Mme Marion Carel M Oswald Ducrot

Le problème du paradoxe dans une sémantique argumentative
In: Langue française. N°123, 1999. pp. 6-26.

Abstract Marion Carel, Oswald Ducrot, Paradox in argumentative semantics This paper aims at defining paradox as a mere linguistical notion, indépendant of any cognitive or sociological notion (in particular, « paradox » is distinguished from belief opposite to usually accepted opinions). This definition is given in the framework of the theory of « argumentation in language » , as recently reformulated : the paper second part presents the argumentative notions necessary to define (part 3) « paradox » in this framework. Lastly, the notion is used to characterize sequences of two connected sentences, and lexical words.

Citer ce document / Cite this document : Carel Marion, Ducrot Oswald. Le problème du paradoxe dans une sémantique argumentative. In: Langue française. N°123, 1999. pp. 6-26. doi : 10.3406/lfr.1999.6293 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_1999_num_123_1_6293

Marion CAREL, Oscard DUCROT E.H.E.S.S., Paris

LE PROBLEME DU PARADOXE DANS UNE SÉMANTIQUE ARGUMENTATIVE * 1. Paradoxe et sémantique linguistique Le paradoxe pose-t-il un problème à la recherche linguistique ? Pour répondre, nous allons d'abord - et d'une façon tout à fait provisoire - définir l'expression paradoxale (mot, syntagme ou discours) comme celle qui exprime une opinion contraire à l'opinion commune : nous parlerons alors d'ESP, « expression socialement para doxale » . En ce qui nous concerne, on le verra par la suite, nous ne pouvons pas prendre à notre compte cette notion d'ESP, car tout notre travail vise justement à éviter de dire que le langage « exprime des opinions ». Mais, dans la mesure où elle est généralement tenue pour claire, nous nous en servirons pour l'instant, afin de faire l'historique d'un problème. Une telle notion est habituellement considérée comme étrangère à la sémantique linguistique, et classée parmi les concepts de la pragmatique ou de l'analyse du discours. On suppose en effet que chaque mot exprime, indépendamment des autres, une certaine notion, et que la syntaxe établit des rapports sémantiques entre ces notions, rapports (jui constituent des « opinions », des objets de croyance. Que certaines de ces opinions soient socialement admises, et d'autres socialement rejetées, la linguistique n'en a que faire ; elle doit se contenter, ce n'est déjà pas si simple, de calculer en quoi consistent les unes et les autres. La « théorie de l'argumentation dans la langue » (désormais désignée par le sigle ADL) a par contre eu maille à partir avec les ESP, et dès sa fondation. Le projet général de cette conception sémantique est de définir certaines entités linguistiques par leur rapport avec les enchaînements argumentatifs du discours — projet progressivement étendu à toutes les entités linguistiques. Ainsi (c'est l'exemple fétiche de la théorie) la différence entre peu et un peu est décrite par le fait que l'introduction d'une de ces expressions dans un énoncé permet d'enchaîner à cet énoncé des conclusions que l'autre interdit. On peut dire « II a un peu travaillé, il va donc réussir » , mais non pas « II a peu travaillé, il va donc réussir ». À quoi on objecte immédiatement que le second discours est en fait aussi dicible que le premier, et que son parfum de paradoxe n'a rien à voir * Les références de cet article sont regroupées avec celles du suivant.

avec une impossibilité linguistique. De sorte que l'existence d'ESP semble fournir des contre-exemples évidents à la volonté de décrire l'opposition entre peu et un peu par leurs potentiels argumentatifs opposés. C'est pour répondre à des objections de ce type qu'ont été construites les notions de « topos » et de « forme topique ». Au lieu de soutenir que seul l'un des deux enchaîne ments précédents est possible, et d'affecter des étoiles aux ESP, Anscombre et Ducrot ont été amenés à dire que ces deux argumentations se fondent sur des principes argumentatifs, ou topoï, opposés, l'un reliant travail et réussite, l'autre, travail et échec. L'effet opposé de peu et de un peu ne tiendrait donc pas à ce qu'ils n'autorisent pas les mêmes conclusions, mais à ce qu'ils ne permettent pas l'emploi des mêmes topoï (plus précisément, des mêmes formes topiques : un peu exige, dans l'exemple précé dent, une forme topique dont la première partie est « Plus on travaille... », peu, une forme dont la première partie est « Moins on travaille... »). Plus embarrassante encore est la façon dont les ESP ont semblé mettre en échec l'ADL lorsque celle-ci a introduit l'idée de topos intrinsèque, et posé que la signification même des mots lexicaux est constituée, et constituée seulement, par des « paquets de topoï ». Ainsi on introduisait dans la sémantique du mot travail des « croyances » comme « le travail fatigue », ou « le travail fait réussir », croyances censées fonder les argumentations possibles à partir des énoncés où ce mot intervient. (Dès cette étape de la théorie, la signification du mot consiste uniquement en cet ensemble de topoï : ceux-ci ne relèvent pas d'un simple aspect connotatif , ajouté à un noyau dénotatif de type référentiel.) Ceci admis, comment interpréter un énoncé qui, justement, nierait du travail telle ou telle propriété dont l'attribution au travail fait, selon nous, partie du sens de ce mot, par exemple l'énoncé Le travail repose, énoncé que l'on peut tenir pour une ESP dans la mesure où il contredit un topos qui semble bien faire partie des croyances communes ? La linguistique argumentative paraît ainsi contrainte à dire que cet énoncé contient une contradiction interne, et qu'il est donc a priori absurde. Nous trouvons désagréable de trouver ce conformisme au bout de notre théorie ' . Ducrot 1989 tente, à travers une analyse de texte, de répondre à cette question. Le salut vient de la notion de polyphonie. L'idée de base est qu'en utilisant un mot, un locuteur convoque des énonciateurs, dits lexicaux, qui posent les topoï inclus dans la signification de ce mot. Ainsi, en employant le mot travail, on introduit dans son discours une voix posant que le travail fatigue, qu'il donne des chances de réussite, qu'il mérite salaire... etc. Ces énonciateurs permettent de circonscrire un certain nombre d'objets (dans notre exemple, des activités), ceux auxquels on attribue généralement les

1. On notera que la sémantique du mot paradoxe glisse constamment entre ces deux idées « contraire à l'opinion commune » et « contradictoire ». Alexandrescu 1997 (Introduction) insiste notamment sur ce point.

propriétés prévues par les topoï du mot. Si maintenant le locuteur soutient que le travail repose, il fait intervenir un nouvel énonciateur, auquel il s'identifie : cet énonciateur prédique, à propos des activités repérées grâce aux topoï du mot, une propriété, « reposer », contraire à l'un de ces topoï. Un tel mouvement semble presque attesté par l'usage habituel des guillemets. En soutenant que la « pacification » entretient la guerre, le locuteur repère, au moyen du mot pacification, un certain type de politique, ainsi qualifiée par des personnes dont lui-même se distancie, et il affirme ensuite, à son propre compte, le caractère belliciste de cette politique. Il n'y a, dans ce mouvement, nulle contradiction interne, on ne dit pas que pacifier, c'est apporter la guerre. On se contente de référer à une certaine réalité historique en citant un discours que l'on ne prend pas en charge soi-même, et on la qualifie d'une façon que l'on prend, cette fois, en charge. Cette solution est certes commode et, dans le cadre de la sémantique d'aujourd'hui, assez facilement acceptable. Des raisons de cohérence interne nous obligent cependant à la refuser, car elle repose sur une conception référentialiste de la prédication (« prédiquer, c'est attribuer une propriété à un objet ») : ainsi le dernier énonciateur, dans l'exemple du travail qui repose, déclarerait reposantes les activités repérées à partir des croyances exprimées par le premier. C'est le réfèrent qui met en rapport les deux énonciateurs. Or la sémantique que nous voulons construire se veut purement discursive, et ne peut pas faire intervenir, dans ses descriptions, des objets extra-linguistiques, notamment la réalité dont le discours est supposé parler (cf. Carel, a paraître). Dans Bruxelles, Ducrot, Raccah 1995, qui reprend à son compte la notion de topos, tout en lui donnant une forme nouvelle, le type d'ESP que nous venons de signaler est défini comme « visant une conclusion opposée à celle qui découlerait des topoï intrin sèques des mots de la phrase énoncée » (pp. 107-108). Un des exemples utilisés est : Cette valise est légère, Jean ne pourra pas la porter. Le paradoxe tient ici à ce que l'adjectif léger, ou bien n'a pas de sens, ou contient de façon intrinsèque une orientation vers des conclusions comme on peut donc le porter. Ces ESP sont appelées, dans l'article cité, « sémantiquement paradoxales », et soigneusement distinguées d'autres ESP, dites « culturellement paradoxales », comme Cette valise est légère, Jean ne la portera pas. Ici la conclusion exprimée dans le second segment n'est pas directement opposée à celles qu'impliquent les topoï intrinsèques des mots utilisés dans le premier, mais à une combinaison entre ces topoï et certaines croyances sociales : une croyance sociale selon laquelle la possibilité de faire quelque chose est une raison de la faire, favorise, si elle est composée avec le topos intrinsèque de léger, la conclusion que Jean portera la valise, conclusion contraire à celle qui apparaît dans le discours. L'article en question rend compte de la possibilité de certains discours culturell ement paradoxaux en constituant une combinatoire générale des topoï, qui explique 8

d'ailleurs également les enchaînements « habituels » qui, à la fois, ne se contentent pas de reproduire les topoï intrinsèques de la proposition servant d'argument (comme ce serait le cas dans La valise est légère, Jean pourra donc la porter), et en même temps ne prennent le contrepied ni de ces topoï ni de leur combinaison avec des croyances communes (ainsi lorsqu'on conclut de la légèreté de la valise au fait que Jean la portera). Mais rien n'est dit des énoncés « sémantiquement paradoxaux », sinon qu'ils sont « difficiles à accepter » et qu'ils méritent un astérisque - sauf au cas où le paradoxe est avoué dans l'énoncé lui-même par un adverbe comme paradoxalement. Le problème reste cependant de savoir comment cet adverbe suffit à donner un sens à quelque chose qui n'en a pas ; et on n'explique pas non plus que deux énoncés sémantiquement paradoxaux différents, et indicés l'un et l'autre par l'adverbe paradoxalement, n'aient pas le même sens. S'il y a une différence sémantique entre eux, c'est que la partie paradoxale de chacun a un sens différent de la partie paradoxale de l'autre, ce qui supposerait que ces parties paradoxales aient chacune un sens. L'objet de notre présent article est justement de rendre compte des « énoncés sémantiquement paradoxaux » (en élargissant d'ailleurs, on le verra, l'extension qu'a le concept dans le texte de 1995). Nous voudrions montrer que loin d'être des contreexemples à la sémantique argumentative, ils sont prévisibles à partir d'elle, et qu'ils ont des propriétés linguistiques spécifiques. Ainsi donc nous allons isoler une sous-classe d'ESP (nous rappelons que cette « notion » d'ESP ne fait pas partie de nos propres concepts), sous-classe qui contiendra notamment les « énoncés sémantiquement para doxaux » de Bruxelles, Ducrot, Raccah 1995, et plus généralement toutes les ESP qui posent habituellement problème pour l'ADL. Cette catégorie d'expressions (nous les appellerons désormais ELP, « expressions linguistiquement paradoxales ») peut, selon nous, être définie dans les termes de notre sémantique. De plus, il est possible d'attri buer aux ELP un fonctionnement linguistique commun, exprimable dans ces mêmes termes. Enfin les ELP peuvent, de notre point de vue, ne pas être étiquetées comme inintelligibles, contradictoires ou absurdes. Pour justifier ces conclusions, il nous faut d'abord présenter, sans donner de justification, et en nous bornant à ce qui est nécessaire pour notre traitement du paradoxe, certains thèmes de notre sémantique 2. Développée depuis 1992, cette « sémantique des blocs argumentatifs » constitue une sorte de nouvelle version de l'ADL, qui évite la notion de topos — contraire, selon nous, aux intentions de la théorie, même si elle en exprime des aspects importants.

2. Pour un exposé plus détaillé, cf. Carel 1994, 1995 et Ducrot à paraître.

2. La sémantique des blocs argumentatifs 2.1. Les discours en DONC ne sont pas des inferences II est habituel d'isoler dans les discours comportant le mot donc deux éléments de sens, ce qui argumente et ce qui est conclu. Nous nous opposons à ce postulat — nous l'appellerons logiciste. Lors d'une réunion de laboratoire, Paul lit l'ordre du jour et déclare : (1) la question des promotions pose problème : je propose donc de reporter sa discussion Selon un logiciste, le locuteur de (1) qualifie de la même manière la question des promotions que le locuteur de (2) : (2) la question des promotions pose problème : je propose donc de lu résoudre tout de suite Ce serait seulement dans un second temps qu'ils s'opposeraient : le locuteur de (1) admettrait de plus (1 . 1) ce qui pose problème doit être reporté et celui de (2) admettrait de plus (2.1) ce qui pose problème doit être rapidement résolu. Mais qu'est-ce que signale la prédication par poser problème si ce n'est, précisément, soit une difficulté, un empêchement, soit un risque de conséquences néfastes ? Or qu'est-ce qu'un empêche mentce n'est un motif de report ? Et qu'est-ce qu'une question pouvant avoir des si conséquences néfastes si ce n'est une question devant donc être résolue de manière urgente ? Il ne reste rien dans la signification de poser problème si on élimine et l'idée (1.1), et l'idée (2.1). Les locuteurs de (1) et (2) ne commencent pas par s'accorder sur la réalité d'un certain état de choses pour ensuite s'opposer sur ses conséquences. Ils ne s'accordent sur rien. Cette première remarque peut sembler insuffisante pour disqualifier les approches inférentielles de donc. Elle tend en effet seulement à montrer que ce qui est conclu est déjà dans ce qui argumente, et pourrait donc rapprocher les discours (1) et (2) de démonstrations mathématiques. De même que les hypothèses d'un théorème mathémat ique contiennent sa conclusion, de même le premier segment syntaxique d'un discours en donc contiendrait ce que dit son second segment. Mais c'est admettre que le second segment syntaxique des discours en donc a un sens en lui-même. Or, comparons maintenant (1) et (3) : ( 3) la question des promotions ne pose pas problème : je propose donc de reporter sa discussion Même si les seconds segments de (1) et (3) sont matériellement identiques, ils n'ont pas la même valeur sémantique et on ne peut pas dire que leurs locuteurs font la même proposition. Le report, dans (1), consiste à éviter un obstacle ; dans (3), il consiste à négliger ce qui n'est pas urgent. L'un est une sorte de fuite devant la difficulté, l'autre, un désintérêt pour ce qui n'est pas grave. Dans les deux cas, le premier segment de 10

l'enchaînement est constitutif du sens du second, plus précisément le second tire son sens d'être enchaîné par donc au premier. Ainsi il n'y a, ni en (1), ni en (3), aucun mouvement, aucun cheminement, aucun progrès informatif. Leurs segments syntaxi ques s'éclairent mutuellement : s'ils font sens, c'est ensemble. C'est cette forme d'i nterdépendance de leurs mots, et non pas une relation de justification, qui, selon nous, fait de ces discours des discours argumentatifs. Cette définition de l'argumentation par l'interdépendance amène à une générali sation importante. Considérons (4) et (5) : (4) si la question des promotions pose problème, je propose de reporter sa discus sion (5) je propose de reporter la discussion de la question des promotions car elle pose problème S'ils sont bien sûr différents de (1), (4) et (5) établissent cependant la même interdépen dance les groupes de mots poser problème et reporter la discussion. L'analyse entre précédente ne caractérise donc pas seulement le type d'emploi de donc que réalise (1). Elle vaudrait tout autant pour les emplois de si et de car dans (4) et (5). Nous dirons que (1), (4) et (5) sont trois discours en DONC (abrégé dorénavant en DC) et négligerons par la suite ce qui peut distinguer ces emplois de donc, si et car. Enfin, le discours : (6) le fonctionnement de la revue posait fortement problème :j'ai donc proposé de reporter sa discussion établit encore la même interdépendance. Nous le regrouperons, avec (1), (4) et (5), au sein d'un même ensemble que nous noterons problème DC report. Ces enchaînements appartiennent к problème DC report.

2.2. Les discours en POURTANT sont argumentatifs au même titre que les discours en DONC Ce qui fait selon nous l'argumentativité des discours en DC est, on vient de le voir, une certaine interdépendance sémantique, liée à DC, des mots qui les constituent. Or, il existe un autre type de discours dans lesquels ce phénomène apparaît, ce sont les discours en POURTANT (par abréviation PT). Comparons en effet (7) et (8) : (7) la question des promotions posait problème, pourtant Paul a proposé de tout de suite la résoudre (8) la question des promotions posait problème, pourtant Paul a proposé d'en reporter la solution

11

et, plus précisément, les interprétations purement oppositives de (7) et (8), celles selon lesquelles les locuteurs n'ont pas d'explication à la proposition de Paul, celles qui seraient par exemple préfixables par c'est bizarre. Sous cette interprétation de (7), la question des promotions posait problème en cela que sa difficulté aurait dû être, pour Paul, un obstacle — qu'il a négligé. Par contre, dans (8), la question posait problème en cela que le risque de conséquences néfastes aurait dû être, pour Paul, un motif pour s'y attaquer. Ce n'est pas au même sens que la question des promotions, selon (7) ou (8), posait problème : le second segment de (7) éclaire le premier (on en dirait autant pour (8)). Inversement, ce que propose Paul, selon (7), est différent de ce que propose Jean, selon (9) : (9) la question des promotions ne posait pas problème pourtant Jean a proposé de tout de suite la résoudre Jean souhaite ne pas tenir compte de ce qu'il n'y a rien de grave, Paul souhaite surmonter un obstacle. On retrouve ainsi une interdépendance des mots qui constituent (7). Cette même interdépendance est encore présente dans (10) et (11) : (10) même si la question des promotions pose problème, Paul proposera de la résoudre tout de suite (11) malgré les difficiles problèmes qu'elle pose, je propose qu'on commence tout de suite par la question du fonctionnement de la revue Aussi placerons-nous (7), (10) et (11) à l'intérieur d'un même ensemble problème PT JSOJS -report. Les discours utilisant pourtant, même si, ou malgré, de la même façon que (7), (10) ou (11), seront tous qualifiés de discours en PT. Nous négligerons enfin les différences temporelles ou graduelles, comme nous avons fait à propos des enchaîne ments DC. en Mais la parenté entre (1) et (7) ne se résume pas à ce commun statut de discours sémantiquement unitaire. Ces énoncés contiennent de plus une même idée d'obstacle, par contre absente de (8) et (2) qui, eux, introduisent une idée de gravité. Les liens que (1) et (7) établissent entre leurs mots sont eux-mêmes apparentés. Pour rendre compte de cela, nous créerons un troisième ensemble, dans lequel nous placerons aussi bien les éléments de problème DC report que ceux de problème PT NON-report. Nous qualifie rons troisième ensemble de bloc. (1) et (7) appartiennent au même bloc, et cela au ce même titre : le discours (1) en DC n'a aucune priorité sur le discours (7) en PT ; le discours en PT ne repose sur aucun discours en DC préalable qu'il concéderait. De manière plus générale, tout bloc a ainsi deux aspects argumentatifs : un aspect normatif, P DC Q, regroupant les discours en DC, et un aspect transgressif, P PT NON-Q, regroupant les discours en PT. Nous dirons parfois que les enchaînements réalisent les aspects auquels ils appartiennent.

12

2.3. Argumentation interne et argumentation externe En définissant le caractère argumentatif d'un enchaînement par l'interdépendance sémantique de ses deux segments, nous avons été amenés à distinguer deux types fondamentaux d'argumentation, normative en DC, transgressive en PT. Ces deux types d'enchaînements sont pour nous les unités sémantiques fondamentales. Nous sommes amenés alors à un autre thème, distinguant à nouveau notre cadre théorique de la version standard de l'ADL. Pour nous, une argumentation peut être associée à une expression de deux façons différentes. Si l'expression étudiée intervient dans l'un des enchaînements de l'aspect argumentatif qui lui est associé, cet aspect sera dit relever de l'argumentation externe de l'expression étudiée. Sinon, il sera dit relever de son argumentation interne. Ceci nous permettra de décrire tout mot ou énoncé par les seuls enchaînements en DC ou en PT qu'il évoque. C'est à l'argumentation externe qu'Anscombre et Ducrot se sont intéressés. Décri vanttout énoncé comme un argument pour certaines conclusions, ils lui associaient des instructions quant à ses suites possibles. Plus techniquement, ils l'associaient aux garants (topoï) des enchaînements en donc dont il pouvait être l'argument. Nous reprenons cette idée, quoique sous une forme un peu différente, en associant à chaque énoncé les aspects des enchaînements, en DC ou en PT, dont il peut être un segment matériel. Considérons par exemple l'occurrence de Paul est prudent dans (12) : (12) Paul est prudent mais Marie ne lui fait pas confiance Ce discours en mais articule (nous ne dirons pas « enchaîne », car nous réservons ce terme pour DC et PT) deux énoncés : (12. 1) Paul est prudent (12.2) Marie ne lui fait pas confiance II y a comme un dialogue à l'intérieur de (12), conflictuel ou simplement correctif, marqué par mais. Cette articulation impose de voir (12.1) et (12.2) comme les expres sions deux points de vue « opposés » et elle leur donne ainsi statutd' unités sémanti de ques indépendantes : elle les associe à des discours argumentatifs. (12.1) a pour sens, dans ce discours, d'évoquer (13) : (13) Pierre est prudent donc Marie lui fait confiance qui appartient à l'aspect argumentatif prudent DC confiance. Dans la mesure où (12.1) (= Paul est prudent) est un segment de (13), nous placerons cet aspect dans l'argument ation externe de (12.1). De même, prudent PT NON-confiance relève de l'argumentat ion de (12.2) (= Marie ne lui fait pas confiance) puisque (12.2) résume un externe enchaînement (14) : (14) Pierre est prudent pourtant Marie ne lui fait pas confiance 13

appartenant à prudent PT NON -confiance et dans lequel (12.2) intervient matérielle ment. Ainsi, notre notion d'argumentation externe généralise la notion de potentiel condusif utilisée par Anscombre et Duerot puisque nous associons à certains énoncés, non seulement leurs suites possibles en DC, mais aussi des enchaînements en PT et également des enchaînements dont ils sont le second terme. C'est un nouveau type d'élargissement que constitue l'introduction de l'argument ation interne aux énoncés. Cette fois, l'idée est d'associer certains énoncés à des enchaînements qui leur sont intérieurs. Considérons le discours (15) : (15) ce bon étudiant a tout de même réussi et inversement ce mauvais étudiant a tout de même raté (15) articule, au moyen de et inversement, deux énoncés (15.1) et (15.2), dont on nous concédera qu'ils ont ici un caractère un peu « curieux » : (15.1) ce bon étudiant a tout de même réussi (15.2) ce mauvais étudiant a tout de même raté Nous étudierons seulement (15.1). S'il est « curieux » c'est parce qu'en lui se réalise l'argumentation, « curieuse », (16) — dont nous dirons plus tard qu'elle est para doxale : (16) c'est un bon étudiant pourtant il a réussi (16) explicite le lien argumentatif qui, à l'intérieur de (15.1), relie le sujet grammatical bon étudiant et le prédicat réussir. Comme (16) appartient à l'aspect transgressif bon étudiant PT réussir, nous poserons que cet aspect est évoqué par (15.1). On notera de plus que (15.1) ne s'identifie à aucun des deux segments, ni de (16), ni des autres enchaînements appartenant à bon étudiant PT réussir. Nous dirons donc que cet aspect relève de l'argumentation interne de (15.1). De façon parallèle, l'aspect mauvais étudiant PT échouer relève de l'argumentation interne de (15.2). Enfin, comme nous l'annoncions, les énoncés ne sont pas les seules entités pourvues d'une argumentation, interne ou externe. On peut aussi associer de telles argumentat ions aux syntagmes nominaux ou aux mots. Ainsi, le mot prudent évoque l'enchaîne ment argumentatif Paul est prudent donc il n'aura pas d'accident et au-delà l'aspect argumentatif prudent DC sécurité. Dans la mesure où prudent intervient à l'intérieur de l'enchaînement en question, nous dirons que cet aspect relève de l'argumentation externe de prudent. Mais prudent évoque aussi des enchaînements comme s 41 y a du danger, Paul prendra des précautions et au-delà l'aspect danger DC précaution. Dans la mesure où prudent n'intervient pas dans cet enchaînement, nous dirons que danger DC précaut ion, quelque sorte intérieur à prudent, relève de son argumentation interne. en Un dernier exemple, un peu plus compliqué : (17) les enfants de cadre sont blonds 14

Cet énoncé évoque, s'il est compris comme définitoire, toute une famille de discours argumentatifs comme : si c'est un enfant de cadre, il est blond L'aspect enfant de cadre DC blond relève alors de l'argumentation interne de (17). Mais (17) fait plus. Définitoire, il associe l'expression enfant de cadre à l'aspect enfant de cadre DC blond qui devient, dans ce discours, constitutif de l'argumentation externe de enfant de cadre 5. 2.4. Certaines argumentations sont intrinsèques aux mots de la langue L'association d'une expression et d'un aspect argumentatif peut être effectuée, ou par la langue, ou par le discours : dans le premier cas, on dira que l'aspect argumentatif est intrinsèque à l'expression à laquelle il est associé ; dans le second, qu'il lui est extrinsèque. Par exemple, la langue elle-même associe, de façon intrinsèque, prudent et danger DC précaution : quelqu'un de prudent est, par définition même, quelqu'un qui prend des précautions lorsqu'il y a du danger. Par contre, c'est le discours qui, dans (17), associe enfant de cadre et enfant de cadre DC blond : cet aspect est extrinsèque à enfant de cadre. L'intrinsèque peut être, nous l'avons vu à propos de danger DC précaution et prudent, interne à l'expression qu'il définit. Mais l'intrinsèque peut aussi être externe. La langue elle-même associe prudent à des discours comme (18) et (19) : (18) Paul a été prudent donc il est arrivé indemne (19) Paul a été prudent pourtant il n'est pas arrivé indemne. Nous dirons que prudent DC sécurité et prudent PT IS ON -sécurité , intrinsèques à prudent, en sont des intrinsèques externes 4. Cet exemple nous permet d'introduire une propriété importante de l'intrinsèque externe : dès qu'un aspect argumentatif appartient à l'intrinsèque externe d'une expression, l'autre aspect du même bloc y appartient aussi. La langue associe au mot prudent, non seulement prudent DC sécurité, mais aussi prudent PT N O JS -sécurité. L'argumentation intrinsèque externe est ainsi constituée de blocs. Cette propriété de l'intrinsèque externe est importante car elle nous permet de répondre à une objection 3. On voit qu'un aspect n'est pas en lui-même interne ou externe : enfant de cadre DC blond, interne à (17), est externe à enfant de cadre. 4. Notre notion d'argumentation intrinsèque se distingue done de celle définie par Anscombre 1995 (pp. 58-65). En effet, le test qu' Anscombre propose pour isoler les argumentations intrinsèques le conduit à juger extrinsèques toutes le argumentations externes que, nous, nous jugeons intrinsè ques. d'autres termes, convenons un instant de parler d'argumentation CD-intrinsèque et En d'argumentation A-intrinsèque pour marquer cette distinction entre notre notion intrinsèque et celle d'Anscombre : toutes les argumentations externes CD-intrinsèques sont A-extrinsèques. Quant à l'argumentation interne, Anscombre ne s'y intéresse pas. 15

habituelle concernant l'intrinsèque : on nous demande ce qui distingue par exemple (18) de Paul a été prudent. Puisque, selon nous, la langue elle-même associe prudent et (18), pourquoi le locuteur de (18) ne s'est-il pas contenté de dire Paul a été prudent ? Notre réponse est que prudent est tout autant associé à (19) : Paul a été prudent est ambigu quant à l'aspect sous lequel son locuteur évoque le bloc commun à (18) et (19). (18) lève cette ambiguïté en marquant que le locuteur fait le choix de l'aspect normatif. Enfin, prudent DC NON-sécuritéest extrinsèque à prudent : c'est le discours les gens prudents ont toujours des accidents, et non la langue elle-même, qui associe prudent et prudent DC NON — sécurité. On pourrait alors penser établir une règle générale selon laquelle, lorsque P DC Q est intrinsèque à une expression E, P DC NON-Q est extrinsèque à E. Tel n'est cependant pas le cas. Par exemple, les blocs de (1) et (2) sont pour nous également intrinsèques à la phrase (P) la question des promotions pose problème : (1) la question des promotions pose problème : je propose donc de reporter sa discussion (2) la question des promotions pose problème : je propose donc de la résoudre tout de suite On nous objectera que c'est là faire de (P), soit une contradiction, soit une tautologie. En effet, poursuivrait l'objecteur, ou cette association de (1) et (2) à (P) signifie que, selon (P), la question doit être, et reportée, et non reportée, et (P) est donc contradict oire cette association de (1) et (2) à (P) signifie que, selon (P), la question doit être, ; ou ou reportée, ou non reportée, et (P) est donc tautologique. Mais ces conséquences désastreuses supposent que les seconds segments de (1) et (2) expriment respectivement une notion absolue de report, et la négation logique de cette notion : ce que, précisé ment,nous rejetons. Selon nous, le locuteur de (1) propose de tenir compte d'un obstacle et le locuteur de (2) propose, non pas de ne pas tenir compte de l'obstacle, mais de tenir compte d'une urgence. Les propositions faites par les locuteurs de (1) et (2) ne sont donc pas pour nous les négations logiques l'une de l'autre et, en introduisant les blocs de (1) et (2) dans la signification de (P), nous n'introduisons dans (P) aucune contradiction logique. 3. Le paradoxe dans la sémantique des blocs argumentatifs 3.1. Définition des enchaînements linguistiquement paradoxaux Pour caractériser, de manière générale, les expressions linguistiquement doxales et paradoxales, nous commencerons par définir la notion ď enchaînement linguistiqu ement puis celle ď enchaînement linguistiquement paradoxal. Cela permettra doxal, ensuite de définir les énoncés linguistiquement doxaux ou paradoxaux, enfin les mots linguistiquement doxaux ou paradoxaux. 16

Un enchaînement E est linguistiquement doxal (LD) si l'aspect auquel il appart ient déjà inscrit dans la signification intrinsèque d'un segment de E 5. Par exemple, est l'enchaînement il y avait du danger donc Paul a pris des précautions est LD puisque l'aspect auquel il appartient, danger DC précaution, est inscrit dans la signification même de il y avait du danger : que serait le danger si ce n'était pas un motif de prendre des précautions '! Par contre, l'enchaînement (20) : (20) Paul a été prudent donc il n'est pas arrivé indemne n'est pas LD car prudent DC NON -sécurité n'est pas, nous l'avons dit, intrinsèque à Paul est prudent. Notre question est, rappelons-le, « la langue associe-t-elle prudent DC NON -sécurité à Paul est prudent ? ». C'est à cette question que nous répondons « non », réponse qui nous fait dire que (20) n'est pas LD. Par contre, comme le remarque Kida 1998 (p. 94), nous répondrions « oui » à la question « la langue associet-elle prudent DC NON -sécurité à Г enchaînement (20) tout entier ? ». C'est bien la langue elle-même (la signification du mot donc, le rôle argumentatif des prédicats ou encore celui de la négation) qui nous conduit à apparenter (20) aux divers éléments de prudent DC NON -sécurité. Reste à définir l'enchaînement linguistiquement paradoxal. D'abord, une convent ion. Etant donné un enchaînement a conn b, de premier segment a et de second segment b, on notera a conn' b l'enchaînement obtenu par simple « inversion » du connecteur. Par exemple, si a conn b est bien que ce fût dangeureux, PaulVafait, alors a conn' best parce que c'était dangeureux, Paul l'a fait. Pour qu'un enchaînement a conn b soit linguistiquement paradoxal (LP), nous demanderons à la fois que a conn b ne soit pas LD et que a conn' b soit LD. Deux exemples, (21) et (8), pour expliquer le rôle des deux clauses précédentes : (21) Paul est riche donc il a beaucoup d'amis (8) la question des promotions posait problème pourtant Paul a proposé d'en reporter la solution Choisissons pour a conn b le discours (21). (21) a la première propriété caractéris tique puisqu'il n'est pas LD : riche DC amis n'est pas inscrit dans la signification des LP de Paul est riche 6. Autrement dit, contrairement aux locuteurs d'enchaînements doxaux, le locuteur de (21) ne se contente pas, à l'intérieur d'un bloc fourni par la langue, de faire le choix d'un aspect contre l'autre. « Mais », objectera-t-on, « d'où provient alors le bloc que le locuteur de (21) utilise sous son aspect normatif ? Il ne peut 5. Kn fait, pour nous, si un aspect est intrinsèque à un segment de E, il est nécessairement intrinsèque à l'autre. 6. Nous rejoignons donc Anscombre 1995 (pp. 53-54) qui déjà proposait de dire que (21) n'est pas intrinsèque à Paul est riche. Par contre, nous ne prenons pas à notre compte la justification qu'Anseombre donne de ce choix car elle repose sur des notions d'inl'érence et de conclusions contraires. 17

être qu'une croyance extra-linguistique. Or, si ce bloc est bien une croyance, force est d'admettre qu'il relie deux idées : qu'est-ce que croire que les riches ont beaucoup d'amis sinon relier deux idées absolues de Richesse et d'Amis ? Refuser de voir dans (21) un enchaînement LD, c'est du même coup admettre de décrire les discours par des notions non argumentatives ». Notre réponse sera la suivante. L'objection suppose que le locuteur de (21) cherche à justifier sa conclusion et utilise le bloc à cette fin. Devenu garant de l'enchaînement, le bloc de (21) ne peut alors que lui pré-exister : d'où la délicate question de savoir d'où il provient. Mais les discours en DC ne sont pas selon nous des justifications de leurs seconds segments. Ce qui fait de ces enchaînements des discours argumentatifs, c'est l'interdépendance sémantique de leurs constituants. Parf ois, ces liens sont déjà inscrits dans la langue : l'enchaînement il y avait du danger donc Paul a pris des précautions relève, nous l'avons dit, des significations de il y avait du danger et de Paul a pris des précautions. Mais ces liens peuvent être aussi construits par le discours. Le locuteur de (21) ne justifie pas l'éventuel fait que Paul a des amis : il affirme que la richesse procure des amis. Il ne suppose pas que les mots riche et ami dénotent des notions absolues qui auraient été reliées avant son discours : il relie lui-même ces deux mots et ainsi ajoute leur enchaînement au sens des mots riche et ami . Pour rendre sensible cette fabrication discursive du sens, il suffit de considérer l'enchaînement, à nouveau non LD, (22) : (22) Paul est riche donc il n'a pas d'amis Les amis dont il est question dans (21), ces gens qui fréquentent Paul à cause de sa richesse, n'ont rien à voir avec les amis dont il est question dans (22), ces gens qui manquent à Paul du fait de sa richesse : il est possible d'introduire vrai dans (22) et d'ainsi constituer, sans grand changement de sens, Paul est riche donc il n'a pas de vrais amis ; la même introduction dans (21) conduit à un discours ( Paul est riche donc il a beaucoup de vrais amis ) totalement différent de (21). Admettre, comme nous le faisons, que (21) n'est pas LD ne nous conduit pas à admettre que les discours mobilisent des entités non argumentatives. Est-ce que (21) est pour autant LP ? Pour répondre, il reste à étudier l'enchaîne ment obtenu par « inversion » du connecteur de (21), à savoir : (23) Paul est riche pourtant il a beaucoup d'amis Or, (23) n'est pas plus LD que (21) : riche PT ami n'est pas intrinsèque à Paul est riche. Ainsi (21) n'a pas la seconde propriété caractéristique des LP - ce qui l'exclut de cette catégorie. Choisissons maintenant pour a conn b le discours (8) la question des promotions posait problème, pourtant Paul a proposé d'en reporter la solution. (8) a la seconde propriété des LP. En effet, a conn' b s'identifie ici à (24) : (24) la question des promotions posait problème donc Paul a proposé d'en reporter la solution 18

et (24) est LD puisque problème DC report est intrinsèque au premier segment de (24) : l'idée d'obstacle, commune aux éléments de problème DC report, fait partie de la signification même de la question des promotions posait problème. Par contre (8) n'a pas la première propriété caractéristique des LP puisque (8) lui-même est aussi LD : la signification de la question des promotions posait problème contient aussi l'idée d'ur gence représentée par problème PT report. (8) n'est donc pas LP. Par contre, (20) Paula été prudent donc il n'est pas arrivé indemne est bien, quant à lui, LP. En effet, (20) lui-même, on Га vu, n'est pas LD et, d'autre part, l'enchaîne ment suivant, obtenu par simple « inversion » du connecteur de (20), est LD : Paul a été prudent pourtant il n'est pas arrivé indemne (prudent PT NON -sécurité est intrinsèque à Paul est prudent). Les deux conditions caractéristiques des LP sont vérifiées. Au début de cet article, nous avons reproché à certains traitements des para doxaux, d'amener à les voir comme contradictoires et vides de sens. Un enchaînement paradoxal de type a donc non b serait contradictoire parce qu'il poserait à la fois la vérité de a, une inference (intrinsèque) de a à b, et une inference (extrinsèque) de a à non b — ce que toute logique réprouve. Pour nous, il est bien évident (pie le paradoxe ne risque pas d'être estampillé « contradictoire » car nous ne nous servons pas de la notion d'inférence, notamment pas pour décrire donc. D'autre part, nous sommes amenés à admettre des paradoxaux, non seulement en DC, mais aussi en PT, qui ne sauraient tomber sous la critique précédente. Reste à donner un sens aux enchaînements para doxaux, ce que nous ferons en deux étapes. La première est pour noter que l'enchaînement paradoxal remet en question les mots mêmes de la langue. Soit notre exemple d'un paradoxe en DC : Paul a été prudent (a) donc il n'est pas arrivé indemne (non b). Employer cette phrase, c'est une des façons possibles de contester le mot même de prudence. Or contester un mot, c'est contester une institution, ce qui est aussi difficile pour l'institution linguistique (pie pour l'inst itution sociale : dans les deux cas on doit, tout en étant, par la force des choses, situé à l'intérieur d'un certain cadre, remettre ce cadre en question. Le paradoxe, tel que nous le décrivons, est une tentative pour casser les mots de la tribu. Mais, seconde étape, il contribue aussi, de façon cette fois positive, à une sorte de création sémantique. Car l'expression a (Paul est prudent) ne comporte pas le seul bloc dont font partie les aspects A DC В et A PT NON-B. Sa signification constitue une sorte de « paquet » où l'on trouve des blocs reliant dans le discours a à c, d, e (par exemple prudence à réflexion ), ainsi que des aspects constitutifs de son argumentation interne X DC Y, X'PT Y' (par exemple danger DC précaution ). Le discours paradoxal a donc non b, tout en maintenant ces derniers, leur ajoute un autre aspect argumentatif A DC NON-B. On crée alors un nouveau « paquet », on rapproche l'un de l'autre de nouveaux discours. La signification du second segment de l'enchaînement paradoxal est 19

d'ailleurs tout autant atteinte. Ainsi en va-t-il lorsque Brassens fait dire à un ex souteneur, expliquant comment il s'est rangé : Comme je n'étais qu'un salaud, je me fis honnête. Un nouveau bloc, reliant les mots salaud et honnête, est construit et introduit dans ces mots. Ici, c'est honnête qui est le plus spectaculairement transformé, salaud DC honnête étant désormais associé aux autres aspects qui constituent sa signification, par exemple honnête DC respecté. En ce sens, le paradoxe s'apparente aux enchaîne ments ne sont, ni doxaux, ni paradoxaux (comme Paul est riche donc il a beaucoup qui d'amis ). La différence est que pour construire, il commence, nous l'avons dit, par déconstruire. La contestation se prolonge alors, si le paradoxe est pris au sérieux, en une mini-révolution. 3.2. Paradoxe et transgression La définition précédente amène à distinguer l'idée d'enchaînement LP et celle d'enchaînement en PT (i.e. « transgressif »). Selon nous PT n'a aucune vocation particulière à former des LP. Certes il implique le refus du DC correspondant, c'est-àdire de ce que nous avons appelé un enchaînement normatif, mais il en reconnaît en même temps la légitimité. Aspects normatifs et transgressifs, au sens ici donné à ces termes, sont indissociables. Chacun suppose l'autre : ils relèvent d'un même bloc. Ce que fait un LP, au contraire, ce n'est pas préférer un aspect d'un bloc à un autre, c'est s'opposer à un certain type de bloc, celui qui est lexicalisé dans l'argumentation externe intrinsèque d'un de ses mots. Nous montrerons cette distinction entre LP et transgressif à propos d'un poème de Kipling, dans la traduction qu'en donne A. Maurois ( Les Silences du Colonel Bramble, chap. 14). L'homme digne de ce nom y est caractérisé par le fait qu'il s'oppose à une série d'associations habituelles. Par exemple : Si tu peux être amant sans être fou d'amour, Et te sentant trahi sans trahir à ton tour, Pourtant lutter et te défendre... Nous comprendrons la préposition sans comme marquant ici un PT (dans d'autres emplois elle peut marquer un DC), ce qui amène aux transcriptions il aime pourtant il garde raison, il est trahi pourtant il ne trahit pas, et c'est même un emboîtement de PT que marquent les deux derniers vers ; ( bien que trahi, Une trahit pas ) pourtant il lutte . Or aucun de ces PT n'a, si l'on s'en tient à notre définition, de caractère paradoxal. Chacun est certes la contrepartie négative d'un DC, mais il forme avec lui un bloc qui n'a rien de paradoxal en notre sens : la signification du mot amant, en langue, ne comporte pas dans son externe intrinsèque l'aspect aimer DC garder raison. Bien que notre objectif ne soit pas de faire coïncider notre concept de « paradoxe » avec l'usage habituel du mot, il se trouve que, cette fois, nous nous accordons avec l'usage : ni dans ce poème ni ailleurs, Kipling ne se voit habituellement coller l'étiquette « homme à paradoxes ». 20

Si les transgressifs ne relèvent pas nécessairement de notre catégorie du paradoxal, réciproquement cette catégorie contient ties enchaînements non transgressifs, et plus précisément des normatifs. Nous en avons donné un exemple dans le paragraphe précédent. Allons plus loin. Si un énoncé, de par sa signification intrinsèque externe, évoque des enchaînements comme ...pourtant x, il suffit souvent, pour fabriquer un enchaînement paradoxal, de continuer l'énoncé par une variante quelconque de . ..donc x, par exemple de continuer Paul est courageux (qui est linguistiquement associé à il est courageux pourtant je le méprise ) par . ..donc je le méprise. On notera que la notion de paradoxaux en DC est étrangère à la version « topique » de l'ADL. Il y était dit qu'un enchaînement en DC est fondé sur une « forme topique » (par exemple « plus ceci, plus cela ») « présentée » comme un lieu commun, comme une croyance admise. Lorsque la forme topique utilisée contredisait visiblement un lieu commun, il fallait donc supposer que le locuteur, ou bien ignorait cette discordance, ou cherchait un effet ironique. Dans la version que nous présentons maintenant, cette conséquence n'est plus nécessaire : un LP normatif peut être à la fois parfaitement maîtrisé et parfaitement sérieux. Un mot enfin sur le fait que l'adverbe paradoxalement peut souvent être introduit dans ou devant les discours en PT, même lorsque ceux-ci n'appartiennent pas à notre catégorie des LP : II fait beau, pourtant, paradoxalement, cela ne me fait aucun plaisir. D'une façon générale, on emploie cet adverbe pour souligner le caractère bizarre de ce que l'on dit. Nous pouvons donc prévoir, d'après la définition que nous avons donnée pour PT, que paradoxalement serve à qualifier, entre autres, tous les énoncés transgressifs, même ceux qui ne sont pas « paradoxaux » en notre sens. Cela montre seulement que notre recherche n'est pas d'ordre lexicologique, qu'elle ne vise pas à décrire le mot français paradoxalement. Elle vise à construire un concept métalinguistique, dont nous espérons montrer l'utilité. Or nous ne pensons pas que le meilleur métalangage pour décrire la langue soit nécessairement un métalangage inclus en elle. 3.3. Enoncés et mots paradoxaux : La notion d'enchaînement LP permet maintenant de définir celles d'énoncé LP, et enfin de mot LP. Un énoncé est linguistiquement paradoxal (LP) si son argumentation interne comporte des enchaînements linguistiquement paradoxaux. Ainsi, une psychologue interviewée à la radio donnait cette définition de l'adulte : (25) il fait même ce que ses parents lui conseillent (25) est LP. Pour le voir, on doit déterminer l'argumentation interne de cet énoncé. Dans l'exemple (15.1), ce bon étudiant a tout de même réussi, nous avions posé un lien argumentatif à l'intérieur même de cet énoncé, entre son sujet et son prédicat. L'as21

péct : bon étudiant PT réussite, interne à (15.1), exprime la dépendance sémantique des expressions bon étudiant et réussi dans (15.1). Dans (25), c'est entre le verbe fait et son complément ce que ses parents lui conseillent que s'effectue le lien argumentatif , même marquant que cette argumentation est transgressive. (25) évoque des enchaînements comme : (26) ses parents le lui conseillent pourtant il le fait Dans notre terminologie, l'argumentation interne de (25) comporte (26). Or, l'encha înement(26) est LP puisque la langue associe ses parents le lui conseillent, non pas à (26), mais à : ses parents le lui conseillent donc il le fait Qu'une action soit conseillée par les parents est, par définition même de cette expres sion, motif de la faire : le conseil d'un parent est, pour la langue, un bon conseil. un Ainsi, l'argumentation interne de (25) ( conseillé PT fait ) est constituée d'enchaîne ments LP (comme (26)), et (25) est donc LP. Parce que ses parents les lui conseillaient, l'adolescent refusait de faire certaines choses — c'est ce que dit la psychologue. Quant à l'adulte, il n'abandonnerait pas le vocabulaire paradoxal que s'est créé l'adolescent : il se contenterait de choisir, à l'intérieur de ce paradoxe, la transgression, et non plus la norme. Après cette psychologue, Corneille. A la dernière scène de Tite et Bérénice, c'est Bérénice qui décide de quitter Titus alors que tout obstacle à leur union vient d'être levé. Décision qu'elle annonce à Titus dans le vers : C'est à force d'amour que je m'arrache au vôtre Qu'on nous permette la vulgarité de décrire cet énoncé par l'aspect normatif amour DC séparation, que Tite reprend d'ailleurs peu après : Madame en ce refus un tel amour éclate. Et la pièce se finit dans un bonheur qui rappelle la fin de la scène 4 de l'acte III du Cid ( Oh miracle d'amour!). Pour nous le vers de Bérénice relève du paradoxe, dans la mesure où le mot amour comporte intrinsèquement l'aspect amour PT séparation. Le paradoxe sert alors à construire, selon ce que nous avons proposé en 3.1, une nouvelle signification de ce mot, qui est proprement cornélienne. Nous aimerions l'opposer à sa signification racinienne, conforme au langage ordinaire, puisqu'elle conserve l'aspect intrinsèque amour PT séparation. En effet, nous tenons pour doxal ce vers de la dernière scène de Bérénice : Je l'aime, je le fuis ; Titus m'aime, il me quitte. Constitué (une très longue justification serait nécessaire) de deux enchaînements en PT, il repose sur l'intrinsèque externe du mot amour. Ces PT expliqueraient le désespoir accumulé dans cette fin de pièce (qui se termine sur un Hélas!), et permettraient, si l'on 22

ne craint pas la simplification, de dire que Racine emploie les mots tels qu'ils sont, alors que Corneille tente de les rendre tels qu'il le désire 7. Après avoir introduit la notion d'énoncé paradoxal, nous poserons enfin qu'un mot est linguistiquement paradoxal (LP) lorsque son argumentation interne comporte des enchaînements linguistiquement paradoxaux. C'est le cas, par exemple, de masoc histe ou de casse-cou. Nous admettons en effet que masochiste comporte, dans son argumentation interne intrinsèque, des enchaînements comme Paul souffre donc il est content (ce qui distingue le masochisme de la résignation à la souffrance, associée, elle, à Paul souffre, pourtant il est content ). Or cet enchaînement entre typiquement dans notre catégorie du paradoxal. En effet (1) il n'est pas doxal puisque son premier segment, construit autour du mot souffrir, n'a pas dans son argumentation externe intrinsèque souffrance DC satisfaction ; (2) souffrir comporte, dans l'argumentation externe qui lui est intrinsèquement attachée, l'aspect souffrance PT satisfaction. Que signifierait en effet le mot souffrance s'il n'était pas orienté, au moyen de donc, vers le refus, et, au moyen de pourtant, vers l'acceptation — ce que les dictionnaires expriment en donnant mal pour un des synonymes de souffrance (J'ai mal au dos) ? On en dira autant de casse - cou, dont l'argumentation interne comporte des enchaînements comme // y a du danger, donc Paul le fera (alors que la témérité ou le courage physique supposent seulement que l'on est capable de faire certaines choses bien qu elles soient dangereuses 8). Or nous plaçons dans l'argumentation externe intrinsèque à danger l'aspect danger PT faire, et non danger DC faire (qui relève d'un autre bloc). C'est ce que reconnaissent implicitement les dictionnaires qui définissent danger à l'aide du mot menace. L'argumentation interne intrinsèque à casse-cou comporte donc, comme celle de masochiste, des enchaînements LP. Comme paradoxal en PT, nous n'avons guère trouvé que certaines acceptions de matamore. Ainsi le matamore, tout en prétendant être casse-cou, reste soigneusement à l'écart du danger et veut donner l'impression qu'il se retient de faire les choses dangereuses qu'il voudrait faire, construisant ainsi des discours du type danger PT NON-faire. Ce même aspect pourrait être associé, accompagné d'autres indications,

7. Le même paradoxe « cornélien » (peut-être lien commun de l'époque, ce qui n'annule pas, pour lion», son statut linguistique de paradoxe) apparaît certes dans Bujuzel (acte .'5, se. 1), où Atalide déclare J'aime assez mon amant pour renoncer à lui. Mais on peut admettre qu' Atalide, un instant, ne parle pas en personnage raeinien. D'ailleurs Racine, par la suite, la fait agir d'une façon qui dément ce vers. Le paradoxe est dans le discours du personnage, mais non pas dans celui de Racine, en tant qu'auteur de la pièce, et responsable de l'intrigue autant que des mots. 8. Une analyse plus fine devrait distinguer les expressions téméritéeX. courage physique. Dans leur argumentation externe intrinsèque elles sont orientées, la première, vers une appréciation défavorable, la seconde, vers une appréciation favorable, et, dans son argumentation intrinsèque interne, courage concerne un danger dont on a conscience, ce qui n'est pas forcément le cas pour témérité. 23

aux syntagmes nominaux casse - cou refoulé, faux (ou pseudo-) casse-cou. De manière plus générale, on peut obtenir un paradoxal en PT en adjoignant ce type de modifica teur paradoxal en DC. à un L'existence de mots paradoxaux est importante, dans notre cadre théorique, pour répondre à l'objection suivante : « Vos expressions "paradoxales" ont simplement en commun de s'opposer à des "croyances sociales", et si vous avez trouvé en elles une certaine "opposition" à la langue, c'est simplement parce que la langue s'incorpore ces croyances de la société ». Pour les besoins de la discussion nous allons accepter, un instant (court), d'utiliser le concept de croyance. L'existence de mots paradoxaux montre au contraire, selon nous, que la langue peut cristalliser dans le lexique des croyances « opposées » au sens commun. Une autre objection, apparentée à la pre mière, serait de nous reprocher la contradiction suivante : « Vous estimez compatibles l'idée que danger DC faire soit paradoxal et le fait que cet aspect entre dans le sens d'un mot du lexique linguistique (casse-cou). Or, pour montrer son caractère paradoxal, vous alléguez qu'il "s'oppose" à un aspect danger PT faire, qui, selon vous, est lexicalement, linguistiquement, attaché au mot danger. Ainsi donc le même aspect, danger DC faire, est selon vous opposé à la langue et inscrit dans la langue. » En réalité, nous avons bien pris garde (au prix, nous l'avouons, d'une certaine complexité termi nologique), de ne pas définir le paradoxe comme ce qui « s'oppose », d'une façon générale, à la signification lexicale et encore moins, comme contredisant la langue, comme anti-linguistique. Est paradoxal, pour nous, l'enchaînement qui « s'oppose » à la signification lexicale de l'un de ses segments. Nous pouvons donc à la fois (1) soutenir que danger DC faire entre dans l'argumentation interne intrinsèque d'un mot lexical (casse-couj, et (2) qualifier cet aspect de paradoxal du fait qu'il s'oppose à l'argument ation externe intrinsèque de danger. L'enchaînement paradoxal peut ainsi relever de la langue (s'il est lexicalisé), et en même temps s'opposer à des enchaînements lexicalisés dans tel ou tel des segments qu'il associe. Le mot paradoxal a alors certaines analogies avec le juron, dont l'existence même semble contradictoire. D'une part il s'agit d'un mot comme les autres, élément du lexique linguistique, d'autre part sa signification linguistique comporte, comme pro priété essentielle, l'interdiction d'employer ce mot : la langue contient des mots carac térisés par le fait qu'elle interdit de les énoncer. La langue semble ainsi s'opposer à elle-même. D'une façon parallèle, mais moins flagrante, le mot paradoxal, qui appart ientà la langue, a dans sa signification une argumentation qui « s'oppose » à la signification d'autres mots du lexique.

24

3.4 Les pseudo-LP Nous entendons par là des discours qui, pris isolément, hors de leur contexte, relèvent d'un bloc paradoxal (ils évoquent par exemple un enchaînement paradoxal a DC с, seul cas que nous envisagerons), mais tels que leur suite permet d'annuler, ou modifier, le lien entre a et с Nous en retiendrons deux types. 1. Le contexte amène à dissoudre l'analyse a DC с en une analyse : a DC betb DC с. Ainsi le héros d'une chanson de Brassens déclare sa haine pour le beau temps : Le beau temps me dégoûte et m'fait grincer les dents, le bel azur me met en ra-a-ge. Extraites de leur contexte, chacune de ces propositions relève d'un aspect beau temps DC mécontentement qui est paradoxal vu que les expressions beau temps ou bel azur contiennent dans leur argumentation externe intrinsèque une évaluation favorable (... donc c'est bien), lexicalement marquée par l'adjectif beau. Nous dirons cependant que, paradoxales lors de leur première occurrence, ces propositions cessent de l'être à la fin de la chanson. On voit alors que chacune condense deux enchaînements en DC non paradoxaux : s'il fait beau, mon amie ne vient pas et si elle ne vient pas, je suis malheureux. Ce n'est pas le bel azur, en tant que tel, qui dégoûte. Plus généralement, c'est un procédé assez fréquent de piquer l'attention par un pseudo-paradoxal, résolu ensuite dans la banalité. 2. L'analyse en a DC с doit céder la place, vu le contexte, à une analyse b DC (a PT c). Ainsi l'enchaînement C'est trop cher, donc Paul va l'acheter est, pris isolément, LP, puisque les qualifications cher, et surtout trop cher, contiennent, dans leur propre signification, l'indication qu'il s'agit d'obstacles à l'achat. Ceci dit, l'enchaînement peut être inclus dans un contexte visant à montrer le snobisme de Paul, qui l'amène à systématiquement faire ce qui ne se fait pas (cf. le snob de Vian, qui passe le mois d'août au plumard et définit le snobisme par des p'tits détails comme ça : ici ça renvoie à rester au lit bien qu 'on soit en août). On peut alors proposer l'analyse Paul veut se distinguer (= 6), donc [il achète les choses (= c) bien qu' elles soient trop chères (= a)], analyse qui fait porter un DC sur un enchaînement en PT, emboîtant le transgressif dans le normatif. Ce qui correspond à une possible définition du snobisme : il consisterait à intégrer la transgression, reconnue comme telle, dans une norme d'un nouveau genre. Nous appliquerons les notions qui viennent d'être présentées à l'analyse d'une maxime de La Rochefoucauld ( Maximes posthumes, n° 4) : La ruine du prochain plait aux amis et aux ennemis. C'est la première moitié de la maxime qui nous concerne, et elle est susceptible de nombreuses interprétations différentes, que notre théorie permet d'expliciter. On peut d'abord comprendre que ruine des amis et plaisir sont liés par PT : on peut trouver de la satisfaction à voir changer la situation d'un ami (pourquoi pas ?) même si ce changement consiste en sa ruine. Cette interprétation en PT, qui n'est pas paradoxale en notre sens, rend la maxime asymétrique, puisque sa deuxième partie, qui déclare agréable la ruine des ennemis, est clairement en DC. On peut lui préférer la 25

suivante, qui tombe dans notre catégorie du pseudo-paradoxal : la maxime, prise seule, réaliserait un aspect ruine d'un ami DC plaisir dont le caractère paradoxal éveille la curiosité, mais le lecteur serait supposer dépasser ce paradoxe en trouvant une raison, par exemple la ruine d'un ami est une occasion de l'aider : on aurait alors l'analyse ruine DC occasion d'aider + occasion d'aider DC satisfaction, ce qui correspond au premier type de pseudo-paradoxal. Mais pourquoi, alors, La Rochefoucauld aurait-il refusé de publier cela, tout en le maintenant dans ses papiers ? La troisième possibilité que donne notre théorie est de postuler qu'il s'agit d'un authentique LP : la ruine de l'ami est, en tant que telle, satisfaisante. Devançant Freud, La Rochefoucaud placerait dans l'amitié la source même d'un plaisir méchant (d'une « Schadenfreude »). On expliquerait alors la non-publication, mais on ferait beaucoup d'honneur à l'auteur. Pour finir, une question. Les enchaînements a (= Paul est courageux) DC b (= Je le méprise) sont paradoxaux, au sens que nous donnons à ce terme, parce que a ne comporte pas, intrinsèquement, l'enchaînement a DC b, et que, d'autre part, il com porte a PT b. Or comment savoir que a DC b n'est pas intrinsèquement associé à a ? INous ne pouvons pas répondre que a DC b n'est pas grammatical, puisque justement ce discours paradoxal se rencontre et que nous refusons de le frapper d'une étoile. Notre réponse sera fondée sur les études de détail présentées dans l'article qui suit. Nous y montrons que les discours étiquetés « paradoxaux » ont un comportement linguistique très différent des autres, ce qui permet de les faire entrer dans une catégorie spéciale, susceptible d'être repérée avec des critères indépendants des notions utilisées dans leur définition (sans recourir par exemple à l'opposition extrinsèque-intrinsèque). Du même coup, en nous justifiant d'avoir isolé la classe des paradoxaux, nous nous justifierons aussi d'avoir introduit la notion d'intrinsèque, jusque là purement intuitive, puisqu'elle est nécessaire à leur définition.

26