Mme de Staël a un intérêt tout particulier dans l’histoire de la littérature. Corinne représente largement Mme de Staël.

Dans la vie de l’auteure, il y a un lien très fort entre littérature et politique. On ne peut séparer l’aspect littéraire de Mme de Staël de sa relation à Napoléon. Entre 1789 et 1815, on étudie assez peu la production littéraire de cette époque comme si la littérature française avait alors connu une décadence. Un seul nom sort vraiment du lot : Chateaubriand (il publie le Génie du christianisme en 1801), ses tendances religieuses l’opposent à Mme de Staël (protestante, agnostique) mais il finira par se lier d’amitié avec elle. Mme de Staël a publié presque tout au long de cette période. En 1800, elle fait paraître De la littérature. Autour de Mme de Staël se sont groupés une série d’écrivains qui publient aussi beaucoup. C’est une littérature de l’émigration (puisque ces hommes ont quitté la France pour des raisons politiques). De façon plus générale, la littérature dynamique est plutôt une littérature d’opposition. Dans cette lignée, on peut nommer Ballanche (écrivain royaliste), Sénac de Meilhan (il publie en 1797 un roman au titre évocateur : L’émigré), Sénancour est sans doute le romancier le plus important de la période, écrivain mélancolique (Obermann 1804). Adelbert von Chamisso, écrivain franco-allemand, proche de Mme de Staël, publiera en 1814 un conte L’histoire merveilleuse de Peter Schlemihl qui représente bien la crise d’identité des écrivains de l’époque (histoire d’un homme qui vend son ombre au diable). C’est une période aussi où s’affirme la concurrence des littératures étrangères face à une littérature française qui a tendance à s’isoler. Goethe, Byron, Schiller apparaissent sur le devant de la scène mais ils mettent du temps à être reconnus en France, c’est pourquoi on définit trop souvent cette période comme une transition indéfinie entre Lumières et romantisme. Mme de Staël meurt en 1817. Une partie de son œuvre n’était pas publiée. En 1820 paraissent ses Œuvres complètes, publiées par son fils Auguste de Staël. Ces œuvres n’ont été rééditées qu’au début du XXe siècle par Simone Balayé. Elle a donc connu une forme d’oubli sauf pour son essai le plus important De l’Allemagne (1813). Mais même cette œuvre n’a pas été toujours traitée avec justice : elle a été raillée, par exemple par le poète allemand Heinrich Heine dans un ouvrage du même titre publié en 1838. Mme de Staël est donc située à une position de carrefour entre littérature et politique, entre la France, l’Allemagne, l’Italie.

Abordons maintenant le roman Corinne (1807). C’est une œuvre qui mélange les genres de l’essai et du roman. Le roman, à l’époque de Mme de Staël n’avait pas encore reçu les lettres de noblesse que lui donnera Balzac quelques décennies plus tard. Les romanciers du XVIIIe siècle considéraient le genre avec légèreté. Diderot, par exemple, n’a pas publié son Jacques le Fataliste, il l’a envoyé par liasses à ses amis. C’est pourquoi, aussi, le roman de Diderot est si plein d’ironie. A la même époque, en Angleterre, la situation est différente. Jane Austen publie des romans où l’histoire d’amour sert de paravent à une sévère critique sociale. En Allemagne, le genre a pris une grande importance grâce à Goethe : Les souffrances du jeune Werther (1774), Les années d’apprentissage de Wilhelm Meister (1796).

Corinne ou l’Italie est un roman long, complexe. Il est se propose plusieurs enjeux principaux. Intrigue amoureuse. Corinne est la porte-parole de Mme de Staël même s’il faut faire attention à ne pas les confondre, jamais aucun personnage ne correspond tout à fait à son auteur. C’est un roman de voyage, roman qui prend la forme d’un dialogue entre l’Ecosse et l’Italie, entre le protestantisme et le catholicisme. C’est un roman féministe : qui montre la difficulté que peut rencontrer un homme devant une femme brillante. Oswald renonce à Corinne et épouse Lucile, sa demi-sœur. Version romanesque de la tragédie. Il n’y a pas de mort brutale mais une mort progressive, par maladie. Refus du suicide, de la mort violente. En ceci, elle s’oppose à Goethe qui avait mis en scène le suicide de Werther (cela avait entraîné en Europe une véritable mode du suicide, étrange phénomène sociologique) Chateaubriand publie en 1802 une sorte de réponse à Werther, un roman sur le vague des passions : René où le suicide est rejeté par le héros. Mme de Staël va plus loin que Chateaubriand. Elle montre le renoncement au suicide mais aussi le triomphe de la société sur l’amour. Le mariage final d’Oswald et de Lucile reçoit l’assentiment de la société. Il y a donc une distinction entre Mme de Staël et Jane Austen. Cette-dernière montre les compromissions qui permettent de concilier les nécessités sociales et les relations amoureuses. Mme de Staël a choisi la contradiction pour exprimer la position de la femme. Si la femme est supérieure à l’homme, la relation devient inacceptable. Le système d’échange entre l’Italie et l’Ecosse permet aussi une réflexion sur les religions. Oswald est protestant. Corinne est catholique ; (alors que Mme de Staël était protestante ce qui met bien en évidence la distinction entre le personnage et l’auteur). Les rapports entre religion et société/sociabilité seront encore plus développées dans De l’Allemagne qui présente la société protestante comme plus ouverte et plus spirituelle. Ici, au contraire, on voit un éloge de l’Italie, pays catholique. La notion même d’Europe est née à cette époque. Elle s’oppose à la fragmentation des états, à la généralisation à cette époque du centralisme. Voyages entre Ecosse et Italie. Dans ce dialogue, il y a un grand absent : c’est la France. Ne pas parler de la France alors ressemble à une provocation politique ce qui fait dire à Napoléon que le roman est anti-français. Le seul personnage français important est le Comte d’Erfeuil : homme de salons, de préjugés, figé dans le passé et qui répète des clichés. Le dialogue entre les pays recoupe une répartition des personnages. Le point de vue politique est en rapport avec l’esthétique. 2 nuances importantes : Oswald est Ecossais, non Anglais. L’Angleterre est en guerre avec Napoléon, il aurait été trop provocateur de prendre un Anglais. C’est une certaine prudence politique qui permet à Mme de Staël de transmettre ses idées. Pour lutter contre la censure, les écrivains ont souvent déplacé le cadre des actions représentées. Deuxième nuance : Erfeuil exprime parfois les idées de Mme de Staël, pas concernant le classicisme esthétique, mais par exemple à la fin du roman où il montre une générosité de cœur.

Discussion esthétique, sur l’art. Corinne est une femme poète. L’Italie est perçue comme le pays du beau, de l’art. Il y a une confusion entre nature et art, notamment par les ruines. Corinne jouit de la beauté de l’Italie et la produit aussi elle-même. Elle est à la fois créatrice et critique. Comme Mme de Staël : ce roman est une création mais c’est aussi un discours critique sur l’art, sur l’artiste, sur la femme artiste. Replaçons Mme de Staël dans son contexte. L’ensemble de son œuvre est liée à Napoléon, à l’exception de ses Considérations sur la Révolution française, publiées dans sa jeunesse. Deux phrases de Napoléon sont très connues : « J’ai eu les grands auteurs contre moi et les meilleurs de mon côté ». « Il faut reconnaître après tout que c’est une femme d’un grand talent : elle restera. » Napoléon a suscité contre lui de grandes vocations poétiques. Mme de Staël (1766-1817) est morte à l’âge de 51 ans et a laissé de nombreuses œuvres inachevées. Elle a fait de nombreuses expériences littéraires, et même dramatiques. Elle jouait, elle-même, comme actrice, et mettait en scène des pièces. On a retrouvé d’elle ainsi 17 pièces de théâtre très courtes : c’est là qu’elle mettait à l’épreuve ses conceptions sur le théâtre, c’est intéressant pour le roman qui devient, par endroits, discours critique sur le théâtre. Elle est fille de Necker, dernier ministre des finances de Louis XVI. Celui-ci a acheté en Suisse, son pays d’origine, le château de Coppet. Mais la famille Necker vit à Paris. En 1786, encore toute jeune, Mme de Staël ouvre un salon littéraire rue du Bac qui devient vite très important. Il jouera un rôle dans la décision de Napoléon d’exiler Mme de Staël. Necker, exilé le 11 Juillet 1789 (une des causes de la prise de la Bastille) est rappelé mais il démissionne en 1790 ce qui lui permet de survivre aux troubles révolutionnaires, à Coppet. Mlle Necker se marie avec un homme beaucoup plus vieux, ambassadeur de Suède : le baron de Staël-Holstein. Celui-ci lui donne son nom. Mme de Staël aura une vie sentimentale agitée. Un véritable amour va lier Mme de Staël et un autre écrivain : Benjamin Constant qu’elle rencontre en 1794. C’est une relation à la fois intellectuelle et sentimentale qui durera 14 ans. En 1803, Mme de Staël rencontre Charles de Villiers par l’intermédiaire de Constant (qui à cette époque voulait s’en éloigner.) Ils entretinrent une vive relation en 1804. A partir de 1807, Mme de Staël s’éloigne progressivement de Constant. En 1811, elle rencontre un jeune soldat suisse, de 20 ans son cadet, Jean Rocca dont elle a un enfant. L’action de Corinne se déroule en 1795. Elle est centrée sur l’Italie qui est alors indépendante de la France. En 1802, Mme de Staël avait publié Delphine, autre destin de femme broyée par la société. L’action de Delphine se passait entre 1790 et 1794. Il y a donc une continuité dans l’œuvre. Corinne a suscité une polémique. Mme de Staël est interdite de cité à Paris dès 1802. Revenue peu après, elle s’exile en 1803 en partant d’abord pour l’Allemagne. C’est un tournant de sa vie. Elle y rencontre Goethe, Humboldt. Sur le conseil de Goethe, elle prend Schlegel comme précepteur pour ses enfants. C’est l’époque de la fin du cercle d’Iena, Le premier romantisme allemand se défait. Novalis meurt en 1801. Fin 1804, Mme de Staël part avec Schlegel en Italie, puis il la suit à Coppet. Ce voyage a permis la composition de Corinne. Mme de Staël écrit dans des genres variés : essais politique (réflexions sur la révolution française écrites en 1796 mais jamais publiées), essais philosophiques (réflexions sur le suicide). Elle écrit des

pièces de théâtre qu’elle joue avec ses amis, par exemple une Sapho en 1811, figure importante pour comprendre Corinne. A côté de ses grands romans, on a deux essais littéraires : 1800 De la littérature considérée dans ses relations avec les institutions sociales. Et 1813 : De l’Allemagne. Le mot « littérature » prend un sens tout à fait neuf à l’époque. Il tend à se spécialiser pour représenter les belles lettres. Auparavant, on privilégiait le mot de « poésie ». (qui signifiait à la fois le genre particulier des vers, et toute création littéraire). Au XVIIIe siècle, on nommait littérature tout écrit à caractère scientifique. Dans un deuxième sens, elle désignait les lettres considérées dans leur contexte historique. (C’est dans ce sens que Marmontel publie au milieu du siècle ses Eléments de littérature ou encore que La Harpe utilise le mot à la fin du siècle dans son Cours de littérature depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours). Dans cette perspective, le titre de Mme de Staël apparaît presque comme un pléonasme. En réalité, la conception de la littérature est en train d’évoluer. Mme de Staël est influencée par ses relations avec Schlegel et Benjamin Constant. Elle développe une théorie de perfectibilité de la nature humaine héritée de la philosophie de Kant sur les civilisations. Pour elle, les Romains sont supérieurs aux Grecs. (en ceci, elle s’oppose aux idées de Winkelmann, grand helléniste du XVIIIe siècle). Dans son De la littérature, Mme de Staël propose une idée nouvelle : elle dénonce une certaine stérilité de la tragédie française et évoque le modèle de Shakespeare. Son De l’Allemagne a été écrit entre 1808 et 1810. Le modèle qui sert à Mme de Staël est celui d’Ossian (un barde écossais qui est censé avoir vécu au Moyen-Âge mais dont l’existence a été inventée au XVIIIe siècle par l’écrivain Macpherson). Eloge des paysages brumeux du Nord opposés à la beauté des paysages du midi. L’esthétique de Mme de Staël est fondée sur une géographie et sur l’opposition de deux poètes fondateur Ossian / Homère. Dans le titre, Corinne ou l’Italie, le mot « ou » est crucial. Corinne représente l’art, la beauté et l’Italie également. De l’Allemagne est édité en 1813 à Londres, en 1814 à Paris. Ses idées ont changé depuis De la littérature. Elle reprend l’opposition Nord/Midi, Brumes/Soleil, Romantisme/classicisme mais le gros changement est le suivant : les modèles anglais ont été remplacés par des modèles allemands. En 1806-1808 existait à Paris un Théâtre des variétés étrangères où l’on représentait en traduction Shakespeare, Kotzebue (auteur autrichien de mélodrames), Schiller. Ce théâtre sera fermé en 1808 par Napoléon, accusé de diffuser un esprit anti-français. Opposition à Napoléon On voit donc que De l’Allemagne participe à l’opposition de Mme de Staël à Napoléon. Elle obtient un succès de scandale. Mme de Staël avait pour objectif que son ouvrage échappe à la censure. Elle avait consacré un chapitre à Attila et à la folie des hommes qui entourent un tel homme. La référence était évidente. Pourtant, dans un premier temps, la censure ne retire à l’ouvrage que dix phrases. Mais à ce moment-là, le ministre de la police est changé. Le nouveau ministre Savary s’adresse ainsi à Mme de Staël : « Votre ouvrage, Madame, n’est pas français. » La police détruit

alors tous les exemplaires sauf un que possédait Schlegel. Il le fait passer à Villers qui le transmet à un ami londonien, et c’est ainsi que le texte y a pu être publié en 1813. Immédiatement après la chute de Napoléon, il est publié en français. A partir de 1812, les positions politiques deviennent encore plus tranchées. Schlegel est antiNapoléon et nationaliste. Mme de Staël, à cette même époque, se sépare de Schlegel, quitte Coppet, part en Russie rencontrer le tzar, puis en Suède pour rendre visite à Bernadotte et enfin en Angleterre s’entretenir avec des exilés français. Elle est à la tête de l’opposition contre l’empereur. C’est ainsi que Corinne est empli de pensées qui dérangent à cette époque en France : sur le pouvoir politique en Italie, en Angleterre mais aussi, notamment, sur la tragédie. Il faut voir ainsi la façon dont Mme de Staël parle de la Phèdre de Racine. En 1805, Schiller (il meurt la même année) propose une traduction de la pièce pour la faire représenter à Weimar, chez Goethe. Un journal dit que la pièce de Schiller est supérieure à l’original. Ces discussions se retrouvent dans le roman. Les revues françaises sont scandalisées par ce commentaire. En 1807, Schlegel publie chez un éditeur français un petit volume qui propose une comparaison entre la Phèdre de Racine et l’Hippolyte d’Euripide. Or, la pièce de Racine est placée au plus haut degré dans le système tragique français alors que la pièce d’Euripide n’est pas considérée comme sa plus grande. Malgré tout, Schlegel place Euripide audessus de Racine. Il entend ainsi décrier tout le système dramatique français. Il avoue qu’étant allemand, il ne peut pas juger la langue mais que Racine a commis des fautes de goût. Ce libre obtient un succès de scandale. A la même époque, Benjamin Constant adapte la plus grande tragédie de Schiller : Wallenstein. Il y exprime un éloge de Schiller et fait aussi appel à un renouvellement du système dramatique français. Constant a beaucoup travaillé à ce Wallenstein, il s’est même mis d’accord avec des acteurs, mais la pièce n’a jamais pu être représentée. En 1829, Constant rééditera sa préface. Mais on est déjà après la préface du Cromwell de Victor Hugo, et donc la révolution qu’ils avaient appelée de leurs vœux est en marche. Il est clair à présent qu’enjeux politiques et enjeux esthétiques se recoupent : la France est en guerre avec l’Allemagne. Ne pas défendre le système français est présenté comme une trahison. Sens de l’Italie Mme de Staël explique que son roman est double et qu’on peut le lire soit comme les aventures de Corinne, soit comme un éloge de l’Italie. Elle prétend s’adresser à deux publics. Elle explique également qu’elle veut faire connaître deux nations qui ne sont pas à la mode : l’Italie et l’Angleterre. La relation entre Corinne et Oswald a été inspirée par une pièce la Saalnixe qui raconte l’histoire amoureuse d’une nymphe qui s’éprend d’un chevalier. Ce dernier la repousse lorsqu’il se rend compte qu’elle est une déesse. Mme de Staël reprend cette structure. Pourquoi Oswald est-il écossais : voici le commentaire de Constant : « Si l’amant de Corinne avait été Allemand, il l’aurait épousé, s’il avait été Français, elle aurait été sa maîtresse, s’il avait été Italien, il aurait été son chevalier servant : il fallait donc qu’il vienne des brumes. » On reconnaît là l’idée du caractère des nations. Oswald devait être étranger à l’Italie, à Corinne, pour pouvoir fournir un arrière-plan politiques. Il aurait été dangereux de faire d’Oswald un anglais pur. Pourquoi l’Italie ? Elle représente une dissémination du pouvoir. Mais il y a aussi et surtout des raisons esthétiques. C’est le début du mythe romantique du voyage en Italie, bien représenté de le

Wilhelm Meister de Goethe et dans ses poésies. En 1797, il publie des balades italiennes. L’Italie permet aussi de présenter des références littéraires italiennes et latines. Corinne peut ainsi se présenter comme un roman de l’artiste. Elle développe vite l’idée de l’art pour l’art. Elle place l’art au-dessus du monde, presque en dehors du monde. La mort de Corinne est aussi une façon de sortir du monde. Le roman de l’artiste est un genre particulier. On réfléchissait beaucoup sur le statut de l’art. Lessing, en Allemagne, niait à cette époque que la poésie puisse être comparée à la peinture, s’opposant au vieil adage latin : « Ut pictura poesis. » L’espace italien a un aspect profondément symbolique, chaque ville ayant une signification autre : Rome, Venise, Florence. L’Italie était populaire parmi les écrivains de l’entourage de Mme de Staël : Bonstetten, Sismondi, Chateaubriand écrivent alors sur l’Italie. Un peu plus tard Sismondi écrit De la littérature du midi de l’Europe. Il publie en 1807 une histoire des républiques italiennes du Moyen-Âge. Cette tendance avait déjà débuté à la fin du XVIIIe siècle , avec le Voyage d’un français en Italie publié par Lalande en 1769. Charles Fauriel publie également sur la littérature italienne et il obtiendra une chaire en Sorbonne en 1820. L’Italie est donc doucement en train de retrouver le devant de la scène et Madame de Staël y contribue. Les images de la femme Madame de Staël entend défendre la liberté, en règle générale. Ce principe, elle l’applique également à la condition de la femme afin qu’elle jouisse d’une liberté de pensée, d’une liberté de passions. Corinne représente l’art/la femme/la liberté face à la société. L’intrigue amoureuse : Tout le roman décrit une incompréhension des personnage, un malentendu, un non-dit. Incompréhension entre l’Italie et l’Ecosse, entre le classicisme et le romantisme. Ce sont là deux rapports au monde différents. Tout cela apparaît dans Oswald : sombre, bizarre, livré à des accès de mélancolie avec des mouvements vers la mort, disposition d’âme liée à son pays d’origine. Lorsque Corinne présente à Oswald Rome, sa maison à Tivoli, Mme de Staël écrit du jeune homme : « Son goût pour les arts ne s’était pas encore développé ». Le dialogue de Corinne avec lui se heurte à une certaine fermeture vis-à-vis de l’art. L’amour vu par Corinne peut être rapproché d’un ouvrage de Charles de Villers qui se nomme Erotique comparée. Il y explique la différence des représentations. D’un côté, en France, l’amour physique, passif comme celui de la Phèdre de Racine. Au contraire, les femmes allemandes ont un amour plus spirituel et sont plus portées vers l’action : il fait référence au personnage féminin de Wallenstein. Villers vise les romans libertins, ou Sade. Il inspire, en 1806, le texte de Constant sur la tragédie allemande. Il faut voir la scène de la promenade à Tivoli dans Corinne. Ce motif traditionnel est transformé en expérience artistique, archéologique : il y a une poétique des ruines. Mme de Staël évoque la Sybille : une femme inspirée par l’expérience divine (Corinne se projette en elle). Plus loin, il est question des harpes éoliennes : la nature italienne devient elle-même active , sujet d’expression artistique. L’Italie est le lieu de la rencontre entre la beauté de la nature et celle de l’art, de même que la promenade unit sentiments et arts.

Pourtant, il y a une incompréhension d’Oswald. Lord Nelvill est blessé par un mouvement de prudence de la part de Corinne. Celle-ci ne veut pas profiter de l’émotion d’un instant, mais Oswald l’interprète comme un refus : la promenade esthétique et le sentiment amoureux suivent des mouvements par moments parallèles, par moment opposés. La mort de Corinne est précédée d’un texte : « Dernier chant de Corinne ». Celle-ci est atteinte d’une maladie. Oswald l’écoute avec Lucile. On voit que les deux personnages n’arrivent pas à se rencontrer. Le dialogue rencontre une frontière, il faut une médiation (l’art, Erfeuil, Lucile…) Cette dernière scène est théâtrale. Oswald est retenu par Castel-forte. Tout le roman est imprégné de théâtre. Les dernières paroles de Corinne présentent une confusion entre l’Italie et l’amour. L’adieu de Corinne à la vie prend la forme d’un adieu à son pays. C’est pourquoi l’intrigue amoureuse ne peut se distinguer d’une réflexion sur l’art. La femme-poète 2 noms de poétesses antiques : Sapho / Corinna. Les noms sont symboliques. Oswald est le nom d’un personnage secondaire dans Le roi Lear de Shakespeare, pièce de l’éclatement du territoire. La référence à Shakespeare est permanente. Corinne est, comme Sapho, une poétesse grecque. La référence est claire. Au début du roman, les poètes romains lisent des œuvres qu’ils ont composées pour Corinne (semblables en ceci aux « poètes de Louise Labé »). On a donc dans ce roman, une agréable réunion d’images qui illustre toutes les femmes-poètes. Lorsque le char de Corinne est décrit au début du roman, on se demande s’il est magique (Armide) ou s’il est lié à l’inspiration poétique (Sapho). Tout le roman oppose Corinne et Lucile. La scène du bal où Corinne rôde autour du château sans oser y entrer est chargée de réminiscences littéraires. Corinne ressemble à l’Ophélia de Hamlet qui meurt dans une rivière en chantant. L’œuvre rappelle une toile du peintre J.A. Gros.

Cette peinture représente Sapho au moment de son suicide. Elle date de 1801 et était très célèbre. Dans la scène du bal chez lady Edgermond, Corinne se trouve aussi devant un choix tragique. En ceci elle ressemble aussi au personnage de Juliette chez Shakespeare. Cette référence picturale rappelle le débat contemporain autour du Laocoon de Lessing. Celui-ci commente la sculpture en montrant qu’elle retranscrit l’instant. Or le poète s’adresse à la durée. Chez Horace, Laocoon multiplie les imprécations. Dans la peinture de Gros, la douleur est suggérée, la bouche ouverte, comme celle de Laocoon, montre qu’elle est sur le point de s’exprimer. On se rend compte que Mme de Staël a pris pour modèle Roméo et Juliette, et que Corinne se présente comme une tragédie avortée. Relire par exemple la scène où Corinne joue la pièce de Shakespeare. Il y a une mise à distance du personnage en tant qu’actrice. Mais la confusion des deux est de plus en plus grande. Cela permet une puissante mise en abyme, comme dans Hamlet. C’est le procédé de Shakespeare qui est utilisé ici. Dans cette scène, Mme de Staël insiste sur le blanc des vêtements, le noir des cheveux. La tragédie opère comme un tableau, un tableau dramatique qui joue sur les couleurs. Mme de Staël fait le choix du roman parce qu’il permet une synthèse des arts. Comme Corinne libère Oswald de ses engagements en lui rendant l’anneau, l’intrigue conclut à la supériorité des considérations sociales sur l’idéal amoureux. Corinne accepte le mariage OswaldLucile : c’est aussi cela, le roman, c’est l’acceptation d’une réalité contre un idéal. Le roman est un compromis (comme le personnage d’Oswald) au contraire de la tragédie. C’est là la grande différence avec Roméo et Juliette. Corinne et Oswald ne sont en réalité jamais vraiment unis : les lettres écrites mettent en évidence une séparation. Même lorsqu’ils sont ensemble, chacun cache son émotion à l’autre, chacun croit que l’autre est dépourvu d’émotion. La question esthétique Mme de Staël a mis en scène une artiste et un homme qui découvre l’art. Ce roman se présente donc, à plusieurs moments, comme un dialogue esthétique. Le discours sur l’art provient presque toujours de Corinne, rarement d’Oswald. Il y a là une véritable union du roman et du discours critique, union présente dans le personnage de Corinne. C’est ainsi lors des promenades à Rome qui forment le socle d’une discussion esthétique générale.

Cela apparaît clairement lors de la visite de la galerie de Corinne à Tivoli. Il est fait mention d’un tableau de Guérin, contemporain de Mme de Staël qui représente Hippolyte et Phèdre. Ce tableau rappelle la discussion initiée par Schlegel autour de la tragédie de Racine. Selon lui, Racine a eu tort de faire de Phèdre l’héroïne de la tragédie. Et il a eu tort de rendre Hippolyte coupable en introduisant le personnage d’Aricie. On retrouve toutes ces idées dans ce tableau et dans la façon dont Corinne le commente. Pour elle Hippolyte, dans ce tableau, est plus beau que dans Racine même. On voit ici apparaître toute sa vertu. Mme de Staël commente aussi, à la façon de Lessing, la différence entre peinture et poème. Racine n’a pas eu besoin de faire se rencontrer Phèdre et Hippolyte après l’accusation : le peintre a bien dû le faire. Elle conclut, comme Lessing, sur une séparation fondamentale entre poésie et peinture (et sur la supériorité de la première). Pour elle, les arts temporels et les arts spatiaux sont incompatibles. Elle retrouve ici les pensées exprimées par Wilhelm von Humboldt en 1799 dans Sur Lehrmann et Dorothée de Goethe. Il y montre que la plasticité est mieux exprimée par la peinture que par la poésie. Il affirme que l’art antique en général se rapprochait de la statuaire. On voit donc que Mme de Staël, à travers Corinne, s’appuie sur Lessing, Humboldt et Schlegel pour comparer le tableau de Guérin à la tragédie de Racine. Le modèle tragique français est représenté par Voltaire, ce néoclassicisme est incarné dans le roman par Erfeuil, personnage grotesque au nationalisme outrancier. Il est le cliché du mondain français, de l’homme de salon. Il y a, dans sa figure, une allusion au débat organisé en 1788 à Berlin, sujet : Sur l’universalité de la langue française. Frédéric II, le roi de Prusse, est un grand défenseur du français. Dans le débat sur la tragédie, d’Erfeuil prend la défense de la tragédie classique, il vante le goût pur des français et se moque des grecs. Voltaire a qualifié Shakespeare de « génie barbare » et propose une traduction du monologue d’Hamlet. On n’a au XVIIIe siècle que quelques traductions (Laplace, Ducis). Il faut attendre 1821 pour avoir une traduction complète de Shakespeare (Letourneur). En 1807, tout le public français a donc une position rétrograde. D’Erfeuil affirme : « Ce serait nous plonger dans la barbarie que de vouloir introduire rien d’étranger chez nous. » Corinne lui répond : « Autant vaudrait élever autour de vous la Grande Muraille de Chine. » C’est aussi une référence masquée au projet de Napoléon. L’ironie romantique L’ironie romantique est à la fois création et critique. En 1797, F. Schlegel se rend à Berlin et rend visite à Novalis. Il rédige quelques notes où il compare Wilhelm Meister au dialogue socratique. Dans la revue Atheneum il parle de la capacité de la poésie à se représenter elle-même dans chacune de ses expressions. Le roman peut aussi illustrer l’ironie romantique. Walter Benjamin dit que, pour Schlegel, le roman est un absolu poétique. C’est un système polyphonique qui fait entendre une dialectique. F. Schlegel fait allusion au livre 5 de Wilhelm Meister consacré à une discussion sur les comédiens d’Hamlet. « La poésie ne peut être critiquée que par la poésie. Un jugement sur l’art qui n’est pas de l’art n’a aucun droit de cité dans le royaume de l’art. » L’ironie romantique traduit donc l’union profonde de la critique et de la création. C’est la raison pour laquelle Corinne est la projection de Mme de Staël : elle est le sujet du roman en train de se faire. (en allemand : Selbstschöpfung). Il y a un regard surplombant de l’artiste, mais sa conscience critique est aussi destructrice (all : Selbstzerstörung). Pour les frères Schlegel, la poésie doit confondre poésie et prose, génialité et critique, poésie de l’art et poésie de la nature.

Corinne peut donc être replacé dans un débat des romantiques allemands. Novalis avait violemment critiqué Goethe pour son Wilhelm Meister car le héros, dans ce roman de formation, s’éloigne de l’art pour rejoindre la vie sociale, il appelle le héros de guide : « un candide dirigé contre la poésie ». Corinne semble concilier ces deux visions : d’un côté, Oswald se marie et affirme le droit de la société, d’un autre côté, Corinne meurt et affirme le droit de l’art.

Marguerite Duras, L’Amant

La question de l’amour est au centre de celle de l’écriture féminine. C’est pourquoi le roman de Mme de Staël est centré sur Corinne. L’Amant est un roman qui efface le « je » pour le rendre d’autant plus brutal. L’amant n’a pas de nom. Le roman a eu un immense succès dès sa publication en 1984. Il accumule les prix (Goncourt, RitzHemingway), il est vendu à deux millions d’exemplaires. C’est une œuvre tout à fait autobiographique qui ne suppose pas de fiction, pas de transposition. Il a eu une fortune complexe : J-J Annaud en a tiré un film que Duras a détesté. Elle a donc écrit en prolongement : L’amant de la Chine du Nord. Le roman est centré sur une double opposition : entre une française et un chinois. Entre une femme pauvre et un homme riche. Il existe donc entre eux un double obstacle : les préjugés racistes et les préjugés sociaux. L’intrigue est simple : Duras saisit un instant de sa vie. Elle a 15 ans et demi. Elle raconte son initiation sexuelle, l’épanchement de l’amour. L’amour du Chinois ne reçoit pas véritablement de réponse de la part de la jeune fille. Le récit est plutôt flou. Ce qui est exprimé n’est jamais formulé littéralement. Le discours est tu. On pourrait presque dire que c’est une non-histoire d’amour. Le titre L’amant insiste sur le fait que l’histoire d’amour est illégitime. Contexte Marguerite Duras est controversée. Elle-même a été éditrice. Elle a une place discutée, en raison de sa vie privée, de son alcoolisme avoué, de sa vie politique étrange (communisme suivi d’un fort éloignement). Elle est à cheval entre plusieurs arts : auteur de plusieurs pièces, de dialogues de cinéma. Elle est née, Marguerite Germaine Donnadieu à Saigon en 1914. Elle écrit L’Amant à 70 ans, comme si cette perte de la virginité était un poids à porter. Elle a pris le nom de Duras, localité du Sud-Ouest de la France d’où est originaire son père (mort en 1921). Elle s’adresse donc à un passé assez lointain que la pudeur l’empêchait d’aborder plus tôt. Elle rencontre l’écrivain R. Antelme en 1936 et divorce en 1947. Sa vie est habitée par le problème de l’alcoolisme dont il est question dès le début du roman. « Visage de l’alcool », « détruit », « dévasté ».

L’Amant devait être adapté au cinéma. Claude Berri demande à Duras de le réaliser. Mais elle est hospitalisée à cette époque, plongée dans un coma artificiel suite à des problèmes d’alcool. A son retour, elle ne s’entend pas du tout avec J-J Annaud qui a été choisi entre temps, elle quitte le projet et renie le film. A la même époque, elle fait scandale en commentant un fait d’actualité, l’affaire Grégory, disparition d’un enfant : Marguerite Duras écrit un texte accusant la mère de l’enfant. Elle est donc habituée aux prises de position fracassantes. La vie politique Marguerite Duras est assez énigmatique. Et elle laisse planer le doute. On peut remarquer la présence de deux femmes collaboratrices dans le roman. Stratégie romanesque de l’allusion. 1940, au début de la guerre, elle écrit L’Empire Français, livre de propagande en soutien de l’empire colonial, qui montre même quelques tendances racistes. Marguerite Duras était en réalité éloignée de ces positions, elle n’a pas reconnu par la suite ce travail. Robert Antelme s’engage dans les réseaux résistants en 1943 : il tombe dans un piège le 1 Juin 1944 et est déporté. Marguerite a tenté de séduire Charles Delval, celui qui avait dénoncé son mari (était-ce pour sauver son mari ? ) Lorsque Antelme rentre de Dachau, il est soigné par Duras. Le passé ambigu de Marguerite Duras la rejoint en 1987 au moment du procès Barbie. Les romans principaux de Marguerit Duras reprennent de nombreux faits de sa vie : Un barrage contre le Pacifique (1950) Moderato cantabile (1958) Le ravissement de Lol V. Stein (1964) On voit qu’elle a eu une vie compliquée. L’amant (sa première relation amoureuse) lui prédit une multitude d’amants. Elle n’a rien alors à dire sur l’amour et ne répond donc pas. Elle s’illustre aussi au théâtre (Le Square, Savannah Bay), au cinéma (Hiroshima mon amour, pour le scénario – India’s song pour la réalisation, etc.) L’amant est un roman étonnant qui rayonne : il dévoile une écriture disloquée, interrompue chargée de retours en arrière, de prolepses. Ce roman embrasse l’ensemble de la vie de M. Duras. C’est un regard sur sa vie personnelle, familiale, vu comme à travers d’une loupe. Est-ce un roman de formation ? Un récit familial ? Objet du roman Simplicité de l’écriture. Celle-ci fonctionne comme la pensée. Elle ne suit pas un fil. Il n’y a pas apparemment de reconstruction linéaire. Lien direct avec le mouvement de la pensée proche du stream of consciousness. Elle semble écrire comme elle se souvient.

Pourtant, ce qui frappe, c’est la complexité de l’objet. Elle parle de beaucoup de choses à la fois : relation sexuelle, mort de son jeune frère : ces faits sont répétés comme des leitmotivs page après page. Ce frère a deux ans de plus qu’elle, il meurt dix ans plus tard. Elle nous parle du souvenir douloureux de cette première expérience sexuelle. Elle ne peut se souvenir de cette histoire sans se souvenir du deuil. L’écriture est fragmentée car le souvenir est fragmenté. Le sujet apparent est l’amour, l’amant. Mais il n’est presque jamais question de l’amour du point de vue du « je ». Scène de départ. Passage d’un bac sur le Mékong, mise à distance du souvenir qui passe par le travail littéraire. Le passage est symbolique, il y manque le « je », et l’amant est longtemps invisible. On n’apprendra jamais son nom, il reste le Chinois de Cholen. Cette écriture suggère un souvenir trop brûlant pour être abordé directement. Cela met à distance le contenu du récit, trop douloureux. Les seules personnes nommées semblent légèrement extérieures à l’histoire (Marie-Claude Carpenter, Betty Fernandez) ou encore Hélène Lagonelle, l’amie de pension qui a 17 ans, plus âgée mais innocente. Il y a un long passage sur la fascination du corps de cette femme, corps lourd : le style imite le rythme d’une respiration. Le rythme s’allonge jusqu’à l’extase amoureuse. Référence saphique complexe : elle voudrait posséder Hélène Lagonelle à travers l’homme, à travers le chinois. Alterne le nom complet et les initiales selon la difficulté à saisir le désir, à embrasser le souvenir. Duras se présente comme une fille très jeune, elle prend le lecteur à témoin. C’est une toute jeune fille, mais très maquillée, une sorte de Lolita. Il arrive que l’héroïne amoureuse prenne un autre modèle pour dévoiler son amour : la femme de Savannaketh, celle dont l’amant s’est suicidé. La narratrice n’exprime jamais de sentiment amoureux. A la fin, elle réfléchit sur cet amour et conclut sur une double négation (qui pourrait donc être positive) : elle « n’est pas sûr de ne pas l’avoir aimé ». La tristesse n’est jamais dite par ses effets (les larmes sont cachées). C’est un récit qui effleure l’amour mais qui ne le dit pas. Le roman est ouvert refuse de finir. Sur le bateau, le petit frère vit une courte aventure, comme un relais de l’histoire de la jeune fille. Arrière-plans Il y a le deuil dès le tout début, dans l’expression : « sauver le petit frère ». Il y a un voile noir jeté en permanence par le frère aîné. Les détails apparaissent beaucoup plus tard. Impossibilité d’accepter le deuil exprimée par l’idée d’un « immortalité du petit-frère ». Elle compare ce petit frère à l’enfant mort-né, l’enfant qu’elle a perdu pendant la guerre. Autre arrière-plan politique et sociologique : la colonisation par rapport à l’étranger. La relation avec l’amant se fait sous la forme d’une adoration. Ce qui explique en partie que le récit soit répétitif. L’amant a peur de la jeunesse, de la minorité de l’enfant. On perçoit la vie renfermée, close, de

l’univers colonial. Un personnage comme Dô est réduit à une fonction subalterne : on ne raconte pas son histoire, on voit seulement comment fonctionne la vie coloniale. Avec des allusions comme celle aux femmes des collaborateurs, le roman éclate : il représente un moment de vie, à l’aspect fondateur. C’est un récit de formation négatif. Moment fondateur 15 ans et demi, cet âge est répété. Récit itératif : Duras emploie souvent l’imparfait de répétition. Il n’y a que quelques récits singulatifs : comme le texte sur la violence de la mère, sur son sursaut de folie. Cela rend immédiat le récit. On a un style heurté qui fait alterner les modalités, à la différence du style indirect libre. On peut parler ici d’un discours furieux. La violence est mise en scène. La mère finit par accepter la relation. Un autre moment terrible est décrit lorsqu’on voit le frère voler au moment de la déportation d’Antelme. A partir du moment charnière, du moment fondateur, on a donc un élargissement. Il permet d’expliquer toute la vie de la narratrice. Ce moment, c’est aussi celui de la naissance d’une femme-écrivain. Elle y pose sa volonté d’écrire. Sa mère la destinait à une agrégation de mathématique, elle affirme : « je veux écrire ». Il y a donc une superposition de la vie sexuelle et de la vie d’écrivain. On voit donc se croiser perte de virginité, et une série de morts : perte du père, perte de la mère, perte du jeune frère. Mort et écriture constituent deux horizons inséparables ; Le temps et l’absence La fin du roman est un retour vers le présent. Une retrouvaille tardive entre l’amant et la femme devenue écrivain. Il lui déclare un amour éternel. On voit à quel point la chronologie est libre : au début 18 ans –ensuite 15 ans et demi – enfin beaucoup plus tard. On a l’impression tout de même qu’une boucle se referme, qu’un destin est accompli. Tout le roman fonctionne par des prolepses et des retours en arrière. Elle évoque, par exemple, son fils à l’âge de 20 ans lorsqu’elle observe une photo d’elle-même à un âge sensiblement proche. C’est une écriture du désordre. Elle nous fait également ressentir le temps que représente le voyage de Saigon à Paris. C’est une écriture directe qui imite l’émotion. Il s’agit d’un roman de l’absence. Duras utilise la force incantatoire du langage. Sens profond du rythme, de la répétition. Le rythme est présenté par Paul Claudel comme l’origine du langage : il est fondateur car incantatoire. Il faut voir un texte de Duras qui s’intitue Les Mains négatives. Texte utilisé pour le cinéma (extrait de plans du Navire night film plus développé de Duras). Ce texte fait référence aux mains de couleur trouvées dans des grottes, de couleurs bleue, noire, rouge. Ce qui est peint n’est pas la main, mais son contour. A partir de cette image, on peut peut-être mieux comprendre l’écriture de Duras : elle est une trace de ce qui n’est pas l’être, une trace d’absence. Comme les traces de ces mains qui datent d’il y a 30000 ans. C’est là le sens de l’œuvre de Duras, ce jeu sur la présence et l’absence.

A la fin du roman, ils passent au vouvoiement. L’amant s’est éloigné. La relation entre les deux êtres devient finalement un pur langage (simple conversation téléphonique). La présence doit souvent être déduite chez Marguerite Duras, au travers du rythme martelé et de ses ruptures. Le discours est toujours hanté par la mort.

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