RIKAI JUDO TAMASHII Comprendre l’Essence

Tome 1 Shi- ZUIHITSU

Notes diverses à propos de La raison d’être du JUDO Par
Ronald Désormeaux

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Prologue « Enseigner sans le verbe et travailler sans effort sont compris de peu de gens » 1 Lao Tsu, Le vrai classique du vide parfait, chapitre 43 ,

Dans ce tome intitulé Shin, je propose d’aborder ce que constitue l’essence et le cœur du Judo. J’appui mon parcours sur la connaissance que m’ont léguée trois générations de professeurs de judo : les Maîtres Kano, Kawaishi et Gauthier. Sans leur contribution, et leur enseignement, de nombreux aspects du judo me seraient encore inconnues. J’ose espérer que ce cahier de notes pourra servir d’aide mémoire aux nombreux note aide judokas qui poursuivent l’étude et la pratique de la voie souple qu’est le judo. ’étude Les descriptions qui suivent ne sont pas des finalités en soi. D’autres professeurs ou ent autres chercheurs peuvent les amplifier et les embellir à juste valeur. Cependant, elles en amplifier représentent ma compréhension J’estime que cette contribution bien que minime compréhension. puisse en inciter d’autres à partager tant leur expérience que leur savoir dans un contexte d’entraide mutuelle.

Ronald Désormeaux Professeur de Judo, Hart House Université de Toronto, Canada, Avril 2012
© Droits d’auteur enregistré auprès de la Bibliothèque National du Canada

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INTRODUCTION On peut lire dans certains textes de philosophie chinoise la phrase inspiratrice suivante : Le plus flexible de l’univers vaincra le plus rigide de l’univers Car les corps non solides peuvent pénétrer là où il n'y a pas d'espace.

Cette phrase reprise sous différentes formes et véhiculée sur plusieurs siècles viendra prendre une dimension toute spéciale dans la conception et la compréhension du Judo. C’est au Japon que le professeur Jigoro Kano défini en 1882 le judo comme étant un processus souple et un moyen d'éducation nationale à implanter dans son pays en vue de le placer sur la voie de la prospérité sous l’ère Meiji. Il exprime sa philosophie par deux idéogrammes « JU » et « DO » : la voie souple et le parcours à suivre. Ce n’est qu’après plusieurs années de réflexion et de synthèse qu’il résume son approche dans deux grands principes : l’application intelligente de l’énergie et l’adoption d’un comportement collectif pour mieux atteindre la prospérité. Aujourd’hui, le Judo est un tout admirable pratiqué par des milliers d’adeptes à travers le monde. Il se distingue des autres sports et disciplines de combat par le fait qu’il repose sur des principes fondamentaux naturels, éprouvés dans le temps et qui servent de conducteurs dans des parcours individuels et collectifs associés à l’amélioration de soi. Depuis 1882, les adeptes les plus endurcis et les néophytes font vite la découverte de ses attributs les plus imposants: sa culture riche et complexe, son histoire ancienne et dynamique, son patrimoine technique de haut calibre, sa variété d’expression en tant que sport, récréation et système d’éducation, sa discipline sportive respectée à l’échelle internationale, sa panoplie d’institutions riches en valeurs sociales et l’influence de son cadre pédagogique professionnel répandu à travers les sociétés. Le présent ouvrage vise donc à faire un rappel de l’objectif original conçu par l’académicien Jigoro Kano et par le fait même, de présenter un travail compréhensif sur l’importance à accorder aux dimensions humaines, esthétiques et culturelles du judo. D’autres travaux en préparation viendront discuter des aspects techniques et physiques associés à cet art de combat.

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Table des matières Chapitre Un Les origines Les antécédents Les grandes écoles d’influence La synthèse de Jigoro Kano L’école Kodokan Le judo fait son entrée au Canada Une première fédération Canadienne 5 6 7 8 10 11 12

Chapitre Deux Les racines et principes L’étymologie de Ju et Do Premier principle : meilleure utilisation de l’énergie Recul historique : harmonie et énergie ambiante L’énergie suffisante dans la pratique du judo La souplesse essentielle à la création de l’énergie Vision humaniste de Jigoro Kano Le chemin à parcourir La discipline mentale Le combat/Randori et Shiai Chapitre Trois Le code moral du Judoka Le courage, justice et tempérance La sagesse et l’altruisme Chapitre Quatre La passion du judo Découverte et initiation au judo Progression technique Période de maturation 47 48 49 50 33 34 15 15 16 19 25 26 29 29 31 31

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Chapitre Un
Les origines du judo « On Ko Chi Shin » Pour connaître les choses nouvelles, il faut d’abord étudier les anciennes. Proverbe japonais.

Le judo n’est pas une discipline ou un art qui se maîtrise instantanément. C’est beaucoup plus l’affaire d’une vie. Tout judoka peut confirmer la nécessité d’y consacrer des milliers d’heures à son apprentissage et sa pratique. Ses nombreux rudiments techniques et ses fondations philosophiques sont loin d’être compris en quelques mois. Le mystère de tout connaître persiste et encourage l’étude de toutes ses composantes. C’est avec curiosité et ténacité que nous découvrirons l’ensemble du d’un système complexe qui est à la fois technique et fascinant. Le fondateur du judo le Maître Jigoro Kano nous offre un ensemble d’activités morales et physiques qui sont plus qu’un sport. Il en fait un art au sens pur. Un art dont le but ultime devient la transformation radicale de la personne qui l’exerce. Jumelant l’activité physique à certains principes spirituels et en harmonisant la relation entre les deux plans, il projette la possibilité que le pratiquant puisse se dépasser et réaliser de grands projets humanistes. De la sorte, il rejoint la théorie philosophique chinoise de Lao Tsu, qui définie l’art comme tant : « L’art n’est rien d’autre que la réalisation d’une nouvelle force interne, une expression de prise de conscience. Le point important est que l’homme est bâti pour recevoir, contenir et transformer toute connaissance en puissance potentielle et il peut, de son propre chef, faire en sorte que toute sa vie en devienne la réalisation. »

Le judo c’est d’abord quelque chose de visuel Mais avant de se lancer dans des explications philosophiques de ce que constitue l’art du judo, il faut l’approcher sur un plan plus visible, plus réaliste et dynamique. C’est dans l’activité physique que débute l’initiation à ce sport de combat. Le constat visuel va devancer la compréhension philosophique. Le maître Jigoro Kano nous encourage à un tel parcours lorsqu’il nous dit : « La formation par l’exécution des techniques de judo n’est pas la seule voie pour découvrir les grands principes qui régissent l’univers (la souplesse et l’entraide mutuelle) mais c’est la façon dont j’y suis parvenu et par laquelle j’ai compris sa porté. C’est aussi le moyen dont je me sers pour éclairer les autres dans cette voie. «
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Déjà se dessine une anticipation de ce qu’est le judo ou de ce qui doit être. Pour celui ou celle qui désire découvrir et maîtriser un judo supérieur, un effort supplémentaire sera requis afin de dénicher des écoles appropriées et des professeurs émérites qui aborderont toutes ses dimensions, qu’elles soient psychologiques, métaphysiques et spirituelles ou techniques.

Le judo peut être apprécié comme sport pour ses valeurs qu’il contient : Le respect des autres, le gout de l’effort, la coopération, la transmission, la solidarité, l’engagement, le partage, la confiance en soi, le respect des règles, la concentration, le goût de l’apprentissage, la tolérance, l’humilité, le respect de l’environnement, le respect de la différence, la responsabilisation, la découverte des autres, la connaissance de soi. Perçu comme moyen d’éducation physique, le judo tend à rendre le corps plus fort, plus utile et plus efficace. Les activités associées au judo visent le développement de tous les muscles du corps de façon harmonieuse. Des antécédents connus Il est difficile d’exposer l’origine exacte des antécédents du judo car les écrits anciens sont vagues à ce sujet. Bien que la Chine antique semble être le bassin de certains arts martiaux et qu’il soit rapporté que le Bodhidharma (le maître de la loi) ayant vécut entre 470 à 532 enseignait au monastère de Shaolin du mont Song une façon de boxe destinée aux moines en guise de méthode d’éducation physique. Les antécédents se précisent davantage en suivant l’histoire du Japon durant les 1618ième siècles. Durant cette longue période de guerre et de transition, il y eut suffisamment de déplacements migratoires et des échanges culturels entre des individus pour réussir à capter certaines dates clés. Nous prêtons une grande part de transmission culturelle à divers sectes religieux et à des intellectuels qui ont parcourus la péninsule de la Chine et du Japon durant plusieurs siècles. Tantôt suspendus par des guerres, tantôt accélérés par le besoin d’imitation et de réconciliation, les échanges favorisent l’adoption de plusieurs disciplines de combat et méthodes philosophiques. On rapporte dans les chronique et livre des records japonais « Judo-Higakusho » que durant la période Eisho (1504-1520), des méthodes de saisies et d’arrestation furent échangées et qu’une école permanente de Yawara (jujitsu) s’était établie sous les auspices du clan (famille) Takenouchi.

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À cette époque, les guerres civiles transforment les champs de bataille japonais en de véritables laboratoires pour l’application de divers arts martiaux. Les cinq disciplines majeures sont : le tir à l’arc, le lancé de la lance, le maniement du sabre, l’équitation et la natation. Elles ont toutes comme complément, l’application de moyens de combats pour les moments de corps à corps qui sont utilisés tant par les guerriers et les policiers attitrés au maintien de l’ordre. Au cours des décennies, les arts de combat sont raffinés et transformés par de nombreux samouraïs, techniciens et par des maîtres d’armes attachés à des sectes religieux se dévouant à développer la maîtrise technique et l’excellence. Des écrits font état d’un certain Chen Tsu U venu de Chine en 1659 et qui aurait transmis un certain art des projections et d’autres méthodes d’arrestation à des élites d’Edo (aujourd’hui Tokyo). L’histoire nous confirme qu’en peu de temps, surgissent nombreuses écoles qui enseignent diverses méthodes et qui comptent plusieurs milliers d’élèves. L’enseignement martial se propage ainsi de génération en génération : de maître à élèves et protégés. On y enseigne les rudiments d’une façon générale et favorise les plus doués aux méthodes secrètes qui sont propres à divers clans. Quand le professeur Jigoro Kano fait son entrée dans le monde martial vers la fin du 18ième siècle, on compte déjà des centaines d’écoles d’arts de combat qui ont pignon sur rue. Ainsi en est-il du Jujitsu aussi connu sous le vocable de Yawara et qui est un des ancêtres du judo. Les grandes écoles d’influence Selon Oscar Ratti, (Oscar Ratti, Adèle West brook, Secrets of the Samurai, page 348), les Écoles les plus populaires de la fin de l’ère Tokugawa furent la Tenjin-Shinyo, la Sosuishitsu, la Kito, la Sekiguchi, la Shin-no-Shindo et la Yoshin ryu. C’est principalement dans ces écoles, que Jigoro Kano y puisera de nombreux renseignements et techniques qui lui serviront à bâtir le corpus pédagogique qui deviendra l’essence du Kodokan Judo. Ces écoles sont : L’école Takenouchi considérée comme la plus ancienne des écoles japonaises. Elle remonte aux années 1532 sous la gouverne d’un certain Hisamori Takenouchi un samouraï et maître du sabre. On y enseigne entre autres, des procédés d’arrestation, d’immobilisation, de contrôle et de maîtrise d’un adversaire. On y trouve des regroupements et des classifications distinctes des techniques connues sous différents thèmes. Quelques 600 combinaisons techniques y sont enseignées. Plusieurs ont été retenues dans la création du Kodokan judo.

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L’école Kito fondée par trois anciens rônins vers 1661. Ces samouraïs que sont MM Fukuno, Isogai et Miura ont sensiblement amélioré l’enseignement reçu d’un moine attaché au monastère de Kokusei dont le sobriquet Gempin fut retenu. Ils se concentrent surtout au développement des techniques de projection et de déplacements habiles. On attribue à cette école, la création d’un système d’enseignement dit des « formes » appelé “ kata”. On y favorise une approche dualistique dite “ Hontai” sorte de maîtrise du corps et de l’esprit qui permet de déceler la force et la faiblesse de l’adversaire par l’observation, l’analyse et l’anticipation. C’est dans ce milieu qu’on y trouve une pratique sérieuse de la souplesse, de l’harmonie, des déséquilibres et de la pratique libre dite « randori ». L’école Tenjin-Shinyo est la troisième école à l’origine des racines du judo. Elle a pour maître d’armes le puissant samouraï Mataemon Iso du redoutable clan des Kii. Le maître enseignait la souplesse des mouvements dans un environnement très discipliné et respectueux envers l’adversaire. L’école fut tellement populaire qu’elle fut dotée d’un statut provincial pour l’enseignement des arts martiaux. On y pratiquait des méthodes de travail au sol, une centaine de prises dynamiques et des projections souples. On y retrouve également l’usage des atémis ou coups frappés aux les points vitaux du corps.

La dualité de l’enseignement dans les écoles anciennes Considérant que ces grandes écoles ont pour maître d’armes des hommes de guerre de grande réputation (samouraïs élites), des penseurs et des personnages spirituels notoires, il ne faut pas s’étonner que l’enseignement d’exercices physiques soit jumelé avec la formation spirituelle et morale de l’élève. Depuis le régime Yoritomo, l’enseignement supérieur en arts martiaux était imprégné d’une philosophie contemplative issue du shintoïsme, du taoïsme, du bouddhisme et de la pratique de la méditation Zen. La synthèse entreprise par Jigoro Kano Le jeune Maître Jigoro Kano né en 1860 à Mikage près de Kobe suit sa famille à Tokyo et entre aux études à l’Université Impériale. C’est à l’époque où le Japon débute sa transition vers les temps modernes tout en s’éloignant de l’administration féodale. Mais il y a encore de la résistance au changement parmi certains quartiers gérés par de grandes familles guerrières. Comme il existe depuis un certain temps, un interdit national restreignant le port d’arme et limitant les pouvoirs des samouraïs, ces grandes familles militaires sont dans l’obligation de se départir de leurs maîtres d’armes.

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Dans cette période perturbée, plusieurs experts se voient dépourvus d’un emploie stable et sont sans solde. Pour survivre, certains se tournent vers des écoles privées où ils enseignent leurs spécialités. D’autres font des démonstrations et lancent des défis publiques afin de récolter quelques sous. Les écoles connaissent des hauts et des bas selon la réputation des dirigeants. Privées de mécènes, plusieurs écoles ferment leur porte tandis que quelques unes reçoivent l’appui des services de police qui entretiennent leurs favorites. Pour stimuler les adhésions et établir une supériorité quelconque des défis sont lancés entre les écoles mais en général, l’enseignement du jujitsu est très souffrant. Jigoro Kano introduit au jujitsu Dès son entrée à l’Université Impériale de Tokyo le jeune Jigoro Kano, se fait malmener par des confrères de souche noble. De petit gabarit (5 pieds 2 pouces) il est cependant très tenace et il cherche par de nombreux moyens à se renforcer. Témoin de certaines démonstrations de jujitsu par des amis de son père, il entreprend des démarches pour trouver des professeurs émérites qui pourront lui enseigner l’art de l’autodéfense. Il fréquente plusieurs écoles dont le Yagyu ryu qui offre un programme de plusieurs centaines de projections évoluées par les professeurs Karagiri et Yagi. Il devient tour à tour étudiant aux écoles de Takenouchi, Kito et de Tenjin-Shinyo dont nous avons décrit ci-avant. Durant plusieurs années, il assimile les conseils et il pratique régulièrement les techniques. Il échange ses connaissances avec des collègues et des grands maîtres tels que les sensei Hachinosuke Fukuda, Tozawa Tokusaburo, Masamoto, Ishizue, Iikudo et Kohei qui le guident durant sa période de formation. Même s’il maîtrise très bien les techniques, il cherche à en découvrir davantage. Dans l’étude des subtilités de certains mouvements et tactiques il dénote des variations qui demandent des explications supplémentaires à l’exécution du geste. Il poursuit ses études à la fois pratiques et théoriques dans des entraînements privilégiés, dans l’analyse d’anciens documents et par des entrevues avec de nombreux maîtres d’écoles spécialisées. Il discute avec les spécialistes, scrute les livres techniques dans les bibliothèques et analyse les denshos (manuscrits) que lui ont légués ses professeurs. Avec quelques collègues de formations différentes, il expérimente davantage, compare, analyse et évalue l’efficacité et l’efficience des techniques du temps. Il découvre deux grands principes de base : celui de l’utilisation efficace de l’énergie physique et morale et celui de l’art de céder ou l’application des moyens souples pour vaincre une force directe.

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Parmi ses compagnons universitaires. Il côtoie des intellectuels, des nobles et des gens de politique proche de l’Empereur. Il est quelque peu influencé par la pédagogie et la philosophie occidentale de ses professeurs ainsi que par le mouvement politique et nationaliste dirigé par la Société du Dragon Noir (Kokuryu Kai) dont les maîtres Ryohei Uchida, Sasaki, Obata, Tanaka et Kazuo se joignent à lui pour promouvoir le judo come moyen d’intégration à l’éducation nationale. De par leur expertise, ils participeront à l’enrichissement de certaines techniques autour de ces deux principes d’origine. Peu à peu, Jigoro Kano complète son corpus éducatif en remodelant certains mouvements, conservant des formes de katas et d’exercices, éliminant des techniques qui ne sont pas conformes à ses deux principes et en inventant des modifications majeures afin de rendre l’enseignement des mouvements plus acceptable, plus sécurisé et plus universelle. En février 1882, aidé d’une dizaine de collaborateurs proches, il complète sa synthèse et lance sa nouvelle méthode qu’il nomme Kodokan-judo. L’École Kodokan Formule en main, Jigoro Kano se cherche un endroit pour pratiquer avec ses proches collaborateurs MM Yamashita, Nagaoka, Hiratsuka, Takamatsu, Totsuka et Isogai, il ouvre sa première école indépendante à Tokyo. Elle est très modeste et logée dans le temple bouddhiste Eisho à Tokyo. Son établissement se nomme Kodokan. Dans les mois qui suivent, il apporte d’autres raffinements. De nouveaux collaborateurs se joignent à son équipe pour amplifier le syllabus de cours et raffiner les katas. Il se consacre personnellement à la formation d’un cadre de professeurs qui vont par la suite l’aider à transmettre ses valeurs et techniques. Les débuts sont difficiles, convaincre les autorités civiles compétentes en éducation du bien fondé d’utiliser sa méthode comme système d’éducation physique est un travail ardu. Une opportunité de prouver son bien fondé se présente en 1886, lors d’une rencontre organisée par le chef de police de Tokyo désireux de consolider l’enseignement de l’autodéfense à ses policiers. Cette rencontre mettra en jeu le sort de deux écoles de réputation : le Kodokan-judo et l’école rivale Totsuka de jujitsu. Les résultats favoriseront une victoire pour le Kodokan-judo. À partir de cette date, le Kodokan-judo prend de l’ampleur; plusieurs écoles régionales de jujitsu se joignent au Kodokan et le rayonnement du judo de Jigoro Kano s’intensifiera rapidement à travers le monde. En 1893, Jigoro Kano reçoit sa première élève féminine. Ne pouvant enseigner aux femmes dans sa salle principale, il offre des cours personnalisés chez-lui. Madame Sueko Ashiya est suivie de Kino Yasuda et Keiko Fukuda dans cette même voie. Après quelques mois, il introduit le judo féminin au Koubun Gakuin, une école secondaire destinée aux filles de familles aisées. Au judo féminin, il y assignera ses meilleurs assistants dont MM Mifune, Honda et Ozawa.

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En 1923, une section spéciale du Kodokan est mise à la disposition de l’enseignement du judo féminin. Durant toute sa vie, le Maître Kano se dévoue à l’enseignement du judo et à sa propagation. Il fait de multiples conférences autour de sa méthode et décrit son approche morale basée sur les écrits du Tao Te Ching à ceux et celles qui veulent l’entende. Jigoro Kano entreprend plusieurs visites en Europe et aux Amériques. Partout, il fait des démonstrations de son art, organise des suivis, arrange l’envoie d’émissaires pour enseigner et négocie une présence du judo au sein d’organisations internationales. En 1932 et en 1938 il fait escales au Canada. Il meurt le 4 mai 1938 sur le bateau qui le ramène au Japon. Il laisse derrière lui de nombreux disciples et experts qui poursuivront son œuvre et permettront au judo de devenir un sport olympique en 1964. Le judo fait son entrée au Canada Le judo canadien prend naissance selon trois axes d’introduction. Le Japon et les professeurs du Kodokan-judo s’installent d’abord sur les cotes de l’ouest, puis la France et l’Angleterre fournissent à leur tour des professeurs occidentaux qui transmettent leurs particularités dans d’autres régions. La route principale est défrichée à partir de la population japonaise de la cote du Pacifique. C’est dans la région de Vancouver, port international, que les premiers balbutiements se font vers les années 1914 avec des visiteurs marins en provenance du Japon. Suite à de courts passages, des séjours prolongés et des escales permettent à des maîtres tels Fujita et Takagaki San de dispenser des cours de judo à l’intérieur de la communauté japonaise. Il faudra attendre l’arrivée du maître Shigetaka Sasaki en 1922 pour que le judo canadien prenne fermement ses assises. Le maître Sasaki fait l’ouverture d’un club permanent à Vancouver qu’il nomme TAI IKU. Son initiative et son entrain donnent lieu à la formation d’un grand réseau de clubs dans diverses communautés japonaises de l’Ouest canadien. Tour à tour, s’ouvrent des clubs de judo à Kitsilano, Steveston, Fairview, Duncan, Chemainus, Victoria et plusieurs autres villes. D’autres maîtres japonais s’installent en permanence dont MM. Tamoto, Kamino, Doi, Mori, Mitani, Nakamura, Katsuta et Akiyama. Ceux - ci organisent durant les saisons creuses de la pêche en haute mer, des rencontres interclubs qui prennent vite la forme d’une ligue sociale. En 1932, le TAI IKU de Vancouver reçoit la visite du grand Maître Jigoro Kano qui renoue son amitié avec le maître Sasaki. Sous la recommandation de Jigoro Kano, le nom du club est changé pour KIDOKAN, (la maison de l’énergie interne). L’amitié entre les des deux grands maîtres sera maintenue jusqu’à la mort de Jigoro Kano en 1938.

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La guerre de 1939-44 est une période difficile L’essor du judo canadien ralenti durant la guerre de 1939-44. Au début des années 40s, les besoins politiques forcent le dispersement et la séparation des familles japonaises vers l’intérieur des terres et dans des camps d’internat situés en Alberta, Saskatchewan, au Manitoba et en Ontario. La pratique du judo se limite exclusivement à ces camps d’internat. Durant la période de la guerre, la France et l’Angleterre fournissent plusieurs professionnels et personnes de métier au Canada. Certaines familles et professionnels viennent s’y installer en semi permanence. Des individus ayant étudiés le judo ou jujitsu dans leur pays d’origine organisent des cours de judo dans des clubs privés principalement au Québec, en Ontario et sur les côtes de l’Atlantique. Des spécialistes en jujitsu comme M Underwood, vont enseigner aux Forces Armées canadiennes et à certains corps policiers. Apparaîtront ici et là des instructeurs et professeurs d’origine non japonaise. La Gendarmerie Royale du Canada pour sa part, bénéficie de professeurs déjà formés par des maîtres japonais de la côte du Pacifique. Lorsque les officiers formés en judo sont mutés dans des détachements municipaux à travers le pays, ils commencent à dispenser des cours dans des salles publiques, d’où la naissance de nouveaux clubs (dojo) municipaux. L’influence française de la méthode Kawaishi prend ses voiles dès 1942 au Québec avec la fondation du club de judo Kano de Hull avec Monsieur Bernard Gauthier alors instructeur de Jujitsu à différents corps policiers. Il est assigné au département d’éducation physique de l’Université d’Ottawa où il enseigne le judo. Le maître Gauthier étudie auprès du maître Kawaishi, fait des recherches personnelles pour approfondir ses connaissances en judo et Jujitsu et bénéficie de liens étroits avec quelques experts étrangers et néo-canadiens dont MM. Underwood, Scala, Tabarly, Hopkins, Goldfield, Maynard et autres pionniers. Avec courage et enthousiasme, il relance l’activité du judo dans une nouvelle phase d’expansion. Une première fédération canadienne voit le jour En 1949, Bernard Gauthier entreprend les démarches nécessaires pour combler le vide laissé par les maîtres (sensei) japonais et fonde la Fédération Canadienne de Judo. Par le truchement de cette fédération, Bernard Gauthier désirait unir tous les judokas dans un même organisme polyvalent et dénudé de toute restriction linguistique ou d’origine nationaliste. Il obtint les droits de Chartre organisationnelle qui confèrent à la Fédération Canadienne de Judo les titres officiels de société à caractère nationale et à buts non lucratifs qui la responsabilise de la gestion des activités associées à l’enseignement du judo à travers le Canada. Dans les objectifs secondaires de la fédération, on trouve la promotion du judo par le truchement d’événements sportifs nationaux et son droit de liaison directe avec les autres organismes internationaux.
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De 1949 à 1959, le rayonnement du judo s’étend au plan national et international. Le judo canadien s’installe dans des universités, collèges, dojo privés, dans les forces armées et divers corps policiers. Des compétitions nationales font leurs débuts. Des institutions spécialisées telles les YMCA et YWCA donnent des cours aux hommes et aux femmes et même l’Institut National des Aveugles adopte un curriculum comprenant des cours de judo. À l’internationale, le Canada participe aux premiers jeux Panaméricains, à des rencontres internationales et se présente aux premiers championnats du monde judo au Japon. Ces dix années d’après guerre permettent aux diverses associations provinciales de prendre leur envol.

Durant cette expansion, certaines associations tentent de rivaliser avec d’autres pour se tailler une image dite “nationale”. Dans l’élan de vulgarisation qui suit, les enseignements diffèrent et les procédures de grades deviennent moins étanches et sont attribuées, sans trop de conformité aux enseignements du Kodokan-judo. La discipline et la rigueur dans la méthode sont faibles. Au début des années 50, dès que permis par le gouvernement, les sensei japonais reprennent leurs activités un peu partout au Canada. Les grands centres de judo récupèrent l’enseignement du judo Kodokan avec un nouvel élan. Vancouver confirme son leadership avec le maître Tamoto. À Raymond en Alberta, c’est le maître Katsuta qui s’affirme, à Vernon le maître Mori tandis qu’à Toronto les sensei Hatashita, Kamino et Kimura dominent. À Victoria la vocation du judo est reprise par le sensei L.Inouye tandis qu’à Montréal les sensei Okimura et Tokai s’intéressent à la relève. Le judo reprend vie un peu partout avec l’enthousiasme et le bénévolat constants des sensei de deuxième et troisième génération nipponne. Pour l’unité, un redressement s’impose Devant la propagation en parallèle des méthodes Kawaishi et du Kodokan-judo, il devient évident qu’il est nécessaire de coordonner les façons d’enseigner et de cerner la question de l’attribution disciplinée des grades Kodokan-judo. Un regroupement majeur s’effectue en 1956 sous l’égide du Canada Judo Yudanshakai. Le Yudanshakai, sorte de collège de hauts gradés ceintures noires se donne comme mandat de régulariser l’enseignement, l’éthique et l’encadrement pédagogique du judo. Ce collège modifie son nom après quelques temps pour adopter le sigle : CKBBA, soit : Le Canadian Kodokan Black Belt Association. La présidence est accordée au maître Sasaki qui, avec le conseil d’administration, installa les nouvelles règles de conduite. Le sensei Frank Hatashita de Toronto reprend la direction un peu plus tard et renforcie la structure organisationnelle. Ce nouvel organisme rassemblera les nombreux clubs et sensei à travers le Canada. La Fédération Canadienne et le CKBBA deviennent un peu des rivaux pour obtenir des membres accrédités.

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Une décision qui tranche les pouvoirs En 1959 le Conseil National des Sports et le Comité Olympique Canadien s’apprêtent à rendre une décision concernant la future représentation du Canada aux prochains jeux Olympiques. On demande aux associations de judo de présenter leurs lettres patentes et d’exposer leurs zones de rayonnement pancanadien tout en fournissant des chiffres et statistiques à l’appui. La Fédération Canadienne de Judo est incapable de démontrer une supériorité marquée en dehors du Québec et de l’Ontario et perd son statut national au profit du CKBBA qui comprend maintenant des clubs dispersés dans toutes les provinces tout en bénéficiant d’une structure organisationnelle nettement supérieure. Les années qui suivent verront le CKBBA devenir JUDO CANADA confirmant ainsi son rayonnement exclusif sur l’ensemble du territoire canadien.

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Chapitre Deux
« Un esprit sain dans un corps sain. « Mens sana in corpore sano » Proverbe relatif au développement total

Les racines et principes du judo "J’ai commencé, puis j’ai fait des progrès ; La chose m’est devenue instinctive, Maintenant, elle m’est naturelle. " Lie Tsu, p50 L’étymologie de « JU » Pour comprendre la nature du judo, procédons maintenant à l’analyse de ses caractères d’écriture Deux syllabes le composent : Ju et Do tirés des anciens sigles signifiant l’application de la souplesse et voie ou le chemin pour y parvenir. Dans son ouvrage privé rassemblé pour la fédération internationale M. A. Plée nous informe de la pensé de Jigoro Kano comme étant : « Pour le maître Kano, il semble que les deux caractères font équivalence, c’est à dire Ju égale Do, un principe moral combiné à l’art de la défense. » À partir de cette déclaration, nous pouvons constater un rapprochement avec l’enseignement moral et religieux des anciens. Les écrits attribués à Lie-Tsu et encore étudiés au Japon à l’époque de Jigoro Kano, nous renseignent comme suit : “Il y a dans le monde une voie toujours victorieuse et une voie qui ne l’est jamais. Celle qui est toujours victorieuse s’appelle douceur, l’autre, la voie qui ne vainc jamais : violence. Elles sont tous deux aisées à connaître mais l’homme les ignore. Les violents sont en grands dangers lorsqu’ils rencontrent leur égal, les seconds, ne connaissent aucun danger”. Pour le maître Kyuzo Mifune, collègue privilégié de Jigoro Kano, « Ju » signifie être naturel, être en harmonie avec les lois de la nature universelle. Dans ses écrits, il nous encourage à découvrir la vraie signification du « Ju » en examinant tout simplement le geste technique qui doit bien refléter la pureté et la sincérité. Dans son livre Canon of Judo, il nous informe de sa conception du « Ju » comme suit : « L’expression d’un être à la fois raisonnable, juste et noble qui recherche la vérité, la beauté et le don de soi. »

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Étymologie du « DO « : la voie à suivre En examinant le sigle « Do », on y note un élément spirituel. Le « DO » en japonais est similaire au « Tao » en chinois. Il décrit un chemin de bataille où l’on peut constater la tête inhumée d’un adversaire et lequel chemin doit être désenvoûté par des actes magiques ou spirituels. La voie prise par le Kodokan Avec son Kodokan-judo, Jigoro Kano, se donne trois grands objectifs : 1. Transformer son judo en un système national d’éducation physique qui soit retenu par tous les instances de la population. 2. Insérer des principes moraux basés sur le meilleur emploie de l’énergie et le respect de l’autre. 3. Exporter le judo comme produit national japonais tout à fait particulier qui se démarque des autres. Le maître Mifune appui ce dernier objectif en disant « que le judo est un produit culturel respectant le caractère ethnique du Japon dont peut jouir toute l’humanité »

Premier Principe : Utilisation de l’énergie En étudiant le premier principe qu’est l’utilisation efficace de toute l’énergie possible, nous nous rapprochons de l’esprit Zen. Employer le corps et l’esprit avec un maximum d’efficacité reflète la pensée qui souhaite le fusionnement d’un sujet avec son environnement. Nous savons qu’il est possible par des exercices de méditation de faire le vide et d’imaginer que nous devenons autre chose. Physiquement, en réalisant un rythme concordant avec l’autre, il est aussi possible de s’unir à son action et devenir “un” avec lui. Une telle unité se trouve dans la concentration et l’union des forces dirigées vers un but commun. Il semble que Jigoro Kano cherche à démontrer en dehors de tout doute, qu’avec l’utilisation de la souplesse qui se trouve au cœur de sa méthode, il peut vaincre un adversaire plus puissant que lui, même si ce dernier est armé. Sa conférence d’octobre 1893 devant le Cabinet de l’Empereur du Japon nous révèle une adaptation nationaliste de son judo : « " Vous voulez connaître le véritable secret du Judo ? Le Judo tel que je l’ai conçu est une métaphore scientifique. Il apporte une réponse précise à plusieurs problèmes actuels. Le premier est la préoccupation du peuple japonais et de son Empereur qui a ouvert l’ère de la prospérité Meiji…

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Afin d’écraser les étrangers envahisseurs, il convient tout d’abord de savoir céder (Joi) en utilisant la souplesse (Ju), c’est à dire ouvrir les portes du Japon, accepter la technique étrangère afin de pouvoir la copier et d’utiliser, ainsi, leur propre force et leur technologie pour les surpasser en dépensant un minimum d’énergie. » Il poursuivit son allocution en disant : « Ce principe d’utilisation rationnelle de l’énergie motivant la métaphore scientifique du Judo peut être ainsi appliquée à l’amélioration de l’activité d’affaire. L’étude et l’application de ce principe essentiel dans toute sa généralité est beaucoup plus important que la simple pratique du Jujitsu. « Ce n’est pas seulement par le procédé que j’ai suivi que l’on peut arriver à saisir ce principe. On peut arriver à la même conclusion par une interprétation rationnelle des opérations quotidiennes en affaires ou par un raisonnement philosophique abstrait. » Cette métaphore s’adresse bien à l’ensemble de la nation japonaise qui ne demande pas mieux que de mettre l’étranger en jeu tout en stimulant l’intérêt des anciens samurais à se réorienter pour mieux réussir en affaires. Il faut reconnaître ici, que Jigoro Kano cherche à garantir ses assises parmi la noblesse et les gens influents du Japon. Il dépasse les cadres de son dojo et y voit une application d’envergure qui fait réfléchir les dirigeants Japonais et qui peut également s’appliquer ailleurs. En somme, tous les mouvements retenus dans son corpus et toutes les occasions d’extérioriser la souplesse viennent renforcer l’usage intelligent des forces en présence. Au plan physique, les exemples de la meilleure utilisation des forces centrifuges et centripètes, l’application judicieuse des puissances articulatoires et musculaires, la mise au point des axes de levier, l’étude des forces cinétiques et des déséquilibres deviennent des guides vers la maîtrise de situations d’affaires. Dans le continent Européen, le maître Kawaishi s’efforce d’implanter sa méthode et la formuler aux gouts et besoins de cultures différentes. Dans ses instructions, il explique que la réalisation du « ju » s’exprime en prenant avantage de l’initiative durant le combat et en y ajoutant des éléments de surprise. Pour lui, utiliser la force de l’autre pour la combiner à la sienne pour ensuite anéantir sa puissance dynamique en redirigeant la direction de l’attaque constitue le point principal du « JU ». Pour réaliser son rêve, le professeur Jigoro Kano avait compris que la maîtrise de toutes les dimensions du Judo serait difficile à réaliser et que pour bien utiliser tous ces éléments, l’on doit les étudier individuellement et avec le temps, en faire un mode de vie pratique et cohérent. Considérant la formation en sciences morales et éthique du professeur Kano, c’est sans doute vers ce couronnement qu’il dirigeait son judo.

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Devant le besoin de faire un effort intellectuel additionnel, il s’exprime en reprenant les phrases du philosophe Lao Tsu et du sage Zen, Omori Sogen: « Une pratique soutenue de méditation est requise pour déceler les énergies intrinsèques et d'observer l'application des lois qui interagissent entre elles quand nous sommes en mouvement « Lao Tsu, Tao Te Ching “Le but de l’art est la libération de soi et la perfection de l’esprit humain”. Omori Sogen, Zen and the Art of Calligraphy, À propos de Seiryoku Zenyo : Emploi intelligent de l’énergie Comme nous l’avons souligné auparavant, l’emploi intelligent de l’énergie est au cœur du judo. Dans certains écrits de Jigoro Kano le fondateur du judo, réunis par le professeur Gaoki Murata dans son ouvrage L’Essence du Judoi, il est rapporté que le Shihan avait, dès le début du judo Kodokan, porté une attention particulière quant à la façon d’utiliser plus efficacement l’énergie mentale et physique pour atteindre des but précis en salle de cours ou au quotidien. De ses études antérieures extraites des traités de la philosophie chinoise du Tao, Jigoro Kano avait bien assimilé l’importance de l’équilibre des forces tel qu’inspirée par l’observation des phénomènes naturels. Appuyé de ses expériences pratiques en dojo, il a pu établir les premières bases scientifiques de son judo moderne en 1882. L’emploi intelligent de l’énergie fut l’énoncé principal qui devint son premier principe. Pour expliquer l’emploi intelligent de l’énergie, il faut parfois parcourir un chemin sinueux qui a pour balises l’énergie macroscopique et la puissance microscopique. C’est Aristote qui aurait dit qu’il n’y a pas de mouvement sans un élément de force. Dans ce qui suit, nous tenterons de découvrir les divers processus associés à l’usage intelligent de l’énergie. Pour mieux cerner certains comportements chez les judokas, nous visiterons brièvement les bases de la mécanique céleste associées aux mouvements des galaxies et identifierons tant l’éclosion que le parcours de l’énergie atomique présente en nous et qui s’extériorise continuellement de notre corps. Par cette démarche, nous tenterons d’expliciter le sens du premier principe du judo afin de poursuivre notre perfectionnement.

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Un recul historique s’impose pour comprendre l’harmonie naturelle et l’énergie ambiante Jigoro Kano n’était pas le premier à parler d’harmonie avec la nature, de la conservation et du bon usage de l’énergie. Dans les siècles antérieurs des hommes de sciences naturelles ont étudié et tenté d’analyser le comportement de l’univers à partir d’observation. Ils ont suivi les déplacements des astres et noté les cycles des saisons afin de permettre aux diverses civilisations de mieux s’y harmoniser. Tour à tour, astronomes, mathématiciens et physiciens ont expliqué à leur façon, les phénomènes répétés et naturels, en utilisant des oracles, des mythes ou en attribuant des pouvoirs spéciaux à des dieux surnaturels. Les oscillations de la terre sous l’influence des principaux astres que sont le Soleil, la Lune, Mercure, Venus, Mars, Saturne et Jupiter ont fait couler beaucoup d’encre. Certains chercheurs ont cependant apportés des explications tangibles ayant trait au comportement de l’énergie universelle et sur lesquelles d’autres savants plus contemporains ont ajoutés des principes de comportement et des lois qui orienteront notre pensée et ajouteront à notre compréhension pour des siècles.

Conception partielle d’une galaxie d’après une photo publique de NASA Tout de l’univers n’est pas mesurable avec certitude. Les galaxies sont des amas de gaz et de matière aux dimensions indéfinies, qui contiennent des milliards d’étoiles et qui s’influencent mutuellement. Il y a des zones grises qui, même de nos jours, demandent des explications. Une des premières constatations émises par ces anciens est qu’une partie importante de l’univers en expansion se compose à la fois d’une masse atomique combinée à une matière solide et visible représentant environ 27% de l’espace universelle.

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Cette masse se modifie constamment par l’action, la transaction, la réaction et la transformation d’un milieu ambiant. Une conséquence de cette observation est qu’il existe aussi une matière énergétique qui est non visible et dite « matière noire » qui serait dit-on formée de particules cosmologiques et de gaz inconnus en interaction entre eux et non totalement quantifiée. Heureusement pour nous, l’évolution de l’astronomie, les progrès réalisés dans les sciences connexes et l’apparition de méthodes et moyens plus scientifiques auront contribués à l’enrichissement de notre connaissance de l’univers tout en imposant une rigueur dans les énoncés, lois ou principes. Pour certains scientifiques, l'apparition de la vie ou de l’énergie vitale résulterait d'une tendance naturelle de la matière à se transformer en structures de plus en plus complexes, lorsque certaines conditions favorables sont réunies.

Définition courante de l’énergie Le mot énergie est tellement courant dans notre vocabulaire, que nous prenons rarement le temps d’en chercher ses origines et n’éprouvons pas le besoin immédiat d’en confirmer ses attributs. Issu du mot grec energeia/ergon,ii il signifie tour à tour; travail, activité et puissance. Au 16ième et 17ième siècle, il fut retenu comme travail et force. Aujourd’hui, c’est un concept de base de la physique. Nous disons que l’énergie est la capacité d’un système quelconque à modifier ou influencer l’état de d’autres systèmes avec lesquels il entre en interaction. iii L’énergie va nous apparaître sous différentes formes car elle se transforme, se meut, se transfère, se transmet, se décompose, s’accumule, se propage et s’observe par ses attributs que sont : CHALEUR et TRAVAIL. L’énergie se mesure par diverses formules tenant compte de sa MASSE, de la DISTANCE qui sépare les systèmes en interaction et du TEMPS qui est consacré aux nouvelles relations. L’énergie est dite : potentielle, mécanique, acoustique, chimique, électrique, électromagnétique, cinétique, nucléaire, humaine et autres dénominations selon les sphères d’étude. Dans tous les domaines d’observation, lorsque l’énergie change de nature ou est transféré vers d’autres systèmes, on est en présence d’action et de réaction. Il y a des modifications qui s’équilibrent normalement; ce qui est perdu dans l’échange par le donneur est gagné chez le récepteur. C’est un bilan équilibré.

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Cependant, il faut compter des exceptions à la règle, notamment lorsque deux systèmes de même intensité interagissent en même temps, l’un envers l’autre, on dira que leur travail mécanique s’annule. Ne tenant pas comptes des autres réactions inconnues dans ce genre de relation, nous dirons que c’est une situation neutre dans ce plan précis. Quelques fois, on peut constater une dépense trop grande d’énergie introduite pour produire une réaction. Il ne faut pas oublier non plus qu’il y a aussi des pertes considérables de matières dans des échanges complexes et que certains résidus de ces matières premières deviennent non utilisables. Quoi retenir des travaux des anciens? L’histoire de la science nous révèle les contributions remarquables de chercheurs qui ont documenté les divers déplacements dans l’univers et le phénomène de l’inertie. Ils ont tenté de cerner les propriétés et la nature de ces mouvements. À travers les âges, divers courants de pensée scientifique voient le jour pour tenter d’incérer une nouvelle provenance de l’énergie et en classifier ses attributs. Après une guerre de clochers scientifiques qui prend de l’ampleur au 18ième siècle il faudra attendre encore quelques années plus tard avec l’arrivée d’Albert Einstein qui viendra trancher le débat avec sa formule : E = MC2 (Énergie = Matière x Vitesse de la lumière au carré). On s’accorde à dire que l’atome se modifie et s’associe avec d’autres éléments et ce, à différente intensité et en quantité variable selon les conditions du milieu ambiant. De ces contacts entres matières et éléments divers, il en découle des chocs de particules, une fusion au sein de la matière qui fait éclater les gaz pour créer de nouveaux regroupements et produire une vie énergétique. Il y un continuum d’activités : regroupement d’éléments, réchauffement, création, réaction, régénération, conservation, exploitation, et refroidissement. Et nous, que devenons-nous? Nous savons que nous sommes bombardés continuellement par ces rayons cosmiques constitués de différentes particules à haute énergie en provenance de l'espace cosmique et du soleil. Ces particules sont capables de traverser n'importe quelle matière à très grande vitesse. Bien que le champ magnétique terrestre nous donne une certaine protection, il n’en demeure pas moins que certains de ces éléments vont traverser la couche et bousculer notre existence.

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Cette équation d’Einstein E = MC2 signifie que même la plus petite masse de matière renferme une immense énergie. Il en est de même pour nous qui devons extraire de l’énergie quelque part dans notre milieu environnant afin d’assurer notre survie. Doté de caractéristiques propres à chacun de nous, nous pouvons qu’imaginer l'énergie contenue dans les milliards d'atomes qui constituent les systèmes de notre corps. Avec le temps, nous avons découvert nos origines et notre place dans la société. Nous avons appris avec nos sens et de nos expériences. Nous avons capté différentes formes d’énergies en étant exposé aux diverses saisons, climats et milieux, réalisé les effets du froid, de la chaleur et les conséquences des relations humaines. Nous avons vite découvert le besoin d’air et d’eau pour assurer notre survie. Nous avons senti l’arôme des fruits et le parfum des fleurs et l’odeur néfaste nous répugne. Par le touché nous sommes devenus familiers avec diverses surfaces et instruments. Nous avons capté et analysé ce que nous avons vu et imaginé. Nous avons écouté les conseils et casé les banalités. Nous avons différencié entre un son aigu d’une mélodie ou d’un sifflement. Des échanges avec les autres êtres qui nous entourent, nous avons pu distinguer des comportements variés, des modes de pensée et sélectionné le meilleur de ce chacun a à offrir en évitant ce qui pourrait nous blesser ou nous causer du tort. Nous avons mangé des aliments et bu des boissons de différents goûts qui furent digérés et transformés par notre système digestif et qui ont renforci tant notre squelette que nos muscles. Toutes ces interactions et transformations ont été transmises et retenues dans notre cerveau pour fin de développement et d’émancipation. La question va se poser de nouveau : peut-on faire un bon usage de toute cette énergie?

L’atome avec ses composantes que sont les neutrons, les protons qui forment le centre et ses électrons

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De ce qui précède, nous avons fait le point sur la définition de l’énergie et identifier son origine cosmique. Nous avons aussi déduit que l’énergie est présente en nous et autour de nous et que nous pouvons la capter en quantité suffisante pour la conserver et la réutiliser. Pour traiter de son traitement intelligent en judo, nous verrons l’importance d’être en harmonie avec son milieu. C’est en étudiant les principes du meilleur emploi de l’énergie que nous ont transmis les anciens et que Jigoro Kano a insérés dans son Judo Kodokan que nous arriverons à constater que l’énergie sous ses différentes formes est non seulement une vie par ellemême mais constitue aussi un véritable patrimoine de l’humanité. L’énergie humaine en particulier, n’est pas un élément inépuisable et nous devons apprendre à la manipuler et la transmettre avec soins, plutôt que de simplement la consommer sans effort de modération. Jigoro Kano nous disait : » Les êtres humains s’engagent dans des activités très variées. Vous devez sélectionner les plus pertinentes et vous y tenir, mais si vous ne vous montrez pas raisonnable dans votre application, vous risquez de faire beaucoup d’efforts pour quelque chose qui n’en vaut finalement pas vraiment la peine et vous gaspillez l’énergie que vous auriez pu appliquer à quelque chose de plus utile. Vous devez choisir avec soin ce qui requiert véritablement toute votre application.»iv L’énergie humaine ne peut être utilisée sciemment que si elle remplie certaines conditions. Elle nécessite un environnement de bien-être, une capacité physique à se réaliser et une volonté positive de vouloir agir au bon moment. Une personne malade, mal nourrie, frustrée ou négative ne peut pas fournir le degré d’énergie optimal pour assurer sa survivre et influencer positivement les autres. Il en est de même pour une personne ne sachant pas utiliser correctement les outils ou moyens propres mis à sa disposition pour effectuer une tâche spécifique. Celle-ci peut devenir dangereuse pour elle-même et pour les autres. Enfin, le judo, devient un mécanisme associé à l’ensemble tripartite du Shin Gi Taiv qui résume cette disposition harmonieuse. Le « Do » dans Judo tel qu’énoncé par le fondateur Jigoro Kano exprime bien cette façon choisie de bien vivre en harmonie avec son milieu. C’est aussi cette discipline personnelle que l’on se donne pour mieux être soi-même, pour mieux bénéficier du moment présent, mieux comprendre son entourage et de vouloir s’y harmoniser.

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Ce concept de mieux-être était connu sous le vocable « Yang-Sheng »vi et répandu dans les enseignements et traités classiques du Taoïsme, Confucianisme et Bouddhisme depuis déjà un certain temps. Trois dimensions interalliées y sont constamment notées : santé physique, bien-être spirituel pour soi et envers les autres ainsi que la pratique de techniques positives pour l’amélioration de soi. Il est sous entendu dans la majorité de ces textes anciens que l’énergie ne doit pas être sous utilisée ni sur employée pour connaître la paix et le bonheur véritables. Plus près de nous, certains philosophes et auteurs signalent que nous aspirons tous à un mieux-être. Entre autres, Mathieu Ricard disait dans Plaidoyer pour le Bonheurvii, que : « Le désir du bonheur est essentiel à l’homme et il est le mobile de nos actes. » La recherche du bonheur, c’est l’énergie spirituelle qui nous influence et qui nous porte vers l’action. « Agis, n’intellectualises pas » Précepte attribué à Wang-Yang Ming (1472-1529) Pour se perfectionner quotidiennement, il faut agir plus simplement, être plus serein, avoir plus d’assurance, être plus familier, plus détaché, être plus libre d’agir, de penser et devenir plus disponible envers les autres. Mathieu Ricard nous incite à élargir nos connaissances et notre compréhension des choses qui nous entourent. Ce chemin de la vie n’est pas aussi facile que l’on se l’imagine, il faut cependant le suivre avec confiance, selon nos observations et notre prise de conscience individuelle. Pour réussir, il faut apprendre à économiser notre énergie, la diriger vers des objectifs de valeur et agir naturellement, spontanément, et ce, sans porter de jugement. Il faut persévérer malgré les difficultés encourues dans le parcours. Lorsque nous regardons en arrière, nous y voyons l’accumulation des réussites qui donnent une valeur spéciale à la joie de vivre. « Keep on fighting the difficulties. When you are able to turn back and look at what you have overcome, you discover the joy of living while on life’s very road » Eiji Yoshikawa (1892-1962)

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L’énergie suffisante dans la pratique du judo Nous voici donc au seuil du dojo. Établissons maintenant un contact plus direct avec nos activités et nos performances en judo. Nous allons rejoindre les écrits des anciens et y ajouter quelques concepts pratiques dans le but d’aller au fond des principes qui régissent les techniques du judo. Nous établirons l’essentiel afin de ne plus s’inquiéter de ce qui peut être compris comme étant de l’accessoire et du personnel. Posture énergétique; Shizen Hontai Jigoro Kano demandait que les judokas adoptent une posture debout dite « naturelle » qui assure un meilleur équilibre et une plus grande facilité de déplacement. La science d’aujourd’hui a permis de démontrer qu’une bonne posture est indispensable au fonctionnement optimal du corps. Plus précisément, une étude publiée dans l’American Journal of Pain Management (1994, 4: 36-39) a révélé que : » La posture influence et modère chacune des fonctions physiologiques, de la respiration jusqu'à la production d'hormones. Les douleurs au dos, les maux de tête, l’humeur, la pression sanguine, le pouls et la capacité pulmonaire sont parmi les fonctions les plus influencées par la posture. » Adopter une mauvaise posture implique l’introduction d’un mauvais alignement et l’occurrence de déviations résultant en un déséquilibre musculaire ou l’apparition d’asymétries. Certains muscles deviendront plus forts d'un côté et plus faibles de l'autre. Une redirection de l’énergie s’amorcera pour compenser, entraînant ainsi de nouvelles pressions sur la colonne vertébrale, les nerfs et les muscles internes, sans oublier les tensions musculaires qui vont suivre. Le plein usage de l’énergie positive en sera réduit. Une bonne posture va faciliter le mouvement fondamental pour aller de l’avant, reculer et tourner tout en gardant le corps dans un meilleur état d’équilibre. Une bonne posture naturelle offre généralement un bilan de rendement mécanique nettement supérieur tout en utilisant que le minimum de force pour maintenir la stabilité. Ce déplacement du corps en état d’équilibre est appelé Tai Sabaki et ne doit pas être ignoré dans la pratique quotidienne. Le maître K. Mifune 10ième dan en soulignait l’importance, dans son article ayant paru dans la revue officielle du Kodokan en 1950, par la phrase suivante : « L’art du « Tai sabaki » est toujours nécessaire, non seulement en apprenant le Judo mais aussi dans notre vie. C’est la première et la dernière marche du Judo. »

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Déplacement énergétique : Gestion des distances Il est connu que les masses de matière ont une influence sur leur environnement et ce, d’une manière proportionnelle à leur volume et aux distances qui les séparent mutuellement. Ainsi, si nous sommes trop éloignés de notre adversaire, notre efficacité à le faire bouger ou chuter sera réduite. Si nous désirons augmenter nos chances de réussite, il faudra se rapprocher ou augmenter notre vitesse de déplacement. Cette stratégie s’appelle le Maai (間合い), "intervalle" et se rapporte à la gestion de l'espace entre deux adversaires.

C'est un concept qui tient compte non seulement de la distance entre les deux adversaires, mais aussi le temps qu'il faut pour franchir cette distance, l'angle et le rythme d'attaque. Pour le judoka rapide et expérimenté, l’ajustement des distances sera plus aisé. On peut généralement classer la distance de la séparation en terme de lointaine (To-ma), moyenne (Itto-ma) et rapprochée (Chika-ma). La gestion de ces intervalles dépend principalement de la vigilance de Tori qui doit être très attentif à déceler des failles dans l’intention de son vis-à- vis et à agir au bon moment avec des ouvertures, des feintes et initiatives utilisant un ensemble de vecteurs de force afin de minimiser ses dépenses d’énergie pour atteindre sa cible avec la plus grande efficacité. Attaquer au moment opportun ou prendre l’initiative est crucial en judo. L’initiative, c’est le Sen. Il peut s’exécuter en devançant les intentions et les techniques de l’adversaire Sen no Sen ou en complément de celles-là par une maximisation des faiblesses démontrées Go no Sen. Pour être disposé à passer à l’initiative, on se doit d’être dans un état d’alerte totale que les anciens appelaient Zanshin. Cette prise de conscience doit s’appliquer à tout ce qui nous entoure: notre corps, orientation spatiale, objets, lieux, positions, adversaires etc. A partir de cette état d’alerte, il faudra déployer notre énergie parcimonieusement d’où l’application du principe de la flexibilité et la souplesse, le »Ju ». Si au cours d’un combat, les opportunités sont manquées, il faudra utiliser plus d’énergie pour les préparer à partir de rien et soutenir les efforts additionnels pour rendre les techniques plus efficaces. La souplesse est essentielle à la création de l’énergie Une économie majeure de l’énergie se présente à nous en utilisant le principe de Ju. Pour appliquer le principe de Ju, un judoka doit être capable de s'adapter à la fois mentalement et physiquement aux diverses situations que son adversaire pourra lui imposer. Avec souplesse, il importe d’aspirer, subir ou accepter la force (énergie) de l’autre afin de la rediriger. Ce geste représente une économie marquée dans l’usage de notre énergie car il n’y a pas d’opposition directement impliquée, mais, il doit s’accompagner d’une reprise immédiate de l’initiative par Tori afin de tirer le meilleur du déséquilibre causé par l’action de l’adversaire.

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Vu d’une perspective différente, l’application du principe Ju peut être appelée l’art du coté supérieur « HEN-O » ou de l’optimisation d’un mouvement principal à chaque instant choisi. C’est l’état d’alerte durant les premiers instants de la confrontation qui nous permettra d’exploiter une technique de choix sans dévoiler notre jeu. La préparation mentale et physique contribuera à notre succès ou défaite. Ceci est le « HEN ». De plus, si nous manquons de vigilance, notre technique en souffrira davantage. Attaquer sans hésitation au moment propice, chercher l’effet maximale avec le minimum d’effort c’est le « O ». Énergie combinée : Le travail dans l’harmonie A ce sujet, Kyuzo Mifune nous suggère : « Un combat doit être une démonstration de la préparation mentale et de l’adresse des deux combattants ». C’est par l’entraînement régulier que se développe le deuxième principe. En conservant comme moyens de formation, le combat amical et la pratique des formes, le maître Kano nous présente des occasions rêvées pour appliquer intelligemment des énergies. Dans ces genres d’exercices sont requis les attributs d’un bon jugement, une volonté tenace et une force de caractère. Ces exercices conduisent à une plus grande coopération entre partenaire dans le but d’éviter des blessures graves, d’améliorer la technique et de réaliser des gestes harmonieux. Dans la pratique sérieuse les rencontres vont se multiplier et s’accumuler. Les judokas vont se côtoyer, échanger, partager et s’entraider dans leur apprentissage. Jigoro Kano y voyait l’atteinte d’objectifs sociaux dépassant de loin, la pratique physique. Le maître entrevoyait que l’amitié et l’entraide se fusionneraient dans la vie personnelle de chacun et qu’en fin de parcours, ils pourraient fournir un plus grand bien à la société. « Bien que le judo s’exerce autour d’un combat entre deux adversaires, sa vérité n’est pas dans l’exploit de faire chuter avec force, mais dans la compréhension de l’application des lois naturelles qui sont en jeu et par l’effort mental déployé à la recherche de la vérité dans l’exécution d’une technique pure » K.Mifune, Canon of Judo
La respiration et le KIAÏ sources d’énergie « Tu ne peux accomplir l’acte efficacement, car tu respires mal »viii Eugen Herrigel Propre à la culture des arts japonais et intrinsèque au Zen, le processus de respiration est indispensable à créer un état mental propice à l’éclosion de l’art qui exige de faire l’unité entre le sujet et la cible visée dans son objectif. Sans un contrôle respiratoire adéquat, nous ne disposons que d’une infime partie de notre énergie potentielle. Les chercheurs Jiichi Watanabe et Lindy Avakianix ont fait ressortir la nécessité de méditer sérieusement sur les possibilités d’absorber la force de l’opposant, de maintenir une posture flexible et adéquate pour mieux réagir en judo et ont encouragé l’apprentissage à respirer profondément et correctement pour mieux conserver et maximiser l’énergie vitale nécessaire au rendement optimal des techniques.

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Élément essentiel à la vie, l'oxygène permet les réactions chimiques complexes de la contraction musculaire et le fonctionnement de tous nos organes. La respiration consiste généralement en des échanges entre l'atmosphère et les alvéoles pulmonaires qui sont assurées par la ventilation pulmonaire. Lors de l'inspiration, l'air pénètre dans les poumons, l’O2 passe au travers des parois des alvéoles et se fixe sur les globules rouges, tandis que le CO2 dissous dans le plasma sanguin pour être expulsé à l'expiration. Le sang oxygéné transporté par les artères est acheminé vers les différents organes. Le dioxygène est alors utilisé pour dégager de l'énergie. Dans notre respiration, il faut noter les changements de volume de la cage thoracique qui augmente à chaque inspiration et diminue avec chaque expiration. Cette action est automatique. Ce va et vient définit notre rythme respiratoire. Compte tenu que la cage thoracique est entourée de muscles intercostaux et par le diaphragme forme respectivement l’enveloppe et le plancher de cette espace close. Tout gonflement et affaissement influencera le travail des poumons. Il est possible de maximiser ce processus par des exercices respiratoires faits par des mouvements forcés et volontaires. Dans l’inspiration forcée, le diaphragme se contractera davantage; les muscles élévateurs des côtes viennent compléter l’action des intercostaux. Dans l’expiration forcée, la contraction de muscles dits « expirateurs » viendra s’ajouter au relâchement des muscles élévateurs. Une contraction des muscles abdominaux comprimera les viscères (« on rentre le ventre ») (technique du ventre/ Hara-Gei) ce qui refoulera le diaphragme vers le haut et accentuera la diminution du volume de gaz dans la cage thoracique. Tirés de l’expérience de l’exercice sur tapis roulant, on peut estimer des chiffres qui nous démontrent un rendement comparatif entre une respiration normale de celle d’un cycle forcé. À chaque inspiration normale, on peut mesurer 0,5 litre d’air d’entrée. Au cours d’une inspiration forcée ce volume peut atteindre 2,5 à 3 litres. De même, en fin d’expiration normale, on peut aller y chercher jusqu’à 1 litre d’air de réserve. L’oxygène que nous respirons sert donc à maximiser notre réserve d’énergie. Nous inspirons ce gaz qui se transforme, qui rempli nos poumons et qui compresse nos viscères sans oublier son rôle vital dans la circulation sanguine. Il est fortement suggéré d’apprendre et d’utiliser diverses méthodes et moyens qui serviront à augmenter notre capacité pulmonaire. Nous sommes d’accord à dire qu’avant d’entreprendre des exercices de combat, il faut bien nous oxygéner, bâtir nos réserves et apprendre à les relâcher avec puissance au moment du dénouement d’une technique. C’est ici qu’intervient le Kiai. Celui-ci est un cri de haute fréquence qui se pousse à partir du ventre pour accompagner un dernier effort d’expulsion de l’énergie. Il permet de vider davantage la cage de sa réserve tout en assurant une meilleure synchronisation dans nos actions. Le relâchement d’un peu d’air concentré additionnel et dirigé volontairement servira à augmenter sensiblement la puissance de nos techniques. Le fait de crier vient compléter le cycle de la respiration, donne satisfaction d’avoir bien utilisé nos réserves et peut fournir un attribut psychologique additionnel favorisant le déséquilibre de l’adversaire. L’espace courant ne nous permet pas d’approfondir les autres éléments essentiels du judo. Il nous suffit pour clore ce premier débat de constater que l’énergie potentielle peut être négative ou positive selon l’objet du travail que nous désirons réaliser.
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« Par la pratique du Judo, l’homme peut trouver sa vérité propre ». K. Mifune 10ième dan.

Vision humaniste de Jigoro Kano Ce principe d’entraide reprend en quelque sorte la parole de Lie Tsu qui enseigne que quand l’homme ne tient pas compte d’autrui, il court de graves dangers qu’il devienne la honte de ses pairs. Les professeurs Henri Courtine et Paul Bonet-Maury reprennent cette finalité dans leur texte sur le judo comme suit : » Le but final du judo, tel que le concevait Jigoro Kano, est donc d’inculquer à l’esprit de l’homme, le sentiment de l’importance dans la vie, du principe d’efficacité maximale et aussi celui de la prospérité par l’entraide et concessions mutuelles.” Le chemin à parcourir « Do » « ALLEZ-Y À FOND, SANS HÉSITATION » L’action d’apprendre se dit « Gaku » en japonais et « Hio » en chinois. Son sigle est illustré par un bâtiment avec un toit à poutres de faîtage entrecroisées et sous lequel une éducation sévère doit tenir place. Les groupes d’enseignement (classement) comme on les retrouve en jujitsu et en judo se nomment Kyo et sont représentés par le même sigle sauf qu’on y ajoute un fouet. Le maître Kano semble vouloir maintenir une telle discipline dans son programme d’enseignement puisqu’il se sert de la salle d’exercices du temple avoisinant. Ses cinq groupes de techniques exigent un respect inconditionnel des principes anciens et l’exécution des formes ne déroge pas des éléments de base. Amélioration de soi À l’exemple du deuxième principe, l’enseignement et l’étude du judo doivent aussi passer par des concessions. Devenir ceinture noire ou champion en quelques mois nous l’avons dit, c’est une chose impossible. Un travail continu est nécessaire. Malheureusement, il n’y a pas de raccourci, il faut prendre le temps de maîtriser les principes, étudier chaque élément et chaque technique qui forment en fin de ligne, le tout complet. Devant de telles exigences, il importe d’avoir des buts réalistes, concrets et réalisables et surtout d’éviter de demander l’impossible. On dit souvent que la pratique conduit à la perfection et qu’une fois la perfection atteinte, il faut tout recommencer. En judo, il existe une ressemblance entre l’étudiant et le professeur. Le débutant porte une ceinture blanche et doit s’améliorer constamment tandis que le maître 10ième dan revêt lui aussi, à certaines occasions, une ceinture blanche en signe de son retour à la base.
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Dans tous les arts, pour bien apprendre, il faut laisser derrière soi ses préjugés. Le judo ne fait pas exception. En plus du conditionnement physique de base, la pratique constante des techniques, la persévérance et la modestie, il faut que le judoka garde l’esprit ouvert face à l’enseignement et aux opportunités qui s’ouvrent à lui. Dans son livre des Cinq Roues sur les tactiques, le grand samouraï Myamoto Musashi nous dit « Que le maître devienne l’aiguille et le disciple le fil ! Que tous deux s’exercent sans cesse ! « Les assises du judo Dans le judo actuel, on y pratique environ 100 techniques formelles et des milliers de combinaisons possibles. Généralement l’enseignement pivote autour de grands types d’activités à savoir : les techniques de projection debout dites Nage-Waza (contenant cinq sous-groupes ou Gokyo), le travail au sol appelé Katame-Waza et la partie autodéfense aussi dite Atémis-Waza se pratique surtout dans l’étude du Kata. Moyens employés pour étudier les techniques Devant un tel programme technique, où commence l’étude ? Les techniques s’apprivoisent d’abord par des démonstrations statiques suivies de pratiques dynamiques rencontrées dans le Butsukari (répétitions spéciales), le Randori (exercices libres) et le kata (l’analyse des formes). Ces moyens dits conventionnels et pédagogiques sont le chemin tel que tracé par le fondateur. Ils respectent la tradition de l’enseignement des principes associés à la souplesse, à l’entraide et à l’utilisation maximale de l’énergie. « Même si écrasé par la pierre, le brin d’herbe trouve, petit à petit, son chemin vers le soleil » K.Mifune, Canon of Judo Considérant que les exercices de judo sont appliqués selon les lois naturelles, elles comprennent aussi un sens pratique qui peut s’appliquer en dehors du dojo. C’est Musashi qui nous encourage à penser dans ce sens dans son écrit Gorin no sho. Il nous dit : « Il faut d’abord s’exercer à la tactique (moyen d’avoir l’avantage) de telle façon qu’elle soit utile à n’importe quel moment et il faut l’enseigner de telle manière qu’elle soit applicable à tous les domaines. « Il en est de même pour l’aspect compétitif du judo. Le combat demeure un affrontement sérieux entre deux adversaires qui se respectent et qui tiennent compte du bien-être de chacun. La compétition doit être l’expression de techniques raffinées et pures, réalisées avec le meilleur de soi, sans se préoccuper du résultat de l’affrontement. Un tel engagement est supporté par les paroles de Mifune qui dit : 20 « Sortant de la compétition le vaincu va apprendre de ses faiblesses et continuera à s’améliorer tandis que le vainqueur doit poursuivre l’amélioration de sa technique et travailler à renforcer sa discipline mentale ».
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La compétition est une occasion de contrôler les progrès réalisés par des exercices libres. Les combattants font de leur mieux pour obtenir une victoire décisive en faisant appel à une gamme de techniques différentes. Ils attaquent sans relâche et se défendent avec acharnement selon leur niveau d’efficacité. Parce que le combat présente une situation où les intentions de l’adversaire demeurent inconnues et que les concessions sont rares, ils doivent demeurer attentifs au moindre mouvement de l’adversaire et lorsqu’une technique est appliquée à fond, veiller à ne pas lui infliger des blessures graves. La compétition judo est devenue une troisième forme d’entraînement qui est maintenant pratiquée quotidiennement à l’échelle mondiale. La discipline mentale durant l’enseignement Comment approcher l’enseignement du judo ? Dans le cadre pédagogique du judo, il ne faut pas perdre de vue que l’habileté technique vient de la pratique régulière tandis que la satisfaction du geste réussi vient vraiment de l’intérieur. Mifune nous signale que le but précis du judo n’est pas la victoire mais l’expression de la vérité du geste. « Capturer et démontrer rapidement l’application des lois naturelles de cinétique qui se trouvent dans le mouvement anticipé de l’adversaire. » C’est donc la combinaison des aspects physiques et mentaux qui se convoitent par la pratique sérieuse du judo. A cet effet, chaque session d’entraînement demeure flexible et s’adapte aux besoins de chacun. Les nuances apportées font grandir l’élève et lui permette de réaliser des gestes qui sont adaptés à son caractère qui vont l’aider dans sa progression. Dans un tel programme, l’enseignement maintien un rythme plus harmonieux et rejoint L’expression japonaise « Gaiju-naigo « qui signifie demeurer réceptifs aux leçons apprises tout en conservant la flexibilité dans leur réalisation. « Désires-tu la rigidité, tu l’obtiendras par la souplesse. Désires-tu la force, protège la par la faiblesse. Pratiques la souplesse et tu deviendras ferme. Exerces toi dans la faiblesse et tu deviendras fort. » Proverbe Zen Le combat/Randori et Shiai Il faut souligner que le combat l’assise de la méthode Kodokan. Jigoro Kano s’est engagé à fond dans l’étude du jiujitsu afin d’y découvrir les fondamentaux reliés au combat. Il a vite compris que la confrontation est de la nature humaine, et qu’elle constitue un moyen de communication et de rapprochement avec les autres quelque soit leur culture et leur appartenance sociale. Le combat est aussi un moyen d'entrer en contact avec soi-même, en se formant tant physiquement que moralement. Le Randori est un moyen d’affiner son courage et son endurance tout en pratiquant la patience et à la modestie.

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Jigoro Kano nous a aussi fait découvrir un langage symbolique qui se rattache à son mode d’enseignement : Il a inventé un système de grades pertinent au judo; il a misé sur la nouvelle compréhension de ce qu’est un dojo; insisté sur la couleur blanche du judogi; il a valorisé la place distincte du professeur; il a introduit le salut respectueux et l’entraide des partenaires dans le Kata et le Randori. Parmi ses grandes contributions furent la façon de chuter (Ukemis) et l’introduction des règles de sécurité qui régissent La gestion du combat et détermine la défaite ou la victoire. Ce sont tous des éléments qui guident les pratiquants vers une meilleure compréhension du milieu et du sérieux de l’activité. Il ne faut pas perdre de vue que le JUDO est un art de combattre et son objectif est de vaincre un adversaire avec le minimum de force. A ce défi, vient s’ajouter le principe : " Prospérité et bienfait mutuels "qui doit évoquer un certain idéal à atteindre. » Le sport est une merveilleuse école de la vie, essayons ensemble d’y contribuer » Pierre Henri Gauthier, Capes, janvier 2011 « Le sport s’identifie au partage, respect de soi et des autres, aptitude à se surpasser, tolérance, apprentissage des règles, fairplay, honnêteté, persévérance, humilité, goût pour l’effort : le sport peut être tout cela à la fois. Encore suffit-il de l’enseigner et de le glorifier de la sorte. « Julian Jappert de Think tank Sport et citoyenneté, janvier 2011

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Chapitre Trois
Le code moral du judoka Quand l’histoire nous fait connaître les grands héros-guerriers, nous sommes tentés d’en faire ressortir leurs plus grandes qualités car ils sont en quelque sorte des modèles que nous voulons émuler ou des points de repère avec lesquels nous désirons se comparer. Tous et chacun possèdent des qualités ou vertus qui ont fait d’eux des experts, des techniciens ou stratèges hors pair. Ils nous ont été cités à travers les âges parce qu’ils sont des êtres humains ayant exhibé des qualités extraordinaires dans des circonstances difficiles. On a pris connaissance des « Hector » de l’Iliade de Homer, « Paris » dans la guerre de Troy, « Alexandre le Grand », le conquérant, « Jules César », empereur de Rome, le roi « Richard Cœur de lion », « Kublai Khan et Chinggis Khan » de la Chine, « Napoléon » le stratège européen et nombreux autres chevaliers, généraux et combattants qui méritent surement une place au podium des soldats-guerriers émérites partageant entre eux certaines qualités ou vertus. Dès le 4ième siècle avant notre ère, les écrits de Platon nous informent des qualités essentielles que doivent posséder les guerriers de la République. Les philosophes et écrivains qui ont suivis au cours des siècles nous font rapport des qualités morales et physiques qui ont imprégnées les nombreux combattants de renom. Dans les sociétés gréco-romaines, les héros sont perçus comme ayant la force, la beauté, le courage, la piété, la sagesse et le savoir faire. Au moyen-âge, les attributs les plus recherchés étaient la loyauté, la générosité, la sagesse, la courtoisie, le courage, la justice, la férocité, la force et la charité. Au Japon, où les influences du Taôisme, Confucianisme et du Bouddhisme se marient avec la présence et l’essor des Samurais, nous retrouvons des centaines d’exemples de guerriers-combattants parmi les Shoguns, les Daimyos ou les maîtres de l’épée comme Musashi. Ils font ressortir certaines vertus de premier plan dont : l’honnêteté, la sagesse, la justice, la charité, la beauté, la générosité, le courage, l’éducation, la dévotion, l’harmonie, la spontanéité, le respect, la modération, la loyauté, et la piété.

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Avec la création du Judo Kodokan, dans les années 1882, Jigoro Kano, ce grand fondateur et académicien a bien voulu transmettre au peuple Japonais une adaptation moderne des anciennes techniques et formes de Ju Jutsu pratiquées par les Samurais d’antan afin que celles-ci puisent devenir un mode de vie et une forme d’éducation physique qui seraient à la portée d’une nation en grand changement tout en s’assurant que le meilleur de la philosophie martiale fut conservé dans le patrimoine japonais. Il inscrivit comme principes de base à son système les deux thèmes suivants : Emploi intelligent de l’énergie - l’entraide et bienfaits mutuels. Autour de ces deux objectifs vont se regrouper la description de ce qu’il entendait par JUDO et quels étaient les grands moyens d’y parvenir ou de réaliser la voie souple.

Le terme Judo s’exprime par deux syllabes Ju et Do. « la voie de la souplesse ». Ju ou "souplesse" peut comporter plusieurs sens tels que: élasticité, flexibilité, malléabilité et extensibilité. Ces mots représentent des aspects physiques alors que le kanji original "Ju" désignait un concept plus général à savoir "l'adaptation/intelligence". Nous retrouvons ce caractère dans un texte chinois très ancien ayant rapport avec le LIJI (Li Ki), ou Livre des Rites. Là, il est dit " Jou Neng Ke Kang " " Fais plus douceur que violence ". L’histoire nous indique également la présence de ce terme associé à l’école philosophique à tendance néo-confucianiste qui existait en l’an 1127 et portant le nom de Ju Tao Rudao. Le thème Judo fait ensuite son apparition au Japon au 17ième siècle pour décrire la philosophie de combat en vigueur (Voie de la douceur ou de la souplesse) de l’école de combats Jikishinryu dans la région d’Izumo (Chokushin-Ryu-judo) et dont le Maître Jigoro Kano aurait repris la nomenclature en 1882 pour en signaler ses origines Japonaises.x Pour ce qui en ait de la définition du DO, son origine est également de provenance chinoise attribuée au concept de DAO signifiant la voie, le principe, la méthode ou la direction. Le maître Kano voulait se départir du mot Jutsu ou techniques car les dernières années qui l’avaient précédé avaient été marquées par des excès à outrance de la part de certains Samurais. Il voyait davantage, le judo comme étant le cheminement spirituel que doit suivre l’adepte d’une discipline religieuse, artistique ou martiale. Ce parcours, ce traduit par la pratique courante qui fait progresser l’adepte vers des buts spécifiques d’amélioration de soi ou de l’objet et ce, par l’union de ses énergies corporelles et spirituelles et en harmonie avec les autres forces de la nature qui sont présentent autour de lui.

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Pour entamer le code moral du judoka, il nous faut donc dépasser la gestualité par laquelle la notion de flexibilité est évidente. Nous devons définir le mot judo dans son sens le plus large, soit : la voie, le chemin, le parcours ou la notion qui exprime l’adaptation intelligente que fait l’être humain lorsqu’il est exposé à des situations précises et souvent difficiles. Le judo devient alors un comportement adapté, parfaitement assumé et efficace dans ses moindres détails. Cette adaptation spontanée est réalisée par l’ensemble des ajustements du comportement individuel devant une situation quelconque afin de mieux en tirer profit et la tourner à son avantage. C’est à travers ce mode de pensée que le professeur Jigoro Kano, émis en 1882 son premier principe : Seiryoku Zenyo- l’usage intelligent de l’énergie humaine. Par la suite, tiré de l’expérience des combats, des exercices libres et de la pratique régulière avec des partenaires différents, il prononce son deuxième principe : Jita Kyoei - entraide mutuelle. Nous voyons dans l’énoncé de ces deux principes, des buts suprêmes à réaliser : le dépassement de soi et la suppression des tendances égoïstes qui affaiblies l’épanouissement des êtres humains en général. On y trouve la distinction et la complémentarité des deux principes. D’abord, l’efficience gestuelle qui permet de devenir un meilleur technicien par la maîtrise des techniques et l’éducation du corps et l’excellence, cette qualité de devenir un être humain supérieur et un humanisme au sens pur par le truchement d’un code moral supérieur. Dans les deux cas, devenir est le résultat d’une pratique et d’un entraînement assidu vers l’atteinte de ses objectifs. Consciemment ou non, Jigoro Kano rejoint la pensée d’Aristote ayant trait à l’émancipation de l’être humain en exprimant le besoin de l’homme de s’épanouir par la réalisation de multiples objectifs réalisables, mesurables et complémentaires. Comme Aristote, il incite le judoka à formuler des buts généraux et des objectifs spécifiques d’amélioration tant du domaine physique, technique, moral qu’intellectuel. Guidé par ses aspirations, il encourage le judoka à poursuivre son chemin dans la pratique assidue du judo afin de donner une raison d’être et parvenir tant à l’atteinte et à la réalisation de ses idéaux. Quelques facettes sont énumérées par le maître Jigoro Kano comme moyens de perfectionnement associés au judo. Elles sont : l’apprentissage des techniques du Gokyo, la mise en œuvre de la gestuelle dans des exercices libres par le randori, l’étude approfondie des formes par le kata, la confirmation du niveau atteint par la confrontation régularisée qu’est le Shiai et le mondo, cette période consacrée à l'étude de cas, à la discussion, à la résolution de problèmes et à l’échange de connaissance. Ces activités ont été conçues pour contribuer au développement du judoka et faire ressortir chez lui, ses meilleures qualités humaines. Ce sont des activités familières au dojo mais qui se poursuivent aussi en dehors du dojo et desquelles certaines vertus seront mises en évidence par le code moral du judoka. Agencées pour satisfaire des besoins personnels et communautaires d’une période passée, les activités actuelles du judo se prêtent bien au développement du judoka contemporain.

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Dans sa quête vers l’excellence, le judoka d’aujourd’hui doit trouver certains profits personnels tels des améliorations techniques et l’accroissement de son groupe d’amis. Chemin faisant, il recueille des bénéfices moins tangibles mais qui auront une portée plus universelle, tel est le cas pour le développement des vertus. Dès sa rentrée dans la salle de pratique ou dojo, le judoka est mis en présence de photos du fondateur, de chartres d’entraînement, de dessins techniques et d’une affiche portant le nom de code moral du judoka. Ce dernier est un ensemble de vertus souhaitables ou conventions à suivre à l’intérieur d’un mode de vie associé à un type guerrier idéal recherché par l’adeptejudoka. Ces vertus sont normalement affichés, à la vue de tous, sous forme de fiche récapitulative telle que présentée ici-bas. Celles-ci ne sont pas nécessairement mises en ordre de priorité ou d’importance. Elles sont mises en évidence pour le rappel de chacun. Cependant, la lecture seule des mots : politesse, courage, sincérité, contrôle de soi, honneur, modestie, amitié et respect ne suffit pas à leur acquisition instantanée par l’adepte, il faut les découvrir et les soumettre à un raffinement qui se développe par la pratique continue car ces qualités doivent constamment se compléter et l’une ne va pas sans l’autre.

Ces vertus sont apparentées à plusieurs arts martiaux et dans notre milieu du judo, on les associent à l’esprit du BUSHIDO ou la voie du guerrier japonais, le chemin du héros et gentilhomme qui pris forme au 12ième sciècle durant les nombreuses guerres inter-régionales du Japon. C’est parce que le judo est plus qu’une activité sportive, il est une école de vie pour le soit disant guerrier que l’esprit du BUSHIDO est toujours vivant. Pour mieux identifier les qualités dites héroiques, il nous faut donc retourner à l’apport de certaines philosophies qui ont influencées le comportement des Samurais japonais. Un premier constat : Le Taoisme favorise en général, l’unité universelle (TAO) et l’harmonisation des êtres entre eux. Cette harmonie se conceptualise par un comportement équilibré, de non résistance ou d’actioon passive que l’on nomme : le Wu Wei. Dans l’équilibre des comportements de chacun par ce mode de pensée, il est possible de vivre pleinement son rôle dans la société quel qu’il soit; être en paix avec soi-même et son entourage; et même dans l’équilibre des choses, chacun peut devenir spontané et même être capable d’accepter l’inévitable mort dans la paix d’esprit.

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La philosophie du Confucianisme considérait le guerrier d’antan comme étant également une personne lettré et d’éducation. Confucius et les disciples qui l’on suivi on encouragé le développement personnel de l’homme de guerre par la cultivation de l’esprit (lettres, peinture, poésie, musique etc)au même plan que la formation physique de fine pointe et l’éthique sociale. Dans son texte traitant des vertus guerrières, le psychologue Charles Hackney nous signale que cette philosophie valorisait cinq constantes ayant trait à l’éclosion de la personnalité guerrière : benevolence, rightheousness, courteousness, wisdom and honestyxi. Il nous informe que l’entraînement et la formation nécessaires à l’ émancipation du samurai comprenait l’étude des classiques littéraires chinois et la pratique des rituels associés aux comportements sociaux. C’est par la répétition et l’exposition fréquente à des comportements précis que les guerriers développèrent des actions justes, les pensées précises et un meilleur contrôle de leurs émotions. Une fois la maîtrise obtenue, ils pouvaient agir en toute liberté de conscience et exercer leur autonomie avec flexibilité et justice. Chez les Bouddhistes, la concentration s’oriente vers des méthodes ethiques ou règles de conduite générales mises en pratiques pour soulager et libérer le peuple des maux, douleurs, attachements et souffrances communes. On découvre alors des qualificatifs tels : compréhension, liberté, individualité, contemplation, meditation, générosité, altruisme,bénévolat et oublie de soi pour les autres. Il ne faut surtout pas penser que tous les samurais étaient doté d’un humanisme idéal tiré de l’enseignement ou synthèse de ces philosophies. Certains auteurs comme Ratti et Westbrookxiinous ramènent à l’ordre en signalant que la majorité des samurais avaient adopté de ces grands courants de pensées et suffisamment de connaissances pour les appliquer efficacement à leur premier metier, celui de faire la guerre. Les vertus de renonciation, oublie de soi, férocité, courage et loyauté faisaient partie du contrat de services avec les maîtres Daimyos. De sa part, Inazo Nitobe l’auteur de Bushido, The Souls of Japan (1905)nous témoigne que le Samurai d’autrefois était considéré comme un homme de droiture avec de grands idéaux et exhibant les vertus de justice, courage, benevolat, politesse, sincérité, honneur et loyauté. Un autre auteur japonais du nom de Yasaruku Soyeshima (The Essence of Bushido (1927) voit dans l’esprit du Bushido et dans l’administration des quatres vœux du serment :mort,fidélité, dignité et prudence comme un moyen de manipuler le comportement quazi-uniforme des guerriers par les dirigeants et ce dans l’atteinte d’un plus grand objectif, celui d’obtenir la gloire et la supériorité de l’Empire Nippone. L’expression de l’esprit du Bushido est peut-être plus révélatrice dans le livre Hagakure de Yamamoto Tsunetomo lui-même un véritable samurai.xiii Il défini la voie du guerrier comme étant le chemin qui conduit inévitablement à la mort.

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Quatres valeurs engloblent ce comportement d’obéissance vers la mort : de ne jamais céder sa suprématie technique à personne, de toujours respecter ses engagements de service envers son seigneur, de respecter ses parents et proches et d’exercer son métier dans l’oublie de soi,avec justice et prudence. On peut semble-t’il faire un décompte des principales vertus militaires exprimées à travers l’esprit du Bushido ancien come suit : justice, courage, benevolat, politesse, sincérité, honneur, loyauté, maîtrise, dignité, prudence, leadership, sacrifice de soi, intelligence, humanisme, pitié et respect. Nous tenterons dans ce qui suit d’élucider les principaux regroupements et apporter certains détails en ce qui concerne leur signification. Dans l’esprit du Bushido, nous pouvons discerner six grands regroupements de vertus : 1.Qualités entourant l’efficience et la maîtrise technique (force, vitesse, flexibilité, agileté et habiletés techniques). 2.Qualités regroupant le courage, l’audacité, la perspicacité et la détermination. 3.Qualités de justice comprenant l’honneur, la dignité, l’intégrité, la sincérité, la loyauté et la dévotion au service des autres. 4. Qualités associées à la tempérance, la recherche de l’équilibre, le control de soi et la modération. 5. Qualités de sagesse comprises dans la prudence, la connaissance, le jugement, la compréhension et le goût du savoir. 6.Qualités entourant l’altruisme telles la générosité, la liberté, la gentillesse, la charité, la compassion, le respect, le désintéressement, la gratitude et le sacrifice de soi. Parce que le présent exposé traite du code moral, nous laisserons tomber le premier groupe car il peut à lui seul faire l’objet d’une plus grande dissertation en temps opportun. Nous débuterons donc avec le courage qui sera suivi de justice, tempérance, sagesse, et finir avec l’altruisme. Emploi intelligent de l’énergie - l’entraide et bienfaits mutuels.

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1. Le Courage- Yuki Qui de mieux choisir pour illustrer le courage d’un guerrier que le maître fondateur Jigoro Kano qui a osé mettre tout son énergie au développement du judo malgré les oppositions et les contraintes imposées par ses opposants et par les conditions sociales extraordinaires de son temps.

Reprenons le discours de l’auteur Inazo Nitobe concernant le courage. Selon lui, le courage c’est d’entreprendre ce qui doit être fait malgré les cirsconstances qui peuvent nous faire peur. Il dit : « A truly brave is ever serene ; he is never taken by surprise; nothing ruffles the equanimity of his spirit. In the heat of battle he remains cool; in the midst of catastrophes he keeps level his mind. Earthquakes do not shake him, he laughs at storms.” Traduction libre : "L’homme courageux est toujours serein; il n'est jamais surpris; rien n'ébranle la sérénité de son esprit. Au cœur du combat, il reste attentif; au milieu des catastrophes il garde le sang froid. Les tremblements de terre ne le secouent pas, il rit des tempêtes." Symboles du courage :Yuki

Le courage peut prendre une forme très animée comme celui qu’exprime le combattant qui défie les circonstances hazardeuses et démontre de l’audace et de la bravoure dans les combats. Il peut aussi prendre un aspect plus statique comme lorsqu’une personne demeure impassible, stoïque et calme devant un événement.

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On dit d’un homme courageux qu’il transgresse la peur d’agir ou du non agir afin de réaliser ses objectifs. Le mot courage est souvent associé avec la force de caractère démontrée dans des situations difficiles. On y associe le zèle et l’envie de faire quelquechose, de réaliser de grandes ambitions, de grands projets ou surmonter des difficultés qui gênent l’atteinte d’idéaux. Avoir du courage implique que nous pouvons cerner nos peurs et nos préoccupations dès qu’elles appraraissent ; que nous pouvons les maîtriser par la connaissance, la distraction ou la suppression; que nous poursuivons notre chemin, notre intention, notre quête malgré les embuches car nous croyons dans l’importance de notre but et dans nos objectifs. « It is courage that provides the strenght necessary to carry out admirable acts in the face of opposition » Traduction libre : "C'est le courage qui fournit la force nécessaire à réaliser des actes extraordinaires face à l'opposition » Charles Hackney, ( Martial Virtues ,p79) Quand nous évoquons le mot courage, il faut se rappeler aussi des mots comme « Valeur et Intrépidité », qui sont des expressions d’une certaine noblesse d'âme. Confucius définit ainsi le courage : " Sachant ce qui est juste, ne pas le faire démontre l'absence de courage. Donc, le courage est de faire ce qui est juste ". C’est le propre du vrai courage d’entreprendre ce qui doit être entrepris lorsque le temps le dicte. L'impassibilité, nous l’avons dit, est aussi une forme de courage. C'est une manifestation immobile de la valeur qui nous commande et nous guide. Exprimer la maîtrise et l’impassibilité ne signifient pas d’être contraint ni figer, mais expriment plutôt une forme de détente et de paix intérieure résultant de l'absence de la peur de quelqu’un ou de quelque chose. L'absence de peur entraîne le don total de soi, sans réserves, à une vérité ou un but qui est plus grand que soi. C’est cette paix intérieure et ce calme qui permet d’agir avec aisance devant le danger, même s'il est perçu comme étant extrême. Finalement, le courage implique la capacité de prendre, sans hésitation, une décision dictée par la raison. C’est exprimer un courage mental que d’agir avec justice dans des circonstances difficiles. 2. La Justice - Seigi Pour exprimer le respect du droit et de l’équité, le Japon s’est nourrit de l’histoire des 47 ronins appartenant au Daimyo Naganori Asano qui en l’an 1701 ont non seulement vengé l’honneur de celui-ci mais ils ont rendu justice à une provocation injustifiée. Ce groupe d’élites a voulu rendre justice tout en connaissant le sort incontournable et la mort certaine qui les attendaient suite à leur geste de loyauté.
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Tout comme le préconisait les Taoistes, nous retrouvons dans les écrits de Platon (République) du 4ième sciècle avant notre ère , une définition de la justice comme étant la structure morale de toute l’univers. Elle s’exprime dans un comportement correct et approprié ainsi que par un style de vie vécu en harmonie avec les autres espèces. Selon lui, la justice consisterait à rendre à chacun sa juste part, ce dont à quoi ils ont le droit, pas plus ni moins. Selon J Rawls, l’ auteur de A Theory of Justice(1971 ) la justice représente une forme contractuelle et morale entre les êtres, entre citoyens et l’État et les formes de gouvernance. vEn temps que partenaires d’un engagement social, nous sommes contraint à respecter les valeurs des autres et à s’empêcher de lui causer un tort quelconque. La justice implique alors que chacun connait son rôle et respecte les règles du jeu de société. Le sens de justice prend alors plusieurs facets : l’honneur personnel est considéré comme une expression de respect envers qui nous sommes et sert de manifestation pour nos valeurs les plus profondes. Celles-ci sont à leur tour honorées par l’acceptation qu’en font les autres en nous créant une réputation équitable. L’homme est juste lorsqu’il agi correctement selon les obligations qu’il détient envers sa familles, les siens et la société en général. Dans Martial Virtues, Charles Hackney nous dit : « Justice involves giving to people that which they are due, piety takes this idea and applies it to larger units such as family, country, and religion ». Traduction libre : « La justice implique l'octroi à chacun de son dû, la piété prend cette idée et l'applique à de plus grandes unités comme la famille, le pays et la religion » Cette définition implique qu’il est du devoir de chacun de protéger et défendre les intérêts de la communauté avant les siens car son contrat social est d’une plus grande valeur humaine. Il est donc nécessaire de bien analyser ce qui est demandé de nous et d’orienter avec sagesse nos actions sur des buts collectifs de mérite. Un acte de justice n’est pas nécessairement acompagné de popularité. Il est rendu sans préjudice, sans parti-pris ni favoritisme. Il n’est ni excessif ni apauvri dans le partage, il est fait dans le respect de chacun et pour le bienfait des intervenants. Certains philosophes nous diront que vivre dans la justice c’est bien vivre avec ses valeurs. Socrates dans un Dialogue avec Crito et face à une mort prochaine imposée par l’État dit : »The important thing is not to live, but to live well. To live well requires that we act with justice »

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Pour celui, qui a prêché et vécu dans le respect des lois d’Athènes, le voici qu’il accepte maintenant le sort que lui prescrit ces mêmes lois. Il est sincère et croit fermement dans l’application des principes de la justice même si ce cheminement est parfois boiteux. Ses paroles et ses gestes sont des garantis de son honnêté, de son engagement et son honneur car l’honneur est attaché à la manière d’être et à la fidélité de nos comportements. 3. La Tempérance -Jisei La tempérance est une force intérieure, un équilibre entre des actions irrationnelles et des hésitations non productives. Dans le livre des Proverbes, il est noté la phrase qui suit ayant trait à la tempérance : » He who is slow to anger is better than the mighty; and he who rules his spirit, better than who captures a city » traduction libre: » Celui qui tarde à agir et à irriter est meilleur que le puissant; et celui qui gouverne son esprit est plus grand que celui qui capture une ville » Être capable d’exercer de la tempérance et du sang froid demande de bien se connaître afin d’éviter les excès de zèle ou succomber aux tendances de ne rien faire de constructif. La tempérance commence avec la culture de l’estime de soi sans exhiber l’orgueil. L’analyse de nos habiletés et de nos réalisations; l’acceptation de nos forces et faiblesses, la reconnaissance de nos limites et de notre potentiel; l’ouverture d’esprit pour accepter des vérités contradictoires; la compréhension de notre rôle dans le monde et l’appréciation des justes valeurs associées aux autres objets ou personnes sont des éléments clefs de la tolérance et qui amène à traiter de la maîtrise de soi. Le controle, la discipline et la maîtrise de soi sont des expressions qui définissent nos efforts à se maintenir à l’intérieur d’une certaine ligne de conduite, à maintenir certains standards de vie ou de comportement. La tempérance est une maîtrise volontaire et choisie pour mieux composer avec les événements. C’est ainsi que nous imposons des règles de conduite, des limites physiques et émotionnelles que nous pouvons suivre avec une certaine habileté. La tempérance comme la patience, se cultive dans le silence,la méditation, la réflexion, l’appréciation de soi et dans l’observation de la beauté et les attributs contenus dans les choses et les êtres qui nous entourrent.Comme nous ne pouvons pas tout saisir dans un même instant et tout réaliser dans un même geste, il nous faut établir des priorités,différents niveaux d’observation et de réalisation qui vont s’échelonner dans des temps différents et à des niveaux variés.

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Pour qu’un samouraï du Moyen-âge soit digne de son nom et de son affiliation il ne devait montrer aucune émotion sur le visage ou dans ses gestes. Toute démonstration de joie ou colère était contrôlée et respectueuse, même celle qui était dirigée vers les membres de sa famille. Le calme, le comportement chevaleresque, l'égalité dans les expressions du cœur et de l’esprit ne devaient être troublés ou dominés par aucune passion visible. Les plus grands drames familiaux, les sorties sociales d’envergure, les affrontements, les défis, tous devaient être vécus dans le silence ou dans la solitude. Même quand l’homme ou la femme soldat sentaient leur esprit ou leur cœur agités et troublés, leur premier instinct était de ne rien manifester au dehors mais d’agir comme si rien n’en était. 4. La Sagesse-Someisa Dans les années 1645, le Maître de l’escrime, Myamoto Musashi se retire dans les montagnes pour écrire son livre ayant trait à sa doctrine des cinq annaux qui a fait sa réputation et sa célébrité comme Samuraï. A propos de la sagesse, il nous livre le témoignage qui suit : « When you understand yourself and understand the enemy,you can not be defeated. »xiv traduction libre: « Quand vous vous comprenez et comprenez l'ennemi vous ne pouvez pas être battus ». Pour certains, la sagesse c’est d’être capable de discerner les nombreuses illusions de la vérité. C’est aussi la capacité d’utiliser son bon jugement dans des situations difficiles pour en tirer le maximum d’avantages. La sagesse n’est pas que l’exercise d’une connaissance approfondie, elle englobe aussi l’exercise de la prudence et de la pondératioin dans les jugements. Elle implique une réflexion mûrie sur les attributs et les conséquences d’un acte. Cette réflexion provient de l’observation, de la perception de la raison d’être, de l’agencement des pensées et de la connaissance des objets, du milieu ambiant et des hommes. Dans la formulation de sa théorie sur la sagesse, Robert Steinberg dit : » A wise person is someone who is able to apply practical problem solving skills in such a way that the person’s values are put tu use balancing the demands of multiple interests and environmental factors toward achieving the common good.”xv Traduction libre: “ Une personne sage est quelqu'un qui peut appliquer les outils de résolution de problème de telle façon que les valeurs personnelles sont prises en considération dans l’équilibre entre les demandes d'intérêts personnels et multiples et les circonstances environnementales favorisant ainsi la réalisation du problème dans l'intérêt commun. "

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5. L’altruisme - Ritashugi Altruisme ou le mot bénévolance est d’origine latine benevolus signifiant le désir de procurer le bien, le bénévolat renforme toute la signification d’un partage avec les autres sans rien demander en retour. Il est l’expression d’une grande générosité et de l’oubli de soi pour les autres. Une personne qui est bénévole, c’est quelqu’un qui aime, qui a de l’empathie pour les autres et recherche leur bien-être au dessus de son propre comfort. Les grandes philosophies identifie le bénévolat avec l’altruisme et l’humanisme dans la personne. Les historiens chinois eux, parlent de jen ou ren comme étant cette forme d’expression d’amour fraternelle ou de charité universelle qui peut s’étendre jusqu’à donner sa vie pour les autres. Nous connaissons la générosité et le volte-face du Maître d’escrime Yagyu Munenori, aviseur et entraîneur des armées japonaises sous deux shoguns durant le Moyen-Âge. De plein gré, il laisse tomber l’épée qui donne la mort (les combats sanglants) pour propager l’usage de l’épée qui donne la vie à ses compatriotes. (la liberté d’agir et de penser). Lui-même libéré de tout carcans physiques et spirituels, il se met à enseigner la doctrine de la paix universelle dans son ouvrage »The Life-Giving Sword »xviNous y voyons apparaître la tendresse du vrai Samurai. Il est entendu que les personnes bénévoles recherchent avant tout d’apporter quelque chose au bonheur des autres et à réduire les afflictions qui les tourmentent. La violence et la revenche sont des actions envisagées quand dernier ressort pour rendre justice à des infractions flagrantes mais qui commande une mûre réflexion des conséquences. L’expression BUSHI NO NASAKE exprime la tendresse d'un guerrier. Ce sentiment de pitié, conscient, équilibré envers une autre personne. On dit que les plus braves sont les plus tendres, et ceux qui aiment sont ceux qui osent. Lorsque cette tendresse naît chez quelqu’un qui possède la rectitude, le courage, le sens de l'honneur, et dont la valeur est réelle, alors elle est à son état le plus pure. Seul celui qui est fort, désintéressé et maître de soi peut avoir une telle pitié universelle. Même la force, pour un homme désintéressé comme Munenori, n'a de sens que pour protéger le faible. En parallèle, la faiblesse physique ou morale du vaincu, ont droit à la protection du vainqueur. Ce sont la sensibilité et la tendresse du vrai samurai qui lui donnent la possibilité de compatir aux souffrances des autres. Il existe une étroite association entre le respect, la courtoisie et l’étiquette avec l’altruisme. Il est dit que le but de toute étiquette est de cultiver l’esprit de telle manière que, même lorsqu’une personne est tranquillement assise, elle projette une force invisible très puissance que même les adversaires n’oseraient confronter.

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Si un geste aussi simple témoigne de la grâce dans l’accomplissement d'un acte quelconque, il nous fait découvrir l’existence d’un savoir faire et d’une économie d'énergie. Il s'ensuit que la pratique constante des autres gestes gracieux véhiculés par les cérémonials du judo devient des occasions de conserver ses énergies et de promouvoir la beauté. De la bienséance et la courtoisie résultent des mobiles de bonté, de modestie et de sympathie envers les autres. Cette sympathie veut que nous pleurions avec ceux qui pleurent et nous nous réjouissions avec ceux qui sont heureux. D'innombrables petits actes dans la vie quotidienne matérialisent cet état d'esprit, soucieux d'égards pour la sensibilité et le bien-être d'autrui. Il faut se garder d’exécuter des actions qui sont trop orientées vers notre profit personnel, elles sont entachées d'égoïsme et de sentiments possessifs. Elles ne sont pas sincères et véritables, et de fait, ne dépassent pas notre personne et fausse notre vision du réel. C’est par la pratique de la véracité, de la sincérité, de la rectitude, du courage, de la politesse, de la bonté, de l'amitié, de la gratitude et de la loyauté que nous réussirons à se détacher de nous-mêmes et de donner moins d’importance à nos possessions physiques. C’est en se libérant de ces attachements que nous grandirons davantage. Réconcilliation Nous avons identifié les vertus principales et défini ce qu’elles représentent pour nous. Nombreuses autres qualités peuvent s’ajouter à cette gamme, cependant, il nous faut écourter notre discours pour passer à l’acte, celui d’internaliser ce que nous aspirons à posséder ou démontrer. Chacun doit faire son analyse personnelle et établir où il se situe dans cette échelle de valeurs. Après un tel examen, la formulation d’un objectif raisonnable et réalisable serait de mise. Comme nous sommes tous différents et que chacun possède sa conception de ce qu’il est, de sa place dans le monde et de ce qu’il désire être, il va de soit de constater que nos buts et intérêts pour les arts martiaux et pour le judo seront peut-être situés à des pôles extrêmes. Par le fait même que nous ayons choisi d’entreprendre une démarche de perfectionnement en utilisant certaines règles martiales suggère que nous voulons améliorer equitablement nos facettes physiques, morales et sociales. Comment s’y prendre? Première décision et la clef du futur : continuer notre engagement envers la pratique régulière de notre art malgré les intempéries. Ce courage répété nous conduira à persévérer vers l’excellence technique. Ouverts aux idées nouvelles et attentifs aux instructions, nous combattrons la peur des chutes, des échecs et des forces étrangères.
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Dans chaque pratique nous devons rechercher les occasions d’exhiber une partie de nos connaissance et de notre savoir faire. Par la fortitude et l’assiduité dans les répétitions nous comprendrons davantage l’esprit de la technique. Dans l’exercise des combats et les pratiques avec différents partenaires, nous irons cueuillir le respect et l’altruisme et rendre justice par l’aboutissement de nos efforts. En dehors du dojo, prenons le temps d’observer, méditer, lire, discuter et réfléchir sur les nombreux exemples de gens talentueux qui nous ont précédés. Les biographies sont nombreuses et les films-vidéos sont de plus en plus accessibles à tous. Entreprenons de rechercher des occasions qui progressivement nous permettrons d’exercer ses vertus dans des situations différentes et de plus en plus complexes. Le chemin est droit devant nous, cessons de dialoguer et partons faire ce qui doit être fait.

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Chapitre Quatre
Judo ni Jinetsu ou la passion du judo
Avec les années d’expérience derrière moi, le terme Judo, je l’interprète comme étant significatif d’un principe universel du devenir, une voie flexible et souple, un comportement harmonieux et malléable, une direction générale vers un épanouissement de soi et une progression que j’ai choisie pour atteindre la maîtrise aux plans; spirituel, physique et social. Voilà autant d’épithètes qui me façonnent à titre de judoka et qui, je l’espère, vont semer l’éveil chez beaucoup d’autres judoka qui partageront mon parcours. Pour moi, avoir la passion du judo c’est d’être motivé par ce que j’ai appris et ressenti dans mon parcours qui a débuté en 1956. C’est aussi le constat de savoir que mon attrait se maintien et que mon enthousiasme ne diminue pas mais que les deux se transforment en d’autres stratégies qui m’aideront à faire face à de nouveaux défis. Afin de vous parler de passion de judo, je propose de revoir quelques étapes encourues au cours de ma carrière. Celles-ci serviront de toile de fond pour tenter d’expliquer ce qui m’a poussé vers le judo et ce qui m’anime encore. Peut-être que ces propos serviront à inciter quelques-uns de mes élèves ou lecteurs à entamer des réflexions ultérieures lors des moments de discussions libres que sont les entretiens mondo-judo. C’est à partir de la découverte de ce qu’est le judo tel que conçu par le Maître Jigoro Kano en 1882 que j’ai connu subséquemment les divers stages d’apprentissage que sont : l’initiation, la progression dans les techniques de base, le développement de la perfection technique, la période de consolidation et de maîtrise qui permis ma transition vers la compétition de haut niveau, le temps intense et très personnel vécu dans la compétition de haut calibre ou Shiai, la période de transition vers l’instruction et la pédagogie qui suivie l’essoufflement, le recul et la transition vers une réflexion profonde me permettant d’atteindre le stage de la transmission du savoir et du savoirfaire à une nouvelle génération de judoka. Ces derniers je l’espère, poursuivront le mode d’apprentissage des arts martiaux qu’est le Shu ha ri et qu’après les imitations du maître, se libèreront de ce dernier pour bâtir à leur tour, un autre parcours à partir des principes de base ou Kihon pour les diffuser à d’autres nouveaux venus.

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D’abord, définissons le mot passion. Le dictionnaire Larousse nous la décrit comme étant une inclination ou attachement très vive qui excite et qui rend captif. Une telle passion, nous explique le psychologue Dr André Botteman « débute par une manifestation universelle d’un intérêt principal qui peut se définir par l’élan ou le désir d’acquérir quelque chose qui nous plaît ou encore, faire des actions positives afin de devenir quelqu’un de meilleur. » La passion, c’est cette poussée intérieure qui nous conduit au mouvement, qui nous anime et déclenche notre poursuite vers quelque chose qui nous stimule, qui nous attire ou que l’on aime. C’est aussi l’intérêt qui attire notre attention, nous mobilise, nous pousse hors de nous-mêmes à la recherche de ce qui est bien pour nous et nous fait grandir davantage. Le judo est pour moi ce genre d’activité à la fois attrayante et passionnante. Utilisant les expressions courantes du Judo, l’intérêt et la passion sont devenus le Ki (force interne) et le Kokoro (le cœur ou l’âme) qui sont à la fois la source et l’aliment principal qui m’animent.
Dans ces écrits, le Maître Jigoro Kano exprime une certaine synthèse de ce qui précède en utilisant l’expression suivante : « Kan ni hitsu o irezu » unir l’acte à la pensée, assurer l’harmonie entre le corps et l’esprit. Chacun de nous avons des intérêts plus généraux que nous convoitons et qui nous conduisent à des activités mentales, physiques et sociales variant selon les saisons, les périodes d’apprentissage et le degré de satisfaction recherché. Nous y investissons du temps et des efforts qui sont graduels selon qu’ils répondent à nos besoins de réalisation et de satisfaction. Dans une certaine mesure, il faut réaliser que nous nous identifions à des activités qui façonnent notre caractère et notre comportement. Que ce soit la lecture, les sports, les voyages, la musique ou autres, nous pouvons même en soutirer une certaine identification, voire un genre d’assimilation avec l’activité ou l’objet même de notre convoitise. À travers les années, nous agissons tous en fonction de notre meilleur intérêt personnel, c’est-àdire en fonction de ce nous estimons être le plus important pour nous à des moments précis. Il se peut que les activités choisies ne soient pas ou peu importantes et qu’elles deviennent moins intéressantes en elles-mêmes mais elles répondent à un besoin tant biologique que psychologique durant cette période de besoin. En période d’engagement elles sont souvent retenues temporairement et ce, jusqu’à ce nous découvrions d’autres intérêts qui sont plus proches de nos besoins de s’exprimer, de se maintenir en vie, de satisfaire nos jeux et loisirs ou qui nous conduiront le mieux vers une meilleure réalisation de soi. S’intéresser au judo comme je l’ai fait, c’est en quelque sorte donner une place privilégiée à cette activité qui a retenu mon attention et qui peu à peu s’est développée en moi pour devenir une passion personnelle. Conséquemment, le judo devient une partie intégrante de moi-même et je m’y laisse absorber par lui.
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Cette nouvelle relation entre moi et le judo n’est pas vécu par tous de la même façon car nous avons des besoins différents et des expériences variées dont il faut tenir compte. Mais, il n’en demeure pas moins intéressant de constater que lorsque nous sommes absorbés par un tel intérêt, nous y mettons beaucoup d’’efforts à suivre son parcours et à l’entretenir car nous les savons complémentaires et satisfaisants. La pratique disciplinée du judo s’est introduite en moi et en aucun temps, je l’ai ressentie comme une corvée quotidienne, au contraire, je l’ai toujours vue comme un acte rafraîchissant de libération de moi-même. Le premier principe énoncé par le Maître Jigoro Kano était « Meilleure utilisation de l’énergie ». Nous venons de constater que la quantité d’efforts déployés pour soutenir mon intérêt au judo est très positive puisque l’énergie déployée tend vers un idéal constant et réalisable. Dans la poursuite de cet idéal, l’intérêt et l’effort forment un tout complet sans qu’on y trouve des énergies négatives ou contraires. J’aime faire ce que je fais parce que j’y vois une certaine utilité et que cela me procure beaucoup de bien. Les attributs ou qualités que sont la patience, la détermination et l’endurance sont développés par ma pratique du judo et se fusionnent bien dans le terme Nintai et dans l’expression « Ken Ken futatsu no koto, désignant le fait d’agir en unité de corps-esprit et de s’adapter au comportement de l’autre. Le deuxième thème proposé par le Maître Jigoro Kano consiste dans l’expression : « Jita Kyoei »prospérité et entraide mutuelle. Voici donc le deuxième volet qui m’a attiré et suscité mon intérêt. L’art du judo, je le considère comme étant une technique de l’amélioration continue, une expression de la maîtrise à atteindre. C’est un peu partir de l’ordinaire pour tendre vers l’extraordinaire. Cette transformation ne peut pas se réaliser sans l’appui des autres qui partagent nos efforts, nos défaites et nos triomphes. Comment ne pas être sensibilisé par le fait que la pratique du judo me conduit à prendre conscience du facteur humain et à s’y harmoniser en sachant que je partage mon devenir avec d’autres et en retour, les aide à grandir. Ces deux idéaux m’échappaient lorsque je concentrais mes efforts sur les aspects sportifs et physiques du judo. Leur compréhension m’est venue qu’après une longue période de réflexion ayant trait à la définition du judo et à la persistance de mon parcours. Voyons donc brièvement les attraits ou fils conducteurs qui ont retenus mon attention et suscités davantage mon implication au judo au cours des ans. Découverte et initiation au judo Nous sommes en 1956 et me voici adolescent à la recherche d’activités stimulantes. Le judo m’est encore inconnu. Mes intérêts intellectuels du temps sont la lecture et le dessin. Mes activités sportives sont plutôt individuelles et comprennent la natation, la marche, la piste et pelouse et comme sports d‘équipe je me sens bien au football et au hockey. Au plan social, c’est le scoutisme qui prend la vedette.

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Un jour, un ami me conduisît dans une salle de judo. C’est le bruit percutant qui m’étonne d’abord. Ensuite, je vois un groupe de personnes, toutes vêtues d’un genre de kimono blanc ou presque blanc se livrant à des luttes de corps à corps selon les opportunités qui se présentent. Inter reliés au chaos des chutes et à la dynamique des déplacements, il y a une discipline et un respect de l’autre qui me fascinent et que je veux explorer. Peu de temps après je deviens membre. L’étude des chutes ou Ukemis me délivre de la peur de tomber et me donne une confiance accrue que j’utilise pour mieux me déplacer dans l’espace. Peu à peu j’apprivoise les concepts du déplacement en équilibre et comprends l’effet de la gravité. Je découvre l’essentiel de l’utilisation de la force de l’autre et de sa réaction à mes avances pour l’ajouter à ma propre force, de ce fait même, le maîtriser sans trop d’effort. Je reviens régulièrement aux sessions d’entraînement car je n’ai pas peur des blessures. Les coéquipiers plus expérimentés sont polis, avenants et prennent soins de moi. Je développe un goût pour la camaraderie qui existe sans compter que les améliorations techniques ne se font pas attendre. Je prends même une certaine fierté dans mes résultats. Quand je viens aux séances d’entraînement, je ne me sens pas stressé par la compétition avec les autres. J’y trouve à la fois des moments dynamiques entourant l’exécution des techniques, des périodes de décompression et de nombreux retours au calme. J’y reçois beaucoup de plaisir et de satisfaction parce que celles-ci se font dans une atmosphère disciplinée, agréable au partage de connaissances et où l’on cultive des pensées positives. Dans ce petit local que nous appelons le dojo, il y a une sorte de vie microscopique qui se développe entre camarades et professeurs. Je rencontre de nombreux défis à surmonter qui exigent de moi beaucoup de travail mental afin d’observer correctement, de juger l’activité qui se déroule devant moi et à décider presque instantanément d’agir ou non sans blesser mes partenaires. Au cours de ces sessions, je me sens encouragé par les autres et ensembles, nous apprenons à nous soutenir dans nos efforts constants afin de toujours donner le meilleur de soi. Je prends vite goût à ce genre d’exercice.
Progression technique et consolidation

Me voici aux portes de l’Université. J’ai choisi de faire le baccalauréat en éducation physique et kinésiologie. Tous mes travaux, dissertations et projets sont orientés vers l’étude du judo. J’ajoute à mon développement technique des connaissances en anatomie, physiologie, psychologie, administration du sport, gestion de l’activité et plusieurs sciences connexes. Je réalise que je choisi ces activités en fonction de ce que je suis et renforci de la sorte ce que je deviendrai. La situation s’éclaircie : mes intérêts pour le judo se développent davantage et se collent à ma personnalité. En retour, je découvre et apprends de nouvelles connaissances. J’acquiers des dimensions plus profondes qui continuent à animer mon comportement et mon caractère. Je me suis embarqué dans un continuum et une synergie qui sont à la fois intéressants, captivants et qui m’animent quotidiennement.

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Depuis mon initiation, j’ai appris à me comporter avec grande aisance sur les matelas. Je me sens bien dans mon milieu. Mon cumul de stratégies et de tactiques de combats m’a conduit à plusieurs championnats régionaux, provinciaux et nationaux. Ces gloires temporaires m’ont donné une plus grande assurance de mes capacités et j’ai atteint une maîtrise technique accrue dans mon judo tactique. Combattant le trop d’orgueil, j’ai appris à écouter les conseils des autres et à demeurer humble dans mes victoires tout en demeurant fier de mes réussites. Un titre reçu m’encourage à continuer l’effort vers des buts encore plus difficiles à atteindre. On m’accorde parfois un rôle de modèle pour les plus jeunes, une fonction que je n’ai pas demandée mais dont je me sens responsable d’exercer. La continuité dans la passion que je ressens pour le judo est maintenue car je reçois des stimulants de toutes parts et je me sens appuyé tant par mes proches que par mon entourage d’enseignants et professeurs de judo. Peu à peu, je fais la découverte de l’héritage culturel associé au judo. Je fouille les écrits et les documents historiques qui pourraient me rapprocher des ancêtres et de leurs exploits. Je tente de comprendre le legs qu’ils nous ont laissé et de saisir l’esprit avec la quelle ils ont transformé le Ju- Jutsu vers le judo de Kano. Je trouve ce parcours historique fascinant, bordé d’anecdotes, d’ésotérisme et de récits qui embellis mes lectures. Au cours des ans, j’ai accumulé nombreux faits historiques et révélations qui ouvrent ma façon de penser et que je partage maintenant avec mes proches collaborateurs. Période de Maturation Mon encadrement se dessine davantage avec une carrière au service de l’État et un mariage heureux. Ma carrière militaire et l’établissement d’une famille demandent de moi d’être plus conscient de l’harmonie qui doit s’établir avec mon milieu et avec ceux et celles qui m’entourent. Bien que l’équilibre des forces devienne souvent difficile à réaliser, c’est par une compréhension accrue des valeurs et des priorités de chacun que mon apprentissage se poursuit à des rythmes variés. Ensemble, nous convergeons vers la conquête d’idéaux valorisants. Peu à peu, le Shiai ou la compétition de haut niveau est remplacé par l’enseignement du judo à de nouveaux adeptes et au coaching sélectif envers ceux et celles qui visent le podium. Je partage maintenant mes acquis à une plus grande échelle. Les voyages sur plusieurs continents, les rencontres internationales et les entretiens sélectifs avec des maîtres hors pairs me font découvrir des facettes du judo qui m’étaient jusque là inconnues. La face cachée du judo se dévoile et les pseudo- mystères se révèlent. La forme pure m’apparait de plus en plus évidente et m’invite à sa poursuite. Je me remets en question et reprends l’apprentissage des principes fondamentaux. Je travaille le perfectionnement des bases techniques et des katas dans le but de mieux offrir le fruit de mes recherches à mes élèves et lecteurs.

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Je me mets à analyser davantage des situations d’études et à y apporter des solutions plausibles. Voilà de nouveaux défis qui me motivent, m’attirent et qui me rapportent grande satisfaction. Il y a encore trop à réaliser pour s’arrêter.

Appendice : Un message similaire dans l’application du Ju « Cédez pour vaincre. Pliez et soyez droit. Faites le vide et soyez rempli. Utilisez tout en demeurant neuf. Possédez peu et réalisez beaucoup. Maîtrisez beaucoup et demeurez confus. Ayez la force d’un homme et déployez- la, avec la délicatesse d'une femme. Reconnaissez le blanc mais gardez le noir. Soyez la plaine de l'univers. Ce qui est mou, ce qui est flexible, voila les amis de la vie Ce qui est rigide, ce qui est violent, voila les amis de la mort « Paroles attribuées à Lao Tan, philosophe Taoïste

Avril 2012, Ronalddesormeaux@gmail.com

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Références/ Bibliographie

Gaoki Murata, L’Essence du Judo, Écrits du Fondateur du judo chez les Éditions Budo Presse, France, 1999 Le Petit Larousse, Vues 2003, page 379 Jigoro Kano, L’Essence du Judo, compilation des écrits par Gaoki Murata, page 73 Ronald Désormeaux, Shin Gi Tai, publication personnelle, Édition 2008 The Concise Oxford Dictionary of World Religion, 1997 Mathieu Ricard, Plaidoyer pour le Bonheur, Pocket-Évolution, Paris, France, 2009 Eugene Herrigel, Zen in the Art of Archery, Vintage Books, New York. USA, 1953 Jiichi Watanabe, Lindy Avakian, The Secrets of Judo, Charles’s. Tuttle, Tokyo, Japan, 1960 Jigoro Kano, Mind Over Muscle, Writings from the founder of Judo, compiled by Naoki Murata, Kodansha International Tokyo,2005 Charles Hackney, Martial Virtues, Tuttle Publishing, Singapore,2010 Ratti.O, A. Westbrook. A, Secrets of the Samurai, Tuttle Press, Vermont, 1973 Yamamoto Tsunetomo, The book of the Samurai, Hagakure,1700, Kodansha Tokyo, 1981 Myamoto Musashi, A Book of Five Rings, Overlook Press, 1974 Sternberg R, Wisdom : Its Nature, Origins and Development, Cambridge Press, 1990 Yagyu Munenori, The Life-Giving Sword, Kodansha Press, 2003

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