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Un judaïsme aux multiples facettes
Rivka Horwitz (1927-2007)
l’Émancipation, et la dissolution des structures traditionnelles qui avaient régi le judaïsme en Diaspora pendant des siècles, la question du sens de l’existence juive s’est posée avec acuité à la pensée juive moderne. Elle est particulièrement prégnante dans les œuvres qu’a produites le judaïsme allemand, de Moïse Mendelssohn, figure de proue des Lumières juives, à Franz Rosenzweig, auteur de ce chef-d’œuvre qu’est L’Étoile de la rédemption (1920). Rivka Horwitz, professeur émérite de l’Université Ben-Gourion, était la spécialiste de cette constellation de penseurs auxquels elle a consacré de nombreux livres et articles. Judaïsme aux multiples facettes (Yahadout rabat panim): le titre de son dernier ouvrage, paru en 2002, illustre éloquemment sa vision pluraliste de l’existence juive. Cette conception du judaïsme lui a été inculquée dès son enfance, dans l’Allemagne de la République de Weimar (1). Du côté paternel, sa famille était installée en Allemagne depuis le XVIe siècle. Son père, le Dr Siegfried Éliézer Goldschmidt, dirigeait une maison de repos dans la coquette ville de Bad-Hombourg. Il n’avait pas craint d’épouser Bat-Sheva Abramov, une de ces « Juives de l’Est » que leurs coreligionnaires « occidentaux » considéraient le plus souvent avec mépris. Le jour de ses fiançailles, il avait fait acte de contrition en regrettant publiquement les préjugés qu’il avait nourris à leur propos.
I Avec

Allant à contre-courant du mouvement qui mena tant de Juifs allemands à l’assimilation, le père de Rivka avait opéré un retour à la pratique religieuse et à l’étude des sources juives. Dans l’établissement qu’il dirigeait à Bad-Hombourg, il faisait régner l’esprit propre à la néo-orthodoxie allemande, en accord avec la devise de Samson-Raphaël Hirsch (1808-1888) : Torah im derekh erets, la fidélité aux valeurs séculaires du judaïsme avec l’ouverture au monde moderne.
ISAAC BREUER

Du côté maternel, Rivka fut nourrie de la vaste culture propre à l’intelligentsia russe qui avait fui la Révolution et les persécutions antijuives. Née au sein d’une famille qui avait bâti sa fortune en acquérant des puits de pétrole en Ouzbékistan, sa mère, Bat-Sheva, était réputée pour sa beauté, son intelligence et son sens de l’humour. Dotée d’une vaste culture, elle avait tissé des liens avec HaïmNahman Bialik et Samuel-Joseph Agnon, ainsi qu’avec d’autres écrivains et artistes qui fréquentaient la ville de Bad-Hombourg. Sioniste convaincue, elle comprit, bien avant la montée du nazisme, que les Juifs devaient quitter l’Allemagne au plus tôt pour gagner leur foyer national. À partir de 1929, elle multiplia ses visites en Palestine. Devenue veuve peu après la naissance de Rivka, elle s’y installa avec ses enfants en 1933. Puis elle retourna en Allemagne pour gérer les affaires de la

famille en laissant ses enfants à la charge de proches parents. Dans son autobiographie, Rivka décrit les difficultés d’adaptation qu’elle et son frère, Naphtali, rencontrèrent en arrivant en Palestine. Parlant mal l’hébreu, engoncés dans des vêtements européens bien trop élégants, ils s’ennuyaient ferme en classe et faisaient souvent l’école buissonnière. Leur situation s’améliora lorsqu’ils s’installèrent à Ramataïm, l’un de ces villages agricoles où régnaient les idéaux des pionniers. À l’âge de 14 ans, Rivka se rendit à Jérusalem pour faire ses études secondaires. Elle y fut accueillie par Isaac Breuer, un ami de ses parents qui habitait avec sa famille dans le quartier de Talbyé où Juifs et Arabes résidaient dans une coexistence pacifique. Breuer avait fui l’Allemagne nazie en 1936. Il joua un rôle décisif dans l’éducation de la jeune Rivka, et

La synthèse entre les traditions des judaïsmes occidental et oriental.

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dans sa formation aux études juives. Petit-fils de Samson Raphaël Hirsch, juriste et philosophe de formation, il avait été ordonné rabbin dès l’âge de vingt ans. Sa méfiance à l’égard du sionisme « laïque » ne l’avait pas empêché de prôner la « réunification du peuple et de la terre », mot d’ordre du mouvement Agoudat Israël dont il fut le premier président. Tout en ne partageant pas l’hostilité de Breuer à l’égard du sionisme, Rivka fit sienne sa conception d’un judaïsme fidèle aux traditions religieuses et ouvert à la culture occidentale, ainsi que sa vision d’une histoire juive où le retour à la terre d’Israël prenait une signification messianique.
GERSHOM SCHOLEM

Après une courte formation dans une école normale d’institutrices, Rivka sentit que sa vocation la poussait vers la recherche dans le domaine des études juives. Dans ces années difficiles de l’aprèsguerre où naquit l’État d’Israël, elle s’inscrivit à l’Université hébraïque de Jérusalem. Elle s’y forma au contact de maîtres tels que Samuel Hugo Bergmann pour la philosophie, Julius Guttmann pour la philosophie juive, et Gershom Scholem pour la cabale. Elle fut particulièrement impressionnée par la personnalité et l’érudition de Scholem, qui donna à ce qu’il appelait du nom de « mystique juive » ses lettres de noblesse. Néanmoins, elle déplorait la priorité qu’il conférait à l’étude scientifique des textes, au détriment de leurs enjeux métaphysiques. La personnalité et les orientations intellectuelles de Rivka furent profondément marquées par la synthèse entre les traditions des judaïsmes occidental et oriental qui s’était opérée dans son milieu familial. Dotée de cette rigueur

dont on a fait une caractéristique du Juif allemand, elle conservait, dans sa manière de vivre le judaïsme, cette nuance affective propre au milieu hassidique auquel appartenait sa famille maternelle. Cette alliance de la raison et du cœur se retrouvait aussi dans ses travaux. Son œuvre d’historienne des idées ne se limitait pas à une description distante et objective des courants et des doctrines. Dans ses études sur les penseurs juifs allemands, elle retraçait à la fois leur itinéraire intellectuel et leur cheminement personnel, replaçant les idées théoriques dans le cours de la vie intérieure de ceux qui les avaient conçues. Cette orientation se dessine déjà dans Buber’s Way to « I and Thou » (Le chemin de Buber vers le « Je-Tu », 1978), l’ouvrage qu’elle consacra à l’initiateur de ce courant majeur de la pensée moderne connu sous le nom de « philosophie du dialogue ». Cette attention à la dimension du personnel lui avait sans doute été inspirée par Franz Rosenzweig, son auteur de prédilection. « L’individu, quand même! »: telle était la protestation que ce dernier avait formulée contre toute tentative d’englober la personne unique et irremplaçable dans le système de l’histoire universelle, en la soumettant à ses lois générales et abstraites. L ’intérêt de Rivka Horwitz pour la correspondance de Rosenzweig et pour son journal intime – pour ces documents que l’on relègue souvent en marge des « grands textes » – atteste sa volonté de reconstituer la genèse de L’Étoile de la Rédemption, en tenant compte des hésitations, des bouleversements et des crises dont elle s’était accompagnée. Le terme « religion » est particulièrement problématique chez Rosenzweig. Comme il se plaît à l’écrire, non sans ironie, ce mot

Rivka Horwitz: la dimension du personnel.

n’apparaît pas une seule fois dans son maître ouvrage où il est pourtant question du paganisme, du judaïsme, du christianisme et de l’islam. Rosenzweig présente L’Étoile de la Rédemption – dont la page de garde s’orne d’un Maguen David – non comme un « livre juif », mais comme un « système philosophique » (2). Commentateur de Hegel, avant d’en devenir un critique radical, il se situait lui-même dans la lignée de Schelling et de Kierkegaard.
ROSENZWEIG

Pour sa part, Rivka Horwitz considérait Rosenzweig comme un penseur juif. On sait à quel point ce vocable est surdéterminé, au point qu’Emmanuel Levinas, grand lecteur de L’Étoile, l’évitait, de crainte de passer pour un « penseur religieux » (3). L des apports ma’un jeurs de Rivka Horwitz est d’avoir retracé, sans jamais verser dans la religiosité ou le sentimentalisme, la quête spirituelle de Rosenzweig, le chemin difficile qui l’a mené de l’agnosticisme à la tentation chrétienne, pour aboutir à son retour au judaïsme. Sur ce plan, ses recherches tranchent avec celles qui accentuent les éléments irrationnels présents dans la pensée de Rosenzweig, en exploitant la charge affective que recèlent les lettres où il évoque son parcours, ou encore les magnifiques passages de L’Étoile où il décrit la relation d’amour entre

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l’homme et Dieu. Tout en ne négligeant pas la sensibilité dont est empreinte son œuvre, Rivka Horwitz s’attachait à mettre au jour la « nouvelle pensée » que Rosenzweig comptait substituer à une tradition philosophique occidentale qu’il jugeait obsolète. N’avait-il pas eu l’audace de faire des « mots anciens » de création, révélation et rédemption, les catégories de la « nouvelle pensée »? N’avait-il pas déclaré sans ambages que ces mots hébreux, désuets au regard de la modernité, « participent de l’éternelle jeunesse du Verbe »? Dans les études réunies dans Judaïsme aux multiples facettes, Rivka Horwitz a également dénoncé le caractère artificiel des frontières que l’on trace d’ordinaire entre tendances « rationalistes » et « mystiques » au sein du judaïsme. Elle a critiqué avec vigueur la représentation qui fait des Lumières juives allemandes un rationalisme étroit, en le coupant de la riche tradition de la cabale. Comme elle l’écrit dans la préface de son ouvrage, « la division des Maskilim du XVIIIe siècle entre les rationalistes qui s’opposent à la cabale, et les visionnaires qui croient aux amulettes et qui entretiennent une relation positive avec

la cabale, est trop simpliste, et ne rend pas compte de la situation réelle. Le rationalisme du XVIIIe siècle n’a pas rejeté complètement la théosophie propre à la mystique ». Partant de ces principes, elle a mis au jour l’importance que Moïse Mendelssohn et le cercle de la Haskala berlinoise conféraient au Zohar, ainsi qu’à d’autres textes fondateurs de la cabale.
LEVINAS

Au début des années 1950, Rivka se rendit aux États-Unis où résidait une partie de sa famille. Dans son autobiographie, elle raconte avec humour les péripéties qui jalonnèrent son arrivée à New York: dotée d’un passeport dont la durée de validité était insuffisante, elle fut internée, avec d’autres immigrants, à Ellis Island, île mitoyenne de celle sur laquelle se dresse la statue de la liberté! Elle comprit alors pleinement le sens de l’expression ironique par laquelle Scholem Aleichem, le célèbre écrivain yiddish, désignait ce lieu : « l’Île des larmes ». Rivka ne fut libérée et autorisée à entrer aux États-Unis qu’en échange de la caution déposée par sa famille américaine. À New York, elle suivit les cours du prestigieux Jewish Theological Seminary. Elle y rencontra Yossef Horwitz, futur professeur de physique à l’Université hébraïque de Jérusalem, dont elle partagea la vie pendant près d’un demi-siècle. Deux enfants naîtront de cette union: David, qui choisira de vivre dans un kibboutz en Galilée, dans la plus pure tradition pionnière; Bat-Sheva, qui porte le nom de sa grand-mère maternelle. Au cours de cette expérience américaine, Rivka découvrit l’œuvre d’Abraham Joshua Heschel, professeur au Jewish Theological Seminary et auteur de Dieu en quête de

l’homme. Elle ne cessera jamais de méditer cet ouvrage, qui l’accompagnera jusqu’à ses derniers jours. Professeur émérite, chercheur de réputation mondiale, Rivka ne s’est jamais contentée de ses acquis. Sa curiosité intellectuelle et son indépendance d’esprit la poussaient à s’ouvrir sans cesse à de nouveaux domaines. J’eus le privilège d’entretenir avec elle, pendant des années, un dialogue intense autour de Levinas. J’ai gardé un souvenir vivace de son émerveillement en présence d’une œuvre qui appartenait – malgré les racines juives, russes et allemandes de son auteur – à une culture française qui lui était peu familière (4): « C’est un univers entier qui s’est ouvert devant moi », disait-elle. Rivka Horwitz s’est éteinte le 4 janvier dernier, à Jérusalem. Son œuvre a suscité bien des vocations de son vivant ; elle continuera d’inspirer tous ceux auxquels est cher un « judaïsme aux multiples facettes ». • JOËLLE HANSEL
1. Nous remercions vivement David Horwitz et Bat-Sheva Levi, les enfants de Rivka Horwitz, qui nous ont communiqué les textes autobiographiques dont nous utilisons ici quelques extraits. Un livre d’hommage intitulé Sefer Rivka (Le livre de Rivka) a récemment paru aux presses de l’Université Ben-Gourion. Il inclut également une autobiographie partielle. 2. Voir « La pensée nouvelle: Remarques additionnelles à L’Étoile de la rédemption », traduit par Marc B. de Launay, Cahiers de la nuit surveillée, numéro 1, Paris, 1982, pp. 39-63. 3. Levinas a consacré deux importants articles à Rosenzweig : « Entre deux mondes », Difficile liberté, Paris, 2003, pp. 272-303; « F. Rosenzweig: Une pensée juive moderne », Cahiers de la nuit surveillée, op. cit, pp. 65-78. 4. De Rivka Horwitz, on peut lire en français: « La conception du langage chez Hamann et Rosenzweig », Revue de l’histoire des religions, vol. 213-214 (1996), et « L’éthique et la pensée existentialiste », Cahiers du judaïsme, hiver 1999-2000, numéro 6.

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