Désirs d'Ailleurs
Essai d'anthropologiE dEs voyagEs

du mêmE autEur
En route pour l'Asie. Le rêve oriental chez les colonisateurs, les aventuriers et les touristes occidentaux, Strasbourg, Histoire & Anthropologie, 1995. Tourisme, culture et modernité en pays Toraja, Sulawesi-Sud, Indonésie, Paris, L'Harmattan, Coll. « Tourismes et sociétés », 1997. Les Toraja d'Indonésie. Aperçu général sociohistorique, Paris, L'Harmattan, 2000 (1re édition : Histoire & Anthropologie, 1997). Tourismes, touristes, sociétés (sous la direction), Paris, L'Harmattan, Coll. « Tourismes et sociétés », 1998. L'Indonésie éclatée mais libre. De la dictature à la démocratie (1998-2000), Paris, L'Harmattan, Coll. « Points sur l'Asie », 2000. L'autre sens du voyage. Manifeste pour un nouveau départ, Paris, Homnisphères, Coll. « Expression directe », 2003. Voyage au bout de la route. Essai de socioanthropologie, La Tour d'Aigues, Éditions de l'Aube, 2004. Nomadisme et autonomie. Les chemins de traverse

de l'errance, Paris, Téraèdre, à paraître en 2004-2005.

Franck Michel

Désirs d'Ailleurs
Essai d'anthropologiE dEs voyagEs

lEs prEssEs dE l'univErsité laval, QuébEc 2004

Les Presses de l'Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de la Société d'aide au développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour l'ensemble de leur pro- gramme de publication. Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise de son Programme d'aide au développement de l'industrie de l'édition (PADIÉ) pour nos activités d'édition.

Mise en pages : Danielle Motard d.motard@videotron. ca Maquette de couverture : Hélène Saillant

© Les Presses de l'Université Laval 2004 (3e édition) Tous droits réservés. Imprimé au Canada Dépôt légal, 4e trimestre 2004 ISBN 2-7637-8183-7 1re édition : Armand Colin, 2000 2e édition : Histoire & Anthropologie, 2002

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à

Luna

« En 856, les Vikings du chef danois Bjorn Jarisida sont en Italie. Ils se mettent en tête de piller Rome. Ils se trompent et confondent Rome avec une petite bourgade voisine, Luna. Ils pillent Luna. Jolie prouesse : ils prennent une étable pour un Colisée, une placette pour un Forum et un tas de fumier pour une roche tarpéienne, voilà de grands voyageurs ! »… Gilles Lapouge, dans Pour une littérature voyageuse, 1999 (1992).

« À en croire la littérature sur le sujet, de tels personnages [les "prêtres" to burake tambolang] n'existent plus. Je fus donc particulièrement intéressé quand Johannis m'affirma qu'il en connaissait un à Rantepao et m'emmena le voir. L'homme était très maigre et très âgé. Sa maison grouillait de chiens et d'enfants. J'abordai la question avec discrétion et par la bande. Les anciennes coutumes m'intéressaient et l'on m'avait dit que sa famille s'y connaissait. Il acquiesça. Peut-être avait-il des informations sur les to burake tambolang ? Il y eut un silence. Il était gêné. "Qui vous a dit ça ? demanda-t-il en jetant un regard mauvais à Johannis. C'était mon père. Je ne sais rien de tout ça. (Il avait l'air en colère maintenant.) Je ne veux pas en parler. Mon père ne m'a rien transmis en dehors d'une chose.

- Laquelle ? - L'amour du chocolat." J'étais quand même satisfait. Si mon père avait été tambolang, cela semblait régler le problème de sa virilité. Johannis, cependant, n'hésita pas à torpiller mes certitudes. "N'oublie pas que de très nombreux Torajas sont adoptés. Nous pas- sons notre temps à échanger nos enfants." Je n'avais donc rien appris dans l'affaire ». Nigel Barley, L'anthropologie n'est pas un sport dangereux, 1997 (1988).

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Remerciements

Je voudrais remercier ici affectueusement tous les amis qui m'ont aidé à la rédaction de cet ouvrage, pour leurs conseils avisés et le fastidieux travail de relecture, ainsi que tous les membres de ma famille proche et lointaine, sans oublier tous ceux et celles qui, autour de notre petite mais si riche planète, m'ont permis de mieux découvrir les arcanes et les détours du voyage et plus encore de goûter aux bonheurs inégalables de la rencontre et du partage, si loin de l'exotisme de pacotille vendu sur papier glacé : Luna et Zélia Michel, David Le Breton, JeanDidier Urbain, Christine Dumond, Nguyên Quang Phong, Yoni Astuti, Join Ginting, Jean-Luc Mathion, Aggée Lomo Myazhiom, Alain Dichant, Xavier Fourt, Bassidiki Coulibaly, Kadek DarminiMichel, l'association Déroutes & Détours, les éditions Histoire & Anthropologie et Homnisphères, les Presses de l'Université Laval au Québec, et bien sûr tous les autres, nomades intrépides ou sédentaires atterrés, mais toujours arpenteurs curieux des sentiers du monde, dont la place ici me manque pour qu'ils soient tous cités. En espérant qu'à la lecture de ces pages sur l'ailleurs et sur le désir qui nous y guide, toutes et tous s'y retrouveront quelque part et, peut-être, y verront

comme une invitation au voyage, un voyage qui soit tout à la fois authentique et passionnel, riche en imprévus. Car l'initiation au voyage emprunte toujours d'étran- ges chemins de traverse qui ne ressemblent en rien à une voie toute tracée… Sans quoi le pas vers l'autre ne se résumerait qu'à une banale mascarade où se dévoilerait, hélas, notre incapacité si grande à comprendre nos « non-semblables ». Ici ou là-bas, chez nous comme chez eux…
3

Le voyage commence une fois fermée la porte de son appartement, une fois franchi le seuil qui ouvre sur le Dehors. Le voyage dans le monde, comme le paradis sur terre s'il en est, nécessite finalement autant sinon plus d'efforts de soi que de droits sur les autres, de volonté et d'envie de saisir le réel environnant que de désirs et de besoins de plaisirs faciles, trop rassurants et trop confortables. Fruit d'un long cheminement qui ne se réduit pas seulement à une addition kilométrique, le voyage, parce qu'il reflète la vie et se montre exigeant, se cherche, se dissimule, se laisse désirer, et surtout, il se mérite… tout en se suffisant à luimême !

Préface

De la conscience De l'ailleurs à l'anthropologie Du voyage
EnquêtE
par sur un

« sEptièmE

sEns

»

Jean-DiDier Urbain
« […] cette puissance qui fait reculer l'espace, qui met l'espace dehors, tout l'espace dehors pour que l'être méditant soit libre dans sa pensée ». Gaston Bachelard, Poétique de l'espace, 1957.

Désirs d'ailleurs ou désir d'ailleurs ? Dans le cadre de cette étrange et séculaire affaire qu'est le tourisme - une pratique de la mobilité aujourd'hui si répandue en contrepoint de notre quoti- dien de sédentaire qu'on en vient à ne plus se poser ces questions essentielles : mais pourquoi voyage-t-on ? Qu'est-ce que voyager ? Est-ce le désir qui est pluriel ou bien est-ce l'ailleurs qui est mul- tiple, avec ces équivoques que le mot aurait pu ne pas avoir ? Car ailleurs, adverbe qui signifie « dans un autre lieu », semble venir du vocable ancien ailleur, du XIe siècle, lui-même issu du latin alior, forme dérivée de alius, « autre », qui a donné alienus et alter, formes qui toutes deux réfèrent également à « autre » et dont découlent respectivement les mots aliéné et altérité 1.

évoquant l'exotisme. Dictionnaire historique de la langue française. Le Robert. 1. 1992. A.Si donc ailleurs dénote communément un espace extérieur au mien. 5 . dir. Paris.. Rey. vol. notamment dans sa forme plurielle 1.

l'ailleurs peut naître ainsi de la rencontre. ce mot. inconscient ou masqué. sous toutes ses formes.nissent ma vision du monde. de cette autodécouverte révélant une autre identité jusqu'alors enfouie en moi. avait été pour moi la réalité. Selon qu'il ouvre sur le monde de la solitude ou sur le monde des hommes. perturbent mes habitudes et qui. c'est aussi. me met hors de moi soudain en dehors de la certitude de ce que je croyais être. clandestin. qu'on dit venus d'ailleurs et qu'on nomme justement des aliens. si l'on peut dire. face à des univers diversement en rupture avec les références esthétiques qui défi. qui débute par cette courte phrase en forme de maxime : « Le voyage com. ce très très Grand Dehors 2 d'où proviennent les extraterrestres. troublent mon être. littéralement. En ce sens. Et puis l'ailleurs peut naître encore du dévoilement de soi.du grec ekstatikos. peuvent même dissoudre ce qui. avec la Conquête de l'Espace et la science-fiction. tel un étranger intérieur.mence là où s'arrêtent . de cet oubli de soi face aux autres.Désirs d'Ailleurs substantivée les ailleurs. semble-t-il. dont l'émergence. le monde ou moi. C'est là. étymologiquement. un événement qui ouvre sur une expérience extatique . jusque-là. rencontrer l'ailleurs. qu'il soit l'autrui. puis. « qui est hors de soi ». des paysages ou. tout ce qui peut d'emblée être entendu sous l'incipit de l'ouvrage de Franck Michel. ces hôtes ou ces indigènes qui ébranlent mes convictions. renvoie d'abord à l'Autre. plus largement. transformant ma perception des choses. Mais l'ailleurs peut naître aussi du choc visuel éprouvé seul face à des sites.

de confirmer à sa manière cette interprétation quand il précise (mais c'est moi qui souligne) : « Le voyage invite au désir de l'altérité autant qu'à celui de l'ailleurs »… C'est que. trois phrases plus loin. Le Grand Dehors. celui des lointains ou des antipodes. 6 . Paris. en son sens géographique. 1992. Le Bris. n'est au fond qu'une des formes possibles de l'altérité : son avatar spatial évident.nos certitudes ». sans 2. De ce fait. Payot. Et l'auteur. M. l'ailleurs.

attestent cet apparent paradoxe. dont le lecteur appréciera dès les premières pages la démarche critique et la démarche militante qui l'inspire. ou encore cet autre Anglais. mais dans celui du voyage en général non moins. Et Franck Michel. tant vaut l'homme. traverse la planète telle une petite GrandeBretagne en mouvement4 ». l'ailleurs en question n'est pas tant un lieu qu'un sentiment : moins un espace que le produit d'un « septième sens ». Quoi qu'on pense. Dès lors. tant vaut l'objet. Et s'il est vrai. qu'est-ce que voyager ? Est-ce « . de revenir sans cesse sur ce clivage . Nombre de voyageants et de voyagés. Car enfin qu'est-ce que l'objet sans l'homme5 ? ». Ainsi Phileas Fogg. circulants ou transportés. qui est un touriste « aussi peu sujet au rhume de cerveau qu'à l'émotion [et qui]. au fil de Désirs d'Ailleurs. mais avec lui. il n'est pas forcément. ajoutons à cela cette réflexion liminaire d'André Suarès ouvrant son Voyage du condottiere : « Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage. parcourant une orbite autour du globe terrestre. comme le dit encore peu après l'auteur de cet essai passionné. suivant les lois de la mécanique rationnelle3». Au monde du tourisme en particulier. que « rien ne vaut plus le voyage que le voyage lui. ce héros insensible à la diversité du monde que Jules Verne décrit comme « un corps grave.sur cette déclinaison qualitative de l'homo viator. invariable comme son article.même ». le voyage peut en effet ne pas être.Préface lui. elle va du meilleur au pire… Bref. mais selon Pierre Daninos cette fois.

ou encore. écrivit Paul Morand dans Le Voyage. Livre premier : Vers Venise. Daninos. Suarès. Éd. Paris. J. voyager. c'est donc aussi garder. 4 . Paris. Voyage du condottiere. fatalement. Le Tour du monde en 80 jours. A. conserver ou entretenir le sen. 5 . Hachette. L'Art du Voyage. Paris. Chesneaux. 1954. J. ÉmilePaul. comme le dit Jean Chesneaux6 ? Alors. C'est « gagner son procès contre l'habitude ». P. 1999. 7 .timent de l'altérité. 6 . Les Carnets du Major Thompson. Hetzel. Verne. Paris.garder le sens de l'ailleurs ». Bayard. 1910. 1873. « c'est fuir son 3 .

distancer son ombre. gigantesque ou minuscule. du monde (qu'il soit mien ou étranger) et de soi (de soi comme un autre ou de soi comme l'autre de l'autre).blable ou différent). proprement.Désirs d'Ailleurs démon familier. se « rendre autre » ou se « rendre étranger » . Contrairement à l'Anglais de Daninos. la conscience de l'Autre. et reconduire ainsi. proche ou même immobile.et en conséquence avoir sur toute chose le regard toujours neuf de celui-là. Aussi. dont le sempiternel chant de deuil clame et . qu'on se méfie des sirènes du désespoir ou de l'ennui. dans celui de la retrouver en se faisant alien . ne se posant pas la question : « Comment peut-on être persan ? ». antipodique. voyager c'est restaurer contre le familier la sensation de l'étrange : celle du Divers. où qu'on soit. verbe à prendre ici non pas dans son sens courant de « perdre sa liberté » mais. C'est devenir étranger. et rendre de cette manière toute banalisation du monde impossible. voyager. tout au contraire. qui demeure ce qu'il est : anglais ! et qui. qui reste le même en voyage. préfère plutôt celle-ci : « Pourquoi ce Persan n'est-il pas anglais ? ». s'aliéner. comme la nomme Segalen8. voyage dans le lointain ou dans l'ici.du latin alienare. c'est-àdire partout. c'est devenir autre. sans cesse. conscience d'autrui (qu'il soit sem. Dans tous les cas. semer son double7 ». C'est. C'est sans doute cela la vérité du voyage.

9. Gallimard. Henri Michaux s'est laissé prendre au piège. Fata Morgana. Paris. Morand. Le Voyage. Si dans cent ans. Loti.déplore la bana. succombant à son tour à la tentation de prononcer l'oraison funèbre de l'ailleurs. notes et lettres rédigées de 1908 à 1918. Barrès ou Segalen. Dans Ecuador. texte repris et augmenté en 1964. 1927. 8 . à l'instant évoqué). nous n'avons pas obtenu d'être en relation avec une autre planète (mais nous y arriverons) l'humanité est perdue9 ». Ainsi.lisation du monde. Paris. il écrit : « Cette terre est rincée de son exotisme. Ecuador. Hachette. 1978. V. une Esthéthique du Divers. Essai sur l'Exotisme. 7. Segalen. Montpellier. 1985 (1929). Michaux. en 1929. H. mais après beaucoup d'autres (tels Gobineau. P. 8.

L'ailleurs ne peut pas mourir tant que nous en conservons le sentiment. De fait. pour ne pas dire cette aptitude chagrine. dans la préservation de ce « septième sens » : celui de l'ailleurs. à « pleurer une époque imaginaire perdue dans notre lointain passé où le voyage aurait été idyllique et le voyageur ce parfait découvreur de terres incon. et voyager. si voyager. faite d'étonnement et de vigilance. stérile et narcissique. lumière sans laquelle toute réalité. c'est également affronter le quotidien.tique.nues ». Cette attitude mélancolique. au bout du monde.ses. Le monde se banalise lorsque survient la perte de cette lueur de l'œil. l'aventure est aussi au coin de la rue. dehors ou dedans. très loin. le restaurer dans sa singularité et.Préface Mais. dans l'ailleurs exo. c'est « défier la banalité du quotidien ». tel . n'est plus cet autre qui m'intrigue et me parle de lui dans sa différence et son étrangeté. La banalisation du monde n'est pas dans le monde mais dans notre regard. qui nous sauve d'une nostalgie vide de sens (et somme toute facile) qui consiste. transformer sa perception. là-bas. Le monde est plein de bouts du monde. n'est pas seulement vaine. ce n'est pas à tout coup le fuir en partant loin. Tout est là quant au voyage : dans la conservation de cette lueur et de ce sentiment. Elle est complaisante. à moins que nous en ayons en effet définitivement perdu le sens. comme le dit encore Franck Michel en ouverture. comme le dit Franck Michel dans la conclusion de son ouvrage. l'ailleurs n'est pas mort et son oraison funèbre par les moro. éloignée ou voisine. toujours prématurée.

Cadeilhan. Urbain. faire encore. Perec. 9 .geté retrouvée de l'immédiat11. 10. Paris. Payot. sur ce mode et ici. en pèlerin et en étranger. Menteurs. Cf. G.Georges Perec flânant dans Paris en explorateur10. Zulma. un voyage dans l'étran. Perec/rinations. Secrets de voyage. 1998. J. touriste ou ethnologue. 1997.-D. imposteurs et autres voyageurs invisibles. 11.

Alors. Par-delà ou en deçà de tous les motifs avancés d'ordinaire. avec un touriste-voyageur qui. de ses effets. et à la question cruciale qu'il repose : qu'est-ce que voyager au juste ? Et il me semble alors que nous nous rejoignons.ment. et comme je l'ai dit. non comme espace. c'est changer d'histoire de vie avant même de changer de lieu. qui est au centre de son propos et qu'il appelle de ses vœux. du moins toujours plus connivent. Le voyage est bien d'abord une affaire de conscience et de sens. voyant enfin « la vie au pluriel » et sortant de soi face à l'Autre. change réellement de monde. de ses méfaits. se définit à l'aune du tourisme international. l'on en revient ainsi. toujours. voyager. sinon moins intrus. mais convergentes.rale d'une façon différente de voyager. Son autre voyage à lui. comme « septième sens ». désir d'ailleurs ou désirs d'ailleurs ? . Mais ce n'est pas son objet. ici émane. en voyageant en alien. que l'acte procède d'un savoir. Franck et moi. prétextes et autres mobiles dictés par la morale sociale du voyage professionnel ou d'agré. dans cette connaissance. au même problème : celui de l'ailleurs comme sentiment. acceptant pour de bon « la pluralité des mondes ». Par des voies différentes sans doute. l'instauration géné. c'est l'avènement d'un tourisme responsable.Désirs d'Ailleurs L'auteur de Désirs d'Ailleurs ne parle pas de cet autre voyage. L'autre voyage de Franck Michel. de ses erreurs et de ses illusions. d'un pouvoir ou d'un vouloir. le désir d'ailleurs. par… ailleurs. consciente et respectueuse de l'altérité. cette puissance ou cette volonté de changement de vie.

festation. l'envie qui suscite l'un et l'autre est quant à elle unique. Sans cette envie. principielle . multiple.Pour conclure en répondant à cette question posée au début de cette préface. C'est celle de l'altérité. Jacques Meunier apporte à sa façon une belle réponse : « Le bout du monde est partout. protéiforme) et son objet. l'ailleurs n'est pas. Il s'accommode aussi bien du Cap Horn que d'un fond 10 . où qu'on aille. je dirai que si ce désir est pluriel (sa mani. Pourquoi ? À cette dernière question.où qu'on soit.

Jean-Didier Urbain . en effet. touriste ou missionnaire.une apparence de voyageur. une forme privée de ce précieux contenu qu'on peut. De l'envie d'altérité découlent tous les désirs d'ailleurs . Il dépend d'abord de vous12 ». La toute première douane que l'on doit franchir pour être un voyageur est donc sentimentale. à l'écart de tout sous-entendu mystique (car ce n'est pas un mystère). appeler « l'esprit du voyage ». ne déclare pas ce sentiment. il n'est en ce cas. et si d'aventure celui qui s'y présente. ayant omis de mettre dans ses bagages cet accessoire essentiel du voyage : le « septième sens ». qui est la condition même du sentiment de l'ailleurs.et tous les ailleurs : tous les objets que ces désirs se trouvent pour se combler. qu'un voyageant ou qu'un voyagé . Il dépend surtout de vos sentiments antipodiques. Ils sont déterminés par cette envie. homme d'affaires.Préface de jardin.

1999. J. Meunier. Flammarion. Paris. On dirait des îles. 11 .12.

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Avant-propos à la deuxième édition (2002) De l'éDucation au voyage et Du respect D'autrui. notam- . la course de vitesse est stoppée nette. Mais si la nature se détériore et si la culture se folklorise. C'est se fondre dans le paysage. Jacques Lanzmann. c'est vivre à fond. C'est traverser les apparences et s'habituer aux différences ». Cette fois-ci. l'urgence de « voir » ne se fait que plus pres.sante pour nos touristes-voyageurs pressés. Le chant du voyage. le besoin de repères et de certitudes dans un monde en proie au chaos a modifié l'ordre des priorités.plus très sûre. Non seulement elle se dégrade à grande vitesse mais en plus. s'y aventurer revient à risquer sa vie ! C'est du moins ce qu'on nous dit. la question du moment est : peut-on et faut-il encore voyager ? Voilà donc un an que l'insécurité est à la mode. prendre la route. Pour beaucoup. Septembre 2002 : la planète n'est . une voie vers la paix ? « […] partir. 1998.dit-on . La liste des « pays à risques » ne cesse de s'allonger et le Quai d'Orsay décourage les plus téméraires à s'embarquer sur des des.tinations jugées « instables ».

que les pays « à éviter » en priorité se trouvent tous ou presque dans ce qu'on appelait il n'y a pas si longtemps le «Tiers Monde » (et qu'on n'ose plus sérieusement appeler « Pays en développement »)… Voilà 13 .ment dans les contrées où les habitants possèdent des « biens » et du capital à défendre. Pas étonnant. dans ce contexte.

le monde n'est plus le même. les contours du globe en ces nouveaux temps de doute et d'angoisse. de mobilités. ou encore pour un festival de danse orien. il s'expose plus que jamais à la misère du monde. sans oublier que l'on constate par exemple un engouement soudain pour la musique « traditionnelle » corse et les Festnoz bretons. Quant au voyageur qui arpente. de l'église romane du village d'à côté aux coins les plus reculés de la France profonde. tout de même ou inlassablement. mais en arrivera-t-on à « rouvrir » les zoos humains comme au « bon » vieux temps des colonies ? C'est déjà fait semble-t-il… Sans doute devrons-nous réfléchir d'urgence aux mutations en cours. Et le voyage dans tout ça ? Il se retrouve confronté à de nouveaux défis qui le perturbent plus qu'ils ne l'assomment. succombant hélas à un manichéisme politique et religieux qu'on n'avait plus connu depuis la fin de la guerre froide. plus vulnérable. a la gueule de bois ! Nos contemporains compensent leurs grands désirs d'ailleurs par les petits plaisirs d'ici. Une planète soudainement devenue moins ronde et plus carrée.Désirs d'Ailleurs aussi un an que le voyage « lointain ». d'office considéré comme dangereux et compliqué. Ceci dit. La peur et le repli sur soi le rendent plus modeste.ges. depuis le 11 septembre 2001. Et l'on redécouvre toujours plus les joies du « terroir ».tale ou une exposition d'Arts premiers des peuples de NouvelleGuinée… Bref. à la . de rencontres à inventer et à réinventer. aux nouvelles formes de voyages. mais son insaisissable actualité et ses frontières poreuses lui confèrent une incontrôlable infinité. d'échan. aventures à domicile et voyages immobiles connaîtront peut-être une nouvelle jeunesse.

Le malheur frappe au hasard ou presque.si elle le fut un jour ? . On a tendance. ici comme ailleurs. La mobilité n'est plus . et parfois de l'immobilisme. et cela n'importe où.particulièrement dangereuse en comparaison avec le confort rassurant de l'immobilité. à l'oublier… La fragile liberté de circulation 14 . alors que s'installe un mauvais temps sur la terre. Exactement comme ce voyageur du chez soi qui se contente de relier quotidiennement son lieu de séjour à son lieu de travail. et inversement.rancœur de peuples trahis par l'histoire.

en dépit des déclaration de bonnes intentions . aveuglant même. d'autres voies. il doit seulement changer. précisément.ces temps-ci très à la mode . ce qui ne sera pas aisé ni même concevable sans transformations radicales de nos comportements forgés par un ethnocentrisme certain. jamais ne se rencontrent et jamais ne se côtoient. qu'il soit d'ailleurs conscient ou non : repenser notre rapport à l'autre. ces damnés de la terre et du reste. Ce qui. où le bât blesse ? À ce jour. . Le tourisme cessera d'être diabolisé le jour où il représentera autre chose qu'une exploitation écono. Tous ces « sans » quelque chose ! L'époque veut certainement qu'il leur manque toujours quelque chose… Autrement dit. héritiers des aristocratiques « oisifs ».mique du Sud par le Nord.Avant-propos à la deuxième édition (2002) des êtres humains. empruntant d'autres routes. du moins de ceux qui peuvent se le permettre. voyageurs et réfugiés.l'aggravation du clivage entre d'un côté ces voyageurs fortunés. N'est-ce pas là. et de l'autre. Touristes et migrants. de constater . évoluer. s'interroger sur le sens de notre présence au bout du monde. ces empêchés de circuler comme bon leur semble. ce fossé de plus en plus inquiétant entre nantis et démunis qui se promènent sur la mappemonde sans même s'entrevoir. l'autre du voyageur n'est pas encore un autre voyageur. Pourquoi ? Peut-être que la raison de ce « repli stratégique » est à sonder quelque part dans la prétention occidentale à vouloir dominer et diriger le monde ? Et les affaires du monde ! N'est-il pas criant. est une fois de plus remise en cause. vacanciers et exilés.impuissants ou plutôt indifférents .n'est sans doute pas pour demain ! L'acte du voyage ne doit pas s'estomper.

Bref. d'observer au lieu de juger. leur culture et leur environnement. il s'agira désormais d'apprendre plutôt que de prendre.envisager rencontres et échanges qui soient réellement dynamiques et mutuelles. La responsabilisation des voyageurs est au cœur même d'une éthi- 15 . il se doit d'agir en être responsable. en respectant ses hôtes d'un jour ou d'une vie. Le voyageur est d'abord un citoyen quel que soit l'endroit où il se trouve. En tant que citoyen. d'écouter avant de parler.

vraiment voyager .trop complexe.teur. Toute rencontre qui s'assume est aussi une confrontation.le meilleur exemple d'une rencontre pacifique. Ici et ailleurs. L'écotourisme est était ? .pour l'instant .ment par les multinationales du voyage. nova. le voyage reste en dépit de tout . à enseigner. Pour voyager . à l'heure actuelle. trop peu rémunéra.et surtout de ses travers . entièrement dominés par les exigences mortifères du marché : un tel tourisme de rencontre partagée que nous appelons de nos vœux est .Désirs d'Ailleurs que du voyage à développer. à l'heure où l'écotourisme fait bon ménage avec le libéralisme. Et sans compromis douteux… Une éducation touristique s'impose par conséquent aujourd'hui à tous les partants. à partir de laquelle s'entame un débat d'idées. sans doute aussi à tous les déplacés. à diffuser. Mais. à tous les voyageants. et concerne trop peu de clients pour les fabricants et autres supermarchés du voyage.il faudra certainement chercher. imaginer et ouvrir d'autres voies.trices et nécessairement alternatives. Il faut aller aujourd'hui beaucoup plus loin… Le voyage comme espoir pour une paix durable ? Alors que nous entrons dans une période de longue instabilité géopo. En dépit des déclarations d'intentions. notam.l'une de ces voies.litique. Voyager c'est réfléchir et donc peser ses mots pour mieux porter . galvaudée et exploitée. et bien sûr à tous les voyageurs au long cours. cette voie s'avère déjà fortement détournée de son sens premier. Cela exigera une réelle détermination et volonté de la part des professionnels du tourisme qui restent. rien n'invite vraiment à l'optimisme du côté des tenants de « l'industrie touristique ».

conquistadores. Partir de chez soi c'est relativiser nos jugements trop hâtifs. le viol. l'échange a toutefois remplacé le vol. En dépit des méfaits avérés du tourisme. documents indispensables des touristes d'aujourd'hui. si critiquée par nos contemporains (souvent à juste titre).sateurs avaient voyagé avec la croix et le fusil en lieu et place du passeport et du guide de voyage. croisés et coloni. a tout de même une qualité indéniable : elle reste plus pacifique que guerrière ! Jadis.son regard. « L'invasion touristique ». les abus de toutes 16 . les trois « C » .

en partant à leur rencontre et non pas en croisade même sous les traits d'une paisible croisière . La roue du voyage ne pourra plus tourner si deux camps se contemplent dans l'attente d'un affrontement : les touristes-voyageurs riches et les réfugiés-immigrés pauvres… Nul doute que pour parvenir à renverser cette tendance et rendre les rapports humains moins stériles.nomiques et sociales qui gangrènent le bon fonctionnement des sociétés humaines. les décideurs et les bénéficiaires du tourisme sur leurs propres terres.Avant-propos à la deuxième édition (2002) sortes. en les accueillant chez nous. tant que le politique et le social des régions visitées resteront occultés par les voyagistes et les consommateurs de cartes postales. les touristes resteront des cibles privilégiées aux yeux de tous ceux qui n'ont rien à perdre. le fléau majeur est ailleurs : il est à chercher .et plus encore à combattre . Entre « eux » et « nous ».que nous pourrons à l'avenir voyager.dans les scandaleuses inégalités éco. . la voie est ouverte mais étroite : c'est en apprenant d'eux. vaste programme en perspective ! Sans repenser le sens du voyage et notre propre implication dans les inégalités drainées par un tourisme international aux yeux duquel le monde est avant tout une marchandise. il n'est guère d'espoir sérieux de voir naître demain ce tourisme « responsable et durable » (les guillemets s'imposent !). tant que les autochtones ne seront pas les instigateurs. il conviendrait de faire l'éloge du voyage désorganisé. la découverte a globalement succédé au pillage… Nous disons bien « globalement »… De nos jours. Tant que les injustices se poursuivront. tout en s'enrichissant du contact des cultures.

de « l'efficacité » plus que symbolique du voyage spontané. dans l'optique de son propre cheminement.respectueux des environnements naturels et culturels qui constituent .la « vraie » richesse de notre planète. N'est-ce pas finalement pour ces « trésors » menacés que nous voyageons avec une ferveur et une frénésie inconditionnelles d'un bout à l'autre du monde ? Il faudra bien un jour que le voyageur du futur laisse ses bagages culturels aux siens avant de s'embarquer.ne l'oublions pas ! . improvisé… Pour que l'ailleurs ne 17 . désorganisé. et qu'il fasse ensuite le lent mais doux apprentissage.

oui on peut encore voyager et il faut se décider à partir si le cœur nous en dit ! Mais nul besoin de partir pour fuir… Le voyage n'est pas seulement une chance pour la paix et la rencontre. Au total. pour que l'autre ne se résume pas au même vu et revu au travers d'un miroir déformant. il offre égale.Désirs d'Ailleurs soit pas un mirage ou une image.ment des perspectives innovantes et peut-être salutaires pour une « autre » mondialisation… . et pour répondre à l'interrogation de départ.

18 .

à contester. c'est avant tout regarder autour de soi pour mieux s'oublier. c'est oser défier la banalité du quotidien. Le voyage. choisir la solitude pour mieux se rapprocher des autres. dévorer le monde des yeux pour mieux en apprécier la grandeur. 1994. c'est le passage de soi à l'autre. En abo. Le voyage commence là où s'arrêtent nos certitudes. le confort rassurant. les habitudes séculai. ils font la moue. à la portée de presque tous. toujours le même refrain : rien ne vaut plus le voyage que le voyage lui-même. Et au final.res. Ne dit-on pas que voyager s'apprend d'abord en voyageant ? .Introduction « Le goût de l'exotisme tue l'exotisme. le pont d'un monde à l'autre. Ils crient haro sur l'exotisme.lissant les frontières de l'inconnu. Le voyage. Stratégie classique de la morgue et du sno. Voyager. à penser. Le "bout du monde" était une vision aristocratique de l'espace. Maintenant qu'elles sont un bien commun. Voyages sans alibi. le voyage. et les écrivains du voyage ne se sont pas privés de nous délecter de leurs terres électives.bisme ». Jacques Meunier. c'est réapprendre à douter. Le voyage invite au désir de l'altérité autant qu'à celui de l'ailleurs : la rencontre humaine et l'écoute des autres sont aussi indispensables à l'univers du voyageur que le dépassement de soi marqué par l'effort et la souffrance ou encore la lecture de tous les romans d'aventure et autres récits de voyage laissés par d'illustres prédécesseurs.

En défiant les idées reçues.Voyager. C'est observer le monde autre. c'est prendre le risque de tout perdre dans un environnement où seuls les gagnants sont voués à survivre. c'est perdre ses repères et sa quiétude. le voyage 19 .ment que par le bout de son nez ou à travers le prisme déformé d'un écran de télévision.

comme le voyage . malheureux comme Rimbaud. c'est vouloir vivre davantage. Même si tel n'est pas toujours le cas. c'est être heureux comme Ulysse. méprisaient le sédentaire et le casanier en affirmant : « Qui n'a pas voyagé est plein de préjugés » ! Certes. Fuir un monde honni trop connu ou découvrir . tantôt invitation. c'est avan. devenue cet étrange village global.n'est jamais simple. c'est alors aussi grandir un peu. Mais cela ne suffit plus… Le voyage est à la fois usage et usure du monde. Un voyage .Désirs d'Ailleurs comme cheminement libre. Bien voyager exige de s'arrêter pour mieux progresser. oser le voyage. c'est bien sûr replacer l'homme à sa dimension simplement humaine et redéfinir son rapport à la nature. Le voyage c'est tout cela et bien plus encore.cer à contre-temps en prenant le contre-pied. Morand en donnait déjà une image peu visible et accessoirement erronée. Oser partir. d'autres plus parlants. c'est assumer ses appréhensions et ses faiblesses. Voyager. plus intensément.dant comme un gagnant qui s'ignore… Se frotter à l'ailleurs. pour oublier. tel Goldoni. n'offre pas sans conditions les clés pour saisir la complexité et la richesse du monde. plus follement.lité pour gagner en harmonie. plus lucidement et plus ludi. pour ne plus voir ». le voyageur est un per.quement. pour entendre. Pour tous les êtres en partance. le voyage mêle le regard à la ligne d'horizon. c'est ne jamais rester indifférent aux odeurs et aux rumeurs alentour. c'est perdre en stabi. Tantôt fuite. c'est perdre en vanité pour gagner en modestie. c'est accepter l'évidence de la différence. L'accès désormais quasi généralisé aux moindres recoins de notre planète. En pensant qu'« on voyage pour regarder. c'est tout le contraire de juste s'en aller ou d'arriver à bon port comme prévu. Voyager. loin s'en faut ! À force de regagner là ce qu'il a perdu ici.

Au cours de l'histoire. mieux encore.un nouvel Eldorado imaginaire. de le repenser à l'aune d'une humanité meilleure. les déplacements volontaires ou considérés comme tels ont profondément changé : autrefois voué à l'évan20 . mais l'acte de partir est et restera toujours un acte noble dès lors qu'il s'agira d'interroger le monde ou.ves. voire illusoires. les raisons de s'échapper sont souvent naï.

en fait un voyage d'une vie . expulsés. ou encore des Jack Kérouac. et demain ?) : exilés. Bruce Chatwin ou Jacques Lacarrière… Ces voyages-là portent certes d'autres noms ! Oserait-on dire que les esclaves noirs d'Afrique enchaînés à fond de cale étaient des «touristes forcés » de visiter les Amériques ? Ou que les boat-people vietnamiens fuyaient leur pays ravagé à bord d'une « croisière » en mer de Chine avant de . mais aussi en partie aujourd'hui. des Marco Polo et des Christophe Colomb. le voyage se mue en loisir. citons hier les Bosniaques. aujourd'hui les Kosovars. loin de là. il tend à devenir un savant alliage entre un besoin de divertissement. le voyage vers d'autres terres et mers s'est progressivement transformé en une découverte de lieux insolites et de cultures différentes. une fois de retour chez nous après avoir consommé un séjour tout compris à l'ombre de cocotiers spécialement plantés au pied d'un luxueux hôtel où les autochtones ne sont guère conviés… N'est pas voyageur et touriste qui veut ! Dans l'Antiquité puis au Moyen Âge. Car l'Ailleurs n'a pas toujours. un désir d'évasion et une volonté de mieux comprendre et connaître le monde qui nous entoure. un aller simple pour une vie . sont là pour rappeler que l'histoire du voyage ne se résume pas seulement aux tribulations aventureuses des héros de Conrad. déportés et autres déplacés de leurs terres.Introduction gélisation. villages ou familles. partir pouvait signifier ne plus revenir. à l'exploitation et à la conquête. fasciné les contemporains.qu'on n'a pas nécessairement choisie (sans même quitter le Vieux continent. Aujourd'hui offert à tous ou presque. parfois même en une rencontre et une solidarité avec d'autres hommes. On ne partait pas encore au loin « pour mieux revenir » sur place ou « pour mieux repartir » dans notre vie personnelle ou professionnelle.

excentriques ou vagabonds ? 21 . on se déplace »… Ce qui n'est pas sans brouiller la piste des voyageurs qui ne savent plus qui ils sont et qui ils pourraient bien être : touristes ou explorateurs ? Déracinés. on ne voyage plus. constatait avec justesse : « Aujourd'hui.« visiter » les pays occidentaux ? Hugo Pratt. père du célèbre bourlingueur Corto Maltese.

etc. explorateurs. voyage moderne. voyage stressé. artistes.lement de vols par ici… ». Le commerce autour du voyage appartient à tout le monde sauf aux voyageurs authentiques. écrivains. s'il n'a pas vraiment de place pour les considérations économiques. Mais à homme moderne. on fait Pise et Florence. pourquoi ne pas intégrer dans cette catégorie de « voya. Le « vrai » voyage. missionnaires. On justifie ainsi un voyage qui n'en est pas un comme . Propos volés au gré de rencontres fortuites : « Après Venise. puis on finit rapidement par Rome et Naples. ethnologues.Désirs d'Ailleurs Sur de nombreux points.teur et de la patience. il y a tel. et puis c'est pas grave de ne pas rester longtemps dans un lieu.coup au voyageur d'antan. À homme pressé. quoi qu'en disent les derniers tenants d'une idée épurée du voyage réservé à une élite autoproclamée de « spécialistes » : scientifiques. le touriste actuel ressemble beau. Le voyage est un produit qui peut finalement se consommer à la manière d'un plat de frites réchauffé. archéolo. journalistes. on circule toujours mais on ne voyage jamais.geurs professionnels » les participants-coureurs subventionnés du Paris-Dakar ou les anciens hippies confortablement installés à Goa ou à Katmandou qui vivent désormais du trafic de drogue ou d'antiquités ? Le voyage n'appartient à personne sinon à celui qui l'entreprend. deux vertus s'accommodant de sagesse qui semblent être tombées dans les oubliettes de la vie quotidienne de l'homme moderne. On se donne et se trouve les raisons de ne pas rester et de faire de la mobilité permanente un art du vivre vite. À ce compte. L'impatience requiert une orga.nisation rigoureusement minutée et la vitesse suggère un séjour forcément écourté.gues. ne peut faire l'économie de la len.

chez MacDonald's. Voilà sans doute pourquoi. c'est dégueulasse ! mais c'est rapide. La boucle est bouclée et l'homme moderne n'a qu'à bien se tenir en mangeant et en 22 . on peut régulièrement jouer à gagner des séjours touristiques aseptisés en Tunisie ou en Thaïlande. efficace et bon marché ! ». Ce n'est pas du grattage mais du gavage : les gens voyagent en fait comme ils mangent.d'autres s'excusent presque d'aller manger au fast food qui n'est pas un restaurant : « Oui.

Éloge à l'amour et à l'humour aussi. un plaidoyer pour un esprit libre.ble rupture avec la peur des autres et le repli égotique. une farouche détermination à emprunter des chemins méconnus. Proust estimait que « la vie est un voyage ». avec le voyage rien n'est plus simple de nos jours et le monde se complique un peu plus à tous les séjours. Si le voyage paraît propice à la maîtrise de soi et au contrôle de la peur d'autrui. une quête libertaire. une plongée dans l'inconnu où se déloge la part d'imprévu. il respire la vie et pue la mort. de tous les paysages. il peut aussi ironiquement . une découverte de l'ailleurs. Le voyage est partout. un voyage « réussi et profitable » exige un éloge à la patience et à la lenteur. L'expression d'usage « ça vaut le voyage » signifie en réalité « ça vaut le détour ». les voyages organisés tuent peut.être le voyage mais ils permettent aussi à celui-ci d'exister en dehors des sentiers battus… Décidément.Introduction voyageant « comme il faut ». une lutte acharnée contre la sécurité et la platitude. pour entreprendre un voyage dans les meilleures conditions. Il est au bout de toutes les voies. Et le détour reste à ce jour la voie la plus sage. il suit le cours de la vie comme le tracé d'une route. Car le voyage est d'abord une rencontre avec l'autre. mais l'adage populaire nous renvoie l'image de la mort : ne dit-on pas communément que mourir c'est « faire le grand voyage » ? Mais le voyage n'est jamais que son propre voyage. Les désirs d'ailleurs n'ont pas lieu d'exister sans le besoin des autres. contre la banalisation de la banalité du monde. une atteinte à la routine ravageuse. de toutes les expériences. Ou plutôt « comme on veut »… qu'il fasse ! Fatalité ou résignation. sinon la plus courte ou la plus rapide. À nouveau. Le voyage exalte la curiosité plutôt que la médiocrité. Le voyage est surtout un détour. une dou.

appeler la crainte du monde des autres. Bombay ou la campagne irlandaise ne sont pas devenus subitement plus dangereux qu'au siècle dernier ! Les situations changent mais les 23 . le risque d'y laisser sa peau a tout de même considérablement baissé depuis quelques siècles : Paris. sinon comment expliquer le familier au revoir .à celui qui s'en va… Le voyage n'est plus ce qu'il était.« bon voyage » .

à moins qu'ils ne voyagent par procuration via Internet ou les voyages des autres. que les motivations des voyageurs avec leurs préjugés et leurs assertions.tions. Sur la planète en mouvement. ceux qui restent2. les espoirs et les inquié. Le voyage renvoie parfois au jeu : en prononçant les mots « bon voyage ». . ses formes et ses déformations. Cet ouvrage tentera d'évoquer aussi bien le sens et l'essence du voyage. nouveaux aventuriers et/ou touristes organisés. leurs actes héroïques ou odieux. il y a essentiellement. « bonne route ». d'un côté. on entend également « bonne chance ». d'un autre côté.tudes qu'il suscite.naître l'autre. de ces mystérieux arpentages d'horizons perdus. qui sont autant de moyens et de prétextes pour mieux partir et con. À l'instar de l'indispensable complémentarité (à défaut de vraie complicité) entre l'homme et la nature. ceux qui partent1 et. « bon vent »… Il n'y a pas de désirs d'ailleurs sans désirs d'aventures. ou encore leurs rapports avec les autochtones et les traditions « exotiques » et avec leurs semblables. Méfions-nous donc du sens des mots cachés plutôt que des passeurs de frontières et des accueillantes popula. souvent jalonnées par autant de mésaventures. Là se situe en effet la principale distinction : à Marseille comme en pays dogon. et l'un sans l'autre n'est qu'une terre sans vie ou une vie sans âme. leurs quêtes spirituelles ou matérielles. l'ailleurs n'existe pas sans l'autre.Désirs d'Ailleurs expressions restent. L'aventure sans mésaventure serait-elle encore l' a v e n t u r e ? C elivrevoudraitrapporterunpeudecesdésirs d'ailleurs. des aventures géniales et étonnantes.

y compris les « étrangers » installés sur place qui passent du statut de touriste à celui de résident. et parfois de clandestin à celui de sanspapiers… 2 . Tout le monde à l'exception des touristes-voyageurs. quel touriste n'accepterait pas d'être pris pour un voyageur au long cours alors qu'il sait fort bien qu'il n'est qu'un touriste… comme tous les autres voyageurs en somme. Touristes et voyageurs confondus. et sous l'une ou l'autre appellation nous intégrerons toujours les deux termes : quel voyageur accepterait de passer pour un touriste sans rechigner même s'il sait parfaitement que rien ne le distingue d'un autre touriste. 24 .1 . ils forment la même famille. et réciproquement.

Introduction

un touriste-voyageur se retrouve en face d'un habitant-autoch- tone, le premier vit mieux de par sa rencontre avec le second, et le second survit grâce à la présence du premier… Nous essayerons de comprendre en quoi le voyage-tourisme peut contribuer ou non au bonheur des hommes et des pays à vivre ensemble sur la même planète, avec ou sans les mêmes droits ? Si le droit au voyage est un droit pour tous, l'accès au voyage reste relatif et restreint, tout comme restent trop flous les devoirs des voyageurs à l'endroit des populations rencontrées et des milieux culturels et naturels visités. Pourtant, tout laisse à penser que, pour paraphraser un écrivainvoyageur-ministre illustre de notre siècle finissant, le XXIe siècle sera touristique ou ne sera pas ! Demain, les Papous visiteront la tour Eiffel pen- dant que les Parisiens chercheront quelque jungle oubliée pour se mettre au vert, à moins qu'ils ne tapent une belote au calme quelque part sur la planète Mars… C'est pour demain, dit-on, mais tout le monde ne sera pas du voyage. Et alors que le voyage s'étendra jusque dans les moindres recoins de la terre et même au-delà, les exclus de ce nomadisme volontaire se feront de plus en plus nombreux. À l'avenir, les exclus stigmatisant la misère du monde seront des sédentaires; ou des absents des persona non grata - de l'univers du voyage Ils ne seront pas invités à participer à la fête du voyage « pour tous ». Les gens du voyage de notre passé n'auront plus rien à voir avec ceux du futur.

Ainsi, cette mobilité voyageuse planétaire ne sera plus considérée comme un fléau social récurrent mais sera habilement érigée en art de vivre universel. Pour l'heure, apprenons déjà à voyager autrement pour voyager mieux…

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Chapitre

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De l'errance à la
rencontre
« Ce fut la première fois que je logeai chez des indigènes dans mon déguisement de pauvresse […]. J'allais main- tenant expérimenter par moi-même nombre de choses que j'avais jusque-là observées seulement à distance. Je m'assoirais à même le plancher raboteux de la cuisine sur lequel la soupe graisseuse, le thé beurré et les crachats d'une nombreuse famille étaient littéralement répandus chaque jour. D'excellentes femmes, remplies de bonnes intentions, me tendraient les déchets d'un morceau de viande coupé sur un pan de leur robe ayant depuis des années servi de torchon de cuisine et de mouchoir de poche. Il me faudrait manger à la manière des pauvres hères, trempant mes doigts non-lavés dans la soupe et le thé, pour y mélanger la tsampa et me plier enfin à nombre de choses dont la seule pensée me soulevait le cœur. Mais cette dure pénitence aura sa récompense. Mon vêtement banal de dévote nécessiteuse me permettrait d'observer maints détails inaccessibles aux voyageurs occidentaux et même aux Thibétains des classes supérieures ». Alexandra David-Neel, Voyage d'une parisienne à Lhassa, 1990 (1927).

Le voyage est à la mode. Mais qu'est-ce que le voyage aujourd'hui ? Un tourisme d'exploration, une expédition vacan- cière, un produit de consommation, une initiation à l'ailleurs, une rencontre avec l'autre ? C'est un peu tout cela à la fois. Voyager chez l'autre c'est aussi mieux se préparer à revenir chez soi : « On peut appeler voyage, cette hésitation moderne entre un nomadisme forcené et un dépaysement timide, ce flottement insoluble qui ne fait la part belle à l'ailleurs et à la fuite que pour mieux se
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Désirs d'Ailleurs

replier frileusement sur le petit chez-soi » écrivent Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut (1979 : 64). Mais voyager, c'est d'abord se risquer à l'altérité, à la nouveauté, à l'étrangeté, à l'inconnu, à l'incommensurabilité.

Le voyage aujourd'hui
Nul doute que le terme « voyage » d'antan n'a plus le même sens que le mot « voyage » d'aujourd'hui. Une mutation sémio- tique issue d'une transformation en profondeur de la société. En Occident, le terme « voyage » - de veiage (1080), provenant du latin viaticum - apparaît véritablement autour de 1400. Il signifie, selon la définition du Robert, « déplacement d'une personne qui se rend en un lieu assez éloigné ». Un sens qui n'a guère changé au fil des siècles, sauf que les moyens, les manières et les envies de voyager ont considérablement évolué. Aussi, qu'il le veuille ou non, le voyageur actuel est également un touriste, même si rien n'indique franchement qu'il n'en fut pas de même autrefois. Ce qui ne l'inscrit pas d'emblée - ainsi que beaucoup voudraient le faire croire comme pour exorciser leur propre état de touriste - dans cette catégorie peu enviable et perçue comme étant plus proche du mouton de Panurge que du roi Ulysse : le touriste « de masse ». Entendez, le « mauvais » voyageur, le visiteur « médiocre » et « inculte », en fait « l'idiot du voyage » pour reprendre le titre de l'ouvrage de JeanDidier Urbain (Plon, 1991). Le « bon » touriste est pourtant loin d'être ce voyageur mythique et idéalisé, toujours à l'abri du mépris exprimé par la tribune du peuple et le temple du savoir. Dans notre imaginaire fantasmatique, l'idiot du voyage est au monde ce que l'idiot du village est au terroir. Bref, un idiot avant

tout. Et un individu suffisant qui passe à côté de ce qu'il faut voir et faire… Bien voyager n'est pas donné à tout le monde, voyager intelligent est carrément réservé aux seuls gens « capables »… Le voyage ne fait pas l'économie de la lutte des classes et des inégalités sociales ! Difficile en fait de définir le voyage et ses adeptes. Car aujourd'hui tout et son contraire mènent et ramènent au voyage. Les initiales VRP signifient bien « voyageurs, représentants, pla28

Chapitre 1

De l'errance à la rencontre

ciers », et SDF « sans domicile fixe », ces deux catégories n'ont fina- lement que bien peu à voir avec notre représentation du voyage nourrie de Conrad, de Stevenson, de Michaux ou de Kérouac, sinon de Tintin et du Titanic… D'ailleurs, les VRP et les SDF voyagent rarement côte à côte, et même s'ils le faisaient, ils ne se rencontreraient pas. Ils ne se considèrent pas non plus comme des voyageurs tant l'idée et le sens du voyage se trouvent de nos jours associés aux vacances et aux loisirs : les VRP voyagent pour tra- vailler et par conséquent travaillent d'abord et voyagent ensuite; les SDF cherchent un toit et en général un emploi, ils circulent d'un lieu à un autre pour tenter de trouver une solution à ces deux problèmes intimement liés. Pour les uns, pas de place pour le voyage car leurs ventres sont trop avides, pour les autres, pas de place pour le voyage car leurs ventres restent trop vides. Du VRP au SDF, ce sont deux extrêmes de l'univers du voyage qui se côtoient sans se rencontrer et qui s'ignorent en se rencontrant… Entre ces deux catégories se dénichent encore de multiples formes de voyageurs, d'exilés, de migrants, de badauds. Si les voyages forment la jeunesse - et parfois déforment la vieillesse -, comme le suggère l'adage populaire, l'inverse paraît aujourd'hui nettement moins vrai. Les jeunes se détournent du voyage pour se laisser guider par le tourisme, ils sont nombreux à préférer partir en sécurité pour un séjour organisé plutôt que de s'envoler avec un billet d'avion aller simple vers des horizons inconnus où tout semblera aussi possible qu'impossible. À moins que ce ne soit la « démocratisation » des voyages, d'ailleurs toute relative, qui les conduit à choisir les options « classiques », pensant que les îles désertes paradisiaques appartiennent au passé et qu'à ce titre, ils préfèrent se plonger dans les lectures « sûres » d'autre- fois et les films « spectaculaires » mettant en scène l'aventure et l'exotisme des bouts du

monde. À Cuba par exemple, destination à la mode s'il en est, une mince bande de terre bordée par des plages de sable fin, des cocotiers, des hôtels luxueux, accueille l a p l u p a r t d e s v i s i t e u r s é t r a n g e r s d a n s l' î l e , e t p a s s e u l e m e n t des « seniors », alors que le pays regorge de richesses naturelles et culturelles autrement intéressantes. Exemple entre mille. À ce rythme, l'arbre du voyageur (ravenala) qui abritait celui-ci
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de passage en Afrique ou en Asie, et sous lequel il se reposait à l'ombre, se voit largement dépassé par le cocotier, planté à la hâte mais satisfaisant le besoin simple d'exotisme du voyageur tou- jours de passage, désormais pressé et parfois même stressé. Si la vie « moderne » promet chaque jour davantage de bienfaits à ceux qui s'y accrochent, elle incite aussi beaucoup de gens à quitter l'ici pour se laisser happer par la tentation de l'ailleurs. Quêter au-delà du portillon de sa clôture ou du bout de sa rue, c'est déjà mettre en doute notre bonheur de circonstance. C'est aussi partir pour trouver mieux plus loin, quitter le connu pour se plonger dans l'inconnu. Qui mieux que Nicolas Bouvier pourrait résumer l'ori- gine et le désir de nos départs pour l'ailleurs ? Souvenonsnous de ces lignes, célèbres aux yeux de plusieurs générations routardes, extraites de L'usage du monde : « C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, entre dix et treize ans, qui donne ainsi l'envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croise, aux idées qui vous y attendent… Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité c'est qu'on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu'au jour où, pas trop sûr de soi, on s'en va pour de bon » (Bouvier, 1992 : 12). Mais, ne nous le cachons pas, le voyage est également une fuite. Fuite en dehors de soi, vers le prochain et le lointain, puis retour vers le proche et le soi. Le romancier Patrick Mercado évo- que cette fuite à sa manière : « Nous n'avons cessé de fuir. La fac. L'usine. La classe ouvrière. La lutte armée. Les femmes aimées. Fuir et abandonner le terrain aux

autres. Aux vestes retournées. À l'eau dans le pinard. À l'amant. Et aux fachos polis humains » (Mercado, 1998 : 63). On fuit on ne sait où pour on ne sait plus quoi. Pour Gilles Lapouge, l'être humain a sans cesse « besoin de mirages » pour vivre, mais le voyage n'existe pas sauf au moment fatal du retour où il se transforme comme par enchantement en souvenir. Et l'écrivain-voyageur d'écrire de ses pairs qu'ils « nous fabriquent des lointains, aujourd'hui qu'il n'y a plus de lointains,
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Chapitre 1

De l'errance à la rencontre

mais seulement du proche » (Lapouge, 1999). La fuite devient ici illusion. Une illusion perdue mais toujours retrouvée qui très vite devient tentation. Une fuite peut toutefois s'avérer salutaire pour sortir d'une vie morne et banale, ou simplement « normale ». Le voyage est en effet, pour qui sait le mettre à profit, une formidable ouverture à la connaissance de l'autre être et de l'autre part. Georges Bataille, écrivant que « la connaissance est l'accès de l'inconnu », montre que tout espoir n'est pas perdu : Monsieur Hulot - celui de Tati et celui de TF1 -, qu'il parte en vacances ou à l'aventure, n'est pas une fatalité dans un monde fait d'images et d'imaginaires. Si le voyage forme les petits et les grands, il forge surtout les esprits et éduque les hommes à en faire rougir la vocation éducative de l'école. L'école buissonnière n'est-elle pas déjà un appel au voyage ou du moins au vagabondage, parfois même une invite à mieux comprendre l'entourage de la planète ? Le voyage confère une chance pour un savoir partagé, une connaissance plus intense et plus intime des cultures et des peuples que de près ou de loin nous côtoyons. Claude Lévi-Strauss, en annonçant un peu vite, mais dans une prose superbe, la fin des voyages, ne pensait certes pas être à l'origine de tant de vocations baladeuses et de voyages ethnologi- ques ou touristiques : mais qui n'a pas un instant eu envie de partir après avoir refermé Tristes Tropiques (1955), ne serait-ce que pour vérifier personnellement l'exactitude du titre ? Le voyage se provoque sans arrêt au gré des prétextes bienvenus et des motiva- tions sincères : après la lecture de tel récit de voyage ou tel roman d'aventure, après le témoignage pittoresque d'un ami, après la

retransmission d'un documentaire ou d'un film, après avoir surfé sur le Web, après un spectacle ou un concert, après une rencontre avec un voyageur assermenté d'ici ou un représentant authentifié de l'exotisme de là-bas… Sûr qu'à l'heure d'Internet et de la vogue de toute forme de voyage virtuel, les livres ne suffisent plus à nous faire rêver l'ailleurs : « Les livres refermés, c'est la valise qu'il faut boucler. Ne serait-ce que pour aller vérifier par soi-même; goûter aux joies de l'effort et aux surprises de l'imprévu; au plaisir de se
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faire peur, de connaître et de repousser ses limites. Le voyage est une thérapie contre la pensée unique, un vade-mecum contre le train-train qui tue plus sûrement que le changement. Fuite en avant ? Pas si sûr, mais pourquoi pas ? Si "partir c'est mourir un peu", rester, c'est s'enterrer beaucoup », précise, non sans brio, Jacques Lacarrière, dans la présentation d'un numéro du Monde de l'Éducation consacré au voyage (mai 1997 : 19). Le voyage a donc beaucoup changé depuis l'époque du « grand tour » européen, de la flânerie romantique, de l'aventure coloniale, et même depuis la beat generation et les routards de tout poil des années 1950 à 1980… Si on vante aujourd'hui sans complexe les bienfaits du voyage « pour tous » et ses vertus thérapeutiques, il n'y a pas si longtemps encore, on fustigeait ses adeptes en les jugeant de « vulgaires touristes » - insulte suprême et même pléonasme aux yeux de nombreux « voyageurs » - aux mœurs imbéciles ou dépravées. Ce n'est pas jusqu'à l'impact du « tourisme » sur les sociétés réceptrices, considéré jusqu'alors comme globalement négatif, qui s'est étrangement métamorphosé en impact du « voyage » globalement positif. Le voyage retrouvé remplacerait désormais un tourisme surfait et trop massif ! Le terme touriste est devenu aussi suspect que celui de voyageur est noble. S'il n'est plus aristocrate, même s'il en a gardé le parfum amer, le « vrai » voyageur aurait par conséquent fait son grand retour, après avoir été supplanté par le touriste, lui-même succédant au voyageur v é n é r é d' a u t r e f o i s … L e t o u r i s t e n e f u t d a n s c e t t e h i s t o i r e - l à , comme en de nombreux lieux qu'il sillonne, que de passage. Le voyageur actuel fait-il vraiment autre chose ? Et, si non, est-il encore vraiment un voyageur ?

On peut le penser comme en douter. Ce brouillage des pistes renvoie tous les êtres en par. diversifiés.tance au même niveau. Il n'empêche qu'on n'a jamais aussi peu voyagé dans le monde qu'aujourd'hui alors que les voyages n'ont jamais été aussi nombreux. le skieur ou le randonneur 32 . l'auto-stoppeur fauché. populaires ! Le voyage est-il donc encore ce qu'il prétend être ? Aujourd'hui. la définition du touriste se fond dans celle du voyageur. Ou presque : le membre du Club Med. le chercheur étudiant une tribu oubliée. le participant au raid Camel Trophy.

connaître. ce qui constitue les quatre points cardinaux du voyage » (Le Monde de l'Éducation. le mouvement se répand et se consolide. à l'évolu. connaître. comprendre et relater sont également devenus les quatre points essentiels de l'industrie touristique. Découvrir. même si les résultats ne sont pas vraiment à la hauteur des intentions affichées… désir et/ou besoin de partir : comment naît et vit Le tourisme ? Le tourisme ou les tourismes ? Quel travail peuvent fournir les sciences sociales pour nous aider à mieux comprendre la place du tourisme dans notre vie et dans celle des autres ? Il nous faut pour commencer revenir aux sources.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre du dimanche… Les voilà tous regroupés sous l'étiquette bienheu. le XIXe siècle et l'Europe verront l'affirma. Il naît à la faveur d'une révolution des mœurs à une époque donnée et sur une partie précise du globe : le XVIIIe siècle et l'Angleterre. du besoin de s'en aller.tion du tourisme et de ses adeptes dans le temps. de rapt et de profit. Le tourisme est une extension du voyage. les formes migratoires . avant tout.sivement à remplacer celle des loisirs. comprendre et relater. de nos jours. en source d'évasion et d'émotion. l'expérience individuelle s'est commuée en expédition collective et la civilisation des voyages tend progres. Comme le résume Jacques Lacarrière : « Source. mais. De nos jours.tion du désir de partir. Mais auparavant. Ni Cook ni Magellan n'ont entrepris le tour du monde dans le seul but de s'extasier ou de s'épouvan. aux définitions. pour découvrir. Très rapidement. l'ailleurs devient source de connaissance avant de muer. mai 1997 : 21). jadis.ter.reuse de « voyageur » quelle que soit la forme donnée au voyage en question.

La migration volontaire ou non. Théodore Monod note que « c'est avec le monde animal que nous trouverons pour la première fois 33 . En distinguant le simple nomadisme de l'émigration et des migrations proprement dites.ont pris de curieux atours dont le voyage d'agrément n'est que le dernier avatar. un voyage qui se pare d'attributs moins nobles car son sens même en remettrait les fondements élitistes en question. n'en est pas moins un voyage qui s'ignore. mais toujours voyageuse.

de la nourriture ou bien des femmes… La mobilité perpétuelle est la meilleure preuve pour affirmer que la terre n'appartient à personne.Désirs d'Ailleurs un véritable phénomène migratoire. de Peuls ou d'Aztèques. voire pour certains impossible. de Vikings. en Amérique. Même s'il nous semble difficile. en particulier germaniques et scandinaves. celles des hommes échap.pent partiellement à ce dernier » (Monod. Nous n'avons finale. de Mongols. des pèlerinages. le phénomène migratoire se retrouve partout et en tout temps. invisible ou spectaculaire.ment jamais cessé de bouger. et à une échelle que nous ne soupçonnons guère » (Monod. avant de souligner ces mots plus sages : « Lent ou précipité. en Afrique. osmose pacifique ou con.vent des raisons oubliées. En Océanie. des motifs commerciaux. politiques ou religieux. des bouleversements climatiques. dévaluées. en Asie. il a brassé les populations humaines. de l'admettre : « Nous sommes de très récents locataires de notre actuel domicile » . de Polynésiens. 1993 : 352 et 354). Sinon à ceux qui l'habitent ou qui viennent s'y établir. insoupçonnées ou douteuses. Quels furent les premiers mobiles des déplacements d'un bout du monde à l'autre ? Les grandes migrations résultent aussi bien des catastrophes naturelles que des invasions historiques. qu'il s'agisse d'Eskimos. […] Les migrations animales sont sous la dépendance de l'instinct.quête brutale. Puis l'auteur de Méharées de placer dans ce contexte sui generis les invasions barbares du Moyen Âge. 1993 : 354). des ambitions personnelles. en Europe. des besoins et autres désirs de trouver des trésors enfouis. d'un bout à l'autre du monde. de Touaregs. Aux origines du voyage et du tourisme contemporain se trouvent sou.

1993 : 357). Théodore Monod reconnaît . par contre. Considérant la migration comme un phénomène biologique. est révoltant. se posant en même temps pour de loyaux amis de la paix et de la justice. c'est de voir des hommes civilisés. aggravent cette barbarie de tout le poids d'une lourde hypocrisie » (ibid. 34 .).dans un texte écrit en 1942 .ble : « Ce qui.(Monod. assouvir leur soif de conquêtes par des méthodes dignes de l'âge des cavernes.que ce n'est pas l'impulsion migratoire qui est condamna. Et qui. ou prétendus tels.

ont inauguré on ne peut plus mal la « rencontre » entre des cultures différentes. Ce n'est seulement qu'un siècle plus tard. tout au moins en Occident. les compa. préfèrent signaler la préhistoire du tourisme autour de 1815 et le début de son histoire vers 1850. ces pèlerinages sacrés qui. ses racines lointaines.rope médiévale et sans doute des croisades. font remonter l'origine du tourisme jusque dans l'antiquité grécoromaine. au profit qui engendrera plus tard ce que nous appelons le tourisme. Un temps de . souvent pour le pire parfois pour le meilleur. sous forme de jihad chrétiens. C'est effectivement la course à la conquête. On retiendra cependant que ces prémices du tourisme. que le tourisme connaîtra son heure de gloire. parmi lesquels René Duchet (1949). d'autres. mais il reste que les Églises de toutes sortes ont été et restent de nos jours de rentables et formidables tours-opérateurs… Face aux pèlerins guidés par la foi.gnons du Tour de France au Moyen Âge et même les marchands sillonnant les foires européennes de la Renaissance ne sont que de piètres voyageurs. à la découverte. dont Gilbert Sigaux (1965). La prise de Jérusalem en 1099 ou le sac de Constantinople en 1204 par les croisés en sont de peu glorieux exemples. font coïncider les débuts tonitruants du tourisme avec cette période faste de croisades et de pèlerinages sacrés. sont plutôt à glaner quelque part du côté de l'Eu. avec l'apparition des « vacances » et des « congés payés ». Quelques auteurs. Si certains auteurs.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre Un texte toujours d'actualité qui résonne dans une bonne partie du globe. sont entièrement motivées par la foi : la religion aura tout au long de l'histoire de l'humanité engendré d'innombrables déplacements de populations. à l'instar de Marc Boyer (1982). qui sera lancé réellement avec la révolution industrielle. à l'exploitation.

la révolution touristique doit beaucoup à la combinaison de la révolution des transports avec celle des communications. Pullman.grâce par ailleurs éphémère puis. et tous les autres qui donnèrent au tourisme ses grands noms sinon ses grands 35 . Baedeker. Ritz.qu'il est aujourd'hui discrédité à force de prétendre représenter . tous ces messieurs Cook.et proposer à un coût modique l'esprit du voyage à tous… Mais avant d'en arriver là. puis de tout ce qui aura fait son industrie.

« un grand tour » . les impacts. Cette définition reste assez vague et tend à nous montrer qu'il n'existe pas un touriste type ou une forme de tourisme donnée mais des touristes et des tourismes. donc sans services et sans confort. 1996 : 26). terme anglais qui désignait un voyage d'agrément . sans agence. il se distingue cependant des excursions2 ou des séjours prolongés dans un même lieu. Car sans moyen de transport. l'ensemble des activités liées aux déplacements touristiques. alors apparentés à des séjours en résidence temporaire (généralement plus d'un an). entre autres. à l'exception toutefois des frontaliers. mais les définitions sont innombrables et varient considérablement selon l'angle d'ap. Cela dit.Désirs d'Ailleurs principes (Laplante. Par tourisme. le voyageur ou le touriste moderne serait encore un explorateur ! La création de conditions modernes du voyage a également contribué à faire disparaître la figure de l'aventurier d'antan. Si le tourisme est avant tout l'ac.tion de voyager pour son plaisir1.ges d'affaires que les déplacements des étudiants ou des sportifs. sans guide de voyage. Revenons quelques instants sur l'histoire et la sociologie du tourisme et sur les classifications de l'art et de la manière de voya. en général par des jeunes membres de l'aristocratie britannique. Ce dernier provient de « the Tour ».ger.diaires touristiques. les définitions des institutions et des organismes internationaux prévoient un éventail très large.effectué en Europe au XVIIIe siècle. on entend donc. acceptant de qualifier de « tourismes » aussi bien les diverses formes de voya. On peut encore citer les quatre éléments majeurs qui déterminent le tourisme : la demande de voyage. trois éléments sont . les intermé. Le terme « tourisme » (1841) est né bien après celui de « touriste » (1816).proche choisi. sans hôtel. les destinations.

le voyage. et n'exigeant pas nécessairement une nuitée passée hors de son domicile. souvent moins de 24 heures.intrinsèquement liés pour définir le phénomène touristique en tant que pratique sociale : le loisir. il est égale1. Au total. le tourisme ne peut se résumer à une industrie. 36 . À la durée plus courte. le revenu. Même si ce « principe » tend à disparaître et le terme « plaisir » à être remplacé par « affaire » ! 2.

auxquelles viennent peu à peu s'ajouter de nouvelles. est essentielle pour approfondir sa compré. Un tourisme « aristocratique » ou « bourgeois ». Ces régions « pri. le divertissement et le dévelop. définies par Joffre Dumazedier (1962 : 26-27). 1999 : 29). avec les Trente Glorieuses. partant des complexités du tourisme. en Amérique du Nord et ensuite au Japon plus particulièrement.pement de la personnalité. des classes moyen. il peut être étudié sous des aspects extrêmement différents : « Cela encourage une réflexion multidisciplinaire qui.tures et les . forme déployée dans de nombreux pays industrialisés et riches depuis la Seconde Guerre mondiale.vilégiées ».nes soucieuses d'accéder à des modes de vie (et de distraction !) autrefois réservés aux seuls bourgeois aisés sinon à la noblesse. s'oppose nettement à ce qu'il convient d'appeler un tourisme « de masse ». Les trois fonctions du loisir.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre ment un vaste ensemble de phénomènes sociaux et.risme familial à la portée du plus grand nombre et dont les struc. Même le voyageur intrépide aurait du mal à ne pas s'y reconnaître ! Nous a s s i s t o n s a i n s i a u d é ve l o p p e m e n t d u t o u r i s m e s o c i a l e t d u t o u . à ce titre.hension » (Burns. C e t t e « d é m o c r a t i s a t i o n » s o m m e t o u t e re lativeestévidemment liée à l'extension de la « civilisation des loisirs » et de la durée des « congés payés » ainsi qu'à l'élévation du niveau de vie et de l'émergence. voient aussi se mettre en place progressivement une démocratisation du tourisme et du voyage. sont également à la source non seule. qui sont le délassement. hérité des élites voyageuses de l'Europe des XVIIIe et XIXe siècles. en Europe.ment des vacances mais aussi du tourisme en général. La diversité même des formes de tourisme est à l'image de la pluralité des situations culturelles et économiques dans le monde.

le tourisme reste profondément lié au travail . Dans les discours comme dans les faits.modalités restent fortement liées au monde du travail. souvent à l'insu des salariés dont la majorité 37 .même si progressivement la situation semble changer. Aujourd'hui. le tourisme pour tous tend à remplacer le travail pour tous.cette sacro-sainte période annuelle de vacance de travail .

Cuvelier. Certains auteurs. Torres et Gadrey.cette « expérience non ordinaire » définie par John Urry (1990) .risme « diversifié » (Cuvelier. ou les deux ? Les tourismes vert. Dans maints pays.mes » au pluriel : il est aujourd'hui par exemple très délicat de parler de « tourisme dans les pays du tiers monde ».ou plutôt ne deviennent-ils pas . 1994 : 9108).également de nouvelles formes de « tourismes massifs » ? Des tourismes qui cependant ne doivent pas occulter le fait que la mobilité voyageuse comme activité ludique et de loisir . notamment . sachant que ce thème recouvre de fortes disparités et même des oppositions (Michel. tourisme pour tous : les mots sont usés avant d'avoir servi. L'appellation même de « tourisme de masse » a beaucoup perdu de son sens… mais il est difficile de l'ignorer. 1998). en dépit de la timide démocratisation évoquée ci-dessus. alternatif et d'aventure ne sontils pas . social. à l'échelle de la planète : «Tourisme populaire.reste profondément élitiste. tel P. ni même pour autre chose… Cette plus grande diversification des types de tourisme justifierait sans doute l'emploi plus fréquent du terme « touris. Car les trois quarts des pays du monde ignorent encore le départ en vacances » rappelle à bon escient Marc Boyer (1996 : 116).Désirs d'Ailleurs ne sera jamais rémunérée pour « voyager ». relèvent ainsi la grande mutation touristique de la deuxième moitié du XXe siècle dans la plupart des pays occidentaux : le tourisme « fordiste » ou le tourisme « de masse » a depuis quelques années cédé la place à un tourisme que le sociologue nomme « post-fordiste » ou tou. tout en s'interrogeant s'il s'agit d'un tourisme « volumineux » ou d'un tourisme organisé.

les congés (payés et même ceux qui ne le sont pas) sont encore diffi. ce que sont les richesses. ils restent le plus souvent de pures déclarations d'intentions. ou minimes et lents à entrer en application.cilement accordés par les employeurs locaux et quelquefois étran.les plus pauvres. il les influence 38 . Le tourisme montre aussi aux plus démunis.gers. Si des changements s'annoncent dans ce domaine. surtout. parfois avec arrogance. ce « temps libre » qui leur est interdit. y compris dans les secteurs du tourisme. et. les loisirs. les biens matériels.

Le loisir doit servir à quelque chose. est étroitement liée à l'occupation du temps libre. 1965). l'oisiveté spontanée conduit au vagabondage. Car si. À peine né. non sans légitimité sociale. de la véritable vacance » (Amirou. La notion de tourisme. qui oriente les per. ou en tout cas d'une insatisfaction chronique. pour être autorisé à ne rien faire. l'oisiveté n'est jamais bien perçue et « le tourisme a horreur du vide. aux yeux de la société industrielle et technologique.sonnes vers de nouvelles destinations. au temps du labeur bien fait. il faut avoir fait beaucoup auparavant… Cependant. Un changement de lieu est certes un premier pas pour modifier l'atmosphère mais il ne s'avère pas suffisant à satisfaire le besoin de rupture avec un environnement non seulement connu mais aussi étouffant et harassant. si comme le suggère Edgar Morin dans sa fameuse prose. l'oisiveté organisée confère aux vacances ce temps de repos bien mérité qui s'oppose. « la vacance des valeurs fait la valeur des vacances » (Morin. Tout le monde ou presque s'accorde à dire que le repos se mérite et qu'on n'a rien sans rien : par conséquent.tonie toujours ennuyeuse et parfois angoissante. exclusivement occidentale à l'origine. 1995 : 268). entraînant par conséquent tout un processus tantôt d'imitation tantôt de frustration dont les populations touchées ne voient pas que les aspects positifs. le temps « libéré » est repris en main par . Le voyage est aussi le résultat d'un « ras le bol de l'ici ». Le voyage est né d'un pressant besoin de changement d'air et d'un véritable désir d'expériences nouvelles venant rompre la mono. lointaines de préférence. ou plutôt du temps durant lequel l'homme n'est pas astreint au travail : comment faire et que faire pour s'occuper ? Le tourisme sera cette nouvelle occupation mais aussi une industrie qui s'intéressera désormais à ce temps hors du temps de travail.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre avec ses attitudes de consommation. voire à la mendicité.

Le temps libre réitère les mêmes structures que celles du temps de travail. l'industrie touristique avec ses services et ses moyens sont efficacement présents pour occuper et gérer le temps toujours 39 . La diversité des formes de loisirs.la société industrielle puis de consommation (Baudrillard. 1970). les séjours en famille ou en indivi. il n'en est qu'une version non rémunérée mais tout aussi socialisée.duel. les vacances en montagne ou à la mer.

Il importe plus que jamais de s'occuper. 1973. 1982. 1988. l'épicurien.ble. sans doute une stratégie gouvernementale pour lutter contre les lenteurs et les retards plus importants qu'ailleurs… Qui perd son temps hypothèque un peu plus ses chances d'accéder à une vie meilleure. et pour l'univers du voyage en particulier . Dumazedier. le profiteur. 1980. Pour nos contem. 1962. le bon vivant. c'est du moins ce qu'on voudrait nous faire croire ! La vraie marginalité . afin de ne pas céder aux sirènes de l'oisiveté. Pourtant.geur curieux s'extasie facilement . 1993. Dans les cités pakistanaises de Lahore et de Peshawar. Krippendorf. 1982. Le mot d'ordre partout repris implique de ne pas perdre son temps : « le temps c'est de l'argent » dit l'adage.porains. le voya. c'est le fainéant. 1990. Gerrand. Encore une raison supplémentaire de ne pas le perdre. 1988. Le temps libre d'hier rejoint le tourisme d'aujourd'hui. Quantité de travaux ont rendu compte de l'émergence du phénomène touristique.réside dans le choix délibéré de l'oisiveté. 1994. l'exemple accompli de la flânerie vagabonde du monde. Corbin.ble. l'incapa. 1996). l'oisif c'est celui qui refuse de s'intégrer au sein de la communauté et de s'adapter à son environnement. Rauch. et pour le désir de rivage et de plage : Corbin. mais jamais le jouisseur. Urbain. 1984.tion des loisirs et du temps des vacances (Lanfant.des personnes en vacance de travail. Boyer.Désirs d'Ailleurs compté . Cacérès. Autrement. en général temporaire. les grandes rues sont bordées de panneaux portant l'inscription anachronique « time is money ». 1972. Viard. 1963. Sue.par la durée et par le budget . 1996. en se rendant utile si possi.autrefois comme de nos jours. 1987. 1996. 1995. de la révolu. d'en accepter les règles et les contraintes.

ou le bonze thaïlandais qui mendie sa ration quotidienne de nourriture… Notre regard se transforme selon notre vision du globe et de ses différences. S'avouer oisif dans nos contrées c'est se vouer à la vindicte populaire. Car les plus critiques sont 40 . le marabout ou le griot qui parcourt la campagne africaine.devant le saddhu qui arpente les villes sacrées indiennes. « N'a-t-il donc rien à faire celui-là ? » diront les « affairés » et les stressés en tout genre. mais aussi tous ceux qui se plaignent que le temps s'écoule trop vite et qu'ils ne peuvent pas en profiter suffisamment. Le mépris cache bien maladroitement la jalousie.

que fait-il donc pendant ce temps libre si ce n'est flâner. Jusqu'à la récente ère du tourisme.nement du tourisme de masse. semble aujourd'hui comme hier réservé d'un côté aux riches rentiers et de l'autre aux vagabonds mendiant sur les routes… À l'image de la déchirure du monde. nature. et le monde qui nous entoure nous devient étranger. le loisir est une consommation gratuite de temps et ne doit son existence qu'à l'expression affichée et fière de patrimoines et de richesses que certains fortunés exposent à d'autres qui le sont moins (Veblen. observer. le voyage était réservé à une élite dont les membres possédaient à la fois du capital et du temps. le voyage sans but. bref tout ce qui rend la vie plus vivante et plus vivable ? Aujourd'hui. écouter. rares sont ceux qui voyagent avant tout pour le plaisir . avec le culte de l'argent et la multipli.et leur plaisir.parfois . etc. et à trop vouloir en faire on ne fait plus rien ! On ne voit plus rien non plus. culture. 1970).Chapitre 1 De l'errance à la rencontre aussi les plus envieux. Alors jalousie ou même vengeance contre celui qui ne fait rien. Finalement.cation des loisirs. fête. art.. rien de vendable. Pourtant. celui qui soi-disant ne fait rien. L'envie de partir est parfois liée à l'envie . repos.gnée ou gaspillée sont là . c'est-à-dire rien de concret. rien de palpable ? La reconnaissance sociale et la richesse épar. notamment en ce qui concerne les voyages lointains. rien de productif. À force de vouloir tout faire on en fait trop. une situation qui n'a pas vraiment changé avec l'avè. Comme le soulignait déjà l'économiste Thorstein Veblen il y a exactement un siècle. les raisons de partir ne manquent jamais : sport. D'ailleurs. lire.pour récompenser ceux qui tournent le dos à l'oisiveté. le peut-on encore ? Surtout. etc. gastronomie. contempler. pour le seul plaisir ou pour la quête de survie. discuter. comme pour légitimer le bien-fondé de ne plus savoir prendre son temps et de « gagner » une bataille imaginaire contre lui.

on relèvera également : « Aller 41 .d'en découdre avec son milieu social et ses problèmes locaux ou personnels : ainsi en était-il sans nul doute de ces aristocrates anglais du XVIIIe siècle qui. en rupture de statut et sur le déclin historique. partirent pour chercher refuge dans un ailleurs idéalement plus préservé : partir c'est aussi quitter ce qu'on a perdu ici pour le retrouver ailleurs ! Au chapitre des autres motivations.

cements pouvaient apparaître alors comme des errances. il apparaît surtout à la faveur de l'extension européenne de la civilisation des loisirs. pour se conserver (culte et entretien du corps. le tourisme est le prolongement d'un mode de vie aristocratique et élitiste indéniablement voué à la disparition. aller s'édifier aux pieds des ruines d'autres grandes civilisations du passé. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'il ne le soit jamais vraiment devenu depuis… Si le tourisme naît avec l'idée du voyage pour tous.néaires. Le plaisir de voyager n'était pas encore une raison de voyager » (Laplante. se divertir et s'instruire (stations bal. Au XVIIIe siècle. randonnées en montagne…). » (Laplante. comme aujourd'hui en d'autres lieux que l'Occident (et parfois en Occident même). 1996 : 18). 1996 : 17). pour en quelque sorte la poursuivre sous une autre forme. sports…). de la science. se livrer de plus en plus aux raffinements nouveaux de l'esprit. Et l'envie de voyager se traduit de plus en plus en besoin personnel : pour se soigner (les cures thermales). Il reproduit. découverte de la nature et de la culture. diversifier de vieilles for. Le tourisme deviendra au XIXe siècle un excellent lieu de reproduction d'images déjà révolues mais toujours dési. l'idée d'une société aristocratique qui survivrait aux foudres de l'Histoire. etc. La demande d'une forme de voyage plus confortable et sans risque croît dès la fin du siècle dernier.rées. pour se prélasser. Mais son efficacité symbolique reste à ce jour intacte. L'évolutionnisme et le romantisme propulseront également sur les routes du . de tels dépla. En ce sens. souvent même jusqu'à nos jours. « il était socialement inavouable de partir simplement pour occuper ce temps libre.Désirs d'Ailleurs fréquenter leurs semblables qui n'ont pas (encore) perdu autant de pouvoirs.mes de loisir comme la chasse. le temps libre fut occupé avant même que sa notion n'exista et.

Les changements survenus sont à la mesure des défis à venir en matière de gestion du tourisme et de réflexion autour de l'art du voyage. Internet. la voiture. Viendront ensuite. les congés payés. l'avion. les vacances. au fil de l'accélération du cours de l'histoire.tifiques en quête de vérités nouvelles et les écrivains tombés sous le charme de la nature divine et de la mystérieuse et passionnante altérité. etc.voire 42 . Très . le progrès technique puis technologique.monde les scien.

brassant un chiffre d'affaires de près de 3 000 milliards de dollars US. premier pays receveur de touristes étrangers au monde : en 1954. le tourisme s'affirmera comme une industrie prometteuse et fructueuse. Il s'attaque à ses propres traditions pour mieux découvrir celles des autres. le tourisme est la première industrie mondiale.ces parfois désastreuses.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre trop . Un exemple. au service du tourisme. constatées en certains endroits au cours des dernières décennies. Même si le tourisme international. s'apparentant au schème du commerce mondial. le tourisme apparaît comme une véritable panacée en dépit des conséquen. adaptée. réinventée et . ce chiffre s'élevait en 1998 à soixantedix millions. de près ou de loin. Une fantastique et incontestable manne pour l'image et l'économie d'un pays. liées au développement touristique trop rapide et trop anarchique. il y eut quatre millions de touristes étrangers arrivés dans l'Hexagone. Même en période de « crise » (« mutation » semblerait plus adéquat) économique. De cette quête.sent aussi bien les caisses des États que celles des particuliers. les recettes touristiques pour la France s'élevaient à quelque 175 milliards de francs pour 1998. soit un peu plus de 16 % du produit intérieur brut mondial.rapidement. Alors que l'hédonisme tend à s'imposer devant le déclin de la rigueur religieuse. le voyageur apparaît comme le parfait représentant d'un monde en pleine mutation.tes retourner dans les caisses des pays du Nord… Mais le mythe reste en partie intact : d'un bout à l'autre du monde.sinent en l'an 2000 les sept cents millions de touristes interna. À l'aube du troisième millénaire. Les flux avoi. Environ une personne sur quinze travaille actuellement. le tourisme est une affaire qui marche dont les affaires remplis.tionaux. la vision du monde des uns comme des autres s'en verra transformée. voit 90 % de ses recet. En hausse d'année en année. la France.

surgissent de part et d'autre de la planète.et la fermeté . Il en va ainsi du tourisme comme de l'hospitalité. et à l'ouverture de certaines sociétés répond la fermeture .reformulée.d'autres sociétés. Né de l'idéologie du progrès et vecteur de la 43 . Mais le regard d'ailleurs n'est pas celui d'ici. Des besoins nouveaux émergent et des envies de voir et de savoir. donc de comprendre mais aussi de prendre.

de son éloignement géographique et de son authenticité « culturelle »… L'inacceptable à nos portes se transforme soudain en acceptable une fois franchies d'imaginaires frontières. Et même si le Sud regorge d'îlots richissimes à faire pâlir d'envie nos chômeurs et nos exclus3. le Laos. À partir de ce constat. le tourisme a besoin pour vivre de tout et de son contraire : des villes et des campagnes. En . Des fron. il vit ici grâce à la survie ailleurs. Bref. Il existe grâce à la prise de conscience de l'avancée technologique et de ses conséquences. La pauvreté exotique fascine et nous est plus tolérable du simple fait de son étrangeté.risme a un besoin vital de gens riches . le Guatemala et Cuba : pays pauvres aux régimes durs. loin d'être des modèles de démocratie. il est évidemment bien difficile de parler sérieusement de « démocratisation » du voyage sans guillemets ! On notera au pas. mais lieux prisés par les voyageurs occidentaux. des « civilisés » et des « sauvages ». le tou. Pour fonctionner.Désirs d'Ailleurs modernité.et de gens pauvres . des riches et des pauvres.tières plus mentales que politiques. On l'aura deviné. et le Nord de poches de pauvreté capables de susciter l'indignation de tous les abbés Pierre4. c'est plutôt le Nord qui se rend dans le Sud. d'une société sur une autre. des gratteciel modernes et des pyramides antiques. il a besoin d'un Nord comme d'un Sud. le tourisme visite le passé et la tradition. la Namibie.ceux qu'on visite étant donné que le monde aisé voyage aussi bien dans le Nord que dans le Sud et que le monde pauvre ne voyage ni dans le Nord ni dans le Sud. et plus culturelles que natu. rapides et inévitables.sage que parmi les destinations originales à la mode ces dernières années figurent la Birmanie. sa raison d'être pour les uns naît trop fréquemment de la raison de disparaître pour les autres.ceux qui visitent .relles.

Combien sont-ils les touristes à se rendre à Brunei ou au Bahrein ? À ce propos.Letourisme.Occident. 4 . un récent Guide du Routard sur les banlieues parisiennes ou une politique ultra-sécuritaire à New York (Harlem et le Bronx ont été récemment « nettoyés » !) ne suffiront sans doute pas à lancer de nouvelles destinations touristiques dans ces « sites » plutôt désertés par les visiteurs… 44 . discuter de cette pratique touristique choque s o u ve n t d a va n t a g e q u e d e l a p r a t i q u e r d e f a c t o . 3 .

parfois des étudiants et des exilés. d'aller regarder les autres pour en conclure qu'on n'est pas si mal. Un statut finalement bien plus envié par les déshérités du Sud que par les nantis du Nord. chaque époque et chaque lieu. où le touriste n'accède que rarement à la réputation surfaite du vaillant voyageur.heureux qu'on le pensait… Heureusement. Et si les premiers sont des touristes. le touriste jouit d'un statut extrêmement variable. le pire des voyageurs cohabite avec le meilleur des touristes.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre qu'on le veuille ou non.du . Et inversement. Autrefois comme aujourd'hui. naît également de ce besoin malsain d'al. les seconds restent des travailleurs.litudes entre le touriste sexuel actuel qui retourne régulièrement à Manille et à Varadero et le voyageur organisé passionné des minorités philippines et de la révolution cubaine ? Les ressem. Qu'ont en effet en commun le croisé massacreur en Terre sainte au Moyen Âge et le pèlerin qui se rend de nos jours pacifiquement à Saint-Jacques de Compostelle ? Où sont les simi. Mais l'inégalité de la rencontre demeure le plus souvent en dépit des bonnes intentions des uns ou des autres. Façons de voyager et Formes de tourisme La figure du voyageur est aussi multiple et complexe que peut l'être sa façon de voyager. mais deviennent rarement des touristes… Selon chaque cas. Il n'est par ailleurs plus rare que des habitants du Nord visitent des villages du Sud où les hommes sont depuis belle lurette partis chercher du travail dans les pays du Nord.ler constater ailleurs qu'on n'est finalement pas si mal chez soi.blances entre ces mondes sont certes minimes mais elles ne sont pas non plus nulles étant donné que le basculement d'un monde à l'autre . le tourisme ne naît pas que de ces motivations : il se fonde quand même parfois sur le désir de voir et de comprendre l'autrement et l'autre part.

est parfois plus proche qu'on ne le croit. et.pent plus facilement avec le passage des frontières. les limites éthiques et philosophiques s'estom. Ce que l'on dit ici ne correspond plus avec ce que l'on fait là-bas.pacifiste au guerrier. le voyage 45 . du curieux au pervers . C'est bien connu. Loin de nous les règles ne sont plus les mêmes. du passionné au passionnel. pour beaucoup.

La nature et l'aventure sont en vogue.riste-voyageur aime se donner bonne conscience ! Voyager libre. Les formes de tourisme suivent les modes forcément éphémères du voyage. repose l'un des défis majeurs du tourisme de demain. le modèle des 3S . sex & sun . Dans un monde obsédé par le besoin de sécurité et saturé d'images de violence. le spirituel a le vent en poupe. aussi malsaine que néfaste.sea. la culture est devenue une valeur marchande efficace. au mieux peut-on tenter de pratiquer l'art du voyage sous sa forme la plus respectueuse. y compris -ce qui semble plus étonnant . Mais il n'y a pas de quoi pavoiser car l'ancien modèle si décrié reste encore majoritaire comme l'at. Trop usé et trop critiqué. Le tou. La rencontre avec l'autre reste souvent un prétexte plutôt qu'un objectif. Personne ne peut certes s'ériger en donneur de leçons et personne ne peut non plus s'affirmer comme étant le voyageur exemplaire.teste le contenu des brochures touristiques et les statistiques de ventes des grandes agences de voyage. le tourisme enclavé et protégé connaît un essor sans précédent. etc. Sur ce point précis et sur les capacités à déployer en vue d'enrayer l'extension de cette singulière manière de voir. avec un réel esprit d'ouverture et un authentique sens du partage.chez les jeunes.ment et sans contraintes est encore plus difficile aujourd'hui avec la . avec humilité et subtilité.Désirs d'Ailleurs autorise ailleurs ce qui est strictement interdit ici.tend aujourd'hui à être progressivement remplacé par un modèle plus « respectable » dominé par le développement personnel et la découverte culturelle.

tent à l'affût de la petite curiosité. ceux qui res. tu n'es pas encore allé au Népal ? » ou « Vous n'avez pas visité cette église alors que vous n'étiez qu'à deux pas ? »… L'accusation de voyager hors des sentiers battus du tourisme officiel n'est jamais très loin.course à la montre autour de la planète. Et ce. sciemment orchestrée par les voyagistes et relayée par l'opinion publique voyageuse. ceux qui restent bouche bée en empruntant le pavé délavé d'un vieux pont de pierre ou qui restent de marbre devant un grand manoir récemment restauré. malgré une frange de « résistants ». ceux qui remplacent les guides aseptisés 46 . de la coupure du quotidien qui s'ébauche devant la porte d'entrée du voisin de palier. Qui n'a entendu un jour ce genre de réprimande : « Comment.

ces derniers.ment familier s'apparente à une entreprise à risque. Quitter aujourd'hui un environne. À l'instar des derniers peuples « oubliés » qui se visitent à travers le globe. explicable . Et si. la voie paraît bien étroite.avec jacuzzis et température constante . sur les cartes routières. dans un ultime et méritoire effort. ceux qui privilégient le ludique au rentable. la liberté de voyager est en voie de disparition. Cela malgré un certain engouement actuel. des parcs d'amusement. 1997 : 11-12). ne font pas toujours preuve de bonne volonté quant à expliquer .tes de chaussures remplies d'inoubliables photographies jaunies par le temps. un peu partout en Europe. du fait de leur passivité au départ (et parfois de leur agressivité au retour). Si l'industrie du voyage s'intéresse en général davantage aux portefeuilles de ses clients qu'à leurs motivations réelles. ce sont encore et d'abord des images qui les y accueillent » (Augé. des imitations de campagne tropicale . se glissent. ceux qui préfèrent partager des idées nouvelles autour d'un café plutôt que d'entasser de vieilles boî. dans l'entrelacs codé des voies de communication. Le monde devient tel qu'on nous le montre et non plus tel qu'il est.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre par des livres de voyage. pour ces représentants du tourisme sans préjugés. on s'occupe d'eux : en ville. l'observation à l'appropriation… Même pour ces réfractaires du voyage indolore. ils essaient d'aller voir par eux-mêmes les lieux de leur choix (et non de les laisser venir à eux comme les y invitent la télévision et les spécialistes de l'"entertainment").leur proposent leurs services.les mobiles de leurs pérégrinations. comme s'ils étaient de vraies villes ou de vrais villages. Ils ne partent pourtant pas ou presque plus pour le simple fait de partir. ceux qui partis au loin ne sauraient se contenter de l'exotisme de façade qu'on leur propose.voire à connaître . Comme le souligne Marc Augé : « Mais.

et face à l'afflux touris47 . le Machu Picchu ce sera pour la prochaine fois… Quand la magie du voyage s'estompe. Acteur d'une société où le culte de l'individu atteint son apogée. l'univers avide de la con. on ira voir le Sphinx et les pyramides. Mais même dans ce cas.essentiellement pour des raisons économiques. pour les voyages de dernière minute où après avoir décidé d'aller au Pérou on achète finalement des billets pour l'Égypte.sommation prend rapidement le relais.

De la même façon. culturel et religieux (Brand et Durousset.toires. Même s'il convient de douter de la validité de toute classification. Ces classifications. climatique. d'affaires. urbain. l'adepte du voyage accumule bien plus de séjours qu'autrefois. on pouvait partir une fois tous les cinq ans pour quelques mois. donnent seulement un aperçu général du phénomène touristique. De nos jours. ses voyages sont aussi plus courts et plus organisés. de santé. à son . toutes inévitablement arbitraires. tantôt vérifiées. ce qui laisse peu de place à l'imprévu. Des critères qui. Mesplier et Bloc-Duraffour considèrent deux catégories touristiques majeures : balnéaire et nautique (le tourisme littoral est quantitativement le plus important dans le monde).Désirs d'Ailleurs tique qui manifestement le dérange. Robert Lanquar observe que « la plupart des classifications du tourisme ne retiennent qu'un critère ou deux caractérisant soit le touriste. rural. montagnard. culturel ou religieux) (1995 : 21-24). nous pouvons distinguer six types de tourisme : balnéaire. rural. quelques définitions des différentes formes de voyage nous permettent de mieux appréhender globalement ce phénomène migratoire volontaire que représente le tourisme. 1995 : 472-473).mes » (tourismes de santé. à l'entrée « tourisme » dans un dictionnaire. forme de séjour personnalisé qui redonne l'impression de vivre ce voyage unique tant désiré. tantôt aléa. aujourd'hui on partirait plutôt tous les cinq mois pour quelques jours.sentent des perceptions divergentes. montagnard. soit le voyage » (1985 : 68-69). notamment en ce qui concerne les candidats au voyage. « autres for. Jadis. le touriste opte désormais plutôt pour le voyage à la carte. Des évaluations classificatrices pré.

les différences existant entre les quatre premières sont particulièrement floues et souvent corrélatives. historique. En effet. Pour Valene Smith. et motifs du voyage. Il faut reconnaître ici qu'à l'exception de la dernière catégorie. environnemental. 1977 : 2-3). la visite de vieilles maisons « traditionnelles » dayak ou bretonnes dissé48 . équipements utilisés. modes d'or. caractéristiques du voyage. il existe cinq types de tourisme : ethnique.avis. culturel.ganisation du voyage. peuvent se résumer ainsi : catégories de revenus. récréationnel (Smith.

les nuances sont toujours plus difficiles à établir. Nous observons deux grandes catégories touristiques (tourismes de divertissement et tourismes culturels) qui correspondent d'ailleurs à deux clientèles relativement spé. culturel. d'entreprendre ici une quelconque classification. du tourisme ethnique. Vu le prix que coûte son voyage exotique. évidemment discutable à l'instar de toute tentative de classification.cifiques et distinctes. l'auteur distingue deux formes différentes de tourisme : le tourisme culturel et le tourisme naturel (Smith. Cette structure générale. sans même parfois être capables d'en comprendre ou d'en faire la différence. se présente de la manière suivante : • Tourismes de divertissement : tourisme balnéaire.sée. concerne les tourismes d'affaires. tou- . 1977 : 26-28). nous formulerons une typologie sensiblement différente. nettement moins importante. Une troisième catégorie. Il est vrai qu'avec la vogue actuelle du tourisme rural et écologique. historique et vert ? Difficile. en tout cas. En ce qui nous concerne. L'opposition culture-nature à laquelle se livre Graburn est manifestement trop marquée.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre minées au fond des bois ou au bord de la mer ne relève-t-elle pas autant. qui s'ajoute au succès déjà croissant du tourisme culturel. le touriste moderne préférera aussi cumuler plusieurs formes de tourisme afin de rentabiliser au mieux son périple. Nelson Graburn a également proposé une typologie qui mérite aujourd'hui d'être repen. au sens où le conçoit Smith. de plus en plus de voyageurs pratiquant désormais le tourisme culturel ou naturel tout à fait indistinctement. Graburn distinguera plus tard aussi le tourisme « de vacances » du tourisme « d'épreuves ».

Le tourisme est aujourd'hui un phénomène de civilisation à la fois indéniable et incontournable.risme de croisière. tourisme vert ou écologique.. tourisme d'aventure ou de découverte. • Tourismes d'affaires. tourisme sportif. • Tourismes culturels et naturels : tourisme ethnique ou ethnologique. etc. tourisme de montagne. tourisme historique et archéologique. tourisme de distraction. Sa place apparaît doréna49 . tourisme industriel. tourisme fluvial.

1973. 1989. Lainé. 1975. 1983. Kadt. flux…) et ses effets discutables (acculturation. Souvent placé à juste titre au banc des accusés.Désirs d'Ailleurs vant essentielle dans l'avenir des sociétés et de leurs populations. Cazes. Si le tourisme. Certaines études n'ont toutefois pas hésité à focaliser leurs critiques sur les seuls méfaits quitte à ne plus voir dans le phénomène touristique qu'aliénation. modestement. en France surtout.ter qu'en Europe la recherche universitaire dans ce domaine. le tourisme. sociales et géopolitiques. Turner. 1979. le tourisme cesse d'être d i a b o l i s é e t c e l u i q u i l e p r a t i q u e s e vo i t m ê m e . Sociétés. est tributaire des questions économiques. reste bien en retrait comparée aux nombreux tra. Rossel. du tourisme éli. notamment du fait de ses impacts négatifs dans les pays récepteurs. force est de consta. 1980. folklorisation…). 1992). a été fortement critiqué au cours des années 1970 et 1980 (Smith. Demers. ainsi qu'avec le rôle qu'il joue sur l'ethnicité ou la politique. Plüss. Ash. 1988). 1977. Ce n'est que depuis les années 1990 que des ouvrages publiés en langue française et rédigés par des . Mais cela ne semble pas encore suffire pour que le tou. réhabilité. 1980. l e s v oy a g i s t e s o u encore les « accueillis » et les « accueillants ». 1986. attire autant qu'il i n t r i g u e l e s c h e r c h e u r s e n s c i e n c e s s o c i a l e s .tiste et aristocratique au tourisme de masse puis au tourisme dit alternatif. 1983. Le Monde diplomatique.vaux réalisés dans les pays anglo-saxons. dépendance. 1984. L'évolution constante des manières de voyager.riste veuille bien accepter de sortir de l'anonymat. avec ses chiffres prometteurs (recettes. exploitation et atteinte aux libertés (Laurent. notamment en Amérique du Nord et dans la région Asie-Pacifique. Aisner. Avec les années 1990.

Deux débats alimentent aujourd'hui la réflexion touristique : le premier aborde le clivage entre un discours (globalement négatif ) sur les touristes et un discours (globalement positif ) sur les flux et les recettes touristiques. notamment dans une perspective déve. avaient déjà exploré depuis plus longtemps le tourisme.loppementaliste.phones commencent à aborder plus sereinement ce « fait social » total et international sous l'angle de la sociologie et plus modeste. Des disciplines voisines.ment de l'anthropologie. telles que l'éco.nomie et surtout la géographie.chercheurs franco. le second traite du 50 .

En particulier pour les « accueillants » actuels dont tous ne sont pas logés à la même enseigne. la dernière corde de l'arc colonial avec son cortège d'exotisme et de domina. Le tourisme international ne représente ni une invasion du Sud par le Nord ni un impérialisme incontrôlé et généralisé. en maints espaces tropicaux. Mais ne rêvons pas. Certains sont mieux lotis et préparés que d'autres.la situation fortement inégalitaire à ce jour en matière de vie touristique (comme de vie en général) s'en verrait notoirement améliorée. et de penser plus intelligem. Une évolution est en cours mais son long cheminement sera lent et difficile.ment les nouvelles . Ces questions devront à l'avenir sans nul doute être revues sous un angle moins passionnel et moins réducteur.tion des marchés et des esprits. le tourisme peut redonner vie à un vil. Et plutôt que de s'acharner à critiquer une nouvelle fois le tourisme international dans ce qu'il a effectivement de contestable. Il ne constitue pas moins.et donc tous hôtes .tainement plus constructive consisterait à réfléchir à la meilleure manière de transmettre une « bonne éducation touristique » au visiteur-vacancier-voyageur actuel. Son interprétation dépassionnée doit faire fi de tout manichéisme. une orientation cer. C'est un premier pas en avant à mettre au bénéfice du tourisme international.lage comme il peut « guider » une population vers la mort. ce qui laisse déjà augurer d'un avenir meilleur. Mais elles témoignent de la complexité du phénomène civilisationnel qu'est le tourisme. Ambivalent par nature.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre décalage entre un discours (négatif ) sur les effets du tourisme et un discours (positif ) sur les formes de tourisme dit alternatif et/ ou durable. Mais les résultats divergent profondément selon les lieux et les situations touristiques… Si demain nous devenions tous touristes .

Ils sont de plus en plus spécifiques et exigeants.lement les structures et les modes de vie de nombreuses popu51 .formes de développement local liées au monde du voyage. La massification de ces « déplacements volontaires » bouleverse éga. Les touristes sont toujours plus nombreux à découvrir la diversité et la richesse du patrimoine culturel et naturel de la planète.

aux touristes comme à l'in. certains devenant très susceptibles sur des aspects aussi opposés que le confort des hôtels d'accueil ou l'authenticité des villages traversés… Quant à la gestion des impacts négatifs liés au tourisme. Les touristes diffèrent considérablement les uns des autres. 1985 : 17). Les sociétés émettrices et surtout réceptrices vivent désormais souvent du et par le tourisme international. Le XXIe siècle sera le moment . sont à redéfinir dans une optique plus humaine en ce qui concerne les relations entre les personnes et plus équitable pour le partage des recettes.dustrie du voyage. la tâche étant dévolue aux populations réceptri. Les responsabilités des uns et des autres. n'est pas sans poser un certain nombre de problèmes et plus encore d'interrogations sur l'avenir des peuples concernés et leurs opportunités en matière de développement intrinsèque et autochtone. volontairement ou non.elles sont à trouver pour être efficaces là où parfois on s'y attend le moins.ces ou aux États en charge de les administrer. même si elle peut s'avérer globalement bénéfique. et dans le secteur du tourisme comme dans d'autres . tout se joue de moins en moins sur le terrain des institutions et de plus en plus sur celui de la socialité et des initiatives microlocales » (Balandier. des acteurs et des actifs du voyage. en particulier dans les régions les plus vulnérables sur les plans écologique et culturel. À ces problématiques redéfinies doivent répondre des solutions adéquates et renouvelées. Georges Balandier n'a que trop raison lorsqu'il écrit dans l'avant-propos inédit à Anthropo-logiques : « Dans la phase actuelle de la grande transformation. Une situation nouvelle et fort délicate qui.Désirs d'Ailleurs lations hôtes. elle échappe.la recherche ou l'université par exemple .

opportun de la mise en place repensée de ce vaste champ d'expérimentation des voyages de l'avenir. il a été entre autres vu comme une quête d'authenticité 52 . Le tourisme a ainsi été étudié sous divers angles.thropologie du tourisme a toutefois donné lieu à un bon nombre de travaux novateurs. regards sur une identité ambiguë : qui est Le touriste ? Malgré la jeunesse et les carences encore évidentes . l'an.tant méthodologiques qu'épistémologiques .de la discipline.

ou encore comme une conquête néocoloniale du Sud par le Nord (Krippendorf. Cazes) ou comme un fait social international (Lanfant). Non seulement par ceux qui s'autoproclament voyageurs et se sentent dépossédés par ces médiocres nomades temporaires du loisir tant méprisés. Mais généralement. parlant à son sujet d'un « racisme ouaté » entretenu par nombre d'intellectuels : « C'est dans la littérature ethnologique que la critique du regard touristique est particulièrement évidente ». 1991 : 83. comme un jeu (Cohen. de son fonctionnement et plus encore de son dysfonctionnement ont pour l'heure largement prévalu sur l'analyse des consommateurs de voyages qui sont aussi des adeptes de l'ailleurs et des défricheurs de territoires. Comme le souligne Jean-Didier Urbain. Graburn.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre et de soi (Mccannell.riste. souffre d'une image défavorable qui perdure dans le champ des scien. Si le tourisme se voit condamné sans arrêt. le touriste est surtout « le sujet d'une ethnologie nécessaire à l'interprétation de notre propre société » (Urbain. pourtant. l'étude de l'industrie.ces humaines en dépit de ces modestes avancements. etc.ristes provient certainement de ceux qu'on attendait peut-être le moins : les autres touristes. 106). Le touriste. Cohen. Urbain). Boutillier. Laplante). le touriste l'est encore davantage. comme une expérience de la postmodernité (Urry). en plus de constituer l'ob. bien plus encore que le tourisme. c'est davantage l'angle du tourisme qui est abordé que celui du tou. comme un pèlerinage ou un voyage « sacré » (Graburn. Qui est touriste et pourquoi le devient-on ? . Amirou). mais aussi par ceux qui les accueillent dans les villages du bout du monde ou dans nos stations d'essence aux abords des aires de repos autoroutières… Et puis la critique la plus virulente des tou.jet d'un travail passionnant.

ainsi 53 .Qui est le touriste ? Le touriste est-il d'ailleurs forcément touriste ? Touriste ou voyageur ? Le discours touristique à l'épreuve de la société médiatique et de consommation. du visiteur comme du visité. comment s'articule-t-il ? Ces thèmes et d'autres méritent des éclaircissements car ils sont indispensables à la bonne compréhension à la fois des identités du touriste comme du chercheur.

dans un espace lointain ou proche.dre un objectif clair préalablement fixé : rédaction d'un journal. et le discours négatif accablant qui l'assène est sans doute né avec l'apparition . ce dernier subit de la part de ce nouveau venu une forme de concurrence qu'il juge déloyale car ouverte à plus de candidats. l'exotisme. Le discrédit à l'encontre des touristes ne date pas d'hier. de souffrance et de bonheur.du premier touriste. Le touriste est un personnage secret dont on sait finalement peu de chose. Sans s'y être préparé. Si ce n'est que peu d'entre nous désirent lui ressembler. beau. . Pourquoi tant de haine ? Dans un article ancien mais resté célèbre.s'est mué en voyageur pressé de rendre service et d'attein. Le touriste.mais cela reste un mythe plus qu'une réa. dont le beau rôle avait jusqu'alors été jalou. la quête de l'autre et celle du même dans le regard de l'autre. s'apparente fort à une indésirable intrusion dans l'univers du voyage.lité . répond à des pratiques culturelles et à des comportements sociaux qui lui sont propres : il vit les rites et les rythmes du temps des vacances ou de l'exploration.l'ingérence ? . 1967 : 65-96). des aspects aussi différents que l'image.coup trop de candidats au voyage… Et toujours plus avec le temps qui s'écoule. Le voyageur sans but que fut le touriste d'antan . On ne voyage plus aujourd'hui par simple plaisir. surtout à compter du XIXe siècle. La sou. Trop.Désirs d'Ailleurs que du processus touristique en cours dans nombre de sociétés. En ce sens. Olivier Burgelin avait déjà pu remarquer que l'on jugeait bien plus les touristes qu'on les étudiait (Communications. faite de besoins et d'envies.daine et embarrassante présence du touriste.sement détenu par le voyageur. « pour rien » ou sans mobile apparent. titré « Le tourisme jugé ». en tant que pèlerin ou vacancier temporaire. font partie intégrante des pratiques quotidiennes de la vie touristique.

pétitions sportives. même s'il reste ina. com. etc. stages artistiques.exposition de photographies. de théâtre ou de musique. séances de développement personnel. participation à des spectacles de danse.voué… afin de perpétuer le mythe du voyageur parti sur les rou54 . Tout voyageur contemporain possède désormais un but. rencontres avec des personnalités ou des amis. La liste est loin d'être exhaustive. visites de musées. intérêts pour l'art et la culture.

Le déplacement perpétuel et volontaire a progressivement remplacé l'installation temporaire et spontanée caractéristique d'un certain type de voyageurs et non de villégia. souhaitée et prévue de longue date. les motivations et les objectifs des touristes changent et se diversifient.gagent dans cette même voie « originale ». des deman. 5 . on peut rapprocher la figure de certains photographes de celle des chasseurs. L'exemple emblématique le plus frappant est sans conteste la mise en scène des voyageurs qui s'excusent de faire des photos5. Cet hédoniste cède progressivement la place au touriste « moyen » qui se caractérise principalement par sa capacité à se reproduire en série. Notre époque d'incertitudes. De façon quelque peu provocatrice.des. C'est tout le contraire pour la villégiature proprement dite. frileuse à plus d'un titre. des envies. privilégie la sédentarité au nomadisme parce qu'elle exige un besoin criant de sécurité et de confort et qu'elle exècre le (vrai) risque et le doute (de soi). des manques. dont les formes actuelles sont en vogue auprès du public « vacancier » occidental. même si le photographe-rapace reste un « tueur » pacifique et symbolique. Il en va néanmoins du photographe jusqu'au . Sa présence dans des contrées lointaines ou en des lieux situés à l'écart des terres de pèlerinages classiques étonnait. Le touriste était autrefois rare et souvent un adepte du déplacement volontaire. voire inquiétait. ludique et sans but réel sinon celui de la quête du plaisir.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre tes par pur hédonisme. Ce touriste alors « unique » le devient évidemment moins au fur et à mesure que ses semblables s'en. Au fil du temps.teurs. Nombreux sont ceux qui circulent plus qu'ils ne voyagent pour répondre à des besoins.

comme d'autres achètent des armes à feu : la caméra comme le fusil sont acquis pour être utilisés. La photographie. parfois des visages. 55 .b o u t i s t e c o m m e d u chasseur même si ses proies sont des images.dont les « cibles » et les « objectifs » restent très éloignés de ceux des chasseurs. est ambivalente : elle peut être destructrice ou humaniste.amateurs ou professionnels .là pour un « au cas où » ou un « on ne sait jamais »… Il existe heureusement des photographes . non pour le porter mais pour s'en servir. mais ces « armes » ne sont pas . pas toujours à bon escient d'ailleurs.contrairement à ce que peuvent avancer leurs propriétaires . à l'instar du voyage. On prend avec soi son appareil photographique.

au travailleur de par sa vacance temporaire de travail. Même si ses « congés » de travail peuvent se prolonger au point de dépasser les périodes de présence au bureau ou à l'usine de nombreux salariés… La plupart des touristes voya. pour se distraire. non sans habileté… Le voyage n'est pas encore devenu un « travail » pour tous mais. L'espace du globe s'est si considérablement rapetissé en un siècle que ses habitants ont l'impression d'être tous voisins. Celle bien sûr des touristes mais plus encore celle de l'industrie touristique qui doit se montrer capable de faire face à une situation nouvelle et en constante mutation. Les congés payés con.fite éventuellement pour s'instruire et se cultiver. le temps des vacances rappelle inexorablement le temps du travail.gent effectivement pour se reposer et. on retourne frais et dis. Le temps. on en pro.le temps des vacances .sacrent cette situation en instituant en quelque sorte le temps du repos. C'est le terreau du tourisme dit de masse. court et programmé.pos au travail. une situation qui se vit ici ou là en plus ou moins bonne harmonie. Devant une clientèle toujours plus encline à se déplacer plutôt qu'à se rencontrer. . et le chômeur démuni n'aura par conséquent pas son « séjour vacances ». le marché s'est également adapté. ses rythmes comme ses pauses. il représente l'indispensable complément.Désirs d'Ailleurs La relative démocratisation du voyage a également annoncé sa professionnalisation. ensuite. Pourtant. voire des vacances obligatoires : on se repose après un an de labeur. Après ce temps scrupuleusement compté et comptabilisé. Le vacancier s'oppose . élément moteur de la société technico-industrielle. se trouve aussi réduit à peu de chose : compté. on s'amuse et se détend pour changer d'air. Pour mieux travailler et de façon plus rentable ! Le tourisme et ses stratégies de développement ne sont pas exempts de perversité. à ceux qui possèdent un emploi rémunéré.

Il faut voyager pour se sentir bien. même si pour cela on devient momentanément un touriste.partir en voyage reste un impératif dans l'imaginaire de nos contemporains les moins sédentaires : « Partir est un devoir de citoyenconsomma. figure méprisable et banale de soi que l'on observe auprès de notre semblable quelque part dans l'ailleurs. Le touriste 56 .teur » rappelle Rachid Amirou (1995 : 25).

Il n'a d'égal en intensité que l'admiration figée et constante de la figure imaginée du voyageur. La seule manière de surmonter cette honte n'est-elle pas d'essayer.être surtout .mais peut-être plus habité que visité ? -. alors nous avons tous ou presque honte de nous-mêmes. il est moins dangereux de voir des chameaux que des hommes […]. La rapidité du voyage est déjà une raison à sa préférence à l'inanimé par rapport à l'animé […].Chapitre 1 De l'errance à la rencontre n'est-il rien d'autre qu'un mauvais voyageur. Tzvetan Todorov suggère une classifi. le visiter chez lui ou l'accueillir chez soi ? L'autre n'est pas qu'au bout du globe. avec nous. L'absence de rencontres avec des sujets différents est beaucoup plus reposante.tion notre identité. Le mépris que le touriste a de lui. « vers une touristification de la planète » (Michel. il est aussi .à côté de nous. 1998 : 9-16). La description du touriste moyen paraît assez bien représenter l'archétype du touriste occidental actuel : « Le touriste est un visiteur pressé qui préfère les monuments aux êtres humains […].cation originale des différents types de touristes. Les types de touristes sont aussi divers que les manières de pratiquer le tourisme.gie l'image au langage. de devenir un meilleur touriste et d'accepter son semblable investi de la même condition ? Et pourquoi pas se mettre à l'écoute de cet alter ego et un jour partir à sa rencontre.et peut. avec un peu de poésie et beaucoup de volonté. si être touriste est une honte.même n'est qu'une représentation supplémentaire d'une forme de racisme ordinaire. c'est pourquoi il privilé. qu'un « idiot du voyage » ? Au moment où nous nous dirigeons à petits pas vers un monde peuplé de touristes . celui qui lui permettra d'objectiver et d'éterniser sa collection de . en nous. puisqu'elle ne remet jamais en ques. modestement. Le touriste cherche à accumuler dans son voyage le plus de monuments possible. l'appareil de photo étant son instrument emblématique.

mais. le désabusé et le philosophe. l'impressionniste. Le touriste ne s'intéresse pas beaucoup aux habitants du pays. le touriste (perçu selon l'auteur surtout dans le sens de « vacancier »). l'assimilé. 1989 : 378). l'allégoriste. D'une 57 . l'exote. En outre. le profiteur.monuments. il les influence » (Todorov. dans les « portraits de voyageurs » qu'il brosse dans son ouvrage. T. l'exilé. dix caté.gories : l'assimilateur. Todorov distingue. à son insu.

munautés d'accueil varie selon le type de touristes » (Lanquar. Nous retiendrons ici celles de E. Jean-Didier Urbain. Didier Masurier. ces quatre personnages portent respectivement les noms suivants : Fogg. Robert Lanquar distingue quatre principaux profils touristiques : le sédentaire. l'itinérant (Masurier. Cohen relève qua. prolongeant cette approche et partant de l'étude de la situation sénégalaise. le nomade. les touristes « actifs ». 1991. un essai de typologie suivant la demande touristique internationale entre 1973 et 1984. Nemo (Urbain. renouvelant notre perception de l'univers des voyages dans le champ des sciences humaines et parvenu au bout de sa trilogie sur le tourisme. « le touriste individuel de . François Ascher propose. il distingue trois types : les touristes « de luxe ». a minutieusement déconstruit le mythe du voyageur à force d'arguments en lui assignant quatre figures plus ou moins distinctes. Crusoé. D'autres typologies célébrissimes dans le petit monde de la sociologie du tourisme. le visiteur. anglo-saxonnes et innovatrices dans le domaine de la recherche en tourisme. Plus récemment. le villégiateur. Smith en 1977. tous les « types » ici recensés peuvent appartenir à un groupe plus vaste dans lequel figurerait l'ensemble des tou. le touriste. ont été avancées par une dizaine d'auteurs depuis les années soixante-dix. 1998). le clandestin. Sous sa plume et en appelant à notre imaginaire littéraire du voyage. 1998 : 93).tre types distincts : « le touriste organisé de masse ».Désirs d'Ailleurs certaine manière. les touristes « captifs » (Ascher. distingue trois figures du nomadisme de loisir : le villégiateur. 1984 : 73-84).ristes potentiels. 1985 : 69). Passepartout. mais pouvant à l'occasion aisément se recouper : le voyageur. 1994. le sédentaire mobile. pour sa part. l'itinérant. Cohen en 1974 et de V. puis d'ajouter fort justement que « l'impact du tourisme sur les com.

58 .ristes élitistes. les touristes de masse. les tou. « l'aventurier marginal » (the drifter) ou celui qui recherche la nouveauté et l'originalité à tout prix et évite absolument le contact avec les « touristes ». Smith propose sept catégories. « l'explorateur » voyageant hors des sentiers battus. les touristes inhabituels. les touristes de masse récents. les touristes hors des sentiers battus.masse ». prolongeant de fait l'analyse de Cohen : les explorateurs.

le voyage civil forcé (l'exilé.il se décline comme suit : « voyage au ralenti. Quant au seul voyage qui vaille selon l'auteur . notamment en ce qui concerne les impacts sociaux. du voyage officiel et du voyage missionnaire » (Pour une littérature voyageuse.et « scientifiquement » illicite . le déplacé. du voyage d'affaire. selon des proportions variables pour chacun. le voyage missionnaire (prêtre et pèlerina. le voyage militant (tournées électorales à l'île de la Réunion par exemple). le déporté).le bernard-l'hermite ou le treizième voyage .rement que ces deux typologies . mais ces classifications certes arbitraires ont eu à leur époque le mérite de poser les jalons d'une réflexion sociologique sur le tourisme. géologue. tant les catégories s'emboîtent les unes dans les autres. le voyage militaire forcé (guerre). flânerie. . le voyage d'agrément (tourisme). culturels et économiques.rateur).ges). ethnologue).la seconde encore davantage que la première restent particulièrement subjectives (et à ce titre sont évidemment plutôt indicatives de tendances globales). le voyage d'amour (limité à deux et le plus sou. On observe clai. même s'il ne retient pour lui-même que le voyage-rencontre du treizième type : « le voyage d'affaire (celui du représentant). le voyage scientifique (archéologue.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre les touristes charterisés (Burns. Elles furent de ce fait à l'origine de l'anthropologie des tourismes et des voyages. le voyage clandestin (espionnage). Nous devons enfin une typologie plus furtive .vent à Venise).à Jacques Lacarrière qui distingue au moins treize façons de voyager. 1999 : 105-106). le voyage d'aventure (l'explo. 1999 : 44-46). À quoi il convient d'ajouter le voyage du diplomate et celui de l'enseignant ou technicien en poste à l'étranger qui tiennent.

etc. L'industrie du tourisme est aujourd'hui devenue gigantesque et son fonctionnement n'en est par conséquent que plus difficile à gérer et à maîtriser. les modalités et les éventuelles garanties des voyages « tout compris ».musardise ». les caractéristiques des agences de voyage. À cette évolution s'ajoute encore la plus grande exigence de qualité dont 59 . Beaucoup de touristes ressentent aujourd'hui le besoin de se procurer des ouvrages expliquant au pèlerin moderne égaré la complexité des démarches à entreprendre.

sauf à penser que le plaisir passe par le travail. authentique ou imaginaire. dans lequel se retrouvent plus volontiers les voyageurs intrigués ou attirés par les destinations lointaines. il reste bien vain de vouloir le faire accepter par tous les candidats au voyage. Ce déni ne date pas d'hier : au début du XIXe siècle.Désirs d'Ailleurs font état aux voyagistes des touristes de plus en plus difficiles et économes. S'accepter comme touriste-voyageur n'est déjà pas évi. L'identification du touriste avec son semblable lors de pérégrinations exotiques devient tout simplement insupportable à de nombreux visiteurs trop heureux à l'idée d'être privilégiés et de pouvoir ainsi vivre des aventures forcément uniques. Cette définition. des siècles passés ? À force de trop vouloir lui ressembler et à force de se multiplier. fera dire à l'auteur que « le touriste ne se distingue plus du voyageur » (Haulot. Arthur Haulot relevait que le touriste était celui qui voyageait pour son plaisir. le touriste devient un homme d'affaires ! Où est passé le voyageur sans but. les expériences « vraies » et les émotions « fortes ». à peine né. ses imitateurs l'ont poussé dans sa tombe . La quête de l'ailleurs ne va plus sans quête.dent. organiser ensuite son périple dans les meilleures conditions n'est pas une activité de tout repos ! Le tourisme est un business. 1974 : 22).ristes » quand ils observent les autres partir. le vocable « touriste » est déjà décrié. aujourd'hui révolue. réel ou imaginaire. . Car « tous tou. il apparaît qu'un tourisme que l'on pourrait qualifier de « classique » cède de plus en plus la place à un tourisme plus « original » et surtout plus exigeant. Il va sans dire que si le constat est on ne peut plus juste. de soi et de l'autre. il a disparu sous le poids d'une trop forte demande… Il y a un quart de siècle. ils deviennent « tous voyageurs » quand sonne pour eux l'heure de partir… De nos jours.

dans la revue Roman (n° 11. Je n'ai pas le sens de l'espèce ». Bens exprime des propos actuels qui d'une certaine manière inaugurent une 60 . juin 1995).aujourd'hui la situation ne fait qu'empirer. J. Parmi une kyrielle d'exemples. illustre parfaitement ce comportement partagé par la grande majorité de la masse voyageuse à travers le monde : « Je ne suis pas très attiré par la fréquentation de mes congénères. En résumant ainsi ce que beaucoup de gens pensent sans toutefois le dire expressément. Jacques Bens.

on observe surtout depuis les années quatrevingt. Tout le monde critique la surpopulation touristique de Venise ou de Bali. dont le séjour est souvent entièrement composé ou organisé par et pour le futur visiteur qui choisit de cette manière les objec. Ce refus de l'autre touriste . à la honte de se voir ressembler à celui que l'on déteste : « Tout indique que ce sont les mêmes individus qui contestent vio.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre forme de tourisme toujours plus prisée : le voyage à la carte. 1991 : 91). L'industrie touristique a désormais intégré en son sein le commerce fondé sur l'aventure (nature. avec Michel Le Bris. les experts en communication et autres marchands de rêves sauront opportunément exploiter à leur manière. « le grand retour de l'aventure » (Les Carnets de l'Exotisme. C'est ensuite le lieu même où mènent ces chemins que tous ou presque empruntent.tifs et les conditions de son périple. plus il le déteste » (Urbain. etc.car le touriste c'est toujours l'autre . expédition.conduit à la haine de soi. 1991 : 51).).lemment le tourisme quand l'heure est à le juger. Parallèlement à cette personnalisation en quelque sorte du voyage. ce qu'il faut nommer. et qui le pratiquent sans problèmes quand l'heure est venue de partir en vacances » rappelle Olivier Burgelin (Communications. sport. 1967 : 95). mais tout le monde s'y rend pour ses prochaines vacances… Ce que le touriste déteste par-dessus . un retour que les fabricants de voyage. C'est le temps de l'aventure pour tous… Quelles sont les deux bêtes noires du touriste ? C'est d'abord la vue de son propre visage dans le regard de l'autre ou cette figure du même qu'il rencontre sur les chemins tracés du voyage moderne : « Plus le touriste se voit en miroir dans l'autre.

par excellence : un site ou un lieu dit touristique est immédiatement perçu comme « trop touristique ». en mention.encore plus que de rencontrer son semblable -. de dizaines de bars au kilomètre carré. ou défini comme tel.« à ne pas rater » . de zones balnéaires réservées et bétonnées… Quel touriste. les guides de voyage préfèrent dire que ce sont des endroits incontournables .tout .nant les lieux prisés du tourisme international. c'est l'endroit touristique.au cours de notre passage plutôt que d'avouer que le lieu regorge de milliers de touristes. en attente de tranquillité et « naturellement » émerveillé à 61 .

à croire que la liberté de voyager . de Ubud à Bali ou du cœur de la cité vénitienne. le tourisme lui-même […]. je sais c'est nul d'autant plus que je n'aime pas cet endroit trop cher et trop touristique. Il faut dire également que le voyageur-touriste actuel n'a pas plus peur du ridicule que de la contradiction. Il en arrive même à cri. il m'est arrivé au détour d'un chemin . Ces sites deviennent mythiques autant aux yeux des voyageurs qu'à ceux des hôtes. La question qu'un anthropologue pourrait se poser est "qu'y a-t-il dans cette tour attirant autant de touristes et qui semblent lui vouer une si haute estime ?" » (Burns. le tout par la grâce des médias et de la mondialisation. Ainsi. Il est presque inconcevable de visiter Paris sans visiter ce monument.nirs. considérée à juste titre comme l'une des icônes touristiques mondiales les plus vénérées et les plus recherchées : « Cet édifice symbolise à la fois la ville de Paris et.Désirs d'Ailleurs l'idée de gambader sur la place Saint-Marc déserte au petit matin ou le long d'une plage balinaise immaculée. je descends à la Côte cet été. la tour Eiffel.tiquer son propre voyage. inciteraient les voyageurs temporaires à se diriger vers des cieux plus cléments. nous assène-ton à longueur de guides et de documentaires. Des sites symboliques dépassent ainsi la raison voyageuse.tant vantée par la publicité des voyagistes .dre de la bouche d'un de ces « esclaves » du voyage démocratisé ! Il existe des lieux qu'on ne peut éviter. 1999 : 24). voudrait entendre un autre discours que celui qu'on lui propose tout en lui imposant ? Les rues bondées de touristes et bordées de magasins de souve. dans un sens.est toute relative : « Oui. mais il faut bien aller voir ce qui s'y passe et ce qui a changé » peut-on enten. On peut effectivement se le demander ! La réponse n'est sans doute pas du domaine esthétique mais plutôt d'ordre symbolique : dans un village reculé près de la frontière sino-vietnamienne et dans la capitale guatémaltèque.

62 .tés lors de leurs tribulations antérieures.en général sur ou à côté de la télévision6 . rappor.d'apercevoir trôner. des statuettes de Bouddha aux sculptures sur bois africaines.mais dans des 6. en bonne place . En fait. au même endroit où les Occidentaux placent leurs souvenirs de voyage.

est aussi fréquente que troublante : alors que je montrai à des villageois indonésiens où se situait la France sur une carte. les imitations tous azimuts de la trop fameuse tour. Pour revenir à nos exemples de Venise et de Bali.bole et à l'élever au rang de mythe touristique. dont le sort n'est jamais joué à l'avance. Venise sent l'arnaque à chaque coin de rue. Mais. ramenées par des membres de la famille. partis un jour pour telle ou telle raison sur les routes de l'Hexagone. des miniatures de la Tour Eiffel. la tour Eiffel en miniature du village nord-viet. même son de cloche pour ceux qui se rendent au carnaval italien et ceux qui envisagent de randonner sur les hauteurs balinaises. Un discours le plus souvent gratuit puisque les mêmes personnes qui professent ces propos . Nonobstant les témoignages de ceux qui s'y sont rendus auparavant et qu'ils connaissent pourtant tous peu ou prou : « Pendant le carnaval. et gare à ne pas trop décevoir les attentes de mes interlocuteurs : on ne brise pas un mythe trop brusquement au risque d'apparaître comme un traître à la patrie ! Une tour qui devient bien plus qu'un monument du paysage urbain parisien : une icône connue et reconnaissable par tous. certains n'ont compris qu'il s'agissait de la France qu'au moment où d'autres ont évoqué la tour Eiffel et la Coupe du monde de football 98 (on y reviendra.namien a été achetée sur un marché à Saïgon ! L'identification de la tour Eiffel à Paris. il n'y a que des touris. Les cartes postales. contribuent encore à perpétuer le sym.tes et les habitants fuient la cité » et « Bali c'est foutu. pour les deux cas cités ici. les touristes ont pris possession des moindres recoins de l'île » sont les lieux communs du discours anti-touristique de base. forcément !)… Combien de fois ne m'a-t-on pas demandé mon avis sur cette tour. les tee shirts imprimés. Celles-ci ont été. ironie du voyage.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre habitations de fortune. et plus généralement à la France.

presque à contrecœur… 63 . le moment opportun venu. Ce n'est pas non plus le fruit du pur hasard si l'on décrit ces sites comme étant « incontournables » ! C'est la puissance du site face au désarroi du pèlerin. ou le voyage forcé que l'on entreprend « malgré tout ».n'hésitent pas. à se rendre sur ces lieux jusqu'alors snobés ou méprisés.

quer que le tourisme : « Que pensent les touristes ? Ne sont-ils que des porte-monnaie écervelés qui une fois qu'ils ont acheté leur voyage n'ont plus besoin de réfléchir . en s'améliorant. Les Seychelles. est indispensable à celle du « mauvais voyageur » que serait le touriste : en habituel réflexe binaire. ces voyageurs comme les autres mais injustement méprisés du simple fait de ne prati. accéder au statut envié et privilégié du voyageur.donnent effectivement d'eux-mêmes une fois parve. redonne la place et la parole aux touristes. Mais tant que certains touristes reproduiront cette image négative de moutons idiots qu'on dépossède aisément de leurs devises en leur vendant de la pacotille et qui s'extasient devant n'importe quel folklore artificiel. Car s'il n'y avait plus de touristes qui se comportaient comme de « mauvais voyageurs ». cela signifie simplement que le touriste. leur image s'en verrait immédiatement améliorée. Mais les agences de voyage. ne laissent guère de chance à ces derniers de s'élever dans la hiérarchie voyageuse… « Première escale. dans sa description du tourisme dans la province chinoise du Guizhou. peut un jour. Ils comparent les "écran total" » (Mercado.nus sur les bords de la piscine de leur hôtel tropical. en accordant d'emblée à leurs clients touristes l'épithète « voyageur ». 1998 : 9). le touriste n'est donc dans notre imaginaire que la face sombre du voyageur. on ne sait jamais. ils sont en tenue. Tous les gus y vont. Car la figure du voyageur. Dix minutes après le départ. il ne faut pas espérer voir le touriste arriver à la cheville du mythique voyageur.Désirs d'Ailleurs Le problème persistant dans l'image du touriste s'observe à travers le spectacle médiocre que nombre de touristes . Entongués. Embermudanisés. Voué de la sorte aux gémonies. comme « bon voyageur ».et de voyageurs . Comment juguler cette vraie-fausse image ? Geneviève Clastres.

faire fonctionner la machine économique ? » s'insurge l'auteur (Clastres. Le touriste et le voyageur renferment le meilleur et le pire de l'homme. Mais le touriste a souffert d'un mépris et souvent d'une haine farouche exprimés à son égard. toutou. 1991 : 27-48). L'homme rejoint la bête dès lors qu'il se risque à partir (Urbain. 1998 : 11).puisqu'ils ont fait ce qu'on attend d'eux. etc. mouton. 64 . Les mots et les attributs animaliers jetés à son visage parlent d'eux-mêmes : troupeau.

flâneur de l'autre. Urbain. et popularisées dans ce qu'elles avaient de plus simpliste. le grand reporter ou encore le baroudeur perpétuel et l'aventurier-explorateur moderne. quelque part entre tourisme et flânerie. à la manière dont l'ont récemment souligné. J. le badaud. de remettre sérieusement en cause les préjugés à l'encontre du touriste comme du voyageur. Il faut désormais récuser l'opposition classique. toujours d'actualité parmi les nomades du loisir et notamment les « néoaventuriers ».diquera comme voyageur et personne n'osera se montrer comme touriste. ne s'oppose plus aujourd'hui à un prétendu voyageur professionnel que serait par exemple l'ethnologue. dont l'opposition si souvent mise en avant a fait l'objet de nombreuses analyses. en France. le premier pouvant facilement interférer avec le second et réciproquement. Le touriste-voyageur et Le badaud-FLâneur Sans trop revenir ici sur la distinction entre touriste et voyageur. n'expriment plus la réalité complexe des adeptes du voyage. Jean Chesneaux présente une distinction similaire tout en conservant les termes de . Amirou et D. qui a longtemps été considéré comme un voyageur « amateur » de second rang.rable. Dans L'art du voyage.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre Nul doute par ailleurs que les catégories d'antan. les deux termes pris dans leur sens le plus large : le touriste-voyageur d'un côté. faisant du voyageur un explorateur en puissance non dénué d'intelligence et du touriste un simple badaud miné par une médiocrité rampante. À notre avis. trop longtemps reprises par les sociologues. nous pensons qu'il est préfé. R. Le touriste. Chacun se reven. Masurier. la seule opposition qui fasse éventuellement vraiment sens est à chercher ailleurs.-D.

dans la vie simple des simples gens » (Chesneaux. les odeurs des marchés. N'est-ce pas 65 . laisse venir à lui les bruits de la rue. l'autre. et jusqu'aux petites annonces de la presse locale.touriste et voyageur : « L'un ne cherche qu'à "faire" des lieux dont la liste est établie par avance. Il va tenter d'"entrer". si rapide que soit son passage. même s'il sait les mérites de tel site prestigieux. 1999 : 65).

Car leurs visages sont connus et les faits exceptionnels démontrés.geons pleinement ce jugement de Rachid Amirou : « Accabler les seuls touristes actuels de tous les maux dont souffre le tourisme international reviendrait à faire la part trop belle au voyageur mythique d'antan » (Amirou. Mais ils détiennent en quelque sorte le bénéfice de l'âge. les héros et les exploits. de l'autre du flâneur (ou du badaud-flâneur) ? Sauf dans les songes et les fictions. les « grands » voyageurs du XIXe siècle dont on réédite les carnets de bord et dont on ressort régulièrement les témoignages les plus anodins ne valent d'une certaine façon guère mieux que leurs ava. ou celui qui circule de pays en pays à la manière d'un parcours de santé ? Le voyageur contempo. 1995 : 146).Désirs d'Ailleurs là une excellente définition. le « vrai » touriste actuel ressemble davant a g e a u v oy a g e u r d' a u t r e f o i s q u e c e l u i q u i s e p e n s e v oy a g e u r aujourd'hui. il faudra qu'il « rentabilise » au maximum son voyage. Nous parta. tout . lequel est le flâneur authentique. Seuls existent. comme en d'autres domaines. à visiter les sites à ne pas rater. En un sens. à croire ce qu'il faut croire.tars touristes du XXe siècle. Effectivement. Même si les touristes sont les éternels anti-héros des récits de voyage.rain possède un agenda généralement bien rempli et le temps de vaquer à d'autres occupations qu'à celles qui consistent à « régler ses affaires ». d'un côté du touriste (ou du touristevoyageur). celui qui se balade sans objectif précis tout en écoutant les sons et en sentant les odeurs alentour. le temps jouant en leur faveur. à lire ce qu'il faut lire. ne lui est pas imparti car imprévu… S'il part « faire » l'Égypte en un mois. à voir ce qu'il faut voir. le voyageur modèle tant rêvé auquel chaque touriste aspire n'existe pas.

voir et tout faire. À quoi sert-il de courir le monde si c'est pour le parcourir de la même façon qu'on se rend au travail ou qu'on dîne en famille ? C'est aujourd'hui le voyageur 66 . à force d'accumulation de petits riens. font la différence et forment la quintessence des grands voyages. ou du moins autant qu'il le peut. Aux antipodes de cette démarche. le badaud-flâneur a tout le temps nécessaire pour p r é s e r ve r e t m ê m e d é ve l o p p e r s o n e s p r i t o u ve r t e t r é c e p t i f a u x bruits du monde. il compose son périple de petits bonheurs qui.

et parfois les pratique . . dans cet ouvrage. qui est aussi son complément à maints égards. mais plus discrètement. I l se distingue du flâneur-badaud par le fait que son voyage est d'abord extra-ordinaire (il deviendra ensuite extraordinaire lors. du marginal. du curieux. bref de celui qui préfère le détour à la ligne droite. du badaud. de celui qui aime dormir dehors en scru. Mais les traces des « semelles de vent » (Le Bris) se sont peu à peu effacées. du fouineur.tant les étoiles plutôt que dans un hôtel avec sauna et bar. en revanche. Même s'il l'a sans doute toujours été dans le passé. le touriste-voyageur aussi se retrouve dans ces motivations.qu'il le racontera !). de l'anticonformiste. ou encore du rebelle. de celui qui emprunte un chemin escarpé plutôt qu'une autoroute. est à trouver dans les figures insoupçonnées du flâneur. de l'envie… Certes. re d é c o u v r i r u n u n i v e r s c o n n u e t r a s s u r a n t . Cette figure relativement homogène du touriste-voyageur explique non seulement pourquoi. du climat. de celui qui privilégie le partage d'une tasse de thé au safari photo. mais il ne les aime . C'est pourquoi le voyageur et le touriste ne forment plus selon nous qu'un même individu en quête d'ailleurs et d'expériences non ordinaires. le voyageur est devenu aujourd'hui ostensiblement un touriste.que le temps des vacances. mais surtout que son opposé. Cela d'autant plus facilement que le touriste pense toujours marcher sur les traces du voyageur. nous utilisons souvent indistinctement les appellations touriste ou voyageur sans accorder de différence nette de sens à l'une ou à l'autre. il ne les veut que le temps que dure son expérience non ordinaire : il adore dormir à la belle étoile et se perdre dans la nature mais pas plus qu'il n'adore retrouver un c e r t a i n c o n f o r t . de celui qui choisit son itinéraire en fonction du jour.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre qui a rejoint l'image du touriste et non l'inverse.

le touriste-voyageur prépare et anticipe son périple au point qu'il voyage bien avant de partir (livres. expos…) alors que le flâneur-badaud se laisse porter par le hasard du voyage et de la rencontre. et c'est au contraire la stabilité ou le travail qui représentent pour lui des expériences non ordinaires… Différence notable. le premier sait ce qu'il va trouver. le second ne sait rien à l'avance 67 .le flâneur-badaud fait du voyage un art de vivre. il y intègre sa quotidienneté. voir et photographier.

1999 : 106-107). le voyageur est souvent identifié à celui que nous nommons ici le flâneur-badaud. le voyageur ne mérite pas non plus l'éloge dont il se délecte trop .badaud a beaucoup de temps pour ne pas faire nécessairement grand-chose. le second ne fera peutêtre « rien » de son temps mais il sera prêt à s'immiscer dans les moindres recoins d'un paysage méconnu ou de la vie des gens qu'il visite ou plutôt qu'il rencontre. Se vider. Se sentir proche des Lointains et consanguin des Différents. se dénuder et une fois vide et nu s'emplir de saveurs et de savoirs nouveaux. Cela dit. Mais un bernard-l'hermitte planétaire » (Pour une littérature voyageuse. trop selon certains.sent soit en fin de compte très proche du touriste qu'on méprise. le premier s'est documenté mais n'aura guère le loisir de s'ouvrir à toutes les curiosités compte tenu d'un emploi du temps surchargé. Nous éprouvons bien des difficultés à réa. dans notre littérature comme dans notre imaginaire.ment. le flâneur.liser et plus encore à accepter que le voyageur du passé et du pré. Comme un bernardl'hermitte. Se sentir chez soi dans la coquille des autres. Le touriste-voyageur a peu de temps pour faire généralement beaucoup de choses. pas assez du moins estiment certains autres… Comment ne pas adhérer à la définition du « voyage au ralenti » que suggère Jacques Lacarrière pour qui le but d'un voyage de ce type en est l'absence même : « Le but alors d'un tel voyage ? Aucun si ce n'est de perdre son temps le plus féérique. Si le touriste ne mérite en rien le mépris dont il est l'objet. le plus substantiellement possible.Désirs d'Ailleurs sinon par le biais d'approches détournées et originales de ce qui l'attend une fois sur place.

prétentieusement. elle reste aux yeux de beaucoup un pléonasme… Rachid Amirou a montré qu'en pratiquant les « bons rites ». Cette opposition ne se jus. en sortant des pistes toutes tracées. Quant à l'expression « mauvais touriste ».geur. le 68 .tifie pas davantage que celle qui fait du touriste un mauvais voya. elle ne l'a d'ailleurs sans doute jamais été. en maîtrisant son comportement et en tentant de l'adapter aux circonstances exigées par la rencontre avec l'autre et l'ailleurs. Le voyageur-explorateur qui s'opposerait au touriste-badaud n'est plus ainsi une interprétation suffisante.

Il se donne des airs particuliers mais rejoint le groupe qu'il désespère de ne pas voir. partir signifiait faire son testament […]. ce dernier éprouve bien du mal à se défaire de l'image encombrante de son modèle.gands.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre voyageur se défendait d'avoir une mentalité de touriste (Amirou. le voyageur est le touriste. « L'Europe médiévale était sillonnée de routes de pèlerinage (dont on trouvait la liste dans les bons guides touristiques qui indi. Quelqu'un pourrait objecter qu'au Moyen Âge on voyageait dans l'insécurité. 1985 : 73). le touriste actuel crédibilise un peu plus la thèse qui fait de lui une vulgaire imitation. On notera qu'en se référant incessamment au « vrai » voyageur d'antan.quaient les églises abbatiales comme aujourd'hui on indique les motels ou les Hilton). Mais ce voyageur. Là aussi.tiné vraisemblablement à croître » (Eco. une pâle copie de son héros mythique. voyager signifiait rencontrer des bri. des. si persuadé de sa spécificité. Aujourd'hui. et se barricadent dans leur chambre d'hôtel pour se . le monde ressemble à celui d'hier. Si la figure du voyageur fantasmé apporte effectivement un cadre pratique au touriste. il faut passer par les différents contrôles électroniques et les perquisitions contre les détournements. qui ne sont plus guère des frères. Mais depuis un certain temps déjà l'idée du voyage moderne entendu comme un chef-d'œuvre de confort et de sécurité a échoué. 1995 : 128). plus respectable peut-être. pour monter à bord d'un jet. mais les voyageurs fuient les nouveaux mendiants. ne fait en définitive que promouvoir une forme alternative et supplémentaire de tourisme. et lorsque. de même que nos cieux sont sillonnés de lignes aériennes qui permettent d'aller plus facilement de Rome à New York que de Spolète à Rome. on revit exactement le vieux sentiment d'aventureuse insécurité. mais tout aussi socialisée et commercialisée de nos jours. des bandes de vagabonds et des fauves.

protéger des délin. même si rien ne laisse croire que le nomade aristocrate tendait facilement la main aux plus démunis… Autre préjugé qui a la vie dure : après le voyage utile serait ve n u l e t o u r i s m e i n u t i l e . Le voyageur actuel n'est simplement plus celui de jadis.quants et des miséreux. C e s o n t p o u r t a n t n o s a ristocratesde 69 .

rés. Chômage et crises diverses justifient les non-départs et légitiment la sédentarité. Aux Perrichon d'hier et aux Bidochon d'aujourd'hui ne s'opposeraient plus de vaillants découvreurs. au voyage virtuel via Internet. Cette expérience-là. des aventuriers de l'extrême qui feraient n'im. peu de gens. rien que pour le plaisir ! Autrefois utile. mais le voyage ne se fait pas seulement grâce à la lecture des livres aussi passionnants soient-ils. y compris par ceux-là mêmes qui font commerce de l'exotisme de pacotille. Quel voyageur. des paumés qui sillonnent les routes en quête d'un toit ou d'un emploi… Le voyage ne serait-il donc plus que « ça » ? Certes non. c'est comme jouer une comédie dont on n'aurait même pas lu le scénario. de jeunes et de moins jeunes. La loi du nombre a gâché le doux privilège du second sur le premier. Parler du voyage sans en connaître les vibrations que seule autorise sa pratique buissonnière c'est se tromper soi-même sur la teneur du monde. seulement des écrivains-voyageurs friands des plateaux de télévision. L e t o u r i s m e p o p u l a i re a u r a i t remplacé le voyage aristocratique. sans la prise de risque qui consiste à prendre la route et la mer contre vents et marées. même organisé. ne se targue-t-il pas . Mais cette idée est plus fausse aujourd'hui que jamais. Le voyage n'est rien sans son expérience. Croire qu'au voyage utile d'autrefois aurait succédé le tourisme inutile reste assurément une idée répandue. aux soirées diapos. aux dégustations des spécialités culinaires au parfum d'ailleurs. le voyage se serait donc t r a n s f o r m é e n t o u r i s m e f u t i l e . aux festivals cinématographiques africain ou asiatique.Désirs d'Ailleurs jadis qui ont « popularisé » l'idée du voyage pour le plaisir. etc. se sentent suffisamment « aventureux » pour la tenter. à la visite des musées exotiques dans nos pays tempé.porte quoi afin qu'on parle d'eux. mais il n'est plus ce qu'il était ou plutôt ce qu'on pense qu'il devait être.

pour témoigner. Car le voyage authentique se laisse désirer là 70 . autant justifié moralement ou scientifiquement son départ pour un ailleurs. etc. pour aider. pour rencontrer ? Fût-ce maladroitement. Ce serait davantage le voyage inutile qu'il conviendrait d'opposer au tourisme utile.désormais de voyager pour comprendre. on n'a jamais autant qu'à l'heure actuelle débattu des raisons de partir ici plutôt que là.

le premier suggère la flânerie. L'ethnologue.logue est toujours à un moment ou l'autre un touriste.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre où son clone imparfait .nécessite de prévoir. Dans l'opinion. Ce dernier peut regrouper l'un ou l'autre de ces personnages voire les trois à la fois. Le piratage est cependant entré dans les mœurs et beaucoup de copies parcourent aujourd'hui la planète dans l'espoir de devenir à leur tour des originaux ! La rencontre fortuite ou furtive chère aux « voya.le tourisme . Les préjugés ont la vie longue : on ne mélange pas l'amateur et le professionnel. le faux et le vrai ! Il apparaît pourtant que l'anthropologue. Si l'ethno.geurs » ne peut guère rivaliser avec le rendez-vous à heure fixe avec les « autochtones » que doit arranger le guide pour satisfaire le besoin de dépaysement des « touristes ». ceux qui sont épuisés par le climat et que ne retient aucune idéologie… Et qu'est-ce que cela doit être chez les fervents du Berger ou du whisky ! » écrivait déjà Michel Leiris dans L'Afrique fantôme (1988 : 111).tion… Qui préférerait la copie à l'original ? Personne. Cette situation explique aussi en partie l'horreur que représente . dans les rapports avec les indigènes. le second la planifica. je mesure à quel degré de bestialité doivent pouvoir atteindre. l'aventurier et le touriste rassemblent les trois aspects d'un même voyageur. L'anthropologue travaille sur les lieux que le touriste visite : cela lui confère un évident privilège rarement accordé au voyageur de passage. explorateur à ses heures. celui-ci n'est pas nécessairement ethnologue même s'il peut le devenir. s'avère tout de même être un voyageur plus acceptable qu'un vulgaire administrateur colonial : « À voir combien je suis moi-même impatient avec les noirs qui m'agacent.

cheurs. sont également d'une façon ou d'une autre. et parfois même les comportements de certains. ne seraitce qu'un bref instant. à un moment ou l'autre.pour certains ethnologues d'être assimilés. sur ce qu'ils appellent un peu rapidement et sans condescendance 71 . aux touristes groupés qui le suivent presque à la trace… Nous avons essayé de montrer ailleurs que les cher. des touristes comme l'attestent aisément les conditions de vie. y compris les ethnologues quoiqu'ils s'en défendent assez farouchement.

1997 : 13-18). Les croyances et les rites des uns ne sont pas ceux des autres. À l'instar de quelques croustillants passages du Journal d'ethnographe de Malinowski. aventurier solitaire ou encore ethnologue. ressent à un moment donné le fossé qui sépare notre planète intérieure et notre manière de voir. par les enfants qui jouent aux galets romains sur les dalles de pierre » .Désirs d'Ailleurs « leur terrain » (Histoire et Anthropologie. et si certains ont l'ha. de cel. le touriste son aire de jeu… Comprendre le monde dans sa diversité.les des populations résidant dans quelque ailleurs à mille lieues ou à deux pas de nous. bref de vivre.penseur en visite à Saint-Pierre. l'ethnologue son terrain d'étude.bitude de manger froid et à même le sol.manger chaud et assis autour d'une table. politiques ou économiques. Comme le touriste libre. c'est accepter de laisser au fond de son garage ou de son grenier ses valeurs et ses repères. Que l'on soit simple badaud. touriste organisé. Chacun de nous. parfois même son passé et ses bagages. de s'approprier la terre des autres ? Le chasseur a son territoire de chasse. de croire. d'autres préfèrent . quel que soit son « statut » de déplacé ou de déplacement. il est choqué par le bavardage irrespectueux des adultes. certaines attitudes de l'ailleurs nous choquent du fait de leur inexplicable étrangeté ou nous étonnent parce qu'elles ne cadrent pas avec nos conventions. Pourquoi ce besoin de marquer son terrain. de faire.par habitude aussi . Qu'ils soient kilométriques ou philosophiques. l'africaniste Audrey Richards s'indigne du comportement désinvolte des jeunes filles lors des rites d'initiation chez les Bemba : « L'anthropologue attend pour le moins des primitifs qu'ils célèbrent leurs rites avec révérence.

que forge pourtant le voyage lorsqu'il se répète. c'est un fait. Elle permet toutefois d'entrouvrir des portes sur l'autre et l'ailleurs de la façon la plus noble qui soit. 72 .(cité dans Segalen. l'ethnologue rejoint encore le touriste dans l'incompréhension et l'incapacité d'accepter ses hôtes tels qu'ils sont et tels qu'ils vivent. mais qu'il se comporte aussi convenablement ! Ici. 1998 : 121). et s'en croire investi n'est qu'une manière de plus d'en illustrer le manque. n'est pas donnée à tout le monde. La modestie. Que le « sauvage » soit bon.

des paysages et des cultures. un « bon » touriste ou un « authentique » chercheur. Que le voyageur au long cours se fasse historien. période faste annonciatrice de nouvelles formes vagabondes de voyage. mais cela ne suffit pas à faire de lui un « vrai » voyageur. comme s'il avait à chaque fois la vie entière devant lui : pour une découverte. pour comprendre Istanbul. de l'archéologue. que d'heures et de journées perdues ! Et. Le véri. à l'image de l'engouement pour la généalogie et l'histoire locale. On peut lire dans la préface : « Que nous partions pour nos affaires ou pour nos vacances. sociologue. ethnologue.table voyageur se comporte tout autrement. On constate depuis quelques années. l'émergence de voyageurs avisés soucieux d'en savoir toujours davantage sur telle ou telle religion. il doit se faire d'abord turc avec les Turcs. du sociologue ou de l'historien » (1968 : 5). est certes un choix d'ouverture d'esprit et d'accès à la connaissance. nous n'avons pas le loisir de nous familiariser avec les mœurs et la vie quotidienne d'autrui. il se perd dans des dédales apparemment absurdes. un statut ne valant pas de facto plus qu'un autre. ou autre chose. mettant ses pas dans ceux du géographe. avant d'établir la communication avec les choses et les gens.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre En 1968. Il observe en musant. quelle longue patience ! Il sait que. il quittera les sentiers battus. Il lui faut combiner dans le sens de l'altérité les différentes vertus de tous. . ailleurs. Obligés de nous en tenir le plus souvent à l'essentiel. un ouvrage collectif intitulé Voyages autour du monde illustre à sa manière comment le voyageur « authentique » se démarque à cette époque du touriste « moyen ». nous laissons échapper la singularité la plus profonde des peuples.

etc. et de se sentir menacé par cet « amateurisme » qui dérange des positions bien assises.sur telle ou telle tribu.quer ce type assez nouveau de voyage. Plutôt que de criti. Le succès des voyages à thème rend parfaitement compte de cette tendance. Ce voyageur au but clairement défini ne ménage plus sa peine pour se documenter le mieux possible.tion datant en fait du siècle des Lumières. entreprendre des démarches afin de préparer très minutieusement un voyage d'exploration ou de découverte au sujet parfois extrêmement précis. l'anthropologie et quelques autres disciplines feraient pourtant 73 . mais reprenant une tradi.

ques cèdent la place aux cultures composites et que « ce qui est beau dans la créolisation. ensuite.contre tant désirée avec les êtres d'ailleurs n'est qu'exceptionnel.ment en voyageant seul que l'on rencontre le plus facilement son prochain. Le voyage est l'opportunité tant attendue de se préparer à l'inattendu. Le métissage. Paul Morand relevait dans ses notes et maximes sur le voyage que « si l'on voyage vraiment pour s'instruire. cette ren. 1964 : 93). il faut s'en aller seul.lement le fruit du hasard. que ce soit d'ailleurs sur les sites universitaires ou touristiques… de L'autre à nous. bien d'autres occasions de partir (ou de ne pas partir) à deux » (Morand. et souvent vérifié. de nous à L'hôte De l'autre à nous et de nous vers l'hôte. C'est évidem.tes et sont des expériences humaines qui se vivent sans se laisser prévoir. la créolisation. En voyage. Il en va de même de la relation entre les voyageurs et les autochtones lors de pérégrinations circumplanétaires. les réactions du voyageur ne sont pas toujours des plus naturelles. elle est le plus souvent provoquée. c'est qu'elle est imprévisible ». Il est bien connu. de lui octroyer une place de choix si d'aventure il se trouvait sur . la véritable rencontre n'est jamais patente. Dans ces conditions. Édouard Glissant rappelle qu'aujourd'hui les cultures atavi. donc forcée et trop rarement spontanée. qui est au savoir un peu ce que le touriste-voyageur est à l'univers du voyage : un ingurgiteur de savoirs et de paysages prémâchés qui passe quelquefois à côté de l'essentiel de la vie et des choses. il n'est pas étonnant que le voyage et les sciences sociales aient tant de mal à se rencontrer.Désirs d'Ailleurs mieux de se mettre à l'écoute de ces talents cachés et marginalisés par un système universitaire. que voyager en solitaire revient à ne jamais l'être. l'identité-relation délivrent des émotions for. et même dans ce cas. il y aura.

La rencontre authentique se crée d'elle-même. « j'attends d'être là-bas pour le savoir ».notre chemin. au mieux elle s'imagine dans la stimulation de la pensée. à celui qui lui 74 . mais jamais elle ne se provoque et ne se décide à l'avance. André Gide le remarquait déjà dans son Voyage au Congo lorsqu'il répond par cette sage réplique.

c'est celui que nous ne ferons jamais plus. et nous ne voulons pas. « Il n'y a plus de terres inconnues sur les cartes. 1999 : 47-53). la tendance.mais sur ce terrain jonché d'humanités dispersées que se dessine l'aventure du présent millénaire. se risquer à l'altérité c'est la voie qui mène à des bonheurs évidents dont les sentiers difficiles restent néanmoins parsemés de dangers qui dissuadent plus d'un candidat au grand frisson de la sensation voyageuse du Divers… Sceptique sur le sens à donner au voyage actuel. 1997 : 13). S'ouvrir à l'autre c'est accepter de douter de soi. La relation aux autres a remplacé la découverte de nouveaux territoires. Cette déception d'un monde trop connu.que je peux changer en échangeant avec l'autre sans me perdre moi-même » (dans Kandé.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre demande « ce qu'il va chercher là-bas ». celui qui aurait pu nous faire découvrir des paysages nouveaux et d'autres hommes. et nous reculons . nous en avons peur. C'est désor.teurs français entreprend depuis la fin du printemps 1999 une gigantesque campagne intitulée « L'esprit de Bougainville » dont l'objectif.c'est difficile. Marc Augé se désole avant tout de la « touristification » du monde en marche : « L'impossible voyage. et sur le maigre espoir de voir le tourisme rimer avec altruisme. mais à l'enjeu de la relation » poursuit Glissant avant de préciser : « C'est l'identité ouverte sur l'autre. et la découverte des cultures méconnues celle des terres inconnues. trop parcouru de la part d'un anthropologue contraste avec la volonté des sportifs ou des aventuriers toujours en quête de nouveaux exploits et conquêtes : la Société des explora. à la fois scientifique et aventurier. est justement de renouer avec « l'esprit » . parce qu'il nous faut nous habituer à l'idée . qui aurait pu nous ouvrir l'espace des rencontres » (Augé. la pulsion culturelle ne portent plus à la découverte.

de la botanique et autres sciences naturelles… 75 . de l'archéologie sous-marine. de la spéléologie.prend de l'ethnologie.des grandes expéditions d'antan.midable exemple de voyage historiquement guidé par un illustre prédécesseur et qui s'affiche on ne peut plus « utile » : des dizaines de chercheurs participent à l'entreprise. Un for. et le programme com.

il est plus intense. Et la journaliste du Monde. Notre rapport à l'autre est souvent nourri de compassion et de générosité marchande sans que nous parvenions à évaluer les conséquences directes auprès des populations locales de nos actes et de nos pensées. c'est être responsable de ce que je suis. un film . Si le besoin de l'autre amplifie le désir d'ailleurs. la solitude reste le propre du voyageur au long cours. l'aventure d'une mère en Afrique ? Dans l'attente de cette éven. Tout le monde devrait faire cela une fois dans sa vie ».tualité. quand le lien humain devient fragile. réitère à sa manière ces mots sortis de la bouche de tous les aventuriers de l'histoire : « Être seule à des milliers de milles de tout.tulée « Extrême et science »… L'aventure individuelle. comme le titre un article du Monde (5/2/1999). Cannibal Tours. Bénédicte Mathieu. plus riche. Isabelle Autissier anime une émission radiophonique inti. cela me rend plus forte. Pajot. Si la solitude permet effectivement de retrouver un autre qui se raréfie. et cela me rapproche des autres car. Isabelle Autissier. héroïque et médiatique . tout le monde n'a pas les moyens d'une telle initiation.roger. de poursuivre sur Autissier : « Un jour.n'a pas fini de faire rêver nos contemporains. coqueluche des médias et « aventurière des mers du Sud ». Renaud l'avait déjà chanté en 1983 (Dès que le vent soufflera) : « Tabarly. elle voudra arrêter. Après l'aventure des mers du Sud.Désirs d'Ailleurs L'altérité : alibi ou passion ? On peut évidemment s'inter. elle continuera à voyager et travaillera peut-être pour une ONG en Afrique ». Kersauson et Riguidel ne naviguent pas sur des cageots ni sur des poubelles ».

non seulement inverse l'ordre ethnographique des choses en filmant les touristes plutôt que les Papous. 76 . Ce film anthropologique est un véritable voyage métaphysique dans lequel Dennis O'Rourke. souvent cocasses.nent déplorables sur le plan de l'éthique du voyage.comique dans le sens où les situations. Les cannibales ne sont pas toujours ceux que l'on pense ! Le documentaire révèle surtout la terrible mésentente et l'incompréhension poussée ici au paroxysme entre ces deux types opposés de populations. devien. porte sur les relations entre les touristes (Allemands et Nord-Américains) et les autochtones (Papous Asmat de Nouvelle-Guinée). le tout virant rapidement au tragi.documentaire de Dennis O'Rourke.

Changer notre regard face à un autre regard qui nous fixe est nécessaire si l'on espère aboutir à une rencontre authentique.dentale intrinsèque de l'ailleurs que se construit le voyageur ne fait pas l'économie d'un certain aveuglement : « Si un Européen est interrogé à son retour des Indes.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre mais voit « une tentative de définition de la place de l'autre dans l'imaginaire populaire.tate aisément . ouvert ou caché. j'ai vu ceci. 24/2/1993). Le regard des uns ne correspond jamais au regard des autres. Il s'agit d'œuvrer assidûment à ce que cesse la réduction de l'autre à soi. Trop souvent encore. qui font que les "civilisés" désirent rencontrer les "primitifs" » (cité dans Le Monde.en tendant l'oreille . ou bien il n'est pas. il a été vu beaucoup plus qu'il n'a vu » (Michaux. une interrogation sur les vraies raisons. Mais non. pour la plupart négligées ou incomprises. Certes.sent. Car le cœur du problème de la rencontre biaisée réside dans l'impossibilité de s'ouvrir à autrui et de s'écouter mutuellement. mais elles en constituent une ligne de force. il répond : "j'ai vu Madras. un sens » (Jaulin. Ces intentions ne sont pas la réalité. Dans Un Barbare en Asie. et montre plus loin que la vision occi. Henri Michaux reprenait déjà cette idée à sa manière : « L'homme blanc possède une qualité qui lui a fait faire du chemin : l'irrespect ». 1973 : 20).à l'intérieur des groupes de voyageurs ou dans Cannibal Tours par exemple : « l'Autre est l'ennemi. nous savons à chaque moment son existence. Comme les intérêts des uns ne coïncident que rarement avec ceux des autres. il n'hésite pas. l'oublient ou le refu. Il suffit d'observer les regards qui se croisent entre . 121). ou bien il n'est rien. 1967 : 25. mais à chaque moment nos intentions l'occultent. et cela se cons. bien sûr. j'ai vu cela".

et n'ont que cette vision en tête quitte à ne plus rien apercevoir autour d'eux . en forêt équatoriale africaine par exemple. lorsque les touristes sont à l'affût d'un gorille .voyageurs et autochtones.pendant que les porteurs pygmées s'attardent perplexes ou souriants sur les « bananes » étranges et les jambes rougies de leurs « compagnons » d'expédition ! Dean Maccannell considère que dans les sociétés traditionnelles les hommes ne peuvent survivre sans orienter leurs comportements à partir d'un schéma fonctionnel mais simpliste 77 .

sitôt : « Le cannibalisme. Maccannell estime pour sa part que le « touriste-cannibale » se construit la possibilité de pénétrer un monde extérieur tout en le neutralisant presque aus. C e t t e v i s i o n a u t a n t r é d u c t r i c e que dualiste est tout aussi valable dans nos sociétés dites moder. Cela nous apparaît par.tout un imaginaire du voyage au rabais. c'est le mythe de la liberté qui se révèle le plus influent. Dans le contexte du voyage.Désirs d'Ailleurs fondé sur l'assertion suivante : « Nous sommes bien .ticulièrement manifeste quant aux considérations spirituelles et écologiques dans les régions pauvres. s'appropriant ainsi la force et l'esprit des sociétés et des hommes rencontrés. il est plus vrai encore qu'avec eux seuls rien ne se fera » (dans L'autre et l'ailleurs. Et Louis-Vincent Thomas complète encore ce truisme trop ignoré par nos contemporains par cette autre lapalissade : « S'il est vrai qu'on ne peut rien faire sans les mythes.ils sont m a l » ( Ma c c a n n e l l .nes mais restées rigoureusement traditionnelles dès lors que l'on se trouve en face du Bien et du Mal ! C'est précisément là où les mythes expriment toute leur importance pour véhiculer le plus souvent le vrai à partir du faux. . est la production de totalités sociales par l'entremise d'une véritable incorporation de l'altérité » (Maccannell. Il n'y a qu'à pencher la tête pour décrypter les slogans publicitaires des grands tours-opérateurs s'affichant à longueur d'année sur les écrans de télévision ou sur les murs des cités… Dans un autre ouvrage.et se vend .pelant le cannibalisme ! Les touristes ne se limitent effectivement plus à consommer des biens matériels et autres ressources mais cherchent en quelque sorte à « s'empiffrer » de l'essence même des cultures qu'ils visitent. un mythe sur lequel se fonde . 1 9 7 6 : 4 0 ) . Maccannell décèle dans la fièvre consumériste qui anime le touriste un processus symbolique rap. 1976 : 327). dans le registre politico-économique.

évoquant les nouveaux explorateurs-exploiteurs au service de l'économie-monde capitaliste. Paul Lafargue. Dès 1880. Les fabricants de l'Europe rêvent nuit et jour de l'Afrique. ils suivent les progrès de Livingstone. avec anxiété. des Du Chaillu. des de 78 .1992 : 66). fustigeait la conquête inégale des terrae incognitae : « Mais les continents explorés ne sont plus assez vastes. des Stanley. du chemin de fer du Soudan. il faut des pays vierges. du lac saharien.

des fleuves d'huile de coco charrient des paillettes d'or. Il ne perd pas sa condition de touriste sans perdre un peu de ce qui faisait sa culture. avec plus ou moins de succès. notam.ment lorsqu'elle se fait exotique. des millions de culs noirs.ferment le "continent noir" ! Des champs sont plantés de dents d'éléphant. 1994 : 40). bouche béante. ils écoutent les histoires mirobolantes de ces courageux voyageurs. mais ce transfuge ne va pas sans concessions. certes jugée épouvantable. […] Le mélange . Ces anciens « explorateurs » ont bien quelques points communs avec nos nouveaux « aventu. Aux yeux des autochtones comme à ceux de ses semblables. alors qu'il vient d'échouer au « Glacier ». beaucoup de touristes ne sont cependant pas prêts à renier tout ou partie d'euxmêmes… D'ailleurs. Blanc. Pour sortir de leur condition touristique. Genre négro de l'autre côté. le touriste qui s'installe n'en reste pas moins un touriste.riers ». Le monde des voyageurs est décidément bien vaste. comment pourrait-il oublier ce qu'il est ? Dans son récit de voyage à Madagascar. peut quelquefois ambitionner d'être intégré au sein de la communauté autochtone. il tire en quelque sorte un trait sur des pans entiers de son éducation et de son passé. Toujours même. la gamme est étendue mais les ressemblances étonnantes. Patrick Mercado en dresse un portrait peu flatteur : « Vasa : premier mot appris dès mon arrivée. des bouteilles de schnaps et des bibles pour connaître les vertus de la civilisation » (Lafargue. Que de merveilles inconnues ren. inquiétantes parfois ! Quand le Blanc se déplace dans les pays du Sud. le plus souvent. Du touriste « longue durée » à « l'expat ».Chapitre 1 De l'errance à la rencontre Brazza. il n'y a qu'un pas que cer. attendent les cotonnades pour apprendre la décence.tains franchissent aisément. nus comme la face de Dufaure ou de Girardin. Du touriste au colon (et réciproquement). Un touriste qui prend racine en terre étrangère. Européen.

une bonne femme. l'appareil photo en érection sur le burlingue.typique des Blancs du tiers-monde. engrossée par la ceinture banane renfermant les passeports. le carnet de vaccination et les clés des 79 . Rassuré de trouver plus pauvre. exhibe des billets de dix mille et marchande. l'air ravi. À ses côtés. Un touriste rose en bermuda fleuri. le prix des pistaches à des gamins au regard soumis.

n'invoquent ou n'exploitent l'altérité qu'en toile de fond.Désirs d'Ailleurs valoches. loin des lumières. Le voyage offre aussi tout et son contraire : une rencontre organisée et finement orchestrée située aux antipodes du globe mais aussi . Entre adulation et méfiance. auquel on pourrait en ajouter un autre : « Qui veut voyager autrement change son regard et modifie son comportement »… LaburtheTolra n'a pas tort quand il s'indigne de l'exploitation « ludique » de l'altérité : « Un autre devient jeu. sportives. détenteurs de la culture et du savoir. à la bonne santé indécente. senti. tels qu'ont été Henri de Monfreid. dans le fond. 1998 : 104-105). elle n'en est pas moins consternante. Toujours accom.mentales. Joie des play-boys tiers-mondistes. que celles-ci soient romanesques. ou d'autres. Cette description n'étonnera plus personne. sirote un jus de fruit et cogite sur la tourista. de jeunes coopérants français pour la plupart sportifs.pelle un dicton populaire. sans doute pressés d'aller rejoindre une gamine qui poireaute au Buffet ou au Glacier. l'autre n'est plus que jeu. ou intellectuelles » (Laburthe-Tolra. reluquent. « Qui veut voyager loin ménage sa monture » rap. Enfin. Adossés au bar. méprisants ou dédaigneux qui. en pur prétexte de leurs aventures personnelles. glisseurs de surf qui malgré ou selon les apparences ne font qu'effleurer la surface des faits. 1998 : 26-28. légèrement méprisants. Les résidents se reconnaissent à leur porte-documents en croco. Keyserling.pagnés de ravissantes locales qui les pompent. les loosers des tropiques complotent des combines à la con. comme dans le Paris-Dakar. […] Des vasas encravatés accompagnent leurs femmes et leurs filles qui rentrent en métropole. le nouveau. et c'est pourquoi l'ethnologue "hait les voyages et les explorateurs". le voyage est multiple et concentre les extrêmes. comme le short à fleurs chez les "vasas-baladeurs" » (Mercado. Ils jettent de fréquents et rapides coups d'œil à leur montre. Sinon la chemise Lacoste se porte beaucoup chez les "vasas-bosseurs". 215216).

les images et les voyages permettent à tout un chacun de connaître les contrées les plus lointaines et l'homme moderne serrera plus facilement la main d'un Same ou d'un Indien d'Amazonie que celle de son voisin 80 .aux antipodes de la rencontre telle que nous la concevons : « De nos jours.

1973 : 429). « L'ethnologie est certainement la science à avoir le plus participé à la méconnaissance des autres. artificialisation de l'homme. 1998 : 19). Là où le premier entrevoit un espoir. 1998 : 17). s'y marier. mais "connaissance négative". devenue prêtresse de la déesse yoruba Oshun à Oshogbo en Nigeria) » (Laburthe-Tolra. sociétés (dans Michel. mépris de la signification : la Négation de la Vie incarnée dans les actes quotidiens » (Jaulin. de ce fait. et par voie de conséquence à notre méconnaissance propre. abandonner pour une vie tout à fait autre le domaine du savoir moderne. touristes. Le cas n'est pas rare d'Occidentaux qui s'orientalisent (souvent dans quelque ashram) ou qui s'africanisent (je pense à l'artiste autrichienne Susanne Wenger. le second voit un désastre : « L'ethnologue peut basculer dans le monde de l'autre. chef ou esclave. de l'ordre du possible. La méconnaissance des autres n'est pas simplement non connaissance. pour le meilleur comme le suppose Laburthe-Tolra ou pour le pire comme le répète Jaulin. La rencontre demeure. rend l'entrevue humaine plus facilement envisageable. et l'autre et le soi s'opposent d'après lui pour constituer un pôle dynamique à partir duquel on peut puiser des informations sur l'art. Tom Selwyn (1996 : 21) note qu'il est aujourd'hui accepté par l' a n t h r o p o l o g i e d u t o u r i s m e q u e « l e t o u r i s m e c o n t e m p o r a i n est solidement fondé sur la "quête de l'autre" ». y faire des affaires. Les deux auteurs . les raisons et les manières de voyager. y devenir prêtre ou fidèle.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre de palier » écrit Daniel Elouard dans Tourismes. toujours selon nous. L'anthropologie est l'une des rares planètes où la rencontre cimente la profession en lui attribuant tout son sens et.

et notamment de la singu. si la rencontre n'est plus qu'un leurre comme certains l'affirment. mais de toute évidence les impacts de nos rencontres avec les autres et celles des autres avec nous dépendent encore de la com. des cultures et des peuples concernés. se barricader chez soi en fermant ses portes blindées à double tour n'est sans doute pas la solution la plus adéquate pour rêver un monde meilleur… 81 .semblent avoir tort et raison à la fois.binaison de nombreux autres facteurs.larité des terres. Mais tout compte fait.

mais aussi universelle. l'Italien est . L'autre n'a pas toujours été le même.gine. Les destinations métisses existent. nous estimons par-delà ces affirmations.en particulier militaire et coloniale . et elles seront demain recherchées par un nouveau type de voyageurs… Le métissage a toujours été et reste aux yeux de ses contemporains mêlé de fascination et d'inquiétude. peut-être plus qu'on ne l'ima. 1997 : 18). le partage. Hier déjà.tions pour l'avenir que de haines à entretenir. et cela en dépit d'une histoire . Mais le métissage des cultures et des hommes est là pour nous (re)donner plus d'espoir que de peur. à cet égard.emplie à ras bord de relations tronquées et spoliées à autrui. alors que l'antimétissage procède de la sédentarité ou plus exactement de la sédentarisation et de la stabilisation. le héros méditerranéen le plus célèbre est Ulysse. Nouss. que la rencontre par l'intermédiaire du voyage induit souvent l'échange. et même quelquefois la connaissance. le doute aussi.Désirs d'Ailleurs Pour notre part. L'émergence d'une pensée métisse foisonne et le mélange est tous les jours un peu plus « visible dans nos rues et sur tous nos écrans » (Gruzinski. C'est là aussi qu'il nous faut rejoindre Laplantine et Nouss lorsqu'ils écrivent : « Le métissage suppose la mobilité. construction archétypale grecque. il a changé de visage au sein même de nos sociétés : ainsi en France. de tous les voyageurs. parfois péremptoires. certes plus par la force des choses que par une volonté affirmée. le voyage. et. plus de solu. d'attirance et de répulsion. se développent même. l'autre n'était pas toujours très éloigné de nous. 1999). On peut cependant se demander si la figure biblique d'Abraham n'est pas encore plus représentative dans la mesure où celui-ci ne revient pas à son lieu de départ » (Laplantine.

l'incompréhension des hommes envers leurs sembla. Par ailleurs.jours autre.bles du bout du monde ou d'à côté : « La diversité des cultures 82 . la diversité des cultures n'est hélas guère comprise pour ce qu'elle est véritablement et l'ethnocentrisme constitue toujours une menace pour son expression. après avoir redéfini la diversité culturelle. et de relever.devenu le Polonais qui lui est devenu l'Algérien… Et tous ne sont pas encore « français » au même titre. Dans sa diversité l'autre est tou. c'est d'abord l'homme qui croit à la barbarie ». Claude Lévi-Strauss remarque que « le barbare.

L'inquiétude de l'Occidental le pousse vers le grand large. l'exotisme se fait quotidien à travers le kaléidoscope des arts. de quoi nourrir sa réforme et sa renaissance » (Laburthe-Tolra. des métiers. 382).Chapitre 1 De l'errance à la rencontre humaines ne doit pas nous inviter à une observation morcelante ou morcelée. De même que reste actuelle l'idée. 1998 : 104). L'Occidental « se ressource » à force d'accumuler la fraî- . se refaire. et bien sûr Allemagne -. […] il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue pour ce qu'elle est : un phénomène naturel. le proche pouvant se substituer au lointain.Italie. en partie jusqu'à nos jours. Irlande. Suisse. Grande-Bretagne. 1973 : 384. il en rapporte aussi de quoi alimen. Il y pêche des étoiles nouvelles. C'est à la faveur du romantisme que l'exotisme. du domaine intentionnel. Mais l'idée que l'équation je = l'autre doit pourtant pouvoir s'inverser reste. et. Elle est moins fonction de l'isolement des groupes que des relations qui les unissent. jadis en vogue. de partir ou plutôt de s'enfuir ailleurs . dans ce « Grand Dehors » cher à Le Bris . se recréer : « La richesse d'une personnalité va dépendre de son degré d'ouverture et de sa connaissance de l'univers. des cultures. résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés : ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale » (LéviStrauss. se rapproche de soi . déjà (!).en général le plus loin possible de notre univers connu.ter de questions sa philosophie. en Europe. des classes sociales… Dans ce contexte. toute œuvre se transforme subitement en un voyage dans l'imaginaire et tout écrivain apparaît sous les traits enviés de l'aventurier. autrement dit de sa culture.pour se ressourcer.

ressource-moi » ! Qu'en est-il des « autres ». ne dit-elle pas le plus clairement du monde : «Tunisie. un jeune Malien me suggère une idée qu'il convien83 . Une affiche de l'Office national du tourisme tunisien. de tous ceux qu'on visite à longueur d'année.loppement ». portant sur le thème « tourisme et déve. ceux qui nous observent nous ressourcer ? En mars 1999.cheur des ailleurs et l'hospitalité des autres. lors d'une rencontre associative dans le sud-ouest de la France. placardée dans le métro parisien et illustrant une créature blonde aguichante sur fond de mer turquoise.

je ne vois pas très bien de quoi je pourrai guérir… ». en ce moment de passage en France et vu l'accueil qui m'y est réservé. Pour que le voyage ne soit pas ce faux pas dans la marche vers l'ailleurs laissé généralement par l'illusion de la rencontre avec d'autres cul. trop ou pas de travail.ne viendra pas découvrir la France autrement que pour y chercher du travail ou pour y trouver une terre d'exil. le Malien . le Vietnamien. Dans l'attente de voyages plus démocratiques dont l'ère ne paraît malheureusement nullement s'annoncer.). etc. il nous reste à parfaire ce qui existe déjà du voyage : son industrie et ses adeptes. alors pourquoi moi. le tourisme ne lui profite pas ou si peu… La criante inégalité du monde autorise seulement une partie de l'humanité à partir en visiter une autre. Le voyageur quitte le village « bonifié » mais le villageois reste frustré. Il n'y a pas encore de retour . Mais tant que l'autre du voyageur (en attendant qu'il devienne à son tour un autre voyageur) .).pensable équilibre propre à penser une philosophie du voyage plus humaine ne sera qu'une utopie de plus dans la boîte à rêves. sacré refoulé.Désirs d'Ailleurs drait sans doute de creuser plus profondément : « Si les Blancs qui traversent continuellement mon village se ressourcent et en fait "guérissent" d'une maladie moderne (stress.le Marocain.y en aura-t-il d'ailleurs un jour ? -. en leur proposant un itinéraire ou à manger. problèmes sociaux et familiaux.tures et d'autres hommes. le Chilien. ne pourrais-je pas également bénéficier. l'indis. etc. en souriant. de quelque chose en retour ? Car moi. mais il s'agit d'y réfléchir afin de le trouver ou en tout cas de le susciter au plus vite. simple villageois. du fait de contribuer à leur "guérison" (en me laissant prendre en photo. la .

ce qui compte c'est finale84 . il n'est plus là pour écouter mais pour dicter.multiplication des contacts humains animée par un réel désir de connaissance partagé s'avère à ce jour rester le meilleur antidote à ces déplacements vidés de sens si vite emportés dans l'oubli par des voyageurs trop imbus d'eux-mêmes pour espérer s'ouvrir aux autres. La rencontre en voyage n'est pas faite non plus de montagnes de cadeaux qu'on distribue n'im.ser d'être venu. On sait pourtant combien cela fausse la relation : le voyageur n'est plus là pour recevoir mais pour donner.porte comment à tout le monde ou presque comme pour s'excu.

Le voyage doit d'abord être une rencontre s'il . Nulle stratégie possible. Pour clore ce chapitre faisant le tour des errances volontaires et des rencontres humaines que suscite la friction à l'ailleurs. mai 1998 : 6-8. Nash. ingérables ! La difficulté grandissante de communiquer entre les humains ne doit pas tuer l'indispensable communication entre les hommes. à la différence du combat et de la séduction. Grain de Sel.posé de ceux des visités dont les secrets resteront souvent enfouis. Laplantine et A.tions ressenties et l'autre se décide selon des critères économiques. incomprises. une rencontre. une éducation au voyage qui prenne en compte la diversité humaine.Chapitre 1 De l'errance à la rencontre ment ce que répondent ses hôtes et non pas leurs avis. L'un se désire en fonction des émo. Valayer. Que de possibilités de rencontres mais combien de rencontres manquées. toujours. vous arrive » (Laplantine. juillet 1998 : 23. les visiteurs expriment des désirs spécifiques à l'op. les autres les gens. L'un des enjeux futurs consiste à concevoir puis à donner aux jeu.nes. on soulignera l'impossibilité de saisir le sens du voyage comme on gère une agence de voyage. et même aux très jeunes. 1993. Le voyage est décidément pluriel : les uns préfèrent les sous. Là réside par ailleurs tout le danger qui se profile derrière l'image du tou. 1996). Nouss.risme humanitaire très en vogue à l'heure actuelle (il existe même depuis peu un Guide du Routard humanitaire).nerons par ces mots de F. culturelle et naturelle (Peuples en marche. dont les projets restent malheureusement encore conçus et imaginés en Occident. On n'arrive jamais à une rencontre. et nous termi. perturbées. La rencontre ne s'annonce pas plus qu'elle ne se prépare. 1997 : 113). Nouss : « Le modèle de la rencontre n'a rien de l'art du rendez-vous.

à quêter l'ailleurs le plus éloigné et l'autre le plus mystérieux ! À elle seule. L'enfermement chez soi et le repli sur les siens conduisent inexorablement les voyageurs.le désir de rencontre se fait plus fort que tout. y compris au prix d'efforts considérables qu'ils soient financiers ou psychologiques.veut rester un voyage. un geste.une denrée devenue rare dans nos contrées . Le motif premier de tout voyage. Avec le besoin de convivialité . un pas en direction de l'autre. Car tout cheminement dans le monde est d'abord un regard. la rencontre devient un voyage en soi. bien avant d'être 85 .

si le tourisme de la rencontre est peut-être le voyage éclairé de demain. Pourtant. cet étrange esprit de voyage ? « L'homme ne peut mûrir qu'à travers les voyages ». pour l'heure et dans leur majorité. trop peu rémunérateur… Combien de temps faudra-t-il encore patienter avant de voir s'éroder.Désirs d'Ailleurs une redécouverte de soi. La raison en est simple et double : trop compliqué. ni les pays récepteurs ni les professionnels du voyage ne semblent beaucoup s'y intéresser. puis dis.paraître. dit un proverbe perse… .

86 .

Partant de L'Iliade et de . Des mythes Du voyage aux rites touristiques On s'invente un pays avant de s'y rendre et on imagine ses habitants avant de les rencontrer. pour survivre.Chapitre 2 Rites et pRatiques des nomadismes « Le voyage moderne est un réflexe de défense de l'individu. Il n'existe pas de voyage sans mythe du voyage prélimi. il se construit et se fait avant notre départ. Si le voyage nous défait plus qu'il nous fait. un geste antisocial. […] On voyage pour exister. Parcourir les atlas et rêver d'autres lieux.naire. Le voyage. 1964. pour se défixer ». c'est déjà pleinement voyager. La magie du voyage commence en définitive bien au-delà du simple acte de lacer ses chaussures ou d'acheter son billet d'avion. comme nous le constatons avec Nicolas Bouvier (1992). Le voyageur est un insoumis. Paul Morand.

L'Odyssée. d'occuper et de parcourir la terre dans tous les sens : « L'interruption de la construction de la Tour de Babel contribue à la dispersion et à la différenciation des groupes sociaux. L'homme n'a jamais cessé de tenter de « reconquérir l'ambiance paradisiaque » mais se contente. L'Arche 87 . en attendant. la littérature universelle a tellement visité des mondes imaginaires que partir pour les découvrir de visu c'est se résoudre puis se consoler de ne rien trouver ! La quête quasi universelle d'un paradis confère au voyage son apparence d'éternité. des tribulations d'Hérodote ou des textes bibliques.

1997). les récits guerriers familiarisent les esprits avec le lointain qui relativise distance et temps » (Wackermann. dans son étude classique sur les rites de passage publiée au début du siècle. relevait que . Guadalupi. un voyage de l'esprit dans sa chambre emprunte aisément les détours les plus invraisemblables d'une fabuleuse découverte des classiques de la littérature mondiale : un Dictionnaire des lieux imaginaires.heur des libraires que le leur ! Mais voilà qui est bien méconnaître la symbolique du voyage dont l'efficacité n'est plus à prouver. au travers d'une exploration virtuelle qui est une forme de voyage en soi (Werber. Les voyagistes proposant la Lune ou l'Atlantide. Mais le voyage « traditionnel ».mée que parcourue (Manguel.Désirs d'Ailleurs de Noé vogue également bien au-delà des contours connus par ses occupants. 1994 : 15). L'Exode. Arnold Van Gennep. résiste encore au tout-virtuel qui semble peu à peu envahir nos sociétés déboussolées. 1999). qui s'apparente surtout à une sorte de guide du voyage imaginaire. nous encourage à explorer la planète sur les traces des écrivains et des philosophes qui l'ont plus fantas.sacrer au voyage dans un livre où le lecteur. désorientées. Ainsi. tente de faire migrer son esprit dans un univers fantastique de la quotidienneté. à la suite de l'auteur. Mais cela n'est qu'un formidable prétexte supplémentaire pour prendre les voi.les ! Bernard Werber a délaissé un temps ses fourmis pour se con. l'île mystérieuse de Jules Verne ou l'Eldorado de Voltaire feront plus le bon. on voyage ici dans la tête en s'évadant par la lecture. bien réel celui-ci.

et l'auteur de rejoindre ici Mircéa Eliade lorsqu'il estime que « le voyage est en soi un support initiatique puisqu'il permet de renaître Autre et Ailleurs » (cité dans Affergan. 88 . 1909). 1987). Il voit dans le sacré non pas une valeur absolue mais une valeur indicative de situations données : « Un homme qui vit chez lui vit dans le profane.mité d'un camp d'étrangers » (Van Gennep.le voyage est avant tout une quête initiatique dans le sens où s'en aller de chez soi relève déjà de l'ordre du sacré. il vit dans le sacré dès qu'il part en voyage et se trouve en qualité d'étranger à proxi.

ce en quoi il rejoint la guerre. c'est une période où l'on se laisse aller à être autre dans l'ailleurs. On notera aussi que dans le tourisme. accusant la rupture. 1995 : 168). dans le cadre du voyage qui transporte le voyageur de son domicile à sa destination vacan.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes Mais l'œuvre de Van Gennep montre surtout que le voyage est propice à tous les débordements. l'individu-citoyen est d'abord passager avant de devenir vacancier (Amirou. et déjà annon. arri. les trois séquences s'articulent de la manière suivante : • Séparation-coupure = départ • Initiation-isolement = temps du voyage et du séjour • Réintégration-agrégation = retour La séparation d'avec l'univers habituel plonge un moment le voyageur dans l'inconnu.rience non ordinaire. appliquées au voyage. vol et transit.ciateur des premiers débordements (comme boire excessivement dans l'avion ou flirter « anormalement » avec l'hôtesse de l'air…). . Les différentes phases du voyage.tourisme correspondent aux rites de passage définis par Van Gennep.cière. Même à l'intérieur de cette séquence. c'est un temps hors du temps et le moment privilégié de l'expé.ges. vivre. C'est aussi le temps du voyage (ou des voya. Le voyage n'est finalement jamais autre chose qu'un passage de frontières et une succession de franchissements de seuils… L'initiation est le temps du voyage et du séjour sur place. on peut également remarquer trois sous-séquences relevant en quelque sorte des rites de passage : départ.vée. des déplacements) à l'intérieur du « grand » voyage. la fête ou encore le jeu.

C'est également plus facile à ce moment-là de partir à la rencontre de l'autre puisqu'on n'est soi-même plus vraiment soi et qu'on est un peu autre. Tout nous semble soudainement possible puisqu'il n'y a plus de barrières. au cours de cette séquence. nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes et quittons temporairement nos habitudes mais aussi nos restrictions et nos codes de conduite en société. ce qui nous rapproche des autres hommes… Bref.agir et manger autrement. c'est la porte ouverte aux aventures les plus formidables comme aux excès les plus déplorables… C'est sur cette phase principale de tout voyage qu'il s'agit aujourd'hui de 89 .

Car. En qualité d'expérience non ordinaire.jours imagées . ce qui apparaît essentiel ou exceptionnel au bourlingueur deviendra futile ou banal pour les écoutants… si ceux-là arrivent toutefois à faire l'effort d'écouter les aventures réelles ou imaginaires . 1965 : 245). Le voyageur a des passages à vide. le voyage intègre . y compris les plus proches. C'est d'abord la réintégration sociale qui prime. sinon imposer. Edgar Morin parle égale. de lan. Quand on rentre à la maison.gue. voire une période de déprime. quand le voyageur opte pour une autre alternative que le retour chez lui.ment de « rites de ressouvenance » lorsque l'on refait le voyage à la maison : « Fuguer.du voyageur retourné plus encore que revenu. c'est ce qu'on peut appeler avec Jean-Michel Belorgey les « rituels de désertion et d'enracinement » (1989 : 239-272). déserter ou larguer les amarres sont bien plutôt à comprendre comme des images prenant acte d'une autre dimension rituelle du tourisme : celle de la séparation préalable au rite corollaire d'initiation que constitue la phase d'exploration ou de découverte dans le voyage » (Morin. c'est d'abord le retour à la morale en revenant à la normale. rompre. il n'est pas encore revenu tout en n'étant plus « là-bas ». il lui arrive de changer du tout au tout : de lieu. Et. s'évader. une véritable éthique du voyage respectueux de la nature et des hommes.mais tou. s'enfuir. retrouver ses collègues n'est pas chose évidente lorsque l'on a la tête ailleurs ! Il n'est pas facile non plus de parler de son voyage aux gens restés sur place. voire de nom et de sexe même. fréquemment. c'est une nouvelle phase de transition qui ne se passe pas toujours comme on le souhaiterait : retourner travailler. de vêtements.Désirs d'Ailleurs réfléchir pour instaurer. La réintégration n'est pas toujours aisée.

mais toute expérience non ordinaire est de fait de l'ordre du sacré là où toute habitude ordinaire est de l'ordre du profane. Mais si tout voyage est par conséquent un séjour potentiel au paradis. Six séquences la composent : 1) la phase précédant le départ où la 90 . celui-ci n'est pas à l'abri de ressem.la sphère du sacré. Jafar Jafari (1988) suggère une interprétation alternative à celle de Van Gennep tout en s'inspirant d'elle.bler davantage à l'enfer.

3) durant cette séquence. par exemple dans la province du Yunnan en Chine. de voir des responsables de pagodes bouddhistes souffrir des mêmes évolutions. 5) la séquence au cours de laquelle l'expérience touristique acquise s'intègre graduellement dans le cours de la vie ordinaire. la tour Eiffel.socialement. je dois voir Notre-Dame. je dois voir Paris. le Louvre. Il y a des millions de touristes qui ont dépensé leurs économies pour effectuer de tels pèlerinages » écrit Maccannell (dans Sociétés. avril 1986 : 20). le touriste pratique des activités dans un monde animé qui est un espace. du retour à la vie ordinaire. 2) la séquence d'émancipation. celui de l'intérim de la vie ordinaire malgré l'absence du touriste de son domicile (cité dans Laplante. Drôle de reconversion pour ces ges. Ils diffèrent autant que les voyageurs sont divers. ils sont aussi obligatoires pour nombre d'entre eux. dans les guides ou par les gens via les « on dit » . Les rites touristiques sont nombreux et diversifiés. 4) la séquence du rapatriement. je dois voir la Vénus de Milo et bien sûr la Joconde. Il m'est arrivé.d'aller voir : « Si je vais en Europe. incluant le geste de partir et le sentiment de libération.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes culture du touriste est incorporée à sa vie culturelle de tous les jours. même si leur situation reste . les nouvelles fonctions des églises en Europe ne sont plus religieuses mais touristiques.temps non ordinaire. 6) le temps de l'absence. si je vais au Louvre. dans d'autres contextes géographiques. Des temples de la foi aux temples à visiter.tionnaires du sacré devenus gestionnaires de sites touristiques. 1996 : 80). si je vais à Paris. Maccannell insiste par exemple sur les « musts touristiques » et la quasi-obligation de voir ce qu'il est convenu .

Aux abords de la ville de Lijiang.nettement plus dramatique. de leur faire payer un droit d'entrée qui en grande partie leur reviendra. les autorités chinoises ont accepté au début des années 1990 de rouvrir un monastère bouddhiste… cela dans le seul but d'attirer des touristes dans la région.gieux » de ce monastère s'étant simplement métamorphosé en caissier et distributeur de billets d'entrée pour les rares voyageurs de passage… 91 . le responsable « reli.

la résidence habituelle. le mode de vie des hôtes.ges nous découvrent.nir agréable et mémorable.même ou avec les autres. ne sont pas directement en contact avec la culture française. On a pu parler à ce sujet de processus de sacralisation touristique dans laquelle ne sont plus toujours identifiables le vrai du faux. etc. la culture originale de la société mise en scène touristique. celle du visité. avec soi. le fait de gérer la chaleur et la soif. moins tels que nous sommes que tels qu'ils nous voient. mais avec la culture touristique des Occidentaux. la fête rituelle de la mascarade folklorique… Tom Selwyn distingue trois thèmes mythiques majeurs à . l'atmosphère particulière.Désirs d'Ailleurs L e s c o d e s e t l e s c o n ve n t i o n s s o n t o m n i p r é s e n t s t e l c e voyageur qui arrive dans le désert marocain : le Sahara. dont ils ne peuvent entrevoir que des bribes. le second est sacré et nécessite la quête d'un lieu extra-ordinaire. Ce sont autant de mises en condition réelles ou symboliques. L'individu passe de sa culture d'origine à une culture touristique. celle issue de la « touristification » des deux cultures. processus grâce auquel il accède partiellement à la culture de l'autre. la spiritualité. Ainsi. et discutant autant que faire se peut avec un groupe de touristes français. les autres de nos voya. l'hospitalité des Bédouins. L'espace-temps du travail s'oppose à l'espace-temps du tourisme : le premier est profane dans un lieu ordinaire. le sable. qui nécessitent une codification afin que le voyageur puisse atteindre son objectif : terminer le périple dans la meilleure situation qui soit pour ensuite en garder un souve. à l'instar de notre rencontre avec eux. C'est donc un choc entre trois cultures différentes auquel on assiste : celle du voyageur. Les Peuls ou les Inuits visités. contrairement à ce que l'on pense souvent. l'effort et la lutte entre soi et avec les éléments. l'authentique de l'artifice.

puis dans des rapports de subordination et de dépendance. le second s'arrête aux milieux culturels visités par les voyageurs et aux motivations de consommation et de commercialisation des sociétés « à voir » émanant respectivement de l'industrie touristique. des voyageurs 92 .explorer (dans Le tourisme international entre tradition et modernité. 1994 : 123-147) : le premier thème considère les relations centre-périphérie qu'on peut insérer dans un cadre idéologique de domination et de marginalisation politique.

. enfin.ment minutée et orchestrée. à y regarder de plus près. comme le juge un peu vite Marc Augé (1997 : 8). en devenant explorateur. découle du précé. on peut néan. le troisième thème. Si le tourisme n'est peut-être pas « la forme achevée de la guerre ». 1996 : 92).du touriste-voyageur est fléché et les objectifs qu'il s'est fixés sont clairement ciblés. en devenant trekker. le matériel et autres stages « de survie ». elles attestent de l'émergence d'une civilisation touristique à grande échelle. Mais. etc. on constate qu'ils sont de plus en plus nombreux à voyager par procuration. même s'il ne faut pas oublier que « le non-ordinaire du touriste se vit dans l'or. Il y a aussi les rites propres au voyageur dans sa fonction temporairement nomade : ainsi. la cadence des visites et des marches. Les rites consistent aussi bien en des visites obligées qu'en des circuits classiques. Choses à faire et sites à voir rivalisent au sein d'une compétition acharnée pour le voyageur qui cherche à se guider. il gagne en performance ce qu'il perd en nonchalance. l'organisation rigoureuse. Le parcours parfois quasi militaire . le flâneur perd sa liberté mais gagne en sociabilité. Le voyage et son univers médiatique investissent le monde des gens qui ne voyagent pas de fait. L'essentiel étant toujours de veiller à se régénérer. Ces formes de voyage immobile additionnées aux voyages reconnus comme tels sont en augmentation permanente.dinaire de l'hôte » (Laplante.dent et concerne la recherche de l'authentique dans la lignée des travaux pionniers (mais déjà postmodernes) de Maccannell.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes et des autochtones.moins déceler quelques frappantes ressemblances entre l'univers du voyage et celui de la guerre : la terminologie par exemple… Mais aussi l'encadrement souvent strict. le randonneur se professionnalise. par personnes ou par supports interposés.

la construction de ponts et l'entretien de voies qui permettent l'éclosion de cette relation. Comme la religion. fascination diffuse et terreur symbolique. le voyage suscite attirance et répulsion.Le sacré : Le touriste comme pèLerin À l'image du sacré. le nomadisme volontaire nécessite le partage et la rencontre avec autrui. Le sentiment d'apparte93 .

et si d'aventure l'on trouve une autre manière de « voyager ». En un . 1961. toujours un dualisme qui se dessine à l'horizon : dans notre cas. la finalité sacrée était indispensa. Au Moyen Âge (Roux.Désirs d'Ailleurs nance au monde n'est envisageable que par le regard des autres. ici à une spiritualité pleine de sagesse. voyage et sacré se rejoignent dans l'importance commune accordée à ce qui relie et délie. exilés. C'est ainsi. Surtout. autrement dit « pérégrination ». déportés. On voit ainsi le premier devenir la figure de la norme sociale et le second celle de l'anormal asocial. là à une aventure inaccoutumée… Il y a finalement. soit du domaine du « travail » (esclavage. le voyage était pèlerinage ou n'était pas. mines. 1987). ostracisés…). puis à la Renaissance (Margolin. le preneur d'aises au preneur de risques. À ces époques.ble pour l'invitation au voyage. Il est à noter que l'origine étymologique du terme « pèlerin » est le mot latin peregrinus. entre autres. à ce qui rassemble et sépare : la transgression apparaît incontournable tant dans l'expérience du sacré que dans celle du voyage. que l'éclatement communautaire des exilés de l'histoire a provoqué une cohésion à toute épreuve entre l'ensemble des membres dispersés. elle conduit au tabou mais aussi à l'accès grâce au détour. marins…). c'est exclusivement de voyage forcé dont il s'agit (bagnards. 1999). ce que le fonds culturel judéo. le routinier s'oppose au transgresseur.chrétien nous a que trop bien enseigné. et l'existence même exige de sortir de sa coquille pour s'ouvrir à l'étranger. Verdon. voyager relève soit du domaine religieux (pèlerinage).

Le Christ. qui canonise le désir de l'ailleurs. au travers du mythe de l'As. de rencontre avec le Grand Autre. lui-même. 1997 : 27-28).cension. Et nombreuses sont les traditions religieuses mettant l'accent sur la nécessaire épreuve initiatique du voyage. est à la base du message évangélique. toujours en quête de quelque chose. Michel Maffesoli relève que « l'idéal de l'homo viator. Mais cette errance est toujours vecteur de socialisation. le touriste est résolument un pèlerin laïc de notre temps. 94 . donne l'exemple. de l'homme en chemin. quel que soit le nom qu'on lui donne » (Maffesoli.sens. Ainsi la vie errante est obligatoire pour les moines de l'Inde ancienne.

ces maisons de Dieu . en avril 1998. un sans-abri.manité ainsi qu'aux voyageurs de passage ? Mais ne rêvons pas. et des images d'une foule nombreuse venue se presser à l'entrée du « site ». plus en phase avec les besoins de spiritualité qui emportent nos contemporains.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes Mais les codes de l'hospitalité ne sont pas toujours ce qu'ils devraient être ou ce qu'ils sont effectivement ailleurs. ou encore le tout à la fois) à leur table le soir du Nouvel An afin qu'il puisse également « vivre » (sous-entendu « comme nous ». chez les Touaregs ou les Papous par exemple. La « recher. donc « comme il faut ») un moment de bonheur.che de l'hôte » n'a pourtant été que symboliquement fructueuse.tant depuis belle lurette qu'il faut aider son prochain d'autant plus s'il se trouve dans le malheur ! Ne serait-il pas « naturel » pour un « bon catholique » de laisser sa porte ouverte aux exclus d'hu.ses « classiques » sont d'ailleurs boudées au profit de « sanctuaires » plus originaux. Par ailleurs. un chômeur. un mendiant. toutes tendances . même les églises . se croit obligé de dire aux fidèles atterrés de recevoir un pauvre (un vagabond.restent désespérément fermées à l'autre en dehors de leurs horaires d'ouverture ! Les égli. une fois l'an au moment de Noël. la présence du Christ étant d'abord virtuelle… Une virtualité qui intègre toutefois pour certains croyants le réel d'une vie de foi et de passion consacrée au Christ.que par exemple le pape. il est intéressant de relever une règle quasi systématique de l'ordre touristique : la baisse de la pratique religieuse coïncide avec le succès du tourisme religieux. les Églises. La charité chrétienne nous enseigne pour. À ce titre. lors. juste un court instant avant de commencer la nouvelle année aussi misérablement qu'il a vécu et terminé la précédente. On se souvient par exemple du succès médiatico-religieux et commercial de l'exposition du saint suaire à Turin. Dans nos sociétés.

afin de découvrir l'espace-temps des premiers 95 . en Arménie. etc.nages qu'en rouvrant leurs églises !) un tremplin pour récupérer quelques âmes errantes et les placer dans leur giron religieux (Vukonic. dans les villes saintes. L'organisation de croisières et de voyages his. ont bien saisi l'occasion qu'elles pouvaient faire du tourisme (plus en « adaptant » leurs fêtes et leurs pèleri.torico-religieux dans le Sinaï. en Palestine.confondues. 1996)..

connaissent un succès sans précédent à l'heure actuelle.leurs adeptes en Égypte. au Mexique ou dans l'ancienne Mésopotamie à la recherche de divers fluides de vie… On part ailleurs en quête intérieure pour espérer retrouver ce qu'on a perdu dans le miroir aux alouettes d'une modernité incertaine. Georges Balandier note à ce sujet : « La modernité présente est celle des abandons autant que des passages. Jean-Michel Belorgey confirme ce que nous constatons aisément lors d'un périple en Inde. des tran. leur a donné la foi. et non pas seulement le mouvement par lequel elle effectue ses avancées.sont chaperonnés par des universitaires prestigieux et/ou des conférenciers célèbres. Qu'il soit extrême ou non. parfois des stars de médias ou du showbiz ! Dieu. pratiquent également ces mêmes méthodes depuis longtemps. en promenant . Mais plus grave que la fin des idéologies est la ruine de la pensée qui l'accompagne et qui trouve une réponse dans l'exploration savante et sacrée des ailleurs. 1994 : 13). l'Orient reste l'archétype de ce désir de ressourcement qui fait du voyage d'abord une quête initiatique.Désirs d'Ailleurs instants de la Création. la désaffection.sitions. L'obsolescence.à grands frais .souvent des croisières-conférences (Mermoz. ésotériques de surcroît. Ces voyages . C'est une période de renoncement tout autant que de conquête et de victoire de l'inédit » (Balandier. 1989 : . et la religion et ses représentations sont plus que jamais à la mode. l'éphémère la définissent aussi. le rejet. au Tibet ou en Thaïlande : « Plus encore que la terre des despotismes ou des noces. de la cathédrale Notre-Dame de Paris à l'Église de scientologie… Les sectes. l'Orient est dans l'imaginaire occidental la terre des dieux et des sages » (Belorgey. c'est sûr. Dans La vraie vie est ailleurs. l'oubli. Norway…) .

1995 : 68.cles" dont on est certain à Lourdes est constitué par la manne financière qu'offre le flot de pèlerins » (Amirou.192). Ces voyages sont pleinement consacrés au sacré. Le pèlerinage est une forme d'errance divine où se lit une lecture 96 . Rachid Amirou observe qu'il est bien « difficile d'établir de manière décisive une démarcation entre l'origine des voyages et celle des pèlerinages ». On part pour partir à sa propre reconquête. et de préciser plus loin qu'« un des "mira. 72).

ratrice. plus la route est longue et escarpée. de ritualité.ditions sont difficiles.elles d'autre à nous dire.rations. bref à réaliser ses fantasmes et à vivre au loin ce qu'il ne croit plus possible ni même pensable chez lui. Michel Le Bris relève également cet appel qui nous jette sur les sentiers mythiques du monde : « Quelque chose nous manque.gne parfaitement Rachid Amirou : « Un bon périple se compose d'une certaine lenteur et d'une longueur à parcourir. Il est fait de lenteur.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes sacrée de l'espace et du temps. Qu'ont. explo. Œuvre collective avant d'être une entreprise individuelle. que ce tourment du cœur. qui nous déchire l'âme. La purification par le truchement de l'ailleurs n'est plus à prouver. l'art du voyage ne peut faire l'économie de sa dimension régéné. le voyageur moderne cherche à tisser du lien social. Ce que souli. de rupture avec le quotidien. de transcendance. que nous ne savons pas. toutes ces religions. de quête intérieure de soi et de recherche de l'autre. qu'elle soit spirituelle ou psychologique. et plus l'illusion de véritablement voyager prend de la force. Traverser un . à miner la solitude de son quotidien en Occident. de souffrance. mai 1997 : 46). pèlerinages. En séjournant dans l'ailleurs. plus les con. conquêtes : nous sommes des êtres en partance. Et nous gagnerions beaucoup si nous interrogions le tourisme en termes de pèlerinage » (dans Le Monde de l'Éducation. L'ailleurs nous tance comme pour mieux nous convier à nous y rendre pour tenter de trouver des solutions là-bas pour résoudre nos problèmes d'ici. et les voies du salut ? Quête mystique.

ce qui n'est pas un vain détail dans ce qui suit). Aussi. lors de l'ascension du Semeru (que les légendes locales associent au mythique mont Méru en Inde. Quatre souvenirs personnels ayant pour cadre l'Indonésie. la Bolivie et le Viêt Nam me reviennent pour illustrer le sacré comme thérapie : à Java. 1995 : 90). L'escalade vaut purification.désert asiatique ou marcher sur les sommets himalayens donne alors la nette impression d'atteindre les limites de la pureté. l'espace est rédempteur. le tourisme va-t-il faire de l'élévation un lieu de thérapie » (Amirou. montagne sacrée et pilier cosmique par excellence. certaines personnes se font un 97 .

assurer ma carrière professionnelle. pendant que d'autres. puis se livre à la confidence avant de s'effondrer en larmes et de me dire : « Je vois la vie différemment d'ici. au nord du Viêt Nam. se laisse aller à la méditation spontanée comme si la force symbolique du lieu le tirait à elle. en retour. certains touristes visiblement passionnés se souvinrent de récits similaires dans l'ancienne Bretagne de leurs aïeux ou dans les légendes celtiques. un touriste français. Mais. il faut être maso pour monter là. Malgré l'épuisement évident. c'est pas pareil ! ». autour de la cinquantaine. moi je ne suis pas pratiquant en Espagne mais ici je le deviendrai tout de suite. avec jets de pierres) de l'ascension finale. je crois qu'on ne voit plus la vie de la même manière après ça ! »… Toujours à Java. préférant accumuler du fric et des voitu. certains trekkers qui en reviennent semblent tout changés. il faut vite que je trouve une issue pour vivre autrement ». un voyageur catalan me glisse à l'oreille : « C'est fou cette ambiance pour la Vierge. au som.res. en dépit de la difficulté (pente raide et marche éprouvante dans les cendres). Enfin.haut mais je suis content d'y être arrivé. après l'effort et la victoire du sommet combinée à celle sur soi-même.sants à un groupe de voyageurs dans une maisonnée thaï où nous passions ensuite la nuit. À Cochabamba en Bolivie. jusqu'à ce jour je me suis toujours trompé. conscients de la petitesse et de la fragilité des êtres. alors que je racontais avec l'aide d'un ami vietnamien des histoires de fantômes et d'esprits malfai. à l'occasion de la procession de la Vierge Marie dans les rues de la cité en liesse. ils semblent étrangement requinqués : l'un de ces intrépides quêteurs du sommet et de soi laisse échapper : « C'est l'expérience de ma vie.Désirs d'Ailleurs défi d'escalader le sommet. du moment (le mieux est de grimper de nuit) et du danger éventuel (éruptions régulières environ toutes les demi-heures. soudain inquiets .met du célèbre sanctuaire bouddhiste de Borobudur. tout obnubilés par la force des éléments et.

on est fatigué. on va se coucher. se retirèrent discrètement de l'assemblée par ces mots : « Nous. et puis on peut vraiment pas y croire à vos histoires délirantes ». votre discussion commence à nous prendre la tête. Il n'est certes pas aisé ni même 98 .devant la tournure des débats et des silences liés autant à l'atmosphère du lieu qu'à la spiritualité diffuse qui sem.ble s'en dégager.

siques des uns et des autres sont plus diversifiées. et à qui la nuit annonce de terribles cauchemars… Le voyage facilite l'élévation spirituelle autant que l'escalade de la montagne. À chacun sa quête. leur « déclic culturel » et leur « choc civilisationnel ». À chaque quête sa forme de réponse.retournés dans tous les sens du terme . Il y a toujours des voyageurs aux certitudes bien ancrées que cette perspective effraie. On voit loin à l'horizon. où l'on fait le bilan de sa vie. où l'on voyage . Un constat que ne désavouerait pas non plus un flâneur aguerri des bouts du monde. nous répondrons par l'affirmative : « Il n'y a pas de voyage authentique sans montée vers les sommets. sa solution pour sortir du tunnel.d'une circumnavigation planétaire racontent ensuite leur « expérience ». on voit loin en soi-même » (Chesneaux. les réponses aux interrogations métaphy. ou simplement son intérêt pour un supplément de bonheur. Ce genre de discours sur le voyage à l'intérieur du voyage est monnaie courante. Le tourisme possède un véritable pouvoir de guérison et ses centres thérapeutiques sont connus de tous : combien de voyageurs revenus . sa voie pour sortir de l'impasse. puis leur nécessaire « réadaptation » au monde quotidien… Cette aventure estivale mais néanmoins au-delà du réel n'est pas sans rappeler le phénomène des NDE (Near Death Experience) où l'on rencontre les ancêtres. leur « traumatisme ». ou un Nicolas B o u v i e r t o u j o u r s à p re n d re d e l a h a u t e u r q u e l q u e p a r t e n t re Errance et éternité (1998).Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes offert à tout le monde d'écouter ainsi les gens du voyage raconter la bonne aventure… Le voyage introduit en nous le doute et le questionnement. un sportif averti en vacances. 1999 : 46). Toute montagne qu'on visite n'est-elle pas d'ailleurs un peu magique ? À l'instar de Jean Chesneaux.

de frontières. Sans filet mais avec précaution. Un pas de trop que très peu franchissent. Le franchissement de la ligne n'est jamais loin et serait fatal même au voyageur le plus téméraire. On joue avec le seuil ultime comme on joue avec la mort prochaine. 99 . de marges.aux limites de la mort. de limites. Tout voyage de rupture avec notre univers connu est un voyage de lisières.

à penser. les lunettes. l'histoire du pays. la vie des gens et le climat sur place… La marche est également un bon marché : marchands de voyages ou de chaussures.et d'être à contre-courant de ce que notre société valorise : la vitesse. son itinéraire et son objectif s'avèrent aussi stricts que finement calculés : « Les préparatifs y jouent un rôle quasi cérémoniel.lisée par les marcheurs qui en font un art de vivre .« la figure même de la vie » (Autrement. La délivrance de soi passe inexorablement . le coupevent ou le bonnet de laine signalent déjà un état d'es. Comme le colporteur d'hier. Ce pèlerinage laïc veut accorder au marcheurtrekker une forme de salut individuel où le Tout ne s'entreverrait qu'en proportion des efforts consentis et des actions encourues. l'étude des cartes et du climat. elle est aussi sacra. Il suffit de voir certains trekkers européens côtoyer les porteurs népalais sur les contreforts himalayens pour s'en apercevoir… Marcher oblige à respirer et le temps qui ralentit incite à réfléchir. le randonneur organise son stock et son autonomie » (Meunier.Désirs d'Ailleurs La randonnée dans la forêt de Fontainebleau ou dans « l'enfer vert » amazonien est plus qu'une simple promenade car s'y rajoute une ritualisation de la marche qui en fait une sorte de pèlerinage laïc. Car même si marcher est facile et peu onéreux . 1999 : 99). elle assure la bonne marche des affaires. Le voyage à pied « marche » mieux que jamais même si l'on ne marche presque plus sans entreprendre auparavant des démarches précises pour connaître la meilleure époque de l'année. la trousse de premier secours. 1997) . la vie ». « La marche. de guides et de sacs à dos. à méditer. Le choix des chaussures. Son organisation.prit.on peut très bien marcher bon marché ! l'équipement « complet » n'est pas disponible à tous. La randonnée est sacrée en ce sens qu'elle est épurée de ce que la modernité nous impose.

par un détour chez les autres. Lhassa. Jérusalem. Son récit. Rome. d'Iran. La Mecque. Bénarès. ou les terres sacrées du Liban. découvre de manière originale la diversité religieuse du monde. du Pakistan et du Népal. Chassez le sacré et il revient au galop ou en cou. retrace son itinéraire mais aussi sa quête : la phrase « Ce voyage doit répondre à de nombreuses 100 . Les routes de la foi. de Turquie.rant ! Jamel Balhi parcourant à pied les villes saintes de Lourdes.

le marcheur mystique ne s'accorde aucun repos et s'emploie à plein temps. n'est pas le résultat d'un regain d'intérêt pour la religion catholique. trois cents pages et 18 450 kilomètres plus loin. vous n'avez probablement besoin d'aucun autre dieu" » (Meunier. Il me faut revenir à la maison pour rassembler les morceaux de ma quête » (Balhi. Si vous marchez assez longtemps. 292). Le succès récent du pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Mon dieu est le dieu des marcheurs. et mentalement épuisé. Je ressens tout naturellement le besoin de rentrer. par ces mots : « À défaut de me ren. L'illumination. le sacré et le sens. long et éprouvant1. À moins que les deux. mais toujours étrangères.rin moderne : « Figure à part. Le satori. 1999 : 101). Sacré et tourisme ne font pas toujours bon ménage comme nous le confirment les pertes considérables d'ordre culturel ou religieux au sein de nombreuses sociétés . L'esprit de la marche est un ludion aux mille visages. le voyageur est plus en quête d'un nouveau sens à sa vie qu'en quête de spiritualités lointaines ou proches. À quelqu'un qui lui demandait sa religion. Il a fait le pari d'accéder à la divinité par ses propres moyens.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes questions » inaugure l'ouvrage qui se referme. Chacun invente sa voie. Bruce Chatwin répond : "Je n'ai pas de religion particulière ce matin. 1999 : 7. bien que l'idée d'un autre grand voyage soit toujours bien présente en moi.dre centenaire. Il cherche l'hallucination. C'est un quêteur d'éternité. n'interfèrent… Jacques Meunier décrit ce pèle. la route m'a quelque peu amaigri. mais pour certains le signe annonciateur d'une recherche spirituelle alternative à l'intérieur de la chrétienté et pour d'autres l'occasion de reprendre pied avec eux-mêmes en sillonnant monts et vaux de France et de Navarre ou seulement de réaliser sous forme de défi un vieux rêve d'enfant… En fait.

partant de Paris. certains pèlerins s'y rendent à plusieurs reprises et empruntent cha.que année un autre parcours pour rejoindre Saint-Jacques de Compostelle. la plupart dépassant les 700 kilomètres de long. Il existe en fait au moins cinq itinéraires officiels différents. de Namur en Belgique.vent confrontées au regard de l'autre. à la commercialisation 1 . etc. 101 .dès lors qu'elles se trou.. d'Italie.

et au processus de touristification qui menace le « bon » fonctionnement . alors que les danseurs tombent en transe et communiquent avec les orishas (Urry. Le sacré « classique » est en baisse très nette dans notre société mais réapparaît sous une forme « sauvage » déjà entrevue par Roger Bastide (1975). par exemple. il existe des cas plus intéressants qui. Là où les Haïtiens retrouvent une spiritualité en déclin (en partie à cause du tourisme).Désirs d'Ailleurs des rapports humains. Les touristes sont persuadés de participer à une fête folklorique entièrement artificielle. les voyageurs se sentent lésés par une folklorisation exagérée de la cérémonie… Difficile pour l'autochtone et le voyageur de savoir et même de compren. à Bali (Picard.ou en tout cas le fonction. à l'image des paradoxes de la modernité. qui rendent en quelque sorte la culture aux autochtones et qui par la même occasion définissent les contours d'une culture touristique qui leur est propre et qu'ils contrôlent de l'intérieur. longtemps. par exemple en Indonésie. On retrouve également ce sacré au travers d'une structure altérée et laïque dans le tourisme et l'évasion vers des horizons autres.nement « habituel/normal/traditionnel » . 1997). des groupes de touristes organisés assistent.nète.dre que la « vraie » transe a eu lieu au Hilton devant des dizaines de touristes plutôt qu'au fin fond d'un hameau oublié de tous et d'abord des voyageurs… C'est le monde à l'envers. sont attestées en d'autres lieux de la pla. 1992) ou en pays Toraja à Sulawesi (Michel. que les voyageurs . 1990 : 100). Des situations analo.et le tourisme international .de ces sociétés. à un « spectacle » vaudou. n'ont pas suffisamment retenu notre attention : à Haïti. Cela dit. Le tourisme est ici .commencent à découvrir.gues de retournement de regard. au Hilton de Port-auPrince.

une perception qui voit germer des rituels d'inversion tels que : le « civilisé » devient « indigène ».trictions et les tabous sexuels font place au fantasme de la liberté sexuelle autorisant tous les excès… Le temps de l'errance est aussi le temps de la déviance. de même que Urry. 102 .risme « de vacances » de celui « d'épreuves ».perçu comme le symbole par excellence de la liberté sociale. les res. qui distingue également le tou. et l'inquiétude en quiétude. le stress se transforme en repos. la ville est délaissée au profit de la campagne. Graburn.

dant et succédant à l'ordinaire de l'avant-départ et du retour. enfin. dans Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912). 1988 : 27).part des spiritualités asiatiques. sans parler de la mode des pratiques orientales dont témoignent à merveille le succès en librairie du Livre tibétain de la vie et de la mort et les best-sellers du Dalaï-lama -. Tout en sachant que c'est toujours d'une certaine manière l'exception qui fait la règle. ont tenté d'appliquer ce qui vaut pour le sacré au tourisme : le voyage étant ce temps et cette expérience non ordinaires précé.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes prolongeant tous deux l'analyse sur l'expérience non ordinaire de Durkheim. On discerne en fait une coupure très nette entre le temps du voyage et le temps « normal ». entre l'exception et la règle. reste inlassablement le dernier et le seul « vrai » grand voyage ainsi que nous l'enseignent la plu. « les souvenirs puisés dans la littérature antique et dans la lecture de la Bible pèsent plus lourd sur l'imaginaire que les récits de voyages exotiques » (Corbin. et dans le cas précis du voyage l'exception qui fait mieux accepter la règle. même si l'attrait actuel pour les lectures ésotériques et la consultation des textes religieux. On retiendra aussi que le fonds de commerce littéraire ou spirituel a beaucoup changé au fil des siècles. ressemble étrangement à l'époque précédant l'avènement des Lumières. En quittant Lhassa. Ainsi jusque vers la fin du XVIIIe siècle. L'appel en forme de retour vers les ténèbres est aussi une tentation à partir au cœur des ténèbres (Conrad) afin de nous ressourcer aux temps premiers et mythiques de l'aube de l'humanité ! La mort. le coureur Jamel .

pêcher de laisser des traces écrites.Balhi. écoute ces propos d'un vieux Tibétain : «Tomber malade en pèlerinage c'est bien.mencer » (Balhi. À Dunhuang. le Sûtra 103 . on a découvert le plus ancien livre imprimé connu. dans la province du Gansu en Chine. mourir c'est ce qu'il y a de mieux. s'autorisant une pause. Car là où passent des hommes restent généralement des mots. Les pèlerins sont au voyage ce que les écrivains-voyageurs sont à la littérature : des quêteurs d'ailleurs qui ne peuvent s'em. s'il ne s'est rien passé mieux vaut recom. relais notoire sur la route des pèlerins bouddhistes. 1999 : 290).

l'essentiel n'étant tout compte fait pas de l'être réellement mais vraiment d'y croire. Beaucoup de voyageurs aimeraient en posséder un… Le voyage est une forme de réponse à l'angoisse du lendemain. au Tibet plus précisément : « L'Asie offre à A. écrit quelque part « je suis un personnage des Mille et une Nuits ». Et Nouvelles Frontières. Tout voyage est une initiation. la gare de Calcutta.Désirs d'Ailleurs du Diamant. dans Voyages avec ma pipe. dans sa campagne publicitaire de 1998. Léon Werth.met de tout voir sans être vu ». 1988 : 18). le passage .tent les mots. datant de 868. Alexandra David-Neel trouve son destin en Asie. de poursuivre : « On m'a donné un talisman qui per. voyageur des interstices. On peut toujours partir même sans revenir.vant dans le but d'attirer des clients égarés comme autrefois on évangélisait les brebis égarées : « Partir pour mieux revenir »… Chacun suit sa route et cherche sa voie dans le dédale de l'exis. a bien senti les inquiétudes du présent en lançant le slogan sui. Fuir ce vide c'est aussi fuir une crise que la célèbre exploratrice traverse avec des milliers d'autres femmes comme elle à une époque qui voit naître la psychanalyse » (Autrement. La trace presque indélébile laissée par l'écrit authentifie les traces de pas des pèlerins d'alors comme celles des écrivains-voyageurs de nos jours si rapidement effacées par l'oubli et la dégradation du temps… Heureusement subsis. « Himalayas ». David-Neel une justification du vide. Le sacré en voyage est aussi l'occasion de s'arrêter sur ce que le voyageur a décidé de sacraliser pour une raison qui peut échapper à la Raison : une locomotive à vapeur. et une maîtrise de la fin du désir. et l'auteur.tence.

d'un marathonien à New York. le froid trop polaire. le ciel étoilé dans le désert. une émeute de la faim à Jakarta ou à Caracas. une manifestation parisienne. le brame du cerf ou le croassement du crapaud. une belote avec un réfugié kosovar. un défilé de mode à Téhéran. les bibelots en vente devant la cathédrale de La 104 . le vol d'une voiture ou le braquage d'une banque. une piqûre de méduse. une ferme bio dans les Vosges. une maison bourguignonne aux pierres apparen.tes. le mausolée de Lénine. l'atmosphère du Tour de France dans une bourgade auvergnate.

sont sacrés car ils font un peu partie de nous-mêmes. Constamment en quête de relations affectives. son message à diffuser. pour mieux en extraire ce qui nous fortifie au présent. le voyage permet de renouer avec des pratiques ludiques oubliées ou délaissées. Le voyage possède bien sûr sa part de rituels préparatoires. Bref. à notre bronzage ou. ses rites de passage. ils se décèlent dans notre accent et notre achar. et ses leçons à retenir. Ils bornent nos manières d'ap. qui restent ancrés dans notre mémoire. de jouer au volley sur la plage ou de se raconter des blagues au fond d'une forêt tropicale… Edgar Morin le soulignait déjà au milieu des années soixante en . parfois aussi banales que le jeu de cartes. enfin son bilan à raconter.nement à vouloir parler la langue de l'autre. Ces faits de voyage. Du jeu à La fête : La fête Du voyajoueur ! Le jeu rapproche les hommes.préhender le monde et ses habitants. des moments anodins mais intenses où la grande histoire rejoint les petits bonheurs des historiettes de la vie qui prend le temps de s'écouler. Ces souvenirs nous mar. dont le bouclage de la valise n'est que la phase terminale. le touriste se lie tout naturellement avec l'univers du jeu et de la fête. le fait de jouer au football.ou de la recherche de travail et d'argent ! -.quent autant qu'ils se remarquent. ils s'affichent sur les murs intérieurs de nos appartements. etc. Nous nous sommes réapproprié ces moments heureux d'une errance vécue comme pour mieux en saisir le sens. d'aller au cirque. etc. ses moments de transe et d'épreuves. en raison de la primauté du travail mais aussi de l'argent . dans les albums photos rangés sur les étagères. En effet. au paludisme qu'on transporte avec nous depuis des décennies. et les hommes qui voyagent retrouvent le jeu. moins éphémère.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes Havane ou une « écuyère » aguicheuse sur le Malecon.

sans la fête. montagnard. à courir. le voyage n'est que déplacement. pêcheur. Enfin. Et on remarquera que les 105 . nager » (Morin. 1965).comparant la vie des vacances à un grand jeu : « On joue à être paysan. à lutter. lorsqu'il y a du jeu. la fête n'est jamais loin ! Le caractère festif investit tout l'univers du voyage car. homme des bois.

1991). de débauche collective. le principal argument touristique pour attirer les voyageurs du monde entier ! . La fête est donc l'occasion d'un débordement social exception. de dons de toute nature.tenant de Salvador de Bahia. de Nice.tifs. de dépenses spectaculaires et ostentatoires. sont désormais très prisés par des voyageurs en quête de sensations fortes et de défoulements à plus d'un titre d'ordre thérapeutique. Les grands sites touristiques. C'est pourquoi la fête est ce moment béni de gaspillage. férias espagnoles. La salsa est même devenue.Désirs d'Ailleurs lieux majeurs du tourisme international sont généralement propi. même artificielle ou commercialisée. c'est-à-dire où l'on peut faire la fête.nellement accepté par l'ensemble de la société afin d'évacuer les frustrations accumulées au fil du temps par le travail et le stress.avec toujours de la danse et de la musique . « tourisme des pubs » en Irlande. Une société qui sait bien libérer le sens de la fête qui elle-même libère pour un temps compté tous les sens . 1977.ces à la fête. sont d'abord des lieux de fête. la fête . Une fête qui se mérite est d'abord un acte collectif au service de la collectivité tout entière (Duvignaud.reste l'un des deux exutoires (avec le sport) offerts à une population à bout de force. notamment financiers et affec. fondés sur les seules manifestations festives (les carnavals de Venise. ainsi que par les soucis quotidiens. ou les kermesses. etc. et main. mais aussi les lieux moins courus prisés par les voyageurs « alternatifs ». Oktoberfest à Munich…). de Bâle. de Rio. de la vie en Occident. Cuba en constitue un parfait exemple : alors que les dures conditions de vie des Cubains pendant les longues années du régime castriste perdurent. ce qui ne signifie pas obligatoirement qu'on la fera… Mais des circuits.est une société qui contrôle bien sa population. avec le cigare et le rhum (mais aussi les femmes…).

que minutieusement organisée.Les per formances accompagnent les rites dans les sociétés dites traditionnelles. et nous nous voyons soudain contraints de partir pour retrouver ailleurs le sens de la fête : une fête « spontanée » quoi. expres. mais pas une fête commerciale et 106 . chants.sions corporelles ou émotionnelles disparaissent sous nos cieux et nos yeux. jeux. elles sont en revanche désacralisées dans nos sociétés laïques et moins holistiques : danses.

• Vacances/tourisme = centripète = chacun part de son côté = c'est la notion d'individu et d'avoir qui prime = il s'agit de s'isoler du groupe = le vide = la fuite = laïcité/ profane. avec la déliquescence de l'esprit originel de la fête .Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes jonglant avec la mémoire et l'histoire pour en justifier l'existence ! Mais cela n'est évidemment pas toujours le cas. La réflexion de Roger Caillois. les temples de la consommation ou les soirées privées. • Fête/cérémonie sacrée = centrifuge = tous s'assemblent au même point = c'est la notion de personne et d'être qui prime = il s'agit de communier avec le groupe = la plénitude = les retrouvailles = religiosité/sacré. la fête s'est désacralisée et banalisée au cours des dernières décennies. Effectivement.quant que les vacances ont remplacé les fêtes et qu'à une phase de paroxysme a succédé une phase de détente. les gens se tournant alors vers ces « spectacles de substitution » que proposent les fêtes foraines. expli. 1993 : 167). Les débordements se font rares et sont vite canalisés par une société répressive qui n'ose dire qu'elle l'est. on arrive à distinguer deux entités dont l'une tend à se substituer à l'autre : les vacances (le tourisme) et la fête (la cérémonie sacrée). Prolongeant l'analyse de Caillois. est intéressante à plus d'un titre et reste d'actualité malgré son demi-siècle d'ancienneté (Caillois. En Occident. comme le signale Roger Caillois.

Le tourisme est l'envers de la fête : là où naît le tourisme disparaît la fête. là où elles existent encore.apparaissent les vacanciers qui deviennent ensuite des touristes et vont voir des fêtes comme on regarde un spectacle. mais les temps nouveaux laissent apparaître une forte création de fêtes laïques. Même si les lieux saints sont en lui107 . Les vacances laïques viennent graduellement remplacer les fêtes religieuses.sable et de satisfaire les désirs d'une catégorie peu « regardante » de voyageurs. républicaines et consuméristes en même temps que les vacances tendent à se sacraliser par le biais de l'essor d'un tourisme religieux ou encore du fait que le voyageurtouriste moderne sacralise lui-même son périple pour le transformer en pèlerinage. Sauf si la fête se folklorise au point de devenir commerciali.

mais plus au nord du pays Toraja. filment des pratiques religieuses qu'ils ont oubliées ou jamais connues. Histoire et Anthropologie. éberlués et passifs. rire lorsqu'ils ont du mal à sourire. et là Caillois a tort.Désirs d'Ailleurs même. Fort heureusement dans ce cas. jouer lorsqu'ils ne jouent plus. au spectacle environnant dont le sens profond leur échappe. les Toraja font l'objet d'un engouement touristique internatio. ils observent. Surtout. anciennement l'île de Célèbes. penser aux autres alors qu'ils se referment sur eux-mêmes. C'est même avec une certaine mélancolie qu'ils voient les autochtones pratiquer ce qu'ils ne pratiquent plus. photographient. depuis 1989. un festival culturel annuel (Lake Poso Festival) dont le gouvernement entend tirer les ficelles économiques en voulant contrôler non seulement . 1997 : 7185). le lac Poso accueille. et cela reste une quête éminemment sacrée. Les Occidentaux participent quelquefois plus ou moins directement à la fête (en offrant des « dons »). mais le plus souvent ils assistent. au contraire elle évolue. le besoin de l'autre et de l'ailleurs se fait pressant. change et se développe même pour intéresser à nouveau une partie de la population locale qui au fil du temps s'en était détournée.nal. ni l'affirmation du contrôle de l'État sur les fêtes et ce qu'elles rapportent financièrement et économiquement (Michel. Une situation qui n'empêche ni le succès du christianisme et de ses avatars. notamment pour leurs célèbres cérémonies funéraires. À Sulawesi en Indonésie. 1997 : 185220. Toujours à Sulawesi. la fête ne disparaît pas au contact du tourisme.

comme cela est de plus en plus le cas de 108 . Albert Schrauwers décrit le processus de récupération puis de confiscation identitaire des To Pamona par l'État et l'Église : les To Pamona. Dans un ouvrage collectif consacré aux identités culturelles asiatiques. Si le droit coutumier autochtone revient à l'État et la religion locale à l'Église.l'organisation logistique mais aussi les domaines politiques et religieux en jouant dangereusement avec l'ethnicité des uns et des autres. risquent de payer le prix culturel en folklorisant leurs rites et surtout en muséifiant leur passé. le groupe ethnique tenu en otage de cette politique de « développement » touristique discutable.

constatait non sans lucidité que « toute fête basée sur la bâfre est immortelle ». la pluralité des mondes à l'intérieur du nôtre. et pourquoi pas une SainteFidèle ? » (Le Monde. De multiples manifestations festives connaissent un engouement surprenant (fête de l'Halloween.ques notables changements. certaines disparaissent et d'autres survivent ou renaissent. une Sainte-Catherine revue et corrigée. Louis-Sébastien Mercier. que restera-t-il demain de la culture des To Pamona tant vantée en quadrichromie sur la brochure du festival du lac Poso ? Bien peu de choses.teurs partiellement responsables de développer un voyage de mémoire ou un tourisme du souvenir . dans son Tableau de Paris de 1781.cédente . aujourd'hui. fêtes « . le retour du sacré et la vague de commémorations .Toraja Bare'e . Avec le besoin de vivre.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes nos jours. Même l'appellation « To Pamona ». contrairement à leurs cousins Toraja plus au sud.fac. note Michel Raffoul. Pour l'heure. reste que « tout est bon pour faire la fête » : « Peut-être verra-t-on bientôt surgir un carnaval brésilien en version française. a été imposée par les autochtones pour conjurer l'histoire douloureuse et remplacer la terminologie pré. On note donc que les fêtes évoluent. 1998 : 203-226). 26/2/1999). alors que la région tentait tout juste d'exorciser son passé récent aux mains des missionnaires et de renouer avec les valeurs ancestrales. il n'est pas sûr que le tourisme n'ait aidé les To Pamona à sortir leur culture de l'oubli. qui ne date que de 1973. la fête fait un retour en force ces dernières années.établie par les missionnaires il y a près d'un siècle (dans Kahn.qui caractérisent notre époque incertaine. la fête est de retour avec quel. mais l'essentiel.

Les fêtes sont ainsi espacées dans le temps et plus « spécialisées ».sation moins avenante. certaines déclinent (fête nationale. Un emballement qui. une fois passée la vague spontanée.traditionnelles » recons. répond aussi à une stratégie de consommation et même de commerciali. voire fêtes du 1er mai et du muguet…). même si elles sont rapidement rattrapées par lui : les parades Techno de Berlin ou d'ailleurs. ce qui convient aux besoins d'une plus 109 . etc. les raves-parties. d'autres enfin se créent en dehors du système consumériste. la Gay Pride. fêtes de fin d'année ou de Pâques.tituant notamment des scènes et des décors du Moyen Âge. SaintValentin…).

Les trekkers des ailleurs peuvent également se retrouver avec les marcheurs du dimanche dans le cadre de la fête de la randonnée (créée en 1994 et se déroulant le 21 juin. et le tourisme est une apparition liée et même due à la naissance de l'individu à la suite du développement de la civilisation industrielle et de l'intériorisation de la . les festivals. capable de s'autodiriger. etc. c'est-à.pendance de la personne. notamment à destination d'un public étudiant. et bien sûr Halloween à laquelle les Français accordent une importance assez démesurée… On remarque que toutes ces fêtes font l'objet de petits ou grands déplacements. fêtes du pain.ment créées en France. dans une moindre mesure. nous observons l'augmentation de ce qu'il convient d'appeler des comportements néotémiques . on peut citer : fête du cinéma et fête de la musique (au succès désormais incontesté). du vélo. Par ailleurs. du Beaujolais nouveau. des carnavals.nomène de néotémie consistant à adopter un comportement de jeune adulte ou d'adolescent alors qu'on a déjà atteint la force de l'âge ou l'âge mûr -. La naissance de l'individu se caractérise par l'affirmation de l'indé. de voyages intérieurs et extérieurs.dire le même jour que la fête de la musique). dans nos fêtes de village réinventées. fête des rois. du vin. fête des secrétaires. Enfin. cela est particulièrement repérable dans les fêtes traditionnelles dans les contrées les plus oubliées ainsi que. La fête restaurée permet de retrouver une convivialité perdue. les salons et les expositions complètent cet enthousiasme pour des retrouvailles communautaires le plus souvent bienvenues.Désirs d'Ailleurs grande partie de la population. Parmi les nouvelles fêtes récem. fête des grand-mères.le phé. fête des fleurs. SaintPatrick. De nombreuses agences de voyage. des concerts. proposent dans leurs brochures de courts séjours sur les lieux ou les environs des festivités.

et le voyageur fêtard et joueur pré. 110 .serverait d'autant mieux une éthique de l'errance. sérieusement menacée dans ses fondements. En réintroduisant davantage le ludique et le festif dans l'univers du nomadisme. le voyage garderait tout son sens. Ce nouveau type de voyageur pourrait bien porter le nom de voyajoueur.notion de temps libre. mais ainsi susceptible de ne pas être trop facilement récupérable par la société dominante.

aux origines de l'homme. On peut déjà distinguer trois types d'espaces auxquels correspondent quelques idées types de notre imaginaire du voyage qu'exploitent à leur guise. c'est « répéter l'expérience jubilatoire et silencieuse de l'enfance : c'est dans le lieu. .Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes L'espace-temps : Le voyageur comme nomaDe et Du vacancier au barouDeur L'espace à voir. 1990 : 164). Pratiquer l'espace. être autre et passer à l'autre » (Certeau. les professionnels du tourisme ainsi que les voyageurs eux-mêmes : • La ville = au croisement des modernités et au cœur de l'homme. On comprendra aisément que l'amateur d'art et de culture s'attardera plus en ville. celui qui cherche à se mettre au vert et à pratiquer l'équitation à la ferme préférera évidemment la campa. monde préindustriel et existence authentique. • Le désert/la forêt = hors de l'humanité. et avec plus ou moins de cynisme. Les espaces du voyage sont à l'image de la géographie à la nuance près que les voyageurs expriment des préférences bien particulières pour des lieux précis ou des terres qui répondent à leur débordante imagination et à leur savoir acquis. • La campagne = nature épurée. avant l'apparition de l'homme. la vie après la mort ou l'autre vie avant la vie. la survie. une méharée dans le Sahara ou une expédition ethnologique chez les Papous. enfin celui qui recherche un trekking au Népal. la « vraie » vie.gne.

ascèse.optera pour le désert ou la forêt selon son intérêt. La vision des voyageurs de ces espaces rêvés. En ce qui concerne ces derniers espaces d'aventure.). à la fois terribles et fragiles. Ce sont des lieux mythiques qui conservent jalousement enfouis leurs secrets et gardent la marque du sacré. etc. on relève que le couple forêt-désert renvoie à un tourisme de révélation (religieuse) et à un tourisme de l'élévation (personnelle) reposant notamment sur l'importance accordée au mysticisme (initiation. extase. des terrae incognitae où l'on se sent tout petit et où l'on a tout à apprendre. est diverse et même à l'origine d'un éclate111 . croyances diverses.

Désirs d'Ailleurs ment entre deux grandes tendances du tourisme de découverte. ces deux groupes n'auront pas vu le même pays.phié les mêmes lieux. représentent l'une des voies pour renouer le rapport à l'espace. En prenant les exemples du Maroc et de Bali. si chèrement payées.reries traditionnelles de Fès ou des villages d'artistes balinais au centre de l'île indonésienne. Selon lui. dans les déserts de neige ou de sable par exemple. les premiers opteront pour des randonnées chez les Berbères ou dans l'est oublié de « l'île des dieux » et des visites originales comme celles des teintu. à les contempler et à célébrer les événements et les hommes qui leur sont attachés ? En ce temps où l'espace s'est considérablement rapetissé et surtout où son usage apparaît plus contrôlé et donc moins libre. en logeant chez l'habitant ou dans des losmen toujours tenus par des locaux. les seconds. et ceux qui préfèrent le contraire. Le Maroc et l'île de Bali ne seront pas les mêmes pour les uns et les autres… Les lieux sont avant tout des lieux de mémoire : n'est-ce pas ce qui intéresse tous les tourismes et invitent tous les voya. aux éléments.geurs à les visiter. avec leurs désirs et leurs exigences. le géographe Michel Roux estime que « le seul espace qui existe est l'espace vécu ». Nous reprendrons à notre compte les deux « espaces de la . s'apparenteront davantage aux profils des touristes plus « classiques ». Les aventuriers de ces lieux de vie où la vie reste dure et la nature « inhospitalière » font émerger les deux catégories de touristes suivantes : ceux qui privilégient le contact et l'authenticité à la modernité et au confort. l'aventure et le tourisme sont des tentatives plus ou moins réussies de reprise de souveraineté de l'espace. rencontré les mêmes personnes. Au total. d'ailleurs les immersions temporaires. photogra. à la nature.

Ces deux espaces mythiques et fantasmés. Monod ou Le Clézio.nostalgie ».la plénitude du vide -. 112 . Tout comme le désert. 1999). qui sont ici retenus par l'auteur : la mer et le désert (Roux. nous convie habituellement au divin et à l'ascèse. comme pour nous inciter à la modestie. De Conrad à Tabarly. à la solitude extrême ou à l'hospitalité légendaire des peuples nomades. la mer n'a cessé de hanter et de fasciner les habitants restés à terre. contée par Thesinger. dont l'étendue . investis d'un imaginaire particulièrement fécond.

Il nous faut. Jean Chesneaux nous dit que « le voyage ne trouve vraiment sa plénitude que dans deux champs ultimes d'itinérance : la fermeture de l'île et l'étendue de la planète ». sont avant tout des espaces extrêmes où l'homme n'est plus en mesure de rivaliser. ces dernières années. dit-il. À ces interrogations de notre temps. Notre civilisation fondée sur le pouvoir de la force n'a de cesse de nous enseigner les vertus de la puissance et de la compétition pour échapper au déclin et à la déchéance. en escales où l'on se contente de se poser . d'ubiquité communicationnelle. va-t-il vouloir résister à toutes ces formes de déqualification de l'espace. en dépit des saccages écologiques et des exploitations éhontées qui touchent ces ultimes sanctuaires d'une planète en mal d'avenir.l'avion devenu si commun nous y invite tout naturellement. L'ailleurs est un espace autre qui est aussi l'espace de l'autre. le rêve du dernier havre de tranquillité pour des stars . Le voyage. va-t-il garder le sens de l'ailleurs ? » (Chesneaux.que à l'oublier ! La Patagonie est ainsi devenue. avant de nous inviter à méditer sur le sens du déplacement dans l'espace qu'in. D'aucuns en arriveraient pres. 1999 : 40. Gagner plutôt que sombrer. 218). lui aussi. il n'existe pas de réponses pleinement satisfaisantes.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes auxquels il faut rajouter cette extension du désert qu'est la forêt. Le voyageur va-t-il pouvoir.de Benetton à Stallone . nous interroger « sur la nouvelle relation à l'espace qu'institue notre époque de délocalisation économique. Mais nos espaces extrêmes sont de ceux qui forcent le respect.trop sollicitées et médiatisées. vat-il se décomposer en épisodes. de lignes de fuite qu'analysaient Gilles Deleuze et Félix Guattari en invoquant les mille plateaux sur lesquels chacun se pose au gré de ses pulsions.duit le voyage. Pour ces chercheurs d'oasis de vide et .

et rien de plus propice à ces désirs que la nature aride et immense de la lointaine Patagonie. on cherche à se cacher du monde. Haro sur la vertu pre. la rencontre avec l'autre n'est pas prioritaire. On s'y rend pour se réfugier plus que pour voyager. à fuir les caméras.mière et humaniste du voyage qui consiste à une meilleure ren113 . même lorsque l'on sait que la rareté des relations humaines en fait aussi sa qualité.de calme.

Cela se lit dans les livres de Bruce Chatwin et de Paul Théroux. historiques.Désirs d'Ailleurs contre avec les étrangers. ils ne sont plus guère des territoires où l'imaginaire se fixe et allie.vienne à mon immense tristesse".cain pour sa nature préservée. C'est parfois davantage une impression. virtuels. mentaux. Nos espaces ne sont pas seulement géographiques. Et même si les lieux « à faire » sont prévus à l'avance. Cendrars l'avait compris aussi qui disait : "Il n'y a que la Patagonie qui con. tel village himba ou dinka pour son authenticité supposée. on remarque que l'espace est plus émotionnel que géographique. une ambiance. et Nicolas Hulot. telle pyramide maya au Guatemala ou tel site bouddhiste en Birmanie. qui alimente la curiosité et les rêves des gens de passage » (Balandier. tel artisan balinais pour son savoir-faire. 1994 : 356). en intitulant son show télévisuel Ushuaïa (le bourg le plus austral du monde). politiques… Ils sont encore des espaces de consommation : « [Les lieux] jalonnent les itinéraires du tourisme en présentant ce qui doit être vu ou consommé.nous ont rattrapés mais qui connaît vraiment la Patagonie ? » (Meunier. la maison d'enfance de Marguerite Duras à Sadec au Viêt Nam ou celle de . une expérience que l'on guette qu'un lieu ou un site que l'on recherche. mais ceux d'un imaginaire programmé. on préférera visiter tel parc protégé afri. Dans le cadre du voyage. émotionnels. souvent commercialisé. 1994 : 28). Jacques Meunier note à ce propos : « La Patagonie est un ultime cap d'exil. Dans ces usages-là. On est loin de la Patagonie de Chatwin et pourtant il s'agit bien du même espace rêvé. ils sont aussi imaginaires. l'utilise comme métaphore de l'extrême. tel musée pour ses collections prestigieuses. Les bouts du monde via les médias .

etc. La tendance actuelle serait plutôt la suivante : on ne peut plus tout faire. Au fil des années les demandes des voyageurs s'affinent et se précisent. aux yeux de nombreux nomades pressés de plier bagage.. pour avoir l'impression de réussir leur 114 . alors autant faire le peu qu'on peut le mieux possible ! L'accumulation des lieux dans un même séjour reste pourtant impérative. plutôt que « voir » la Thaïlande. visiter l'Amérique du Nord ou faire le tour des villes d'Europe.Federico Garcia Lorca à Grenade en Espagne.

Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes voyage. ça serait plus sympa et le voyage moins cher ! ». C'est la preuve intangible que l'on se trouvait physiquement dans ce lieu tel jour à telle heure. les sites viennent à nous autant que nous nous déplaçons jusqu'à eux. C'est ainsi qu'un touriste français au Viêt Nam. et aucune bonne âme ne se retournera devant notre essoufflement paranoïaque ! Combien d'errants morts dans les rues de Paris ou d'ailleurs dans l'indifférence la plus totale ? Une évolution qui pénètre jusque dans les esprits des voyageurs les plus réticents2. est en marche dans un monde perpétuellement en mutation et en mouvement. Qui sait. après avoir été enchanté par une croisière dans la baie d'Halong. selon l'expression de Baudrillard. symbolique ou non. Même si « la consécration par l e p l u s g r a n d n o m b re d e v i e n t l a c o n d i t i o n s i nequanon dela naissance touristique d'un lieu » (Amirou. L'anonymat dans notre société trop affairée nous y autorise : on peut fuir le monde en courant simplement jusqu'au bout de la rue d'à côté puisque personne ne nous reconnaîtra. Éviter de partir pour s'évader chez soi. Fouler le sol de l'autre devient ici une fin en soi. la soixantaine tout juste. 1995 : 77). La « déterritorialisation douce ». mais oppressé par la foule bruyante alentour et obsédé par la saleté qu'il voit partout. le lieu est alors immortalisé dans la pellicule pour apporter une preuve supplémentaire toujours utile en cas de litige ! La construction de l'espace touristique. se sauver à domicile. est sans cesse changeante. soumet ironiquement un projet fou mais on sent qu'il s'y verrait bien : « Quel dommage qu'on ne puisse pas déplacer la baie d'Ha. un jour ? On déplace déjà bien des montagnes… .long en France. ne nous dévisagera.

reurs de musées en tout genre. la parution d'un Guide du Routard « Paris exotique » pour savourer l'ailleurs chez soi. les Center parcs et autres « Disneylanderies ».2 . cou. Le voyage se dissimule dans la quotidienneté jusqu'à en imprégner le rythme routinier. quêteurs d'exotique à domicile comme l'attes. les parcs à thèmes. Nostalgiques de l'Exposition coloniale aux portes de Paris. 115 .tent par exemple le succès auprès du public parisien de la fête du Nouvel An chinois dans le 13e arrondissement.

etc. on est rarement chez soi mais jamais très loin. je voyage pour le plaisir du voyage. il faut disparaître pour prouver son occupation. Stevenson le notait dans son Journal des Cévennes : « Je ne voyage pas pour aller quelque part.où l'on se destine. où l'oisiveté reste une menace sociale aux yeux des « décideurs ». seule. ce voyageur « invisible » (Urbain.peut être liée à un rêve d'enfant. Dans un monde où le travail est une denrée rare. à un désir de voir par soi-même ce que d'autres ont vu et si bien décrit. on quitte sa maisonnée pour retrouver celle d'un ami où l'on sera plus tranquille pour travailler ou butiner. Le voyage frénétique ne parvient guère à dissimuler une sédentarité évidente. Dans l'intention noble du voyage. il doit être très occupé » ! Mais personne n'est dupe. satisfaire les adeptes du nomadisme de loisirs actuels. mais pour voyager. 1998) fait partie de notre quotidien. il est à côté de nous s'il n'est pas en nous. son . l'espace parcouru n'est pas seulement le bilan d'une addition kilométrique. Alors. L'essentiel est de bouger ». L'essentiel est donc de bouger. Qui n'a pas entendu un jour ces dires en forme de reproches : « Jamais personne à la maison. un alibi pour justifier la bougeotte. etc. il n'est jamais parti longtemps ni très loin. que plus on se déplace moins on voyage. Mais le lieu d'arrivée est d'abord un prétexte pour s'en aller. le répondeur est saturé de messages. une raison qui ne semble plus. à des adresses d'amis sur place qui nous incitent au départ.Désirs d'Ailleurs Le problème aujourd'hui consiste à remarquer. à accepter l'idée difficilement plausible pour les nomades que nous sommes. le destin n'est pas loin… . on s'absente pour observer la faune exotique au jardin d'acclimatation. Mais comment savoir quand et où le retrouver ? La destination où l'on se rend .

Mais l'accumulation gourmande de bitume ne résiste pas non plus à l'idée commu.mier pas ». 1990 : 122). tout empreint de sagesse. rappelle à bon escient qu'« un voyage de mille lieues commence par un pre.nément admise qu'on se forge du vrai voyage. Ce qui l'ennuie. Jules Renard ajoute : « Il aime beaucoup les voyages. Ce à quoi. privilégiant l'arrivée au trajet. comme le pense 116 . c'est de changer de place » (Renard.intérêt ne se réduit pas à rallonger les distances mais plutôt à en mesurer le sens. Un proverbe chinois.

plus de fêtes. et s'il exige de la part du voyageur l'oubli de sa propre éducation.sonne d'être idiot. La route emporte tout sur son passage sauf .ces populations d'ailleurs plus ouvertes. plus humaines. il n'y a qu'un pas que nous n'oserions franchir ! Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de se rendre dans un pays lointain du tiers monde pour constater cette différence de sens dans l'accueil et la richesse. à l'occasion de ses tribulations danubiennes.tage en perspective la grandeur de la différence de l'autre. Partir au loin n'a jamais empêché per. ce dernier est tout sauf sûr d'y parvenir ! L'espace n'est jamais que « visitable ».trop hâtivement et sans nuances . 1998 : 65). et même de le rester. de leurs vies. Martin Graff relève. celles de notre Occident. que celles d'ici. Contrebandier d'idées et passeur infatigable de frontières. plus de vie.dre l'humanité retrouvée ou non perdue. la situation se dégrade implacablement. le vrai sens du par.cours : « En voyageant d'ouest en est on a l'impression de perdre petit à petit les avantages du confort bien douillet de l'Occident. comme le voyage quoi qu'on en dise. celles de notre modernité. toujours politique. Même si le voyage permet d'éduquer autrement. celles de nos villes.graphier devant un car ». alors que la chaleur de l'accueil est inversement proportionnelle au confort matériel. En remontant le fleuve. La lenteur de notre cheminement vers l'ailleurs met davan.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes Jean Delacour dans son blâme du touriste : « Le touriste est un voyageur qui fait des centaines de kilomètres pour se faire photo. de leurs coutumes. Combien de ces bourlingueurs jugent . Mais de là à dire que la misère engen. Matériellement. Nombreux sont les voyageurs à la recherche de gens accueillants qui leur ouvrent leurs portes et leur font partager un peu de leur culture. Il est. plus joyeuses. La pauvreté et l'inconfort amènent les gens vers plus de solidarité. c'est l'inverse » (Graff.

peut-être quelques stoppeurs restés sur son bord ! Régis Debray rappelle : « Elle a son code, ses panneaux, bornes, flèches, et plaques. Elle connecte l'ici à l'ailleurs. Le réel au fantasme. Le seuil à l'horizon. […] Le pas humain a fait le terroir, le cheval, la nation; l'auto le continent, l'avion la planète Terre, le lanceur spatial, le cosmos. […] Aujourd'hui, parce que nous sommes allés sur la Lune, nous
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réapprenons le terroir » (Debray, 1999 : 75). L'espace du globe s'est rétréci à mesure que l'on a terminé d'explorer ses moindres recoins. L'explorateur des lointains confins devient l'aventurier du marché de quartier hebdomadaire comme l'ethnologie tropicale se reconvertit à l'ethnologie de proximité. Bref, à l'instar d'un tour qui se termine et d'un cercle qui se referme, chacun revient sur ses pas et redécouvre l'exotisme chez soi. Et du chez- soi. Jacques Meunier ne dit pas autre chose lorsqu'il souligne que le bout du monde est partout : « Il s'accommode aussi bien du cap Horn que d'un fond de jardin. Il dépend surtout de vos sentiments antipodiques. Il dépend d'abord de vous » (Meunier, 1999 : 76). À chacun son rêve d'ailleurs, à chacun sa perception du bout du monde. La recréation de lieux et surtout la construction à des fins commerciales d'environnements touristiques, y compris d'espaces naturels, constituent des risques dont la portée future reste difficile à mesurer. Mais, on peut déjà voir et savoir que les milieux naturels et les populations concernées - reconvertis en « objets touristiques » résidant dans des « espaces touristiques » protégés, contrôlés et surveillés - ne sont pas nécessairement les premiers bénéficiaires (Urry, 1995 : 171-192) : la campagne, aujourd'hui réinventée à partir des exigences citadines (mode bio et tout le reste), peut-elle par exemple oublier l'agriculture, l'élevage, l'odeur du fumier sur le trottoir et le chant du coq au petit matin ? Bref, tout ce qui fait qu'elle vit plutôt que survit, tout ce qui contribue à son existence en opposition au monde urbain (pour lequel d'ailleurs elle fournit quantité de « dons » de la nature, alimentaires notamment !)… Dans les pays du Sud, j'ai rencontré trop de guides autrefois riziculteurs, paysans, éleveurs ou artisans pour la communauté - qui délaissent et dénigrent même les travaux manuels et le dur labeur dans les champs ou les rizières (avec les faibles revenus qui

gratifient ces travaux), préférant se tourner (et tout le monde les comprendra) vers des emplois plus faciles, parfois plus intéressants, et toujours mieux rémunérés (dans les services, l'hôtellerie, les restaurants ou les agences, etc.); des champs sont ainsi laissés en friche des mois durant, des récoltes entières pourrissent sur place en raison de
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l'absence de main-d'œuvre locale. Le tourisme durable n'a de possibilité de voir le jour que s'il subsiste des espaces durables… Aux yeux du touriste-voyageur, et plus encore du flâneurbadaud, ce n'est plus le lieu ou l'espace géographique qui prime mais ce qu'on y trouve. On peut ainsi déplacer un site touristique ou surtout créer à partir de « rien » un espace ludique ou touristique là où personne auparavant ne pensait mettre les pieds. De plus en plus, on fabrique de la sorte des espaces de voyage ou de villégiature où le consommateur se rend comme il prend l'avion pour les Bahamas ou le bus pour l'île de Ré : « Le véritable produit est ce qui est créé de toutes pièces dans un espace géo- graphique nul, comme l'étaient les champs où furent implantés Disneyland Paris ou le Futuroscope. Le contenu de ces parcs de loisirs, comme les bulles tropicales, sont artificiels » explique Marc Boyer (dans Cultures en mouvement, 1998 : 29). Marc Augé nous éclaire sur la notion d'espace appliquée à l'anthropologie du voyage : « L'espace comme pratique des lieux et non du lieu procède en effet d'un double déplacement : du voyageur, bien sûr, mais aussi, parallèlement, des paysages dont il ne prend jamais que des vues partielles, des "instantanés", additionnés pêle-mêle dans sa mémoire et, littéralement, recomposés dans le récit qu'il en fait ou dans l'enchaînement des diapositives dont il impose, au retour, le commentaire à son entourage » (Augé, 1992 : 109). Pour la plupart des voyageurs, malgré sa futilité apparente, le kilométrage du voyage reste important, en tout

cas symboli- quement. On croit encore qu'on peut rentrer indemne d'une cérémonie de mariage tamoule en plein Paris mais qu'on est inéluctablement traumatisé de retour d'une expédition botaniste dans la forêt de Bornéo ou d'une course de chiens de traîneaux au Nunavut. Rien n'est moins sûr, mais l'imaginaire du voyage est ce qu'il est. On ne fait pas table rase des milliers de récits et de documentaires qui depuis des lustres entretiennent les chimè- res de l'ailleurs. Nous restons tributaires des images d'enfance. Aujourd'hui, par exemple, l'Amérique des grands espaces, du Far West, des Badlands et du Grand Canyon, du mythe de la « der- nière frontière », continue de cultiver notre jardin de l'imaginaire
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spatial. Les films tels Easy Rider, Paris-Texas ou Arizona Dream, ne sont que la continuation filmée du vieux rêve d'espace américain. Mais, en dépit de ces réminiscences, l'Amérique n'est plus aux premières loges de l'imaginaire en vadrouille : l'Asie-Pacifique l'a déjà supplantée ! Eliane Gandin reconnaît qu'après l'Améri- que archétype de l'ailleurs dès la fin du Moyen Âge et jusqu'au XIXe siècle -, c'est aujourd'hui au tour du Pacifique de bénéficier de cette aura : « Et surtout l'espace océanien du Pacifique est mythique parce qu'antipodique. Le ciel étoilé a ses repères inver- sés et on marche la tête en bas par rapport au monde européen. Cette inversion de l'espace fascine Loti. La situation aux marges du monde connu le rend un lieu propre à contenir le Paradis et l'Enfer » (Gandin, 1999 : 304). La littérature exotique, de Bougainville à Giraudoux, en passant par Gauguin et Segalen, nous a démontré à l'excès que le lointain Pacifique est la représentation même de l'ailleurs. Le lointain, parce qu'il est peu accessible et trop méconnu, conti- nue à fasciner en dépit de son rapprochement de nos terres : « On rencontre tant de malheureux qu'on a envie de plaindre de n'avoir pas vraiment "fait du chemin" […]. Le maillage routier de l'écorce terrestre, qui décuple notre faculté de découverte, dimi- nue d'autant notre envie de découvrir. Domestiqué, le territoire perd en valeurs émotives. S'il ne fait plus peur, il fait aussi moins rêver » (Debray, 1999 : 77, 75). Ce n'est pas le fruit du hasard si tous les voyagistes spécialisés dans l'aventure cherchent désespérément les derniers lieux reculés de la planète où l'asphalte, le téléphone et l'électricité restent des rêves pour les habitants de ces contrées, pour y emmener en circuit organisé des groupes de trekkers suralimentés et surmodernes ! Les rêves des uns ne sont pas ceux des autres. D'ailleurs Régis Debray - autrefois voyageur- guérillero averti en

Bolivie, devenu voyageur-républicain contes- table au Kosovo - confirme que tous les ayants droit au voyage p a r t a g e n t , à u n d e g r é c e r t e s va r i a b l e , c e t é t r a n g e e s p a c e - t e m p s du voyage : « La culture du pas apaise les tourments de l'éphémère. Dès qu'on met sac au dos et que la chaussure bute sur les cailloux, l'esprit se désintéresse des dernières nouvelles. Quand je fais trente kilomètres par jour, à pied, je calcule mon temps en
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années; quand j'en fais trois mille, en avion, je calcule ma vie en heures » (Debray, 1999 : 75). Véritable pied de nez aux grands espaces sacralisés, le voyage immobile n'est pas nécessairement l'antivoyage, il en est plutôt une forme originale, le plus souvent subie. Le voyage sédentaire - ce Voyage autour de ma chambre de Xavier de Maistre (1795) - est le substitut pauvre du voyage géographique vers l'ailleurs, c'est le voyage offert à ceux qui n'ont pas les moyens de partir ou à ceux qui résistent à l'obligation de s'enfuir. Mais, par contrainte ou parfois par snobisme, le choix de ce voyage-là n'est pas exempt non plus d'une volonté d'appropriation, de récupération au même titre que ceux qui partent, de l'esprit du voyage, et notamment de ses dimensions initiatiques. Le voyage est partout, il force l'univers de notre intimité par sa présence quotidienne à nos côtés; en ce sens, il devient une nécessité, une obligation, une urgence. Qui ne voyage pas ne vit pas. C'est pourquoi le voyageur en chambre se fait un devoir de s'attribuer le voyage à sa manière : Internet, livres, films, télévision câblée, restaurants, habillement, décorations, modes de vie, initiation au yoga ou au bouddhisme, stage de danse africaine ou cubaine, sorties « exotiques », appren- tissage de langues étrangères, etc. Une « manière de voyager » bien singulière qui, si elle venait à se généraliser, enverrait sur la paille les agences de voyage et toutes les branches de l'industrie tou- ristique, mais elle restaurerait aussi l'idée vieillotte selon laquelle on ne serait bien que chez soi… Elle récuse sans ménagement ce proverbe swahili de Zanzibar : « Celui qui voyage sans raison apparente n'est pas comme celui qui s'assied sans but précis, le voyageur en retire toujours quelque chose ». Le temps de vivre. Le désir d'évasion est un

rêve qui peut devenir réalité. Le temps du voyage est le temps d'une utopie réalisée. En ce sens, le temps libre est d'abord une pensée libre, mais il faut se souvenir qu'on s'emporte avec soi partout où l'on va. Le voyage ne peut être le remède à tout mais il peut aider à trouver des solutions. Le temps et l'argent, indispensables à ceux qui, pour leur éducation, s'engageaient au XVIIIe siècle sur les routes d'un « grand tour » d'Europe pendant de longs mois, ont
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été remplacés de nos jours par la formule plus lapidaire « le temps c'est de l'argent ». Paul Morand exprimait déjà ses craintes quant aux nouvelles mœurs voyageuses désormais indissociables du processus de modernisation de la société : « Autrefois, voyager, c'était flâner. Aujourd'hui, le temps rare est cher, il faut l'écono- miser, donc organiser la flânerie, comme le reste. Des centaines de milliers d'agences ont désormais pour objet d'exploiter votre paresse pour que, sans gâcher une seconde, vous puissiez per- dre votre temps » (Morand, 1963 : 26). C'est un changement considérable qui atteste de l'émergence d'une autre civilisation, alliant la production à la consommation et le profit à la renta- bilité. L'homme ne vient plus qu'après la machine et le temps libre qu'après le temps du labeur. Il faudra ensuite une révolu- tion des loisirs pour dégager de nouveaux espaces de liberté, au demeurant toute conditionnelle… En toute logique, le temps du voyage s'est peu à peu écourté. Sûr que l'accélération des modes de transport n'est pas l'unique responsable de la diminution du temps de voyage ! D'ailleurs, l'avion ne nous offre-t-il pas la possibilité d'aller plus vite perdre son temps ailleurs ? Le temps du loisir et du voyage étant d'abord de l'argent « perdu », ou qui aurait pu être gagné en ne voyageant pas ou en voyageant moins, il n'est pas étonnant de voir des Américains « faire » l'Europe en huit jours, ou des Français entreprendre des tours du monde en deux semaines. L'objectif numéro un de nombre de voyageurs, fortunés ou fauchés, se résume dans l'affirmation suivante : voir le maximum de choses en un minimum de temps afin d'en avoir pour son argent… Une telle obsession consumériste du voyage est à l'image d'une époque vouée au culte de l'argent au moins autant qu'à celui de l'individu-roi. La solution pour un voyage moins stressé et moins pressé consisterait sans doute à prendre de la distance avec nos conventions pour se rapprocher des autres et mieux comprendre l'essence de leurs cultures et

leurs façons d'être et de faire. Réapprendre les plaisirs de la lenteur pour mieux revenir aux racines de soi comme aux sources du voyage (Sansot, 1998). Le temps n'a cessé d'évoluer avec le temps. Le calendrier apparaît en même temps que l'agriculture, la métallurgie
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Chapitre 2

Rites et pratiques des nomadismes

offrira la possibilité aux hommes de changer le cours du temps. Autrefois - peut-être encore aujourd'hui dans quelque îlot retiré de la planète -, le temps de travail quotidien ne dépassait pas quatre heures : « Le reste du temps était consacré à des loisirs comme la chasse ou la pêche qui n'assurent pas la subsistance indispensable ou des fêtes, beuveries, fumeries et déguisements de masques en vue de la préparation de la guerre » (Lanquar, 1985 : 15). Le temps profane devient ensuite le temps du travail et le temps sacré celui des loisirs et des fêtes, relevant alors essentiellement du domaine religieux. En Occident, les fêtes règlent les horloges du temps et la tâche de le contrôler revient à l'Église toutepuissante qui, à compter du Xe siècle, va tenter d'imposer ses rythmes aux monas- tères, aux campagnes et aux villes de France et de Navarre. La déchristianisation du temps sera lente et poindra timidement à partir de la Renaissance : « Dieu n'est plus extérieur au temps » estime Jacques Attali (1982) qui poursuit son analyse en démontrant que, à la faveur des Lumières et de l'avènement de la civili- sation industrielle, c'est désormais l'homme qui tente de dompter le temps en même temps que l'espace. Mais en se libérant du poids de l'Église, l'individu s'enchaîne aux lois du capitalisme et voit son temps libre d'antan s'effriter jusqu'à disparaître. La crise de l'aristocratie - cette dernière perd ses privilèges et ses pouvoirs traditionnels liés aux trois fonctions indoeuropéennes que sont la religion, la guerre et l'économie - est à l'origine même du voyage éducatif et d'agrément en Europe. L'Angleterre, nation convertie très tôt au libéralisme dès l'aube de la révolution indus- trielle, ouvre la voie au voyage aristocratique; Alain Corbin voit en elle « le laboratoire où se sont inventés les nouveaux usages du temps » (Corbin, 1995 : 17). Il faut ensuite

patienter jusqu'aux luttes sociales successives - de 15 à 17 heures journalières de travail sans période de repos au début du XIXe siècle, on passe progressivement à 8 heures par jour à partir de 1866, à la semaine de 40 heures et aux congés payés en 1936, aux 35 heures hebdo- madaires en 1999… - pour retrouver un temps libre chèrement payé. La lutte aura été longue et douloureuse aux travailleurs
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Désirs d'Ailleurs

pour obtenir - ou plutôt conquérir - ce que Alain Corbin (1995) appelle, très justement, « un temps à soi ». Du voyage pour apprendre au voyage pour se soigner, du voyage temporel élitiste et individuel à l'aventure matérielle démocratique et organisée, l'art et la manière de voyager sont en mutation constante au gré des conditions socio-économiques qui conditionnent les avancées de nos sociétés (Cuvelier, 1998 : 17-66). Un temps libre nouvelle formule qui n'est plus seule- ment un temps de récupération mais aussi un temps consacré à la découverte et aux loisirs. Mais dans le temps libre, aujourd'hui, combien travaillent de facto ? La flânerie reste subversive et le repos n'est accepté socialement que s'il est « mérité » ! Voué à la consommation tous azimuts, lorsque l'individu cesse de produire, il n'a guère d'autre choix que de consommer de la culture ou des loisirs, parmi lesquels figurent le tourisme et le voyage. La notion de temps est variable d'un endroit à l'autre, d'une culture à l'autre : le temps asiatique ou africain est ainsi différent du temps européen ou nord-américain, encore qu'il existe évidemment des disparités évidentes à l'intérieur de chaque continent, chaque pays, chaque village, chaque famille même. En Espagne on dîne tard et dehors, en Allemagne on dîne tôt et dedans; au Cameroun ou en Indonésie, on est plus actif à six heures du matin qu'à deux heures de l'après-midi; les Lapons changent même leur propre conception du temps en fonction de l'hiver qui dure et de l'été boréal, etc. Le temps a décidément beaucoup à voir avec le temps qu'il fait, le climat, les horaires du lever/coucher de soleil, etc. Le célèbre érudit

la notion de temps varie fréquemment dès qu'il débarque dans telle ou telle contrée lointaine où le temps lui semble . la notion de temps invoque celle de non-temps car. par exemple. dans le contexte asiatique. le temps n'existe pas : ainsi. dans l'univers.à 124 . des mentalités et des temps différents se superposent ». le YiKing ne parle ni de commencement ni de fin. Alors que l'Occidental a inventé le temps linéaire et cyclique. il n'y a pas de big bang originel comme nous le suggérons de notre côté… Pour le voyageur. Pour lui.malien Hampaté Bâ relevait ainsi qu'en Afrique « des mondes.

il interpelle. une victoire peut-être de courte durée. mais simplement d'y croire… L'espace a gagné une bataille sur le temps. d'où l'adage populaire : « Ah. intéresse et sollicite les Occidentaux. Combien de fois ai-je entendu de la bouche de voya. d'une Belle Époque.teste le sacré. Il en va ainsi lorsqu'il atterrit à Luang Phrabang au nord du Laos mais non pas à Singapour. Nostalgie des origi. d'une pureté perdue. car ici ou là-bas. À côté de la fascination mystique et de la quête spirituelle.nes. où la course à la montre lui rappelle plutôt Manhattan ou la Défense ! Le voyage dans le temps est aussi l'un des rêves les plus fous des voyageurs les plus ordinaires. Le besoin de spiritualité est plus criant que jamais dans une société en déroute : le sacré suggère des itinérai. Sûr que l'attrait de la période médiévale auprès du grand public .geurs rencontrés au détour d'un café d'ici ou d'ailleurs ces paroles récurrentes : « Quand je pars au loin.figé. ce que je veux avant tout c'est retourner au Moyen Âge ». Mais le grand vainqueur est sans con.Chapitre 2 Rites et pratiques des nomadismes tort . ce besoin de Moyen Âge… Tout voyage dans le temps est teinté de nostalgie.res terrestres alléchants pour des voyageurs toujours plus nombreux et plus soucieux d'accéder aux mystères des cieux. des premiers temps mythiques. ce qui compte aujourd'hui c'est le lieu où l'on se rend et non plus le temps .rappelons-nous les films à succès tels Le nom de la Rose et… Les visiteurs entérine encore plus ce désir de retour au passé. encore que cela soit historiquement délicat. ce n'est plus comme dans le temps » ! Mais était-ce donc si « bien » autrefois ? Le fait n'est pas de savoir ou de vérifier. Le sacré est dans tout voyage et tout voyage est en quelque sorte sacré.

qu'on y passe ! Même si les temps changent aussi : la villégiature gagne du terrain chez les voyageurs et pas seulement parmi les vacanciers. 125 . aux replis de toutes sortes et au besoin de confort et de sécurité que connaissent nos contemporains.sées » à l'image de penser la présence de l'autre sur notre « propre » territoire. L'engouement qu'elle suscite n'est pas étranger aux angoisses. et qui traversent nos sociétés inquiètes des lendemains incertains et souvent « terrori.

au temps de l'autre. mais nous avons le temps »… Vivre l'ailleurs au rythme de l'autre c'est ravir son temps en oubliant notre montre. C'est en cou.rant sans relâche après le temps et l'espace qu'on ne cesse plus de voyager. C'est ce que résume admirablement Jean Chesneaux dans L'art du voyage : « Entrer dans le temps local. en nomades déboussolés constamment en par. les heures où la vie sociale s'éveille et où elle s'interrompt. jamais.tance mais que rien. celui du barou.deur long et démesuré. Changer de climat et de météo ne suffit pas pour goûter aux saveurs de l'ailleurs. L'un et l'autre n'ont pas la même aptitude à s'adapter aux temps locaux dans lesquels ils entreront ou pas au cours de leurs pérégrinations. les horaires des repas » (Chesneaux. lance cette allégorique parabole que devraient méditer tous les touristes-voyageurs soucieux de l'altérité du monde : « Chez nous. dans une chanson consacrée aux touristes pressés mais toujours séduits par l'exotique ailleurs. Réussir un voyage . Le voyage implique une remise en question de nos croyances et de nos convictions. ou presque. nous n'avons pas de montre.Désirs d'Ailleurs Le temps du vacancier est court et mesuré.parition : la flânerie. Vagabonds solitaires errant de non-lieu en non-lieu pour ne jamais se fixer que sous la contrainte. mais au détriment d'une forme de voyage alors en voie de dis. 1999 : 65). n'arrête… Être toujours en voyage revient évidemment à ne plus l'être du tout. il faut encore changer de temps. Le musicien et musicologue camerounais Francis Bebey. nous nous transformons progressivement en êtres hagards toujours en ins.tance de départ. s'adapter aux temps des hôtes. qu'on devient de gré ou de force un voyageur perpétuel. c'est d'abord découvrir et identifier les rythmes de la journée. les moments de pause.

c'est rechercher les décalages. 126 . Horaires et autres.

c'est-à-dire non clôturée dans un discours ». Les précieux mots laissés par les p r e m i e r s v oy a g e u r s s o n t e t r e s t e n t d e s i n v i t a t i o n s a u v oy a g e cent fois plus alléchantes que les publicités en . Ne partons-nous pas toujours sur les traces d'un presti.gieux explorateur. Kenneth White. Au début de tout. ou même d'un génial inconnu qui aura su mettre à profit ses tribulations passées ? Place et rôle de l'image et du texte ou le voyage comme Prétexte Le texte comme prétexte. 1982. pour que quelque chose commence. il faut une énergie barbare. d'un illustre découvreur.Chapitre 3 ImagInaIres de l'autre et prétextes à l'exotIsme « Jouir de tout son être… Jouissance qui est à l'opposé du confort… Sans énergie il n'y a rien. La figure du Dehors.

et Tzetan Todorov de fustiger son action conquérante et d'en souligner la portée évangélisatrice et colo. Combien sont partis sur les traces du marchand italien pour devi127 . s'est lancé sur les pas de Marco Polo. « découvreur » contre son gré de l'Amérique.quadrichromie des voyagistes actuels les plus audacieux.niale (ou pourquoi et comment Colomb devient si facilement colon… dans le texte ou non !) : « Le récit de voyage lui-même n'est-il pas le point de départ. 1982 : 21). et non le point d'arrivée seulement d'un nouveau voyage ? Colomb lui-même n'est-il pas parti parce qu'il avait lu le récit de Marco Polo ? » (Todorov. Christophe Colomb.

Désirs d'Ailleurs ser le monde ? En 1999. Jacques Lacarrière rappelle ce que notre patrimoine culturel européen doit au monde méditerranéen.à dos de chameau et à cheval . mars 1999 : 164). J'avais pu en revanche y réparer ma voiture sur la fosse aimablement prêtée par un mécanicien sikh. Un témoignage. que « tout au monde existe pour aboutir à un livre ». dans une courette partagée avec son buffle qui m'arrosait régulièrement et généreusement d'urine » écrivait alors Bouvier (dans Géo. non sans raison. Comme le prouvent aujourd'hui les nombreuses rééditions.rend compte de son périple automobile en Inde du Sud en 1954-55 : « Je n'étais pas mécontent de quitter Delhi où je n'avais pas trouvé de travail. Jean Rolin raconte que les Néo-Zélandais n'en veulent plus aux Français pour l'affaire du Rainbow Warrior. et un texte inédit de Nicolas Bouvier . héritiers désignés des explorateurs d'antan ? Dans ce même numéro.le voyage mythique de Marco Polo en Asie… Le voyage comme prétexte au texte à venir ? Si Mallarmé a dit un jour. Comment expliquer cet engouement pour les aventures passées sinon par l'absence d'aventures au présent ? Dans son numéro spécial anniversaire de mars 1999. il n'est pas moins vrai que c'est d'abord la traversée puis l'interprétation du monde qui mènent au livre. les récits de voyage sont en vogue dans un univers éditorial pourtant en crise. certes passionnant . fêtant ses vingt ans. ce sont quatre étudiantes britanniques qui ont « fait » . le magazine Géo titre à sa « une » : « Récits de voyage par cinq grands écrivains ».disparu en février 1998 . Le « vrai » voyage ne survit-il donc plus que grâce aux témoignages vécus de quelques rares grands voyageurs.

les Conrad. Bouvier. malgré les déclarations d'intention toujours bonnes à présenter… Les écrivains-voyageurs célèbres1 et les ethnologues 1.gent avec le même esprit d'ouverture à l'ailleurs que Bouvier ? Ce n'est pas sûr. Sepulveda. Le Bris… sans parler de leurs glorieux prédécesseurs. O'Hanlon.quoique anecdotique. les Kérouac. N'est-ce pas justement ce qui plaît à nos contemporains ? Sont-ils encore nombreux ceux qui voya. etc. Le Clézio. 128 . Lapouge. Meunier. Théroux. Chatwin. tous les Stevenson. mais qui donne peut-être plus envie de lire le voyage que d'aller le vivre. Lacarrière.

par déréliction. des lectures qui s'affinent et se . de la territorialisation étatique forcenée. mais aussi l'hospitalité. la vanité des voyages » (Meunier. par effet d'entropie.logie sans concession de la sédentarité commune à une grande partie de la planète. la beauté du divers et.rizon des ailleurs. Les lectures sont des références avant le départ en même temps qu'un loisir apprécié en voyage et un complément de connaissance au retour. l'ironie de soi. présente comme suit les ingrédients du travel writing : « Le goût du détail vagabond.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme reconnus confèrent au voyage cet indispensable cachet d'authen. ainsi que l'ont admirablement fait Chatwin avec En Patagonie (1979) ou Le Clézio avec Désert (1980).ticité si difficile à obtenir pour le plus commun des touristes tout en accordant à l'aventure moderne ses lettres de noblesse sans lesquelles celle-ci ne serait plus qu'aux mains des « professionnels » de l'industrie du voyage… Le message passe visiblement très bien au point où tout le monde l'utilise et l'exploite à satiété ! Jacques Meunier. en même temps. Christine Montalbetti (1999) insiste sur le fait qu'on voyage d'abord par les livres. le sens de l'autre. mais tout voyage est également un récit. renvoie également au nomadisme et donc à la défense des derniers nomades aujourd'hui sérieusement menacés par l'idéo. ethnologue défroqué et poète défricheur d'ailleurs. « Tout récit est un récit de voyage » écrivait Michel de Certeau (1990 : 171). de mettre ses chaussures de marche ou de prendre l'avion. 1999 : 146-147). Avant d'arpenter l'ho. notre destination se joue parfois sur tel ou tel récit de voyage ou description géographique ou ethnographique. Écrire et décrire la mobilité.

le succès du festival annuel « Étonnants voyageurs » de Saint-Malo présidé par l'écrivain-voyageur Michel Le Bris. s'inter129 . du récit de voyage est proportionnel à l'importance de la crise que traverse l'édition en général ! À nouveau. par exemple.paration au voyage. Lire sollicite l'évasion. dans le texte de présentation du recueil Étonnants voyageurs (reprenant le nom du festival et de la collection littéraire qu'il dirige). comme en témoigne. N'oublions pas qu'on voyage bien avant de partir ! Et bien après le retour.précisent lors de la phase de pré. relativement récent. L'esprit du voyage s'immisce jusque dans les silences de la vie sédentaire… Le succès notable. Michel Le Bris.

Le monde se raconte et se lit autant qu'il se vit. tant de mots. en publicité.en lecture.raire. le voyageur invisible vit caché pour voyager. mais aussi via les revues telles l'anglaise Granta et la française Gulliver. Notre regard est sous influence encore plus que notre itiné. On peut le revendiquer ou le déplorer. ce qui n'est déjà pas si mal ! Au moment même où les récits de voyage . non sans plaisir puisé au passage. selon lui. Trébizonde. en information. tant de légendes ! » (Étonnants voyageurs. tant de récits. les traductions. ce que nous voyons pour la « première fois » nous l'avons souvent vu « ailleurs » . Mais cela peut néanmoins aider à modifier notre vision de l'autre et de l'ailleurs. Le texte reste souvent le modèle suprême du voyage. dans un univers où le voyageur est plus libre d'aller que de penser. Il n'est pas certain pour autant que le regard du voyageur devienne grâce à la lecture plus autre. plus heureux. en film. Nos visions de la nouveauté ressentent le déjà vu. Regarder le voyage autrement n'induit pas de le penser autrement pour nécessairement voyager autrement. mais c'est ainsi. Certes.sans le bruissement de tous ces livres que nous lûmes avant de prendre la route ? Samarcande. en photo… . dès l'enfance. 1999 : 7).Désirs d'Ailleurs roge d'emblée : « Que serait un voyage sans le livre qui avise et en prolonge la trace . ou même Les carnets de .les rééditions. qui nous furent comme des portes.et il conviendrait de parler plus de souvenirs que de visions. Le voyage est une lecture du monde d'autant plus que la lecture conduit au voyage. mais il profite de ses moments de disparition pour affiner son regard. les publications.

Si ses récits. est un voyageur qui se regarde voyager. . c'est aussi un marché. en effet. sur le mode du journal de bord. Roman. etc. Mais il reprend presque aussitôt la défense de l'écrivain-voyageur : « Ce qui serait rédhibitoire pour un grand reporter ou une inconvenance pour un ethnologue.font leur percée en France. La reconnaissance sociale est quelquefois au bout de la route ». devient une qualité sous la plume du travel writer : l'écrivainvoyageur. Traverses. c'est que 130 . Jacques Meunier reconnaît les ambiguïtés du travel writing : « Le voyage n'est pas seulement un style de vie ou une école d'écriture. se lisent comme des fictions.l'Exotisme.

[…] Le voyage selon les postmodernes ne serait-il qu'une "structure dissipative". ayant été lui-même il y a encore peu à contre-courant . volontiers diserts et inventifs. leur voyage proprement dit et la relation qu'ils en présentent semblent se dissoudre dans leur moi-en-voyage ». sinon l'odeur de la récupération médiatique. Il vit ludiquement sa vie et sa littérature » (Meunier. navigue courageusement à contre-courant de ce courant . Jacques Meunier a finalement bien raison lorsqu'il écrit. ne connaît plus guère que son moi-je. avec componction parfois aussi. il écrit : « Avec verve. que le voyage est aussi un . 1994 : 352). L'auteur de ces lignes. et derrière lui contre le regard voyageur comme acte social. bref l'appel même du vide sinon du néant ? » (Chesneaux. mais dont les affirmations anticonformistes sentent aujourd'hui. 1999 : 235-237).tion" selon Bouvier. dont nous partageons ici globalement le propos. Ne manquant pas de talent. Un avis que ne semble pas vraiment partager Jean Chesneaux. autre métaphore scientifique fort à la mode. d'entregent souvent aussi. les deux espaces sont frappés de déréalisation. Épargnant Nicolas Bouvier mais fustigeant non sans bonheur la mode du voyage en littérature.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme leur auteur sait mettre en relief la dimension romanesque du réel.fit de l'ego : « Le voyageur aventurier.qui s'est légitimement prononcé en faveur d'une littérature voyageuse. en tout cas ne voguent guère plus à contre-courant des effets de mode et des lois du marché. chaussé de ses "semelles de vent".ayant aujourd'hui pignon sur rue et livres en devanture. en 1994. Et de poursuivre son réquisitoire en expliquant qu'à force de penser la déconstruction philosophique. la relation entre l'ici et l'ailleurs a perdu sa pertinence. et le « nous » est également un grand absent au pro. les écrivains itinérants de la postmodernité se sont acharnés contre le classique récit de voyage. un "exercice de dispari.

Le voyage devient depuis quelques décennies. voire une aventure qui nous soit propre. vérificateur d'histoire passée plus faci.lement que producteur d'histoire immédiate : autrement dit. À ce niveau. lorsque l'on voyage c'est davantage pour retrouver les images et les émotions d'un récit lu et connu d'un autre que pour vivre une expérience. 131 .marché. et plus encore à l'heure actuelle.

le vrai voyageur n'est pas toujours celui qu'on croit : combien de voyageurs en chambre.trer sur la même route. c'est le livre qui est au cœur du voyage. ses ateliers. ses écrivains au travail : une spéci. la petite cité cathare de Montolieu. par les livres et pour les livres ne sont pas rares. de dépôt et de vente du livre. Ainsi.ger de livre. se consacre en grande partie au monde du livre avec ses librairies. Celui dans les têtes et celui dans les terres. On remarque par ailleurs que si le livre fait voyager et le voyage fait lire.vreurs sans prétention des mondes à . Ils sont plus dopés au café noir pour lire jusqu'au bout de la nuit qu'au Lariam pour résister au paludisme jusqu'au bout de leur séjour. après Hay-onWye en Angleterre et Redu en Belgique. Ici. ces décou. les deux peuvent encore se rencon. un peu comme si l'on cherchait à s'imprégner davantage du climat régional et de l'aventure littéraire par le seul biais des livres. que des Cévennes à l'Andalousie : il suffit de chan. joliment dénommée « village du livre et des arts graphiques ». aussi facilement du Brésil à la Papouasie. On voyage ainsi jusqu'au lieu de fabrication. on passe. Mais. À chacun son voyage. parfois sans quitter le fauteuil. ses débats. une fois l'ouvrage refermé.ficité qui attire désormais du monde puisque cent mille touristes sont venus visiter la bourgade en 1998.Désirs d'Ailleurs le voyage devient illusion comme si l'on ne voyageait plus que pour mieux se fixer. Les adeptes de cette forme de voyage intérieur sont plus dépendants des récits imprimés que des guides et des cartes géographiques. prenons garde. et il est directement prétexte au voyage ! Les gens qui ne voyagent que dans les livres. Même si la lecture invite à partir sur des lieux enchanteurs. ses artisans du livre.

plus en profondeur.travers la lecture des livres. plus librement que les masses de voyageurs pressés de tout faire et de tout voir. là où le nomade n'aura vu que des villageois désœuvrés essayant en vain de lui vendre quelques menues bricoles et un site archéologique dont la restauration approximative laisse au voyageur de passage une 132 . Au bout du compte. le sédentaire aura peut-être découvert telle population aux mœurs étranges et tel site fabuleux à l'histoire légendaire mais décidément trop touristique. partent finalement plus loin.

un jour.périence de sa rencontre avec des Bushmen dans le désert du Kalahari ? La tentation est trop grande pour ne pas céder . Qui. ne serait-ce que très légèrement. at-on pu lire récemment sur des affiches footballistiques. Le monde et ses habitants. qu'une partie d'un monde qu'on veut bien nous montrer tel qu'on le veut mais en veillant toujours à ne pas dévoiler . d'inventer. d'oublier les mésaventures futiles et ridicules au profit des aventures utiles et héroïques.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme impression de déception et de dégradation qui le rend perplexe sur les motifs de sa présence.quement les actions et les observations insolites et « racontables ». d'exa.à l'envie de rajouter.gérer.les mystères et les secrets qui nous permettraient pourtant de mieux le comprendre. seules sont évoquées publi. ce que l'on voit n'est souvent qu'un échan. d'arrondir les bords.tillon d'une réalité tronquée. mais le voyageur soucieux de transformer son expérience nomade non ordinaire en événement extraordinaire n'atteint pas le sommet de l'Everest ou le nirvana à Dharamsala : il gagne une bataille interne qui redonne un sens à sa vie. Le voyageur immobile ou imaginaire ne fabule pas nécessairement plus que l'aventurier des mers et des montagnes dont le récit oral ou écrit qu'il rapporte accumule événements exceptionnels et gestes victorieux : « La victoire est en nous ».ou alors très difficilement . de mentir. n'a jamais enjolivé.régulièrement ou exceptionnellement . faisant fi de . la victoire est en lui et sa vie peut recommencer… Mais les véritables raisons de cette victoire intérieure sont rarement énoncées. le périple de son immersion dans la forêt amazonienne ou l'ex. Les manipulateurs des ailleurs en sont aussi les fossoyeurs. Et peut-être arriver à s'entendre les uns les autres en attendant d'arriver à s'écouter. On pourrait encore ajouter que si ce que l'on lit n'est que rarement le reflet de la réalité et encore moins de la vérité.

pour reprendre l'expression de 133 . Accumulant fabulations. voire mesquins qui tissent nos liens quotidiens et cimentent l'authenticité de nos rapports humains. exagérations. Enjoliver le récit de vie. mensonges.tous les faits anodins. impostures. c'est travestir sa réalité. paradis introuvables et peuples imaginaires. les aventuriers sont aussi des « inventuriers ».

pour éviter la prolifération des inventuriers en tout genre. 7/5/1998). on lit à haute voix et on raconte. il se tient à l'arrièreplan. on communique encore par la lecture.Désirs d'Ailleurs Jacques Meunier. l'écrivain-voyageur se met-il toujours en retrait. s'en remet à son intuition » (cité dans Libération. l'auteur de Voyages sans alibi leur rappelle leurs méfaits : « Ceux-là sont des faussaires de l'ailleurs et des professionnels du bobard : appelons-les. dénicheur d'histoires. les "inventuriers" » (Le Monde de l'Éducation. pour simplifier. je me souviens d'avoir fait le « facteur . bref de tout ce qui cimente l'envie d'écrire et de lire ? Un écrivain aux antipodes de l'imposture voyageuse. Blâmant les tricheurs avérés et les menteurs intentionnels. des faits constatés. Naipaul. les gens du pays s'avancent au premier plan. où le consommateur n'est pas submergé par une masse inconsistante de livres nouveaux chaque semaine. dans mes explora. V. on se lit aussi les uns les autres pour ensuite débattre et comparer. Et si. Bref. dans mes récits de voyage. S. on se lit et on se relit. grâce aux livres et à cause d'eux. parfois tout ce qu'il reste à lire.tions culturelles. les écrivainsvoyageurs s'effaçaient un peu davantage au profit des gens ren. et je redeviens ce que j'étais au début : un agenceur de récits. de la nature et des lieux traversés. le papier imprimé revêt encore plus d'importance qu'on ne le pense : on lit ce qu'il y a à lire. raconte qu'il lui fallut de nombreuses années pour saisir que « le plus important dans le voyage. ce sont les gens parmi lesquels il se retrouve. […] L'auteur est moins présent.contrés. Au Maroc. pour un écrivain. on relit. moins investigateur : découvreur d'individus. Aussi. mai 1997 : 50). En certains lieux.

En voyage.clandestin » avec une pile de romans de Driss Chraïbi et d'autres auteurs alors dans le collimateur des gardiens du roi. de même encore à Medan ou à Surabaya où les romans politiques de Pramoedya Ananta Toer étaient jusqu'à une date récente mis à l'index de la société par la « République » indonésienne. et des peuples contraints ou volontaires à la rencontre sont influen134 . de même à Guatemala Ciudad où les militaires vérifiaient nos lectures sans trouver nos essais détournés. Le livre n'est pas qu'un plaisir personnel mais aussi un instrument collectif qui peut servir la liberté. les livres circulent autant que les hommes.

Geertz et d'autres ont pointé les dérives interprétatives. par exemple. 1992). qui pour l'heure réussit plutôt convenablement aux Balinais. ce n'est pas ou plus la littérature qui doit représenter l'île mais l'île qui doit représenter les livres. […] L'auteur disparaît derrière une textualité "objective" comme lustrée » (Bouvier. Par l'intermédiaire du texte qui quelquefois défie le contexte. de susciter de nou. on peut avancer qu'ils sont susceptibles d'ouvrir de nouveaux horizons. éminemment politique. on est l'image de soi avant d'être soi (Picard.veaux regards.texte de ne rendre . Clifford. personne n'est à l'abri de céder au texte pour le texte. Quant aux écrits du voyage. de la sensibilité partagée et de la solidarité entre les peuples et les cultures. Voyageur. et même la prétention à tout comprendre « de l'extérieur » de la part de certains anthropologues. Les anthropologues esquivent parfois la réalité du terrain sous pré. Par le biais de la découverte du globe.ment des philosophies humanistes.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme cés peu ou prou par les lectures des voyageurs.gies. Les livres exercent également un pouvoir de séduction et surtout de connaissance dont personne n'est dupe : à Bali. anthropologue. île toute tournée vers le tourisme international. 1995 : 106). avec ses enjeux et ses straté. Une stratégie identitaire. Pierre Bouvier note que l'anthropologue ou le sociologue « ne souhaite laisser place qu'à un idéal désincarné : l'ouvrage lisse où s'articulent les éléments aptes à rendre compte d'une réalité dévoilée qui énonce la fluidité probante d'un argumentaire. écrivain. l'écriture du voyage est capable de diffuser et de transmettre le goût de l'aventure aux sédentaires et aux jeunes générations d'une manière qui élève l'expérience du voyage au rang d'un art de vivre heureux. du truche.

il ne restera plus alors qu'à ôter discrète. non ? À force de privilégier le premier terme au détriment du second. l'anthropologie risque de s'y perdre et sa science de se fondre dans un jargon et une discipline réservés aux seuls spécialistes. la grande et respectable famille 135 . Leur science est pourtant avant tout une « science humaine ».compte des réalités de celui-ci que dans une forme « scientifique ». enfin.ment le mot « humaine » pour ne plus conserver que celui de « science » et ainsi intégrer.

sinon clore ce carnet. celui qui contient le récit de leur vie trépignante. bref le passeport : « De tous les livres. m'allonger. en quelque sorte. celui qui contient les papiers nécessaires à l'expé. Une belle manière. s'offrent potentiellement à toutes les images du monde » écrit Alain Borer dans Pour une littérature voyageuse (1999 : 17).clôt en ces termes les notes de son journal.Désirs d'Ailleurs des sciences « reconnues2 ». la plus vitale. Mais comment et pourquoi conférer à l'anthropologie le statut absurde de « science dure » alors que sa spécificité même réside dans le fait qu'elle ne le soit pas ? À l'issue de son rêve africain.et faire des rêves… » (Leiris. mais la dernière reste la plus fondamentale. dans le bateau qui le ramène à Marseille : « Il ne me reste rien à faire. dormir. Quelques pages encore vierges. seules promesses tangibles de nouveaux voyages. missel enluminé de l'époque avionique. il n'existe peut-être que deux livres essen. celui que je préfère est mon passeport.ethnologue mais aussi écrivain-poète . d'aucuns ne seraient-ils pas en train de l'oublier ? Au bout du compte et de la route. . pour affirmer haut et fort que la civilisation du Livre n'est pas (encore) morte et enterrée. 1988 : 648). Lire.tiels : d'une part. écrire. L'Afrique fantôme. Michel Leiris . Elle survit tant bien que . unique in octavo qui ouvre les frontières. aux yeux de tous les nomades de la planète.rience puis à l'écriture de ce même récit. éteindre la lumière. voyager et vivre sont les quatre fonctions qui ne cessent de s'interférer les unes avec les autres. d'autre part.

mal grâce aux formalités du nomadisme et, accessoirement, grâce à quelques nomades écrivains talentueux ou chercheurs authentiques soucieux de rendre compte de la diversité et de la beauté du monde. De l'imaginaire et de la réalité des mondes aussi. Images voulues, images volées. De plus en plus, les voyageurs se déplacent en des lieux connus, filmés, documentés, photographiés, médiatisés, où tout est fait et même finement préparé

2. Certains ethnologues et autres chercheurs, les mêmes qui haïssent si douteusement les touristes lorsqu'ils en aperçoivent ici ou là sur « leur » terrain, attendent ce moment depuis fort longtemps…

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Chapitre 3

Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme

pour qu'ils s'y rendent sans trop attendre; là, ils pourront voir ou plutôt revoir ce qu'ils ont déjà vu à la télévision, au cinéma, dans les magazines ou dans les brochures des voyagistes… « Le voyage (celui dont l'ethnologue se méfie au point de le "haïr") construit un rapport fictif entre regard et paysage » (Augé, 1992 : 110). Mais plus que voir, c'est prendre qui intéresse nos voyageurs. Prendre des photos, par exemple, c'est ne plus voir de ses yeux mais à travers un filtre et un objectif. Des touristes visitent des contrées entières l'œil scotché au caméscope comme s'ils voyageaient eux-mêmes plus à travers la vidéo ou le petit écran que dans la réalité. Le narcissisme poussé à son extrême fait que des touristes revenus chez eux montrent leurs photos, commentent leurs diapos et racontent leurs aventu- res en les redorant à un public poli et compatissant connaissant déjà le contenu des images et du récit. En fait, le visiteur pressé voit toujours mal ce qui se passe sur place mais revoit les mêmes scènes beaucoup mieux, parfois même en les recréant, lorsqu'il est de retour du périple et confortablement installé dans son univers habituel et quotidien. On le voit, l'objectif des voyageurs réside davantage dans le stockage des informations, dans la volonté d'emmagasiner les peuples et les cultures, dans le classement et l'étiquetage des données recueillies, et parfois dans l'accumula- tion des moyens de production de ces données ! En cheminant au bout du monde, le voyageur se voit déjà, ou à nouveau, assis dans son fauteuil, avec l'idée que la jeune villageoise dont il vient de tirer le portrait ferait « bien » au-dessus de la cheminée… Nul doute qu'une telle relation de voyage dépersonnalise froidement les rencontres humaines, elle fige le temps en le fixant et ne voit plus, ne sent plus, ne réagit plus à la vie autour… Dans ces condi- tions de rencontre, regardés et regardants, observés et observants n'ont guère plus

d'espoir de se voir, de se parler, de se toucher, bref de communiquer (Boorstin, 1971; Sontag, 1983; Debray, 1992). Évoquant la place forte de la photo dans notre vie, Régis Debray constate que « c'est l'avantage de l'image fixe que de ne pas passer avec sa transmission, d'être stockable et répétable, hors actualité. Il nous faut regarder le révolu pour atteindre notre présent vécu, comme il faut mettre à distance l'immédiat, sur un
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mur, bien encadré, pour saisir l'impalpable. C'est le détour par un ailleurs qui nous ouvre à l'ici » (Debray, 1999 : 138). Si effectivement « voir, lorsqu'on y pense, c'est construire un rapport critique au monde » (Dibie, 1998 : 23), photographier et plus encore filmer, c'est par contre prendre en otage l'image - reflet figé ou mouvant de l'existence - de l'autre pour se l'appro- prier. À moins, bien sûr, que ce vol impuni et délibéré ne soit en fait un élément de partage, c'est-à-dire le résultat d'un acte social, amical ou professionnel, mutuellement consenti. Trop d'exemples pris dans le tourisme organisé ou indépendant illustrent que le minimum de respect envers les hôtes n'est pas toujours observé. Ainsi, au pied du monument principal du complexe archéolo- gique de Chichen Itza, dans le Yucatan au Mexique, un touriste américain veut immortaliser la pierre antique sur du papier kodak avec en premier plan le visage d'un petit garçon d'un village voi- sin venu vendre quelques bibelots aux étrangers : rien à faire, le bambin refuse obstinément de sourire pour la photo, ce qui finit par exaspérer le touriste frustré qui n'hésite pas à l'engueuler puis à le chasser violemment… Quand sonne l'heure de faire un cli- ché, plus rien ne compte dans la vie de ce voyageur à l'exception de son appareil photographique et des objectifs qu'il s'est fixés : viser dans l'objectif et atteindre l'objectif visé. Ceux qui compa- rent le tourisme à la guerre (Marc Augé) et l'appareil photo à une arme à feu (toute la multitude d'exécutés par la photo…) n'ont pas tort dans ce cas précis ! Il importe cependant de veiller à ne pas généraliser ce jugement à tous les amoureux de la photo. Dans une récente étude exhaustive consacrée aux touristes visitant le Taj Mahal en Inde, Tim Edensor relève que les visiteurs occidentaux font pratiquement tous des

photos au même endroit; le lieu symbolique duquel sont pris plus ou moins les clichés est celui que le touriste a vu dans les brochures et les catalogues, ou à la télé, dans les livres, sur les cartes postales, etc. Il photographie d'abord par mimétisme et ensuite pour se souvenir : « La pho- tographie est devenue synonyme du tourisme » (Edensor, 1998 : 128-135); ce que John Urry avait déjà constaté auparavant dans The Tourist Gaze : « Le voyage est une stratégie pour accumuler
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des photographies » (Urry, 1990 : 139; cf. Rojek, Urry, 1997 : 176-185). J'ai moi-même, au milieu des années 1980, été témoin d'une scène touristique peu glorieuse devant le Taj Mahal : deux voyageurs anglais ont décidé de photographier le monument sans la présence d'un seul de leurs congénères du voyage, en un mot prendre le Taj sans touristes, sans personne ! Défi quasi impossible sauf peut-être à venir au milieu de la nuit… Ils s'affairent donc à pousser assez énergiquement ceux qui s'aventurent inopportuné- ment dans leur champ de vision ! Ce qui devait arriver arriva : de jeunes Indiens n'apprécient guère qu'on les oblige à se mettre de côté, discussions, élévations de voix et prises de bec se succèdent, en vain, car les deux parties se séparent rapidement avant que la situation ne dégénère… Les comportements irrespectueux ou simplement maladroits des touristes munis (armés ?) d'un appareil photo ou d'un caméscope à l'encontre des populations visitées sont légion et connus de tous, ce qui n'empêche pas de voir quelquefois ces mêmes dénonciateurs se comporter ailleurs que chez eux de la même sorte. Pour mieux rendre compte de ces images-là de l'ailleurs qu'on ne veut pas voir - les images de soi confronté à l'autre, mais dans leur forme la plus « honteuse », celle du touriste-voyeur - un ouvrage, intitulé Quel monde !, livre des photographies de touristes sur les lieux du monde en train de filmer, de photographier, de s'affairer, de visiter, de converser, bref en train de voyager loin de chez eux (Parr et Topor, 1995). La boucle est ainsi bouclée, même si le voyageur n'a sans doute guère envie de se voir tirer le portrait de la sorte ! Le lecteur pourra regarder

les photos de touristes photographiant d'autres gens et d'autres sites, dans les hameaux d'Amazonie, dans les villages reculés de Grèce ou dans les grandes cités américaines. Le voyeur se voyant vu par un de ses semblables parviendra-t-il à repenser son rapport à l'autre, par exemple lorsqu'il se voit - même à travers un autre - offrir des bonbons à des enfants d'un village masaï, distribuer des médicaments à quelques Hmong en Thaïlande, ou encore flirter avec une gamine de douze ans à Phnom Penh ou à La Havane ? Ce n'est pas sûr, loin de là… La symbolique de l'arroseur arrosé est évidente mais elle doit rappeler que l'observateur est toujours
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un observé. Même si en face il n'y a pas d'appareil photo pour immortaliser l'événement de cette manière-là. Dans La chambre claire, Roland Barthes précise que la photographie « ne sait dire ce qu'elle donne à voir », mais par contre elle fige l'image et fixe le visage, et en arrêtant l'événement, elle abolit le présent. Son utilisation de l'image peut s'avérer perverse, notamment en falsi- fiant le réel dans le but d'induire autoritairement un désir : « Elle répète mécaniquement ce qui ne pourra jamais plus se répéter existentiellement » (Barthes, 1980 : 156, 15). Outil emblématique du touriste en vacances et du reporter en mission, l'appareil photographique est ce qui nous permet de voir sur place ce que nous allons revoir une fois de retour de notre périple. La photo nous autorise en quelque sorte deux voyages en un : le premier est au présent, le second au passé; l'un se vit rapidement, l'autre se raconte tranquillement et peut se répéter à loisir. Ne pas faire de photos c'est « rater » le second voyage, mais peut-être aussi profiter davantage du premier. L'impératif photographique est une réalité qui peut s'avérer oppressante pour le voyageur : il « faut » faire des photos de ce monument et de ce temple, de ce marché et de cette montagne; il faut photographier comme il faut visiter, le choix offert au voyageur qui voudrait un tant soit peu flâner est restreint. Pour se libérer des diktats mentaux du voyage, il faudra bientôt organiser des formes originales de résistance ! Ne pas céder aux exigences de l'industrie, ne pas plier devant les injonctions formulées à l'encontre de ceux qui veulent partir à leur gré… Je me souviens des routes étroites du nord de l'Écosse où, à intervalles réguliers, une petite place

permet aux plus pressés de doubler les plus lents : mon compa- gnon de route automobiliste écossais arrête le véhicule à plusieurs reprises dans différentes placettes et me lance : « Ici, on appelle ces aires de stationnement temporaire les kodak places, car on a le temps de faire des photos, mais pourquoi ne veux-tu donc pas en faire ? Je ne te laisserai pas quitter ma région sans que tu n'aies pris au moins quelques clichés »… Deux semaines plus tard, je me retrouvais en Irlande du Nord, dans le quartier catholique du Bogside à Derry (appelé Londonderry par les Orangistes…), en compagnie de deux amis sympathisants de l'IRA pour enta140

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mer une sorte de mini pèlerinage sur les lieux de souffrance des ouvriers locaux dont certains sont morts sous les balles anglo- protestantes. Lorsqu'un de mes amis me souffle à l'oreille : « Là, il faut vraiment que tu prennes des photos car c'est historique ! ». Là, sous l'amicale menace et l'intérêt du sujet, j'ai pris quelques clichés. La photo-souvenir devient photo-témoignage. Si la photo fige effectivement l'image sur le papier, elle permet aussi d'œu- vrer contre l'oubli. Et de devenir, parfois, un formidable outil du nécessaire devoir de mémoire. Enfin, si en Occident la photo s'est banalisée par rapport au succès plus récent des films vidéo, d'Internet, etc., ou bien s'est spécialisée à outrance, ailleurs, et en particulier dans les pays pauvres, faire des photos et les montrer en public - en donner aux villageois - reste une cérémonie importante et attendue de tous, d'autant qu'il n'y en a pas pour tout le monde. Alors qu'en Occident, le rituel est en voie d'extinction : les photos sont regardées à toute vitesse et l'intérêt est moindre compte tenu également de la masse de photos à « survoler », parfois des milliers. Les Occidentaux qui voyagent beaucoup sont lassés des clichés qui ont fait le bonheur de leurs parents découvrant la photographie dans le sillage des congés payés; leurs sujets et leurs objectifs photographiques sont devenus plus exigeants, situés quelque part entre paysages dépaysants et exotismes flamboyants… Autre fait notable et grande différence entre le Nord et le Sud : les thèmes et les sujets photographiés, et même la technique et le cadrage. Sur plusieurs centaines de clichés réalisés au cours d'un voyage au Népal, un voyageur n'aura peut-être aucune photo de lui-même - « je n'aime pas être sur les photos ! » est le leitmotiv - mais, en revanche, il comptera un bon stock de paysages pittoresques et de gens les plus typiques possible; c'est tout le contraire chez les autochtones de nombreuses contrées du Sud où,

lorsqu'on a eu la chance de photographier des lieux et plus encore des événe- ments, eh ! bien quand on les visionne on s'attarde longuement sur les membres de la famille ou les amis pris en photo, ainsi que sur quelques sites clés où le photographe figure le plus sou- vent - bizarrement selon le point de vue occidental - devant le monument ou le bâtiment !
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Un ami vietnamien, de passage à Paris pour seulement quelques jours, a ainsi pris une centaine de clichés de la capi- tale française. À quelques rares exceptions près, il figurait lui- même sur toutes les photos, seul changeait le décor (tour Eiffel, Montmartre, Arche de la Défense, Beaubourg, mais aussi un café parisien, une boutique de luxe ou… un MacDo !). L'important pour lui résidait dans les images-souvenirs qu'il allait rapporter à Saïgon, l'essentiel étant que les membres de sa famille et ses amis puissent identifier le plus facilement possible les lieux sacrés et sacralisés de l'ailleurs. Ces endroits incontournables mais égale- ment prétextes à se voir et se revoir soi. La photographie procure avant tout les preuves du voyage. Chez nombre d'Africains, le sacré social de l'amitié se retrouve dans ces photos où la convivia- lité est omniprésente. Ce qui importe, ce ne sont pas les lieux vus ou les terres foulées mais avec qui on les a visités et les conditions d'esprit qui ont présidé au périple. À titre d'exemple, dans le pays Bamiléké au Cameroun, lors de funérailles prestigieuses, de nombreux amis étrangers acccompagnent généralement les organisateurs des manifestations. Les clichés que l'on rapportera de ces festivités, ceux qui retiendront l'attention, ne seront pas ceux qui décrivent les cérémonies, pourtant étonnantes, mais ceux sur lesquels figurent des scènes de vie et surtout des hommes, ceux qui permettront de voir et compter les présents. Dans ce cas - comme en maints endroits de la planète - la photographie complète, voire entretient l'oralité qui régit toujours le fonctionnement interne de ces sociétés. Souvenons-nous de ces touristes organisés de Hong Kong lorsqu'ils nous demandaient de les photographier sur le parvis de Montmartre ou encore de ce couple de Japonais souriants qui posait officiellement sous le portail de la cathédrale de Strasbourg… C'est ainsi qu'en Asie les photographes profession- nels, guettant le

client à l'entrée des parcs ou devant les musées, restent très demandés et appréciés, pour le moment du moins; en Europe, la mode est plutôt aux jetables étanches, société de gaspillage oblige ! L'image qu'on garde de soi et des autres n'est jamais que le reflet plus ou moins flou de l'image de notre moder- nité.
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Quête exotiQue et lien social
De l'exotisme recherché : peut-on devenir « indigène » ? Face à l'inévitable perte de ses privilèges symboliques en raison de la concurrence « déloyale » que lui impose le touriste, le voya- geur - ce touriste qui s'ignore - se voit contraint de se replier sur l'originalité et l'exploit afin de se distinguer selon lui de la figure honnie du touriste. Il ne reste en fait au voyageur qu'un choix res- treint pour son Salut : le suicide, la résignation, le déguisement. Les voyages suicidaires ou à fort risque se développent parmi une certaine frange nomade fascinée par l'extrême et parfois par le malsain et le morbide; beaucoup de voyageurs s'assagissent au point de « se rabaisser », disent-ils, à n'être plus que des touristes « moyens »; d'autres, enfin, optent pour le transfuge, le travestis- sement, le déguisement, voire le changement de peau ou en tout cas de vie. C'est en devenant à son tour « indigène », en se fondant dans l'autre sans pour autant le devenir - à l'instar par exemple de Marc Boulet qui s'est successivement mis Dans la peau d'un Chinois puis Dans la peau d'un intouchable, comme le soulignent les titres de ses deux ouvrages -, que le voyageur espère définitivement se distancer et se décaler du touriste. Pour le voya- geur-transfuge, c'est désormais le touriste qui deviendra le « vrai autre ». Les aventuriers et les ethnologues restent les figures idéa- les - parfois idéalisées - de ce type spécifique de nomadisme : il suffit de citer Lawrence d'Arabie ou Richard Burton, René Caillé entrant déguisé en arabe dans Tombouctou ou Alexandra David- Neel pénétrant déguisée en mendiante dans Lhassa

Cité par Jean-Didier Urbain. Pour cela.interdite. et se fait même. elle se met une fausse moustache. le dédoublement. le travestissement. 1998 : 172). se munit d'un faux pénis. soi-disant.n'est jamais très loin (Urbain. Mais il est difficile de tout croire tant l'imposture en voyage . le cas de Maryse Choisy est à ce sujet éloquent : elle se fait passer pour un homme afin d'être autorisée à visiter le mont Athos dont l'entrée est strictement réservée aux hommes. L'implication. 143 . couper les seins. l'endotisme.et après le voyage (ici après que Mme Choisy ait passé Un mois chez les hommes) .

Mais.. caractéristique de notre mentalité occidentale : « Les Indiens m'apprendraient à vivre comme j'en avais le désir » (Gheerbrant. il délaisse son iden. N'est-ce pas là une logique toute commerciale du voyage d'aujourd'hui ? Les straté. etc. 1995). le routard désespère de voir les terres oubliées devenir des parcours fléchés gérés par l'industrie mondiale du tourisme : Katmandou. soit indigène-autochtone. Marrakech. en se sédentarisant il quitte l'univers du voyage.Désirs d'Ailleurs la science. L'exotisme peut ainsi conduire à l'endotisme . soit promeneur-flâneur… Avant-garde du touriste organisé.ristes qui les scrutent comme des bêtes curieuses. il peut aussi se nourrir du besoin social de dis.gies mises en place par les voyagistes spécialisés dans l'aventure prennent en compte l'évolution des mœurs sociales et nomades : le . on continuera de défricher de nouvelles voies pour d'autres.ment la nôtre relève également du défi personnel. Se fondre dans la peau de l'autre pour recommencer une vie qui n'est plus vrai. Cuzco. Le basculement du premier vers le second est toujours possible.tinction (Bourdieu) afin de redonner un sens à sa vie éclatée et tenter de « retrouver le monde » (Le Bris). et en se fondant dans l'indigène. sont autant de noms mythiques démystifiés par les touristes dits de masse venus empiéter les terrains d'aventure des voyageurs indépendants.cette forme d'entrisme dans l'univers de l'autre -. et la frontière entre les deux altérités est plus floue qu'on ne le pense. Goa. On remarquera que si le voyageur décide de s'installer il n'est plus en déplacement. Le rêve de fusion libératrice n'est jamais loin. l'exploit et tout le reste concèdent aujourd'hui aux voyageurs un sursis hanté par les images et les regards des tou. pour quelque temps encore. l'inverse non.tité d'avant : c'est la villégiature prolongée… au cours de laquelle le touriste-voyageur peut éventuellement se faire soit ethnologue. Phuket.

mais plus on voyage autour du monde et plus on voyage autour de soi. 144 . même s'il reste de façade. et réintégrer de l'imprévisible dans le prévisible devient un thème récurrent dans les nouvelles stratégies voyageuses. Plus on voyage.discours de promotion touristique doit être clairement antitouristique. plus on veut voyager hors des hordes.

le défilé de Christian Dior laissait voir des man. le voyageur fait bien de s'intéresser à la géographie et à la culture. l'écriture. et même scandalisant. Bref. et même la haute couture. mais qu'il oublie donc la politique ! Même évacuée du discours touristique. en ne parlant que de la beauté des vestiges archéologiques et de la variété des spécialités culinaires ? L'ensauvagement est à la mode. En janvier 1997. celle-ci est pourtant tou. de voir des touristes revenir du Kurdistan. Plus grave encore lorsque trans. qui profite au mercantilisme touristique. Ces anneaux.nequins parées des « mêmes » anneaux que les femmes kayan de Birmanie ou les femmes masaï du Kenya.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme L'imposture exotique réside dans la volonté d'exploiter l'autre et d'exalter la différence.paraît le refus de l'universel. alors pourquoi ne pas en parler . Ce malentendu. repose aussi sur la répétition de mensonges mille fois dénoncés : en Birmanie.. de Chine. du Pakistan.là où c'est justement possible d'en parler . l'art. en Inde. étranges et pittoresques. le tourisme international et une certaine idée . on nous promènera en croisière autour des petites îles de la Sonde sans évoquer le sort de la popu. la musique. mais on ne nous informera point sur les nouvelles usines chimiques ou le travail des enfants dans les briqueteries. on nous vantera les charmeurs de serpents et les balades à dos d'éléphant.à haute voix ? Les voyageurs gagneraient à savoir où ils se rendent : n'est-il pas aberrant. etc. on nous parlera des belles parures des femmes karen mais non pas de la guerre que livrent si coûteusement les combattants karen contre la junte militaire au pouvoir. intègrent désormais l'économiemonde. en Indonésie. objets de la « folklorisation » de ces deux peuples.jours sousjacente.lation esttimoraise. Comme l'illustrent la publicité.

La première fait l'éloge de la substitution et du retournement. masquant l'exploitation des femmes kayan et masaï à des fins touristiques et commerciales. inquiète mais fascine. Notons qu'il convient de bien distinguer l'endotisme de l'exotisme : la démarche endotique consiste à devenir l'autre. la démarche exotique à devenir autre. la seconde du 145 .du développement : leur récupération média.tique. Il invite au transfuge et consacre l'endotisme. représente surtout un parfait cas de figure de l'antidéveloppement. Il reste qu'en Occident l'ensauvagement intrigue.

annonciatrice de la prédatrice soif coloniale. avec d'autres peuples et d'autres cultures. Pierre Bouvier revient sur cet épisode peu fameux de notre apprentissage de l'altérité : « Les peuples .Désirs d'Ailleurs mélange et du Divers. c'est le besoin d'échapper à soi-même pour se transformer en un autre. parfois sanguinaire et souvent maladroite.pres méfaits : « Nous les pouvons donq bien appeler barbares. de la croisade à l'esclavage. ce texte précurseur a inspiré vocations et philosophies au fil des siècles suivants. La découverte du monde aura été . a inauguré cette tendance très contemporaine d'idéaliser les autres à la lumière de nos pro. Le déguisement. de ne désirer qu'autant que leurs necessitez naturelles leur ordonnent » (Montaigne. ou l'imiter.l'occasion d'une confrontation sans précédent.et reste partiellement . La volonté de se fondre dans la peau de l'autre n'est pas qu'un fantasme occidental mais le résultat d'une longue et pénible histoire qui a abouti à une culpabilisation collective de laquelle nous ne sommes pas encore « sauvés ». eu esgard à nous.que encore préservé de toute « souillure » de la modernité (jadis on aurait dit de la civilisation). bien avant Rousseau. accumulées par l'histoire de l'humanité. Le choc aura été violent comme le démontrent les horreurs. mais en définitive on sait toujours qu'on n'est pas un autre. 1962 : 208). qui les surpassons en toute sorte de barbarie… Ils sont encore en cet heureux point. C'est sans doute Michel de Montaigne qui. Même si la fin des Lumières. et il pourrait aujourd'hui servir de leitmotiv à tous ceux qui rêvent d'un ailleurs paradisia. marque un temps d'arrêt également stimulé par l'idéologie universaliste. Ou presque.

habitudes culinaires. sinon l'agressivité du conquérant. les mythes et les dogmes croyaient en avoir scellé le sort. vêtures. Cet ailleurs. i l r é s o n n e e n c o re f o r t e m e n t d e n o s 146 . la critique. Il poursuit en soulignant que ce morne constat n'appartient pas n é c e s s a i re m e n t a u p a s s é . mœurs privées et publiques… La suspicion. s'exercent au détriment de l'empathie. du Même. Il n'y avait ni normalité ni salut hors de l'Occident chrétien ».rencontrés frappent d'abord par tout ce qui les distingue de l'Européen : traits physiques.

1988 : 131). dans un texte sur les Japonais qui découvrent l'Europe. plus aucune de ces illusions. plus de désir de femmes de couleur (autant faire l'amour avec des vaches : certaines ont un si beau pelage !). Le progrès technologique et la communica. de la condamnation.ble . Le souci. Ce désarroi se transforme à la fin du « voyage » africain en déception à la fois amère et consommée de l'ailleurs désexo. Plus envie d'aller à Calcutta. le mirage exotique est fini. les voyageurs européens en Asie. Le seul lien qu'il y ait entre nous.tion ne parviennent pas toujours à transmettre la culture » (dans Traverses. De leur part. 1987 : 161). c'est une commune fausseté » (Leiris. tant de l'extraordinaire que de la confirmation de sa propre supériorité. 1995 : 30). confrontés aux mêmes obstacles. ne parviennent guère plus à dissiper le stéréotype du Japon mystérieux. de l'effroi. le voyage en Europe est souvent un anti-voyage. Mary Picone. conclut que « pour les Japonais.et d'ailleurs habitué aux touristes -. une confirmation des idées reçues au lieu d'être une découverte. Devant le désenchantement issu de la teneur superficielle des rapports entre les Dogons et les Européens. l'emporte sur des relations moins politiques » (Bouvier.tisé : « Pour moi. Les regards croisés en matière d'exotisme touristique ne sont pas aisés tant les divergences culturelles restent fortes au-delà du passage des frontières et en dépit de la « globalisation ».Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme jours : « Les voyageurs sont encore souvent tributaires de ces interprétations. hypocrite Dogon si plat parce que le plus fai. Elles sont marquées aux sceaux de l'étonnement. de ces faux- . Michel Leiris illustre le fossé qui sépare les deux cultures : « Hypocrite Européen tout sucre et miel. ce n'est pas la boisson fermentée échangée qui nous rapprochera davantage.

Le compagnon de Griaule rêve d'une vie plus « normale ». danser… » (Leiris. pour la baiser.ment pas réconcilié . 1988 : 629). prendre le thé au Ritz. ses désirs sont ceux qu'il n'arrivait pas à satisfaire chez les Dogons ou 147 . qui m'est si douce. Je voudrais vite revenir. Je suis calme et je m'ennuie.avec qui ce voyage ne m'aura décidé.mais pour revoir Z. se vêtir somptueusement. qui me comprend si bien.semblants qui m'obsédaient. Nous mènerons toute la vie que nous n'avons pas encore menée : sortir. non pour revoir la France . ou plutôt je languis..

plus difficile. La déception de Leiris tranche avec le bonheur de David-Neel. Il n'en fut pas ainsi pour d'autres coureurs du monde dont la perspective de l'inconnu pavait les rêves les plus fous. qui ne veut voir ce qui pourtant crève les yeux et qui ne peut accepter ce qui est inévitable : « Sans doute est-il plus difficile de réinventer la vie que de s'inventer une autre vie. la vraie vie n'est plus ailleurs. personne n'en croyait ses yeux […]. l'aura néanmoins rapproché de lui-même. avant de m'endormir. à pied. Seule dans ma chambre.Désirs d'Ailleurs ailleurs en Afrique. s'il ne l'a pas rapproché de la France. plus avant. De changer la société et l'homme que de société et d'identité » consent avec justesse Jean-Michel Belorgey (1989 : 368). Il me restait encore à parcourir un long trajet de Gyantzé à la frontière indo-thibétaine à travers de hauts cols et des plateaux arides balayés par un vent glacé.geurs a vraiment tenté la rencontre avec l'autre ? La réponse n'est pas simple… On peut s'interroger par ailleurs si l'endotisme ne serait pas cette fuite totale. Son séjour africain. Littéralement. no 97-98) -. mais on peut s'interroger : lequel de nos deux voya. Et son enthousiasme ne fut jamais ou presque déçu : « Lorsque je racontai que j'arrivais de la Chine. Alexandra David-Neel ne rejetait rien davantage que la normalité fantasmée par Leiris.«Une valeur sûre : l'exotisme » (1986. nul ne trouva. un mot à me répondre.rées et passé deux mois à Lhassa. Dans un article publié dans L'Homme . traversé des régions inexplo. je criai pour moi-même : Lha gyalo ! Les dieux ont triomphé ! » (David-Neel. irresponsable et lâche. Pour lui. 1990 : 376). tout d'abord. elle voulut toujours aller plus loin. Michel Panoff note la . mais l'aventure était terminée. que j'avais voyagé pendant huit mois au Tibet.

mais pour se fondre dans l'illusion exotique afin de juger par eux-mêmes de l'authenticité de l'autre et de ce que l'on en dit et en écrit : « À coups de charters aériens et autres trekkings c'est en live que tout un chacun avait eu la possibilité de connaître des coutumes très éloignées 148 . 1985). non pas pour vérifier si oui ou non « la terre est rincée de son exotisme » (Michaux.fascination de l'ailleurs auprès de nos contemporains désireux de se rendre sur place.

Un autre anthropologue. Jean-Claude Guillebaud s'insurge contre les formes faciles d'exotisme : « En accablant d'éloges les peuples lointains aux cou.au demeurant évident . ni la compréhension gagné un pouce de terrain. avec le désir le plus puissant de connaître ». L'anthropologue éprouve déjà bien des difficultés à « réduire progressivement la dose d'exotisme comme dans une cure de désintoxication ». et avoir pénétré les hommes qui en sont les dépositaires ».que l'exotisme restera encore longtemps une « valeur sûre » de l'anthropologie comme du voyage : « Seul ce qui est totalement autre inspire l'amour le plus profond. Deuxième sousentendu (de gauche) : pourvu qu'ils ne le deviennent pas pour leur malheur. a fortiori. mine de rien. ils ne sont pas comme nous !" Premier sous-entendu (de droite) : ils ne le seront jamais quoi qu'ils fassent. on entend les boucler.tait maintenant ces images énigmatiques dont l'anthropologie proposait naguère l'interprétation. océa. Mais chacun désormais croyait connaître les cultures africaines. l'épreuve se révèle encore plus ardue pour le voyageur constamment aux aguets de tout ce qui pourrait le dépayser de son banal quotidien. Bien entendu l'éloignement de soi à l'autre n'avait nullement diminué dans l'intervalle.tumes "pittoresques". l'avait déjà souligné auparavant lorsqu'il titrait son ouvrage : Le sauvage à la mode (1979). "Ah. mais non.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme des nôtres. Et Panoff de citer Needham pour illustrer le fait . comme le prouve la montée ininterrompue du racisme et de la xénophobie. […] L'Occidental châtelain promène ainsi sa compassion de masure en masure . Jean-Loup Amselle. dans leur inoffensive sauvagerie. et c'est tous les soirs que la télévision nous appor.niennes ou asiatiques.

le Même a requis (a eu besoin de) la chair du monde.et s'alarme de voir les métayers du tiers monde s'équiper à l'électri. imposé de manière féconde par l'Occident. autour de leurs feux de bouse en costume de rafia » (dans Traverses. à l'ensemble diffracté du Divers ». mais l'autre comme matière à sublimer. Non pas encore l'Autre comme projet d'accord. 1987 : 1718). Traitant de « l'univers transcendantal du Même. Édouard Glissant estime que « pour nourrir sa prétention à l'universel. L'autre est sa tentation. Les peuples du monde 149 .cité au lieu de danser comme avant.

s'en aller c'est quelquefois aussi fuir avant de cher. Comme l'Autre est la tentation du Même. Le Même requiert l'Être. Jean Viard note à ce propos : « La Terre. il se consolide également grâce à la reprise de parole qui précède et succède à la reprise de la route. mais comme projet à mettre en relation. c'est s'ouvrir à l'ailleurs pour se fermer à l'ici. Le temps du voyage permet aussi de remettre les pendules de sa vie en marche. devient objet de connaissance et de passion. Quant au Divers.munautés. l'un des fantasmes les plus fréquents.Désirs d'Ailleurs furent ainsi en proie à la rapacité occidentale. bref d'inverser l'ordre du monde pour redonner un sens à son existence.cher. Du lien social réaffirmé : la quête de l'autre . avant de se trouver l'objet des projections affectives ou sublimantes de l'Occident ». Si. comme nous l'avons vu.vidus. le Divers s'est fait jour à travers la violence politique et armée des peuples. le Tout est l'exigence du Divers » (Glissant. Mais si le lien social traditionnel se défait parfois au nom du tourisme et de l'éloignement des indi. du voyageur contemporain peut se lire dans sa volonté d'être autochtone chez l'autre et touriste chez lui. forgeant cette occupation en archipel qui délimite de manière mobile le connu et l'inconnu. cette inconnue. sans tenir compte des anciennes proximités » (Viard. et à ceux qu'elle porte. non plus comme objet à sublimer. le Divers se répand par l'élan des com. quitter avant de retrouver… Partir c'est aussi chercher au loin ce qu'on n'ose plus trouver plus près de nous. plus l'immensité de notre non-savoir s'éclaire. 1994 : 101-102). le Divers établit la Relation. conscient ou non. Comme le Même s'élève dans l'extase des individus. nous dit Glissant. Mais plus nous nous intéressons à elle. sinon à l'heure. Comme le Même a commencé par la rapine expansionniste en Occident. il « a besoin de la présence des peuples. 1997 : 326-327).

mais aussi de se quitter soi.même pour renaître momentanément ailleurs. Se dépayser n'est pas voir du pays mais quitter son pays. Altération du corps et de l'esprit. le voyage est une coupure avec la réalité. une rup150 .par la quête de soi. Tout dépaysement nécessite non seulement de quitter ses occupations habituelles et son lieu de résidence.

cette redécouverte du chez-soi réapparaît sans cesse mais non sans heurt : « La découverte du Nouveau Monde fait exister autrement l'Ancien à qui il réinsuffle de l'imaginaire » rappelle Pascal Dibie (1998 : 27).ment contre les agressions qu'exercent sur l'homme le bruit. le moment attendu d'opérer quelques retouches aux imperfections ou aux malheurs de son existence. 1964 : 112). ce que Morand résume magistralement de la façon suivante : « La tête au pôle. mais encore fautil en être conscient ! Le voyage est d'abord une histoire de décalage qui n'est pas qu'horaire. les soucis de la vie moderne » (Dumazedier. La quête de soi par le biais de la rencontre avec l'autre . mais aussi une soudure au monde et des retrouvailles de soi : on ne fait pas que perdre en partant.bre » (Morand. Les passages d'ailleurs et le passage à l'autre pas.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme ture du train-train quotidien.tation. on y gagne aussi. quoi qu'on fasse. Il est même. une succession de décalages pour mieux nous recaler dans le cours de la vie. en laissant « tout » derrière nous. Depuis que l'Occident a décidé au XVe siècle de s'aventurer hors de ses frontières géographiques connues. c'est toujours le voyage autour de ma cham. ou comme si la visite d'un marché andin ou indien nous encou. les pieds à l'équateur. Le détour par les autres nous permet de mieux nous retrouver entre nous. les tensions. 1962 : 141). l'agi.sent d'abord par soi. un peu comme si le détour par le lointain nous rapprochait à nouveau de nos cités et de nos campagnes.rageait à retourner acheter nos fruits et légumes au marché de notre quartier. Cela fait déjà longtemps que les vacances devaient être considérées « comme un vaste moyen de prévention et de traite. s'il est réussi. Partir est toujours une opportunité bienvenue pour faire le bilan de son propre cheminement.

À son propre but. Le détour est souvent la ligne la plus droite pour arriver au but. mêlé d'enthousiasme » écrit David 151 . À son propre éveil aussi. «Tout seuil résonne d'un appel et prépare la métamorphose de celui qui le franchit. du risque. mêlée d'ennui. Comme la redécouverte de l'ici en passant par l'ailleurs.est bien connue. La ligne d'horizon est la frontière qui sépare la sécurité.

ment d'âme. il n'y a que le parcours des chemins avec un cœur. un frémissement intérieur qui lui murmure déjà que la légende est accessible et qu'il suffit de franchir le pas. avant de suggérer cette belle définition de l'ailleurs. de témoignages. tout en lui clarifiant les sens des termes guerrier et diablero. La littérature est pleine de transfuges et de récits de conversion. L'aventure. qui est également un appel à la route. une invite au désir de partir et de tout quitter : « L'Ailleurs est un gisement pour l'imaginaire et ajoute au sentiment d'identité trop terne du rêveur un supplé. . Pour moi. aventureuses ou artificielles. Après que Don Juan ait expliqué et surtout fait comprendre à Castaneda que pour « savoir » il fallait encore apprendre. le sorcier Yaqui poursuit : « Je ne suis aujourd'hui ni un guerrier ni un diablero.Désirs d'Ailleurs Le Breton. d'expériences ludiques. en attendant un car Greyhound alors qu'il s'apprêtait à passer la frontière américanomexicaine… Le voyage réel en direction de l'autre annonce déjà les états de cette réalité non ordinaire qui composera durablement son voyage en soi. C'est là que je voyage. ce personnage décisif qui donnera un nouveau sens à sa vie.chez les Indiens. étudiant alors les plantes médicinales et le peyotl . 1996 : 42). n'importe quel chemin. une critique du moment présent insuffisant à assurer la plénitude du goût de vivre » (dans Autrement. et pour moi le seul défi qui vaille c'est de le parcourir en entier. rencontre Don Juan. C'est ainsi que je travaille . L'Ailleurs est d'abord une nostalgie.en observant sans cesse. Même l'étude des paradis artificiels peut rapprocher du paradis terrestre ! C'est au cours de l'été 1960 que Castaneda.

Pour arriver au point où les deux mondes se chevauchent.à en perdre le souffle ». l'évasion devient une indispensable échappatoire lorsque s'instal152 . Pour que le voyage intérieur ne soit pas un exil intérieur. […] Un homme à la volonté forte n'aura qu'un bref voyage.der l'aide de personne : « L'homme solitaire devra ainsi réfléchir et attendre le moment où son corps sera prêt pour entreprendre ce voyage. l'initiation se fait épreuve et l'homme doit « exercer sa volonté » et ne deman. l'homme faible et hésitant marchera longtemps au milieu des dangers » (Castaneda. 1985 : 191).

des 4x4 et des VTT qui pourtant ne quittent jamais ou presque le bitume urbain. des restaurants indiens ou chinois desquels s'échappent parfois des odeurs de voyage. des clients attablés plongés dans l'actualité internationale ou dans des récits et autres magazines de voyage. en serbe et en albanais. comme un leurre . Les mises en scène touristiques de l'ailleurs font parfois place à des mises en scène de l'ailleurs à domicile. et tantôt comme une construction sociale. des paroles volées au détour d'une conversation. C'est la traque à l'authentique qui s'organise ! Pour Maccannell.nui. des musiques d'Afrique et des Caraïbes.nées sur l'exploit marin ou automobile d'un tel. ou encore sur les déboires de voyage d'un ami .cité peut être perçue tantôt comme fausse. en turc. il suffit de laisser s'absorber le regard. des affiches publicitaires au goût de l'ailleurs rêvé.ce que Boorstin nomme un « pseudo-événement » (1971) -. et même en français. Parmi d'autres interpréta. bref l'en. prises dans le cadre du phénomène touristique.tions. On voyage de plus en plus sans le savoir tout en restant sur place. en allemand et bien sûr en anglais. Que voit-on et qu'entend-on ? Des gens pressés chaussés de sandales « teva ». de la communauté et de l'harmonie perdus. ce que Maccannell appelle une « mise en scène » (1976). On scrute alors le retour du sacré. en vietnamien. Lorsqu'on est assis à une terrasse de café. des discussions sponta. des jeunes qui ont quitté leur « vieux » cartable d'écolier pour le remplacer par un petit sac à dos aux noms évocateurs de « Quechua » ou « Everest ». la quête d'authenticité caractérise notre société moderne et le désir d'« expérience authentique » conditionne nos voyageurs des bouts du monde. Mais l'authenticité recouvre des aspects souvent distincts et complexes.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme lent trop durablement la monotonie et la normalisation. au cœur d'une cité européenne. l'authenti. voire une stratégie économique. en arabe.

N'est-il pas significatif d'observer que depuis peu nos appartements ressemblent à des cavernes d'Ali Baba où s'entremêlent des objets usuels ou non. venus des quatre coins du monde. à Sao Paulo ou à Dakar.tout juste rentré du Mexique ou du quartier du Neuhof. alors qu'à Bangkok. les décorations des maisons sont à l'image de celles ornant les 153 . etc.

que le bât blesse ! Toujours est-il que les Français accueillis à l'étranger sont.lation française. 1999 : 35). notamment en Indonésie et au Vietnam où je me trouvais après l'euphorie d'un été pas comme les autres ! Nous avons évoqué p l u s h a u t l a t o u r Ei f f e l c o m m e s y m b o l e d e l a n a t i o n f r a n ç a i s e à l'étranger. Le sport est. mais elle a le désavantage de ne pas les faire communiquer sur des sujets nécessairement très intéressants ! Je n'ai absolument rien contre le football. qu'on le veuille ou non. depuis l'été 1998. en est le meilleur ambassadeur ! Je me souviens ainsi de l'impact considérable de la Coupe du monde de football 98 sur les populations à différents points du globe. avec la musique. les médias et les antiracistes n'ont pas vraiment rendu des services en tout cas durables à la société. et le football. un autre symbole l'a certainement détrôné depuis juillet 1998 : Zinédine Zidane. mal compris s'ils ne connaissent pas sur le bout des doigts la composition de l'équipe de France de foot.sion sociale . ce que résume Jean-Loup Amselle de la manière suivante : «Toute mise en avant de l'origine. Et c'est bien sûr sur ce point . pour le moins discutablement . le vecteur par excellence où la rencontre avec l'autre s'établit le plus facilement. a pour effet de renforcer la croyance en la ou les race(s) » (dans Kandé. Mais célébrant.ball… La mondialisation a le mérite de rapprocher les sociétés et de faire parfois communiquer les gens entre eux.qui n'est pas un point de détail . et pense même qu'il est un formidable facteur de cohé.Désirs d'Ailleurs demeures de nos aïeux.jouant sans cesse sur l'ethnicité dont on sait pourtant où ce jeu peut mener -. voire les nôtres… avant la frénésie des voyages ! Le tourisme est une chance pour approcher les différences en échangeant des cultures qui s'enrichissent mutuellement. qu'elle soit une ou multiple. la diversité ethnique de la popu.

mais voir un voyageur s'obstiner pendant une heure à vouloir faire apprendre par cœur à des enfants d'un village indonésien les noms des grands joueurs des clubs européens a quelque chose d'exaspérant… Se retrouver grâce à la magie du voyage exige de la part du nomade des renoncements et des concessions : « On n'a rien sans 154 .et de rencontres humaines.

le Rien peut éventuellement mener au Tout. 1998 : 173). les paysages. au prix d'efforts sur soi et de volonté claire. Je plaisante. On l'aime quand il passe et qu'on est persuadé que sa seule arme est un visa limité… Aux touristes nantis et encadrés. 225). on peut sourire bien qu'ils soient énervants à nous prendre en photo. l'étrange. d'amasser les richesses des partages. le voyage à pied permet au contraire de les retrouver. Jacques . L'exemple de la marche comme moyen d'accéder à soi et à autrui. 1994 : 11. de goûter à l'ingoûtable. les codes. Mais pour que celle-ci soit vraie il importe qu'elle soit ouverte à tous.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme rien » dit l'adage. Marcheur infatigable autour de la planète. d'accumuler les amitiés des bouts du monde. de fréquenter le bizarre. moi dont c'est le métier d'aller saisir l'autre. Un voyage est fait de quelques décisions que nous prenons et de beaucoup qu'il nous impose » (Meunier. que j'ai du mal à imaginer qu'on puisse avoir peur de quelqu'un d'autre que de nous-mêmes » (Dibie. de toucher à l'impensable. Sommes-nous si mieux que cela ? Qu'avons-nous de bizarre ? Qu'ai-je donc en moi d'ethnique pour qu'on me retourne l'objectif. Je jouis tant de vivre de mon regard. L'intérêt avec le voyage c'est qu'on se dirige à l'aveuglette vers des destina. à refuser ceci pour accepter cela : «Traverser les langues. les signes. Si les vacances motorisées servent parfois à oublier les hommes. qui est particulièrement adapté au voyage où c'est avec le Rien qu'on va tenter d'approcher le Tout. Cela paraît très simple mais s'annonce nettement plus délicat à l'usage : « Tout le monde vous dira qu'on aime l'étranger.tions intérieures et sensorielles inconnues. le drôle. La réussite du voyage dépendra de notre aptitude à renoncer ici pour retrouver là-bas. ne sert à rien pour ceux qui sont affligés d'un simplexe de supériorité […]. c'est ainsi que. Il n'y a pas de vrai voyage sans vraie rencontre.

Il faut savoir maltraiter son corps pour mieux l'écouter ensuite. car à commencer par écouter son corps on risquerait bien de ne jamais l'entendre » (Lanzmann. 1998 : 14).Lanzmann souligne la vertu de l'effort sur soi. de la douleur volontaire qu'on s'afflige : « Le corps a ses raisons que la raison commande. Et d'écrire plus loin que « Le vrai danger n'est pas 155 . Cependant il est intéressant de se montrer déraisonnable et de donner tort aux idées reçues.

On marche finalement. « Il est très bon. exactement de la même façon. « La marche. les « bonheurs de la marche à pied » ont. la randonnée possède toutes les qualités. alliant les vertus de la montagne et l'osmose avec la nature retrouvée.ces fortes en symboles patriotiques : la place de la République à Paris à la place Kléber à Strasbourg (Autrement. avec la naissance. ainsi que l'observe Rodolphe Toepffer. de courage et de bonne humeur.Désirs d'Ailleurs de dépasser ses limites. hier comme aujourd'hui. lien social et vie de groupe. dont la portée politique est évidente. La randonnée est d'abord un voyage intérieur » (Bertho Lavenir. en 1926. plus que sur les curiosités des villes ou les merveilles des contrées. les valeurs même. mais c'est de ne plus savoir où elles sont » (Lanzmann. connaissance et dépassement de soi. 1997). passionné les excursionnistes de tout genre (Bertho Lavenir. provision d'entrain. dès la fin du XIXe siècle. 1999 : 63-85). en voyage. d'emporter. À la faveur du corps libéré. Il est très bon aussi de compter. et dont l'auteur serait peutêtre surpris de l'actualité qu'il garde ! Et Catherine Bertho Lavenir de relever avec raison que « c'est en lui-même que le marcheur trouvera les plaisirs du voyage. et non pas seulement parce qu'elle relie deux pla. Il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez » écrit Toepffer dans un texte vieux d'un siècle et demi. la vie ». 1998 : 17). sur soi et ses camarades. outre son sac. qu'on lui trouve ou retrouve aujourd'hui : contacts avec la nature et les hommes. La marche devient même un sport. Dès 1844. 1999 : 73-74). de gaieté. pour l'amusement. seuls ont changé . de l'épreuve mythique Paris-Strasbourg. exercices physiques et maîtrise du corps.

taines motivations. voyage initiatique.didats à ce type d'aventure dont les aspects thérapeutiques sont évidents : sens du défi. aux trekkers qui font aujourd'hui « le tour des Annapurnas » ou au randonneur qui veut s'isoler dans le sud profond marocain. publication du récit « extraor156 . Mais Stevenson bourlinguant sur les routes britanniques ou françaises a servi de modèle.l'équipement et cer. parmi tant d'autres. reconnaissance sociale. solidarité et esprit communautaire. La marche extrême renvoie à l'exploit et nombreux sont les can.

François Mitterrand ne faisait pas autre chose lors de son ascension annuelle hautement ritualisée à la Roche de Solutré. . on se souvient qu'il préférait. C'est suivre une couleur. c'est goûter l'air du temps » (Dibie. celui qui construit plutôt que déconstruit.vent comme des « pèlerins de montagne ». au cours de ce pèlerinage singulier et vite médiatisé. Alexandre Poussin et Sylvain Tesson (1998).jours d'avancer dans le sens du bon voyage.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme dinaire ». c'est se laisser porter non pas par ses jambes. comme le remarque Pascal Dibie : « Flâner. une montagne cosmique. se promener. médiatisation. comptant déjà à leur actif un tour du monde en bicyclette. elle enseigne la patience. la marche permet de renouer avec la nature intacte (ou presque) et peut inciter à la méditation mûrement réfléchie. celui qui prend le temps de vivre plutôt que celui qui vit son temps. la marche est le contre-pied du modèle dominant.sortie d'Égypte de Moïse notamment . c'est trébucher sur une odeur. Grâce à la lenteur qu'elle induit et à la modestie qu'elle revendique. La dimension religieuse est souvent également présente : on sait que le voyage à pied est symbolique . Marcher c'est également gambader. Pacifique et épicurienne. et se perdre… Flâner. elle est ce déclic qui permet de réapprendre à vivre autre. 1998 : 168). l'écoute et le respect de la nature et des hôtes. mais par ses sens. Le sens de la marche permet tou. etc. saluer des gens du cru que des notables du coin. ont parcouru cinq mille kilomètres à pied en six mois et traversé une bonne partie de l'Himalaya d'est en ouest. deux jeunes gens au milieu de la vingtaine. se balader. Eux-mêmes se décri.et rapproche de Dieu en même temps qu'on se rapproche du but qui souvent est d'ailleurs un sommet. Même si.ment. elle se délecte à l'idée de cheminer mais reste à l'écoute des bruits du monde. La randonnée est une forme douce du voyage. c'est se laisser tirer par des sons.

il faut faire ce 157 . Michel Peissel a été le premier Occidental à fouler le sol du Bhoutan. et l'auteur de prôner l'illicite pour se démarquer des autres.Explorateur des sources tibétaines du Mékong (1998). les fins des voyages justifient les moyens. de la normalité : « Pour vraiment faire de l'exploration. Selon lui.

il se défoule l'esprit. parfois jusqu'à la contrefaire. La marche. Il se mêle et il s'emmêle dans les civilisations. à la fatigue. la marche n'est plus de tout repos ! Dans Marches et rêves (1991). ou encore les brûlures de soleil ou le froid qui ralentissent la cadence : « Ah. Il est lui et il est l'autre. contrairement à d'autres manières d'avancer ou de reculer. on refait ce qui a été.Désirs d'Ailleurs qui est interdit sinon on se retrouve avec les milliers de touristes » dit-il lors d'une émission télévisée en avril 1998.tes les pensées et interdit tous les raccourcis de l'esprit. celles qui vont de l'effort intense à l'ascèse et au jeûne. 1998 : 61). à la solitude. Là où il foule la terre.dit s'ajoutent encore l'effort et la difficulté. voue à la marche un véri. le désir d'exotisme rime-t-il avec la Quête de sacré ? l'exemPle asiatiQue . On revient sur le passé. une ouverture. dans les coutumes. une rencontre. que c'est bon de souffrir quand la souffrance n'est imposée que par soi-même » (Lanzmann. Jacques Lanzmann. elle offre une opportunité à l'échange et au partage. arpenteur pédestre des sentiers battus du globe. Elle autorise tou. elle crée une relation d'amitié ou d'amour. un événement. le mar.cheur est aussi son inventeur.table culte : « En marchant on pense à toutes sortes de choses. Jacques Lanzmann raconte les inévitables épreuves du marcheur en quête de bonheur. À nouveau. il se pose. dans les rêves et les certitudes » (Lanzmann. on contredit ou on arrange son existence. est toujours une progression. Lorsqu'à l'inter. Là où il se repose. 1991 : 73). La marche est propice à la découverte comme le désir est propice à l'ailleurs. Vrai. Même une marche à la belle étoile sera toujours une marche à la bonne étoile.

serait-ce aujourd'hui au tour du « sacré exotique » de revenir illuminer les besoins de religiosité de nos contemporains ? « J'aurais juré que Sir Edward Hillary.Après le retour du « sacré sauvage ». 158 . quand il grimpait en 1953 sur l'Everest. courait moins derrière l'exploit d'alpiniste qu'au-devant d'un rendez-vous clan. 1979 : 84).destin avec le dalaï-lama » écrit Jean-Claude Guillebaud dans le récit de ses tribulations asiatiques (Guillebaud.

entamons-nous un voyage en Asie ? Peut. la pollution et la dégradation de l'environnement. le premier « geste » de l'Occidental qui foule le sol asiatique consiste à déplorer le vacarme de la rue. Geneviève Clastres raconte cette inavouable déception dès le premier pas sur le sol asiatique : « On a tous imaginé la Chine : royaume lointain. inaccessible. le bruit continu des klaxons et des vélomoteurs. en définitive. où l'ima.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme Pourquoi. l'Asie pour.ginaire occidental puise ses dernières ressources pour conquérir le bonheur terrestre. des hor.ce qu'en apparence. ne serait. entre autres. bref le mode de vie occidental dans sa version exotique. à la fois sainte et sacrée. N'y aurait-il donc de vraie vie spirituelle qu'ailleurs ? Le nirvana tant recherché passerait-il nécessairement par une quête mystique auprès de maîtres orientaux les plus isolés et les plus « purs » ou par un pèlerinage aussi religieux que touristique à travers l'Asie orientale. du christianisme. c'est-àdire exacerbée… Dans son ouvrage sur le tourisme ethnique en Chine.des d'enfants qui braillent et des adultes trop occupés à s'affairer. Dans ce cas. terre du sacré par excellence ? D'ordinaire. Ainsi que le démontre le succès grandissant du « bouddhisme à l'occidentale ». reflet de la couleur de nos . le nombre impressionnant de fast food. la quête du sacré n'est jamais loin ! La crise du monothéisme en Occident s'exprime aujourd'hui. par un retour au polythéisme conçu à tort ou à raison comme une religion plus « naturelle » et par un recours aux spiritualités éloignées. l'usage fréquent et à toute heure de l'ordinateur et du téléphone portables.être pour se retrouver soi-même avec le confortable prétexte de partir découvrir des coutumes et des peuples différents. la circulation infernale et anarchique.rait être cette terre lointaine.

trante de poussière et de cuisine vient se mêler à l'agitation. petits vendeurs. camions. karaokés. Le 159 . Une odeur péné. cèdent la place à la longue traînée de buildings gris sales.rêves et de ces récits enchanteurs qui nous emportaient dans des palais interdits hantés d'eunuques comploteurs et de mandarins poètes. les palais interdits s'évanouissent. sans unité s'allongent nonchalamment le long des routes. qui. le tout ponctué de coups de klaxons réguliers. voitures. Lorsque l'avion atterrit et que l'œil s'écarquille. haut-parleurs. Au loin résonnent déjà les bruits de la ville : chantiers.

d'un écœuré du libéralisme. De fuir plutôt. la sagesse orientale. L'Orient. ouvert en retour l'Occident aux influences étrangères. sont si désorientés sur le plan spirituel. d'un exclu de la société de consommation. avec ses croyances et ses rites. sa sagesse et son mysticisme. c'est tout le contraire : l'authenticité exotique. 1998 : 33). L'Asie n'est plus une terre de mission mais une terre de refuge. le paradis tropical. d'un révolté contre l'individualisme. asiatiques en particulier. mythiques et « riches » en culture et en nature. a. Les chrétiens orientaux. Cette dernière attire et fascine tant les visiteurs que les Asiatiques en arrivent parfois à se demander si les Occidentaux n'en seraient pas totalement dépourvus. avec ses dégâts ou ses doutes. d'évangélisation et de colonisa. Surtout dans le domaine spi. univers qu'il vient justement de quitter. Odon Vallet explique cette continuité dans notre regard autant que dans nos actes : « chacun prolonge à sa façon le périple d'Alexandre le . est la nouvelle voie qui oriente sereinement plus d'un déçu du christianisme. sont certainement les plus désemparés lorsqu'ils constatent que les descendants des missionnaires.tion. il serait aujourd'hui bien malvenu de s'en plaindre ! Mais ce territoire-refuge prend parfois des airs de déjà vu typiquement hérités de l'ère colonialomissionnaire. qui les avaient si ardemment convertis. L'occidentalisation du monde.Désirs d'Ailleurs voyage commence ! » (Clastres. l'Occidental ne recherche en aucun cas cet univers trop connu qu'a engendré une incontrôlable modernité. L'Occident a gagné en modestie ce qu'elle a perdu en assurance. peu nom.rituel. Ce qui appelle notre voyageur en Asie. Venu dans ces contrées lointaines. dans des proportions jusqu'alors inconnues. Après des siècles de conquête.breux mais très pratiquants.

ces d'apaisement. De cette expédition étaient nés des royaumes indo-grecs et un art grécobouddhique : le premier visage du Bouddha fut celui des éphèbes athéniens. 330 avant Jésus-Christ) qui. faisant campagne jusqu'à l'Indus. avait jeté le premier pont entre Orient et Occident.Grand (v. devraient s'ajouter la piété et la sérénité indiennes. Quelques incursions vers l'humilité chinoise 160 . gages de réussite. Aujourd'hui se profile une nouvelle rencontre entre l'Inde et la Grèce dont l'Occident attendrait un choc spirituel par l'addition des héritages : à la raison et à la logique helléniques. sour.

et la terrible crise financière et sociale qui ébranle aujourd'hui tout le continent est (bien)venue comme pour rassurer quelques nostalgiques et autres prophètes de mal.heur. non de la foi. taoïsme. ainsi qu'une « pratique opportuniste et peu propice à la longue fidélité » et. hindouisme ou animisme… Toujours un retour aux sources. le développement très prisé en ce moment de ce que Georges Balandier a baptisé la « mythécologie ».vrent toujours avec étonnement et souvent avec enchantement les joies d'un sacré retrouvé. Mais l'Asie de nos vœux ne peut-elle donc être aimée que rêvée ? Cette Asie « rêvée » mythique ne répond guère à l'Asie « dynamique » réelle. des formes de sacré qui soudain ou enfin leur conviennent.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme et la discipline japonaise compléteraient ce tour du monde des vertus essentielles » (Vallet. Pour autant. un retour inconscient vers une chrétienté honnie mais dont les nouveaux contours exotiques ont pour appellation : bouddhisme zen ou tibétain. ainsi que tous ceux qui s'inquiètent de voir cette terre de refuge et cette oasis de spiritualité tomber dans le champ miné de la mondialisation. . ou encore mais moins fréquemment confucianisme. C'est un peu comme s'ils redécouvraient. une spiritualité sur mesure et personnalisée. peutêtre surtout. 1995 : 5455). Dans ces nouvelles formes de religiosité. les voyageurs et adeptes en philo. on peut observer la permanence d'un syncrétisme parfois insolite. mais de soi. via un voyage dans leur propre enfance.sophies et spiritualités orientales qui se déplacent en Asie décou.

Mais on oublie un peu vite qu'à l'instar des « grandes » religions classiques. par exemple. préférant propager les expressions « sagesse » ou « spiritualité » à tout prix. comment l'Occident récuse le statut de religion au bouddhisme. Lionel Obadia s'est intéressé au phénomène rapide de diffusion du bouddhisme tibétain en France. le bouddhisme s'est vu intégré dans l'ar. le bouddhisme n'est pas une vague secte éso161 .senal complexe des formes dites nouvelles et individualisées de religiosité. Plus récemment. 1994 : 28-29).l'anthropologue relevant d'autre part que : « Le grand ailleurs reste le domaine du sacré » (Balandier. De la sorte. Il a notamment pu relever à quel point notre imaginaire reste tributaire du poids de l'histoire et.

etc. Les voies taoïstes et les conversions des stars au bouddhisme s'affichent dans la presse magazine et chacun aura pu apprécier le fécond dialogue . les ouvrages de vulgarisation comme ceux du maître bouddhiste vietnamien Thich Nhat Hanh.22 plissent nos salles de cinéma sans que le septième art n'en sorte toujours gagnant. se banalise. Revel et son fils Matthieu Ricard. Indochine.entre J. surtout si elle est extrême. Même les cérémonies du Nouvel An chinois. Elle est différente. sur le petit écran. se culturalise. 1999). Elle se popularise. les films esthétisants souvent empreints de nostalgie coloniale (L'Amant. Elle est . devenu maître tibétain. Les revues « spécialisées » telles Samsara ou Tao Yin.Le moine et le philosophe en 1997 . viet. Si les restaurants asiatiques sont à la mode dans toute l'Europe. font de plus en plus de lecteurs. Au chapitre des pratiques modernes en vogue.Désirs d'Ailleurs térique d'origine asiatique.-F.que « dimension institutionnelle » (Obadia. et surtout qu'il possède une authenti. l'Asie « traditionnelle ». les bonzes tibétains côtoient les moines bénédictins pour relancer la consommation non plus seulement fromagère mais automobile ! Les nombreux films sur le Tibet. etc. l'astrologie chinoise. on pourrait encore évoquer pêle-mêle l'engouement sans précédent pour le yoga.) ou encore les films d'action de Hong Kong rem. et il n'y a plus un magazine « people » sans son horoscope chi. la médecine indienne.nois ! Cette quête d'un ailleurs plus harmonieux n'est pourtant pas nouvelle. le bouddhisme.namien ou cambodgien commencent à passionner les Français. ils ne suffisent plus à assouvir notre soif d'Orient. Désormais. le fengshui.

Les recettes asiatiques deviennent à ce stade très pratiques pour tous les êtres en déshérence.comme les a bien définis Alain Ehrenberg -. Une altérité renouvelée qui nécessite au préalable une meilleure connaissance de soi. le désir d'ailleurs cache sous son apparence exotique un besoin de l'autre. Alors que le sacré tend à se confondre avec le profane et que la religion semble vouée à se personnaliser voir l'analyse 162 .aujourd'hui aussi très « tendance ». Mais à la faveur d'une époque marquée successivement par « le culte de la performance » et par « la fatigue d'être soi » .

raît effectivement sous des atours plus flous. qui relève de facto du domaine du sacré.trôle spirituel. Aujourd'hui. Les monothéis. l'un qui tiendra à un affaiblissement de l'institution religieuse traditionnelle. Il y a vingt-cinq ans. et . donnant ainsi naissance à un « sacré sur mesure » à la fois adapté et adaptable. Les croyances asiatiques. l'autre qui tiendra au passage d'une société organique à une société anomique » (Bastide. plus individuels. La religiosité et le sacré renaissent là où la religion est mortifère.mes et autres puritanismes sectaires ont trop tardé à s'en rendre compte… D'ailleurs. Le renouveau de la fête en est une manifestation significative. semblent répondre davantage à cette aspiration que les religions monothéistes. peut-on encore sérieusement s'étonner qu'un jeune Européen préfère le dalaï-lama au pape ? Ce qui renaît chez nous. au contraire il l'enrichit. La fête. le bouddhisme en particulier. de l'abus avéré du pouvoir religieux.tement réinventée. Le ludique n'est pas incompatible avec la foi. de nombreuses fêtes . c'est autour de la religion d'être len. Roger Bastide relevait déjà « deux facteurs de retour au sacré sauvage. chacun tente de définir ce qui selon lui est sacré. plus intérieurs. de la confis.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme de Denis Jeffrey sur ces « déplacements de l'expérience du sacré » (1998 : 80-100) -. ailleurs perdure.surtout traditionnelles .cation de la foi. qui imprègne aujourd'hui les diverses formes du croire. elle réappa.sont remises au goût du jour dans l'Europe tout entière. Sans oublier la résurgence perceptible de ce « sacré sauvage ». est à nouveau « exigée » et considérée comme indispensable au bon fonctionnement de la société (son besoin n'est-il pas vital ?). 1975 : 220). Après la tradition. de la dogmatisation de l'Église. alors que la religion s'est vue refoulée. Les Occidentaux souffrent du con. cher à Bastide.

Poursuivant l'analyse de Caillois. À moins qu'elle ne renaisse grâce à lui.ses ou profanes.parfois nous donne des idées… Si l'Asie est un continent « sacré ». en même temps. qu'elles soient d'ailleurs religieu. il est aussi celui de la fête et des cérémonies. nous avons vu que le tourisme est comme l'envers de la fête. Ses mythes. Ce sont les voyageurs occidentaux 163 . ses rites et ses fêtes attirent beaucoup de visiteurs qui redécouvrent ainsi. en quelque sorte là où il naît disparaît la fête. la pertinence du fait religieux et le sens social de la fête.

participer à des fêtes dont ils ne saisissent pas les signes symboliques et religieux. que celle-ci soit d'ailleurs mystique ou non. fascinent et surtout intriguent nos modernes visiteurs plus que les monuments histo.Désirs d'Ailleurs qui vont au bout du monde pour observer.lectif (Michel.genre Angkor ou Borobudur . imiter. les quatre nobles vérités de Bouddha. Le touriste en partance vers l'Orient tente de concilier son désir de vide et son besoin de plénitude.. le Yin et le Yang.ces trop récentes des vestiges de la modernité qu'ils qualifient trop rapidement de « kitsch »… Une Française visitant une pagode à Saïgon se demande même comment « une si profonde . 1995 : 21-121). filmer. De va n t l e s s p l e n d e u r s a rc h i t e c t u r a l e s e t a rtistiquesdes temples taoïstes.aux tra. Partir à la fête. Les mythes occidentaux de l'aventure orientale. au Viêt Nam ou en Thaïlande. c'est aller chacun de son côté et s'isoler de la communauté. les pagodes en or et les statues des bouddhas multicolores éclairées au néon. des palais indiens et des pagodes bouddhistes. le contenu du sermon de Bénarès. Ceux-ci préfèrent l'archéologie religieuse . Le voyageur quête le vide et la fuite alors que le fêtard recherche la plénitude et les retrouvailles (Caillois. en Chine. la recherche du nirvana. Les canons esthétiques asiatiques ne sont pas vraiment du goût des Européens. partir en vacances. c'est aller se regrouper en un même point pour communier ensemble. ont la vie dure et longue car ils sont solidement ancrés dans notre inconscient col.riques. beaucoup de voyageurs en Inde. s'attardent pourtant plus longuement sur le mode de vie et les croyances des Asiatiques : la philosophie harmonieuse de Lao Tseu. etc. la sévère mais efficace morale confucéenne. photographier. 1993 : 167).

en se déguisant en mère mendiante. la figure passée à la suie afin de cacher sa blancheur européenne » (Autrement. des décors lumineux affreux et du béton. Prenons simple.spiritualité peut vivre entourée ainsi par des statues colorées et laides. je lui dis que parfois les moines regardent même la télé à l'intérieur de la pagode : « Quelle horreur ! Ils vont bientôt être comme nous ! » me répondit-elle… Cette vision horrifiante de soi. 164 . du béton ! ». n'est pas un regard neuf de l'Occident sur lui-même.ment le destin d'Alexandra David-Neel : « Elle-même devient "tibétaine". de nous. Eh oui.

en nous lais. Les transfuges et les adeptes de la « disparition volontaire » ont parcouru jusqu'aux moindres recoins de la planète. ont fortement alimenté notre imaginaire de l'ailleurs depuis fort longtemps. il décrit en fait les danseuses. Elles ressemblent à des « idoles à la démarche de rêve » ou encore à « une sarabande d'apsaras. Nul doute que la littérature exotique et coloniale. aussi bien organisés qu'indépendants. c'est aussi une expression devenue banale et courante dans la bouche des voyageurs modernes.forme le chercheur là même où le chercheur pensait changer le sens du voyage en lui apportant de nouvelles lettres de noblesse ! Et le touriste Eliade. Mircéa Eliade. 1993). curieux et cultivé. impertinent mais toujours respectueux.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme « Himalayas ». et aujourd'hui les récits d'aven. certes cultivé mais touriste quand même. en voulant décrire certaines danses. 1988 : 19). ces nymphes célestes qui charment de leur musique et de leur danse l'éternité des dieux indiens » (Eliade. en bon voyageur. grand admirateur de la beauté des femmes . « La vraie vie est ailleurs » n'est pas seulement le titre du livre de J. Le voyage trans. s'intéresse apparemment autant aux femmes qu'aux divinités indiennes. Mais la Parisienne de Lhassa a aussi « besoin » de ce travestissement pour mieux intégrer et com. Ses tribulations de 1929-1930 ne font qu'annoncer le spécialiste des religions qu'il deviendra par la suite.ture. Surtout. 1988 : 81). historien des religions mais aussi auteur de remarquables notes de voyage sur l'Inde de 1930. Belorgey sur les voyageurs de l'histoire préférant les aller simple aux circuits organisés. Baroudeur de son temps mais quêteur d'exotisme comme tout globe-trotter. l'Asie étant un terreau de choix pour donner libre cours à nos fantasmes les plus refoulés (Lombard.sant parfois des récits plus ou moins épiques.-M. il découvre l'Inde certes comme terre sacrée mais surtout comme terre vivante.prendre la culture tibétaine.

éprouve ici bien du mal à échapper à cette invective d'Étiemble (1987 : 12) : « Aucun des couples enlacés aux temples de Konarak ou de Khajuraho ne doit être considéré avec l'œil malformé et malsain du touriste »… 165 .indiennes.

d'autres croyances.tive » de substitution même s'il se trouve toujours quelque escroc ou quelque secte pour tenter d'exploiter la misère spirituelle ou la détresse psychologique de personnes à la recherche d'un sens à leur vie.se rédécouvrent .ques anciens « illuminés » reconvertis en pilleurs et marchands du temple. sadhu indiens. ascètes. Dans le sud de l'Inde.geants et s'occupent de l'entretien du site ! Une nouvelle généra. renonçants. . Sauf qu'ici.péenne ». ce sont les habitants des villages voisins qui exécutent les travaux manuels peu enga.tion d'Aurovilliens a trouvé ici refuge dans des bungalows plus luxueux que ceux du Club Med tout en s'adonnant à la médita. Mais spiritualité orientale ou bigoterie exotique ? La pensée mystique n'est pas une autre ou nouvelle « pensée primi. en vendeurs de bijoux confectionnés par des enfants.Désirs d'Ailleurs Les saveurs mystiques d'Asie intéressent désormais les Occidentaux en quête d'autres valeurs.dans ce lieu mythique un peu comme les routards aiment se rencontrer dans les mêmes lieux un peu partout dans le monde. tous « d'origine euro.que a également son revers. maîtres zen japonais ou ermites tibétains. à Auroville.tion au Temple de la Mère (Sri Aubindo) et aux joies de l'oisiveté planifiée… Spiritualité touristique haute gamme au parfum néocolonialiste qui exige de la part de ses adeptes d'avoir été riches dans une autre vie ! On remarque aussi que beaucoup d'Occiden. la propriété privée n'est plus qu'un souvenir et les biens sont mis en commun au service de la communauté. et même en dealers ou en proxénètes occasionnels… Le rêve asiati. Bien.taux en mal d'Orient se retrouvent . cherchent ailleurs l'impossible manière d'être soi et de vivre ici. Les mystiques. d'autres modèles. Parfois leur quête bienheureuse se transforme pourtant en cauchemar : ainsi ai-je pu rencontrer sur les routes d'Asie quel. tandis que le travail est perçu comme un moyen d'expression et non plus comme un moyen pour gagner sa vie.

de la patience ou de la lenteur. À côté de la « redécouverte » de la nature.ment que les mots inaudibles et emportés.nue oppressante. pour l'ascétisme et une « spiritualité lente et silencieuse » va bien de pair avec notre volonté de fuir le stress et une modernité deve. brouillés dans le brou166 .Toujours est-il que l'intérêt. le silence nous (re)parle plus intensé. aujourd'hui renouvelé.

Le silence est aussi propice au sacré le plus enfoui en chacun de nous. il mobilise nos sens et nous réapprend à écouter : « La maîtrise de la parole est l'une des règles cardinales exigées des novices bouddhistes à leur entrée dans le monastère. et trop exigeantes pour être livrées à la simple curiosité ou à la recherche de l'exotisme mental ou spirituel » souligne Joseph Masson dans la préface de son livre consacré aux mystiques (Masson. dans les cours de yoga ou lors d'exercices de méditation dans un appartement parisien. Étiemble a fortement remis en cause notre prétention. Une telle méconnaissance paraît très dommagea. car les religions et plus spécialement les mystiques sont des réalités trop vivantes pour n'intéresser que des savants. et le silence lui paraît d'autant plus nécessaire » écrit David Le Breton (1997 : 217).Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme haha du monde. Bernard Faure s'efforce.ble. Le moine bouddhiste. est soumis aux règles de silence qui régissent l'organisation de son monas. Par sa méditation il s'affranchit de la parole et du sensible. de la gnose ou de l'amour. ouvertes courageusement par l'hindouisme. toute occidentale. il permet d'accéder à l'inaccessible. Même s'il doit s'associer au savoir : « Les voies de l'ascèse. de vie ou de survie. sont donc la plupart du temps peu connues ou reconnues.tère. 1992 : 7-8). Contrôle des sens.mes de connaissance. retrait hors de la turbulence du monde. Surtout. de replacer . En France. Dans les années soixante. par un usage modéré de la parole. Accéder à la pensée mystique d'Asie c'est d'abord reléguer aux vestiaires les bases de notre savoir pour s'ouvrir à d'autres for. ce qui frappe aujourd'hui beaucoup de jeunes initiés c'est le calme et le silence du lieu. dans un chapitre intitulé « Connaissons-nous le bouddhisme ? ». et de l'empire du Milieu en particulier. avec Connaissonsnous la Chine ?. À sa suite. à tout comprendre de l'ailleurs en général. le boud.dhisme ou l'islam.

ce qui n'empê.che pas l'émergence d'une forme spécifiquement occidentale de bouddhisme à la fois sincère et vivante : « L'attrait pour le boud.trant notamment que le bouddhisme n'est pas seulement tibétain mais aussi indo-chinois et sinojaponais.dhisme vient sans doute de ce qu'il nous est étrangement fami167 .les bouddhismes dans leurs contextes respectifs en mon. Les idées reçues sur le bouddhisme sont aujourd'hui légion en Occident.

parce que méconnu. où fut projeté Little Buddha. […] Le succès d'un film aussi réducteur que Little Buddha. mais il atteste en même temps de l'intérêt suscité par le bouddhisme.Désirs d'Ailleurs lier : familier. dans Terre d'Or. qui survivra aux phénomènes de mode et aux clichés hollywoodiens » écrit Bernard Faure dans son ouvrage trai. Déjà en 1952. J'ai vu la même expression désolée en Indonésie. étrange. Norman .tion ne cesse de croître en Occident. Asiatiques. vous aimez bien les films comme ça ! » m'expliquait un spectateur plutôt déçu. assortie parfois d'un sourire narquois. de voir dans le bouddhisme la parfaite voie de la rédemp. voire inquiéter. comme la pensée occidentale. parce qu'il relève. un sanctuaire du bouddhisme.tant des pensées bouddhistes (Faure. La Birmanie. d'une idéologie indo-européenne. cela donne : nous. Une fois traduit. a de quoi surprendre. dont la dictature n'apparaît guère menacée par des Occidentaux en quête de profit encore plus que de salut. après la projection de Sept ans au Tibet : « Ah. est d'abord vue et vendue par les voyagistes comme une terre de religion. depuis longtemps avérée mais désormais exagérée. vous les Occidentaux. 1998 : 5 et 38). intérêt durable. préférons les péripéties acrobatiques de Jackie Chan… Mais un décodage minimum s'impose ici ! La tendance. par exemple. de Bernardo Bertolucci. en disait long sur leur avis à propos de ce film. À la sortie d'une salle de cinéma à Bangkok. la triste mine des Thaïlandais.

fléau de l'Occident et d'une grande partie de l'Orient. 1996 : 377 et 379). et rien ne l'empêche de laisser à ceux qui le croient que le Royaume des Cieux s'établira sur la terre quand chaque famille aura son réfrigérateur. Il peut suffire à son bonheur de vivre avec ses ressources actuelles.son d'introduire en Birmanie l'usage de biens superflus » (Lewis. Ces lignes datent de près d'un demi-siècle : 168 . Il n'y a pas de rai. et deux voitures au garage […]. qui lui assurent amplement le nécessaire. […] La Birmanie peut éviter de traverser cette phase redoutable du développement de la race humaine qui a été déclenchée en Occident par la révo.Lewis écrivait : « ce peuple profondément pénétré par la doctrine bouddhiste ne tombe pas dans l'illusion. de s'attacher à l'accumulation des biens matériels comme à un but suprême.lution industrielle.

De café-philo en atelier-philo. même saupoudré d'un peu de Rudolf Steiner. d'un mode de vie alternatif. En Occident. de Carl Gustav Jung et plus récemment de Paulo Coelho. inspirée mais originale. Même les moines bouddhistes ne sont pas épargnés par la répression. Chacun semble y piocher à sa guise les ingrédients dont il a besoin. politiques et religieuses descendent dans la rue devant la pression d'une foule désorientée.nieuse en Birmanie rebaptisée Myanmar par la junte au pouvoir.cratie » est un « bien superflu » ? Il n'y a pas que le bouddhisme compatissant ou les bienfaits naturels d'une vie simple et harmo. L'Orient est éventuellement là pour les diriger sur la bonne route. Le café-philo est au sédentaire ce que la visite des .préhension des véritables motivations qui guident les croyances et les pratiques religieuses des Asiatiques ? Le besoin d'imitation a débouché sur une nouvelle voie.sombrir le destin du pays. L'Asie spirituelle n'est pas seulement un rêve mais également un mythe. il y a aussi une terrible dictature militaire qui n'en finit plus d'as.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme les démocrates birmans emprisonnés estiment-ils que la « démo. le new age. voire parfois déroutante ! Ces nouveaux conquérants du sens de la vie n'ont pas l'humour des Monty Python mais plutôt la volonté ascétique des renonçants du Moyen Âge : leur nirvana reformulé peut se nommer ère du Verseau mais leurs besoins de l'âme restent identiques à tous ceux qui sont partis quêter les chemins du sacré. Au passage. et d'une incom. on notera que la plupart des sectes puisent également dans ce vaste et pratique vivier du sacré oriental. n'est-il pas d'abord né à la fois d'un désir de spiritualité orientale. les questions éthiques.

Il suffit de constater la lutte politico-médiatique inégale entre deux souverains sacrés.temples est au voyageur. il n'existe pas uniquement une opposition entre un nom commun et un nom exotique. Entre Jean-Paul II et Tenzin Gyatso. 169 . il est aussi l'alternative douce d'une retraite du monde qu'osent plus franchement les plus zélés d'entre eux en quittant ce monde pour se mettre à l'écoute d'un ailleurs plus parlant. Démystifier les dérives occidentales de la mystification de l'Asie n'est assurément pas une tâche aisée. entre un héritier de l'Inquisition et un prix Nobel de la paix.

N'est pas bouddhiste et asiatique qui veut ! Il ne reste que le voyage et l'expérience de l'autre qu'il génère pour espérer vaincre notre état ! Avec l'essor des voyages à vocation humanitaire et le besoin urgent de voyager « utile ». Sûr. et surtout les jeunes et les femmes. La figure du dalaï. simple et clair. Il est tellement imprégné de sacré qu'il en devient son ambassadeur. mais son image médiatique l'emporte de loin sur le texte de son message religieux.frances volontaires. donc. elle est surtout plus vivante et plus actuelle. comprennent. le débat autour du préservatif…) et un « faible » et l'ouverture (minorité opprimée et État non reconnu. que le dalaï-lama n'aidera pas à relativiser l'apport éventuel du bouddhisme aux Occidentaux. eux. mieux. on aide tel ou tel peuple . d'associations. même s'ils entretiennent des bonsaï chez eux et participent à des cours hebdomadaires de yoga. ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé. ne satisfont que rarement à cet appel. d'institutions reconnues ou non. Le voyage appelle la religiosité et répond à une quête in fine toujours spirituelle. La tradition n'exclut pas la modernité. la tolérance…). il demande un effort sur soi et exige des souf. le débat sur l'œcuménisme. l'Orient lointain attire donc un grand nombre de personnes souhaitant se mettre à l'épreuve.Désirs d'Ailleurs mais aussi un fossé entre un « puissant » et la réaction (Rome et l'Église catholique. Par le biais d'ONG. en la maîtrisant. La lenteur et la patience ne sont pas les points forts des Occidentaux. Même si les individus. Ce discours-là. il est fait d'initiation et se voit même entouré de « mystères ». mais elle la relativise en la contrôlant ou. Le voyage devient épreuve. on soutient telle ou telle cause « juste ». est un langage que les gens.lama n'est pas seulement moins usée que celle du pape.

la lutte contre la pauvreté chez tous n'est pas une idée neuve. l'humanitaire. Pourtant. depuis saint Vincent de Paul jusqu'à l'abbé Pierre. C'est plutôt l'idée d'aller contenir la souffrance des autres pour apaiser la sienne qui est récente. Sillonnant dans les 170 .oublié du progrès. Les récits de voyage des french doctors ou les commentaires journalistiques achèvent de nous persuader de l'utilité et de la justesse de ce « combat » très moderne. de Henri Dunant au docteur Kouchner. on rend compte de visu puis in texto de la misère du monde.

s'aider en aidant les autres est l'une des plus courantes. Au terme de son voyage. sur ceux de la lèpre ou sur ceux de la démence. une bonté veinée de fiel. D'autres raisons poussent bien entendu les uns à aider les autres. Processus classique chez de nombreux voyageurs qui à leur retour. sa rencontre avec « cette race d'hommes la plus nombreuse et la plus ignorée. dans Voyage chez les vivants (1958).bre. de variole en Malaisie ou de choléra en Inde sont tour à tour « visités » pour le compte de l'Or. Je crains parfois de me compter parmi ces êtres secrètement avides du spectacle de l'injustice et cherchant sur les visages de la faim. Pierre Gascar raconte.ques en Indonésie et aux Philippines. 1958 : 13). une générosité qui trahit l'ivresse du désespoir. commencent une nouvelle vie de… missionnaire de l'action humanitaire ! Témoignant de la cruauté du monde. qui ont faim »… Les lépreux de Thaïlande. Dane Cuypers reconnaît qu'à côté des « classiques modelages de la terre. les multiples formes de travail sur la . ce dernier semble avoir été profondément choqué par le degré de misère en Asie.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme années cinquante les routes asiatiques à la rencontre des êtres en proie au malheur. Malgré tous les discours de circonstance. la laideur de Dieu » (Gascar. accablés par la pauvreté et le fossé des inégalités. et relativise les maux occidentaux tout en se montrant désireux d'aider davantage autrui. la plus patiente et la plus fraternelle : la race des hommes qui souffrent. une compassion gourmande. Gascar s'excuse d'emblée de son éventuel voyeurisme : « Je sais qu'il existe une charité amère.ganisation mondiale de la santé (qui finance le périple) et pour le récit de notre auteur. avant tout. les personnes atteintes maladies endémi. je sais qu'il existe un amour du prochain qui se nourrit d'om. une pitié qui se veut surtout dénonciatrice.

réveiller ses chakras. À moins qu'on ne préfère vagabonder vers les terres sacrées de l'Orient de nos rêves ! Le corps se voit donc retrouvé grâce au yoga. l'esprit mis à contribution grâce aux philosophies orientales.voix. l'âme peut également transmi171 . 1998 : 22). les retraites dans le désert. les stages clown. suivre une cure ayurvédique… » (Télérama-L'Actualité Religieuse. agir sur ses émotions par mudrâs interposées. les danses primitives. on peut aussi tenter une approche du tantra. au qi-jong ou au tai-chi. se régénérer par le reiki.

en partant ou en restant . via Calcutta. Odon Vallet distin.Désirs d'Ailleurs grer comme le voyageur peut librement circuler… Le nirvana n'est plus très loin ! « L'espoir fait vivre » dit l'adage. c'est survoler successivement le mont Olympe de Zeus. personnelles. loin de préférer le poids des traditions dans les sociétés holistes.dental fuit l'individualisme qu'il dit exécrer mais. Certes. économique (réponse alternative à l'ultra-libéralisme). l'individu occi. 1995 : 54). . volcan de la déesse du feu japonaise » (Vallet.en Asie orientale. Et Vallet d'écrire que « les charters multiplient désormais ces occasions de rencontrer un autre Ciel en deux coups d'ailes. la foi nomade avantage les croyances ouvertes. technologique et démocratique (voyages et démocratisation des transports). ceux qui s'en vont pour quelques heures ou quelques années vivre dans une communauté ardéchoise ou dans un monastère sur les bords de la Dordogne.gue trois facteurs d'explication à l'engouement occidental pour les religions extrêmeorientales : politique (renaissance sur les décombres du communisme). non dogmatiques et plaçant l'homme au cœur de la quête spirituelle. et parfois. le mont Ararat du déluge et de Noé. l'Asie sacrée entretient cet espoir que véhiculent ses mythes et croyances… En ce début de millénaire. il cherche une voie personnelle pour mieux s'accepter et vivre en communauté. il redécouvre la fête et redéfinit même la mort en fonction de critères non judéo-chrétiens qu'il est parti puiser . le Chomolungma (Everest). montagne de la déesse mère des Tibétains. De la sorte. Mais on peut aussi partir tout en restant… D'un côté. il y a ceux qui partent sans partir. Prendre la ligne Paris-Tokyo. et finir par le Fuji-San (Fuji-Yama).

naître.en provenance d'Asie. au végétarisme. se font enrôler dans des sectes douteuses. D'autres pratiquent à domicile les arts divinatoires. à la sophrologie. telle cette pratiquante qui pense que « faire zazen. etc. sinon en la personne d'un autre. en l'occurrence tel ou tel gourou ou prédicateur corrompu. artistiques. voire dangereuses. souffrant de ne pas se recon. 172 . c'est comme se retrouver sur l'Himalaya ! Soudain.malheureusement. méditatoires . tu fais partie du monde ». d'autres encore s'adonnent avec bonne foi aux médecines douces.. martiaux.

çais prénommé Jean. 5759). peu d'épices ». rentrez zen » ! L'auteur de l'article donne le ton : « Difficile de ne pas retrouver la forme dans ce coin perdu où il est rigoureusement interdit de fumer et de boire. apaisement. visiblement enchanté.tale est la souffrance. purification (Télérama-L'Actualité Religieuse. La grande presse fait souvent ses choux gras de cette tendance. Des repas frugaux sont servis à heures fixes. Vie drastique pour ces nouveaux errants en quête de délivrance. a couché ces mots sur le papier du « livre d'or » de l'« établissement » : « Ce séjour est un rafraîchissement spirituel. Les voyageurs sont de passage et promettent de revenir plus longuement la prochaine fois… Un visiteur fran. lui consacrant des articles spectaculaires.qui ressemble davantage à un message publicitaire du Club Med . Les journées s'écoulent au rythme des cours. Il m'a vraiment remis les pendules à l'heure »… La vitesse avec laquelle les . par exemple à Karma Ling. on notera que les anciens marginaux ont été remplacés par un « grand public » très hétéroclite même s'il est surtout composé des catégories professionnelles de l'éducation et de la santé. le vecteur commun de ces assoiffés de sagesse orien. Le titre . tel celui paru dans VSD (3-9/12/ 1998) et concernant la région de Rishikesh au nord de l'Inde où des Occidentaux viennent se ressourcer dans un ashram. et le but de leur visite se résume dans les mots méditation.laisse pour le moins perplexe : « Partez loin. Pas de viande. 1998 : 21.Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme Concernantlavaguemystiquequiemportea u j o u rd ' h u i l e s Français sur les chemins des monastères reculés de l'Hexagone. Les nuits sont longues. qui mêlent au passage tourisme et religion.

dre mais reflète très exactement notre éducation. et j'ai étudié les textes pâli pendant de nombreuses heures » (Keyserling. celui de Hermann de Keyserling en 1918.Occidentaux voudraient méditer l'Orient . qui conduit certains d'entre nous à voyager à toute vitesse en n'ayant rien regardé de près mais en ayant tout vu de loin. Arrivé à Ceylan (aujourd'hui Sri Lanka).çants ! Par exemple.en ou hors de l'Orient même .sion du temps et de l'espace. 1996). À le lire il était longtemps sur place ! 173 . j'ai causé fréquemment avec des prêtres et des moines. Cette oppres.peut surpren. Certains regards se font pourtant plus per. il écrit : « J'ai assisté à maints offices religieux.

Mais à chacun son sacré. Bref. de . contrairement à celle des locataires de l'ashram. Il y a également l'initiation.timent. n'est pas du même ordre : là où les autres se ruent pratiquement aux portes du monastère.loguer avec son prochain ? N'est-il pas une redécouverte du sen. sachant toutefois que « le maître de sens enseigne une vérité particulière. Même si le maître est avant tout maître de sens plutôt que maître de vérité. le maître de vérité une voie unique dont l'appropriation est l'intention du disciple » (Le Breton. La quête de Bouvier. géné. il rédige en fait ce texte seulement au troisième jour de sa présence… Tout le monde n'a peut-être pas le temps de Nicolas Bouvier qui. avec Entre errance et éternité. 1996). d'aucuns n'ont pour objectif que de revivre en vivant autrement et plus sainement.ralement liée à un maître spirituel : cette fonction de guider les gens sur la bonne voie jouit d'un pouvoir exceptionnel. tantôt professeur. tantôt gourou. le problème reste qu'il faut toujours croire « le » maître avant de croire en soi. elle n'est par conséquent pas à l'abri de dérapages et d'abus en tout genre. Nicolas Bouvier laisse le monde venir à lui et s'imprègne du sacré qui l'entoure. la profession d e « m a î t re s p i r i t u e l » r a s s e m b l e s a n s d o u t e m i e u x q u e t o u t e autre ce qu'il y a de mieux et de pire en l'homme : que le maître soit un charlatan poursuivi par la justice ou un génial savant du spirituel. 1997 : 229). nous transporte aux sommets des montagnes sacrées du monde : « Jamais je n'ai oublié d'ajouter une pierre à ces pyramides de cailloux qu'on appelle chez nous cairn et au Tibet chorten » (Bouvier.Désirs d'Ailleurs Pas du tout. Et si le recours au maître spirituel provenait simplement de l'indispensable besoin d'écouter l'autre ? De dia. Tantôt magicien.

de la nature. des petits riens qui rendent la vie plus supportable et qui font pourtant toute la différence ? À l'ère d'Internet et de la com. notre société technologique n'a jamais aussi peu communiqué qu'aujourd'hui. qui s'en plaindrait ? 174 . Alors qu'écouter l'autre c'est déjà lui parler et se retrouver. Mais si la foi dans le bouddhisme et l'appel de l'Orient ne confortaient que le respect d'autrui et de soi. du silence qui parle.l'émotion. de l'attention.munication à tout-va.

l'un étant une cause et un résultat migratoires. Boris Vukonic distingue clairement la religion du tourisme. Elles croient aussi à l'existence d'un monde meilleur. époque oblige… Les séjours passés dans un ashram en Inde ou dans une pagode en Thaïlande se font plus courts mais plus intenses. persiste (Vukonic. plus harmonieux. plus conformistes aussi. la conjonction des deux termes de religion et de tou. voire d'en revenir. les deux catégories en s'ouvrant l'une à l'autre. La religion entraîne le croyant dans un univers tout autre que celui de la quotidienneté et interroge sans cesse son rapport à la vie et à la morale. l'autre une migration saisonnière. Ces pèlerins s'en vont en mission autant pour fuir une réalité insoutenable que pour trouver des réponses plus adéquates à leurs problèmes. on est passé à des pérégrinations plus ciblées et plus réfléchies. le voyage peut être une initiation à une autre vie. Leur destination n'est pourtant que rarement le fruit du hasard. On ne voyage plus pour « rien »… Le voyage sans but n'est plus qu'un vague souvenir même si ce but n'est que spirituel. Partir en vacances en Asie c'est toujours un peu s'en aller au paradis : Bali n'est- . il y a ceux qui se chaussent pour partir sur les lieux originaires du sacré qu'ils vénèrent. une invitation à la découverte des autres et à la remise en question de soi et de ses propres choix de vie. Des périples aux destinées incertaines des hippies et autres routards. D'une certaine manière. En effet. On cherche avant tout un aboutisse.risme s'avérant souvent complémentaire. Pèlerins et touristes partagent fréquemment deux volontés identiques : partir pour changer d'air et visiter les sites religieux importants. qu'il soit au bout du monde ou au firmament divin. 1996 : 58 et 183).Chapitre 3 Imaginaires de l'autre et prétextes à l'exotisme D'un autre côté. L'essentiel est que l'espoir de s'y rendre et d'y parvenir. s'ouvrent également au monde et aux autres.ment.

non seulement le toit du monde. 175 . pèlerinage des temps modernes. a donc encore de beaux jours devant lui. mais également le pays des dieux ? Le voyage religieux.elle pas l'île des dieux ? Le Tibet n'est-il pas. Pèlerinage touristique ou tourisme religieux ? Un peu des deux sans doute.

Page laissée blanche intentionnellement .

chaque doigt se raidit contre l'effroyable issue. 1991 (1922). étranger que vous êtes. . Amok.Chapitre 4 L'aventure du voyage et Le voyage d'aventure entre nature et cuLture « Savez-vous donc. La campagne fascine après avoir été boudée pendant des décennies : les citadins la découvrent et les ruraux la redécou. comment un râle sort du gosier… avez-vous vu dans les yeux exorbités cette épouvante qu'aucun mot ne peut rendre ? Avez-vous déjà vu cela. vous qui parlez de l'assistance comme d'un devoir ? ». Stefan Zweig. vous l'oisif. assis là bien tranquillement sur votre siège. vous qui traversez le monde en promeneur.vrent. savez-vous ce que c'est que de voir mourir quelqu'un ? Y avez-vous déjà assisté ? Avez-vous vu comment le corps se recroqueville. comment les ongles bleuis griffent le vide. comment chaque membre se contracte. le globetrotter.

à la tradition. à la religion. à soi. Retours à la terre. à la tribu. avec d'autres redécouvertes.Cheminements intéressés : de la nature à la Culture La nature revisitée. à la région. aux « vraies » valeurs. parfois étran. à la communauté.ges.n'est pas sans liens étroits. renaissances ou réappropriations. Ces retours ne correspondent pas nécessairement à des 177 . à la famille. En France comme ailleurs. au dialecte. l'essor incontestable d'un tourisme vert .consécutif au « retour de la nature » depuis les années 1970 .

Ils suggèrent également de nombreuses interrogations sur nos socié. chasseurs frustrés. sont comme deux mondes qui se côtoient sans se connaître. etc. mais aussi peur de l'autre et repli sur soi. La vogue du tourisme vert et rural augure de bonnes surprises. tentation vichyste. nucléaire. intégristes tenants de la deep ecology.traliens ! Le . comme un groupe de touristes de Nouvelles Frontières en face d'Aborigènes aus. déforestation. intégrisme religieux. Ils traduisent surtout nos angoisses . alimentation bio. des artisans et surtout des agriculteurs. patriotisme et régionalisme exacerbés.dins . patronnée par la mairie de la ville d'Orange ? Entre les « éco-guerriers » et les chasseurs de tourterelles ? Entre les électeurs du parti des Verts et ceux de « Chasse. mais il existe aussi des limites à ce phénomène de mode. elle est aussi de nature politique. pêche.tés dont certaines annoncent des réflexions nouvelles et originales et d'autres des replis dangereux risquant d'ouvrir une boîte de Pandore : OGM. La campagne des cita.tourisme et patrimoine. mais l'exode rural se poursuit néanmoins.et la campagne des villageois.fondées ou fantasmées . ethnicisme douteux. éco.Désirs d'Ailleurs avancées dans l'évolution des sociétés. dégradation des milieux naturels. pollution. Le tourisme vert a la cote en France et en Europe. enseignement des dialectes. etc. chasse aux gorilles ou trafic de coraux. Quels points communs peuvent bien exister entre des militants antinucléaires ou des élus verts en guerre contre certains chasseurs et des membres de l'association émanant du Front national. nature et traditions » ? La redécouverte de la nature n'est pas seulement d'ordre écologique ou philosophique.des lendemains incertains..qui n'y séjournent qu'occasionnellement . « Aventure et tradition ». fin des paysans.

c'est l'exotisme du chez-soi. Et partant d'une savante mixture mêlant Jules Verne à Steven Spielberg. grâce à l'ambitieux projet « Vulcania »… 178 . c'est également vivre un choc culturel dans le village d'à côté. cela peut même aller jusqu'à revivre un « voyage au centre de la Terre » au cœur du Massif central. Visiter la campagne. c'est voisiner avec une société restée en grande partie traditionnelle à proximité de son domicile.monde rural.

nos campa. 1998 : 57-71). la vogue « bio » et l'engouement pour le tou. a ainsi ouvert ses pistes hivernales aux candidats non frileux ! La nature sinon rien ! Le paysage domestiqué a remplacé la nature sauvage. 1979). la brocanterie. une certaine religion de la nature réapparaît comme par nécessité pour beaucoup d'entre nous. Lorsque vacille l'ordre du monde. Mais nul besoin d'expliquer que la nature est un terreau . l'artisanat et autres petits travaux manuels oubliés. (Bromberger. le « culte » de la nature retrouvée. Hervieu.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure Avec. du folklore. de la généalogie. etc.lage et le jardinage. Nos nouveaux Wandervogel n'ont certes pas l'allure de leurs prédécesseurs mais leur détermination semble tout identique… Il y a ainsi du naturisme dans l'excès de nature : une station de ski autrichienne. Le naturel peut cacher le sur. réser vée aux naturistes.risme rural (avec ses multiples facettes allant du tourisme à la ferme à la vie au grand air). Et l'ensauvagement des uns ne suffira pas à contenir les dégradations de l'environnement des autres. la couture. la nature a bien changé de nature au cours des dernières décennies : de « repoussoir ». la « fin des paysans ». Cet intérêt pour la nature en général s'accompagne du retour de l'histoire locale et régionale. La mythologie de la Nature est de retour. entre autres. renouant ainsi avec le couple nature-religion si prolifique durant la période du romantisme allemand.gnes et nos terroirs regorgent subitement de tous les atouts tout en déployant « un fantastique réservoir de fantasmes » (Léger. et même d'un regain d'intérêt pour le brico. Derrière ces retours pluriels qui investissent l'ensemble de la société se cachent cependant deux notions difficilement contrôlables une fois lâchées dans l'arène politique et symbolique : le peuple et le populaire ! (Michel. des rééditions de romans ou d'essais anciens. 1998).naturel.

dans une région peu connue de l'Irian Jaya.particulièrement fertile sur lequel peut croître. Quant au discours des voyageurs sur la nature. le secteur touristique. pour le meilleur et le pire. il est fortement variable. un voyageur passionné d'ethnobotanique a recueilli. partie 179 . Deux visions opposées sur les Papous illustrent des pratiques touristiques antipodiques : 1) lors d'une récente expédition pédestre. en fonction des motivations et des savoirs des uns et des autres.

risme pour transformer de façon irréversible les structures sociales des peuples papous » écrit Phillippe Pataud Celerier (Le Monde diplomatique. […] L'exotisme remplit les caisses. Et rien ne vaut le tou. pour terminer ici avec les Papous. d'ailleurs imposé par les « colonisateurs » de . il n'est pas sûr que ces derniers soient gagnants dans la bataille touristique. juge les Papous en estimant que « leur apathie et leur indolence tiennent au fait qu'ils vivent si proches de la nature. octobre 1996 : 24).cier un musée parisien et de présenter une série de conférences. Les Papous en baskets et jeans toisent ceux dont l'abdomen reste barré d'un étui pénien. Il ne faut pas oublier que ce sont des hommes »… Deux regards. ne mérite pas son nom. nette entre les deux manières de voyager. Le tourisme d'aujourd'hui balise partiellement les sentiers des exploiteurs de demain avides de profits et de plaisirs. reste cependant plus minime que la perception par les autochtones de la présence des touristes.Désirs d'Ailleurs occidentale de la Nouvelle-Guinée occupée par l'Indonésie. deux mondes. une masse d'informations considérables. ce qui signifie « Ouest victorieux ». L'Irian Jaya. Mais. interviewé dans le film-documentaire Cannibal Tours. deux tourismes. La différence. au point d'en faire bénéfi. On ajoutera que les autorités indonésiennes profitent de la manne du tourisme en provenance des pays riches pour encore mieux contrôler les autochtones ! Et les soumettre. les jeunes Papous tournent le dos aux anciens et « boire l'alcool des lampes à pétrole est le nouveau divertissement du soir. 2) un voyageur moins averti et plus stressé.

tion demeure : les autochtones seront-ils jamais consultés pour débattre de leur propre avenir ? Depuis le 1er janvier 2000.Jakarta. stratégie politique en vue de calmer les esprits indépendantistes. la nouvelle appellation « Papua » de leur territoire (finalement plus officieuse qu'officielle !). suffira-t-elle à apaiser la colère des autochtones ? 180 . mais c'est encore l'Ouest .l'Occident .qui ressort victorieux de cette confrontation. car n'est-ce pas son modèle de civilisation qui tend. ici et là. à l'emporter ? Mais une interroga.

le visage d'un vieux pay. Sergio Dalla Bernardina y voit une sorte de correspondance qui aboutirait au raisonnement suivant : « a) La nature est plus authentique que la société. donc plus noble. un bouquet de fleurs. j'ai le droit de juger. d Puisque je sais avoir du cœur (je le sens. la qualité. 1998 : 375-376). quelles compromissions ? En 1960. le droit d'établir ce qui vaut (la beauté. donc c'est vrai). voire . les visiteurs du Grand Canyon frôlaient la centaine par année. Le promeneur authentifie le paysage offert par la Nature mais il est aussi authentifié par elle. c) Dans le règne de la nature (qui est justement un règne et non pas une démocratie). Chaque année. ni de l'intellect.san…) certifie mon authenticité. b) Le retour à la nature implique une mise entre parenthèses de la dimension intellectuelle et une valorisation du senti. en 1993.) ne dépend plus de la culture. etc. ni de l'éducation. ils sont 22 000. e) Mon aptitude à apprécier ce qui est vraiment beau (un paysage.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure Voyage et nature. plus de 1 000 personnes gravissent le plus haut pic nordaméricain : « ce phénomène a également gagné l'Europe » souligne Sergio Dalla Bernardina en fournissant maints exemples français avec chiffres à l'appui attestant de cette quête de « nature sauvage et engouement rural » sans précédent pour les sports de nature et autres loisirs en forêt (dans Bromberger.ment. mais bien du cœur.

On visite le bois ou la montagne comme s'il s'agissait d'un parcours de santé. au bistrot pour parler et entendre des potins 181 .ma noblesse. On fréquente la forêt le dimanche comme on fréquentait autre. d) Je suis noble » (dans Bromberger. 1998 : 394). L'aventure naturelle dominicale est une expérience dont la portée collective et spectaculaire se traduit par la présence d'une foule qui se presse chaque weekend sur les derniers chemins escarpés et encore étroits des campagnes françaises.fois l'église (la messe) ou le bistrot (l'apéro) ! On allait à l'église pour voir et être vu.

que la rareté est un gage de qualité. Aujourd'hui.un autre ailleurs . hygiéniquement irréprochable. Ce n'est pas le cas d'Alain Bougrain-Dubourg. ces individualistes avant la lettre. On saisit alors mieux ce que Dalla Bernardina compare à la « ver.Désirs d'Ailleurs et nouvelles.sion diurne. Le chemin des autres est à quêter loin des autres. avant de conclure non sans passion en ces termes que nous parta.au sens noble du terme .qui nous rapproche des autres ? En définitive. En n'oubliant jamais l'homme.tan. Un peu comme les bandits et les ermites d'an. Alexandre de Humboldt.lué : c'est désormais loin de tout qu'on se retrouve. à la limite. se voit et se parle mutuellement.vreur . l'autre ne se cherche pas dans la foule ! C'est dans la forêt.sommation) pour une horde de "protecteurs de l'environnement" de plus en plus aguerrie. l'explorateur et l'authentique décou. sans négliger l'idée répandue mais pas toujours justifiée . ni de Théodore Monod. de la boîte de nuit ».geons : « Le vrai passionné. qui traverse les océans. Le processus de désocialisation a simplement évo. que l'on pourrait qualifier d'imprésario de la nature sauvage.gration » (dans Bromberger. N'est-ce pas la quête du vide . on y va tous ensemble pour prouver son inté. user de la nature sans en abuser est à notre sens la meilleure formule que devrait faire sienne tout passionné du tourisme vert comme tout voyageur en général. ce citoyen du monde avant l'heure . même le désert devient objet de con. 1998 : 405). tout en restant anonyme.de l'Amérique. Et peut-être que toute la différence est là : autrefois on se rendait dans la nature pour quitter l'univers social. L'héritage élitiste du voyageur aristocrate hante plus que jamais les esprits des touristes actuels. propagandiste des attraits du désert (eh oui. devrait être un illuminé : un solitaire qui ouvre des voies. en mer ou dans le désert que l'on s'écoute.

met en garde mieux que personne tous les aventuriers naturalistes en herbe : « Ce qui est contre la nature est injuste et mauvais. le tourisme culturel a cessé de l'être à la faveur de la civilisation industrielle puis tech182 . Après avoir été un pléonasme .dont l'œuvre gagnerait à être plus connue en France.le tourisme est par nature culturel -. Tourisme culturel et modernité. et ne résiste pas au temps ».

et la mission Dakar-Djibouti orchestrée par Griaule et ses amis du Musée de l'Homme au début des années trente. la . La première est née des ambitions impériales et donnera naissance à l'égyptologie.nuité d'entreprises aux lourdes conséquences historiques. de Lourdes à la Mecque. initiées dans le sang par les armées avant de mêler plus subtilement science et pillage. De toute évidence. à notre sens. le tourisme de masse a failli l'achever. qui ont marqué l'histoire de l'humanité. Le tourisme culturel se définit « comme un déplacement dont la motivation princi. Même les conquérants ou les évangélisateurs les plus obtus au désir de l'ailleurs succombent quelquefois au besoin de l'autre. Une motivation présente chez chacun d'entre nous. la seconde a obtenu le feu vert de l'administration coloniale et marquera durablement de son empreinte la tradition ethnolo. peuple des falaises » doit beaucoup à nos ancêtres.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure nologique. Les « ges. l'expédition scientifique menée par Champollion marchant dans les pas de la campagne d'Égypte de Bonaparte. d'excellents voyagistes. de l'Antiquité à nos jours. il est la conti. de tout temps. avant qu'il ne renaisse très clairement ces dernières années. L'organisation des pèlerinages. de rechercher des connaissances et des émotions au travers de la découverte d'un patrimoine et de son territoire » (Origet du Cluzeau. même si elle apparaît parfois enfouie sous un amas de quêtes plus faciles ou futiles. a toujours suscité des vocations au moins aussi spirituelles qu'aventureuses. 1999 : 3). Même si le tourisme n'est pas. le succès actuel de circuits touristiques tels que « l'Égypte des pharaons » ou « les Dogons. et même culturelles. On peut évoquer les grandes expéditions.pale est d'élargir ses horizons. Citons pour mémoire. en ce qui concerne la France et son « empire ».gique française.tionnaires du sacré » chers à Max Weber ont été.

plus pacifique… On pourrait évoquer encore le conquistador espagnol du XVIe siècle ou le jésuite en Chine. qui ont pour étranges descendants le routard à la recherche d'un ashram en Inde ou du jobtrotter installé à Hong-Kong et fasciné par le yoga… Le monde change mais la 183 . à la même époque.poursuite de la guerre sous une autre forme.

cevoir.stimulées par la consommation et l'individualisme .turel. La quête de sens et de références a également poussé le développement de l'idée de Patrimoine. entre autres. et pour retrouver le sens de la culture en voyage qui culmine dans la rencontre avec l'autre. mais aussi pour (re)donner vie aux sociétés passées ou actuelles. à une trop forte commercialisation culturelle. qui d'autre mieux que cet autre-là pourrait lui faire partager des fragments authentiques de culture ? Cette coopération qu'il faut espérer plus étroite entre tourisme et culture n'est certes pas aisée en raison des forces de la société . à force de focaliser son attention sur le passé et ses vestiges.logiques et des musées gigantesques ou minuscules. c'est non seulement la tuer mais également contribuer à sa disparition. les traditions et les imaginaires demeurent. L'homme n'a pourtant pas seulement besoin de sa culture et de celle des autres pour s'enrichir (ou plutôt accumuler des savoirs diffus). comme cela est déjà souvent le cas. que le tourisme et la culture ont tout à gagner dans leur coopération… si elle est bien menée. le présent.qui peuvent nous conduire. a trop négligé les vivants. aujourd'hui disséminés à travers le monde dans des sites archéo. et plus encore la réalité sociale qui entou. L e s a n n é e s 1 9 9 0 o n t é t é m a rq u é e s p a r u n engouement extraordinaire pour le tourisme culturel comme le prouve le taux de fréquentation des sites et des musées de France. Du reste.Désirs d'Ailleurs culture reste. Le tourisme cul.rent le voyageur lors de ses pérégrinations. Faire de la culture une marchandise comme une autre. Il suffit de voir les initiatives culturelles entreprises par un bon nombre de villages et de villes pour s'aper. l'histoire avance mais les habitudes. et donc soulever de nouvelles .

nos sociétés de gaspillage survalorisent l'éphémère. etc. Une émission télévisée s'inti. poussent à l'hystérie consu.mériste. C'est ainsi que certains possèdent par exemple deux voitures et deux motos. la sauvegarde du Patrimoine ou de la nature.tule par exemple « Sanctuaires sauvages ». la préservation.interrogations autour de l'identité. refusent de 184 .voir l'engouement pour les « collections » et le nombre croissant de collectionneurs de tout et de rien -. Déjà. en même temps qu'elles sacralisent la conservation .

cain et de l'abattage de la forêt amazonienne. Paradoxes d'une modernité dont les tours et les détours. Et Selwyn de parler d'« attitudes infantiles et schizophré. car les gens prennent le temps de vivre. lors d'un voyage dans les tropiques. Le « toujours plus » d'il y a vingt ans est devenu le « toujours trop ». ils vont vous dire sans rire : « nous on aime bien ici. Et.mais malheureusement ils regardent quand même tous la télé ! .et puis la très bonne cui.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure trier les déchets (« on n'a pas le temps »). mangent au fast food et passent leur rare temps libre devant un écran de télévision.tation « écolo » ou antifasciste. 1996 : 14). Mais alors pour. nous échappent. ne ratent pas une manifes. et cette perte est aussi accompagnée par une perte de la solidarité sociale et familiale. Cela . s'indignent du mode de vie améri. hors surconsommation et hors du tout-àl'ego. et ces choix traduisent une inaptitude à vivre « réellement ».niques » dans l'action de tout consommer et de tout conserver (Selwyn. On décèle dans ces choix de vie des Occidentaux une nette confusion quant au faire et au dire. tous les jours un peu plus.quoi vivre la vie qu'on dit détester par-dessus tout ? Masochisme ou résignation ? Un peu des deux sans doute.sine locale nous change de la cuisine française ! »… Qu'est-ce qui empêche ces personnes de vivre comme elles le souhaitent sinon le fait qu'elles ne le désirent pas franchement ou même pas du tout ? Le discours est aux antipodes des actes. Tom Selwyn estime que la commercialisation culturelle est justement liée au fait qu'en Occident on consomme « toujours » et « trop ». voire de stockage de biens consommables. il n'y a pas toutes ces voitures qui polluent nos villes . La commercialisation sociale et rituelle des cultures peut conduire à une érosion de sens. Notre société est avant tout une société d'accumulation. mais militent chez WWF ou Greenpeace.

comme en certains lieux de Thaïlande. à tout sauvegarder tel quel. à viser en fait.ment à un état de dépendance.. mais dont il ne faut pas non plus exa. à l'image de ce que font certains ethnologues nostalgiques du Bon Sauvage et des terres inexplorées. etc. Trop aller en sens inverse consiste à ne rien vouloir changer. de Cuba. du Kenya. à la muséifica185 .gérer les impacts. qu'on le veuille ou non.conduit inexorable. Une dépendance culturelle qui peut s'avérer dramatique.

.seront les plus sollicitées par l'industrie du voyage.Désirs d'Ailleurs tion proche ou lointaine d'une société. il s'agit de comprendre autant que d'accepter le fait que la culture peut être et sera de plus en plus perçue comme une ressource commerciale.v a t i o n » . pouvant le cas extrême mener à l'ethnocide.d e s sociétés. peut conduire à de sérieuses déstructurations sociales et identitaires. des peuples à l'existence confisquée. et d'autres facteurs. tout en leur permettant de se « moderniser » le plus intelligemment possible. • D'une part. à figer la vie des hommes dans une hypothétique « histoire froide ».souvent aussi les plus vulnéra. le fait de saisir les liens qui peuvent unir tourisme et culture . et bien sûr les cultures les plus « authentiques » . de la mémoire et de la culture de civilisations entières (Jaulin. non pas en ce qui concerne l'agonie des cultures inviolées jusque dans leur malheur et leur misère. tout comme la muséification de l'histoire présente. La commercialisation culturelle à outrance. • D'autre part. mais pour le cas des sociétés lointaines où l'Occident s'est approprié. 1974). par le glaive ou la séduction. C'est ce que Robert Jaulin a très bien montré.pourrait dans le futur réduire les impacts négatifs si sou. les médias. On ne survit pas en l'an 2000 comme on survivait encore en 1950 : les revendications des uns et des autres font un écho sur l'ensemble de la planète… si Internet. le veulent bien ! Les relations entre culture et tourisme sont à approfondir si l'on désire véritablement œuvrer pour une sincère « préser. culturellement et financièrement.t e r m e i m p r o p re e t i m p r é g n é d e r o u s s e a u i s m e .bles sur le plan identitaire .vent décriés et attestés.en « enrichissant ». aussi bien les hôtes que les visiteurs .

Ces dispositions exigent de supprimer les derniers tabous entre les tenants jusqu'au-boutistes du relativisme culturel. Mettre dos à dos les culturalistes nostalgiques des premiers temps et les développeurs arrogants (et sans scrupules) constitue à notre 186 . parmi lesquels se trouvent nombre d'ethnologues. et les partisans d'un développement trop rapide chez qui dominent les économistes.

Qu'ai-je à voir avec ces faubourgs inondés. continuant à Tamatave.et en étonnera plus d'un ! le disCours voyagiste : médias. d'affiches militantes embues et de pubs rutilantes pour des produits introuvables. J'en veux à la petite gonzesse de l'agence. Les restes d'une splendeur . Une circulation bruyante.nes » (Mercado. des ethnies aux visages et aux costumes exotiques ou encore des monuments cibles que tout le monde a déjà vus d'une manière ou d'une autre. détériorée par sept mois de grève ? ça schlingue la misère et tout ce qui s'y ventouse. par exemple à Bali. Certains déchantent dès leur arrivée au paradis : « Un vieux panneau rouillé.fitables pour tous.titution.graphies quadrichromes des catalogues présentent des plages. une politique en premier lieu profitable aux peuples autochtones coincés entre les impératifs culturels et les exigences de la modernité.rentable même . Un malheur n'arrivant jamais seul. Les superbes photo. notre voyageur. publiCité. Antananarivo. De larges avenues pour permettre les charges de cavalerie en cas d'émeutes et les défilés triomphants d'après. pouilleuse. la magouille.ment la modernité de la tradition peut s'avérer efficace . 1998 : 14-15). se voit aussitôt rattrapé par l'histoire de France tropicale : « La vieille méthode Haussmann. Le trafic. polluante d'épaves où parfois une BMW jette des reflets obscè. sale. agenCes et Cie Les voyagistes vendent des destinations de rêve et non des lieux de survie ou de lutte politique. On a pu voir. répétée à l'infini dans toutes nos possessions. pétaradante. un patchwork étrange de slogans marxistes délavés. la pros. Sur les murs.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure avis la première étape en vue d'établir des liens durables et pro. com. cette foule grouillante et misérable ? Pourquoi cette ville glauque.

Pas de doute. au patio décrépit. l'avenue Joffre est l'épine dorsale du com.passée surgissent çà et là. il est pudiquement écrit qu'il s'est "distingué" au Tonkin. Le héros de quatorze. Je découvre au hasard des promenades l'autre 187 . Dans sa biographie.merce et de la vie. au Soudan et à Madagascar. Qui était ce Joffre ? Vite le guide. dans l'agencement d'une vieille demeure à véranda. Comme dans toutes les villes malgaches. c'est bien le nôtre.

La banalisation des horizons n'évacue pas pour autant le retour à l'histoire qui transparaît à l'occasion de nos arpentages de l'ailleurs. Odyssée. philosophes gaullistes.multiplient les prouesses pour nous encourager à prendre la route ou nous tirer de notre fauteuil pour monter dans l'avion… L'industrie du voyage. le second paru dans Grands Reportages s'intitule « Princesses d'argent » et traite des femmes Miao de Chine sous la plume d'Éric Pasquier. s'est approprié le discours anti-touristique. mais aussi Planète. les chaînes de télévisions câblées ou non (Voyage évidemment. au moment où partout à l'Est on déboulonne certaines de mes statues. Ironie de l'histoire qui me débarque dans cette île presque cent ans après eux. Deux exemples extraits de la presse : le premier publié dans le Nouvel Observateur est titré « Les marchands de vacances » et signé Christian Hebert. mais aussi les médias . Du Berlin des rassemblements de la jeunesse aux exclus devenus patrons de presse. Ce discrédit de la « chose touristique » ne date pas d'hier. ministres ou scouts humanitaires… » (Mercado.cf. même si le contexte est différent et le ton a changé. nettement majoritaire parmi les clientèles voyageuses. La fuite des souvenirs. entre autres) et autres émissions « Nature » ou « Faut pas rêver » . la Cinq. Les voyagistes. l'adjoint de Gallieni. relayée par les médias. Les colonnes infernales de Voyron et de Combes. Même si ces articles sont séparés de près de trente ans. 1998 : 24-25).Désirs d'Ailleurs face de l'histoire de France. le contenu reste à peu près identique : « Le touriste ne fait pas . celles de Lyautey.

Le tourisme . que de son confor t et de la réalisation de ses rêves. celui qui 188 . il ne se préoccupe que de sa sécurité. je n'ai pas rencontré un touriste. mai 1999 : 34). Qui donc voudrait s'aventurer dans ces plateaux.on peut s'en réjouir ou s'en plaindre. « Depuis un mois et à raison de 4 000 kilomètres parcourus à travers le sud et le sud-est du Guizhou. mais force est bien de le constater . m a i s d é s o .lés. dans ces villages ruraux oubliés par les cartes et les routes ? Personne » (Grands Reportages. Bref. dans les collines et les montagnes sculptées par des cultures en terrasses. certes magnifiques dans l e u r e x p l o s i o n d e c o u l e u r s ve r t e s .c'est les vacances de la politique » (Nouvel Observateur. égoïste. j a u n e s e t f u s c h i a . 27/7/1970 : 23).de sentiment.

Ce n'est pas seulement une question de facilité mais également de besoin d'imaginer un autre monde qui. serait idyllique. de « tourisme » et « touriste ». La fiction dépasse le réel en l'embellissant et en le transformant. le passé au présent. Mais également dans cette littérature touristique du prêt-à-partir.cité touristique et la littérature voyageuse. nulle illustration d'usine ou de manifestation. les professionnels du tourisme ont générale.toire. n'est jamais le touriste ! De ce discours récurrent. l'objet au sujet.ment annexé les termes de « voyage » et « voyageur » pour les coller sur ceux. Ce que l'on met en scène rassure et jamais ne questionne. C'est seulement au retour du voyage. ou en retour de périple. nulle image de bidonville ou de portrait de tel ou tel dictateur… Tout est fait pour échapper à l'emprise de la réalité. Si les deux rêvent de paradis et mettent en scène l'ailleurs. À . sous des formes pourtant très variées. avec des images superbes pleines de promesses alléchantes. on privilégie résolument la mort à la vie. les ressemblances s'arrêtent là. les deux extrêmes étant la publi.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure voyage bien. en fermant le catalogue. à l'opposé du nôtre. que la réalité trop crue nous agresse à nouveau… La mythologie du paradis est sans cesse convoquée. la préhistoire à l'his. etc. Mais cela ne fait que déplacer le problème sans modifier d'un pouce l'art et la manière de voyager de la masse de touristesvoyageurs… Un simple survol des brochures touristiques et des catalogues d'agences de voyage. l'irrél au réel. moins glorieux. à savoir hors des hordes. nous emporte déjà en plein cœur d'un voyage dans un monde imaginaire.

l'une du voya. routes défoncées.giste Virgin Holidays. et même des habitants rudes ne citant la Bible que pour mieux fouiller vos poches ! (Burns. en l'occurrence la ville d'Apia dans les îles Samoa : le voyagiste décrit la cité comme étant « la plus belle et la plus préservée de toute la Polynésie » alors que Théroux ne voit dans la ville que désolation. 189 . l'autre de l'écrivain Paul Théroux . maisons en bois délabrées.l'image des tropiques. Peter M. 1999 : 110-111). Burns cite deux descriptions .d'un même espace imaginaire. certains paradis peuvent être bien tristes.

Là aussi. spiritualité. car la société ne peut pour l'heure nous interdire de rêver… On nous vend aussi des paradis un peu partout alors qu'il n'existe plus de paradis que dans nos têtes écervelées ou dans nos imaginaires sollicités. cuisine. habitat. comme pour le « vrai » voyage.diaire du fouineur en tourisme Roger Scheldrake. Le séjour touristique un pèle. Le cas de la promotion touristique du pays Toraja en Indonésie a particulièrement retenu notre attention : les anciens « sauvages et coupeurs de têtes » sont devenus au fil du temps et du tourisme des « rois célestes » (Michel.sante des rêves pour ceux qui peuvent se le permettre.sauf s'ils survivent à leur voyage . David Lodge ternit considérablement l'image paradisiaque du monde qu'on voudrait nous servir sans compter et sous toutes les coutures : « Le voyage d'agrément est un substitut des rituels religieux.qui voyageront le moins. On finira. lecture. Cela n'empêche point la commercialisation crois. Par l'intermé. On nous vend aujourd'hui du voyage à tous les niveaux : habillement. etc.Désirs d'Ailleurs La perception de l'ailleurs diffère autant que le style de voyage des uns et des autres.rinage séculaire. 1997 : 33-85). Le déconstruire » (Lodge. Une accumulation de grâce par la visite des hauts lieux de culture. par ne plus avoir envie de partir si tout l'ailleurs est à portée de main . Matériellement en tout cas. disent les plus sceptiques. musique.trie touristique rejoignent directement ceux . Les guides de voyage des aides divines… Je vais appliquer au tourisme ce que Marx a fait avec le capitalisme. L'analyse des brochures est à ce propos éloquente et riche d'enseignements. personnage clé de son roman Paradise News. ce sont encore les plus démunis .et de porte-monnaie. Les thèmes de l'indus. loisirs. ce que Freud a fait avec la vie de famille. 1991 : 74-75).

Bref.croiton à tort . ils sont récurrents et ne souffrent pas encore d'être trop usités et éculés : nature. ou nous est devenu étranger ! L'évasion. 190 . authentique.s'éloigne de nous. tradition.de nos imaginaires du voyage. tout ce qui . Mais les quêtes multiples de nos robinsonnades se font plus précises et dévoilent une nostalgie coloniale certaine : paradis. sacré. le rêve ou la spiritualité affinent les notions premières de découverte et d'aventure rendues trop communes. sauvage. culture et aventure en sont les trois mots phares.

subitement. au Sénégal ou en Inde pour une semaine ou un mois. ses conditions économiques. en arrivent si aisément à oublier le bruit du monde qu'ils viennent de quitter et à ne plus du tout s'intéresser. Souvent. Que deviendrait le voyage s'il se résumait à un déplacement de personnes au bout du monde à la recherche d'images préconsommées ? Le véritable danger cependant consiste à supprimer définitivement le monde réel. politiques et économiques des autres. à occulter ailleurs les réalités sociales. . Avouons que de ce côté-là.tablement constructive et profitable à tous. ils revendiquent même ce désintéressement : « une fois ici. Il ne fait pour nous guère de doute que le refus du politique dans les politiques touristiques constitue l'un des problèmes cruciaux de l'avenir du voyage. je suis bien et je m'en fous de ce qui peut arriver ailleurs. la plupart des fabricants et des marchands de voyages ne semblent pas partager notre opinion. L'être et non le paraître en voyage. la rencontre. etc. Il est à ce titre significatif de constater que les touristes.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure Mais ces conventions du voyage s'éloignent encore un peu plus de ce qui donne le vrai sens au voyage : la spontanéité. À un tourisme durable aussi. sa situation politique. l'accidentel. l'exceptionnel. comme en d'autres. la guerre peut éclater en France. je ne le saurais même pas »… On voyage certes dans l'espace et le temps. parce que c'est le temps des vacances. Il n'est plus recevable aujourd'hui de parler de tourisme durable en évacuant la question primordiale du politique. ouvrirait des horizons nomades bien plus propices à l'échange et à la rencontre. l'ouverture. aux convulsions de l'actualité. mais un intérêt pour l'homme dans sa diversité culturelle. il est surtout un frein à toute évolution véri.

toyable marée économique. et cela ne pourrait pas aboutir sur des actions concrètes servant aussi bien les voyageurs d'ici que les hôtes d'ailleurs.pour lesquelles l'éthique du voyage est restée intacte et le regard sur le monde plus humaniste qu'affairiste -.D'ailleurs. le feraient-ils. Il existe heureusement quelques initiatives et entre. que cela aurait toutes les chances d'être une stratégie commerciale supplémentaire. également alternatives et responsables . qui tentent.prises touristiques. de propager une autre idée du voyage que celle diffusée par l'industrie classique consistant à déverser 191 . dans l'impi.

En privilégiant ces hôtels labellisés. c'est dans cet objectif que la direction de la nature. notamment avec la distribution de brochures. Cette charte dispense des conseils aux nomades curieux du monde et résume ce qui donne au voyage ses lettres de noblesse : respect des cultures. dont l'initiative est partie d'Égypte au lendemain de l'attentat contre les touristes à Louxor. d'écoles. entend créer une sorte de label social et lutter intelligemment contre la misère en demandant aux hôtels de verser un dollar (ou moins selon les établissements) par touriste et par nuit à un fonds dont les sommes seront reversées dans les villages les plus pauvres afin de les aider en équipements d'eau. Des initiatives novatrices et bienvenues bouleversent modestement l'univers du voyage en en faisant autre chose qu'une simple industrie. élaborée par le voyagiste Atalante puis rejoint par l'éditeur de guides Lonely Planet. « La Charte Éthique du Voyageur ». On peut citer quelques actions récentes . d'électricité. Une autre prise de conscience revient à pro. maîtrise de nos comportements.Désirs d'Ailleurs aux quatre coins de la planète un flot de voyageurs toujours plus important… Un voyage qui ne serait pas qu'un déplacement dans l'espace mais également l'occasion d'une rencontre. de routes. le WWF et Trafic Europe ont lancé. les voyageurs défendront mieux leurs intérêts et ceux des populations les plus vulnérables. protection des patrimoi. éthique de la rencontre.gurées pour la plupart en 1998 et 1999 . une campagne auprès .susceptibles de modifier les comportements et de changer les mentalités essentiellement consommatrices de nombreux voyageurs.inau. s'adresse à tous les nomades du loisir soucieux de limiter l'impact de leurs déplacements. d'hôpitaux.nes… « Tourism for Development ».téger le patrimoine naturel devant le pillage qui s'orchestre ici ou là avec la complicité de certains voyageurs. etc. considération pour l'environnement.

autant de réflexion que d'engagement. ONG et associations.des professionnels du voyage visant à promouvoir « un tourisme respectueux de la nature ». tels ECPAT (End Child Prostitution and Trafficking) qui lutte contre le tourisme sexuel et la pédophilie (c'est aussi depuis avril 1999 qu'Air France diffuse sur certains vols 192 . ont été engagées ces dernières années : mentionnons pêle-mêle les organismes. institutions. Bien d'autres actions.

environnement et développement » (Le Monde. The Ecotourism Society.vance des règles. 7 octobre 1999).« il n'y a pas de mauvais . Terra Incognita. etc. et pendant que certains tours-opérateurs tentent d'exploiter honteusement l'art de voyager autrement et proprement. etc.sociation Transverses qui débat sur les relations tourisme et tiers monde et s'efforce de diffuser « la Charte du tourisme durable ». dans l'attente de considérations plus épicuriennes. et gagnerait toujours à s'enrichir.que et tourisme. Groupe Développement. Cevied.risme en dix commandements. En octobre 1999.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure le spot documentaire contre le tourisme sexuel des enfants). l'Organisation mondiale du tourisme (OMT) a adopté un code mondial d'éthique du tou. l'as. C'est ainsi que dans l'objectif de concilier éthi. Au prix du respect d'un certain nombre de principes et de l'obser. au Chili. tâchons par conséquent. une initiative tardive mais positive et bienvenue. Tourism Concern. soucieux d'échanges équitables et de rencontres sincères entre cultures et populations : Point-Afrique. Les membres de l'OMT se disent convaincus que « le tourisme représente une force vive au service de la paix ainsi qu'un facteur d'amitié et de compréhension entre les peuples. de le rendre utile de la manière la plus efficace et éclairée qui soit ! On ne voyage plus aujourd'hui comme hier. La liste n'est pas exhaustive. Arvel. d'autres au contraire s'efforcent d'imposer un discours difficilement recevable par l'industrie du voyage. il est possible dans ce domaine de concilier économie et écologie. Atalante a lancé sa charte dont la devise . Roue-Libre. Vœu pieux ou réelle avancée ? À suivre… Il faut également évoquer les voies alternatives du voyage qui tentent de pratiquer un autre tourisme. Convenons que si le présent du tourisme appartient au voyage « utile ».

juste des voyageurs mal informés » . Demain à leur tour. un regard lourd d'interrogations et de désespoir ne peut laisser indifférent.touristes.est susceptible de sensibiliser le monde du voyage en général en vue de promouvoir un tourisme plus responsable. à nous touristes. restés 193 . Maurice Freund et ses amis de la coopérative Point-Afrique persévèrent dans leur combat pour un tourisme à la fois intelligent et engagé en faveur des pays du Sud : « Voir les dernières familles nomades lutter avec la dernière énergie pour rester sur la terre de leurs ancêtres et nous lancer.

pour imposer « une autre philosophie du voyage ». Trapier. musées à visiter. en dépit des efforts de Jacques Maillot. peut faire plus de mal que de bien au voyage/en voyage. Le tourisme est un immense marché et cela il ne faut pas l'oublier trop facilement… Car trop souvent. Ne dit-on pas aujourd'hui.Désirs d'Ailleurs seuls sur ce dernier coin de la terre sans aucune chance d'y voir implanter une école ou un centre de soins. ils nous accompagnent dès le début mais nous rendent trop facilement dépendants d'eux. à savoir « monuments. que c'est la Bible du voyageur ? Les raisons qui ont vu naître le Guide du Routard . publié pour « aider et informer » le voyageur dans l'organisation de son périple. histoire à connaître. et puis voilà » et ébaucher une forme de voyage qui soit plus proche des gens (Gloaguen. de garder près de trois millions de clients en arborant des discours et des actes plus « alternatifs » que ceux qu'ils donnent aujourd'hui. culture à voir et à lire. sites. etc. 1990) .fondus. en la matière. aux partants et aux accueillants con. de leurs informations pratiques. à propos du Guide du Routard ou plus encore du Lonely Planet.sont . de leurs restaurants et hôtels pas chers.en finir avec la formule savante héritée du Guide Bleu. ils s'en iront contraints et amers renforcer la bombe sociale citadine… Les plus intrépides choisiront l'exode vers l'Europe et fortifieront l'énorme et bientôt ultime réseau d'entraide africain de la survie : l'immigration clandestine » écrit Maurice Freund dans l'éditorial du catalogue Point-Afrique 1999. Les guides de voyage sont les plus fidèles et les premiers de nos guides. des situations regrettables ont été précédées de bonnes intentions ! Un livre guide. Un discours qui tranche avec l'habituelle invitation au rêve exotique des catalogues d'agences… Mais difficile pour Nouvelles Frontières.

les mêmes qui aujourd'hui le critiquent. L'auteur souligne 194 . en un mot soixante-huitard… Les révoltés se sont assagis. C'est une fois de plus dans les Mythologies de Roland Barthes. et des besoins nouveaux sont apparus. les temps ont changé. lui reprochant un ton quelque peu ringard et conservateur. qu'il faut fureter les solutions en vue d'une démystification du voyage de fiction. dont les textes restent d'une brûlante actualité près d'un demi-siècle après leur parution.

et de bien d'autres ! . les hommes sont absents à moins qu'ils ne « composent un gracieux décor roma. Le Guide Bleu ainsi appréhendé nous propose un voyage en dehors du réel. enfin.nesque ». la sociologie. et ce sont la géographie humaine. S'attaquant aux valeurs bourgeoises du voyage. notamment confinées dans une discipline (l'art) et dans un lieu (le musée). il suffit pour s'en convaincre de délaisser un instant le plan du musée décrit dans le guide et de partir à leur rencontre ! Il y a. 1957 : 121-125). et anticipe sur notre époque lorsqu'il avance que ce sont « les mœurs dans leur forme quoti. afin de ne pas servir la dictature en place.en prônant. Barthes privilégie l'approche humaine à l'approche strictement culturelle. C'est ainsi que le débat sur « aller ou ne pas aller en Birmanie » a fait l'objet d'explications de la part des rédacteurs du guide consacré à ce pays : après mille précautions. les hommes existent bien. . un tourisme responsa. nés en Australie et depuis peu traduits en français. l'inévitable « collection de monuments ». l'urbanisme. les guides Lonely Planet. l'économie qui tracent les cadres des véritables interrogations d'aujourd'hui. entendent répondre davantage aux attentes de Barthes . À ce titre. même les plus profanes » (Barthes.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure qu'à côté des montagnes et des gorges.ble prenant en compte la réalité sociale et politique des régions visitées. des plaines et des plateaux partagent avec elles le remplissage de l'espace.dienne qui sont aujourd'hui objet capital du voyage. le guide propose « de nombreuses pis. autant qu'un guide de ce type l'autorise.tes pour faire bénéficier au maximum les Birmans euxmêmes des retombées » peut-on lire dans un article de Florent Latrive consacré aux guides Lonely Planet (Libération.

l'éditeur rappelle sa détermination à lutter en faveur d'un tourisme différent. Peut-être un signe 195 . Les thèmes abordés dans ce courrier gratuit aux lecteurs sont évocateurs : tourisme sexuel. font avec la masse d'informations contenues dans le guide. crimes sans frontières.11/8/1997). En publiant régulièrement une Lettre. bronzer idiot à Cuba. à cer. voire militant. vogue plus que discutable du tourisme militaire. dénonciation d'un certain type d'ethnotourisme. le succès de l'éditeur.tains égards courageuses compte tenu de l'impératif économique qui mine l'industrie du voyage. Ces prises de position. etc.

même si les Français se délectent à souhait à ce jeu-là. l'écho des recommandations que faisaient aux touristes de 1860 le Baedeker ou le Murray. con. le Guide du Routard ne connaît guère la culture de l'autre qu'à travers le regard de sa propre culture. ne servira jamais qu'à informer. en fait. La fonction principale d'un guide reste celle de préparer le voyage et d'être efficace et rentable pour l'acheteur-lecteur bientôt touriste-voyageur ! Ce qui donne raison à Catherine Bertho Lavenir quand elle écrit : « On trouve.Désirs d'Ailleurs d'espoir avant-coureur qu'un jour les touristes finiront par se lasser de n'être que des consommateurs de paradis auxquels il ne faudrait montrer que des images de plages immaculées et titiller dans le sens du poil leur besoin urgent d'exotisme… Si « le Guide Bleu ne connaît guère le paysage que sous la forme du pittoresque » (Barthes).voiser les autochtones et survivre à des nourritures décidément étrangères ? Ce sont les interrogations permanentes du voyageur lorsqu'il n'est pas encore enserré dans le filet des prestations com.seiller et préparer le plus utilement possible le lecteur. dans les Guides du routard. Il faut finalement se méfier des guides comme . que le « GDR » était ici ou là un peu trop « franchouillard » ? Au bout du compte et de la route. Il reste bien difficile de se départir du vieux modèle du tourisme culturel.merciales mises en place à son intention » (Bertho Lavenir. quel qu'il soit. Comment éviter d'être dévalisé ? Comment appri. 1999 : 408-409). le guide de voyage. Qui n'a jamais trouvé.

d'ailleurs de tous les conseils qu'on nous donne à la veille d'un départ. la perte d'énergie à en vérifier le contenu. c'est s'obliger ou presque à la flânerie. le prix. S'efforcer et se forcer à vivre pleinement l'espace-temps du voyage.couvrir le vrai sens du voyage : la rencontre ailleurs avec l'autre. la date d'édition. 196 . Mais ne pas les suivre ne signifie pas ne pas les écouter… La seule réponse fiable aux tracasseries des guides . C'est en fait redé. et surtout le risque de dépendance. le temps qu'on passera le nez dedans au lieu d'aller s'enivrer du dehors. etc. le poids au cours du voyage. le type de voyage.le choix. c'est un peu réapprendre à voyager pour rien. est tout simplement de ne pas en posséder ! Voyager sans « bible ».

on voyage de plus en plus pour trouver un emploi à l'étranger : un Guide du job- . à sa manière. Leurre ou réalité. on cher. mais il y a un f o s s é e n t re s e s e n t i r u t i l e e t l e d e v e n i r v r a i m e n t .vaudrait pour beaucoup à ne pas voyager idiot. Passé la vague plus altruiste des années 1980. Même les guides de voyage autrefois destinés aux autostoppeurs et aux touristes fuyant notre modernité s'adressent aujourd'hui au grand public en mettant l'accent sur l'indispensable « utilité » du voyage. Il est aussi. L'autre devient parfois le bouc-émissaire involontaire d'un tourisme « utile » et « rentable ». cela dépend. de raisons « valables ». voyageurs. pour entreprendre un voyage dans des conditions jugées plus saines. un prétexte à partir.ports moraux. de justifications. surtout si elle est complétée par d'autres lectures plus anodines. D a n s n o t re imaginaire tortueux et torturé par l'histoire. On peut noter l'édition récente d'un Guide du Routard entièrement consacré à l'action humanitaire et un autre Guide du Routard sur les banlieues comme pour inciter les gens à retourner sur les lieux mêmes qu'ils ont souvent désertés… La bonne conscience occidentale a besoin d'alibis.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure Mais ne boudons pas non plus la lecture ou la consultation d'un bon guide. plus vagabondes ou même plus scientifiques. n'a jamais lu un guide avant de partir ? Une consommation modérée et réfléchie de cette littérature-là n'exempte pas d'approcher sereinement les cultures et les paysages du monde. Depuis quelques années. le chômage aidant en Europe. Voyager utile ne signifie cependant pas nécessairement vouloir se mettre au service des autres. voyager utile équi. de passe. un appel à l'ailleurs. Qui d'entre nous.che désormais à voyager utile pour soi.

l'utilité de l'inutilité… 197 . l'archéologie. un Guide du voyage utile donne une mine d'informations sur l'humanitaire.trotter affirme proposer « 50 000 pistes de stages et de jobs sur les cinq continents ». en voyage ou non. Il faudrait redécouvrir. On est ici très loin du voyage comme déplacement ludique. etc. comme flânerie sans but. l'environnement. par ailleurs.

1604). la remontée de l'Amazone ou la découverte de nouvelles terres vier. a néanmoins languy si longtemps dans le sommeil d'oysiveté. principalement de celles qui sont les plus esloignées de ceste partie du monde en laquelle nous habitons. no 54.ges s'il en reste participent à cette volonté de conquérir et dominer des hommes ou des paysages. 1997).Désirs d'Ailleurs l'envie d'aventure(s) et l'aventure sans risques Hier comme aujourd'hui. François Martin de Vitré. desquelles les Portugais et Espagnols se sont enrichis » (cité par Denys Lombard. le moyen de nous inciter à la vertu et de nous retirer du vice. dans Archipel. nous appelle et nous invite. Ce qui me faict déplorer le défaut de la nation Françoise. « Martin de Vitré : premier Breton à Aceh ». Dès 1603. mesprisant ces enseignements et outre cela les trésors des Indes Orientales. on ne voyage pas par hasard. Le voyage. L'aventure humaine a parfois été à l'origine d'ethnocides planétaires. D'autant plus que le voyage se mue en aventure. L'aventure est nourrie par la pensée d'une conquête de soi ou de l'autre. toujours. donnait déjà un aperçu de la rivalité aventureuse qui sévissait en Europe : « Il n'y a point de meilleure escholle pour former nostre vie que d e v o i r i n c e s s a m m e n t l a d i v e r s i t é d e p l u s i e u r s a u t re s v i e s e t apprendre dans la variété de mœurs et des coustumes des nations estrangères. L'ascension de l'Everest. C'est avec la Renaissance que l'aventure . laquelle estant plus que toute autre. naturellement pourvue de vivacité d'esprit et de valeur redoutable. dans sa Description du premier voyage faict aux Indes Orientales par les François de Saint-Malo (Paris. La colonisation des êtres a toujours succédé la découverte des lieux.

l'aventure s'organise et se découvre des vertus missionnaires : dispenser les bonnes paroles de l'Évangile.s'ouvre à des horizons nouveaux sous le signe tragique de la conquête et de l'exploitation mais aussi avec le souci. de la patrie… Mais de l'aventure coloniale et militaire à l'aventure moderne et humanitaire. de l'argent-roi. de connaî. Avec les expansions du christianisme. de l'impérialisme et du capitalisme. l'aventure aura été toujours ambiguë et souvent destructrice pour une partie de l'humanité. pour certains.tre l'ailleurs et d'apprendre de l'autre. en Asie par exemple 198 .

L'aventure défriche les recoins du globe pour retrouver le sens perdu dans notre univers quotidien. ces petites aventures n'en forment plus qu'une seule.de petites aventures . de petits récits de vie . mais plus grande. de l'original. ni dieu ni maître. À la fois individuelle et collective. et de plusieurs aventures à l'intérieur même de la grande Aventure. malgré la recherche ininterrompue de l'unique. l'aventure ne se réduit pas qu'à cela.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure (Michel. L'aventure n'est pas bonne ou mauvaise.les terres à dominer et à exploiter. et l'exploitation de la première mène souvent à l'exploitation du second. à l'aventure humaine. sinon surhumaine. Mais.qui retracent les grands moments de l'existence. « L'aventure ». « une passion des détours » (Autrement. D'ailleurs. 1995 : 23-69). elle isole de l'humanité bruyante pour retrouver la musique du monde. elle est et cela suffit. L'aventure est d'abord une succession de petits événements. n'oublions pas qu'hier comme aujourd'hui l'aventurier reste un modèle de référence pour le . Elle est même parfois tout l'opposé. l'aventure n'a ni patrie ni maison. une fois rassemblées. du risque. de l'exception. et surtout en Amérique et en Afrique où deux crimes contre l'humanité . 1996 : 24). heureusement.restés à ce jour impunis1 . Elle est. Elle est une tentation de l'ailleurs et un appel de l'autre pour mieux apprécier le bonheur de vivre.ont été en partie liés aux aventuriers-découvreurs en quête de nouvel. Ses désirs sont pluriels comme le sont ses rencontres. à ces crimes et ces massacres qui ont forgé dans le sang les mondes nouveaux qui s'offraient à notre regard. Le voyage a de tout temps été une invitation à la découverte « extrême ». La frontière est mince entre la nature et l'homme. écrit David Le Breton. du neuf. de l'accident.

199 . jamais ne lui ressemble mais toujours aspire à lui ressembler.touriste qui. l'aventure pouvait se résumer 1. Ce sont les formes de ce que nous appelons l'aventure qui ont changé au fil des décennies : il y a un siècle. Le massacre collectif des Indiens dans les deux Amériques et l'esclavage qui a entraîné la déportation de millions d'Africains puis le dépeçage du continent noir. dans notre imaginaire.

hon.à la voie du mal… Si l'autre en voyage n'existe souvent que dans l'éloge du même. fierté. ce qui n'est sans doute pas un hasard à l'heure où l'identité du mâle se voit sensiblement désorientée. etc. Mais ce n'est alors que partie remise. au risque d'être renvoyées derrière les fourneaux.titude d'aventures personnelles retranscrites dans des ouvrages à succès. défi. en deltaplane. L'exploit n'a pas de limites à l'exception de celles d'atteindre son but. Parmi une mul. en moto. en voilier. elle est devenue collective (car médiatisée ou médiatisable) à la fin du précédent millénaire. Les routes de la foi . en roller. effort. compétition. solidarité. à pied.comme dans le sport à haut niveau .déjà citées ici -. L'aventure des uns n'est pourtant pas celle des autres. à vélo. elle s'apparente plutôt au tour du monde en ballon. que de suivre la voie des hommes qui peut déboucher . Pour ne pas courir idiot… D'individuelle (car inconnue ou insolite) à la fin du siècle dernier. aujourd'hui. la femme en aventure n'existe que dans l'ombre du mari ! Il n'est pas étonnant . est un hymne à la tolérance religieuse en même temps qu'un exploit sportif original. esprit d'équipe. même si notre époque vouée à l'individualisme triomphant retrouve dans ces exploits person.ment.les femmes n'ont guère d'autre choix.ture rendue à la virilité retrouvée ? . Dans ce contexte d'aven.Désirs d'Ailleurs à une escapade à bicyclette dans le bois de Boulogne ou à une expédition pédestre reliant deux villages dans un même départe. empruntées par le coureur Jamel Balhi (1999) qui découvre la spiritualité et l'histoire des villes saintes de la planète.neur. Le lecteur aura reconnu ici des « vertus » plutôt masculines.nels une manière de ressouder la communauté autour de valeurs perçues comme des vertus : force. etc.

Maryse Choisy pénétrant au mont Athos interdit aux femmes.que les grandes aventurières soient parties sans hommes . Titäyna rencontrant les « coupeurs de têtes » à Bornéo.afin de pouvoir goûter aux joies de l'aventure extrême habituellement réservée à une poignée d'hommes témé. Isabella Bird parcourant le Far-West. Souvent contraintes pour survivre ou simplement mieux vivre à s'im200 . etc. Isabelle Eberhardt convertie à l'islam.raires : Alexandra David-Neel errant au Tibet. Ella Maillart en quête d'oasis interdites en Asie centrale. frères ou fils .pères.

1987) ont fait le choix de devenir exploratrices comme pour échapper à l e u r c o n d i t i o n f é m i n i n e d a n s d e s s o c i é t é s e u ro p é e n n e s t ro p figées dans des traditions dictées par les pères. Ma tête à couper. elle se met à l'imiter étrangement… Elle rechigne ainsi contre son « serviteur » malais qui n'obéissait pas à ses ordres et qui « au lieu de me servir. 1993 : 76. Et critiquant justement le bon droit du mâle. Elle raconte ensuite : « Dans ce voyage. mais le paradoxe laisse songeur. ces « aventurières en crinoline » (Mouchard. je fis partout respecter ma volonté » (Pfeiffer.en tant que femme . elle se plaint cependant quelquefois des con. en les imitant ou en les narguant. je marchai vraiment de triomphe en triomphe. tant la femme se fait homme ! Finalement. va parcourir le monde sans discontinuer de 1842 à 1858. en montrant que la femme . et que depuis le monde a bien changé… L'aventure est antérieure au voyage dans le sens où le voyage n'est qu'une possibilité d'aventure et non sa . Dénonçant avec force les méfaits de l'homme blanc sous les tropiques. est pathétique : à 45 ans. Une puritaine chez les cannibales. Un discours bien masculin pour une conquête bien féminine.ditions ou des populations qu'elle rencontre. Toute seule.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure miscer dans le monde clos des hommes. À ce propos. sachant à peine quelques mots de la langue dayaque.n'avait pas vraiment sa place dans l'univers aventureux. se faisait servir ». 104). cette Autrichienne déçue par une vie monotone. le témoignage d'Ida Pfeiffer. Pierre Mac Orlan (1951) n'avait peutêtre pas tout à fait tort ! Sauf que les itinéraires personnels sont variables et plus complexes.

mais tout voyage n'est pas absolument une aventure. On y trouve de tout afin de satisfaire tous les goûts des nomades et toutes les couleurs de l'ailleurs.qui perdure encore de nos jours . Toute aventure est une forme de voyage. En devenant une industrie.proche une fois sur le terrain des vacances. Sans que cela n'évacue 201 . même si à notre avis cette distinction relève plus d'une imposture commerciale que d'une réalité observable. C'est aussi le début d'une lon. Tout les oppose dans le discours mais les rap. Et puis l'aventure est encore davantage au coin de la rue que le voyage.gue rivalité .entre d'un côté le touriste et de l'autre le voyageur. le tourisme s'est aussi transformé en auberge espagnole du voyage.finalité.

refuge des peintres dans les années 1930. Bali banalisé… Une industrie paradoxale voit alors le jour : organiser en masse des voyages loin des masses » (Bertho Lavenir. en principe. 1999 : 403). c'est fatalement l'agrandir. mais son « esprit » est ou n'est pas en chacun de nous .dustrie. L'aventurier moderne est né sur les traces des voyageurs vite rattrapés par les touristes. prend dans les années 1970 une dimension planétaire. chères aux écrivains anglais. Elle a le vent en poupe car ses motivations se démarquent de celles qu'attendent les adeptes du Club Med. C'est l'époque qui a changé beaucoup plus que l'in. rejoint toujours trop tôt par la horde touristique. les rivages de Tunisie. Sortir du circuit. ourlés de clubs de vacances. le second apparaît bientôt. les îles grecques. Les Baléares sont ainsi envahies. La course-poursuite effrénée du voyageur épris de solitude.mais bien plus de liberté de déplacement et de liberté d'agir à notre guise.gées. À son corps . L'aventure. de Fram ou de Kuoni. Là où le premier pose le pied. L'aventure orga.pide de tout le monde. « pour échapper aux touristes. Mais personne ou presque n'est dupe. n'a pas besoin de terres d'élection. les grands parcs africains déflorés. du Tibet au Yémen ou aux îles Marquises. À quelques exceptions près. les déserts et les archipels. Cette industrie-là est aujourd'hui celle de l'aventure.nisée d'aujourd'hui appartient à la même famille que le tourisme de nos aïeux. de « Terres d'aventure » l'aven. s'enfoncent plus profond dans les forêts. Des voyageurs qui. submer.ture n'est pas confinée en des lieux précis. selon l'humeur vagabonde d'un parcours jamais tracé à l'avance.Désirs d'Ailleurs d'un pouce la certitude tant affermie que le voyageur n'est pas le touriste. Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut prophétisaient : « En quittant l'itinéraire insi. Dès 1979. il serait son contraire. on l'enrichit simplement d'une alternative pittoresque pour randonneurs audacieux ou solitaires.

Il est ce pionnier bénévole qui prépare la voie à des expéditions plus mas.sives : l'équipée solitaire d'aujourd'hui sera l'aventure majoritaire de demain » (Bruckner. 202 . le vrai voyageur est un prospecteur de l'industrie touristique. Finkielkraut.défendant. 1979 : 49).

Georges Balandier remarque avec intérêt que l'homme de la modernité veut connaître le monde et pour cela se montre prêt à se couper de la réalité quo. lui vend les voyages qui le pourvoient d'images étrangères. à la façon des gens fort éloignés de son univers ordinaire » (Balandier.gonisme classique touriste-voyageur dans l'univers de l'aventure. On cherche aujourd'hui pourtant davantage l'aventure qu'on ne la subit ou simplement ne la vit. et les séjours qui lui permettent de vivre. Jamais les voyageurs et les aventuriers n'ont peutêtre été aussi catalogués.tidienne. étiquetés. Le néoaventurier serait le « bon » et l'aventurier ordinaire celui que les médias n'inviteront jamais sur leurs plateaux ou dans leurs rédactions . 1985 : 230). alors que le voyageur reste la figure mythique du nomadisme. trop préparée. Le tourisme d'aventure est d'abord un tourisme de . Le plus consternant. Les néoaventuriers sont perçus par les médias comme de nouveaux chevaliers du nouveau Moyen Âge : des visiteurs spécialisés et assermentés mais qui préfèrent cependant la compétition à l'humour et la course d'obstacles au hamac. s'adapter à des temps et à des espaces différents : « Le commerce du dépaysement. trop finan. L'aventurier moyen s'oppose à l'aventurier nouveau dans le sens où le premier vit dans l'ombre du second.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure Une aventure trop organisée. dans une sorte de parenthèse et sur le mode mimétique. trop méditée.le « mauvais ». Le spectre des privilèges aristocratiques offerts autrefois aux voyageurs hante encore nos consciences et notre volonté de nous distinguer les uns des autres. n'en garde plus que le nom.cée. en exploitant une demande maintenant nombreuse. Dans Le détour. est la transposition de l'anta. classés.

distinction. Voici comment le manichéisme dans l'imaginaire occidental aborde la vision de l'aventurier à partir de celle du voyageur : • a priori positif = aventurier « nouveau » = voyageur = nomadisme extrême = original = authenticité = élitiste = préserve l'environnement = bat des records. • a priori négatif = aventurier « moyen » = touriste = nomadisme de loisir = copie = folklore = populaire = dégrade l'environnement = tente des records. Un tourisme qui entend et affirme s'éloigner du tourisme classique. même si dans les faits il n'y parvient que très peu. 203 .

nition floue et toute personnelle. À Leh. la réalité est plus complexe. Mais à chaque aventurier sa propre aventure.Désirs d'Ailleurs Dans cette optique. 1999 : 132). Le frisson du « Grand Dehors » (Le Bris. L'aventure tranquille se rapproche du circuit classique avec du confort en moins et de l'activité en plus. mais aussi des ethnologues aux écrivains-voyageurs .sera le parfum d'authenticité » (Meunier.n'aura guère le loisir de se laisser aller. L'une des vertus de l'aventure est son intimité avec le soi. son caractère impalpable qui en fait toute sa richesse et son mystère. et surtout pas à ceux .en plus du sourire de l'hôtesse . Mais. L'aventure réside justement dans la part d'imprévu et de risque qui lui vaut son statut si parti.farctus pour nous asseoir autour d'un poêle en fonte. et l'aventure ne nous paraît pas facilement assimilable à l'une ou l'autre de ces catégories. . à l'image de ce qui se dit autour du voyageur et du touriste.qui font commerce de ce secteur sous prétexte de professionnalisme.des producteurs télé aux fabricants de voyage. carrefour des trekkers en attente d'ascension physique et d'élévation spirituelle.culier. les mains serrées sur un bol qui contient une soupe au nom impossible à transcrire. Nous sommes tous prêts à frôler l'in. les jambes croisées. 1992) est en notre for intérieur et l'industrie du voyage tente d'exploiter le filon de nos pulsions aventureuses. il y aurait donc un bon aventurier et un moins bon. le monopole de celle-ci n'appartient à personne. malgré les repères intéressants pour le voyageur profane. L'aventurier moderne qui se déplace avec Le Guide de l'aventure . sa défi. de se muer en badaud curieux. mais dont la principale qualité .«Tout pour partir aux quatre coins du monde » . Jacques Meunier constate que l'aventure s'affiche à tous les coins de la rue : «Tout cela fait rêver. de s'aventurer plus avant que les limites qu'il a fixées à son aventure.

Le voyageur veut être le premier à fouler une terre et le seul au monde à s'y rendre.Le fantasme de la primauté et de l'exclusivité est omniprésent chez tous les voyageurs-découvreurs. Dur dilemme pour les voyagistes mais aussi pour les apprentis explorateurs de parvenir à ce résultat ! Être le premier .ce que Jean-Didier Urbain appelle joliment le « syndrome Armstrong » 204 .

avant de la raconter . Quel voyageur n'a jamais vécu . je m'en remets à lui pour homologuer mes expéditions. de celui qu'il traite comme un vulgaire imitateur : « Pas d'aventurier possible sans imbécile heureux en bermuda à fleurs : en transgressant la norme. Cela reste vrai aujourd'hui pour le voyage même si la rareté recherchée devient rare.riste. au laisser-aller. etc. L'aventure possède ses lieux de prédilection et ses moments où tous les possibles semblent à portée d'homme. Finkielkraut.cier-masse. Ce sont des privilèges. et l'explorateur. je la courtise. et ce qui est rare est cher. […] On est toujours le second sur les traces de quelqu'un » (Bruckner. le pire comme . Ces lieux et ces instants propices à la rencontre. et les traduire en records.une expé. en couvrant d'injures le touriste débile.rience extraordinaire arrivée en ces « lieux » dans lesquels on se déplace. Quel voyageur ne voudrait bénéficier de ces deux privilèges-là ? Mais ce qui est bien est rare. veuf de son faire-valoir.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure en hommage au premier « voyageur » et « marcheur » sur la Lune . rencontre avec un ministre ou une « star » dans un avion. L'aventurier n'est plus rien si on lui ôte la présence du tou. fête dans un bus. 70). 1979 : 39. ces lieux de déplacement souvent pleins d'aventures et autant de mésaventures : amour furtif dans un train. […] Pourquoi confondre encore authenticité et intensité ? Être aventurier ne signifie pas être pionnier.et être le seul renvoient à l'héritage aristocratique laissé par nos ancêtres du « grand tour ». Le voyage en auto-stop reste à coup sûr le lieu de déplacement par excellence où tout peut arriver. à l'être-ensemble. perdrait toute raison de vivre. Que disparaisse le vacan. à l'évasion et à la liberté peuvent être des modes de transport.

ces modes 205 . Si les gares. au sens où l'entend Marc Augé (1992). L'aventure est toujours garantie au bout de la route.le meilleur du voyage. Les trains. les avions. les bateaux sont les antichambres de l'aventure et les lieux de passage de toutes les histoires. les aéroports et les ports sont des non-lieux. Avec ses règles et ses galères. Mais nul autre mode de voyager ne laisse une part aussi grande au hasard et au destin. Il est par ailleurs impossible de trouver une meilleure école buissonnière de la vie que celle que permet le voyage en auto-stop. son expérience vaut la peine d'être tentée et retentée.

Chacun de nous conserve ainsi jalousement au fond de sa mémoire un souvenir intense. 1987) ou historique (Schivelbusch. Désormais. Maspéro. il suffit de partir en vacances « non organisées ». Leurs avatars urbains .turier (il est parti en vacances avec sa femme. où les liens se recréent. il y a trois ans. né dans un de ces lieux mobiles que sont le train. Dans cette perspective. on peut lire : « Jusqu'où ira Roland Ries ? Son allure si sage cache un réel aven. nous ne sommes non seulement tous des touristes mais également des aventuriers ! Il y a enfin tous ceux qui voyagent dans leurs rêves.demain leur improbable départ. au contraire. parce qu'ils sont les plus empruntés et les plus favorables aux rencontres ont suscité un vif intérêt littéraire (Théroux. 1992). Mais les trains. le navire ou l'avion. pour prétendre au statut autrefois si envié d'aventurier. au déroulement heureux ou malheureux. où le tout paraît soudain envisageable.Désirs d'Ailleurs de transport sont.métro et RER pour le cas de Paris . Ainsi. 1990).littéraires des plus originales (Augé.ont fait également l'objet de deux promenades anthropo. Les médias forgent une image de l'aventure à partir de faits pour le moins anodins et banals. en Amérique du Sud avec juste un billet aller-retour en poche) ». des tout-lieux. dans un article de l'hebdomadaire Le Point (30/1/99). 1986. ceux qui lorsque vient le moment de partir remettent toujours au len. L'aventure peut également s'avérer dérisoire. consacré à l'actuel maire de Strasbourg. Sans risques extrêmes et parfois sans risques minimes. où les intimités se nouent. il vit des . Cet aventurier casanier voyage par procuration.

récits et des fictions qu'on lui rapporte de l'ailleurs ou qu'il déniche au cinéma et dans les livres. Ce voyageur s'approprie le voyage des autres. t'as pu fumer du bon. Au début des années 1980. lorsque je revenais en France après des voyages de plusieurs semaines ou plusieurs mois dans quelque contrée lointaine. non ? C'était sympa les filles à Rio ? Il fait toujours froid au Canada ? Tu vois quelle différence entre 206 . une assemblée de proches s'attablait dans le bistrot qui nous servait de repaire pour écouter les anecdotes de l'ailleurs et me cribler de questions du genre : « Alors t'étais où ce coup-là ? À Marrakech.

Même si les témoignages originaux sont déjà. Mais ces voyageurs des marges ne s'apparentent pas moins. de l'expédition OrénoqueAmazonie en 1949-1950 d'Alain Gheerbrant. peu ou prou. tous ceux qui voyagent en lecture plus qu'aucun aventurier. de la super aventure à l'aventure ordinaire Partir ne suffit plus pour rassasier le besoin d'aventure. mais notre « débat » de comptoir terminé. à des pourvoyeurs de vanités basse.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure Canton et Hong-Kong ? Alors.à la rame. marqués du sceau de l'imposture. parfois du mensonge. presque toujours de la tentation tout humaine d'en rajouter… Cela se voit principalement chez tous ceux qui partent à bord d'une lointaine croisière littéraire avec Conrad. Dans le sillage des explorations d'antan. c'est comme si c'était fait. raconte-moi un peu les problè. en radeau. à pied sur les pas de Segalen dans Équipée. nombreux sont ceux qui me disaient « je vais aussi y aller bientôt » ou bien « ah. toujours un condensé de clichés de culture et de voyage.mes que tu as eus à New York ? »… Bref. des expéditions de Patrice . ils étaient partis et déjà revenus. ou encore à dos d'âne avec Stevenson au cœur des Cévennes. en voilier. Au début de nos retrouvailles. à la nage même -. mais une chose est sûre : ils n'y partiront pas pour de vrai. Leur voyage fut le mien qu'ils ont adapté à leur guise.ment humaines. puis des Croisières noire ou jaune. sûr que « leur » voyage imaginaire est bien plus formidable que le mien ! Voyager dans le voyage des autres autorise d'enjoliver joliment. il faut désormais souffrir. à des « conquérants de l'inutile ». souffrir beaucoup. j'ai vraiment envie d'y aller ». même le plus hardi. jamais ne pourrait le faire en plusieurs vies. le plus souvent. ou des aventures plus médiatisées des accrocs de la traversée de l'Atlantique .

Franceschi et des autres membres du Club des explorateurs français (créé en 1937 par Paul-Émile Victor. d'occuper les derniers blancs des cartes et sinon d'inventer des peuples et des histoires pour épater la galerie ou passer.de Hulot à Peyron -. au journal télé207 . ou encore des aventuriers starisés de la télévision . qui sait.aventuriers s'empressent de redessiner les planisphères. orfèvre en la matière). les néo.

1998 : 477). sensibles à la différence du monde tout comme au visage de l'homme universel perceptible à travers les regards de tous les hommes. aventure signifie "ensemble des choses qui doivent arriver".ture. tels Charles Waterton combattant à mains nues avec les alligators au fin fond de la forêt guyanaise ou l'aventurier intré. c'est partir vers l'inconnu dans l'incertitude la plus totale et s'en remettre au destin. mais fructueuse pour les affaires. 1992). Les frontières du globe sont désormais presque toutes con.triques. Néfaste pour l'image de l'aventure. Marianne Barthélémy écrit : « Étymologiquement. Il reste certes de rares espaces . Contrairement à .en général littéraires . Certains sont prêts à tout pour terminer dans le Livre des records… En prélude à son article sur « Le goût de l'extrême » dans lequel elle décrit notamment les trois raids extrêmes que sont le Raid Gauloises. Partir à l'aven. vers des horizons exotiques méconnus ou redécouverts sous un nouvel angle mar. Ainsi va l'aventure aujourd'hui.où l'aventure moderne conserve sa part de rêve héritée d'une infime partie des explorateurs d'autrefois.Désirs d'Ailleurs visé de 20 heures. Mais qu'advient-il de l'incertitude quand l'aventure est organisée et préparée ? » (dans Bromberger.pide et aveugle James Holman. donnent sens à notre imaginaire de l'aventure autant qu'ils excitent notre envie de larguer les amarres (Keay. par l'intermédiaire ou non d'agences de voyage spécialisées dans l'aventure.qué par l'originalité. le Camel Trophy et le Marathon des Sables.nues mais l'aventure au bout du monde n'a jamais été aussi prisée même si l'organisation a remplacé l'imprévu… L'aventure s'est considérablement démocratisée comme l'atteste le nombre de ses adeptes en partance chaque année. Des voyageurs excen.

littéraire ou non. quasi sexuelle. s'imprègnent par exemple de l'atmosphère de la fôret humide tropicale pour se laisser aller à l'excitation. donne carte blanche à notre imaginaire le plus débridé. de l'immersion dans un tout autre univers : « L'idée que nous allions simplement séjourner dans la 208 . l'aventure fortuite et furtive. Certains.l'aventure surorganisée qui planifie les rêves jusqu'au relief des paysages du quotidien et de l'ailleurs. à l'instar de Redmond O'Hanlon.

ture. 1991 : 15). dès les années 1920. il peut apprécier le sien ». et si le pays visité est pire. Le propos résonne d'une forte actualité à l'exception des problèmes que l'on fuit et qui sont désormais impossibles à nier pour une proportion non négligeable de la gent aventu. À force de défis humains et d'épreuves sportives. bref d'un individu suré. cette aventure qui selon lui « n'existe plus » et se voit déjà récupérée par la publicité autour de la mythologie de l'exploit. prônant la figure parfaite d'un personnage tout à la fois idole et sauveur. Si le voyageur visite des pays mieux que le sien. les objectifs clairement établis avec un zeste de nostalgie pour le . Peter Fleming regrette la tournure que prend l'aventure. Au XVIIIe siècle. L'organisation minutieuse ne quitte jamais une aven. montrent que les efforts consentis sont toujours « utiles ». dans Un aventurier au Brésil. individuelle ou non. le Britannique Samuel Johnson précisait déjà : «Tous les voyages ont leurs avantages.valué partant au secours d'une société en déconfiture ! Il suffit de parcourir les nombreux articles de presse rendant régulièrement compte des exploits incroyables des uns et des records édifiants des autres.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure jungle me rendait tout guilleret » s'écrie le héros de Au cœur de Bornéo avant de pénétrer l'enfer vert (O'Hanlon. Mais. l'aventure moderne et médiatique tend à avoir une image déformée. août 1997 et janvier 1999). mais se place toujours au service de la collectivité ! Deux exemples. mais indispensable aux yeux de certains. alors qu'à cette époque encore : « Personne ne vous accusait de fuir vos problèmes » (Fleming. Voyager remet aussi les idées en place. il peut apprendre à rendre le sien meilleur.reuse. 1993 : 36). extraits de la presse régionale alsacienne (Dernières Nouvelles d'Alsace.

grand devancier que fut Paul-Émile Victor : .Au cours de l'été 1997. les Champs-Élysées… C'est PaulÉmile Victor qui a d'ailleurs baptisé beaucoup de ces sommets ». […] Tout autour du mont Forel. les noms français sont légion : le Pourquoi pas.Émile Victor n'a pas cessé de planer au-dessus de nous. Plus 209 . Le chef d'expédition raconte que « l'ombre de Paul. huit Alsaciens partent pour une expédition au Groenland dans l'espoir d'atteindre le sommet du mont Forel. le 16 septembre.

Une expédition sur les traces d'un illustre aventurier et sur celles de la France. j'écrirai deux livres et donnerai des conférences pour faire connaître les Inuits ». le drapeau fran. évidemment r ude. Cette aventure est aussi un antivoyage : la rencontre est absente et c'est le culte du voyage à soi. Et l'ascension. c'est après avoir suivi une conférence de Paul-ÉmileVictor alors qu'il n'avait que huit ans qu'il « ne rêve plus que d'aventures et de chiens de traî. Ce grand amoureux de la faune et de la flore vit aujourd'hui au Canada et a déjà effectué un raid solitaire de 600 kilomètres à travers la Russie. Elles préfèrent la moto-neige. But ethnologique aussi : pour approfondir ma connaissance de ces communautés passées en moins d'un siècle d'une vie errante à la sédentarisation et au plus grand confort technologique.L'expédition « Perce-Neige-Nunavik 99 » conduit Pierre Beiger à la rencontre des Inuits. en dépit d'une « abominable première journée ». le chef d'expédition peut être content : « Cette incroyable démesure. But pédagogique aussi. puisqu'on ne voyage toujours que pour savoir d'où l'on vient. . On pourra suivre toute l'expédition dans les DNA et sur Internet. Une fois de plus. ça vous apporte un sentiment de solitude inégalé ». Ce n'est pas spécifique à l'aventure.neau ». Vaste programme aux objectifs . L'aventure est le prétexte à retrouver nos racines.çais trône au sommet du mont Forel ». Je ramènerai un film. mais un exploit de ce type exclut quasiment toute opportunité de rencontrer une vie sur place. est tout aussi évidemment réussie .Désirs d'Ailleurs loin la journaliste renchérit : « Depuis le 10 août. Il s'est fixé pour cette expédition en territoire inuit des buts extrêmement précis : « But culturel : je rallierai les treize communautés inuit par le moyen de déplacement ancestral qu'elles n'utilisent plus aujourd'hui.

bliable et riche sur le plan culturel. mais néanmoins extrêmement planifiée. Les petits riens qui font la quintessence de l'expérience voyageuse sont ici remplacés par les grandes initiatives qui font du voyage une expérience certes inou. 210 .parfaitement louables pour un petit trimestre d'expédition. Mais on est très loin de l'insolite et de l'accidentel qui donnent au voyage le sentiment mystérieux d'être une aventure intérieure exceptionnelle.

Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure D'ailleurs peut-on encore tenter l'aventure de façon inorganisée ? Ce n'est pas sûr. déjà.plus ou moins consciemment poussée au suicide . Jean Chesneaux. La véritable aventure individuelle ne peut faire abstraction du collectif. 1999 : 23). L'aventure du voyage rejoint ici l'aventure de l'amour. Et tel est ce qui lui donne du sens. L'aventure a ainsi partie liée avec la mort : « Une aventure quelle qu'elle soit. la seconde d'être couvert. au Mexique. dose homéopathique si l'on veut et g é n é r a l e m e n t i m p e rc e p t i b l e … C ' e s t t o u t d e m ê m e c e t t e p e t i t e et parfois lointaine possibilité qui donne son sel à l'aventure et la rend aventureuse » (Jankélévitch. le fascinait . La première exige d'être assuré. plus réservée qu'à une frange très mince de la population . Et la prise de risque total n'est. dose souvent infinitésimale. même une petite aventure pour rire. bénéficiant de con.tacts insolites comme de pauses salutaires » (Chesneaux. mais au final c'est le même constat : en voyage comme en amour.fascinée par le saut dans le vide. Mais sans élastique. la liberté est la grande perdante. n'est aventureuse que dans la mesure où elle renferme une dose de mort possible. je n'ai pas dû passer cinq nuits à l'hôtel. Mais c'est dans le . j'ai voulu visiter à mon rythme solitaire le prestigieux site archéologique toltèque dominé par la pyramide du matin et son temple dédié à Quetzalcoatl. voyageant en 1946-1948 à travers toute l'Asie qui.raconte : « En deux ans.l'appelait . L'autre n'est jamais que celui qui nous fait cheminer dans notre (dé)marche personnelle. Il n'y a pas de contacts avec la réalité sociale s'il n'y a pas de contacts authentiques avec les populations. Se laisser porter par le monde. dans ce cas. telle est l'essence du voyage. élargir le champ des possibles pour mieux goûter l'instant précis et présent. 1963 : 18). À Tula.

pour le moins agitées. noyant dans l'oubli les heures plus paisibles passées dans un sauna naturel entouré de milliers de pins. sans oublier le pulque. en dépit d'une commune passion pour l'excès via les effluves de l'alcool. à la danse et à la musique.et nuitées . 211 . sur les rives de l'immense lac Inari. consacrées à la fête.bidonville en bordure des vestiges que j'ai atterri pour deux journées . cet alcool des pauvres qui ne savent plus trop comment épancher leur misère. En Finlande. l'accueil fut plus confortable mais tellement plus froid.

à notre modeste festin spontané et fort sympa. l'écoute du monde. comme aventuriers. non sans usurpation. attablés et discutant à tue-tête. mais surtout se dissipaient au contact musical d'une impressionnante tour de Babel. arrivé tant bien que mal à la ligne de démar. des militaires israéliens viennent me chercher sous une pluie diluvienne pour me mettre à l'abri le temps d'une pause dans mon périple routier. la flânerie de l'ailleurs ! L'aventure est aux antipodes de la vitesse et la flânerie qu'elle suppose n'est pas donnée à tous ceux qui se revendiquent. Il y eut un léger froid lorsque je demandai à mes hôtes d'inviter les deux jeunes « Palestiniens » chargés de faire le guet à l'extérieur. En 1986. armés de fusils-mitrailleurs et postés à l'entrée tel un pied de nez offert aux Palestiniens de passage. Pascal Dibie note : « Flâner est une . il est apparemment plus aisé de débattre de la paix que d'œuvrer véritablement pour elle ! Et si l'aventure authentique résidait dans un mystérieux triptyque comprenant la rencontre avec l'autre. Alors que je m'empressai de saluer puis de questionner deux très jeunes Arabes israéliens. Puis il me dit : « tiens. un soldat de Tsahal me rappelle à la raison en me demandant d'ar. parmi la dizaine de militaires qui m'entouraient.thique… Mais rien à faire. hommes et femmes mélangés.cation séparant l'État d'Israël de la bande de Gaza. comme pour intimider leurs frères du dehors.tière militaire où je retrouve aussitôt d'autres militaires israéliens.Désirs d'Ailleurs Mais l'aventure allie parfois facilement le tragique au pathétique. pas très original pour cette contrée. tu peux manger des œufs sur le plat et il y a aussi un pot de Nutella » ! Si le repas et l'atmosphère furent étranges. nos discussions portaient sur la guerre et la paix. on pouvait compter presque autant de langues et de cultures différentes.rêter de leur parler et d'aller le rejoindre à l'arrière du poste-fron.

c'est la certitude »… 212 . Comme ils peuvent aussi méditer sur ces quelques mots de Nietzsche : « Ce n'est pas le doute qui rend fou.discipline. apprendre à regarder. une technique » (Dibie. rien faire est un art. 1998 : 174). Flâner est un art du voyage sur lequel nos aventuriers trop pressés et imbus d'eux-mêmes feraient bien de réfléchir avant de passer à la télévision.

Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure Hergé n'est pas seulement le créateur des aventures de Tintin.dignes des contrats de footbal. 1996 : 142). Avec pour seuls passeports un sponsor et un média. l'aventure atteint des sommets médiatiques. L'aventure devient le concept marketing à la mode durant ces années « de frime » : minitel « 3615 aventure ». il est aussi prophète : publié en 1954.le vrai . etc. Salon de l'aventure. les goûteurs authentiques de la vie et de l'ailleurs s'en vont ailleurs et se méfient terriblement de l'appellation « aventu. Il en explore les gisements et s'attache à leur meilleure exploitation possible » (Le Breton. grassement si possible… Au cours de la décennie 1980. Ce type d'aventure marchandisée n'attire à elle que des gens de son espèce. La fiction peut pousser le réel non plus à envisager mais à réaliser. par exem.ple. pendant lesquelles l'aventure extrême a connu de nombreux martyrs.rier ». Les « aven. la nouvelle aventure tue l'ancienne au passage. espace aventure chez Kronenbourg.turiers » médiatisés parviennent à débloquer des budgets . en 1991. Elle est devenue un marché plus qu'une expérience. afin de fuir cette orgie d'aventure-spectacle ! Ces années intenses. Pourraient-ils s'extasier devant la performance de Gérard D'Aboville qui.pour s'y fondre ailleurs. a effectué la traversée du Pacifique à la rame ? Il y a bien autre chose à faire dans la vie : partir.pour leurs élucubrations surpayées . ont ébranlé les . Ce qui fait faire n'importe quoi à trop d'aventuriers autoproclamés : c'est à la fois la volonté d'être connu et reconnu et celle d'être subventionné.tion sont à imaginer pour mettre fin aux surplus d'aventures qui n'existent que pour faire des affaires.leurs vedettes ! David Le Breton écrit : « Le néo-aventurier est un prospecteur de risque avant tout. On a marché sur la Lune conte presque par le menu l'exploit de Armstrong et de Aldrin quinze ans plus tard. se retirer dans le monde . De nouveaux terrains d'explora.

fondements mêmes de notre société. à pimenter « le goût du risque. C'était l'époque des « gagnants » et des « battants » survalorisés et l'essentiel consistait à se dépasser. la dimension publique de l'épreuve. 213 . 1996 : 136). la volonté d'en venir à bout et le jeu avec la mort » (Le Breton. à toujours repousser plus loin ses propres limites.

Désirs d'Ailleurs Puis les années passent et le spectaculaire se tasse. et l'humanitaire et l'écologie sont les nouveaux concepts marketing en vogue. L'aventure se fait aussi plus scientifique. ce marcheur du Pôle qui a fait de l'aventure sa maison. Il y a enfin les guides spécialisés. gérée par Gérard Fusil. à l'instar de Jean-Louis Étienne. les représentants. les médecins.tion. vol. les trafiquants. les journalistes. change son arme d'épaule pour s'intéresser dorénavant à une aventure plus écologique. Les centaines de projets d'aventure soumis annuellement à la Guilde européenne du raid ne sont plus ceux de la décennie précédente : on recherche désormais dans l'aventure moins l'exploit et le voyage que le sens et la voca. les . Fusil nous promet que l'altruisme sera au rendez-vous de l'aventure du futur qui sera « propre » ou ne sera pas : « Les concurrents doivent se préparer à donner quelque chose en retour.ont aussi une lourde part de responsabilité dans ce changement d'époque. Ils doivent être prêts à ren. les biologistes. 8. les géographes.avec la misère. les anthropologues. plus au service des populations propriétaires des terrains de jeu que les aventuriers traversent. . car ils emporteront ensuite ces leçons à la maison et pourront les partager » explique en substance Gérard Fusil (dans Action Asia.contrer les autochtones et apprendre d'eux. L'aventure-confort se substitue à l'aven. et il faut séparer la compétition de l'aventure de ses racines coloniales. Voici venu le temps de l'aventure sans risques. les archéologues. le chômage. et qui met à la disposition des chercheurs son bateau Antarctica. etc. le sida. Même l'aventure authentique version Elf. févriermars 1999).sationnel se banalise au point de rendre la vie quotidienne plus aventureuse que le défi le plus original. Le sen. La mutation et les crises que traversent nos sociétés .ture-extrême. les consultants en développement. en tourisme ou en écologie. les géologues.

si cette tendance se confirme. mais bien utile lorsqu'il faut justifier les absences et payer les factures ! Reconnaissons que la figure de l'aventurier du présent millénaire. excellent prétexte à l'invention d'une nouvelle aventure..membres des ONG et autres délégués du CICR ou du HCR. est antinomique à la définition qu'en donne le Petit Robert : « Personne qui cherche l'aventure par curiosité et goût 214 . etc. bref tous ceux qui ont un alibi de voyage.

les Malraux. 4/5/1996). de la peinture. soyons réa. C'est même tout le contraire ! Alors. existant à l'heure actuelle ? Certes. propose d'entrela. etc. les besoins concernent ceux qu'on visite et les envies ceux qui partent à leur rencontre… Citons deux exemples de « raids ». dont l'impact comme la finalité s'avèrent nettement plus bénéfiques que toutes les aventures mécaniques et médiatisées du monde : . L'aventure de nos héros d'enfance est morte. par le biais de l'écriture. L'épreuve s'adresse à des équipes de . avec son raid d'art et d'essai d'une durée de cinq jours. sauf exception.Basé dans le Vercors. même organisés et commercialisés à outrance. les Monfreid.lénaire ? En ne laissant.listes.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure du risque. les David-Neel et les Hillary en ce début de mil. du dessin. de l'escalade. qui. l'aventure moderne aurait définitivement « perdu ses héros » et « vendu son âme » (Le Figaro magazine. ni plus de place au hasard. sans que les scrupules moraux l'arrêtent ». à la fois originaux et très différents l'un de l'autre. sachons vivre avec ! Il existe pourtant des « raids ». s'efforcent de joindre le ludique à l'utile d'une manière qui soit à la fois intelligente et adaptée aux besoins et aux envies de certaines catégories de personnes. à l'exemple de l'expédition chez les Inuits de Pierre Beiger. N'est-ce pas là. la meilleure forme d'aventure commercialisable.cer sport et culture en art et nature. de la photo mais aussi de la marche ou de la course. où sont donc passés les Livingstone. « Le muscle et la plume ». ni plus de chance.

spécialistes de l'image. Une formule d'aventure originale qui renoue avec la tradition romantique du siècle dernier et dont la philosophie se résume en ces mots : « En faisant du but d'un raid la réalisation d'un carnet de voyage.trois personnes . […] On ne saisit bien un pays qu'en y rencontrant ceux qui l'ha. de l'écriture ou du plein air .bitent et qui le font ».sur les traces de 215 . .L'association strasbourgeoise Découvertes organise un raid dans le sud marocain .et consiste à faire naître un carnet de voyage en 80 heures.« Courrier Sud » . on se donne enfin la chance d'aborder la beauté des sites autrement qu'en "touttriste…" consommateur d'espace.

de partage.Désirs d'Ailleurs Saint-Exupéry. de dépassement de soi et de rêve à réaliser ». à pied et en VTT. vol libre. Véronique Cauhapé écrit dans les colonnes du Monde : « Le sport-nature qui regroupe des activités sportives non mécaniques (randonnée pédestre. 17/4/1998). Celui-ci. une rencontre avec les autochtones et une aide médicale sur le plan local. compte plus de deux cent cinquante épreuves en France en 1998 (contre 160 en 1997). On note. un véritable engouement des Français pour le raid. Rien d'étonnant à cela lorsqu'on constate d'une part que le retour à la nature ne faiblit pas avec le temps et que d'autre part l'égoïsme de notre société est en train d'atteindre ses limites. Claude Abitbol. auteur d'un Guide des Raids. ces dernières années. raid. Pour ceux qui peuvent se le permettre. Les étapes sont certes chronométrées mais aucun temps n'est éliminatoire. colle aux tendances de consommationloisirs relevées ces dernières années » (Le Monde. l'arpentage pédestre des volcans d'Auvergne au cours d'un long week-end au printemps voit sa prolongation quelques mois plus tard lorsque les mêmes partent durant l'été faire . escalade. Un raid résolument sportif mais dont les considérations humaines et sociales prévalent sur l'esprit de compétition. VTT. aventure et nature. une initiation au désert. trekking. mêlant toujours plus sport. sports d'eau vive. Une épreuve physique. canyoning).caine et berbère. qui se veut d'abord une invitation à mieux connaître les cultures maro. relève que « pour les sportsnature c'est le début de l'explosion. […] Toutes ces expéditions relèvent du même esprit de cohésion. de projet.

On voit ainsi se créer un peu partout en Occident .le succès des partis écologistes le confirme également .une envie.vre. 216 . l'homme qu'on redécou. de changer de rythme.l'Himalaya en VTT… L'engouement est parfois tel que certains revivent d'autant mieux qu'ils partent plus en voyage et plus dans la nature. de vivre autrement. quelquefois stimulée par un besoin. du moins partiellement. et les deux souvent se rejoignent. d'exciter nos rêves de conquête c'est aujourd'hui via le retour à la campagne. le « raideur » renoue avec l'homme et la nature. Et la marche par exemple s'y prête bien plus « naturellement » que le sport automobile ! Après avoir glorifié la machine et le progrès. L'aventure mécanique a cessé.

ni de l'exceptionnel avec de la banalité. le raté de l'aventure avec le mésaventurier : « Le premier subit son sort.héritée des idéaux soixante-huitards mais qui s'en détache en même temps très rapi. comme de l'ethnotourisme ou du tourisme vert.ont tout bonnement tenté de vendre leur aventure à Paris-Match : l'hebdomadaire aurait proposé plus de 300 000 . Au lieu de remercier convenablement les sauveteurs.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure voire de modifier entièrement la manière d'être. Chaque aventurier possède dans son inépuisable stock d'histoires à raconter autant de mésaventures que d'aventures. Le succès du sportnature. Mais ne confondons pas. mis en garde par Jacques Meunier. après avoir passé dix jours dans un igloo de fortune. alors que le second cultive son échec et y trouve un sens » (Le Monde. Souvenons-nous des rescapés de la Vanoise. l'aventure ne parviendrait guère à se distinguer des autres mythologies du voyage.ture qui serait à l'origine de l'aventure ? Elle qui lui en procurerait le sel pour l'opposer à la banale aventure d'un quotidien répétitif.lement du vaste secteur du tourisme dit d'aventure. ont été secourus le 25 février 1999 à 3 000 mètres d'altitude. N'est-ce pas la mésaven. On ne fait pas de l'extraordinaire avec de l'ordinaire. ces randonneurs égarés et inconscients qui. Une nouvelle forme de l'êtreensemble . ces nouveaux « héros » des médias reflétant on ne peut mieux ces « conquérants de l'inutile » de notre temps . L'aventure ne serait rien sans la mésaventure. traduit les nouvelles configurations du voyage des générations montantes. et plus globa. Certains ratés de l'aventure tentent de faire commerce de leurs mésaventures.dement est en train de s'ébaucher. du « métro-boulot-dodo » ? Sans la mésaventure. 26/6/1998). de penser et de vivre.

des larmes de perdants. même cynique.belles de l'aventure.francs rien que pour les photos… Si l'aventure mécanique marque un temps d'arrêt. 217 . Sur l'aventure motorisée du « fric et de la honte » . la littérature.rateurs : « La grand-messe du rallye ravine mes narines. est plus explicite que tous les témoignages des nouveaux explo. elle n'est pas pour autant à mettre dans les pou.celle du ParisDakar -. nous becquetons du sable. comme nous l'avons vu. Pendant quinze jours.

Cette nouvelle et répétitive aventure est également mécanique même si la première passait moins de temps dans la voiture .mais son évolution est un peu à l'image de celle de l'aventure au cours du dernier siècle. du soleil couchant. Les Africains sont cool. Elle se traduit par une dégradation. Le droit seigneurial de cette équipée sauvage m'horripile. Un zeste de sans. Y'a cent piges.la spectaculaire modernité étant pas. La « mission » scientifique Dakar-Djibouti chère aux ethnologues a été remplacée . en leur jetant par-dessus la fenêtre - . Le pire.tifs.tre du plomb dans des tronches pleines d'eau » (Mercado.lecter. elle est le parc Astérix pour excités de la vitesse en manque d'adréline. voire piller les us et coutumes des Africains. sinon on fonce vers la prochaine étape au risque d'écraser quelques villageois « trop distraits » au détour d'une dune ou d'un chemin. Bananialand servait de champ de manœuvre à des militaires impatients et inac. Gros plans des pécores devant la caravane qui écrase la volaille. 1998 : 121-122).sée par là . l'école ou le puits laissé en gage d'amitié qui valide la balade en humanitaire. Les 12 sortiraient vite des râteliers. Là où l'on s'arrêtait encore en 1931-1933 pour observer. Elle demeure le meilleur moyen pour fou. l'Auvergne et l'Île-de-France. des autos choc. Nous avons critiqué la lutte armée. Aujourd'hui. effraie le bétail ou fait courir mémère au retour des commissions.culotte face à l'arrogance de féodaux piétinant l'orge et le blé de leurs privilèges.Désirs d'Ailleurs des images chics. Voir débouler deux ou trois cents taxis-brousse à travers la Provence. on s'arrête en 1978-1999 pour faire le plein d'essence dans le meilleur des cas. col. photographier. Trop. des indigènes tutoyés et des speakers ethnologues… Les détracteurs sont bignés en censeurs de rouler en rond ou en baltringues privés d'esprit sportif. Une année j'organiserai le Dakar-Paris.par le rallye ParisDakar cher aux aventuriers.

une trousse de pharmacie « premiers secours » ! Difficile tout de même de parler d'« évolution »… Du culte de la Science on est passé au culte de la Performance. écoutons le « coureur » Henri 218 .considération humanitaire oblige . L'affront se poursuit de nos jours sans que cela ne fasse la moindre vague médiatique. mais de l'un à l'autre le rêve colonial perdure avec son cortège de mépris et d'intolérance si caractérisé.

vous êtes comme un cheval qui ne veut pas passer un obstacle.tères sont au-dessus de vous pour vous filmer ! L'important est de montrer que ces régions d'Afrique sont plus que jamais hostiles. Et que le sport mécanique ressent toujours le besoin d'y aller » (Le Monde. celle qu'on traverse du nord au sud ou d'ouest en est.« De l'aventure missionnaire à l'aventure humanitaire » -. de voir des toubabs faire des milliers de kilomètres dans des voitures performantes alors qu'eux se dépla. est aussi une Afrique ambiguë.cent avec difficulté ». Et ce. Un passage où l'expression du mépris pour tout un continent contraste avec la glorification de la machine et le besoin d'y aller. au sens large. L'aventure missionnaire d'antan partage avec l'aventure humanitaire d'aujourd'hui d'étranges et de bien contestables . habitué du rallye : « Au fil des années. et dénonce avec raison les ambitions cachées des Occidentaux en vadrouille en Afrique en dépit de leurs discu. Aggée Lomo Myazhiom traite de l'aventure sous l'angle de l'exportation éhontée du chris. Pourquoi y retourner dans ces conditions ? Dans un texte au titre révélateur . Évoquant « la fin du Paris-Dakar et la faim de l'aventure ». le Dakar a perdu le caractère d'aventure. Mais l'Afrique fantôme. qui était le sien. […] Face à un erg. 1/1/1998).tianisme occidental. Pour une raison simple : la société dans laquelle nous vivons ne tolère plus la prise de risque. même si cinq hélicop. Lomo Myazhiom revient sur les réguliers accidents de parcours du fameux raid et son lot annuel de victimes de l'aventure des riches en terrain pauvre.tables justifications.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure Pescarolo. tant dans ses nécessaires combats politiques que parfois dans le comportement des habitants : « Les populations subissent ? Que neni ? Elles adorent s'agglutiner autour de ces rutilants de modernité.

Inversons. Imaginons des hordes d'Africains effectuant un rallye en terre de France. On assisterait à coût/coup sûr à des campagnes de représailles. traversant des bourgades d'indigènes bretons ou alsaciens. laissant leurs détritus. la domination : « On utilise consciemment la générosité de millions de personnes pour perpé.tuer la domination. re-pacification ? » 219 . De Paris à Strasbourg. Ce n'est qu'un rêve… et ne souhaitons pas qu'il se produise.similitudes. La politique de la main tendue soustend toujours. écrasant quelques-uns au passage. si elle ne la suscite pas.

le fossé qui sépare le militant. avec le brouillage des repères et l'exacerbation d'une certaine forme d'individualisme. Ainsi. modes de vie agraires.Désirs d'Ailleurs poursuit Lomo Myazhiom (dans Michel. un voyage peut en cacher un autre. on marche en montagne… On fait des photos e xo t i q u e s ( p a y s a g e s o r i g i n a u x . Le Monde D&D. l'aventure humaine avant tout. a montré la relative pertinence de l'opposition chronique entre militants et aventu. engagement politique et aventure ludique. sportif et ludique (dans Stéphane. et gens dans la rue ou ailleurs). beaucoup de gens tentent de retisser des liens entre eux. militants écologistes et aventuriers de la route s'affrontent depuis le lancement de la compétition en 1978. entre les com. politique et engagé. cette tendance est timide mais perceptible. 1965 : 9-33. le Népal. on rencontre des autoch. etc. Il est vrai que le militant se retrouve dans l'aventure collective là où l'aventurier se cherche dans l'aventure individuelle. On visite des paysages et des monastères. et Sartre a raison de voir dans cette opposition inéluctable.tones (guides.. employés.) pour soi . Dans le voyage aussi. 1998 : 91). Dans le cas du Paris-Dakar. serveurs. juilletaoût 1986).riers. en 1950. Jean Chesneaux dément magistralement ce constat dans L'art du voyage (1999) où il attribue au politique toute sa place dans l'aventure. Mais si Jean-Paul Sartre. etc. Mais. h a b i t a t e tcostumestraditionnels. dans les circuits organisés. de l'aventurier.munautés. et le voyage est toujours un double voyage : • Le voyage proprement dit : exemple. entre les quartiers.

gent des anecdotes sur la Provence et la Bretagne (tout en évoquant le problème de la pollution à Katmandou). retrouvant par là même une con- 220 . ils comparent les avis des uns et les prix des autres. ils échan.déjà « faits » ou qui restent « à faire » . des autres voyages .et d'eux-mêmes. • Le voyage à l'intérieur du voyage principal : exemple. un groupe de dix individus en provenance de Provence et de Bretagne.et assouvir sa soif de connaissance culturelle. Ils discutent du voyage. on boit et on fête ensemble.

Ce retour à la vie en communauté. p o u r u n e p a r t i e d e s voyageurs en tout cas. à nous de la trouver et d'en pratiquer le meilleur usage… 2. l'autre étant ici « l'autre touriste ». Deux voyages en un.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure vivialité perdue… On fait des photos du groupe ou entre amis (portraits avec arrière-plan sur la muraille de Chine.pologique de l'Extrême-Ailleurs. C'est souvent ainsi que les touristes vivent leur expérience du voyage organisé : le séjour peut péricliter ou être sauvé in extremis pour un simple malentendu entre deux personnes du groupe. communiquer à nouveau… David Le Breton. 3. le temps des vacances. peut devenir pour certains le véritable mobile du périple : ne pas être seul. L'aventure se dissimule dans chaque voyage. dans l'exploration anthro. rencontrer des gens à qui parler. L'aventure. ce n'est pas ce que l'homme fait mais comment il le fait » (Autrement. un 4x4 ou un volcan en éruption) pour assouvir sa soif de reconnaissance sociale. La culture est le maîtremot en terre étrangère. se mettre à l'épreuve du regard de l'autre. . considère que « ce qui importe sur la route de l'aventure. ne pas inverser la tendance et s'intéresser d'un côté davantage aux richesses de nos cultures européennes 2 et de l'autre davantage aux réalités sociales et politiques des pays visités 3. mais le social nous concerne de plus près dans notre r a p p o r t a u q u o t i d i e n : m a i s p o u rq u o i p a s . 1996 : 71).

etc. Que connaît-on de la vie quotidienne des Javanais lorsqu'on visite le site prestigieux de Borobudur ? Que pense-t-on du quartier de Brooklyn à New York quand on se balade à Central Park ou pendant qu'on est au Musée d'art moderne juste à proximité ? Que sait-on des conditions de travail des sup.O n c o n n a ît a i n s i souvent mieux le bouddhisme tibétain que par exemple le christianisme orthodoxe grec ou serbe. mais aussi la cathédrale de Chartres que l'église romane de notre village.porters cariocas venus assister massivement à un match de football au stade de Maracana à Rio ? 221 . l'histoire inca des murs mitoyens de la cité de Cuzco que l'histoire des remparts de Saint-Malo ou de La Rochelle.

dès les années 1970 et n'a pas cessé de se développer depuis cette époque. propose la suivante : « L'écotourisme est une forme durable de tourisme fondé sur les ressources . 1. Qu'il s'agisse des explorateurs et des naturalistes d'autrefois ou des voyageurs de notre siècle passionnés depuis longtemps déjà par les sommets de l'Himalaya. Ce qui est par contre nouveau. après avoir passé en revue toutes celles édictées à ce jour.Désirs d'Ailleurs éCotourisme ou égotourisme ? Qu'on l'appelle tourisme vert ou tourisme rural. Fennell qui. avec l'arrivée soudaine et massive de voyageurs dans des lieux fragiles non préparés à recevoir autant de visiteurs. voyage de nature ou tourisme écologique. l'intérêt pour l'écotourisme . avec le début du « retour à la nature ». David Western propose la définition suivante de l'écotourisme que nous reprenons à notre compte : « L'écotourisme est un tourisme res.est né. 1993 : 8). c'est le succès d'un certain type d'écotourisme capable de faire pâlir d'envie un agent de voyage « de masse » ! Les dégradations de l'environne. Certes le phénomène n'est pas entièrement nouveau.ponsable vers des espaces naturels qui préserve l'environnement et participe à la richesse des autochtones » (dans Ecotourism.cée par David A.appelons-le ainsi . vol. observer la faune et la flore et la diversité des milieux naturels que nous offre la Terre a toujours sollicité l'appétit du regard et de la découverte pour beaucoup de nomades du loisir. Prolongeant l'expression « tourisme responsable ».ment naturel liées à l'industrie touristique se sont multipliées dès les années 1970. Cette dégradation de la nature crée un nouveau marché. Une définition certes « positive » qui ne doit surtout pas rester un vœu pieux… Une définition plus complète est avan.

servation de ces sites » (Fennell. Il concerne habituellement des aires naturelles et devrait contribuer à la conservation et à la pré. 1999 : 43). afin que tous puissent comprendre de quoi on parle quand on évoque le terme « écotourisme ». explique l'auteur. Une définition plus précise.naturelles qui focalise en priorité sur l'expérience et l'apprentissage de la nature. objectifs). et sur222 . bénéfices. non consuméristes et localisés (contrôles. et qui est d'un point de vue éthique organisé de manière à ne créer que de faibles impacts.

elle reste méconnaissable comparée à celle de Bornéo… Les nuisan. par et surtout avec la nature. et si jungle new-yorkaise il y a. il y a les hommes qui vivent dans.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure tout que certains n'essayent pas de s'attribuer cette appellation s'ils ne respectent pas la philosophie qui la sous-tend. voire intimiste. la nature étant chargée d'en payer la rançon : « La baie du St Laurent où des vedettes bondées harcèlent encore les cétacés. par exemple.mants en train de se nourrir. il nécessite bien plus que le tourisme strictement culturel une approche en douceur. Les voyages naturalistes se multiplient et se spécialisent toujours davantage.ches de la nature sauvage » écrit Christian Weiss dans un récent guide consacré au voyage nature (Itinéraires sauvages. Avec la dégradation progressive de l'environnement de la planète. le d e s t i n d e s p e u p l e s a u t o c h t o n e s s e vo i t p l u s n e t t e m e n t l i é à l a sauvegarde des milieux naturels. Ceux qui par leur seule présence au cœur de la forêt ou du désert transforment les écotouristes en ethnotouristes. certains parcs africains où les minicars klaxonnent pour faire s'envoler les fla. On ne fait pas un tour guidé en forêt équatoriale comme on fait un tour organisé de Manhattan. les baies de l'Hémisphère sud où des touristes inconscients mettent leurs doigts ou des objets dans l'évent des dauphins représentent quelques unes des pires appro. . L'afflux actuel des visiteurs se rendant au parc national de Yellowstone. 1999 : 11).ces et les atteintes à l'environnement se sont donc accentuées ces dernières années en raison du succès de l'écotourisme. Mais l'écotourisme s'accommode très mal de la massification. l'observation et l'écoute de la nature sollicitent l'exigence et la patience des écotouristes. Et puis. n'est pas du même ordre et n'a pas plus les mêmes conséquences qu'il y a un siècle.

relle. 1999). On « vide » ainsi les forêts pour préserver 223 . tantôt montrés comme les derniers dépositaires d'une société plus harmonieuse et natu.sables du péril écologique du fait de l'exploitation du « jardin » naturel (loin pourtant de concurrencer les dégâts perpétrés par les grandes exploitations multinationales).Tantôt accusés d'être respon. les indigènes s'indignent des « projets de développement » visant à constituer des parcs naturels sur les terres de leurs ancêtres (Ethnies.

il n'empêche que son attrait auprès du public a réellement contribué à une prise de conscience. sont aussi visibles. Loin de là… Si l'écotourisme est un terme aujourd'hui plutôt galvaudé et récupéré par l'industrie du voyage en général. chez les toursopérateurs « classiques » des questions d'environnement et de protection qui lui sont liées.diens »… De cette situation. dont les impacts négatifs constatés sont alarmants sur le plan écologique ! L'heure de la « sauvegarde » de la nature n'a pas sonné pour tout le monde. par exemple la mise en place ou la pérennisation de l'industrialisation. été 1995.Désirs d'Ailleurs une nature « vierge ». Il existe par conséquent deux façons d'aborder cette évolution : • Les partisans : ils estiment que la vague de . les guides et les « gar. Et l'écotourisme. en occultant l'esprit de récupération qui semble intéresser tant de monde. Des forêts-musées dont les seuls résidents temporaires deviendraient les écotouristes. juin 1998).même si les promesses de la conférence de Rio en 1992 n'ont guère été tenues . on peut parler à certains égards de dernier avatar d'une domination du Sud par le Nord ! Et par conséquent se montrer particulièrement sceptique sur les chances d'un écotourisme à visage humain (Survival. Les États démunis ont d'autres priorités. Contours. discute d'abord de questions qui intéressent et passionnent les populations des pays riches. Mais les pertes dans cette bataille en vue d'imposer l'écotourisme. comme l'écologie. L'écologie concerne bien sûr toute la planète .mais elle n'est pas la priorité d'une bonne partie de ses habitants. certes encore trop modeste.

• Les détracteurs : ils estiment que l'écotourisme de masse va tuer le sens même de l'écotourisme car il n'y aura plus de possibilité de contrôle. C'est la porte ouverte à tous 224 . Modernité et modernisme. Une meilleure connaissance de la nature à son contact incitera les voyageurs à plus de respect. l'environnement sera davantage respecté et les espèces mieux protégées. mais irrémédiable et positive à long terme. L'homme passe avant la nature.l'écotourisme a permis d'influencer tous les voyagistes en les sensibilisant aux questions écologiques. Grâce à cette évolution certes lente.

attribuer ce label à telle ou telle entreprise ? Ici à nouveau. afin de rehausser leur image. il est exactement à l'image du débat politique qui agite régulièrement les divers courants de l'écologie. On l'aura compris.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure les excès. malgré la présence de quelques-uns qui tentent d'exploiter le label « éco » à des fins purement commerciales. L'évolution actuelle leur paraît négative car elle mettra les écosystèmes en péril. oui ou non. le débat entre ces deux « philosophies » est âpre et continu. la déchirure bat son plein : les uns pensent que si presque tout le monde obtenait ce label. que toute écologie véritable est une écologie politique. si besoin en est encore de le préciser. et que cela ne peut que s'avérer bénéfique à long terme. ils sont également persuadés que lorsque tout le monde l'aura obtenu. qu'on acquiert facilement en France. Les autres jugent cette é v o l u t i o n d r a m a t i q u e c a r e l l e é va c u e e n q u e l q u e s o r t e t o u t o u partie du travail fait pendant des années. Que penser du fait que. Une préservation plus stricte et un système de quotas pour éviter un flot massif de touristes limiteront les dégâts sur l'environnement. Tradition et rousseauisme. Cette situation illustre également. un grand nombre de voyagistes s'attribuent un label vert. Et l'idéologie de la nature . ils croient que si tout le monde en vient à posséder ce label vert. la qualité en question en pâtira cruellement. non seulement chez les professionnels du tourisme mais aussi dans les mentalités des gens. garant « de qualité ». on reviendra à la même situation de départ : lorsque personne ne l'avait. l'écologie ayant investi d a v a n t a g e d' e s p a c e ( y c o m p r i s à d o m i c i l e a v e c l' é c o l o g i e d e salon). La nature passe avant l'homme. Faut-il. Ces débats entre les deux camps se retrouvent à propos des labels « éco ». cela pourrait signifier que l'intérêt pour l'environnement gagne du terrain.

dont les 225 . Les Wandervogel. Ils sont les précurseurs de toutes ces organisations et vocations voyageu. ces mouvements de jeunes Allemands du début du siècle.des scouts aux trekkers en passant par les beatniks. les hippies et aujourd'hui les « écoguerriers » . aspirent au non-conformisme en « retournant » à la nature.toute-puissante invite à la vigilance. en « retrouvant » le sens de la communauté.ses et/ou vacancières .

n'a pas que du bon surtout lorsqu'elle répand sur eux ce parfum nostalgique d'un Rousseau qui aurait mal tourné ! Et puis il y a d'autres incohérences encore : je garde en tête l'exemple de ce Français installé au Viêt Nam. les noms des fleurs rares n'échapperont pas à certains touristes curieux alors que ces mêmes voyageurs n'éprouveront aucunement le désir de converser ou seulement de comprendre la vie des populations qui cultivent ou cueillent ces fleurs… Sans doute que les hommes .Désirs d'Ailleurs objectifs sont toujours de ressouder des courants sociaux derrière des luttes anti-étatiques. l'aventure reste le mot d'ordre officiel délivré par les agences de voyage du monde entier. L a n a t u re . t e l l e qu'elle est comprise par les humains. Malheureusement l'aventure humaine. etc. mais qui passe tous ses week. Ou ce qu'il en reste.cherchent à fuir toute production et même pensée forgées par les humains pour mieux « se fondre » un instant dans les entrailles de la Mère-nature.ends en forêt pour échapper à la pollution et à la vie urbaine. m a o ï s m e o u é c o l o g i s m e e x t r ê m e .ristes « naturels » le temps des vacances . anticapitalistes. On sait aussi que les dérapages politiques ne sont pas rares : Vi c h y s m e . alors que les tou. L'écotourisme est une aventure avec la nature.vres et vêtus traditionnellement . la découverte de la nature prime souvent sur la rencontre humaine : ainsi. Pour les Occidentaux. il procède également d'une équation simple : nature + tourisme = aventure.même pau. la seule qui mérite d'être vécue plus que . anti-institutionnelles.sont trop modernes et surtout aspirent à échapper à la nature environnante. Même appliquée au tourisme vert.tion du bois tropical vers la France. qui travaille dans l'exploitation forestière en s'occupant de l'exporta.

vestiges et conférences.vue. sans rencontrer âme qui vive. qu'ils soient archéologiques ou botani. un voyage spécialisé en botanique contournera peut-être des ruines fameuses sans les contempler. des voyagistes culturels accumulent sites et musées.ques. passent à côté des hommes sans les voir. Certains voyages très spécialisés. n'est que rarement au rendez-vous. En Jordanie ou en Syrie. Dans ces mêmes pays. les clients ayant les yeux 226 .

pédier dans la préhistoire : voyez les publicités de voyage pour se rendre chez les Amérindiens. Lorsque les touristes s'intéressent un moment aux êtres humains « restés » proches de la nature. non si les touristes agissent dans le droit fil de leurs ancêtres venus jadis conquérir. sommés de se conformer à l'image que les touristes se font d'eux et de ne pas en bouger) » (Ethnies. mieux qu'une belle femme. l'idée d'un "tourisme vert" étant aujourd'hui largement exploitée par les agences de voyages. une touriste française assistant à une cérémonie funéraire s'exclame : « Heureusement . Et tant pis pour ceux qui vivent de/dans cette nature si vénérée depuis des générations.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure rivés au sol pour guetter la plante rare4. On tente de « conserver » tant la nature que les hommes en omettant le temps et l'histoire. les Papous ou les Pygmées… Bref. s i n o n c o m m e n t s u r v i v r a i e n t . Ou mieux les réex. (Il est vrai que les peuples indigènes sont parfois inclus dans le programme. évidemment. et ensuite discuter ! Jean-Claude Monod relève à bon escient que trop souvent l'écologie reste « utilisée comme façade pour des intérêts touristiques ou industriels. 1999 : 11). L'écotourisme et l'ethnotourisme sont deux tourismes différents quoi qu'on en dise ici ou là. Miss Univers attablée à la terrasse d'à côté n'aurait aucune chance d'être vue ! La déesse Nature. même si. chez les Toraja de Sulawesi. à titre d'attraction "primitive" : mais ils sont alors exposés à une autre forme d'instrumentalisation. surtout une bonne mère ! La nature avant les hommes. c'est pour les renvoyer aux origines de l'histoire. évangéliser et soumettre. les « aventuriers » viennent pour elle et non pour eux ! Faut-il le regretter ? Oui si la connaissance du monde et la diversité culturelle en pâtissent. l'un n'empêche pas l'autre et même plutôt le complète. les Occidentaux ressentent fréquemment le besoin de se justifier d e n e p a s ê t re c o m m e e u x .i l s ? Ainsi.

sinon ils ne sauraient pas comment s'occuper ! »… 4. par hasard.que les indigènes ont des morts pour leurs fêtes. alors qu'il étudiait les scarabées dans la jungle… 227 . L'intérêt pour la nature n'exclut pas toujours celui pour la culture : le naturaliste Henri Mouhot « découvre ». le site d'Angkor en 1860.

les écologistes et les mêmes touristes entretiennent avec la nature sauvage.plus la nudité et la sexualité peu.sont donc à la fois louables et contestables.à la nature. Les prétextes aux « retours » . C'est le degré et non la nature du périple qui change. les seuls à ne pas proclamer leur amour à la déesse Nature sont sûrement ceux qui lui sont aussi le plus proches : les paysans. Dans L'utopie de la nature. que plus la femme se rapproche de la nature . au travers des publicités touristiques et des magazines de voyage. il faudrait l'inventer » pour expliquer que tant que les hommes comme les animaux restent à nos yeux d'abord des étrangers. 1996 : 15-16)… Le voyageur fuit en quelque sorte sa propre société pour se réfugier un moment dans la nature pour retrouver ensuite la société qu'il venait tout juste de quitter. On a également que trop vu. les agissements vis-à-vis d'eux sont sans scrupules.Désirs d'Ailleurs Mais revenons à la nature. Certains touristes se laissent emporter par des paroles ou des comportements regrettables mais se sentent « excusés » par une Nature et une Humanité divines et généreuses qui ont raison de tout.qu'elle ne quitte qu'exceptionnellement . Et d'abord de la Raison ! On se demande avec Sergio Dalla Bernardina « si le retour aux origines ne serait pas en réalité une forme de régression lui permettant [à l'homme] de donner libre cours à des fantasmes normalement refoulés » (Dalla Bernardina. au wilderness. Dalla Bernardina va . Le voyage d'un mois dans la forêt amazonienne équivaut en un sens à la promenade du dimanche dans la forêt vosgienne.vent s'exhiber telles quelles. à l'« autochtonité » . Les rapports des touristes avec leurs hôtes Toraja peuvent à plus d'un titre être comparés à ceux que les chasseurs. Au demeurant. à la « vraie vie ». Sergio Dalla Bernardina indique que « si la nature sauvage et mystérieuse n'existait pas.

comparer. cette nature extrême. la nature est perçue comme aire de jeu vierge et comme espace préservé à déflorer ! Pénétrer la nature. reconnaître » (Dalla Bernardina. n'est pourtant pas qu'un viol resté 228 . 1996 : 246). D'une certaine manière. juger.jusqu'à comparer les reporters des magazines de voyage « à des agents financés par la civilisation de consommation pour dénicher ce qu'il reste encore de relativement intact et le désigner à une masse de démolisseurs prêts à fouiller.

Quant aux hommes. En France. mais surtout en Occident. de pratiques ordaliques et ludiques (Communications.entretenue par la vague modernisatrice de notre société au cours des « Trente Glorieuses ». d'une initiation faite de souffrances. de techniques. certains s'adaptent rapidement à ce nouveau créneau touristique. le voyagiste Ikhar pro. Ici comme ailleurs.pose « une approche culturelle de la nature » avec la création d'une gamme de circuits intitulée « Nature grand spectacle ». le tourisme vert a mis un terme à l'imagerie désuète . apprendre à identifier les espèces parmi une infinie variété d'ar.laire mais dictée par la civilisation urbaine .Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure impuni mais aussi le résultat. 1996). est une démarche culturelle à part entière. Passant de la culture à la nature. ou l'attente. la mise en tourisme de la nature est devenue une banalité pour les voyagistes comme pour les États qui entendent attirer une clientèle plus ciblée et plus « cultivée ».bres et de plantes ou une multitude d'animaux et d'oiseaux.popu. tout en soulignant son engagement en faveur de la protection de l'environnement : « Aimer la nature.durent parmi les jeunes surtout. et qualifiant nos paysans de « ploucs » et voyant dans nos villages et nos terroirs une « campagne repoussoir » (Béteille. Partout.ple. respecter l'environnement. 1996). Elle est aussi importante que l'est celle d'aller découvrir les trésors architecturaux légués par les antiques civilisations » (Catalogue Ikhar. La situation a bien changé même si de vieux réflexes per. 1999). ils sont toujours les grands absents ! . le succès du voyage nature concourt à revaloriser l'espace rural. par exem. Ainsi.

outre sa réputation de développer un « tourisme de santé ».risme comme première priorité pour cette province indonésienne (Jakarta Post. 14/1/1995). D'autres États en proie à des difficultés économiques criantes ne lésinent pas non plus à miser dans l'écotourisme pour renflouer les caisses de l'État. opte partiel229 .L e s p a y s c h e rc h e n t p r i n c i p a l e m e n t à e x p l oiteraumieux leurs richesses naturelles : « Kalimantan-Est possède une industrie touristique unique » est le titre d'un article consacré à l'écotou. Cuba.

Deux sites écologiques méritent particulièrement d'être visités : la réserve du Dja. c'est sûr. dans les Caraïbes. déclarée patrimoine de l'huma.nité par l'Unesco.Désirs d'Ailleurs lement pour un tourisme écologique5. nature et luxe (Le Monde. c'est l'un des derniers sanctuaires des gorilles. trois éléments dans l'espoir d'attirer des visiteurs : islam. Une brochure émanant du ministère du Tourisme du Cameroun précise : « Le Cameroun offre un immense potentiel en matière de tourisme écologique. même si les paléontologues en sont encore à découvrir les empreintes… Appelant Mahomet au secours d'une nature incomprise. et notamment dans la communauté scientifique. Le Parc national de Korup est devenu célèbre à travers le monde. avec la vallée de Vinales. En Bolivie. en une formule jusqu'alors insolite. Des trekkers. parce qu'on y a découvert une liane qui aurait des effets positifs sur la guérison de certains cancers et le sida ». 5/2/1998). c'est sur les volcans que les autorités entendent désormais « construire » leur avenir touristique. la mythique Sierra Maestra ou encore le parc de Baconoa (Michel. la péninsule de Zapata. au cœur de la région du Chapare. mais la publicité officielle évoque également « les sites de Sorawell et de Manangia dans le nord du pays. le royaume d'Oman tente de conju. Une décision qui survient après quatre années de désertion des visiteurs due à l'éruption du mont de la Soufrière en juillet 1995. environ 30 000 touristes aisés se rendaient annuellement dans l'île . vieux de 120 millions d'années et qui conservent encore les traces des pas de dinosaures ».pour profiter des luxueux resorts . 1998 : 251-287). marchent déjà sur leurs traces.où ne résident que 12 000 habitants .guer. À Montserrat. Jusqu'à cette date fatidique. le « complexe » écotouristique de Villa Tunari offre aux voyageurs comme aux villégiateurs de quoi apaiser leur soif et leur besoin de nature.

Les tourismes qui à l'heure actuelle se développent fortement à Cuba sont. Le tourisme de santé est aujourd'hui en net déclin. le tourisme balnéaire et le tourisme sexuel… 230 . malheureusement. Depuis. la vie reprend le dessus après cette ébauche d'apocalypse qui a vu 90 % du bâti détruit et deux tiers du territoire devenus 5 . le tourisme culturel et l'écotourisme continuent à se développer mais non sans peine.balnéaires.

Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure inhabitables. 1996 : 285). la nature revient toujours servir l'homme. Fennell estime que les écotouristes sont des touristes partageant globalement un respect plus grand envers d'autres contrées et d'autres populations que les touristes de croisière. Ainsi.rain relègue et satisfait ses fantasmes de domination de l'univers » (Dalla Bernardina. est de type aristocratique. ni le « vrai » voyageur… Discutant l'éthique de l'écotourisme et les manières dont les professionnels du tourisme utilisent l'étiquette « écotourisme ». Tout le monde s'accorde pour changer de tourisme et développer un écotourisme et un tourisme d'aventure. Mais il ne se fait pas trop d'illusions quant à l'avenir de l'écotourisme même s'il juge qu'il est l'avenir du tourisme : « Laisserons-nous les écotouristes et ceux qui leur proposent leurs services déterminer le destin de l'indus. Et « la rêverie naturaliste est de type monarchique » de la même manière que le rêve du voyageur. La démocratisation du voyage montre ici. David A. le volcan destructeur intéresse les promoteurs touristiques et l'État. dont le trajet dure une heure. Malgré sa férocité. ni l'écotouriste. 28/3/1999). pour observer le volcan sur l'île d'Antigua » (Viet Nam News. 1999 : 268). les responsables affichent leur opti. seul au monde et foulant le premier une terre inconnue. d'aventure ou ceux qu'on range dans la catégorie floue de touris.misme en notant déjà que « les visiteurs restent deux ou trois jours plutôt que de prendre tout de suite le ferry. Aujourd'hui au repos. ou serait-ce . ses limites. une fois de plus.trie. et celui-ci se bat pour se l'approprier ! « Disons que la nature sauvage est le microcosme où l'homme contempo.tes dits classiques (Fennell. et elle ne semble pas interpeller ces « touristes spécialisés ».

nationaux ou internationaux pour établir les directions à suivre ? ». que la seconde orientation est la plus propice au développement à la fois d'un tourisme durable et de l'industrie écotouristique (Fennell. régionaux. 231 . que même s'il faut se montrer prudents pour que les autochtones soient toujours les principaux bénéficiaires. Et l'auteur de penser. nous le suivrons dans son raisonnement.plutôt l'industrie qui demandera l'intervention d'autres éléments locaux. 1999 : 277).

En effet.tourisme reste très dépendant des projets gouvernementaux. l'écotourisme n'aura d'avenir « res. Wheeller se souvient ainsi d'un récent voyage en Amazonie.mercialement cette forme de tourisme .dage qui en est fait. on le voit par ces exemples. comment aller en Birmanie dans le cadre d'un voyage écotouristique si l'on sait.tiennent presque toujours aux États (Nash. que l'argent du séjour finira principalement dans les mains de la dictature ? Éthiquement. C'est ainsi que les besoins de développement et de maintenance d'un parc national vont primer sur les besoins vitaux de subsistance des populations locales résidant à l'intérieur ou aux abords de ce parc. une fois sur trente estime l'auteur . L'adepte du voyage écologique se rendra plus facilement au Népal qu'au Pakistan. Alors que les animaux sortaient de la forêt .Désirs d'Ailleurs Dennison Nash n'a pas tort d'insister sur le fait que l'éco. Les écotouristes sont générale. Il y a aussi des États plus privilégiés que d'autres qui seront toujours boudés par les écotouristes. Par ailleurs. l'influence des autorités dans les décisions est prééminente et peut desservir les intérêts des autochtones.qui se veut durable mais qui ne l'est que très rarement.ment. envoyés dans des pays dits « sûrs »… ce qui n'est pas pour aider ceux qui le sont moins. comme nous venons de le dire plus haut. 1996 : 131-133). au Costa Rica qu'au Nicaragua.qu'auprès des écotouristes dont les discours manquent cruellement de cohérence. Brian Wheeller affiche également un certain scepticisme quant au présent de l'écotourisme et notamment du galvau. en raison notamment des réserves et des parcs naturels qui appar.ponsable » que s'il ne fait pas fi des considérations politiques des endroits où il s'aventure et des considérations économiques des populations rencontrées. tant chez les voyagistes qui utilisent com. au Kenya qu'en Éthiopie.

Dans un texte plus ancien. manquer de respect aux animaux : « Par contre. il remarqua que personne du groupe n'aurait à ce moment pu. ne serait-ce qu'en tapotant la tête d'un des singes. 1998 : 53). et procuraient aux touristes un réel plaisir. Brian Wheeller parle de « conspira. écraser un cafard dans la salle à manger était de rigueur » (dans Michel.pour venir manger au pied du lodge.tion » de l'industrie du voyage dans l'action de commercialiser 232 .

« généreuse » et « bienfaisante ». ce qui n'est pas du goût des officiants taoïstes. mais authentique opération de marketing. les touris. Ici.en voyageurs avisés et sensibles à l'écologie6. Deux exemples extraits de l'hebdomadaire Courrier International illustrent que l'exploitation de la nature dans un but touristique trouve aussi des résistances au sein des populations locales.tallation du téléphérique et tout le reste. le cadre majestueux de Phuket et .dial de l'Unesco.phérique est prévue pour acheminer au sommet de la montagne sacrée les touristes et les pèlerins.à des fins affairistes . où l'on est en harmonie avec elle. sans toujours en évaluer toutes les conséquences. de ses intérêts ! Wheeller met surtout en exergue le fossé qui sépare la théorie de la pratique écotouristique. en Chine. parmi lesquels Li Qunyu : « Je suis contre l'ins. et réduire ce fossé en construisant un pont entre les deux lui semble une tâche ardue et difficilement réalisable (Journal of Sustainable Tourism. une invention de l'industrie au service. L'Unesco l'a inscrit sur sa liste et a financé la restauration du site. À l'issue de cette imposture.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure l'association tronquée entre le mythe du retour à l'âge d'or du voyage et les images d'un retour à la nature.tes se transforment . L'écotourisme y apparaît comme un leurre. n° 2. La construction d'un télé. 1993 : 121-129). 1) Dans la province de Hubei. 1. Tout le monde cherche à figurer dans la liste du Patrimoine culturel mon. les monts Wudang sont un haut-lieu de l'histoire du taoïsme. d'abord. vol. 2) En Thaïlande. 21/12/1995-3/1/1996). il ne faut pas la détruire » (Courrier International. Ceci est un lieu où on respecte la nature. La tentation est effectivement grande de vouloir faire des affaires grâce à la nature.

leurs habits de touristes grégaires pour revêtir la prestigieuse combinaison du vaillant voyageur. L'industrie s'attache à les séduire dans ce sens. C'est aujourd'hui au tour de Leonardo DiCaprio d'être mis en scène 6 . et cela se traduit ensuite chez les touristes par des prétentions éhontées et souvent regrettables… 233 .de l'archipel des Phi Phi a déjà fait rêver le monde entier par l'intermédiaire du septième art. en l'occurrence un James Bond très prisé. Ces touristes quittent ainsi. sans le savoir.

taine de palmiers ». y compris ses champs de marijuana » (Courrier International. fait ce qu'il peut pour gérer ses quelques millions de voyageurs étrangers a n n u e l s : « 5 6 0 0 0 b o u t e i l l e s d e b i è re v i d e s r a m a s s é e s a u p i e d de l'Everest » lors d'un grand ménage autour de la montagne. terre de rêve pour les trekkers du monde entier . Dans l'espoir d'apaiser leur désarroi. avec le soutien de la presse locale. en prenant tout ce que l'île a à offrir. en voici seulement deux : le premier concernant le tourisme de haute montagne. Ajoutons que le film raconte « l'aventure d'un groupe de jeunes randonneurs qui s'introduisent clandestinement dans un parc national marin de Thaïlande afin d'y installer leur propre plage secrète. On comprend tout de même la colère des autochtones ! L'écotourisme est aussi à l'origine de la pollution d'anciens édens planétaires. les cas recensés se comptent par centaines. Devenu exigeant. la colère des écologistes et des autochtones. Et ce n'est pas tout. le second le tourisme sous les mers.avec l'Everest comme sommet à ce songe -. 5-11/11/1998). La presse a demandé à ces dernières de refuser « l'argent souillé de sang ». ne s'est pas fait attendre et la 20th Century Fox a offert 60 000 dollars aux autorités locales. Déjà exaspérés par les dégâts touristiques tout au long de l'année. . l'écotourisme ne se contente plus aujourd'hui d'un tourisme de surface ! 1) Le Népal.Désirs d'Ailleurs dans ce décor prestigieux : les producteurs voulaient « remplacer la végétation qui pousse naturellement sur la plage par une cen. explique le quotidien Libération (18/3/1999).

selon le ministre du Tourisme népalais. « les droits de 2 000 à 50 000 dollars et en réduisant le nombre d'expéditions à une par saison sur chacune des quatre voies qui mènent au sommet ». on apprend que pour limiter le nombre d'alpinistes en haute altitude. en 1993. il reste encore cinquante tonnes de détritus autour de l'Everest en dépit des récentes cam. le gouvernement népalais n'avait pas d'autre choix que de faire passer. Le gouvernement a interdit les bouteilles sauf les canettes qui peuvent être recyclées par les villageois.pagnes de nettoiement. Dans un article intitulé « La plus haute poubelle du monde » (Sources Unesco. 1994 : 14). Ce 234 .

le . le tourisme d'État au Népal rapporte au pays. et il participe activement à la mise en place des projets de reforestation et d'électrification du royaume.cement du bois par le gaz pour faire la cuisine ! . alpiniste et guide français habitué de l'Everest : « Dans une société où la vanité et la course à la gloire laissent peu de place au civisme. l'argent devient malheureusement le meilleur moyen de rappeler l'homme à son devoir » (ibid.gine de graves détériorations écologiques. On le savait déjà mais on le revoit ici : ce tourisme-là n'est pas à la portée du plus grand nombre.opérateurs devraient tous imposer autant que possible le rempla. 2) Peu de gens connaissent aujourd'hui le « tourisme sous-marin » qui pourtant est en plein essor parmi les voyageurs amoureux des fonds marins. revenus tirés de différents modes d'hébergement.). Sacareau. notamment dans les plus beaux espaces maritimes de la planète. La région a été équipée d'un altiport.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure qui fait dire à Pierre Royer. en Asie ou dans les Caraïbes. À côté de la pollu.dérables : « Le tourisme génère 800 000 dollars dans la région de l'Everest : salaires versés aux guides et porteurs.tion maritime « classique » (type « résidus » pétroliers et autres). des recettes consi. vente de souvenirs. Cette dernière destination est devenue en quelques années un fleuron de l'industrie du voyage : quatorze millions de visiteurs auxquels s'ajoutent les trois millions de croisiéristes passent leurs vacances aux Caraïbes en 1997. d'un hôpital et d'écoles financées largement par les donations des touristes » (Duhamel. Face à la surexploitation des forêts . Faut-il vraiment s'en féliciter ? En tout cas. grâce aux royalties et aux permis de trekking. 1998 : 92). Son succès est également à l'ori.les tours.l'État népalais a engagé une politique volontariste de replantation d'arbres.

la course au profit à court terme prédomine 235 .développement rapide des croisières dans cette région commence à alarmer les amateurs de faune et de flore aquatiques pour une raison essentielle : le rejet de déchets en mer… Sans oublier. sur terre. les eaux usées et autres ordures déversées quotidiennement dans l'océan par les hôtels et les diverses structures touristiques. Malgré la récente prise de conscience. sur le carac.tère nécessaire d'un tourisme durable et de la protection de l'environnement. toute relative.

La situation se dégrade également aux îles Caïmans ou dans le port de George Town. Les gouvernements de cette zone n'ont pour l'instant que faire des signaux d'alarme urgents émis par l'Organisation touristique des Caraïbes qui ne cesse de souligner l'urgence de mettre en place un plan de sauvetage écologique de l'espace caribéen ! Polly Pattullo s'interroge sur la destruction des récifs coralliens due aux exigences de l'industrie touristique et note que le tourisme international est. c'est aussi ruiner l'industrie touristique ». les boutiques de souvenirs regorgent de coquillages. ses deux réserves marines affichent des signes de mauvaise santé écologique liés à un excédent de touristes » (Le Courrier de l'Unesco. entre autres. en majorité. L'auteur cite ensuite quelques exemples qui en disent long sur la situation : « À Tobago. juillet-août 1998 : 49). préfèrent engranger les bénéfices que philosopher sur le sort des générations futures et de l'air qu'elles respireront ou de . avec la pêche à outrance. le pire ennemi des coraux. les vacanciers les détruisent en les piétinant avec leurs sandales en plastique. les professionnels de l'industrie du voyage. la mer n'a qu'à bien se tenir car. Mais devant les énormes possibilités de profit touristique. et Polly Pattullo de rappeler ce que tout le monde fait pourtant semblant de savoir : « détruire les récifs. Belize s'enorgueillit d'abriter la deuxième barrière de corail du monde et d'avoir mis en œuvre d'importants projets de conservation visant à la protéger.Désirs d'Ailleurs tous les discours émanant de l'industrie touristique : il y a trop d'affaires envisageables pour ne pas poursuivre les projets de stations balnéaires et de constructions de terrains de golf. une espèce rare. des marchands ambulants vendent des boucles d'oreille en corail noir. Aux Bahamas. Pourtant. Sur les plages de la Grenade. branches de corail mort et hippocampes.

Un policier corrompu du centre de la péninsule m'a ainsi proposé un partenariat de trafic illicite et de me fournir « tous les coraux que je voulais » pour les revendre ensuite en Europe ! Et il y a 236 . nombre de sites touristiques sous-marins sont relativement bien préservés en raison d'un contrôle drastique également lié à l'augmentation du flux tou.l'eau dans laquelle elles pataugeront ! À ce titre.ristique. si en mer Rouge. c'est loin d'être le cas au Viêt Nam par exemple.

On ne peut pourtant sauver la nature au détriment des populations locales qui en vivent. Il y a action du touriste sur le milieu naturel mais il y a aussi réaction sur le touriste.tation des mines et du bois. Dans la baie.faits du grand air font parfois office.). alimentaires. pétrolières. les dégâts sont déjà plus qu'apparents et les clients en tête du peloton pour acquérir des coraux restent de loin les visiteurs chinois. l'exploi. survivant dans des embarcations de fortune dans l'immense baie d'Halong. Il existe à ce sujet également un débat assez vif en ce qui concerne les cultures sur brûlis qu'on pratique ici ou là sur le globe pour survivre et non pour exporter… L'écotourisme n'est jamais qu'un des nombreux facteurs de nuisance de l'environnement parmi tant d'autres (les industries métallurgiques.plosion démographique.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure aussi tous ces gens de l'eau. et les bien. etc. la paupérisation.faisante. qui quêtent à longueur de journée le touriste qui viendra leur acheter des coraux enlevés à la mer. nous dit Pierre Escourrou. des vendeurs de coraux vietnamiens généralement des enfants d'une dizaine d'années me répondent sur un ton plutôt cynique : « S'il n'y a plus de coraux. de « médicament naturel » : « Il faut être honnête et reconnaître que le tourisme n'est pas si défavorable à l'environnement qu'on le prétend . puisque les touristes viennent avant tout pour les paysages et les rochers. Interrogés sur les modalités de ce trafic honteux. il faudra simplement trouver autre chose à vendre »… Des cartes postales sur lesquelles le visiteur pourra admirer de superbes coraux ? Trop longtemps. cela ne changera rien et n'est pas bien grave. l'ex. le rejet et la gestion des déchets. les politiques de préservation de l'environnement naturel ont ignoré les hommes qui partagent au quotidien leur existence avec la nature bienfaitrice et parfois mal.

Il ne laisse pas indemne le non-initié qui s'y aventure et interroge sur 237 . 1993 : 232).parfois. il peut contribuer au rapprochement des peuples autant qu'au rapprochement entre l'homme et la nature. L'écotourisme est donc aussi une aubaine pour l'avenir de la planète. C'est lui qui a amené bien des régions à sortir du vase clos où elles végétaient » écrit l'auteur en conclusion de son ouvrage Tourisme et environnement (Escourrou.

En alliant intel. publiques ou privées se multiplient à l'échelle du globe pour tenter d'apaiser les souffrances trop long. etc. De plus en plus d'États voient dans l'écotourisme une possibilité d'ouvrir leur pays à un tourisme plus respectueux de la nature et des hommes. tant des touristes que des guides. des prestataires sur place que des populations locales. et dans une moindre mesure la Malaisie et l'Indonésie. les initiatives associatives. se développent comme pour conjurer le sort qui dénature la nature.Désirs d'Ailleurs le sens que l'on doit donner à notre modernité. Le tiers de la Mongolie est classé Parc natio. C'est avec la concertation de tous . comme les îles Galapagos ou les Maldives.à la fois promoteurs et détracteurs de l'écotourisme qui ont tous des discours qu'il faut savoir écouter qu'on parviendra progressivement à trouver de nouvelles solutions et à résoudre les problèmes les plus urgents : comment enrayer le trop-plein de touristes qui arrivent photographier les pingouins en Antarctique ou qui défilent bien rangés autour des Annapurnas.que. histoire de ne pas croiser trop de monde ? Les écotouristes ne veulent pas être plus nombreux que les pingouins qu'ils guettent avec leurs objectifs et ils sont très certainement contre les « autoroutes de la nature » sur les hauteurs himalayennes ! . le Costa Rica est le meilleur exemple d'une réussite en ce domaine. Le Kenya n'en est pas encore là non plus mais tire néanmoins une grande partie de ses recettes grâce à l'exploitation touristique de sa faune protégée.nal. L'écotourisme a fait connaître le Rwanda et le Belize autrement qu'à travers les images de guerre et de désolation. De plus. L'Équateur.temps occultées et commises à l'encontre de l'environnement et de tous ceux qui y vivent.ligemment protection de l'environnement et économie touristi. veillent jalousement à leurs privilèges. Les opérations de sensibilisation et d'éducation. des « sanctuaires » de la nature.laire. tentent plus difficilement d'emprunter une voie simi.

à plus ou moins longue échéance.ristes.ment qui est le fondement même de la présence touristique… Il n'existe pas de solution simple à ce paradoxe. Un écotourisme 238 . on en arrive nécessairement à mettre en péril. un site naturel extraordinaire.L'écotourisme repose sur une contradiction dont il s'agit de relever le défi : en développant. l'environne. dans un but d'attirer des tou.

On ne devrait pas en faire des larbins » (ibid. en 1996 cette industrie brasse cinq cents millions de dollars dans soixante-cinq pays ! « L'écotourisme n'apporte pas grand-chose à la population locale. dit Homero Aridjis. Il est des succès qui rendent fous et peuvent devenir menaçants : en 1985.Chapitre 4 L'aventure du voyage et le voyage d'aventure mal géré peut rapidement devenir un tremplin pour un tourisme de masse.dateur et déstructurant. L'écotourisme a déjà trop déçu. professeur de géographie à l'université de l'Arizona » (Courrier International. ces gens étaient fiers d'être agriculteurs ou pêcheurs. à évoluer enfin vers des sentiers non balisés prônant un autre tourisme que le tourisme : un tourisme véritablement alternatif. "l'écotourisme cède rapidement la place au tourisme tout court".). plus pré. si ce n'est des emplois peu qualifiés.que de réussir à s'affirmer. 4-10/4/1996). à s'imposer.sibiliser.Californie ou de safarisphotos au Kenya. l'observation des baleines ne rapportait que cinq millions de dollars à dix pays. À l'avenir. « Autrefois. dans le monde entier. à éduquer. explique Emily Young. à sen. il n'a plus le droit à l'erreur s'il ne veut pas totalement se décrédibiliser : « Qu'il s'agisse de l'observation des baleines au large de la Basse. . l'écotourisme n'a donc plus d'autre issue pour assurer sa survie . On a trop vu à ce jour que l'échec de l'écotourisme annonce généralement le succès du tourisme classique. écrivain mexicain et militant écologiste.et celle des milieux naturels et culturels à qui il doit son existence .

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Chapitre

5
Du meilleur et Du pire Des
voyages
« Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers ! Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires, Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'éthers. Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile ! Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons. Dites, qu'avez-vous vu ? ». Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, 1972 (1857).

Pour être assouvie, la curiosité du touristevoyageur qui se targue de « voyager autrement » ne peut faire l'impasse sur l'his- toire et l'anthropologie.

La cuLture en voyage : ethnotourisme et aLtérité
De la recherche de la primitivité et de l'authenticité. « Voyager dans le monde, c'est aussi voyager dans le passé du monde » écrit Jean Chesneaux (1999 : 101). Cette affirmation s'avère aujourd'hui plus juste que jamais. La tentation n'est jamais loin pour le voyageur de se faire ethnologue ou historien. Sans compter avec le fait indéniable que l'industrie du voyage exploite ces tendances à satiété, convoquant cependant plus souvent la tradition que l'histoire, ou plutôt la culture que la politique, la géographie que l'économie. L'usurpation puis la transfiguration
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du réel sont visibles dans tous les coins du globe : à Yogyakarta en Indonésie, par exemple, le voyageur visite habituellement le palais du sultan, il s'intéresse à l'histoire de Java et même à celle, plus cocasse encore, de la lignée du sultan actuel. Mais, il s'inté- resse moins à l'histoire immédiate, celle qui se déroule sous ses yeux : le 26 août 1998, le sultan Bunowo X a été plébiscité par « sa » population, à la suite de la lecture de la « Déclaration du peuple de Yogyakarta » qui commémorait en fait l'éviction arbi- traire de Megawati un an auparavant au poste de dirigeant du Parti démocratique indonésien par les marionnettes de Suharto. L'événement exceptionnel - et historique - fascine moins le voyageur que l'événement « immuable », sûr et prévu, ici par exemple le palais du sultan ou le site de Borobudur… Pour res- ter en Indonésie, quand bien même des voyageurs s'intéressent à l'histoire contemporaine, ils préfèrent discourir sur les faits et les méfaits de la présence coloniale hollandaise ou autour de l'œuvre inaccomplie de Sukarno, que sur la corruption ou la violence du régime de Suharto. Pendant toutes les années de « croissance », durant lesquelles le tourisme s'est développé rapidement dans l'archipel indonésien, combien de touristes se sont insurgés contre le pouvoir en place ? On rêve d'autrefois et on glorifie facilement le passé, mais on ne « voit » pas le paysan sauf pour le prendre en photo en lâchant un laconique « je ne voudrais pas être à sa place ». Mais notre regard s'est déjà tourné vers d'autres « sujets », allant des ves- tiges archéologiques aux couchers de soleil… Le touriste passe le lieu et visite le passé là où l'autochtone vit le lieu et souvent subit le présent. L'ancien, l'antique, l'exotique, le traditionnel, le tout- autre et le toutailleurs sont des critères touristiques fiables et ren-

tables. Il suffit d'observer le succès du tourisme archéologique ou du tourisme ethnologique. Qui n'a pas envie aujourd'hui d'aller voir les pyramides aztèques ou les temples hindous, les derniers Jivaros et les derniers Papous. Ce sont toujours les « derniers » et ce sont toujours des « coupeurs de têtes », la publicité touristique manque rarement l'occasion de nous le rappeler ! Pourtant, les Papous - qui pour certains revendiquent aujourd'hui leur indé- pendance - ne sont pas consultés pour leurs opinions ou leurs
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intentions politiques mais sont recherchés pour leurs coutumes « mystérieuses » et leur mode de vie « préhistorique »… Le déni d'histoire est pourtant à la source même de leurs revendications politiques actuelles ! Et le risque de folklorisation rôde aux abords des voyages trop historisés. Mais le folklore peut-il seulement aspirer à devenir autre chose que la survivance d'une tradition en voie de muséification ? Pas sûr… Toujours est-il qu'à la quête indispensable des « primitifs » - « nos compagnons » comme l'avance joliment F. Pognon (1989) s'ajoute celle non moins essentielle de l'authentique, de l'authenticité, à laquelle on voue aujourd'hui un étrange culte difficilement compréhensible pour les autochtones. Très souvent, comme le souligne le chantre de l'« hyperréalité », Umberto Eco : « Le faux est reconnu comme historique et comme tel il est déjà revêtu d'authenticité. […] Ailleurs le désir spasmodique du Presque Vrai naît simplement d'une réac- tion névrotique devant le vide des souvenirs : le Faux Absolu est fils de la conscience malheureuse d'un présent sans épaisseur » (Eco, 1985 : 33-34). L'auteur appuie ses propos à l'aide d'exem- ples américains parlants : un voyage sur un bateau à roue sur le Mississippi « évidemment faux »; le château « enchanté » de Hearst en Californie ou le site « vénitien » de Sarasota en Floride, ces deux régions « artificielles consacrées au divertissement » n'abritent pas par hasard les deux Disneyland world; ou encore les ghost towns « imitant » les villes de l'Ouest d'il y a cent ans ! L'exemple de Las Vegas et de son nouveau plan d'urbanisation est sans doute le plus éloquent et le plus achevé en matière d'univers artificiel : une cité-monde en miniature créée de toutes pièces en plein désert, avec ses buildings de Manhattan, sa tour Eiffel ou

son Colisée de pacotille, son volcan artificiel entrant en éruption, ses statues d'empereurs romains, ou encore ses mariages faciles à la mode américaine… Mais les derniers hôtels sortis de terre, tels le Luxor et le Venetian, vont encore plus loin en proposant une reconsti- tution de la pyramide de Khéops et de la place Saint-Marc, sans oublier un Campanile grandeur nature ! Enfin, le rêve ne serait pas entier sans paradis imaginaire : l'hôtel Treasure Island, dont le décor s'inspire de L'île au trésor de Stevenson, remet en scène
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les légendaires batailles navales entre pirates et marine britan- nique. Que reste-t-il au voyage si même Stevenson - apôtre du regard distancié et de la quiétude en voyage - se voit récupéré par le commerce et l'avidité d'un monde devenu spectacle de lui-même ? Las Vegas apparaît comme le meilleur de ce que l'Amérique peut offrir : une fabulation d'un monde merveilleux totalement irréel. Mais le rêve américain a cela de formidable, c'est que son inexistence même le rend inaccessible à tous, sauf à ceux qui en font le bon usage commercial ou médiatique. Ceux qui font de l'art de la simulation un croustillant gagne-pain ! Bryan Turner montre également la relation biaisée entre tourisme et culture, ce tourisme qui range les cultures derrière les vitrines des musées, dans le cadre du débat autour de l'authenticité : « Le tourisme est paradoxalement une quête de cultures locales authentiques mais l'industrie touristique, en créant l'illusion de l'authenticité, renforce en fait l'expérience de la simulation sociale et culturelle. L'existence des lois du tourisme interdit la possibilité d'une expérience culturelle authentique » (Turner, 1994 : 185). Des propos sévères mais dont l'observation répétée confirme aisément la pertinence. Simplement, le voyage ne peut se résumer à cela ! Les méfaits sont connus, les bienfaits le sont nettement moins. On oublie quelquefois trop rapidement la diversité de l'univers du voyage où le pire côtoie toujours le meilleur. Ethnotourisme : espoirs et désillusions. Le voyage ne s'envisage que lorsqu'il s'ouvre sincèrement au visage de l'autre. La rencontre avec ce visage qui n'est pas le sien est pourtant rarement un motif suffisant pour se rendre au bout du monde. Ou même au bout de son propre immeuble… Si le voyage vers l'ailleurs exige l'oubli de sa culture, le voyage vers l'autre demande le retrait de soi au profit de son prochain. Se dévisager dans

l'urgence, sans pratiquer ces rites d'usage, renvoie à la confiscation illégitime de l'image de l'autre. Se dévisager demande au préalable de s'être envisagé, c'est ensuite retirer le masque commode de l'altérité trompeuse, s'offrir tel quel donc tel qu'on est, sans fard et sans artifice. Mais au risque de déplaire aux uns pour mieux plaire aux autres. Le voyageur curieux du monde peut de la sorte s'initier à la pratique ethnologique, comme l'anthropologue peut visiter un
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musée ou un village. D'ailleurs, ne vient-on pas souvent à l'eth- nologie par des chemins détournés ? Lévi-Strauss en personne, venant de la philosophie, s'oriente vers l'ethnologie - à cette époque considérée comme une « porte de sortie ! » sur le conseil inspiré de Paul Nizan. Et l'auteur de Tristes tropiques de se souvenir : « J'adorais le camping, les marches en montagne, la vie de grand air, et je suis donc parti » (Nouvel Observateur, 28/6/1980 : 16). N'en déplaise aux ethnologues trop repliés sur leur spécialisation, les touristes ont le droit de pratiquer « leur science » tout comme ces mêmes ethnologues ont le droit « d'avouer » pratiquer le tourisme comme n'importe quel autre voyageur ! Ma i s l' e t h n o t o u r i s m e , à l' i n s t a r d e l' é c o t our i s me1 , a autant de détracteurs que de partisans. Il est vrai que les raisons ne manquent pas pour fustiger le voyageur qui s'aventure dans l'univers intime de l'autre. Au risque de détruire un fragile équili- bre. Les dégâts peuvent être terribles et le tourisme ethnologique mal pensé n'est pas à l'abri d'une participation à l'ethnocide de tout un peuple ou de toute une région (De l'ethnocide, 1972). Entre Venezuela et Brésil, les Indiens Yanomami sont parmi les premiers à avoir payé le prix fort : « Des dizaines d'entre eux sont morts, victimes d'une épidémie de grippe contractée lorsque la région de la Platanal a été ouverte aux touristes entre 1972 et 1974 » (L'Événement du jeudi, 7-13 mai 1992). Les autochtones « s'adaptent » vite aux exigences de ce type de tourisme : les fêtes

et les rites sont effectués « hors contexte » et parfois changés, les cultures menacées, les identités perturbées, les habitudes boule- versées. Les Dogons vendent leurs derniers masques et les portes

1 .

La plupart des voyagistes et des auteurs ont de plus en plus tendance à inclure l'ethnotourisme dans la catégorie de l'écotourisme, comme pour en faire une composante « humaine » d'un type de tourisme principalement axé sur la découverte de la nature. À notre avis, l'ethnotourisme et l'écotourisme sont à séparer clairement l'un de l'autre - ce qui n'empêche pas de pratiquer les deux à la fois - afin d'enrayer une possible et gênante confusion et de ren- dre à chacun sa spécificité propre : le premier s'occupe de mieux comprendre des cultures et des êtres humains, le second de mieux connaître la nature avec sa faune et sa flore. Ce n'est pas tout à fait la même chose…

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sculptées par leurs ancêtres et les Inuits du Grand Nord canadien bradent leur art à la mode aux touristes ou aux galeries les plus offrants, les Indiens Maka du Paraguay troquent les jeans contre des parures à plumes dès qu'un bateau à moteur transportant des touristes s'approche de leur village, les Bushmen sont chassés de leur territoire ancestral par le gouvernement du Botswana qui, pour préserver la faune de la réserve du Kalahari l'écotourisme au détriment de l'ethnotourisme ? -, entend développer un tou- risme vert de luxe, etc. Un numéro spécial des Nouvelles de Survival consacré à l'ethnotourisme établit un bilan provisoire des exactions commises par le tourisme à l'encontre des populations autochtones dans les pays du Sud : des anthropologues rendent compte de la situa- tion des Indiens d'Amazonie, des Papous ou des Masaï au contact avec l'Occident, tout en insistant sur les impacts sociaux de la préservation de la nature. Dans ce même numéro, comme dans le quotidien Libération, Jean-Claude Monod insiste sur la remise à la mode des « primitifs » et voit dans l'ethnotourisme ainsi que dans l'écotourisme un prétexte pour les entreprises touristiques à engranger encore plus de bénéfices. Les heurts entre autochtones, autorités et marchands de voyage sont évidents : au Sarawak, en Malaisie insulaire, le développement d'un complexe touristique autour des grottes de Mulu et du fleuve Baram a entraîné une vive résistance des Berawan locaux; toujours en Malaisie, sur la côte non loin de Penang, des habitations de pêcheurs ont été « déplacées » pour faire place à des hôtels sur des plages aménagées et à des installations rutilantes. La folklorisation et la commer- cialisation des cultures peuvent effectivement apparaître déstruc- turantes sur le plan identitaire et

l'ethnotourisme s'apparenter à « une manière plus humaine ou… plus rentable d'utiliser les populations autochtones ». En 1993, le gouvernement philippin organise ainsi une manifestation à vocation politico-touristique baptisée Gran Cordillera Festival, mais l'alliance des peuples indigènes condamna sans hésiter cette entreprise. Percevant cet événement comme une réminiscence d'un passé douloureux, ces peuples ne désiraient surtout pas commercialiser leur culture aux seules fins touristiques. On invite les Amérindiens, poursuit
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J.-C. Monod, à brader leur savoir-faire et à vendre leur culture « pour les accuser ensuite de dégrader celle-ci, voire de pratiquer une forme de prostitution culturelle. Mais on se garde bien, alors, de dire qui joue le rôle de proxénète » (Survival, 1995 : 8-9). Une culture parodiée, fondue dans une histoire figée et entretenue par des fêtes réduites à l'état de spectacles folkloriques, est une culture qui lorgne, hagarde et impuissante, sur l'entrée de son propre musée… Jean-Claude Monod va plus loin et rappelle le contexte sud-africain : « La négation complète de l'être historique des peuples autochtones avait atteint son comble dans ce qui fut, de fait, l'un des premiers terrains d'essai de l'ethnotourisme : l'Afrique du Sud. Le régime d'apartheid avait en effet autorisé des Bushmen à continuer de vivre à proximité du parc naturel Gemsbok, mais à condition qu'ils conservent un mode de vie strictement tradition- nel, qu'ils ne changent aucunement leur manière de chasser et de cultiver, qu'ils ne cherchent pas à moderniser leur habitat, etc. Ainsi congelés, les gens de la brousse pouvaient constituer une attraction touristique supplémentaire. Cette politique, baptisée par la Banque mondiale (qui la rejette) primitivisme renforcé, ne jette-t-elle pas une lumière crue sur les présupposés idéologiques de l'ethnotourisme ? Peut-être pas, ou pas forcément » (Libération, 7 juillet 1995). Plus récemment, d'éclairantes analyses, similaires mais légèrement plus posées (ICRA Info-Action, 1998; Ethnies, 1999) le temps fait l'affaire de l'ethnotourisme -, illustrent cependant que le débat de l'ethnocide n'est pas clos et qu'en même temps l'ethnotourisme peut aussi évoluer dans un sens plus positif. Il peut même - mais

nomique… Dans la province chinoise du Guizhou. le tourisme ethnique a certes bouleversé la vie dans les villages.être franchement bénéfi. mais pas davantage que les autres ingérences de la modernité. la télévision notamment. Nous avons également pu constater ce fait indéniable en pays Toraja et ailleurs en Indonésie (Michel. Oakes (dans Wood.restons prudents . Picard. que ce soit pour le cas des Dong étudié par Timothy S. 1997 : 221269) et les exemples 247 .que pour toutes les parties autrement que sur le seul plan éco. 1997 : 35-70) ou pour celui des Miao et des Yao analysé par Geneviève Clastres (1999).

Forts de leur expérience plus lon.dent de l'actuelle récupération du tourisme par les villageois dans un but d'affirmation de leur identité ethnique : «Tout d'abord.tation de cette même tradition peut rapporter. De même. Le tourisme ne pourrait. Geneviève Clastres note l'intérêt évi. ce qui n'est pas très étonnant compte tenu de l'augmentation des flux de voyageurs en destination d'ailleurs lointains de ce type. conclut que le tourisme culturel sera l'une des tendances principales du tourisme du XXIe siècle. elle permet d'assurer à certains la garantie que leur village ne sera pas trop défiguré par la modernisation et restera ainsi "authentiquement authentique" » (Clastres. la culture touristique se superposant entre autres au tourisme cul. elle flatte les anciens qui jouent alors un rôle de relais vis-à-vis d'une jeunesse souvent tentée de se désintéresser de ses traditions mais non indifférente aux gains concrets que l'exploi.il pas devenir ce dernier espoir de contenir les rouages d'une modernisation effrénée ? À voir… Une étude de l'Organisation mondiale du tourisme. 1999 : 203). les Balinais en restent l'exemple emblématique. Dans le cas des minorités du Guizhou. Les peuples ayant reforgé leur identité ethnique non pas pour le tourisme mais par et souvent grâce au tourisme sont de plus en plus nombreux. comme l'a bien souligné Michel Picard (1992). elle revalorise ces peuples si longtemps méprisés qui affirment par la mise en avant de leur culture une identité trop souvent associée à un niveau de développement (où les Han servent de référence).Désirs d'Ailleurs ressemblants se comptent aisément par dizaines sur l'ensemble de la planète. Enfin.gue et plus solide. sans omettre de mentionner que le tourisme ethnique est en hausse constante et ne . intitulée Tourism : 2020 Vision.turel.

termes aujourd'hui malvenus.cesse d'intéresser davantage l'industrie du voyage… L'ethnotourisme existe bel et bien et n'est d'ailleurs pas prêt à s'effacer de nos désirs giratoires. Ce tou248 . Le défi est ailleurs. en sensibilisant tous les acteurs aux intérêts culturels et politiques en jeu. Il n'y a pas de rencontre sans partage. en donnant la priorité à l'éducation des voyageurs et des employés du secteur touristique.nique ». en accordant aux autochtones un réel droit de regard et surtout de décision. Il consiste à pérenniser un « ethnotourisme » ou un « tourisme eth.

1998). essentielle et alternative. Les aborigènes du nord de l'Australie bénéficient de . il est des situations « positives » qu'il ne faut pas trop mésestimer. il n'existe pas qu'un ethnotourisme qui serait uniquement sordide et destructeur. par exemple au Québec (Téoros. ont globalement profité du tourisme et de l'attrait que leur région connaît à l'étranger (Michel. si longtemps occultés et spoliés.même s'il s'ébauche déjà ici ou là . après les Balinais. L'industrie touristique autochtone. malgré notre dénonciation de toutes les formes de rencontres manquées. Elle se constate par l'engagement . On remarque ainsi l'émergence d'une tendance qui ne serait pas qu'un effet de mode. les aborigènes d'Australie.que prennent les jeunes en faveur des peuples opprimés ou des groupes ethniques menacés de disparition ou d'ethnocide : l'intérêt occidental actuel pour les Tibétains. intéressent de plus en plus de monde. même si les dégâts ont été et restent importants et parfois dramatiques. 1997).Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages risme-là serait nouveau . surtout depuis ces dernières années. etc. les Papous. les Hmong.dance à oublier dans leur engagement radical : les Toraja.et annonciateur d'un autre rapport à l'autre et à l'ailleurs.certes empreint d'idéologie humanitaire discutable . les Pygmées. Appelons ce tourisme simplement un tourisme de rencontre partagée. Par ailleurs. et que d'aucuns auraient ten. se développe progressivement à l'échelle du monde. ou si l'on est plus friand de formules inaccoutumées : un altéritourisme… Bref. à l'image des Indiens d'Amérique du Nord qui ont suscité toutes les convoitises ces dernières années. au cours desquelles une prise de conscience semble avoir pris durablement forme en Occident.

et se sont remis à fabriquer .et à vendre ! plus ou moins traditionnellement leurs instr uments de musique. celles qui mêlent méfaits et bienfaits du tou249 . Et puis il faut encore mentionner toutes les situations les plus complexes.l'engouement en Occident pour les musiques du monde. est devenu la source d'un développement local souvent original et véritable. qu'on retrouve aujourd'hui dans nombre de musiques occidentales ou non ! On pourrait multiplier les exemples où le voyage. organisé ou non. et la fameuse world music. le Didgeridoo. dont sur tout ce déjà célèbre instrument à vent.

L'altérité en question. ou plutôt ce que nous appelons le tourisme de rencontre partagée. Georges Simenon.Désirs d'Ailleurs risme : ainsi.tage de visiteurs annuels que le chiffre de la population locale qui s'élève à 3 000 habitants environ en 1996. contrôler l'évolution et les impacts. n'implique pas obligatoirement un « bon » voyage ou un « bon » rapport à autrui. on avait aperçu de loin les Galapagos. les décideurs et les bénéficiaires des différents tourismes qu'ils entendent développer. le tourisme a pourtant aidé les Pascuans à faire connaître au-delà des mers leur brillante civilisation. avec son naturel corollaire que représente l'écotourisme ne seront réellement positifs pour les autochtones que sous deux conditions indispensables qui à notre avis structurent toute forme de tourisme qui se veut durable : • Les autochtones doivent être les instigateurs. photographié des pélicans et des poissons volants » . anticipait en quelque sorte déjà sur l'écotourisme avant de déchanter sur l'idée de paradis sauvage : « On approchait des antipodes. mieux appréhendé. en se fixant des objectifs précis et à long terme. • Les autochtones doivent utiliser les outils technologiques modernes. au tout début de son roman paru en 1938. l'île de Pâques a beau accueillir autant sinon davan. évoquant une croisière. Un « bon » ailleurs. Touriste de bananes. L'ethnotourisme.

nous le fai250 . Brian Wheeller interroge la conscience du touriste qui se rend au bout du monde avec l'idée d'être le Philéas Fogg des temps modernes : « Quand cela nous arrange de dire que le tourisme doit changer une culture indigène. À chacun son paradis… Le sien est déjà compromis.(Simenon. Le per. et notre héros de s'interroger s'il parviendra à résister à l'attrait de la vie artificielle de Papeete ? (Simenon.sonnage central du livre se rend à Tahiti pour y rechercher une vie paradisiaque faite de rêves et de sable fin.nes eux-mêmes qui ne pensent qu'à « boire l'apéritif et à dormir ». 1938). Mais les autres Européens sont partis à sa recherche. Il se réfugie à l'intérieur de l'île pour mieux s'ensauvager. 1938 : 7). Mais il est rapidement déçu quand il relève le mode de vie des autochtones et les indigè.

reconduits chez eux en charters » (Augé. . Ne constate-t-on pas souvent que les hôtes sont dévoués et entièrement au service des invités là-bas.primés. com.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages sons.alors que les Occidentaux n'ont pas été « invités » à se rendre dans les villages masaï ou dayak. […] N'est-il pas étrange. L'hôte reste l'autre. etc. quand il nous convient de dire que le tourisme ne doit pas changer une culture indigène.vaccination. sans se dissoudre dans le même. alors que s'ils arrivaient jusque dans nos contrées tempérées. bretons ou écossais ! . même ici… Et sans doute encore plus chez « nous » que chez « eux » ! Marc Augé relève avec justesse que « ceux qui se trompent de rôle. alors que nous avons tellement ouvertement envie d'être en phase avec les natifs. nous le faisons tout aussi bien.il n'y a pas d'égalité au départ. s'il se peut. -. sont vite stigmatisés et. qu'en tant qu'ego-touristes nous ne prenions néanmoins les précautions d'une médecine prophylactique . 1998 : 52). La relation est fondamentalement inégale et cette situation ne peut augurer de facto d'un autre rapport à l'autre qui soit totalement dénué d'un quelconque sentiment de supériorité ou de domination de l'invité à l'égard de l'hôte. Il reste évident que dans la relation qui peut s'établir entre les hôtes et les invités . de nous comporter comme eux. les mêmes précautions auxquelles la plupart des indigènes sur place n'ont pas accès ? » (dans Michel. ces hôtes n'en deviendraient pas nécessairement des invités et resteraient finalement au service des invités. on le sait.

dont la maîtrise leur a en grande 251 . La rencontre culturelle devient un jeu pervers où chacun occupe son rôle comme prévu au cours d'un interminable spectacle. les autochtones se mettent en scène dans le rôle des « gentils hôtes » et les touristes ne sont pas « invités » mais font comme si… Une attitude qui participe en fait au mythe du vrai voyage et de l'altérité réussie. En Thaïlande et aux Philippines. les minorités déjà opprimées par des pouvoirs politiques assimilateurs ont fait les frais d'un tourisme ethnique . et qui est à la source de nombreux débordements.1997 : 14). La simulation caractéristique de la mise en fiction du monde est à son comble pour les deux parties concernées.sacrifié sur l'autel de la consommation et à l'ère de la globalisation . Au bout du monde.

tions et de charmantes jeunes filles. il fut radicalement terrorisé ! Je n'aurais jamais dû le voir ! Dans un article consacré aux Pygmées Bambutis du nord. les sacrifices demandés à ces femmes se justifient-ils par les promesses de « développement touristique . je me souviens de l'accueil des villageois : un éléphant « stationnait » sur la rive où nous accos.Désirs d'Ailleurs partie échappé durant les dernières décennies (Michel. Les Bambutis chantent alors leur chansons de bon cœur » (Tribune de Genève. arrivant en pirogue dans un village touristi. Les villageois apparaissaient aux entrées des habitations avec un sourire nettement plus commercial qu'une marchande de soupe à Bangkok ! M'éclipsant un instant du che. nous demandent expressément d'acheter tel bijou ou tel bibelot ou encore telle coiffe tradition.min touristique tout tracé qui traverse le village . En 1994. Lorsque le visiteur parvient au village. 1995 : 125-278).est du Congo. Antoine Maurice raconte : « Au fur et à mesure que la voiture s'approche des campements. « Femmes-girafes » parquées dans des zoos humains près de la frontière birmanothaïlandaise ou offertes en spectacle du prêt-à-consommer touristique dans les villages masaï du Kenya. 13-14 mars 1999). tout est prêt. Tout y était faussement traditionnel. parées de haut en bas de ce qui fait l'attirail du parfait Akha.je vis un garçon sur un VTT flambant neuf. vous voyez surgir des petits bonhommes des hautes herbes. Ils se dépêchent d'aller avertir les autres de s'habiller en pygmées à l'arrivée du touriste. ce qui n'était pas sans agacer les visiteurs tout juste débarqués. portant un jean et des baskets et les écouteurs d'un baladeur aux oreilles ! Dès qu'il me vit. même si l'un ou l'autre a gardé ses chaussettes en plus de son pagne d'écorce.gare à celui qui s'y dérobe ! .que akha au nord de la Thaïlande.nelle… Tout le village vivait à l'heure du tourisme.

En attendant. les situations de ce type perdurent dra.» faites par les patrons de l'industrie du voyage ? Évidemment que non. Un peu partout sur la planète.matiquement. il m'est ainsi arrivé de rencontrer des fillettes hmong en haillons qui m'avouaient garder toujours les mêmes habits sales et troués car cela attriste et remplit plus facilement de compassion les touristes 252 . des autochtones se travestissent en autochtones costumés. voire en autochtones misérables ! Dans des villages situés au nord du Viêt Nam.

La simulation est décidément à tous les niveaux et sous toutes les latitudes… Deborah Maclaren (1999) démythifie les promesses touristiques et explore les coulisses de l'univers voyageur. l'autre doit parvenir à échapper à sa condition d'autre. Comme le signale David Le Breton : « Il n'y a guère eu d'In.plement la présence d'étrangers. S'affranchir de l'image qu'on lui impose et qu'il a fini par s'imposer lui-même.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages de passage : « C'est plus efficace quand on veut de l'argent » me dit l'une d'entre elles. Le voyage doit servir aussi à susciter le désir d'ailleurs chez l'autre. alors qu'ils doivent absolument devenir des acteurs de leur propre culture. que l'apanage d'une minorité bruyante et agissante… Très peu de gens empruntent sa libre voie. de famille. économiquement dépendants. Soit.tage de Touareg ou de Bororo. tout en conservant le droit à une intimité qui ne soit pas violée par l'irrespect ou sim. Mais pour que l'ailleurs devienne véritablement autre chose qu'un terrain de jeu pour Occidentaux en mal de sensations fortes. Un désir qui ne soit pas .qui ne doit pas. son aura paraît typiquement . pas davan. L'aventure est historiquement une royauté inégale. mais comment est-ce possible ? . de visas. Elle constate que les produits que les touristes achètent incluent des personnes et des services de personnes qui n'ont jamais été consultées pour savoir si cela leur plaisait ou non ! Trop d'autochtones restent considérés par l'industrie du voyage comme des objets passifs. à l'instar d'une certaine forme d'aventure.diens aventuriers ou de Maori sur les routes de France. de logement et d'emploi… On ne soulignera jamais assez que le voyage n'est.simplement se résumer aux quêtes trop connues car trop importantes de papiers.

Car nous aurions évidemment tant de choses à connaître. d'hommes bleus du désert parcourant la Beauce en chameau. Aucun sherpa parti à l'assaut du mont Blanc. Aucun stage de survie concocté dans l'Île. C'est dommage.occidentale. à partager. 1996 : 38).de-France par une agence guyanaise pour une poignée d'Indiens Wayana » (dans Autrement. L'aventure. de Guyaki venus flécher les pigeons de Saint-Marc. Nul récit exemplaire de Yanomami remontant la Seine en pirogue. à vivre de ces expériences-là qui ne seront jamais qu'ex253 .

L'histoire est une destination touristique de choix. renverser continuellement le sablier du temps. Voyager. descendre et remonter l'échelle de la durée. poLitique L'histoire comme destination temporelle de choix. l'âge féodal ou l'aube du monde » (Bruckner. Toute la . soyez de la fête » ! Les circuits nous transportent dans le passé lointain où même l'hébergement des touristes tourne le dos à la modernité (mais pas au confort !) : « Hôte en château fort et château. Renverser l'ordre du voyage renvoie à renverser l'ordre du monde. tourisme. émerger instantanément dans le XVIIIe siècle. Finkielkraut. À peine cynique. À Verdun. on peut penser que seuls le souhaitent vraiment ceux qui sont éloignés des commandes économiques et des rênes politiques. la citadelle souterraine. loger comme un prince » lit-on toujours dans cette brochure. Une brochure officielle du ministère du Tourisme allemand est intitulée : « 1998/1999 : sur les traces des chevaliers et des prin. le tourisme historique nous replonge dans la boucherie de 19141918 : on y visite les forts de Douaumont et de Vaux. c'est « vivre plusieurs passés. ceux qui n'ont rien « à perdre » dans l'affaire. Autres lieux. autres histoires. nous disent Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut. ici tout est authentique » ou « Le Moyen Âge se déchaîne.ces ». Nous sommes des adeptes des pèlerinages historiques. les titres des sections sont éloquents : « L'Allemagne n'est pas Hollywood. les rives gauche et droite du champ de bataille. plusieurs présents. l'ossuaire de Douaumont ou le Mémorial de Verdun. histoire. Les exemples sont légion.Désirs d'Ailleurs ceptionnelles ! L'inégalité du voyage en montre aussi sa limite. 1979 : 75).

le vacan. si le site est bien « consommé ». Surtout s'il attire autant de visiteurs ! À Autun. il s'agit de l'Antiquité gallo-romaine qui.cier ou le résident. mais l'histoire ancienne. a 254 . L'avantage. par exemple en 1998. Plus exactement. ou plutôt à Augustodunum. ce n'est plus l'époque médiévale ou contemporaine qui intéresse le voyageur.ville moderne est prétexte au retour à la guerre et à l'histoire. est pourtant évident : on n'oublie pas le passé aussi facilement.

à Aix-en-Provence. la fête d'Henri IV à Arnay-le-Duc. et surtout des excursionnistes.bares. du temple d'Athéna Nikê » (Chesneaux. des musées et écomu.romaine est également épique : « Autun. etc. Les fêtes remises au goût du jour ne se comptent plus dans les choix de destination des touristes : le Puy du Fou en Vendée. véritable péplum aux portes du Morvan ». De retour en France. Libéré des contraintes du voyage organisé mais surtout des obligations fantasmatiques qu'on exige de la part de . Le texte de la publicité touristique vantant l'épopée gallo. des palais de la Renaissance. Lors de mon premier passage dans la capitale grecque . des vestiges romains .donnent ! . les Eduens.. Le nécessaire devoir d'histoire devient un imaginaire devoir de touriste. les bar. ce sont les fameux Bains qui seront restaurés -. que pour les touristes qui se pressent en flots épais autour du Parthénon. les visites se multiplient et les taux de fréquentation des châteaux du Moyen Âge. au mois d'août. 1999 : 133).sées. l'Empire Romain : c'est Augustodunum. toute une civilisation renaît : Bibracte. Jean Chesnaux le montre à propos de la Grèce : « Athènes. tu étais à Athènes et tu n'as pas vu le Parthénon ! »… Il faudrait un jour revendiquer le droit au cheminement libre. L'histoire doit être visitée sous peine d'être mal jugée. les druides.je n'ai pas visité le Parthénon.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages été réinventée et mise en spectacle à six reprises au cours du mois d'août. de l'Érechthéion. le reproche ne se fit pas attendre : « Quoi. Une situation qui témoigne encore un peu plus de ce formidable engouement pour l'histoire de la part des voyageurs et des villégiateurs.que les dieux me par. ne cessent d'être revus à la hausse. c'est d'abord l'Acropole : cette équation reste aussi impérative pour l'universitaire qui garde à l'esprit son vieux Malet & Isaac de la classe de sixième. des Propylées. celle plus médiévale de SaintFargeau. etc..

Qui sait s'il existera un seconde chance ? 255 . il ne faut surtout pas rater le Machu Picchu au Pérou.tout voyageur ! Cette situation apparaît encore plus aiguë au fur et à mesure que l'on s'éloigne de son point d'ancrage : s'il ne faut pas rater le Mont Saint-Michel pour un Parisien.

écrit Vergnon. rejouer la révolution cubaine dans la Sierra Maestra. évoquant déjà la station des baraques comme « envahie chaque jour par la foule de touristes »). s'ensuivent… « Le résultat est là. mais qu'ils devront cesser de n'être qu'un "banal objet de curiosité" ». une personne sur deux associe globalement le Vercors à la Libération. arpenter les pistes sacrées jadis empruntées par Hô Chi Minh au Laos/Viêt Nam ou Che Guevara en Bolivie. création d'un Musée du Souvenir. Zanzibar. L'histoire toujours nous rattrape mais il ne s'agit presque jamais de l'histoire des autres. montre comment d'une destination touristique certes prisée mais somme toute « normale » et d'« esprit démocratique » (après Henri Ferrand en 1904. Nous voyageons d'abord au cœur de notre propre histoire. Pour la conjurer ou la regretter. Albert Marchon parle en 1927 du « fameux Vercors ». le Vercors devient dès la Libération le type même de « paysage-bataille » et son cortège d'images militaires : en 1944. un pèlerinage sur les lieux de la grandeur passée.mandant Marcos. il est davantage un tourisme du souvenir. Mais ce tourisme n'est pas pour autant révolutionnaire. etc. Gilles Vergnon. érection d'un monument. « un journal régional des FFI note que les sites ont "bien conservé leur impérissable prestige natu. On peut visiter le Chiapas à l'ombre du com. Pondichéry.rel". il existe des destinations plus singulières.. mais toujours pour l'exorciser. Djibouti. Ce tourisme-là n'est pas non plus pour autant un tourisme colonial. mais l'image est beaucoup plus forte encore dans le . etc. etc.Désirs d'Ailleurs À côté des 582 sites classés à l'Unesco en 1998 et des endroits que tout le monde connaît à force de les voir et de les revoir à la télévision ou dans les revues. en prenant l'exemple du Vercors. il est plutôt nostalgique des révolutions avortées… D'autres voyageurs optent pour d'autres époques et d'autres histoires : Diên Biên Phu. Plaques commémoratives.

Le poids de l'histoire est facilement aveuglant. et on peut ressentir ici ou là « une irritation par rapport à un site où on ne met rien d'autre en avant que l'histoire ». le "vrai Vercors" pour beaucoup de touristes ». trop présent il peut même commencer 256 . L'utilisation du passé a pourtant aussi sa dure contrepartie : la région est « marquée » par la guerre.Vercors central.

la canalisation des eaux de consomma. Et Gilles Vergnon de s'interroger : « Est-ce là le résul. Anne-Marie Thiesse montre que les régions françaises ont cru profiter de la manne touristique sans que cela affecte leurs paysages et leurs traditions : dans la France de la Troisième République comme en maints lieux de la planète. mais encore l'utilisation des ressources. […] Le tourisme peut rapporter à la région des bénéfices incalculables.tat d'une trop grande réussite de la politique commémorative. le résultat d'un syncrétisme unique où s'est formé. à autrui.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages à déranger. plus simplement. le tourisme développerait également une « meilleure hygiène locale » écrit A. Ne rêvons pas ! Censé ramener non seulement de l'argent. voire « sans histoire(s) ». la transformation des habitudes. 1997 : 95-102). l'amélioration des hôtels.tion. Dans un chapitre intitulé « Le tourisme sauveur de la France ». 1997 : 264-268). la création de voies nouvelles. Il entraîne non seulement une circulation plus grande de l'argent.-M. à l'argent. modifie considérablement le rapport des autochtones au monde. Thiesse. d'une saturation d'histoire ? Ou. ce qui est peut-être le "paysagehistoire" type de la résistance » (dans Boursier. l'ingérence du tourisme au sein d'une société supposée traditionnelle. après avoir cité ce passage que nous devons à Eisenmenger et Cauvin et datant de 1914 : « La création du chemin de fer Grenoble-Côte d'Azur à voie plus large et pour trains rapides permettrait de faire connaître les Alpes de Provence au grand public hivernant sur la Riviera. Le tourisme c'est la civilisation ! C'est finalement à peu près ce que disait Kipling au siècle dernier en . par la combinaison d'un site exceptionnel et d'événements dramatiques et controversés. le développement de l'hygiène » (Thiesse.

en route. car le train ne permet-il pas aux voyageurs de circuler ? Le chemin de fer et le tourisme représentent d'abord de formidables images du progrès en marche. surtout lorsque le progrès se fait attendre : on crée puis recrée. en rail. bientôt en vol. À la rescousse de cette modernisation vient souvent l'histoire.parlant du chemin de fer. 257 . l'essor du tourisme consacre l'ère de la modernisation industrielle. technologique et économique. Bien plus que la modernité.

C'est aux intéressés (compagnies de chemin de fer et de navigation. la Grande Guerre. Thiesse déniche ainsi dans un manuel de géogra. voire la fascination des traditions ancestrales et familiales. Un peu partout sur les terres françaises.Désirs d'Ailleurs on invente puis réinvente. Les monuments. sont devenus lieux de pèlerinage. . Le folklore. de Grande-Bretagne. en 1941. N'est-elle pas la terre des Communes du Moyen Âge ? […] Enfin les lieux où luttèrent nos soldats. des Dominions. u n e p r o p a g a n d e e s t nécessaire. Une cause dont tous les bénéficiaires potentiels sont appelés à devenir des militants aussi dévoués qu'acharnés ! Dans ce contexte. le tourisme est perçu comme une aubaine qu'il convient de ne pas manquer. unis à ceux de Belgique. sous la plume de Méjean. on construit puis reconstruit les traces du passé à l'aune de cette nouvelle grande cause qu'est devenu le tourisme. syndicats de commerçants. le lointain Moyen Âge rejoint nos besoins quoti.diens. devient en certains lieux la première des préoccupations pour les stratagèmes avisés en développement touristique. syndicats d'initiative surtout) à l'entreprendre » (Thiesse. sites et paysages en tout genre sont à mettre en valeur sinon à embellir d'une manière ou d'une autre.-M. la « Der des Der ».phie du Nord (Pilant. […] pour faire connaître l e s r i c h e s s e s t o u r i s t i q u e s d e n o t re r é g i o n . on peut lire dans la Petite géographie et histoire du département de la Drôme. La période noire de l'histoire de France n'a pas dissuadé les Vichystes de miser sur les promesses de l'industrie touristique naissante : ainsi.tes très souvent éduqués dans le respect. parcourus chaque année par des milliers de personnes.guerres ! A. 1933) cet éclairant passage : « Les souvenirs historiques fourmillent dans notre région. Ceci déjà dans l'entre-deux. contribue à attirer les touris. 1997). surtout.

le texte suivant : « L e p a s s a g e e t l e s é j o u r p r o l o n g é d' é t r a n g e r s o u d' h a b i t a n t s d'autres régions se traduisent par un apport d'argent dans le département. par un gain supplémentaire. non seulement pour les hôteliers et commerçants et les services de transport. indirectement.comme si rien n'avait changé depuis deux ans. mais encore pour les agriculteurs qui. Pendant que la France est sur la route de l'exode et vit sous la botte allemande. ce même manuel évoque le développe258 . nourrissent les visiteurs ».

Jugeant le film Continent perdu. Roland Barthes décons- .le cas de l'histoire qui voyage. les peuples autochtones sont en voie d'affranchissement à un degré plus ou moins avancé selon les zones concernées et l'histoire politique contem. célèbre les vertus du tourisme archéologique. Diên Biên Phu est devenu un lieu de pèlerinage pour d'anciens combattants. Ce qui n'est pas jamais ? . une partie de « leur histoire ». Mais ces retrou. dont le prétexte est une vague expédition ethnographique en Insulinde. de soumettre. notamment en relisant les romans coloniaux au parfum nostalgique discutable. commencent à attirer une population engagée dans d'autres luttes que le développement du tourisme ! » précise fort justement AnneMarie Thiesse. de dominer. en Asie et ailleurs.que voyage l'histoire : les Français qui se rendent ainsi au Viêt Nam . puisque celleci ne se déplace qu'avec des armées dans le but de conquérir. En Afrique. publié l'année suivante. (Thiesse. 1997 : 95102).Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages ment du ski et celui des sports d'hiver : « Cela dans le temps où la Drôme en général.poraine des nations respectives. découvrent un nouveau pays mais aussi un ancien morceau de l'empire colonial. etc.vailles sont plus pacifiques que guerrières et nul doute que le voyage via l'histoire peut aider à repenser notre éducation scolaire et évacuer quantité d'idées reçues. depuis les succès de L'Amant et d'Indochine.ou plutôt dans l'exIndochine -. On voyage dans l'histoire bien plus moins mal sans doute aussi . thermal et balnéaire dans le département de l'Aude. et nombre de nos concitoyens retrouvent. Pas de place pour la politique lorsque l'histoire se met à bafouiller. le Vercors en particulier. Un autre ouvrage.

truit cette fabrication d'un Orient à l'image de l'Occident : « En somme l'exotisme révèle bien ici sa justification profonde. En affectant la réalité orien. C'est bien de cette histoire qu'il s'agit pour les peuples « oubliés » de la planète de recomposer les 259 . on la vaccine sûrement de tout contenu responsable. De toute façon. 1957 : 165).tale de quelques bons signes indigènes. […] Face à l'étranger. l'Ordre ne connaît que deux conduites qui sont toutes deux de mutilation : ou le reconnaître comme guignol ou le désamorcer comme pur reflet de l'Occident. qui est de nier toute situation de l'Histoire. l'essentiel est de lui ôter son histoire » (Barthes.

avec Clément Koudessa Lokossou et l'Unesco. où se mêleraient commercia. Les voyageurs sont constamment confrontés à ce regard . En Occident.Désirs d'Ailleurs pièces éparses mais indispensables pour préparer l'avenir à l'aune d'hospices plus profitables aux populations locales. une émission télé. laisse proprement à désirer lorsqu'on écoute un tant soit peu le commentaire : « Île auparavant sauvage et pauvre.lement histoire et exotisme. elle devient une colonie française prospère grâce à l'apport des esclaves ». ôter le commentaire… Alors qu'on vient de « célébrer » le 150e anniversaire de l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises. le projet de la Route de l'esclave peut avoir des . et qui se propose de « faire le plein de soleil ». passe par un changement d'attitude et de regard à l'égard de ceux dont on sollicite l'hospitalité.visée (« Grand Tourisme » sur TV5) consacrée à l'île Maurice. la mise en place d'un tourisme positif et respectueux à la fois du passé des Africains et de leurs intérêts présents : « Grâce au tourisme. En octobre 1998. cette remise en cause d'un passé dont on a discrètement effacé et occulté les moments les plus honteux .rager. Sans commentaires ou. on peut craindre que le projet de l'Unesco baptisé la « Route de l'esclave » ne se concrétise davantage sous forme de circuits touristiques de la mémoire. que dans une perspective culturelle et didactique pour comprendre et expliquer surtout aux jeunes générations ce que fut l'esclavage de traite.qui dévoile nos responsabilités et souille trop souvent notre mémoire. Il nous faut donc apprendre à nous désapproprier l'histoire de l'humanité comme nous avons trop souvent fait et avons toujours tendance à faire.sur les autres qui s'avèrent aussi être leurs hôtes.ce regard qu'il faut modifier . mieux. Même s'il faut encou.

voire paradoxale. de promouvoir le développement d'un pays autour d'un mouvement comme la traite négrière qui fut ô combien destructeur des personnes et des biens ? » (La chaîne et le 260 .répercussions immenses. C'est pourquoi il faut tout faire pour que le Bénin devienne une destination touristique de prédilection tant pour les spécialistes que pour les amateurs. friands de comprendre l'Afrique et la tragédie qui fut la sienne. Ne serait-ce pas une manière insolite.

la période coloniale occupe une place trop importante et. une excursion à . le plus important mouvement de déplacement forcé dans l'histoire des hommes. : 567). les vestiges de la traite étant devenus attractions parmi les attractions… l'île de Gorée.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages lien. qui en quelque sorte « pardonnerait » aux descendants des négriers et autres colonisateurs leurs méfaits et leurs horreurs d'autrefois. n'est pas une entreprise de justification ou en tout cas de minimisation des faits passés. cependant.ments auxquels elle a donné naissance. 1998 : 568). le château. Ainsi. « l'historiographie touristique de cette période est coutumière d'un révisionnisme (déculpabilisant ?). n'attireraient-ils pas des touristes ? Le désir ardent des descendants des esclaves. À l'image de la traite des esclaves à Gorée. les Noirs de la diaspora. Mais on est également en droit de se demander si un certain tourisme. ils ne l'abordent qu'en tant que visite classique. et donc les sites et les monu. Dans l'imaginaire touristique. de revenir en pèlerinage sur la terre de leurs aïeux ne serait-il pas une motivation suffisante pour aménager ou réha. mais aussi de compassion et de culpabilité. l'église.biliter un patrimoine tangible et intangible lié à la traite négrière ? Cela ne suffit-il pas à favoriser le développement d'un tourisme culturel ? » (ibid. les touristes sont déjà nombreux à se rendre à l'île de Gorée en « souvenir » des milliers de Noirs qui en furent déportés vers les Amériques. Et l'auteur de s'interroger encore : « Pourquoi la traite négrière. comme pour conjurer une histoire douloureuse et non assumée qui a bien du mal à passer. sous une forme moderne de pèlerinage. que la plupart des voyagistes évoquent. la maison des esclaves. comme le souligne Didier Masurier.

autres hôtes. dont Gorée était une des étapes. que les autres comptoirs de traite (Saint-Louis. mêmes histoires.ne pas manquer. 1998 : 78). L'organisation et le discours touristiques sont également à repenser de fond en comble… Autres lieux. À Robben Island. mêmes souffrances. Joal et Ziguinchor notamment) en sont eux complètement dissociés » (Masurier. est d'autant plus significative. la mémoire raciste de l'apartheid reste 261 . L'absence de toute précision historique quant au commerce triangulaire.

Autrement dit. une église à visiter et une belle vue sur le cap… Seulement cinq ans plus tard. plus personne ne dit vouloir habiter sur cette île du diable… Moralité ? Ce n'est pas le tourisme qui change la vie. lorsque la politique s'affiche au grand jour. Par conséquent. le village de geôliers est désormais inhabité. mais le combat politique en Afrique du Sud même. visitèrent régulièrement l'île jusqu'en 19921993 sans accorder la moindre importance aux prisonniers politiques « résidents ».Désirs d'Ailleurs vive. une foule désormais bigarrée de visiteurs (par. Autrefois visité.nésienne au printemps 1998.tes blancs. de mettre à sac deux grands hôtels balinais appartenant à la famille Suharto. triés sur le volet. même si l'employé d'hôtel à Bali. juste avant la démission du dictateur. gagne encore moins qu'un ouvrier de l'usine Nike près de Jakarta… Enfin. quand les manifestants et la popu. les seuls « intérêts » touristiques se résumaient à photographier quelques villas. et un regard des flux de visiteurs sur cette île maudite au cours des dernières années n'est pas sans intérêt : quelques touris. en 1998. cela ne doit pas atteindre les oreilles des visiteurs.risme s'entendent toujours mieux lorsqu'ils n'interfèrent pas sur leurs domaines réservés. Évoquons par exemple la situation indo. ce sont d'anciens détenus qui font office de « guides touristiques » de l'île. mais c'est la vie qui change le tourisme. d'ailleurs. ce n'est pas la venue des touristes qui a contribué à modifier la situation touristique du lieu. la cellule n° 5 où Mandela séjourna durant 18 ans étant le « site » le plus visité. mené pendant de longues décennies… Politique et tou. avec ses 70 F mensuels. ce n'est pas toujours pour le meilleur.lation balinaise avaient déjà envisagé. à cette date.fois jusqu'à 1 000 personnes par jour) visitent l'île devenue à la fois un musée et un symbole de la liberté ! Aujourd'hui. si politique et tourisme en arrivent à interférer. mais cynisme et voyage font aussi .

un voyagiste anglais n'a-t-il pas fixé à la date du 4 avril 1998 un séjourdécouverte ayant pour thème « L'Irak sous les bombes » pour « seulement » 13 000 francs ? Il lui a cependant fallu déchanter. Tant mieux d'ailleurs sauf peut-être pour ce voyagiste… Il ne lui 262 . la guerre tant attendue attendue à nouveau .parfois bon ménage : ainsi.n'a pas eu lieu ! Ou pas de la manière dont certains l'attendaient.

Le XIXe siècle européen finit de découvrir le monde en même temps qu'il commence à l'exploi. 1997 : 133.pace ».ter de manière intensive et à le mettre sous sa coupe réglée.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages reste plus qu'à trouver un autre terrain de guerre où une minorité de touristes voyeurs pourront profiter de leur paix pour se prélas. Dans L'Orientalisme (1980). 1999 : 7-8). Mais. Nous savons depuis bien longtemps. Les fondements inégaux du rapport à l'autre sont en place et se perpétuent. que « la naissance et le développement du tourisme sont concomitants d'un phénomène d'appropriation nationale de l'es. poursuit Florence Deprest : « Si l'on doit accuser le tourisme de colonialisme. 137). l'accusation devra donc être portée à l'activité dès ses origines et non au seul compte du tourisme de masse » (Deprest. jusqu'à nos jours. Les maîtres mots de cette époque moins belle qu'on ne l'eût dit sont : impérialisme/colonialisme avec son florilège d'exactions et de rêves truqués. politique. l'histoire est là pour nous rappeler son « bon » souvenir. Les liens qu'entretient le voyage avec l'histoire restent entachés de périodes sombres exceptionnellement entrecoupées de timides éclaircies vite oubliées. sous une forme édulcorée.ser dans ce no man's land qu'ils auront transformé en terrain de jeu… Tourisme. darwinisme et recherche des origines de l'homme (Burns. missionnaires en quête de sauvetage des âmes sauvages. recolonisation. Edward Saïd distingue quatre aspects relevant de l'époque coloniale et toujours sousjacents dans les .

• L'orientalisme populaire . • L'obsession typologique consistant à classer « types et races »… On p e r ç o i t i m m é d i a t e m e n t l a c o n t i n u i t é h istoriquede ce débat. la remise à jour ambiguë du 263 . et ses divers débordements sur la période actuelle. • L'orientalisme savant . La vogue des rééditions des romans coloniaux. ses accointances avec l'univers réel ou fictif du voyage.mentalités occidentales : • L'expansionnisme et ses fantasmes .

attestent de la perpétration d'une certaine forme de regard occidental sur l'autre et l'ailleurs. dans le cadre de projets de développe. n'autorisent pas aux ethnologues. voire l'anthro. . de tout temps.péens. nombre d'anthropologues se trouvent au croisement des discussions entre.aux yeux de tous les autochtones non euro. de l'autre. même s'il faut rendre justice à une minorité d'anthropologues qui ont.. les missionnaires..pologie comparative. etc. Seule l'anthropologie du proche. la perpétuation d'une vision exotique et souvent dominatrice portée sur l'autre. de faire le deuil du passé de leur discipline. la négation de l'histoire version Disney avec par exemple Pocahontas (Amérindiens) ou version Hollywood avec Rambo ou Portés dispa. lavés des soupçons jetés sur leurs prédécesseurs. le darwinisme… Toujours ces mots semblent revenir rappeler la fragilité d'une discipline et sa crédibilité sans cesse remise en question . touristique par exemple.Désirs d'Ailleurs mythe du Bon Sauvage et de la Mère-nature. Aujourd'hui.ment local. le succès de certains voyages vantant/vendant les derniers « sauvages » de la planète.rus (Viêt Nam). villageois ou minorités ethniques. d'un côté. comme si l'ethnologie n'avait pas assez souffert d'avoir trop convolé avec le colonialisme. puis le développement de l'anthropologie structurale et celui de l'anthro. invite sincèrement à la déculpabilisation. œuvré dans le sens et l'esprit d'une meilleure harmonie entre les peuples et les cultures. planificateurs publics ou privés et. Même l'avènement de l'observation participante.pologie politique. etc. l'an 2000 semble pour certains plus proche du Rameau d'Or de Frazer que de L'exotique est quotidien de Condominas. Dans le domaine anthropologique.

ce qui n'est pas le cas du colonial… 264 . l'anthropologue aurait sans doute intérêt à opter pour la seconde. à choisir entre la figure du colonial (qui peut être celle d'un administra. le défenseur des minorités opprimées et le voyageur de passage… Une voie médiane difficile à défricher pour l'anthropologue.teur savant) et celle du touriste (qui peut être celle du voyageur savant). entre l'expat aux relents aisément néocolonialistes. le touriste est perfectible.L'anthropologue apparaît fréquemment comme coincé entre le passé colonial et le présent touristique. En effet. tant pèsent le passé et le présent des siens ! Finalement.

dre l'expression de Memmi qui poursuit en se demandant si cette image « correspondit jamais à quelque réalité ou si elle se limite aux gravures des billets de banques coloniaux » (Memmi. il se prodigue aux hommes.vains utopistes.si ce n'est par eux-mêmes. Les touristes français. dressant les portraits du colonisateur et du colonisé. repoussent . nos aventuriers des confins… La première guerre d'Indochine venant à peine de s'achever. soigne les malades et répand la culture. bronzé par le soleil. appuyé sur une pelle . n o s é c r i . fixant son regard au loin sur l'horizon de ses terres. Albert Memmi.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages On est en droit également de se demander. chaussé de demibottes. nos spécialistes du voyage. 1973 : 33). Nombre de touristes occidentaux actuels se reconnaîtront cer.s e s p ro p o s é e s p a r c e r t a i n s d e n o s c l e rc s a s s e r m e n t é s . Hué ou Hanoï. nos humanitaires en vadrouille.quefois à représenter le colonisateur comme un homme de grande taille. après avoir acheté un ancien billet de banque comme « souvenir ». Aujourd'hui. un pionnier ». pour repren. d'autres les reconnaîtront aisément . dans les rues de Saïgon. des hordes d'enfants vietnamiens se bousculent auprès des visiteurs pour leur vendre… de vieux billets chiffonnés de 100 piastres jadis imprimés par la puissante Banque d'Indochine. un noble aventurier enfin.car il ne dédaigne pas de mettre la main à l'ouvrage. cette « image d'Épinal ».tainement . entre deux actions contre la nature. dans sa juste quête d'élever le touriste au rang du voyageur : « […] quelle est l'attitude la plus coloniale : celle du touriste ou bien celle du bon samaritain qui s'arroge le droit de conseiller aux autochtones de s'en préserver ? » (Deprest. écrit Florence Deprest. commence ainsi son ouvrage : « On se plaît encore quel.dans ce portrait. 1997 : 140). Subtile question à laquelle on aimerait entendre les répon.

énergiquement les enfants. sur des évé. c'est moins le Viêt Nam d'aujourd'hui qu'on visite que la France d'autrefois. libéré des pressions sociales et médiatiques.nements mal connus. Une fois de plus. Retrouvant dans un souk de Casablanca 265 . Mais le voyage est aussi une occasion de jeter un regard neuf. Un souvenir précieux de cette Grande France via le Nouveau Viêt Nam.

Trop rare. 1997). Didier Folléas revient sur le dossier noir de la colonisation en Afrique à travers les clichés de Londres qui fut témoin à cette époque des abus du régime colonial de la France au Congo. il célèbre avec une troupe de danse locale la fête du 14 juillet (Bitter. située au cœur du pays Toraja en Indonésie. en Polynésie. business oblige !) : « Fête du 14 juillet au Novotel Toraja.ment cependant à notre goût. sur lesquelles on peut lire (en anglais. les habitants de la petite ville de Rantepao. et plutôt enlaidir les rues de la cité et les paysages autour. touristes ou expats au bout du monde répandent avec nostalgie le parfum du terroir délaissé. Maurice Bitter raconte son paradis où. Dans son îlot de Maupiti.bre reporter globe-trotter en nous proposant en quelque sorte un voyage de reconstitution historique par le biais de l'image et du récit (Folléas. placées au milieu des rizières.nale du 14 juillet. heureusement. une prise de conscience d'autres réalités historiques ou sociales. Voyager sert aussi à interroger le passé. se cache parfois.à l'exception des . bienvenue à notre banquet pour découvrir la gastronomie française »… Je ne connais évidemment aucun Toraja . voire guider l'Occidental en balade. 1976).Désirs d'Ailleurs des photos prises par Albert Londres lors de son périple jour. au milieu des années 1990. en compagnie de sa « vahiné » et de ses nouveaux amis. Prenons deux exemples concernant la fête natio. Les comportements de certains villégiateurs. il rend compte de la face cachée et toujours positive (qu'on nous a tant cachée ?) du célè. Derrière l'inconscient colonial qui peut effectivement habiter. celui qu'on nous montre mais aussi celui qu'on nous cache.nalistique en Afrique à la fin des années 1920. ainsi que des pancartes grandes comme des panneaux publicitaires. voient des banderoles tricolores décorer.

266 . des mets exclusivement importés de France.les repas sont inabordables et le prix de la nuitée dépasse le salaire moyen mensuel des autochtones .géré par un Français si fier de son pays mais pas au point d'inviter ses hôtes étrangers.employés de l'hôtel et des serveurs du restaurant qui ait mis les pieds dans ce Novotel . Bref. qui dégusteront dans ce morceau de France perché sur les hauteurs de Rantepao. officiels indonésiens et expats occidentaux. Ce sont donc des touristes en majorité français et des « amis » du patron.

les. chez les maîtres à penser du tourisme international. et la construction la déconstruction. Devant le succès du voyage et l'affairisme de son industrie. 1996). 1977). les hôtels à remplir « coûte que coûte ».de ce qu'il ne faut pas faire si l'on veut développer un tourisme dura. de soleil et de sexe par les hordes d'or » (Ash. Ainsi. Dennison Nash. de la complexité du phénomène tou. Depuis.che sans fin de plaisir. Turner.un cas d'école à méditer pour les étudiants en tourisme avant qu'ils ne fassent un stage chez Accor . qui également dans les années soixante-dix voyait dans le tourisme une forme inavouée de néocolonialisme (dans Smith. à la faveur du tourisme de masse alors en plein essor. il est sérieusement permis d'en douter ! Il y a un quart de siècle.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages le meilleur exemple . Tout en rendant compte pertinemment de situations alarmantes. Turner concevaient le tourisme comme une énième invasion du Sud par le Nord : « Le tourisme moderne est une forme de l'impérialisme culturel. Ash et L.ble.ché ». Mais le veuton réellement ? Est-ce vraiment cela qu'on veut enseigner dans ces mêmes écoles ? Devant les exigences du « mar. une recher. J.ristique. les temps ont changé et l'évolution a remplacé la révolution. désormais jugée trop sévère et injuste à plus d'un titre. les flux touristiques qui explosent comme autant de promesses d'affaires fructueuses. ce discours plus dénonciateur que constructif a longtemps handicapé la réflexion touristique en sciences socia. a récemment pondéré son jugement d'alors (Nash. l'heure est aujourd'hui à l'ébauche de solutions nouvelles et viables pour construire un tourisme qui soit à l'avenir plus responsable et plus respectueux des environnements naturels et culturels. 1975 : 129). « d'époque » dira-t-on. Mais pas pour tout le monde… Il apparaît pourtant aujourd'hui . Une vision quelque peu réductrice et caricaturale.

concurrence. Autrement dit. après cinq siècles d'épopée con267 . un monde trop piétiné et pas assez visité. Et tant que la planète durera. épopées et défaites. pour le découvrir comme voisinage. écrit Jean Viard. Sauf si on s'ouvre un jour aux galaxies. « réapprendre ce que nous avions connu par découvertes.ratif d'apprendre à nouveau un monde trop connu. Entre-temps. Seulement des étapes. troc et échange.impé. il n'y aura plus de terme. conquêtes.

Il en garderait sa magie et ne risquerait pas de se perdre dans des engagements douteux et éphémères… Pourtant. en dépit du fait que trop de voyagistes ne l'invoquent que pour rassurer leurs clients ou nier toute connivence avec tel ou tel régime.que mais elle le discute et en débat. On se souvient du tableau de la Russie brossé en 1839 par le marquis de Custine.que. à la culture ou aux coutumes des populations réceptrices.richissement personnel que de s'intéresser à l'art. S'intéresser à la politique participe autant à la découverte d'un lieu et à l'en.et encore moins jouer . elle permet ainsi de remettre en perspective les situations politiques des uns et des autres et de nous interpeller sur nos propres convictions. de romans et de nouvelles purement exotiques ? À croire que le voyage serait « bien » uniquement s'il veille à ne pas tomber . à des degrés divers. réelle et imaginaire. nous voilà entrés dans l'habité du monde » (Viard. Il convient pour ce faire d'intégrer à sa juste mesure le politique dans le champ du voyage. Le politique a toujours sa place dans le voyage. Le déni du politique n'est jamais loin du déni d'histoire. en Ulster ou en Corse.Désirs d'Ailleurs quérante. se rendre en Chine ou à Cuba. on se souvient aussi du Retour d'URSS d'André Gide qui a fait grand bruit au milieu des années trente en dévoilant un coin du voile de l'utopie communiste.dans la sphère du politique. Le cas de la Birmanie est exemplaire à ce sujet ! La véritable rencontre partagée n'évacue pas le politi. en Afrique du Sud ou en Angola. aux États-Unis ou en Indonésie. 1994 : 13-14). n'exclut pas l'évidente dimension politi. d'autres « citoyens ».tiques tombés dans l'oubli devant des rayons remplis de guides. Mais combien de récits de voyages poli. Ouvrir le débat politique au sein de . que suppose et sous-tend le voyage chez d'autres « animaux politiques ».

voir par exemple les déjà anciens périples de la CGT ou du PC dans les pays du bloc soviétique -.l'univers du voyage constitue un formidable antidote contre la pensée unique et le risque d'uniformisation culturelle de la planète. le voyage d'investigation politique sur le mode de la flânerie qui 268 . Si le voyage strictement politique relève davantage du pèlerinage religieux .

Avec l'homme portant un autre regard sur le monde. il y contribue fortement… tourismes. S'il n'est pas encore en nous. Le dialogue entre voyage et politique. écrit Jean Chesneaux. « n'est guère favorisé par des situations ordinaires. revenir c'est aussi repar. Ce dialogue préfère les tensions et les crises. ne visitons-nous pas simplement notre quartier même si nous nous retrouvons à Sao Paulo ou à Tanger ? Sans doute. modernités Le monde a bien changé.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages n'exclut pas l'engagement est une forme qui reste à explorer. coffrets magiques aux promesses rêveuses. Ainsi. stimulante. Les repères traditionnels sont brouillés par une incontrôlable modernité. qui mortifie nos désirs et nous voue . Le voyage ne « s'offre » plus à nous .tir ! « Voyages. Et puis sans doute tant mieux aussi.geur pénètre en général dans la vie politique d'un pays. Tout compte fait. vous ne livrerez plus vos trésors intacts.plutôt chèrement offert d'ailleurs ! . celles précisément qu'apprécie le touriste conventionnel et qui le rassurent. Le Sud s'installe au Nord et inversement. Le parfum des tropiques et la fraîcheur des êtres sont viciés par une fermentation aux relents suspects. Situation tonique. il voit jaillir au grand jour des traits qui s e r a i e n t re s t é s p r o f o n d é m e n t e n f o u i s d a n s d e s c i r c o n s t a n c e s "normales" » (Chesneaux. traditions. N'est-ce pas lorsque le voyage entre en politique qu'il devient véritablement une expérience non ordinaire ? En tout cas. Une civilisation proliférante et surexcitée trouble à jamais le silence des mers. C'est sur le mode du "tourbillon" benjaminien que le voya. le voyage comme la politique sortiraient certainement gagnants tous les deux de leur rencontre.mais il vient à nous. si partir c'est revenir un peu. 1999 : 201-202).riste. qu'on les rencontre fortuitement ou au terme d'un cheminement volonta.

cultive 269 . Singapour.à cueillir des souvenirs à demi corrompus » écrivait il y a presque un demi. mais rarement se rencontrent. Les Occidentaux guettent le traditionnel là où les autochtones recherchent le moderne. vitrine d'un excès de modernité dans un océan de traditions séculaires.siècle Claude Lévi-Strauss (1955 : 38). les désirs d'ailleurs des deux protagonistes sont aussi intenses que contraires.

soit comme un mal nécessaire.Désirs d'Ailleurs tellement le paradoxe que le gouvernement en arrive quelquefois à démolir des habitations flambant neuves pour reconstruire à leur place des habitations tout aussi neuves mais qui ont déjà l'air d'appartenir au passé. les touristes ont l'impression qu'ils auraient tout aussi bien pu rester chez eux » (Barley. et Singapour est trop fière de sa propreté et de ses gratte-ciel pour tout sacrifier au nom de la sacrosainte tradition mise au service des voyageurs. L'obsession visant la modernisation rapide de la Cité du Lion a conduit les autorités singapouriennes à faire marche arrière pour ne pas brader les derniers vestiges de la tradition… Le tourisme : facteur et agent de la modernité ou transmetteur et gardien de la tradition ? Le tourisme et plus généralement le voyage ont été longtemps conçus soit comme une panacée universelle. Il s'agit ici bien de la tradition de la modernité autant que de la modernité de la tradition…La « Suisse de l'Asie » reste prospère en dépit d'une crise économique qui l'a néanmoins bien secouée. 1997 : 29). La fiction importe plus que le réel et la survie de Singapour en tant que plaque tournante du tou. Pourquoi le tourisme et le voyage ne seraient-ils pas des facteurs de modernisation des sociétés . Nigel Barley porte le jugement suivant sur le gouvernement de la cité-État : « Il ne semble pas comprendre que si on élimine la crasse.notamment dans les pays pauvres (Lea.risme international est à ce prix. 1988) . des musées ou des écomusées ? . les pratiques irrationnelles et tout ce qu'on nomme couleur locale.tout en respectant et consolidant même les identités autochtones sans les figer dans des parcs. Cette interprétation trop oppositionnelle pour être réellement constructive doit être aujourd'hui totalement repensée.

la vigilance et la maîtrise des événements devront être strictement encadrées par les popu.per sur les conséquences du développement touristique : ainsi. le tourisme représente une priorité « nationale ». Mais. en Indonésie.Le mal néces. Il n'est cependant jamais aisé d'antici. et devrait parvenir à un bien pour tous… Mais pour ce faire.lations locales au risque sinon de voir se poursuivre de vieilles et contestables pratiques débouchant inexorablement sur un maldéveloppement chronique. 270 .saire doit se transformer en un bien éventuel.

tisseurs potentiels. En mûrissant un projet sans précipitation et en cherchant toujours conseil auprès des autochtones. sinon de retar.les. Au Ghana. le tourisme a. mais il peut aussi bien servir une politique en place que la desservir… Il s'agit d'éviter les bavures du développement qui sont d'abord des atteintes à la dignité humaine : près de Pagan. le tourisme a dramatiquement masqué pendant de longues années les atteintes aux droits de l'homme et les massacres dans l'indifférence quasi générale du quart de la population est-timoraise. Parfois. permis d'informer le monde des revendications politiques et territoriales des Papous. Ainsi. un village a été entièrement déplacé sans même la moindre consultation de ses habitants pour l'organisation de « l'année du tourisme 1996 » dans ce pays.comme un peu partout dans le Sud . Le tourisme n'est jamais apolitique. le tourisme devient . une telle attente peut être le gage d'un tourisme plus maîtrisé. certes trop modeste.der. en Birmanie. la prise de temps est source de sagesse et permet de modifier. alors que pour la même période en Irian Jaya.ment. les relations du tourisme avec les droits de l'homme ont été imprévisibles : au Timor-Oriental. le projet de développement touristique du prestigieux site d'Angkor au Cambodge a pris un retard considérable. Il . de montrer les atteintes aux droits de l'homme perpétrées à l'encontre de leurs populations.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages durant l'ère Suharto. grâce auquel le gouvernement et une partie de la population ont pu prendre conscience des enjeux et des conséquences engendrés par les orientations boulimiques suggérées par de nombreux inves. des projets mal ficelés et conçus dans les bureaux d'études très éloignés des lieux et des préoccupations des populations loca.une priorité pour le gouvernement en place.

voici ce qu'on peut lire dans un article faisant la promotion du Ghana (Le Monde. Mais quelle proportion occupera par exemple l'écotourisme dans ce plan de développement par rapport au tourisme balnéaire plus classique ? 271 . 14/1/1999). les plages et les activités balnéaires ainsi que l'organisation de conférences ».tente de se concentrer sur « l'écotourisme et les parcs nationaux. l'histoire et la période esclavagiste.

tatés. La ville mise sur un tourisme responsable et à dimension humaine. c'est c o m m e s i o n a s s a s s i n a i t l e p a p e e t e n s u i t e o n a l l a i t p ro m o u . s'engage désormais à promouvoir le tourisme historique dans la région. Viêt Nam. 8 mars 1999). une volonté que partagent tous les responsables tou. Chine…) : « Dans tous les sites touristiques des pays voisins. Ici on oublie quelquefois jusqu'à la présence de l'homo turisticus assoiffé ou curieux » (Libération. 12 avril 1998). Le Laos entend résolument ne pas développer son tourisme à l'image de la Thaïlande voisine dont les dégâts cons. directement responsable de la mort du dernier souverain régional dans une grotte non loin de la cité il y a une vingtaine d'années.ristiques de ce petit pays enclavé. de l'autre côté de la frontière (Thaïlande.voir un circuit touristique dans la cité du Vatican ! » raconte un tour-opérateur étranger (International Herald Tribune. après deux décennies d'intenses arrivées touristiques (en majorité masculines…). Ce qui attire . a u L a o s . ont d'ailleurs convaincu la plupart des pays asiatiques d'opter pour un autre tourisme. il (sur)vit tranquillement à l'épreuve du temps qui court autour de lui. on se démène pour capter les devises fortes. le gouvernement laotien. un tourisme plus contrôlé sinon plus humain. Une situation qui ne manque pas de piment : « Le roi était une figure quasi religieuse.Désirs d'Ailleurs À Lu a n g Ph r a b a n g . l e s a u t o r i t é s e n c o u r a g e n t sévèrement les Laotiennes à délaisser toute idée de porter des pantalons en même temps qu'elles demandent aux hommes de se couper les cheveux bien courts ! Plus anachronique encore. Mais l'attrait des devises étrangères prend parfois facilement le dessus sur les bonnes intentions ! Le Laos n'est plus un enjeu géopolitique et n'est pas un partenaire économique important. pourtant l'un des plus pauvres de la planète.

les bougainvilliers remplacent le béton. de par son carac. on change d'univers… Signée en avril 1995 à Lanzarote en Espagne. puisqu'il peut contribuer de manière positive 272 . la Charte du tourisme durable stipule que « le tourisme.aujourd'hui le voyageur au Laos. C'est comme quitter Paris pour les Landes. c'est ce qu'il fuit en Thaïlande : lorsqu'on arrive de l'aéroport gigantesque et bondé de Bangkok sur le petit terre-plein qui sert d'aéroport à Luang Phrabang ou même à Vientiane.tère ambivalent.

doit être abordé dans une perspective globale ». le tou. Cela dit. Les exemples sou. Une telle évolution débouche inexorablement sur moins d'autar. Qui dit ouverture au tourisme international dit ouverture des frontières. moins d'at. et l'on voit fréquemment s'entrecroiser des possibilités saines de développement touristique avec de graves inquiétudes liées aux aléas politiques.risme est mieux que le nucléaire et peu nombreux sont ceux qui oseraient se plaindre de la mutation. le dernier rempart pour contenir les ravages d'une modernisation effrénée. le tourisme apparaît comme l'ultime espoir de sortir de la misère.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages au développement socio-économique et culturel. et ses îles vedettes comme les Marquises.siennes ont dû se reconvertir au tourisme pour espérer quelques maigres recettes en comparaison de la rente d'un milliard de francs accordée annuellement par l'État français durant l'ère nucléaire. Tahiti et BoraBora engrangent de coquets bénéfices. économiques ou culturels. Indéniablement.teintes aux droits de . les îles polyné. mais une question demeure : le tourisme fera-t-il mieux que le nucléaire dans cet archipel du Pacifique pour l'instant pacifié ? En maints endroits de la planète.lignant le « caractère ambivalent » sont effectivement nombreux.ment par des touristes aux portefeuilles bien garnis : aujourd'hui le tourisme doit impérativement remplir les caisses de la Polynésie française. Après l'arrêt définitif des essais nucléaires français dans le Pacifique. mais aussi à la détérioration de l'environnement et à la perte de l'identité locale. les habitants s'organisent en conséquence et ne regrettent en rien le départ des scientifiques et leur remplace.cie politique et médiatique pour les régimes « durs ».

etc.celle de Suharto en Indonésie ou celle de Castro à Cuba .. certaines dictatures . en Russie. en Asie. mais la manne touristique promise laisse autoriser les espoirs d'ouverture les plus fous… Des situations identiques sont également à l'œuvre au Maroc. Pourtant.et certains régimes également autoritaires et/ou 273 . Ainsi. ou dans la plupart des pays latinoaméricains et africains. la Chine ou la Birmanie.l'homme et plus de libertés à long terme pour des populations longtemps cloîtrées derrière de solides rideaux de bambous. mais aussi le Viêt Nam ou le Laos sont aujourd'hui confrontés à ces nouveaux défis.

qu'un tourisme. Si les mouvements en faveur de la démocratie souffrent terriblement de cette situa. l'éléphant ne va pas à la fourmi mais la fourmi à l'éléphant. on dit que quand une fourmi tire un éléphant.) pour ne pas trop servir les « grands » (multinationales du voyage. par exemple à destination de la Birmanie.ont amplement profité et profitent toujours de l'ouverture touristique. États et institutions gou. et des devises qu'elle apporte. C'est à ce titre .pour améliorer leur quotidien. etc.Cameroun. Maroc.et à ce prix . pour légitimer leur pré. Les affaires restent les affaires.souvenons-nous du boycott organisé par les opposants au régime militaire birman… et de ses répercussions extrêmement modestes -.que aux mains des grands groupes a d'abord besoin d'ordre pour fonctionner et engranger d'énormes bénéfices.lars . Si j'ai des dol.qui n'arrivent qu'au compte-gouttes .sence aux rênes du pouvoir. Mexique. ils ne sont pas les seuls : les touristes eux-mêmes et les petites agences de voyage locales ont tout à perdre dans une telle conjoncture… La mise en place d'un tourisme réellement durable passe par le nécessaire détour par les « petits » (micro.ment des touristes . .ou plutôt l'absence de relations : « Dans le sud de l'Inde. etc. et l'industrie touristi.structures. le tourisme dessert les aspirations démocratiques tout en justifiant les politiques les plus répressives. Dans ces cas.vernementales.Désirs d'Ailleurs fortement corrompus . peut tout de même s'inscrire dans l'intérêt des populations loca.). en affirmant que cet argent-là n'irait pas dans les poches des généraux corrompus… Le philosophe indo-catalan Raimon Panikkar s'inquiète de l'évolution du monde et du rôle de l'argent dans les relations humaines .tion .les : des clandestins birmans rencontrés à la frontière thaïlandaise n'ont cessé de me répéter que leurs familles attendent impatiem. etc. groupes de pression. entreprises familiales. Brésil.

Mais avec mes dollars et mon anglais.et que vous n'en avez pas. ne parlons pas d'échanges. 1998 : 97). 274 . de l'homogénéisation. avance inexorablement » (Télérama-L'Actualité Religieuse. C'est la mondialisation. je peux voyager de Hilton en Hilton autour du monde. Le bulldozer de l'unification.

Le tourisme ne fait pas que « détruire » ou « préserver » une culture ou un peuple. mais poussant dans des directions franchement opposées : • Nusa Dua = resorts touristiques = tourisme organisé = plutôt riches et villégiateurs = bonne proportion des recettes pour l'État et l'industrie du voyage = aide plutôt économiquement les grands groupes hôteliers et l'État. Du côté des « hôtes » comme de celui des « invi.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages Le tourisme et le voyage en général participent peu ou prou à la mondialisation des échanges et à l'uniformisation culturelle. de manière très schématique et à l'aide de l'exemple balinais. politique. Voyons à présent. mais voyager n'est qu'un élément parmi d'autres au sein du vaste mouvement autour de la modernité. et non pas sa finalité ou même une de ses conséquences. ce à quoi ressemble le tourisme lorsqu'il se divise en deux branches.tés ». il est lié à l'évolution des sociétés et se développe en raison de la création. du besoin de subsistance. les boutiques luxueuses = . Le phénomène de changement social et culturel relève toujours de deux processus distincts : l'un est interne. économique ou encore symbolique.rel. qu'elles soient d'ordre cultu. certes du même arbre (ici l'Occident). il participe surtout à l'évolution de toute société confrontée à sa forte présence. l'autre est externe et se produit par le changement perpétuel et les transformations ou adaptations exigées par le monde extérieur. de l'invention. La question des relations entre tourisme et développement est également omniprésente dès lors que l'on évoque simplement le changement socioculturel. de l'esprit capitaliste.

le = possibilité de garder la culture plus ou moins intacte mais aussi risque d'absence de contact avec les autochto.isolement d'avec la population loca. les échoppes dans la rue = mélange avec la population locale = risque majeur de dégradation de la 275 . • Kuta = pensions familiales = tourisme indépendant = plutôt fauchés et routards = bonne proportion des recettes pour la population locale = aide plutôt économiquement les autochtones.nes.

ne vont pas.cilier la préservation des cultures autochtones avec la possibilité de faire bénéficier les populations locales des fruits du tourisme. • Soit la population locale bénéficie plus ou moins des recettes du tourisme mais la culture traditionnelle est mise à rude épreuve. mais la population locale ne bénéficie presque pas des profits touristiques. Vers un voyage intelligent et un tourisme . Aucune des deux voies n'apparaît finalement clairement meilleure que l'autre. nous dirons que le dilemme est complexe car la culture devient à la fois une valeur à défendre et une valeur à commercialiser. La seule possibilité de concilier préserva. se convertir en modèles de tourisme de rencontre partagée.serait évidemment de modifier fondamentalement les comportements et les mentalités de la plus grande partie de la clientèle touristique planétaire ! Mais les surfeurs australiens. deux voies paraissent nettement s'opposer : • Soit on préserve la culture. du jour au lendemain.tion culturelle et rentabilité économique . Même si l'enjeu de nos jours consiste à con. attablés le soir dans les bars à Kuta et lorgnant les prostituées « locales ».contre avec les autochtones.Désirs d'Ailleurs culture locale mais aussi possibilité de partage et de ren. ni même en archétypes du tourisme culturel le plus classique… En conclusion.mais l'issue en semble tout à fait utopique à ce jour . ou les groupes de touristes français enfermés dans un ghetto paradisiaque quelque part dans le complexe de Nusa Dua.

mais les autochtones pré276 . 1979). tant vanté il y a deux décennies par l'Unesco et d'autres (Kadt.de devenir une « carte de rationnement ».culturel « durable » ? Longtemps. il est désormais souvent marqué d'amertume et constitue l'uni.que voie de salut sur la route du développement. Quelques exemples non exhaustifs témoignent de l'ampleur des désillusions subies. les autorités ont presque tout misé sur la venue des touristes nord-américains. Le « passeport » pour ce dernier. En Jamaïque.dans certains cas . le tourisme est apparu comme la poule aux œufs d'or. est en passe .

Et la Jamaïque serait déjà devenue selon certains la « Jamérique ». tables et chaises. ont exigé que l'équipe de porteurs locaux grimpe jusqu'au camp de base situé au pied du sommet du volcan avec toutes les affaires des touristes dont une dizaine de valises ! Lors d'une pause repas.ploitation aux autres. leur gourde et leur crème solaire ? […] Dans les pays du tiers monde. alimen.placer les Américains ou les Allemands… Et puis il y a certains voyages organisés qui prônent l'aventure aux uns et propose l'ex. Dans une « Lettre ouverte au président du Club alpin français ». menés par un accompagnateur autoritaire aux forts accents colonialistes. terme forgé dans l'île caraïbe qui. un lecteur de Charlie Hebdo dénonce un semblant d'expédition himalayenne sur fond de misère sociale qui lui a été vendu fin 1998 : « Est-il acceptable que tentes. Des amis indonésiens. réchauds à pétrole. guides de haute montagne dans leur immense archipel. ce sont aujourd'hui les nouveaux riches russes qui viennent rem. accueille plus d'un million et demi de touristes venant se réfugier dans les hôtels de luxe qui parsèment son bord de mer… À Pattaya.tation et matériel de cuisine complet avec ustensiles. m'ont raconté une histoire à peu près de la même veine qui leur est arrivée à Java au cours d'une ascension d'un volcan. en Thaïlande. Des touristes autrichiens.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages fèrent plutôt parler de néocolonialisme que de développement. le "vacancier" de pays nanti n'aime guère être confronté à ce type de réflexions » (dans Charlie Hebdo. l'accompagnateur irrespectueux a . 3/2/1999). tous les ans. soient portés jusqu'à plus de 5 000 m par des porteurs habillés de loques et non équipés de crampons ? Nos vaillants candidats himalayistes du Club alpin français ne sont-ils pas capables de porter autre chose que leur appareil photo. haut-lieu du tourisme balnéaire et sexuel pendant trois décennies.

leur but était sim. alors merci d'en trouver ! » aurait-il éructé). Et l'un de mes amis guides de me dire : « En fait. cela leur donnait l'impression d'être un instant les maîtres du monde » ! À un tel niveau de dégradation.plement de nous faire souffrir au maximum.demandé que ses clients ne soient pas obligés de s'asseoir à même le sol avant de réclamer des chaises ! (« chez nous on est civilisé. on s'assied sur des chaises. il ne convient plus de parler de tourisme 277 . Inutile de dire que l'ambiance tournait au vinaigre.

ces célèbres églises excavées dans la roche focalisent toutes les envies. musée. Seules richesses d'une région extrêmement pauvre. tous les besoins : « Le ticket d'entrée dans une église coûte 100 birrs (12 dollars) pour un étranger. banque. aéroport. Ils se plaignent de la pauvreté des infrastructures d'assainissement. etc. le site attire " seulement " 10 000 touristes étrangers par an. la modernité investit peu à peu les lieux de l'ancienne cité médiévale : routes.risme international non sans causer de profonds bouleversements. qui y séjournent deux jours en moyenne. s'ouvre progressivement au tou. électricité. maison de l'artisanat… Le site de Lalibela ressemblera. le site prestigieux de Lalibela. du harcèlement des mendiants et du coût trop élevé des visites » indique Sophie Boukhari (Le Courrier de l'Unesco..i l . c r a i n d re l e succès . mais aussi boutiques de souvenirs. de la sous-qualification et de l'agressivité des guides. défiguré par le tourisme de masse. parking.q u e ? O u a l o r s f a u t . c o m m e c e r t a i n s l e p e n s e n t . ses hôtels construits à l'emporte-pièce et une politique d'aménagement touristique particulièrement chaoti. restaurants. Mais comment seulement envisager une rencontre culturelle dans ces conditions de vie et le fossé économique gigantesque entre hôtes et visiteurs ? Pour l'heure.Désirs d'Ailleurs de rencontre partagée mais d'envisager une procédure d'expulsion de touristes mal élevés… En Éthiopie. soit deux fois le salaire mensuel de la moitié des habitants de Lalibela ! Et un jeune guide gagne en trois heures plus que son père en un mois. où se trouvent des églises taillées dans le roc. téléphone. juillet-août 1998 : 72).t-il prochainement à celui de Petra en Jordanie. Toutefois.

La notion a été reprise par la plupart des organisations de protection de l'environnement. le Fonds mondial pour la nature (WWF).d'un éventuel « Holly Hollywood » au cœur d'une Éthiopie sortant à peine des affres de la guerre ? Le développement durable est étroitement lié au respect de la nature. l'Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources (UICN). En 1991. La nature ouvrira la voie au tourisme. le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) publient un rapport intitulé Caring for Earth 278 .

Par « alternatif » terme aussi galvaudé que ceux de « durable » ou de « écotourisme » . Ce rapport « décrit le développement durable comme "une sorte de développement qui prévoit de réelles améliorations de la qualité de la vie humaine.tions désireuses de se prémunir contre les risques de confiscation de « leur » tourisme par l'État qui tente de tout contrôler.cerne tout aussi bien les milieux culturels et humains. et en même temps conserve la vitalité et la diversité de la terre" » (dans Deprest. de consulter la Charte du tourisme durable. En France. Même si pour l'heure.progress ivement.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages qui reprend les principaux thèmes du développement durable. et il suffit. 1997 : 69). concédé aux . le terme se traduit tantôt par « durable » tantôt par « soutenable ». C'est ensuite l' O r g a n i s a tionmondialedutourismequiprend. la notion de tourisme durable reste étroitement liée à la protection de l'environnement. pour s'en convaincre. le relais dans la promotion du tourisme durable (sustainable tourism development). et par les voyagistes peu scrupuleux rôdant à l'affût des bonnes affaires du voyage… Le véritable tourisme durable ne peut finalement qu'être un tourisme durable alternatif. il serait aussi erroné de ne voir en elle qu'une place de choix réservée à l'écotourisme. ou encore le Guide for Local Planners. très utile pour les popula.on entendra ici un tourisme comprenant les spécificités suivantes : • Nombre de touristes-voyageurs restreint . • Rôle notable. Le tourisme durable con. de gestion et de décision.

de partager et d'échanger.• . • 279 . quête de connaissances. Préférence des lieux situés « hors des sentiers battus » Prédilection pour une immersion dans le milieu naturel et/ou culturel. • Désir de mieux connaître la culture de l'autre et la nature de l'ailleurs. • Volonté de s'adapter aux conditions locales (alimentation. hébergement). • Désir de rencontrer. autochtones.

une mauvaise évaluation du terrain et des populations. il n'est pas à l'abri d'un certain nombre de problèmes et surtout de dérapages. De même pour la nature. D'abord. le tourisme alternatif n'a de sens et d'intérêt que parce qu'il est véritablement alternatif… Par contre. 1998 : 122). les deux qualificatifs allant de pair selon nous. surtout si l'expérience des uns pouvait quel. il rend par conséquent plus vulnéra. ou alors il ne conserverait d'alternatif plus que le nom ! C'est un fait avéré. Cela fait déjà beaucoup de travail pour demain. une autre manière de voyager et de voir le monde. Si ce tourisme à la fois durable et alternatif.que peu influencer . il est toujours pos. c'est-à-dire plus respectueux des milieux culturels et naturels visités. ce tourisme découvre plus en profondeur l'existence des hôtes. est incontestablement le tourisme d'avenir qui serait le plus responsable.bles ces populations qui s'ouvrent à lui.ter à changer de cap et à opter pour un autre tourisme. leur vie quotidienne. Martin Mowforth et Ian .nations qu'un jour des tours-opérateurs d'aventure ou culturels vendront dans leurs catalogues (Williams. Il importe de comprendre que le tourisme durable alternatif ne peut espérer remplacer le tourisme consumériste de masse.Désirs d'Ailleurs du • Intérêt pour vivre une expérience selon une éthique voyage responsable. Ensuite. voire les inci. Enfin. le tourisme alternatif sera inévitablement un terrain d'essai pour de nouvelles desti.à long terme celle des autres. des pratiques et des besoins inappropriés peuvent perturber les espaces naturels et humains visités.sible d'œuvrer à une grande échelle en faveur d'un tourisme de masse et classique plus durable. Explorant les nouvelles formes de tourisme durable envisageables pour l'avenir.

le Népal et le Belize. avancent des premiers bilans quant aux expériences de tourisme durable et lancent des pistes e n ve i l l a n t p r u d e m m e n t à p r i v i l é g i e r l e d é ve l o p p e m e n t l o c a l à l'intérieur d'un contexte global.des approches multidisci.plinaires pour mieux cerner les enjeux du tourisme international 280 . à l'aide de nombreux exemples dont le Zimbabwe.et l'urgence de développer .Munt. les auteurs expliquent également l'intérêt .

notamment dans les domaines de la santé et de l'éducation dont les services sont entièrement gratuits pour les Bhoutanais… Un excellent exemple . à savoir le nationalisme exacerbé. la pauvreté. appliquait jusqu'à récemment un système de quota en ce qui concerne le contrôle des flux touristiques. très attaché à la défense de son identité culturelle et religieuse. l'intégrisme religieux. et déterminé à développer un tourisme i n t e l l i g e n t e t r e s t r e i n t ( s e u l e m e n t 5 3 6 5 v oy a g e u r s e n 1 9 9 7 ) . pays enclavé du sous-continent indien. les écocides et les ethnocides qui se déroulent à l'abri des caméras de journalistes… et de touristes ! Avec 600 000 habitants. 1998). Le tourisme est un espoir de lendemains plus vivables sinon plus harmonieux : « Notre capacité à apprendre et à œuvrer en faveur d'un changement n'a jamais été aussi prometteuse » écrit Deborah Maclaren (1999) et le tourisme est un formidable moyen pour se retrouver entre étrangers. culturels et humains . mais la politique du gouvernement dans ce domaine s'assouplit d'année en année.l'ensemble des peuples à lutter contre les véritables fléaux de notre planète. pour enfin communi. mais 35 % de cette somme revient directement aux populations. le Bhoutan. échanger et partager des paroles et des gestes entre gens de conditions et de lieux différents.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages à venir et répondre à ses sollicitations pour étendre la recherche dans ce domaine (Mowforth. La chance qu'offre le tourisme de demain est celle de sensibiliser .quer. Pour l'heure. Munt. les touristes sont toujours contraints de payer à l'État deux cents dollars US par jour de visite de ce modeste pays himalayen.grâce à la rencontre avec d'autres milieux naturels.

rité. cela paraît indéniable. Lapalissade qui n'empêche cependant pas de multiplier les efforts en vue d'en convaincre davantage. une forme de voyage qui ne pourra jamais intéresser le plus grand nombre.de tourisme durable… mais qui n'est pas à la portée du premier touriste venu ! Le tourisme durable est et restera. ni de veiller à devenir et rester soi-même un « bon » touriste ! Le développement d'un tourisme durable ne peut faire l'économie d'une éducation 281 . sauf à verser dans la démagogie. un tourisme réservé à une mino.

marsavril 1999 : 5). la musique étant autant une invitation qu'un rappel au voyage.tition animée ou à un « bœuf » spontané quelque par t dans un quartier périphérique de la capitale. Mais l'univers de la musique. un périple qui toujours recommence. de résistance contre le tourisme planétaire » (dans Ulysse. Pour rompre avec cette « tradition ». s'échangent sous le manteau. le touriste qui se rend au Tropicana n'aura pas la même expérience du « voyage musical » que celui qui assiste à une répé. l'ambiance de son choix dans un dédale de possibilités : à La Havane. C'est une sorte de langage codé. bars où l'on chante le fado. ses géographies et ses cultures. mais également de la danse ou des spectacles. À ce titre. sont des souvenirs qui résistent à notre mémoire. par exemple. À Cuba ou au Brésil. des cartes postales… De la lecture et de la musique. des photos déjà vues. en Côte d'Ivoire ou en Afrique du Sud. les CD ou les cassettes. la musique est une religion populaire où chacun peut puiser à sa guise. Les « bons plans » ne sont que rarement à la . Les instruments de musique. tous deux étant de puissants vecteurs de diffusion pour la culture universelle. il conviendrait de rompre progressivement avec l'image puis la réalité d'un tourisme essentiellement massif et classique. toutes plus plurielles les unes que les autres. il n'est pas vain de se plonger dans ce qu'elle a de plus caricatural afin d'en connaître les contours les plus litigieux pour ensuite mieux les ôter de nos comportements vacanciers… Pourquoi ne pas rapporter de nos pérégrinations autre chose que des bibelots en toc.Désirs d'Ailleurs touristique dès le plus jeune âge où l'on s'attellerait à susciter la curiosité de l'autre en même temps qu'on apprendrait à mieux connaître l'ailleurs en étudiant ses histoires. le lieu. est aussi multiple que celui du voyage. De même à Lisbonne où « les bonnes adresses de tascas. et le tout est de trouver l'artiste. les livres du cru.

portée du premier venu ! Le voyage nous apprend aussi la difficulté et la patience afin d'enrichir davantage nos expériences. de Reiser (Vive les vacances !) ou de 282 . la bande dessinée s'est montrée particu. La niaiserie présumée et parfois vérifiée du « touriste » n'est jamais mieux décrite que par les voies détournées de la dérision et de l'ironie. À ce titre.lièrement imaginative et sarcastique avec les albums hilarants de Claire Brétécher (Tourista !).

Avec Les Bidochon en vacances (1981). l'hôtel en question se trouve à Saint. il dépeint le traditionnel séjour balnéaire des nombreux « juilletistes » ou « aoûtiens ». Ce dernier explore les mentalités touristiques des Français en vacances. et qui n'est pas sans nous rappeler nos propres observations… La réalité peut étrangement ressembler aux fictions romanesques ou aux récits de bandes dessinées.néaire du sud de l'Angleterre. Binet transporte sa famille de monastère en monastère et décortique les comportements des touristes français à l'étranger avec un ton ironique qui sonne (trop) souvent juste. toujours souriante.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages Binet. mais manque de chance. avec Les Bidochon en voyage organisé (1984). La mondialisation perturbe l'univers sécurisant du vacancier au point de lui faire prendre d'autres chemins que ceux escomptés au départ : des plaisantins londoniens ont ainsi fait monter dans un train pour Torquay. comme le montrent ces trois brèves recueillies dans la presse en 19981999. une station bal.Turkey en anglais -. vers l'aéroport international de Londres… La Coupe du monde de football 98 regorge aussi de son lot d'anecdotes de l'impossible voyage : une secrétaire anglaise a réservé pour les cadres de son entreprise des places pour la finale à pas moins de 8 800 kilomètres du stade de France ! Via Internet. elle a ainsi réservé des chambres à l'hôtel Saint-Denis. celle-ci ne se rendit compte de rien. passa une nuit à l'hôtel où elle a tenté de payer en monnaie turque ! Au bout de son drôle de périple « turc » elle a été réorientée. n'épargnant aucunement leurs actes les plus anodins ou les plus ridicules. et même les dépasser parfois. une touriste japonaise qui voulait se rendre en Turquie .Denis .

le réceptionniste précisa même que l'hôtel était à deux pas du stade. oublié par un 283 . un dernier récit illustre la circulation des hommes et des bêtes. Le stade de la Réunion ! Enfin.de la Réunion au cœur de l'océan Indien. environ un mois plus tard. En jan. c'est dans un hôtel parisien qu'une femme de ménage déloge un crocodile du Nil. et dénote l'impact de l'activité planétaire. dans la province argentine du Chaco. une ménagère déniche un crocodile de deux mètres de long sous un meuble. Au cours de la réservation téléphonique.vier 1999.

Le Net ou le Web bouleverse aussi l'univers du voyage en permettant aux sédentaires affirmés. Internet révolutionne la communication. d'ambiances de voyage .tine. Encore et toujours la déstabilisante et mouvante mondialisation… Toutes ces histoires saugrenues. comment est-on passé si rapidement de Malinowski à Bill Gates ? Nous le savons tous. cinéastes… et auteurs de bandes dessinées ! Les voyages insoLites et déformés Le cybertourisme ou la mise en fiction du réel. est-ce le même crocodile ? Non. entend partager ses aventures avec des écoliers français et surtout leur faire part.et pas seulement sur les maillots . « il y aura eu 8 500 connections au site Internet : amis et parents. un écran pour s'évader sans se déplacer ». L'aventure sans la mésaventure. mais le crocodile est à la mode . Dans le magazine Ulysse (avril 1998). des Argonautes du Pacifique aux Internautes de l'Informatique. en passant par l'Argen. La communication est réciproque et tellement facilitée par l'informatique en réseau : « un clavier pour partager. via Internet. de la vie quotidienne de leurs camarades d'Asie et d'ailleurs.ques inutiles. et bien d'autres . Audrey Williamson cite l'exemple d'un couple de Français qui. Du voyage à Internet. voyageurs branchés et internautes anonymes en quête de rêve.Désirs d'Ailleurs client sous un lit… D'Égypte en France.d'un bout de la planète à l'autre. sans détours exoti. de goûter aux joies du voyage sans en connaître les peines.devraient stimuler l'imagination de tous les romanciers.ne rapportons-nous pas tous en souvenir de nos girations planétaires quelque anecdote du genre ? . parti arpenter pendant neuf mois les frontières du globe. Au cours des neuf lunes de gestation authentiquement routarde.

Toutefois. c'était plutôt comique : 284 . le couple témoigne : « Là. Plus on com. loin s'en faut. Même si les internautes sont eux-mêmes des voyageurs patentés.par procuration ».munique virtuellement. là où on le pense. moins on se rencontre réellement. à la fin de son périple. Et l'abonnement à Internet ne remplacera jamais la bonne vieille boussole ni même le bottin jaune. Arrivé à Hong Kong. la communication n'est pas toujours.

un site de plus. alors que bon nombre ne se sont jamais adressé la parole. on fouille. on n'a pas le temps non plus. c'est qu'on n'y pense pas. la machine permet de franchir le pas impossible que le regard ou la parole en vis-à-vis ne s'autorisait pas ou plus. Car l'hôte retrouvé grâce à la magie informatique facilement se dérobe. Il nous connaissait et suivait notre périple sur Internet… alors que nous étions assis à côté de lui ! ». Intranet/Internet a été installé dans tous les appartements d'un grand immeuble en Île. Cela a permis de faire renaître la convivialité entre les voisins.courir la planète en embarquant sur cet étrange vaisseau venu d'ailleurs qu'on nomme computer. Le voyage provient généralement d'un égarement. fort heureusement. c'est rêver d'un espace-temps différent du nôtre. Internet offre la possibilité à ses adeptes les plus avisés de par.de-France. à ces détours de l'irréel pour le réel. qui peuvent enfin communiquer. puisqu'on le passe sur le clavier. On ne se déplace plus mais on surfe. La Terre n'est plus qu'un tapis et la souris remplace la marche ou l'avion. Mais. Mais gare aux dérives. Un site de plus à visiter. La chute est assez terrible. on fouine ce qui retiendra le .Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages on consultait notre site dans une salle d'attente lorsque quelqu'un nous a abordés : « "Ah ! Vous avez découvert ce site ! Moi aussi". L'hôte informatique n'est jamais qu'un site. Dans ce cas. tout le monde ne préfère pas encore les chiffres et les lettres du clavier ou de l'écran à la discussion avec un autochtone ou un voisin. on s'est perdu sur le Web et on cherche. Voyager. Ne vaudrait-il donc pas mieux éteindre parfois l'ordinateur et aller s'attabler autour d'une bière fraîche chinoise ? Le problème. à la rencontre avec la nature et la culture d'un ailleurs.

plus longtemps notre œil scotché sur l'écran ! On arrive finalement à destination mais on en change aussi très facilement. cette mélancolie singulière ? Ce doit être le vinho verde de cette tasca de Bélem ? Si j'allais au Slavia manger un jarret de porc accompagné d'une bonne Pilsen ? Ou au hammam. Charles d'Usseau est parti ainsi en voyage dans tou. d'Istanbul à Lisbonne. me faire remettre le corps et les idées en place ? pJ'ai 285 .tes les grandes villes d'Europe : de Prague à Venise. le voyageur-internaute s'épuise le regard et finit la nuit sur les rotules : « Mais quelle est cette saudade qui me prend. de Madrid à Londres.

Désirs d'Ailleurs la tête qui tourne.ginales. mai-juin 1999). Les écrans défilent. Le voyageur de plus en plus emporte avec lui au bout du monde son ordinateur portable. consiste à trop confondre illusion et réalité : d'un côté. actuellement. des voyages . et moi. Un espace que l'imaginaire se charge de mythifier et. on les emmène donc partout avec nous. du feuilleton télévisé X-Files. je m'accroche » (dans Ulysse. le compteur France Télécom aussi. du new-age. un espace que nous ne cessons de rêver pour le construire à notre image. 1998 : 3348) : « C'est l'espace touristique qui attire les flux touristiques ». à l'utilitaire. cette situation n'est pas sans liens avec l'attrait constaté en faveur des religions personnelles ou mar. ils deviennent nos compagnons de route aussi indispensables que le guide de voyage et le passeport. Il est la preuve que le tourisme ne parvient plus à échapper à l'utilité. les membres des communautés tribales sont quelquefois des enseignants ou des médecins résidant dans une grande ville voisine. Le cybernomadisme se pratique tant dans l'espace réel que virtuel. de l'occultisme et des phénomènes surnaturels et paranormaux. la préservation du mode de vie des populations montagnardes ou des peuples de la forêt est ainsi parfois abusivement mise au crédit du succès de l'industrie touristique occidentale… De l'autre. Ces ordinateurs toujours plus réduits ne sont déjà plus aussi épais qu'un guide Lonely Planet. Le danger. aujourd'hui. mais ils se vo i e n t c o n t r a i n t s d e c o n t i n u e r à j o u e r d e t e m p s e n t e m p s a u x « bons primitifs » afin de satisfaire les visiteurs… La simulation est totale mais chacun semble nourrir la sienne de celle de l'autre ! Comme le souligne parfaitement Chris Rojek dans un article intitulé « Cybertourism and the Phantasmagoria of Place » (dans Ringer.

Le cybertourisme est même une façon de réaffirmer son nomadisme d'une manière singulièrement inédite. Chez nous. Internet c'est un outil pour voyager sans bouger. Oumou Sy. les Peuls. sans administration centrale. par exemple le tourisme peul via Internet : en 1998 dans le journal Réforme. etc. l'une des premières internautes du Sénégal. quand on veut s'en aller. on prend 286 .chamaniques. j'aime ça. Comme je suis d'origine nomade. cette liberté de voyage sans frontière. porte un jugement sans détour : « Pour moi.

nel et permet de trouver du travail à l'heure où il se fait rare : en se déplaçant aisément de la sorte. Le cybertouriste est un voyageur proprement égoïste. Même les postes restantes . trop facilement imbu de lui-même ou de sa haute technologie porta. et on part vers où s'envole le sable… Avec Internet. ni famille.que fascine les jeunes soucieux de ne pas se voir dépassés par les événements ou les voisins : le cybertourisme est certainement la forme de voyage la plus égoïste qui soit. 25 décembre 1998-6 janvier 1999). Mais comment suivre la cadence ? Les cybernomades sont aussi les nouveaux sans domicile fixe (SDF).ces lieux de fixation lors des voyages . je suis devenu SDF. La « recherche de l'hôte » ne s'arrête pas au bas de l'écran. ni domicile. Quant au cyber. Le cybernomadisme est à la mode surtout s'il est profession. on le laisse s'écouler pour savoir d'où souffle le vent. Le voyage se fait parfois compétition professionnelle et exige un « minimum » de matériel. Edward Waller en propose la formule gagnante : « .sont lentement remplacées par des adresses postales et le courrier informatique traverse le globe plus rapidement que tous les facteurs réunis ! Les cafés Internet explosent pendant que les services postaux retardent. c'est un peu la même chose ». je ne paie pas de loyer. je ne reçois pas de factures » raconte Charlie. dopé à l'obligation de résultats tangibles.nomade professionnel. il n'a souvent ni bureau. toujours en quête de nouveaux amis logeurs. elle se poursuit dans les cybercafés puis dans les salons des « vrais » hôtes : « comme j'avais beaucoup d'amis un peu partout.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages une poignée de sable dans la main. Ma qualité de vie s'est nettement améliorée. Ainsi avance notre monde épris de vitesse.ble. un cybertouriste anglais particulièrement opiniâtre (cité dans Courrier International. un chômeur baladeur aura plus de chances de réussite ! Le mode de vie itinérant via l'informati. Je dépense peu.

Pour moins de cinq mille dollars. vous avez un téléphone satellitaire qui couvre 99 % de la surface de la Terre à 2.40 dollars la minute. Ensuite. d'une imprimante et d'un modem » (dans Ibid. il suffit d'un ordinateur portable avec une fonction vidéoconfé. l'aventurier des temps modernes est paré pour gagner sa croûte et lutter contre le chômage ! Mais le déracinement continu et l'absence de repères 287 . Avec cet arsenal du parfait cyberbourlingueur.). d'un télécopieur.rence.

[…] Nous prévoyons u n e g a m m e d e l o i s i r s q u e l e s g e n s p o u r ro n t d é c o u v r i r t o u t e n ressentant à quel point leur corps est différent dans l'espace » (dans Courrier International. se berce de rêves déjà bien agencés : « L'une des choses qui. le vrai et le grand. L'espace.per le souffle à ses fortunés et privilégiés passagers. les objets emportés partout deviennent des talismans. on voyage plus vite que le soleil. Et le Journal de Lonely Planet (1er trimestre 1999) rappelle que « si vous quittez Paris à 11 h du matin le 1er janvier. Déjà. Aux États-Unis.Désirs d'Ailleurs perturbent aussi le voyageur cybernétique : on se recrée d'autres attaches. Nous envisageons des suites spéciales pour lunes de miel. j'en suis sûr. Plus extravagant encore. Howard Wolff. le même jour à 8 h 45. avec le passage du mur du son (Mach 2). vont fasciner les gens. Un architecte de l'espace espère que « son hôtel orbital sera opérationnel d'ici l'an 2017 ». À son bord. en voyageant dans le même sens que le soleil. On a parlé de la nécessité de porter des sangles ou de s'amarrer à son partenaire. 22-28 avril 1999). des milliards de dollars sont consacrés à la mise en place dès que possible d'un tourisme spatial « de haut vol ». les voyages en Concorde pouvaient cou. vous arrivez avant d'être parti ! ». vous arriverez à New York après 3 h 45 de vol. d'est en ouest. la chambre d'hôtel se transforme en maison provisoire… Le voyage n'est pas voyage s'il ne s'arrête pas toujours quelque part. le voyage sans gravité se passera demain dans l'espace. Mais le voyage dans l'espace se veut non seulement plus cher mais aussi plus original.teurs les plus enchantés par les affaires de l'espace. l'un des concep. C'est le seul cas où. Le seul fait d'y penser est déjà amusant. une destination touristique d'avenir. Reste l'argent ! Qui pourra se payer ce type de croisière spatiale ? « . c'est l'idée de faire l'amour en apesanteur.

la possibilité de pratiquer un tourisme durable de rencontre partagée sera accordée à tous les habitants de la Terre et d'ailleurs… Pour l'heure. Sûr que le jour venu où ce tourisme spatial sera à la portée du plus grand nombre. c'est que ce genre de voyage ne sera pas abordable tant qu'il n'y aura pas un marché de consommation de masse » reconnaît Wolff.Le hic. Il a déjà vendu 288 . un voyagiste de Seattle croit fermement à la « démocratisation » du voyage dans l'espace.

Tzvetan Todorov remarquait : « Le .fois à la condition nomade. à deux pas de chez vous ? Le tourisme expérimental de ce type. offre des possibilités de vacances virtuelles également hors du commun.taire et le tourisme du pauvre.marché. sur des vols bihebdomadaires à partir de juillet 2002 »… Le tourisme expérimental. on fait rapidement les courses à l'épicerie chinoise à côté du super. sinon on se plongera dans un énième récit de la Longue Marche sur une terrasse ensoleillée. peut se multiplier à l'infini. dont le circuit « découvertes » est indéniable. plus terre à terre. avec ses multiples variantes.mes de voyage désirés. on va écouter un peu de musique traditionnelle taoïste à la Fnac.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages « plus de 250 places. à 98 000 dollars (540 000 FF). peu coûteux et peu risqué.dant une journée : après une séance d'initiation au taï-chi. On voyage à domicile pour trois fois rien si ce n'est le prix de l'illusion de l'ailleurs. Plus personne n'échappera toute. Mais ce tourisme reste un tourisme d'assouvissement de désirs personnels très éloigné d'un tourisme de rencontre partagée… Peu avant que la vague du multimédia ne vienne s'abattre sur le monde. On se rend ainsi facilement en Chine pen. sera sans doute demain à la fois le tourisme du séden. selon les pays ou les thè.ger au « Bon Pékin » puis finir la soirée au cinéma en regardant le meilleur film de Zhang Yimu dans le cadre de la semaine du cinéma chinois… Ce tourisme. on va ensuite man. si on a le temps on ira voir la vidéo du dernier Jackie Chan chez un ami. Il vaut mieux être cependant en ville qu'en rase campagne pour voyager de la sorte ! Combien d'adeptes de ce tourisme-là.

reux de voir des chameaux que des hommes » (Todorov. Il est encore moins dangereux de voir un écran que des chameaux ! La recherche de l'hôte se trouvant aux antipodes de la quête de l'autre. 1989 : 378). À moins que l'anti-voyage ne devienne le modèle 289 .touriste est un visiteur pressé qui préfère les monuments aux êtres humains. il est moins dange. […] La rapidité du voyage est déjà une raison à sa préférence pour l'inanimé par rapport à l'animé. puisqu'elle ne remet jamais en question notre identité. […] L'absence de rencontres avec des sujets différents est beaucoup plus reposante.

Un ami parisien me disait au cours des premiers jours de janvier 1999 : « Les images de voitures brûlées lors de la nuit du Nouvel An à Strasbourg furent époustouflantes. voyageant au cœur du taoïsme. chaque chose est occasion de voyage. est-ce vraiment le meilleur moyen de rencontrer l'autre ? Les marges du voyage et le tourisme de misère. la banlieue doit sortir . Pour éviter l'incendie général.dre l'autre de l'ailleurs résonne tristement avec le rejet de l'autre de chez nous. Alors que les mobilités augmentent un peu partout dans le monde dans des formes de plus en plus antagonistes. Chaque être. laissa à la postérité cette citation qui s'applique aujourd'hui fort bien à l'internaute-voyageur. ce sera une excellente occasion pour me rendre à Strasbourg ».lieues plus riches en culture vivante que dans n'importe quel quartier résidentiel ! Mc Solaar n'a pas entièrement tort lorsqu'il annonce la couleur dans sa chanson « Paradisiaque » : « Viens voir les quartiers pour trouver le paradis où les anges touchent le RMI ». Il existe pourtant d'autres moyens d'attirer des visiteurs dans nos ban. Nos sociétés méprisent les misérables mais héroïsent à l'envi les voyageurs. Le macrocosme est à l'image du microcosme : le refus de compren.Désirs d'Ailleurs du voyage du futur ? Le penseur chinois Lie Tseu. Mais contempler un écran d'ordinateur dans l'espoir de voyager. les mentalités se ferment et les nomades parlent à des murs. Dépourvu devant son engin terrifiant qui l'expédie si facilement sur la Lune à l'aide d'une simple souris mais qui se montre incapable de boire une bière avec son voisin de palier. de contemplation ». Cela doit attirer bien du monde tout ça ! Préviensmoi si ça devait se reproduire. le voyageur virtuel pourra y puiser de l'inspiration avant de s'élever : « Le but suprême du voyageur est de ne plus savoir ce qu'il contemple.

de la grisaille qui la mine de l'intérieur. sillonnaient les États en quête de chantiers pour travailler. d'emplois 290 . Jamais à court d'une nouvelle idée de commercialisation touristique. le Routard en a déjà fait un guide… Les anciens hobos. de trains pour se déplacer. nés à la fin du XIXe siècle sur les décombres de la crise économique en Amérique jetant déjà ses milliers de chômeurs dans la rue.

Nels Anderson a pu relever dès 1923. le « bon » hobo n'est pas le travailleur mais l'oisif. Le hobo n'est pas qu'un chômeur ou un travailleur nomade. revendiquent l'héritage du hobo.dont Bruce Chatwin (1996) a décortiqué l'anatomie sur le mode du travel writing . il est surtout un pionnier. celui qui refuse le diktat économique.a plus . Sociologie du sans-abri (1993). certains ethnologues. un temps qui peut nous faire croire que tout est possible… Mais pour Anderson. militants ou touristes soucieux de se démarquer. Ils lui attribuent le statut envié de « vrai » voyageur.dait le mode de vie bohème. en passant par les « clochards élégants » (Kérouac). Ce n'est donc pas par hasard que tous les aventuriers originaux en mal d'ancêtres. il est aussi un jouisseur de la vie.celui que généralement. Des « vagabonds du rail » (London) aux « nomades du vide » (Chobeaux). on ne parviendra pas à imiter… du nécessaire détachement de nos attaches aliénantes.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages pour exister sur le plan social et survivre sur le plan financier. la culture libertaire qui sous-ten. L'image du hobo est mythique car elle représente l'extrême voyage au bout du « tourisme moyen ». un éclaireur. celui qui met son temps au service de la vie et non du labeur. Nourri d'un imaginaire puissant marqué notamment par la figure d'un Jack London. dans son ouvrage Le Hobo. par peur ou manque de courage. voyant en lui le modèle idéal . On en oublierait presque que le temps de l'errance est aussi un temps de déviance et de rejet. un rescapé du romantisme. qu'elles soient matérielles ou affectives. l'univers de l'errance . un découvreur potentiel d'un hypothétique Far West. et souvent de souffrance.

D'où vient-il et où a-t-il grandi ? « Quelque part entre New York et Boston. Âgé d'une quarantaine d'années. la première question de mon compagnon d'infortune ne fut pas vraiment celle du stoppeur « classique » se destinant en un lieu précis : 291 . la vinasse et le mode de vie d'un hobo « moderne ». Il m'est par exemple arrivé. Charles fait la route depuis près de dix ans. « sur la route ». de partager durant quelques jours la pitance. mais je ne sais plus trop bien.changé en degré qu'en nature. Et l'Amérique reste l'Amérique. la pluie et le soleil »… À chaque véhicule qui s'arrêtait au bord de la route. en reliant les deux extrémités des États-Unis. maintenant mes seules attaches sont la route. le vent.

version moderne du vagabond oscillent entre charité bienveillante et compassion religieuse. le « faux » on le . Les attitudes envers le « faux » SDF. Les questions suivantes ne tardent pas non plus à surgir : « Pensez-vous qu'il y a du travail par là-bas ? Peut-être pourriez-vous m'aider à trouver un petit job temporaire. on peut être un peu tout cela à la fois.tent malgré tout intégrés au sein de la communauté. d'autres sont morts brûlés ou tabassés… L'histoire est pleine d'œuvres charitables . Mais la « bonne société » a toujours distingué les vrais vagabonds des faux. certains sont expulsés de la cité. La société préfère sans aucun doute le vagabond. au pire la haine. happés par la cruauté du monde mais prêts à se rendre utiles. au vaga. mais « acceptable » et présent à leurs côtés. En accumulant le malheur. usurpateur de la misère officiellement acceptée. Des interrogations qui ont laissé quelques automobilistes pour le moins interloqués… Les formes que revêt le vagabondage sont multiples. 1998).bond rebelle et fuyard. « inacceptable » (donc « enfermable » !) et absent (donc en quelque sorte inexistant). les paumés et les désespérés. même si c'est mal payé ? ». Après avoir été privés de citoyenneté.pour les uns et de procès et d'emprisonnements pour les autres (Cubero.Désirs d'Ailleurs « Bonjour monsieur. res. Les comportements vis-à-vis du « vrai » SDF . Il y a les errants et les mendiants. appauvri et même déchu de toute humanité.depuis saint Vincent de Paul jusqu'à l'abbé Pierre . expriment en revanche au mieux la méfiance. où allez-vous ? ». les renonçants et les expulsés. Le « vrai » on le plaint et on l'aide. Les « vrais » : ceux qui. et à qui on cède volontiers une pièce de temps en temps. Les « faux » : ceux qui fuient à la fois le travail et la communauté. tenté par l'oisiveté et l'inconnu. quelque chose entre le Téléthon et Emmaüs.

de s'installer. de s'adap. Le premier aspire à la sédentarité là où le second a toujours la bougeotte. les autres formes de voyage sont suspicieuses et inconvenues. Dans ce cas de mobilité. Le SDF voyageur est toujours le mauvais vagabond.stigmatise et on le rejette. d'autant plus quand le voyage se pratique hors des 292 . pourtant plus involontaire qu'on ne le croit.ter. celui qui refuse de se stabiliser. le voyage est non seulement mal vécu mais aussi mal vu… La société défend d'abord une conception du voyage héritée des congés payés.

Mais les problèmes restent globalement les mêmes à la base.un voyage en aller simple. Ces « nomades du vide » envisagent toujours le départ mais rarement l'arrivée. d'autres mots ne suffisent pas à changer les maux à résoudre.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages sentiers battus. pour aller à la rencontre d'autres pairs en souffrance. 1996 : 29). et l'exclusion la pauvreté. plus infâme génocideur de notre siècle pourtant friand de massacres. leur périple est avant tout . pendant quelque temps et une fois dilapidées ses économies. ils n'emportent pas avec eux les mêmes bagages. Le retour n'étant jamais garanti. clochard… De nos jours.lés : l'exil est un voyage imposé ainsi qu'un voyage d'aller simple. le SDF a remplacé le clochard. en particulier les Tsiganes… Dans une économie-monde tout entière vouée au marché. À ce titre. L'histoire des nomades du vide est celle d'une « fuite d'une réalité quotidienne devenue insupportable. les consommateurs de voyages sont mieux cotés que les gens du voyage. Leur . Si les nouveaux « zonards » sont les « hippies d'aujourd'hui ». Mais qui sont les « vrais » voyageurs ? La vie de bohème conduit au meilleur comme au pire : si Rimbaud ou Kérouac ont laissé derrière eux de beaux textes sur la déambulation volontaire. a vagabondé entre 1907 et 1912 dans les rues de Vienne à la recherche de petits boulots et d'un sens à sa vie : il deviendra même. Ces « zonards » rejoignent ici exceptionnellement les exi. Les jeunes quittent aujourd'hui leur campagne isolée ou leur cité invivable pour recréer du lien social et survivre à une absence de relations humaines. Ils sont partis chercher ailleurs que dans leur cellule familiale et leur environnement proche une communauté dont ils attendaient compréhension et soutien réciproque » (Chobeaux. les voyageurs vagabonds sont comparés aux autres « gens du voyage » aux droits spoliés.et il risque de le rester . Hitler.

l'errance et le nomadisme de certains ont perdu toute poésie qu'on pouvait leur trouver jadis : « La vie d'errant n'a en fait rien d'exotique ni de folklorique. d'argent… On est également très loin des aventures beatniks.moral n'est pas aussi bon et la route en général nettement moins longue. sont en 293 . une culture. et rien qui puisse laisser penser qu'un réel mode de vie. Par manque de carburant. de force. des périples routiers interminables et des expériences littéraires. De nos jours.

Touriste est un « emploi ». bref une fonction bien plus facile à dénicher que celle de chercheur. la pauvreté. le chercheur se fait touriste. Mais aujourd'hui l'un rejoint l'autre ou plutôt les deux termes (des emplois « nouvelle formule » ?) ten. sans joie. Cette dernière phrase comporte pourtant des analogies certaines avec ce que ressentent nombre de voyageurs qui visitent l'autre bout du monde.ple. dégradante. Après on verra. d'ANPE en ANPE. C'est une vie morne. le chercheur cherche avant tout du travail. des chercheurs qui trouvent (un emploi) on en cherche ». n'en suscitent plus guère. À ses heures. Comme la « crise ». un état. en général de longue durée. mais plus souvent encore le touriste se fait chercheur. de région en région. et si le spectre du chômage hante cer. C'est un enfermement dans une souffrance individuelle et dans une absence totale de sens » (Chobeaux.dent à se confondre. L'essentiel du travail de recherche d'un jeune chercheur n'est-il pas de rechercher du travail ? Et puis de le trouver… à force de voyager d'entretien d'embauche en entretien d'embauche.Désirs d'Ailleurs train de naître ici. l'enseignement par exem. Mais si le travail c'est la santé. car rien n'indique qu'il cherchera beaucoup dans le travail qu'il aura trouvé… ou qu'il espère trouver ! Comme le dit si justement l'adage populaire : « Des chercheurs qui cher. une situation. Nous sommes toutes et tous touristes.cidaire. Même s'il est sans doute préférable d'être touriste que chômeur. mieux vaut travailler.tains esprits (dont ceux traumatisés à la seule idée d'aller travailler 35 heures au lieu de 39). 1996 : 55). sui.chent (un emploi) on en trouve. L'industrie touristique génère des emplois et des recettes là où d'autres secteurs. etc. le chômage. voire s'installer à son compte comme touriste. volontairement ou non. voire . Le tourisme est donc partout en vogue. Dans l'Europe de l'an 2000.

C'est une question d'époque. Sans doute. 294 . il en est d'autres où les anthropologues deviennent guides touristiques. où les guides touristiques devinrent anthropo. certes assez récent. Surtout si l'hébergement est à la hauteur et le soleil au rendez-vous.permanent (fini enfin les vacances trop courtes !).logues. la santé quant à elle ne s'en portera que mieux. Il fut également un temps.

Alors demain. ou même d'un quelconque vol charter. l'emploi recherché exige de la part du voyageur intrépide patience et organisation. Considérablement.que qu'elle mérite. elle. est ouverte à tous. Faire la route est une alternative offerte. et pas seulement les autostoppeurs malchanceux.temporains un voyage douloureux et sans issue. Notre société a l'épo. Car si tous les chemins mènent à Rome ou ailleurs. Du moins en apparence. le secteur touristique ne cessera de se développer. À l'instar de l'île déserte inaccessible du bout du monde. la route appelle une foule composite. à tous. Il reste que le XXIe siècle mercantile qui s'ouvre n'offrira pas le même tourisme à tout le monde. courage et traitements particuliers ! L'entreprise peut s'apparenter à une aventure autrement plus exotique que les tribulations périodiques et vacancières dont l'objectif se résume à la conquête des plages méditerranéennes… Déjà. en principe. nombre de ces aventuriers du travail perdu s'orientent vers des continents pour leur part retrouvés et souvent très éloignés… Si tout le monde ne peut espérer s'envoler dans les airs à bord du Concorde. Mais en général la manière et la finalité du voyage des uns et des autres diffèrent. La difficulté majeure consistant à ne pas rester sur le bas-côté. Et.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages Chercher du travail peut se révéler être un travail harassant. Du mendiant au routard. la route. Partir à la recherche d'un emploi est pour beaucoup de nos con. sous des formes renouvelées et repensées. tous touristes ? Des voyages oubliés ou insolites aux voyages déformés et malsains. beaucoup de migrants volontaires ou non restent sur le bord de la route. Le passage au nouveau millénaire l'a . du SDF affamé au fils de PDG en quête d'émotions fortes. en passant par le réfugié et l'exilé.

Vancouver et Kona (Hawaii). Escale avant minuit. Que diriezvous de plusieurs réveillons pour le prix d'un ? Quand on a l'argent. il vaut mieux être riche. Intrav. le 1er janvier à 0 h 30.confirmé merveilleusement : « Pour bien fêter l'an 2000. heure locale à Gander (TerreNeuve). donc. autre voyagiste américain. suggère quant à lui 295 . on a les fuseaux horaires » peut-on lire dans un dossier sur les pièges de l'an 2000 de l'hebdomadaire Marianne : « La compagnie américaine Concorde Spirit Tours propose une balade agréable de onze jours au départ de Paris.

). au Kenya et en Égypte. les touristes affluent par milliers à Terre-Neuve pour observer les icebergs. HongKong. dans un train et sous un chapiteau.Désirs d'Ailleurs un périple d'une vingtaine de jours. d'autres n'éprouvent pas le besoin d'avancer d'alibi ou alors se contentent des rêves littéraires ou cinématographiques. a pour objectif de réunir deux mille couples dans un château. D'autres initiatives. 1-7 septembre 1997). Le prix du voyage : entre 17 000 et 30 000 F la semaine » (dans Ibid. tout aussi peu people. en Inde. parée pour les festivités. Arrêts éclairs à Hawaii. la capitale.tiennes. On les croit volontiers : entre 300 000 et 390 000 F le voyage » (dans Marianne. pour un réveillon particulièrement torride… L'agence française Voyages Excellence se veut plus sage mais non moins prestigieuse en proposant un réveillon sur les îles Tonga dans le lointain et exotique Pacifique. étaient au programme des festivités : Clinton. juste derrière la ligne de changement d'horaire : « Vous assisterez au premier lever de soleil de l'an 2000 sous le regard satisfait du roi de Nukualofa. au pied des pyramides égyp. Faites vite : le bruit court que. au départ de New York. le PDG des éditions Concorde. qui vante cette "expérience supersonique unique au monde". Vous serez en Concorde. Spielberg ou Springsteen réveillonneront. Depuis le succès du film Titanic. dans un autre genre. les Américains et les Allemands ont réservé tous les hôtels existants. Si le changement de millénaire a stimulé l'excentricité refoulée en chacun de nous ou presque. fin décembre 1999. en Australie. Richard Fhal. Une information qui inspire cette réflexion ironique aux rédacteurs de . depuis 1995. affrété par Air France. avec 110 autres VIP triés sur le volet.

Qu'il soit traditionnel ou technologique. Le tourisme d'affaires repart et le tourisme industriel s'ouvre à un public de plus en plus large. « les brasseries Kronenbourg sont le troisième site fréquenté après la cathédrale et le Conseil de 296 . À Strasbourg. tous les cons seraient dans la Lune ».Charlie Hebdo (1/4/1998) : « Dommage que les voyages spatiaux n'aient pas existé du temps de La guerre des étoiles. Aujourd'hui. la découverte du patrimoine économique en France intéresse chaque année environ dix millions de visiteurs qui se pressent aux portails des entreprises comme d'autres à l'entrée des musées.

de Blois.f a i r e d e s e m p l oy é s o u l e s p r o u e s s e s t e c h n o l o g i q u e s d u d i e u . À ne pas confondre avec un tourisme intelligent ! Ce tourisme en vogue surtout aux États-Unis fait en général commerce de la misère. on parle moins de salariés que de touristes… Voyages de noces et tourisme diversifié de mariage s'occupent de gérer à votre place les lunes de miel exotiques dans ses moindres détails. […] Un sondage réalisé par l'institut CSA en 1995 relevait que 67 % des Français ont déjà franchi les portes d'un site industriel et technique pour leurs loisirs » (Le Monde.ploitation et de conflits de la planète. En quelque sorte. fait de l'ombre au château. il existe aussi les reality tours qui consacrent le succès d'un tourisme politiquement correct. à moins que ce ne soit le savoir. s'est spécialisé dans l'organisation de voyages vers les lieux de survie.tes dans des centres de détention de mineurs ou dans les plaines du centre où ils peuvent rencontrer des . La vétusté ajoutée à la fermeture de l'usine fascinent les adeptes du tourisme industriel. Voici quelques voyages de leur catalogue : une exploration californienne conduit les touris .machine. Global Exchange. de misère. on ne travaille plus désormais dans les entreprises mais on les visite.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages l'Europe. Un guide donne tous les tuyaux : The Escape Guide to Weeding Woldwide… Désormais. 18 juillet 1996). avec même une tarification adaptée à la hau. […] La chocolaterie Poulain. et tous les séjours de noces ont été pensés par des voyagistes qui ont vite flairé le manque à gagner dans ce domaine.chute) ou sous les mers (plongée). d'ex.teur de l'événement ! On se marie aujourd'hui dans les airs (para. une association de San Francisco.

travailleurs « qui assurent la cueillette des fraises et sont. et le plus délirant. Mais le reality tour le plus populaire. pour 500 dollars. la patrouille de la frontière. Les Séquoias du nord de la Californie et la déforestation qui menace l'écosystème sont l'objet d'une autre investigation » (Le Monde. Sans oublier la visite des maquiladoras. 10-11 janvier 1999). au premier chef. ces ateliers de confection situés sur la frontière. les immigrés clandestins. permettent des contacts directs avec la population locale. les organisations pour les droits de l'homme. concernés par la toxicité des pesticides. est ailleurs : « Beyond Borders. 297 . trois jours à la frontière mexicaine qui.

Voyages extrêmes et voyeurisme banal : du risque à la guerre et du risque de la guerre. après avoir crapahuté à travers l'Anatolie et reçu une balle dans mon pare. Le risque est le piment nécessaire pour élever l'aventure humaine au niveau des dieux : « J'arrivai à Ispahan dans une vieille Simca. et sont sortis du bar… Le voyage-dérapage se mue en voyage-ravage. 1998 : 172). Drôle de tourisme que ce tourisme malsain où les plus misérables ne sont peut-être pas ceux qu'on croit… Cela me rappelle les paroles d'un Américain rencontré au Mexique en 1987. il sera d'autant plus écouté. Dieu acceptait que certains hommes partent en visite avec comme guide un ange ou un archange. extrêmes évidemment. Elle faillit quand même m'empêcher de la raconter » (Lanzmann. S'il est accompagné de chance ou de risque.cié à leur manière. L'exploit se raconte car il n'est pas donné à tous de le vivre. moi je paie bien mon billet d'avion pour venir jusqu'ici ! ». comme l'attestent par ailleurs également les récits de voyage dans l'audelà retrouvés dans la littérature apocalyptique juive et chré. Alors que je me trouvais à Chihuahua. mais évidemment Lui restait toujours invisible ou invisitable ! Ulysse était déjà descendu aux enfers dans le 11e livre de l'Odyssée. on apprenait la mort de plusieurs Mexicains clandestins asphyxiés dans le train transfrontalier : un touriste étatsunien attablé dans un bistrot laisse échapper : « On ne voyage pas gratis. La balle turque ne fait pas partie de mon histoire. Tout pèlerinage peut se terminer dans l'au-delà mais aussi en enfer. Énée a également visité les enfers ainsi .tienne.Désirs d'Ailleurs et sans négliger l'évocation des problèmes de pollution » (ibid.). Les Mexicains qui étaient près de lui ont appré. Partir à la rencontre du Paradis et de l'Enfer durant notre existence a toujours été un vœu pieux mais un vœu quand même.brise.

. etc. pourquoi pas le commun des mortels ? Les destinations à risque . Alors.que l'écrit Virgile dans le 6e livre de l'Énéide.guerre.attirent les Occidentaux qui sont trop marqués par deux facteurs qui sont à la source de leur recherche d'un tourisme de la dérive : 298 . danger terroriste. danger de catastrophe naturelle.

en général humanitaires. Au retour. Simpson a contribué à relancer le tourisme dans la ville de Los Angeles : une . Le touriste remarque ainsi qu'il a quand même de la chance de vivre là où il vit ! On s'ennuie de plus en plus et on assiste impuissant à l'évolution du monde. Le touriste estime alors qu'il peut à nouveau vivre « normalement » puisqu'il a connu l'enfer et peut en parler ! N'est-ce pas pour ces raisons . par exemple). le voyageur est rassuré. toujours s'il est vivant. le touriste va faire tout ce qu'il peut pour tuer l'ennui qui est en lui plus qu'autour de lui. Par ce constat. I l y a t o u j o u r s d u v oy e u r i s m e d a n s l' a i r m ê m e s'il est pavé de bonnes intentions. • le touriste veut chercher l'endroit où « il se passe encore quelque chose de fort ». une situation d'insécurité véritable qui ne soit pas la même que celle qu'il a chez lui. L'excitation du périple vient du désir de braver nombre d'interdits culturels ou sociaux.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages • Plus personne ne vit en sécurité nulle part.qu'un voyagiste nord-américain propose depuis l'automne 1999 des circuits au Yémen avec « enlèvements presque garantis » ? Au Népal. Au retour. le procès surmédiatisé d'O.J. Partant avec cette idée en tête. où elle est d'abord une situation de précarité plus que de danger. D'où la prise de risque total.et d'autres . Aux États-Unis.cratie ou le préservatif. s'il est toujours vivant. il m'est arrivé de rencontrer des visiteurs plus intéressés d'aller voir un camp de réfugiés tibétains que les temples ou villages t r a d i t i o n n e l s . le voyageur se sent plus fort. du besoin de transgresser les valeurs qu'il juge être à l'origine de son ennui (la démo.

au cours de laquelle les touristes pouvaient discuter de l'affaire avec des experts… Pendant la guerre du Liban.J. un touropérateur italien proposait. pour 25 000 dollars par per. ». 1-7 août 1996).compagnie maritime est allée jusqu'à organiser une « croisière du procès du siècle O. « un voyage dans la plaine de la Bekaa.sonne. Plus récemment. touchant un bungalow du 299 . avec dîner dans un camp de réfugiés palestiniens » (dans L'Événement du jeudi. « une pluie de roquettes venant du Liban Sud a frappé le nord du pays.

dans un hôtel égyptien.Désirs d'Ailleurs Club Méditerranée et tuant un cuisinier » (ibid. Israël. Ulster. Mais quelles vacances pour les aventuriers rescapés de la dictature ! Un séjour dans une prison pakistanaise ou une balle qui ricoche sur son sac sont également le sel qui donne matière aux néo-aven. un commando abat 18 touristes grecs. n'exclut jamais quelques bavures : Yémen. Car le séjour en pays en guerre ou en terre où rôde le terrorisme. au pied des pyramides » (ibid. confondus avec des Israéliens. etc.turiers de l'extrême danger pour revenir sous les feux de la scène médiatique conter leurs exploits à des sédentaires éberlués… Se trouvant à Pailin au Cambodge. Congo. Son périple en motocyclette de Phnom Penh jusqu'à la frontière thaïlandaise fut plus qu'éprouvant. L'article ne rend pas seulement compte du récit de notre aventurier téméraire mais donne des conseils aux candidats potentiels pour l'aventure totale. Algérie.). 8. Libye. Égypte. février-mars 1999)… .). Tchad. Kurdistan. Cambodge. Irian Jaya. un de ces voyageurs intrépides et souvent stupides raconte son accueillante « détention » par les Khmers rouges : « Je suis là pour être débauché avec les mauvais garçons khmers rouges ». Le touriste ne peut pas entièrement jouir de l'insécurité de l'autre en toute sécurité ! Il y a surtout les voyageurs que rien n'arrête. « En avril 1996. vol. en les invitant à fouiller dans les ONG et les institutions pour trouver des itinéraires originaux dans les pays dévastés ou en guerre (Action Asia. ceux qui vont au-delà d'eux-mêmes en explorant leurs propres limites jusqu'à en risquer leur peau. L'armée birmane a ainsi récemment capturé quelques voyageurs indépendants qu'ils ont relâchés par la suite. « des mines anti-tanks jalonnaient les bords des chemins ».

ou titre programme.à un voyage dans l'imaginaire île de Xharma. On ne revient pas indemne de ces voyages. où l'héroïne a plié ses bagages pour le temps d'un séjour où tout est possible. y compris les pratiques touristiques les plus illicites et les plus scandaleuses. séjour pour toujours dans un lointain goulag 300 .en sollicitant la conscience touristique du lecteur . Il est pourtant des voyages dont on ne revient pas du tout : voyage au bout de l'enfer de la guerre. Carole de Sydrac nous convie .Avec son roman Tour-épurator.

ne voient pas d'affluence touristique. Beyrouth.ou en échappe . une partie du camp a été transformée en site touristique. . ont été conservés et parfois « restaurés ». et tombent donc dans l'oubli.tels Sobibor. l'histoire est réinterprétée pour le meilleur (les recettes du tourisme) et le pire (la mémoire des survivants et le devoir de mémoire pour les prochaines générations). Certains camps de la mort. Du coup. À Mauthausen. arrivant dans des cars bondés.tration est un exemple ambigu de voyages qui risquent à terme de bafouer. pour la rendre plus accessible aux visiteurs. Treblinka. et même Sachsenhausen . y compris pour les pires moments de l'histoire. rapporter en souvenir des photos de famille devant une chambre à gaz ! Images insoutenables mais clichés qui. on n'est plus le même. en tout cas de desservir. le tourisme des camps de concen. la mémoire des victimes et le devoir d'histoire. le monde n'est plus le même et la vie n'est plus la même… À ce titre. On y voit des touristes. ils sont connus de tous et accueillent de nombreux touristes.de ces voyages-là. à coup sûr. le seul critère de « rentabilité » pour faire « revivre » un lieu ? Le tourisme se fait souvent voyeur. ou encore voyage en chemin de fer en aller simple en direction du camp d'extermination d'Auschwitz. se démarqueront des banals souvenirs et photos de vacances balnéaires… Après la sortie de La liste de Schindler.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages sibérien ou chinois.ne sont pas remis en état. Et si d'aventure on en revient . pendant la guerre qui y faisait rage dans les années 1980. surtout celui d'Auschwitz. L'intérêt touristique est-il. des circuits organisés d'une journée à Auschwitz partaient de Cracovie pendant qu'en ville des touristes parcouraient les lieux de tournage du film de Spielberg… D'autres camps de concentration .

des touristes allemands. Un voyagiste allemand tente de vendre au courant de l'été 1997 un séjour en Sicile bien singulier : sur le chemin des temples d'Agrigente. autrichiens et suisses ont profité des prix 301 .accueillait toujours au milieu des ruines des « vacanciers » qui se prélassaient au bord des piscines de quelques rares hôtels encore debout. Giovanni Brusca. Pendant la guerre en Bosnie. les voyageurs s'arrêtent à l'endroit où le juge Rosario Livatino a été assassiné et visitent la villa Canaletto où s'était réfugié le parrain de la Mafia.

Hiroshima. ce qui intéressant doit être vu. Il existe déjà des circuits touristiques pour se rendre à Tchernobyl ou sur les traces de la guerre du Golfe. Le tourisme militaire est plus que jamais à la mode sur les terrains où la guerre a cessé depuis plus ou moins longtemps : Verdun. au départ de Kronstadt. les médias n'aident ni le tourisme ni l'économie des pays qui en ont cruel.finale.Désirs d'Ailleurs « cassés » pour aller bronzer sous le soleil dalmate. En janvier 1997. à seulement 35 kilomètres des feux de la guerre. Un voyagiste japonais. Seuls les intégristes bénéficient d'une trop forte médiatisation de leurs agissements. propose déjà une « sortie » de six heures en sous-marin russe dans la mer Baltique. à Lima au Pérou.un bon séjour entre leurs mains. pour (re)montrer le tout une fois de retour du périple. et ce qui est vu doit être une nouvelle fois enregistré. des voyagistes peu scrupuleux font s'arrêter les touristes devant l'Ambassade pour qu'ils puissent filmer et photographier les lieux. Sadaaki Matsui. alors que plus de 70 personnes étaient encore séquestrées par le groupe Tupac Amaru dans les locaux de l'Ambassade du Japon. Et d'autres… La visite des ruines de Chavin de Huantar a connu un formidable essor depuis la prise d'otages de Lima : ce sont ses souterrains qui ont inspiré au président Fujimori l'idée de sauver les otages grâce à un tunnel… Ce qui est médiatique est intéressant à voir. la . en novembre 1997. etc. des intégristes égyptiens ont attaqué des touristes. l'autre tragique. La guerre pourtant ne sert jamais le tourisme autant qu'elle le dessert. Aura-t-on demain un groupe de touristes français survolant en « Rafale » les camps de réfugiés kosovars ? Mi-juin 1999. Au Yémen. à Louxor. l'un à l'issue heureuse.lement besoin.ment . Diên Biên Phu. filmé et photographié. des touristes ont été enlevés par le Jihad islamique mais ont passé . faisant 67 morts… En montant en épingle ces deux derniers événements.

et l'invasion de voyageurs sera 302 . Le tourisme. Mais la guerre n'en finit plus de finir. la guerre est finie. c'est la forme achevée de la guerre » écrit Marc Augé (1997 : 8).paix fragile tout juste signée entre l'OTAN et la Serbie à propos du Kosovo. On en visite les hauts lieux. un tour-opérateur hongrois proposait déjà un circuit sur « les traces chaudes » des cibles des bombardements des forces de l'OTAN ! « Aujourd'hui.

Sans compter les rencontres organisées entre anciens combat. Et les auteurs de poursuivre sur le thème de la guerre en parlant de Hermann Goering qui. Il n'empêche que le touriste a une filiation avec le guerrier : « Le touriste est la version pacifique du guerrier. Aujourd'hui. un touriste allemand a été tué au début de l'année 1998. alors que l'Angleterre vivait sous le feu nazi. ne parvient pas à retrouver les pas des voyageurs : seulement 15 000 touristes ont visité la région en 1997 contre plus de 700 000 dix ans aupara. On surnomma ces attaques les "raids Baedeker" » (ibid.nées dans le guide Baedeker. 1979 : 52). Finkielkraut. Indispensable pour sauver l'économie nationale ! En Afrique du Sud.vre. il devient aussitôt plus précieux. Tout Vietnamien préfère que l'Américain vienne visiter les tunnels de Cu Chi ou de Vinh plutôt que déverser de l'agent orange ou constituer des hameaux stratégiques. Un des guides de Vinh est jeune. comme il peut arriver que la guerre soit une version belliqueuse du tourisme » (Bruckner.crivit à la Luftwaffe de détruire tous les sites historiques mention. les touristes américains rencontrent sur la voie du tourisme souvent d'anciens militaires vietnamiens reconvertis dans l'industrie du voyage.tants des deux camps. et marqués d'une ou deux étoiles. il est né dans le tunnel pendant la guerre américaine. Le Viêt Nam en est un bonne illustration. Le juge a estimé que les agressions contre les touristes « dissuadent de venir dans le pays. Le meurtrier a été condamné à 65 ans de prison. autrefois considéré comme un paradis terrestre.vant… Et lorsque le touriste devient rare en pays dévasté ou pau. Le Cachemire. entraînent des pertes d'emploi et . « pres.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages malgré tout toujours plus pacifique que le flot des bombes.). L'Égypte connaît bien des difficultés à relancer son industrie touristique depuis l'attentat de Louxor.

De même. en Corée du Nord. C'est le commerce qui prime et non pas l'homme. de les photographier.ce que l'on voulait bien leur montrer de cet îlot oublié de la guerre froide : bus à rideaux fermés.privent le pays d'un revenu nécessaire ». interdiction de parler au « autochtones ».sous bonne escorte . les dernières autorités staliniennes de la planète ont permis depuis fin 1998 aux visiteurs sud-coréens de visiter . L'anti-modèle par 303 . sous peine de très lourdes amendes. d'utiliser des jumelles ou un zoom.

expositions. Et.naux.cements touristiques dépendent terriblement des événements culturels (concerts.Désirs d'Ailleurs excellence d'un tourisme durable de rencontre partagée. festivals…). la perspective de la Coupe du monde de football qui s'est déroulée en France inquiétait les hôteliers et autres agences de voyages. En 1998. phénomène accru de dépendance. ainsi que des phénomènes de mode qui surgissent aussi rapidement qu'ils disparaissent… Chez certains groupes berbères du Maroc. comme les Aït Bouguemmez. le Cinquantenaire du débarquement » (Sciences Humaines. les effets positifs sur les flux touristiques d'événements comme le bicentenaire de la révolution. Françoise Potier remarque que les voyages souffrent de ne pas se laisser prévoir en raison des événements impondérables qui peuvent être de nature très variée : « Rappelons les attentats en 1986 et en 1995 à Paris (et à Lyon) qui ont fortement ralenti les flux touristiques internes en France et surtout les flux internatio. La ren. etc. aujourd'hui l'échec est cuisant : perte des repères. juin 1997 : 37). érosion des valeurs com.sur les débris des problèmes d'identité qui servent . et qui ne cesse de pousser . Mais la plus regrettable conséquence du mal-développement touristique est la montée de l'intégrisme religieux et le succès de l'islam poli. les perspectives de développement d'un tourisme « intégré » sem. les Jeux Olympiques.contre n'existe pas. des conjonctures sociales et politiques.munautaires. mais au final (mais aussi grâce à la finale !) les affaires ont été très fructueuses… Les dépla. Un radicalisme qui trouve ses racines dans l'acculturation qui ronge cette société berbère de l'intérieur. par ailleurs.blaient prometteuses il y a une vingtaine d'années.tique pur et dur bâti sur les désillusions du développement.

et s'il devient le moderne colporteur d'idées mortifères et de messages d'intolérance ? 304 .telle une mauvaise herbe sur les lambeaux de la tradition (ICRA InfoAction. Mais que reste-t-il au voyage s'il engendre. même indirectement. Le voyage est fils des Lumières. il n'a que faire de l'obscurantisme. des intégrismes religieux.d'engrais . 1998 : 8-9).

certains pays se débarrassant chez d'autres de leurs résidus encombrants ou nocifs. « tourisme nucléaire ». « narco-tourisme ». s'interroge sur les perspectives à venir d'un « tourisme des cendres ». Par « tourisme des cendres ». ils pérégrinent. ou encore " tourisme des déchets " : « Il est même question mainte. eux qui n'ont pourtant pas la réputation. expression qu'il trouve à juste titre moins choquante que celles de « tourisme du sang ». le plus grand et le plus intense de tous les voyages. même s'ils en rêvent » (Urbain. les morts fascinent plus que les vivants. une ville . camouflés là ». désormais.lement les ruines prestigieuses et les illustres défunts qui animent notre désir de partir en quête de leur mémoire : « Le tourisme a partie liée avec la mort. Mieux que le charter. d'être nomades ou vaga. 1998 : 296-297). Urbain veut dire que « la crémation fait voyager les morts et que. D'autant plus facilement que de la sorte. il ne prend guère de place ! La cré. il fait du monde un musée. du moins dans notre culture. La mort transcende la vie comme le mort passe les frontières.nant d'une sorte de « tourisme international des déchets ».Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages Le voyage a également rendez-vous avec la mort. « tourisme de l'argent » en visite de quelque paradis fiscal. le taux de fréquentation des visiteurs étrangers ou non de passage au cimetière du Père-Lachaise en témoigne. La crémation a rendu les morts porta.bonds. puisque à nous diriger toujours vers des lieux où s'est déroulée l'aventure. Et ce ne sont pas seu. et même divisibles. recyclés ici.tifs. détachables. Jean-Didier Urbain dans la postface de la réédition de L'archipel des morts. un simple colis postal peut voir un défunt Chinois de Belgique retrouver la terre de ses ancêtres en quelques jours… C'est bien connu.mation n'a pas seulement changé la mort mais aussi la vie.

neurs de vestiges » (Bruckner. aussi malin que cynique. n'a pas eu le temps de sécher ses larmes après la mort de Lady Diana : il a organisé un circuit. Les anni.versaires des voyages dans l'autre monde d'Elvis et désormais de Diana sont des célébrations rituelles rigoureusement organisées rassemblant une foule imprévisible que le tourisme a vite fait de récupérer à son profit. un Diana-Tour.fantôme. et de nous des visiteurs. Un voyagiste français. 1979 : 53). où le touriste revit à prix d'or la dernière soirée de l'idole : repas au 305 . c'est-à-dire des collection. Finkielkraut.

déjà ! . Jamais n'aurai-je le désir de retourner chez les Toradjas. L'évasion a fermé ses portes. La mort ne fascine pas les vivants depuis hier. par exemple chez les Toraja d'Indonésie (certains voyant ici non plus l'arrivée du Club Med mais celui du Club Dead !). qua. Seul changement avec le parcours original : on s'arrête au poteau mythique sans foncer obligatoirement dedans ! Le tourisme « mortuaire » est également très développé dans les pays du Sud. c'est aujourd'hui la mort de leurs illustres résidents qui redonne u n p e u d e v i e à c e t a rc h i p e l d u b o u t d u m o n d e : l e s t o u r i s t e s se pressent autour des tombes du chanteur Brel et du peintre Gauguin. comme les fourmis. des flots de touristes venus des quatre coins du monde envahissent Coroico pour célébrer la fête des morts. La petite cité. exprimera après son bref passage chez les Toraja en 1933. la mort représentant le principal attrait touristique des . de moins de trois mille habitants. 1985 : 96). elle est l'occasion de tous les excès (ivresse sur la voie publique notamment). surtout. il faut préciser que leurs sépultures attirent une clientèle fortunée de passage dans le reste du Pacifique « français ». autrefois menacées par la nuit nucléaire. arrivent pour dévorer les morts.Désirs d'Ailleurs même restaurant. comme ailleurs. sortie au même lieu. Pas plus que sur une tombe » (Titaÿna. Aux îles Marquises. puis escapade automobile nocturne autour du pont de l'Alma. son culte entretient le pèlerinage des morts à venir… La mort peut aussi engendrer la vie. Titaÿna. son profond désarroi devant . Ici. où les sites funéraires attirent plus de visiteurs que les régions habitées (Michel. Je n'aurais pas cru la fin si proche. téméraire aventurière de la première partie du siècle.l'inexorable menace touristique : « Les touristes. 1997). la mort envoûte. En Bolivie.druple sa population pendant deux jours. elle attire du monde et.

dres recoins de la planète sans que n'apparaisse le moindre espoir d'en finir avec sa progression constante. Ce tourisme de la honte ne cesse de s'étendre aux moin. La Thaïlande a ouvert le ban de cette exploitation « touristique » sans scrupules. en particulier. Dès 306 . celui qui concerne les enfants.Marquises… Bien plus morbide que ces formes de tourisme funéraire est le tourisme sexuel et.

l'Occident était amplement au courant (en fait depuis le passage massif et remarqué dix ans plus tôt des GIs) de l'exploitation sexuelle des enfants et des femmes dans la « Venise de l'Orient ». À Chiang Mai. Avant de citer un texte paru dans le Manchester Guardian (juillet 1974) qui reste dramatiquement d'actualité : « La plupart des filles furent vendues par des parents désespérément pauvres pour 60 dollars par enfant.sor tragique de l'exploitation sexuelle des enfants. pour moins de dix dollars la nuit (Michel.lités. elles peuvent se payer des habits […] et envoyer une bonne partie de leurs gains à leurs parents ». les Cambodgiennes. j'ai pu noter au cours de recherches sur l'évolution touristique en Thaïlande que le commerce de la chair reste essentiel même s'il a pris des con.tours différents. Pour la plupart d'entre elles. avec l'es. les Russes aussi . la situation ne fait qu'empirer… Et les Vietnamiennes. Avec la crise entamée à l'été 1997. et malgré la croissance économique et le changement des menta. des fillettes de 12 à 14 ans sont vendues aux bordels et offertes aux clients pour deux dollars et demi » écrivaient Sylvia et Jean Cattori dans Asie du Sud-Est. en 1994. Dans le nord. l'enjeu thaïlandais (1979 : 47).vres venues progressivement remplacer les Thaïlandaises dans les bordels sont à nouveau rejetées devant le besoin de survivre d'anciennes prostituées thaïlandaises licenciées des entreprises où . Entre 1987 et 1994. l'alternative aurait été une vie passée à cultiver le riz en se maintenant à peine à un niveau de subsistance.pauvres parmi les moins pau. Au bordel. 1995 : 181-222). rien n'a vraiment changé en ce qui concerne l'univers de la prostitution en Thaïlande. à la fois plus sournois et plus extrêmes. Bangkok : « Cette prostitution prend des aspects particulièrement sordides.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages la fin des années 1970. les Birmanes. En 25 ans donc. des filles très jeunes se prostituaient même pour une clientèle dite routarde.

307 .pour constater les liens iniques entre clientèle riche occidentale ou locale et femmes ou enfants démunis de tout. 1998. Robinson.le cas thaïlandais le démontre amplement . Seabrook. L'éphémère croissance économique extrêmement mal gérée et particulièrement inégalement répartie doit beaucoup à l'industrie du sexe et au tourisme sexuel en Thaïlande (Bishop. 1996). entre capitalisme et prostitution.elles ont tenté de se refaire une nouvelle vie… La preuve n'est plus à faire .

La Havane. finalement. 1994. avec son appendice du vice qu'est Varadero. le Sri Lanka. Il n'y a rien de plus tragique aujourd'hui que d'accepter la situation telle qu'elle est. le Cambodge.. au travail… L'essor du tourisme sexuel puise ses racines au tréfonds de l'imaginaire occidental. Ce qui est parfaitement visible par exemple pour les Caraïbes. ou au moins sérieusement . paternalistes et exotiques. avec ses succursales du sexe que furent et restent partiellement Pattaya ou même Phuket… Les Philippines. ils en ont besoin » ou encore pire « je le fais parce que je veux bien les aider » n'est en aucun cas acceptable. en famille. Tant que ce tourisme. la capitale cubaine. au café. est devenue le nouveau Bangkok.tables les discours misérabilistes et déplorables. 1992. etc. peut-on envisager de construire un tourisme durable sur des bases véritablement solides ? Ne vaudrait-il pas d'abord mieux tenter d'éradiquer. cette longue bande de sable cernée d'hôtels et de bars. La bonne conscience qui fait dire à l'Occidental que « cet argent sale. la Roumanie. Ou même d'écouter ce qui se raconte ici ou là. le Viêt Nam. 1998 : 207-233).à un degré variable par l'imaginaire colonial. celui des années 1970-1980. qui répètent qu'en Asie ou en Afrique la soumission féminine serait « naturelle » ou qu'en Amérique latine les femmes « recherchent le contact physique »… Avec le tourisme sexuel pra.Désirs d'Ailleurs En l'an 2000.tiqué sur les enfants.là existera. l'Afrique et surtout l'Asie (Michel. toujours marqué . font aujourd'hui les frais d'une politique touristique ambitieuse et incontrôlée qui reflète essentiellement le flagrant déséquilibre entre les pays nantis et les régions pauvres. les femmes ou les enfants thaïlandais ou cubains seraient simplement coupables d'être nés là où ils sont ! De même que sont inaccep. 1996). le Kenya. Il suffit par exemple de relever l'horreur des témoignages recueillis et les analyses développées dans les ouvrages de Ron O'Grady (1982. la Thaïlande toujours et encore. le sordide se transforme en abject. Avec un tel raisonnement.

d'atténuer. cette forme méprisable de tourisme partout dans le monde ? Comment ? En sensibilisant le plus grand nombre et en punis.sant partout les criminels sans frontières responsables de trop de souffrances. Le congrès de Stockholm de 1996 a posé les jalons dans le débat autour de l'exploitation sexuelle des enfants : les 308 .

mais s'acharner à les combattre et guider leurs adeptes sur des sentiers plus glo. Tourisme durable et tourisme de la honte. les tours-opérateurs. Le paradoxe savamment entretenu entre les bonnes intentions humanistes et les exigences commerciales constitue l'un des points majeurs sur lequel bloque toute discussion sur les perspectives d'un tou. les militants laïcs. devraient d'urgence s'intéresser au fond de ce fléau qui en cache d'autres (sida.risme dit durable. qui fait fi de l'éthique et de l'humain. qui pour l'heure restent les plus efficaces sur le terrain.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages atteintes sexuelles sans violence commises sur un enfant de moins de 15 ans et qui s'accompagneront d'une rémunération sont désormais punies de dix ans de prison et d'un million de francs d'amende. les prospecteurs du tourisme durable. Il ne faut pas les occulter de notre mémoire lorsqu'on veut réfléchir sur les formes futures du tourisme. pour ne pas laisser le champ d'action ouvert aux seules organisations de tendance chrétienne et purement caritatives. les engagés d'hier. les associations. c'est tout un chacun qui doit se sentir concerné. les agences de voyage. guerre et mort. les écoles de tourisme. Tous les organismes. Premiers pas positifs pour le début d'un long com. et les autres ? Risques extrêmes. Où sont dans cette rude bataille qui s'annonce. tous ces voyages-là se caractérisent toujours par l'abus : un tourisme qui abuse des peuples et des valeurs. sexe et domination. L'intérêt essentiel de cette loi est qu'elle s'applique aux faits commis en France et surtout à ceux commis à l'étranger par un Français.bat ! Pour gagner réellement en efficacité dans le cadre de cette lutte. etc.. identité…). Deux exemples illustrent la difficulté à penser autrement .rieux.

le tourisme. Le premier cas concerne un article intitulé « Un tour du monde en 79 jours » publié dans le premier numéro d'un magazine appelé Couleurs voyage (n° 1. Business. Parmi celles-ci. autrement qu'en termes de rentabilité économique à courte durée.vement de la modernité. avril-mai 1998). pourtant résolument inscrit dans le mou. L'article propose quelques escales de choix autour du globe. 309 . Sexe ». Deux exemples dont les maîtres mots/maux peuvent être «Tourisme.

et l'équation usée à satiété : Thaïlande = Bangkok = Patpong = Sexe. guidant encore un peu plus le lecteur dans les étages des bars de Patpong. c'est pénétrer le monde de la nuit. de la fête et du sexe. Comment rêver d'un meilleur guide pour découvrir les endroits chauds de la capitale ? Passer l'enseigne de néon rouge signalant le quartier de Patpong. Les plus sages en resteront à ce stade. et qu'il ne s'agit pas de prostitution infantile (sic) mais bien de prostitution enfantine que l'auteur cite sans en critiquer le moins du monde l'existence et l'exploitation sinon par la fatalité… Puis de poursuivre. Les autres participeront au marché d'une prostitution. Sans trop de difficultés. Même si peu à peu ses « fantasmes s'évaporent ».vent alimentée par l'exploitation des familles pauvres contraintes de vendre un de leurs enfants pour nourrir les autres ». sou. Les couleurs vives. Dédé de Toulon est l'un d'entre eux.tout c'est porteur et vendeur… Mais lisons le récit de voyage en Thaïlande de l'auteur : « Un millier de Français sont installés à Bangkok.tacles érotiques faisant appel à des lames de rasoir. Ce Méridional sexagénaire et retraité dirigeait il y a quelques années le Pink Panther et avait sous sa coupe une centaine de stripteaseuses.Désirs d'Ailleurs on trouve la Thaïlande. parfois infantile. la foule excitée et les bars ouverts sur la rue font de ce lieu une immense foire où tous les fantasmes seraient permis. cigarettes et sarbacanes. Résumer la Thaïlande aux attractions sexuelles nocturnes d'une ruelle sordide de Bangkok relève d'une demande d'exotisme certes facile et simpliste à souhait mais sur. et leur suggérant implicitement de suivre ses pas : « Dédé a ses entrées dans toutes les boîtes de Patpong qui proposent des spec. On aura compris que Dédé vient de Toulon. l'auteur de ces lignes se fait un excellent promoteur pour les agents de tourisme sexuel ! Ce qui finalement n'aurait rien d'étonnant . il me convainc de le suivre au premier étage d'un bar… ».

mais ce n'est pas le cas ici : ce premier numéro de Couleurs voyage affiche clairement son ambition d'associer tourisme. et. éthique et passion ! Une rubrique intitulée « Générosité » parle ou plutôt s'apitoie sur les enfants de la rue à Calcutta. last but not least. Reversés ? Ce qu'on prend ailleurs aux 310 . pour chaque abonnement « 10 francs reversés aux enfants de Calcutta ».si le texte figurait dans une revue douteuse et scabreuse.

qui précise que. Plus sévères que pour les alcools ou les cigarettes. Pour la seconde. en guise d'ouverture au débat sur les risques du tourisme de demain. une consultation et une boîte de Viagra. les vendeurs font une offre promotionnelle : une pilule et la prostituée ». on lit que les prix varient fortement d'une boîte à l'autre. voici. Jouant sur la relative proximité avec Hawaii (sept heures de vol). « vu les dizaines de coups de fil reçus chaque jour. les douanes nippones n'autorisent que deux boîtes. Pour conclure ce chapitre sur les rives et les dérives du voyage.nir un examen sanguin. sont déjà rentrés. le voyagiste propose plusieurs formules. tantôt dans l'insoutenable.dent. La seule obligation avant le départ est de four. signale le tour-opérateur. le rythme des voyages va être augmenté ». ainsi que les types de promotion : « À Naples. cet exemple traduit les contradictions de l'Occi. Les vingt-cinq premiers candidats. prévoir un supplément de 1 800 francs. d'un lieu à l'autre. La moins chère revient à 7 800 francs pour le billet d'avion. Il est immédiatement faxé par l'agence au médecin de Hawaii. Plus loin. quatre jours à l'hôtel. au printemps . tous autour de la cinquantaine et venus en solitaires. Le second exemple est extrait du quotidien Libération (6-7 juin 1998) dans un article consacré à l'actuelle « Viagramania » : une agence de tourisme japonaise a canalisé la demande en proposant un « Viagra Tour ». Humainement. ce qu'on pouvait lire en grandes lettres capitales dans deux cités hautement touristiques d'Europe. par voyage et par personne. naviguant ou dérivant tantôt dans l'angélisme. Par un procédé devenu hélas classique.Chapitre 5 Du meilleur et du pire des voyages enfants. Humanitairement même. « Aucune plainte n'a été déposée ». il convient ensuite de le leur rendre d'une autre manière.

aux abords du Conseil de l'Europe. un bus transportant des touristes espagnols a été « tagué » de cette inscription laconique : « le tourisme c'est la guerre ! ». un énorme graffiti laissait découvrir ces mots.1999 : à Strasbourg. dans le charmant quartier touristique de l'Albaycin à Grenade. en Andalousie. en anglais pour que toutes les nationalités baladeuses ou sédentarisées puissent bien enregistrer le message : « Tourists are terrorists ! »… 311 .

Page laissée blanche intentionnellement .

L'usage du monde. C'est encore écouter le silence et changer de temporalité.sance de l'ailleurs. perdre sa montre pour retrouver le temps. Voyager c'est accepter la pluralité des mondes comme c'est voir la vie au pluriel : c'est préférer les terroirs au Terroir. le cosmopolitisme à l'identité. On croit qu'on va faire un voyage. Le meilleur temps que puisse mettre « à profit » le touriste-voyageur est éternellement le moment de la pause. On voyage aussi parce que « c'est bien de . mais bientôt c'est le voyage qui vous fait. Nicolas Bouvier. C'est surtout ce qu'on aimerait qu'il soit et ce qu'on attend aujourd'hui de lui.Conclusion Pour une anthroPologie des voyages « Un voyage se passe de motifs. se perdre soi-même pour mieux se trouver. c'est pour perdre pied ». N'est-ce pas en perdant pied qu'on va vers le large ? Avant tout cheminement vers soi grâce au détour par l'autre. ou vous défait ». les civilisations à la Civilisation. 1992 (1963). Le voyage est une histoire de décalages qui mènent à une meilleure découverte de l'autre et à une plus profonde connais. C'est rendre l'intrusion chez l'autre bénéfique à celui qui l'accueille. Et comme le soulignait Cendrars : « Si je me déplace sans raison. l'odyssée personnelle qu'est le voyage permet d'accéder à la parole du monde. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même.

voyager » ! Sans explications supplémentaires même si on aurait voulu en savoir un peu davantage ! Voyager permet de se revaloriser sur le plan personnel et social. Tout voyage est 313 . Le voyage apporte et rapporte la « guérison » personnelle et collective dans les chaumières.

qu'il a passé 52 jours sur 60 à se droguer au fond d'un modeste bungalow tout près de la plage : « Je n'ai réussi à me baigner que trois fois dans la mer ». Il est peut-être le plus long chemin qui va de soi à soi » (Meunier. « Le voyage déforme plus qu'il ne forme. dit-on quelquefois. titubant et rachitique. rencontré en 1988 dans l'avion entre Bombay et Paris. avant de m'expliquer.n'est plus que l'ombre de lui-même. je vivais chaque voyage comme une revanche sur le sort. à l'étrangeté. des frénésies de bagnard en cavale. le plus cher souvent aussi. et puis aussi à la liberté que nourrit l'illusion de croire que tout est possible. c'est là sa vertu.comme le voyageur . mais parfois. la monotonie du temps. mais le voyage . sur moi-même. Débarqué. Au bout du voyage. Un jeune Français de vingt ans. On voyage surtout pour se rappeler ses origines : « Celui qui ne regarde pas d'où il vient n'arrivera jamais à destination » prévient un dicton philippin. « Partir pour un trip ». encore des soucis ? Mais autres voyages. lorsque le voyage est l'unique prétexte à « se défoncer » à l'altérité. des . les larmes aux yeux. 1999 : 457). L'ailleurs en est son remontant le plus fiable. le voyage devient artificiel. j'avais des appétits de naufragé. autres motivations des voyageurs. Voyager c'est « triper » sans artifice. du soleil et de l'odeur des hommes. Elles sont effectivement belles l'Inde et la mer.Désirs d'Ailleurs d'une certaine manière un séjour en cure thermale ou de désin. le hasard. me raconte qu'il est très fatigué de son séjour de deux mois à Goa : « L'Inde c'est très beau et vraiment sympa » me dit-il de prime abord. que reste-t-il sinon des soucis. Le voyage n'est rien sans les rêves qu'il transporte et les montagnes qu'il soulève grâce à la magie de l'ailleurs : « Jouant des climats.toxication. des températures. Il est à la fois déplacement et introspection.

Mais le voyage n'est pas « vrai » s'il ne reste qu'à l'état de songe. Le voyageur se voit happé par la globalisation et d'aucuns circulent et se déplacent sur la planète comme d'autres font leurs courses au supermarché. Le voyage. Et mon cœur qui battait la chamade à la seule pensée de bougainvillées. 314 . brèves et furieuses comme des explosions. 1995 : 11).joies intenses. On voyage désormais dans la mondialité. de palmeraies et de mer bleue… » (Coatalem.

même sur Internet. les histoires « vécues » racontées le confirment à souhait… Mais pour satisfaire le désir d'évasion. le voyageur contemporain apprend aujourd'hui à redécouvrir un monde en plein changement. Après avoir passé des décennies à tenter de fouler des terres inconnues. Faire du voyage une rencontre partagée et du voyageur un voyajoueur. les trophées rapportés. Il cherche à « rentabiliser » humainement et financièrement . son succédané. Les cartes postales envoyées. Le routard. Souvent. L'écrivain espagnol Juan Jose Millas allie la poésie à son discours antitouristique : « Le tourisme en définitive est la falsification du voyage. partout. en bas de l'écran. Repenser le voyage à l'aune du millénaire qui s'ouvre. partir ailleurs ne suffit plus. À vrai . L'autre est une quête et la recherche de l'hôte. il man. au bout du monde comme autour de notre chambre.inavouable expérience man. Voyager dans le seul but d'accumuler est aussi stupide que de perdre sa vie à la gagner. n'est pas le dernier à revendiquer une part du rêve qu'il entend transmettre. devient une nécessité. cet éclaireur du développement touristique. le voyage . c'est s'enrichir des expériences du passé en y ajoutant un brin de responsabilité et un zeste de curiosité pour obtenir une nouvelle manière de désirer l'ailleurs.Conclusion trop souvent soumis à l'emprise de la consommation. n'est-il pas lui-même un gigantesque supermarché de nos loisirs nomades ? Partir reste un mythe et le voyageur se charge de l'entretenir.que tellement de prestige que la catégorie la moins chère dans les avions s'appelle… classe touriste.quée devient grâce à la magie du retour une indéniable réussite.ses pérégrinations dans l'ailleurs.

C'est désormais certain. Mais. bien sûr. Pour continuer à avoir la sensation d'aller d'un bout à l'autre de soi. mais le voyage n'existe pas sans lui. parce que sans prestige. Millas reste cependant lucide quant au sens qu'il attribue au voyage aujourd'hui : « Point de salut dans le tourisme. aujourd'hui. On l'appelle la classe affaires ». Et voyager c'est nécessaire.dire. on est rien » (Courrier International. Le tourisme est l'avenir du voyage. été 1995). Les prévisions de l'Organisation mondiale du tourisme sont à la fois alarmantes et rassurantes 315 . l'autre catégorie ne vaut guère mieux. mais aussi pour le prestige.

responsable et respectueux des milieux culturels et naturels traversés : en 2020.Désirs d'Ailleurs pour l'avenir. Il irait selon ses détracteurs jusqu'à assassiner le sens profond du voyage à force de le ques. d'où l'exci. la Corée du Nord. donnons au tourisme les couleurs du voyage pour que ce dernier ait demain à rougir de ses mythes d'autrefois… Ce ne sont pas les mots qui comptent mais ce qu'on y met à l'intérieur ! Et un bon touriste vaut mille fois mieux qu'un mauvais voyageur… « Le voyage est un mode d'être. et aujourd'hui il est une colossale multinationale à l'impossible gestion du personnel ! Bref. le nombre de touristes dans le monde dépasserait le milliard… Et le voyage ? De flânerie.tation facilement perceptible parmi les pratiquants de l'aventure lorsqu'une « nouvelle » destination s'ouvre à eux : hier Cuba et le Viêt Nam. le Timor-Oriental. aujourd'hui le Laos.portant. 1998 : 29). Ou en tout cas une certaine idée du voyage. Et l'homme qui voyage est d'abord un homme qui a l'idée du voyage » (Urbain. un état d'esprit. le Kosovo ou la Tchétchénie ? Où sont passés le temps et la place pour . Le touriste a le tort de rendre amères les saveurs exotiques du simple fait de son embarrassante présence. l'Iran. le Congo démocratique. pour le rendre « meilleur ». l'Irak. il s'était peu à peu transformé en industrie. chosifié même.cratisation du voyage qui rend caduque la distinction imaginaire entre touriste et voyageur que la volonté des touristes de marcher dans les pas des voyageurs ! De nos jours.tan. Ce n'est pas tant la timide démo. le Bhoutan… Demain. l'Afghanis.tionner et de le désacraliser. les touristes comme les voyageurs se mettent à rêver un monde sans touristes. une conscience avant tout. se trans. il se voit accusé de banaliser le monde et d'atténuer le désir d'en faire le tour. la Birmanie. elles devraient surtout hâter notre action en faveur d'un autre voyage. Circulant.

c'est aussi tenter de comprendre l'univers qu'on parcourt. de séjours parfois aussi rapides qu'ils ne laissent guère le temps de tamponner tranquillement les visas aux frontières ? Visiter le monde par le biais du voyage.réapprendre à flâner au gré de l'envie. ne jamais nier le rôle de l'histoire ni surtout occulter la 316 . saisir sinon vivre les réalités sociales locales. dans ce florilège de lieux à collectionner. à musarder au fil de l'ailleurs du moment. à cheminer librement avec l'autre.

ceux qui font du voyage un enrichissement personnel et une rencontre avec autrui (les voyageants sont « immuables » car l'homme qui travaille ou qui chôme . voyagés » (Le Monde de l'Éducation.tion parallèle à celle des sociétés à deux vitesses : la ségrégation touristique entre voyageurs pauvres et riches rejoint celle qui traverse les pays de la majeure partie de l'humanité… À notre époque hantée par les incertitudes du quotidien.ne peut survivre sans se déplacer). rejoignent en actes sinon en esprit les voyageurs. voyageants.pler de ses yeux l'univers qui l'entoure.nisé et trop facile. La tendance actuelle est à l'essor d'un tourisme de plus en plus élitiste. Les touristes-voyageurs sont tributaires de l'époque et de la société dans lesquelles ils vivent. mai 1997 : 2021) -.« voyageurs. Pour reprendre la classification du nomadisme contemporain établie par Jacques Lacarrière . La face sombre réside dans l'observation d'une évolu. ces adeptes du tourisme trop orga. l'évasion passe de plus en plus par l'effacement. alors . il brouille surtout le sens mythique du voyageur : où est-il parti ? Au bout du monde pour un an ou voir un ami dans la rue d'à côté ? Combien de fois ne m'a-t-on pas demandé.du PDG au SDF en passant par le VRP . Ce voyageur moderne n'entre pas seulement dans la clandestinité. Le regard politique porté sur le voyage forge les convictions et ouvre les portes du réel à celui qui sait écouter avec son cœur et contem. on peut espérer que demain les voyagés. spécialisé et exigeant. Les voyages lointains sont en hausse mais vont de pair avec la redécouverte du patrimoine national.Conclusion place du politique dans le présent et le devenir des sociétés.

si je revenais avant six mois.dres détails. fabriqué. pensé qu'à l'heure actuelle. Le voyage nous invite secrètement 317 . Jadis. de la disparition du voyageur. tout le quartier savait l'itinéraire du périple dans ses moin. on hésite à annoncer le départ. on cultive le flou sur les dates ou les destinations.que je partais un ou deux jours « quelque part » en France. etc. de nos jours les voisins n'ont plus que les volets fer. On s'en va maintenant sur la plante des pieds.més pendant de longues périodes pour s'apercevoir de l'absence. voire si je restais définitivement « là-bas » ? Le voyage ne s'est jamais autant inventé.

Il n'y a aujourd'hui pas plus d'invasion de touristes dans des milieux culturels fragiles qu'il n'y avait jadis d'invasions de barbares armés jusqu'aux dents pour . pour pouvoir légitimement s'interroger sur le devenir à la fois pluriel et unifié des sociétés contemporaines. matérialisme. Il est en révolte contre son temps. le flâneur-badaud est celui qui se met en rupture de l'ordre qu'on lui impose. Notre société survit d'excès comme elle en meurt : accumulation. etc. Trop c'est trop. c'est philosopher sur le monde. il est celui qui voyagera aussi bien chez lui qu'au loin. trop de pressions de toutes parts. Partir aujourd'hui. trop de communication. trop de travail. c'est sans doute le prix à payer. Partir. trop de technologie et trop de consommation. Des valeurs sûres lorsque le temps se fait mauvais et incertain. se retirer pour mieux se cacher et se protéger d'un monde devenu fou et sans cesse en ébullition ! Ce n'est pas par hasard que les voyagistes jouent à fond la carte du « retour à la nature » et de « la nostalgie des origines ». celui qui fera l'effort de prendre son temps pour vivre au rythme de l'homme et de la nature. consommation.Désirs d'Ailleurs à entrer par une porte dérobée… Trop de stress. c'est d'abord quitter tout cela. […] Voyager dans le monde. c'est s'interroger sur l'équilibre toujours instable qui s'établira peut-être entre les pesanteurs de l'uniformité et les forces restées bien vivantes de la diversité » (Chesneaux. trop de paramètres remettent en cause le sens du voyage. Le touristevoyageur est celui qui s'accommode de cette vision du monde. 1999 : 228-229). gaspillage. c'est « se mettre au vert ». Jean Chesneaux en fait son art du voyage : « Accepter d'être un voyageur du monde tel qu'il est. Mais il est l'espoir d'un tourisme tant responsable qu'altruiste. trop de solitude. un temps qui n'est pas le sien et auquel il a du mal à s'identifier. trop de chômage.

a cela de novateur et même de remarquable : c'est qu'elle se veut pacifique . venus de l'autre côté de la Méditerranée… Mais partout et toujours. une rencontre est d'abord une confrontation. voleurs d'emplois et de femmes en prime. ou qu'il n'y aurait aujourd'hui d'invasion de la France par des immigrés.souvent sur un ton qui frôle l'hypocrisie . 318 . L'invasion touristique tant contestée de nos jours .et l'est en général.mettre à sac l'Europe du Bas Moyen Âge.

le voyage fascine et propose une ouverture au monde grâce à . et non plus à imposer. et sous-estiment l'impact des traces de leur bref passage dans quelque hameau retiré de la planète.qui n'est pas sans rapport avec l'idéologie capitaliste occidentale fai. la fin des voyages. l'échange a remplacé le vol. missionnaires et colonisateurs d'autrefois n'ont jamais pu prétendre un instant à cette authentique vertu.consisterait à s'interroger non plus sur le pourquoi mais le comment de la diversité humaine… Voici un demi-siècle. Mais aujourd'hui. tout en la décrétant. en dépit de leurs errements et parfois de leurs suffisances. plutôt que de combattre ce qui défie notre savoir et de s'acharner contre ceux qui nous exacerbent par le seul fait d'être différents et de penser autrement ? L'intérêt commun .chent avant tout à découvrir. à exploiter. à partager. Même si parfois ils ne savent pas ce qu'ils font. Il demeure que si nom. cher. y compris dans les médias et la grande presse. Claude Lévi-Strauss regrettait. négligent les conséquences dramatiques de leurs actes. à rencontrer.tant pour les hôtes que pour les visiteurs .sant de la compétition une « vertu » moderne -.bre de voyageurs restent fascinés par l'esprit de conquête . ne vaut-il pas mieux voyager pour témoigner de la richesse mais aussi de l'étrangeté d'autres peuples et cultures. Ces voyageurs abuseurs de l'autre et de l'ailleurs doivent impérativement devenir l'exception qui confirme la règle. Les touristes. à piller. il s'agit davantage de la conquête de soi que de celle des autres. Il reste évidemment de dramatiques et fâcheuses exceptions. À bien choisir.Conclusion Conquistadores. Qu'on le reconnaisse ou non. Mais la plupart des touristes-voyageurs ont soif d'horizons nomades et affichent de louables intentions quant à leur impatient besoin de partance. pas plus ni moins qu'hier.

d'autres cultures. Il est une invitation à l'altérité chez l'autre. mais aussi pour l'autre chez soi.avec d'autres lieux. il est également ce que Jean-Didier Urbain appelle une « mise en intrigue du monde ».même difficile et partiellement illusoire . Il n'est plus possible de pleurer une époque imaginaire perdue dans notre lointain passé où le voyage aurait été idyllique et le voyageur ce parfait découvreur de terres inconnues : « Je voudrais avoir vécu au temps des vrais voyages. d'autres hommes.la rencontre . 319 .

Se demandant pourquoi l'homme voyage. la rencontre réciproque rendue possible à la faveur du voyage n'est qu'un leurre et rien d'autre.tage pour tous. au sens où l'on entendait compagnon au siècle dernier.posé du voyage-éclair ». Jacques Lacarrière optant pour le « treizième voyage » qui se situe à « l'op. Ces pro. cette vision éclairée humaniste avant l'heure : « Le voyage est un exercice profitable ». ou alors.pos du célèbre anthropologue sonnent de nos jours vides de sens.reuse treizième . Une bien belle définition . 1955 : 44). on peut remonter jusqu'en 1588 pour trouver. contaminé et maudit » (LéviStrauss. compagnon du Lointain.Désirs d'Ailleurs quand s'offrait dans toute sa splendeur un spectacle encore non gâché. 1999 : 106). répond qu'il s'agit de « devenir apprenti d'Ailleurs. On peut aujourd'hui y ajouter que ce sont les hommes qui doivent s'efforcer pour qu'il reste profitable et surtout le devienne davan.qui serait encore plus appréciable si davantage de voyageurs actuels en venaient à en partager le contenu ! Que l'on souhaite ici ou là la création d'une « science humaine consacrée aux tourismes et aux voyages . pour répondre à la sentence de Lévi-Strauss que beaucoup reprennent à leur compte depuis sa publication. C'est là certes un autre problème. Et.mais n'oublions pas les douze (et bien plus encore !) formes de voyage précédant la bienheu. mais saluons le travail pionnier de Montaigne qui en fait a posé les tout premiers jalons d'un tourisme tant responsable et respectueux que durable et profitable. dans les Essais de Montaigne. celui qui parcourait chemins et villes pour connaître un pays et acquérir en même temps une formation professionnelle » (Pour une littérature voyageuse.

l'ethnicité. 320 .cès de spécialisation.mera pour les uns « touristologie ». la modernité. pour les autres « téorologie » est une sage initiative.nes… L'anthropologie peut s'avérer d'un apport très bénéfique pour l'évolution des études sur le tourisme ou sur le voyage en proposant des approches transversales et comparatives plus que jamais nécessaires en ces temps de globalisation informe ou d'ex. qui intéressent au plus haut point les anthropologues.». telles que l'identité. Les questions sans cesse d'actualité. l'acculturation. qui se nom. encore faudrait-il qu'elle ne se « chapellise » pas aussi rapidement que nombre de ses sousdisciplines voisi. le changement social.

. que nous espérons vous avoir été agréable et responsable. avec ce clin d'œil à la mémoire de Nicolas Bouvier. après nous avoir fait puis défait. Terminons ce voyage de rencontre avec nos bons et moins bons désirs d'ailleurs. aujourd'hui nous refait… Le voyage n'est entier que s'il nous offre l'opportunité de réconcilier harmonieusement le singulier avec l'universel. cité en exergue de ce chapitre de conclusion : le voyage.Conclusion sont également directement convoquées par l'anthropologie des tourismes et des voyages que nous appelons de nos vœux.

321 .

Page laissée blanche intentionnellement .

voire de millénaire. Désormais. et la vague d'attentats de Madrid qui ont fait 198 victimes. nous avons changé de siècle. y compris les pires imaginables.facturés . dans le fond.Postface pour la troisième édition (2004) Tourisme eT Terrorisme ou l'éclaTemenT du monde des voyages ? « Chers pays lointains qui nous éloignaient de l'hiver.bref des pays sérieux. des produits manu. récupéré politiquement et prétexte à tous les changements en profondeur. surmédiatisé. Les touristocrates. l'Europe a également son moment fatal. Times are changing… Et le pays « sérieux » porte aujourd'hui le nom des États-Unis d'Amérique. des hauts fourneaux. 1974.ment pas indemne de . la France. Mais. de la houille. Pierre Daninos. avec le 11 mars 2004. rien n'a vraiment changé. à moins que… C'est vrai. de l'acier. à cause de ce fameux 11 septembre 2001. la Grande-Bretagne… ». les médias dominants ne cessent d'ailleurs de nous l'asséner. l'Allemagne. Triste privilège. Le voyage ne ressort évidem.

titutions. s'interrogent et s'inquiètent d'un avenir si peu radieux.cette mutation. des touristes aux voyagistes. comme l'exportation du modèle « civilisationnel » dominant ? À ce titre est-il en passe de devenir une cible idéale du terrorisme ? Vaste 323 . Beaucoup de gens et d'ins. Le tourisme est-il aujourd'hui perçu dans le monde comme un nouvel archétype de la « culture » occidentale.

paradoxalement. de l'attentat de Louxor en Égypte (1997) à la prise d'otages de Jolo aux Philippines (1999). En six ans.sibles et les voyageurs intrépides constituent de nouvelles cibles politiques pour les adeptes d'un terrorisme moderne.chands du temple les VRP et autres promoteurs-vendeurs de nos sanctuaires de la consommation. à l'heure du renouveau guerrier de l'idée d'Empire. en passant encore par Bali. En ce sens. Une sorte de prosélytisme laïc avec pour modernes mar. et jusqu'aux récentes explosions à Istanbul en Turquie (2003). le terrorisme a frappé des cibles « molles ».sable d'un coup d'accélérateur en direction d'un tourisme plus responsable ? Enfin. en visant notamment des sites touristiques connus et fréquentés. et de la montée des intolérances ethnicoreligieuses en tout genre… . les vacanciers pai. des tergiversations de la mondialisation économique. le Maroc. un mode de civilisation qui est d'abord et toujours celui de l'Occi.Désirs d'Ailleurs question1… Les touristes répandent. respon. le projet personnel de voyager pour s'enrichir en humanité s'avère-t-il encore possible ? Autant de questions que cet article tente modestement d'esquisser en abordant les relations tumultueuses entre tourisme et terrorisme.geur peutil se transformer en messager de la paix ? Quelles sont les voies actuelles du tourisme à risque. Peut-on voir en cela une nouvelle stratégie de la guérilla régionale ou du terrorisme international ? Le voya. qui ne semble plus avoir grand-chose à perdre. consciemment ou non. entre voyage et violence. à l'heure de la violence de masse. désespéré et ravageur. de ses itinéraires et de ses déroutes ? Le terrorisme n'est-il pas. de la croissance de la paupérisation.dent. entre « Hosts & Guests ». le Moyen-Orient ou l'Afrique. la Tunisie.

est parue dans la revue canadienne Téoros. printemps 2004. vol. Montréal. plus courte. p. 324 . 23. 28-36.1. Une première version de ce texte. n° 1.

Mais a-t-on déjà vu dans l'his. un facteur possibLe de paix ? C'est bien le souhait qu'on aimerait formuler ! En attendant. le Bien.Postface pour la troisième édition (2004) Voyager dans la Violence et comment (se) reposer en paix ? Le nomadisme de Loisir. dans l'histoire mondiale de la domination. parfois considéré . le voyage organisé est inséparable de l'idée de conquête. c'est-à-dire sous les traits innocents du tourisme de masse. réitère des rapports inégaux de domination entre les peuples et les cultures. même « pacifique ». le voyage peutil représenter un espoir pour une hypothé. la Bonne Parole ? Encore aujourd'hui. qu'on le veuille ou non. Combien de génocides ont fait place aux ethnocides ? Combien de fois sous la colonisation. le bâton du pèlerin a-t-il succédé au bâton du maréchal. Cela étant. tout aussi meurtrière sur le plan de la culture que la première l'est sur le plan des sociétés. parfois sous prétexte de prôner et de prêcher la Loi. le tourisme.toire une conquête qui soit réellement pacifique ? La conquête des espaces autres et des horizons lointains s'est généralement accompagnée de « campagnes » militaires.tique paix durable ? Entré de plain-pied dans une période de lon. le fossé étant prin.comme le dernier avatar du colonialisme et de la conquête du Sud par le Nord.cipalement régenté par le pouvoir monstrueux de l'argent.à tort et à raison .gue instabilité géopolitique. le voyage reste pourtant le meilleur exemple d'une possible . d'ingérence en tout genre… La domination par les armes s'accompagne ou se complète généralement par celle des âmes. d'invasion. bref de guerres.

Paraphrasant Churchill à propos du régime démocratique.rencontre pacifique. on peut dire que le voyage est sans doute la forme la moins pire de rencontre entre cultures différentes. mais à la charge idéologique moins évidente et préférant le sac à dos au sac de munitions et le guide de voyage à la Bible… Cela ne suffit pourtant pas à augurer d'un avenir radieux en matière 325 . même s'il reste incontestablement beaucoup à faire dans ce sens ! Porteurs d'armes et chasseurs d'âmes ont été progressivement remplacés par des voyageurs curieux et voyeurs.

mais aussi révélateur des indignations qui parcourent le monde. est aussi un voyage engagé en faveur d'un monde plus vivable.tones. improvisé. plus osée et plus . riche d'un étonnement de tous les instants. contre l'exploitation et l'oppression. respectueux. Tant que les scandaleuses inégalités qui régissent l'ordre du monde continuent leur travail de sape un peu partout sur le globe.et de bouleverser des consciences.personnelles et collec. Détonateur d'étonnements en tout genre.bles luttes à venir et des résistances à opérer est déjà une grande victoire sur l'éternel ordre des choses ! Dans cette optique. le voyage éveillé.tionnés comme jamais auparavant. l'espoir reste mince de voir le voyage réussir là où la révo. Mais que le voyage puisse contribuer à leur faire prendre conscience des indispensa. donc d'une humanité plus fraternelle s'enrichissant sans cesse de l'expérience des autres. mais il ne peut guère se substituer à la révolte des hommes contre les injustices et les iné.lution a échoué. il permet de faire avancer des situations . il convient d'engager le voyage dans une voie plus militante. le voyage procède de l'action et non de la réaction (on ne bouge pas tout seul sans décision au préalable !). désorganisé. où l'apprendre l'emporterait sur le prendre.Désirs d'Ailleurs de relations entre touristes-voyageurs et populations autoch. La paix n'est pas intangible et pour la conserver.galités. de mettre en doute nos certitudes. spontané. le voyage reflète la vie et procure le courage nécessaire aux combats actuels et à venir. et enfin de réveiller des peuples moribonds et condi.tives . il peut même la provoquer ou la stimuler. Le voyage est source de réflexion pour l'action. pas à n'importe quel prix d'ailleurs. En ce sens.

du tourisme dit éthique de nos jours. de se détourner des impasses pour ne pas voir se détourner des avions… 326 . est l'héritage bien pensé .bien pensant ? . une question d'époque sans doute ! Il s'agit maintenant d'oser s'affranchir. cher à Barthes. ce dernier s'avère plus marketing que réellement réfléchi. il invite plus à dépenser qu'à penser. Le voyage engagé. Hélas.revendicative. de s'engager sur la voie du détour pour éviter le retour des démons éternels. en tant que trip à la fois lucide et responsable.

2003 : 157). il instrumentalise le social. Reid : « Cependant. c'est parier les yeux bandés. les évé. La mondialisation inaugure une nouvelle ère des mobilités qui en grande partie échappe à l'ensemble des gouvernants. s'il est celui des prouesses et des promesses inouïes. autrement dit gager sur sa bonne étoile et lui confier son destin… Les hôteliers. On sait seulement. .ter depuis la tragédie du World Trade Center à New York. des désirs et des passions qui le poussent à transfigurer sa condition et à en fortifier le sens.veaux pouvoirs et sur les nouvelles sources de la puissance. dans un monde pourtant suréquipé » (Balandier. Ce devenir. peuvent effectivement prévoir le taux d'occupation ren. Le risque suprême est là : c'est celui de la répression barbare du vivre. le besoin de sécurité obsède le simple vacancier autant que le voyageur d'affaires.nements catastrophiques à l'échelle mondiale peuvent subvertir les meilleures analyses et projections économiques » (Reid. planifier le développement touristique d'un site ou d'une région. mais comme le souligne à bon escient Donald G.table pour leurs affaires. Dans un monde rendu dorénavant incertain par un nouvel impérialisme économique et par l'action irréfléchie de belliqueux maîtres chanteurs. fondé sur les nou. comme nous avons pu le consta. ne suffit pas à en faire un monde mieux humanisé et dont la jouissance serait mieux partagée. ne l'est pas encore sur ce qui en ferait l'artisan d'une civilisation inédite.Postface pour la troisième édition (2004) La vioLence traverse Les sociétés et accompagne Les touristes en voyage Particulièrement en cette époque de mutation (plutôt que de crise). que la désillusion est souvent au bout du voyage : « Le devenir techno-scientifique et marchand du monde. avec Georges Balandier. il médiatise les relations entre les personnes. par exemple. 2001 : 272). il artificialise l'homme aux dépens des affects. Il éloigne de ce qui est la " chair " de la vie.

« Sécuriser » les sites touristiques est devenu pour les gouvernements et les habitants une opération et un impératif tant politiques qu'économiques.Les touristes sont généralement très sensibles à l'idée d'aller visiter des lieux où leur sécurité n'est pas a priori suffisamment assurée. Avec cet aspect certainement 327 .

La société touristique et touristifiée n'est jamais que le microcosme de la société tout entière. Le plus souvent. heureusement. 2003 : 229). elle affecte également davantage les voyageurs qui séjournent dans ce même espace. Donald G. offrant l'image d'un monde plus réel qu'idéel. Ni même pour le vacancier qui refuse de céder son « droit » de repos. l'écart de richesses ou de statut se réduit soudainement. des chemins de traverse incroyables. SRAS en Asie orientale. du Voyage à risque au tourisme prédateur. pour le voyageur contemporain le troisième millénaire a mal commencé ! Mais en dépit de ce pessimisme ambiant qui conduit le nomade fragilisé à se sédentariser d'urgence. le tout-sécuritaire n'est pas encore la tasse de thé du voyageur qui s'est fixé pour objectif de découvrir le monde. et comme le souligne le rédacteur en chef de Géo. le tourisme est-il une potentielle bombe à retardement ? Intervention américaine en Irak. Jean-Luc Marty. enlèvements en Colombie ou en Algérie. parlant d'une année de reportages publiés dans son magazine de voyage : « c'est. Reid précise que « la violence contre les touristes est en général une extension de la violence globale que l'on trouve à l'intérieur de la société » (Reid. certains touristes ne se découragent pas.Désirs d'Ailleurs imprévu de la mondialisation. il n'y a qu'un pas ? Kidnappings et attentats. la preuve qu'il existe toujours des voyages jamais faits. des paysa. lorsque la violence est omniprésente dans une société ou un environnement donnés. même dans . le touriste partage d'un coup le même destin que l'autochtone. attentats un peu partout. exotique de préférence. Si le terroir est plus que jamais à la mode.ges jamais vus.

rebaptisés « agences tous risques ». Ainsi. à l'instar de Cosmopolis. en 2002. On peut ne pas partager cet optimisme. Le problème commence lorsque ce tourisme de proximité d'un genre assez nouveau combine les visites avec les rencontres avec des per. Certains voyagistes.des pays sous tension » (dans Géo. entonnent un credo plutôt encourageant : « Voyager pour comprendre ». décembre 2003. éditorial).sonnalités. lors d'un voyage en Irak encore sous 328 .

une étrange prise d'otages .d'un groupe de retraités français par des membres de la tribu Al-Doman (malheureusement. par son arrogance et sa prétention. Quand les voyageurs consultent le site Internet du ministère des Affaires étrangères qui mentionne les pays à risques. celui-ci prend son essor sur les déceptions et l'ennui que procurent à certains voyageurs les « vacances comme tout le monde ». on ne peut guère s'étonner que la population qui subit de plein fouet la terreur au jour le jour soit si peu disposée à « aimer » les touristes et le tourisme en général.plutôt bon enfant .rent un nouveau style d'emplois : preneur d'otages plus ou moins consentants ! Ainsi. au Yémen. transforma le voyage touristique en voyage officiel avec son cortège de voitures ministérielles ! Lorsque le touriste en vient. en dépit des ravisseurs qui furent « si gentils »…). Des ravisseurs déguisés par exemple en guides monta. ils devraient garder en mémoire que parfois le tourisme. bon gré mal gré. pacifiquement ou non.en cette époque d'avant Louxor .Postface pour la troisième édition (2004) le règne du Raïs.gnards et touristiques. cet « enlèvement » fut monté en épingle par les médias. D'aucuns iront. Tarek Haziz. et le plus logiquement du monde. qui n'ont pourtant rien en commun avec les terroristes recherchés partout dans le monde par la CIA. 1996). du coup. une rencontre avec le numéro deux du régime. à se compromettre de la sorte avec les tenants d'un régime dictatorial. Mais le kidnapping . inaugu. Dès le milieu des années 1990. en janvier 1996. fomente et instaure son propre boycott… risques et périLs en voyage Le tourisme à risque ne date pas d'hier. a terni l'image touristique du pays qui. se révolter à la première occasion donnée. a compensé le manque à gagner à la suite du recul du tourisme par l'essor du trafic d'armes (Girard.

la date fut certes prématurée et le 329 . Cambodge. ex-Yougoslavie.n'est pas toujours aussi ludique : Égypte.ou Jolo . autant de lieux parmi d'autres moins connus et cour us où la disparition de touristes peut se solder par fois par la mort et la désolation… Le 4 avril 1998. un voyagiste anglais proposait un circuit « L'Irak sous les bombes ». Papouasie.

ou trekker dans les forêts isolées de l'Ouest cambodgien où se cachaient jusqu'à récemment les derniers Khmers rouges… En 2004. Giovanni Brusca. les « clients » afflueront nombreux. dans la vallée de la Bekaa au Liban. on peut comprendre le succès croissant d'une certaine forme de tourisme mortuaire. sinon morbide. de « La pLage » à JoLo.tillons des temples hindous pour assister à une crémation à Bali. un voyagiste alle. 1998). souhaite vendre un séjour en Sicile un peu particulier : en chemin vers les temples d'Agrigente. mais les dangers changent de lieu non pas de forme ni même d'intensité. même s'il s'agit alors des soldats en uniforme de la coalition américano-britannique. Le tourisme moderne osciLLe entre fiction et réaLité ! Comment est-on passé si subrepticement de La Plage édénique en Thaïlande à l'île cauchemardesque de Jolo aux Philippines ? Du film hollywoodien au camp terroriste ? De DiCaprio à Abu Sayyaf ? Du mythe à la réalité ? Ou encore du tourisme à la politique ? Car ici le politique rattrape bel et bien le tourisme. Exactement cinq ans plus tard. ce qui a autorisé en Occident comme en Orient une . conscient du mythe incarné par la Mafia. le contexte géopolitique n'est plus le même. Avant de revenir à nos jours.mand. Il est vrai que lorsqu'on voit l'engouement des touristes pour un solide pilier près du pont de l'Alma à Paris.Désirs d'Ailleurs tour annulé pour raison d'absence de bombardements (Jaillette. côté plage (1999-2000). les visiteurs s'arrêteront à l'endroit où le juge Rosario Livatino a été assassiné et découvriront la « planque » dorée du parrain en cavale. Il y a quelques années. En 1997. ou les vacanciers en bermudas se presser aux por. attardons-nous quelques instants sur le cas de l'imprévisible aventure à Jolo aux Philippines. on pouvait encore préférer flâner à Sarajevo sous le feu.

deuxièmement.parenthèse médiatique et journalistique où l'on pouvait lire : pre.mièrement. que la démocratie n'est pas un vain mot et que des régimes autoritaires ici ou des mouvements islamistes là nous ren. que la forte inégalité écono.mique engendrée par de profonds dysfonctionnements sociaux à 330 .voient au politique.

Postface pour la troisième édition (2004) l'échelle planétaire apparaît au grand jour dès lors que le tourisme international pointe son nez au bout de l'horizon. Plus l'homme veut voyager. l'augmentation des flux. Autrefois. généralement. Jean Viard.ports aériens. le touriste du nouveau millénaire se voit de plus en plus tenté par un fléau aux conséquences catastrophiques : la déresponsabilisation. L'autre est d'autant plus fascinant qu'il se trouve loin de nous. le temps des congés payés dont les autochtones n'ont jamais soupçonné l'existence ? Le tourisme a cela de bien. ainsi que la morose situation géopolitique réduisent considérablement la portée de cette évolution. La sécurité en voyage a beau avoir évolué ces dernières années. Comme le rappelle le sociologue et spécialiste du temps libre. on avait des voisins. le tourisme est un libéralisme qui offre une place de choix à l'individualisme sinon à l'égoïsme : « Chacun vit ainsi localement un monde glo.phone portable constituent la proximité immédiate » (Viard. les . trop assisté. 2000 : 119).bal. maintenant. Comment des peuples entiers pourraient-ils supporter encore longtemps de vivre sans le sou mais sous la botte militaro. qu'il véhicule des idées même contre son gré ! Ce qui n'empêche pas le nomadisme de loisir de s'acoquiner plutôt vilainement avec ce sacro-saint capitalisme qui lui donne des ailes et le désir d'aller toujours plus loin.autoritaire en saluant gentiment les visiteurs venus fouler leur sol pour aller s'encanailler à moindres frais. plus il cherche à se protéger : contre les insectes. comme d'ailleurs celle des trans. c'està-dire des gens dont les numéros enregistrés sur un télé. dans tous les sens du terme. encadré à l'excès. Il est sans voisinage dans une société nomade. on a des proches. Surprotégé.

rebelles. mais ce même touriste est peut-être un passionné de médecine tibétaine. la nourriture locale. autrefois. le soleil. bref contre tout ! À quoi bon partir au loin si on hésite même à vouloir survivre ? L'un des nombreux effets indésirables du tourisme actuel consiste à devoir observer des êtres humains se côtoyer sans le vouloir et aussi sans le pouvoir. Un touriste malade au Népal est évacué par hélicoptère. entre autres pour lui faire suivre un traitement médical « approprié ». le 331 . les attentats. l'arnaque. le paludisme. les faux amis.

trafiquants de drogues. l'échange. prostituées… Pas un seul Thaïlandais qui apparemment puisse revêtir un autre profil… Pourtant ils existent. surtout lorsque celui-ci s'avère être bourlingueur dans des contrées considérées comme étant malfamées : la presse a fait ses choux gras de la fin du tourisme dans un monde soudainement devenu infréquentable. à l'aide de cet exemple et de beaucoup d'autres. ne court pas en définitive moins de risques ? Mais revenons à nos deux exemples : 1) Dans le film La Plage. qui manifestaient pendant le tournage du film et qui s'opposaient initialement au projet.lument prêt pour l'inconnu. autres mœurs. la rencontre. ce sont aujourd'hui les ravers et les jeunes Occidentaux en quête de sensations fortes qui subissent une juste opprobre de la part des habitants exaspérés tant par le flux de jeunes déboulant dans le chapelet d'îles du sud de la Thaïlande que par l'image exotique et exutoire montrée à tous. en un mot pour la vie. et cela . Dans le voyage comme dans le reste. les Thaïlandais que l'on voit défiler en décor sur l'écran sont une synthèse des clichés exprimés sur ce pays : rebelles armés. il aurait peut-être expérimenté la médecine tibétaine sans même en être un passionné au départ… Autre époque. 2) La prise d'otages de l'île de Jolo a ouvert les yeux aux Occidentaux sur les risques encourus par la « profession » de tou. On peut toutefois s'interroger.riste.Désirs d'Ailleurs touriste aurait visité un dispensaire local fut-il rudimentaire. si un touriste réso. je ne suis pas le seul à en avoir rencontré ! Après les écologistes.

de l'aventure extrême. les articles de Held. etc. et Franklin). J.-J. se fait journaliste de lui-même dans un ouvrage dans lequel il ne fait que témoigner.bien avant un certain 11 septembre (pour le seul mois de mai 2000.. de l'abus. de l'obscénité. cf. du voyeurisme. Le Garrec. également otage pendant trois mois à Jolo avant de réussir à s'évader (son récit d'une morne et banale détention s'intitule Évasions). de l'exploitation. Gubert. On n'est jamais mieux servi que par soimême. semble encore 332 . sous toutes ses formes y compris celles de la dérive. Un reporter de France 2. surtout lorsqu'on revient d'un voyage « au bout de l'enfer » ! À voir… À l'heure où « le tourisme à risque ».

6 % sous l'effet des . comme dans nos manuels d'histoire jaunis par le temps. sans évidemment le souhaiter.Postface pour la troisième édition (2004) avoir de beaux jours devant lui. En 2001. la croissance du tourisme international s'est brutalement enrayée : les arrivées internationales ont baissé de 0. Pour que le tourisme ne d e v i e n n e p a s c e n o u v e l i m p é r i a l i s m e s i j u s t e m e n t re d o u t é e n maints endroits du Sud. comme au « bon vieux temps des colonies » diraient certains. comme dans nos rêves d'enfant. En comprenant enfin que les choses ne seront plus jamais comme avant. Pour que l'hospitalité retrouve enfin un chemin depuis si longtemps perdu. il serait peut-être temps de repen. vouloir donner des leçons.nisation mondiale du tourisme (OMT). a fortement affecté le monde des affai. le visa d'entrée a largement expiré pour ne laisser la place qu'aux incertitudes. il y vingt ans. aujourd'hui. tandis que l'importance économique et stratégique du tourisme lui confère un rôle sans précédent à tel point que le tourisme international peut. il n'incombe qu'à nousmêmes de nous mettre à l'écoute du monde sans.res du voyage et profondément mis à mal le désir d'évasion de nos contemporains : « Les événements tragiques du 11 septembre ont touché le tourisme dans toutes les régions du monde » mar tèle sans surprise Francesco Frangialli. assembler une véritable bombe à retardement ? tourisme et terrorisme : chiffres et déchiffrages L'émergence du terrorisme sur la scène mondiale. et donc du tourisme international. On attendait. que le tourisme délivre un passeport (durable) pour le développement (également durable). pour une fois.ser notre rapport au monde. qu'il soit d'ailleurs touristique ou non. secrétaire général de l'Orga.

il y eut 693 millions d'arrivées de touristes internationaux contre 697 millions en l'an 2000.déflagrations du 11 septembre 2001. -11 % pour le Moyen-Orient. Le dernier trimestre 2001 a été catastrophique pour ce secteur économique : -24 % en Asie du Sud-Est. Toujours en 2001. L'Europe pâtit toutefois nettement moins 333 . -20 % dans les deux Amériques.

et les chiffres. Mais la vulnérabilité du secteur touristique invite néanmoins à une grande prudence quant aux prédictions sur l'avenir… exempLes à décrypter Sur le sol égyptien. malgré des oscillations conjoncturelles ici ou là. soit une baisse de 2. optent en sa faveur. Inutile pourtant de trop s'alarmer. la plus grave dans l'histoire du tourisme mondial » et que malgré les drames. Les attaques contre des cibles ou des intérêts touristiques ont débuté en 1992. les attentats du 11 septembre 2001 ont infligé « une pause. 16 juillet 2003). mais pas un coup d'arrêt ». le terrorisme est solidement ancré. Le secrétaire général de l'OMT ne cache pas son optimisme. « la peur n'a pas tout emporté et le tourisme ne s'est pas effondré. Il reconnaît que depuis cette date. en 2002 il y eut 715 millions d'arrivées internationales et l'ensemble des activités touristiques a tout de même employé 212 millions de personnes ! Le tourisme a encore le vent en poupe quoi qu'on en dise… Francesco Frangialli le précise lui-même. Entre 1992 et 1995.Désirs d'Ailleurs de cette baisse des flux que l'Amérique du Nord ou l'Asie du Sud (6 % de baisse dans ces deux régions contre 0. Une tendance qui se traduit également au niveau des recettes du tourisme international : 462 milliards de dollars pour l'année 2001.6 % par rapport à 2000 (474 milliards de dollars). le monde du tourisme vit une « période troublée. comme certains l'avaient trop vite annoncé » (Le Monde. pas moins de .6 % en Europe). mais il relève avant tout de groupes islamiques extrémistes et fortement politisés.

presque intangible. En Israël. Qu'il provienne des Israéliens ou des Palestiniens. Une chute importante de l'activité tou. récurrent. causant la mort de 13 personnes. 334 .ristique ne s'est pas fait attendre. le terrorisme est un souci quotidien. il est impossible de projeter ou de prévoir quoi que ce soit en matière de flux et de développement touristiques.120 attaques ont visé spécifiquement des touristes. les arrivées de touristes internationaux connaissent des hauts et beaucoup de bas. Surtout. Depuis 1970.

perpétré dans le métro de Tokyo. n'échappe pas au chantage sinon au danger terroriste : des hôtels ou des agences sont régulièrement pris pour cibles depuis 1984. Ocalan. Au Pérou.que . le mouvement Tupac Amaru. La Turquie et ses fumeuses relations avec le PKK d'A. n'est pas en reste. l'Algérie avec le FIS et les autres. res. à partir du printemps 1994. a fait 12 morts. le Sentier lumineux a parfois attaqué le champ du tourisme. c'est-à-dire complexes touristiques. discothèques. Elle a subi une chute brutale de sa fréquentation touristique. est venu tra. Espagne et France en tête avec respectivement l'ETA et les réseaux corses. prenant en otage 500 personnes ! Le siège dura 126 jours avec des libérations d'otages par petits groupes jusqu'au 24 avril 1997 où une attaque militaire permit la libération de tous les otages. mais également dans une moindre mesure la Thaïlande et la Malaisie . Au Japon.se voit c o n f ro n t é à l a m e n a c e t e r ro r i s t e . le Soudan. on rappellera qu'un attentat au gaz sarin.taurants. qui a fait plus de 200 morts parmi lesquels beaucoup de touristes australiens. héritière d'une forte tradition de rébellions sociales. e n p a r t i c u l i e r s u r d e s c i b l e s « molles ». Guzman.Postface pour la troisième édition (2004) L'Amérique « latine ». Ce dernier se lança à l'assaut de l'ambassade du Japon. plus récemment. San Cristobal au Chiapas est la plus grande ville tenue par les Zapatistes. la Libye. aéroports.giquement confirmer la . le terrible attentat de Kuta-Legian au sud de l'île de Bali. En octobre 2002. etc. etc. le Sud-Est asiati.notamment l'Indonésie et les Philippines. créateur et principal dirigeant du Sendero luminoso. On pourrait citer le Mexique. Plus radical est A. tout en défiant son jeune rival. Puis. L'Europe.

qui avait fait avant le carnage la sourde oreille. La Tunisie tente depuis de se remettre du choc. a occa. Et rappeler accessoirement au gouvernement indonésien. en Tunisie.recrudescence du terrorisme dans cette région du monde. l'année 1999 335 . imputé au groupement AlQaeda. la présence évidente sur son territoire de réseaux terroristes locaux et internationaux ! Le 11 avril 2002. l'attentat de la synagogue de la Ghriba à Djerba. Si en Turquie.sionné la mort de 16 personnes dont 12 touristes.

Le grand public.ges d'entraînement. des soutiens.Désirs d'Ailleurs a été une mauvaise année touristique. restaurants) ? Mombasa.si cher à Bush .née 2003. pour ne prendre que ces exemples les plus liés à l'actualité médiatique du terrorisme. rien n'indique sérieusement que les attaques et les attentats terroristes vont se raréfier. les discriminations. les civils et les plus démunis. Casablanca. avec la double série d'attentats qui a considérablement endeuillé la ville d'Istanbul (synagogues. des savoirs.ano. avec une série d'attentats au début du printemps et deux séismes en août puis en novem. que dire du dernier trimestre de l'an. aboutissant parfois au terrorisme le plus aveugle.nés d'entre eux à se ranger dans le camp des résistances actives et armées. des moyens. etc.nymes et impuissants de la multiplication des actes terroristes. incitent les plus détermi. des sta. Les frustrations. esquisse de biLan et perspectives futures En 2004. des financements. ont également été « ciblés » en 2003 par les sbires de Ben Laden et d'autres. l'Arabie Saoudite. le Pakistan.ristes internationaux. les Irakiens ou les Afghans. bien au contraire. certains États ou entreprises procurent impunément des armes. sans oublier les terrains occupés irakiens et afghans.basé au MoyenOrient et à la couleur dominante plus verte que . seront les témoins . L'axe du Diable rouge Moscou-Pékin-La Havane a été remplacé par l'axe du Mal . 1970 et 1980 ont été large. tout comme les tou.léninistemaoïste des années 1960.bre de cette même année. Il apparaît également avec clarté que le terrorisme a bien changé au fil des années : les guérillas terroristes d'obédience marxiste.et les victimes . et plus encore les humiliations dont sont victimes au quotidien les Palestiniens.ment remplacées par les terroristesfondamentalistes musulmans.

D a n s c e contexte. Avec tous les risques de dérives et de dérapages 336 . sans oublier que ses réseaux et autres ramifications a p p a r a i s s e n t p l u s c o m p l e xe s q u e j a m a i s a u p a r a v a n t .rouge (exception faite pour la Corée du Nord).firme aujourd'hui plus religieux que politique. plus radical que revendicatif. la lutte antiterroriste s'avère aussi indispensable que délicate à mener. le terrorisme s'af. enfin.

L'examen statistique du nombre d'attaques terroristes dans le monde entre 1981 et 2000 révèle pourtant une nette tendance à la baisse. un terrorisme persistant peut ternir durablement l'image de la destination et compromettre sur le long terme l'activité touristique.rement quand des attaques terroristes se prolongent et surtout quand le terrorisme prend spécifiquement pour cible des touristes » (site Géotourisme. le site Internet « Géotourisme ». Dans certains pays. 23 juillet 2003).lement.Postface pour la troisième édition (2004) (restriction des libertés fondamentales. Au milieu de l'été 2003. ces chiffres ne tiennent pas compte du nom. ce qui n'est évidemment pas comparable. terrorisme et tourisme partagent certains traits communs. Rapide et bref. si en vingt ans les attentats ont effectivement été moins . l'acte terroriste obtient une attention immédiate du public par l'intermédiaire des médias. Bref. en y décelant avec pertinence d'étranges similitudes : « Assez paradoxa.) que l'on constate déjà amplement un peu partout… Le touriste est une cible idéale pour le terroriste car il est le passant par excellence le plus vulnérable qui soit.risme international et modifier radicalement les comportements et les flux. con. Cela dit. etc. de l'université d'Aix-en-Provence.bre de victimes mais du nombre d'attentats perpétrés. Le développement de ce type de lutte armée peut affecter de manière durable le tou.trôles musclés. Tous deux traversent les frontières nationales : ils impliquent les citoyens de différents pays et ils utilisent des technologies de déplacement et de communication modernes. con. vidéosurveillance.sacre un dossier aux relations entre tourisme et terrorisme. Le tourisme souffre particuliè.

il est tout aussi incontestable qu'ils ont été beaucoup plus sanglants et meurtriers. Mais. des messages particulièrement révéla.teurs : à Strasbourg. aux abords du Conseil de l'Europe. dans un contexte international tendu et insta. susceptible de se transformer en cible politique.nombreux dans le monde. dans deux fameuses cités touristiques d'Europe. Dès 1999. on pouvait ainsi lire.ble. le touriste devient rapidement un pratique bouc émissaire. un bus transportant des touristes espagnols a été « tagué » de cette ins337 . en grandes lettres capitales.

en anglais pour que tout le monde puisse parfaitement enregistrer le message : «Tourists are terrorists ! ». un énorme graffiti laissait découvrir ces mots. indonésien en Papouasie.sont dans le flou le plus complet : les attentats de Bali du 12 octobre 2002 sont l'œuvre des représentants régionaux et attitrés d'Al-Qaeda. israélien en Palestine. par ceux qui dirigent leurs ouailles trop hébétées et conditionnées pour seulement tendre l'oreille… De là à résister… et de là à se révolter. a l'époque avec lui.Occidentale. violer. C'est que la lutte contre le terrorisme justifie tous les abus et constitue un for. dans le charmant quartier touristique de l'Albaycin à Grenade.Désirs d'Ailleurs cription laconique : « le tourisme c'est la guerre ! ». torturer.humanisation -.autant de sales guerres . Sombre tableau et triste souvenir de voyage… Étrangers sur leur propre sol… Le terrorisme d'État. et bien rares et encore moins efficaces sont les protestations « officielles » contre les massacres organisés et avalisés par les pouvoirs en place. en Andalousie. humilier. n'en parlons même pas ! Le brouillage des repères géopolitiques et le who's who de toutes les guerres « sales » . mais ils peuvent aussi être signés par la CIA (beaucoup d'Indonésiens musulmans accréditent .même si parfois les milices et paramilitaires leur font concurrence dans le domaine de la dés.midable prétexte à faire ce qu'on n'osait pas faire auparavant : opprimer. etc. Le non-droit est devenu le droit par ceux-là mêmes qui gouvernent des populations livrées à elles-mêmes. dans le dénuement et l'isolement le plus complet. pour ne citer que ces exemples liés à une actualité particulièrement détonante . russe en Tchétchénie. certes.

jumelée avec un abrutissement total des (télé)spectateurs. dans l'histoire. Et ce que l'un peut faire. D ' a i l l e u r s Be n L a d e n a b i e n é t é u n a g e n t d e l a f a m e u s e centrale américaine avant de mettre à profit son expérience acquise auprès de la CIA pour le compte d'Al-Qaeda. forcés de constater que les dirigeants installés. les citoyens de ce monde autant pour des imbéciles ! Inconscients. l'autre le peut aussi ! Une escalade d'horreur sur fond d'hypocrisie. aseptisés et dociles en plus… À l'heure où les conflits et les morts ont rarement été aussi absur338 . n'ont jamais pris. passifs et impuissants. en lien avec la mondialisation triomphante.cette t h è s e ) .

Postface pour la troisième édition (2004) des et vides de sens.bles de perturber les valeurs en terres d'Islam par exemple. il est « rentable » de s'attaquer aux touristes. Ne subsiste alors que la joie éphémère et maladive de la consommation à tout-va. voire de « mission. etc.). il est sans le savoir.le représentant de facto légitime et ambulant du pays d'où il vient. un touriste qui reste à la maison est un consommateur de « produits touristiques » en moins. Sans doute pas sous une forme des plus douces… Aux yeux des terroristes. le tourisme symbolise le capitalisme.et aux ambassades . Ou de toujours. de viande de porc. danses et jeux.) et d'habitudes (consommation d'alcool. C'est la victoire ultime de la joint-venture mondialisationcapitalisme. pourtant en perdition et vouée à imploser un jour prochain. le touriste emprunte les traits du colonisateur européen ou de l'impérialiste américain d'autrefois. Les voyageurs deviennent des cibles car ils véhiculent une série de valeurs (démocratie.garants de leurs citoyens et ressortissants en voyage. dont il est une sorte d'étendard. soit un manque à gagner pour l'économie locale ou non. musique.naire » à l'étranger. les citoyens ne voient même plus de raison valable de se battre pour quoi que ce soit. S'en prendre aux voyageurs et aux entreprises touristiques constitue un défi face aux États . tenues vestimentaires. voire sans le vouloir . laïcité. C'est peut-être cynique mais c'est ainsi ! Le touriste voyage avec sa culture. etc. En ce sens. suscepti. Par ailleurs. En tant qu'industrie. Le tourisme est le vecteur qui permet une « contamination » qui pourrait « souiller .

et ensuite votre itinéraire » ? L'incompréhension. en voyage ou non. Un proverbe arabe ne ditil pas : « Choisissez d'abord vos compagnons de voyage.ment « vierge ». 2004). sont souvent à l'origine des pires méfaits. Il devient dans l'imaginaire des uns le pollueur par excellence et dans celui des autres le corrupteur né de qui il importe de se méfier… On est loin de la rencontre culturelle que le voyage est censé encourager ! La route ne se partagerait donc pas si facilement (Michel.» la pureté supposée d'un Ailleurs prétendu. 339 . puis l'intolérance culturelle et religieuse.

18 millions d'Américains ont changé leur plan de voyages en regard des événements terroristes de l'année précé. Pas toujours bonnes à dire. bien malgré eux parfois.multiplie évidemment les effets pervers. Ben Laden en vieil homme de la montagne caché au fond d'une grotte . 23 juillet 2003).qui tendent.religieux ? Après déjà un attentat meurtrier annonciateur au Caire en septembre 1997. En dépit de cette faible probabilité. des intégristes musulmans égyptiens ont deux mois plus tard massacré 67 personnes dont 58 touristes sur la ter.néfaste en l'occurrence . au détriment de certains échantillons. Depuis ce terrible automne 1997.00057 % de devenir victime du terrorisme.Désirs d'Ailleurs Toutefois. ce en quoi le terrorisme. tient le haut du pavé. Depuis cette date. L'image déforme la réalité en accordant trop d'importance au spectaculaire. 162 ont été tués ou blessés par une activité terroriste. si l'on peut dire.voyez. de vérités. il est vrai… L'escaLade : des enLèvements pressentis aux tueries aveugLes Ou comment passe-t-on en l'espace parfois d'une génération de la guérilla sociale-politique au terrorisme idéologico. la police touristique veille. et le traumatisme qui en a résulté.rasse du temple d'Hatshepsout à Louxor. soit 6. par exemple. Cette surévaluation médiatique de l'univers terroriste . à glorifier le « héros-terroriste » dans sa posture extrême : « L'image devient un facteur crucial dans le choix d'une destination. 28 millions d'Américains ont voyagé à travers le monde. ne négligeons pas le rôle des médias . par sa radicalité même.43 % du volume de voyages à l'étranger de l'année précédente » (site Géotourisme. pourtant salutaires. En 1985.dente. l'Égypte peine à retrouver un . soit une probabilité de 0.

Le pays a dû attendre 1999 pour renouer avec la progression des flux voyageurs. l'Égypte a été marquée par les attentats du 11 septem. À nouveau. le tourisme est un secteur vulnérable dans lequel il n'est évidemment pas conseillé d'investir… Les terribles défla340 .réel suc. Tout est à refaire… En période d'insécurité.6 % dans sa fréquentation touristique pour la même année.bre 2001 et a accusé une baisse de 15.cès touristique. comme d'autres pays d'Orient.

attentats de Casablanca au Maroc en mai 2003. en Irak. même si certains comportements ou réflexes de ces voyageurs devenus plus prudents signalent aisément une insécurité géopolitique croissante… En 2001.mencent à s'habituer à la terreur… On s'accommode forcément d'un terrorisme qui s'affiche au quotidien. en Afghanistan. inondations au Sud ou canicules au Nord. épidémie du syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) au premier semestre 2003.rivées depuis 1982.Postface pour la troisième édition (2004) grations dans les gares madrilènes au matin du 11 mars 2004 ne viennent pas apaiser les peurs qui s'installent. lorsqu'ils ne . en Afrique centrale ou à Haïti. grippe aviaire du poulet au début de l'année 2004… Pourtant. malgré ce vent de déprime sur la planète nomade. cette année noire attestant du premier recul du nombre d'ar. l'industrie touristique entre dans une période durable d'incertitudes. les touristes-voyageurs. enlèvements de touristes dans le Sahara algérien en février 2003. les Occidentaux continuent à prendre les routes et les airs. explosion à l'hôtel Marriott à Jakarta en Indonésie en août 2003… Sans oublier les faits « annexes » qui ne font qu'em. mauvaise année touristique s'il en fut. attentats de Bali en octobre et de Mombasa en novembre 2002. enlisement confirmé en Palestine. Et pourtant. la situation n'a fait que s'aggraver : effondrement des Twin Towers de New York en septembre 2001. les touristes com. Entre 2001 et 2003. ne seraitce que pour montrer la volonté de survivre… Il reste que certaines prévisions catastrophiques ne sont pas au rendez-vous.pirer l'état de santé précaire d'un secteur touristique fortement affecté : lutte « antiterroriste » et mesures policières et douanières sans précédent.

se font une raison : pourquoi cesser soudainement de voyager ? Et beaucoup s'habituent en quelque sorte à une géopolitique aussi trouble qu'imprévisible. le tourisme international n'aurait enregistré qu'une légère progression de 1 %. En 2002. qui offre aux touristes les incom341 . Le Zimbabwe.boudent pas certaines destinations. mais une progression tout de même. alors que les inquiétudes ne font que se renforcer ! Il faut savoir que le marché touristique mondial ne cesse de grossir tout en se diversifiant. selon l'OMT.

Concernant le SRAS. Les offres promotionnelles abondent pour tenter de relancer les ventes… et de « faire partir » les invendus. le secteur du tourisme mondial qui avait essuyé des pertes de 6. n'intéresse plus vraiment les touristes occidentaux.5 M d'emplois à la suite du 11 septembre.Désirs d'Ailleurs parables chutes Victoria. tandis que l'effondrement du tourisme met sérieusement en péril un difficile décollage économique du Royaume. par exemple. le pays se réoriente sur les nouvelles clientèles asiatiques. où on ne recense aucun malade atteint du virus. hausse des offres à petits prix et des promotions de dernière minute. tourisme de masse/organisé plus affecté que . le site d'Angkor est déserté au printemps 2003. 3. prudence et méfiance pour les destinations lointaines. de plus en plus avides de sécurité. Du coup. on remarquera que les rumeurs ont fait bien plus de dégâts que la maladie elle. Le bilan est néanmoins lourd sur le plan économique et social : « Selon le BIT.même ! Au Cambodge. dans la plupart des grandes métropoles internationales. autant que les clients ! Les tendances suivantes s'affichent et continuent de s'affiner : 1. notamment chinoises. pourrait en voir disparaître 5 M du fait de la pneumonie atypique (on avance une chute de 30 % pour l'Asie). Le tourisme d'affaires est particulièrement sinistré. surtout en 2003. perspectives incertaines. 4. 2. l'hôtellerie haut de gamme traverse une très mauvaise passe » constate Émile Flament (dans Gamblin. 2004 : 351).

et si. « ouvert les yeux de l'opinion publique » sur le caractère global 342 .le tourisme individuel/spécialisé . Le terrorisme accéLérait L'émergence d'un tourisme réeLLement durabLe et pLus éthique ? Comme le souligne le sociologue allemand Ulrich Beck. pour la première fois depuis cinquante ans. indirectement. le 11 septembre 2001 a.

Pour assurer l'ordre et le contrôle du monde. il n'y aura bientôt plus un seul téléphone qui ne soit pas sur écoute au pays de la statue de la Liberté » (Beck. Mais.térieur de leurs frontières. m o n d i a l i s é e e t précarisée. Durable et généralisée.Postface pour la troisième édition (2004) des nouvelles tragédies en cours et à venir : « la paix et la sécurité de l'Occident ne sont plus compatibles avec l'existence de foyers de conflits dans d'autres régions du monde. le furentils un jour ?)… Un siècle exactement avant le fameux 11 septembre. les États-Unis ont enfin trouvé un ennemi à leur hauteur et le monde a malheureusement retrouvé la guerre. les touristes et voyageurs en promenade ne peuvent que visiter et traverser des « pays à risques ». Pierre . 2003 : 530). Avec le terrorisme. 2003 : 531). puisque les moindres recoins de la planète ne sont plus « sécurisés » (d'ailleurs. La société du risque (Beck) a sacrifié les libertés fondamentales sur l'autel béni de la menace t e r ro r i s t e ! Da n s u n e t e l l e s o c i é t é o r we l l i e n n e . 2003 : 535). les ÉtatsUnis remettent au goût du jour l'odieuse idée d'empire. les Nord-Américains ne proposent rien d'autre que de propager sur tous les espaces habitables de la terre l'American way of life : « L'idée sous-jacente semble être qu'il est nécessaire de transformer tous les êtres humains en Américains pour que les Américains puissent vivre en toute sécurité dans un monde sans frontières » (Beck. ni avec leurs causes profondes » (Beck. les Étatsuniens vivent à l'ère de la surveillance tous azimuts chère au « Patriot Act » : « Si cette tendance se poursuit. et pour conjurer la menace terroriste. même à l'in.

Voilà des siècles que l'empire khmer a disparu mystérieusement. Mais peut-être aussi parce que cet empire fut trop rude et trop arrogant envers d'abord sa propre population (comme le sera bien plus tard le « nouvel empire » khmer rouge. 343 . les religions. Pourquoi ? Les guerres.Loti rédigeait ces lignes à la destinée prémonitoire : « Jamais plus je ne reverrai se dresser dans le ciel les grandes tours étranges » écrit-il alors à propos… d'Angkor. l'économie figurent parmi les raisons d'un déclin irrémédiable. où il passa en vitesse. 1991 : 1220). tel un moderne touriste. ensevelissant la « forêt de pierre » sous un épais manteau vert. en 1901 (Loti.

le temps semble venu de voyager avec d'autres yeux et d'autres manières. et parfois . Une perte en cours pour l'humanité en devenir.entre hôtes et invités. Les extours qui dominaient fièrement le ciel de Manhattan avant l'automne 2001 ne sont plus et aucun archéologue ne dénichera dans cent ans ou plus de grande merveille sur le site aujourd'hui en reconstruction. les touris. risque non seulement de diminuer le nombre de destinations inscrites au menu des catalogues des agences de voyage. ici comme ailleurs . À l'heure où voyager apparaît plus difficile.qui pourtant cimente toute expérience véritable du voyage. et qui nourrit partiellement sa haine sur les décombres des Twin Towers. simplement pour éviter demain le pire. un risque d'errer qui Vaut le détour ? Oui certainement ! Le voyage bonifie celle ou celui qui s'y adonne. mais surtout d'hypothéquer la rencontre culturelle et humaine .heureusement . et aujourd'hui « inoffensives ».tue un espace de liberté qui reste en grande partie à conquérir. Par contre. à la suite des attentats du 11 septembre 2001 et de leurs conséquences tant sur les médias et l'opinion publique internationale que sur les politiques . on peut se mettre à rêver ou à espérer que prochainement le voyage éthique s'imposera de luimême… le Voyage touristique.Désirs d'Ailleurs auteur d'un génocide d'État entre 1975 et 1979). l'arrogance du « nouvel empire américain » parti en croisade contre le terrorisme international. les tours d'Angkor ont survécu grâce au travail des archéologues. De la sorte.tes peuvent à nouveau les admirer et les photographier en plutôt bonne quiétude. Pourtant. Le voyage consti. Ayant perdu leur aspect ostentatoire.il améliore également le quotidien de l'hôte qui reçoit le visiteur.

tunité à vivre plus intensément. On constatera au passage que moins de trois mille morts lors du spectaculaire effondrement 344 . à échapper un temps à l'ordre des choses et donc aussi au nouvel ordre mondial qui tendent à s'imposer et à s'immiscer dans notre quotidien le plus intime. à se détacher de l'emprise du quotidien. le voyage offre paradoxalement une oppor.sécuritaires des États.

forcément pacifique et un brin libertaire. le voyage fait office de repli stratégique où puiser une énergie renouvelée. le cœur des affaires prime sur le cœur des ténèbres. en particulier contre tout ce et tous ceux qui s'apparentent à un anticonfor. Cette conquête de l'espace de liberté offert par le voyage ne peut se faire sans remise en cause drastique de ce que sont et ont été les « apports » de notre civilisation. tout en étant à l'écoute de plus justes bruits du monde.misme. ne pourra pas non plus faire l'économie d'une patiente réflexion. Il est l'occasion de réapprendre à con. celle des Grands Lacs et de la république si peu démocratique du Congo. ici ou là sur la planète. Devant ce fait irréfutable de menace sur nos libertés. Le « voyage désorganisé » présente une voie alternative sans doute salutaire pour tous ceux qui goûtent le monde en flâ.tester. et cyniquement. il permet de retrouver un sens à son existence. En conclusion. 2003).nant avec l'envie de le fréquenter sans le conquérir ni le dominer (Michel. mais un espace qui reste encore à conquérir au moment précis où les libertés tendent dangereusement à se restreindre. critique et interactive. les intérêts n'étant pas les mêmes… Les entraves aux libertés et les abus de toutes sortes. De ce fait. sans compromis ni compromissions. et face à la difficulté de faire entendre des voix divergentes. Comme d'habitude. sur les intelligences nomades à déceler et à instruire.Postface pour la troisième édition (2004) de deux tours au cœur de Manhattan ont durablement bouleversé l'ordre touristique mondial bien plus que les quatre millions de morts depuis moins de cinq ans au cœur de l'Afrique. il s'agit aujourd'hui de ne pas occulter cette évidence que le voyage d'agrément reste l'apanage de l'Occident et des couches de populations privilégiées au Nord comme au Sud. et qu'en cela il . Cette conquête. se banalisent et se normalisent. le voyage est certes un espace de liberté.

convertie aux "bienfaits" de la production et de la consommation. signale sans aucun doute la ferme.n'échappe pas à l'histoire et à ses tourments. médiatisée.ture homogénéisante d'un Occident qui essaime à l'extérieur sa propre image. ce qui revient au même. soumise au 345 . Le sociologue Rodolphe Christin constate que « le désir voyageur. de par son exigence d'altérité. produit l'image d'une altérité simplifiée et réduite. ou bien.

la régu. quant à lui.s'interroge sans conviction sur sa raison d'être. ses conséquences sur les paysages et les peuples du monde ne sont pas toujours des plus louables à l'heure où les inégalités sociales et économiques se renforcent sans honte et où son principal alibi . Il revient ainsi à l'individu-voyageur de retrouver du sens. sans quoi l'histoire risque fort de se répéter et les drames de se perpétuer en un cycle infernal sans fin. dégager une évasion créatrice source de libération. À long terme. l'acception d'autres modes d'être et de .lation n'estelle pas souvent sauvage ? » (Viard.tique. un avatar moderne de la colonisation.riste doit veiller à ne pas se désimpliquer de la vie sociale et poli. ses intentions plus pacifiques. forment des cibles (géo)politiques potentielles aux mains de tous les extrémistes. les vacanciers au bout du monde comme au bout de la rue.Désirs d'Ailleurs règne de l'expansive urbanité » (Christin. en leur qualité de représen. au contraire. que vient dramatiquement nous confirmer la conjoncture. Sur le terrain de ces injustices naît le terreau de tous les terrorismes… Dans ces conditions. il doit privilégier le collectif et la rencontre. Le tourisme est. Qu'on le déplore ou non. En ces temps de mondialisation incontrôlable. 2000 : 214).tants (souvent bien malgré eux !) de la dite culture occidentale.pement » . réinsuffler de l'imaginaire. seuls un plus grand respect des différences. reproduire du réel. légitime parce que puissant : quand "l'un et l'autre" se regardent sans parole. le tourisme comme archétype de la « culture » occidentale constitue une nouvelle cible idéale du terrorisme. Le tou. 2000 : 91). et surtout résister corps et âme à l'appel au repli sur soi que lui lance une époque en proie au désarroi.le « dévelop. Et même si ses habits sont plus décents. ses agents plus fréquentables. « le tourisme est encore souvent un libéralisme au service des forts.

346 . et un règlement humain du fossé économico-social entre les plus démunis et les plus nantis. au mieux. en attente de mieux ou de pire. pourront graduellement relever le défi de la violence terroriste à l'épreuve du tourisme international. Toute autre solution ne sera.penser. qu'une pause dans le conflit déclaré ou larvé.

tisé Kongra-gel . Pour la pérenniser. le terrorisme vient régulièrement. de la même manière que trop d'avions dans le ciel pollue bien trop l'air qu'on respire… Alors que faire et combien de temps encore attendre avant de prendre le problème du tourisme à bras-le-corps ? Lorsque la toute-puissante industrie du tourisme donnera son accord ou lorsque la terre tremblera pour de bon ? Désormais. et tragiquement.Postface pour la troisième édition (2004) Pour l'heure. et il n'est pas à exclure que les touristes deviennent demain de plus en plus souvent des cibles. en menaçant précisément les voyageurs occidentaux… Pour se faire entendre de la dite communauté internationale .rebap. beaucoup l'ont compris : ainsi. la montée de la xénopho.bie et le grand retour de l'irrespect : dans les rues de Paris ou de Rome.ler que le tourisme est une activité particulièrement vulnérable et.et pas. surtout s'ils sont en groupes de cinquante… Trop de touristes tue le tourisme. réservée à une élite.ploration de l'espace international et.rien de mieux à ce jour qu'un enlèvement de touristes bien programmé ! Autre méfait regrettable lié à la dégradation de la situation touristique. La situation devient urgente à force de masquer la réalité sous prétexte de pro. encore et toujours. Terroristes. en Turquie. il faudrait sans doute revoir en profondeur ses modes opératoires et de fonctionnement. on a fort à craindre le succès annoncé d'un tourisme surprotégé et d'un voyage trop bien organisé. le triomphe du tourisme enclavé avec ses ghettos et ses suffisances. ses objectifs .déterre la hache de guerre avec l'État militaire turc. le développement de circuits fléchés et balisés à outrance. on constate une frilosité évidente pour l'ex. nous rappe. en juin 2004. l'ex-PKK .téger les affaires : le tourisme alternatif ne risque pas de menacer le tourisme classique.ser au JT de 20 h . un certain racisme se développe à l'encontre des touristes étrangers (Chinois par exemple). son décor exotique et ses sujets-figurants. surtout. mouvements de libération ou simples paysans du Sud.

prioritaires. et au moins débattre d'urgence de sa raison d'être en ce bas-monde. En se montrant moins prédateur et en atténuant son arrogance. le tourisme inter.national pourrait encore avoir de beaux jours devant lui… On ne sait jamais ! Il n'y a pas de fatalité dans cet univers impitoyable 347 .

Désirs d'Ailleurs et les émeutes urbaines et touristiques ne sont pas officiellement prévues… 348 .

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364 .

Table des matières D u j e u RemeRciements PRéface avant-PRoPos à la deuxième édition (2002) de l'éducation au voyage et du ResPect d'autRui. une voie veRs la Paix ? intRoduction chaPitRe 1 : de l'eRRance à la RencontRe à l a f ê t e : l a f ê t e d u v o y a j o u e u r ! L Le voyage aujourd'hui Désir et/ou besoin de partir : comment naît et vit le tourisme ? Façons de voyager et formes de tourisme Regards sur une identité ambiguë : qui est le touriste ? Le touriste-voyageur et le badaud-flâneur De l'autre à nous. de nous à l'hôte c h a P i t R e 2 : R i t e s e t P R at i q u e s d esnomadismes Des mythes du voyage aux rites touristiques Le sacré : le touriste comme pèlerin .

'espace-temps : le voyageur comme nomade et du vacancier au baroudeur chaPitRe 3 : imaginaiRes de l'autRe et PRétextes à l'exotisme Place et rôle de l'image et du texte ou le voyage comme prétexte Quête exotique et lien social Le désir d'exotisme rime-t-il avec la quête de sacré ? L'exemple asiatique 3 5 13 19 28 33 45 52 65 74 87 93 105 111 127 143 158 365 .

agences et Cie L'envie d'aventure(s) et l'aventure sans risques De la super aventure à l'aventure ordinaire Écotourisme ou égotourisme ? B i B li o g R a P h i e c haPitRe 5 : d umeilleuRetduPi R e d e s v o ya g e s La culture en voyage : ethnotourisme et altérité Tourisme. histoire. il n'y a qu'un pas ? Tourisme et terrorisme : chiffres et déchiffrages Le voyage touristique. traditions.Désirs d'Ailleurs chaPitRe 4 : l'aventuRe du voyage et cultuRe le voyage d'aventuRe entRe natuRe et Cheminements intéressés : de la nature à la culture Le discours voyagiste : médias. publicité. un risque d'errer qui vaut le détour ? . politique Tourismes. modernités Les voyages insolites et déformés conclusion P ouRuneanthRoPologied e s v o ya g e s Postface PouR la tRoisième édition (2004) t o u R i s m e e t t e R R o R i s m e o u l ' é c l at e m e n t d u mondedesvoyages ? Voyager dans la violence et comment (se) reposer en paix ? Du voyage à risque au tourisme prédateur.

177 187 198 207 222 323 325 241 254 269 284 313 328 333 344 349 366 .

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