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continue se dessine, du jeune étudiant de Besançon engagé au sein du parti trotskyste de l'OCI à celui qui ose quitter le PS pour créer le parti de gauche puis s'engager dans de complexes négociations avec le PCF pour réussir ce qui avait échoué à le veille de 2007 : une candidature unique de la gauche radicale. Chaque étape de cette vie militante est méticuleusement décrite. Elle est aussi soigneusement sourcée, explicitée par ses proches, par ses adversaires, par ceux qui l'ont rejoint ou quitté. De ce point de vue, à l'heure où le journalisme politique a cette fâcheuse tendance à se nourrir de propos « off » d'anonymes, fait la démonstration qu'une enquête rigoureuse, où chaque source est identifiée, reste évidemment possible. Jean-Luc Mélenchon est donc candidat à la présidentielle. La réalisation d'un rêve, d'une ambition et d'un projet politique. Car l'homme du socialisme, de l'engagement déterminé, l'homme qui a tant aimé le PS pour s'y engloutir en d'innombrables manœuvres d'appareil, a un rapport tout particulier avec les institutions de la Ve République. Il les critique volontiers, mais il s'y trouve tellement à l'aise... Le président Mitterrand reste intouchable, son bilan presque indiscutable. Elu en 1986 plus jeune sénateur de la République, Jean-Luc Mélenchon ne goûte pas spécialement les ors de la République. Mais il en adore les fonctions et vit déjà comme une sorte d'apothéose sa nomination par Lionel Jospin au poste de ministre délégué à l'enseignement professionnel, en 2000.

Jean-Luc Mélenchon: la République, la laïcité et la franc-maçonnerie
PAR LA RÉDACTION DE MEDIAPART ARTICLE PUBLIÉ LE MERCREDI 18 JANVIER 2012

Il est l'un de ceux, l'un de ces très rares candidats, qui peut faire dérailler le scénario trop bien huilé de la campagne présidentielle. Jean-Luc Mélenchon est un , un tribun du peuple et de cette plèbe qui, sous la Rome antique, faisait et défaisait les pouvoirs : la formule est de Stéphane Alliès, que les lecteurs de Mediapart connaissent bien puisqu'il suit depuis notre lancement, en mars 2008, les aventures de la gauche, et de notre confrère de , Lilian Alemagna.

Les deux journalistes publient ce 19 janvier une biographie extrêmement fouillée du candidat du Front de gauche à la présidentielle (chez Robert Laffont). On croyait connaître l'homme, son tempérament éruptif, ses qualités de tribun, ses exaspérations à l'encontre du parti socialiste qu'il a quitté en novembre 2008, ses habiletés manœuvrières et ses inébranlables convictions. Nous découvrons un personnage beaucoup plus complexe et un long itinéraire politique où quarante années de militantisme incessant se distinguent par quelques fortes cohérences. Chaque lecteur jugera de la pertinence des choix politiques. Mais une ligne

La politique est une interminable lutte d'appareil... Les lecteurs friands de ce type d'exercice découvriront les longues années passées en Essonne, la conquête de la fédération, l'alliance de quinze ans avec Julien Dray, puis les batailles de courants, de sous-courants, de motions et de congrès... L'intérêt de l'ouvrage est d'en délivrer le sens politique. Oui, Jean-Luc Mélenchon est un redoutable homme d'appareil mais il ne peut lui être dénié de solides convictions et des positions politiques ardemment défendues. L'appareil, ce sont aussi les militants et leur formation idéologique et politique : le candidat s'y est employé et le succès de

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républicaines(Paris, Seuil, 2004, p. 7).Elle nous parle dans ce cas au cœur autant qu’à la raison sitôt qu’on a appris à reconnaître sa musique singulière dans le bruit des événements politiques. » Pour l’ancien trotskyste, bercé par La Marseillaise depuis son enfance au Maroc, « la République est un idéal global, et peut-être aussi une esthétique, avant même une institution politique[2] ». Un idéal qui « donne aussi les moyens de construire une norme de vie personnelle en cohérence avec son projet politique ». « C’est ma mystique à moi, dit-il aujourd’hui. Certains croient au peuple élu, je peux bien croire au système élu, non ? » Pour Mélenchon, la France est universelle. Parce qu’elle a fait 1789 : « La première fois qu’on fait une révolution pas pour des droits nationaux mais universels. Le mouvement vient de loin, de profond. » Parce qu’elle « est une construction purement politique : elle n’est soudée ni par une appartenance ethnique, ni par une religion, ni par une couleur de peau. Elle est tout entière le fruit d’un pacte civil », celui de la Révolution française. « La formule française est magique », admire-t-il, « un républicain conséquent ne croit pas qu’on puisse faire la France dans un seul pays ». La République est devenue la « patrie » d’un JeanLuc Mélenchon « sans terre » depuis son départ du Maroc à l’âge de 11 ans. C’est aussi, pour ce laïc intransigeant, presque fondamentaliste, une vraie religion qu’il pratique au sein de l’« Église de la République » (expression empruntée à Pierre Chevallier, Histoire de la franc-maçonnerie française, Fayard, 1993): la franc-maçonnerie.
« Exercice de ressourcement »

son parti de gauche, promis à l'immédiate disparition par de nombreux observateurs, doit beaucoup à cette fonction « d'école républicaine ». La République... mais aussi Jaurès, la laïcité, la liberté, l'égalité. C'est aux sources de ce socialisme historique que se construit le « mélenchonisme ». C'est pourquoi nous avons choisi de publier les extraits qui suivent. Pour la première fois, Jean-Luc Mélenchon reconnaît sans détour son appartenance à la franc-maçonnerie. Il s'en explique, raconte ce qu'il y trouve, le , la , le souffle de l'histoire. La République et l' : explications ci-dessous avec ces extraits de .

--------------------------------------------------Jean-Luc Mélenchon a une « patrie » : « la République ». Il a aussi un ADN politique : « la philosophie des Lumières ». Avant d’être marxiste, le socialiste est d’abord un homme marqué par 1789. « La grande Révolution », comme il la nomme. C’est la source de toute son action politique depuis plus de quarante ans. Quelle idée a eue la jeune Martine de prendre cette Histoire de la Révolution française d’Adolphe Thiers dans la bibliothèque de son père à Lons-le-Saunier, pour l’offrir au jeune Jean-Luc ! Mis à part peut-être dans ses premières années de militant trotskyste à Besançon, toutes les références, analyses et positionnements du futur candidat Front de gauche à la présidentielle sont structurés par les écrits et idées de Voltaire, Rousseau, Condorcet… Les Lumières avant le socialisme et, aujourd’hui, l’écologie politique. « Ce ne sont pas des couches qui viennent se superposer. C’est un tout », explique Mélenchon. Le rapport de Jean-Luc Mélenchon à la République est profond, intime. « La République nous appelle, écrit-il en introduction de l’ouvrage Causes

Jean-Luc Mélenchon est membre du Grand Orient de France (GOF). Aux journalistes qui lui posaient jusqu’ici la question de son appartenance à une loge maçonnique, le socialiste a toujours refusé de répondre – que ce soit de manière positive ou négative – au nom du droit au secret de la vie privé. « J’y suis entré en 1983 », confirme-t-il pour la première fois. Deux ans seulement après son arrivée au pouvoir, François Mitterrand met ses réformes entre parenthèses et prend le « tournant de la rigueur ».

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maçons des partis ouvriers a même pris le statut de « 22e condition » pour adhérer à la IIe Internationale socialiste. Pour Trotsky, « la franc-maçonnerie est une partie non officielle, mais extrêmement importante, du régime bourgeois ». D’où la position du jeune étudiant Mélenchon. « Je me suis rendu compte que c’était un peu plus compliqué que ça… », dit-il aujourd’hui.

Jean-Luc Mélenchon est « KO debout », dit-il. « C’est l’année de la crise morale, explique-t-il. Rien ne marche. Tout est perdu. La révolution n’a pas lieu ni dans la rue, ni par les urnes… On est dans le potage le plus complet. On ne sait pas quand on va arriver à sortir de cette zone de ressac. » Pourquoi choisir alors d’entrer en franc-maçonnerie ? « Quand tout s’est cassé la figure, que reste-til ? La République. Donc, in fine, la liberté et l’égalité », souligne-t-il. Alors âgé de 32 ans, JeanLuc Mélenchon dit avoir été initié par un ami, lui aussi membre du PS à l’époque, Jean-Claude Ramos, adhérent d’une loge en Essonne. Le jeune socialiste attaque alors son « exercice de ressourcement » en luimême, dit-il : « Je pense un peu naïvement que je vais trouver un endroit hors du temps, hors de l’espace, où on va débattre des pures idées. » Respiration politique, l’entrée en franc-maçonnerie est aussi une occasion d’un retour aux sources personnel. « Mon père était maçon, confie Jean-Luc Mélenchon. J’ai eu le sentiment de m’inscrire dans une histoire. » Un frère raconte même l’avoir vu pour les grandes occasions porter le tablier de son père sous le sien. « C’est la marque du père, confirme Christian Abriel, l’ami des bancs de Rouget-de-l’Isle à Lons-le-Saunier. Il y a une part en lui de quête de cet ordre-là. Une recherche d’unité, d’universalisme. » L’ancien socialiste raconte aujourd’hui les conflits, à distance, qu’il a pu avoir avec son père sur le sujet : « J’avais beaucoup ironisé à ce sujet, envoyé des lettres assez tragiques sur la “collaboration de classe”. » À l’époque, le jeune Mélenchon est trotskyste : or, dans la famille marxiste, la franc-maçonnerie est considérée comme « une contrefaçon petitebourgeoise du catholicisme féodal […] où le rôle des cardinaux et des abbés est joué par des avocats, par des tripoteurs parlementaires, par des journalistes véreux, par des financiers juifs déjà bedonnants ou en passe de le devenir. » Ces mots sont utilisés par Léon Trotsky lui-même dans un texte daté du 25 novembre 1922 et publié dans les Cahiers du communisme. Après la révolution en Russie, l’exclusion des francs-

« On essaie de se rattacher à quelque chose de plus grand que soi, qui s’inscrit dans une longue tradition », explique aujourd’hui Mélenchon. Il choisit cette franc-maçonnerie importée au xviiie siècle du monde libéral anglo-saxon, qui prend de l’importance avec la Révolution française pour connaître son heure de gloire avec les tribuns de la IIIe République : Léon Gambetta, Jules Ferry, Victor Schoelcher… « Je reprends place dans une histoire : le courant libertaire, Montaigne, le stoïcisme… Je me rends compte que le fondamental, c’est les Lumières, poursuit JeanLuc Mélenchon. Je comprends non pas la vision trotskyenne de la franc-maçonnerie, c’est-à-dire une machine à corrompre la classe ouvrière, mais je vois l’inverse : le lieu où se conserve le fil d’or. Où traverse notre histoire. Les temps profonds. » Il y trouve enfin des racines avec son passé : à la fois personnel et politique. « Le peuple élu et républicain, il faut me laisser croire à ça ! J’y crois absolument et radicalement. » « Il en avait besoin : moralement et philosophiquement, dit l’ancien proche Pierre Gérard. Et il se rend compte que le parti n’est pas tout et qu’il lui faut élargir son environnement. »

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parlementaires francs-maçons pour leur dire que ceux qui votaient la loi Savary trahissaient leur serment. » Jean-Luc Mélenchon se dit alors « déçu » par les débats auquel il participe dans sa loge essonnienne. Il assure aujourd’hui avoir « fantasmé ce que c’était ». « Une fois passé la première année, j’ai compris que ce n’était pas tout à fait ce à quoi je m’attendais », souligne-t-il. Même peu assidu, l’actuel candidat à l’Élysée est cependant resté membre de la franc-maçonnerie. « C’est une aventure assez lointaine. Je n’ai jamais eu le temps d’y aller deux fois par mois. Mais j’y suis resté fidèle, je donne ma cotisation. » En 2001, alors ministre délégué à l’Enseignement professionnel, il est en sommeil de ses activités de maçon en Essonne. « Hors statut », il demande à un de ses proches de le faire réintégrer dans une loge sur Paris, au siège du GOF rue Cadet. « Il était adhérent d’une loge en crise. Nous n’avions pas de solution pour régler son problème, explique Alain Bauer chargé du cas du « frère » Jean-Luc. Il voulait juste remaçonner tranquille, on a alors recherché une autre loge qui voulait bien l’accueillir. » Par l’intermédiaire d’un proche il entre d’abord aux « Chantier des Imparfaits » mais la demande d’assiduité de cette loge l’empêche de tenir ses engagements. Trois ans après, il trouve une place au sein de la loge « Roger Leray », du nom d’un ancien grand-maître et proche de François Mitterrand. Une loge plus politique avec une vision « républicaine et de gauche », explique-t-on.
Frère de base...

Selon Jean-Michel Quillardet, ancien grand-maître du GOF, Jean-Luc Mélenchon sera le seul candidat à la présidentielle à être membre d’une loge maçonnique. Il se félicite du fait qu’il ait accepté d’en parler : « J’ai toujours appelé les gens qui sont francs-maçons à ne pas se cacher, à ne pas être honteux pour combattre cette mauvaise réputation. » Car, outre le fait qu’il considère la maçonnerie comme faisant partie de son « jardin secret », Jean-Luc Mélenchon peut craindre, en révélant son appartenance, de prêter le flanc à l’extrême droite, toujours friande, depuis les contrerévolutionnaires et Charles Maurras, de « complots maçonniques », mais aussi les réactions de ses alliés, communistes et de l’extrême gauche, restés sur la ligne trotskyste plus distants de la franc-maçonnerie. « À partir du moment où on dit “Oui, et alors ? les attaques tombent. L’idée du secret et qu’il ne faut pas le dire n’a jamais existé ! » fait valoir Alain Bauer, ancien grandmaître, lui aussi ravi de voir l’ancien socialiste ne plus le cacher. Dès son arrivée au GOF, Jean-Luc Mélenchon va connaître, en 1984, une première bataille au sein de la franc-maçonnerie : le projet de loi Savary prévoit de rapprocher les établissements scolaires publics et privés dans le but de créer à terme un « grand service public unifié de l’Éducation nationale ». Voyant une atteinte à leur autonomie, les partisans des écoles privées descendent en masse dans la rue. Mais les organisations laïques, dont la franc-maçonnerie, ne sont pas non plus satisfaites du texte rédigé par le ministre socialiste Alain Savary. Ces dernières considèrent que la réforme annoncée ne va pas assez loin dans la séparation entre le public et le privé. Jean-Luc Mélenchon trouve lui ses nouveaux camarades encore trop timides.« À cette époque, j’ai fréquenté de près les sommets de la maçonnerie, explique-t-il. J’étais indigné du fait que le GOF ne fasse rien… » L’actuel coprésident du Parti de gauche se souvient ainsi d’un « repas extrêmement violent » avec le grand-maître de l’époque, Paul Gourdot : « Il m’a pris de haut et je ne supporte pas qu’on me prenne de haut… Il s’est levé de table, s’est mis à gueuler et dit qu’il avait envoyé une lettre à tous les

Sa nouvelle appartenance est révélée en novembre 2010 dans un article du Parisien qui donne quelques détails : « Il est même “couvreur” : c’est l’officier chargé de garder la porte du temple, confie un membre de cette loge au quotidien. Il vérifie notamment que ceux qui y pénètrent sont bien des frères. Il est très scrupuleux sur le respect du rituel et de la tradition. » L’épisode met Jean-Luc Mélenchon hors de lui. Contestant ce rôle, il dit sa colère contre ses « frères » en rappelant qu’une des règles est de ne pas parler d’un autre « frère » lorsqu’il n’a pas révélé de lui-même son appartenance à une loge. Jean-Michel Quillardet voit d’ailleurs mal Jean-Luc

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En 1986, lors de sa première campagne pour les sénatoriales, il est à la chasse aux voix de grands électeurs dans le sud de l’Essonne, chez un maire de droite, avec son numéro deux sur la liste, le chevènementiste Paul Loridant. « Le maire du coin nous demande à ce que notre camarade socialiste local se tienne tranquille, raconte ce dernier. Mélenchon répond : “Notre camarade, s’il vous emmerde, il a raison !” J’étais effaré… On allait perdre les voix qu’on était venu chercher. Puis je vois le maire adjoint prendre Jean-Luc à part. On revient dans la voiture, il me dit : “C’est bon, ici on a deux voix.” Je lui dis que c’est impossible vu ce qu’il venait de leur dire. Mais effectivement, quand on a été élus tous les deux, j’ai fait les comptes : ces deux voix y étaient… C’est un autre réseau qui est intervenu… » Sur Massy, dès la fin des années 1970, Pierre Gérard confirme les coups de pouce politiques tirés de cette appartenance au GOF : « Oui, ça l’a aidé pour les élections. Il ne va jamais voir les petits villages par exemple, donc il fait ce qu’il faut au parti et recherche les votes d’appui. » Autre sénatrice de l’Essonne arrivée à la fin des années 1990, Claire-Lise Campion raconte un épisode de « solidarité des francs-maçons » au sein même du Sénat pour être secrétaire (membre du bureau du Sénat) en 2004 : « Il a fallu deux votes – avec huit jours d’écart. Et, au deuxième, tous les courants qui traversaient le PS n’existaient plus ! Il a pété son score avec tous les francs-maçons qui lui ont apporté leur soutien. » Lors des élections européennes de 2009, la possibilité de compter sur une « large base franc-maçonne avec les réseaux universitaires, d’éducation populaire », explique Marie-Pierre Vieu, élue PCF dans les HautesPyrénées, a joué dans le choix de se présenter dans le Grand Sud-Ouest. « Il se sert de ce réseau, mais, en même temps, il a des valeurs. Sinon il se serait laissé glissé vers le centre du PS », fait valoir un ancien membre de son cabinet ministériel. « C’est une superposition d’un système de pouvoir avec son propre système, explique Thierry Mandon, ex-fabiusien, maire socialiste de Ris-Orangis et ancien adversaire de Mélenchon dans l’Essonne. Il

Mélenchon avoir ce rôle de « couvreur » « puisque c’est souvent un ancien vénérable », c’est-à-dire le responsable d’une loge. Mais ayant déjà vu l’exsocialiste assis, lors de « tenues » au sein de cette loge, « à l’orient », la place réservée aux anciens vénérables, il lui accorde, sans en dire plus qu’« il doit avoir un statut un peu particulier ». Au passage, il fait remarquer que « la preuve de son véritable attachement à cette philosophie est qu’il a voulu revenir, ce qui ne sert pas forcément sa carrière ». Jean-Luc Mélenchon se dit lui-même « frère de base ». « Je ne me suis jamais mêlé d’aucune querelle interne, souligne-t-il Jamais. Je ne suis pas assez assidu. De la même manière, j’ai complètement, totalement, irrévocablement refusé de participer à quelque fraternelle parlementaire que ce soit car je considère cela comme une déviance grave, un attentat contre la République. Je n’ai jamais aimé ce côté copinage. » « Il a un parcours maçonnique parfaitement individuel, content de l’être », appuie Alain Bauer.

Mais lui, l’homme de réseaux, le sénateur, si doué pour nouer des relations et savoir les entretenir, n’aurait jamais utilisé la franc-maçonnerie à des fins politiques ? « Je ne m’en suis jamais servi. J’ai horreur qu’ils viennent me tripoter les poignets. Ça me met hors de moi ! » assure l’intéressé. Des camarades, maçons ou non, sont moins catégoriques. « Cela fait partie de l’importance des réseaux qu’il a entretenus, affirme un ancien membre de son cabinet ministériel. C’est un élément d’influence, un prolongement politique : pour les idées mais aussi pour ceux qui vont voter pour lui. » Si ce n’est pas le but premier, ce réseau lui a servi plusieurs fois lors d’échéances électorales.

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avant d’être éveillé à la philosophie par un professeur de français catholique pratiquant ! « Le contact avec l’Église latino-américaine m’a ramené une sympathie bienveillante pour la foi, les croyants, dit-il. Je me suis rendu compte que j’allais un peu loin. » Il fait aussi valoir qu’il est « bon connaisseur de la catholicité » : « Je lis toutes les encycliques ! » Dans sa croisade pour la défense d’une laïcité intransigeante, Jean-Luc Mélenchon a eu son heure de gloire au Sénat, en juin 1993. François Bayrou, alors UDF et ministre de l’Éducation du gouvernement de cohabitation d’Edouard Balladur, souhaite réformer la loi Falloux. Ce texte de 1850 sur la liberté d’enseignement a été déjà modifié en 1880, 1881 et 1886 pour garantir la laïcité au sein des établissements publics et séparer clairement l’État du fonctionnement des écoles confessionnelles. La proposition de Bayrou a pour objet de permettre à l’État ou aux collectivités de financer des écoles privées pour améliorer la sécurité des bâtiments. Une « brèche » dans le dogme laïc que n’accepte pas le sénateur de l’Essonne qui, dans l’enceinte du palais du Luxembourg, tient la tranchée. Le 29 juin, après des débats houleux où il passe son temps à rouspéter et interrompre les orateurs de droite, Jean-Luc Mélenchon est invité par le président du Sénat, René Monory à monter à la tribune pour s’exprimer. Il s’avance. À ce moment, dans les rangs de droite, Josselin de Rohan demande « la clôture de la discussion générale ». Accord de Monory : « Je vous demande, monsieur Mélenchon, de bien vouloir quitter la tribune… » Le sénateur est obligé d’obtempérer. Vives protestations dans les rangs de la gauche. Colère rouge de Jean-Luc Mélenchon. « Je me retourne, raconte l’ancien sénateur, je lève la tête et

superpose la sphère politique à la sphère maçonnique. Il élargit ainsi son réseau, le champ de ses relations aux sphères de l’administration, économiques, associatives, syndicales. Mais c’est d’abord un librepenseur. Un hyperrationaliste authentique ! Il n’a pas cherché à pénétrer les loges pour le pouvoir. Pour lui, c’est d’abord une religion de substitution. »
La République : fondamentalisme laïque et social

« Si la veine porteuse qui doit normalement irriguer l’idée d’égalité, la séparation des Églises et de l’État, est incapable au premier coup de canon de tenir le moindre choc, plus rien ne tient. » Républicain pratiquant, Jean-Luc Mélenchon est un défenseur acharné du dogme premier : La laïcité. « Je suis laïque, assume-t-il. Je réfléchis donc dans une vision de l’action humaine où je postule que le mouvement de l’humanité n’est le résultat d’aucune transcendance, d’aucun plan extérieur à elle-même.L’humanité est elle-même actrice et réalisatrice de son développement » (déclaration faite en janvier 2002 au Forum social mondial de Porto Alegre). Pour l’ancien étudiant en philosophie, cette laïcité « organise l’espace balisé par les trois mots de la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité. Car, si chacun de ces principes allait au bout de sa propre logique, il détruirait les deux autres. La laïcité est l’espace dans lequel se dénoue la tension entre ces principes dynamiques ». La défense, si ferme, du dogme laïc constitutif de son être politique peut même l’amener vers une intransigeance voire une intolérance vis-à-vis de la manifestation d’une quelconque religion dans l’espace public. Il n’est pas rare de constater un certain malaise physique lorsqu’il croise, par exemple lors d’une grève, des salariés qui portent le foulard islamique. « Même si j’ai commis des excès, je n’ai jamais voulu qu’on confonde l’anticléricalisme avec l’injure à la foi, défend-il cependant. J’en ai rajouté sur la forme. Le fond est une analyse intellectuelle. Historique. L’Église est l’ennemi. Dans la Révolution, elle est toujours du mauvais côté ! » Jean-Luc Mélenchon est pourtant un ancien enfant de chœur, passé par les curés d’Elbeuf chez qui il a fait sa première communion

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catholique. Ce n’est possible ni pour les laïques ni pour les catholiques, car le dogme – c’est son essence – ne se négocie pas ! » Les bancs de droite commencent à s’agiter, Jean-Luc Mélenchon monte dans sa critique : « Les droits des uns s’étendent sans fin tandis que les autres sont continuellement qualifiés de sectaires (...) Qu’y a-t-il dans l’école publique qui la rende si répugnante qu’il faille à tout prix aller dans un établissement privé, si ce n’est que s’y professent des convictions des plus laïques ? » Après plus de cinq minutes d’intervention, le sénateur de l’Essonne est prié de conclure : « Ma doctrine demeure, c’est celle d’un grand nombre d’hommes et de femmes de gauche, et c’était celle de Victor Hugo : “L’Église chez elle, l’État chez lui.” » Autre épisode de la défense du principe laïc républicain par Jean-Luc Mélenchon : le 22 janvier 2008, à l’invitation de sa propre loge, le socialiste tient une « tenue collective » sur le thème : « 2008: Serment laïque et devoir de riposte des francs-maçons ». Nous sommes un mois après le discours de Nicolas Sarkozy en l’église de Saint-Jean-de-Latran au Vatican où le président de la République a affirmé clairement que « dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur » : un discours remettant clairement en cause la neutralité de l’État vis-à-vis des religions. Au siège du Grand-Orient de France rue Cadet à Paris, dans le temple Arthur-Groussier rempli de près de quatre cents personnes à l’heure du déjeuner, JeanLuc Mélenchon sonne la charge. « Debout, sans notes, très professionnel, il a fait une conférence brillante, se souvient Jean-Michel Quillardet, alors Grand-Maître du GOF. Il a été excellent. Un grand discours, très véhément appelant à la défense d’une conception spirituelle de la laïcité. » Dans cette « réplique » au chef de l’État (, Editions Bruno Leprince, 2008), Jean-Luc Mélenchon défend ce « principe organisateur et pacificateur de notre République » qu’est la laïcité. « Le discours prononcé à Latran n’est pas le règlement de comptes d’un

qu’est-ce que je vois ? Tous assis en tribune ? Que des curés ! Ils étaient tous là ! Je les regarde, je serre les dents et leur montre mon poing. » Rageur. Autorisé à parler à la tribune quelques minutes plus tard, il ironise : « Il est sans doute tout aussi symbolique que ce soit un “de” Rohan qui s’attache à faire taire la gauche. Les symboles vivent, messieurs, ils traversent le temps. » À droite, on le traite de « raciste »… L’auditoire se calme, Jean-Luc Mélenchon est autorisé à s’exprimer. « Monsieur le ministre, il n’y a pas de guerre scolaire. Il n’y en a jamais eu pour les laïcs. Il n’y a qu’une bataille, c’est celle de la laïcité, et celle-ci forme un tout. Si elle se concentre sur la question scolaire, c’est parce que dans l’école se trouve dessiné notre avenir. » Sans interruption, Jean-Luc Mélenchon se lance alors dans une défense de la laïcité restée, en plus vingt ans de mandat sénatorial, comme son intervention la plus remarquée : « Chers collègues de la majorité, la laïcité est un principe non pas de neutralité dans la société mais de citoyenneté active. La nation française, issue de la Révolution, est non pas résumée dans le principe de la laïcité mais construite sur lui. Ce principe ne peut subir de brèches, ni supporter d’entailles, car nous savons ce qui s’engouffrerait dans ces brèches ou s’infiltrerait dans ces entailles. Là où les religions ont des fidèles, là où les sectes ont des adeptes, la République laïque, elle, ne connaît que des citoyens. » Premiers applaudissements à gauche. Respect à droite. Jean-Luc Mélenchon reprend : « Nous sommes un peuple très tumultueux. Que cela ne nous empêche pas de dire précisément de quoi nous parlons : l’enseignement privé dans ce pays est à 90 % un enseignement confessionnel. Cet enseignement confessionnel est celui de la religion catholique. Nous ne traitons donc pas d’une abstraite question technique : nous traitons de la relation de l’État avec l’Église catholique. Eh bien, ce n’est pas une attitude laïque que celle qui consiste à croire, comme vous le faites, qu’on peut, par un contrat, établir un compromis entre la laïcité et le dogme

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conseil général de l’Essonne et dont le compagnon est Gabriel Amar, élu PG à Viry-Châtillon. Ensemble, ils ont une petite fille. Récent grand-père, Mélenchon a aussi une sœur, Marie-France, de dix-neuf mois son aînée, deux demi-sœurs et un demi-frère plus jeunes que lui. Stop ! La limite est là. Pas question de faire de sa vie privée un argument de campagne. Et lorsqu’il se retire de la scène politique, Jean-Luc Mélenchon écrit et dessine. De la calligraphie, de la « belle écriture », « un exercice de maîtrise de soi » pour se « vider l’esprit et entrer dans la rêverie ». « J’ai chez moi des petits carnets que je ne relis pas. J’y écris des choses banales de la vie quotidienne ou des pensées. » L’homme aime, à l’encre de Chine ou au crayon, esquisser sur de petits morceaux de papier ou sur ordinateur, des « paysages oniriques », inspirés de « paysages chinois », confie-t-il. « Je ne suis pas gêné d’avoir à faire des choses qui paraissent n’avoir aucun sens. » Ces passe-temps sont aussi un moyen pour lui de gérer ses angoisses et sa maladresse. « J’ai mes petites manies, explique-t-il. Comme je suis un homme distrait, ma vie pratique est très ritualisée. » Les poches sont vidées au même endroit, idem pour ranger le portable… « Je mène une guerre permanente à l’insurrection générale des objets qui m’ont entraîné dans une bataille inouïe ! » plaisante Mélenchon qui se dit volontiers « maladroit » : « Je bricole mais je le fais lentement. Dans ma maison de campagne, j’ai fait de petites tranchées pour planter des arbustes mais j’ai mis des mois ! » Avec ceci, il est aussi malchanceux : Jean-Luc Mélenchon assure s’être fait, en tout, cambrioler à « dix ou onze reprises », la dernière fois en août 2011. L'homme se dit sans hésiter « angoissé ». Son ancien mentor Claude Germon ne résiste pas à raconter par le menu l’éventail des peurs de son ancien disciple : «Peur du vide, peur de conduire, peur des piqûres… Je me rappelle qu’une fois à Massy, il avait refusé de montrer l’exemple avec le conseil municipal, pour aller donner son sang !» Il ne cache pas non plus sa crainte de se faire agresser. Dans un café, l'ancien sénateur se place toujours dos au mur et face à

homme de droite décomplexé avec le récit républicain traditionnel marqué par la domination intellectuelle du courant issu des Lumières », dénonce Mélenchon, pointant les parallèles et les concordances entre les références utilisées par Nicolas Sarkozy et plusieurs textes religieux. Son projet est la reconfessionalisation de la société ». Et il conclut sur la nécessité de s’opposer à ce « projet concret de remise en cause de la loi de 1905 ». « J’ai fait cette intervention au Grand-Orient car je considérais le lieu comme celui de la résistance », explique-t-il aujourd’hui. Il est déçu par ses « frères » : « Tu parles ! Ils avaient les genoux tellement mous qu’ils n’ont rien dit ! Ils ne se battent pas ! Ils sont condamnés à mort, comme le PS. » Mais alors pourquoi y reste-t-il ? Pourquoi continue-til de se rendre régulièrement rue Cadet presque chaque semaine ? « Parce que je considère cela comme un ancrage. C’est comme les socialistes… Je ne peux pas m’empêcher d’avoir de l’affection pour eux. Et puis l’idée, elle, est belle, elle reste là… »
Pas touche à ma vie privée

Homme public depuis près de trente ans, Jean-Luc Mélenchon défend une « ligne jaune » derrière laquelle personne n’est autorisé à se rendre. La « pipolisation » de la vie politique l’horrifie. Il tient à faire la différence entre Jean-Luc Mélenchon l’homme politique et sa vie personnelle. Déjà en octobre 1992, dans une réponse au magazine Actuel, à la question « Avez-vous déjà trompé votre femme ? », il répond sèchement : « C’est encore une manière de transposer chez nous les préoccupations de la société puritaine américaine que je vomis tripes et boyaux. Il y a une dérive épouvantable qui consiste à penser que l’authenticité d’un homme est dans son intimité. Il peut raconter ce qu’il veut sur le plan idéologique, on n’aura pas l’impression de le connaître ou de le comprendre tant qu’on ne saura des choses qui appartiennent à son domaine réservé. » Jean-Luc Mélenchon a été marié à Bernadette Abriel avec qui il s’est séparé quelques années après être arrivé sur Massy et dont il a divorcé au milieu des années 1990. Il a une fille, Maryline Mélenchon, qui travaille au

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de député européen (6.200,72 euros net). Malgré ses soixante ans, il ne bénéficie pas encore de sa retraite de sénateur, mandat européen en cours oblige. Il dit être propriétaire d’un appartement près de la gare de l’Est à Paris sur lequel, en juillet 2011, il devait encore 130.000 euros à sa banque. Il possède également une maison de campagne à Lombreuil dans le Loiret qu’il estime à environ 150.000 euros. Jean-Luc Mélenchon assure avoir vendu sa permanence à Massy et donné sa maison dans la même ville à sa fille. Se disant « mal à l’aise » sur ce sujet par rapport à sa famille ou à « d’autres personnes autour de la table » lorsqu’il est au restaurant, JeanLuc Mélenchon l’assure en s’excusant presque : « Je vis bien. »

la porte. Il se méfie aussi en permanence de ceux qui viennent l'aborder au hasard dans la rue. Et s'il se ballade volontiers à pied et prend le métro à Paris pour se déplacer, il s'entoure toujours de camarades. Il s'est notamment trouvé en la personne Benoît Schneckenburger, 40 ans, un garde-du-corps personnel assez original: ceinture noire de karaté et doctorant en philosophie, spécialiste d'Epicure! Mélenchon jure s'être fait convaincre de passer du « stoïcisme » à « l'épicurisme » par le responsable de son service d'ordre. Dernier élément de vie privée entrouverte à l’espace public : son argent et son patrimoine. Après avoir touché pendant près de trente ans un revenu de sénateur équivalent à près de 5.500 euros net par mois, Jean-Luc Mélenchon touche en 2012 un salaire

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