour l’en dégoûter. C’est en prenant au pied de la lettre cette affirmation, que l’on élèvera Sade en penseur de l’ordre moral. Pour Pierre Klossowski par exemple, la violence des écrits de Sade serait la résultante d’une volonté d’expiation d’un mal sociétal qui débouche sur la terreur. En agissant ainsi, Sade offrirait un exutoire permettant l’expression sans limite de la violence et par là même sa canalisation et sa régulation dans un nouvel espace moral. Klossowski écrit : « Sade fit de la criminalité virtuelle de ses contemporains son destin personnel, il voulut l’expier à lui seul à proportion de la culpabilité collective que sa conscience avait investie. SaintJust, Bonaparte, au contraire, ont su décharger sur leurs semblables tout ce que l’époque avait accumulé en eux. Du point de vue des masses, c’étaient des hommes parfaitement sains; et eux-mêmes savaient que le meilleur indice de la santé d’un homme, la masse le reconnaissaient à sa résolution de

Aussi, cette intuition prémonitoire chez Sade peut se lire chez Thierry Hentsch, dans « Sade ou la jouissance absolue » que « Sade est moins cruel mais sa jouissance est plus utopique. Son rêve glacial, raisonné, balaie de sa lumière blafarde la philosophie politique des lumières et annonce, sous les atours de la lubricité, ce qui pourrait bien devenir notre cauchemar. […] Qu’il l’ait ou non pressenti, Sade annonce notre époque où la liberté de jouir, confondue à l’accumulation financière, n’a pour ainsi dire pas de bornes (…) Jouissance sans séduction, désir d’en finir avec un manque. 14» Sadisme et impératif de jouissance se trouvent donc confondus et réunis sous le même sigle d’une anticipation de la morale bourgeoise. C’est à Dany-Robert Dufour, dans La cité perverse, libéralisme et pornographie, que l’on doit cette intuition sur l’impératif de jouissance auquel n’échappe pas, selon, lui, un certain « tournant lacanien ». Comprenant Sade comme un symptôme, Dufour relève son effet dans la contemporanéité. En ce sens, il problématise davantage le concept de sadisme et l’enjeu de sa lecture pour comprendre l’articulation de la pensée contemporaine. b) Lecteurs enchantés D’autre part, il y a ceux qui s’enchantent devant le texte sadien. Nous les nommerons, suivant l’expression de Roland Barthes lui-même : les « lecteurs enchantés » de Sade15. Ces derniers, ont très mal réagi à l’entreprise pasolinienne d’utilisation d’une œuvre de Sade dans Salò. Il semblerait que leur fascination pour une « lubricité » sadienne ait agi comme un obstacle sérieux à la compréhension de l’objectif pasolinien. Chez ces penseurs, l’interprétation des romans de Sade ne tendrait pas vers une critique de l’ordre marchand, mais plutôt vers la valorisation d’une libéralité dans son œuvre, notamment en la pensant comme insurrection permanente et anomique16 . Cet enchantement tend, d’une part, à amoindrir les actes qu’il a commis – Heine, au sujet de l’Affaire Rose Keller dira : « Pourquoi tant de bruit à propos d’une fessée ? » Plus loin, il en remet : « On ne saurait désormais plus qualifier de ‘monstre’ ou de ‘disséqueur à vif’ ce simple flagellant 17» – et d’autre part, à refuser de voir le côté roman noir18 qui s’exprime notamment dans Les cent vingt journées de Sodome. Cette ambivalence sur la libéralité du texte de Sade, on la retrouve sous la plume d’Annie Lebrun, lorsqu’elle lit, à la manière d’Alice au pays des merveilles, le récit du marquis. Mais laissons ici parler l’enchantement présent dans ses paroles : « L’Histoire de Juliette est un vrai conte de fées, et même le premier

Suite à la page 19 »

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::: SEXE :::

LA DOUCE MOITIÉ?

Sonia noreau
L'idée de ne plus faire qu'un avec l'Autre lors de l'amour est une très belle image entretenue par de nombreuses expressions populaires telle « sa tendre moitié » ou « il/elle me complète». Cette conception de l'amour érotique ne tombe pas du ciel, elle est présente dans le corpus philosophique classique. On la retrouve dans les propos que prêtent Platon à Aristophane dans le Banquet, c'est-à-dire, l'idée que l'Homme eut été autrefois, une créature de huit pattes donc le visage était formé par l'addition de deux visages. « De là vient l'amour Il nous ramène à notre nature primitive, il fait tout pour réunir les deux moitiés et pour nous rétablir dans notre ancienne perfection », en conclut le personnage d'Aristophane. Ainsi, «chacun de nous (ne serait) qu'une moitié d'homme1 » à la recherche de l'autre moitié. Cet article se propose d'explorer cette compréhension de l'amour. L'amour, est compris ici comme la relation charnelle qu'entretiennent deux adultes consentants et épris. Pour attaquer le problème de front, nous nous poserons les questions suivantes: Par l'amour tentons-nous de former une nouvelle totalité avec l'Autre? Est-ce que les êtres humains fusionnent en une nouvelle entité dans l'acte érotique ou, au contraire, l'érotisme ne serait-il pas plutôt deux dualités qui se rencontrent sans former un nouveau tout ? Afin de répondre à ces interrogations, nous nous aiderons des travaux d'Emmanuel Lévinas en accordant une importance toute particulière à la notion d'érotisme dans l'oeuvre de ce dernier. Mais avant de défendre l'idée selon laquelle le moment érotique ne serait pas vraiment la fusion de deux êtres qui n’en formeraient enfin qu'un seul, ce qui sera notre thèse, nous mettrons en place quelques concepts lévinassiens. Totalité/Infini Emmanuel Lévinas a développé sa philosophie en s'opposant à ce qui avait été produit par les penseurs occidentaux jusque là selon lui, soit une pensée productrice de système, une pensée de la totalité. Il se distingue des philosophies qu'il dit « de la totalité » dont les efforts menèrent à la construction d'une synthèse universelle du monde « ou la conscience (qui) embrasse le monde, ne laisse rien d'autre hors d'elle, et devient ainsi pensée absolue 2». Pour Lévinas, ces grands systèmes englobant la totalité du monde restent insatisfaisants, notamment à cause de l'angoisse des individus face à leur mort et leur destin qui demeure intacte et irrésolue dans ces pensées de la totalité.

Gustav Klimt

Se refusant à réfléchir à l'intérieur d'un système fermé, dit « totalité » dans lequel l'individu ne fait que rentrer en relation avec l'Histoire et se placer dans un système dont les limites sont déjà tracées, Lévinas développe le concept d'infini. Par infini, il se réfère à ce qui ne peut être synthétisé et qui déborde des limites concevables dans les pensées de la totalité. C'est-à-dire à ce «surplus toujours à l'extérieur de la totalité, comme si la totalité ne remplissait pas la vraie mesure de l'être». Il explique la relation de l'Homme à l'infini comme « cette transcendance face à la totalité, non englobante dans une totalité et aussi originelle que la totalité 3» comme un désir « qui se nourrit de ses propres faims 4» et qui, à jamais insatisfait, s'accroît. Lévinas répond aux lacunes qu'il percevait dans les pensées de la totalité, entre autres à celle qui nous intéresse plus directement : l'irréductibilité des relations interpersonnelles à une synthèse. Il n'enferme pas la relation avec l'Autrui dans un ensemble fermé dont le moi serait un participant (moi-autrui). Le philosophe conçoit ce moment non-synthétisable par excellence à travers le concept du «face-à-face», sur lequel nous reviendrons. Lévinas conçoit une pensée de l'inégal, car c'est à travers l'inégalité qu'apparaît l'infini. Il n'est pas question ici de supériorité et d'infériorité entre les Hommes, mais plutôt du rapport à l'Autre et à ce qu'on lui doit. Ce rapport à l'Autre est donc marqué par une dissymétrie. Étant autrui, l'Autre se retrouve dans une position de hauteur et d'abaissement. Il est « le maître appelé à investir et à justifier ma liberté5 » car de par sa vulnérabilité6 il me commande de prêter secours à sa faiblesse et justifie ainsi, tout en commandant, ma liberté. Ce rapport à l'Autre n'est possible que dans l'infini et pas dans la totalité, car la signification du face-à-face dépasse

« LORS DE CETTE PROFANATION DE LA PUDEUR, L'AUTRE EST L'AUTRUI, C'ESTÀ-DIRE QU'IL CONSERVE SON ALTÉRITÉ. »

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« DANS LA SEXUALITÉ, L'ÊTRE NE SE PRODUIT PAS COMME UNE PIÈCE D'UNE NOUVELLE TOTALITÉ FORMÉE, MALGRÉ LE FAIT QU'IL EST OBJET DE JOUISSANCE,  MAIS COMME RECOMMENCEMENT INCESSANT ET, PAR LÀ, COMME INFINI. »
le face-à-face lui-même, créant ainsi son infinité. L'idée de l'infini n'est pas une nouvelle représentation fixe chez Lévinas, elle constitue en fait un mouvement. La distinction entre le Même et l'Autre est nécessaire à la création de ce mouvement dans le face-à-face. L'Autre n'est pas négation de moi, car par cette négation se créerait un nouveau système, une nouvelle totalité dans laquelle deux entités s'opposeraient. L'Autre ne s'oppose pas à moi car la relation entre l'Autre et moi crée un mouvement dynamique dans lequel une nouvelle signification, qui va au-delà du face-à-face, naît. Plus encore, dans une relation avec le même, ce dernier étant semblable au moi, il se confond en moi et ne se laisse plus voir. C'est tout le contraire dans une relation avec l'Autre, qui ne se confond pas en moi et qui appelle à la prise de responsabilité de ma part. L'Autre se laisse voir dans son altérité, qui sans être en opposition avec moi, permet un face-à-face. Dans cette posture, l'Autre a son altérité comme identité. « Connaître revient à saisir l'être à partir de rien ou à le ramener à rien, lui enlever son altérité7». La transcendance n'est alors possible qu'avec un sujet qui demeure complètement externe et qui ne se réduit pas à une pensée le limitant à un élément d'une totalité. C'est dans ce rapport d'extériorité que peut se manifester l'érotisme. Le désir de l'Autre comme Autre Le désir érotique ne doit pas être compris comme un besoin. Contrairement au besoin de dormir ou de manger, propre à une pensée de la totalité, le désir s'accroit dans la tentative visant à l'apaiser, soit la caresse. Cette dernière, qui semblait venir combler un besoin, vient en fait l'intensifier comme une « une intention de faim qui se creuse 8». Elle attise ce qui n'est pas encore là et ce qui reste à se produire. Elle s'élance, mais sans qu'à la fin de son déploiement, elle n'ait mis un terme au désir. Dans cette anticipation de l'avenir, le corps de l'Autre qui pourtant est le même que celui qui se rend au bureau de poste pour envoyer une lettre devient érotique. La dualité demeure dans l'érotisme puisqu’elle est essentielle à la formation de ce dernier. « L'ultra matérialisme d'une nudité exhibitionniste9 » n'est érotique que par ce à quoi elle réfère, c’est-à-dire la pudeur qu'elle a profanée sans pourtant la surmonter. « C'est la profanation qui permet l'équivoque - essentiellement érotique - et non pas inversement 10». Lors de cette profanation de la pudeur, l'Autre est l'Autrui, c'est-à-dire qu'il conserve son altérité. Le désir est alors incompatible avec la possession. « La volupté, comme coïncidence de l'amant et de l'Aimée, se nourrit de leurs dualité : simultanément fusion et distinction 11». Éros comme ambigüité L'Éros délivre de soi en apportant un déplacement de la subjectivité. « Le sujet dans la volupté se retrouve comme le soi d'un autre et non pas seulement comme le soi de soi-même . Si aimer, c'est aimer l'amour que l'Aimée me porte, aimer est aussi s'aimer dans l'amour et retourner ainsi à soi Les deux voluptés des partenaires se rejouant l'une de l'autre se complaisent dans le plaisir et l'égoïsme à deux12». Malgré tout, l'Autre ne devient pas le Même qui - semblable à moi, pourrait s'y confondre, il conserve son altérité. Dans la sexualité, l'être ne se produit pas comme une pièce d'une nouvelle totalité formée, malgré le fait qu'il est objet de jouissance, « mais comme recommencement incessant et, par là, comme infini 13». Conclusion Finalement, Lévinas, en pensant à l'extérieur des synthèses totalisantes développées par la pensée occidentale, offre une perception de l'érotisme où l'altérité de l'Autre ne se perd pas en moi et vice-versa. En ayant développé une pensée « de l'infini », Lévinas nous permet de concevoir l'altérité de l'Autre à l'extérieur d'une compréhension englobante. Dans sa conception de l'érotisme, l'Autre ne fond pas avec son partenaire comme pour créer une nouvelle synthèse, un nouveau tout. Bien au contraire, l'altérité des amoureux est conditionnelle à l'érotisme. Si l'amour, comme relation avec autrui peut se représenter comme une « immanence incestueuse » entre deux êtres connaturels, Emmanuel Levinas explique pourquoi cette relation est en fait plus ambiguë. On se demande si à force de les penser à l'extérieur d'une totalité, les relations humaines, aussi profondes, significatives et importantes soient-elles, ne peuvent qu'être équivoques et obscures.
Références 1. Platon, Le Banquet, Paris ,Flammarion, 1999, p. 15. 2. Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini, dialogues avec Philippe Nemo, Paris, Arthère Fayard et Radio-France, 1982, p.69. 3. Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini, dialogues avec Philippe Nemo, Paris, Arthère Fayard et Radio-France, 1982, p.XI. 4. Emmanuel Lévinas, Éthique et Infini, dialogues avec Philippe Nemo, Paris, Arthère Fayard et Radio-France, 1982, p.86. 5. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 229. 6. Dû à la précarité de la vie humaine 7. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 14. 8. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 235. 9. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 234. 10. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 234. 11. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 247. 12. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 248. 13. Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961, p. 258.

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::: GUERRE :::

L’APPORT DES THÉORIES FÉMINISTES POUR COMPRENDRE LE VIOL MILITARISÉ COMME STRATÉGIE

GaBriel SéGuin
À la guerre, définie traditionnellement comme une « lutte armée entre États »1, les dommages causés aux civils sont catégorisés en tant que « dommages collatéraux »2. Le viol en zone de guerre ou en territoire occupé est généralement perçu comme une conséquence inévitable et indésirable de la guerre et comme le résultat de la « misogynie primitive » des soldats sortant du contrôle de leurs supérieurs.3 Ainsi, le phénomène est susceptible d’être classé comme simple dommage collatéral, faisant fi de toute intentionnalité de la part des autorités. Cependant, selon plusieurs études féministes sur le sujet depuis quelques décennies, le viol serait au contraire une composante importante des stratégies élaborées par les autorités militaires et politiques en général. Par leurs études, des féministes telles que Cynthia Enloe et Megan Mackenzie cherchent à obtenir la reconnaissance de ce constat troublant par les autorités. Comment les approches féministes nous permettentelles de comprendre la nature stratégique et récurrente du viol? Cynthia Enloe, féministe de renom, identifie trois formes de viol liées à la militarisation4, soit le « viol récréatif », le « viol au nom de la sécurité nationale » et le « viol systématique de masse ».5 L’apport de cette femme permet de mieux comprendre comment le viol en temps de guerre est en fait une partie intégrante des stratégies militaires et non pas, comme le veut la pensée courante, un dommage collatéral involontaire subi par les populations civiles en temps de guerre. Il importe de clarifier immédiatement que le viol militarisé, malgré son caractère sexuel, est infligé dans le but de remplir des objectifs stratégiques et non pour répondre à des besoins sexuels. Viol récréatif Le « viol récréatif » s’apparente à la prostitution. Selon Enloe, « dans l’établissement de politiques militaires, les dirigeants réfléchissent au viol et à la prostitution conjointement »6. Bien qu’on trouve de multiples exemples de ce type de viol à différentes périodes, en temps de guerre ou de paix, celui des « femmes de

réconfort » (« comfort women »), prostituées travaillant de force pour un réseau opérant au service de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale, représente bien la difficulté, voire la futilité de distinguer la prostitution et le viol tout en illustrant la valeur stratégique de la question de la sexualité des troupes. Ces quelques 200 000 femmes servaient à atteindre trois objectifs importants poursuivis par l’armée et le gouvernement japonais : réduire les risques de viol de la part des soldats sur les populations civiles, diminuant ainsi les tensions entre l’armée et les différentes populations et administrations civiles sous occupation

Campagne de recrutement pour les "comfort women" - Lulusuke

japonaise ; maintenir le moral des troupes; et réduire la propagation de maladies transmises sexuellement (MTS) chez les soldats.8 En choisissant spécifiquement certaines femmes pour participer à ce vaste système de prostitution, les dirigeants pouvaient contrôler la sexualité de leurs troupes, remplissant ainsi ces objectifs stratégiques. Cependant, dans une tentative de camoufler les traces de son implication dans ce réseau, le gouvernement japonais opta pour le déni, arguant que le réseau fut l’initiative d’entrepreneurs
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privés hors du contrôle des autorités. Cette attitude lui permettait de maintenir la fausse « présomption que les femmes qui se prostituent auprès des soldats est un phénomène inévitable et naturel de la guerre »9. Lorsque l’histoire fit les manchettes à travers le monde au milieu des années 1990, le gouvernement japonais tenta sans succès de se distancier de sa participation au le réseau en rejetant le blâme sur la nation. Plutôt que de reconnaître son implication, le gouvernement rendait responsable la population japonaise entière pour la mise en œuvre de ces politiques.10 Viol au nom de la sécurité nationale Le viol « au nom de la sécurité nationale » est utilisé sous le prétexte de soutenir le moral d’un État. Celui-ci survient lorsqu’un pays autoritaire « se purge de ses mauvais éléments » en imposant à sa population un modèle de société qui lui convient. Enloe offre 13 exemples de la sorte11, dont celui du Chili sous le gouvernement d’Augusto Pinochet (1973-1990). Celui-ci illustre bien la complicité gouvernementale derrière la perpétration du viol. Pinochet arriva au pouvoir par un coup d’État en 1973, avec le soutien du gouvernement américain et de la CIA. Dans le contexte de la guerre froide, il entreprit promptement d’éliminer les gens de gauche à l’intérieur du pays par la torture ou tout simplement en les faisant « disparaître ». Étaient victimes de ces purges les femmes qui déviaient du modèle chrétien idéal de la femme au foyer.12 Le gouvernement de Pinochet, formé majoritairement de chefs militaires, faisait alors face à un contexte économique défavorable et à des tensions politiques avec les États voisins. Le général souhaitait confiner les femmes à une stricte fonction sociale idéalisée de reproduction.13 Ainsi, la femme occupait un rôle central dans l’avenir du pays tel que le gouvernement l’imaginait. Même lors des débats concernant l’établissement de la Constitution chilienne en 1980, la question du rôle de la femme occupa une place très importante, comme l’affirment María Elena Acuña Moenne et Matthew Webb.14 Bien que ces auteurs ne discutent pas spécifiquement de la question

du viol à l’époque de Pinochet, ils mettent en évidence l’importance du modèle de la femme imaginé par le gouvernement chilien. Enloe affirme pour sa part que, sous prétexte de la protection de la sécurité nationale, le viol était délibérément et généralement inclus dans la torture infligée à une femme dans le but de lui enlever « tout respect qu’elle [avait] pour soi, jusqu’à son identité », la réduisant ainsi au statut de « non-être ».15 Ainsi, sa personnalité serait plus modelable, selon les théories de ses assaillants. Lorsque nous comprenons la grande importance attribuée au rôle idéal de la femme dans l’établissement de la sécurité nationale désirée par le gouvernement chilien, nous comprenons également qu’elle pouvait justifier l’utilisation du viol dans le but de remodeler la victime. Viol de masse systématique Le « viol de masse systématique », servant d’instrument de guerre, est le dernier type identifié par Enloe. Celui-ci se déroule généralement dans un contexte de « nettoyage ethnique », fréquent lors d’une guerre civile. À ce compte, il existe plusieurs exemples récents, notamment celui de la guerre de Bosnie et de la guerre civile au Sierra Leone. Bien que chaque conflit possède ses particularités, l’étude de quelques-uns d’entre eux nous permet d’expliciter certaines raisons susceptibles de mener à la perpétration de ce type de viol. La guerre de Bosnie (1992-1995), au cours de laquelle on a dénombré de 30 000 à 50 000 femmes victimes de viols16, mena pour la première fois à des études de la part de plusieurs organisations internationales et universelles préoccupées par les droits de l’Homme (Nations unies, Union européenne, Amnesty International, etc.). Une commission mandatée par l’ONU démontra, pour la première fois, l’existence d’une certaine nature stratégique et pathologique du viol en zone de guerre, contredisant ainsi l’idée véhiculée de la « misogynie primitive » qui serait intrinsèque aux soldats.17 Cherchant à comprendre pourquoi un gouvernement (ou un groupe quelconque) adopte une telle stratégie, Megan Mackenzie explique que lorsque ce dernier s’attaque à la femme, il cherche du même coup à menacer la structure patriarcale de la famille de son ennemi. Elle affirme que la violence à caractère sexuel (incluant le viol) démontre l’importance de l’ordre conjugal dans les notions de nationalisme, de stabilité et

«LA QUESTION DE LA NATURE STRATÉGIQUE ET SYSTÉMATIQUE DU VIOL MILITARISÉ POSÉE PAR LES FÉMINISTES APPORTE UNE CONTRIBUTION IMPORTANTE À NOTRE COMPRÉHENSION DE LA GUERRE.»

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de sécurité.18 L’acte du viol remplit donc en quelque sorte un objectif stratégique puisqu’il menace l’ordre conjugal de la société de l’ennemi en « souillant » les femmes qui la composent, les rendant « intouchables » et « impossibles à marier ». L’étude de Mackenzie, qui relate cette réalité à la suite de la guerre civile au Sierra Leone, démontre aussi que les femmes violées parlent rarement de leur expérience, par peur du rejet. Cela mène parfois à des résultats paradoxaux : dans ce pays d’Afrique de l’ouest, certaines femmes, par peur d’être marginalisées et abandonnées en dénonçant leur agresseur, se sont mariées à celui-ci une fois le conflit terminé. Selon Mackenzie, ces mariages deviennent un gage de sécurité puisqu’ils permettent aux femmes de réintégrer une structure sociale établie.19 Ces conclusions sont représentatives de bien d’autres situations. Cette stratégie est aussi parfois utilisée pour renforcer les liens de fraternité entre soldats, tout en détruisant la structure familiale ou locale en place. Quand un soldat est forcé de commettre un viol accompagné de ses confrères sur un ami ou un membre de la famille, cela a l’effet de briser ses liens d’appartenance tout en renforçant ses liens avec les soldats. L’acte s’inscrit donc dans un processus de génocide, puisqu’il détruit les liens sociaux et culturels qui forment un groupe national, politique ou culturel tout en achevant le meurtre de masse de celui-ci (les victimes, rappelle Claudia Card, meurent souvent des suites de l’agression subie).20 La littérature féministe offre une multitude de causes et d’explications sur la question de la complicité et de l’intentionnalité des autorités derrière le viol de masse systématique. Les propos cihaut, sans être exhaustifs, permettent de comprendre comment les féministes décrivent le rapport entre la question du viol systématique et les objectifs stratégiques des institutions militaires et civiles. Conclusion La question de la nature stratégique et systématique du viol militarisé posée par les féministes apporte une contribution importante à notre compréhension de la guerre. Accessoirement, elle porte aussi à notre attention le caractère complexe et quasi insaisissable de la mécanique derrière le phénomène de la guerre, qu’on préfère souvent reléguer aux ornières de l’histoire pour s’employer à penser la paix. Grâce aux études féministes sur le sujet, il est maintenant possible de comprendre que la guerre est bien plus qu’une simple lutte armée entre hommes où quelques femmes sont victimes des impulsions de soldats hors de contrôle. Le viol comme stratégie militaire, une réalité incontournable de la guerre, s’avère effectivement une triste illustration de l’emprise que le pouvoir est susceptible d’avoir sur les hom-

mes. Les féministes font la lumière sur les politiques, explicites ou implicites, des gouvernements et des armées qui cherchent à remplir des objectifs particuliers en encourageant et en forçant souvent les soldats à commettre le viol. Qu’il s’agisse d’offrir des services « récréatifs » aux soldats, de justifier une lutte interne au nom de la sécurité nationale, de s’attaquer à un groupe particulier ou autre, le viol des femmes est habituellement une partie intégrante de la stratégie générale d’une administration civile ou militaire. La reconnaissance internationale grandissante de l’existence de ce rapport depuis quelques décennies, mise en évidence notamment dans le rapport mandaté des Nations unies sur la question du viol systématique en Bosnie, aurait été impossible sans l’apport important des études féministes.

Références 1. Définition de <www.larousse.fr>. 2. Définition de <www.larousse.fr> : « Par euphémisme, conséquences annexes d’une opération militaire, touchant des biens ou des victimes civils. » 3. Cynthia Enloe, Maneuvers: The International Politics of Militarizing Women’s Lives, États-Unis, California University Press, 2000, pp. 134-135. 4. Appliqué à ce contexte, le terme « militarisation » d’Enloe inclut tout ce qui est contrôlé par le militaire ou qui en dépend pour son existence. Il ne s’agit pas uniquement de viol en temps de guerre et en territoire ennemi. Néanmoins, ce terme est pertinent à cette étude. Voir Ibid., p. 3. 5. Ibid., p. 111. 6. Idem 7. Bien que ces femmes durent accomplir l’acte de prostitution contre leur gré, l’attribution du titre de « femmes de réconfort » projetait l’idée que leur participation fût volontaire. 8. Ibid., p. 81. 9. Idem 10. À cet effet, Enloe affirme que l’histoire resta muette pendant plusieurs décennies après la Seconde Guerre mondiale grâce à la complicité du gouvernement américain, qui souhaitait forger une alliance avec le Japon. Du même coup, un vaste réseau de prostitution fut établi autour des bases américaines situées à Okinawa, île japonaise d’une grande importance stratégique pendant la guerre froide, ainsi que sur d’autres territoires japonais occupés par les Américains après la défaite du Japon en 1945. Voir Ibid., pp. 84-85, pp. 88-89. 11. Enloe, Maneuvers, p. 123. 12. Ibid., pp. 129-132. Voir aussi María Elena Acuña Moenne et Matthew Webb, « Embodying Memory: Women and the Legacy of the Military Government in Chile », Feminist Review, no 79, 2005, pp. 150-161. 13. Acuña Moenne et Webb, « Embodying Memory », p. 154. 14. Ibid., p. 157. La Constitution chilienne est d’ailleurs toujours en vigueur à ce jour. 15. Enloe, Maneuvers, p. 130. 16. Naomi Klein, « Is War Crimes Prosecution in the Right Hands? », Ms. Magazine, juillet-août 1996, pp. 22-23, dans Enloe, Maneuvers, p. 140. 17. Ibid., pp. 139-140. 18. Megan Mackenzie, « Securitizing Sex? », International Feminist Journal of Politics, vol. 12, no 2, juin 2010, p. 205. 19. Ibid., p. 214. 20. Claudia Card, « Rape as a Weapon of War », Hypatia, vol. 11, no 4, automne 1996, p. 8.

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::: SOCIÉTÉ :::

LA POLITIQUE COMME ESPACE FANTASMATIQUE
razvan rePciuc
L’une des thèses centrales des dernières oeuvres de Freud est que la civilisation est un projet soutenu par une névrose collective.1 C’est-à-dire qu’en tant qu’êtres libidineux, nous devrions renoncer aux pulsions qui nous animent afin de pénétrer un espace dit culturel. Le sujet freudien serait toujours sous un regard autoritaire quelconque, empêché de jouir librement de la réalisation de ses fantasmes sans être puni par le regard culpabilisateur d’une figure paternelle. Le surmoi serait dans ce sens acquis et changerait selon les mœurs et cultures. Nous allons tenter de renverser cette thèse de Freud. Selon nous, la civilisation ne serait pas soutenue par une névrose, mais bien par une psychose collective. Les prémisses de la position freudienne sont évidentes. Un individu autonome, le sujet freudien, entre dans une communauté composé d’autres individus. La machinerie même de l’entreprise culturelle serait alors, par définition, une machine produisant de la frustration. Nous voudrions nous livrer à nos fantasmes, mais y renoncerions sous la pression du regard du père modelé selon la machine culturelle. Malgré la réception houleuse de cette thèse à l’époque, elle est devenue une croyance dominante dans la conscience populaire. Dans l’esprit capitaliste, ne dénonçons-nous pas la suppression du droit de l’individu d’assouvir ses pulsions comme grande cause de la frustration? Mais considérons pour un instant l’option contraire. Ne serait-t-il pas plus juste de dire que le mode d’opération des masses n’est pas proprement névrosé, mais plutôt psychosé? Par cela, nous entendons qu’il n’y a pas seulement répression des pulsions, mais également une insistance à les assouvir. Nous exposerons la structure clinique de la névrose, la juxtaposerons à celle de la psychose pour ensuite voir laquelle correspond davantage au climat actuel. Précisons que le but ici ne serait pas de réfuter la psychanalyse freudienne, mais plutôt d’emprunter son langage afin de montrer le côté caché d’un diagnostique dominant. Nous posons l’hypothèse que la psychose offre un modèle explicatif plus juste de la pensée des masses, car il rend compte de la distorsion et de l’ignorance de la réalité politique symptomatique de notre époque qui demeure dans un espace fantasmatique. Pour ce faire, nous allons devoir expliquer comment ces deux conditions sont en fait deux relations possibles face à l’autorité qui entre en conflit avec nos pulsions libidineuses. Cette thèse s’appuie sur une série de présuppositions. La première étant que la psychanalyse ne sera pas vue comme une pratique clinique, mais comme une science de l’économie du désir. C’est-à-dire que, dans la mesure où nous avons un rapport d’appétit pour un objet qui nous fait défaut, nous avons un rapport sexuel. La qualité de l’objet dit sexuel est tout simplement sa capacité d’exciter cet appétit. Pour les besoins de cet article, la politique, ancrée dans une situation matérielle permettant sa pratique, sera considérée comme une science pratique, collective, s’intéressant à la gestion de

l’espace communautaire. Puisque celle-ci doit être pensée en vue de l’action (les paramètres matériels le sont également), elle serait alors épiphénoménale à la pensée. En nous appuyant sur ces deux prémisses, soit que la politique est une activité qui découle d’un mode de pensée et que la psychanalyse s’intéresse à nos appétits, nous pouvons par la suite analyser l’économie du désir animant la situation politique. Pour cela, nous ne nous pencherons pas sur un individu, mais sur la pensée collective de la communauté dont il est question dans l’espace politique. Cela est rendu possible car que la communauté n’est pas la somme des individus qui la composent. Nous assumerons que c’est plutôt l’individu qui émerge de l’’intérieur d’un espace qui le détermine en tant que sujet. Le surmoi est, après tout, formulé à partir d’un regard extérieur et les valeurs morales transmises sont celles d’un monde opérant sur le sujet. En d’autres termes, une exégèse psychanalytique du comportement des masses nous permet de déduire quel genre de sujets y émergent à un niveau individuel. Deux structures cliniques Clarifions d’abord les termes. Il est question de deux structures cliniques dans lesquelles le sujet a un rapport d’appétit vis-à-vis l’objet.2 Les deux structures sont déterminées par une négligence, soit du sujet lui-même ou de la réalité. La névrose est caractérisée par le refoulement, c’est-à dire, une ignorance automatique de la nature de notre désir afin de satisfaire les demandes du surmoi qui sont en contradiction avec nos pulsions. Le symptôme dominant de cette condition est la culpabilité. Il y a diminution de l’ego, qui est le catalyseur des pulsions, afin de faire place aux demandes imageafter.com du monde extérieur. Ainsi, le sujet opterait pour des comportements cherchant à satisfaire le fantasme de façon détournée. Comme le fait, par exemple, l’homophobe secrètement homosexuel. Lors d’une psychose, il y a un désaveu de la réalité afin de préserver un espace fantasmatique qui serait autrement source

«CE QUI EST CARACTÉRISTIQUE DE LA DEMANDE C’EST QU’ELLE NE PEUT PAS ÊTRE ASSOUVIE. LA SATISFACTION DE CELLE-CI CONSISTE À DÉTRUIRE L’OBJET FAISANT PLACE À UN AUTRE OBJET.»

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de culpabilité. Par cet espace, nous entendons une construction imaginaire permettant au sujet de rester dans une relation d’appétit. Pertes de mémoire, distorsions, hallucinations ne seraient que des mécanismes de défense servant à le maintenir dans une zone de confort. Dans un tel cas, nous sommes, à titre de société, confrontés à une impasse plus problématique que celle proposée par Freud. Si le névrosé est prêt à se compromettre afin de répondre aux demandes de la réalité, le psychosé préfère se fermer les yeux sur celles-ci afin de maintenir le fantasme. En d’autres mots, la psychose n’est pas guérissable, car ses mécanismes de défense ne permettent pas la reconnaissance de la réalité. Besoin, demande et désir Que nous consommions l’objet ou non, la façon dont il nous appelle à la consommation peut varier. En effet, il y aurait trois relations possibles à l’objet qui peuvent par la suite êtres sources pathogènes.3 Cette relation à l’objet est fondamentale à la légitimité de l’autorité. Idéalement, le sujet n’aurait pas à se soumettre, car nous apprendrions très vite à faire des compromis pour obtenir ce que nous voulons. C’est une situation incontournable puisque nous passons les premières années de notre vie dans une dépendance totale face à nos parents afin de satisfaire « L’HOMME DE CROYANCE ET nos besoins de base. La relation du besoin DE PIÉTÉ EST ÉMINEMMENT se forme entre les PROTÉGÉ CONTRE LE DANGER objets nécessaires à la survie et le sujet. DE CERTAINES AFFECTATIONS Nourriture, logement, protection, etc. L’autorité est NÉVROTIQUES. L’ADOPTION ici légitimée par le DE LA NÉVROSE UNIVERSELLE lien de dépendance qu’elle entretient avec le sujet. À un LE DISPERSE DE LA TÂCHE niveau politique, nous avons ici le DE FORMER UNE NÉVROSE modèle adopté par la plupart des régimes PERSONELLE. » - SIGMUND communistes du 20e FREUD, L’AVENIR D’UNE ILLUSION siècle. Le strict minimum est fourni en échange d’une servitude ouvrière. Tout surplus serait alors considéré frivole, voire obscène. La relation de demande consiste à vouloir ce qui n’est pas nécessaire à la survie du sujet. Nous pouvons observer ce comportement chez un enfant qui veut un bonbon ou un jouet. Ce qui est caractéristique de

la demande, c’est qu’elle ne peut pas être assouvie. La satisfaction de celle-ci consiste à détruire l’objet faisant place à un autre objet. Ainsi, une fois la friandise consommée, il y a demande pour une autre. Cette logique s’apparente au mode de consommation contemporain. En effet, il y tendance vers un surplus et chaque acte de consommation ouvre la voie à un autre. Dans cette perspective, nous constatons que le capitalisme constituerait comme un mode malsain, car il n’offre aucune satisfaction possible. Le désir, lui, est plus paradoxal. En fait, le désir représente le désir d’être désiré. Nous demandons reconnaissance pour l’investissement psychique en l’autre. Il est question ici d’un besoin de validation. Ramifications Suivant cette exposition de termes cliniques, il ne suffirait que d’observer quelle condition semble coller le plus fidèlement à la réalité politique contemporaine. À Vienne, à l’époque de Freud, ce dernier baignait dans un milieu conservateur et l’alternative à la culture occidentale était un monde sauvage et dangereux. Estce vraiment ce que nous observons aujourd’hui? Ne serait-il pas juste de dire que nous opérons sur un modèle de demande et que la jouissance qu’il nous apporte nous pousse à fermer les yeux sur la réalité politique extérieure en faveur de cet espace fantasmatique? Si nous continuons dans cette voie, l’ultime acte de désaveu psychotique serait, en fait, de reconnaître la situation, mais de quotidiennement opérer comme si ce n’était pas le cas. Ce diagnostique serait plus sombre que celui de Freud, la psychose ne pouvant être guérie. Elle est un espace que nous nous construisons précisément pour ne pas être guéris. Nous ne pouvons que traiter les symptômes, à savoir les effets, de cette condition. N’est-ce pas précisément notre attitude face au tiers monde ou à tout autre phénomène découlant de notre modèle politique? Une difficulté additionnelle fait apparition quand nous observons que cet état de psychose est maintenu seulement par le modèle de la demande et aucune autre des trois relations à l’objet qui ne peut offrir satisfaction. Cette analyse demeure néanmoins incomplète, d’une part parce qu’elle ne prend en considération que deux permutations possibles : une économie de besoin faisant place à la névrose et une économie de demande à la psychose. En étudiant les autres possibilités, nous pourrions conceptualiser des modèles théoriques en vue d’une solution. À cette fin, il faudrait peut-être même abandonner le modèle analytique, car celui-ci se limite à souligner ce qui fait défaut sans offrir de solutions possibles.
Références 1. Sigmund Freud, Civilization and its Discontent, Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud Londres, Penguin, 2002. 2. Sigmund Freud, Neurosis and Psychosis, Standard Edition of the Complete Psychological, Works of Sigmund Freud XIX, Londres, Penguin, 2002 p. 147-153. 3. Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, p.138

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::: SEXE :::

« IL PRÉVOYAIT D’ÉTONNANTES RÉVOLUTIONS DE L’AMOUR »
JoSh lalonde
Pour une discipline qui se nomme « amour de la sagesse », la philosophie n’eut jamais grand-chose à dire sur l’amour en tant que tel. Selon nous, il nous semble que deux philosophes ont particulièrement marqué notre vision de l’amour ; Platon et Freud. Pour Platon, l’amour dans le sens quotidien est comme l’image appauvrie de l’Éros, l’amour du Bien. L’amour est en soi noble et divin, et ne se souille de la passion charnelle qu’à cause de l’impureté du corps dans lequel l’âme est emprisonnée. La démarche de Freud semble être inverse : l’amour, qu’il soit érotique, familial ou religieux, est ramené non pas à l’âme quasi divine, mais à la sexualité bestiale. Au lieu de nous élever vers la contemplation du Bien, Freud veut poursuivre l’œuvre de Copernic et de Darwin, détruisant nos prétentions injustifiées à une position privilégiée dans l’univers. Tout comme la Terre n’est qu’une planète quelconque et l’homme, qu’un animal parmi les autres, les bonnes gens civilisées ne sont qu’une des manifestations des mêmes forces inconscientes qui produisent les pervers ou les névrosés. Toutefois, quoique très différentes l’une de l’autre, les théories de Platon et de Freud sur l’origine de l’amour aboutissent à une même conséquence pratique : il faut que la Raison gère les passions. Comment dépasser cette opposition? Par la débauche et la transgression, en libérant la sexualité de la Raison, qui voudrait la ligoter? Ou est-ce plutôt par une « révolution de l’amour » tout à fait différente, étonnante non pas par les excès qu’elle se permet, mais par la création d’un nouvel amour? La psychanalyse créa les ressources pour penser cette révolution, mais abandonna cette voie et les utilisa plutôt pour renforcer l’opposition, au lieu de la défaire. C’est plutôt du côté des poètes qu’il faut le chercher, et en particulier chez Rimbaud, qui crut avoir « trouvé quelque chose comme la clef de l’amour »1. La psychanalyse et le désir tragique Le maintient de cette opposition Raison-passion, dans la psychanalyse, trahit un point de tension : d’un côté, il y a chez Freud la « volonté de faire science », d’expliquer les complexités de la sexualité humaine par une sexualité animale supposée simple; mais de l’autre, il y a l’observation banale que les bêtes ne souffrent guère de névroses. Si la psychanalyse identifiait la sexualité humaine à l’animale, comment pourrait-elle expliquer les maladies, spécifiques à l’homme, qu’elle fut inventée pour guérir? Freud répondit par un mythe phylogénétique (l’époque de la glaciation aurait dérangé le comportement sexuel de l’homme) et une fable ontogénétique (la « période de latence » crée un écart entre l’éveil du désir sexuel chez l’enfant et la possibilité de le satisfaire après la puberté). La sexualité humaine, à l’origine censée être la partie animale ou primitive de l’homme que la civilisation avait pour tâche de restreindre, devint un « dérèglement de l’instinct » 2., « éternellement tendue vers le désir d’autre chose »3 Lacan fut peut-être le premier à se rendre compte de la complication que cette théorie introduisait dans la distinction

William-Adolphe Bouguereau

« LA SEXUALITÉ HUMAINE, AU DÉBUT CENSÉE ÊTRE LA PARTIE ANIMALE OU PRIMITIVE DE L’HOMME QUE LA CIVILISATION AVAIT POUR TÂCHE DE RESTREINDRE, DEVINT UN DÉRÈGLEMENT DE L’INSTINCT, ÉTERNELLEMENT TENDU VERS LE DÉSIR D’AUTRE CHOSE.»

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héritée de Platon : « L’inconscient n’est pas le primordial, ni l’instinctuel, et d’élémentaire, elle ne connaît que les éléments de la signification. »4 Désormais, la Raison ne se trouve plus du côté de la lumière naturelle de la conscience et du Moi – lumière qui n’est qu’un reflet dans la glace où elle se mire –, mais dans le « mathème » de l’inconscient. Cette théorie du désir comme dérèglement semble dissoudre l’opposition Raison-passion, mais il n’en est rien. Si le désir n’est plus pure animalité qu’il faut savoir restreindre pour être pleinement homme, il reste quand même source de malheur, toujours désir d’autre chose. Le désir est le « manque-à-l’être », la négativité et la mort comme essence de l’homme; il faut « ouvrir le champ de son désir en assumant la castration »5. Rimbaud Pourtant, à cette théorie du « dérèglement de l’instinct », on peut donner une tout autre réponse, comme le fit Rimbaud – qui s’y connaissait en dérèglements, bien sûr. Rimbaud n’était ni philosophe, ni psychanalyste; aussi ne trouvera-t-on aucune théorie systématique de l’amour dans ses textes, ce qui n’empêche nullement ceux-ci de receler un concept digne du titre de « révolution » qu’il lui donne. Nous pouvons donc en relever les indices dans ses textes, surtout dans les Illuminations. La musique savante manque à notre désir.6 Il semble que c’est la théorie psychanalytique qui s’énonce ici : l’absence d’une « musique savante »7 fait du désir un manque tragique. Pour Rimbaud, cependant, ce n’est que la position du problème. Au lieu d’un manque-à-l’être inscrit dans la loi du désir, un manque contingent et actuel. Cette musique manque à notre désir, mais quel désir est le nôtre? Le texte montre un désir narcissique, un désir du moi dans les deux sens (« Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince. ») mêlé d’une agression impuissante (« Il se ruait sur les gens et les taillait en pièces. – La foule, les toits d’or, les belles bêtes existaient encore. »). C’est un désir qui suit « la logique du fantasme »8. Le Prince croit que la clef de l’amour sera la révélation de l’essence du désir (« Il voulait voir la vérité, l’heure du désir et de la satisfaction essentiels. »), dont la connaissance lui permettra de l’assujettir au moi et de « s’y reconnaître » dans l’amour du Génie. Mais que ce soit la musique qui manque indique que la clef de l’amour signifie plutôt la gamme dans laquelle cette musique savante se jouera. …trouvez Hortense.9 Rimbaud joue ici sur l’autre sens du mot « clef » : il s’agit maintenant de la clef de l’énigme qu’est ce texte. Il est évident qu’il est question de la sexualité (« mécanique érotique », « dynamique amoureuse »), mais il faut encore préciser laquelle. Il semble que la réponse à cette question fournira la clef de l’énigme, mais on assiste en fait à un étrange renversement du problème. À la question « quelle sexualité? » vient comme réponse, non pas la clef de l’énigme, mais l’énigme elle-même : non pas la vraie sexualité comme réponse qui dissoudra l’énigme, mais l’énigme comme être de la sexualité. C’est ce que Rimbaud appelle, dans sa lettre à Demeny, « se faire voyant ». « Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie […] ». Il ne s’agit pas non plus forcément de ce qu’on appelle habituellement « expérimentation sexuelle », et le sort de Rimbaud suggère que cette voie n’est peut-être pas la meilleure; ainsi, Paul Klee montre un Éros d’une grande chasteté, rien que deux triangles et deux flèches, une étrange sexualité géométrique. Si « toutes les monstruosités » font partie de l’énigme, on ne peut en exclure aucune a priori; et peut-être les objets mathématiques ont-ils une sexualité supérieure à la nôtre? Elle serait la plus « déréglée » qu’on puisse l’imaginer, la plus éloignée de la pure sexualité reproductive, mais les triangles de Klee ne semblent pas souffrir d’un manque tragique. Oh! nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux. On voit ici à quel point cette révolution de l’amour est étonnante : elle trans-

forme l’humain jusque dans son corps. De prime abord, il semble que le « corps amoureux » signifie que l’amour ne sera plus uniquement une affaire de l’âme, que ce soit le corps qui sera amoureux au lieu d’exprimer un amour qui a sa réalité ailleurs. Mais n’est-ce pas ce que les psychanalystes disent depuis longtemps – que même nos amours les plus « purs » ne sont rien que des pulsions charnelles? Rimbaud écrit pourtant que c’est un nouveau corps amoureux, c’est-à-dire qu’il le distingue de l’ancien. Les qualités de la « clef de l’amour » indiquées dans les textes mentionnés ci-dessus sont en même temps les qualités du nouveau corps amoureux. Au lieu d’être un moi fort qui sait soumettre ses désirs, le narrateur de ce texte n’y est présent que par le petit mot « nous ». L’« Être de Beauté » qu’il contemple semble se dissoudre en couleurs qui « se foncent, dansent, et se dégagent autour de la Vision »; ses « chairs superbes » semblent ne faire plus qu’un avec la neige. C’est un amour qui ressemble plus à l’Éros des triangles qu’aux fantasmes du Prince. Même cette Vision kaléidoscopique disparaît pour faire place à un corps tout à fait sonore, même s’il n’est composé que de « sifflements de mort » et de « cercles de musique sourde ». C’est donc ce nouveau corps amoureux lui-même qui est la musique savante qui manquait au Prince. Le Prince voyait son désir comme un examen dans lequel il fallait « remplir les espaces » avec la vérité sur la sexualité, mais ici, il ne reste plus que du blanc; c’est le blanc lui-même qui est la réponse. C’est un corps qui se fait par expérimentation, qui possède « un très grand nombre d’aptitudes »; et qui a un tel corps, « la plus grande partie de son Âme est éternelle »10. La lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871, « du voyant » Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène1. […] Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables : viendront d’autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l’autre s’est affaissé !2
Références 1. Rimbaud, Vies-Illumination, Paris, folio, p.121. 2. Jacques Lacan, L’instance de la lettre dans l’inconscient, ou la raison après Freud, Paris, Seuil, 1966, p. 518. 3. Jean Laplanche, Vie et mort dans la psychanalyse, Paris, Flammarion, 2001, p. 27-33. 4. Jacques Lacan, L’insistance dans la lettre dans l’inconscient, ou la raison après Freud, p. 522. 5. Jean. Laplanche et Serge Leclaire, « L’inconscient », Les Temps modernes, n° 183, p. 129. 6. Rimbaud, Conte-Illumination, Paris, folio p 245 7. Musique dans laquelle il faut entendre toute les résonances qu’eut le mot « harmonie » dans la philosophie et la médecine grecques; cf. aussi la célèbre lettre à Demeny du 15 mai 1871, dite « du voyant » : « – Toujours pleins du Nombre et de l’Harmonie ces poèmes seront faits pour rester. – Au fond, ce serait encore un peu la Poésie grecque. » 8. Antoine Adam, Rimbaud : Œuvres complètes, Paris, Gallimard/Pléiade, p. 954.. 9. Rimbaud, « H »-Illumination, Paris, folio p. 245. 10. Spinoza, Éthique, Proposition 39, Partie V; trad. C. Appuhn, Paris, PUF, p. 336.

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::: DISCOURS :::

HYPERSEXUALISATION : RELIRE FOUCAULT POUR ALLER AU-DELÀ DES IDÉES REÇUES

laurence Bernier-renaud
Des vidéoclips où des filles à moitié nues se déhanchent de façon provocatrice, des gamines de dix ou douze ans habillées et maquillées de façon sexy, des fêtes où des adolescentes à peine pubères prodiguent des fellations à leurs homologues masculins ne sont que quelques exemples de comportements associés à l’hypersexualisation. Tout le monde se questionne sur la chose, se demande comment nous avons fait pour en arriver là et comment faire pour s’en sortir. C’est tantôt la faute des parents qui n’encadrent pas leurs enfants, tantôt celle de l’école, et le plus souvent, on rejette le blâme sur la publicité, les médias et les images disponibles sur Internet. Un constat semble toutefois être partagé par tous : l’hypersexualisation est un mal qu’il faut combattre car il mène à des problèmes encore plus graves tel la vulnérabilisation des jeunes femmes à la violence sexuelle, ou encore une mauvaise estime de soi et des troubles alimentaires 1. Dire tout cela d’un phénomène aussi omniprésent demeure un peu banal car il semblerait qu’on se rabâche toujours le même discours lorsqu’il en est question. Mais si on essayait d’y voir autre chose qu’une simple perte de contrôle de la sexualité des jeunes? Et si l’hypersexualisation opérait en fait comme un dispositif social? S’il s’agissait de la manifestation actuelle d’un phénomène de normalisation des comportements sexuels déjà présent bien avant notre époque? Ces questionnements permettent d’aborder la question en regardant au-delà de la simple division moralisatrice entre le bien et le mal. Nous nous

proposons donc d’aller par-delà du discours ambiant pour poser sur ce phénomène un regard différent. Foucault et les mécanismes complexes de la sexualité bourgeoise Précisons tout d’abord que cette analyse s’appuie sur celle faite par Foucault dans La volonté de savoir, premier tome de son Histoire de la sexualité2. Son interprétation part de l’hypothèse selon laquelle, dès le XIXe siècle, le sexe a été réprimé, qu’il n’était plus exposé de façon aussi libre et évidente qu’au Moyen-Âge, par exemple. Cette hypothèse, il la prend toutefois à contrepied. En effet, pour Foucault, la sexualité, qu’il analyse à travers les discours dont elle était l’objet dans la société bourgeoise du XIXe siècle, aurait été au cœur d’un ensemble de procédés visant à la montrer et à le dévoiler. Dans la société victorienne, on aurait donc «créé» le sexe. Selon Foucault, on y dévoilait le sexe pour mieux contrôler ses manifestations, et ses effets. Ce dévoilement passait par un processus d’aveu prenant racine dans la confession religieuse, mais qui se confinait dès lors dans la relation entre le sujet de la sexualité et son médecin, son psychiatre, ou son éducateur. Ce processus d’aveu, lié au développement d’une science du sexe mise en place autour des connaissances médicales, de la psychiatrie et de la psychanalyse, se retrouve au centre de ce que Foucault appelle le dispositif de sexualité. Il articule sa conceptualisation autour de ses travaux sur le pouvoir3, qu’il conçoit comme un processus diffus s’inscrivant dans les relations entre individus, à l’intérieur d’un «corps social donné»4.

« C’EST D’AILLEURS DANS CE SENS QU’ON ESSAIE DE TROUVER DES
SOLUTIONS, QU’ON PARLE DE SENSIBILISATION, OU D’ÉDUCATION DANS LE BUT DE CORRIGER DES COMPORTEMENTS, DE LES NORMALISER, OU PLUTÔT DE DÉPLACER LA NORME VERS UNE AUTRE ZONE D’ACCEPTABILITÉ. »
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Selon sa conception, les processus de résistance participent eux aussi à ces relations de pouvoir. Les dispositifs quant à eux, sont faits de grands réseaux de mécanismes, tels que les discours, la médicalisation de la société, les institutions et les codes moraux, qui s’entrelacent afin de permettre un contrôle des individus et de leurs corps, donnant ainsi une assise au pouvoir tout en produisant un savoir sur le sexe. Le savoir, selon Foucault, émerge d’un réseau de pouvoirs. En contrepartie c’est ce même savoir qui est à la source du pouvoir et qui en permet l’exercice. Ainsi, le dispositif existe d’abord pour répondre à un besoin précis. Par la suite, il dépasse cet objectif initial afin de se maintenir, en se mobilisant par rapport aux effets qu’il a lui-même produit. C’est en ce sens que l’on peut affirmer que le dispositif de sexualité crée des comportements qu’il vise ensuite à normaliser. Sexe et dispositifs Ainsi, les dispositifs servent à la régulation des comportements, et par le fait même à celle des populations en se basant ici sur un processus de normalisation des pratiques sexuelles. Cette régulation des pratiques, des savoirs, des désirs passe donc par la norme du sexe procréateur. Cette dernière se divise ensuite en quatre catégories générales5, correspondant à des comportements à traquer afin que ce soient les bon-

VOIR AUTRE CHOSE QU’UNE SIMPLE PERTE DE CONTRÔLE DE LA SEXUALITÉ DES JEUNES? ET SI L’HYPERSEXUALISATION OPÉRAIT EN FAIT COMME UN DISPOSITIF SOCIAL? »

« MAIS SI ON ESSAYAIT D’Y

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nes pratiques qui soient privilégiées. D’abord «l’hystérisation» du corps de la femme, où la figure de la mère occupe une place centrale. Ensuite, la «pédagogisation» du sexe de l’enfant déterminant la sexualité enfantine comme étant à la fois naturelle et «contre nature». Puis, la socialisation des conduites procréatrices mettant de l’avant la responsabilité sociale des couples face au contrôle des naissances. Finalement, la psychiatrisation du plaisir pervers, par laquelle les pratiques dites anormales sont pathologisées, de façon à pouvoir être corrigées. En ce sens l’hypersexualisation peut être vue comme une nouvelle technologie du pouvoir, un nouveau dispositif adapté à son temps. D’abord, lorsqu’il est question d’hypersexualisation, on parle presque exclusivement d’un phénomène féminin. Les garçons sont certes pris en considération, mais le discours les touche elles, d’abord et avant tout. Bien que ce ne soit plus la figure de la mère qui soit visée, on remarque une façon de présenter la sexualité féminine comme plus complexe et pathologisée. Comme s’il était encore difficile de considérer la femme comme être pouvant vivre ses désirs et sa sexualité de façon active. Et davantage encore si ce caractère sexué doit être montré à des âges de plus en plus précoces. Ainsi, la sexualité féminine, parce que c’est par elle que passe la reproduction de la société, est encore porteuse de plus grandes responsabilités sociales.

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Ensuite, l’hypersexualisation se rapporte aux activités sexuelles des enfants. On parle désormais de sexualité juvénile, précoce ou encore d’érotisation de l’enfance6. On ne nie plus l’existence de comportements sexuels chez les enfants et les adolescents, seulement c’est leur précocité qui devient problématique. Ce n’est pas tant la sexualité qui est anormale, mais la façon dont elle se manifeste et l’âge à laquelle elle est vécue. Reprenant les mots de Foucault, qui parlait pourtant d’une tout autre époque, on pourrait soutenir que «[…] les parents, les familles, les éducateurs, les médecins, les psychologues […] doivent prendre en charge, de façon continue, ce germe sexuel précieux et périlleux, dangereux et en danger […]7». De fait, cela rejoint le discours ambiant sur l’hypersexualisation, dans lequel il est fréquemment question de déresponsabilisation de l’école et des parents, face à la sexualité des jeunes. En troisième lieu, nous pourrions affirmer que l’hypersexualisation repose sur l’idée du sexe récréatif. La libéralisation des moyens de contraception, de même que les avancées des années 1960 et 1970 en ce sens, ont permis de séparer la sexualité du seul acte de procréation. Seulement, l’hypersexualisation pousse l’idée encore plus loin dans le sens où il y aurait maintenant une dissociation entre rapports sexuels et amoureux. Pour plusieurs, ce serait d’ailleurs là le cœur du phénomène. Les jeunes n’associent plus amour et sexe, mais seulement sexe et plaisir, sexe et désir de plaire8. En ce sens, il y aurait une forme de déplacement de ce que Foucault PC Press appelle la socialisation des conduites procréatrices vers une socialisation des conduites sexuelles. Il n’est plus seulement question de la procréation, mais il y a encore une part de responsabilité sociale dans les pratiques sexuelles. Responsabilité de la part de ceux qui ont les comportements,

mais aussi, responsabilité de la société face à ces comportements. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’on essaie de trouver des solutions. On parle de sensibilisation, ou d’éducation dans le but de corriger des comportements, de les normaliser, ou plutôt de déplacer la norme vers une autre zone d’acceptabilité. La sexualité est encore une affaire sociale, comme elle l’est devenue au XIXe siècle. On tente encore de faire entrer les comportements sexuels dans une norme garante du contrôle des individus et des populations. Hypersexualisation comme manifestation de notre époque À la lumière de cette trop brève analyse, il est donc possible d’y voir autre chose qu’une perte de contrôle ou la manifestation de comportements problématiques. On peut y voir un mécanisme, ou plutôt un ensemble de mécanismes complexes. Notre démonstration est certes quelque peu schématique, le modèle de Foucault n’étant pris que dans ses grandes lignes pour faciliter la démonstration. Mais les détails du discours qu’il relate ne sont pas étrangers à ceux observables dans notre société. Le discours sur la sexualité n’est plus le même, mais les ressorts reliant sexualité, savoir et pouvoir demeurent aussi complexes. Le savoir passe désormais par d’autres modalités. Ainsi, les sexologues et les sociologues ont pris la place des médecins de l’époque victorienne. Et c’est sans compter le rôle joué par les médias, qui sont à la fois une partie de l’origine du problème et un lieu où l’on tente d’y remédier. Cette analyse n’apporte peut-être pas de solutions au problème, mais elle permet toutefois de le remettre en perspective. Il est à notre sens possible de dire que l’hypersexualisation est davantage l’expression d’un vieux phénomène, qu’un fait nouveau. Car elle disparaîtra peut-être et d’autres comportements prendront alors sa place. Mais comme elle, ils seront investis par un autre dispositif, différent dans sa manifestation, mais semblable dans ses mécanismes. À en croire Foucault, la sexualité restera un domaine à contrôler, peu importe la façon dont elle le sera et les pratiques qui seront visées.
Références 1. Christelle Lebreton, «Les revues québécoises pour adolescentes et l’idéologie du girl power», Recherches féministes, 2009, Vol.2, no 1, p. 86. 2. Michel Foucault, Histoire de la sexualité I. La volonté de savoir, Paris, Gallimard, 1976. 3. Travaux amorcés avec Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975. 4. Pour Foucault, il n’existe pas un pouvoir mais des relations de pouvoir. 5. Ibid., pp. 137-138. 6. Ce sont des termes qui reviennent régulièrement quand il est question d’hypersexualisation. Sexualité précoce est d’ailleurs parfois utilisée comme synonyme. 7. Michel Foucault, op. cit., p. 138. 8. Cet argument est d’ailleurs au cœur du propos de la sexologue Jocelyne Robert, l’une des premières à avoir abordé la question publiquement au Québec.

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::: PENSÉE :::

SADE : LES DESSOUS D’UNE ŒUVRE

» Suite de la page 6
les sacrifier. Sade, toujours du point de vue de la masse, est un homme évidemment malsain : bien loin de trouver quelque satisfaction morale dans le déchaînement révolutionnaire, il ne fut pas loin d’éprouver le carnage légalisé de la Terreur comme une caricature de son système 21». Cette criminalité de la révolution atteint son climax avec le régicide. Pour Klossowski, encore, « la mise à mort du Roi par la Nation n’est […] que la phase suprême du processus dont la première phase est la mise à mort de Dieu par la révolte du grand seigneur libertin. L’exécution du Roi devient ainsi le simulacre de la mise à mort de Dieu. 22» Cette idée fondamentale pour les contre-révolutionnaires, on peut l’approcher de Joseph de Maistre. En anéantissant les conditions de possibilité du parricide, on détruit la communauté; et c’est de l’oubli même du lègue de Caïn que naît la terreur fraternelle des Jacobins. Klossowski ajoute : « la mise à mort du roi plonge la nation dans l’inexpiable 23» et c’est sur cet inexpiable, ce péché originel, que germerait l’horreur du texte sadien. Une troisième voie, Sade caractérologue Cependant, il est une troisième voie dans laquelle nous trouvons davantage de résonnance avec notre propos : notre objectif est de saisir l’ampleur de l’énigme de Sade. Pour ce faire, le seul impératif que nous ayons consiste à cesser de limiter l’étude de l’œuvre de Sade aux six romans pornographiques et d’ouvrir nos recherches à sa correspondance, son théâtre, ses opuscules politiques, ses récits de voyages et ses romans historiques. Là, et là seulement, semble résider la possibilité de réfléchir hors des deux paradigmes que nous avons déjà évoqués qui restent prisonniers de l’idée du sadisme et ne rendent pas justice à l’œuvre de pensée du citoyen Sade. Nous ne sommes pas seuls à proposer cette avenue. Un certain retournement s’opère depuis 1991, soit depuis la parution du livre de Maurice Lever. Avec la poussière retombée de la « libération » sexuelle, le mythe de Sade semble s’essouffler et laisse ainsi de l’ouvert, une place à l’étude de l’œuvre restituée dans son ensemble. Nous posons donc ici un regard qui semble dévoiler un Sade modéré et qui tient compte de sa double nature d’écrivain : le dramaturge et le romancier. Notre lecture est précédée par celles de Sylvie Dangeville et de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, tous deux préfa-

cés par Lever24. Afin d’illustrer, bien que brièvement, cette thèse, nous reprendrons trois écrits qui font surgir un autre possible pour Sade : la lettre à Gaufridy (1791), l’acte d’accusation de FouquierTinville, et la préface au Capricieux. a) Lettre à Gaufridy À l’aube de la révolution, Sade écrit à son avocat : « Je suis antijacobite, je les hais à mort; j’adore le roi, mais je déteste les anciens abus; j’aime une infinité d’articles de la constitution, d’autres me révoltent. Je veux qu’on rende à la noblesse son lustre, parce que de lui avoir ôté n’avance à rien; je veux que le roi soit le chef de la nation, je ne veux point d’Assemblée nationale, mais deux chambres comme en Angleterre, ce qui donne au roi une autorité mitigée, balancée par le concours d’une nation nécessairement divisée en deux ordres; le troisième est inutile, je n’en veux point. Voilà ma profession de foi. Qui suis-je à présent? Aristocrate ou démocrate? Vous me le direz s’il vous plaît, avocat, car pour moi, je n’en sais rien. » (Sade, 5 décembre 1791) Il ressort de cet écrit que Sade est manifestement pour le roi, mais contre son absolutisme; pour un bicaméralisme à l’anglaise et aux prises avec la tension entre aristocratisme et démocratie. Nous prenons cette lettre au sérieux et nous refusons de souscrire complètement à la thèse d’un Sade opportuniste, émise par George Bataille dans La littérature et le mal, selon lequel il n’y avait « rien, évidemment, à tirer de là (il [Sade] écrivait à un bourgeois dont il avait besoin pour ses rentes) » (1957, p.85). Jeangène Vilmer, qui semble au premier abord adhérer à cette thèse de Bataille, la reprend et ajoute par ailleurs que Man Ray l’opportunisme de Sade « se lit

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« MA DÉTENTION NATIONALE, LA GUILLOTINE SOUS LES YEUX, M’A FAIT CENT FOIS PLUS DE MAL QUE NE M’EN AVAIT JAMAIS FAIT TOUTES LES BASTILLES INIMAGINABLES. » - SADE, 21 JANVIER 1795
dans les faits : il a sa carte en janvier 1790 au club modéré des Impartiaux […] et, à la fin octobre, il est à la Société des Amis de la Constitution monarchique », pour rejoindre définitivement la section des Piques, plus radicale25. Cependant, nous soutenons que, même à l’intérieur de cette section, Sade maintiendra son opposition au jacobinisme et qu’en ce sens, le jeu de ses alliances relève du contexte plus que de l’opportunisme et nous révèle tout de même une constance dans sa pensée. Nous en tenons pour preuve l’acte d’accusation de FouquierTinville qui envoie Sade à Picpus. b) L’accusation de Fouquier-Tinville Il s’agit de l’acte d’accusation, prononcé par Fouquier-Tinville, quelques jours avant Thermidor, qui positionne manifestement Sade du côté des Girondins. Sade en effet, ne sera jamais un allié de la terreur. Il s’opposera, entre autres, à la peine de mort26, mais aussi, et c’est ce qui lui vaudra cette peine d’emprisonnement, à la création d’une armée soldée (une armée de la terreur, qui serait chargée d’exécuter ceux qui ne se rallieraient pas aux principes Jacobins). L’acte est prononcé ainsi : Sade, ex-compte, capitaine des gardes de Capet en 1792, a entretenu des intelligences et correspondances avec les ennemis de la république. Il n’a cessé de combattre le gouvernement républicain en soutenant dans sa section que ce gouvernement était impraticable. Il s’est montré le partisan du fédéralisme et le prôneur du traître de Roland. (26 juillet 1794)27 À tout bien considérer, la thèse d’un Sade politiquement modéré ne se présente pas comme une schize entre son activité militante et son métier d’écrivain. Un bref détour chez le dramaturge permet, selon nous, de tendre un fil d’Ariane, une perspective oblique qui nous laisserait peut-être embrasser, bien que partiellement, c’est là notre principe, l’œuvre de Sade. c) Préface au Capricieux Soulignons qu’il n’y a rien d’obscène dans le théâtre de Sade, rien de pornographique. Comme le dit Maurice Lever : « point de lubricité, point d’hystérie, point d’imprécations, aucun de ces supplices par lesquels Sade exorcise nos consciences 28»29. Prétextant du soi-disant manque d’intérêt du théâtre de Sade, beaucoup d’exégètes ignoreront cette partie de son œuvre30 et ce, même si Sade mentionne à maintes reprises que c’est celle qu’il préfère. À cet effet, son théâtre a été maintenu à l’écart de l’édition de ses Œuvres complètes (Pauvert, Lely) jusqu’à ce que Pauvert se ravise en 1970. Ce geste teintera, et teinte encore grandement les études sadéennes. En 1781, Sade compose la préface à son œuvre Le capricieux (aussi connue sous le nom de L’homme inégal) dans laquelle il détaille minutieusement la manière qu’il a de construire ses personnages. C’est là qu’il peint en détail, les traits de caractères du capricieux : À peine fut-il esquissé, que nous commençâmes à sentir combien la langue française manque de mots pour exprimer certains caractères; car il s’en faut bien que le mot capricieux réunisse tous les différents traits qui forment le personnage dont il est ici question. […] L’irrésolu est un homme qui ne peut se décider à rien; le capricieux, un homme qui ne peut tenir à l’objet pour lequel il se décide. L’un veut et ne veut pas; l’autre veut et ne veut plus. L’un balance longtemps sur le parti qui lui convient; s’il ne s’y tient pas, c’est qu’un parti différent lui paraît meilleur. L’autre prend assez vite son parti, la seule difficulté l’irrite, seule elle suffit à le déterminer, et, s’il varie, c’est que l’objet se rapproche et que la difficulté cesse. L’un, toujours guidé par la raison, ne balance que dans la crainte de mal choisir. Le choix est bien égal à l’autre, pourvu qu’un plaisir difficile puisse s’y rencontrer, et que les épines surtout soutiennent l’illusion; car elle disparaît dès que les pointes s’émoussent. […] L’homme le plus irrésolu peut et doit être même un homme très sage, puisque c’est la raison qui est la base de son irrésolution; et l’homme capricieux, tel au moins qu’il est peint ici, l’homme taché de ce genre de vice ne sera certainement qu’un fou.31 Cette indication semble remettre en cause ce qui a été dit sur le « trop plein » de raison des personnages de Sade qui ne seraient pas, selon cette lecture, des héros matérialistes mais plutôt des êtres qui agissent selon leurs caprices et qui érigent des systèmes selon ces mêmes penchants. Le capricieux, si l’on y pense bien, serait non pas seulement le personnage d’une pièce, mais d’abord la peinture d’un caractère qui se manifeste tant dans la figure du libertin de romans pornographiques de Sade, que chez lecteur enchanté de Sade,

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qui laisse libre cours à ses désirs, à ses pulsions plutôt qu’à sa rationalité. En ce sens, nous pouvons affirmer que Sade dresse – ou plutôt peint pour utiliser son expression – une polyphonie de portraits, de caractères; il semble plus près de la tradition des caractérologues tels que La Bruyère ou de Chamfort, que de celle des libertins et serait, c’est notre thèse, non pas un penseur de l’extrême, mais un écrivain qui se laisse porter par la multiplicité des discours qui se présentent à lui. Non pas celui qui porte un jugement et qui érige un ordre32, mais celui qui pousse à sa limite l’oratio oblique33. Conclusion Sexe et politique, oui, mais peut-être pas là où l’on croyait le dénicher. Non pas dans une mise en scène d’un corps-jouissance, mais en pensant un bicaméralisme qui permettrait une modération des pulsions, sans les abolir. Caractérologue plus que prédicateur, Sade peint les mœurs de son siècle, de ce siècle dont l’écho retenti encore jusqu’à nous... Constat d’incompréhension, volonté de projeter ses propres désirs sur le texte sadien; bien du travail reste à faire pour restituer Sade hors du sadisme. En définitive, si Sade soutenait qu’il ne s’adressait qu’à des gens capables de l’entendre, ce n’est peut-être pas en ce qu’il s’adressait à leur entendement, non plus qu’à l’idée d’un accès mystique à son discours, mais plutôt ne s’adressait-il pas à leur capacité d’accepter la polyphonie de son œuvre, ce plurilinguisme qui nous préserve la part d’énigme ?
Références 1. Pour cette notice nous avons consulté principalement les ouvrages de Maurice Heine et de Gilbert Lely. 2. L’on dit que, à l’aune de la révolution, depuis la Bastille, Sade agite la foule qui s’est amassée tout près. Le marquis scande aux passants qu’il est maltraité, il les incite à se rebeller contre le pouvoir en place. 3. C’est de cette légende qu’est née la pièce de Peter Weiss, réalisée au cinéma par Peter Brook, Marat-Sade. 4. Voir le délire autour de ce terme dans la fiction de Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, Paris, Grasset & Fasquelle, 2010 5. Victoire Boiste, Pierre Claude, Dictionnaire universel de la langue française,1854, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k58444939.image.r=Dictionnaire+universel+de+langue+fr ançaise+Pierre+boiste.f681.langFR.pagination 6. Leopold von Krafft-Ebbing, Psychopathia sexualis, Paris, Payot, 1969, p.84. 7. Nous renvoyons ici à deux textes de Sade : « Idées sur les romans » où il explicite son geste d’écriture ; et « L’auteur des Crimes de l’amour à Villeterque, folliculaire » où Sade articule son rapport à la critique romanesque à partir d’Aristote. Pour Sacher-Masoch, voir son texte Sur la valeur de la critique : Ueber den Werth der kritik, Erfahrungen und Bemerkungen von Sacher-Masoch, Leipzig, Ernst Julius Günther, 1873.

8. Notons d’ailleurs, l’intérêt d’Apollinaire pour le théâtre de Sade et celui de Henry pour son moralisme. Deux précurseurs des études contemporaines sur Sade. 9. Notons la parution des premières biographies sur Sade (Maurice Heine (1950), Gilbert Lely (1965) et plus tard Maurice Lever (1995)) et des premières Œuvres complètes qui parurent chez Pauvert (1952), puis au Cercle du livre précieux, par Lely (1966). Plus tard, l’entrée en Pléiade des six romans pornographiques de Sade, sous la direction de Michel Delon (1990) consacre, selon ses mots, l’enfer sur papier bible. 10. Protée : Dieu grec, pasteur des monstres marins de Poséidon et d’Amphitrite. Il reçut de Poséidon le don de se métamorphoser à volonté et de prédire l’avenir. 11. Roland Barthes, « Sade – Pasolini », Œuvres complètes IV livres, textes et entretiens Paris, Seuil, 1972-1976, 2002. 12. Les thermidoriens sont ceux qui mirent fin à la période robespierriste (terreur jacobine). Cela consiste avec les débuts de la période du Directoire, plus bureaucrate. Cette période s’étend jusqu’au couronnement de l’empereur Napoléon. 13. Louis Janover, Lautréamont et les chants magnétiques, Arles, Sulliver, 2002, p.79. 14. Thierry Hentsch, Le temps aboli,« Sade, la jouissance absolue » , Montréal, Les presses Université de Montréal, 2005, p.125. 15. Roland Barthes, « Sade – Pasolini », Œuvres complètes IV livres, textes et entretiens Paris, Seuil, 1972-1976, 2002, p.944. 16. C’est la thèse de Blanchot 17. Maurice Heine, Le marquis de Sade, Paris, Gallimard, 1950. P.203-206. 18. Voir à cette effet Michel Brix, « Sade, libertinage et Révolution », 2004 19. Annie Lebrun, Sade, Soudain un bloc d’abîme, Paris, Folio essais, 1993, p.309. 20. Notons que Miguel Abensour, dans Rire des lois du magistrat et des dieux analysera les liens qui s’opèrent entre la pensée de Saint-Just et celle de Sade, mais pour en dévoiler davantage l’ironie qu’en tire le marquis que pour en tirer une relation d’identité. 21. Pierre Klossowski Sade mon prochain, Paris, Seuil, 1947, p.17. 22. Pierre Klossowski Sade mon prochain, p.71. 23. Pierre Klossowski Sade mon prochain, p.73. 24. Notons que déjà, dans le texte de Claude Lefort, « Sade, le boudoir et la cité » on voyait poindre cette volonté de casser avec les lectures prémonitoires, libérales et/ou absolutistes de Sade, en voulant en préserver l’énigme. C’est cette même énigme, et les travaux des auteurs ci-nommés, qui nous obligea à plus de rigueur dans notre analyse. 25. Jean Baptiste Jeangène Vilmer, Sade moraliste, Genève, librairie Droz, 2005, p.163. 26. En ce sens, Sade est très proche de Beccaria, Des délits et des peines. 27. Sollers (1996) conclut là, que cette accusation fait de Sade un partisan des Girondins. Mme Roland était vraiment l’âme du parti girondin et les montagnards ne s’y trompaient pas. Elle avait été arrêtée au milieu même des événements du 31 mai, dès le 1er juin, avant le décret rendu contre principaux membres de la Gironde. 28. Maurice Lever, Donatien Alphone François, marquis de Sade, Paris, Fayard, 1995. 29. Cette idée d’exorcisme des consciences et très parente d’une lecture klossowskienne de Sade. 30. Martin Nadeau, « La politique culturelle de l’an II : les infortunes de la propagande révolutionnaire au théâtre », p.4. 31. Gilbert Lely, La vie du Marquis de Sade, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1965, p.462-463. 32. Lefort nous met bien en garde contre la tentation de penser un moralisme chez Sade. 33. Discours oblique: processus littéraire qui se rapproche du discours indirect libre et du vulgaire illustre. Cette idée est reprise notament par Pier Paolo Pasolini lorsqu’il s’intéresse à Dante. (Pier Paolo Pasolini, L’expérience hérétique, Paris, Payot, 1976.

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::: HORS THÈME :::

LA PRISON : UNE INSTITUTION QUI NE SE PRODUIT QUE POUR ELLE-MÊME

United States Federal Government

laurence Bernier-renaud
Les questions touchant la loi et l’ordre meublent le discours politique ambiant. Le gouvernement fédéral pousse en direction d’un durcissement du système punitif : renforcement des peines d’emprisonnement, liberté conditionnelle plus difficile à obtenir et abaissement de l’âge minimal pour être jugé dans une cour réservée aux adultes. La prison, qui joue un rôle important dans la régulation sociale, change de forme et de rôle selon le type de société dans laquelle elle se trouve. Dans le présent exposé, nous nous interrogerons ainsi sur le rôle de la prison dans une démocratie libérale comme la nôtre. Tout d’abord, la mise en place des démocraties libérales a été accompagnée d’une série de changements dans le régime punitif. Nous sommes passés d’un système où le roi infligeait les châtiments sur ses sujets contrevenants à un régime carcéral fondé sur l’idée de punition, mais s’articulant autour de la volonté de réhabiliter les criminels.1 Toutefois, dans le contexte où la popula-

Tout d’abord, précisons que suivant la théorie du sociologue Erving Goffman, la prison peut être considérée comme une institution totale, au même titre que l’armée, les établissements psychiatriques ou les monastères, dont ceux-ci représentent des catégories précises.2 L’institution totale est la forme la plus englobante et générale que peut prendre l’institution3, qui se définit comme « un lieu […] où un grand nombre d’individus, placés dans une même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et rigoureusement réglées »4. Cette idée s’apparente au concept d’institution disciplinaire élaboré par Michel Foucault. Ce dernier se base sur les disciplines, soit un ensemble de techniques visant à dresser les corps, à les modeler et à les garder dans un rapport de docilité-utilité afin de les façonner dans un but précis. Les institutions disciplinaires sont régies par des dispositifs de pouvoir, lesquels exercent sur les individus un contrôle et un dressage en utilisant divers mécanismes, tels que la surveillance, le contrôle hiérarchique, la division et la compartimentation. C’est le cas de l’armée, des écoles, des établissements psychiatriques, de l’organisation d’une ville en cas de peste, et, bien sûr, de la prison, qui en constitue l’exemple le plus complet. Par ailleurs, pour Goffman5, l’institution totalitaire enveloppe

CE N’EST PAS EN TANT QU’INDIVIDU NORMAL QU’IL EST RÉINTÉGRÉ À LA VIE SOCIALE, MAIS PLUTÔT POUR OCCUPER LA FONCTION NORMALISATRICE DU DÉLINQUANT. »

« SEULEMENT,

tion carcérale est composée en partie de récidivistes, il faut se demander si les prisons sont oui ou non à même d’atteindre cet objectif majeur. L’idée, ici, n’est pas de faire le procès du système carcéral, mais d’essayer d’en comprendre les mécanismes de pouvoir et les effets qu’il a sur la personnalité et l’individualité des détenus. La prison comme institution disciplinaire et totale

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« LES DÉTENUS QUI COMPOSENT CETTE MICROSOCIÉTÉ AYANT INTÉRIORISÉ TOUS SES CODES, LEUR RETOUR DANS LE MONDE RÉEL NE SE FERA PAS SANS HEURTS. »
l’ensemble de la vie des reclus et les soumet à un rapport de pouvoir unique qui va toujours dans le même sens, soit du gardien vers le prisonnier. Ce pouvoir serait absolu, car, tous les aspects de la vie du détenu étant sous contrôle, l’autonomie première de celui-ci serait presque réduite à néant. Pour Foucault, l’institution disciplinaire a un caractère à la fois individualisant et totalisant. Le pouvoir s’exerce sur les détenus, sur leur corps et dans leur esprit, afin de les modifier pour les faire entrer dans une norme préétablie, de les modifier dans un but précis. Goffman, pour sa part, parle d’un processus similaire qu’il nomme le principe de « mortification de la personnalité »6, qui se trouve au cœur du fonctionnement de l’institution totalitaire. Il s’agit d’un ensemble de techniques et de moyens visant à déposséder le détenu de son individualité première afin de le faire entrer dans le moule de l’institution. Ces procédés de mortification entretiennent des liens avec la « prisonniérisation », c’est-à-dire le processus par lequel le détenu s’intègre à la prison en assimilant, à différents degrés, des normes, des coutumes et une culture générale propre à son nouveau milieu. La mortification pousse cette idée encore plus loin en ce sens en lui donnant un caractère réfléchi et calculé, car l’institution « a besoin qu’il existe chez le détenu un moi bien spécifique, pour pouvoir fonctionner correctement »7. Un système de privilèges et de punitions qui se substituent aux droits des détenus contribue aussi à la stigmatisation du prisonnier. On lui enlève ainsi un élément de son identité initiale pour lui en créer une autre, généralement négative. Par un changement radical de normativité des comportements, il s’opère un passage de l’individu- sujet social à l’individu- sujet prisonnier. Ce changement inscrit une modification, non seulement dans la façon dont le détenu se perçoit, mais aussi dans la manière dont il agit avec les gardiens et les autres prisonniers. Une réhabilitation par et pour l’institution À la lumière de ces brefs résumés, il est possible de voir que ces deux modèles mènent à une déconstruction de l’individu. Certes, on pourrait croire que la forme de reconstruction du prévenu qui vient ensuite et qu’on voit poindre dans les deux modèles peut mener à une réhabilitation. Toutefois, en suivant l’idée de Goffman, nous pouvons affirmer que ce type de reconstruction ne vise pas la réhabilitation des prisonniers. Il tente plutôt de modeler la personnalité du détenu afin que ce dernier contribue au bon fonctionnement de l’institution à laquelle il appartient. Le modèle de Foucault est plus ouvert que celui de Goffman, car le processus de correction de l’individu est orienté dans un sens qui ne

WM. Notman & Son

correspond pas à une réhabilitation comme telle. L’individu se transforme pour entrer dans le moule disciplinaire de la prison et pour répondre à une fonction normalisatrice lorsqu’il retourne en société. Seulement, ce n’est pas en tant qu’individu normal qu’il est réintégré à la vie sociale, mais plutôt pour occuper la fonction normalisatrice du délinquant. Ces modèles sont certes théoriques et quelque peu déterministes, aussi il ne faut pas oublier que la prison a évolué depuis les époques étudiées par les deux penseurs. Toutefois, la prison est encore un lieu isolé dans lequel le monde extérieur ne peut être entièrement reproduit, ce qui en fait un monde artificiel. C’est en ce sens que nous pouvons nous interroger sur sa véritable capacité de réhabiliter les contrevenants. En fait, on peut se demander si une institution qui a besoin de ses propres mécanismes pour maintenir ses normes de fonctionnement est capable de remplir une fonction orientée vers l’extérieur. En étant aussi globale, en formant une telle microsociété, la prison est en quelque sorte incapable d’interagir de façon effective, à forces égales, avec la société extérieure. Les détenus qui composent cette microsociété ayant intériorisé tous ses codes, leur retour dans le monde réel ne se fera pas sans heurts. Et si, comme le dit Goffman, l’institution totale déconstruit la personnalité du détenu, il semble que le but premier ne soit pas d’en extraire son caractère criminel pour en faire un individu apte à vivre en société. Le nouveau caractère imprimé par la prison serait plutôt créé en fonction de l’institution elle-même. Ainsi, cette nouvelle personnalité rend le détenu apte à la vie dans cette société, mais pas nécessairement à la vie en société.
Références 1. Cette évolution est au cœur de l’analyse de Michel Foucault dans Surveiller et punir. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975. 2. Erving Goffman, On the Characteristics of Total Institutions , Asylums. Essays on the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates, Chicago, Aldine Publishing Company, 1961, pp. 4-5. 3. Le terme institution désignait d’abord les écoles ou institutions d’enseignement avant de devenir synonyme d’État. 4. Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Paris, Les éditions de minuit, 1979 5. Même si l’élaboration de son modèle disciplinaire est basée sur l’analyse des prisons, il est bon de rappeler que Foucault a lui aussi étudié l’institution psychiatrique et l’articulation entre les notions de savoir, de pouvoir et de subjectivité qu’elles appellent. Michel Foucault, Histoire de la Folie à l’âge classique, Paris, Tel Gallimard, 1972. 6. Guy Lemire, Anatomie de la prison, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1990, p. 63. 7. Ibid., p. 63-64.

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Norme et exception

Notre prochain thème sera:

Robert Silverwood

Vous n’êtes pas d’accord avec nos propos? Vous nous trouvez trop audacieux ou trop conservateurs? Vous voudriez que vos idées soient représentées dans cette revue? Impliquez-vous! Le Délibérant se veut un lieu de discussion et de débat. Vous souhaitez soumettre vos articles ou rentrer en contact avec nous? Envoyez-nous un courriel au ledeliberant@gmail.com Au plaisir de vous lire! -L’équipe du Délibérant

«On ne s’obstine jamais tout seul.» Pierre Bourgault

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