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M Oswald Ducrot Mme Marion Carel

Les propriétés linguistiques du paradoxe : paradoxe et négation
In: Langue française. N°123, 1999. pp. 27-40.

Abstract Oswald Ducrot, Marion Carel, Linguistical properties of paradox : paradox and negation The previous paper has defined a mere linguistical notion of paradox. But this notion does not represent the meaning of the word paradox of the ordinary language : and so it must be justified. This is the purpose of this paper. It shows that the words, sentences and sequences to which the linguistical definition of paradox applies have peculiar properties : for instance the negation effect on them is different from the negation effect on the paradoxical expressions.

Citer ce document / Cite this document : Ducrot Oswald, Carel Marion. Les propriétés linguistiques du paradoxe : paradoxe et négation. In: Langue française. N°123, 1999. pp. 27-40. doi : 10.3406/lfr.1999.6294 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_1999_num_123_1_6294

Oswald DUCROT, Marion CAREL E.H.E.S.S., Paris

LES PROPRIETES LINGUISTIQUES DU PARADOXE : PARADOXE ET NÉGATION Le présent article présuppose le précédent (Le problème du paradoxe dans une sémantique argumentative). Il se situe dans son cadre théorique (la « Sémantique des blocs argumentatifs »), et utilise la notion technique de paradoxe construite dans la section 3. Sont « paradoxaux » un enchaînement d'énoncés, un énoncé ou un mot, qui réalisent, de façon interne, un aspect argumentatif A DONC (resp. POURTANT) B, alors que la signification « intrinsèque » de A ne comporte pas cet aspect et, en outre, comporte l'aspect A POURTANT (resp. DONC) B. (Parler de « la signification de A » est en fait un abus de langage. En toute rigueur nous devrions dire « la signification du premier segment des enchaînements réalisant l'aspect A DONC (ou POURTANT) В ».) Sur le fond également, les deux articles sont liés. Notre définition du paradoxe suppose que l'on admette l'idée d'une argumentation intrinsèque à certaines expressions de la langue. Notamment, pour que A DONC В soit paradoxal, il faut que A ait une vocation particulière à entrer dans les suites du type A POURTANT В et A DONC NON-B, et non pas dans celles du type A DONC B. Mais que signifie cette vocation ? Elle ne signifie évidemment pas que A DONC В est impossible puisque les paradoxaux existent et que, pour notre malheur, nous les avons rencontrés. Elle signifie que les suites appartenant à l'aspect paradoxal A DONC В ont des propriétés linguistiques propres, qui permettent de les distinguer des suites doxales en DONC dont le premier segment est A. C'est ce que montrera une étude de la négation, qui a, pour notre bonheur, des effets spécifiques quand elle s'applique aux expressions que nous appelons « paradoxales ». (Comme dans l'article précédent, nous abrégeons POURTANT et DONC en PT et DC.)

1. Négation des mots paradoxaux Dans l'article qui précède, nous avons appelé « mot paradoxal » une entité lexicale dont l'argumentation interne comprend, de façon intrinsèque, un ensemble d'enchaî nements paradoxaux (dans notre terminologie, un aspect paradoxal) — nos exemples étaient masochiste (qui évoque il souffre donc il est content) ou casse-cou (qui évoque il y a du danger, donc il le fait). Nous les opposions aux mots « doxaux », dont l'arg umentation interne est doxale (ainsi prudent évoque s'il y a du danger, il prend des précautions). 27

Pour renforcer cette opposition, nous montrerons que les deux types de mots ont un comportement différent lorsqu'ils sont l'objet d'une négation. Lorsqu'un doxal est nié, le syntagme obtenu a pour argumentation interne la converse de celle du mot initial. (N.B. La converse d'un enchaînement a conn h est a conn' non-b, où conn' est du type PT si conn est du type DC, et du type DC si conn est du type PT : pour obtenir la converse, on remplace ainsi l'un des connecteurs par l'autre, et on nie le second segment 1.) En appliquant cette règle, on prévoit que Paul n'a pas été prudent, ou Paul a été imprudent ont dans leur argumentation interne la converse de danger DC précaution : on dit de Paul qu'il n'a pas pris de précautions bien qu 'il y ait eu du danger. Même chose pour les mots doxaux en PT. Si l'on nous accorde que l'indulgence consiste à ne pas punir bien qu'il y ait eu faute (faute PT NON -punition) , on doit admettre que ne pas être indulgent (=être sévère), c'est punir dès qu'il y a faute (faute DC punition) . On voit facilement que la règle ne s'applique pas aux mots que nous avons étiquetés « paradoxaux ». Ainsi dire que l'on n'est pas casse-cou, c'est expliquer que l'on ne fera pas telle ou telle chose parce que, ou si elle est dangereuse. L'argumentation interne de l'expression négative est donc du type danger DC NON-faire : le connecteur (DC) a ainsi été maintenu, le deuxième segment étant nié. L'argumentation interne obtenue n'est plus la converse, mais ce que nous appellerons l'opposée de l'argumentation initiale. On vérifiera de même que prétendre n'être pas masochiste, c'est soutenir que l'on n'aime pas souffrir, que l'on est mécontent si l'on souffre. Ce passage à l'opposée fait, on l'aura remarqué, sortir du paradoxe, et rentrer dans la doxa : nous la dirons paradoxicide. Il n'est pas impossible cependant d'obtenir aussi, pour les mots paradoxaux en DC , une négation qui suive la règle « habituelle », et conserve ainsi leur caractère para doxal. Mais il s'agit d'une forme de négation syntaxiquement peu « canonique », celle qui utilise des préfixes comme pseudo- ou faux. On remarquera que cette préfixation, lorsqu'elle porte sur un paradoxal en DC comme casse-cou (danger DC faire), en construit la converse (danger PT NON -faire), également paradoxale. Un pseudo-cassecou, c'est quelqu'un qui, tout en évitant de s'exposer au danger, prétend, dans sa reculade, transgresser son propre désir de s'y exposer. On peut donc admettre que les paradoxaux en DC se nient des deux façons, mais au moyen d'instruments négatifs différents . Qu'en est-il maintenant des mots paradoxaux en PT ? L'article précédent n'a pu en signaler qu'un, matamore dans les acceptions où il se rapproche de pseudo-cassecou. On peut aussi considérer comme des sortes de mots les syntagmes formés avec pseudo- ou faux, ce qui conduit à étiqueter pseudo-casse-cou comme un mot para1. Nous appelons ici « converse » ce que, dans des exposés théoriques plus complets, nous nommons « converse externe », et que nous opposons à un autre type de relation, la « conversion interne ».

doxal en PT. On remarquera alors que sa négation, ce n'est pas un pseudo-casse-cou, suit la règle des doxaux : son argumentation interne comporte l'aspect converse danger DC faire, et reste dans le bloc paradoxal de l'expression niée. Le comporte ment différent des « mots » paradoxaux en DC et en PT peut être relié à une règle générale que nous énoncerons lorsque nous étudierons la négation des enchaînements paradoxaux. On peut rapprocher des mots paradoxaux contenus dans la langue ceux qui sont fabriqués dans le discours, au moyen de définitions : nous les appellerons mots paradoxaux discursifs. Nous avions, dans l'article précédent (§ 3.3), cité une psycho logue qui disait de l'adulte : II fait même ce que ses parents lui conseillent. On peut transformer cette citation de façon à la présenter comme une définition de l'adulte : Pour moi, un adulte, c'est quelqu'un qui fait même ce que ses parents lui conseillent. Le mot adulte est ainsi, dans le discours de la psychologue, redéfini, et se voit attribuer une argumentation interne paradoxale en PT, conseillé PTfait. Imaginons maintenant qu'un interlocuteur se bute et réplique Eh bien, moi, je refuse d'être un adulte. Ce refus peut être interprété comme une négation portant sur le prédicat adulte, tel que la psychologue Га construit (d'ailleurs il pourrait être mis entre guillemets ou précédé de ce que vous appelez. ..). Cette négation conserve le caractère paradoxal de la définition proposée, et se contente d'en construire la converse en DC : si mes parents me conseillent quelque chose, je ne le ferai pas. On peut, à la pelle, fabriquer des définitions paradoxales en PT, par exemple être généreux, c'est faire du bien même à ses amis, qui construit, dans le discours, un mot généreux, dont l'argumentation interne comporterait l'aspect paradoxal ami PT bien traité. Là encore la négation produit la converse : en disant de Paul qu'il n'est, en ce sens, guère généreux, on laisse entendre qu'il suffit d'être un de ses amis pour avoir à se plaindre de lui. Ainsi, lorsqu'un mot paradoxal discursif a une argumentation interne en PT, sa négation produit la converse de cette argumentation. Ce comportement est analogue à celui des paradoxaux de langue en PT. Passons enfin aux définitions paradoxales discursives en DC. Supposons qu'un anarchiste, ou un adversaire de l'anarchisme, pose cette définition : être anarchiste, c'est faire les choses parce qu'elles sont interdites, où l'on reconnaît l'aspect paradoxal interdit DC fait (il est paradoxal, car on ne peut pas donner un sens au mot interdiction sans lui attribuer l'aspect intrinsèque externe interdit PTfait : que serait une interdic tion n'était pas une raison de ne pas faire, si faire ce qui est interdit n'était pas une si elle transgression ? ). Lorsque, faisant allusion à cette définition, on dit de quelqu'un qu'il n'est pas anarchiste, on veut dire qu'il s'abstient de faire ce qui est interdit. En d'autres termes, on lui applique l'aspect doxal interdit DC NON-fait, « opposé » à l'aspect introduit par l'interlocuteur. Mais si la négation est faite au moyen de pseudo-, elle peut s'interpréter par interdit PT fait, cette fois « converse » à l'aspect introduit dans la 29

définition. En disant que Corne d'Auroch est un pseudo-anarchiste, on peut vouloir lui prêter un discours où il donnerait ses comportements conformistes pour les transgres sions anarchisme fondamental. Lorsque leur argumentation interne est en DC, les d'un mots paradoxaux du discours, comme ceux de la langue, produisent donc, à la négation, soit l'opposée, soit la converse. C'est, on le notera, leur négation syntaxique « canoni que(en ne... pas) qui produit l'opposée et les distingue des mots doxaux. Un tableau » résumera les différents effets de la négation sur les mots : doxaux (en DC ou en PT) => converse paradoxaux discursifs ou de langue en DC => opposée ou converse (selon qu'il s'agit d'une négation « canonique » ou par pseudo-) paradoxaux discursifs ou de langue en PT => converse Etant donné que ces comportements face à la négation concernent l'argumentation interne des mots, c'est-à-dire un ensemble d'enchaînements, il faut maintenant, pour interpréter ces phénomènes, esquisser une étude plus générale de la négation des enchaînements .

2. Négation des enchaînements paradoxaux 2.1. La négation d'un enchaînement : définition intuitive Nous avons vu que la négation a, sur les mots paradoxaux en DC (comme cassecou), un effet différent de celui qu'elle a sur les mots doxaux (comme prudent, coura geux, lâche). Ce faisant, nous n'avons pas été embarrassés par le flou de la notion de négation, car, dans le cas d'un mot, il est généralement admis que sa négation s'obtient en faisant porter sur lui des opérateurs grammaticaux (comme ne... pas, peu, à peine, ou éventuellement pseudo). Maintenant nous voudrions étudier l'effet de la négation sur les enchaînements de propositions syntaxiques (en DC ou en PT). Le problème est obscurci par le fait qu'il n'y a pas, cette fois, accord sur une notion générale de négation qui pourrait s'appliquer à de telles entités et permettrait de décider si tel enchaînement est ou non négation de tel autre. Notamment le critère des opérateurs négatifs ne peut évidemment pas s'appliquer, car il y a de multiples façons de les introduire à l'intérieur d'un enchaînement. Il nous faut donc construire notre propre notion de négation, tout en cherchant bien sûr à ce qu'elle ait quelque rapport intuitif avec ce que l'on entend d'habitude par ce terme. Nous poserons qu'un enchaînement В est la négation d'un enchaînement A si on peut répondre Non ! ou C'est faux à quelqu'un qui a dit A, et ajouter ensuite B, en le présentant comme une simple explicitation du Non ! ou du C'est faux. On a donc un dialogue du type : A — Non ! , B. En stipulant que В doit être vu comme simple 30

explicitation du Non ! , on exclut par exemple les cas où В donne la raison qui empêche d'admettre A, et pourrait donc être introduit par car. On exclut aussi les cas où В est obligatoirement précédé d'une expression comme au contraire (qui indique que В est l'extrême opposé de A), ou comme justement, précisément, nécessaires lorsque le rapport entre A et В est celui décrit comme « inversion argumentative » dans Ducrot et alii 1982 (Tu dois aimer Paul, car c'est un de tes cousins. - Non, justement, c'est pour ça que je ne l'aime pas). Cette caractérisation de la négation des enchaînements amène ainsi à admettre une telle relation entre S'il y a du danger, Paul ne le fera pas et Même s'il y a du danger, Paul le fera. Le second enchaînement peut être immédiatement accolé à un Non ! répondu au premier, et en apparaître comme une sorte de paraphrase. En revanche, S'il y a du danger, Paul ne le fera pas n'est pas nié, en notre sens, par S'il y a du danger, Paul le fera, car le second est difficile à considérer comme explicitation d'un Non ! opposé au premier. S'il est énoncé à la suite de ce Non ! , il devra être introduit par un connecteur (tomme au contraire, ou justement, indiquant quel rapport particulier il entretient avec ce Non ! . C'est cette notion de négation des enchaînements (arbitraire bien sûr, mais qui nous semble avoir un certain contenu intuitif) que nous allons maintenant caractériser par des propriétés formelles, permettant de distinguer enchaînements doxaux et paradoxaux. 2.2. Propriétés formelles Lorsqu'un enchaînement est doxal, sa négation, au sens qui vient d'être précisé, est équivalente à sa converse (plus techniquement, l'une et l'autre ont la même argument ation interne). On trouve donc la même règle que pour la négation des mots doxaux. Pour reprendre un exemple donné plus haut, la suite S'il y a du danger, Paul ne le fera pas (qui appartient à l'aspect normatif danger DC NON -faire) a pour négation Même s'il y a du danger, Paul le fera (qui réalise l'aspect transgressif du même bloc : danger PT faire). Le lecteur vérifiera que, de façon réciproque, un transgressif même si a, b a pour négation sa converse normative si a, non-b. (N.B. Nous avons pris seulement pour exemples des enchaînements du type de la subordination (par si ou même si). Lorsque les enchaînements relèvent de la coordination, les règles de la négation sont plus difficiles à mettre en évidence. Dans la mesure où a donc b et a pourtant b contiennent une affirmation de a, une réponse négative peut ne pas concerner la connexion elle-même, mais mettre en doute cette affirmation. Or ce qui nous importe, ici, ce sont seulement les connexions.) Nous pouvons maintenant chercher des régularités pour les enchaînements para doxaux. Une première est que les enchaînements paradoxaux en DC sont susceptibles, comme les mots paradoxaux en DC, de deux négations différentes : l'une maintient le paradoxe, l'autre le tue. Ainsi il y a deux façons de nier S'il y a du danger, Paul le fera (élément de l'aspect paradoxal danger DC faire). On peut prendre la converse Même s 'il y a du danger, Paul ne le fera pas, en signalant que Paul est capable de transgresser son propre caractère casse-cou : il y a des choses qu'il ne fait pas malgré leur danger. Mais, 31

dans cette transgression même, le danger reste associé au désir, il reste vu comme objet de désir — ce qui maintient le discours à l'intérieur du même bloc paradoxal, comme lorsque l'on nie le mot casse-cou avec le préfixe pseudo-. Mais une autre négation est aussi possible, analogue cette fois à la négation « canonique » de casse-cou. Elle produit S'il y a du danger, Paul ne le fera pas, élément de l'aspect doxal danger DC NON-faire (généralement, dans ce cas, on insiste sur le mot danger, en le « réalisant », au sens de Ducrot 1995, en parlant ď un grand ou très grand danger). Cette négation paradoxicide réintègre dans la doxa le discours sur Paul - Paul se rapproche de l'homme quelconque. Il est important de noter que les enchaînements paradoxaux en PT, comme les mots paradoxaux en PT, n'ont pas cette double possibilité. Soit : (1) Même s'il y a du danger, Paul ne le fera pas La négation de (1) suit toujours la règle « habituelle » , et donne S 41 y a du danger, Paul le fera, converse de l'enchaînement nié : le paradoxe est conservé. Contrairement à ce qui peut, nous l'avons vu, se passer avec DC, la négation, avec les paradoxaux en PT, n'est jamais paradoxicide, elle ne saurait conserver le PT et inverser seulement le second segment. Ainsi la négation de (1) ne peut pas être : Même s'il y a du danger, Paul le fera. Certes cet enchaînement est possible, mais nous ne concevons pas un dialogue où l'on réponde à (1) : C'est faux. Même s'il y a du danger, il le fera. Pour illustrer encore cette contrainte, nous supposerons que la psychologue déjà prise en exemple dise à un de ses patients : Fais cela même si tes parents te le conseillent. On n'envisage pas une réplique comme Même s 'ils me le conseillent, je ne le ferai pas (réplique qui sortirait du cadre paradoxal présupposé par la psychologue). En revanche elle pourrait recevoir la réponse Non ! Puisqu'ils me le conseillent, je refuse de le faire, réponse qui se maintient dans le paradoxe. On résumera ces règles, relatives à la négation, en disant que le cadre 2 (dans notre terminologie, le bloc) paradoxal est plus stable lorsqu'il est présenté sous forme transgressive que sous forme normative — et cela à la fois au niveau des enchaînements et à celui des mots. Un DC paradoxal peut être nié, non seulement de façon paradoxale, mais aussi par retour à un DC doxal. Le PT paradoxal, quant à lui, ne se laisse nier que par un DC également paradoxal, et semble ainsi imposer à sa négation le maintien dans le paradoxe. Ces comportements différents nous paraissent justifier d'avoir distingué, dans un même bloc, les deux aspects converses, normatif et transgressif, et d'avoir introduit le paradoxe dans chacun de ces aspects. En plus, le parallélisme entre négation des enchaînements et négation des mots justifie la sémantique argumentative d'introduire les enchaînements dans le sens des mots. Nous reconnaissons certes que la négation des enchaînements n'entre pas dans le domaine d'observation habituellement 2. Le caractère conservateur de la négation habituelle est souligné dans les traitements linguis tiques de la présupposition, ainsi que dans la « Sémantique des cadres » (cf. Fillmore, 1985). 32

accepté en linguistique. Peut-être les prochaines sections, qui utilisent les résultats précédents pour traiter des observations plus canoniques, permettront-elles de répon dre cette objection. à

3. Si, même si, et l'interrogation En étudiant la négation des enchaînements paradoxaux, nous avons reconnu, pour un paradoxal a DC b, deux négations possibles. L'une suit la règle « habituelle », et construit la converse a PT non-b, qui maintient dans le paradoxe. L'autre, dite paradoxicide, ramène à la doxa en construisant a DC non-b. Cette remarque explique, croyons-nous, un phénomène irritant, signalé par exemple dans Ducrot 1980, p. 47-8. Une interrogative Si a, b ? peut avoir une interprétation équivalente à celle de Même si a, b ? Ainsi pour (2) et (3) : (2) Paul prendra-t-il sa voiture si la route est mauvaise ? (3) Paul prendra-t-il sa voiture même si la route est mauvaise ? L'intéressant est que les deux affirmations correspondantes (Paul prendra sa voiture si la route est mauvaise et Paul prendra sa voiture même si la route est mauvaise) sont toujours interprétées de façon différente - sauf peut-être dans un dialogue où elles répondraient à la question (3). Nous nous appuyons sur l'analyse générale de l'interrogation donnée par Anscomhre et Ducrot 1983, chap. 5, § 3.2. Cette analyse pose qu'un énoncé interrogatif X ? véhicule, entre autres, les deux éléments sémantiques suivants. D'une part un acte illocutoire demandant à l'interlocuteur de dire s'il admet X, d'autre part une mise en doute de X, c'est-à-dire, en un sens très large du mot « négation », une négation de X (Guillaume avait noté cette valeur négative de l'interrogation). En ce qui concerne l'acte interrogatif accompli par (2) et (3), nous admettrons (sans que cela importe pour ce qui suit) que, dans les deux cas, on demande à l'interlocuteur d'admettre provisoirement a (la route est mauvaise), et de se prononcer, dans ce cadre, sur la validité de b (Paul prendra sa voiture). (N.B. Il va de soi que, pour nous, les a et b intervenant ici doivent se lire l'un à travers l'autre.) Il faut expliquer maintenant que la négation, constitutive, nous l'avons dit, de toute interrogation, peut avoir même valeur dans (2) et dans (3), bien que le X nié soit dans un cas Si a, b, et dans l'autre Même si a, b. La clef du problème réside dans l'observation que le phénomène étudié apparaît seulement lorsque l'expression Si a, b, qui n'est énoncée ni dans (2) ni dans (3), constituerait, si elle était énoncée, un paradoxe. Dans nos exemples, Si a, b serait Si la route est mauvaise, Paul prendra sa voiture. Or l'aspect route mauvaise DC voiture correspond à notre définition du paradoxe puisque l'on a, dans l'argumentation externe lexicalisée dans route mauvaise, l'aspect route mauvaise PT voiture (une mauvaise route est une route défavorable à la 33

circulation). De plus, le phénomène que nous voulons expliquer ne se produit pas lorsque Si a, b n'est pas paradoxal, si c'est, par exemple, Si la route est bonne, Paul prendra sa voiture. Il n'y a pas de relation de paraphrase entre Paul prendra-t-il sa voiture si la route est bonne ? et Paul prendra-t-il sa voiture même si la route est bonne ? (Plus exactement, on ne peut mettre ces énoncés en équivalence que si on donne pour paradoxal le fait que Paul circule sur une bonne route, ce qvii supposerait que, parmi les discours attachés au nom propre Paul, il y en a qui font de Paul un conducteur soit suicidaire, soit intéressé seulement à prouver sa virtuosité sur route difficile.) Cette observation étant faite, notre étude de la négation des paradoxes prévoit une lecture commune pour (2) (l'interrogative en si) et (3) (l'interrogative en même si). Nous prévoyons en effet que l'opérateur négatif contenu en (2), et qui porte sur le paradoxal Si a, b, réalisation d'un aspect paradoxal A DC В, peut avoir deux effets sémantiques : a) II peut suivre la règle « habituelle » de la négation, et produire l'aspect (2a) A PT NON-B (Même si la route est mauvaise, il ne prendra pas sa voiture). On se maintient alors dans le paradoxe, et le même si est celui d'un fanatique du verglas. b) L'opérateur négatif de (2) peut aussi produire une négation paradoxicide de l'asser tion la route est mauvaise, il prendra sa voiture. Il ramène alors au discours de Si l'homme quelconque, et à l'aspect (2b) A DC NON-B (réalisé par exemple par Si la route est mauvaise, il ne prendra pas sa voiture). C'est cet aspect (2b) qui apparente les deux énoncés interrogatifs (2) et (3). En effet (3) doit, selon Anscombre et Ducrot, contenir une négation de son correspondant assertif Même si la route est mauvaise, Paul prendra sa voiture (A PT B). Or cette assertion n'a rien de paradoxal, et permet donc un seul type de négation, qui fait passer à A DC NON-B, c'est-à-dire à l'aspect (2b) dont relèvent également, nous l'avons vu, certaines lectures de (2). Rien d'étonnant alors à ce que les interrogations portant sur si et sur même si puissent recevoir des interprétations sémantiques équivalentes, bien que les assertions sur lesquelles portent ces interroga tions ne soient jamais équivalentes. Pour rendre complète notre explication, il faut encore envisager le cas où Si a, b n'est pas paradoxal. Prenons toujours pour b l'énoncé Paul prendra sa voiture mais prenons maintenant pour a l'énoncé la route est bonne — en supposant non paradoxal, vu ce qu'on sait de Paul, qu'il conduise sur bonne route. Pourquoi n'observe-t-on alors aucune lecture commune pour Si a, b ? et pour Même si a, b ? : (4) Paul prendra-t-il sa voiture si la route est bonne ? (5) Paul prendra-t-il sa voiture même si la route est bonne ? Réponse : l'élément négatif véhiculé par (4) vient de la négation d'un énoncé doxal appartenant à un aspect A DC В. Elle suit donc la règle « habituelle » et produit l'autre aspect doxal, A PT NON-B (Paul ne prendra pas sa voiture même si la route est bonne). Quant à (5), son élément sémantique négatif vient de la négation d'un même si a, b, qui appartient, lui, à l'aspect paradoxal A PT B. Plus concrètement, il s'agit de nier Paul 34

prendra sa voiture même si la route est bonne. Or la négation des enchaînements paradoxaux en PT, contrairement à ce qui se passe pour ceux en DC, suit toujours, cf. section 2, la règle « habituelle » : elle produit leur converse, qui persévère dans le paradoxe. La négation de Même si la route est bonne, Paul prendra sa voiture doit donc être Si la route est bonne, il ne la prendra pas : c'est là l'élément négatif véhiculé par (5) (énoncé interrogatii en même si). Cet élément, paradoxal, est donc sans rapport avec l'élément doxal que nous avons prévu pour (4), et on comprend que (4) et (5) ne soient jamais paraphrases l'un de l'autre - alors (pie (2) et (3), nous l'avons observé et calculé, peuvent l'être. 4. Enchaînements complexes Nous nous proposons maintenant d'expliquer un autre phénomène qui, comme le précédent, nous semble difficile à comprendre si on ne distingue pas, du point de vue de la négation, les enchaînements paradoxaux des enchaînements doxaux. Soit les deux discours : (a) il y avait du danger donc Paul, qui est prudent, a bien sûr pris des précautions (b) il y avait du danger donc Paul, qui est casse-cou, Га bien surfait Faisons-leur d'abord subir la transformation formelle suivante, en deux étapes : 1) changer donc en pourtant et introduire la négation ne. . . pas en la faisant porter sur le dernier prédicat ; 2) éliminer bien sûr et substituer à la relative qui est P l'incise malgré son caractère P. On obtient alors les deux séquences (a) et (b') : (a') il y avait du danger pourtant Paul, malgré son caractère prudent, n'a pas pris de précautions (b) il y avait du danger pourtant Paul, malgré son caractère casse-cou, neVapas fait Toutes deux sont des discours : nous dirons que (a) et (b) se transforment en (a') et (b). Faisons maintenant subir à (a) et (b) une nouvelle transformation formelle : 1) introduire beaucoup dans le premier segment et la négation ne... pas dans le second — en la faisant porter sur le dernier prédicat ; 2) éliminer bien sûr et substituer à la relative qui est P l'incise malgré son caractère P. On obtient cette fois les séquences (a") et (b") : (a") *il y avait beaucoup de danger donc Paul, malgré son caractère prudent, n 'a pas pris de précautions (b") il y avait beaucoup de danger donc Paul, malgré son caractère casse-cou, ne l a pas fait Cette fois, seul (b") est un discours. Cette dissymétrie, entre les résultats de la première transformation et ceux de la seconde, s'explique, on va le voir, à partir du fait que les enchaînements paradoxaux en DC ne se nient pas de la même manière que les doxaux. 35

Commençons par analyser (a) — l'analyse de (b) sera parallèle. Il contient deux marqueurs argumentatifs, le mot donc et l'expression bien sûr, qui tous les deux introduisent ce qu'informellement on pourrait appeler des « explications ». Cepen dant, nous ne donnerons pas à ces emplois л de donc et bien sûr exactement le même rôle. L'occurrence de donc dans (a) relie les groupes de mots danger et prendre des précautions. Comme l'occurrence de donc dans (al) : (al) il y avait du danger donc Paul a pris des précautions elle marque que danger et prendre des précautions ont une argumentation externe normative commune - à savoir la famille de discours danger DC précaution. Nous dirons que (a) contient (al). Quel est maintenant le rôle de bien sûr et quelle est d'abord sa portée ? D'une part, il porte sur la relative (a2) : (a2) Paul est prudent D'autre part, il la relie à a pris des précautions, ou plutôt à l'occurrence de ce prédicat dans (a). Or, ce que Paul a fait, ce n'est pas une action absolue, étrangère à toute argumentation : ce qu'il a fait, c'est prendre-des-préeautions-parce-qu'il-y-avait-dudanger, et c'est cela que bien sûr relie à (a2). Le rôle de bien sûr dans (a) pourrait être associé à celui du verbe explique dans : la prudence de Paul explique qu'il ait pris des précautions à cause du danger Autrement dit, bien sûr relie (a2) à (al) : il présente (a2) comme une « explication » de (al). Cependant, comme nous l'annoncions, ce lien « explicatif » établi par bien sûr est différent de celui établi par donc entre danger et prendre des précautions. L'emploi de donc dans (a) est de l'ordre de la consecution : en termes classiques, il y avait du danger a un statut de cause ; Paul a pris des précautions, un statut d'effet. Par contre, l'emploi de bien sûr dans (a) est plutôt de l'ordre de l'explicitation. Prendre des précautions lorsqu'il y a du danger, ce n'est pas un effet de la prudence : c'est de la prudence. Nous allons rendre compte de cela grâce à notre opposition entre argumentations externe et interne (dorénavant AE et AI). Certes, en marquant que danger et prendre des précautions ont une argumentation externe normative commune, l'occurrence de donc dans (a) pose une certaine synonymie entre ces expressions. Mais il s'agit là d'une synonymie incomplète car si la famille danger DC précaution appartient effectivement aux AE de chacune des expressions danger et prendre des précautions, elle n'a pas le même rapport à chacune de ces expressions. En effet, à l'intérieur de l'AE de il y avait du danger, danger DC précaution s'oppose à danger PT NON -précaution. Si quelqu'un énonçait seulement il y avait du danger, danger DC précaution serait évoqué par la réponse affirmative à un interlocu teur demandant : 3. IN «us parlons bien ici des emplois de ces connecteurs dans (a) et (b), et non des mots de la langue qu'ils réalisent. Notre propos n'est pas une description générale de donc et bien sûr. 36

Et ce danger a eu des conséquences, sur le comportement de Paul ? Et c'est danger PT NON précaution qu'évoquerait la réponse négative (qui serait analogue à il y avait du danger pourtant il n'a pas pris de précautions). Par contre, à l'intérieur de ГАЕ de Paul a pris des précautions, ce à quoi s'oppose danger DC précaution, c'est à NON danger PT précaution l. Si quelqu'un énonçait seulement Paul a pris des précautions, danger DC précaution serait évoqué par la réponse affirmative à un interlocuteur qui aurait demandé : Et c'était normal que Paul prenne des précautions ? Quant à la réponse négative, elle serait analogue à il n'y avait pas de danger pourtant Paul a pris des précautions et évoquerait donc un autre aspect, à savoir NON danger PT précaution. Ainsi, si le donc de (a) marque que danger et prendre des précautions sont toutes les deux associées à danger DC précaution, cet aspect normatif n'est pas associé de la même manière à chacune de ces expressions et l'occurrence de donc dans (a) ne pose qu'une faible synonymie entre danger et prendre des précautions. Il n'en va pas de même dans le cas de l'occurrence de bien sûr dans (a). Il relie, avons-nous dit, (a2) Paul est prudent et (al) il y avait du danger donc Paul a pris des précautions. Cette relation se fait à travers un discours comme : la prudence est dans le caractère de Paul et il s 'est donc à cette occasion comporté conformément à ce caractère L'occurrence de bien sûr dans (a) marque ainsi que prendre des précautions à cause du danger, c'est le comportement de quelqu'un de prudent. Bien sûr présente (al) comme une explicitation de (a2). Leur rapport s'inscrit beaucoup plus dans l'ordre de la synonymie que celui supposé précédemment entre danger et prendre des précautions. Entre être prudent et prendre des précautions à cause du danger, il n'y a pas de rapport de cause à effet. Ce n'est pas par leurs ЛЕ que (a2) et (al) sont reliés. Prendre des précautions lorsqu'il y a du danger est une manière d'être prudent : selon le bien sûr de (a), (al) appartient à l'Ai de prudent 5. En résumé, le discours (a) contient le discours (al) : (al) il y avait du danger donc Paul a pris des précautions 4. Au sens étroit donné ici à la notion de bloc, A DC В et JSOIS A PT В ne relèvent pas du même bloc, mais une notion plus large de « bloc », présentée par exemple dans (Jarel 1УУ4, permet de les associer en se fondant sur le type d'interdépendance sémantique qu'ils instituent entre leurs constituants. Tout ce que nous demandons d'admettre, dans le présent article, c'est qu'ils sont apparentés, plus en tout cas que ne le sont A DC В et A PT B. 5. Si le lien que bien sûr établit relève, nous venons de le voir, de l'ordre de la synonymie, il n'est pas pour autant symétrique. Prendre des précautions à cause du danger n'est qu'une des facettes de la prudence : être prudent, c'est aussi par exemple ne pas faire ce qui est dangereux. Bien sûr n'attribue donc pas la même fonction à (al) et (a2) : c'est (al) qui explicite (a2), et c'est donc (al) qui appartient à l'Ai de (a2), pas l'inverse. Comme donc, bien sûr est ainsi dissymétrique, mais pour des raisons différentes. 37

l'occurrence de bien sûr dans (a) posant en plus (A) : (A) (al) relève de l'Ai de prudent Parallèlement, le discours (b) contient le discours (bl) : (bl) il y avait du danger donc Paul Га fait peut respectivement conclure à (A') et (B') : (a) et (b) se transforment en (a') et (b'). On comprend aussi pourquoi (b) peut se transformer en (b") : (b") il y avait beaucoup de danger donc Paul, malgré son caractère casse-cou, ne Га pas fait En effet, (b") contient le discours (b"l) : (b"l) il y avait beaucoup de danger donc Paul ne Га pas fait et le malgré de (b") pose en plus (B") : (B") (b"l) est une négation de l'un des enchaînements de l'Ai de casse-cou Certes, (b"l) est l'opposée, et non la converse, de (bl) f>. Mais, (bl) étant un paradoxal en DC, (b"l) est une négation possible de (bl) et, (bl) relevant de l'Ai de casse-cou, (b"l) est donc négation de l'un des enchaînements de l'Ai de casse-cou. De (B) on peut conclure à (B") : (b) se transforme en (b"). On comprend enfin pourquoi (a) ne se transforme pas en (a"). On notera d'abord que la dérivation expliquant le passage de (b) à (b") ne s'applique pas au couple (a)-*(a") : (a")* il y avait beaucoup de danger donc Paul, malgré son caractère prudent, n'a pas pris de précautions En effet, le malgré de (a") pose que : (A") (a"l) ily avait beaucoup de danger donc Paul n'a pas pris des précautions est une négation de l'un des enchaînements de l'Ai de prudent ~ (a"l) est l'opposée de (al) qui, selon (A), relève de l'Ai de prudent. Mais, (al) étant doxal, son opposée (a"l) n'est pas sa négation. D'autre part, non seulement notre calcul ne prévoit pas la transformation de (a) en (a"), mais il prévoit l'impossibilité de (a"), (a") contient en effet, selon notre analyse, l'affirmation (A"), affirmation métalinguistique de l'énoncé sur sa propre structure. Or cette affirmation (A") est fausse 8 :

(b' 1 )6. (b"l) comporte à non pas deun beaucoup qui n'apparaît pas dansdangerÁdonc Pierre l'a fait. est donc l'opposée, vrai dire (bl ), mais de il y avait beaucoup de (bl). strictement parler, Cependant, ce dernier enchaînement appartient aux mêmes aspects argumentatifs que (bl) et a donc, au niveau d'analyse où nous nous plaçons, les mêmes propriétés que (bl). C'est pourquoi, pour simplifier, nous disons ici que (b"l) est l'opposé de (bl). 7. On distinguera (A") de l'affirmation réciproque (A'") « un des enchaînements de l'Ai de prudent est négation de (a"l) ». Comme l'explicitation marquée par bien sûr (cf. note 4), l'antiexplicitation marquée par malgré n'est pas symétrique. 8. Dire que (A") est faux, ce n'est pas dire que (A'") — cf. note 7 - est faux. Pour nous (A'") est vrai 38

le seul enchaînement dont (a"l) est négation, c'est il y avait beaucoup de danger pourtant Paul a pris des précautions, et cet enchaînement ne relève pas <le l'Ai de prudent. Notre explication des enchaînements complexes, comme celle déjà des phrases interrogatives, repose, rappelons-le, sur un concept de négation paradoxicide, affectant les seuls paradoxaux en DC. Ce concept est lié à son tour à l'hypothèse qu'une certaine forme de paradoxe peut se définir en termes purement linguistiques. Tant ([lie les phénomènes traités ici n'ont pas été expliqués autrement, on peut y voir une confirmat ion provisoire de cette hypothèse. Conclusion D'autres phénomènes que la négation amènent à donner un statut spécifique aux expressions ici définies comme « paradoxales » '\ Nous rappellerons seulement un point essentiel (peut-être original, et certainement contestable) de notre démarche. Dans notre définition, purement linguistique, du paradoxe, nous n'avons pas recouru à la notion de croyance commune. Ce recours aurait consisté à définir le paradoxe comme injure faite au sens commun — et alors il ne concernerait pas le linguiste en tant que tel — ou comme violation de contraintes linguistiques exprimant le sens commun — et le linguiste devrait s'appuyer alors sur des connaissances sociologiques préalables. En fait le « paradoxe » dont nous parlons ne contredit pas la langue, mais lui est intérieur. Le montrent l'existence de mots paradoxaux et les propriétés spécifiques de la négation des paradoxaux. Ce « paradoxe » constitue, pour nous, une des formes de la transgression (au sens ordinaire de ce terme, et non en notre sens technique) inscrites dans la langue elle-même. Une autre serait, nous l'avons signalé, le juron. Une autre encore, ce « transgressif » (au sens technique, cette fois) que nous considérons comme un des deux modes fondamentaux de l'enchaînement argumentatif. Une suggestion, pour finir. Refuser de nous appuyer sur une sociologie préexistante, ce n'est pas refuser que le linguistique soit mis en rapport avec le social. C'est demander que les faits de langue aient été d'abord étudiés en eux-mêmes. Ensuite on pourra se demander selon quelles modalités ils expriment la réalité sociale. Ce qu'on pourrait faire, par exemple, en cherchant les rapports, complexes et indirects, entre le « paradoxe » ici défini et les « croyances communes » . car (c) c'est dangereux donc il prend des précautions , interne à prudent, est négation (paradoxicide) de (a"l). Ainsi, la relation de négation, si on prend en compte les paradoxaux, n'est pas symétrique : (e) est négation de (a"l) mais (a"l) n'est pas négation de (e). 9. Par exemple la gradualité. Soit un mot doxal en DC comme séiwre. Son AI comporte l'aspect faute I)C punition. « Intuitivement », par ailleurs, on sait que pour insister sur la sévérité de quelqu'un, on peut signaler la légèreté des fautes qu'il punit : moins grave est la faute punie, plus grande est la sévérité. C'est l'inverse avec les paradoxaux en DC. Pour montrer combien quelqu'un est casse-cou (danger DC fait), on fera voir l'importance des dangers qu'il a, par plaisir, affrontés : plus grave est le danger affronté, plus s'impose la qualification de casse-cou. 39

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