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Ipsos pour Le Monde, le Cevipof, la Fondation Jean Jaurès, la Fondapol

Présidoscopie

Analyse des changeurs de la vague 6 (du 1 er au 6 mars 2012) à la vague 7 (du 23 au 27 mars 2012)

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ORGANISATION DES ENTRETIENS, CIBLES INTERROGEES, DATES DE TERRAIN
Les dix entretiens qualitatifs, menés par téléphone, ont été réalisés du mercredi 28 au jeudi 29 mars. Deux familles de changeurs ont été identifiées : les changeurs allant de François Bayrou vers Nicolas Sarkozy (5 entretiens)/ FB vers NS

les changeurs allant de Marine Le Pen vers Nicolas Sarkozy (5 entretiens)/ MLP vers NS

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ANALYSE
I. 1.

L’impact des événements de Toulouse-Montauban dans la campagne Une campagne mal aimée, atone… dans laquelle émerge Jean-Luc

électorale Mélenchon Depuis le début de la campagne, et particulièrement en ce moment, les électeurs montrent des signes d’exaspération face à une campagne qu’ils ne comprennent pas. Celle-ci manifeste, selon eux, tous les signes d’un combat politicien, là où sont attendus de vrais débats de fond. Sont mis en cause, en vrac, le jeu des petites phrases, la critique systématique de l’adversaire en lieu et place du déploiement d’un vrai programme et de propositions concrètes, bref l’atmosphère générale de cette veille d’élection. A noter que les médias sont tenus pour largement co-responsables de cette mauvaise image de la campagne électorale.
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« Cette campagne est vraiment une campagne de coups de gueule » FB vers NS « C’est une campagne à l’américaine où on parle de la vie privée des candidats,

où on axe plus sur leur personnalité et sur leur façon de vivre que sur ce qu’ils peuvent apporter au pays » FB vers NS
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« Les gens ne sont pas très optimistes, il y a beaucoup d’agressivité, surtout « On nous ment, il y a un négativisme ambiant » FB vers NS

dans les médias, les médias sont responsables de l’agressivité ambiante » FB vers NS « Une campagne nulle, pas intéressante, ils passent leur temps à se tirer dessus au lieu d’avoir des trucs sérieux et corrects ; ce n’est pas intéressant pour les gens comme nous, pour les électeurs » MLP vers NS « C’est très électoraliste, il n’y en a pas un qui a un programme bien défini d’un bout à l’autre et qui a une vue sur l’avenir lointain… je constate que depuis De Gaulle il n’y a pas de grand homme, on attend… » MLP vers NS
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Rien de nouveau sous le soleil donc, si ce n’est que cette campagne mal aimée, atone, permet finalement plus facilement l’émergence de Jean-Luc Mélenchon, qui n’échappe à aucun des électeurs interviewés lors de cette vague, pourtant tous franchement à droite. Il semble que le candidat du Front de Gauche parvienne à réussir l’exploit de revivifier la campagne, voire de la réenchanter, via sa verve et son omniprésence médiatique.
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Pour les électeurs centristes, Jean-Luc Mélenchon est plus perçu comme un épouvantail sympathique que comme une menace d’alternative réelle – incarnée davantage par François Hollande.
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« C’est un tribun, il est truculent, il parle bien et il a oublié d’être con. Je « Mélenchon maintenant c’est le buzz, il jette de la poudre aux yeux… ce qu’il

comprends que ça puisse séduire des gens de trente ans » FB vers NS préconise n’est pas concret, pas réaliste… Il a un fonds de commerce critique comme le FN, il rassemble les gens qui ne savent plus vers qui se tourner » FB vers NS

« Il a un message à contre-courant de ce qui se dit sur la société française, sur

le mal-être des communautés. On a l’impression que derrière Mélenchon, la société est plus soudée, qu’il y a moins de clivages. (…) Il a créé un vrai électrochoc à la Bastille » FB vers NS Pour les électeurs frontistes, on note un hiatus entre les hommes et les femmes : les électeurs masculins, retrouvent un parallélisme — dans la posture, la dimension tribunicienne, la faconde mais aussi dans le contenu la dénonciation des inégalités — de ce qui les séduit dans le discours de Marine Le Pen, même si bien évidemment ils assurent qu’ils n’iront évidemment pas voter pour Jean-Luc Mélenchon. En revanche, il semble que les électrices frontistes, probablement moins en attente d’un chef, soient plus hermétiques au personnage de Jean-Luc Mélenchon. « Jean-Luc Mélenchon, il y a des idées qui ne sont pas idiotes, mais je ne voterai pas Jean-Luc Mélenchon … je ne suis pas égalitariste du tout, mais il y a quand même des inégalités flagrantes, on ne peut pas continuer comme ça, on est au bout d’un stade et il faut changer ; quand Jean-Luc Mélenchon dénonce le capitalisme, les inégalités, je peux comprendre… mais dans l’application c’est autre chose, c’est de l’utopie » homme, MLP vers NS

« Non je n’aime pas, l’extrême gauche comme ça, non… c’est à l’opposé de ce que je pense ; trop social, il va trop donner, il va beaucoup prendre pour beaucoup distribuer. On va encore augmenter l’immigration alors qu’on a déjà 2 - 3 millions de chômeurs… » femme, MLP vers NS

2.

Toulouse vient relancer la dramaturgie de la campagne présidentielle
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Dans ce contexte finalement attentiste, les événements de Toulouse – Montauban semblent avoir eu un impact important, et d’un point de vue idéologique, et d’un point de vue stratégique dans la redéfinition de la dramaturgie de la campagne.
a.

D’un point de vue idéologique

D’un point de vue idéologique, les crimes perpétrés par Mohammed Merah, quelque traumatisants qu’ils aient été pour les électeurs interviewés, semblent avoir eu, selon eux, le mérite de recentrer le débat électoral vers des problématiques qui sont au cœur de leurs attentes : « la sécurité » pour l’électorat centriste, « l’immigration » pour l’électorat frontiste. On peut donc dire que Toulouse a permis, voire légitimé un déplacement idéologique de la campagne, auxquelles ces deux populations de droite adhèrent pleinement. L’électorat centriste loue ainsi le fait que la « sécurité » soit revenue sur le devant de la scène, considérant que ce sujet est le seul qui véritablement intéresse les Français, contrairement à ce que les médias peuvent expliquer.

« Il y a un fossé entre ce que disent les médias et ce qui se dit dans la rue. On

minimise ce qui s’est passé à Toulouse, il y a eu un sondage le lendemain qui affirmait que les principales préoccupations des Français étaient le pouvoir d’achat et l’emploi : ce ne sont pas les priorités des Français ! Quand je suis allé faire mon loto, j’ai entendu, moi, que les flics avaient bien fait leur boulot ! J’ai jamais entendu parler de pouvoir d’achat ou d’emploi car c’est sous-entendu » FB vers NS

« Ce qui a changé avec Toulouse, c’est que maintenant on se recale sur notre

sécurité (…) On n’est pas si bien protégé que ça en France (…) Depuis quelques années, aux infos, on voit des gens de plus en plus fous… des gens qui pètent les plombs. Nicolas Sarkozy propose plus de mesures restrictives à ce niveau-là » FB vers NS Pour les frontistes, plus que la sécurité, c’est la question de l’immigration et de ses conséquences supposées sur la société française que le drame de Toulouse vient révéler. Cet électorat perçoit en effet l’immigration comme la matrice de nombreux problèmes sociétaux, comme notamment la délinquance et l’insécurité, mais aussi et surtout le sentiment de perte d’identité du pays.

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« L’immigration, ce n’est pas un sujet périphérique, et l’identité nationale non

plus ; il faut savoir qui on est… donc ce n’est pas des trucs d’extrême droite et on ne peut pas continuer à avoir 200.000 immigrés légaux par an, qui vont nourrir les réseaux de drogue d’une part et le chômage d’autre part et on ne peut pas traîner un boulet comme ça » MPL vers NS Pour ces électeurs frontistes, les événements de Toulouse - Montauban mettent en avant la difficulté d’intégration de la communauté musulmane. Pour eux, ce ne sont pas les musulmans en tant que tel qui posent problème, car ils ne les perçoivent pas comme des délinquants ou des terroristes en puissance, mais, de manière plus fantasmée, c’est l’Islam qui les effraie, tant les signes extérieurs de présence de cette religion semblent s’être accrus dans leur quotidien. Ils font le constat, amer et apeuré, d’une véritable difficulté, voire d’une impossibilité à vivre ensemble, exprimant ainsi un communautarisme de repli.

« Il y a un problème religieux qui est fondamental avec l’Islam, mais dès qu’on

dit ça sur la place publique, on vous traite de raciste ; mais non… ou alors raciste religieux, si on veut… l’Islam c’est l’Islam, c’est un mode de vie, on ne partage pas les pouvoirs » MLP vers NS

« C’est encore l’Islam extrémiste qui est en cause, s’il n’y avait pas autant

d’étrangers en France, je pense que ça se produirait beaucoup moins » MLP vers NS
b.

D’un point de vue stratégique

D’un point de vue plus stratégique, les événements de Toulouse-Montauban semblent avoir indéniablement déplacé les candidats les uns par rapport aux autres, réintroduisant de fait une hiérarchie entre eux, alors qu’ils étaient jusque-là perçus comme plus ou moins au même niveau : Nicolas Sarkozy, représidentialisé, est ainsi clairement perçu comme au-dessus de mêlée ; en-dessous de lui, François Hollande semble avoir été perçu plus comme un vice-président (sans éclat, mais sans impair) ; en revanche, François Bayrou a été perçu comme en net décalage par rapport à l’événement, notamment pour les centristes, ce qui a contribué à leur désaffection vis-à-vis du candidat. Marine Le Pen, si elle a été jugée crédible dans la mesure où le drame de Toulouse lui a permis de chevaucher de nouveaux ses thématiques favorites – insécurité et immigration – a néanmoins été perçue comme effacée, notamment par rapport au chef de l’Etat.
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• • •

« Que le président se déplace, c’est normal. Que les autres candidats « François Hollande oui, je ne sais plus trop ce qu’il a fait, il a rien dit, il a été « Nicolas Sarkozy a été bien, sobre tout en disant ce qu’il pensait, François

réagissent de loin, c’est normal » FB vers NS correct » FB vers NS Hollande c’était moyen… Bayrou il a été nul… Marine Le Pen a sûrement dû réagir mais je ne me souviens pas » MLP vers NS « Marine Le Pen était sur son cheval de bataille, elle avait prévu tout ça, qu’il faut expulser les intégristes » MLP vers NS

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II.

Pourquoi se rallier à Nicolas Sarkozy ?

1. Les logiques de ralliement transversales aux deux cibles
a.

Le renforcement de l’image présidentielle de Nicolas Sarkozy

Ce qui ressort nettement de cette vague d’enquête est donc le renforcement de l’image présidentielle de Nicolas Sarkozy à la suite des événements de ToulouseMontauban, pour les centristes comme pour les frontistes. Cette séquence a vu la mutation de Nicolas Sarkozy, perçu non plus comme candidat mais comme président, ce qui a entraîné l’effacement corollaire des autres candidats. Les différents interviewés s’accordent pour encenser l’action du chef de l’Etat : réactivité des policiers sur le terrain, présence de Claude Guéant, efficacité des troupes du Raid.

« A Toulouse, il a été correct, il a été bien, il a joué son rôle de président. Il a

pris ses décisions et il a bien parlé. Il est resté sobre, il n’a pas dit ‘c’est moi qui ai réussi’ » FB vers NS

« Nicolas Sarkozy a joué complètement son rôle de président, j’ai trouvé qu’il

avait été admirable… Il a pris les choses en main, il a fait ce qu’il fallait, il n’a pas fait d’amalgame, il a fait ses discours à la télé, il a rencontré les familles des gens assassinés, il est allé aux enterrements… Et l’action sur place elle n’a pas été menée que par Guéant et le Raid, il était là ! » FB vers NS
• •

« Je l’ai trouvé très bien, il était dans son rôle de président… je l’ai trouvé à la « Je trouve qu’il a été bien, il a bien fait son boulot… il a été au bon endroit, il a

hauteur » MLP vers NS soutenu les familles, il a été aux enterrements…» MLP vers NS De la même manière, la plupart rejette les différentes critiques qui ont pu être émises, et sur le chef d’Etat, et sur le modus operandi, émises par exemple par Christian Prouteau. Très clairement, les interviewés décrivaient une situation relevant, pour eux, de l’unité nationale, qui, de fait, excluait toute critique.

« C’est comme Prouteau qui critiquait le Raid, en disant moi je n’aurais pas fait

ça. On vit dans un monde de polémiques. Chacun pense qu’il ferait mieux à la place de l’autre » FB vers NS
b. Vers le vote utile, en faveur de Nicolas Sarkozy dès le premier tour 8

Le renforcement de Nicolas Sarkozy semble donc déjà légitimer un vote utile, pour les centristes comme pour les frontistes : l’enjeu est de solidifier le candidat UMP face au candidat socialiste, qu’on annonce fort et haut dans les sondages. Les électeurs interviewés envisagent donc de délaisser le candidat qui, jusqu’à présent, avait leur préférence (Marine Le Pen ou François Bayrou) pour voter Nicolas Sarkozy dès le premier tour. L’objectif affiché par ces électeurs de droite est de viser le plus large rassemblement possible et de voter immédiatement pour Nicolas Sarkozy afin de le rendre plus fort. Il s’emble que ce transfert vers le candidat président s’avère de plus en plus solide, à mesure que l’échéance se rapproche. Assez peu de d’électeurs envisagent de changer leur vote d’ici le premier tour. • « Je pense au vote utile : je ne veux pas qu’un vote d’intention au premier tour soit préjudiciable au second tour » FB vers NS • « J’ai voté Nicolas Sarkozy [lors de la dernière intention de vote Ipsos] parce que je me suis dit que ça suffisait de tourner autour du pot… » FB vers NS

« Là je ne bouge plus, MLP ne peut plus faire d’éclat pendant un mois… » MLP

vers NS « Je ne pense pas que je changerai maintenant parce qu’il faut donner le maximum de chance à Sarkozy et il faut voter pour lui » MLP vers NS
• •

« Là je ne pense pas que je reviendrai en arrière… » MLP vers NS

2. Les logiques de ralliement propres aux électeurs centristes Plusieurs éléments viennent en outre expliquer le ralliement de ces électeurs centristes à Nicolas Sarkozy : d’abord, d’un point de vue politique, ils se livrent aujourd’hui à une relecture du bilan du quinquennat, qui, sans minorer les erreurs commises selon eux par Nicolas Sarkozy, laisse aussi une belle part à la satisfaction.

« Il a fait des choses bien, les retraites, et puis quand on était à la présidence

de l’Europe, c’était bien, et tout ce qu’il fait avec Angela aussi… C’est sûr, au début il y a eu Cécilia, le bling-bling, son fils à l’Epad – qu’un gamin qui n’ait même pas sa licence puisse être patron …— le Fouquet’s… Oui, il fait roquet hargneux ! Mais bon c’est quand même lui qui représente le mieux la France à l’international, au niveau mondial, on n’a pas une si mauvaise image que ça ! » FB vers NS

« Sarkozy, il a d’abord la volonté de mettre tout le monde au travail (…), l’assouplissement des charges
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ensuite c’est la sécurité (…), ensuite il a fait les réformes qu’il fallait faire : les retraites, patronales, l’accès aux heures

supplémentaires non imposées, l’exonération des intérêts d’emprunts quand on achète… » FB vers NS Ensuite, et de manière plus psychologique, les électeurs centristes décrivent un Nicolas Sarkozy humanisé : la posture rédemptrice adoptée par le chef de l’Etat, qui dit assumer ses erreurs, rassure cet électorat qui se dit finalement prêt à renouer avec lui pour cinq ans.

« Sarkozy, aux dernières élections, je le supportais pas, j’avais voté Bayrou au

premier tour. Et puis j’ai entendu Catherine Nay en parler sur Europe 1, il y a plein de choses qui s’expliquent, c’était un homme sensible, un homme amoureux… » FB vers NS

« Entre un candidat qui vous dit, pendant cinq ans, ‘je me suis gourré, et les

cinq prochaines années je vais faire mieux’, peut-être qu’il fera mieux, alors qu’un candidat qui vous promet que demain ce sera le bonheur sur terre, c’est faux, on le sait parfaitement ! Donc entre les deux, je vais aller vers celui qui dit ‘j’ai fait le con, vous m’avez fait confiance et j’ai fait le con, mais je vais essayer de mieux faire’… Sarkozy est quelqu’un qui est très courageux et qui assume ses erreurs » FB vers NS

« Nicolas Sarkozy s’est beaucoup assagi, il a l’expérience de la présidence, il est

plus tempéré dans ses propos depuis un an ou deux » FB vers NS
3.

Les logiques de ralliement propres aux électeurs frontistes

D’autres logiques expliquent le ralliement à Nicolas Sarkozy d’électeurs frontistes. D’abord, d’un point de vue idéologique, il est incontestable que l’infléchissement du discours de Nicolas Sarkozy sur les thématiques de l’insécurité et de l’immigration a plu à l’électorat frontiste. Cet électorat évoque ainsi précisément la division par deux du nombre d’immigrés légaux, le contrôle accru aux frontières et le durcissement de l’espace actuel de Schengen. Finalement, par ses prises de position, Nicolas Sarkozy est perçu comme se rapprochant de celles de Marine Le Pen, sauf que le candidat UMP bénéficie, en plus de ses qualités intrinsèques, de son expérience de Président de la République : à choisir, il ressort comme finalement beaucoup plus capable d’exercer le pouvoir, et efficace dans la mise en œuvre d’une politique migratoire qui les séduit • « Il a parlé des frontières et là-dessus il a raison parce que c’est portes ouvertes sur tout et il faut mettre des limites, il veut aussi diviser par deux les
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étrangers qui veulent rentrer en France pour profiter des aides et tout ça… c’est vrai que c’est nous qui payons et c’est des gens de l’extérieur qui en profitent » MLP vers NS • « J’ai l’impression que Nicolas Sarkozy revient aussi un peu sur les idées de MLP en ce moment donc ça joue aussi… » MLP vers NS • « Quand elle parlait d’immigration et tout ça, ça me plaisait, mais maintenant j’ai entendu Sarkozy qui dit à peu près la même chose ; c’est vrai que je penche plus pour Nicolas Sarkozy que pour Marine Le Pen parce qu’il a plus les épaules qu’elle… j’aurais plus confiance en lui parce que déjà il connaît bien, il est là depuis longtemps » MLP vers NS Ensuite, d’un point de vue symbolique, les électeurs frontistes attendent le retour d’un vrai chef, au-delà du rôle de président : cet élément s’affiche comme très important auprès de cet électorat, et a été très fortement mis au jour lors de la séquence de Toulouse. Pour cet électorat, la façon dont Nicolas Sarkozy incarne l’autorité le positionne d’emblée comme la personnalité la plus capable d’endosser au mieux le leadership à droite. De même, le fait de redécouvrir le Président de la République à cette occasion a fait aussi resurgir ses qualités naturelles de chef et de capitaine dans la tempête, mettant de côté le Nicolas Sarkozy simple candidat. • « A droite il n’y a que lui, à part Sarkozy je ne vois personne… » MLP vers NS « Sarkozy parce que je trouve qu’il n’y a personne d’autre… et puis bon il est quand même capable, il a fait pas mal au point de vue étranger il sait se battre » MLP vers NS

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III.
1.

Pourquoi quitter François Bayrou ou Marine Le Pen ? Pour les électeurs centristes, une déception grandissante vis-à-vis de

François Bayrou Les électeurs centristes interviewés se situent tous clairement dans un tropisme de centre-droit : la plupart sont issus de famille de droite, gaullistes, eux-mêmes sont souvent d’anciens chiraquiens. Ils sont plutôt hostiles à la gauche et la figure de François Hollande incarne pour eux « la gauche gabegie », c’est-à-dire qu’ils supposent que son élection rimerait avec le retour à une logique de redistribution massive, à laquelle ils sont fermement opposés. La plupart d’entre eux ont voté Bayrou lors du premier tour de la présidentielle de 2007, pour ensuite se rallier, au second tour, à Nicolas Sarkozy. Tous, aujourd’hui, expriment leur déception vis-à-vis du candidat du Modem : ils mettent en cause une campagne qui patine, mais aussi la stature de François Bayrou, jugée fort peu présidentielle au moment des événements de Toulouse, et enfin, d’un point de vue plus symbolique, la perte de son statut de troisième homme au profit de Jean-Luc Mélenchon. Aucun de ces éléments, pris séparément, ne peut expliquer à soi seul le déclin de François Bayrou, mais c’est l’addition de ces éléments qui finit par avoir un effet globalement repoussoir, et qui, in fine, disqualifie le candidat auprès des électeurs interviewés. a) Une campagne peu convaincante Les électeurs centristes, qui se déclaraient volontiers séduits par le candidat en 2007, mettent en cause le style de campagne de 2012 perçu comme vieilli. C’est surtout son discours, et notamment ses idées sur le « produire français », qui semblent aujourd’hui tourner à vide, faute d’être solidement étayées : séduisante il y a quelques mois, cette belle idée semble aujourd’hui avoir fait long feu, notamment parce qu’elle semble n’a pas donné lieu à un programme concret. Tout cela tend globalement à rendre le candidat hors-jeu.
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« Il fait un style de campagne dans le style des années 70-80 » FB vers NS « Bayrou, aux dernières élections, il avait un programme, des idées, c’était

cohérent, là est inaudible, on ne l’entend pas » FB vers NS
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« C’est comme son discours sur le ‘fabriquer français’. Mais il n’y a pas de

norme ! On ne sait pas ce qu’on achète ! Il veut passer par les associations de consommateurs, mais il faudrait créer une agence gouvernementale, qu’il y ait des contrôles ! C’est sympathique mais c’est ni réfléchi, ni pratique ! » » FB vers NS Au-delà, le candidat du Modem est perçu, depuis quelque temps, comme enfermé dans une posture critique quasi systématique vis-à-vis des autres candidats, et notamment vis-à-vis du chef de l’Etat, ce que ces centristes de droite voient d’un mauvais œil.
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« Il critique en permanence Sarkozy » FB vers NS « C’est un homme honnête, le plus honnête des candidats, mais il manque de

dynamisme, et il base beaucoup ses discours sur les critiques, notamment Nicolas Sarkozy et Marine Le Pen, ses principaux ennemis » FB vers NS

b) Une stature jugée peu présidentielle, signe d’une fragilité potentielle Un autre élément qui a joué un rôle important dans la disqualification de François Bayrou a été l’accueil de sa réaction face au drame de Toulouse, au soir de l’attentat à l’école Ozar Hatorah, et dans les jours qui ont suivi. Il semble d’abord que ce ne soit pas tant le fond des propos de François Bayrou qui ait choqué, car finalement assez peu d’interviewés étaient capables de les restituer, que le timing des déclarations du candidat, jugé finalement beaucoup trop rapide. C’est le caractère intempestif de ses propos qui a déplu car, pour ces électeurs, un tel moment n’invitait qu’au deuil, au silence, et au respect de l’unité nationale incarnée par le chef de l’Etat. La réaction de François Bayrou a été décodée comme un exemple d’enfermement critique du chef du Modem vis-à-vis du chef de l’Etat, perçue comme vaine et inopérante.

« A Toulouse, il n’avait pas à s’exprimer, ce qu’il a dit exactement, je n’ai plus

la phrase en tête, mais je trouve qu’il n’avait pas à parler à ce moment-là, à critiquer Sarkozy, pas à critiquer le Raid… Il n’a pas été bien, il s’est planté, il est passé à côté. Il fallait qu’il se taise, il n’avait pas à parler, il fallait respecter l’immense douleur de ces gens-là »

« Déjà il a continué sa campagne, ensuite il a dit ‘est-ce que c’est cela qu’il

fallait faire’, quand on sait pas on ne peut pas dire ce que les autres auraient dû faire… C’était mal venu… Il a critiqué en disant ‘on aurait pu se rendre compte que ce gars-là était dangereux, qu’on aurait pu faire autrement’… A cette occasion-là, chacun devait la mettre en veilleuse, il fallait ne rien dire »
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Au-delà, l’affaire de Toulouse semble aussi avoir révélé une fragilité dormante chez François Bayrou : François Bayrou souffrirait, finalement, d’un certain manque de sang-froid, comme le laissaient déjà présager certains épisodes dont on se souvient soudainement. La dimension soudaine, excessive de sa réaction semble aller non seulement à l’encontre de l’image terrienne, rassurante, prêtée au candidat béarnais, mais encore et surtout à l’encontre de la stabilité et de la sérénité attendues de la stature présidentielle, qui impose une plus grande retenue. Le statut spécifique de vote de contestation qu’à sa manière François Bayrou pouvait en partie préempter semble aujourd’hui plus bénéficier au candidat du Front de Gauche.

« C’est un mec qui aurait pété un câble s’il avait été au pouvoir. Ca veut dire

qu’en cas de crise, le mec il ne saura pas gérer car il tirera ses propres conclusions (…) ça m’a rappelé au Petit Journal je l’avais vu, Yann Barthès l’avait mis en face de ses contradictions, et il avait pété les plombs, son équipe avait dit qu’il avait fait un malaise. Mais il a pas les épaules pour être président » FB vers NS c . La fin du troisième homme : un mythe s’écroule Enfin, la baisse de l’aura de François Bayrou est aussi liée à des facteurs plus exogènes, comme la montée de Jean-Luc Mélenchon : même pour un électorat centriste de droite, il semble que le candidat du Front de Gauche soit symboliquement devenu le troisième homme, et que le prestige dévolu à la troisième place ait soit définitivement quitté François Bayrou.

« Avant je me disais François Bayrou, c’est un vote de contestation, c’est le

moins pire, c’est le troisième homme, il est très honnête…. Maintenant, ça ne sert plus à rien, François Bayrou sera peut-être quatrième …. Maintenant, il perd des points, depuis que Mélenchon fait ses meetings à la Bastille… » FB vers NS

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2.

Pour les électeurs frontistes, une absence de conviction vis-à-vis de Marine

Le Pen Les personnes interviewées témoignent d’un niveau socio-culturel plutôt modeste, évoquant un quotidien souvent difficile, par exemple dans des cités. Tous se définissent comme profondément ancrés à droite et récusent le qualificatif d’extrême-droite, même si certains d’entre eux ont déjà voté Jean-Marie le Pen au premier tour d’une élection présidentielle. • « Je suis de droite, je suis pour un maintien de la France, pour que la France continue à peser un petit peu sur la scène mondiale et ne périsse pas dans un magma » MLP vers NS

« La gauche je déteste… je ne serais pas très juste de ce côté là » MLP vers NS

Marine Le Pen a pu constituer pour eux une vraie tentation, abordant sans tabou des problématiques fondamentales pour cet électorat : l’immigration, l’Islam, la protection de la France et de son identité au premier chef. Par ailleurs, la candidate FN est aussi perçue par l’électorat frontiste comme la candidate la plus proche des préoccupations quotidiennes d’une France moyenne fragilisée ou en voie de l’être. • « Elle a des idées qui ne sont pas déplaisantes » MLP vers NS • « Elle dit des choses plus vraies et elle pense comme nous… » MLP vers NS Mais la candidate n’en a pas moins de réelles faiblesses, déjà mises en lumière lors des précédentes vagues, et qui sont confirmées ici : son manque d’expérience et de stature sont épinglés, ainsi que l’insuffisance de son équipe. • « De toute façon elle ne passera pas, elle n’a pas l’envergure d’un Président de la République… c’est ça aussi le problème en France, c’est qu’on en a pas beaucoup qui ont la carrure » MLP vers NS • « Marine Le Pen elle a un discours qui me plaît mais je sais aussi qu’elle ne pourra pas ; elle n’a pas le staff suffisant pour mettre en place ce qu’elle voudrait » MLP vers NS « Maintenant, avec tous les candidats qui font des scores relativement importants, y compris maintenant Mélenchon, Bayrou et Marine le Pen, Marine le Pen c’est fini, elle ne pourra pas faire 2002 au second tour… moi je n’espérais pas pour qu’elle vienne au pouvoir, mais là elle plafonne » MLP vers NS
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« Au début j’ai accroché mais maintenant j’ai un peu de mal, autant avant ça allait mais maintenant je trouve qu’elle n’a pas les épaules ; je l’ai vue sur TF1 et ça n’allait pas, elle n’était pas en confiance et elle avait du mal » MLP vers NS

Globalement, François Bayrou et Marine Le Pen semblent donc marquer le pas et avoir finalement atteint leur plafond de verre, menacés, à droite, par un Nicolas Sarkozy clairement ragaillardi, et, à gauche, par un Jean-Luc Mélenchon, en pleine ascension, qui tient la corde pour la place de troisième homme. L’heure ne semble plus donc être, à droite, aux choix tactiques de premier tour, mais à l’adhésion franche et massive pour le candidat qui semble le plus à même de l’emporter face à François Hollande, Nicolas Sarkozy.

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