BULLETIN D’HISTOIRE POLITIQUE

volume 13, numéro 1 ~ automne 2004

Histoire du mouvement marxiste-léniniste au Québec 1973-1983 Un premier bilan
AQHP/LUX Éditeur

LE BULLETIN D’HISTOIRE POLITIQUE

Comité de rédaction

Robert Comeau, directeur Lucille Beaudry, Jean-Philippe Croteau, Michèle Dagenais, Pierre Drouilly, Jean-Marie-Fecteau, Manon Leroux, Thierry Nootens, Stéphane Paquin et Sébastien Parent

Responsable du dossier thématique :

David Milot avec la collaboration de Robert Comeau

Adresse Internet: http://unites.uqam.ca/bhp

BULLETIN D’HISTOIRE POLITIQUE

volume 13, numéro 1 ~ automne 2004 Chaque texte publié dans la revue est évalué par deux personnes compétentes dans le domaine concerné. La responsabilité des textes incombe uniquement à leurs auteurs. Pour devenir membre de l’Association québécoise d’histoire politique et vous abonner à son bulletin, libellez votre chèque à l’ordre de l’Association québécoise d’histoire politique. Faites-le parvenir à l’AQHP, a/s Pierre Drouilly, département de sociologie, UQAM, C. P. 8888, succ. Centre-Ville, Montréal (Qc), H3C 3P8 Prix de l’abonnement (3 numéros) : étudiants: 35 $ membres: 45 $ institutions: 55 $ Le Bulletin d’histoire politique est coédité par l’Association québécoise d’histoire politique et LUX, Éditeur à Montréal à l’enseigne du Chien d’Or. Il est publié trois fois par année : à l’automne (no 1), à l’hiver (no 2) et au printemps (no 3).
Les articles du Bulletin d’histoire politique sont résumés et indexés dans America: History and Life, Historical Abstracts et Repère.

La distribution dans les librairies est assurée par la maison Prologue: (450) 434-0306. graphiste: Charlotte Lambert charlotte@flibuste.net
© Bulletin d’histoire politique et LUX Éditeur Dépôt légal: 3e trimestre 2004 Bibliothèque nationale du Québec ISSN 1201-0421

Sommaire

Éditorial
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Dossier thém ati que

Histoire du mouvement m a rx i s t e - l é n i ni st e a u Q u é be c 1973-1983 U n pr emier bil an
Présentation David Milot page 11 De la contre-culture au marxisme-léninisme Jean-Pierre Bibeau page 17 Une expérience de l’extrême gauche : le Parti communiste ouvrier Bernard Dansereau page 25 Introduction historique au groupe En lutte ! André Valiquette page 37 Il était une fois… Conte à l’adresse de la jeunesse de mon pays Charles Gagnon page 43 Les groupes d’extrême gauche au Québec et la question des femmes.
De l’opposition à la conciliation

Lucille Beaudry page 57 La conception de la culture chez En lutte ! David Milot page 65

Peindre à gauche Esther Trépanier page 83 Cinéma rouge au Québec Réal La Rochelle page 105 Le déclin du mouvement marxiste-léniniste au Québec Sébastien Degagné page 119 Le mouvement marxiste-léniniste et la question nationale québécoise Pierre Dubuc page 129

Numéro régu li er

Chro niq ue d ’h ist oir e mil it ai re
Mœurs militaires et mœurs d’historiens ou l’histoire des représentations à la dérive Yves Tremblay page 139

A rt i c l e s
Le temps des révoltes Le théâtre au Québec, 1825-1849 André G. Bourassa page 149 Frontière et identité américaine : vers une américanisation /«manichéisation» du monde ? Anne-Marie D’Aoust page 179 Les erreurs du Viêtnam selon Robert S. McNamara… Analyse et comparaison d’interventions militaires américaines depuis la guerre du Viêtnam Félix Leduc page 197 Pour une histoire du mouvement animaliste au Québec Richard Chartier page 209 Stanley Bréhaut Ryerson Intellectuel engagé et historien marxiste Joël Bisaillon page 215

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Maurice Séguin: un historien oublié Josiane Lavallée page 233

C h ro n i q u e
Ouvrages récents sur l’Amérique latine José Del Pozo page 241

Débats
Antisémitisme: l’intolérable chantage Louis Gill page 245 Réflexions sur l’antisémitisme moderne Norman King page 249

Recensions
Jacques B. Gélinas, Le virage à droite des élites politiques québécoises Guy Lachapelle page 253 Sabourin, Hélène, À l’école de P.-J.-O. Chauveau. Éducation et culture au XIXe siècle Jean-Pierre Charland page 257 Jean-Jacques Simard, La Réduction. L’autochtone inventé et les Amérindiens d’aujourd’hui, Sillery Guillaume Teasdale page 259 Louise Bienvenue, Quand la jeunesse entre en scène : L’Action catholique avant la Révolution tranquille Sébastien Parent page 263 Emmanuel Kattan, Penser le devoir de mémoire Francis Moreault page 267 Adrien Thério, Joseph Guibord, victime expiatoire de l’évêque Bourget Marc Collin page 273

Par ut io ns réc entes
Jean-Philippe Croteau page 277

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Erratum :
Dans l’éditorial du dernier numéro (printemps-été 2004, vol. 12, n°3) au 3e paragraphe, il faut lire «le parti libéral» et non «le gouvernement libéral». Robert Comeau

Éditorial

Quand le social occulte la question nationale pour cause de bien commun recherché ou… les hésitations de madame Françoise David concernant la question nationale du Québec*

L’organisatrice communautaire Françoise David, ex-présidente de la Fédération des femmes du Québec et ex-militante du groupe marxisteléniniste En Lutte! vient de mettre sur pied le groupe «Option citoyenne » qui ambitionne de se fusionner avec l’Union des forces progressistes (UFP) en vue de combattre les partis politiques néo-libéraux. Elle vient de publier Bien commun recherché (Montréal, Ecosociété, 2004) qui explore des pistes de changement pour une société plus juste, plus égalitaire, plus écologique. Sur toutes ces questions, madame David a des réponses claires. Le lecteur un tant soit peu soucieux d’améliorer le vivre-ensemble collectif du Québec est interpellé par ce rappel des valeurs progressistes, féministes, écologistes et altermondialistes. Un autre Québec est possible. Mais il y a un absent de taille au tableau: la question nationale du Québec. Le chapitre cinq de son livre fait état de son questionnement à ce sujet. Madame David ne sait plus si le combat pour la souveraineté du Québec a encore sa légitimité, car plusieurs sont fatigués et cette question soulève beaucoup de passions, attitudes qu’elle trouve «compréhensibles». Elle a voté OUI en 1995 mais elle s’interroge devant «le profond sentiment de lassitude» (p. 51) et ce qu’elle considère «le plafonnement de l’option » (quand plus de 60 % des francophones ont voté OUI) Sur cette question fondamentale, notre leader dubitative a perdu toute combativité: «Nous ne vouons pas adopter une position tranchée et sans appel. Nous souhaitons plutôt avec toutes les personnes qui nous rejoindront pendant les prochains

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mois, clarifier les enjeux et mieux définir la relation entre notre projet social et le statut constitutionnel du Québec» (p. 54). Elle nous convie à poser de façon prioritaire la question sociale sous les divers angles en combattant les injustices, les inégalités et toutes les formes de discrimination sans se positionner clairement quant à savoir dans quel cadre politique pouvons-nous mettre en œuvre de façon réaliste et avec succès les programmes sociaux les plus urgents. Ces tergiversations ne sont pas sans nous sans rappeler les vieux débats politiques au sein de la gauche: déjà dans les années 1950 au sein de la section québécoise du CCF, le Parti social-démocrate dirigé par Thérèse Casgrain était critiqué par Jacques Perrault sur l’attitude à prendre face à la question du Québec, et au cours des années 1960 entre les partisans du NPD et les partisans d’un parti socialiste québécois autour de Michel Chartrand, et il y a 30 ans entre la gauche marxiste-léniniste qui n’était prête qu’à accorder un droit théorique à l’autodétermination du Québec pour contrer toute velléité séparatiste associée à une forme de nationalisme étroit…et les autres militants sociaux-démocrates souverainistes. Mais aujourd’hui faut-il reprendre encore le même débat? Madame David veut recruter chez les progressistes non-souverainistes. L’intention est louable; cependant comment croire sérieusement en la possibilité de matérialiser une telle option citoyenne en restant une province comme les autres dans le régime fédéral actuel? Voila qui rappelle l’option canadienne des marxistes-léninistes d’En Lutte! et du Parti communiste ouvrier (PCO) qui tout en préconisant le droit à l’autodétermination du Québec proposait l’union du prolétariat des deux nations pour édifier le socialisme au Canada. Cette position de l’extrême-gauche n’a jamais été partagée en dehors de cercles restreints pendant toutes les années d’effervescence politique de la décennie soixante-dix. Certains se rappelleront les mots d’ordre d’abstention et d’annulation des groupes marxistes-léninistes lors du référendum de 1980 : cette position est bien inscrite dans la mémoire militante. Madame David n’a-t-elle pas tirée quelques leçons de son passé marxiste-léniniste ? Aujourd’hui, dans l’ensemble canadien, n’est-ce pas au Québec que les programmes sociaux sont les plus avancés? (garderies, assurance-médicaments, union reconnue pour les partenaires de même sexe, etc.). Il faut être aveugle pour ne pas voir que les courants progressistes se situent en majorité au sein du mouvement souverainiste. N’est-ce pas au Québec que l’Option citoyenne prend racine? Comment expliquer pareille hésitation sur la question nationale chez une leader par ailleurs si combative ? Depuis que des organisations politiques progressistes ont vu le jour au Québec dans le contexte de la révolution tranquille notamment, et qu’elles

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mobilisent des milliers de militants et militantes, jamais la réussite politique n’a été au rendez-vous en raison notamment de la persistante division au sein des progressistes entre les tenants du fédéralisme et les souverainistes. Devons-nous prendre acte de cet atavisme historique ou être condamnés à répéter cette éternelle division et ne jamais parvenir à nos fins? Comment concilier dans le cadre politique actuel la poursuite de politiques progressistes au Québec en considérant le centralisme avoué de la mouvance canadienne de gauche? Faudra-t-il cesser de lutter pour la pleine reconnaissance de la souveraineté du Québec pour pouvoir se mettre à la remorque des politiques centralistes canadiennes du NPD ? Par conséquent, tant l’ancrage du militantisme progressiste au Québec que le centralisme obligé de la gauche canadienne nous incitent à privilégier une option citoyenne dans l’optique d’un Québec souverain. Les militants de l’UFP aussi étaient arrivés à cette conclusion. Pourquoi ce recul ? Lucille Beaudry, département de science politique, UQAM Robert Comeau, département d’histoire, UQAM

* Le Devoir a publié ce texte le 14 juillet 2004, p. A-6.

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Dossier thématique
Histoire du mouvement marxiste-léniniste au Québec 1973-1983 Un premier bilan

Présentation

David Milot Historien Les «m-l». Jamais le Québec n’avait connu de groupes de gauche aux idées aussi radicales que les marxistes-léninistes des années 1970. Si leur ascension au sein de la gauche québécoise a été fulgurante, leur chute a été encore plus précipitée au début des sombres années 1980. Leurs détracteurs, et ils sont nombreux, les pointent du doigt comme ayant terrorisé les groupes populaires, les syndicats, les féministes, les gais et lesbiennes, et tutti quanti. Plusieurs anciens militants m-l considèrent leur engagement au sein de ces groupes comme un squelette dans le placard tellement les m-l étaient radicaux, intransigeants, dogmatiques (dans la mesure où on ne se réfère qu’aux textes fondateurs du marxisme-léninisme) et sectaires (dans le sens où les m-l se créent une société à part). Certes, on ne peut pas conclure globalement à une expérience réussie. Le « Grand soir» n’est jamais arrivé. Plusieurs militants sont sortis meurtris de cette expérience. Mais si plusieurs ont décroché, d’autres sont demeurés militants. Certains ont dû payer pour leur engagement radical même si plusieurs ont par la suite obtenu des postes enviables comme professeurs d’université, chef de parti politique, présidente de groupe de femmes, éditorialiste, chef syndical et même hommes d’affaires. Néanmoins, réussie ou non, l’expérience m-l est complexe et ne peut être occultée — comme plusieurs anciens militants qui ont maintenant des positions « respectables» aimeraient le

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faire en évoquant une «erreur de jeunesse » — ou balayée du revers de la main. L’expérience m-l québécoise a duré dix ans, de la création du groupe EN LUTTE! par Charles Gagnon et l’équipe du journal en 1973 à la chute d’EN LUTTE! et du Parti communiste ouvrier (PCO) respectivement en 1982 et 1983. La gauche québécoise a des leçons à tirer de ces dix années de militantisme intense. Les m-l étaient présents partout. Sur le front culturel, dans les groupes de femmes, dans les hôpitaux, les syndicats, les groupes communautaires, les écoles, etc. En incluant les sympathisants, les apprentis et les membres des deux plus grandes organisations m-l québécoises, EN LUTTE ! et le PCO, on estime à quelques milliers le nombre de militants m-l. Ce n’est pas rien pour un mouvement aux idées aussi radicales. Les historiens et autres chercheurs ont le devoir de tirer des conclusions et des enseignements de cette période qui, après avoir mobilisé autant de gens — dont plusieurs intellectuels — ne peut pas posséder que des côtés négatifs. Heureux ou non, le mouvement m-l nécessite un bilan et un débat sérieux qui saura aller plus loin qu’au niveau des regrets et des émotions. Plus de vingt ans après la chute d’EN LUTTE! et du PCO, il semble que le marxisme-léninisme au Québec représente encore un tabou historique. Faudra-t-il attendre encore 50 ans, lorsque tous les anciens militants auront disparu pour dresser un bilan historique de l’expérience m-l? Nous espérons que non. Ce dossier sur le marxisme-léninisme au Québec est une amorce de réflexion sur cet épisode récent de la gauche québécoise. Notre but est d’aller au-delà du tabou historique. Nous formulons le souhait que d’autres chercheurs se pencheront sur ce thème pour continuer le débat. Les m-l ne sont pas à la mode chez les historiens. L’historiographie est assez stérile concernant cet épisode marquant. Ne cherchez pas d’ouvrages de synthèse sur les m-l québécois, il n’en existe pas. N’en déplaise à Lysiane Gagnon1, ce n’est pas le recueil d’articles de Jacques Benoît parus dans La Presse durant les années 1970 qui vient régler notre problème historiographique. Récemment, trois mémoires de maîtrise ont abordé substantiellement le marxisme-léninisme québécois2. Le magazine L’actualité a également publié un reportage sur les m-l en 1998, mais bien qu’il représente une amorce de résumé du marxisme-léninisme au Québec, il demeure que cet article de Louise Gendron ne va pas bien loin dans l’analyse et ne s’éloigne pas des clichés habituels colportés à propos des m-l; le tout présenté dans un style près du sensationnalisme qui fait vendre de la copie auprès du grand public3. En 2003, est paru Il était une fois… le Québec rouge, documentaire de Marcel Simard sur les m-l québécois. Le réalisateur se demande pourquoi des milliers de jeunes ont adhéré à un mouvement aussi sectaire.

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Néanmoins, au lieu de répondre à la question, il ne fait que démontrer en quoi le mouvement était sectaire et dogmatique, le tout pendant près d’une heure. Certes les groupes m-l étaient intransigeants, mais qu’est-ce qui attirait tant de gens dans ces groupes? Ce film a suscité un certain débat4 mais rien de comparable à la tempête médiatique qui a suivi la sortie du film de Jean-Claude Labrecque À hauteur d’homme, sur l’ex-premier ministre Bernard Landry. Enfin, Pierre Dubuc a publié également en 2003 L’autre histoire de l’indépendance: De Pierre Vallières à Charles Gagnon, De Claude Morin à Paul Desmarais5. Bien que ne portant pas spécifiquement sur les m-l, cet essai aborde en profondeur la position des maoïstes québécois sur la question nationale. Dubuc procède à une critique constructive de cette position et de ses conséquences sur le mouvement indépendantiste actuel. Toutes ces entreprises sont louables, mais elles ne constituent pas une synthèse approfondie sur le mouvement m-l québécois. Le présent dossier tentera de poser un des jalons qui permettront de sortir du tabou historique concernant le marxisme-léninisme québécois. Notre dossier est loin d’être exhaustif mais avec ses dix auteurs de générations, de disciplines, d’expériences et d’horizons divers, nous croyons faire un pas dans la bonne direction. Le mouvement marxiste-léniniste québécois n’est pas le fruit d’une génération spontanée, pas plus qu’il n’est unique dans le monde occidental. Jean-Pierre Bibeau témoigne de son passage du mouvement de contestation contre-culturel à son entrée dans le groupe m-l EN LUTTE! Le mouvement m-l suit en effet le mouvement contre-culturel qui constitue d’une certaine façon la genèse du marxisme-léninisme. D’une révolte plus ou moins ciblée, les jeunes se politisent de plus en plus et plusieurs d’entre eux vont adhérer à des organisations très structurées comme les groupes m-l. Ces jeunes passent de la «commune au communisme». Au Québec, les groupes m-l les plus puissants sont la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, qui deviendra le Parti communiste ouvrier en 1979, et l’Organisation marxiste-léniniste du Canada EN LUTTE! À eux deux, ils rejoindront plus de 1000 membres en règle au sommet de leur popularité à la fin des années 1970, sans compter des milliers de sympathisants qui ne sont pas membres. Ces deux organisations ne lutteront cependant pas seulement contre le capitalisme, mais également l’une contre l’autre ou contre la troisième et plus sectaire organisation m-l au Canada, le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) qui existe toujours aujourd’hui. Bernard Dansereau et André Valiquette dressent un portrait général des deux organisations m-l les plus puissantes au courant des années 1970. Si nous reprochions à Marcel Simard de ne pas avoir répondu à sa propre question, à savoir pourquoi tant de jeunes ont adhéré à des groupes m-l, Charles Gagnon y répond avec un conte destiné à la jeunesse québécoise.

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L’ex-secrétaire général d’EN LUTTE! explique pourquoi tant de personnes ont adhéré, il raconte les réussites mais aussi les échecs de son organisation. Gagnon témoigne de ce qui a précédé EN LUTTE ! , de son fonctionnement, de ses activités mais aussi des raisons de sa dissolution. Parmi les raisons de la dissolution des groupes m-l, une des plus tenaces est la question des femmes. Au départ, les m-l soutiennent que les femmes ne seront jamais libres tant que la révolution socialiste ne sera pas réalisée. Ils entrevoient la question des femmes comme une contradiction secondaire. Lucille Beaudry montre que, peu à peu, les femmes des organisations m-l tenteront de concilier le féminisme et le marxisme-léninisme. Cette conciliation s’opérera difficilement puisque les revendications féministes vont contribuer fortement aux nombreuses critiques qui émanent de toutes parts contre les dirigeants m-l. Les m-l québécois n’ont pas lutté que sur le front politique, ils ont utilisé le front culturel dans leur propagande. Trois articles sont consacrés à cette question, ce qui montre l’importance stratégique de la culture au sein des organisations m-l. Notre article explique les bases théoriques des conceptions de la culture chez le groupe EN LUTTE! Esther Trépanier aborde pour sa part les différents regroupements en arts visuels qui ont joint les organisations m-l. Ces dernières les utilisaient dans leur propagande, néanmoins on assistait à plusieurs frictions au niveau esthétique entre les artistes et les dirigeants du parti. Enfin, Réal La Rochelle présente le cinéma militant des années 1970 en traitant également des groupes et revues ayant adhéré à des organisations m-l. Au début des années 1980, EN LUTTE! et le PCO sont dissous subitement. Sébastien Degagné identifie trois causes au démantèlement soudain de ces organisations: l’apparition de nouveaux enjeux sociaux tels que le mouvement féministe, le mouvement des gais et lesbiennes et le mouvement écologiste, l’absence d’une véritable classe ouvrière et la question nationale. Nous vous convions donc à aller au-delà du tabou historique qui caractérise l’historiographie des marxistes-léninistes québécois des vingt dernières années.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. «La vraie histoire de l’extrême gauche», 27 septembre 2003, p. A17. «Sauf erreur, le seul document qui décrit sans fard cet épisode est l’excellente série d’articles qu’avait publié Jacques Benoît dans La Presse, il y a une vingtaine d’années», L’extrême gauche, Ottawa, La Presse, 1977, 139 p. Ce recueil relève de l’anticommunisme primaire et est selon nous sans grande valeur historique, pas plus que les histoires officielles concoctées par les groupes m-l eux-mêmes.

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2. Sébastien Degagné, Le mouvement marxiste-léniniste En lutte ! et la question nationale québécoise au Canada: 1972-1982, mémoire de maîtrise (histoire), Montréal, UQAM, 1998, 121 p.; David Milot, Conceptions et pratiques culturelles communistes au Québec (1973-1982), mémoire de maîtrise (histoire), Montréal, UQAM, 2000, 147 p.; Daniel Desharnais, La représentation de la Chine dans les médias québécois à l’époque de la Révolution culturelle chinoise (1966-1976), mémoire de maîtrise (histoire), Université de Montréal, 2001, 156 p. 3. « Vive le Québec rouge ! », 15 décembre 1998, p. 62-73. 4. Lysiane Gagnon, «La vraie histoire », A17; Pierre Dubuc, «Le Québec rouge rate son autocritique», L’autjournal, octobre 2003; Sylvio Le Blanc, «Extrême gauche», Ici, 9 octobre 2003, p. 5.; Rémi Bachand et Stéphanie Rousseau, «Il était une fois le Québec rouge-À chacun son dogme», Le Devoir, 21 octobre 2003; Gaétan Breton, «Il était une fois le Québec rouge, Les nouvelles invasions barbares», À bâbord !, n o 2 (novembre 2003); un débat animé où plusieurs anciens m-l étaient présents a également eu lieu le 29 octobre 2003 au Centre Saint-Pierre à Montréal suite à la projection du film en présence du réalisateur; Le Parti communiste du Québec a également projeté le film dans son local le 6 février 2004, suivi dune discussion sur les enjeux d’alors et d’aujourdhui en présence de militants de l’époque. 5. Éditions Trois Pistoles, Paroisse Notre-Dame-des-Neiges, 289 p. ; voir Louis Cornellier, «Le rendez-vous manqué du PQ avec la gauche», Le Devoir, 20 décembre 2003, F7.

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De la contre - c u l t u re au marx i s m e - l é n i n i s m e

Jean-Pierre Bibeau* Collège Montmorency

LA CONTRE-CULTURE: UNE CRITIQUE IMPLICITE DU CAPITALISME LA CONJONCTURE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE
Au milieu des années 1960 en Californie, les étudiants des universités et collèges, les artistes et d’autres couches sociales remettent en question la culture, principalement les valeurs et le type familial dominant. Issu de la jeunesse, ce mouvement a bouleversé la société occidentale dans son ensemble. Sur le plan économique, le capitalisme est encore en expansion. La reconstruction d’après-guerre est suivie dans les années 1950 et 1960 d’une croissance élevée, accompagnée de faibles taux de chômage. Pendant cette période, la croissance dans les pays développés est stimulée par l’État qui adopte partout des politiques de type keynésien associées au welfare state. Sous la pression des mouvements sociaux (syndicats, etc.), l’État implante des mesures sociales (allocations familiales, pensions de vieillesse, etc.) qui accroissent le pouvoir d’achat des ménages. L’urbanisation et le baby-boom exigent la construction de logements et la création de services sociaux (éducation, santé, etc.) qui soutiennent l’économie. Ce cycle de croissance à long terme s’est achevé au début des années 1970, marqué par la crise du pétrole de 1973, la stagflation et la récession de 1975. Sur le plan politique, l’époque est marquée par de profonds changements, peut-être les plus importants du siècle. Du milieu de la Seconde Guerre mondiale à la fin des années 1960, la majorité des colonies d’Asie et d’Afrique accèdent à l’indépendance. Le processus de décolonisation aura des effets économiques, politiques et idéologiques dans les pays développés. Dans ceux-ci, le mouvement syndical est en effervescence. Dans le cadre du compromis fordiste, les travailleurs organisés négocient des hausses salariales contre des augmentations de la productivité. L’éducation et la santé sont progressivement gérées par l’État et le système de bien-être mis en place améliore les conditions de vie de la population.

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LA RÉVOLTE DES

JEUNES

Le cadre culturel et familial de ces années de plein-emploi et de prospérité est centré sur la famille nucléaire, un couple et des enfants, monogamique et dominée par le père. Le couple est marié devant Dieu et les conjoints s’engagent à rester unis jusqu’à ce que celui-ci les sépare. Les enfants doivent respect et obéissance aux parents, au père d’abord. Ce modèle, dans sa forme particulière, a été celui du Québec qui s’éveillait tranquillement de son sommeil catholique et rural. Le baby-boom qui en est issu transforme profondément la structure démographique dans les pays occidentaux. Les jeunes sont de plus en plus nombreux et la jeunesse comme groupe prend conscience de son existence. Valorisée comme âge de la vie, la jeunesse s’incarne dans un mouvement spectaculaire venu des campagnes et des villes américaines: le rock, n’roll. Une culture jeune est encouragée par les mass media et la consommation de produits culturels associés aux jeunes se développe: musique, vêtements, etc. La scolarisation croissante amène sur les campus des collèges et des universités des millions de jeunes qui expriment des valeurs et un style de vie qui leur est propre. La contre-culture naît au cœur de cette jeunesse en rupture par rapport aux valeurs et au style de vie de leurs parents. La famille nucléaire, le patriarcat, le consumérisme sont remis en question par une partie importante des jeunes. Le mouvement hippie de San Francisco se répand dans une forme particulière à chaque société à travers le monde. Au Québec, il s’exprime à travers des revues comme Mainmise et dans des spectacles comme l’Osstidcho et surtout par l’amour libre, libre de la procréation grâce à la pilule, libre de la monogamie et par la popularité des drogues douces et moins douces. Le modèle familial traditionnel éclate, la sexualité se libère, la polygamie, l’homosexualité, naguère proscrites, sont permises et le mouvement féministe exige pour les femmes l’égalité de droit sinon de fait avec les hommes, le contrôle de leur propre corps et la liberté de leurs désirs. Le compromis fordiste venu des États-Unis a créé une classe ouvrière mieux payée et intégrée au système de consommation; le mode de vie des nouvelles classes moyennes trouve sa forme achevée dans les banlieues qui poussent dans les faubourgs des grandes cités industrielles et, dans tout l’Occident, il est présenté comme la voie du bonheur. Les jeunes des villes rejettent l’idéologie du consumérisme et aspirent à un mode de vie modeste, basé sur le partage et l’utilisation commune des biens matériels (logement, nourriture, auto, etc.). L’habillement original teinté d’orientalisme et la longueur des cheveux qui rapprochent les deux sexes sur le plan des apparences incarnent ce style de vie de la jeunesse.

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C’est dans ce contexte que naissent les communes plus ou moins officielles formées de plusieurs individus qui tentent consciemment de révolutionner les rapports sexuels, entre autres.

LA CONTRE-CULTURE EST UNE RÉTROCULTURE
Au début des années 1970 à Outremont, nous vivions, quatre hommes et deux femmes dans un logement commun en liaison avec d’autres regroupements semblables qui partageaient des idéaux communs, sexe, drogue et rock, n’roll. Mais rapidement les luttes sociales pour l’avortement libre et gratuit, les garderies populaires, les droits des assistés sociaux, les luttes de libération nationale vont pénétrer et influencer la contre-culture. La lutte contre l’impérialisme américain au Viêtnam est menée dans les pays occidentaux par des jeunes dont plusieurs se réclament de la contre-culture. Au Québec les jeunes participent aux luttes syndicales et sociales et au mouvement nationaliste qui émerge. En 1973, une vingtaine de jeunes de différentes «familles» mettent sur pied, coin Ontario et Saint-Denis, La Grande Passe, un bar à but non lucratif qui s’associe par ses activités aux manifestations contre-culturelles et aux luttes sociales et politiques. Le bar est la propriété des travailleurs qui le gèrent collectivement. Des administrateurs choisis par le collectif veillent à la gestion matérielle de l’organisme. La Grande Passe est un bar, une boîte de spectacles et un lieu de discussion. Le groupe monte également une association de boîtes semblables à travers le Québec, la Relève-Québec. Les artistes y partagent la scène avec les animateurs politiques qui présentent leurs topos et diapos sur la révolution chinoise ou la «moitié du ciel» que les femmes chinoises sont en voie de conquérir. Aux assemblées régulières de gestion du bar se greffent rapidement des réunions de formation politique à saveur marxiste: matérialisme dialectique, matérialisme historique, théorie de la plus-value, de l’accumulation du capital, etc. En bons maoïstes naissants qui lient théorie et pratique, le collectif accueille les assistés sociaux, les femmes en lutte pour leur libération et leur permet de s’exprimer sur place. Le 8 mars, journée internationale des femmes, et le 1er mai, fête internationale des travailleurs, le bar ferme boutique et le collectif, bannière La Grande Passe au vent, s’associe aux manifestations du jour. La tendance dominante dans la jeunesse contre-culturelle critique implicitement le mode de production capitaliste sans le remettre en question. Plusieurs jeunes choisissent de fuir vers la campagne, une sorte d’exode urbain qui inverse le mouvement historique d’exode rural propre aux sociétés industrialisées. Une autre tendance, que l’on retrouve à La Grande Passe,

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qualifie cette attitude de rétrograde et propose de se lier aux luttes sociales et ouvrières qui se développent au cœur des cités industrielles. Des groupes politiques de gauche, notamment l’Agence de presse libre du Québec (APLQ) participent progressivement à la réflexion qui s’amorce à La Grande Passe. Le collectif réfère aux textes du Bulletin populaire, publié par l’APLQ, qui décrit les luttes sociales et ouvrières avec un fort accent marxiste. Deux groupes, En Lutte! et le Mouvement révolutionnaire étudiant du Québec (MREQ) sont actifs dans les groupes sociaux qui présentent des soirées de solidarité et de formation politique dans la boîte. En Lutte! et le MREQ (avec la Cellule militante ouvrière, entre autres) regrouperont bientôt quelques associations1 pour former chacun une force politique capable d’intervenir dans les mouvements sociaux (syndicats, garderies, groupes de femmes, coopératives, etc.). Les débats à La Grande Passe s’intensifient. Peut-on continuer à appuyer les luttes pour les droits démocratiques des femmes sans remettre en question le système responsable de leur oppression? Faut-il quitter la scène politique et continuer la critique implicite du capitalisme tout en demeurant coupés des luttes sociales? Ou encore continuer à gérer un bar alors que tout nous convie à une solution radicale aux contradictions du capitalisme? Au printemps 1976, deux membres du collectif se saisissent de ces questions et publient dans la revue culturelle Stratégie un article intitulé «La contre-culture est une rétro-culture »2. Le texte critique les formes présumément progressistes de ce mouvement culturel. Sur la contre-culture et la morale bourgeoise du travail, nous avançons: «Les solutions proposées par la contre-culture de quitter le lieu de la production sociale, de retourner sur la terre et d’ouvrir ses petites business sont périmées. On ne peut re-privatiser la production; la tendance est au contraire à une socialisation de la production de plus en plus poussée »3. Sur la contre-culture et la morale sexuelle bourgeoise, nous prétendons que: «Cette forme de libération du sexe par l’union libre s’inscrit parfaitement dans la logique de l’idéalisme et du libéralisme bourgeois »4. L’ensemble du mouvement est qualifié de rétrograde, reposant sur des illusions du passé déjà dénoncées par le marxisme5. La conclusion s’impose d’elle-même: «La seule véritable “contre-culture ”, c’est la conscience de classe du prolétariat. Seul le prolétariat sous la direction de la classe ouvrière, est historiquement apte à faire la révolution »6. Le sort en est jeté. Il ne reste plus qu’à franchir le pas et nous le franchissons collectivement, comme il se doit !

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DE LA COMMUNE AU COMMUNISME LES MARXISTES-LÉNINISTES
Les militants d’En Lutte! et de la Ligue communiste marxiste-léniniste du Canada (LCmlC) courtisent les membres de La Grande Passe qui, chacun selon sa conscience, le hasard de ses relations personnelles et les textes des groupes, adhèrent au mouvement marxiste-léniniste avec l’espoir d’une éventuelle unification au sein d’une même organisation. En tant que révolutionnaires en devenir, nous devons liquider notre passé petit-bourgeois qui s’incarnait dans le bar La Grande Passe, nommément. L’entreprise alors florissante est vendue et les fruits du travail des trois dernières années sont distribués à En Lutte! et à la LCmlC, seuls porteurs d’une véritable solution au capitalisme. L’adhésion au marxisme-léninisme met fin à nos pratiques contreculturelles centrées sur le sexe, le rock’n’roll et un peu de drogue, bien que nos habitudes de vie modestes et peu portées vers la consommation facilitent notre passage. L’intensité du travail militant et la transformation idéologique de petits-bourgeois en révolutionnaires professionnels se prêtent mal aux soirées de danse enfumées suivies d’agapes sexuelles au petit matin. Les pratiques contre-culturelles se conforment mal au modèle idyllique du prolétaire monogame, fidèle et conscient de son exploitation. Ce prolétariat, fer de lance de la révolution canadienne, hésite à jouer son rôle historique de fossoyeur du capitalisme. Quelques ouvriers vont bien joindre En Lutte! et la LCmlC, mais les interventions dans les mouvements sociaux sont portées surtout par des intellectuels «prolétarisés» actifs et volubiles qui sèment un moment l’illusion d’un mouvement ancré dans les masses. Or l’analyse concrète de la situation montre plutôt un mouvement marxiste-léniniste abandonné par le prolétariat aux petits bourgeois qui s’essoufflent au bout de quelques années. Au début des années 1980, en plein retour du cycle économique, au moment où les conditions de vie des masses se détériorent, En Lutte! et la LCmlC, ironie de l’Histoire, se dissolvent. La jeunesse contre-culturelle7 a vécu au présent le paradis que les prophètes ont promis aux croyants pour un avenir incertain. Les marxistesléninistes ont offert aux jeunes qui y ont cru un paradis à venir, paradis qui dans les pays modèles, l’URSS, la Chine et l’Albanie, était en pleine crise existentielle. La chute de l’URSS, décrétée social-impérialiste par le Parti communiste chinois, les changements aux quatre mois de ligne politique à la rédaction de Pékin Information et le dogmatisme ringard du Parti du Travail de l’Albanie ont eu raison des plus militants. Les divergences sur la question nationale et les luttes des femmes ont fait le reste.

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EN LUTTE! ET LA LCMLC
En Lutte! et la LCmlC n’ont jamais fusionné. Des contradictions, au sens maoïste8 du terme, sur la voie de la révolution et l’attitude vis-à-vis de la Chine, ainsi que la conception du travail au sein des masses ont divisé les groupes jusqu’à la fin. Pour En Lutte ! , la contradiction principale au Canada oppose le prolétariat canadien à la bourgeoisie canadienne alliée à l’impérialisme américain. Pour la LCmlC, la contradiction principale oppose le prolétariat canadien à la bourgeoisie canadienne. Les deux groupes s’appuient sur Lénine et Mao pour justifier leur position mais les exégèses des textes fondateurs les amènent à des voies différentes qui ne seront pas résolues par la discussion. La Chine est la patrie du maoïsme et la Grande Révolution culturelle prolétarienne est l’événement phare qui distingue le socialisme chinois du social-impérialisme soviétique. L’attitude vis-à-vis celle-ci demeure un élément de démarcation important entre les maoïstes9. Pour En Lutte ! , la LCmlC n’est pas assez critique par rapport à la Chine. Après la mort de Mao en 1976, le pays est dirigé par Deng Xiaoping, un partisan du socialisme de marché, terme qui signifie l’ouverture du Parti communiste chinois à des activités de marché sous la dictature du prolétariat ou du parti. En Lutte ! questionne le type de socialisme en train de se développer sous la gouverne de Deng. La LCmlC réplique en accusant En Lutte! de complaisance envers l’URSS, la plus agressive des deux superpuissances, selon le Parti communiste chinois. Enfin, selon En Lutte ! , la LCmlC est économiste quand elle rabaisse sa propagande aux seules luttes économiques; pour la LCmlC, dont les militants s’implantent en usines pour s’en rapprocher, En Lutte! est trop éloigné des masses. Ces contradictions entre camarades ont vite dégénéré en contradiction antagonique lorsqu’en 1978 la LCmlC se proclame le Parti communiste ouvrier du Canada (PCO), rejetant de fait En Lutte ! dans la catégorie infâme des «révisionnistes».

LES MARXISTES-LÉNINISTES ET LA QUESTION NATIONALE
Depuis la création du Parti québécois en 1968, la question nationale a été discutée par les mouvements sociaux, syndicats, groupes de femmes, organisations étudiantes, etc. Au sein des groupes marxistes-léninistes, elle était considérée comme une contradiction au sein du peuple, une contradiction secondaire par rapport à la contradiction principale. La résolution de la contradiction principale, par la révolution et l’instauration de la dictature du

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prolétariat au Canada, permettrait de résoudre cette contradiction au sein du peuple. Au référendum de 1980, En Lutte! et le PCO prônent l’annulation du vote, ce qui crée de sérieux remous au sein du PCO plus particulièrement. L’arrivée du Parti québécois (PQ) au pouvoir en 1976 a perturbé les groupes qui l’avaient appuyé quand il était dans l’opposition. Les centrales syndicales dirigées par de fervents nationalistes négocient alors avec leur allié d’hier. Cela suscitera de profonds débats au sein de chacune des centrales, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ) notamment. En Lutte! et la LCmlCPCO, dont plusieurs membres ont milité au sein du PQ, le qualifient de réformiste et bourgeois. Les nationalistes sont taxés de nationalisme étroit tandis que les anglophones qui s’opposent à la reconnaissance des droits des francophones sont accusés de chauvinisme de grande nation. Par conséquent, au sein des deux groupes, les textes et conférences sont traduits, simultanément au besoin, dans les deux langues officielles. Les deux groupes s’opposent également à la reconnaissance d’une langue officielle au Québec et au Canada, ce qui les amènera à dénoncer la loi 101. Après la dissolution des deux groupes, plusieurs individus sont revenus au bercail nationaliste. On en trouve jusqu’à la direction du Bloc québécois et certains ont joué un rôle important dans les cabinets de ministres et de premiers ministres du Québec. Les militants qui ont quitté le mouvement souverainiste entre 1970 et 1982 auraient-ils pu transformer le PQ, le déplacer vers la gauche? C’est une question que posent des membres du mouvement socialiste et nationaliste actuel. Des centaines de personnes aguerries, bien formées politiquement, capables d’intervenir dans les réunions, auraientelles suffi à infléchir les orientations du PQ? On peut en douter. Lors de ses premiers mandats, le PQ appliquait alors un programme social-démocrate qui aurait difficilement pu être dépassé au Québec. Et si, contre toute attente, le parti avait été porté plus à gauche, nationalisant par exemple des pans entiers de l’économie, aurait-il connu le succès électoral que l’on sait? On peut en douter également. Après tout, le Québec n’est pas le Brésil et René Lévesque, moins encore Lucien «Lulu» Bouchard, ne sont pas Luis Inàcio «Lula» da Silva.

NOTES ET RÉFÉRENCES * Jean-Pierre Bibeau enseigne l’économie au Collège Montmorency. Il a été membre du Parti québécois de 1970 à 1973 et aspirant-membre d’En Lutte! de 1976 à 1979. 1. L’APLQ, par exemple, se dissoudra et la plupart de ses membres, tout comme les membres de La Grande Passe, rejoindront la LCmlC.

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2. J.-P. Bibeau et P. Després, «La contre-culture est une rétro-culture », Stratégie, no. 13-14, printemps-été 1976, p. 77-82. 3. J.-P. Bibeau et P. Després, op. cit., p. 79. 4. Ibid., p. 80. 5. F. Engels, «Socialisme scientifique et socialisme utopique », dans K. Marx et F. Engels, Œuvres choisies, Moscou, Éditions du Progrès, 1975. 6. Ibid., p. 81. 7. La jeunesse contre-culturelle n’a pas représenté à elle seule la jeunesse qui a cru à la révolution. Mais c’est de cette frange importante de la jeunesse dont il est ici question. 8. Mao Zedong, «De la contradiction», dans Œuvres choisies, t. 1, Pékin, Éditions en langues étrangères, 1967. 9. Le terme « maoïstes » est plus restrictif que « marxistes-léninistes ». Parmi les premiers, il faudrait inclure le Parti communiste marxiste-léniniste du Canada, parti qui se réclame du maoïsme mais qui n’est reconnu ni par En Lutte! ni par la LCmlC qui tous deux cherchent à créer le parti. Parmi les seconds, il faudrait inclure les groupes d’allégeance trotskiste qui s’opposent aux maoïstes prostaliniens.

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Une expérience de l’extrême gauche au Québec : le Parti communiste ouvrier

Bernard Dansereau Historien et chargé de cours L’extrême gauche se développe de façon rapide au Québec au début des années 1970 et devient suffisamment importante pour représenter une force politique. Composée majoritairement de jeunes, elle reflète en bonne partie l’insatisfaction grandissante de beaucoup d’étudiantes, d’étudiants, de jeunes ouvrières, ouvriers, d’enseignantes, d’enseignants devant les injustices sociales et se pose en alternative politique face à l’absence de solutions crédibles des anciens partis communistes et l’échec des autres approches politiques. Les étudiantes, étudiants ne revendiquent pas uniquement une meilleure position sociale et de meilleures institutions pour eux-mêmes, ils contribuent à l’effervescence sociale. Cette implication de la jeunesse se développe dans un climat social propice alors que le mouvement syndical québécois navigue dans une phase particulièrement radicale avec une multitude de grèves et d’affrontements avec l’État marquée par une politisation accrue des conflits. Les effectifs syndicaux se haussent notamment par l’adhésion des employées et employés de la fonction publique dont les négociations serrées concrétisent le radicalisme du mouvement syndical. S’ensuivent, marches, manifestations, manifestes projetant le mouvement syndical à l’avant-scène des revendications sociales et politiques. De façon globale, l’essor de l’extrême gauche, que l’on retrouve dans la majeure partie des pays occidentaux dont la France et les États-Unis, s’insère donc dans une suite de prises de positions et d’interventions surtout de la jeunesse à la fin de la période dite des Trente glorieuses. Au Québec, ce débat politique surgit en 1972, et va cristalliser les positions des militants de la gauche. L’échec de l’option terroriste du Front de libération du Québec incite deux de ses leaders historiques à formuler des positions divergentes sur l’évolution et les options possibles de la gauche québécoise. Pierre Vallières opte pour la voie électorale et prône l’entrée dans le Parti québécois (PQ), seul véhicule apte à ses yeux à opérer la jonction des militants souverainistes, syndicaux et populaires. S’y oppose farouchement Charles Gagnon qui, dans Pour un parti prolétarien, lance un appel

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à la formation d’un mouvement marxiste-léniniste rejetant toute alliance, même tactique, avec le PQ. Cet appel aboutira dans la formation du groupe En Lutte! Les militantes et militants de la mouvance marxiste-léniniste prennent le relais de la gauche radicale nationaliste. La voie terroriste s’étant révélée contre-productive comme véhicule pour préparer la grande révolution, les yeux se tournent alors vers la scène internationale où le phare asiatique suscite beaucoup d’espoir. Captiver par la Révolution culturelle en République populaire de Chine, cette confiance renouvelée dans la perspective de lendemains meilleurs s’ajoute aux luttes et aux victoires des peuples du Tiers-monde, notamment celle du Vietnam. La force d’attraction de la Chine de la Révolution culturelle, de l’appel à la jeunesse posent un modèle alternatif bien sûr au capitalisme mais aussi à la vision du changement social telle que proposée par l’URSS et les pays du bloc socialiste. Le modèle issu de la Révolution russe continue de représenter le phare idéologique alors que le socialisme réel, tel que vécu en Union soviétique et dans les pays du bloc soviétique, suscite méfiance voire réprobation. En ce sens, le Parti communiste canadien n’offre plus depuis longtemps l’alternative souhaitable. En dépit de ce constat négatif, le mouvement marxiste-léniniste québécois et canadien réaffirme la nécessité d’une avant-garde disciplinée susceptible d’entraîner les travailleuses et les travailleurs vers la création d’un État socialiste. Il valorise donc un retour aux principes politiques de base à l’origine de la formation du parti bolchevique (Parti communiste de l’Union soviétique) puis de l’Internationale communiste (IC). Au Québec comme ailleurs, le jeune mouvement marxiste-léniniste représente, au début des années soixante-dix, la montée d’un courant de contestation globale de la société issu des luttes de la jeunesse de la fin des années soixante et partisan de changements radicaux de la société.

LES ORGANISATIONS QUI PRÉCÈDENT LA LIGUE COMMUNISTE
C’est à l’automne 1975 que trois petites organisations politiques montréalaises se fusionnent pour former la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada (LCMLC). Ce sont le Mouvement révolutionnaire des étudiants du Québec (MREQ), la Cellule militante ouvrière (CMO) et la Cellule ouvrière révolutionnaire (COR). Profitant de la grève des professeurs de l’Université du Québec à Montréal (Syndicat des professeurs de l’Université du Québec à Montréal), en 1971, un noyau d’étudiants intervient pour dénoncer ce qu’il appelle le caractère de classe de l’université. Par la suite, prenant contact avec d’autres étudiants de cégeps et d’universités, il fonde, en janvier 1972, le Mouvement

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révolutionnaire des étudiants du Québec (MREQ). Bien que quelques individus du noyau original aient déjà appartenu au groupusculaire Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste), le MREQ ne naît pas d’une scission de cette organisation. Basé au départ à l’UQAM, le MREQ essaime bientôt dans toutes les universités de Montréal, et dans de nombreux cégeps, où il participe aux luttes des étudiants, des professeurs et des employés. Il n’est donc pas, comme certains le croient, une émanation d’étudiantes et étudiants de l’Université McGill. L’orientation politique du MREQ peut se résumer en trois volets: lutte contre l’école capitaliste, soutien aux luttes de la classe ouvrière et soutien aux luttes anti-impérialistes. Le journal Le Partisan, dont le premier numéro paraît dès janvier 1972, devient l’organe officiel de l’organisation. Le MREQ est particulièrement actif au niveau du soutien aux luttes anti-impérialistes. Dès le début, la lutte des peuples indochinois mobilise une part importante de ses énergies. Des membres de la Librairie Ho Chi Minh, appartenant au MREQ, fondent le Comité de soutien aux peuples indochinois. Un voyage en République populaire de Chine au printemps 1974, auquel certains de ses membres participent avec d’autres étudiants, lui permettra, à leur retour, d’exposer ses politiques notamment par une tournée de conférences publiques. L’objectif central du MREQ demeure cependant la création d’un nouveau parti communiste de tendance maoïste au Canada. Pour préparer cette éventualité, il publie un certain nombre de textes d’orientation politique, dont En avant pour la création de l’organisation marxiste-léniniste, précisant sa pensée sur les tâches à accomplir et les étapes à franchir avant la création du parti politique. Ce document énonce aussi les principaux points de désaccord avec les autres groupes se réclamant du marxisme-léninisme, notamment le groupe En Lutte ! , avec lequel, le MREQ a collaboré quelque temps. Le MREQ se fait également le promoteur de l’unification des forces marxistes-léninistes au niveau international. Il organise des rencontres avec des groupes communistes venant d’autres pays, notamment avec le groupe américain October League. Deux autres groupes s’uniront au MREQ pour former la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada. Bien que provenant de groupes aux effectifs beaucoup moins nombreux que l’organisation étudiante, les dirigeants de ces groupes occuperont une place privilégiée dans la direction de la future organisation. La Cellule militante ouvrière, principalement composée d’étudiantes et d’étudiants de l’Université McGill, publie aussi des documents d’orientation dont surtout Pour l’unification des marxistes-léni-

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nistes, paru en 1974. Le dernier groupe, la Cellule ouvrière révolutionnaire provient d’un quartier du sud-ouest de Montréal. Au printemps 1975, dans la foulée des autres groupes politiques, ce groupe plus enclin au débat politique qu’au travail de mobilisation, entreprend la publication de quelques documents d’orientation politique, dont À propos des syndicats - classe contre classe, mais participe peu à des actions concrètes. C’est l’époque, où du plus petit au plus important, chaque groupe politique publie un nombre parfois important de textes d’orientation politique. Tous les groupes veulent se démarquer pour mieux s’unir reprenant la proposition de Lénine dans la période de formation du parti bolchevique.

LA LIGUE COMMUNISTE (MARXISTE-LÉNINISTE) DU CANADA [LC(ML)C]
En novembre 1975, les trois organisations se regroupent et forment la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada. La publication du Document d’entente politique pour la création de la Ligue communiste (marxisteléniniste) du Canada officialise et rend publique cette naissance. Cet énoncé de principes précise les bases du programme de la nouvelle organisation et souligne les divergences qui l’opposent aux autres groupes se réclamant du marxisme-léninisme. La Ligue inaugure en décembre la publication de son journal La Forge. La Ligue ne se veut toutefois pas encore le Parti. Elle se donne comme objectif de préparer les conditions nécessaires à la formation du parti de la classe ouvrière. Pour atteindre cet objectif, la Ligue se fixe à la fois des tâches théoriques par l’étude et la diffusion de la théorie marxiste-léniniste et des tâches pratiques soit gagner les ouvrières et les ouvriers aux idées révolutionnaires. Dans cette perspective, on saisit la place qu’occupe la polémique avec les autres groupes qui se réclament du marxisme-léninisme; principalement avec En Lutte! et Mobilisation. Si la Ligue nie à Mobilisation tout caractère marxiste-léniniste, elle accuse En Lutte! d’errer au niveau théorique. Elle systématise ses critiques dans la brochure Le groupe En Lutte: dernier né des révisionnistes au Canada, parue en mars 1979. Ces polémiques, souvent vitrioliques, se poursuivent également avec des groupes ontariens et de l’Ouest canadien se réclamant eux aussi du marxisme-léninisme. En parallèle, la Ligue cherche à se rallier des groupes populaires. Elle publie des brochures pour inciter les militantes et militants de ces organisations à se placer sous sa direction politique. Elle publie donc en 1976 Contre le réformisme, pour une ADDS de lutte de classe et Luttons pour des comptoirs de lutte de classe. Ces querelles idéologiques donnent des résultats. Durant les années 1975 à 1979, de nombreux groupes vont se rallier aux deux principales organisa-

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tions qui émergent de ces débats: la Ligue et En Lutte! La lecture de La Forge, organe central de la Ligue, permet de suivre les ralliements à la LCMLC. Parmi ceux-ci, notons le groupe Workers Unity de Toronto ainsi que la dissolution de l’Agence de presse libre du Québec (APLQ), de Mobilisation et du Regroupement des comités de travailleurs (RCT), rassemblement de groupes politiques visant à encadrer et orienter les luttes de quartiers et dans les entreprises. L’exemple de l’Agence de presse libre du Québec est significatif du ralliement des divers groupes. L’APLQ formée en 1968, fonctionne comme bureau de presse pour des groupes populaires et politiques jusqu’en 1971. Entre 1971 et 1973, l’agence publie un Bulletin d’information hebdomadaire Bulletin remplacé par le bimensuel intitulé Le Bulletin populaire. En 1974, l’Agence se joint au Regroupement des comités de travailleurs (RCT). En 1976, l’Agence procède à son autocritique sous la direction de la Ligue communiste et une partie de ses membres adhère à la Ligue. Le Bulletin populaire disparaît après une dernière livraison en mai 1976. À la fin de la période, la Ligue a considérablement augmenté son membership et accroit son audience. La bataille idéologique, bien qu’occupant la place centrale, n’empêche pas la ligue de s’impliquer dans des luttes ouvrières et populaires. Ainsi, créée au moment où le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau annonce sa politique de lutte à l’inflation concrétisée par le très impopulaire gel des salaires (Bill C-73), la Ligue fait de la dénonciation de cette politique son cheval de bataille. À travers ses assemblées publiques, ses publications, l’organisation cherche à mobiliser la population contre cette mesure impopulaire. Elle participe activement à la dernière grande grève générale au Canada, celle du 14 octobre 1976. Deux luttes d’envergure suscitent ensuite une grande mobilisation des militants de la Ligue. À l’été 1977, la fusillade devant la minoterie Robin Hood, à Montréal, et la longue grève des employés de Commonwealth Plywood, à Sainte-Thérèse en 1978, ont été parmi les points forts dans le travail des militants. Piquetage aux portes des usines, distributions de tracts, manifestations d’appui et assemblées publiques, ces luttes galvanisent les énergies. Sur la scène internationale, la Ligue poursuit le travail entrepris par le MREQ. La poursuite des contacts avec d’autres organisations traduit la place qu’entend occuper la Ligue dans le débat au sein des organisations se réclamant du marxisme-léninisme. La République populaire de Chine reste au coeur des préoccupations de la Ligue. Les trois voyages politiques organisés dans ce pays, qu’elle considère comme un phare, en témoignent. Le continent africain prend une place importante dans le travail anti-impérialiste. La tournée canadienne de deux dirigeants du Congrès panafricain

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d’Afrique du Sud (PAC), en décembre 1977, et la participation active aux journées de libération de l’Afrique témoignent de la place grandissante des luttes africaines dans les préoccupations de la Ligue. Sur la scène politique québécoise, la Ligue cherche à se démarquer clairement du PQ qu’elle identifie à un parti bourgeois au même titre que le Parti libéral. À cette époque, le PQ bénéficiait d’un large soutien des milieux ouvriers et populaires. C’est l’époque du «préjugé favorable». Aux yeux de la Ligue, la création d’un parti politique révolutionnaire passe nécessairement par la rupture de tous liens avec le PQ. L’élection du PQ place à l’ordre du jour la question de la souveraineté politique du Québec. Obligée de se démarquer du PQ, la Ligue ne peut pas et ne veut pas pour autant appuyer les positions du Parti libéral du Québec. La Ligue propose donc le mot d’ordre d’annulation lors des élections québécoises du 15 novembre 1976. Cette prise de position sur la scène québécoise est accompagnée par une dénonciation à travers tout le Canada, des travaux de la Commission PépinRobarts sur l’unité canadienne, alors qu’elle défend les préoccupations nationales du Québec. La question nationale québécoise tend à prendre de plus en plus de place et va devenir une des composantes majeures de la politique de la Ligue. La Fête nationale des québécois, le 24 juin, sert de moment privilégié pour diffuser l’orientation politique de l’organisation qui maintient cependant que l’objectif final reste toujours la formation d’un Canada socialiste. En janvier 1979, la Ligue publie La question nationale québécoise, le point de vue de la classe ouvrière.

LE PARTI COMMUNISTE OUVRIER (PCO)
En 1979, la direction de la Ligue juge les conditions réunies et transforme l’organisation en parti politique, le Parti communiste ouvrier (PCO). Le congrès de fondation du nouveau parti se tient, lors de la fin de semaine de la Fête du travail, dans une ferme des Cantons de l’Est. Cette fondation marque le lancement d’une large campagne publicitaire dont l’objectif est de faire connaître le plus largement possible la formation de la nouvelle organisation et présenter quelques-uns de ses principaux dirigeants. Des assemblées publiques sont tenues dans les principales villes canadiennes. À cette campagne de visibilité, se greffe une campagne de financement dont l’objectif de 100 000$ sera dépassé. L’élection partielle dans le comté provincial de Maisonneuve à Montréal, en1979, permet à Robert Côté, un travailleur du milieu hospitalier, de représenter publiquement le PCO pour la première fois. Il obtiendra quelques 260 votes.

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Le PCO vise une présence canadienne. Il fonde le district des Maritimes en 1979. À Moncton, les militantes et militants du PCO recrutent sur le campus de l’Université de Moncton et auprès de la population acadienne. Le district agit aussi comme groupe de pression auprès des organismes acadiens telle la Société des acadiennes et acadiens du NouveauBrunswick et prend position sur les questions majeures comme le chômage. L’exemple des Maritimes se reproduit à l’ensemble du pays jusqu’en Colombie-Britannique, avec la formation de districts en Ontario, dans l’Ouest et en Colombie-Britannique. Deux événements majeurs marquent l’année 1980: les élections fédérales et le référendum québécois. Ces deux événements mobilisent l’ensemble du nouveau parti durant tout l’hiver et le printemps. Le PCO présente une trentaine de candidats aux élections fédérales, la grande majorité au Québec. Le référendum, à propos duquel le PCO avait refusé de s’aligner sur la solution du PQ, est un des événements qui générera les tensions internes à l’origine de la dissolution du Parti quelques années plus part. La revendication de l’indépendance du Québec était perçue comme un mot d’ordre bourgeois divisant la classe ouvrière canadienne devant le projet d’un éventuel Canada socialiste. C’est pour populariser cette orientation que le parti publie, en mars 1980, un supplément au journal Défendons les droits du peuple québécois et une brochure La nation québécoise: une histoire de lutte, ensuite traduite en anglais Defend the Rights of the Quebec People. Les élections québécoises seront le point fort de l’année 1981. Le PCO y présente une trentaine de candidats. Les 5000 votes recueillis sont perçus comme un succès. D’autres événements politiques prennent de l’importance: les élections ontariennes, la grève de Stelco à Hamilton, les problèmes des pêcheurs des Maritimes, etc. Les événements internationaux et principalement ceux que connaît la Chine, préoccupent les militants du Parti. La remontée de Deng Xiaoping inquiète plus d’un militant, malgré l’optimisme de façade de la direction. L’opposition à l’impérialisme soviétique continue d’être le principal cheval de bataille dans l’agitation et la propagande internationales. Au sein de l’organisation, une très large campagne idéologique appelée Mouvement d’éducation prolétarien (MEP) entreprise dès 1980, est axée principalement sur les connaissances de base de l’idéologie socialiste. Cette étude s’inscrit dans un plan de formation qui devait finalement culminer par le second congrès du PCO. Une session de formation sur la question nationale va être organisée entre février et juin 1980. En novembre 1980, débute une seconde série de cours du MEP qui va se poursuivre durant toute l’année 1981. Celle-ci traite de l’impérialisme, de la révolution ainsi que de la

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supériorité du socialisme et de la nécessité du Parti. Fin 1981 et début 1982, un programme de formation sur la question des femmes mobilise toute l’organisation. Par la suite la préparation du congrès occupe le printemps 1982, de même que l’étude du rapport politique, d’un document sur la démocratie et le socialisme, d’une étude sur Joseph Staline et de l’ébauche d’une plateforme politique, d’un manifeste politique. Les discussions internes prennent le pas sur les grandes mobilisations.

LA DISSOLUTION DE L’ORGANISATION
Au retour des vacances d’été, une crise interne majeure va se dérouler et entraîner à brève échéance la disparition du PCO. Rien en apparence ne laisse prévoir une crise d’une telle ampleur. Les événements qui ont frappé En Lutte! au printemps de la même année n’avaient pas semblé affecter les militants du PCO. La réalité va s’avérer tout autre. Le catalyseur de la crise est la critique faite à Roger Rashi, président du PCO, à la réunion du Comité central qui se termine en septembre 1982. Certaines de ses méthodes de travail et de direction sont alors remises en question à l’intérieur de l’organisme dirigeant. La responsabilité des erreurs lui retombent sur les épaules alors que les autres membres du Comité central cherchent à se disculper. Le Comité central suspend Roger Rashi qui continue de nier tout manquement à la discipline et au bon fonctionnement du parti. Plus profondément, c’est l’analyse de la situation politique canadienne et la publication du Manifeste sur le socialisme qui indisposent voire choquent les militants. L’ensemble des cellules critiquent fortement ces documents. On déplore aussi l’absence d’analyse et la faiblesse des perspectives de la direction, obsédée par «l’affaire Rashi», au point d’en perdre le contact avec la base. Le PCO entre alors dans une période d’intenses discussions, d’évaluations et de critiques. La Forge, jusque-là très prudente dans ses jugements, se fait plus critique, en permettant notamment aux lecteurs de s’exprimer plus librement. Elle devient même totalement autonome de la direction politique de l’organisation dans ses derniers numéros. L’ensemble du travail du Parti se fait alors au ralenti. Les départs se font nombreux, bien qu’inégalement répartis à travers l’organisation et frappent particulièrement au Québec, toujours le bastion de l’organisation du parti. Le Comité central, totalement coupé de sa base tente vainement de réagir. En aucun moment, les dirigeants n’ont eu une conscience claire de ce qui se passait dans les cellules. Une tentative de consultation s’organise in extremis, mais il est trop tard.

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La crise à la direction déclenche une prise de conscience chez de nombreux militantes et militants. La victoire du socialisme tarde à venir, le ralliement stagne. L’ampleur du travail à accomplir, le temps passé en réunion et consacré aux autres tâches deviennent incompatibles avec les responsabilités familiales nouvelles de nombreux militantes et militants. Au niveau international, la situation apparaît aussi précaire. Les principaux partis marxistes-léninistes connaissent des difficultés. En Chine, après la mort de Mao Zedong, et de plusieurs dirigeants historiques, la remontée de Deng Xiaoping est perçue comme un sérieux recul. L’arrivée de gouvernements aux orientations ultraconservatrices aux États-Unis, avec Ronald Reagan et en Grande-Bretagne avec Margaret Thatcher, laissent un goût amer, préfigurant la venue de Brian Mulroney. À ceci s’ajoute des éléments politiques internes. Des divergences importantes apparaissent. La question nationale québécoise devient déterminante pour plusieurs. La politique d’annulation, mise de l’avant lors du référendum de 1980, est remise en question. Pour certains militants, surtout du Québec, l’indépendance du Québec représente un objectif auquel le PCO aurait dû s’identifier. De plus, plusieurs militantes perçoivent, malgré le discours, que la place faite aux femmes dans l’organisation est loin d’être satisfaisante. Si cet aspect paraît moins important qu’il ne l’a été dans le groupe En Lutte ! , il est néanmoins bien réel. Au début du mois de décembre 1982 se tient la conférence du district du Québec du PCO, réunion préparatoire au congrès de toute l’organisation. Cette réunion est importante parce que la section québécoise est de loin la section la plus importante du parti. Le déroulement de la rencontre montre bien l’état du Parti. Tout au long des délibérations, les militantes et militants assistent à des critiques, quelques fois très émotives, du fonctionnement du Parti. Des dirigeants sont hués. Dans les faits, cette assemblée marque le début de la fin du Parti. Des résolutions en ce sens y sont d’ailleurs présentées. Malgré tout le second congrès du PCO se tient, en janvier 1983, à Montréal et réunit tout de même un bon nombre de militantes et militants. Il sera l’occasion pour les participants d’expliquer aux militants des autres régions canadiennes ce qui se passe véritablement au Québec. Ceux-ci, informés tout l’automne par les seuls dirigeants du Parti, avaient une vision incomplète de la réalité québécoise du PCO les empêchant de percevoir l’ampleur du mécontentement. Le congrès ne vote pas la fin officielle du Parti, mais dans les faits, après l’épisode du congrès du district du Québec, c’est bel et bien la fin de l’organisation. Certains individus vont par la suite tenter de relancer un nouveau

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mouvement marxiste-léniniste. Jamais les nouvelles organisations n’atteindront la force politique qu’a représentée le PCO.

BILAN
Les marxistes-léninistes québécois, communément appelés m-l, ont connu leurs heures de gloire au cours des années 1970. Aux débuts des années 1980, les groupes marxistes-léninistes s’écroulent, la disparition du PCO suivant de quelques mois celle du groupe rival En Lutte! À l’intérieur des organisations, les militantes et militants prennent conscience de lacunes majeures de leur analyse quant à la compréhension des rapports sociaux. Les femmes entre autres remettent en question le modèle. La question de l’indépendance du Québec revient en force. À l’instar de ce qui se passait dans d’autres pays, de nouveaux mouvements d’allégeance féministe, écologiste ou gaie et lesbienne voient le jour et contestent le mode d’organisation et la philosophie des groupes marxistes-léninistes. Au faîte de sa popularité, le PCO distribuait plus de 10 000 exemplaire de son organe d’information La Forge. Les débats, discussions et interventions que leurs militantes et militants ont institués marquent les années 1970, et ce, dans tous les milieux sociaux, notamment dans le mouvement syndical. Les organisations marxistes-léninistes ont profité du courant de radicalisme qui animait l’ensemble des organisations ouvrières au début des années soixante-dix. La conjoncture a bien changé une dizaine d’années plus tard. Crise économique aidant, le mouvement ouvrier se replie sur la défensive devant l’offensive d’austérité de la bourgeoisie. Chômage, fermetures d’usines rendent les luttes plus difficiles. Le PQ s’enfarge dans sa stratégie référendaire étapiste, conduisant le mouvement nationaliste dans une impasse dont la morosité déteint sur l’ensemble des forces progressistes. La lenteur des succès révolutionnaires à travers le monde, après la croissance rapide des organisations marxistes-léninistes des années soixante-dix, détournent de l’engagement militant devenu plus difficile et aux perspectives à plus long terme. La révolution ne parait plus à l’ordre du jour et la conjoncture de plus en plus difficile restreignent les adhésions. La période euphorique des années soixante et soixante-dix est bel et bien terminée. La disparition du mouvement marxiste-léniniste marque une seconde fin pour le romantisme révolutionnaire au profit de solutions plus pragmatiques, plus spécifiques. C’est le retour au Québec de l’option Socialisme et indépendance, largement combattue et mise en sourdine par les organisations marxistes-léninistes.

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L’apparition et la croissance du mouvement marxiste-léniniste, dont le Parti communiste ouvrier va être le groupe le plus nombreux et le plus influent dans le mouvement syndical est le fruit d’une époque et doit être analysée dans son contexte. Ceux qui croient simplement que les militantes et militants de ces organisations ont quitté la sphère d’influence de l’Église pour une autre tout aussi « religieuse» font une lecture assez grossière. Fautil rappeler que si cette analyse avait un sens, elle s’appliquerait tout aussi bien à tous ces individus qui ont abandonné la vision atavique de la Sainte Mère l’Église pour replonger dans celle de la Sainte Mère la Nation. Cette analyse n’a pas plus de sens que de croire que le mouvement m-l serait la création de forces fédéralistes n’ayant en tête que la lutte au «séparatisme » et cherchant à bloquer le PQ. Le mouvement marxiste-léniniste, dont faisait partie le PCO, s’inscrit donc dans une perspective internationale et on ne peut faire l’économie d’en faire l’analyse en prenant en compte toutes les considérations.

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Introduction historique au groupe En lutte !1

André Valiquette2 Université du Québec à Montréal L’Organisation marxiste-léniniste du Canada En Lutte! (OMLC). Ce nom aux allures entreprenantes, adopté en 1979, reflète le cheminement de la modeste Équipe du journal En Lutte ! , née sept ans plus tôt pour fonder un parti révolutionnaire au Québec. Dès cette période initiale, le groupe En Lutte! s’inspire de morceaux choisis de l’histoire du mouvement communiste international et, par la suite, tente d’élargir son influence à d’autres provinces canadiennes. Au tournant des années 1980, il se rapproche du mouvement féministe. En 1982, l’OMLC En Lutte! se dissout à la veille de son quatrième Congrès, après deux années de crise idéologique et organisationnelle. Pour quelques milliers de militants, membres ou sympathisants, cette expérience politique allait se solder par un constat d’échec. Ceux qui ne se sont pas désintéressés de l’intervention sociale se retrouveront dans des milieux communautaires ou alternatifs relativement mieux insérés dans le contexte culturel de l’Amérique du Nord.

NAISSANCE DU «MOUVEMENT MARXISTE-LÉNINISTE»
En Lutte! est fondé à l’automne 1972, après environ un an de gestation. Jusqu’en 1974, un noyau relativement restreint de militants, principalement des animateurs culturels et des universitaires, travaillent à se démarquer du nationalisme incarné par le Parti québécois et, plus généralement, de l’héritage politique de la nouvelle gauche des années 1960. Pourtant, les initiateurs d’En Lutte! partageaient des valeurs communes avec cette nouvelle gauche. Comme elle, ils étaient très critiques envers le socialisme soviétique ; ils recherchaient un nouvel humanisme et avaient des affinités avec les mouvements de guérilla dans le Tiers-Monde. Mais dans plusieurs pays, il s’avéra qu’une partie des forces progressistes recherchait une nouvelle plate-forme politique. Au Québec, la radicalisation d’une fraction de la gauche au début des années 1970 doit être située dans le contexte de l’échec du Front de

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Libération du Québec (FLQ) et de l’atmosphère de répression qui s’ensuivit. La libération nationale ou sociale semblait bloquée. La défaite électorale du Parti québécois (PQ) et le recul du Front d’Action Politique (FRAP) à Montréal en 1970 semblaient indiquer que les règles du jeu démocratique ne pouvaient pas intégrer une transformation profonde de la société. La montée des luttes ouvrières (La Presse, le premier Front Commun de 1972), la multiplication des décrets et des injonctions, pouvaient suggérer que la classe ouvrière était prête à devenir un acteur autonome sur la scène politique. Il suffisait de canaliser cette énergie, de lui donner un leadership. Dans cette optique, un certain nombre d’animateurs sociaux, actifs dans les comités de base du FRAP, se rapprochèrent du marxisme. Ils convergèrent tout naturellement vers le milieu universitaire, où des étudiants et des enseignants étaient de leur côté fascinés par la révolution culturelle chinoise. Certains s’identifiaient à ce mouvement de jeunesse à l’autre bout du monde, car ils y voyaient de nouvelles perspectives pour la réforme des régimes socialistes vers une orientation moins autoritaire. Cette révolution culturelle en Chine annonçait aussi, selon eux, une résurgence possible du mouvement révolutionnaire dans les pays occidentaux, où la jeunesse et le mouvement étudiant étaient devenus une force sociale nouvelle. C’est dans la foulée de ces événements que Charles Gagnon, qui avait été un leader du FLQ, rassembla un mouvement marxiste-léniniste naissant au Québec autour du projet du journal En Lutte! et de sa brochure Pour le parti prolétarien en 1972.

PÉRIODE INITIALE (1972-1976)
La brochure Pour le parti prolétarien met l’accent sur la nécessité de la lutte idéologique au moyen d’un «journal d’avant-garde de la classe ouvrière », préalable à la création d’un parti de masse. Le premier numéro du journal En Lutte ! est lancé le 1 er mai 1973. Dans les trois années qui suivent, une vingtaine de «cahiers de formation» sont publiés en encart dans le journal qui paraît à toutes les deux semaines. Des «groupes d’amis »3, au nombre d’une dizaine, collaborent à la rédaction du journal, qui est perçu comme un instrument d’unité par les débats que suppose la formulation de ses positions politiques. En octobre 1973, le journal recommande à ses lecteurs d’annuler leur vote aux élections provinciales, aucun des partis «bourgeois» n’offrant de solution de rechange pour la classe ouvrière. En Lutte! recommandera l’annulation à la plupart des élections qui suivront, y compris au niveau municipal et fédéral. Le journal développe aussi une critique très radicale des syndicats, vus comme des instruments de la collaboration de classe. Un comité de

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Solidarité avec les Luttes ouvrières, où En Lutte! exerce rapidement une forte influence, canalise certains appuis à la lutte des ouvriers de Firestone. Suivra en 1974 une première «campagne politique» menée par En Lutte ! pour défendre 34 ouvriers arrêtés lors d’une occupation de la United Aircraft. Cette année-là, En Lutte! tient son premier congrès et adopte ses statuts fondés sur le «centralisme démocratique». Le groupe publie un supplément important: «Créons l’organisation M-L de Lutte pour le Parti». Il y manifeste son intention de contribuer à l’unité du mouvement communiste encore éparpillé et d’étendre son influence de Halifax à Vancouver.

EXPANSION (1976-1979)
La principale activité politique d’En Lutte! en 1976 tourne autour de sa campagne pour faire retirer la loi fédérale C-73 de contrôle des salaires. Le groupe appuie la grève générale organisée par le Congrès du Travail du Canada et diffuse une brochure à près de 20000 exemplaires pour faire connaître ses positions 4. Le 1er mai 1976, le journal devient bilingue. En septembre, En Lutte ! publie le premier numéro de sa revue théorique Unité Prolétarienne et en novembre, à la suite de son deuxième congrès, il met sur pied des directions régionales et organise une première conférence sur l’unité des marxistesléninistes au Canada. Cette conférence sera suivie de quatre autres jusqu’en 1979. On y abordera successivement les questions de la méthode pour réaliser l’unité (1ère), de la stratégie révolutionnaire (2e), de la situation internationale (3e), de la construction d’un parti révolutionnaire (4e), et du programme politique de ce futur parti (5e). En Lutte ! bénéficiera du ralliement de nombreux groupes, d’une conférence à l’autre, mais verra se créer un autre pôle dans l’extrême-gauche: la Ligue communiste marxiste-léniniste du Canada5, avec laquelle il entretiendra de nombreuses divergences abondamment commentées dans les publications officielles des deux groupes. Pendant cette période, En Lutte! rallie un certain nombre de militants de groupes populaires (Association pour la défense des droits sociaux, comptoirs alimentaires, Association coopérative d’économie familiale, garderies) et manifeste sa présence dans quelques syndicats. L’appui aux grèves des meuniers de la Robin Hood et à celle des employés de la Commonwealth Plywood capte beaucoup d’énergie. Une enquête plus poussée permettrait de savoir si cette influence tenait à «l’implantation» directe de militants du groupe En Lutte! dans divers milieux ou si elle provenait davantage d’une démarche de politisation autonome d’une certaine couche de syndiqués, de travailleurs ou de bénévoles de ces mêmes milieux.

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Le nombre de membres d’En Lutte! passe de 114 en 1976 à 348 en 1979 6, ce qui représente un potentiel d’intervention assez élevé, compte tenu de la priorité absolue que ces militants doivent accorder à leur engagement politique. Il faut y ajouter un nombre supérieur de « sympathisants actifs » plus ou moins encadrés et «d’aspirants membres». En 1976, les diffuseurs du journal en écoulent plus de 1000 par semaine. Trois ans plus tard, ils atteignent des « sommets» de 10000, avec une moyenne autour de 7000 exemplaires7. Le journal devient hebdomadaire en 1978 et commence à être diffusé en kiosque. Le 3e Congrès d’En Lutte! se tient à la fin de mars 1979. Les 56 délégué(e)s élu(e)s adoptent des positions un peu triomphalistes: ils prétendent que leur groupe a rallié l’essentiel des «marxistes-léninistes» et créent donc l’organisation marxiste-léniniste du Canada En Lutte!. Un programme politique est adopté, très succinct. Les 16 articles du programme résument des considérations stratégiques et tactiques qui devaient traverser l’épreuve du temps et des tourmentes politiques. En Lutte! affirme être maintenant prêt à accueillir dans ses structures tous les « éléments combatifs » de la classe ouvrière. On admet que le ralliement des travailleurs ne sera pas chose facile. Mais la crise surviendra bientôt.

CRISE (1980-1982)
C’est dans la période précédente qu’il faut chercher les racines de la démobilisation des militants. Une première vague de démissions avait eu lieu en 1978: on évoquait le rythme de travail trop exigeant. Par ailleurs, les résultats de ce travail se faisaient attendre, tant sur le plan du recrutement que sur la conjoncture politique elle-même. Un sentiment d’impuissance commence à se manifester dans la gauche, alimenté lui-même par cette conjoncture défavorable. En témoignaient le maintien du gel des salaires au niveau fédéral, l’élection du PQ en 1976 et la reprise en main du mouvement national par les élites traditionnelles et, finalement, la crise économique, les coupures dans les services publics et le début de recul de l’État providence. En Chine, la mort de Mao Zedong en 1976 et la remise en question des acquis de la Révolution culturelle allaient déstabiliser le mouvement marxisteléniniste dans les pays occidentaux8. La nouvelle revue d’En Lutte ! , Forum International 9, entreprendra une vaine tentative de rapprochement avec d’autres groupes m-l à l’étranger avant de constater leur propre désarroi. La victoire du «Non» lors du référendum de 1980 avait aussi démobilisé une partie de la gauche québécoise, y compris En Lutte ! , qui avait fait campagne pour l’annulation et distribué près de 25000 exemplaires de sa brochure Ni souveraineté, ni fédéralisme renouvelé 10.

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Les méthodes sectaires de nombreux marxistes-léninistes semblent avoir contribué aussi à un phénomène de rejet qui a agité plusieurs syndicats et groupes populaires. C’est finalement le féminisme, qui faisait partie des intérêts et des préoccupations d’En Lutte !11, qui le remettra radicalement en question de l’intérieur: des militantes critiquent la négation de la vie privée au profit du politique, le dogmatisme du programme et la hiérarchisation excessive du pouvoir dans l’organisation. Conséquence de tous ces problèmes, le ralliement des travailleurs stagne et le nombre de membres d’En Lutte ! aussi. Après 10 ans d’existence, En Lutte a recruté 557 membres, parmi lesquels 175 démissionnent en cours de route, soit près d’un tiers. Le Canada anglais comptait pour 13 % des effectifs. Le journal ne tire plus qu’à 5 000 exemplaires à la dissolution du groupe en 1982. En Lutte! administre encore en 1980 un budget annuel d’un million de dollars, consacré principalement aux salaires des journalistes et des autres permanents (au nombre de 68 en 1978, et de 25 en 1982), à l’impression du journal et à l’administration des librairies. Les sources de revenus ont reposé principalement sur les épaules des militants, par un lourd système de cotisations, et par des campagnes de financement publiques.

*** En Lutte! se distingua avant tout parmi les mouvements d’extrêmegauche par son insistance sur le travail idéologique et la diffusion d’écrits à caractère politique ou théorique: 34 brochures en tout, publiées dans les deux langues à près de 100000 exemplaires. Les qualités intellectuelles de la direction d’En Lutte! l’ont amené dans les dernières années à la recherche d’une nouvelle maturité politique, à liquider un héritage stalinien qui semble avoir toujours été mal assumé et à tenter de clarifier des questions stratégiques qui divisaient le mouvement communiste international. Une réflexion plus approfondie permettra de comprendre comment ce cheminement conduisit l’organisation En Lutte! à l’éclatement.
NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Ce texte a paru pour la première fois dans Bernard Davignon, Répertoire numérique simple du fonds de l’Organisation marxiste-léniniste du Canada En Lutte !, Montréal, UQAM, 1987, p. 3-13. 2. L’auteur est détenteur d’une maîtrise en histoire. Il est aujourd’hui conseiller en relations de presse pour l’UQAM. 3. Parmi lesquels, Cinéma d’Information Politique, Mouvement Révolutionnaire des Étudiants du Québec, Théâtre de la Shop, Mouvement Progressiste Italo-Québécois, Regroupement Saint-Henri, CAP du Vieux-Montréal.

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4. En Lutte ! , Bulletin interne, no 46, 15 novembre 1981, p. 7. 5. Elle se transformera en Parti communiste ouvrier en 1979. 6. En Lutte ! , Bulletin interne, no 46. Le nombre de femmes reste stable autour de 43 %. 7. En Lutte ! , Bulletin interne, tableaux de diffusion. 8. En Lutte ! , Bulletin interne, n o 30 et 35, Rapport de voyage de membres du Bureau politique en Europe. 9. Quelques numéros parus en français, en anglais et en espagnol. 10. En Lutte ! , Bulletin interne, no 46, p. 7. 11. En Lutte! avait organisé des fêtes du 8 mars qui comptaient parmi ses activités les plus réussies. D’après Charles Gagnon, Sur la crise du mouvement M-L, p. 20.

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Il était une fois… Conte à l’adresse de la jeunesse de mon pays

Charles Gagnon1 Il était une fois dans le Québec d’après Maurice Duplessis des jeunes gens, filles et garçons, qui rêvaient d’une société complètement transformée. Ils ne voulaient plus entendre parler de pauvreté, de discrimination, d’autoritarisme parental, scolaire, patronal ou étatique. Ils voulaient une société de justice, de plus grande égalité, de partage, de solidarité. Ils avaient eu vent que leurs parents avaient vécu des jours très difficiles dans les années 1930, celles de la grande crise. Ils avaient entendu parler du fascisme et du stalinisme, des horreurs de la Deuxième Guerre mondiale, de l’Holocauste, des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki. Ils étaient témoins de la crise existentielle que le cumul de ces événements tragiques avait provoquée — et continuait d’entretenir — dans la conscience occidentale, européenne principalement, et des débats qu’elle suscitait entre libéraux, conservateurs, chrétiens, communistes, existentialistes… autour de la définition d’un nouvel humanisme. En même temps, ils avaient pu constater que les années de l’après-guerre avaient remis l’économie occidentale sur ses rails et avaient été une période de progrès scientifiques et technologiques majeurs, que le syndicalisme avait élargi les droits des travailleurs. Si bien qu’à la différence de leurs parents, dans bien des cas, plusieurs d’entre eux pouvaient étudier et, du fait même, envisager un travail à leur convenance par la suite. Pas tous, bien sûr, mais beaucoup plus que dans le passé. Et ils ne voyaient pas pourquoi ces nouvelles conditions ne devraient pas être étendues à tous les jeunes. Il y avait assez de richesses, croyaient-ils naïvement, pour que tout le monde puisse en profiter. Ils ne savaient pas, pas encore, qu’en régime capitaliste l’accroissement de la richesse a très peu à voir, sinon rien du tout, avec l’extension et l’équité de son partage. Partout dans le monde, en Afrique, en Asie, en Amérique latine, des peuples opprimés menaient aussi la lutte pour leur émancipation. Mener la lutte pour son émancipation, c’était alors la mener sur tous les fronts, national, social, des droits individuels, des droits des minorités, à tous égards. Si bien que la jeunesse fut bientôt rejointe par d’importantes couches sociales qui partageaient les mêmes rêves, du moins en partie, mais qui ne croyaient plus

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tellement à la possibilité de les réaliser sans soumettre l’organisation politique et sociale à des changements importants, sans nécessairement être d’accord avec les moyens que préconisaient les éléments les plus radicaux de la jeunesse. Vous le savez aussi bien que moi, la jeunesse est radicale (quand on change les choses, on les change de fond en comble) ; la jeunesse est pressée (les discussions politiques «sur les virgules», les rappels historiques à n’en plus finir, c’est bien ennuyant et ça ne mène nulle part) ; la jeunesse est parfois excessive (les élections, c’est un «piège à cons » ; vive l’action, «do it now!» ; faisons du bruit, ça va réveiller les vieux !). C’est ainsi qu’est né le Front de libération du Québec (FLQ), au cœur du tourbillon qui agitait la société québécoise, sa frange active, politiquement engagée — tourbillon né, en fait, dans la mouvance de l’opposition syndicale et intellectuelle au duplessisme et dans le sillage d’un nationalisme toujours latent. Quelques douzaines de Bozo-les-culottes entreprirent donc de faire sauter quelques boîtes aux lettres pour finalement tenter de mettre le feu à la plaine, de créer des «focos» (foyers de lutte) à Montréal et ailleurs en province. Il fallait donner du panache au courage, sortir de la torpeur des porteurs d’eau de notre histoire, renouer avec l’action des valeureux patriotes du siècle passé. Une sorte de sous-produit de la Révolution tranquille ou de « dommages collatéraux » ! La Révolution tranquille, en effet, était passée par-là. Ce n’est pas rien, la Révolution tranquille, croyez-moi! En à peine dix ans, dans un tourbillon étourdissant, le Québec a changé de visage. Je crois même qu’il a un peu changé d’âme. Je n’insiste pas, vous avez dû entendre parler de l’assurancemaladie, de la syndicalisation des fonctionnaires, des enseignants, de la création d’une administration publique moderne, de la déconfessionnalisation des institutions et du déclin subit de la pratique religieuse, de la libéralisation des mœurs sexuelles, entre autres; du développement marqué de la scolarisation; de l’apparition de sociétés et d’institutions économiques étatiques et, bientôt, d’entreprises privées importantes. Et pour coiffer le tout, et ce n’est pas peu dire, l’apparition de la fierté d’être francophone en Amérique du Nord, comme apparaissait plus au sud, la fierté d’être noir, d’être Latino, d’être Africain… Le monde se colorait et le Québec avait sa couleur. Le monde entier résistait au «drabe» uniforme de la soldatesque impériale. On ne vous lançait plus un «don’t you speak white! » dans les restaurants de la Catherine Ouest — elle n’était pas plus « sainte » à l’époque qu’aujourd’hui — ou du boulevard Décarie. On ne laisserait pas la révolution entre les mains des bourgeois et de leur État. Un mouvement contestataire prenait forme. «Le joual, expression de

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notre identité», prétendaient des écrivains. «Nous ne sommes pas des trousde-culs», affirmait la sociologue. «Le mépris n’aura qu’un temps», déclaraient les syndicats. «Ne comptons que sur nos propres moyens», préconisait une Confédération des syndicats nationaux (CSN). «L’État, rouage de notre exploitation», proclamait la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ). « Interdit d’interdire », clamaient les étudiants au retour de Paris. «À bas l’impérialisme ! », « Vive le Québec libre ! », lançaient les manifestants. «Et nous allons vous mettre tout ça en chanson», disaient les poètes. C’est alors que le Parti québécois (PQ) s’amena et fit une remarquable récolte. Moins de dix ans après sa création, il prenait la maîtrise des rênes de l’État avec un programme souverainiste. Ce n’est pas rien, ça non plus. C’était une partie du pouvoir. Pour un grand nombre, la naissance du PQ, c’était le début du grand changement. Mais pas pour tous. Il y avait des trouble-fêtes, des empêcheurs de danser en rond, contestataires casse-pieds comme certains d’entre vous à l’occasion, qui disaient que le «pouvoir politique», ce n’est pas le pouvoir, qu’on ne se battait pas pour simplement avoir un État français et des bourgeois francophones. Il y avait toujours de puissants capitalistes qui dictaient, de l’extérieur du Québec et, progressivement de l’intérieur, les règles du jeu; il y avait toujours des pauvres, même s’ils pouvaient acheter leurs guenilles en français. Si la montée du PQ avait entraîné le ralliement de la majorité des partisans de l’indépendance et du progrès social, l’unanimité n’existait pas pour autant. Il y avait les irréductibles. Les débats allaient être vigoureux. Ce n’était pas vraiment nouveau. Dès les années 1960, le clivage existait: «Le Québec aux Québécois», d’un côté; «Le Québec aux travailleurs», de l’autre. L’opposition qu’on retrouve aujourd’hui entre le Parti québécois et l’Union des forces progressistes — pour autant qu’on puisse connaître le programme de ladite Union, qui semble se diriger vers la clandestinité totale — existe en fait depuis le début des années 1960. Avant cela, le nationalisme québécois était plutôt à droite et même franchement à droite. Les militants progressistes des années 1960, notamment à Parti pris, avaient inventé le « nouveau nationalisme», supposé, comme dans les colonies, être porteur de progrès social. Le FLQ, ai-je dit, avait fait long feu. Ses rangs décimés après la mort du ministre Pierre Laporte en octobre 1970, la police avait investi ce qui en restait. Sauf quelques nostalgiques de la bombette — dont il reste quelques spécimens encore aujourd’hui — personne n’y voyait plus la voie de l’indépendance et du socialisme. Et cela s’expliquait. Malgré des tentatives de justification (théorique) de l’action violente, le FLQ était demeuré un mouvement essentiellement spontanéiste, où on mythifiait l’action directe,

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immédiate, au détriment de la réflexion politique, d’une pensée stratégique articulée aux conditions sociales et culturelles ambiantes. Le marxisme traînait par là, depuis la fin du xixe siècle en fait, mais il avait du plomb dans l’aile depuis qu’on avait commencé à sérieusement démonter la mécanique stalinienne qui avait tenu les peuples de l’Est en laisse dans les années 1930 à 1950. Les partis communistes prosoviétiques, dont le canadien, avaient néanmoins mené des luttes courageuses, voire héroïques, dans les années 1930 et 1940, dans les syndicats, parmi les chômeurs. Dans certains pays, la France et l’Italie notamment, ils avaient même connu des succès électoraux non négligeables; ils avaient contribué à la mise sur pied de «fronts populaires» en Europe à l’approche de la Deuxième Guerre mondiale; ils avaient participé à la résistance en Espagne, en France, en Yougoslavie, en Grèce; ils avaient même eu, croyez-le ou non, de l’influence sur la politique américaine à l’époque du New Deal, dans les années 1930-1945, par liberals interposés, avant que Joseph McCarthy ne s’impose et ramène l’«Amérique» dans le droit chemin — qu’elle n’a plus quitté depuis lors. Mais tout cela appartenait déjà au plus-que-passé. Il y a, comme ça, des périodes où l’histoire «déboule». De toute façon, la jeunesse révoltée, je l’ai dit, ne voulait rien savoir de ces débats sur la voie du socialisme, sur la stratégie, sur les conditions objectives et subjectives, etc. La jeunesse voulait de l’action, elle a agi et elle s’est cassé la gueule sur la muraille de l’ordre établi. Mais les plus déterminés n’allaient pas jeter l’éponge. Une erreur de parcours, une erreur d’aiguillage, ça se corrige. On avait levé le nez sur les leçons de l’histoire, on avait craché sur les idéologies, ces sérénades que la droite et la gauche se lançaient au visage depuis des décennies. On avait erré. Il fallait en prendre acte. Pour faire la révolution, il faut bien comprendre la situation, analyser les conditions sociales, les bases économiques, les courants idéologiques, les «conditions objectives et subjectives», avait dit Lénine. Bref, il faut saisir les contradictions qui animent la vie sociale et dont la résolution est susceptible de provoquer des transformations majeures, le grand changement, la révolution. C’est ce qu’affirmait Pour le parti prolétarien, entre autres documents de l’époque. Parue en 1972, la brochure résumait les échanges d’un noyau de militants et d’une militante issus de groupes populaires dont les Comités d’action politique (CAP). Mais, malheureusement, Pour le parti prolétarien2 était du «marxisme vulgaire », comme disaient certains, bien connectés aux groupes européens, français et belges notamment. Ça tombait bien. Cette carence d’idéologie allait être comblée et comment! Il y avait en Asie, en Chine plus précisément, un vieux monsieur qui,

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après des années de lutte armée, avait libéré son pays de l’occupation japonaise et des capitalistes occidentaux qui contrôlaient certaines régions du pays, un quasi-continent, et avait réussi à réunir des régions autrefois soumises aux seigneurs de guerre locaux en un pays unifié sous un gouvernement central — il était, bien sûr, accompagné de quelques camarades et autres compagnons de route — et la route avait été longue — qui finirent par lui vouer un culte à en rendre Joseph Staline jaloux. Un vieux monsieur atypique qui était en train de se gagner, en partie en raison de ce culte, le respect de certains chefs d’État occidentaux et, plus encore, des militants de nombreux mouvements de libération du tiersmonde. Or ce vieux monsieur avait trouvé la faille qui expliquait l’échec de la construction du socialisme en Union soviétique: le révisionnisme. Et voilà que, grâce à Mao Zedong, le leader chinois charismatique, les jeunes révoltés, qui refusaient de prendre place dans la caravane des partis traditionnels, allaient pouvoir se réconcilier pleinement avec le marxisme — la chose avait commencé dès les années 1960, en fait, mais sur le mode mineur, de ce côté-ci de l’Atlantique en particulier. Il y avait donc un marxisme non corrompu par les politiciens au pouvoir, les politiciens corrompus par le pouvoir. La route serait longue, le parcours sinueux, soit, mais le dénouement serait glorieux. Les Chinois en avaient fait la preuve; les Vietnamiens étaient en train de le confirmer. La voie de la victoire était tracée; il s’agissait de se l’approprier, de l’approfondir et de l’appliquer aux contradictions propres à son pays. C’est ainsi que naquirent, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, divers groupes marxistes-léninistes (appellation qui servait à distinguer les «vrais» communistes des révisionnistes, c’est-à-dire ces communistes qui, sous la coupe de Moscou, avaient en fait abandonné la doctrine de Marx et de Lénine). Ce courant exercerait un véritable attrait sur une partie de la jeunesse étudiante et bon nombre d’organismes populaires. En moins de cinq ans, plusieurs de ces groupes allaient multiplier leurs effectifs et se regrouper pour former des organisations plus larges, de quelques milliers de personnes, principalement, pour ce qui est du Québec et du Canada, le Parti communiste ouvrier (PCO) et l’organisation EN LUTTE! (en majuscules toujours, s’il vous plaît !3). Bien décidée à donner des assises théoriques incontournables à son action, cette jeunesse n’en avait pas pour autant rompu avec son activisme. Sauf que celui-ci prendrait d’autres formes. Il ne s’agissait plus tant de faire des coups fumants pour attirer l’attention, «éveiller les consciences», que de mener une lutte idéologique incessante pour diffuser sa ligne politique au plus grand nombre et recruter de nouveaux adeptes, parmi les étudiants, dans le mouvement ouvrier et les groupes populaires.

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Les groupes plus importants publiaient un hebdomadaire qui faisait connaître les luttes populaires et syndicales et comprenait des articles de fond sur les questions sociales et politiques. Ces journaux étaient diffusés largement dans les maisons d’enseignement, aux portes des usines et, parfois, dans la rue ou les stations de métro. La police n’était pas plus tolérante qu’aujourd’hui, peut-être moins, mais avec le temps on était arrivé à tromper sa vigilance plus souvent qu’autrement. Et, tout comme les anars d’aujourd’hui, les marxistes ne lésinaient pas sur la dénonciation de la répression. Ils dénonçaient beaucoup de monde, beaucoup d’institutions: les partis politiques, les directions syndicales, les bourgeois, les petits bourgeois; sans compter l’impérialisme, le racisme, le patriarcat, le chauvinisme de grande nation, le nationalisme de droite, la religion, etc. Et ils agissaient, conformément à leurs convictions. Distribution du journal à partir parfois de cinq heures du matin, rassemblements de soutien aux luttes en cours, présence sur des lignes de piquetage habituellement assez musclées merci, grandes manifestations de solidarité le 8 mars (journée de la femme) et le premier mai (journée des travailleurs) — ce sont les marxistes, soit dit en passant, qui ont réintroduit la célébration de ces deux fêtes internationales au Québec et au Canada, les syndicats, le mouvement des femmes et les groupes populaires reprenant ensuite le flambeau, un flambeau en voie d’extinction depuis quelques années déjà — réunions de cuisine avec les personnes intéressées, etc. Les militants étaient alors «en devoir» pratiquement 7 jours par semaine, 52 semaines par année. Fruit d’une coalition de groupes marxistes (léninistes et trotskistes) et populaires, le Comité de solidarité avec les luttes ouvrières (CSLO) a joué un rôle important dans plus d’une lutte ouvrière, Shellcast, Firestone, Pratt & Whitney, Ogilvy, contre le gel des salaires, etc., en animant des comités de soutien, en se joignant aux piquets ouvriers, en distribuant des tracts, en formant parfois des comités de lecture autour du journal, en réunissant les femmes des grévistes, en se joignant à des groupes populaires — en contribuant même à leur mise sur pied, comme dans le cas des garderies qui naissaient à l’époque — en dénonçant les profs réactionnaires dans les collèges et les universités, etc. Parallèlement à ce regroupement d’éléments provenant des groupes populaires, des syndicats et des groupes marxistes (trotskystes et léninistes) au sein du CSLO, on assistait à l’adhésion, volontaire soit dit en passant, de bon nombre de militants à l’une ou l’autre des organisations marxistes et, dans certains cas, au ralliement de groupes populaires ou communautaires entiers à ces mêmes organisations. Si bien que, petit à petit, bien des groupes jusque-là autonomes se sont vus entraînés dans les rivalités des diverses organisations marxistes qui s’entre-déchiraient pour, prétendaient-elles, «assurer

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le triomphe de la ligne juste». Ce sont sans doute les garderies et certaines cliniques populaires (de santé) qui ont le plus souffert de ces affrontements quasi quotidiens. Voilà, à n’en pas douter, qui appartient au passif du mouvement marxiste. Mais avant de prétendre que les marxistes ont tué le mouvement communautaire, il y aurait certaines précautions à prendre. Le mouvement est-il vraiment mort ? Et la démobilisation indéniable qui a caractérisé les années 1980 a-t-elle eu pour seule cause, pour principale cause, l’action des marxistes au cours des années 1970? La réponse à cette question n’est sans doute pas aussi claire et nette qu’on l’affirme parfois. On devrait au moins tenir compte du fait que l’affaiblissement des luttes populaires — tout comme l’abandon de la lutte pour le parti révolutionnaire, d’ailleurs — a été un phénomène généralisé au cours des années 1980, aussi bien en Europe et en Amérique latine qu’ici. Sans prétendre qu’il y a là un rapport de causalité, il n’est pas inutile de noter que le phénomène en question a coïncidé avec la prise de conscience des limites et parfois même du cul-de-sac des luttes révolutionnaires qui avaient suscité l’enthousiasme dans les années 1960 et 1970, en Afrique, en Asie et en Amérique latine. Quoi qu’il en soit, la lutte pour le parti s’est poursuivie rondement au cours des années 1970 et de très nombreux militants et militantes partageaient cet objectif. Des groupes de théâtre, des groupes musicaux, des groupes culturels et bon nombre d’intellectuels, des enseignants notamment, ont, sans nécessairement adhérer à une organisation marxiste, apporté leur contribution au mouvement d’ensemble, soit en l’alimentant de leur réflexion et de leurs interventions, soit en reprenant les propos des organisations dans leurs activités. Bref, les marxistes-léninistes étaient présents partout ou presque, y compris sur la scène internationale. À la fin des années 1970 en effet, EN LUTTE ! , qui entretenait des liens avec de nombreuses organisations marxistes à travers le monde, lançait un appel à la création d’une internationale sans dépendance à l’égard de tout parti au pouvoir, qu’il fut chinois, coréen ou albanais; l’histoire avait amplement montré que cet asservissement à un parti au pouvoir contre aide financière, conduisait inévitablement à la dépendance idéologique. C’est ainsi que l’organisation en vint à publier un mensuel en trois éditions, française, anglaise et espagnole, Forum international, publication qui s’ajoutait au journal hebdomadaire et à la revue Unité prolétarienne. Forum international reçut un accueil chaleureux de plusieurs partis et organisations en Europe, en Amérique latine et de militants en exil de Chypre, de Turquie et d’Iran. On aurait donc tort de réduire l’action des marxistes-léninistes à la seule production d’un discours complètement déconnecté.

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Mais discours il y a eu. Cela ne fait pas de doute. Discours imposant, discours cohérent, discours radical. Que disait-il? Faisons court : la construction du socialisme et puis du communisme, c’est-à-dire l’étape ultime du partage intégral des richesses, de l’égalité de tous en droit, passe obligatoirement par la révolution prolétarienne, processus au cours duquel la prise du pouvoir politique n’est qu’une étape qui doit être suivie par la collectivisation des moyens de production, qui deviennent alors propriété commune de tous les habitants du pays. Cette étape se déroule sous la direction de la classe ouvrière ; c’est la phase de la dictature du prolétariat. L’instrument de la dictature, c’est le parti du prolétariat, communément appelé «parti communiste». C’est ainsi qu’à travers leurs activités d’agit-prop, les groupes marxistesléninistes des années 1970 s’employaient à construire le parti qui prendrait la direction des masses populaires et les conduirait au pouvoir. Les jeunes militants marxistes-léninistes sont alors habités par un idéal, la recherche d’un absolu auquel ils sont prêts à consacrer leur vie, pour le service duquel ils sont prêts à transformer leur façon de vivre, comme les chrétiens d’hier, comme bon nombre de croyants d’aujourd’hui. Il s’agit ni plus ni moins d’adopter et d’appliquer des principes et un style de vie qui se rapprochent le plus possible de ce qu’on conçoit comme devant être la règle dans la société communiste. Un peu à la manière des moines du Moyen Âge qui voulaient vivre leur christianisme au quotidien, à l’abri de l’immoralisme ambiant. Au cœur de cette démarche, la lutte contre les inégalités. On aura des cercles de lecture et des sessions de formation pour permettre à tous, les ouvriers au premier titre, de s’approprier les rudiments d’une analyse politique de base, d’inspiration marxiste bien sûr, de façon à ce que chacun puisse participer pleinement aux débats qui entourent les stratégies à établir, les tactiques à adopter, les actions à mener. Cela donnera lieu à la création de l’Atelier ouvrier, destiné spécialement à la constitution de petits noyaux d’ouvriers d’une même entreprise. On établira des règles devant réduire les inégalités entre les hommes et les femmes; on visera à ce qu’il y ait des femmes dans les postes de direction; on organisera des services de garde d’enfants lors des événements publics. Et puis, après quelques dérapages, on mènera aussi la lutte contre la discrimination à l’égard des homosexuels. La détermination du montant des cotisations prendra les enfants en compte. C’est heureux, car ceux qui ont des salaires au-dessus de la moyenne paient des cotisations tout autant au-dessus de la moyenne; dans certains cas, ce n’est pas peu. Les permanents sont, sans exception, rémunérés sur la base des salaires des travailleurs non spécialisés. Voilà qui s’appelle vivre à la hauteur de ses idéaux… ou presque.

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L’idéal, c’est la morale prolétarienne, dont on trouve des illustrations dans des romans russes, chinois ou albanais, une morale du courage, du don de soi, de l’oubli de soi pour la cause. La cause est le dieu des militants, comme le capital est celui de l’ennemi. Tout doit être mesuré à l’aune de la cause… avec des variantes, bien sûr. Ainsi, pour certains, vivre en concubinage, fumer un joint, fréquenter les bars underground, c’est petit-bourgeois ; pour d’autres, l’homosexualité est une déviation idéologique — c’est déjà le langage politiquement correct qui s’insinue; c’est la réapparition d’un discours moralisateur à la sauce prolétarienne. Le sentiment de l’urgence militante est tel qu’au milieu des années 1970, il y aura de jeunes couples qui se demanderont s’ils sont «autorisés» à faire des enfants. Quand on vit suivant une morale aussi rigoureuse, il arrive qu’on soit tenté, par frustration peut-être, de voir si, autour de soi, elle est correctement appliquée. Les responsables se verront ainsi chargés de veiller aux bonnes mœurs de leur entourage; intervenir auprès des couples en difficulté, dans les cas de violence conjugale ou de discrimination à l’égard des gais et, plus largement, d’être à l’affût des déviations idéologiques ou politiques. Le contrôle est parfois serré, l’autocensure est la règle: on a vu des noyaux de militants se réunir à quatre ou cinq reprises pour s’entendre sur le contenu d’un tract d’appui à des grévistes (je crois savoir que la grève était toujours en cours au moment de la sortie du tract. Ouf !) Progressivement, sans que personne ou presque n’en prenne vraiment conscience, on se retrouve en train de construire une communauté idéale au sein d’une société dominée par l’idéologie bourgeoise, de plus en plus individualiste. Tâchons quand même de ne pas considérer les choses de façon trop simpliste — le moins possible en tout cas. Il y a une face positive à ce communautarisme: on constitue ainsi une collectivité où la solidarité occupe la place centrale qu’elle devrait occuper dans la société en général. Mais, à trop se distinguer de son entourage, on court le risque d’être moins sensible à ses préoccupations, grandes et petites, on court le risque de voir le monde de façon biaisée. Vous avez de gros mots sur le bout de la langue, non? Dogmatisme, sectarisme, peut-être ? Vous n’avez pas tout à fait tort. Il ne fait pas de doute que bien des marxistes-léninistes ont cédé au dogmatisme, c’est-à-dire qu’ils ont, dans les faits, conféré un caractère transcendantal à leur ligne politique, y inclus leur morale. Toute communauté, tout regroupement qui porte ses principes à ce niveau finit inévitablement par se comporter comme une secte. Sans véritablement mesurer la portée de l’entreprise, sans concevoir le caractère irréaliste, utopique même, de la chose, les marxistes-léninistes — ceux d’EN LUTTE! à tout le moins; il est possible qu’au PCO on ait misé davantage sur la pureté de la ligne politique et moins sur celle de la morale

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prolétarienne — ont voulu vivre comme s’ils constituaient une «société » socialiste au sein de la société ambiante qui ne l’était pas, il va sans dire. C’est le comportement qu’on retrouve, à des degrés divers, dans les sectes religieuses, tout comme dans les marges radicales, fondamentalistes des grandes religions, qui, par exemple, présentent leur guerre comme l’expression de la volonté divine ou, à l’opposé, posent leur désir de paix comme antidote aux guerres en cours ou éventuelles. Cette communauté politique avait donc de bons côtés, dont la camaraderie et la solidarité, en règle générale, n’étaient pas les moindres. De façon plus pratique, les principales organisations marxistes ont été de formidables écoles de formation, car on y pratiquait le culte du travail bien fait. C’est là que des dizaines de militants ont fait leurs premières armes comme organisateurs, journalistes, imprimeurs, libraires, conférenciers, etc. D’autres mettront leurs talents artistiques en pratique, chant, musique, théâtre, dessin… Cette formation n’était pas laissée au hasard ; souvent, les plus expérimentés organisaient des sessions à l’intention des nouveaux. Bon nombre d’entre eux se retrouvent aujourd’hui dans les médias, les syndicats et les organismes communautaires. Certains, hommes et femmes, qui n’étaient parfois jamais sortis de Montréal, se sont retrouvés, du jour au lendemain, responsables de l’organisation et de toutes ses activités à Toronto, à Vancouver ou à Calgary… Les marxistes ont ainsi mené des luttes et constitué un milieu de formation pour les membres. Le mouvement marxiste-léniniste a constitué un lieu de culture important. Le marxisme, il convient de le redire, n’est pas une supercherie et ceux et celles qui l’ont défendu n’étaient pas des escrocs. Mais leurs adversaires n’ont voulu retenir que leur discours, je dirais même que le côté dogmatique de leur discours. Ainsi, pendant une dizaine d’années, les marxistes-léninistes qui, pour la plupart, avaient fait de la lutte ouvrière contre le capital la contradiction principale de la société, secondarisant ainsi la lutte nationale, ce qui a terni leur histoire d’une tache indélébile, que dis-je? ce qui a fait d’eux des traîtres à la nation — comme vous voyez, les marxistes-léninistes n’avaient pas épuisé toutes les ressources du dogmatisme — ils ont mené de nombreuses luttes aux côtés des syndicats et des organisations populaires — ce pourquoi on les a accusés de faire du «noyautage» (il serait plus juste de parler ici d’entrisme), sauf que, en règle générale, ils ne cachaient pas leur allégeance — ils ont diffusé largement leurs convictions par l’écrit et la parole, par des chants et des spectacles qui, il faut le reconnaître, n’ont pas toujours emporté l’adhésion de la critique artistique; ils ont mené une critique acharnée et parfois outrancière des institutions économiques et politiques, sans oublier les syndicats.

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C’est ainsi qu’ils cherchaient à faire partager leur rêve révolutionnaire. Comme des milliers d’autres, hier et aujourd’hui, ils considéraient l’ordre établi du capital et du superpouvoir impérialiste comme tout à fait contraire au bien-être de la société, de la grande majorité de la population. À la différence de milliers d’autres qui se contentaient de dénoncer — ce qui n’est pas inutile, soit dit en passant — ils ont cherché une voie pour s’attaquer à cet ordre établi, pour l’affaiblir et finalement l’abolir. Mais, deux ans à peine après le référendum de 1980, EN LUTTE! et la plupart des organisations marxistes québécoises, canadiennes et étrangères disparaissaient complètement. On se demande encore pourquoi exactement. Pour plusieurs, la disparition de ces organisations complètement «capotées » allait, pour ainsi dire, de soi. Elles ne pouvaient pas durer. Pourtant, il y a des sectes — si on peut traiter les organisations marxistes ainsi, un peu abusivement quand même — qui ont la vie dure, comme chacun sait. Que s’est-il passé pour que les principales organisations marxistes s’effondrent ainsi, subitement, au début des années 1980? Bien des explications ont été avancées. Parmi les plus tenaces, leur appel à l’annulation lors du référendum de 1980 sur la souveraineté-association. On a même accusé les marxistes d’avoir concouru à la défaite du «oui». Mais, il me semble que tous les marxistes-léninistes auraient pu voter trois fois chacun pour le «oui» que cela n’aurait pas changé grand-chose. Bien qu’il semble qu’au PCO, l’«erreur référendaire » ait pu jouer un rôle non négligeable dans sa disparition. Quoi qu’il en soit, l’«erreur» en question n’a sûrement rien eu à voir avec la disparition quasi complète du mouvement marxiste-léniniste à l’échelle de la planète. On a aussi dit que c’était la lourdeur de leur organisation et, plus spécifiquement, le caractère oppressif que cela représentait pour les femmes au premier chef. Et lourdeur il y avait — j’en ai parlé plus haut. Mais, si on a pu parler d’oppression des femmes dans les organisations marxistes, c’est bien davantage en se référant à un féminisme radical — qui souhaitait rien de moins que «féminiser» la politique; alors qu’il s’agissait peut-être davantage de l’humaniser — qu’en examinant les nombreuses mesures mises en place sur ce terrain, qu’en comparant ce qui se passait au sein du mouvement et ce qui se passait dans la société en général. Bien sûr, quand on veut éliminer toute trace de discrimination à l’égard des femmes en moins de douze mois, on risque fort de ne jamais se satisfaire d’un parcours lent et difficile, mais néanmoins généralement positif. Pour ce qui est d’EN LUTTE! à tout le moins, je crois que l’affaire est plus sérieuse, si je puis dire, en ce qu’elle concerne les assises idéologiques non seulement de ses activités, mais de son projet même. Alors quoi? À la

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lourdeur organisationnelle, au malaise des femmes, il faut encore ajouter deux facteurs qui ont concouru à la remise en question du projet d’EN LUTTE!: la stagnation du recrutement en milieu ouvrier qui se manifestait depuis la fin des années 1970 et, la «cerise sur le gâteau», la remise en question du marxisme-léninisme tel que le pratiquaient EN LUTTE! et bien d’autres organisations. L’écart entre le discours d’EN LUTTE ! — et son action dans une certaine mesure — et celui du mouvement ouvrier s’est creusé du seul fait que le radicalisme du mouvement ouvrier s’est estompé à la fin des années 1970: la période des grandes grèves, des occupations d’usines, des barrages routiers (Saint-Jérôme, Sept-Îles) est chose du passé. Le président Louis Laberge de la FTQ ne préconise plus de «casser le système » : il concocte le projet de contribuer, à même les économies des travailleurs, au financement de l’entreprise privée pour créer ou maintenir des emplois, et la CSN lui emboîtera le pas quelques années plus tard. Pendant ce temps, le discours des marxistes poursuit sa route comme si de rien n’était. Il y a deux choses qu’il faut savoir distinguer: exprimer des opinions politiques et faire de la politique. N’importe qui peut, si c’est sa conviction, affirmer en tout temps la nécessité de la révolution, travailler à en faire la preuve et à faire valoir ses opinions. Il exprime sa pensée; libre aux autres de l’entendre. Faire de la politique, c’est travailler à réunir le plus grand nombre de personnes autour d’un projet de transformation plus ou moins radicale de la société. Une telle entreprise ne peut pas se mener dans l’abstrait des principes; elle se mène dans une société donnée à un moment donné. Les marxistes-léninistes n’ont pas toujours su faire cette distinction. Finalement, je crois qu’EN LUTTE! a connu une crise de conscience dont les tenants et aboutissants n’étaient pas toujours clairs, une crise qui reposait sur le sentiment plus ou moins confus de la fragilité des bases théoriques de son idéologie. Pour faire court, EN LUTTE! a échoué dans sa démarche pour comprendre et expliquer la nature du «révisionnisme», en d’autres termes pour comprendre l’évolution, le parcours du mouvement communiste, malgré les efforts importants consacrés à cette tâche au cours des dernières années de son existence. Or, si on n’arrivait pas à fournir une explication matérialiste, cohérente, convaincante du révisionnisme, il devenait difficile, sinon impossible, de présenter le marxisme-léninisme, censé être l’antidote du révisionnisme, comme une voie distincte de celle des communistes prosoviétiques. Au départ, le problème se présentait comme suit. Suivant le grand Mao, le révisionnisme soviétique résultait de l’abandon des principes du marxismeléninisme par le Parti soviétique et ceux qui suivaient la même ligne, les

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partis italien et français, tout comme ceux de l’Europe de l’Est, à l’exception du Parti du travail de l’Albanie, dont le leader Enver Hoxha avait été le premier à attacher le grelot à propos du révisionnisme au sein du Kominform4. Or le marxisme est une philosophie — ou une idéologie, si vous préférez — matérialiste, qui explique l’évolution des sociétés non pas par les idées, mais, au premier chef, par les conditions matérielles qui y prévalent. Autrement dit, l’idéologie dominante dans toute société est censée être le pendant, sorte de sous-produit, de l’ordre économique et social qui s’y retrouve. Je simplifie un peu les choses, bien sûr, mais ainsi sont les contes: ils vont à l’essentiel et laissent peu de place à la dialectique. Rupture du discours convenu: l’évolution de l’URSS et des pays de l’Est n’aurait pas été «déterminée en dernière instance», comme disait le grand Louis Althusser (philosophe français prestigieux dans les années 1960), par les nouvelles conditions économiques et sociales mises en place par le pouvoir «prolétarien», mais par les idées des dirigeants du parti. Question troublante pour un marxiste en lutte contre le révisionnisme, qui lutte contre le révisionnisme parce que, croit-il, celui-ci a présidé à l’échec du communisme en URSS et ailleurs. Mais malgré le fait que le débat ait surtout été mené sur le terrain du révisionnisme, c’est toute la théorie de la révolution élaborée par Lénine et codifiée par Staline qui était en cause. Plusieurs rejetaient alors le stalinisme et doutaient fortement — c’est le moins qu’on puisse dire — de la dictature du prolétariat comme forme de passage au socialisme. Il faudrait se rendre à l’évidence que la révolution ne peut pas se résumer à un changement de la garde aux commandes de l’État. Car le pouvoir est une réalité trop écrasante et trop diffuse à la fois pour qu’on puisse penser qu’il se retrouve entièrement entre les mains des puissants de l’économie et de la politique. Mais cela fera l’objet d’un autre conte… Personnellement, j’avais acquis la conviction en 1980 que le marxisme tel que remis en selle dans les années 1970 par des groupes comme EN LUTTE! ne tenait plus la route5. Intérieurement, je rêvais de brasser de nouveau les cartes de l’histoire pour en faire apparaître les enseignements de façon moins étroite. Entreprise colossale pour laquelle EN LUTTE ! , en pleine crise politique et organisationnelle, ne constituait sûrement pas le cadre approprié. L’humeur n’était pas aux débats théoriques à EN LUTTE ! en 1980; elle était aux critiques et aux récriminations de toutes sortes: faible pénétration dans la classe ouvrière, surcharge de travail, discrimination des femmes, à quoi s’ajouta, en dernière heure, celle des homosexuels. La foire d’empoigne, quoi !

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« Un beau conte, vraiment ? » me direz-vous. Eh oui! Des milliers de jeunes gens, ici et ailleurs dans le monde, engagés dans une lutte pour transformer la société dans le sens d’une plus grande justice, d’une plus grande solidarité; une lutte que personnellement j’ai vécue dans l’enthousiasme. Je savais pourquoi je me levais tôt, pourquoi je me couchais tard. Je retrouvais mes camarades avec joie. Ensemble, nous allions quelque part ; nous savions où nous allions et pourquoi. Et nous avions des idées sur la façon d’y arriver. On ne se posait pas trop de questions ni sur notre objectif, ni sur le sens de la vie, ni sur notre identité, je sais… On aurait dû, sans doute. J’en conviens. Mais nous avions voulu aller trop vite et avons laissé tomber tout d’un coup les questions que les intellectuels, les écrivains, les artistes, les historiens avaient posées de diverses façons depuis la Deuxième Guerre mondiale et jusqu’à l’éclosion du mouvement de la jeunesse au début des années 1960. Nous avions laissé tomber cette recherche consciente d’un nouvel humanisme en nous concentrant trop uniquement sur les conditions matérielles de son avènement. Un beau conte, s’il vous incite à ne pas assassiner le Mozart qu’il y a en vous, à ne pas vous isoler de votre entourage et à mener la lutte les yeux grands ouverts. Cette lutte est toujours devant nous, devant vous. Une lutte dans laquelle, je crois bien, seule la jeunesse peut s’engager avec enthousiasme, sans arrièrepensée. Et l’enthousiasme de la jeunesse, celle d’hier comme celle d’aujourd’hui, me convient mieux, tout compte fait, que la capitulation et le cynisme de plusieurs de mes contemporains à la mémoire sélective, au langage poli, politiquement correct, au discours convenu, insignifiant, maîtres de l’argutie et du lieu commun…
NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Ce texte a été rédigé à Montréal le 29 août 2003. Charles Gagnon était le secrétaire général d’EN LUTTE! Ndlr. 2. Charles Gagnon/L’Équipe du journal, Pour le parti prolétarien, Montréal, L’Équipe du journal EN LUTTE ! , 1972, 1972 et 1975. 3. Sachez que lors du congrès de dissolution d’EN LUTTE! en 1982, ses membres ont adopté une résolution stipulant que personne ne devait plus utiliser ce nom pour désigner un groupe ou une organisation politique. Étrange, non? Nous sommes EN LUTTE! Personne d’autre ne le sera… Regrets, nostalgie, fierté? Allez donc savoir. 4. Le Kominform a remplacé le Komintern, la 3e Internationale communiste, après la Deuxième Guerre mondiale. 5. Voir mes textes Quelques leçons d’histoire. Pour une lutte conséquente contre le révisionnisme (mai 1980) et Sur la crise du mouvement marxiste-léniniste (hiver 1981), des textes que mes détracteurs n’ont certes pas lus.

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Les groupes d’extrême gauche au Québec et la question des femmes. De l’opposition à la conciliation

Lucille Beaudry Département de science politique Université du Québec à Montréal La décennie soixante-dix au Québec est caractérisée entre autres par le développement sans précédent des organisations d’extrême gauche, principalement celles de type maoïste et par le féminisme comme mouvement d’idées et d’action et plus encore par l’interaction de celui-ci sur celles-là; de sorte que, au tournant des années 1980, dans le contexte de la débâcle postréférendaire (du 20 mai 1980) et du réalignement des forces progressistes, la recomposition d’une alternative politique ne pouvait plus désormais se formuler sans que soit prise en compte la lutte des femmes pour leur émancipation. La question de savoir comment articuler les revendications féministes et la lutte des classes et celle de l’intervention de la question des femmes dans les groupes révolutionnaires au Québec, ne sont pas survenues spontanément mais ont procédé des acquis de la lutte des militantes au sein de ces organisations, d’un long processus d’interaction qui peut être vu succinctement à la lumière de l’évolution de la position de ces organisations sur la question des femmes. Une étude du discours des groupes d’extrême gauche, leurs énoncés officiels sur la question de l’oppression des femmes et les solutions mises de l’avant montrent que cette gauche organisée est passée successivement d’une position contre le féminisme à la position de la lutte des femmes «partie intégrante du mouvement révolutionnaire », en passant par la position de front uni faisant la promotion d’une alliance tactique et/ou considérant cette question comme devant permettre un renouvellement, voire une voie de sortie à l’impasse politique marquant, pour ces organisations, le tournant des années 1980. Cette interaction entre le féminisme et le marxisme révolutionnaire nous apparaît importante non seulement en raison du rôle catalyseur des questions féministes dans l’ordre politique et dans le développement ultime des organisations révolutionnaires, mais encore et surtout en raison du questionnement

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que ces organisations ont été amenées à faire et de l’évolution des positions y afférant. Cette trajectoire illustre un des phénomènes qui ont contribué à ébranler les assises du dogmatisme politique. L’évolution des positions sur la question des femmes peut certes être attribuée au développement du féminisme radical au Québec dans cette même période, mais aussi à la place des femmes militantes au sein de ces organisations, à leur militantisme sur la question des femmes et auprès des femmes d’où émanent la trajectoire du discours «communiste» sur cette question, les prises de position développées à propos du féminisme et la dissidence des femmes faisant émerger, notamment au sein du groupe EN LUTTE ! , l’expression d’un courant se réclamant du féminisme socialiste. Il va sans dire que notre propos concerne indistinctement la position des groupes EN LUTTE! et de la Ligue Communiste marxiste-léniniste du Canada (LCMLC) devenue Parti communiste ouvrier (PCO), comme si elle émanait d’une seule organisation, même si nous reconnaissons par ailleurs les distinctions néanmoins réelles d’organisation, de ligne politique, de style de travail, de lieu d’implantation, etc.; distinctions importantes, il va sans dire, que nous ne pouvons aborder dans ce court article. L’intervention des militantes transparaît à travers les fluctuations du discours déployé tant au titre de l’analyse communiste de la condition féminine que des revendications mises de l’avant à ce propos et à travers le changement de position adopté au sujet du féminisme, allant de l’opposition la plus catégorique à la position plus conciliante de l’alliance tactique avec une certaine fraction et/ou version du mouvement féministe.

L’ANALYSE «COMMUNISTE» DE LA CONDITION DES FEMMES
ET DES JUSTES REVENDICATIONS

D’entrée de jeu, l’analyse communiste est soumise à la dialectique première de la lutte des classes et réfère à L’origine de la famille de la propriété privée et de l’État de Friedrich Engels. Selon celui-ci, l’oppression des femmes provient du développement des forces productives, de l’avènement de la propriété privée et de la division de la société en classes au sein de laquelle « les femmes ont été massivement exclues de la production sociale et confinées au travail domestique individuel »1. Dans cette optique, le travail ménager effectué au sein de la famille est de nature privée. « Cette activité ne fait donc pas d’elle (la femme) une participante active à la production sociale… »2. Aussi, seule l’abolition de la propriété privée des moyens de production sous le socialisme «garantira aux masses des femmes le droit de participer à la production sociale»3.

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De ce point de vue, il importe de considérer la condition des femmes par rapport à leur niveau de participation à la production sociale circonscrite en l’occurrence au travail salarié, parce que «le travail salarié est l’aspect fondamental de l’oppression de chaque personne ou groupe»4. Tels sont les termes qui postulent du lien direct entre l’état d’oppression et les rapports de production capitalistes. Par conséquent, la nature des conditions de travail fixe et détermine le niveau de l’oppression subie. Caractérisées à cet égard par la sous-évaluation de leurs capacités productives, la discrimination et la grande malléabilité de la main-d’œuvre féminine, les conditions de travail des femmes permettent l’extorsion d’une plus grande plus-value énonçant en termes marxistes la thèse de la «surexploitation» du travail féminin en système capitaliste; position autorisant de river la lutte des femmes à la grande lutte du prolétariat contre le système capitaliste5. L’objectif primordial d’accéder au stade du communisme appelle à rallier sur une base égalitaire les hommes et les femmes dans la lutte pour la révolution socialiste 6. Partie intégrante du programme révolutionnaire, la position sur les femmes ne déroge pas de l’orthodoxie marxiste, à savoir que la lutte des femmes est liée à la lutte des classes, que le socialisme seul va résoudre l’oppression des femmes, et que l’unité des hommes et des femmes est nécessaire dans cette lutte.

DE JUSTES REVENDICATIONS
Ces postulats m-l commandent la forme de travail sur la question des femmes et auprès des femmes, un travail axé essentiellement sur la revendication du «droit au travail», «à travail égal, salaire égal» et sur ce qui s’y rattache, congés de maternité, garderies, etc. Les efforts militants du PCO se sont surtout concentrés auprès des travailleuses syndiquées7; ceux du groupe EN LUTTE! mettent de l’avant le travail «avec les femmes de la classe ouvrière, plus précisément les ouvrières dans les usines »8; même si le travail principal auprès des ouvrières a souvent consisté à diffuser le journal aux portes des usines, qui d’ailleurs ne s’avère pas toujours aller de soi, sans compter le travail auprès et au sein des comités de condition féminine des syndicats et des garderies. Donc des revendications privilégiées par la théorie et le projet socialistes, concevant la libération des femmes par l’intégration massive des femmes dans la production sociale (droit au travail, congés de maternité, garderies) et à l’organisation révolutionnaire. Ces «justes» revendications ne répondent qu’en partie aux préoccupations premières des féministes, d’abord et avant tout soucieuses d’éliminer les rapports de pouvoir entre les hommes et

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les femmes, le patriarcat et l’oppression sexuelle de toutes les femmes, quelles que soient les classes sociales. Cette divergence entre le féminisme et le marxisme atteint la conception politique et la pratique militante à propos de la lutte prioritaire et elle induit chez les groupes révolutionnaires une position contre le féminisme.

LE FÉMINISME: DE L’OPPOSITION IRRÉDUCTIBLE À L’ALLIANCE TACTIQUE DE L’OPPOSITION IRRÉDUCTIBLE
À l’encontre du féminisme «drapeau de la bourgeoisie»9, les femmes sont appréhendées et sollicitées comme faisant «partie intégrante du mouvement révolutionnaire »10 de la classe ouvrière. Toute forme de féminisme est à ce point vilipendée qu’aucune organisation autonome de femmes n’est justifiée d’exister. Le féminisme est dénoncé comme étant une idéologie de la classe bourgeoise qui consiste à faire de la question des femmes une lutte entre les sexes occultant le lien entre l’oppression des femmes et la société de classes ; une lutte identifiant la domination mâle comme source de l’inégalité subie par les femmes, la solution féministe devient, selon ces organisations, l’accaparement par les femmes de postes dans la structure du pouvoir plutôt que l’élimination du pouvoir de la bourgeoisie. De ce point de vue, le féminisme contrecarre la lutte pour le socialisme et génère tout au long des années (1974-1979) marquées par l’hégémonie «m-l» au sein de la gauche, un déploiement de lutte acharnée contre les féministes et leur mouvement. L’antiféminisme de l’extrême gauche vise à éviter toute forme de développement spécifique de la lutte des femmes contre le chauvinisme mâle, lutte vue comme étant un moyen de déviation de la lutte révolutionnaire du prolétariat hommes et femmes11. La crainte de l’emprise du féminisme auprès des militantes «m-l» inspire une stratégie de désexualisation de la lutte révolutionnaire comme en témoigne l’abolition des structures chargées des questions des femmes (2e Congrès de la LCMLC et EN LUTTE! de 1975 à 1979); ce qui efface la spécificité de l’oppression des femmes et de ses moyens de lutte appropriés. La politique recherchée de non-discrimination et/ou d’absorption de la question des femmes dans la grande lutte finale, s’inscrit dans les grandes manœuvres de cette période tout entières vouées à construire le parti prolétarien/révolutionnaire12. Néanmoins, malgré la primauté de la question du parti, les manifestations et célébrations du huit mars (Journée internationale des femmes) ont toujours donné lieu à nombre d’articles consacrés aux femmes (EN LUTTE !, 1973-1982 ; La Forge, 1976-1982) ; ces articles traitent abondamment des thèmes de l’égalité des hommes et des femmes, du droit au travail, à la syndicalisation, aux congés de maternité et aux garderies. Ces articles ne dérogent en rien de l’orthodoxie

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écrite, du moins jusqu’à la fin des années 1970 dès lors que s’amorce une espèce d’ouverture plus conciliante.

AU FRONT UNI
Au début des années 1980 s’amorce un changement de position. Au PCO l’analyse porte désormais sur les divers courants qui traversent le mouvement des femmes, courants parmi lesquels le «féminisme petit-bourgeois» est désigné comme allié possible dans le cadre d’un éventuel front uni de lutte contre les gouvernements et les bureaucraties syndicales13. Dès l’instauration d’un comité des femmes au sein du PCO (hiver 1980), des signes d’ouverture à traiter de la question des femmes se manifestent comme en témoignent certains numéros de la revue Octobre consacrés au mouvement des femmes (no 10, printemps 1981), aux garderies (no 14, mars 1982), au marxisme et au féminisme (no 13, décembre 1981) et la brochure Les travailleuses exigent (janvier 1982). Si en fait le questionnement critique des femmes à la Ligue/PCO a existé depuis 1978 sans pour autant atteindre ou modifier publiquement l’organisation et les positions officielles, il s’est accéléré et affiché à partir de l’année 1980; son existence explique aussi en partie pourquoi la position de front uni est adoptée; position plus tactique que stratégique car en réalité elle est proclamée au moment précis où le membership de l’organisation est en chute libre. De même, l’organisation EN LUTTE! publie dès l’automne 1981 des textes faisant état du questionnement des militantes sur la pratique et la théorie «m-l» et en particulier, des critiques féministes des militantes14 qui vont plaider en faveur de l’adoption d’une plate-forme qu’elles qualifient de féminisme socialiste.

LE FÉMINISME SOCIALISTE: UNE

AUTRE ANALYSE

Le féminisme socialiste émerge d’une réaction des militantes d’EN LUTTE! à la pratique qui, tout en découlant de la théorie révolutionnaire, reproduit au niveau de l’organisation interne et du discours la subordination de la lutte des femmes à la lutte des classes. Cette attitude critique et dénonciatrice domine, en 1981-1982, les débats et contribue avec d’autres causes à l’état de crise qui emporte l’organisation à son dernier congrès (4e Congrès, mai 1982). Il s’agit d’abord d’une critique de la pratique et de l’organisation oppressives pour les femmes, critique qui se poursuit par la suite sous la forme d’une réflexion plus théorique. Les femmes militantes reprochent à l’organisation la structure hiérarchique de fonctionnement et la division sexuelle du travail semblable «à s’y méprendre à l’organisation capitaliste du travail »15.

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De ce point de vue, et dans le contexte préparatoire au 4e Congrès, elles proposent une révision du Programme et statuts (de 1979) devant entre autres permettre la rotation des tâches et l’instauration d’une direction collégiale dans les régions et les cellules16. Pour ces militantes, il y va de l’existence même de l’organisation 17. L’analyse féministe socialiste remet en question «la notion de ce qui est politique et la façon de faire la politique »18 en retenant à la fois des éléments fondamentaux du féminisme et du marxisme. Elle procède notamment de la critique du réductionnisme économique de l’analyse marxiste qui consiste à considérer les femmes sous le seul angle de la participation à la production sociale salarisée, alors que l’oppression des femmes trouve sa source non pas strictement dans l’économique mais dans son rapport à l’ensemble des composantes sociales 19, y compris la famille. Ainsi, l’étude globale de la famille, en passant par les conflits sexuels jusqu’à la division sexuelle du travail, devient fondamentale pour comprendre le système de reproduction et la place des femmes dans les rapports sociaux de production. Cette position des militantes étend la notion de ce qui est politique à tous les rapports de pouvoir et bouleverse ce faisant l’orthodoxie marxiste. Fortes d’une position organisationnelle plus égalitaire et d’une pratique révolutionnaire plus complète, elles ont signifié que la révolution socialiste n’est plus une fin devant résoudre les problèmes de l’humanité, mais une étape d’un long processus de libération sociale de toutes les formes d’oppression. Ainsi, même si l’interaction du féminisme et du marxisme semble appartenir à une période d’ores et déjà révolue, elle a eu en son temps et au sein de ces groupes d’extrême gauche une portée subversive tant au niveau de la théorie que de la pratique révolutionnaires. Il est en effet depuis lors acquis, depuis le militantisme des femmes dans les groupes révolutionnaires, que la lutte pour la transformation radicale de la société ne peut plus se faire en faisant l’économie de la question des femmes et des apports du féminisme. Ce que confirment tous les efforts ultérieurs de regroupement pour une alternative politique progressiste au Québec.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. PCO, Programme et statuts, Montréal, Éditions La Forge, 1979, p. 117. 2. EN LUTTE ! , «Le féminisme drapeau de la bourgeoisie dans le mouvement des femmes», Unité prolétarienne, Montréal, no. 15, 1979, p. 23. 3. PCO, op. cit., p. 118. 4. J. Tepperman, «Les bases matérielles des femmes dans la société capitaliste», Unité prolétarienne, Montréal, no. 26, 1982, p. 20.

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5. PCO, op. cit., p. 119; EN LUTTE ! , «Hommes et femmes du prolétariat; un seul ennemi, un seul combat ! », Montréal, supplément du journal EN LUTTE ! , mars 1978. 6. EN LUTTE ! , Programme pour la révolution prolétarienne au Canada et statuts d’EN LUTTE !, Québec, supplément au journal EN LUTTE !, avril 1979, p. 32-33. Voir aussi PCO, Programme et statuts, chapitre 9, «Les femmes du peuple, une réserve puissante pour la révolution prolétarienne». 7. PCO, Le programme syndical du Parti communiste ouvrier sur les droits des femmes, janvier 1982. 8. L. Villemaire, entrevue réalisée avec une militante d’EN LUTTE ! , 15 avril 1982, p. 3-4. 9. EN LUTTE ! , «Le féminisme, drapeau de la bourgeoisie dans le mouvement des femmes», Unité prolétarienne, no. 15, 1979. 10. LCMLC, Document d’entente politique pour la création de la Ligue Communiste marxisteléniniste du Canada, Montréal, LCMLC 1975; LCMLC, Contre le féminisme, Montréal, LCMLC. 11. La forge, vol. 7, n o 41, décembre 1982, p. 5. 12. Programme 1 ère année du PCO 1979 et programme d’EN LUTTE ! , avril 1979. 13. Comité des femmes PCO, Le travail du PCO auprès des femmes, novembre 1981, p. 4. 14. J. Lamoureux, Luttes des femmes et socialisme ; combat difficile, possible, urgent, discours prononcé à l’occasion du 8 mars 1981 ; idem, « Le féminisme interroge le marxisme», Unité prolétarienne, no 26, mars-avril-mai 1982 ; idem, «Quelques idées pour un programme de libération des femmes», Unité prolétarienne, no 26 ; idem, «Une critique féministe du programme EN LUTTE! », op. cit. 15. J. Lamoureux, « Transformer jusqu’à notre conception même du monde…», Bulletin de liaison pour le IV e Congrès d’EN LUTTE ! , novembre 1981 ; idem, Lutte des femmes et socialisme, op. cit. 16. EN LUTTE ! , «Critique des fondements de la structure d’EN LUTTE! Propositions de changements», Bulletin de liaison pour le IVe Congrès, novembre 1981. 17. EN LUTTE ! , «La résolution du CC sur les femmes et après… », Bulletin, p. 21. 18. J. Lamoureux, Lutte des femmes et socialisme, p. 3. 19. J. Tepperman, «Les bases matérielles de l’oppression des femmes dans la société capitaliste», Unité prolétarienne, no. 26, p. 21.

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La conception de la culture chez En lutte !1

David Milot Historien Les différents groupes marxistes-léninistes (m-l) québécois ont eu une grande influence au sein de la gauche québécoise des années 19702. Ils ont tenté de faire triompher leur ligne culturelle respective, premièrement au niveau du mouvement m-l québécois puis canadien, deuxièmement au niveau de la gauche tout entière et enfin au niveau global de la société québécoise. Par contre, ils ne réussiront pas à imposer leurs vues à l’ensemble de la société et la plupart des groupes m-l disparaîtront au début des années 19803. Néanmoins, Jacques Pelletier avance que: «les groupes, j’insiste, occupent une position stratégique dans la “culture de gauche” de la période »4. La question du rôle de la culture dans les sociétés socialistes et capitalistes a donc été abordée par les différents groupes m-l québécois durant les années 1970. Nous traiterons pour notre part de la conception culturelle du groupe En lutte! Dans le but de répondre à nos interrogations, nous analyserons tout d’abord le point de vue officiel des différents organes et instances d’En lutte ! sur les arts et la culture, puis nous traiterons du point de vue que ce groupe entretient sur la culture bourgeoise, enfin nous comparerons sa position visà-vis de celles d’autres communistes. Nous aborderons également les limites de cette conception de la culture qui s’apparente parfois au dogmatisme et au sectarisme.

EN LUTTE! POUR UNE CONCEPTION MAOÏSTE DE LA CULTURE
L’Organisation marxiste-léniniste du Canada (OMLC) En Lutte! a été créée au tournant de l’année 1973 par, entre autres, l’ex-felquiste Charles Gagnon, à la tête de l’Équipe du journal qui rédigea l’importante brochure Pour le parti prolétarien, à l’origine de l’organisation. Ce groupe dispose du journal En lutte !, d’abord bimensuel, puis hebdomadaire au début des années 1980, ainsi que d’une revue théorique, Unité prolétarienne. Ces organes officiels nous présentent précisément le point de vue officiel du groupe, c’est pourquoi nous avons également puisé dans les archives de ce mouvement maoïste pour voir plus loin que le point de vue officiel.

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Les articles relatifs à la culture ne prennent pas une grande place au sein du journal En lutte!, mais on a droit à certains débats à l’occasion. Il faut dire que le journal n’est pas l’endroit idéal pour se lancer dans une théorisation d’une conception de la culture. Comme l’explique Yves Lalonde, un journal communiste consiste en un instrument «de propagande qui sert principalement à susciter le mécontentement chez le lecteur, c’est-à-dire lui apporter des exemples frappants de notre exploitation »5. Nous avons compilé tous les articles contenus dans l’index du journal, sous la catégorie « Culture », qui couvre la période 1973 à 1978. L’index maison comprend 63 articles à caractère culturel. Nous n’en avons retenu que 58 qui abordent véritablement, un tant soit peu, la culture, prise au sens large du thème et non seulement dans l’acception artistique du terme (cela peut inclure des domaines comme le journalisme ou le sport)6. Les idées exprimées dans le journal sont fortement inspirées de celles de Mao Zedong 7, étant donné l’orientation maoïste du groupe. Parmi celles-ci, l’idée de puiser son inspiration chez le peuple, de fusionner avec lui, est fortement ancrée dans le journal: «Le développement de la culture révolutionnaire est intimement lié aux luttes que mènent les travailleurs sur tous les fronts »8. Outre le concept maoïste de puiser sa source dans les masses, on reconnaît un autre élément important de sa doctrine, soit le fait que le front culturel est indissociable des fronts politique et économique. Pour le groupe maoïste, les arts et la culture se doivent d’être au service du peuple 9. Les travailleurs culturels progressistes ont également une tâche didactique, soit de sensibiliser les masses à la nécessaire lutte pour le socialisme10. En lutte! croit qu’il est important que le peuple conquière non seulement les sphères politique et économique occupées par la bourgeoisie, mais également la sphère culturelle11. Cette conception est conforme aux enseignements de Mao. Au début des années 1980, En lutte! fait son autocritique et sent bien qu’il est temps de s’ouvrir aux autres forces progressistes, de réaliser l’unité des m-l et de diffuser son message beaucoup plus largement: «Il est grand temps également pour les artistes et les musiciens révolutionnaires et communistes de rompre avec leur isolement et de s’organiser avec d’autres artistes progressistes pour rejoindre beaucoup plus largement les masses, les jeunes et aussi les moins jeunes »12. Cette volonté d’ouverture aux différentes forces progressistes est certes un pas en avant dans la lutte au sectarisme qui a caractérisé les groupes m-l des années 197013, mais il semble que cette orientation s’est imposée trop peu, trop tard. Il ne faut cependant pas s’emballer avec ces belles paroles, puisqu’en 1982, à sa dissolution, En lutte ! n’avait fait front commun avec aucun de ses frères-ennemis, soit le Parti

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communiste ouvrier ou encore le Parti communiste du Canada (m-l), ni avec d’autres organisations progressistes 14. Sectarisme certes, mais En lutte! est tout de même ouvert aux débats15. Au début des années 1980, sa ligne culturelle n’est pas clairement définie, ce qui laisse place en effet à des débats que l’on retrouve dans le courrier des lecteurs, par exemple16.

UNITÉ PROLÉTARIENNE ET

LE TRAVAIL CULTUREL

L’organe théorique d’En lutte ! , Unité prolétarienne, s’est également penché sur la place de la culture dans la société. Cependant, les arts et la culture sont loin de représenter le cœur de leur réflexion théorique. Sur 26 numéros, seulement cinq articles abordent cette thématique, soit en moyenne un tous les 5,2 numéros. D’ailleurs, l’un d’eux provient du courrier des lecteurs (deux pages), deux traitent du théâtre (deux et six pages), un autre de l’histoire de la culture ouvrière (six pages), un seul consiste en une théorisation du point de vue d’En lutte! sur la culture, autant bourgeoise que socialiste; et bien qu’il soit très important pour notre étude, il ne comporte que trois pages17. Cet article a paru en juin 1977. Dans ce texte, on réclame l’instauration d’une culture prolétarienne18. On prend exemple sur l’Albanie et la Chine qui, selon l’article, ont su développer une culture prolétarienne avancée, étant donné que le prolétariat a imposé sa dictature sur les moyens de production matérielle. Cet état de fait leur confère, selon En lutte ! , les moyens de production intellectuelle dont font partie l’art et la culture19. Au Canada, point de dictature du prolétariat, ce qui n’empêche pas les auteurs de l’article de parler de «germes d’une culture prolétarienne dans le mouvement spontané de la classe ouvrière et du peuple, dans leur lutte contre l’exploitation et l’oppression capitalistes»20. Selon l’auteur, en 1977, le prolétariat canadien lutte pour accéder à une véritable culture prolétarienne qu’il devra imposer comme culture dominante. Pour l’instant, nous n’en sommes cependant qu’à des formes embryonnaires de culture prolétarienne. Toutefois, suivant Trotski (et en se gardant bien de le citer) : «le prolétariat ne pourra jamais développer pleinement et imposer sa propre culture de classe tant que la bourgeoisie canadienne conservera le pouvoir d’État, c’est-à-dire tant qu’elle sera propriétaire des moyens de production et de diffusion culturelles »21. Ces embryons de culture prolétarienne représentent des moyens de résistance à la culture impérialiste. C’est en ce sens qu’Unité prolétarienne parle de front culturel, lié aux fronts économique et politique : À l’étape actuelle, les travailleurs culturels peuvent contribuer à faire pénétrer l’idéologie prolétarienne au sein des masses. De plus en plus de travailleurs littéraires et artistiques se rallient au mouvement marxiste-

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léniniste canadien et mettent leur plume, leur pinceau ou leur caméra au service de la révolution prolétarienne au Canada22. Les sources théoriques de cet article sont puisées en grande partie chez Lénine et Mao. On reprend en effet leur théorie selon laquelle: «la culture prolétarienne doit s’approprier l’héritage culturel de l’humanité, critiqué et repensé d’un point de vue prolétarien »23. Cette culture populaire contient à la fois l’héritage culturel du mouvement ouvrier et les traditions nationales spécifiques. C’est pour cette raison que l’article proclame que la culture prolétarienne est la plus riche et la plus avancée de l’histoire de l’humanité24. Nous venons donc d’aborder le point de vue officiel d’En lutte! sur la culture, tel que véhiculé par ses organes officiels. Pour aller un peu plus loin, il est important d’examiner cette facette de l’intérieur du mouvement ; c’està-dire en observant les différents courriers internes, directives, plans, comptes rendus et autres, produits par le Bureau politique, le comité central, la Commission d’agitation-propagande (CAP) ou autres. Le ton est plus direct, puisque non destiné au public; on débat plus franchement des stratégies à adopter concernant les arts et la culture. D’après les documents disponibles dans le fonds d’archives de l’OMLC En lutte ! , et d’après l’autocritique d’En lutte ! sur la question, peu d’efforts ont été déployés avant 1976 pour préciser l’orientation culturelle de ce groupe :
Nous nous autocritiquons d’avoir accordé peu d’intérêt à la question culturelle. Bien sûr, nous avons rallié des groupes culturels, nous avons produit mais la principale critique que nous devons nous faire c’est de ne pas avoir suffisamment agité sur nos productions, de ne pas avoir développé notre ligne sur cette question 25.

Le premier document d’importance à aborder cette question paraît en février 1976, dans le Bulletin interne du mouvement. Le texte est l’œuvre de la CAP, nouvellement formée. Il caractérise les outils culturels comme des instruments auxiliaires de propagande (IAP). On peut donc apercevoir la place restreinte accordée aux arts et à la culture. Une telle appellation confère un rôle très secondaire à ces derniers, sans parler du fait que cette expression laisse peu de place aux qualités artistiques que peuvent dégager les œuvres d’art. Ces dernières sont pour En lutte ! , en 1976, des instruments auxiliaires de propagande, donc elles sont là pour servir la tâche centrale du mouvement :
C’est dans cette perspective et dans le but de briser avec nos conceptions étroites de l’activité d’agit/prop que nous situons la place des instruments auxiliaires, autrement dit en répondant à la question: comment ces instru-

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ments auxiliaires que sont le théâtre et l’audiovisuel peuvent-ils permettre une plus juste application entre agitation et propagande et ainsi servir la tâche centrale ?26

D’autre part, il n’est pas question de laisser les spécialistes de la culture décider de l’orientation de leur création. En suivant les principes léninistes de centralisme autoritaire27, les travailleurs culturels affiliés au groupe doivent se soumettre à la CAP qui relève elle-même du Bureau politique: «Les capacités mêmes des IAP en termes de rapidité et d’étendue sont donc soumises à cet aspect principal de notre activité qu’est la centralisation juste du travail28». La CAP croit que la centralisation est nécessaire pour que tous les efforts soient mis à la réalisation de la tâche principale du mouvement, soit la création du parti prolétarien et non pas les velléités artistiques individualistes des spécialistes de la culture :
C’est ainsi, […] que les IAP répondent correctement et qu’ils permettent, d’une part, de renforcer l’accomplissement des tâches centrales lors de la première étape, et d’autre part qu’ils préparent la deuxième étape, celle de la lutte révolutionnaire de masse sous la direction du Parti communiste, en impulsant et en s’inscrivant eux-mêmes dans ce large travail d’agit-prop de masse qui devra gagner à la cause de l’avant-garde les larges masses ouvrières et populaires29.

Ce document représente un des premiers pas chez le groupe En lutte ! pour présenter une politique culturelle réfléchie, efficace et respectant ce qu’il considère comme la «ligne juste» du marxisme-léninisme. Pour arriver à cette fin, En lutte! identifie deux types de sources théoriques essentielles dont premièrement, les fondements théoriques m-l, soit les textes importants de Mao Zedong 30 sur le sujet, les écrits de Karl Marx et Friedrich Engels, de Lénine, de l’Albanais Enver Hoxha et du Nord-Coréen Kim Il Sung ; deuxièmement, les acquis historiques prolétariens concernant la culture qui se sont manifestés en Russie, en Allemagne au début du siècle (cinéma et théâtre), en Chine, en Albanie et au Viêtnam31. De ces enseignements, la CAP a notamment retenu le réalisme comme caractère requis à toute œuvre artistique progressiste. Selon elle, ce réalisme est nécessaire pour rétablir la vérité réellement vécue par le peuple. D’autre part, il doit être porteur de propositions d’action pour contrer le discours « bourgeois» qui masque la réalité dans le but de garder le contrôle sur le peuple. C’est pour ces raisons qu’il faut agir sur le front culturel, pour faire triompher le point de vue prolétarien au sein du peuple32. Par ailleurs, l’idée d’éduquer le peuple est à nouveau mise de l’avant. Par contre, En lutte! considère qu’il n’est pas encore rendu à l’étape de créer un

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front de lutte culturel: «Nous sommes à l’étape d’éduquer, non de diriger un front de lutte. […] S’il se mettait sur pied nous aurions la tâche d’y travailler, d’éduquer et de rallier les éléments avancés »33. Il réitère également ses principes esthétiques, c’est-à-dire le réalisme socialiste qui contient le héros prolétarien34. Dans son Plan national de productions culturelles de janvier 1978, la CAP renouvelle sa volonté de centralisation des décisions. C’est même elle qui décide du sujet des productions culturelles de chacune des régions où En lutte! est actif:
[Le Plan] devrait indiquer les thèmes principaux d’agitation-propagande qui seront traités sous forme de productions culturelles, le sujet exact à développer et quelques éléments de la conjoncture sur lesquels on pourra s’appuyer, le type d’instruments à privilégier. Il devrait, éventuellement, donner quelques indications quant à la forme et au mode de traitement du sujet35.

On donne également quelques conseils aux travailleurs culturels des régions. La CAP, suivant Mao, demande à ces derniers de se lier et de puiser le plus possible dans les masses. Il faut les embarquer dans le processus de création des chansons, pièces de théâtre ou films36. En mars 1978, la CAP produit un rapport relativement complet sur l’orientation culturelle d’En lutte! C’est formellement le premier véritable effort de clarification et de planification de leur politique culturelle. On y définit la notion de culture prolétarienne, on traite du rôle des groupes culturels progressistes en relation avec la révolution et on fait une synthèse des acquis dans cinq disciplines, soit le théâtre, la chanson, l’audiovisuel, le graphisme et la critique culturelle. Ce rapport reconnaît que de 1976 à 1978 plusieurs efforts ont été faits, mais que l’on n’a pas encore réussi à insuffler une orientation culturelle claire et efficace. C’est pourquoi on définit tout d’abord la notion de culture prolétarienne. Le rapport admet que la culture prolétarienne ne surgira pas spontanément au lendemain de la révolution, mais qu’elle est: «[la] somme de toutes les cultures qui se sont succédé historiquement en s’affranchissant de tout ce qu’il y a de périmé et de rétrograde dans ces cultures »37. On reprend de ce fait le mot d’ordre de Mao «le nouveau naît de l’ancien». La culture prolétarienne comprend donc différents niveaux de progression selon les étapes de développement du mouvement communiste :
Il faut donc comprendre que la culture prolétarienne, en autant qu’on la reconnaisse comme la culture des masses laborieuses, comme culture latente et dominée sous le capitalisme mais ne s’opposant pas moins à la culture bourgeoise, connaît un développement spécifique à chacune des étapes de

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la révolution. Avant la révolution elle s’exprime en sourdine dans les masses car il s’agit là d’une culture dominée, après la révolution elle se développe pleinement et au grand jour car la révolution prolétarienne signifie le renversement de la domination bourgeoise sur tous les secteurs de la vie des masses 38.

Donc, à l’étape actuelle, les communistes doivent utiliser cet embryon de culture prolétarienne pour qu’elle devienne une arme pour le prolétariat. À cette étape, la culture révolutionnaire doit être subordonnée à la tâche assignée par le mouvement m-l, soit la construction du parti prolétarien canadien. Les communistes ont comme tâche de se lier aux masses et de diffuser largement cette forme de culture prolétarienne. Cette dernière doit s’appuyer sur les principes m-l et sur la ligne du mouvement m-l en matière de culture, ligne qui devra toujours défendre le point de vue du prolétariat sur la question39. Cet embryon de culture prolétarienne devra également servir de contrediscours à la culture bourgeoise dominante: «Ça n’est pas en nous désintéressant de la question que nous pourrons contrer véritablement le point de vue bourgeois qui s’exprime sur les questions culturelles mais au contraire en s’en emparant et en faisant triompher, là comme ailleurs, le point de vue prolétarien40». On veut armer le prolétariat correctement contre le discours dominant économique, politique mais aussi culturel. En analysant ce rapport de la CAP, on s’aperçoit rapidement que le groupe En lutte! n’a pas abandonné son désir de centralisme. On le justifie par la pensée de Lénine qui prône un centralisme autoritaire. On se méfie des spécialistes de la culture qui feraient passer leurs aspirations artistiques avant la révolution: «[Lénine] revendiquait une organisation d’avant-garde, centralisée et disciplinée contre ces intellectuels qui préféraient un cadre, disons plus élastique i.e. à la mesure de leur implication, changeante au gré de la conjoncture »41. On sent très bien que les dirigeants d’En lutte! entretiennent une méfiance envers les artistes. Après l’intégration de quelques groupes culturels42, En lutte! tire ses conclusions :
L’expérience que nous en avons retirée nous a montré la nécessité d’intensifier la lutte contre le point de vue révisionniste qui oppose le désir de préservation des outils culturels, chez certains de ces groupes, à l’application du centralisme-démocratique, contre cette tendance qui vise à «autonomiser la culture » et qui cherche à préserver le statut et les privilèges des intellectuels et des artistes au sein d’une organisation communiste aujourd’hui, et demain au sein du parti. 43

C’est pour ces raisons que la culture doit être subordonnée aux tâches principales du mouvement.

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Plus tard, le Bulletin interne no 28 de mai 1978, fait le point sur les activités culturelles d’En lutte! Dans ce texte, on divise ces activités en trois périodes. De 1973 au ralliement du Théâtre d’la Shop (1975), de ce ralliement à environ 1977 et de 1977 à la publication du Bulletin interne en 1978. La première période a vu des créations artistiques de qualité, notamment au niveau théâtral. La deuxième période est caractérisée par son dogmatisme alors qu’on met en chansons et en pièces des discours écrits. L’art et la culture n’existent plus, ils sont devenus des instruments auxiliaires de propagande tel qu’illustré dans le texte «Les instruments auxiliaires de propagande», paru dans le Bulletin interne no 8 (février 1976): «[On] cessera de faire de l’art, et des œuvres d’art, pour faire de l’agitation et de la propagande comme le journal en fait ou comme nos discours en font44». La relative liberté artistique présente dans les productions culturelles de la période 1973-1975 peut s’expliquer par le fait qu’En lutte! était à ses débuts et qu’il n’avait pas le temps d’organiser le champ culturel. Si bien que les intervenants culturels étaient libres de s’exprimer. Tandis qu’à partir de 1975, les dirigeants décident de se concentrer davantage sur la culture et parallèlement le dogmatisme prend le dessus sur l’art. La troisième période verra quant à elle le développement d’un art se voulant au service du peuple, mais qui ne nie pas pour autant les qualités artistiques nécessaires à toute œuvre d’art45. Dans ce texte de mai 1978, on retrouve donc la promotion de valeurs artistiques comme l’expression des sentiments, ce qui est nouveau dans le discours culturel de ce groupe communiste où, auparavant, les valeurs artistiques étaient subsumées par les valeurs politiques: «On commence à comprendre que de faire appel aux sentiments des masses, que de soulever leur intérêt en leur présentant une histoire, une intrigue, ne constitue pas en soi un rabaissement de notre travail d’éducation 46». Le reste du texte réitère les mêmes idées véhiculées par En lutte! concernant le champ culturel, soit le réalisme, le didactisme, le centralisme, la lutte culturelle, l’accessibilité de la culture, etc. Par la suite, en mars 1979, la Commission d’Agitation fait une mise au point sur la pratique culturelle d’En lutte ! On met l’accent sur une plus grande diffusion des œuvres artistiques prolétariennes au sein des masses. On peut aussi noter une certaine ouverture du mouvement vis-à-vis de l’extérieur: «Il faut également se rappeler que des choses sont produites ailleurs que dans nos rangs et qu’il ne faut pas hésiter à les reprendre et à les utiliser quand leur contenu et leur forme sont conformes à notre ligne »47. En outre, on essaie de donner une plus grande place à la culture, pour ne plus qu’elle soit vue comme un appendice ou un instrument auxiliaire de

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propagande. La Commission d’Agitation demande qu’on utilise les instruments culturels dans les assemblées syndicales, les meetings politiques et pas seulement dans les assemblées d’En lutte !48 On peut donc voir que le point de vue d’En lutte! sur la culture a évolué. De dogmatique et fermé, il a progressé lentement pour s’ouvrir de plus en plus à l’extérieur et accepter peu à peu les qualités artistiques d’une œuvre d’art. Néanmoins, la volonté de centralisme et de dirigisme a toujours été présente49. De plus, sa conception de la culture a toujours puisé chez Lénine et Mao dont les mots d’ordre sont le didactisme de l’art révolutionnaire, un art qui puise et qui fait corps avec les masses, un art réaliste qui se veut une arme de plus pour le renversement de la bourgeoisie.

EN LUTTE! CONTRE LA CULTURE BOURGEOISE
Les groupes m-l n’ont pas fait que proposer leur conception de la culture communiste, ils ont également attaqué la culture traditionnelle, bourgeoise. Ils veulent montrer en quoi elle est décadente et pourquoi elle détourne les intérêts réels du prolétariat. Pour le groupe En lutte ! , il est clair qu’il faut dénoncer la culture bourgeoise. Cependant, ce n’est pas le but premier des pages culturelles du journal qui ne tiennent pas non plus le haut du pavé à l’intérieur même du journal. Néanmoins, quelques articles abordent le sujet. Un texte sur les téléromans québécois s’est donc appliqué à montrer les véritables buts de la culture bourgeoise. Il dénonce entre autres le téléroman Les Berger, qui présente les ouvriers comme des ivrognes et des batteurs de femmes :
Ça fait partie de sa campagne pour discréditer les ouvriers combatifs et pour préparer l’opinion publique à la répression du mouvement ouvrier. Quoi de mieux pour cela que de dire que les éléments combatifs du prolétariat sont des ivrognes, qu’ils rendent leurs enfants malheureux et qu’ils battent leur femme50.

Selon En lutte ! , si les bourgeois s’emploient tant à dénigrer les travailleurs, c’est qu’ils savent bien qu’il y a de plus en plus de gens qui remettent en question l’ordre établi. Les téléromans représentent donc une véritable arme idéologique destinée à maintenir l’ordre. Dans un autre article, on insiste sur le fait qu’une série américaine comme Dallas sert à légitimer le capitalisme en essayant «de rendre acceptables les manœuvres crapuleuses de ce baron [J. R. Ewing] du pétrole »51. On dénonce également le fait que la culture capitaliste représente un moyen d’évasion pour le prolétariat pour lui faire oublier la crise du capitalisme qui sévit.

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Pour sa part, le critique de cinéma Réal La Rochelle52 s’attaque au film Les Plouffe. Il dénonce le caractère réactionnaire de l’histoire de Roger Lemelin :
Bref, rien dans le film qui fasse le moindrement mention qu’en 1939, il y avait près de 20% de chômage au Québec; que la reprise économique de 1939 à 1941 fut celle de l’industrie de guerre et du gel des salaires; que le mouvement anticonscription, malgré ce qu’il pouvait compter de nationalisme étroit, n’en représentait pas moins une résistance obstinée du peuple québécois à la guerre […] Enfin, le film (pas plus que le roman) ne parle jamais des conditions de travail et de vie des ouvriers, ni de leur point de vue53.

L’organe théorique Unité prolétarienne présente, quant à lui, clairement le point de vue d’En Lutte! sur la culture bourgeoise. Un article de 1977 met l’accent sur la décadence de la culture capitaliste de cette époque. On n’a qu’à penser au cinéma qui mêle l’horreur et le sexe à la pornographie, à la violence policière ou au satanisme 54. On compare la décadence de la culture capitaliste à la crise économique de la société :
La bourgeoisie se sert de la culture comme arme de propagande pour véhiculer les idées et les valeurs les plus réactionnaires au sein de la classe ouvrière et du peuple. Et dans ce sens, nous assistons actuellement à une véritable «inflation culturelle». C’est qu’en période de crise économique, la bourgeoisie intensifie sa propagande auprès des masses. Comme nous l’avons vu dans l’analyse de «Rue des Pignons» […], le rôle de ce téléroman c’est de masquer la réalité concrète et de fausser la vie du peuple en présentant des scènes de la vie quotidienne qui n’ont rien à voir avec les faits. Ce genre de téléroman ne montre jamais la résistance du peuple à l’oppression55.

On retrouve dans ces quelques lignes la synthèse de la conception d’En lutte! de la culture dite bourgeoise. La propagande idéologique « bourgeoise » y est dénoncée, tout comme l’irréalisme des productions culturelles, le tout dans la plus pure tradition marxiste de tout subordonner à l’économie. L’article affirme de plus que les séries télévisées ont pour but d’éloigner le prolétariat des contradictions du système capitaliste. D’après l’auteur, en présentant des téléromans non réalistes, la culture dominante tente de faire accepter à la population le système dans lequel elle vit. Quant aux stations de radio, elles diffusent à longueur de la journée des chansons d’amour et de paix qui incitent à la collaboration de classe56. L’analyse m-l se poursuit. Dans la lignée de Lénine, on mentionne que l’impérialisme a entraîné avec lui la culture impérialiste. Partout dans le

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monde la culture impérialiste est diffusée. Dans des termes marxistes, l’article affirme que: «[la] culture étant le reflet du développement économique et politique d’un mode de production déterminé, la culture impérialiste est donc le reflet de la dégénérescence du système capitaliste »57. La critique de la culture bourgeoise est un élément à développer pour démystifier cette dernière. Suivant les consignes de Mao, En lutte ! voit la nécessité de cette critique. Il faut contrer la bourgeoisie sur tous les fronts, dont le front culturel. Cette critique doit cependant être subordonnée à la ligne tactique définie par les dirigeants du groupe si on veut qu’elle soit efficace58.

INTRANSIGEANCE CHEZ EN LUTTE!
Le groupe communiste En lutte! possédait sans doute des objectifs nobles quant à sa politique culturelle, cependant, on peut en dégager certaines limites. Par ailleurs, En lutte! a lui-même procédé à son autocritique à plusieurs reprises. En mars 1978, dans le rapport de la CAP «Pour préciser notre orientation en matière culturelle», le groupe admet qu’il a manifesté du dogmatisme lors de l’intégration de plusieurs groupes culturels de 1975 à 1977. En ce sens, il a peu tenu compte des acquis culturels de ces groupes. On a dénoncé leurs erreurs, mais En lutte! n’a pas su puiser dans leurs forces artistiques, dans leur expérience culturelle pratique59. Par exemple, les premières pièces du Théâtre d’la Shop étaient présentées d’une façon professionnelle et elles savaient aller chercher les émotions des spectateurs. En mai de la même année, le Bulletin interne présente un texte où l’on poursuit l’autocritique dans la même veine. On dénonce le fait que de 1975 à 1977, le groupe abandonne l’art, au profit de discours m-l chantés ou théâtralisés. Tout est fait en fonction du politique et les valeurs artistiques sont mises de côté :
En effet, à cause de l’application unilatérale des écrits m-l sur l’art et à cause du rejet sans analyse du travail qui s’était fait jusque-là, on assiste à la production de pièces de théâtre de plus en plus lourdes et ennuyeuses dont l’élément visuel compte de moins en moins au profit de la parole, et qui plus est, au profit de discours dogmatisants60.

Ce rejet de la forme au profit du contenu a eu pour effet de rendre ennuyeuses et repoussantes pour les spectateurs les productions culturelles. Un article de septembre 1979 paru dans En lutte ! reconnaît même cette erreur. On dénonce le fait que vouloir tout dire dans une chanson, un poème ou une pièce de théâtre restreint l’émotion qu’on devrait plutôt susciter61. En

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mai 1981, il semble que le problème persiste encore puisque le journal admet qu’il faut changer cette attitude, qu’il ne faut plus que la culture ne soit envisagée uniquement comme un faire-valoir des visées politiques62. Des gens ou des groupes près d’En lutte! ont également senti le besoin de critiquer son travail culturel. Ainsi, lors de la rencontre de septembre 1977 entre En lutte ! et Stratégie (qui décidera la dissolution de la revue), cette dernière pointe certains problèmes. Stratégie croit qu’il y a un danger à toujours évacuer le caractère culturel de certaines questions pour l’écraser sous le politique. Quand En lutte ! ramène toutes les questions à sa ligne juste, à ses tâches tactiques, il oublie le caractère spécifique des questions culturelles63. Clément Cazelais du Théâtre à l’Ouvrage (affilié à En lutte!), fondateur du Théâtre Euh! de Québec (rallié à En lutte! en 1976) dénonce lui aussi les erreurs du passé dans une entrevue accordée au journal en juin 1981 : «[les] arts et la culture, c’était considéré comme un front secondaire pour ne pas dire inexistant par En lutte ! , ou si vous voulez un “instrument auxiliaire d’agitation/propagande” par rapport au journal, pour les besoins des activités politiques d’En lutte ! »64. Plusieurs personnes, dénoncent le dogmatisme d’En lutte ! , Chant de l’Unité en 1979 65, un lecteur en 1980 66 et Clément Cazelais en 1981 67. Bref, on serait porté à croire que malgré ses autocritiques, le dogmatisme semble en quelque sorte lié structurellement au marxisme-léninisme. Un lecteur réclame d’ailleurs qu’on s’ouvre aux nouvelles tendances même si elles ne sont pas sanctionnées par le mouvement m-l international: « Et ce n’est pas parce que les Albanais ont condamné le Rock and Roll, ou qu’on ne peut trouver de citations concernant ce type de musique dans Marx ou Lénine, qu’il faut refuser de faire l’analyse de cette réalité, et d’abord d’ouvrir les yeux […] sur cette forme particulière musicale »68. Michel Roy identifie pour sa part le dirigisme comme pratique courante chez En lutte! Par exemple, le groupe d’arts visuels du 1er Mai, affilié à En lutte ! , s’est confronté aux dirigeants d’En lutte! «qui voulaient intervenir directement sur le contenu des objets produits ainsi que sur les formes que le collectif développait pour rendre les images plus attrayantes »69. Esther Trépanier va également dans le même sens lorsqu’elle affirme que les artistes progressistes essaient tout d’abord de concilier leurs idées artistiques avantgardistes avec leurs idées politiques également d’avant-garde. Cependant, lorsqu’ils décident de rejoindre une organisation m-l, ces artistes «vont très vite être confrontés non plus à l’hostilité de formalistes les trouvant par trop “ bêtes et méchants” mais à celle de “comités centraux” ne comprenant pas qu’on refuse systématiquement de s’adonner à l’illustration d’une classe

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ouvrière aux bras musclés et au sourire “transporté d’espoir” sur les barricades »70. Comme on le voit, En lutte! et les personnes proches du groupe ont identifié plusieurs limites dans leur pratique et leur conception culturelles. À plusieurs occasions, on a dénoncé le dogmatisme sans pour autant prendre les moyens nécessaires pour l’enrayer. Certes, une plus grande ouverture est palpable au tournant des années 1980 où des progrès en ce sens sont notables par rapport à la période 1975-1977 où les arts et la culture n’étaient que des instruments auxiliaires de propagande. Néanmoins, En lutte! n’a pas changé du jour au lendemain, si bien qu’en 1980, on débat encore sur l’utilité ou non de se servir du rock pour passer son message. Ce débat semble quelque peu anachronique et fait penser à celui sur le déhanchement d’Elvis dans les années 1950. D’ailleurs, cette situation est dénoncée par un lecteur: «[il] y en a encore, de ces indécrottables dogmatiques, de ces **#&*!!!, qui vont jusqu’à dire et je ne l’ai pas inventé: “Un chanteur révolutionnaire ne devrait pas se dandiner les fesses en chantant”!! »71. Une autre limite de la conception d’En lutte! de la culture réside dans sa constante subsumation du culturel par le politique. Ainsi, la culture communiste n’existe que pour servir la tâche centrale du groupe et non pas pour évoquer des sentiments, pour divertir, pour encourager la créativité. Faut-il alors s’étonner que, lors de la Journée internationale de la femme de 1978, la CAP demande qu’on adapte les pièces de théâtre sur les femmes «chacune en fonction de la campagne contre la loi C-73 [projet de loi de Pierre Trudeau pour contrôler les salaires face à l’inflation]»72? Ici aussi des progrès se font sentir au tournant des années 1980, mais il semble qu’il est maintenant trop tard pour réparer les dommages. Par ailleurs, En lutte! applique le concept léniniste du centralisme autoritaire. Cela l’amène à décider des sujets des productions et parfois même des formes qu’elles doivent prendre. C’est cette attitude qui a poussé le groupe 1er Mai à démissionner de l’organisation en 1980. Le groupe d’artistes visuels ne pouvait s’entendre avec ses coordonateurs concernant leur vision respective du réalisme socialiste73. Peu d’autonomie est accordée aux travailleurs culturels engagés dans le groupe En lutte! Encore une fois, ce dirigisme est moins marqué vers la fin des activités d’En lutte! , mais on est loin de l’autonomie du champ culturel.

CONCLUSION
Au niveau culturel, En lutte! s’est inspiré des grands penseurs du marxisme-léninisme pour élaborer sa conception de la culture. Même s’il a souvent

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pointé le caractère aliénant de la culture dite bourgeoise, l’organisation m-l a surtout aliéné ses propres travailleurs culturels en opérant une instrumentalisation de ces derniers au profit de la tâche centrale de construction du parti communiste. Après la Révolution tranquille, après Octobre 1970, une partie de la gauche québécoise était prête à radicaliser encore plus son discours et ses pratiques en s’inspirant d’autres groupes maoïstes présents un peu partout en Occident. Comme ailleurs dans le monde, cette expérience a engendré des groupes dogmatiques et sectaires comme En lutte! Nous ne croyons cependant pas que leurs dirigeants aient agi de mauvaise fois en imposant un dirigisme dogmatique. Pour eux, c’était la procédure à employer, ils suivaient les enseignements des maîtres à penser du marxisme-léninisme. Se conformer à la ligne juste était censé mener tout droit à la révolution socialiste, si on évitait les écueils du révisionnisme, et le peuple serait enfin débarrassé du joug capitaliste. C’est ce qui différencie les sectes religieuses, qui utilisent le dogmatisme pour tromper délibérément leurs «brebis», des dirigeants d’En lutte! qui croyaient vraiment en ce qu’ils prêchaient. Au chapitre de la culture comme au niveau de son discours et de ses pratiques, En lutte! n’a jamais su opérer les changements radicaux qui s’imposaient pour que les travailleurs culturels intégrés au groupe puissent occuper une situation gratifiante à l’intérieur de l’organisation. Bien sûr l’organisation s’est autocritiquée, mais ces autocritiques se répètent sans jamais vraiment s’attaquer aux racines des problèmes. Même si la situation s’améliore au tournant des années 1980, le problème du dirigisme en art est toujours présent. Car on peut reconnaître une erreur et tenter de la corriger ou chercher les racines de cette erreur et les anéantir. Suivant Gordon Lefebvre à propos du groupe Mobilisation on peut également avancer pour En lutte ! que «si l’erreur tant décriée n’est pas reconnue en ses racines, si ses causes et ses conditions ne sont pas comprises et analysées, elle se répand comme un feu sous la tourbe, plus tenace et florissante sous d’autres formes »74.
NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Cet article est basé sur le chapitre 2 de notre mémoire : Conceptions et pratiques culturelles communistes au Québec (1973-1982), mémoire (histoire), Montréal, UQAM, 2000, 147 p. 2. Pour une critique constructive du mouvement m-l québécois, voir Lucille Beaudry, « Pertinence et actualité d’une critique de l’orthodoxie», dans Robert Comeau et Robert Tremblay (dir.), Stanley Bréhaut Ryerson, Hull, Vents d’Ouest, 1996, p. 209-221 ; Jean-Marc Piotte, La communauté perdue, Montréal, VLB, 1987, p. 71-85. 3. Voir Sébastien Degagné, Le mouvement marxiste-léniniste En lutte ! et la question nationale

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québécoise au Canada : 1972-1982, mémoire (histoire), Montréal, UQAM, 1998, chap. 4. 4. Jacques Pelletier, «Introduction», dans L’Avant-garde culturelle et littéraire des années 1970 au Québec, Montréal, UQAM, 1986, p. 16. 5. Analyse idéologique du mouvement marxiste-léniniste canadien, mémoire (science politique), Université de Montréal, 1982, p. 14. 6. Les cinq articles rejetés ne traitaient pas du tout de la culture, un article aborde le syndicalisme, un autre traite de pêche commerciale ou d’une grève à Télé-Métropole, bref tout sauf de la culture. Donc, en six ans, 58 articles touchent de près, mais souvent de loin, à la culture sur 138 numéros, soit un tous les 2,4 numéros. Nous en avons retenu quelques-uns qui sont les plus significatifs, c’est-à-dire qui expriment une certaine conception des arts et de la culture. 7. Pour une analyse de la conception marxiste de la culture populaire voir Milot, Conceptions et pratiques…, chap. 1. 8. «Les suites du débat sur “Norma Rae”», En lutte !, 11 septembre 1979, p. 10. 9. «Le rock dans l’art et la culture révolutionnaire », En lutte !, 24 juin 1980, p. 11 ; « La culture », En lutte !, 5-12 mai 1981, p. 7. 10. «EN LUTTE! et le travail culturel», En lutte !, 5-12 mai 1981, p. 7. 11. «Le rock dans l’art…», p. 11. 12. Ibid., p. 11. 13. «EN LUTTE! et le travail culturel», p. 7. 14. Pour une critique du sectarisme chez les m-l, voir Gordon Lefebvre, «Réflexions sur l’autocritique de Mobilisation», Chroniques, 1977, p. 66-143; «Sommes-nous preneurs d’idées ? », La Nouvelle barre du jour, 1984, p. 101-112. 15. «Le rock dans l’art…», p. 11. 16. Voir: Un travailleur «Rockeur prolétarien» de Québec, «Pour mieux comprendre Prairie Fire », En lutte !, 25 mars 1980, p. 4 ; Des militants de Saint-Hyacinthe, « La culture communiste manque de “communisme”», En lutte !, no. 10-17 février 1981, p. 4; Une ex-militante, lectrice, «Une culture populaire pour faire avancer la révolution», En lutte !, 24-31 mars 1981, p. 4. 17. « Face à la décadence de la culture bourgeoise », Unité prolétarienne, vol. 1, no. 5, juin 1977, p. 52-54 ; « La pièce de théâtre À bas le plan Trudeau !», Unité prolétarienne, vol. 1, no. 5, juin 1977, p. 52-54 ; Un sympathisant d’En lutte ! étudiant et travailleur d’hôpital, « L’art et la littérature », Unité prolétarienne, no. 19, décembre 1979-janvier 1980, p. 8-9 ; « Sur le front culturel », Unité prolétarienne, no. 22, octobre-décembre 1980, p. 40-46 ; « Éléments pour une histoire de la culture ouvrière », Unité prolétarienne, no. 25, septembre-novembre 1981, p. 44-50. 18. La culture prolétarienne en question diffère du Proletkult du début de la révolution bolchevique. Le texte s’inspire davantage de Lénine qui était contre l’idée d’une culture prolétarienne qui ferait table rase du passé. Voir Milot, Conceptions et pratiques…, chap. 1, art. 1.1.2.

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19. Ibid., p. 52. 20. Ibid., p. 52-53. 21. Ibid., p. 53. 22. Ibid., p. 54. 23. Ibid., p. 54. 24. Ibid., p. 54. 25. Université du Québec à Montréal, Service des archives et de gestion des documents, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P15/66, Procès-verbal de la rencontre du groupe En lutte! avec le comité de rédaction de la revue Stratégie, 1976, p. 5. 26. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P16a/3, Bulletin interne, no 8, février 1976, p. 73. 27. Que Lénine et En lutte! dans une pirouette sémantique nomment «centralisme démocratique». 28. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P16a/3, Bulletin interne, no 8, février 1976, p. 77. 29. Ibid., p. 76. 30. Interventions aux causeries sur la littérature et l’art à Yenan (un des plus importants), La démocratie nouvelle, « Lettre adressée au Théâtre de l’Opéra de Pékin de Yenan à la suite d’une représentation des Rebelles malgré eux», De la juste solution des contradictions au sein du peuple et Discours prononcé à la conférence nationale du Parti communiste chinois sur le travail de propagande. 31. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P16a/3, Bulletin interne, no. 8, février 1976, p. 69-70. 32. Ibid., p. 71, 75-76. 33. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P15/66, Procès-verbal de la rencontre du groupe En lutte! avec le comité de rédaction de la revue Stratégie, 1976, p. 8. 34. Ibid., p. 8. 35. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P7a/5, Plan national de productions culturelles produit par la CAP, janvier 1978, p. 2. 36. Ibid., p. 8; voir également «Procès verbal de la rencontre entre En lutte et Stratégie du 16 septembre 1977», Stratégie, no 17, automne 1977, p. 32. 37. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P7a/13, Rapport de la CAP «Pour préciser notre orientation en matière culturelle», mars 1978. 38. Ibid. 39. Ibid. 40. Ibid. 41. Ibid.

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42. Le Théâtre d’la Shop de Montréal en 1975, le Théâtre Euh! de Québec en 1976, le Théâtre Tic Tac Boum de Québec en 1976, le Cinéma d’Information Politique de Montréal en 1975, le collectif d’arts visuels le 1er Mai de Montréal en 1977 et CinéVidéobec de Québec en 1978. 43. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P7a/13, Rapport de la CAP «Pour préciser notre orientation en matière culturelle», mars 1978. 44. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P16a/7, Bulletin interne, n o 28, mai 1978, p. 19. 45. Ibid., p. 19. 46. Ibid., p. 19. 47. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P7a/13, Communiqué de la Commission d’Agitation, « Mise au point sur notre pratique culturelle », mars 1979, p. 5. 48. Ibid., p. 5. 49. Le dirigisme et la méfiance envers l’autonomie de la culture sont également relevés par Michel Roy dans son analyse du groupe 1er Mai (arts visuels) après son ralliement à En lutte!; Art progressiste, Mémoire (Études des Arts), UQAM, 1987, p. 255-256. 50. «Les téléromans», En lutte !, 13 avril 1978, p. 5. 51. «La culture », En lutte !, 5-12 mai 1981, p. 6. 52. Comme tous les autres articles, ce texte est à l’origine non signé. 53. «Les Plouffe: Pourquoi tout ce tapage publicitaire autour de ce film ? », En lutte !, 12-19 mai 1981. 54. «Face à la décadence…», p. 52. 55. Ibid., p. 52. 56. Ibid., p. 52. 57. Ibid., p. 52. 58. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P7a/13, Rapport de la CAP «Pour préciser notre orientation en matière culturelle», mars 1978. 59. Ibid. 60. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P16a/17, « À propos de nos activités culturelles», Bulletin interne, no 28, mai 1978, p. 19. 61. «Les suites du débat sur “Norma Rae”», p. 10. 62. «En lutte! et le travail culturel», p. 7. 63. «Procès verbal de la rencontre du groupe En lutte ! avec le comité de rédaction de la revue Stratégie, 20 décembre 1976», Stratégie, no 17, automne 1977, p. 31 et 33. 64. «À propos du ralliement des groupes culturels progressistes à En lutte ! », En lutte !, 2-9 juin 1981, p. 5. 65. Chant de l’Unité, «Des chansons communistes», En lutte !, 23 octobre 1979, p. 14.

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66. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P6d/13, Lettre de Gilles Beauchamp au journal En lutte !, juin 1980, p. 1. 67. «À propos du ralliement…», p. 5. 68. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P6d/13, Lettre de Gilles Beauchamp au journal En lutte !, juin 1980, p. 1. 69. Roy, «Art progressiste», p. 256. 70. Esther Trépanier, « Peindre à gauche », dans Pelletier, Avant-garde culturelle et littéraire…, p. 154. 71. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P6d/13, Lettre de Gilles Beauchamp au journal En lutte !, juin 1980, p. 1. 72. UQAM, SAGD, Fonds de l’OMLC En lutte ! , 38P7a/5, Plan national de productions culturelles produit par la CAP, janvier 1978, p. 3. 73. Pour plus de détails sur la relation entre 1er Mai et En lutte ! , voir Roy, Art progressiste, p. 254-260; Trépanier, «Peindre à gauche», p. 151-176. 74. G. Lefebvre, «Réflexions sur l’autocritique… », p. 8

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Peindre à gauche

Esther Trépanier Département d’histoire de l’art UQAM

NOTE PRÉLIMINAIRE
Le texte qui suit a été publié en 1986, dans le no 5 des Cahiers du département d’études littéraires de l’UQAM portant sur L’avant-garde culturelle et littéraire des années 1970 au Québec, sous la direction de Jacques Pelletier. Comme historienne de l’art, j’ai beaucoup travaillé sur les artistes qui, dans les années 1930 et début 1940, se questionnèrent, dans le contexte de la Crise, de la montée du fascisme et de la guerre, sur la fonction sociale de l’art et l’engagement politique des créateurs. Mais j’ai aussi vécu, dans les années 1970, la façon dont les «producteurs visuels» comme on les appelait à l’époque, ont été confrontés aux mêmes questions. Robert Comeau aurait souhaité que je fasse, pour la présente publication, une analyse comparative des deux conjonctures historiques. Cela m’aurait été difficile, d’autant plus que la mémoire étant ce qu’elle est, je n’étais pas certaine de me rappeler nettement toutes les ramifications des débats qui avaient fait rage dans mes jeunes années et que je n’avais pas documentés, comme j’ai pu le faire, en tant que chercheur, pour les années 1930. Toutefois, je signalais à Robert Comeau avoir écrit un texte sur cette question dans les années 1980, au sortir de cette expérience. Après en avoir pris connaissance, il s’est montré intéressé à le publier aujourd’hui. La relecture de cet article datant de près de 20 ans me confirme qu’il est « historiquement daté» et qu’il me serait impossible de l’écrire aujourd’hui. C’est pourquoi j’ai préféré, hormis quelques corrections stylistiques très mineures, ne pas le retoucher et lui laisser tous les défauts et les quelques qualités qu’il pouvait avoir à l’époque. Toutefois, pour le lecteur qui souhaiterait plus d’informations sur certaines questions soulevées dans le texte, notamment sur le rapport art et politique chez les artistes québécois durant les années 1930, j’ai ajouté en note, quelques références à des ouvrages parus après 1986.

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LES PEINTRES MONTRÉALAIS
ET L’AVANT-GARDE POLITIQUE DES ANNÉES

1970

Quand Jacques Pelletier m’a proposé de faire ce texte sur «l’avant-garde » (sous-entendu: politisée) des années 1970 dans le champ de l’art, je n’étais pas d’un enthousiasme délirant! D’une part, il me semblait qu’ayant déjà fait lors d’une exposition et de la rédaction d’un catalogue1 l’historique des groupes de producteurs visuels liés aux organisations de gauche entre 1975 et 1980 il n’y avait pas lieu de revenir là-dessus. J’avais alors, en les «institutionnalisant», réalisé le travail de deuil de certaines des pratiques de ma tendre jeunesse. La «commande» de Pelletier me ramenait à ce constat : devrais-je, jusqu’à ma retraite, parler des «excès» d’une jeunesse qui a eu le « tort » historique de se dérouler à une période où le dogmatisme de gauche sévissait d’une manière endémique? On était plus aisément «m-l» que « jéciste» (Jeunesse étudiante catholique) durant cette décennie où tous les apprentis-intellectuels des dites sciences humaines étaient peut-être bien les « enfants de Marx et de Coca-Cola» mais plus encore ceux d’Althusser et de Mao. Ce qui finalement a emporté mon adhésion à la rédaction de ce texte fut la façon même dont la commande était formulée. En effet, après avoir étourdiment répondu que dans le champ de l’art la notion d’avant-garde ne saurait être confondue avec celle de politique, je me suis dit qu’il y avait pourtant là une vraie Love Story, c’est-à-dire, littéralement, une «histoired’amour-qui-finit-mal» et qui, de surcroît, se répète à intervalles réguliers depuis le xixe siècle! Cette histoire, c’est celle précisément d’artistes qui, non contents de «révolutionnariser» la peinture, voudraient aussi que leur pratique participe d’une révolution sociale. De cette volonté découlent les relations, souvent tumultueuses, entre artistes et partis de gauche (surtout communistes). Liaisons dangereuses s’il en fut, qui n’eurent pas comme seul cadre l’Europe, puisque des artistes canadiens en ont aussi, à diverses époques et à une échelle moins spectaculaire, vécu les avatars ! C’est donc de ces avatars d’une rencontre conjoncturelle entre « avant-gardes » dont je veux traiter ici : celle des années 1970. Une première mise au point s’impose. Dans ce texte j’insisterai surtout sur le point de vue des producteurs visuels, c’est-à-dire de ceux qui avaient, avant d’être plus ou moins intégrés à des groupes politiques, une réelle pratique d’atelier, laquelle se doublait souvent d’une pratique d’écriture critique sur leur travail pictural. On pense par exemple à des peintres comme Marcel Saint-Pierre et François Charron (considéré du point de vue de sa pratique picturale) ou encore Serge Bruneau. Il est évident que les collectifs qui ont travaillé pour les organisations politiques, populaires ou syndicales et dont

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nous avons fait l’historique dans le catalogue Art/Société 1975-1980, n’étaient pas composés que d’artistes. On y retrouvait aussi des gens d’origines diverses, photographes, étudiants qui, pour des raisons multiples dont la principale fut sans doute l’absence d’une expérience de praticien dans le champ de l’art proprement dit, étaient moins enclins à critiquer les « commandes » et les conceptions de l’art de ces organisations. C’est aussi, a fortiori, le cas des militants ou sympathisants envoyés par les organisations pour travailler avec ces collectifs. Je crois que leur position devait être particulièrement intenable, puisqu’ils devaient défendre une ligne politique qui, sur le plan de la culture, n’était rien moins que définie et surtout assez mécanique, et ce, devant des artistes et historiens d’art qui étaient plus que critiques visà-vis du réalisme socialiste «vraisemblable» et qui s’acharnaient à leur démontrer comment des iconographies répandues dans le mouvement, telle l’ouvrière écrasant la pieuvre de l’impérialisme américain, reprenaient les mêmes structures formelles et morales que celle de la Vierge écrasant le Serpent ou Saint-Georges terrassant le dragon! Cependant, ces débats entre artistes et militants ne furent pas publics; ils accompagnèrent une pratique « quotidienne » d’objets visuels produits pour les organisations de gauche. Il ne s’agit donc pas des débats qui firent les beaux jours de Stratégie et de Champs d’application et ce qui retiendra ici mon attention c’est la difficile position d’artistes qui tentèrent de concilier une recherche déjà entreprise dans le champ de « l’avant-garde artistique » avec une pratique dans celui, de plus en plus « m.-l. », de « l’avant-garde politique».

RAPPELS
Depuis le xixe siècle le développement de ce qu’on appelle les «avantgardes» en peinture se caractérise par un rejet de ce qui constitua l’essence de l’académisme: représentation illusionniste sur une surface plane d’une nature idéalisée et d’un homme toujours plus beau, noble, dévoué et grand que nature. (Dans le cas de la femme cela varie; mais la récente exposition Bouguereau2 nous aura donné un exemple d’une de ses variations: la mièvrerie érotisante.) Rejetant ce type de peinture qui depuis des siècles répondait à la vision culturelle de l’aristocratie et qui, au xixe siècle, était reprise sous un mode trivial par la bourgeoisie, les peintres modernes mirent de l’avant une peinture soi-disant dégagée des contraintes de la commande et du «goût bourgeois». Cette entreprise mettait de l’avant leur subjectivité et priorisait de plus en plus une expérimentation formelle déconstruisant littéralement les codes formels de la vision perspectiviste tridimensionnelle issue de la Renaissance. On le sait, cela conduisit à l’abstraction et à une forme d’art

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que plusieurs, à gauche comme à droite, décrièrent (et décrient encore) comme «élitiste», coupée du public, etc. Sans nier cette séparation, réelle, entre le large public et l’art d’avantgarde, sans prétendre par ailleurs que tous les artistes d’avant-garde furent des progressistes, bien au contraire, nous voudrions cependant rappeler que plusieurs d’entre eux se sont posés le problème de la transformation révolutionnaire du monde dans lequel ils vivaient ou, pour le moins, celui d’une transformation démocratique des rapports humains par l’intégration de leur art à la société. Depuis, ces néo-impressionnistes tels que Paul Signac et Maximilien Luce qui, liés aux mouvements anarchistes du xixe siècle, croyaient qu’un art nouveau allant à l’encontre du «mauvais goût bourgeois» ne pouvait qu’être révolutionnaire, en passant par les avant-gardes russes qui par leurs formes abstraites et dynamiques croyaient contribuer aux transformations révolutionnaires de la pensée, de l’esprit et des perceptions humaines, les exemples ne manquent pas de producteurs visuels qui tentèrent de soutenir la thèse que la révolution dans le champ de l’art n’est pas incompatible, mais participe au contraire de la révolution sociale. On pourrait même invoquer dans notre propre histoire des exemples tels que Fritz Brandtner, peintre montréalais, homme de gauche, qui défendait dans les années 1930 la liberté de l’expérimentation artistique comme gage de la liberté humaine et qui, par le biais de l’École d’art pour enfants de milieux défavorisés qu’il mit sur pied avec Norman Bethune, tenta de donner aux enfants les moyens de transformer par l’art leur rapport à l’environnement3. Il est vrai par ailleurs que ce développement des avant-gardes artistiques a aussi généré un courant formaliste important, qu’on a qualifié à l’origine de « art pour l’art » et qui ne s’intéresse d’aucune manière à ce qui est extérieur au strict champ de l’art. Pour ce courant, la seule révolution est celle qui débarrasse la pratique picturale de tout ce qui lui est «extérieur» (la narrativité, la représentation illusionniste tridimensionnelle, etc.) pour la rendre à la pureté de ses éléments spécifiques: couleurs, formes, planéité, etc. L’art ne peut donc être qu’abstrait et déductif. Ce formalisme trouva une de ses plus belles expressions dans l’art minimal américain et son critique le plus « pur» en la personne de Clement Greenberg. Les organisations communistes eurent alors beau jeu de dénoncer ces défenseurs de «l’art pour l’art » coupés de toute réalité, producteurs d’une culture «d’élite» et liés à un réseau commercial fermé et sophistiqué. Elles ont malheureusement très vite empoisonné la question en adoptant comme « modèle» artistique un réalisme socialiste 4 qui, tant par ses procédés formels que par l’idéalisation de ses héros positifs, se rapprochait drôlement des

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principes de l’art académique et plus particulièrement du néoclassicisme. Partant d’une compréhension le plus souvent mécanique et dogmatique de la culture, les partis communistes et, plus tard, les organisations marxistesléninistes, mettront les producteurs visuels progressistes devant un choix assez limité. Devenir illustrateurs du réalisme socialiste et militants actifs au sein du parti ou séparer leur temps et leur personne en étant d’une part des sympathisants réalisant ponctuellement des affiches et des bannières pour l’organisation tout en conservant par ailleurs une production individuelle « critique» dans leur atelier. C’est en tout cas ce qu’ont vécu les artistes canadiens aussi bien dans les années 1930 que dans les années 1970, car il leur apparut très vite qu’ils ne pouvaient, au sein des organisations de gauche de type communiste, espérer révolutionner à la fois la peinture et la société.

QUÉBEC: LES «SEVENTIES»
La conjoncture des années 1970 au Québec est assez typique à cet égard. On assiste en effet à tout un travail de réflexion et de critique des avantgardes du champ de l’art, travail qu’on tente de mener d’abord à l’intérieur de ce champ, à partir d’un point de vue marxiste ouvert et se voulant dialectique, c’est-à-dire prenant en compte la spécificité de la pratique artistique et la nécessité de son intégration à des luttes plus larges. Interpellé cependant par le développement très rapide des organisations d’extrême gauche et plus particulièrement m-l, les artistes qui défendaient ces positions vont très vite être confrontés non plus à l’hostilité de formalistes les trouvant par trop «bêtes et méchants», mais à celle de «comités centraux» ne comprenant pas qu’on refuse systématiquement de s’adonner à l’illustration d’une classe ouvrière aux bras musclés et au sourire «transporté d’espoir» sur les barricades.

À LA

D’ALTHUSSER À MAO; DE SUPPORT/SURFACE «LUTTE IDÉOLOGIQUE» DANS LE CHAMP DE L’ART

Si les avant-gardes artistiques des années 1970 semblent au Québec être dominées par un formalisme héritier à la fois d’une tradition locale automatiste et néo-plasticienne, et de l’abstraction américaine, il ne faut pas croire à l’inexistence d’une certaine figuration, non plus qu’à l’absence de toute opposition à ce que certains qualifiaient «d’académisme abstrait». Au contraire, la lecture des trois tomes de Québec Underground 1962-19725 montre bien la vitalité d’une opposition à la fois contre-culturelle et politisée dans les années 1960, de même qu’y est retracée l’origine d’une tendance « pop», critique et nationaliste (Ti-pop diraient certains «ex» de Parti pris)

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au sein des regroupements de graveurs (Graff, la Guilde graphique, etc.) qui se constituent dans la même décennie. Mais déjà s’annonçait au sein de Fusion des arts une tendance plus «théorique et politique», celle du groupe dit «esthétique et marxiste». L’exposition Québec 1975 qui se tient au Musée d’art contemporain en octobre, permet à une opposition à nouvelle saveur politique de s’exprimer. On a déjà, par le biais du texte de la conférence qu’y fait Marcel Saint-Pierre, Défense et illustration de l’objet d’art6, une bonne idée des modèles théoriques auxquels vont s’alimenter les premiers représentants de cette nouvelle tendance artistique qui se veut politisée. Ce n’est en effet ni du nationalisme québécois, ni des positions de l’underground américain qu’on se réclame, mais bien du marxisme structuraliste de l’école althussérienne, avec bien sûr Macherey, Badiou et Tel Quel en tête. Bref, ses fondements théoriques seront les mêmes que ceux d’un groupe de peintres français, Support/Surface, dont je reparlerai plus loin. Dans son texte, Saint-Pierre défend bel et bien l’objet d’art, mais il refuse par ailleurs l’autonomisation totale de la pratique artistique d’avant-garde et l’occultation/négation du réel et du social qui est le fait de la pratique moderniste et de l’idéologie de «l’art pour l’art ». Il en appelle à la lutte idéologique dans le champ de l’art (niveau du discours et de la critique), mais aussi à la production d’objets (niveau de la pratique) dont l’effet de sens soit producteur de transformations du réel tout en informant sur son procès de production et ses propres déterminants. Bien que soulignant ainsi l’importance d’un travail formel critique, Saint-Pierre n’en dénonce pas moins le « matériologisme» d’un formalisme qui ne s’intéresserait qu’à la question du processus de production spécifique de l’objet ou à ses éléments minimaux. Il défend néanmoins, utilisant en cela le modèle althussérien d’analyse des idéologies, l’autonomie relative et la spécificité de la pratique artistique. Ainsi, à la lecture du texte, on se demande comment concrètement pourrait se réaliser cette jonction entre une pratique spécifique relativement autonome et la formation sociale; par quel moyen se crée cet effet de sens révolutionnaire ? Une fois l’artiste conscient que les matériaux qu’il transforme « ne sont pas seulement des matières ou des éléments de langage mais aussi des idéologies »7, à quelle pratique, à la fois spécifique et politique, veut-on renvoyer l’artiste ? On comprend en tout cas que ce n’est absolument pas à la réalisation d’œuvres de type réaliste socialiste! Au contraire, Saint-Pierre semblait prôner une démarche artistique qui, idéalement, intégrerait à la fois les données et la critique de l’histoire spécifique de son médium, celles plus personnelles et subjectives de « l’histoire » de l’artiste et enfin celles des contradictions de la période historique dans laquelle il vit. Un beau programme !

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1. Groupe 1 er mai Page d’histoire : les premiers mai 1976 Huile sur toile

C’est en quelque sorte autour de ce programme pour une pratique artistique progressiste que se regroupe le collectif qui sera connu plus tard comme le Groupe 1er mai. Ceux qui au sein de ce groupe avaient depuis longtemps une pratique de peintre, comme Ronald Richard et Marcel Saint-Pierre, étaient au départ assez proches du groupe français Support/Surface dont l’une des caractéristiques idéologiques était de se réclamer du matérialisme marxiste et de la pensée Mao Zedong pour justifier une pratique artistique qui, à travers une déconstruction formaliste des procédés traditionnels de la peinture, prétendait mettre en scène une critique de son histoire tout en donnant à voir l’histoire des pulsions du producteur et, par le biais de la place

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du sujet-peintre dans l’histoire, mettre en procès l’histoire elle-même8. Bien que critiques quant à ce dernier aspect, les artistes à l’intérieur du Groupe 1er mai adhéraient aux propositions formelles (toiles libres, procédés de trempage, de taches, prise en considération de la couleur comme élément en soi, etc.) de ce groupe français qui leur semblait tout au moins remplir les deux premiers aspects du « programme » (prise en charge critique de l’histoire de la peinture et des pulsions du sujet). Pour ce qui est de l’effet de sens transformateur et révolutionnaire, parce que porteur d’un «message» sur les contradictions sociales, le problème restait à résoudre et le groupe connut de nombreux débats sur cette question acceptant, au bout du compte, la réintroduction d’éléments typographiques ou d’éléments figuratifs dans des œuvres qui, jusqu’ici, avaient surtout été abstraites. Ainsi on reconnaîtra dans la série Pages d’histoire (ill. 1) produite pour décorer les salles des fêtes du 1 er mai 1976 organisées par le comité intersyndical de Montréal, à la fois le procédé de trempage propre à Marcel SaintPierre, un compte rendu sur l’histoire du mouvement ouvrier québécois réalisé par le biais d’un texte imprimé au pochoir en contraste coloré sur la toile, mais aussi un travail de réflexion sur le « refoulé» de cette histoire du mouvement ouvrier dans la «mémoire collective». Ce refoulé était formellement signifié par la déperdition progressive de la couleur et de la lisibilité du texte, produite lors des trempages permettant la pénétration de la couleur. En fait, l’ensemble des œuvres produites pour cet événement porte la trace d’une double réflexion: l’une picturale, et s’ancrant encore dans la vision « marxiste» de ce qui était, en fait, l’expression française d’un nouveau formalisme, et l’autre politique, donc tentant de produire un sens «littéral», tout en contournant, par des éléments typographiques ou figuratifs plus symboliques et accidentels, les pièges d’une figuration trop grossière. Ce travail fut important, car il manifestait le désir du groupe de redéfinir la notion de pratique artistique en dehors du strict champ de l’art et parce qu’il tentait une jonction entre une «commande» politique et une réflexion formelle en essayant d’intégrer au processus de production de l’œuvre des matériaux (texte historique) tirés de la vie sociale. Il avait aussi réalisé une première expérience de collectivisation, non seulement des moyens de production artistiques, mais aussi de la production même de l’objet, ce qui était perçu comme une lutte contre l’individualisme artistique et son idéologie romantique. Mais en fait, l’heure était encore à la «lutte idéologique» dans le champ spécifique des institutions artistiques. C’est à la galerie Media que, de 1976 à 1978, se mènent, autour d’expositions, des débats dont la revue Media garde encore la trace. C’est là que se manifestent aussi d’autres groupes de

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producteurs visuels qui représentent les tendances qui vont se développer dans les années subséquentes autour de la question du rapport art et politique. Notons d’abord la présence du Groupe Acte dont les œuvres exposées à la galerie Media affichaient aussi une filiation évidente au groupe Support/Surface9. Les textes publiés par ce groupe (et écrits principalement par F. Charron) comme « Le corps de la peinture » ou « Peinture/Programme »10 laissent très clairement entrevoir la double et quasi contradictoire affiliation théorique de ces groupes: d’une part un althussérisme « tel-quelliste » prononcé et d’autre part les avatars de la « pensée Mao Zedong» dont le vocabulaire commençait à émailler de plus en plus les textes de chacun de ces groupes. Ainsi par exemple « Peinture/Programme» affirme que la transformation du monde est à l’ordre du jour, mais consacre toute sa première partie à une longue discussion sur des questions d’ordre formel. Après avoir dénoncé comme « contrerévolutionnaire » (vocabulaire maoïste) le formalisme, on défend cependant la nécessité d’une recherche formelle autonome (vocabulaire althussérien doublé d’un recours à Brecht) pour affirmer que « ce n’est pas la connaissance mais la méconnaissance des formes qui est du formalisme »11. Cette connaissance pour Acte passe par la reconnaissance de l’histoire interne de la pratique artistique, par la prise en considération des autres pratiques sociales, lesquelles sont identifiées comme étant de l’ordre de la culture ou du savoir, puisque l’on nomme la philosophie, la psychanalyse, la linguistique, le cinéma et la politique! Bref, jusqu’ici rien que du très althussérien (revu et corrigé pour la pratique artistique par Support/Surface) : reconnaissance de l’autonomie relative des champs du savoir et de la culture, valorisation également comme étant «d’essence révolutionnaire » des luttes idéologiques se déroulant dans ces champs. Devons-nous ici rappeler au lecteur le Lénine et la philosophie d’AIthusser qui élevait la pratique théorique à la dignité de « lutte des classes » ? Par contre, on n’échappe pas non plus à l’inévitable terminologie révolutionnaire, puisque après avoir revendiqué le droit pour la pratique artistique à la diversité, la pluralité et le travail imaginaire, on s’empresse d’ajouter « en autant qu’elle défende une conception du monde prolétarienne» ! On qualifierait de telles positions de «jésuitiques» si elles n’étaient caractéristiques d’à peu près tous les textes des intellectuels de gauche de l’époque (en tout cas ceux de cette génération des «après Parti-pris mais avant En lutte ! et La Ligue»… ). Essayant de nuancer l’approche de leur discipline contre une pensée marxiste mécanique qui voudrait n’y voir que le reflet (donc sans intérêt) de la lutte des classes, ils furent par ailleurs pris du syndrome de la culpabilité chronique (serions-nous par trop intellectuels petits-bourgeois ?) et ramenèrent conséquemment à la fin de chaque analyse s’éloignant un peu

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des dogmes connus, l’appel nominal à la «lutte des classes» et à la «conception du monde prolétarienne» ainsi que les divers mots d’ordre de la révolution culturelle chinoise. Dans ce contexte, que se produise un hiatus dans l’approche analytique ne saurait nous surprendre. Pas plus d’ailleurs que l’absence de réponse à ce qui, à distance, nous semble être une tentative de concilier l’inconciliable, soit deux manières presque antithétiques de concevoir le marxisme. La première tentait, malgré ses excès verbaux et ses crises de culpabilité, de sortir le marxisme, entre autres à l’aide du structuralisme et de la psychanalyse, de son manichéisme dogmatique concernant les questions de culture et d’idéologie ; la seconde, au contraire, semblait vouloir l’y contraindre en s’appuyant sur les «éclatants-succès-de-Ia-glorieuse-révolution-culturelle-chinoise». La section 2 du texte du Groupe Acte12 nous ramène d’ailleurs aux principes de cette «glorieuse révolution», bien qu’on invoque la politique des « Cent fleurs» pour s’autoriser à faire autre chose que du réalisme misérabiliste (ou triomphant). Enfin les dernières parties du texte en reviennent à des positions plus «françaises», dénonçant une conception de la culture comme «miroir» et tentant d’intégrer dans la compréhension de l’œuvre d’art une dimension psychanalytique où se révèle aussi l’histoire de la pulsion, donc du comment «ça se peint». Du point de vue de l’implication « politique» de l’artiste, on réaffirme la nécessité de la lutte sur plusieurs terrains: 1. le terrain expérimental (celui de la pratique spécifique), 2. le terrain théorique (réflexion et débat dans le champ culturel) et 3. le terrain militant (interventions militantes de la peinture/propagande). En fait, le Groupe Acte ne s’est jamais manifesté que sur les deux premiers terrains, à la fois par des expositions des œuvres de ses membres et par la rédaction de textes pour la «lutte idéologique». La seule œuvre collective «militante» produite par le groupe est une toile-bannière Vive la culture de combat, 1976 utilisée pour les soirées du Solstice de la Poésie lors des activités culturelles entourant les Jeux olympiques et où est dénoncée l’idéologie culturelle du COJO (Comité organisateur des Jeux olympiques). On est donc encore dans le «champ culturel». Quant à la bannière, produite par Serge Bruneau et André Leblanc, elle présente des caractéristiques formelles assez similaires à celles que l’on retrouvait alors dans les œuvres du Groupe 1er mai. En effet, ce grand «patchwork» est constitué de toiles traitées dans l’esprit de Support/Surface (pliage, trempage et déperdition de la couleur) sur lesquelles sont inscrits, au pochoir, des slogans. Ici encore le lettrage permettait d’éviter les écueils d’une figuration qui apparaissait encore assez suspecte à des artistes qui avaient, malgré tout, des attaches profondes dans le formalisme des avant-gardes picturales !

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2. Groupe 1er mai . Vue sur l’accrochage de bannières pour un événement public du groupe En Lutte ! V. 1978-1979 Acrylique sur toile

Enfin, le troisième groupe à se manifester à la galerie Media fut celui de l’Atelier Amherst. II avait produit, pour une exposition, un environnement représentant une «shop de couture » et écrit pour le débat qui, traditionnellement, accompagnait à Media les expositions, un texte qui, ne s’embarrassant pas des considérations théoriques de ses prédécesseurs (Acte et 1er mai), se rapprochait drôlement de ce que les organisations politiques de l’époque appelaient la «ligne juste». En fait l’Atelier Amherst dénonce dans ses Notes sur une intervention13 l’art officiel (lire les avant-gardes artistiques) comme relevant des « valeurs impérialistes américaines », dénonce également la production des «chromos» et l’aliénation culturelle des travailleurs. II prône un art progressiste qui, sans se concevoir comme «miroir de la réalité sociale», serait néanmoins un outil de transformation. Ce collectif, qui se rebaptisera par la suite Atelier du 19 septembre (en commémoration de la grève de la Commonwealth Plywood), est en fait celui qui s’est maintenu le plus longtemps, c’est-à-dire jusqu’au début des années 1980. S’il n’a jamais rallié aucune organisation m-l (il entretenait à l’égard de leur dogmatisme la même méfiance que les autres producteurs visuels des groupes précédemment mentionnés), il est certainement le collectif qui a suivi le plus dans sa «démarche créatrice» les directives «maoïstes».

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3. Groupe 1er mai. 8 mars 1857 1978 Encre sur toile

4. Groupe 1er mai. Le 1er mai 1886 1978 Encre sur toile

5. Groupe 1 er mai. Montréal, Square Victoria, 1er mai 1930 1978 Acrylique sur toile

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Chaque bannière était réalisée à la suite d’une enquête auprès des «masses » (en l’occurrence des syndicats en grève comme celui de la Commonwealth Plywood ou de Radio-Canada) et les diverses étapes du travail étaient soumises à leur critique. Malheureusement, d’un strict point de vue formel, ces œuvres sont loin d’être les plus réussies du genre ! Elles ont une «lourdeur » visuelle et narrative assez typique de ce que voulaient éviter les artistes de Acte et 1er mai. Sans doute était-ce dû au fait qu’aucun des membres de l’atelier n’était un artiste au sens strict du terme et au caractère secondaire qu’avaient, pour ce collectif, les préoccupations théoriques sur l’histoire et l’efficacité des formes. En fait, leurs positions auguraient de celles qui allaient devenir dominantes, à savoir celles des groupes m-l. En effet, ces derniers, en pleine consolidation, commençaient à s’intéresser à ces débats dans le champ de l’art et se mirent à solliciter les « représentants des avant-gardes artistiques progressistes» afin qu’ils joignent les rangs de l’avant-garde du prolétariat.

MAO, UN À ZÉRO : MALAISES DANS LA FIGURATION
Ce qui fut fait, d’abord, par deux jeunes étudiants en art membres du Groupe 1er mai. Ils avaient pourtant, pour parler en termes «bozardiens», un talent fort prometteur; mais la fougue de la jeunesse… Bref, ils se retrouvèrent à la Ligue communiste-marxiste-léniniste du Canada, laquelle n’avait pas à l’époque l’habitude de respecter les compétences véritables de ses adhérents. Ils se retrouvèrent donc dans une usine de chocolat et l’on n’entendit guère parler d’eux avant quelques années, c’est-à-dire avant que la Ligue, devenue entre-temps le Parti communiste ouvrier, n’assouplisse un peu ses positions et ne laisse place à des «innovations culturelles». On vit alors réapparaître des bannières et «marionnettes» portant leur marque. Le Groupe Acte se divisa aussi sur cette question. Les Charron-Massé eurent ce que d’aucuns appelleraient, a posteriori, la sagesse de se retirer dans leur atelier de peinture et d’écriture. Les deux autres artistes du groupe collaboreront épisodiquement avec le collectif 1er mai mais continueront d’exposer dans des galeries des œuvres qui témoignent à la fois des préoccupations formelles contemporaines mais aussi, par la place qui est faite au lettrage et aux éléments figuratifs, de leur souci de produire un art qui « parle» aussi des contradictions sociales et historiques. Ce qui restait du Groupe 1 er mai s’était déjà constitué en collectif de travail et entendait bien continuer l’expérience d’une pratique de production d’objets visuels en liaison avec des luttes sociales. Il négocia donc avec le groupe En lutte! une manière de contrat «tacite». Les membres du collectif produiraient pour eux des bannières et autres éléments visuels nécessaires à

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6. Groupe 1 er mai Contre la répression 1978 Acrylique sur toile

7. Groupe 1 er mai Répression du mouvement ouvrier 1978 Acrylique sur toile

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la décoration de salles ou de manifestations mais sans devenir membres de l’organisation. Il faut dire que ce noyau initial du Groupe 1er mai n’avait plus « tout à fait 20 ans» et a toujours été un peu sceptique sur la ligne politique et culturelle de l’organisation. Je n’ai aucunement l’intention d’entrer dans le détail des débats épiques qui marquèrent la première année de cette collaboration; on peut les deviner aisément. Ils tenaient fondamentalement à l’affrontement de deux conceptions de l’art. L’une, celle de l’organisation, pour laquelle l’art était d’abord et avant tout un outil d’agitation-propagande. Il allait presque de soi qu’il devrait s’en tenir à un réalisme socialiste tout au plus amélioré. Je crois qu’on n’aurait même pas osé, par peur du révisionnisme, demander aux images l’efficacité, pourtant très contemporaine et populaire, d’une publicité de Coke ou de Pepsi. De l’autre côté, celle d’une équipe de producteurs qui, ne voulant pas abandonner toutes leurs préoccupations formelles, n’en était pas moins pris à se débrouiller avec des «commandes» qui ne leur demandaient rien de moins que d’illustrer la ligne politique de l’organisation et les slogans de l’heure ! Ceux qui s’intéressent à la question pourront toujours se référer au catalogue Art/Société, précédemment mentionné, à l’intérieur duquel sont reproduites nombre des bannières produites par le Groupe 1er mai. Rappelons simplement que la plupart de ces images, certaines assez réussies, d’autres carrément laides, présentent toutes la même caractéristique: elles tentent d’éviter les pièges du «dessin-académique-réaliste-pompier» en utilisant le lettrisme et le photomontage, comme si l’utilisation de la photo permettait d’aller a priori au-delà du réalisme bête ! Je n’entrerai pas ici dans l’analyse détaillée d’œuvres dont j’ai déjà parlé14. Soulignons cependant que ces œuvres étaient toujours le fruit d’un travail collectif au niveau de leur exécution. Ce qui, au départ, était issu d’un désir de lutter contre l’individualisme et l’idéologie romantique du travail artistique était devenu une nécessité matérielle. Il fallait, en peu de temps, exécuter de nombreuses commandes et ce, dans des formats qui frôlaient le gigantisme (4 ou 5 m. par 8 m., ill. 2). Le groupe ne disposait en général que de peu de temps pour réaliser ces bannières et devait le faire en recourant à des techniques ne laissant pas trop transparaître les différences d’habileté de chacun. Le procédé adopté fut celui de la réalisation d’une maquette, projetée par le biais d’un épiscope sur des toiles libres et reproduites à l’éponge avec de l’encre ou de l’acrylique dilué, par les exécutants. Quant aux maquettes en question, elles pouvaient être constituées d’images travaillées à partir de photographies ou de gravures tirées de l’histoire du mouvement ouvrier canadien ou international (voir les bannières 8 mars 1857, 1er mai 1886 et 1er mai 1930 (ill. 3, 4 et 5). Elles pouvaient aussi mettre en jeu des relations formelles plus complexes. On prendra à titre d’exemple la bannière

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8. Groupe 1 er mai Marx 1979 Acrylique sur toile

Contre la répression (ill. 6) où un photomontage de photos de la grève de la Robin Hood, d’un alignement de policiers et des parlements de Québec et d’Ottawa visait à créer une chaîne associative «État-répression/opposition ouvrière » chargée «d’illustrer» d’une manière qu’on espérait pas trop stéréotypée, le mot d’ordre imposé par l’organisation lequel est reproduit au bas de la bannière (voir aussi ill. 7). Le problème du rapport texte/images a longtemps préoccupé les membres du Groupe 1er mai. Déjà en 1976, il avait fait l’expérience d’une mise en rapport de ces éléments dans Pages d’histoire et dans les autres bannières produites pour les fêtes syndicales du 1er mai. Par la suite, il tenta de produire littéralement des figures par le biais de textes, par exemple en colorant diversement les lettres d’un éditorial du journal En lutte ! afin de produire au terme de ce «coloriage» de lettres l’image d’une scène de diffusion du journal. Inutile de dire que le procédé était extrêmement long et pas très au point. Il servit cependant à «contourner» une commande que le collectif redoutait plus que tout: le portrait des «grands» du socialisme, Lénine, Marx, Engels

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9. Affiche de l’exposition Action 79 Galerie Véhicule 1979

et compagnie, format géant. Difficile ici d’échapper aux stéréotypes! Le collectif avait comme idée de départ de produire ces portraits en utilisant, comme matrice, la page d’un texte écrit par chacun de ces «leaders». Mais la réalisation colorée de chacune des lettres du texte pour chacun des six portraits aurait pris un temps énorme et l’équipe, tout en conservant l’idée de départ, dut se contenter de colorer les «blocs-mots» d’une page pour construire l’image. Au niveau visuel, cela induisait une double interprétation: celle d’une page ou d’un mur de brique (voir ill. 8). Disons tout de suite, pour ceux qui seraient tentés de reprendre le procédé, que la solution la plus rapide au problème a été trouvée par le biais de l’ordinateur qui réalise en quelques minutes la maquette désirée. Le programme a été mis au point par un membre du collectif. (Les groupes m-l ont perdu là une belle occasion de prendre le virage technologique.) Mais le nombre des expérimentations techniques et des innovations formelles «digérables» par la direction des organisations m-l était assez limité. Chaque projet de production qui s’éloignait de l’image «vraisemblable» ou

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10. Marcel Saint-Pierre Replis no 20 1982 Acrylique sur toile

qui mettait en relation des éléments par trop complexes, devait être défendu avec acharnement, voire même abandonné. C’est pourquoi, une fois passée l’excitation de la résolution des problèmes techniques nouveaux, ceux qui au sein du groupe avaient une pratique un tant soit peu substantielle de la peinture en revinrent rapidement à un travail d’atelier «individuel».

HAPPY END?
Au gré des départs et des nouvelles arrivées le Groupe 1er mai se transforme. Il deviendra en 1979 le Collectif Couleur de Combat et si l’on en croit les textes produits par celui-ci, les questions formelles ne lui semblaient pas très prioritaires 15. En fait, l’exposition Sous les couleurs, la peinture qui se tint dans le cadre de Action 79 (ill. 9).à la galerie Véhicule et regroupait plusieurs des artistes qui avaient été impliqués dans cette démarche de fusion des avant-gardes politiques et artistiques était, à mon avis, un constat d’échec quant à cette fusion. En effet, les œuvres exposées par les Bruneau, Richard, Saint-Pierre et Charron n’avaient pas substantiellement évolué depuis le début des années 1970 (ill. 10). Toutes reprenaient les préoccupations

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formelles qui avaient été celles de ces artistes avant la rapide et éphémère croissance des organisations m-l, même si certaines gardaient encore quelques reliquats de figuration ou de lettrisme. Ainsi donc, comme ce fut le cas pour plusieurs des artistes progressistes canadiens des années 1930, ceux des années 1970 n’avaient trouvé, comme solution «viable», que celle qui consistait à se diviser en deux. Être, d’une part, des «faiseurs» d’affiches, de «badges» et de bannières et, d’autre part, des artistes expérimentant en atelier leur médium. En un mot, il s’agissait de travailler parfois pour la révolution, parfois pour révolutionner la peinture. La faute n’en incombe pas principalement aux producteurs qui tentèrent, tant bien que mal il est vrai, de théoriser ce qui aurait pu être une pratique artistique progressiste mais non dogmatique. Il est évident, et je ne m’amuserai pas ici à taper inutilement sur un clou qui est déjà plus qu’enfoncé, que c’est du côté d’une certaine conception marxiste de l’art et de la culture que le bât blessait principalement. Tous le disent, si le monde reste à transformer, la stratégie de la gauche reste cependant entièrement à redéfinir. Quant aux «combattants plastiques», tous, ou à peu près, sont revenus au champ de l’art, tentant, parfois non sans mal, de combler une absence de quelques années, ce qui, dans ce réseau avide de nouveautés et de changements, pardonne difficilement. Ils doivent aussi, et pour combien de temps encore, porter le poids d’une étiquette de « marxistes » ou, pire, de « maoïstes» qui fait s’étonner certains critiques et propriétaires de galeries : « Ah! Tiens donc! Vous vous intéressiez aussi aux questions formelles ! » Les plus jeunes, ceux qui n’avaient pas encore véritablement de «nom», ont en fait le problème de devoir s’en faire un à un âge où ils ne sont plus tout à fait de la «jeune génération». Enfin l’ironie du sort veut de surcroît que certains d’entre eux soient retournés aux propositions formalistes abstraites caractéristiques de leurs réflexions théoriques de départ, alors que le marché de l’art est depuis quelques années littéralement envahi par un retour massif à la figuration! Or cette figuration, qui se réclame du subjectivisme « postmoderniste », dénonce avec virulence les dogmes et diktats d’un formalisme moderniste qui est en passe de devenir aussi démodé que le marxisme! Ainsi passeront-ils peut-être ensemble les dix ou quinze prochaines années aux «poubelles de l’histoire », qui sont souvent celles de la mode ! Sic transit gloria mundi !

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Art/Société 1975-1980, Québec, Éditions Interventions et Musée du Québec, 1981. Voir en particulier la section « Pratiques artistiques d’opposition à Montréal », p. 11 à 37.

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Cette section a été rédigée par François Charbonneau, Marcel Saint-Pierre et Esther Trépanier. 2. Je me référais ici à l’exposition du peintre académique William Bouguereau, 1825-1905, qui s’était tenue, non sans susciter une certaine controverse, au Musée des beaux-arts de Montréal du 22 juin au 23 septembre 1984. 3. Sur Fritz Brandtner voir H. Dufy et F.K. Smith, Le meilleur des mondes de Fritz Brandtner, Kingston, Agnes Etherington Art Centre, 1982. Sur la question des artistes progressistes québécois avant la guerre, on pourra aussi se référer à mon texte «Entre socialisme et modernisme: les peintres progressistes québécois (1930-1945)», dans Robert Comeau et Bernard Dionne (dir.), Le droit de se taire, Histoire des communistes au Québec, de la Première Guerre mondiale à la Révolution tranquille, Montréal, VLB Éditeur, 1989, p. 134-161. Le lecteur pourra aussi se référer, sur les liens qui unissaient Fritz Brandtner, Marian Dale Scott et Norman Bethune, à mon ouvrage sur Marian Dale Scott : pionnière de l’art moderne (Québec, Musée du Québec, 2000). De même, le chapitre 5 de l’ouvrage que j’ai publié en 1998, Peinture et modernité au Québec 1919-1939 (Québec, Éditions Nota bene) traite de la question de l’art et de son engagement social telle qu’elle fut vécue par les artistes au Québec durant la Dépression. 4. On excusera le côté réducteur, voire même expéditif de cette section. Sur la question du réalisme socialiste, il est évident que je prends surtout en considération les positions les plus dogmatiques qui se sont exprimées sur le sujet sans entrer dans les positions plus nuancées et riches (celles de Bertolt Brecht par exemple). 5. En collaboration, Québec Underground 1962-1972, Montréal, Éditions Médian, tomes I, II, III, 1973. Des publications plus récentes sur cette période donneront au lecteur intéressé une analyse plus large que celle du présent article. Voir, en particulier, les deux tomes de l’ouvrage publié sous la direction de Francine Couture : Les arts visuels au Québec dans les années soixante, tome I La reconnaissance de la modernité et tome II L’éclatement du modernisme (Montréal, VLB éditeur, 1993 et 1997) et, entre autres, dans le tome II, le texte de Michel Roy, «Artiste et société: professionnalisation ou action politique». Enfin, on pourra aussi consulter l’ouvrage écrit en collaboration dans le cadre de la tenue des expositions présentées au printemps et à l’été 1999 au Musée d’art contemporain de Montréal et au Musée de la civilisation à Québec : Déclics, Art et société, le Québec des années 1960-1970 (Montréal, Musée d’art contemporain, Musée de la civilisation, Fides, 1999). 6. Le texte de cette conférence est reproduit dans le catalogue Art/Société 1975-1980, op. cit., p. 93-96. 7. Ibid., p. 95. 8. Pour une analyse critique de ce groupe et des autres tendances des avant-gardes artistiques de l’époque (minimalisme, hyperréalisme, nouvelle figuration) on se référera au texte que Marcel Saint-Pierre a fait en collaboration avec François Charbonneau et Francine Couture «Le réalisme en question», Chroniques, no. 20-21, août-septembre 1976, p. 46-104 et no. 24-25, décembre-janvier 1977, p. 60-108. 9. On ira lire le texte du Groupe Acte (Serge Bruneau, François Charron, André Leblanc et Carole Massé) «Le corps de la peinture », Chroniques, no. 23, novembre 1976 et no. 24-25, décembre 1976-janvier 1977, p. 41-59. On trouve avec ces articles

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de nombreuses reproductions photographiques des œuvres des peintres du groupe. 10. Texte communiqué lors de l’événement À faire, galerie Media, automne 1976, reproduit dans le catalogue Art/Société 1975-1980, p. 96-100. 11. Ibid., p. 97. 12. Lors de sa première publication, cet article était accompagné de reproductions illustrant le travail des divers groupes ou artistes dont il est fait mention dans le texte. Malheureusement, 20 ans plus tard, la seule documentation visuelle qui est encore en ma possession est celle du Groupe 1er mai. 13. Reproduit également dans le catalogue Art/Société 1975-1980, p. 103-105. 14. Outre le catalogue cité ci-dessus, on se référera aussi à un article de François Charbonneau, Marcel Saint-Pierre et Esther Trépanier, «Le Groupe 1 er mai», Intervention, no. 12, Québec, juin 1981, p. 23-26. 15. Voir en particulier le document intitulé Intervention du Comité de production visuelle. Conférence culturelle du 25 juin 1979, En Lutte ! reproduit dans Art/Société 1975-1980, p. 108-111. L’analyse que fait alors le comité des bannières produites pour l’organisation est effectuée en fonction de deux critères : la fonction éducative et la fonction émotive/poétique(!). Par conséquent, on juge comme trop «émotives » ou trop « analytiques » des bannières dont le principal défaut est en fait d’être formellement mal foutues !

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Cinéma rouge au Québec

Réal La Rochelle Professeur et critique de cinéma Dans leur film Il était une fois… le Québec rouge (2003), Monique et Marcel Simard, productrice et réalisateur, passent complètement sous silence le travail culturel des marxistes-léninistes (m-l) durant la décennie 1970. Fait d’autant plus surprenant que lors du long entretien avec Clément Cazelais, un des fondateurs du Théâtre Euh !, l’ex-militant n’est jamais interrogé sur son travail en la matière. Peut-être le film est-il trop occupé à illustrer sa thèse: les groupes «m-l» du Québec sont de supposés agents de l’«intelligence service» du gouvernement fédéral voués à faire s’écrouler le référendum de 1980 sur la souveraineté du Québec; une fois le référendum perdu, les groupes m-l se sont alors évanouis comme par enchantement1! Ce film illustre à sa façon l’occultation du travail culturel des m-l québécois, et ce depuis bientôt vingt-cinq ans. Bien sûr, c’est tout le travail politique et social de ces groupes qui a été mis sous le boisseau, comme le rappelle le mémoire de David Milot, quand l’auteur constate que « l’historiographie québécoise s’est peu souciée de cet aspect de notre histoire »2 (p. 12). Quand, de ci de là, ressortent au fil des ans des analyses et des débats sur ce grand dossier, rarement le travail des m-l par le théâtre, la chanson, les films et la vidéo n’est mis en lumière. Il a pourtant été un des vecteurs importants de la présence m-l au Québec. Je vais m’attacher ici, et de manière volontairement subjective, à esquisser l’activité cinématographique et vidéographique des m-l, pour en montrer l’ampleur et les limites, en complétant en quelque sorte le travail de Milot3. Je veux surtout éviter de tomber dans le prisme ethnocentriste et réducteur de Québec rouge, à savoir que le marxisme-léninisme du Québec aurait été une sorte de «pure création d’ici», faisant ainsi abstraction de son inscription dans la conjoncture internationale de l’époque. Car c’est davantage le bouillonnement mondial de la radicalisation des idées et des actions, dans le sillage de Mai 68, qui explique l’implantation du cinéma et de la vidéo m-l au Québec. On est loin de la génération spontanée, surtout dans un pays où la tradition communiste est peu étendue et influente. Comme le souligne Milot, «les événements de mai 1968, le mouvement des droits civils aux États-Unis, le mouvement d’opposition à la guerre du Viêtnam, l’émergence

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de la contre-culture, des cliniques populaires, des comités d’action politique, etc., tous ces mouvements épars ont en commun le rejet du modèle dominant » (p. 74).

IL ÉTAIT UNE FOIS… LE CINÉMA ROUGE
C’est à l’automne de 1968 qu’a lieu à Montréal La Semaine du cinéma politique, au Verdi. La même année, en décembre, Jean-Luc Godard s’amène à Rouyn-Noranda pour faire à CKRN-TV une expérience de télévision «de gauche». J’ai raconté ce dernier événement dans mon essai Cinéma en rouge et noir4. Plus récemment, en 2000, Julie Perron a fait de cette visite explosive un court métrage à l’Office national du film (ONF), Mai en décembre (Godard en Abitibi), dans la collection «Libres courts »5. Une fois ces déclencheurs politiques allumés à la fin des années 1960, se succèdent au cinéma Verdi des matinées de présentations «de films de combat» et on assiste à la mise sur pied, par le Comité d’information politique (CIP), de la diffusion de films engagés. Le tournant des années 1970, alimenté par l’agitation sociale et syndicale, de même que par la crise d’octobre, voit se lever un Québec en pleine ébullition. Dans ces divers événements de diffusion de films, sont alors présentés des cinéastes américains, français et québécois qui ont produit des films politiques, des œuvres aussi diverses que Le Joli mois de mai à Paris et Cohn-Bendit; des courts métrages du collectif américain Newsreel sur l’Amérique horsla-loi, l’Afrique et la Chine ; Le 17 e Parallèle de Joris Ivens sur la guerre au Viêtnam; des films cubains ; Taire des Hommes des Québécois Pierre Harel et Pascal Gélinas sur le «Lundi de la matraque» du 24 juin 1968, ainsi que Saint-Jérôme de Fernand Dansereau. Peu après, sont largement diffusés et commentés L’Heure des brasiers des Argentins Octavio Getino et Fernando Solanas, Camarades de Marin Karmitz, Week-end à Sochaux sur une grève à l’usine française de Peugeot, Actualités-Viêtnam, enfin Apollon sur l’occupation d’une imprimerie italienne. C’est dire à quel point le cinéma québécois militant naissant, couplé à la vidéo légère qui vient d’apparaître grâce au Vidéographe, pousse sur un terreau de militance mondialisée, qu’il est tout sauf une création spontanée du terroir. Bientôt, dans ce sillage, naît la revue Champ libre à Montréal, le collectif Kinopeste à Québec. D’autres films progressistes surgissent, comme ceux d’Arthur Lamothe, Les Actualités québécoises, ou encore Les Gars de Lapalme et Le Mépris n’aura qu’un temps produits par la Confédération des syndicats nationaux (CSN) ; André Melançon commence, mais ne termine pas, un film sur Charles Gagnon (en 1972 fondateur du journal En lutte !); émerge aussi le très militant Conseil québécois pour la diffusion du cinéma. Bientôt,

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en 1974, se tiennent Les Rencontres internationales pour un nouveau cinéma, où sont invités pour des débats les théoriciens et analystes Guido Aristarco, Tahar Cheriaa, Thomas H. Guback, Jean-Patrick Lebel, Fernando Solanas et Octavio Getino (ces derniers promoteurs du « Tiers » ou « Troisième cinéma » ). Les projections offrent des films québécois, suisses, britanniques, d’autres du Portugal, du Danemark et de la Finlande, de la Belgique, des États-Unis, de la Mauritanie et du Sénégal, de même que de certains pays latino-américains, Bolivie et Chili. La manifestation est organisée par le Comité d’action cinématographique, où siègent les cinéastes et animateurs Guy Bergeron, René Boissay, Marc Daigle, Fernand Dansereau, Carol Faucher, Roger Frappier, Claude Godbout, Gilles Groulx, Arthur Lamothe, Jean Pierre Lefebvre, Raymond-Marie Léger et André Pâquet. C’est aussi dans ce contexte flamboyant que sévissent à l’ONF les premiers coups de censure politique vis-à-vis du cinéma québécois : Cap d’espoir de Jacques Leduc est interdit de diffusion, de même qu’On est au coton de Denys Arcand. Le premier parce que, même métaphoriquement, c’est un film nettement felquiste, le second parce qu’il décortique l’industrie du textile par le prisme «de la lutte des classes», comme le dit le commissaire Sydney Newman. C’est aussi à la même époque qu’Arcand voit son Québec : Duplessis et après… amputé, que l’ONF lui refuse son projet de long métrage documentaire sur Les Terroristes, que sont aussi tués dans l’œuf des sujets d’Hubert Aquin et de Louis Portugais sur l’anarchisme et le terrorisme. Champ libre et le CIP, de leur côté, produisent une série de vidéos, Actualités ouvrières, en collaboration avec le Vidéographe. Mais s’il est un film qui véhicule et synthétise la pensée marxiste-léniniste au Québec, c’est bien On a raison de se révolter (1974). Il est l’œuvre et la réalisation d’Yvan Patry bien que, cédant à l’époque à l’idéologie du travail collectif, le film porte aussi, entre autres, les signatures de Bernard Lalonde, Roger Frappier, Louis de Ernsted, Jacques Blain, Guy Bergeron et André Gagnon. Se basant sur la radicalisation et le militantisme de luttes ouvrières alors en cours (Regent Knitting Mills de Saint-Jérôme, Firestone et Canadian Gypsum à Joliette, Solpa et Canadian Converters à Montréal, Soma de Saint-Bruno), ainsi que sur le rappel historique d’autres combats célèbres comme les grèves à la Noranda Mines, celles du textiles à Valleyfield et à Montréal, d’autres à Asbestos, Louiseville et Murdochville, On a raison de se révolter converge surtout vers la mise en avant-plan d’un ouvrier «conscient» qui prône la nécessité d’un parti politique de la classe ouvrière pour aider à une cassure radicale de la société d’exploitation. Gaétan Piché, du comité d’action politique des Iron Workers, en arrive à cette conclusion: «Par force de nécessité de lutter, les travailleurs vont nécessairement être obligés de lutter avec l’organisation révolutionnaire ouvrière et leurs alliés, avec les meilleurs éléments capables

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de former un parti politique ouvrier. Par nécessité. T’es dans le désert, t’as soif, tu penses à quoi? Tu vas prendre ta boussole et tu vas te dire, le chemin le plus court pour l’eau, c’est ça. Sous peine de mourir, les gars vont s’en occuper ». Ce faisant, ce film illustre l’impératif de l’émergence d’une organisation politique de type léniniste, et s’aligne sur le projet de Charles Gagnon, Pour un parti prolétarien, et la création du journal et du groupe En lutte !

L’EXPÉRIENCE DE LA REVUE CHAMP LIBRE
La revue de cinéma Champ libre est alors le fleuron et la bannière de cette mouvance ciné-vidéographique. Elle s’est alliée au CIP, qui se rebaptise en « Cinéma d’information politique». Cette revue se veut le moyen d’une action politique m-l sur toute la chaîne du processus de production filmique : production, diffusion, dossiers, analyses, débats. Au début des années 1980, peu après la dissolution des groupes m-l au Québec, j’ai eu l’occasion de rappeler cette expérience de Champ libre, qui a duré de 1971 à 1976. Je crois qu’il peut être intéressant, avant d’aller plus avant dans une tentative de synthèse du cinéma-vidéo m-l, de revenir sur ce texte afin de bien montrer, une fois de plus, l’effervescence des années 1970 en la matière. Texte qui faisait partie des actes du colloque de l’Association québécoise de la critique cinématographique (AQCC), Le cinéma: théories et discours, publié en 1984 dans « Les Dossiers de la Cinémathèque». En préparant cette intervention sur l’histoire de Champ Libre, j’ai redécouvert que, en 1972, je m’étais fait critiquer d’avoir des positions «tiersmondistes» plutôt que marxistes-léninistes; que j’avais parlé (avec Gilbert Maggi) de la situation politique du cinéma québécois, et du cinéma québécois tout court, en me contentant «de pleurer sur mon sort et sur celui du monde et de “rêver” à la société idéale, utopique à laquelle j’aspirais » ! Qui plus est, mon texte s’avouait d’emblée sur des positions tiers-mondistes. Cette critique venait de Champ Libre (no 3, p. 17) même, à peine un an après que le directeur de Cinéma-Québec, de son côté, m’étiquetait plutôt, comme d’autres, de «marxiste sorti de Séquences» ! Cette anecdote montre que, vu sous un certain angle, le marxisme (théorique et pratique) de Champ Libre a toujours paru net, entier, monolithique. Cependant, à y regarder de plus près et avec le recul, on peut noter que l’expérience de Champ Libre a subi en deux ans des transformations importantes, des remue-ménage en profondeur. Aujourd’hui, le mouvement marxiste-léniniste est enterré. Et plus encore, puisque récemment dans Spirale (octobre 1983), Gordon Lefebvre note au Québec à la fois «le décrochage du péquisme triomphant et du marxisme-

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léninisme orphelin de Mao: la vision est la même, ou le produit du même éloignement. Elle est crépusculaire et conduit à la liquidation». Y aurait-il un rapport entre l’essoufflement du politique et du cinéma au Québec? Tel n’était pas toutefois le cas au début des années 1970, et Champ Libre apparaît au moment où le cinéma québécois politique connaît sa période la plus productive. C’est sous cet éclairage qu’il peut être intéressant de décrire brièvement l’expérience théorique et critique de Champ Libre, de même que sa place dans la pratique cinématographique au Québec. Je ne donne qu’une esquisse, bien sûr, puisqu’il faudra un jour, de tout ce mouvement politique/culturel qui s’étend sur plus de dix ans — et dans lequel Champ Libre s’inscrit — faire une étude plus systématique. Champ Libre voulut d’abord s’appeler Cinéma Québec et « remplir le vide laissé par la fin d’Objectif en 1967» (no 1, p. 7). Deux premiers numéros parurent en juillet et en décembre 1971 chez Hurtubise/HMH, dans la collection « Les Cahiers du Québec». En novembre 1972 un troisième numéro, puis un quatrième, le dernier, au printemps 1973. Ces deux dernières livraisons furent publiées par et avec le CIP (Comité d’information politique; fondé en 1969, devint plus tard le Cinéma d’information politique). Malgré le fait qu’on lui ait souvent reproché d’être inaccessible aux ouvriers et aux prolétaires, Champ Libre n’a jamais caché sa composition de « petits-bourgeois progressistes», ni sa destination aux intellectuels petitsbourgeois (cinéastes, cinéphiles, étudiants, animateurs, professeurs), surtout les progressistes et les militants qui tentaient de se lier aux travailleurs, de rejoindre par la lutte idéologique certaines couches de travailleurs (no 3, p. 6 et 8). Rappelons les objectifs de base de Champ Libre à ses débuts : 1. prendre la mesure d’un certain nombre de films, faire connaître ces films essentiels souvent occultés par la distribution ; 2. faire participer la critique québécoise aux efforts récents pour constituer une théorie et une pédagogie du cinéma, et en particulier pour mettre en lumière le caractère idéologique des films et leur rôle politique ; 3. analyser, éventuellement dénoncer tous les rouages de l’organisation du cinéma, «instrument et miroir par excellence de la domination économique et culturelle » ; par voie de conséquence, «rapprocher notre combat de celui des jeunes cinémas révolutionnaires avec lesquels notre situation au Québec nous met en contact d’une façon privilégiée» (no 1, p. 7 et 9). Ainsi, une des caractéristiques fondamentales de Champ Libre fut-elle de rechercher constamment une articulation entre théorie cinématographique et pratique (critique, pédagogique, de diffusion et d’animation de films, de

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production). Il en est résulté, pour l’essentiel, la recherche effrénée et tendue de deux éléments clés : a. la nécessité d’une ligne politique et idéologique globale de commandement (orientation et direction) ; b. la prise en charge du cinéma, du film comme outil de conscientisation, de son rôle idéologique instrumental. Ces deux axes, au point de départ enrichissants et constructifs, deviendront rapidement les facteurs de base de la réduction du rôle de Champ Libre, éventuellement de sa liquidation. Faut-il voir dans cette évolution négative celle du marxisme-léninisme lui-même? Faisons un peu de zoom-in. Les Champ Libre 1 et 2 empruntent principalement au marxisme, aux théories de Brecht sur le cinéma surtout, mais aussi à la sémiologie et aux théories de la communication. Le numéro 2 précise déjà qu’il faut «une démarche globale (théorique, politique, idéologique) », que «nous assistons de plus en plus au Québec à une cristallisation conflictuelle des positions domination-libération, bourgeoisie-travailleurs, capitalisme-socialisme ». Finalement, «participer à une transformation implique une connaissance exacte des normes au nom desquelles la majorité va effectuer cette transformation» (no 2, p. 8 et 9). C’est en fait le nunéro 3 qui marque la rupture la plus radicale. Un bilan critique serré de l’année 1971 rejette les «préoccupations politiques floues » antérieures, «l’éclectisme théorique de la revue» pour s’aligner sur des « positions théoriques justes, véritablement marxistes», la direction révolutionnaire de la classe ouvrière par un parti marxiste-léniniste et le travail pour ériger un tel parti. À partir de ces bases sont rejetés tour à tour les points de vue subjectivistes, le tiers-mondisme sans distinction de classes, l’idéologie nationaliste et toutes «les séquelles déguisées d’un arrière-fond non critiqué d’anti-colonialisme culturel» (p. 11-15). Un des termes de ce raisonnement, on s’en doute, c’est le rôle assigné au film, au cinéma québécois. « Un film n’exprime jamais directement une réalité donnée… mais un point de vue de classe sur cette réalité. Quel point de vue (de classe) de la réalité le cinéma dit “québécois” exprime-t-il? Voilà la question politique à poser au cinéma “québécois” (la question de Lénine à Tolstoï). Quel film québécois jusqu’ici a exprimé le point de vue de la classe ouvrière ? Assurément la liste n’est pas longue». Nous trouvons là, je crois, le fondement théorique de la réduction du cinéma à un rôle instrumental, outil au service d’une ligne politique, ainsi que du nouveau rôle que s’assigne le collectif Champ Libre/CIP, « d’agir maintenant prioritairement au niveau des groupes de travailleurs et

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militants… et secondairement au niveau des intellectuels progressistes et étudiants» (p. 22). Pas étonnant alors que le no 4 de Champ Libre, «on l’ait voulu délibérément utilitaire». «La critique… vise en définitive à servir d’instrument d’analyse au service, d’une part, de pratiques de diffusion de films militants, d’autre part, de productions filmiques qui servent aux luttes des travailleurs parce qu’elles reflètent leur point de vue sur ces luttes. Une critique qui n’est pas relayée par des pratiques concrètes de lutte est toujours idéaliste et politiquement erronée» (p. 17). De plus, le no 4, qui se partage en catalogue de films pouvant servir à la conscientisation politique et d’instrument de formation théorique marxisteléniniste, est-il ainsi obligé d’aboutir à la constatation d’un vide, «celui de l’inexistence de films servant ouvertement les intérêts de la classe ouvrière et des couches sociales exploitées» (p. 21). Devant une telle analyse, il sera logique que le travail d’une revue de cinéma devienne caduc et que les membres se réalignent pour le travail militant politique et la production/diffusion de films de propagande. Cette analyse (ou ce reproche) aux films de n’être pas sur des positions révolutionnaires marxistes-léninistes a conduit à deux conséquences de taille : 1. l’écrasement radical et sectaire du cinéma québécois politique et progressiste ; 2. le rejet ou la mise de côté de plusieurs tendances ou thèmes dans les cinémas québécois et étrangers progressistes. Déjà dans le premier numéro, c’est Le Mépris n’aura qu’un temps qui subira l’autopsie. «La démarche du film, y est-il expliqué, a négligé de rendre visible la lutte de classes, pourtant inscrite dans certains propos de travailleurs, et a placé au premier plan des préoccupations humanistes qui l’ont masquée… La valeur du Mépris…, en définitive, dépend de son utilisation… (Le film) doit être montré, son importance historique l’exige, mais il faut le prolonger par un débat… C’est donc bien en termes d’utilité qu’il faut le voir. » (p. 74) Ce point de vue se continue dans le numéro 2: «… pour être utile à la classe laborieuse, il ne suffit pas…» (p. 86); et jusqu’au numéro 4, dans la fiche du film. Ce dernier numéro d’ailleurs fait le même sort aux Gars de Lapalme, ainsi qu’à Faut aller parmi le monde pour le savoir, dont on jauge mal qu’il est un des rares films québécois à l’époque à parler de la crise d’Octobre (24 heures ou plus de Groulx étant censuré). D’autre part, en lançant une de ses productions, le film On a raison de se révolter, le CIP/Champ Libre fera les remarques suivantes: «Il nous semblait important de produire un film sur les luttes ouvrières au Québec susceptible

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de faire avancer la conscience politique des travailleurs. Les seuls films “politiques” produits jusqu’ici par nos cinéastes québécois défendent soit des idées syndicalistes (Les Gars de Lapalme), soit des idées péquistes (La Richesse des autres), humanistes (Le Mépris n’aura qu’un temps) ou fatalistes (On est au coton). Nous voulions donc faire un film qui serve d’outil de propagande… » (Mobilisation, février 1974). Enfin, on remarque mieux aujourd’hui l’absence de souci dans Champ Libre pour de courants dans le cinéma comme le féminisme, les droits nationaux, les droits autochtones, les rapports entre le subjectif et le politique… Tout au plus, dans le numéro 4, p. 22, est-il fait mention de thèmes à venir sur les luttes en logement/habitation, les luttes des Noirs, des Amérindiens, la lutte de libération des femmes, «dans la mesure où ces luttes doivent être liées à la lutte de la classe ouvrière» (souligné par CL). Malgré ces défauts et limitations, que peut-on retirer de l’expérience de Champ Libre? 1. un souci de lier l’analyse de tous les aspects du phénomène cinéma/films à d’autres activités que la seule pratique de la critique (par exemple: production, distribution, diffusion/animation, débats) ; 2. essayer d’équilibrer l’ensemble de ces activités entre le cinéma québécois progressiste et d’autres cinémas étrangers semblables ; 3. au niveau plus strictement de l’analyse : a. de tendre à saisir le cinéma et l’audiovisuel par le biais du démontage, comme disait Brecht, de tous les aspects des processus de production ; b. de chercher constamment à mettre en lumière les contenus idéologiques/politiques des films. C’est dans son premier numéro que Champ Libre a le mieux réussi ce programme, dans la mesure où les objectifs et les moyens d’analyse étaient à la fois progressistes et pluralistes, et où le champ de recherche était bien centré sur les divers phénomènes de la composante culturelle «cinéma». Ce sont ces caractéristiques qui se sont rétrécies à partir du numéro 2, au profit d’une ligne politique plus univoque et de la recherche de films devant servir d’instruments idéologiques de cette ligne politique. On réduisait ainsi la richesse des phénomènes du cinéma, tout en ne gardant de quelques films que leur fonction politique utilitaire. Ainsi, Champ Libre a progressivement et radicalement cessé d’analyser les grandes mutations des années 1970 dans le cinéma. Par exemple: les effets des achats, aux USA, des «majors» par des conglomérats ayant d’autres intérêts que les seules industries culturelles; de même, toujours aux USA, l’émer-

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gence de cinéastes indépendants et du nouveau cinéma américain. En Europe, la montée du nouveau cinéma allemand et la consolidation de la gauche communiste italienne dans le cinéma progressiste. Au Québec, Champ Libre a raté l’occasion d’analyser et de suivre la rupture, dans le cinéma, avec l’homogénéité progressiste-nationale des années 1960, et l’émergence du contrôle d’État (fédéral/provincial) sur le cinéma commercial, ce qui laissait une marge réduite au cinéma progressiste de diverses allégeances. Dans le même ordre d’idées, la montée de la vidéo légère a été ignorée, comme alternative audiovisuelle, ainsi que l’émergence des diverses coopératives de production dans les principales régions du Canada. Sans compter que Champ Libre, par ailleurs si dévoué aux intérêts des travailleurs/travailleuses, n’ait pas songé à créer des liens avec le syndicalisme du cinéma et de la vidéo. La «ligne politique» de Champ Libre, au lieu d’éclairer ces phénomènes, les écartait au contraire au profit d’une activité cinématographique plus strictement propagandiste et utilitaire, et s’éloignait ainsi du rôle que la revue s’était fixé au point de départ, qui avait été bien reçu et jugé utile autant ici qu’à l’étranger. Aujourd’hui que les débats et l’analyse sont ténus et presque inexistants dans le cinéma et autour de lui, on mesure mieux peut-être le rôle et le poids qu’a pu avoir Champ Libre dans le bouillonnement des idées, des actions, des films des débuts des années 1970. Bien sûr, on peut se rassurer que Champ Libre se soit éteint, et aussi Stratégie, et après ces revues plus tard le mouvement marxiste avec son dogmatisme, son sectarisme… Mais Cinéma Québec aussi s’est arrêté. Devant ce rappel, je pense encore à l’expression de Gordon Lefebvre de collapsus général, dans le même numéro déjà cité de Spirale (octobre 1983). Il est dommage, en tout cas, qu’à cause des limites de Champ Libre, puis de son extinction, certains faits du cinéma au Québec à ce moment-là et après n’aient pas reçu toute l’attention méritée. Je pense aux films de Maurice Bulbulian, au film de Groulx 24 heures ou plus et à son interdiction, aux films féministes de Société Nouvelle, plus tard aux expériences diverses de Carrefour International, du GIV et du Vidéographe, des films de Lamothe sur les Montagnais, du CAC et des Rencontres Internationales, d’Une semaine dans la vie de camarades, puis de À vos risques et périls, des activités de Vidéo-Femmes, de Cinéma Libre, des Films du Crépuscule, etc. Champ Libre fut un moment, une forme et une des idéologies de cet ensemble progressiste des années 1970, dont il sera utile un jour de faire la synthèse.

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SUITES. FIN?
Aujourd’hui, près de vingt ans plus tard, quel nouvel éclairage pouvonsnous jeter sur ces «années de braise » ? Peut-on en faire une synthèse plus étendue et plus approfondie ? Une première constatation s’impose: les produits audiovisuels m-l des années 1970-1980 au Québec ont été le noyau dur d’un ensemble beaucoup plus large, à la fois national et international, regroupant diverses options politiques et idéologies progressistes ou «de gauche», nationalistes parfois, tiers-mondistes, anti ou alter-mondialistes comme on le dit maintenant, voire même des productions commerciales progressistes comme Salò (1975) de Pier Paolo Pasolini ou encore Missing (1981) de Constantin CostaGavras. On trouve ainsi, dans la mouvance québécoise, plusieurs films réalisés par des cinéastes qui ne sont pas marxistes-léninistes : Le Mépris n’aura qu’un temps d’Arthur Lamothe et La Lutte des travailleurs d’hôpitaux, de Denys Arcand, sont produits par la CSN, qui fait circuler également des brochures comme Nous, le monde ordinaire; à l’ONF, des films de Maurice Bulbulian, de Fernand Dansereau, de Gilles Groulx (Le Chat dans le sac et 24 heures ou plus), L’Acadie, l’Acadie de Pierre Perrault et Michel Brault; c’est aussi la centrale des enseignants du Québec, la CEQ, qui diffuse son célèbre pamphlet L’Ecole au service de la classe dominante6. Deuxième constatation: la production de films et de vidéos ne s’est pas complètement arrêtée avec la chute des groupes m-l ou «de gauche» au début des années 1980. Par exemple, le travail d’Alter-Ciné, dirigé par Danièle Lacourse et Yvan Patry, a assuré pour la télévision la production de plusieurs films « de conscience et de combat ». Tournés au Nicaragua, en Érythrée, au Salvador ou au Rwanda, ces films se nomment Nicaragua: la guerre sale, El Mozote: l’histoire muselée, Chronique d’un génocide annoncé. Ce travail a été pratiquement interrompu à la mort de Patry en 1999. Par ailleurs, Pierre Falardeau, qui a démarré sa carrière en 1971 au Vidéographe avec Continuons le combat, s’est taillé une réputation certaine grâce à des films anarcho-populistes comme Le Temps des bouffons (1985), ou encore en défendant les thèses felquistes de la crise d’octobre 1970 dans Octobre (1994), ainsi qu’une vue ultranationaliste sur les patriotes québécois dans 15 février 1839 (2000). Enfin, quelques documentaires réflexifs récents portent aussi sur cette période des années 1970, dont La Liberté en colère (1994) de Jean-Daniel Lafond, le film déjà cité sur la présence de Jean-Luc Godard en Abitibi, le récent film de Marcel Simard. Troisièmement, il manque encore une «exposition», ou un événement qui permettrait de voir et d’examiner la production de cette époque, dont les éléments reposent en partie dans les archives de l’ONF et du Vidéographe,

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celles de La Cinémathèque québécoise ou encore de l’UQAM. Pour l’essentiel, une telle rétrospective servirait à montrer que, pour l’ensemble des films et vidéos m-l de cette époque, ceux du noyau dur en tout cas, aucune œuvre ne mérite vraiment d’être considérée comme ayant une valeur importante dans l’histoire du cinéma québécois. Ici, on ne se rapproche en rien des leçons de Sergueï Eisenstein ou du Kiné-Œil de Dziga Vertov, ni de Misère au Borinage ou de Vent d’Est de Joris Ivens, ni non plus de La Marseillaise de Jean Renoir, de L’Espoir d’André Malraux ou The Salt of the Earth d’Herbert Biberman, de La Terra trema de Luchino Visconti et de tant d’autres magnifiques films italiens, de La Chinoise de Jean-Luc Godard, pas plus que des films de la périphérie radicale québécoise. Pensons au Chat dans le sac de Gilles Groulx, une œuvre métaphoriquement profelquiste, ou encore à On est au coton, la tragédie d’un constat de résignation des ouvriers et du déclin de l’industrie du textile; évoquons aussi quelques fleurons du meilleur cinéma québécois progressiste : Les Bûcherons de la Manouane, L’Acadie, l’Acadie, 24 Heures ou plus ou encore la longue saga d’Arthur Lamothe, 13 films regroupés sous le titre Chronique des Indiens du Nord-Est du Québec (1973-1983), que le cinéaste couronne finalement de sa magnifique Mémoire battante en 1983. Le cinéma militant marxiste-léniniste québécois souffre de son caractère utilitariste et instrumental au service d’une idéologie et d’une ligne politique. Il manifeste ainsi son silence et, « en dernière instance » comme le jargon d’alors le répétait souvent, son mépris du cinéma comme art d’expression, le rejet des acquis historiques en la matière. Entre les mains des m-l, le film et la vidéo se transforment en discours, en leçon didactique, en bannière, en slogan. Les objets audiovisuels s’alignent de la sorte du côté des films de propagande stalinienne soviétique, chinoise ou albanaise. Pas facile, dans cette optique, de proposer au public un programme ou une exposition de ces objets filmiques répétitifs et forcément ennuyeux, qui ne servirait, au bout du compte, que d’éclairage archéologique d’un mouvement qui fut certes dynamique, mais qui s’est pétrifié dans les greniers de l’histoire.

CONCLUSION PAR UN DÉTOUR EN ALBANIE
Je me souviens, non sans émotion, d’un des derniers documents audiovisuels à avoir vu le jour à la veille de la disparition des groupes m-l au début des années 1980. Un document bien modeste, un diaporama sur l’Albanie « socialiste», à la suite d’un voyage de deux semaines au pays des Aigles. On se rappellera qu’à l’époque, l’Albanie apparaissait encore (ou presque) comme un des rares pays du socialisme réel, qui avait réussi à garder son

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indépendance politique et idéologique en faisant ses ruptures fracassantes avec l’URSS et la Chine. Nous étions un groupe de sympathisants d’En lutte! décidés à faire ce voyage, les uns encore émus de pouvoir prendre contact avec une société communiste sans classes, les autres déjà traversés par des questionnements sur la vraie réalité de ce socialisme. N’oublions pas que nous sommes alors moins de dix ans avant l’effondrement du bloc communiste de l’Est et de l’Albanie, mais personne ne pouvait alors s’en douter, ne fut-ce qu’un instant imaginaire. Le cinéaste Yves Simoneau a participé à ce diaporama, lui dont les magnifiques photos servaient de repérage à un film qu’il souhaitait faire sur ce pays, mais pour lequel les autorités politiques d’Albanie refusèrent catégoriquement leur autorisation. Une des caractéristiques de ce diaporama était de questionner la véracité de ce prétendu socialisme albanais. Les guides et responsables du parti, lors de moult rencontres, affirmaient haut et fort que les femmes avaient été complètement libérées par la révolution communiste, que les problèmes de santé et de psychiatrie n’existaient plus dans le pays, ni l’homosexualité, ni l’alcoolisme ou la mendicité, etc. Or, il était évident, à vue de nez, qu’un tel pays rêvé ne pouvait exister, que les visites ne se déroulaient que dans les vitrines du parti, que l’enfermement de l’Albanie était tel que n’y circulait aucun journal étranger, que nul Albanais n’était autorisé à quitter son pays sous peine de haute trahison. Surtout, à cause de son très haut taux de natalité (d’ailleurs une ferme politique du Parti d’Enver Hodja) et son abondante jeune population, les visites des maternelles étaient l’occasion pour les représentants de la nomenklatura de magnifier les enfants comme le bien le plus précieux pour l’avenir du socialisme et du pays. Quand, dix ans plus tard, après la chute du régime stalinien en Albanie, on vit avec consternation, soir après soir à la télévision, des milliers de jeunes Albanais agrippés comme des bêtes aux vieux rafiots qui accostaient en Italie, force était de se dire qu’on voyait là ceux-là mêmes qui, lors de notre visite, représentaient le futur rayonnement de l’Albanie. C’étaient ces mêmes enfants qui, autrefois prétendument choyés, aujourd’hui vomissaient ce pays et le fuyaient, tout comme, au cimetière des Martyrs de Tirana, des gens en colère avaient vidé la tombe de Hodja et jeté aux chiens les restes du dictateur. Ce diaporama que nous avions rapporté de l’Albanie m’apparaît, encore aujourd’hui, comme la trace d’une utopie qui ne serait que risible, si elle n’avait pas laissé dans son sillage tant de morts et de meurtris, aux premiers rangs desquels il fallait compter toute une jeunesse sacrifiée sur les autels du despotisme et de la folie mensongère. Nous ne pouvions le savoir alors, tout au plus le pressentir inconsciemment, mais ce diaporama albanais donnait à

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lire, même en miniature et même si on n’y était pour rien, l’effondrement majeur du grand rêve socialiste du xxe siècle. Cet écroulement, spectaculaire et massif, était autre chose, comme cataclysme, que la disparition des marxistes-léninistes québécois et canadiens, et de leur prétendu complot, leur sale job, pour faire échouer le référendum de 1980 sur la souveraineté du Québec.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Dans La Presse, Lysiane Gagnon fait le même reproche au film (« La vraie histoire de l’extrême gauche», 27 septembre 2003). 2. Conceptions et pratiques culturelles communistes au Québec (1973-1982), mémoire de maîtrise en histoire, UQAM, avril 2000, 147 p. Ce travail analyse en particulier la production vidéo militante. 3. Voir pages 131 et suiv. 4. Montréal, Triptyque, 1994, 282 p. 5. Un autre projet sur le même thème, antérieur à celui de Julie Perron, Chasse au Godard d’Abitibi, d’Éric Morin, est resté à l’état de scénarisation et de prétournage. 6. Autres exemples d’interventions de la part de militants non marxistes: Pierre Véronneau publie des textes dans Champ libre et Stratégie; Patrick Straram, Robert Daudelin, Dominique Noguez dans Champ libre.

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Le déclin du mouvement marxiste-léniniste au Québec

Sébastien Degagné Enseignant et historien Il y a vingt ans disparaissait au Québec un courant de gauche qui se réclamait des thèses maoïstes et de la IIIe Internationale. N’ayant pas réussi à rallier les travailleurs québécois à son projet révolutionnaire, des groupes comme En Lutte! et le Parti communiste ouvrier (PCO) se sabordaient à la suite de nombreuses pressions internes et externes qui venaient mettre en lumière les contradictions importantes de l’extrême gauche au Québec. Cette mouvance qui a monopolisé une part non négligeable des militants progressistes des années 1970 est demeurée active pour une période de dix ans. Par la suite, ces groupes ont disparu du paysage politique sans réellement faire le point sur leur pratique militante. Encore aujourd’hui, plusieurs exmilitants marxistes-léninistes hésitent à parler de cette période. Cette époque, fort éloignée de notre actualité politique, fut marquée par les grands projets collectifs, par l’idée du progrès et surtout par une diffusion sans précédent de la théorie marxiste. Il y a vingt ans le militantisme de gauche et d’extrême gauche, bien que minoritaire, était une réalité politique qui teintait les débats publics et qui réussissait à rallier plusieurs militants progressistes. Aujourd’hui, se définir comme un militant progressiste et s’interroger sur la nécessité de promouvoir des idées de gauche représente tout un défi. En effet, la gauche ne semble pas être sur le point de se relever de son expérience maoïste. Aux élections provinciales du 14 avril 2003, l’Union des forces progressistes (UFP) récoltait un peu plus de 1 % du vote. Ce parti politique qui regroupe plusieurs militants de diverses tendances politiques et sociales réussira-t-il à surmonter les difficultés qui furent à l’origine de l’éclatement de la gauche au Québec au début des années 1980? Nous répondrons à cette question en jetant un coup d’œil sur l’expérience des militants marxistes-léninistes du début des années 1980. Relater le déclin d’un mouvement progressiste comme le mouvement marxiste-léniniste nous oblige à exposer les facteurs qui ont été à la base de ce déclin. Ces facteurs nous serviront non seulement à expliquer ce phénomène, mais ils nous éclaireront également sur le contexte de l’époque et ses bouleversements. Nous tâcherons de mettre en lumière divers facteurs

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responsables selon nous de la disparition de ces groupes au lendemain de l’échec référendaire de 1980. Ces facteurs peuvent s’énumérer ainsi: d’abord, la transformation des rapports sociaux et du type de militantisme au cours de la période, ensuite, la composition sociale des groupes marxistes-léninistes et son impact sur le type de projet mis de l’avant par les organisations, et finalement, la prédominance de la question nationale dans les débats au sein de la gauche au Québec.

TRANSFORMATION DU MILITANTISME
En 1981, Charles Gagnon, alors secrétaire général du groupe En Lutte ! , soulignait, dans une analyse cherchant à faire le point sur la crise qui traversait les organisations marxistes-léninistes, l’absence de luttes conséquentes :
[…] depuis 5 ans, nous avons agi comme si nous vivions dans un pays où les conditions étaient pratiquement en voie de devenir révolutionnaires, comme si la tâche la plus urgente était de créer des conditions subjectives qui s’accordent à ces conditions objectives, alors qu’en réalité c’est plutôt le contraire qui se produisait: le mouvement ouvrier connaissait un recul par rapport aux années d’avant 1975 1.

Cette analyse était tout à fait pertinente. En effet, les années 1970-1972 avaient été marquées par de grandes luttes syndicales. Ce contexte avait favorisé la création d’organisations maoïstes en sol canadien: les ouvriers revendiquent mais ils n’ont aucune direction dite éclairée pour traduire ces luttes en des termes politiques conséquents. Il faut donc que des militants prennent d’assaut le front ouvrier et entraînent ces derniers dans le combat pour le socialisme. Cependant, à la fin des années 1970, le mouvement ouvrier n’était plus à l’avant-scène des luttes sociales et les centrales syndicales combattaient la mouvance maoïste en son sein. Si la volonté de poursuivre le combat du social par la réalisation de l’objectif du parti des travailleurs était tout à fait recevable dans un contexte de politisation des syndicats, la fin des années 1970 allait voir un recul de ce projet. La montée de «nouveaux mouvements sociaux» tels que le mouvement féministe, le mouvement des gais et lesbiennes et le mouvement écologiste allait remettre en question la pertinence du type de projet mis de l’avant par le mouvement marxiste-léniniste. Comme le souligne le sociologue Alain Touraine, de nouveaux enjeux allaient émerger dans un contexte où l’on assiste à un déplacement des antagonismes de classes. Ce que Touraine nous dit à ce sujet, c’est que le passage d’une société industrielle à une société que l’auteur définit comme « programmée » entraîne un déplacement dans

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les rapports sociaux. Le militantisme de ces « nouveaux mouvements sociaux» traduirait une opposition à la montée d’un État technocratique régulateur du mode de vie et des changements sociaux. Ces mouvements tentent de se départir du modèle socialiste qui associe la lutte ouvrière, l’intervention de l’État et la croyance au progrès. Ces mouvements cherchent plutôt à limiter l’intervention de l’État et en appellent à des thèmes qui parlent de communication plutôt que de forces de production, d’identité plutôt que de division du travail2. Dans un tel contexte, on voit poindre une opposition de plus en plus marquée entre, d’une part, les structures traditionnelles d’un parti communiste et l’idéologie socialiste qui en découle et, d’autre part, les revendications nouvelles qui émanent des nouveaux mouvements sociaux. Nous croyons que ce phénomène se dessine au Québec à l’aube des années 1980. À la lumière de ces transformations du militantisme progressiste, comment le mouvement marxiste-léniniste pouvait-il continuer à militer pour la construction d’un parti des travailleurs de type tout à fait traditionnel sans que ses structures n’éclatent ? Le 4e Congrès de l’organisation En Lutte! allait être l’occasion de faire la lumière sur certaines positions théoriques et certaines pratiques militantes qui venaient confirmer plusieurs des griefs soutenus par les militants des groupes féministes et ceux des gais et lesbiennes envers l’organisation. À l’aube de ce congrès, le Caucus des gais et lesbiennes d’En Lutte! faisait ressortir le malaise que ces derniers ressentaient à l’intérieur du mouvement. En entrevue avec le journal, un militant homosexuel déclarait que l’orientation sexuelle de certains les plaçait dans une position de deuxième classe :
[…] Il était extrêmement difficile pour les homosexuel(le)s de devenir membres de l’organisation. Comme leur vie privée ne suivait pas le prototype de la famille dite prolétarienne, ils étaient jugés instables et donc particulièrement vulnérables à la répression des forces de l’ordre3.

L’organisation En Lutte! plaçait le modèle de la famille traditionnelle comme l’exemple type de la «famille prolétarienne»… Pour ces militants, la structure et surtout l’objectif premier de l’organisation laissaient peu de place à un militantisme gai et lesbien. D’ailleurs, en 1977, des militants homosexuels de l’organisation se réunissaient pour discuter des problèmes rencontrés à l’intérieur du groupe. Certains militants jugèrent que ces efforts représentaient un geste fractionniste et le groupe de discussion fut dissout. Le problème avec En Lutte ! , c’est qu’il considérait l’homosexualité non pertinente dans le cadre d’une lutte pour le socialisme parce que cette réalité ne touchait qu’une certaine couche de la population. De son côté, le Caucus des gais et lesbiennes envisageait de se coller sur le mouvement « officiel » des gais

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et lesbiennes qui militait à l’extérieur du groupe En Lutte ! , particulièrement à l’Association des droits des gais et lesbiennes (ADGQ) et son journal Le Berdache. Du côté des militantes féministes, la cassure allait se produire lors du 4e Congrès de l’organisation. En effet, la résolution sur les femmes soumise par Gillies Malnarich, militante d’En Lutte! , fut rejetée par un vote de 197 voix contre et 90 voix pour. La résolution appelait à mener une lutte contre le chauvinisme et à reconnaître le facteur de classe comme un élément fondamental dans la détermination du travail des femmes. Ces militantes féministes cherchaient à maintenir les thèses du marxisme dans leur analyse de la condition féminine. Ceux qui s’opposèrent à cette résolution firent valoir que la liaison entre la question des femmes et le marxisme ne pouvait faire avancer ni le débat ni la lutte féministe :
Cette résolution est une analyse marxiste améliorée de l’oppression des femmes; mais ce n’est pas de l’analyse féministe marxiste dont on a besoin. Le patriarcat n’est pas seulement une partie du système capitaliste, c’est un système social en soi, un système de pouvoir et d’exploitation contre les femmes. Ce système existe aux côtés du capitalisme, il le renforce et se renforce par lui. […] La résolution parle du rôle primordiale de la classe ouvrière: est-ce que les femmes de la classe ouvrière ont montré qu’elles avaient joué un rôle d’avant-garde sur cette question dans le passé ?4

Les militantes féministes de l’organisation qui avaient voté contre la résolution soulignaient le désir de voir le mouvement des femmes acquérir une plus grande autonomie dans son champ d’action et remettre en doute la pertinence des analyses marxistes dans la lutte des femmes. Pendant toute la durée des années 1970, les militants m-l avaient cherché à unir les diverses revendications sociales, politiques, économiques et culturelles sous la bannière communiste. L’application des contradictions de Mao avait conduit à une sous-estimation des diverses luttes ponctuelles qui traversaient la société québécoise. Si bien qu’avec l’échec du mouvement marxiste-léniniste, s’annonçait une nouvelle ère de lutte au Québec. Par exemple, les groupes féministes et écologiques avaient été témoins de l’incapacité pour le mouvement m-l d’incorporer de manière conséquente ses luttes au projet révolutionnaire. Ainsi se retrouvaient-ils maintenant devant la solution de poursuivre leur combat de manière autonome. Pour ces groupes, qui avaient été «secondarisés» chez En Lutte! ou le PCO, il ne restait qu’une solution: évacuer toute portée révolutionnaire à leurs revendications et se concentrer à mettre de l’avant leurs intérêts respectifs.

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COMPOSITION SOCIALE DU MOUVEMENT MARXISTE-LÉNINISTE
En deuxième lieu, considérons maintenant la composition sociale du mouvement marxiste-léniniste. Alors qu’à l’époque la gauche radicale lance un appel à la «prolétarisation» de ses organisations, ce phénomène se concrétise-t-il? Il devient important de porter un regard critique sur les implications de la présence «d’intellectuels petits-bourgeois» et de militants ne provenant pas de la classe ouvrière sur le type de projets mis de l’avant par les groupes comme En Lutte! et le PCO. Assiste-t-on à un phénomène où l’on retrouve un groupe d’intellectuels au service d’une idéologie ou s’agit-il d’une entreprise qui s’appuie sur un développement réel d’une base ouvrière ? Tout d’abord, il faut préciser de quels réseaux de militants sont issus ces groupes. Regardons d’abord du côté du groupe En Lutte! Ce dernier est né de la rencontre d’animateurs sociaux et de militants autour de la Clinique Saint-Jacques où fut fondé l’Équipe du journal, responsable de diffuser un organe faisant la promotion des idées révolutionnaires auprès des citoyens. Du côté du PCO, il faut remonter à l’année 1972 où un groupe d’étudiants en rupture avec le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) fondait le Mouvement révolutionnaire des étudiants du Québec (MREQ). Le mouvement était alors formé principalement d’étudiants de l’UQAM qui s’étaient réunis à la suite de la grève des professeurs de l’université en 1971. Quelques années plus tard, soit en 1975, ce mouvement et trois groupes d’obédience maoïste se réunissaient pour former la Ligue communiste (marxiste-léniniste) du Canada, l’ancêtre du Parti communiste ouvrier (PCO). Si l’on regarde la composition sociale de ces deux organisations, on retrouve essentiellement des étudiants, des professeurs des niveaux collégial et universitaire, quelques syndicalistes et des animateurs sociaux œuvrant dans des quartiers populaires. Tous ces gens ont un niveau d’instruction élevé, participent au bouillonnement idéologique en cours et ne sont pas insensibles aux échos de la révolution culturelle en Chine. En fait, le marxisme est devenu pour eux le seul cadre théorique susceptible d’apporter des modifications profondes dans la société canadienne. Témoigne en ce sens l’importance que revêt dans les départements de sciences sociales, de science politique, de sciences humaines et de lettres, les auteurs marxistes français, comme Althusser et Balibar. Ces auteurs sont analysés, décortiqués et orientent la teneur des analyses produites. La révolution est donc devenue un phénomène inéluctable si l’on se fie à ces études.

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Comme le souligne Alain Touraine, le projet socialiste a toujours été lié à la défense et à la promotion d’une classe ouvrière largement exploitée dans un système hautement industrialisé… Pourtant, force est de constater qu’il y a très peu de représentants «officiels» de la classe ouvrière au sein de ces organisations. L’application du projet communiste dans le contexte des années 1970 nous montre le peu d’emprise que ce dernier a sur ceux dont il avait à traduire les aspirations :
Mouvement social en déclin, le socialisme n’est plus qu’une idéologie qui retarde la compréhension de la société qui naît sous nos yeux. D’action de classe, il est devenu discours d’intellectuels: de ceux qui refusent de considérer les faits, cherchant à protéger le rôle de clercs et de dirigeants que leur donne l’idéologie socialiste 5.

La forte présence de «petits-bourgeois» au sein du groupe En Lutte ! , la plupart munis de diplômes universitaires, tend à renforcer l’idée que le militantisme des groupes marxistes-léninistes se situe au niveau idéologique. Le militant qui s’inscrit dans la mouvance communiste au cours des années 1970 ne chercherait-il pas plutôt à faire la promotion d’une idéologie que d’un projet politique qui s’appuie réellement sur un contexte de crise entre la classe ouvrière et le capital ?

MOUVEMENT MARXISTE-LÉNINISTE ET QUESTION NATIONALE
Les courants ou mouvements politiques des années 1960, d’où sont issus certains militants marxistes-léninistes, proposaient la construction d’un Québec socialiste et indépendant. Cette indépendance étant bien souvent un prérequis stratégique à l’avènement d’une société socialiste au Québec. Ainsi, de Parti pris au Mouvement de libération populaire (MLP), du Front de libération du Québec (FLQ) au Front de libération populaire (FLP), et à certains égards le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), tous ces groupes plaçaient l’indépendance comme un moyen d’accomplir une révolution sociale et nationale. Il faut cependant noter que l’appui au Parti québécois (et au Mouvement souveraineté-association) était alors très discuté en raison de l’origine libérale de ses principaux dirigeants. Le projet des militants progressistes s’élaborait très souvent par une mise en garde face au Parti québécois (PQ). Cette position était surtout défendue par les militants plus marxistes du courant progressiste. Mais alors que cette position incarnée par le mot d’ordre «socialisme et indépendance» est défendue par l’ensemble du mouvement progressiste au cours des années 1960, la montée du mouvement marxiste-léniniste après la crise d’octobre 1970 signifie la secondarisation de la question nationale

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suivant les postulats marxistes sur cette question et suivant aussi une dénonciation soutenue du Parti québécois et de son projet souverainiste. C’est ainsi que la «lutte pour l’unité du prolétariat canadien» sera une des composantes majeures du programme m-l, et que l’indépendance du Québec ne sera plus considérée que sous l’angle du droit à l’autodétermination. Mais pour les militants marxistes-léninistes, il est clair que la réalisation du Québec ne saurait profiter qu’à cette «bourgeoisie nationaliste» défendue par le Parti québécois. Pour eux, l’indépendance n’a aucune dimension libératrice, mais représente plutôt une menace à l’unité et aux intérêts du prolétariat canadien. Au cours des années 1970, cette position sera colportée aux quatre coins du Québec et du Canada, et sera également mise de l’avant au cours de la campagne référendaire de 1980. Tout au long des années 1970, les groupes maoïstes appliquaient une fin de non recevoir au débat portant sur la question nationale. Cette dernière était considérée par ces organisations comme une contradiction secondaire dont la résolution dépendait de la mise en œuvre de la révolution prolétarienne à l’échelle canadienne. La question qui revenait constamment en filigrane était: on veut régler la question nationale de qui? Du prolétariat ou de la bourgeoisie ? En Lutte! et le PCO avaient toujours affirmé qu’avec son projet d’indépendance politique, le Parti québécois visait principalement à contrecarrer la révolution au Canada. Cela revenait à dire qu’un des objectifs avoués du Parti québécois était d’empêcher toute forme d’unité entre la classe ouvrière québécoise et la classe ouvrière canadienne. D’un autre côté, on affirmait que l’unité de la classe ouvrière garantissait pour le Québec et pour toute nation sur le territoire canadien, la reconnaissance du droit à l’autodétermination. Cependant, il est à se demander si l’unité entre classes ouvrières des deux nations était bien un phénomène réel comme l’affirmaient En Lutte ! et le PCO, ou si cette unité n’a pas été créée de toute pièce ? Lorsque En Lutte ! ou le PCO clament que la classe ouvrière canadienne appuiera la classe ouvrière du Québec dans sa lutte pour le droit à l’autodétermination, ces organisations exagèrent les liens unissant les syndicats québécois et ceux du reste du Canada. Le mouvement marxiste-léniniste a confondu l’unité épisodique de la classe ouvrière québécoise et canadienne sur le terrain des luttes économiques (loi C-73) avec cette prétendue unité du prolétariat canadien sur les questions nationales. Ces militants qui lançaient le mot d’ordre d’unité de la classe ouvrière canadienne pour combattre l’oppression nationale ignoraient complètement l’autonomie historique de la classe ouvrière québécoise et balayaient sous le tapis les dimensions nationales qui étaient à la base même de la création du syndicalisme québécois.

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Lancés à la suite d’une initiative d’ex-militants d’En Lutte ! , Les Cahiers brouillons auront comme objectif de questionner plusieurs aspects du discours véhiculé dans l’organisation. Parmi les textes publiés, celui de Daniel Leblanc critiquait la position d’En Lutte! à l’égard de la question nationale6. L’auteur y relevait les «erreurs» d’analyse qu’entretenait En Lutte! au sujet de la pertinence de l’action d’un mouvement national et qui faisait dire au regroupement que tout mouvement national qui se développe dans un pays capitaliste avancé où la révolution démocratique bourgeoise est achevée ne vise qu’à consolider les assises de la bourgeoisie nationale7. Mais voilà, adopter une telle position au cours des années 1970 et 1980 équivalait à rayer d’un seul trait toute la réalité du mouvement indépendantiste et à nier le potentiel déstabilisateur du projet souverainiste. Comme l’avance Daniel Leblanc :
Ce schéma traditionnel nous a dispensés de faire une analyse concrète de la question nationale québécoise au Canada. Je considère que l’organisation En Lutte! n’a pas saisi toute la complexité de ce mouvement national. Un seul aspect de la réalité a retenu son attention: le nationalisme québécois est dans sa totalité une force proimpérialiste8.

De plus, les bilans remettent en question la position défendue à l’occasion du référendum. Pour Alain Saulnier, rien n’empêchait le PCO de voter OUI au référendum tout en critiquant les agissements du Parti québécois. Or l’autorité morale dévolue au Parti québécois au niveau de la question nationale par le mouvement marxiste-léniniste l’empêchait de développer une position cohérente en appui au projet indépendantiste:
Notre prémisse de départ, c’est que la séparation est la solution avancée par la bourgeoisie québécoise de façon quasi exclusive, ce qui est faux. La bourgeoisie québécoise a récupéré cette idée que des militants de gauche (et de droite bien entendu) ont développée en particulier au début des années soixante. […] Deuxièmement nous prétendons que la séparation ne servirait que les capitalistes québécois ; c’est aussi faux. Les pouvoirs politiques qu’obtiendrait le Québec par l’indépendance serviraient toute la nation québécoise, bourgeoisie y compris, bien entendu9 .

Tenter d’amener la classe ouvrière québécoise à s’unir avec la classe ouvrière canadienne pour combattre l’oppression nationale représentait un projet très ambitieux pour le mouvement marxiste-léniniste. La difficulté pour les organisations marxistes-léninistes de bien cerner la question nationale dans ses tenants et aboutissants nous rappelle cependant que ce n’était pas la première fois qu’un mouvement communiste canadien avait des démêlés avec la question nationale québécoise. En 1947, à l’occasion

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du Ve Congrès provincial du Parti ouvrier progressif (POP), le groupe d’Henri Gagnon sera victime de plusieurs accusations en raison de leurs « tendances nationalistes » et sera expulsé du parti. Comme pour les militants m-l des années 1970, les dirigeants communistes de l’époque de la guerre froide voyaient dans le nationalisme une idéologie de la bourgeoisie. Parmi ces derniers, Stanley Bréhaut Ryerson, qui allait appuyer le Parti québécois en 1968, participait par ses écrits à entretenir cette vision de la question nationale. Cependant, selon Bernard Dansereau, cette attitude était tout à fait compréhensible à une époque où les divers partis communistes de la planète étaient privés d’une direction claire provenant de Moscou:
Les communistes des différents pays devaient prendre en main le drapeau de la défense de l’indépendance nationale et de la souveraineté de leur propre pays. En 1947, Ryerson, tout comme les autres dirigeants communistes, voyait derrière la montée du nationalisme canadien-français le spectre de la réaction lié à une possible manœuvre de l’impérialisme américain visant à affaiblir le Canada. Il ne reconnaissait aucun élément positif dans la requête de pouvoirs supplémentaires formulés par les communistes canadiens-français10.

Il est curieux de voir comment les observations mises de l’avant par les ténors du POP en 1947 rejoignent tout à fait les positions avancées par les militants marxistes-léninistes des années 1970: le projet indépendantiste ouvre la porte à une intrusion de l’impérialisme américain sur le territoire canadien. Cependant, nous devons apporter une précision quant à la nature de la position adoptée par les militants des années 1970. Même si la «théorie des trois mondes» dictait aux militants canadiens la sauvegarde de l’indépendance du Canada, il n’en demeure pas moins que le mouvement m-l qui se développe au Québec le fait également en réaction au Parti québécois. Ce phénomène de distanciation/démarcation par rapport au Parti québécois rend très difficile le développement d’une position d’appui au projet indépendantiste. Il faut garder en mémoire que pour beaucoup, les militants qui secondarisent la question nationale à l’intérieur de ces organisations étaient autrefois ceux-là même qui plaçaient l’indépendance du Québec au centre de leur projet d’émancipation. La récupération par le Parti québécois du projet indépendantiste (bien que très différent du projet des militants progressistes des années 1960) aura selon nous été un puissant facteur de démobilisation à l’égard de la question nationale chez ces militants. Il semble que le même problème demeure aujourd’hui. Le Parti québécois, qui se veut le dépositaire légitime et exclusif du projet indépendantiste, empêche toute reformulation du projet suivant un débat d’idées au sein de la population. La question nationale étant à la remorque d’un seul parti, une grande part de la population se retrouve obnubilée par les liens étroits qui se

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tissent entre le projet indépendantiste et le Parti québécois dans son rôle d’administrateur de l’État. Ainsi, cette situation a souvent un effet pervers, car les critiques dirigées contre le Parti québécois sont également dirigées contre le projet indépendantiste. Est-il possible pour les militants progressistes d’aujourd’hui de réactiver le thème socialisme et indépendance et de rejoindre une base électorale favorable au Québec? Le contexte politique nous apparaît peu favorable. Entre 1972 et 1982, trois facteurs ont contribué au déclin du mouvement marxiste-léniniste: l’apparition de nouveaux enjeux sociaux, l’absence d’une véritable classe ouvrière et la question nationale. Ces trois thèmes ont soulevé des débats et entraîné le départ de plusieurs militantes et militants vers d’autres organisations, délaissant ainsi le marxisme comme grille d’analyse.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Charles Gagnon, Sur la crise du mouvement marxiste-léniniste, Montréal, En Lutte ! , 1981, p. 29-30. 2. Alain Touraine, L’après socialisme, Paris, Grasset, 1980, p. 49. 3. En Lutte ! , «Entrevue avec le Caucus des gais et lesbiennes à EL! La question de l’homosexualité remet en question des conceptions politiques», En Lutte !, vol. 9, no. 22, 23 mars-6 avril 1982, p. 8. 4. En Lutte ! , «La question des femmes», En Lutte !, vol. 9, no. 27, 22 juin 1982, p. 2. 5. A. Touraine, L’après socialisme, p. 67. 6. Daniel Leblanc, «Le grand tabou: En Lutte! et l’indépendance du Québec», Les cahiers brouillons, 1981, p. 62-63. 7. Ibid., p. 57. 8. Ibid. 9. Alain Saulnier, «La question nationale et le PCO», Les cahiers du socialisme, no. 14, printemps 1984, p. 121-122. 10. Bernard Dansereau, «Stanley B. Ryerson et les exclus de 1947…» dans Robert Comeau et Robert Tremblay (dir.), Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat, Hull, Vents d’ouest, 1996, p. 122.

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Le mouvement marxiste-léniniste et la question nationale québécoise

Pierre Dubuc1 À quelques mois du référendum de 1980, nous étions convoqués, les membres et les sympathisants de l’Union bolchevique — soit tout au plus une vingtaine de personnes — au sous-sol de l’église Saint-Kevin sur le chemin de la Côte-des-Neiges. À l’ordre du jour, notre position sur le référendum, qui approchait à grands pas. Notre position sur la question nationale québécoise était très peu développée. Les membres fondateurs du groupe, originaires du Canada anglais, avaient développé une position fort articulée, appuyée sur une étude approfondie, de la question autochtone. Mais il n’y avait encore rien de tel sur la question québécoise. Aussi, un peu comme les deux principales formations du mouvement marxiste-léniniste, la Ligue marxiste-léniniste du Canada — qui deviendra plus tard le PCO (Parti communiste ouvrier) — et le groupe En Lutte! de Charles Gagnon, nous critiquions, selon les formules consacrées, le «chauvinisme de grande nation» du Canada anglais et le «nationalisme étroit» du Parti québécois, en croyant qu’être à équidistance entre les deux était garant d’une position «indépendante». Depuis la constitution réelle du groupe en 1976, par suite du ralliement d’un groupe de militantes et de militants du Québec sur la base de la critique de l’économisme d’En Lutte! et de la Ligue et de leur conception de l’unité des communistes, nous avions consacré l’essentiel de nos travaux théoriques au débat qui faisait rage sur la scène internationale entre l’Albanie et la Chine à propos de la théorie des trois mondes. À cela s’ajoutaient évidemment nos activités de rédaction d’articles, de production et de diffusion, les cercles de lecture, l’étude des classiques du marxisme-léninisme, dans un contexte où nous tentions de compenser notre faiblesse numérique par un surcroît d’activités. Et, bien entendu, il fallait aussi gagner sa vie. Notre lecture des classiques du marxisme-léninisme nous indiquait comme tâche première la construction d’un parti communiste. À la première étape de l’édification, les activités du parti étaient concentrées sur lui-même et son rayonnement extérieur limité. Mais, nous avions beau être, de toute évidence, à la première étape et très peu nombreux, il y avait un référendum

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qui approchait et nous ne pouvions passer à côté de toute l’activité politique et de la mobilisation populaire qu’il déclenchait. Nous devions prendre une position claire et nette. Il y avait trois options sur la table. La première — appeler à voter Non — était exclue d’emblée. C’était la position des Pierre E. Trudeau, Jean Chrétien, Claude Ryan et du monde des affaires. Restaient le Oui et l’annulation. Cette dernière position était de loin la plus populaire au sein du mouvement marxiste-léniniste. Le Oui était identifié au camp nationaliste, le Non au camp fédéraliste, l’annulation apparaissait comme étant une position indépendante. Nous allions au cours de cette rencontre de la Côte-des-Neiges passer en revue les arguments mis de l’avant en appui à la position de l’annulation, qui étaient en fait des arguments contre la souveraineté. Premier argument, l’indépendance diviserait la classe ouvrière canadienne. L’argument de l’unité de la classe ouvrière était l’argument massue. Depuis que le gouvernement Trudeau avait adopté le 14 octobre 1974, la loi C-73 de contrôle des salaires, le mouvement syndical canadien avait entrepris une lutte pancanadienne dont le point culminant sera la grève générale de 24 heures du 14 octobre 1976. Les groupes marxistes-léninistes avaient emboîté le pas et le groupe En Lutte! avait même décrété: «la révolution socialiste est commencée». Dans le contexte où «la lutte contre le patronat et le gouvernement» pour de meilleurs salaires était érigée en «véritable lutte de classe», il est évident que l’indépendance du Québec ne pouvait être qu’un élément de diversion, voire de division. D’autant plus que, dans la foulée de la lutte contre les mesures Trudeau, En Lutte! et la Ligue ambitionnaient de développer leurs organisations coast-to-coast. Notre groupe ayant été créé dans le cadre de la lutte contre l’économisme d’En Lutte! et de la Ligue, la lutte contre les «mesures Trudeau» nous apparaissait comme une lutte trade-unioniste, une forme inférieure de la lutte de classes. La véritable lutte de classes, la véritable lutte politique, était d’une autre nature. Elle impliquait, en rapport avec la question nationale, la reconnaissance inconditionnelle par les travailleuses et travailleurs du Canada anglais du droit de la nation québécoise à l’autodétermination, y compris jusqu’à la sécession. Invoquer contre le Oui, l’argument de l’unité de la classe ouvrière revenait à confondre l’unité trade-unioniste de la classe ouvrière et son unité politique. Considérer la classe ouvrière comme déjà «unie» en soi, plutôt que de voir cette unité comme un objectif à atteindre sur la base d’un véritable programme politique, c’était tomber dans une caricature de marxisme.

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Peu importe le contexte politique, l’indépendance du Québec «diviserait » toujours la classe ouvrière canadienne. C’était adopter une position chauvine en accordant de facto un droit de veto au Canada anglais sur la question du Québec. Un deuxième argument d’En Lutte! et de la Ligue contre le Oui au référendum était qu’un vote pour la souveraineté allait favoriser la pénétration américaine au Canada. On laissait même sous-entendre que les États-Unis appuyaient en sous-main l’indépendance du Québec. N’importe quel historien ou économiste digne de ce nom aurait pu rétorquer que le fédéralisme n’était d’aucune façon un rempart et qu’il n’avait pas empêché les États-Unis de contrôler la moitié de l’économie du Canada. Mais des faits aussi facilement vérifiables n’avaient aucune prise sur la Ligue. Dans le Document d’entente politique qui avait scellé l’unité entre les trois groupes fondateurs de la Ligue, on avait évacué le rôle de l’impérialisme américain en décrétant que la «contradiction principale» opposait le prolétariat canadien à la seule bourgeoisie canadienne. Au nom de « principes » frelatés, la Ligue affirmait que seule la bourgeoisie canadienne contrôlait l’État canadien, que ses rapports avec l’impérialisme américain ne pouvaient être que de rivalité. Prêt à sacrifier sa ligne politique dans sa quête d’unité avec la Ligue, En Lutte! emboîtait bientôt le pas, évacuait l’impérialisme américain de sa définition de la contradiction principale (et de la politique intérieure du Canada) en décrétant, lui aussi, que la bourgeoisie canadienne contrôlait l’économie canadienne en raison de son contrôle postulé sur l’État. Pourtant, toutes les études publiées depuis — que ce soit Dans l’œil de l’aigle2 de Jean-François Lisée ou celle plus récente d’Anne Légaré, Le Québec otage de ses alliés3 — démontrent que les États-Unis ont été très actifs lors du référendum de 1980 (et de 1995) et que leur position a toujours été le maintien d’un Canada uni pour des raisons stratégiques, militaires, économiques et politiques. En fait, la défaite du Oui au référendum de 1980 a eu pour conséquence une plus grande intégration du Canada aux États-Unis. La position du Parti québécois, telle que définie dans le Livre blanc (D’égal à égal) publié à l’occasion du référendum, proposait la renégociation d’une nouvelle entente entre le Québec et le Canada anglais, plus précisément l’Ontario, contre les ÉtatsUnis. Le refus du Canada anglais, exprimé dans la campagne référendaire, a amené les élites péquistes à effectuer un virage à 180 degrés, à prôner désormais le libre-échange avec les États-Unis, et à prendre le «beau risque » d’appuyer le Parti conservateur de Brian Mulroney, porteur de ce projet d’intégration aux États-Unis.

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Dans leur analyse des enjeux stratégiques, En Lutte! et le PCO avaient tout faux. Leur principale erreur est d’avoir réduit la question nationale à une lutte entre deux bourgeoisies, la canadienne et la québécoise, et de croire que l’annulation représentait une troisième voie. «La classe ouvrière doit prendre une position indépendante des deux options des patrons », écrivait-on dans La Forge du 21 mars 1980. « La seule réponse au référendum péquiste, c’est d’annuler son vote et de manifester ainsi qu’on ne se laisse pas tromper ni par les nouveaux démagogues de la nation que sont les péquistes, ni par les défenseurs à tout prix du statu quo de l’oppression», écrivait à son tour En Lutte! dans la brochure Ni fédéralisme renouvelé, ni souveraineté. Cette «indépendance» affirmée à l’égard des «patrons des deux options » n’allait cependant pas empêcher le PCO de s’afficher dans un camp bien précis, lorsqu’il traita de la question des sociétés d’État. Ainsi, le PCO mena campagne contre la privatisation de Pétro-Canada par le gouvernement de Joe Clark en affirmant que «tant que les monopoles étrangers contrôleront la majorité de notre industrie énergétique, les vastes richesses du Canada serviront à augmenter leurs profits et non à satisfaire les besoins du pays »4. Pour le PCO, la privatisation de Pétro-Canada «consiste à transférer des millions de dollars venant de la majorité du peuple dans les coffres bien garnis d’une minorité de capitalistes». La position du PCO est toute différente lorsqu’il aborde les positions du gouvernement du Parti québécois à l’égard des sociétés d’État. Dans son édition du 15 juin 1979, La Forge dénonce l’octroi de 400 millions de dollars par le Parti québécois à Sidbec, la société d’État de la sidérurgie: «Le gros de l’argent économisé sur le dos des travailleurs du secteur public va en subventions et en allégements fiscaux et à l’expansion des sociétés d’État». Pour le PCO, les sociétés d’État québécoises ne servent qu’à «promouvoir le développement de tous les capitalistes québécois »5. Il en prend pour exemple Sidbec, qui «vend aux capitalistes québécois l’acier 15 % moins cher que les monopoles canadiens Stelco et Dofasco »6. Il existe donc une distinction fondamentale, pour le PCO, entre les sociétés d’État fédérales, comme Pétro-Canada, et les sociétés d’État québécoises. Les premières sont là pour «servir les intérêts du peuple», alors que les secondes ne visent qu’à «promouvoir le développement des capitalistes québécois». Que Pétro-Canada serve à approvisionner l’industrie manufacturière de l’Ontario en pétrole à bon marché est juste parce que cela «vise à satisfaire les besoins du pays». Mais que Sidbec fournisse aux entreprises québécoises de l’acier 15 % moins cher que les sociétés ontariennes, c’est de la concurrence déloyale !

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Si la nationalisation d’une partie de l’industrie pétrolière avec PétroCanada «nous permet de contrôler nos ressources», aux dires du PCO, la nationalisation projetée de l’Asbestos Corporation par le gouvernement du Parti québécois «ne vise pas, selon le PCO, à mettre entre les mains du peuple cette richesse naturelle considérable »7. Au contraire, la nationalisation de l’amiante «s’inscrit dans la stratégie d’ensemble de la bourgeoisie nationaliste québécoise qui consiste à utiliser l’État pour devenir une grande bourgeoisie monopoliste »8. En Lutte! partageait avec la Ligue cette compréhension de la question nationale comme étant essentiellement la lutte de la bourgeoisie québécoise pour accéder au rang de grande bourgeoisie nationale. La question nationale se résume alors à une lutte entre deux bourgeoisies, la canadienne et la québécoise. Cela appelle plusieurs remarques. Premièrement, si tel avait été le cas, sur la base de quels critères fallait-il privilégier une bourgeoisie plutôt qu’une autre ? Deuxièmement, l’affirmation que la bourgeoisie québécoise ait pu à l’aide de l’État «devenir une grande bourgeoisie monopoliste» ne résiste pas à l’analyse. Combien peut-on compter de bourgeoisies de nations opprimées qui sont devenues de «grandes bourgeoisies impérialistes» depuis que l’impérialisme s’est imposé à l’échelle du globe au début du xxe siècle? Combien de « bourgeoisies nationales» africaines, asiatiques ou latino-américaines font aujourd’hui partie du club sélect des «grandes bourgeoisies impérialistes » ? Aucune. Même le Brésil, avec plus de 175 millions d’habitants et des ressources considérables, est toujours considéré comme un pays dominé. Encore là, dans leur «analyse concrète d’une situation concrète», En Lutte! et le PCO avaient tout faux. Qui plus est, leur ennemi principal n’était pas la bourgeoisie la plus puissante, la «grande bourgeoisie monopoliste» canadienne, mais bien la bourgeoisie la plus faible, la bourgeoisie dominée, la bourgeoisie québécoise. En termes politiques, cela se traduisait par leurs attaques ciblées principalement contre le Parti québécois, avec le slogan de «Parti québécois/Parti bourgeois», alors que le Parti libéral, tant canadien que québécois, n’était affublé d’aucun qualificatif similaire. L’erreur fondamentale d’En Lutte! et du PCO est d’avoir analysé la situation canadienne et québécoise comme si nous étions encore au xixe siècle quand le capitalisme était concurrentiel et qu’émergeaient les grandes bourgeoisies. À la fin du xxe siècle, au cœur de l’impérialisme, le partage du monde est complété depuis longtemps et il n’y a pas de place pour l’émergence de nouvelles «grandes bourgeoisies impérialistes». En fait, les deux groupes ne tiennent pas compte de la donnée fondamentale de l’impérialisme, c’est-à-dire la division du monde entre nations

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oppressives et nations opprimées. Dans ce contexte, la question nationale n’est pas principalement une lutte entre deux bourgeoisies, bien qu’il est indéniable que celle-ci existe. L’essence de la question nationale est plutôt la lutte d’un peuple voulant s’affranchir de son asservissement économique, politique et culturel. La Révolution tranquille, les grandes luttes ouvrières et populaires des années 1960 et 1970 ont été l’expression de cette volonté d’émancipation. Le Parti québécois, lieu de convergences des forces syndicales et populaires, en était l’expression politique avec ses 300 000 membres et sa caisse électorale financée par ses membres. Si la question nationale n’est pas principalement une question de lutte entre deux bourgeoisies, elle ne peut non plus se réduire à une question de réforme constitutionnelle. Pourtant, c’est ce que firent En Lutte! et le PCO. La solution d’En Lutte! consistait à faire reconnaître dans une nouvelle constitution «le principe fondamental de l’égalité des langues et des nations et le droit à l’autodétermination de la nation québécoise». Pour En Lutte! , « cette revendication remet en question tout ce qu’a été l’État canadien depuis ses origines »9. La remise en question de «tout ce qu’a été l’État canadien depuis ses origines» est bien limitée puisqu’elle postule le maintien de l’intégrité de l’État canadien créé sur la base de l’oppression du Québec par une loi du Parlement de Londres sans que le peuple ait pu se prononcer. De plus, si la solution à la question nationale québécoise est tributaire d’une modification constitutionnelle à la loi fondamentale du pays, cela revient à remettre le sort de cette question entre les mains de tous les Canadiens et non plus des seuls Québécois. En Lutte! confondait la question de l’égalité des langues et des nations avec le droit à la sécession. Il limite la question nationale à ses seules dimensions culturelles et linguistiques, alors que la question de l’oppression nationale est beaucoup plus large. Fondamentalement, elle pose le problème des liens de contrainte qui « unissent » la nation opprimée à la nation oppressive, c’est-à-dire forcer une nation à demeurer dans les frontières de la nation dominante et non pas uniquement forcer une nation à répudier sa langue maternelle pour lui en imposer une autre. Le PCO revendiquait lui aussi le rapatriement de la Constitution et l’élaboration d’une nouvelle constitution canadienne. Comme En Lutte ! , il affirme que celle-ci devrait inclure «la reconnaissance de l’égalité en droit de toutes les nationalités de notre pays et le droit du Québec à l’autodétermination jusqu’à et y inclus la séparation». De plus, et c’est là qu’il se distingue d’En Lutte ! , il spécifie que «la constitution devrait reconnaître aussi

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une forme d’autonomie régionale pour toutes les nationalités de notre pays», ce qui signifie :
pour le Québec, la reconnaissance de son statut d’égalité avec la nation canadienne-anglaise qui se concrétiserait au sein du pays par l’établissement d’une République du Québec égale en droits à une République du Canada anglais. Ceci est la forme que prendrait l’autonomie régionale dans le cas du Québec10.

Bien que le PCO proclame son soutien au droit à l’autodétermination de la nation québécoise, il réduit ce droit à une certaine forme d’autonomie à l’intérieur du Canada. Le Québec a le droit à la séparation, mais celle-ci sera toujours présentée comme «un projet de division de la classe ouvrière ». Quelques mois avant le référendum, le PCO a apporté quelques modifications à sa ligne politique en proposant que les deux républiques, le Canada anglais et le Québec «devraient être unies sur la base d’une union librement consentie au sein d’un État fédératif, le Canada». De plus, il demandait que « le gouvernement central unifiant les républiques soit élu au suffrage universel et détienne des pouvoirs dans les domaines d’intérêt général pour l’ensemble du pays». On ne voit pas très bien la différence entre ce projet et la Confédération canadienne, telle qu’elle existait et existe toujours. C’est à la faveur de son « droit de dépenser», une disposition aussi vague que les «domaines d’intérêt général», que le gouvernement central est intervenu dans les champs de juridiction des provinces en niant leurs compétences constitutionnelles. En présentant la question nationale comme étant essentiellement une question constitutionnelle, En Lutte! et le PCO allaient contribuer à légitimer le coup de force constitutionnel de Pierre Elliot Trudeau au lendemain du référendum de 1980. Le réveil fut brutal pour les militantes et les militants des deux organisations. Subitement, ils réalisaient leur erreur politique, bien que leurs leaders aient tenté par la suite d’en minimiser l’importance. C’est le cas de Charles Gagnon dans Le référendum, un syndrome québécois11 et Françoise David dans le film Il était une fois… le Québec rouge12. Bien entendu, avec un écart de 20 % entre le Oui et le Non, les votes annulés transformés en votes pour le Oui n’auraient pas fait une différence significative. Mais une évaluation moins ponctuelle et plus large est possible et nécessaire. Que se serait-il produit si les 5000 à 7000 membres et sympathisants d’En Lutte! et du PCO avaient milité pour le Oui plutôt que pour le Non? Quel aurait été l’impact de l’action de ces militants prêts à se donner sans comp-

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ter si, au lieu de s’employer à paralyser la Confédération des syndicats nationaux et d’autres organisations syndicales, ils avaient œuvré au cœur même du mouvement syndical pour faire en sorte que les travailleuses et les travailleurs disputent le leadership de la campagne référendaire au Parti québécois qui l’enfermait dans le cadre d’un nationalisme étroit ? On peut facilement supposer que l’afflux de ces forces militantes aurait permis au camp du Oui d’obtenir au moins une majorité dans la population francophone. Il est aussi envisageable de croire qu’une campagne référendaire menée de façon plus combative, une campagne qui aurait mis de l’avant une série de revendications à portée sociale, se serait traduite par une percée chez les travailleuses et travailleurs allophones. La victoire du Non n’était pas inéluctable. Rappelons que, un mois avant le scrutin, les sondages donnaient le Oui gagnant et que, dans les mois qui ont précédé, jusqu’à 20 % d’allophones déclaraient envisager de voter Oui. Enfin, considérons un instant ce qu’aurait pu être la donne politique en 1980, si la gauche avait fait sienne l’analyse de Pierre Vallières dans L’Urgence de choisir, si elle avait investi le Parti québécois et cherché à y entraîner le monde ouvrier. La base sociale populaire et ouvrière du Parti québécois en aurait été consolidée. La gauche aurait pu contrer l’étapisme de Claude Morin et ses manœuvres pour diluer le discours souverainiste. La gauche radicale aurait pu faire alliance avec la gauche péquiste traditionnelle, avec les Robert Burns, Denis Lazure, Gilbert Paquette, Lise Payette et autres. Au fil des débats, des tournants de la lutte, elle aurait acquis expérience et maturité politiques. En fait, nous aurions eu droit à une véritable lutte de libération nationale et d’émancipation sociale. Une victoire du Oui était possible ou dans l’éventualité d’une défaite, la gauche aurait pu contester le leadership de René Lévesque et de Claude Morin et s’emparer de la direction du mouvement de libération. Les résultats du référendum «knockoutèrent » la gauche, l’envoyèrent au tapis et, trente ans plus tard, elle ne s’est toujours pas relevée. Malheureusement, on ne peut pas réécrire l’Histoire diront certains, comme si le nouvel éclairage porté sur ces événements était récent. Mais, en fait, la plupart des positions développées dans ce texte l’avaient été par l’Union bolchevique peu avant le référendum et on peut les retrouver dans les publications de ce groupe, s’il s’en trouve encore dans quelque obscure librairie de livres usagés. La réunion au sous-sol de l’église Saint-Kevin du chemin de la Côtedes-Neiges a été un tournant. C’est à cette occasion que s’était amorcée la critique systématique des positions d’En Lutte! et du PCO sur la question

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nationale, mais aussi le développement de la position du groupe en faveur du Oui lors du référendum de 1980. Cependant, bien que l’essentiel de la critique développée dans le présent texte ait été élaboré dès cette époque, elle n’a pas vraiment eu de suites à ce moment-là. La trop courte période de temps qui restait entre ce virage et la tenue du référendum, le petit nombre de membres du groupe et, il faut bien le reconnaître, le gauchisme et l’infantilisme politique, n’ont pas permis de tirer les conséquences stratégiques d’une position idéologique et politique fondamentalement juste. Plusieurs anciens militants d’En Lutte! et du PCO m’ont fait part de leur étonnement à la lecture de mon livre L’autre histoire de l’indépendance, dans laquelle on trouve une critique plus complète des positions d’En Lutte! et du PCO. «Je ne savais pas que nous avions une telle position», m’ont affirmé plusieurs. Je leur ai fait remarquer qu’ils étaient trop occupés à chercher à prendre le contrôle de leur organisation syndicale ou de leur groupe populaire. Ils n’avaient pas le temps — ou plutôt n’étaient pas intéressés — à réfléchir sur les positions réelles de leur groupe, encore moins sur les critiques que pouvait leur adresser un groupe aussi obscur que l’Union bolchevique. La dissolution des groupes marxistes-léninistes n’a pas amené non plus de retours critiques sur ces positions, si bien qu’elles continuent à être véhiculées, sous une forme ou une autre, au sein de la gauche actuelle. Aujourd’hui, comme il y a vingt ans, ce n’est pas uniquement par cause d’ignorance qu’elles tiennent la route. Il y avait, et il y a toujours, une couche sociale au sein de la gauche syndicale et populaire québécoise qui tire bénéfice du fédéralisme, prouvant une nouvelle fois la justesse de cette thèse marxiste à l’effet que c’est l’être social qui détermine la conscience sociale. Mais cela serait le sujet d’un autre article.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Directeur de l’Aut’Journal et auteur de L’autre histoire de l’indépendance, de Pierre Vallières à Charles Gagnon, de Claude Morin à Paul Desmarais, Trois-Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2003, 289 p. 2. Dans l’œil de l’aigle: Washington face au Québec, Montréal, Boréal, 1994, 577 p. 3. Montréal, VLB, 2003, 336 p. 4. La Forge, 10 août 1979. 5. La Forge, 27 avril 1979.

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6. Ibid. 7. La Forge, 11 mars 1979. 8. Ibid. 9. En lutte !, 15 janvier 1980. 10. La Forge, 21 mars 1980. 11. Lachine, Éditions de la Pleine Lune, 1995, 104 p. 12. Marcel Simard, Productions Virage, 2003, 60 min.

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Chronique d’histoire militaire
Mœurs militaires et mœurs d’historiens ou l’histoire des représentations à la dérive

Yves Tremblay Historien, Direction Histoire et patrimoine Ministère de la Défense nationale du Canada La «perfection des mœurs» à laquelle sont parvenues les sociétés développées change du tout au tout la représentation que l’on se fait de la violence. En histoire militaire, cela se marque par une historiographie évacuant certaines problématiques posées comme passéistes. Cela est amplifié par la conception abusive que l’on se fait du rapport présent/passé si chère à une école historique bien connue et qui semble conditionner une forte proportion de la production historique contemporaine. Dans la mesure où les êtres humains agissent ou réagissent selon la conception qu’ils ou elles se font de leur situation dans l’univers, une histoire des représentations peut nous apprendre beaucoup. Cependant, les choix de sujets sont parfois tels que la question n’est plus de savoir comment les individus se représentent passé ou présent, mais plutôt comment les historiens se représentent leur métier aujourd’hui. L’analyse du titre suivant peut servir d’illustration. Capdevila, Luc et al. Hommes et femmes dans la France en guerre (19141945). Paris, Éditions Payot, 2003, 362 p. La couverture porte assurément l’un des plus curieux choix de photographie que l’on puisse faire, choix qui donne le ton de l’ouvrage. Une photo de Françaises des FFL portant des uniformes de style américain, côtoie une autre photo montrant trois soldats allemands qui seraient nus s’ils n’étaient bottés, coiffés d’un casque français et surtout si des étuis à revolver n’étaient straté-

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giquement placés pour défier la censure. Ce n’est évidemment pas un choix innocent. Les femmes y ont l’air sérieux, les hommes ridicules. Les premières sont des auxiliaires d’une unité de transmission (de quartier général sans doute, des non-combattantes en tout cas), les premiers possiblement des hommes d’une unité de combat de la Wehrmacht. On ne peut être sûr des identités, mais peu importe, car on a voulu ici juxtaposer les types guerrier/ tueur/clown à être humain/non violent/professionnel. Les auteurs justifient ce choix questionnable de couverture en page 9 : « Femmes en tenue de combat, hommes dénudés: le choix de ces images n’est pas celui de l’exception, ni celui de l’anecdote. Il vise à montrer des femmes et des hommes dans des situations certes inhabituelles, mais porteuses de sens. Lieu des transgressions, la guerre est aussi celui des improvisations. Comme tout moment historique, elle crée au moment même où elle détruit». Il faut du culot pour aligner autant de demi-vérités en si peu de mots. On peut être certains que les femmes montrées sont des non-combattantes. En plus, ces images sont à l’évidence exceptionnelles: la tenue de combat pour les femmes est encore rare et on ne voit presque jamais de soldats se photographiant nus (les photos «d’humour» par des soldats sont fréquentes, mais celle qui est présentée ici sort vraiment de l’ordinaire). En outre, les armées interdisaient aux soldats d’amener des caméras au front. Dans tout le livre ou presque, on nous assomme avec des propos aussi vagues que politiquement corrects. Un exemple parmi tant d’autres (p. 285) : « La distinction entre infirmières ou auxiliaires et combattantes confirmait la place reconnue des femmes parmi les armées belligérantes». Ici, les auteurs font référence au «statut» des femmes dans la Convention de Genève de 1929, celle qui était en vigueur en 1939-1945. Mais l’interprétation suggérée est l’inverse de la réalité. Les deux dispositions citées (dont «les femmes seront traitées avec tous les égards dus à leur sexe», p. 284) ne réfèrent pas explicitement à des combattantes et s’il y a des statuts d’auxiliaires et d’infirmières, c’est justement pour particulariser le fait de la présence encore « extraordinaire » des femmes aux armées. Il ne faudrait pas que par une sorte de «féminisme» revu à la sauce «politiquement-correctiste», on falsifie la réalité. En fait, il y a toujours eu des femmes dans le sillage des armées1, et le statut d’auxiliaire leur a d’ailleurs souvent été reconnu par le passé. On pense évidemment aux vivandières et aux lavandières de régiment. Le règlement leur accordait un statut dans le but de limiter leur nombre et de surveiller leurs activités. Les autorités militaires voulaient ainsi alléger le train de l’armée qui avait tendance à s’augmenter inconsidérément, et du même coup «protéger» les soldats des « méfaits» qu’un «laisser-aller» trop grand pouvait entraîner. Évidemment, l’armée cédait aussi à l’hypocrisie morale ambiante. Après que ces fonctions

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eurent été retirées aux femmes à compter du milieu du xixe siècle, par suite de la meilleure organisation des armées — les services logistiques sont militarisés et donc aussi masculinisés, il n’est resté aux femmes que les rôles de mère, de sœur et de… réconfort. Fort opportunément, à peu près au même moment est née la profession d’infirmière, par émancipation des institutions de charité2, une profession appropriée aux femmes, bien entendu. Quant aux combattantes, elles ont toujours été marginales dans les armées et le demeurent encore aujourd’hui. Elles ont bien porté l’uniforme et combattu avant 1929, dans une unité formée par l’armée du gouvernement provisoire russe de 1917 pour rappeler l’exemple le plus connu3. Ainsi, durant la Révolution d’Octobre, elles avaient été parmi les dernières à défendre le régime Kerenski, en compagnie des élèves-officiers, ces suppôts du tsarisme. La victoire facilement obtenue, les bolcheviks ont pour un temps fermé les portes de l’armée aux femmes. Ils en utiliseront quelques milliers en 1941-1945, mais moins qu’on l’a suggéré. Leurs faits d’armes recevront alors un écho démesuré pour des raisons de propagande. Si j’étais cynique, je dirais que l’héroïsme de certaines a été monté en épingle pour faciliter l’exploitation de millions d’autres femmes derrière le front, mais je ne suis pas cynique… En lisant ce livre, on a parfois l’impression que la propagande d’hier et une historiographie aujourd’hui à la mode sont interchangeables. Ainsi, quelques photos de petits groupes de femmes participant à des défilés de la victoire en 1944-1945 sont érigées en preuves de grands moments d’un féminisme littéralement combattant. À l’opposé, le refus des chefs masculins d’entériner la présence des femmes est attribué au complexe de castration. Oh ! il y a du vrai dans ceci et dans cela, mais l’interprétation trop souvent unilatérale jette le discrédit sur l’effort des auteurs. En fait, les artifices de style et de ponctuation se substituent trop souvent à l’exposition d’une preuve convaincante. Il en va ainsi dans la phrase suivante, nullement atypique: «La France combattante [les FFL gaullistes en particulier] était donc la France virile, la France “debout”, la France “dressée”, “la France qui se bat”, tandis que Vichy et la collaboration formaient une France “déshonorée”, “asservie”, une France à la virilité perdue». Remarquer l’usage judicieux des guillemets: les bouts de phrases cités (mais s’agit-il vraiment de citations — rien ne l’assure) sont juxtaposés à une conclusion comme si le producteur de la source originale usait de métaphores à caractère sexuel. Mais quelle est la source justement ? La note donne deux articles, tous deux écrits par deux des auteurs du collectif. En conséquence,

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pas moyen de contrôler facilement si les sources sont employées hors contexte ou non. Mais une preuve rigoureuse a-t-elle tant d’importance ? Comme l’annonce la quatrième de couverture, les deux guerres mondiales ont amené les hommes et les femmes «à réviser durablement leurs représentations de la féminité et de la virilité». Que les guerres aient été un coup d’accélérateur permettant aux femmes d’occuper des métiers non traditionnels, c’est un fait. Cependant, que la « représentation» de la féminité et de la virilité en ait été décisivement modifiée, c’est un point qu’on peut contester. La lutte idéologique des féministes et l’action des suffragettes et autres militantes sont fort probablement les facteurs les plus décisifs pour expliquer les changements dans la manière dont les femmes sont perçues et se perçoivent. Cela implique que le changement de représentation a commencé bien avant 1914 et que le tournant est survenu un peu après 1945. Qu’on relise les souvenirs de guerre de Simone de Beauvoir4 et d’Anaïs Nin pour se convaincre que les perceptions de femmes du temps n’étaient pas encore en rupture avec le passé. On y constatera que ces femmes peu singulières avaient des « représentations» plutôt traditionnelles de leur condition de femmes en guerre : l’une s’inquiétait pour son Jean-Paul, l’autre pour son Henry5. Par ailleurs, toutes deux se souciaient bien plus de leur réputation littéraire que de combattre. La faiblesse de l’histoire des représentations, c’est le traitement cavalier qu’on fait subir à la preuve. On charcute les sources pour en recoller les morceaux par-ci par-là. Mieux aurait valu s’en tenir à la démarche de la bonne vieille histoire des idées. Après tout, qu’est-ce que l’histoire des représentations sinon une histoire des idées sortie de ses frontières6, qui s’étend audelà des grands textes pour saisir ce que pensent monsieur et madame Tout-le-monde ? Elle use encore de traces écrites, quelquefois de sources visuelles (dessins et caricatures de tranchées par exemple), mais évidemment pas de grandes signatures; il ne s’agit plus de discuter des grands mouvements intellectuels, production d’une minorité de penseurs ou littérateurs, mais plutôt de voir comment des populations plus nombreuses se situent dans le monde. Du reste, l’histoire des représentations peut être perçue comme une histoire des idées passée à la moulinette de l’histoire sociale, un changement d’objectif plus qu’une révolution historiographique comme on voudrait nous le faire croire. En somme, si l’on veut savoir comment les masses se représentent le monde, il faut interroger les traces qu’ont laissées les populations, pas la propagande qu’on leur servait. La raison devrait être évidente : la propagande et les sources officielles souvent citées dans ce livre sont presque toujours des productions de rédacteurs d’élite. Une affiche sur le danger du sexe

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extramarital du gouvernement de Vichy ne renseigne que sur les intentions politiques de Vichy et strictement rien d’autre. Il faut se servir de témoignages directs, certes difficiles à réunir, mais néanmoins disponibles pour tout le xxe siècle sous la forme de récits autobiographiques, journaux et lettres7. Une «histoire des représentations» réalisée autrement n’est qu’un château de cartes dont l’avenir est aussi peu assuré que l’histoire des mentalités des années 1970. Ce titre est également un exemple parfait d’une mauvaise compréhension du rapport présent-passé. Les préoccupations contemporaines devraient suggérer des questionnements nouveaux sur un matériel trop souvent exploité selon des points de vue étroits. Mais ici on jette le bébé avec l’eau du bain : l’historiographie classique fout le camp, emportant objectivité et méthode du même coup. Choquer peut servir, même une cause historique. Mais ici, on enfonce des portes ouvertes avec le bélier de tous les excès. Du voyeurisme historique au mieux… Aussi, je doute que l’analyse offerte par les auteurs permette de «mieux comprendre l’évolution des relations entre les sexes», comme on le prétend impudemment en quatrième de couverture. Heureusement, pareil laxisme méthodologique n’est pas toujours de règle. Dans Hommes et femmes dans la France en guerre, on trouve des notations utiles sur la politique sexuelle de Vichy qui complètent utilement les recherches de Jean-Yves Le Naour. Cependant, il sera plus profitable d’aller voir ailleurs, car toutes les problématiques «masculines» du livre, de l’homosexualité à la gestion des «pulsions sexuelles», ont été abordées avec plus de succès ailleurs. Par exemple, Le Naour a donné un ouvrage autrement plus intéressant8 où il expose crûment le problème de la prostitution par opportunité économique qu’offre le stationnement de troupes étrangères en France. Et sur les femmes combattantes, citons le travail de Joanna Bourke qui propose une perspective équilibrée, en particulier lorsqu’elle discute la question de la résistance des armées à l’admission des femmes dans les unités de combat. Sans nier le facteur psychologique (castration ou renversement des rôles), elle met l’accent sur un point tout aussi fondamental: la cohésion interne des petites unités9. La séparation des sexes semble y être un avantage, car, comme nous l’avons tous remarqué, que nous soyons homme ou femme, une dynamique particulière s’installe lorsque l’autre sexe est absent. Cela peut évidemment servir des intentions agressives10.

AUTRES PARUTIONS Beaulieu, Alain, dir. Guerre et paix en Nouvelle-France. Québec, Les Éditions du GID, 2003, 271 p. Ce livre tient lieu d’actes du 7e Colloque d’histoire militaire CanadaQuébec (UQAM, novembre 2001). Outre la présentation, sept textes ont

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été retenus: Catherine Ferland discute de la controversée question de la place des boissons alcooliques dans les rapports entre Français et Amérindiens; Alain Beaulieu aborde le peu connu traité de 1624 entre Champlain et les alliés amérindiens des Français, d’une part, et les « Iroquois» (peut-être seulement les Agniers) d’autre part ; Maxime Gohier revient sur les efforts diplomatiques français et amérindiens ayant mené à la Grande Paix de Montréal de 1701; Sylvie Savoie traite de l’alliance francoabénakise entre 1660 et 1727 à partir de notations biographiques du chef abénaki Nescanbiouit; Alexandre Dubé parle de l’approvisionnement en armes et autres marchandises des Amérindiens fréquentant les lointains postes français de la Louisiane dans les décennies précédant la Guerre de Sept Ans; la «petite guerre » au xviiie siècle est l’objet des remarques d’Arnaud Balvay; finalement, Roch Legault révise les interprétations de la bataille des Plaines d’Abraham à la lumière des conceptions d’époque sur les opérations amphibies, particulièrement celle de Thomas Molyneux. Le recueil présente donc beaucoup de cohérence, du moins pour les six premiers textes, qui sont des analyses de la guerre, sa diplomatie, sa conduite, par les Amérindiens alliés des Français. Alain Beaulieu renforce cette cohérence par son introduction et surtout la bibliographie générale (p. 251-271) de fin de volume. Tous les textes sont solidement documentés, sauf peut-être celui de Balvay. Bouchery, Jean. The Canadian Soldier in North-West Europe. Paris, Histoire & Collections, 2003, 160 p., ill. Trad. anglaise de Alan McKay. Cette maison d’édition est spécialisée dans les ouvrages illustrés militaires de grand format. Ce volume donne une foule de renseignements sur l’organisation, l’uniforme, l’équipement (des véhicules aux ustensiles de cantine) et de l’armement (lourd et léger) des troupes canadiennes pendant la phase finale des opérations en Europe en 1944-1945. La qualité des reproductions photographiques, des reconstitutions d’uniformes et des équipements, et le graphisme en général font la réputation de la maison. Une fois encore, elle fait merveille. Cet album est le pendant canadien de deux volumes similaires publiés sur l’armée britannique. Pour le prix (environ 50 $ CA), c’est une source d’information imbattable sur le b-a-ba d’une armée en campagne. Il faut déplorer que la version originale française soit difficile à obtenir au Québec. Tremblay, Rémi. Un revenant. Édition établie par Jean Levasseur. Québec, Les Éditions de la Huit, 2003, xcv-459 p. (Anciens, 14) Rémi Tremblay (1847-1926) est un personnage truculent. Petit de taille, impulsif, démangé par la bougeotte, il est tour à tour soldat, déserteur, journaliste, traducteur et éditeur. Il a publié ce roman d’aventures en 1884.

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La présente édition est augmentée d’une généreuse présentation et de copieuses notes à la fois littéraires et historiques, un travail d’édition impressionnant. Levasseur a tenté de faire la part de la fiction et de l’autobiographie dans un roman que l’auteur a lui-même présenté comme en partie autobiographique. Cela n’a pas été un mince travail et Levasseur a dû s’avouer vaincu à quelques reprises (mais pas souvent). Rémi Tremblay y raconte le périple d’un engagé volontaire canadien-français dans les forces de l’Union. Il informe bien sûr sur le conflit lui-même, sur les motivations idéalistes du protagoniste (lutter contre l’esclavage) mais aussi sur les mœurs des soldats de l’époque. Toutes les aventures du héros ne sont peut-être pas autobiographiques, mais les descriptions et les mises en scène sont vraisemblables et par là utiles pour bien saisir des aspects de l’époque qui autrement demeureraient inconnus. C’est ce qui fait souvent la supériorité du roman historique sur la chronique historique. On lira aussi avec intérêt sur la véritable vie de l’auteur dans la longue introduction de Levasseur, notamment ses polémiques avec des ultramontains que le roman avait froissé. Williams, Jeffery. Far from Home: A Memoir of a 20th Century Soldier, Calgary, University of Calgary Press, 2003, viii-374 p. Une autre excellente autobiographie dont le Canada anglais fait pépinière, cette fois d’un vétéran des guerres de 1939-1945 et de Corée, vétéran qui est aussi un auteur reconnu (notamment pour une biographie de lord Byng). Williams brosse le tableau de sa vie à coup de petites scènes. Le format correspond sans doute à la collation de morceaux de mémoire rassemblés longtemps après les faits. En effet, Williams n’a pas tenu de journal et il n’a commencé à jeter ses souvenirs d’enfance11 sur papier que quelques années avant la publication. Il s’agit donc d’une reconstitution a posteriori fabriquée de souvenirs résiduels, ceux-ci vivifiés par des documents officiels comme les journaux de guerre et les archives régimentaires des unités dont l’auteur a été membre (Calgary Highlanders et Princess Patricia’s Canadian Light Infantry). Les souvenirs ont été corroborés par des membres de la famille ou des camarades qui ont pu lire à l’avance le manuscrit. L’accent est nettement mis sur les années entourant la Deuxième Guerre mondiale et le début de la guerre froide, y compris la guerre de Corée. Le travail d’édition est remarquable pour un livre dont l’intérêt peut a priori sembler limité. Les Presses de l’Université de Calgary n’ont épargné ni sur le papier ni sur l’illustration. Le style est vivant et la reconstitution semble des plus honnêtes. En bref, une lecture agréable où l’histoire personnelle rencontre la Grande Histoire de la manière la plus heureuse.

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À SIGNALER
Dans le numéro d’automne 2003 d’Acadiensis (en kiosque en mars 2004), on peut lire un article de Martin Auger sur une opération qui n’a pas eu lieu : la «libération» des îles Saint-Pierre-et-Miquelon par les forces canadiennes, après la chute de la Troisième République en 1940. On a finalement laissé les forces françaises libres s’y installer (par un coup de force contre l’administration vichyste), et ce, malgré les réserves américaines. Londres était plutôt favorable aux gaullistes et les Affaires extérieures canadiennes, coincées entre les deux grands alliés, avaient peu d’enthousiasme pour un exercice qu’elles ne jugeaient pas devoir rapporter de bénéfice diplomatique. La force de débarquement réunie en Nouvelle-Écosse pour l’invasion de cette terre de France par le Canada a en conséquence été démantelée. Dans les grandes guerres, il y a toujours de ces petites choses qui paraissent futiles après coup, mais qui ont entraîné la consommation de ressources matérielles et d’énergie mentale qu’il eût été plus profitable d’appliquer à d’autres problèmes. Un rappel utile que la Grande Histoire a ses petitesses.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Les témoignages remontent au moins à l’Antiquité romaine. 2. Comme on le sait, la guerre de Crimée, l’œuvre de Florence Nightingale, la création de la Croix-Rouge internationale et la guerre de Sécession en ont été les tournants marquants. Voir p. 53-54. 3. Les auteurs mentionnent aussi le cas des femmes soldats serbes en 1916 et des combattantes espagnoles du côté républicain en 1937, deux autres « expériences » sans lendemain (p. 272-274). On pourrait ajouter le cas des soldates israéliennes et des gardes du corps de Khadafi pour des exemples plus récents (p. 291), mais on ne prouverait rien de plus. Dans ce livre, les héroïnes comprennent évidemment les jeunes kamikazes musulmanes qui se font exploser au milieu de foules d’innocents (ibid.). Je dois avouer candidement que je ne sais pas ce que les auteurs veulent prouver par cela, en tout cas certainement pas que « le processus de féminisation de la chose militaire s’est poursuivi de manière irréversible dans la seconde moitié du xxe siècle » (ibid.). C’est certainement faux dans le cas israélien, comme je l’ai mentionné dans une chronique antérieure. Si ces auteurs avaient interrogé les mêmes élèves officiers femmes que le présent chroniqueur, ils se seraient rendu compte que les motivations des candidates officiers différaient sur un point essentiel de celles des candidats de sexe masculin : alors qu’une forte minorité de jeunes hommes aspirant à devenir officiers (peut-être le quart ou le tiers des trois promotions consultées) se considèrent comme de futurs combattants, presque toutes leurs collègues de sexe féminin semblent s’enrôler pour apprendre un métier de nature civile. Tout le discours historien de ce livre est de la même eau que le discours des gouvernements occidentaux sur la féminisation de l’armée : purement et simplement de la propagande. Tout cela nous éclaire moins sur la

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problématique des rôles sexuels en temps de guerre que sur les préjugés de certains bricoleurs d’historiographie. 4. Il peut être intéressant de noter que les auteurs citent madame de Beauvoir à la page 23, mais seulement le slogan de 1949 (Le Deuxième Sexe) «On ne naît pas femme, on le devient». Le slogan est bien plus autobiographique qu’on ne l’imagine. Anaïs Nin n’est pas citée, mais ce n’est pas étonnant puisque sa « représentation» du sexe est sans doute par trop phallocratique ! 5. Simone de Beauvoir, La force de l’âge, Paris, Éditions Gallimard, 2002 (1960), 2e partie ; Anaïs Nin, Journal 3 (1939-1944), Paris, Le Livre de Poche, chapitres sur 1939-1940 en particulier. 6. L’un des fondateurs de l’histoire des représentations, l’historien germano-américain George L. Mosse, est parti de l’histoire des idées religieuses (fin des années 1940-1950), en passant par l’histoire culturelle (vers 1960), pour en venir enfin à l’histoire des symboles nationaux (depuis la fin des années 1960), de la sexualité «nazie», de la virilité et du culte des morts de guerre, spécialement dans l’Allemagne de 1919 à 1945. Voir la préface de Stéphane Audoin-Rouzeau dans George L. Mosse, De la Grande Guerre au totalitarisme: la brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette Littératures, 2003 (1990), p. iv et suiv., et notes correspondantes. 7. Paul Fussell (À la guerre, Paris, Éditions du Seuil, 2003 (1989)) a été le pionnier de cette démarche. Pour une illustration de la possibilité d’une histoire des idées chez les masses populaires, en l’occurrence ici les ouvriers britanniques, voir Jonathan Rose, The Intellectual Life of the British Working Classes, New Haven, Connecticut, Yale University Press, 2003 (2001), ix-534 p. 8. Misères et tourments de la chair dans la Grande Guerre : les mœurs sexuelles des Français, 1914-1918, Paris, Aubier, 2002. 9. An Intimate History of Killing: Face-to-face Killing in Twentieth-century Warfare, Londres, Granta Books, 2000 (1999), chap. X. 10. Pareillement, pour les femmes victimes dans leur corps et dans leurs conditions socio-économiques, on se référera d’abord au travail d’Annette Becker (Oubliés de la Grande Guerre : humanitaire et culture de guerre, Paris, Hachette Littératures, 2003 (1998)). La question de l’homosexualité est extrêmement difficile étant donné les sanctions sévères qu’entraînait la seule accusation de sodomie. Les sources sont en conséquence souvent allusives. Fussell a encore une fois ouvert la voie, bien qu’il ne discute que des cas d’écrivains célèbres (The Great War and Modern Memory, Oxford, Oxford University Press, 2000 (1975), chap. VIII sur l’homo-érotisme). Il faut dire que le soldat ordinaire oppose un déni total à ce sujet. Une brèche sérieuse dans ce mur du silence est cependant en train d’être effectuée par Nigel Hamilton, qui discute ouvertement des tendances homo-érotiques du maréchal Montgomery (The full Monty, volume I : Montgomery of Alamein, 1887-1942, Londres, Allan Lane, 2001). 11. Williams révèle à la fin du livre les raisons de cette tardive démarche autobiographique: son père est le fruit des relations entre une jeune servante de 16 ans et son maître, un pair d’Irlande d’âge mûr. Par respect pour les membres de sa famille encore vivants, Williams s’est longtemps refusé à commettre sur papier ce secret de famille.

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Articles

Le temps des révoltes Le théâtre au Québec, 1825-1849

André G. Bourassa, professeur associé École Supérieure de Théâtre Université du Québec à Montréal La période de l’histoire du théâtre au Québec, qui commence en 1825, est souvent présentée comme celle où des promoteurs firent construire les premières salles professionnelles, ce qui est exact, mais tel n’est pas nécessairement l’essentiel. Certes on annexa de grandes salles aux hôtels de John Molson, de Jean-Marie Donegana et de Moses Hayes, à Montréal, et à celui d’Edmond Sewell à Québec, et les promoteurs réussirent à attirer au pays de plus en plus d’artistes américains et britanniques, et certains s’installèrent au pays pour de longues durées, voire même à demeure. Mais la période fut surtout marquée par des soulèvements dus à une cohabitation difficile entre conquérants et conquis et au voisinage conflictuel entre les monarchistes du Canada et les républicains des États-Unis. Au Bas-Canada, la révolte culmina avec l’insurrection des Patriotes. Il devait s’ensuivre une sévère répression des insurgés canadiens par les troupes britanniques, et cette répression s’est étendue jusqu’au théâtre. Quant aux quatre grandes salles, aucune n’a malheureusement duré au-delà de la période où elles ont été construites. Les grands amateurs de théâtre qu’étaient les Messieurs Canadiens avaient beaucoup contribué à l’obtention et la mise en place d’un gouvernement responsable où ils étaient présents à tous les niveaux. Des amateurs de théâtre et journalistes, comme Thomas Cary et William Moore, avaient suivi leurs activités de près, avec beaucoup d’esprit critique. D’autres journalistes et gens de théâtre allaient relayer ces derniers, notamment Napoléon Aubin et Étienne Parent. On vit alors apparaître pour la première fois des

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pièces et des mises en scène politiquement engagés. Mais le jeu, dans tous les sens du terme, devint difficile. La garde de Québec détruisit des marionnettes pour cause de désordre. On plaça sous surveillance la troupe d’Aubin parce qu’il y mettait en scène deux de ses pièces, Le Chant des ouvriers et Le Soldat français, le même soir que La Mort de César de Voltaire. Le gouvernement britannique redoutait le résultat de cette jonction de sentiments nationalistes et socialistes. On jeta d’ailleurs en prison, et dans certains cas plus d’une fois, des «typographes» et amateurs de théâtre comme Aubin, Parent, Joseph-Guillaume Barthe, Ludger Duvernay1 et Adolphe Jacquies, pour leurs idées politiques, tout comme on l’avait fait pour le fondateur du journal Le Canadien, Pierre Bédard, en 1810. Le fils de ce dernier, Elzéar Bédard, qui était entré au Canadien avec Parent, fut suspendu de ses fonctions de juge en 1838, tout comme Philippe Panet. Sauf Aubin et Jacquies, ils ont tous été membres du Parlement. Certains promoteurs des salles professionnelles partageaient certaines des idées des Patriotes, mais pas au point de placer le théâtre au service d’une cause politique… Du moins pas ouvertement, car il commence à y avoir au programme de plus en plus de troupes et de pièces d’origine et de culture nord-américaine, ce qui donne suite aux idées post coloniales soulevées durant la période précédente. Il y a par ailleurs un phénomène important à observer: l’ouverture hésitante et tourmentée, mais définitive, de l’enseignement collégial à la formation théâtrale, formation qui a progressivement contribué à la consolidation d’une culture proprement québécoise.

À MONTRÉAL: LE THÉÂTRE ROYAL MOLSON
Les premières expériences de John Molson comme producteur de spectacles avaient été un peu éparses et assez nombreuses. On pense à celles de l’Old Coffee House sous les régimes successifs de Robert Tessyman et de John Duplessis Turnbull, puis à celles de l’ancien manoir du baron de Longueuil qu’il avait transformé en hôtel-théâtre, mais qui fut prématurément détruit par le feu, et enfin à celles du New Montreal Theatre que Molson avait loué pendant la reconstruction de son grand hôtel. Ce grand hôtel fut d’abord connu à travers l’Amérique sous le nom de New Mansion House, puis de British American Hotel, ouvert le 21 avril 1824. Molson entreprit également en octobre de la même année, avec la collaboration de 90 souscripteurs, la construction d’une salle de spectacles indépendante, le Théâtre Royal, rue Saint-Paul2. Les plans ont été confiés à Gordon Forbes, la décoration et le rideau de scène à William Bernard assisté de Thomas Honey et John Poad Drake3. Il s’agit d’une salle de 1000 places, avec deux rangées de loges, un balcon et une fosse d’orchestre.

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L’ouverture de cette première vraie salle eut lieu le 21 novembre 1825. Duplessis Turnbull n’en obtint pas la direction, qui fut confiée à Frederick Brown, et il retourna à Albany (Burger, p. 218-219). Brown s’était fait connaître au Cirque Royal4, jouant dans Pizzaro de Richard Brinsley Sheridan en août et dans Othello de Shakespeare en septembre 1825. C’est alors qu’un journal annonça qu’il avait accepté la direction du Théâtre Royal5. Brown put compter, dès la première année, sur une troupe de 50 artistes, musiciens inclus, œuvrant sous sa direction, qui répondaient ainsi à une annonce parue dans les journaux New York Spectator et New York Albion (Barrière, p. 143). Molson et Brown avaient deux défis à relever: revitaliser ce que le circuit bostonnais avait commencé à mettre en place et concurrencer le cirque dont la partie théâtre pouvait attirer le public francophone des faubourgs. La première saison fut coûteuse, offrant 100 soirées et des vedettes comme Amelia Holman Gilfert6, Thomas S. Hamblin, Edmund Kean7, Robert Campbell Maywood8 et Eliza Riddle. Brown commença sa première saison avec The Dramatist, or Stop Him Who Can de Frederick Reynolds. On présenta aussi Virginius de James Sheridan Knowle, de même que Hamlet et Roméo et Juliette (Klein, p. 30-36). Mais la gestion de productions aussi considérables était lourde et Molson, dont une des professions était celle de banquier, s’avérait exigeant sur le plan de la rentabilité. Brown laissa le poste en octobre 1826. La salle fut alors occupée de façon un peu aléatoire. Il vint par exemple de New York une troupe française, celle de Scévola Victor, dont faisaient partie M. Alvic et Mme. Beauvalet, en février 1827. Ils jouèrent, au Théâtre Royal à Montréal et au Cirque Royal à Québec, des vaudevilles et comédies légères, voire même grivoises, du 19 février au 2 mai. Ils jouèrent un mélodrame en trois actes, attribué à Alvic mais dont tout le monde savait qu’il s’agissait d’une adaptation, volée à Duplessis Turnbull, de La Forêt périlleuse, ou Les Brigands de la Calabre, de Joseph Marie Loaisel de Tréogate. Victor eut-il peur des poursuites? Il s’enfuit avec la caisse, mais Alvic et Beauvalet revinrent au Théâtre Royal et au Cirque Royal, pour laver leur honneur et payer leurs dettes; ils jouèrent du 17 décembre 1827 au 29 janvier 1828. Ils trouvèrent l’audace de jouer une pièce d’Alvic, Le Comédien sans argent, ou Le Retour d’Alvic en Canada, illustrant les circonstances de la fuite de Victor9; l’action se déroulait à Laprairie et l’auteur tenait quatre rôles. Le Théâtre Royal eut encore quelques beaux jours de productions en français grâce à deux troupes d’amateurs. L’une présenta des pièces de Destouches et de Molière, les 26 janvier, 27 février et 24 avril 1829 (avec pour la première fois une femme parmi les amateurs) ; l’autre joua également Molière le 28 avril10. La gestion de la salle fut finalement attribuée à Vincent De Camp, qui fut directeur de 1829 à 1833. La réputation de ce dernier comme acteur n’était

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pas excellente, «un jars parmi les cygnes» avait-on dit de lui à New York (Odell III, p. 325), mais ses contacts dans le milieu étaient d’autant plus considérables que ses deux sœurs, comédiennes elles-mêmes, avaient épousé des comédiens, soient Frederick Brown et Charles Kemble. Cette accointance au milieu était assurément importante aux yeux de Molson qui, armateur, brasseur et propriétaire d’un chemin de fer, avait lui-même son réseau d’influence internationale. De Camp s’est fait surtout reconnaître pour ses trois premières saisons d’été. C’est ainsi que les Montréalais purent voir jouer Rufus Blake et Charles Kean en 1831, Charles Kemble et sa fille Fanny en 183311, sans oublier les Clara Fisher, Edwin Forrest, James Hackett et Charles Kean, de même que Edward Knight et son épouse (Benson & Conolly, p. 546, 561). Fisher, notamment, fit une excellente impression sur le public, surtout dans les comédies comme The Belle’s Stratagem d’Hannah Cowley, à Québec et à Montréal, avec un succès souligné par la critique12. La troupe avait un important répertoire, présentant A Bold Stroke for a Husband de Hannah Cowley, The Wonder ! de Susanna Centilivre, Much Ado About Nothing de Shakespeare, The Country Wife de William Wycherle, She Would and She Would Not de Colley Cibber, The Invincibles de Thomas Morton. Elle interpréta avec autant de succès The Actress of All Work, or, My Country Cousin d’Henry E. Johnston en octobre 1829. Une historienne a souligné l’importance prise par la comédie The School for Scandal de Richard Brinsley Sheridan, maintes fois reprise. Cette saison fut d’ailleurs intégralement reprise l’année suivante (Lynde, p. 61). Durant l’été 1831, un couple attira particulièrement l’attention: William Rufus Blake, d’origine néo-écossaise, et son épouse, Caroline Placide, fille du célèbre «sauteur» de la Comédie Italienne qui avait trouvé refuge à SaintDomingue en 1786 (année de la naissance de Caroline), puis aux États-Unis en 1791 13. Dans une distribution peu banale, le couple Blake participa à la reprise de The School for Scandal en juillet 1831 avec Brown, De Camp, William Duffy, Clara Fisher et James Henry Hackett. Les Blake s’étaient connus à Halifax, lors de cette série de tournées qui avaient également mené la famille Placide à Albany. Durant l’été de 1832, on put voir Hackett dans Jonathan in England, farce opératique de Richard B. Peake, d’après Who Wants a Guinea ? de George Colman, et Rip van Winkle, d’après le roman de Washington Irving. Le Théâtre Royal Molson reçut la collaboration d’un comédien français, Firmin Prud’homme, qui demeura au Bas-Canada de décembre 1831 à octobre 1839 et y devint même membre du Barreau14. Il donna des cours et offrit des productions avec ses étudiants et quelques amateurs. Dès le 28 décembre, il présenta au Théâtre Royal Hamlet, dans la traduction de JeanFrançois Ducis, ainsi que Georges Dandin de Molière. Il créa Napoléon à

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Sainte-Hélène, «scènes historiques» arrangées par lui et publiées pour l’occasion sur les presses de La Minerve de Ludger Duvernay15. Prud’homme a donc pu profiter de ce que la crainte de l’impérialisme français était tombée; il allait d’ailleurs reprendre son Napoléon avec des auteurs de langues anglaise et française vers la fin du mois suivant. Il avait été le premier à avoir présenté une version française d’une pièce de Shakespeare ; il récidiva avec Othello, version Ducis, le 17 janvier 1833. Mais l’hôtel de Molson, le British American, fut la proie des flammes le 24 avril 1833. Le théâtre fut sauvé, mais il était désormais privé de la clientèle captive de l’hôtel et son directeur. De Camp est rentré aux États-Unis où il semble avoir rencontré d’amers déboires16. Pour le Théâtre Royal, les années suivantes furent plutôt difficiles car, malgré une remontée de la population française de Montréal, le Théâtre Royal ne présentait guère, sous des directions annuelles successives, que des productions en anglais. Il y eut tout de même la Société dramatique, formée d’amateurs, qui y présenta Le Soldat, d’Hyacinthe Poirier Leblanc de Marconnay, en 1835 et 1836, et Les Plaideurs de Racine en 1836. C’était l’exception. Un moment souvent cité: le romancier Charles Dickens, qui avait l’habitude de s’en tenir à des lectures publiques de ses textes, tint trois rôles principaux dans trois pièces qu’il mit en scène avec quelques acteurs militaires, membres des Coldstream Guards de Montréal, les 25 et 28 mai 1842: l’interlude A Roland for a Romeo, Past Two O’clock in the Morning, la farce Deaf as a Post et High Life Below Stairs de David Garrick. Une troupe dirigée par Mlle. Cavé a présenté des œuvres de l’Opéra-Comique de Paris, les 13 et 14 août 1743 : Les Diamants de la couronne de François Esprit Auber et Le Chalet d’Adolphe Adam. Cette année-là, on a également présenté La Grâce de Dieu d’Adolphe Philippe D’Ennery et Adolphe Lemoine, dit Montigny. Quelques troupes de Boston, de New York et de Philadelphie vinrent à tour de rôle passer les mois d’été, avec des acteurs parfois prestigieux comme Jean Davenport, William Dowton et Ellen Tree17. Mais la situation politique s’est corsée. Des députés, Pierre Bédard en tête, tentaient de faire adopter 92 résolutions qui modifieraient profondément les structures socio-économiques, en particulier la procédure des nominations à la Chambre Haute et le contrôle du budget. La députation se divisa et le débat se transporta dans les journaux. Le climat social était profondément perturbé; des batailles armées eurent lieu dans les BassesLaurentides et dans la Montérégie à partir de la mi-novembre. Mais c’est à Montréal qu’on fonda l’association des Fils de la liberté, le 5 septembre 1837, et que ces derniers affrontèrent, le 6 novembre, les membres du Doric Club, une association paramilitaire anglophone fondée également à Montréal l’année précédente. La répression s’annonça violente.

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Molson vendit la propriété à la Ville le 8 janvier 1844. Il fit démolir son théâtre après une dernière représentation mettant en vedette un célèbre comédien britannique, William Charles Macready18, en juillet 184419. Il ne faut pas croire pour autant que Molson rejetait en bloc les propositions des Patriotes. Au contraire, devant les multiples maladresses de Londres, qui menèrent à l’incendie du Parlement canadien de Montréal en avril 1849, des notables anglophones de cette ville fondèrent une ligue anglo-américaine qui prônait, comme le réclamaient certains Patriotes, l’annexion du Canada aux États-Unis. Molson fut l’un des premiers à signer leur pétition; certains des signataires allaient mettre de 10 à 12 ans avant de revenir sur cette idée et se ranger du côté des constitutionnalistes20.

À QUÉBEC: L’UNION, LE ROYAL, LE RAVEL ET LE SAINT-LOUIS
À Québec, l’Hôtel Union est établi sur la rue Sainte-Anne, en 1805, par le juge-en-chef Jonathan Sewell et quelques membres anciens et nouveaux des Messieurs Canadiens, tels qu’Alexis Caron, Claude Dénéchau, John Neilson et Joseph François Perrault21. On ne connaît les activités de l’Union qu’à partir de 1820; François Malhiot en devint gérant en 1823. On n’aurait commencé à y jouer du théâtre qu’en 1849 en anglais, et en 1851 en français. Dans ce dernier cas, des Amateurs Canadiens y présentèrent Le Mariage forcé et Les Fourberies de Scapin de Molière. Mais cette salle d’hôtel n’avait à vrai dire qu’une fonction transitoire ; elle devait bientôt laisser place à des théâtres plus vastes et mieux équipés. Entre-temps, la succession Sewell, devant les difficultés financières générées par leur Cirque Royal, le transforma en Théâtre Royal, ouvert en 1832. La critique l’a décrit comme un endroit superbe22. Prud’homme y présenta Hamlet le 25 février, et La Famille du baron de Scribe le 28 du même mois, sans grand succès. Les Frères Ravel tentèrent de renouer avec le cirque à Montréal et à Québec en y produisant un sous-groupe autorisé à utiliser leur nom; à Québec, étant donné le démantèlement du Cirque Royal, ils durent construire un nouveau cirque, en bois, qui ouvrit en mai 1840 et fut démantelé la même année 23. Les acteurs militaires se virent octroyer en 1844 l’étage supérieur du manège militaire qui faisait partie des dépendances du Château Saint-Louis. De dimensions respectables (40 pi. par 80 pi.), le Théâtre Saint-Louis, dont on vanta notamment le rideau (œuvre de Robert Clow Todd), devint, malgré des mesures de sécurité inadéquates, un lieu de spectacles privilégié (Roy, p. 42 et p. 174-188). Cela contribua sans doute à ce que les Sewell fassent détruire leur Théâtre Royal. Au Saint-Louis, on présenta des pièces en anglais, mais également Le Proscrit de Frédéric Soulié, suivi de L’Héritière, de

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même que Le Secrétaire et le cuisinier d’Eugène Scribe, offert par des Amateurs Canadiens, le 19 février 1846. Ces derniers donnèrent ensuite Hernani de Victor Hugo et La Demoiselle à marier de Scribe le 12 mai. Cette comédie, ainsi que Le Précepteur, ou Asinus asinum fricat d’Eugène-Émile Moreau et Scribe furent présentés avec l’opéra en un acte de Jean-Jacques Rousseau, Le Devin de village, le 25 mai. Le Quadrille de Charles Sauvageau était chargé de l’accompagnement musical d’un «diorama chimique», le 12 juin 1846, quand la chute d’une lampe causa un incendie et le décès d’une cinquantaine de personnes, dont Michel Flavien Sauvageau, fils du directeur du Quadrille, et la pianiste Henriette Glackmeyer, épouse du musicien Théodore Frédéric Molt, et leurs deux fils24.

 M ONTRÉAL: LE DONEGANA, LE ROYAL OLYMPIC, LE ROYAL HAYES ET LE MINIATURE.
À Montréal, où Molson a abandonné l’hôtellerie pour se concentrer sur ses autres activités, d’autres hôtels ont pris la relève, en particulier le Donegana et le Hayes. Il faut dire qu’une réalité nouvelle vint faciliter la circulation des voyageurs et des troupes itinérantes: l’ouverture des canaux de Lachine (1825) et de Chambly (1843) au Québec, qui venaient compléter le réseau des canaux Érié (1825) et Welland (1829). Une troupe pouvait donc partir de New York et remonter la rivière Hudson vers Albany et Troy, puis se rendre par canaux, lacs et fleuves vers Buffalo, Chicago, Cleveland, Détroit, Toronto et Montréal, pour revenir directement à Albany par la rivière Richelieu et le canal de Chambly. Le circuit était ainsi complété et les «tournées» s’annonçaient nombreuses. Charlotte Chartier de Lotbinière et son époux William Bingham25, devenus seigneurs de Rigaud en 1829, se firent construire un château à Montréal l’année suivante, rue Notre-Dame, à l’angle nord-ouest de la rue Bonsecours. Ce château comprenait une immense salle, avec façade à colonnes doriques, servant aux bals et aux spectacles. Quand les seigneurs de Rigaud quittèrent les lieux, le château servit de résidence au gouverneur-général; c’est là, de mai à novembre 1838, que Lord Durham aurait rédigé pour la reine Victoria le fameux rapport qui cite l’absence de salles comme signe de pauvreté culturelle. Le château hébergea ensuite le Montreal High School, puis, en 1845, passa aux mains de l’hôtelier Jean-Marie Donegana qui l’agrandit et le transforma en hôtel de prestige; il en fit une institution de réputation internationale qui remplaçait celle de Molson et dont l’ouverture eut lieu en mai 184726. La salle du Donegana a sans doute occasionnellement servi de théâtre de société, particulièrement au temps des Lotbinière, mais on la connaît surtout

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pour la soirée du 18 juillet 1849 : La Marseillaise, entonnée par la cantatrice Rosine Laborde27 et le ténor Tofanelli à l’occasion du soixantième anniversaire de la prise de la Bastille, ce qui provoqua une échauffourée. Les idées républicaines n’étaient évidemment pas bien reçues des Britanniques. L’hôtel fut d’ailleurs incendié le 16 août suivant dans une vague de violence conduite par ceux-là même qui avaient incendié le Parlement, Place d’Youville, le 25 avril28. Après la démolition du Théâtre Royal Molson, un Théâtre Royal Olympic, ainsi nommé en mémoire d’un théâtre londonien, fut aménagé dans une salle de l’Hôtel Nelson, sur la Place du Nouveau-Marché (place Jacques-Cartier). Les comédiens George et Emma Skerrett, venus d’Angleterre par les États-Unis en 1844, y ont produit She Stoops to Conquer de Goldsmith et The School for Scandal de Sheridan en 1845-1846 (Benson et Conolly, p. 498). Mais la durée de l’Olympic fut des plus éphémères et les Skerrett partirent en tournée, notamment à Kingston et Toronto en 1846 et à Hamilton en 1847. Un troisième Théâtre Royal fut ouvert en 1847 par le chef de police Moses Hayes, dans un gigantesque hôtel construit d’après les plans de John Wells. Cet hôtel était situé entre les rues du Champ-de-Mars et NotreDame, comme le Donegana, mais plus à l’est, face au square Dalhousie. La salle, qui comptait plus de 2000 places, donnait sur la rue du Champ de Mars29. Ce théâtre reprit la tradition des grandes pièces de Shakespeare, avec James W. Wallack dans les premiers rôles de Much Ado About Nothing, Hamlet et The Merchant of Venice en juillet. En août, ce fut le tour de James R. Anderson dans les rôles-titres d’Hamlet, Macbeth et Othello (Benson et Conolly, p. 547]. On y vit également des troupes d’amateurs, comme le Garrick Club, en 1849. Mais Hayes décida soudain de démanteler la salle, que dirigeait alors Henry Preston, et il en vendit en juin les décors à Jesse Joseph, qui projetait la construction d’un grand théâtre dans le Près-de-Ville. L’Hôtel Hayes fut malheureusement rasé par les flammes le 9 juillet 1852 lors d’un incendie général qui détruisit une partie du faubourg Saint-Laurent et le Quartier Latin et se propagea dans la partie nord-est de la vieille ville. Le Garrick Club ouvrit sa propre salle, le Miniature Theatre, rue SaintJean-Baptiste, le 12 octobre 1850, présentant à son tour Othello et Le Marchand de Venise. Le Miniature passa ensuite aux mains des époux Skerrett, sous le nom de Skerrett’s Sandbox, pour la seule saison de 1851. La critique du temps reconnut aux Skerrett, malgré la brièveté de leur présence, d’avoir contribué au maintien d’un haut standard de performance théâtrale (Benson et Conolly, p. 498]. Mais il devient assez évident que les salles ne font pas leurs frais et ferment une à une.

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LES AMATEURS TYPOGRAPHES
C’est durant les dernières années du Théâtre Royal Molson que parut sur la scène publique, si on peut dire, un personnage dont l’impact théâtral au Québec fut vraiment considérable, Aimé-Nicolas Aubin. Celui-ci est un des premiers à avoir joué un rôle majeur dans la nouvelle théâtralité québécoise. Né à Chênes-Bourgerie, en Suisse, en 1812, il se fit connaître comme « Napoléon» Aubin, tant était grande son admiration pour l’empereur français, ce qui peut expliquer son exil (volontaire) aux États-Unis où de nombreux bonapartistes avaient déjà trouvé refuge30. Arrivé là en août 1829, il gagnait sa vie comme musicien, chimiste et même pasteur baptiste à New York, puis à Biddeford (Maine). Après avoir été «observateur étranger» de La Minerve à compter de 1834, il y fut engagé en janvier 1835. Installé à Québec en 1835, Aubin collabora au journal L’Ami du peuple avec Philippe-Aubert de Gaspé fils et se joignit à l’un des premiers syndicats de métier du Canada, l’Union typographique de Québec, fondée en 1826. Aubert de Gaspé fils ayant été emprisonné un mois, en 1835, pour injure au député Edmund-Bailey O’Callaghan, profita à sa sortie des connaissances chimiques de son ami Aubin pour jouer un vilain tour aux gens du Parlement; ils s’enfuirent tout l’hiver pour échapper à un mandat d’arrêt. Tous deux fondèrent un journal éphémère, Le Télégraphe, en 1837. Puis Aubin fonda son propre journal, Le Fantasque31, dont les qualités littéraires sont de haute tenue. Un incident célèbre : il y fit paraître, à la fin de 1838, un poème du député et journaliste Joseph-Guillaume Barthe sur les Patriotes, ce qui lui valut à son tour la prison, avec l’auteur, Barthe, et l’imprimeur, Adolphe Jacquies, au début de 1839. C’est alors, semble-t-il, qu’Aubin commença sa carrière au théâtre. En effet, Aubin fonda alors, avec des journalistes, éditeurs et imprimeurs, une troupe qui se donna le nom d’Amateurs Typographes32. Ils présentèrent au Théâtre Royal de Québec, en juin et octobre 1839, une pièce républicaine de Voltaire, La Mort de César, accompagnée d’une pièce d’inspiration socialiste, Le Financier de Germain-François Poullain de Saint-Poix en juin, puis de trois autres pièces, Le Chant des ouvriers et Le Soldat français d’Aubin, ainsi que Le Tambour nocturne de Destouches en octobre (Roy, p. 42 et p. 663). Le Chant des ouvriers et Le Soldat français sont présentés comme des divertissements; il s’agissait probablement d’intermèdes choraux. Les chorales ouvrières constituaient une réalité sociale dont Bertolt Brecht a récupérée la pratique au siècle suivant dans L’Opéra de quat’sous. Aubin a d’ailleurs composé quelques chants choraux. Les applaudissements de l’auditoire d’octobre durèrent si tard dans la nuit que le chef de police T.-A. Young monta la garde à l’extérieur de peur que le tout se termine par une émeute.

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Il menaça par la suite de fermer plus tôt les portes de la ville33. La menace fut dénoncée par le journal d’Étienne Parent34 et tournée en dérision par Aubin qui répondit par une mise au point dont le titre était emprunté à Shakespeare : Grand brouhaha pour rien — Much Ado About Nothing. Tout devenait facilement explosif à l’époque: même les marionnettes du Père Marseille, comme le rapporte Philippe Aubert de Gaspé père, avaient paru séditieuses et furent saisies par des gardes qui les promenèrent dans les rues, affublées de noms de Patriotes et détruites. Mais il faut avouer que, en ce qui concerne la soirée d’Aubin, la situation aurait pu devenir plus complexe que la Rébellion de 1837, si elle avait pris les caractères d’un soulèvement à la fois urbain, antibritannique, républicain et socialiste. Le pasteur Edmond Sewell, héritier du juge, décida de refuser aux Amateurs Typographes l’accès à son théâtre. Mais Aubin menaça à son tour d’en construire un autre, ce qui força son collègue pasteur à revenir sur sa décision, puis à détruire son théâtre un peu plus tard, en 1846. Entre-temps, les amateurs Typographes ont monté Le Dépit amoureux de Molière, sur musique d’Aubin et de Charles Sauvageau, durant l’été de 1840 et mis en valeur des œuvres écrites au pays, notamment Le Soldat français d’Aubin, qu’ils ont repris en 1839. En 1841, ils offrent La Partie de chasse d’Henri IV de Charles Collé, le 18 janvier, puis Le Fils du rempailleur et L’Ours et le pacha d’Eugène Scribe, les 18 et 28 octobre. Ils créent une autre œuvre locale en 1842, La Donation de Pierre Petitclair. Aubin publia également des œuvres de Petitclair35 et de Charles Sauvageau. Par ailleurs, un ventriloque français venu des États-Unis en 1840, Alexandre Vattemare, profita de sa tournée pour proposer, avec l’appui d’Aubin 36, la création d’instituts s’inspirant de ceux d’Alexandre Quesnay de Beaurepaire. Ces centres auraient contenu bibliothèque, musée d’histoire naturelle, galerie d’art, salle d’expositions industrielles, amphithéâtre pour cours publics à l’adresse de toutes les classes de la société. Il ne put les réaliser. Quant à Aubin, il s’absenta aux États-Unis en 1853, ne revenant qu’en 1863 à cause de la Guerre de sécession37. Grâce à son intérêt pour la musique et le théâtre, Aubin se lia d’amitié avec les héritiers des Messieurs Canadiens, comme Joseph-François Perrault, de même que Charles et Michel-Flavien Sauvageau (un partisan des Patriotes de 1838). C’est cependant lors d’une réception donnée chez un autre des «héritiers» de cette tradition, Louis Panet, neveu de Pierre-Louis, que fut soulevé le problème de l’absence d’une tradition théâtrale française à Québec. Louis Panet présentait pour cette réception Les Fourberies de Scapin, dans sa résidence secondaire de Castel Coucy, le 28 janvier 1837, en présence d’Étienne Parent, qui profita de l’occasion pour soulever publique-

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ment le débat, particulièrement celui des préjugés contre les comédiens et, surtout, les comédiennes 38. Un amateur anonyme développe deux jours plus tard les thèmes que Parent avait attribués à Panet, soulignant les particularités esthétiques et la valeur pédagogique du théâtre de société. Le discours empruntait un peu aux rhétoriciens de l’époque, mais avec un soupçon d’ironie (Panet, vol. 1). On suppose que les collégiens qui participaient aux Fourberies chez Panet étudiaient au Petit Séminaire39, où le mandement de l’ancien évêque SaintVallier semble être alors tombé en désuétude. On sait, par exemple, que l’évêque coadjuteur siégeant à Québec pour le district de Montréal, JeanJacques Lartigue, se plaignit à l’archevêque Bernard-Claude Panet des propos favorables au théâtre que le grand vicaire, Alexander McConell, avait tenus publiquement40. Pourtant, Lartigue avait autorisé le directeur du Collège de Saint-Hyacinthe à augmenter les répétitions en vue des «exercices» de 183241; il faut dire aussi que Bernard-Claude Panet, qui fut son coadjuteur et son successeur, est décédé moins d’un an avant la production de son neveu Louis Panet. Ancien professeur au Petit Séminaire, il avait luimême enseigné la rhétorique et signé un traité sur le sujet42. Malheureusement, quelques mois après le retour des jeunes comédiens de Castel Coucy au Petit Séminaire, en 1838, les autorités interdirent les exercices dramatiques et même le port de costumes, comme toges et perruques, pour les exercices de rhétorique. De toute évidence, il y avait du tiraillement entre les prêtres du Petit Séminaire de Québec, leur évêque et son coadjuteur pour Montréal (qui logeaient tous sous le même toit), car on y présenta dès 1840 le drame anglais David & Goliath et Le Bourgeois gentilhomme de Molière ; il y en eut même une annonce dans le journal d’Étienne Parent, ce qui pourrait bien être une gracieuseté malicieuse de la rédaction43. En 1838, alors que Lartigue est devenu évêque en titre à Montréal, son coadjuteur, Ignace Bourget, interdit au Collège de Saint-Hyacinthe de jouer Les Deux Forcari, puis interdit par surcroît qu’on les remplace par le Napoléon en conseil de Prud’homme qui a paru dans le journal Le Canadien44, sans condamner pour autant les «exercices» déjà autorisés par Lartigue. Le Séminaire de Sainte-Thérèse n’en offrit pas moins Grégoire, ou les Incommodités de la grandeur du jésuite du Cerceau, en 1841, mais ce furent ensuite 15 années de silence. Les Sulpiciens réintroduisirent les « académies » en 1842, pour les supprimer à nouveau en 185045. C’est par chance que l’étudiant Antoine Gérin-Lajoie, appuyé par son professeur Jean-Baptiste Ferland, ait pu se trouver un créneau, dans cette valse hésitation pour offrir Le Jeune Latour au Séminaire de Nicolet, en 1844. Il allait d’ailleurs devenir le gendre d’Étienne Parent, lui-même ancien du séminaire.

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POUR UNE SCÈNE NATIONALE…
Durant la période de 1825 à 1849, l’activité théâtrale de langue française, si on songe en particulier aux gens de l’entourage des Amateurs Typographes, était si vive qu’il est surprenant de lire le commentaire suivant dans le rapport de Lord Durham en 1839 :
Bien que descendante du peuple qui goûte le plus l’art dramatique et qui l’a cultivé avec le plus de succès, et qu’elle habite un continent où presque chaque ville, grande ou petite, possède un théâtre anglais, la population française du Bas-Canada, séparée de tout peuple qui parle sa langue, ne peut subventionner un théâtre national (Durham, p. 311).

Il est vrai qu’une partie du théâtre français qu’on a pu voir en Bas-Canada a été produite sous la direction d’artistes venus de l’extérieur et que la situation politique s’est détériorée en 1837-1838. Mais ce que Durham ne dit pas, c’est que le théâtre de société en français n’a jamais cessé, sauf en temps de participation aux guerres britanniques, et que les acteurs et gens de lettres qui résistaient à la monarchie absolue ou prônaient des idées républicaines étaient confrontés à l’exil ou la prison. Durham n’a peut-être pas vu de salle française, mais les salons où on avait produit du théâtre de société, et dans certains cas en produisait encore, étaient toujours accessibles, à commencer par celui du château où il demeurait.

…EN PASSANT PAR LA PRISE DE PAROLE
La première pièce de cette époque est l’œuvre d’un immigrant français, Hyacinthe Poirier Leblanc de Marconnay. Ce dernier, arrivé en 1834 comme journaliste à La Minerve, tout comme Aubin l’année suivante, était déjà connu comme coauteur d’un opéra comique, L’Hôtel des princes, publié à Paris en 1831. À Montréal, en 1836, il publia un petit intermède musical présenté l’année précédente et cette année-là au Théâtre Royal, et un autre livret, Valentine, ou La Nina canadienne, inspiré de Nina, ou La folle par amour, opéra comique de Benoît-Joseph Marsollier des Vivetières. Son inspiration, un peu comme celle de Quesnel, contribue localement à la valorisation d’un théâtre d’expression française, mais elle ne reflète guère le milieu. Marconnay est plus efficace à cet effet dans le monde du journalisme, surtout quand, en 1837, il lance un appel en faveur d’une littérature nationale et ouvre les portes de son journal au jeune Joseph-Guillaume Barthe. Cette année 1837, qui fut celle de la première Rébellion, fut également celle de la parution du premier roman québécois, L’Influence d’un livre, signé Aubert de Gaspé fils. Il est typique que ce dernier ait placé l’action de son

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roman sous l’influence d’un livre français (en insistant sur cette appartenance culturelle), à une époque où le commerce direct avec la France était interdit; tout devait transiter par l’Angleterre et ses alliés. Le romancier manifeste par contre une bonne connaissance du théâtre anglais dont il cite des extraits en épigraphe à certains chapitres. Mais la prise de parole se fit aussi au théâtre. On l’a dit à propos du Chant des ouvriers de Napoléon Aubin, mais c’est aussi le cas de Griphon, ou La Vengeance d’un valet, arlequinade de Petitclair parue chez le typographe William Cowan en 1837. Ancien élève de l’école publique de JosephFrançois Perrault, ce jeune auteur a fait son entrée en scène comme dramaturge chez les Amateurs Typographes. Il allait récidiver avec La Donation, parue en 1842, et Une partie de campagne, jouée en 1857 et 1860, et publiée cinq ans après son décès par un de ses amis typographes, Joseph Savard. Côté contenu, les pièces de Petitclair portent surtout sur les jeux de dupes, petites malices qui ne s’attaquent que par analogie à la situation politique. La première prise de position politique vient d’une œuvre écrite et montée par l’étudiant Antoine Gérin-Lajoie et déjà mentionnée, le 31 juillet 1844 : Le Jeune Latour. L’auteur, connu du grand public pour une chanson «La complainte d’un Canadien errant», qui fut écrite en 1842 sur le sort des Patriotes exilés politiques. La pièce, publiée dès 1844 par les soins de Barthe, aborde un exil politique plus ancien, la déportation des Acadiens. Elle transpose donc habilement la situation contemporaine en mettant en scène un résistant réfugié au Cap de Sable, qui songe à tuer son père parce qu’il collabore avec les Britanniques et participe à l’attaque de son bastion. Le fils pardonne au père quand il constate que ce dernier a perdu tous ses privilèges à cause de lui et se retrouve apatride. L’habitude de publier des dialogues politiques ne s’est pas perdue depuis la période précédente. Ce genre de dialogues, qu’on appelle parfois comédies à cause de leur structure dialogique directe et de ses répliques pleines d’ironie, est un vieil héritage de Platon, mais on le retrouve jusque chez Bertolt Brecht, dans L’Achat du cuivre. Il s’agit dans le cas présent des Comédies du Statu Quo, qui tournent sensiblement autour des mêmes problèmes que celles de 1792, sauf que, après avoir obtenu une Chambre Basse, on s’en prenait à la Chambre Haute, qui avait autorité sur le budget et demeurait contrôlée par le gouverneur. On en revient souvent aux notions de «peuple souverain», héritées de la Révolution française, ce qui inquiète les monarchistes, partisans du statu quo. Aux dialogues s’ajoute cependant la chorale ouvrière, elle aussi pratiquée au théâtre jusqu’au xxe siècle, notamment chez Brecht dans L’Opéra de quat’sous. Ces chorales, dont les activités étaient mêlées aux spectacles, contribuaient à accentuer le contenu nationaliste et ouvriériste de textes patriotiques qui n’affichaient pas nécessairement ce caractère.

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Aubin, Bédard et Leblanc de Marconnay ont publié des hymnes nationaux. Le système seigneurial, dernier bastion d’une aristocratie terrienne, allait survivre encore 20 ans, parce que les seigneurs étaient près du peuple et très présents à la Chambre Basse, où ils avaient été dûment élus.

PREMIÈRES INSTITUTIONS THÉÂTRALES
La prise de parole des gens de théâtre a marqué le répertoire du temps en l’ajustant pour la première fois aux enjeux sociopolitiques. Elle a débordé le milieu dramatique jusqu’aux chœurs ouvriers et aux hymnes patriotiques. Elle a rejoint les institutions nationalistes et les journaux engagés. Par exemple, Aubin s’est joint à l’Institut Canadien de Montréal (où on trouvait également Antoine Gérin-Lajoie et… Victor Hugo), et il a eu l’audace de donner le tricolore vert, bleu et rouge du Parti canadien à la Société SaintJean-Baptiste de Québec46. Sans délaisser tout à fait son journal Le Fantasque, dont le caractère était parfois fantaisiste, il a pris la succession des Bédard et Parent à la rédaction du journal des Patriotes, Le Canadien, poste qu’il garda jusqu’au jour où les propriétaires délaissèrent le parti de LouisJoseph Papineau pour celui de Louis-Hippolyte Lafontaine. Ce n’est certes pas tout le théâtre de ce temps qui verse dans le sociocritique. On n’a qu’à penser aux expériences professionnelles des trois maisons dites Théâtre Royal (les deux de Montréal et celle de Québec), à la Salle Donegana de Montréal et au Théâtre Saint-Louis de Québec. Mais l’incendie criminel de l’hôtel, et de la salle Donegana, et les Rébellions de 1837 et 1838 ont rendu frileux les propriétaires de grandes salles: Molson, Hayes et Sewell en vinrent à détruire les leurs… si bien que même ces salles ont participé malgré elles aux engagements de ce temps. Un critique anonyme du Canadien, parlait déjà en 1837 de l’institution théâtrale. Il s’agit apparemment de Louis Panet. Son texte insiste sur l’apport de cette institution à l’éducation intellectuelle et morale d’une société, et il est clair que par «institution» il ne pense pas qu’au théâtre d’amateurs: ses descriptions réfèrent tout autant à l’activité des salles professionnelles. Ce sont des attitudes comme les siennes qui ont maintenu vive la flamme du théâtre. Panet craignait que ne disparaisse le théâtre français au Québec. C’était une partie importante de la résistance des «typographes» que de maintenir sur scène la parole française. Certains maîtres de rhétorique comprirent le message. Il allait leur revenir de soutenir cet effort jusque dans les collèges et de préparer ainsi la génération montante. Là aussi la tâche ne fut pas facile puisqu’il fallait mener des combats internes contre les préjugés. On observe une certaine résistance de la part des abbés Ferland et Prince aux

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prises avec les évêques Panet et Plessis, anciens maîtres de rhétorique euxmêmes, qui se croyaient désormais tenus d’appliquer les mandements de prédécesseurs47. Entre-temps, Jessé Joseph à Montréal, ainsi qu’Archibald Campbell et Louis Panet à Québec, lancent le projet de deux grandes salles professionnelles qu’ils mettent en chantier pour remplacer celles qui ont été détruites et offrir ainsi une scène à l’avenir.

ANNEXES
Le Théâtre Royal de Québec, 1832 Les loges sont disposées de façon à former un arc avec le parterre au centre et la scène formant la corde. Il y a deux rangées de loges. La plus basse en contient neuf. La plus haute six, trois de chaque côté d’un balcon qui occupe la partie avant et qui est beaucoup plus profond que les loges du dessous car il s’étend jusqu’au dessus du hall d’entrée derrière elles. La devanture des rangées de loges est peinte de couleur mouchetée ou fauve avec ajours et surmontée d’une balustrade en imitation de fer forgé […]. Le plafond du théâtre est d’un bleu léger, avec nuages, de façon à donner une impression de ciel, ce qui produit un effet agréable. Le proscenium est de profondeur ordinaire, ce qui a l’avantage, surtout quand les acteurs sont des amateurs, d’empêcher qu’on se tienne loin de l’avant-scène. Entre les piliers du proscenium se trouve un rideau vermeil peint à l’huile par M. Légaré, avec les armes royales au milieu. Une décoration semblable […] a été placée au-dessus de la loge centrale qui a été aménagée pour le gouverneur et a aussi été décorée d’un coquet petit rideau. Les portes de la scène sont larges et solides, peintes en blanc avec des panneaux rehaussés de dorures; au-dessus de chacune se trouve une fausse loge d’où on peut, semble-t-il, communiquer avec la scène pour faire venir en aide à un acteur, etc. Au centre du plafond, au-dessus du proscenium, il y a une étoile dorée, l’étoile du savoir dispersant le nuage des préjugés qui s’estompent sous l’effet de ses rayons. Les feux de la rampe sont des lampes à l’huile; on doit en ajouter d’autres car la scène était plutôt sombre. La salle est éclairée de chandelles posées dans des appliques murales qui sont disposées par paires sur les panneaux de la rangée des loges du haut et du balcon. Il était intentionnel de projeter la plus grande partie de la lumière sur la scène et de laisser la partie du théâtre réservée à l’assistance dans une certaine obscurité comme cela se fait dans les théâtres d’Europe. Les sièges des musiciens de l’orchestre donnent vers le centre où se trouve celui de leur directeur.

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Le fond de scène représente une colonnade avec une terrasse de pierres à laquelle mènent quelques marches. Au centre de la terrasse, sur un piédestal, se tient une sculpture de Shakespeare en costume élisabéthain. Chaque côté des marches, en position assise, il y a les muses de la tragédie et de la comédie avec les emblèmes appropriés. À travers les colonnes on aperçoit un beau paysage avec des arbres et un étang sur une perspective de montagnes. Le tout fait un tableau agréable qui est l’œuvre de M. [Louis Hubert] Triaud et de son assistant, M. Schinotti. Les autres peintures scéniques sont des mêmes artistes et valent la mention, particulièrement la scène de rue représentant une partie du square Charter House de Londres, ce qui évoque d’agréables souvenirs aux anciens de Old Carthusian House 48 (The Quebec Mercury, 16 février 1832). *** Étienne Parent, 1837 Théâtre Bourgeois — M. Louis Panet procura samedi soir, à sa maison de campagne, Petite Rivière, à un auditoire de plus de cent personnes Dames et Messieurs une soirée dramatique qui, nous l’espérons, ne sera que le prélude de nombreuses représentations de cette nature. L’absence d’un théâtre français en cette ville [Québec] causée peut-être par les scrupules religieux qui empêchent les compagnies d’acteurs français de se former ou de nous visiter de temps en temps prive notre cité du premier des agréments selon nous dont on jou[iss]ait ailleurs. Il nous resterait cependant un moyen de remplir ce vide jusqu’à un certain point, ce serait de faire ici ce qu’on fait en Europe, en France surtout, dans la haute société, lorsque celle-ci se trouve à la campagne, l’été, loin des villes à théâtres, et d’organiser des représentations bourgeoises ou de société dans les différents cercles de fréquentation. Il n’en est aucun qui ne puisse se fournir un nombre de talens suffisans pour jouer à la satisfaction même des critiques les plus difficiles. Les scrupules se tairaient sans aucun doute devant des réunions choisies d’amis et connaissances, et il ne serait guère de mère qui n’aimât à voir briller sa fille sur une scène de société, tout comme elle aime aujourd’hui à la voir briller dans un quadrille : la seule différence que nous y verrions c’est que sur la scène elle brillerait du double éclat de l’esprit et des grâces naturelles. Comme ce seraient les pères, les frères, qui choisiraient les pièces, les mères pourraient être rassurées sur les choix qui seraient faits, et de plus dans ces sortes de représentations on a toujours le soin d’adoucir les passages un peu graveleux s’il s’en trouve, et de bannir même jusqu’aux équivoques. Les esprits blasés seuls peuvent y perdre quelque chose. On aura beau faire, jamais on aura une représentation dra-

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matique parfaite, qui ne laisse rien à désirer, sans que les rôles de femmes soient remplis par des femmes: sans elles, c’est la moitié de l’intérêt de moins, et le charme en disparaît presque en entier. Les Jeunes Messieurs qui ont joué chez M. Panet étaient privés de cet avantage: heureusement que la partie des femmes est peu saillante dans la pièce qu’ils jouaient, Les fourberies de Scapin. Ils n’en ont pas moins excité les applaudissements de l’auditoire à plusieurs reprises, ils ont fait désirer par tous les assistans d’assister à des représentions de ce genre, et si nous sommes bien informés plusieurs Messieurs qui ont eu l’occasion d’acquérir de l’expérience en fait de théâtre se proposent d’essayer à organiser une représentation bourgeoise au grand complet. Nous espérons qu’ils ne se laisseront pas rebuter par les obstacles qu’ils pourront d’abord rencontrer. Si l’on réussit à organiser des représentations bourgeoises régulières, à M. Ls Panet en reviendra le mérite; car c’est lui qui en aura fait naître l’idée, en fournissant les moyens d’en donner la première. Ce Monsieur a fait faire plusieurs belles scènes avec coulisses, et il se propose de s’en procurer d’autres encore pour son «Théâtre de Castel Concy» comme il l’appelle, qui ne manquera pas de devenir bientôt le point de réunion le plus convoité par tous ceux qui aiment les plaisirs de l’intelligence. […] Jouer la Comédie, ce n’est après tout que peindre avec la voix et les gestes, ce que le poète peint avec des mots, le peintre avec des couleurs, le musicien avec des sons: dans tous les cas c’est un travail d’intelligence. (Parent, 30 janvier 1837, vol. 1) *** [Louis Panet?], «Théâtres de société»», 1837 Théâtres de société — En général, bon nombre de vos lecteurs ont lu avec beaucoup de plaisir vos dernières observations sur les théâtres de société, et paraissent avoir saisi avec empressement votre idée de suivre l’exemple donné à Castel-Coucy, et de jouer quelques pièces choisies, dans les cercles privés. Sans nous arrêter trop longtemps à combattre le malheureux et funeste préjugé entretenu et fomenté dans la société canadienne contre les spectacles publics, école brillante de la civilisation actuelle; sans nous attacher à montrer combien cette prévention perd chaque jour de l’influence, et combien il nous importe qu’elle disparaisse tout à fait, nous osons affirmer généralement que les théâtres sont une institution vraiment utile : c’est par eux qu’une jeunesse «inexpérimentée» et frivole […], que les idées morales ne lui deviennent pas absolument étrangères, que les plaisirs de l’esprit existent pour elle. Les sentiments qu’excite la représentation d’un

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drame élèvent l’âme […]. Le théâtre adoucit les mœurs, orne l’esprit et forme le cœur. Alors par une fatalité singulière, un préjugé persécuteur a longtemps persécuté et flétri le plus noble et le plus instructif des amusemens. Il est vrai que des objections spécieuses, exagérées, et propres tout au plus aux personnes pour lesquelles tout est un objet de scandale, ont pu donner naissance à des préventions: on a cité pour dangereuses les réunions nocturnes et mixtes qui ont lieu dans les théâtres, sans songer que là, comme dans toutes les grandes assemblées, chacun a sa place, que les dames sont aux loges, les dandys fashionables leur parterre, et la populace bruyante ses galeries. On a […] crié contre la légèreté équivoque des comédies, et la dissolution ordinaire des affidés des coulisses et du foyer: mais le théâtre français ne blesse presque jamais les convenances, et le théâtre anglais, auquel on a longtemps reproché l’obscénité, s’est considérablement réformé et sait ménager aujourd’hui les plus sérieuses délicatesses: du reste, il faut avoir l’imagination étrangement vive pour découvrir à travers la masse des décorations les cajoleries du Green room: si toutefois cajoleries il y a. Jouer une pièce en société, c’est répéter une scène écrite, qu’on a peutêtre jouée réellement la veille, c’est faire l’amour pour rire au lieu de le faire sérieusement, c’est se moquer de ridicules supposés au lieu de médire de ses voisins, c’est faire une lecture accompagnée de gesticulations au lieu de lire sans avoir l’air de sentir […]. Si l’on veut apprendre une langue, la manière de prononcer les mots, de délivrer une phrase, si l’on veut acquérir de l’aisance et des grâces dans les manières, dans la démarche, il faut jouer la comédie […]. Mais l’amusement, mais le passe-temps, voilà le beau des théâtres de société. Que faire durant nos longues soirées d’hiver? Les chambres de bal, voire même la chambre d’assemblée, les théâtres publics, tout est fermé. Les églises vont s’ouvrir, nous les fréquenterons le jour, et le soir, pour empêcher la dissipation, nous étudierons. Qui refusera d’essayer, parmi ses amis et dans sa famille ses talens? Pourquoi? Ses talens pour bien parler, pour bien se présenter, pour bien sentir et bien penser. (Panet, vol. 1) *** Charles Dickens, 1842 Le spectacle d’hier soir a bien marché; l’assistance, d’entre cinq et six cents personnes, était invitée comme à une réception, une table avec rafraîchissements ayant été dressée dans le hall et le bar. Nous avions la fanfare du 23e Régiment à l’orchestre, le théâtre était éclairé au gaz, le décor était excellent et les meubles et accessoires avaient été prêtés par des particuliers. Sir Charles Bagot, Sir Richard Jackson et leurs états-majors étaient présents, et

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comme les militaires portaient l’uniforme, nous avions une salle vraiment splendide. Je crois vraiment avoir été très drôle; je sais en tout cas que j’ai moi-même ri de bon cœur […]. Il est dans leurs habitudes ici, pour prévenir les mécontentements dans une ville où l’on est fort susceptible, de répéter un spectacle en public lorsqu’on l’a donné précédemment, de sorte que samedi (en substituant naturellement de véritables actrices à ces dames), nous répétons les deux premières pièces devant une assistance payante, au profit du gérant. (Charles Dickens, lettre du 26 mai 1842; Béraud, p. 30-31)

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NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Duvernay a publié les premiers textes d’Aubin dans La Minerve en 1834 ; ils fondèrent les sociétés Saint-Jean-Baptiste de Montréal et de Québec. 2. Entre son hôtel et le manoir Bégon, emplacement actuel du Marché Bonsecours ; illustration dans Bosworth, p. 150, hors-texte. 3. La salle avait, selon le plan de la ville de 1825, 60 pi. de largeur et 90 pi. de profondeur; elle était lambrissée de bois et de briques, avec devanture à colonnes doriques. Le contrat, aux archives de la Ville, spécifie 110 pi. de profondeur, incluant le portique

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extérieur (Trépanier, p. 30-31). Bernard, Originaire de Charleston, était peintre scénique à Albany. Il passa la saison à Montréal (Noiseux Gurik, p. 82-83). 4. Une annonce fait savoir qu’on a suspendu les spectacles équestres et transformé la piste en parterre (Montreal Herald, 19 septembre 1825). 5. La Gazette de Montréal, 5 novembre 1825. 6. Épouse de Charles Gilfert, d’origine allemande, qui dirigeait un théâtre à Albany, après en avoir dirigé un à Charleston. 7. Il joue au Théâtre Royal du 31 juillet au 30 octobre 1826, sauf un mois à Québec (4 septembre-4 octobre). Acteur shakespearien, il est Gloster dans Richard III, le 31 juillet, et tient le rôle titre dans Othello, le 2 août. À Québec, il est fait chef honoraire des Hurons. 8. Directeur de théâtre, père adoptif d’Augusta Williams Maywood, première ballerine américaine. 9. Voir La Minerve, 30 avril et 17 décembre 1827; Roy, p. 653-654. 10. La Minerve, 23 avril 1829; Hare, p. 68. 11. Juillet-août 1833; ils jouent notamment Romeo and Juliet. 12. La Gazette de Montréal, 23 juillet 1929. 13. Blake, né à Halifax (N.-É., 1805); prince de Galles dans Richard III dans la troupe de madame Placide qui se produisit à Halifax de 1816 à juin 1819. Fit partie en 1624 du Chatam Garden de New York; épousa Caroline Placide. Dirigea le Tremont de Boston en 1827, puis le Walnut Street de Philadelphie. Dirigea The Theatre, à Halifax, montant, le 27 avril 1833, Firzallan, pièce qui lui est attribuée, la première écrite par un Canadien d’origine (Nova Scotian, 3 mai 1833). Les Blake rejoignirent les cadets de Caroline, Jane, Henry et Thomas, à New York. 14. La Minerve, 19 décembre 1831 ; Le Canadien, 14 octobre 1839. Aurait été l’élève de Talma, mais son nom ne figure pas pour autant dans les archives de la Comédie-Française. 15. Création à Montréal, 28 décembre 1831. 16. Les documents officiels du Maryland font part de l’insolvabilité d’un Vincent De Camp, le 15 mars 1834, et un journal de Houston fit part du décès d’un « Vincent De Camp, Esq»., le 24 juin 1839. 17. Future épouse de Charles Kean. Elle vint du 15 août au 14 septembre 1838 (deux semaines à Montréal et deux à Québec). Le couple revint du 14 au 18 août 1865, au cours d’une tournée en Australie et en Amérique, jouant notamment Hamlet, Henry VIII, Macbeth et Othello. 18. Acteur britannique connu pour ses rôles d’Hamlet, Iago, Lear, Othello, et Richard II. Avait été gérant de Covent Garden (1837-1839) et de Drury Lane (1841-1843), à Montréal, outre Hamlet et Macbeth; donna Richelieu d’Edward Bulware Lytton et Werner ou L’Héritage de Lord Byron. 19. Un évêque a prétendu que le Royal Molson avait été victime des flammes divines (Bourget, p. V, 370), alors que c’est l’hôtel et non le théâtre qui a brûlé. Quant au

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Royal Hayes, il a péri dans l’incendie de 1852 qui a également détruit… la cathédrale. 20. Notamment John Redpath, John et William Molson, D.-L. Macpherson, L.-H. Holton, John Ross, Q.-C., E.-G. Penny, Thomas et William Workman, John Frothingham, John Torrance, J.-G. Mackenzie, Benjamin Holmes, John Leeming, Theodore Hart, Theodore Lyman, Peter Redpath, Stanley Bagg. 21. Sauf erreur, l’Union, situé en face du Château Frontenac, est le plus vieil hôtelthéâtre du Québec qui soit encore debout. 22. Op. cit., p. 354. «Le Cirque Royal a été ramené aux fins originales pour lesquelles il a été construit, ayant été loué de M. Malhiot par une troupe de performance équestre qui entend […] s’adjoindre une compagnie de théâtre comme ce fut le cas au temps de M. Blanchard » (Quebec Mercury, 9 août 1828). Voir The Montreal Herald, 1er mai 1824 et 10 juin 1826. Ce cirque était à Albany en septembre 1823 (Phelps, p. 57). 23. On retrouve les Ravel à New York en 1842; ils ont pour prénoms Angélique, Antoine, François et Jérôme, alors que ceux de Québec sont Jean, Louis et Victor. Ces derniers, malgré la qualité de leur performance, constituaient un sous-groupe de tournée (Roy, p. 43 et 182; Banham, p. 103). 24. Molt, ancien soldat de Napoléon (à Waterloo), arriva à Québec en 1822; il enseigna l’orgue, le piano et le violon. Épousa la pianiste Henriette Glackmeyer en 1823. Publia un Traité élémentaire de musique chez Neilson & Cowan, en 1828. S’installa à Burlington en 1833 mais publia une anthologie, La Lyre sainte, chez Stanislas Drapeau, à Québec, en 1844 et réédita ses deux ouvrages également chez Drapeau en 1845. Était organiste de la cathédrale de Québec au moment de l’incendie qui lui ravit sa famille en 1846. Devint gendre de Cowan en 1848. Un canon que lui composa Ludwig van Beethoven, Freu dich des Lebens [Jouissez de la vie] à Vienne le 16 décembre 1825, a été orchestré par Alexander Brott en 1967 sous le titre de Paraphrase. 25. William Bingham était héritier du sénateur américain William Bingham, décédé en Angleterre en 1804, qui avait fondé la première banque des États-Unis. 26. Une fois restauré par les architectes Grenier et Trudeau, l’hôtel avait 100 pi. de façade, sur Notre-Dame, 216 pi. de profondeur sur Bonsecours, avec 100 chambres, deux salles (réception et banquet) de 45 pi. par 100 pi., avec 20 pi. de hauteur, donnant sur la rue du Champ-de-Mars (La Minerve, 17 mai 1847; E.-Z. Massicotte, 1928, p. 58 ; Trépanier, p. 48). 27. Rosine Laborde (1824-1927), qu’on allait revoir au Théâtre Royal Hayes, et professeure d’Emma Calvé. 28. Dans l’élan de colère qui suivait la mort de l’un des leurs, ils vandalisèrent la résidence du premier ministre Louis-Hippolyte Lafontaine et celle de Lord Elgin (Trépanier, p. 58-59). 29. Selon un comédien, il y avait 800 places au parterre, 800 au balcon et 500 dans les loges tout autour. La scène étant fermée par un rideau peint, œuvre de l’Italien Martanni; les peintures scéniques étaient signées Henry Hilliard (Londres), James Lamb (New York) et Louis Franzé (Milan). Voir: John Gaisford, Theatrical Thoughts, 1848, cité par Hare, p. 101. 30. Parmi les réfugiés de New York se trouvent le futur roi Louis-Philippe et ses frères, les

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deux frères de Napoléon, soient Joseph et Jérôme Bonaparte, les deux fils de Lucien Bonaparte et de Beaufort, Brillat-Savarin, La Rochefoucault-Liancourt, de Noailles, Talleyrand, les généraux Bertrand, Caulincourt, Grouchy Lefebvre-Desnouettes, Rigaud et Vandamme, le fils du maréchal Murat et celui du maréchal Ney (Casanova, p. 42-43). 31. Ce journal parut de 1837 à 1849. Aubin fonda d’autres périodiques à Québec: Le Castor, 1843 ; Le Canadien indépendant, 1849 ; La Sentinelle du peuple, 1850 ; La Tribune de Québec, 1863. 32. Le terme «typographe» (éditeur, journaliste) peut désigner plusieurs personnes de ce temps; certains sont par ailleurs avocats, députés… À Québec: François-Réal Angers, Philippe-Aubert de Gaspé fils, Napoléon Aubin, Elzéar Bédard, Pierre Bédard, Jean Bélanger, William Cowan, Stanislas Drapeau, Jean-Baptiste Fréchette, Adolphe Jacquies, Étienne Parent, William Henry Rowen et Joseph Savard ; même FrançoisXavier Garneau et David Roy ont fondé un journal, L’Institut. Les musiciens sont Charles Sauvageau et François Vézina. Aubin et Vézina ont pu agir comme scénographes, mais également les peintres sur lesquels Aubin a écrit dans Le Fantasque, soit Victor Ernette, Théophile Hamel et Antoine Plamondon. Les musiciens sont entre autres les beaux-frères d’Aubin, Benjamin et Charles Sauvageau, et le fils de ce dernier, Flavien. 33. Dans son rapport au gouverneur, le chef Young décrit les deux pièces d’Aubin comme «entrecroisements: «Je me suis rendu près du théâtre et y suis resté jusqu’à deux heures du matin, quand l’assistance s’est dispersée. On y jouait La Mort de César, suivie d’une histoire de fantôme et de deux divertissements de M. Aubin. L’ensemble de la production visait à soulever l’assistance contre l’autorité en place et toute allusion à la résistance et même à l’assassinat était bruyamment applaudie» (Tremblay, p. 132-132). 34. «Il n’est que trop vrai, comme nous l’avons annoncé dans notre dernière feuille que les magistrats ont été appelés à s’occuper aujourd’hui des représentations dramatiques françaises qui ont eu lieu dernièrement en cette ville et notamment de la dernière (La mort de César), et cela sur la demande du commandant militaire ici, qui a notifié que s’il n’était pris des mesures à l’égard de ces représentations, il ferait fermer les portes de la ville plus de bonne heure et arrêter toute communication entre la ville et les faubourgs», Le Canadien, 28 octobre 1839. 35. Aubin séjourna aux États-Unis de 1853 à 1863, pour la promotion, réussie, d’un appareil au gaz de son invention, mais il fut forcé par la guerre de Sécession de revenir au Québec. Il entreprit un voyage de six mois à Washington entre 1868 et 1870, tâchant entre autres de promouvoir l’annexion du Québec aux États-Unis, ayant même obtenu une audience du président Grant. 36. Halpenny et Hamelin:888 ; Le Fantasque, 8 février 1841. 37. Aubin publia deux poèmes et une nouvelle de Petitclair dans Le Télégraphe (mars 1837) et Le Fantasque (octobre 1839 et novembre 1840; il composa avec Charles Sauvageau et publia une partition musicale pour Le Dépit amoureux de Molière en 1840 (voir Le Fantasque, 20 juillet 1840). Savard, beau-frère de Petitclair, fit paraître en 1865 une édition posthume d’une comédie de ce dernier, Une partie de campagne. 38. Parent, 30 janvier 1837, p. 1. Il y a un lieu-dit Petite-Rivière du côté de Beauport. 39. «De 1803 à 1832, sept séminaires et collèges sont fondés dans le but de combattre

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les effets de l’Institution royale et de stimuler le recrutement religieux. La première université québécoise (McGill) ouvre également ses portes pendant cette période. Une dizaine de nouveaux collèges voient le jour entre 1845 et 1860. Ces années sont particulièrement marquées par la fondation de deux universités, Laval et Bishop». 40. Lettre de Jean-Jacques Lartigue à Bernard-Claude Panet, 6 janvier 1830; Laflamme, p. 115. 41. Lettre de Lartigue à Jean-Charles Prince, 4 juin 1832 ; Laflamme, p. 115. Au temps où il enseignait à Nicolet, Prince a écrit un traité de rhétorique : Ars rhetorica, 1825-1826 (Bernier, p. 418). 42. Rhetorica institutio (1778). L’archevêque était fils du notaire Jean-Claude Panet, et donc frère de Jean-Antoine Panet, premier président de la Chambre, lui-même père de Louis Panet. Décédé en 1833, il avait été nommé coadjuteur (pour Montréal) de Joseph Octave Plessis en 1806, et lui avait succédé en 1825. 43. Le Canadien, 31 juillet 1840, p. 2. 44. Bourget, lettre à Prince, 22 mai 1838; dans Laflamme, p. 122-123. 45. Voir fichier du Musée de l’Amérique française, à «Molière » et «théâtre ». Cette décision est réitérée en 1850 lors de la visite du supérieur de France, Étienne Michel Faillon (Maurault, p. 76). 46. Société fondée le 19 juin 1842. Sur le tricolore «composé des couleurs Canadiennes, rouge, bleu et vert » (Parent, 24 juin 1842, p. 1). Le journal revint sur le tricolore, qui doit être « regardé […] comme un emblème national, et nullement comme un emblème de parti politique, encore moins comme un emblème révolutionnaire » (Parent, 27 juin 1842, p. 2). Le drapeau des Patriotes était vert, blanc et rouge. 47. Cette résistance n’empêcha pas Ferland d’écrire la biographie de Plessis. 48. Le reportage ne mentionne pas que le fond de scène représentait la bataille de Waterloo (La Gazette de Québec, 21 novembre 1825). 49. Signée «Un ami du statu quo» [Georges-Barthélémy Faribault ou David Roy]. La brochure a probablement été éditée par Neilson, de La Gazette de Québec. 50. Signée «Un ami du statu quo» [Georges-Barthélémy Faribault ou David Roy]. La brochure a probablement été éditée par Neilson, de La Gazette de Québec. 51. Les numéros 4638 et 4639, parus les 3 et 6 mai, manquants sur le microfilm, ont été retrouvés (Desjardins, p. 39 ). 52. Signée «U[ne] A[utre] F[ois]», (François-Réal Angers ou Elzéar Bédard). 53. Signée «Un ami du statu quo», (Georges-Barthélémy Faribault ou David Roy). Dialogue sur le peuple souverain présenté comme «fragment d’un ouvrage publié à Paris en 1832 […] et à portée de la plus faible intelligence». 54. Signée «U[ne] A[autre] F[ois]», [François-Réal Angers ou Elzéar Bédard]. 55. Signée «C. D.», (Jean-Baptiste Meilleur (Desjardins, p. 45)). 56. Non signée, (François-Réal Angers ou Elzéar Bédard).

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57. Signée «U[ne] A[autre] F[ois]», (François-Réal Angers ou Elzéar Bédard). 58. Certains mettent en doute l’authenticité de l’adresse de Plattsburgh. De fait, Molt, musicien et éditeur de musique, ayant édité une œuvre d’Isidore Bédard à Québec l’année précédente, avait des liens avec Plattsburgh; il peut avoir fourni une adresse de complaisance à Elzéar Bédard, son frère. 59. Pourrait être un intermède choral constitué de certains des chants regroupés dans Quinze poèmes; voir Le Fantasque, 13 novembre 1839. 60. Pourrait également être un intermède choral, à la manière de celui de Leblanc de Marconnay. 61. Annoncé dans Le Fantasque le 20 juillet 1840. 62. Hymne du Parti canadien de Pierre Bédard. 63. Roman dont Victor Brazeau a plus tard tiré une pièce. 64. Le Fantasque, 20 juillet 1840. 65. Titre emprunté à Shakespeare. 66. Attribuable à Louis Panet, l’article reprend plus longuement les commentaires de ce dernier tels que rapportés dans le compte-rendu d’Étienne Parent dans le même journal deux jours plus tôt.

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Frontière et identité américaine : vers une américanisation/« manichéisation » du monde ?

Anne-Marie D’Aoust Université du Québec à Montréal West is a country in the mind, and so eternal… Archibald MacLeish, Sweet Land of Liberty, 19551

INTRODUCTION
Depuis sa première formulation en 1893 par l’historien Frederick Jackson Turner, la théorie de la Frontière et sa pertinence en tant qu’analyse historique du développement des États-Unis a longtemps été débattue. Au départ élaborée pour expliquer le caractère «américain» du continent et l’émergence de structures démocratiques sur son sol, la Frontière2 a rapidement été identifiée comme une expérience formatrice majeure, voire un mythe fondateur de la pensée politique américaine. En fait, un regard sur l’historiographie permet de constater que l’impact réel de la Frontière a tour à tour été mis en cause, réaffirmé et nuancé. Ce mythe, profondément ancré dans l’histoire et la culture américaines, a influencé la perception que les Américains ont de leur propre histoire et du sens profond qui lui est rattaché. Cependant, lorsqu’un concept explicatif visant à donner une orientation à l’histoire d’un peuple devient inhérent à cette même histoire et lorsque l’interprétation de celle-ci se fait à la lumière de ce concept, il devient évident que le cadre explicatif se dénature et perd de sa rigueur pour se transformer en véritable mythe. En fait, celui-ci dérive de faits historiques, mais les outrepasse en faisant appel à une subjectivité et à une émotivité puissantes directement rattachées à l’identité collective et au sens à y apporter. Il n’est donc pas étonnant que le discours politique, particulièrement aux États-Unis, soit imprégné de l’histoire et des mythes y étant liés. En effet, en puisant directement à la source identitaire collective des individus, les politiciens ont la possibilité d’atteindre l’émotivité de l’électorat en orientant leur perception à partir d’une interprétation mythique du passé, souvent présentée comme déterminante des événements

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présents et à venir. En ce sens, il apparaît clairement que le mythe de la Frontière a une résonance dans le discours politique actuel et que l’utilisation d’une telle rhétorique a un impact sur la perception qu’a la nation américaine des enjeux de politique étrangère. Dans un premier temps, nous jetterons certaines bases théoriques qui constitueront notre cadre d’analyse en définissant la théorie de la Frontière. Par la suite, une analyse sémantique permettra d’isoler trois éléments ou images dominantes propres à la Frontière : la conquête de la région sauvage (wilderness), la dichotomie civilisation/monde barbare ainsi que la guerre sauvage (savage war)3. Ces notions seront reprises une par une afin d’en dégager les principales caractéristiques. Un enjeu majeur de la politique étrangère de l’administration Bush, soit la guerre au terrorisme militaire en Irak, sera examiné à la lumière des discours officiels du président. Ces discours, utilisés ici dans un simple esprit d’illustration, mettront en évidence l’utilisation par le président Bush d’une rhétorique référant à la Frontière. Finalement, nous verrons comment le recours délibéré à une rhétorique faisant appel au mythe de la Frontière permet de donner une dimension émotive au discours et de justifier indirectement certaines politiques. Conséquences directes de l’amplification de l’émotivité, les analyses des enjeux en cours tendront vers le réductionnisme, pour mieux renforcer le sens de l’identité nationale. Les implications d’une telle attitude seront mises en évidence et éclaireront sur la portée réelle des discours et des idées sousjacentes qui y sont véhiculées.

LE MYTHE COMME EXPÉRIENCE HISTORIQUE /POLITIQUE
Un mythe n’est pas une construction intellectuelle imaginaire détachée de l’histoire. Bien au contraire, c’est en puisant directement ses racines dans les événements historiques qu’il acquiert autant de force. Encore plus, pour certains historiens, comme Richard Slotkin, le mythe est l’expression de la mémoire historique: il s’agit d’une histoire tirée de l’expérience historique d’une communauté et qui a acquis, au cours des générations, une fonction symbolique dorénavant centrale au fonctionnement culturel de la communauté qui le produit 4. Un mythe est une histoire qui se dégage de l’Histoire : elle y trouve ses fondements, mais s’en distingue dans son interprétation. Qui plus est, les « faits historiques », loin de résulter de l’action des humains, semblent émerger d’une force supérieure, que ce soit Dieu ou la Nature. Par conséquent, un sens est donné à l’expérience historique et ce sens est extérieur à l’événement en soi. Il le transcende et vient lui donner une dimension surnaturelle où «landscape turns to symbol and temporal sequence into “ doom” — a fable of necessary and fated actions »5. L’expérience historique

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est conservée dans la forme narrative, mais au fil du temps, cette plate-forme historique s’amenuise pour finir par n’être que grossièrement esquissée, au point de ne devenir qu’une puissance évocatrice par l’emploi de certains mots qui, en eux-mêmes, résument l’événement historique. Ainsi, au moment où le contenu historique se simplifie et devient de plus en plus abstrait, le champ auquel le mythe peut se rattacher s’élargit6. Un lien étroit unit donc le mythe au langage. Le mythe existe, voire perdure, par l’usage de mots-clés qui renvoient directement aux traditions culturelles profondes d’une communauté. Ce sont ces racines culturelles qui constituent la force du mythe et qui l’ancrent profondément au sein de la société: l’individu qui en fait partie s’y sent rattaché. Toutefois, si le mythe comporte une souche historique, il possède également une dimension politique. Les professeurs Charles Debbassch et Yves Daudet, contrairement à l’historien Richard Slotkin, insistent non pas sur l’importance de l’enracinement du mythe dans l’histoire de la communauté, mais bien sur son potentiel politique actif. En effet, Debbassch et Daudet définissent le mythe comme «une idée forte contenant une certaine affectivité et pouvant servir de fondement à l’action »7. Le mythe n’est donc pas ici quelque chose qui appartient exclusivement au passé. Bien au contraire, il plonge dans celui-ci et est sans cesse réactualisé, se développant au cœur même de la culture qui lui a donné forme. Le mythe n’est pas fixe: il évolue et subit des mutations, puisque, par définition, il doit véhiculer une intemporalité8. En somme, plus un mythe est invoqué à travers le temps, plus il perd de sa qualité historique pour ne devenir qu’un point de référence, voire de comparaison, plus ou moins flou qui peut servir d’exemple idéal. La force de la tradition invoquée devient un argument en soi sans lien direct avec l’objet de comparaison initial. En ce sens, le mythe peut devenir le véhicule idéal d’une idéologie, s’il n’en est pas déjà une au départ9. De ce fait, il acquiert une fonction politique utilitaire, puisqu’il permet, en sacralisant ou en attribuant un caractère surnaturel à une situation, de combler le fossé entre le récit historique et l’action collective10.

FREDERICK JACKSON TURNER ET

LA THÉORIE DE LA

FRONTIÈRE

Le thème de la Frontière est à ce point central dans l’histoire américaine que le nombre d’ouvrages y faisant référence forment un ensemble impressionnant, quoique très hétérogène. La principale difficulté réside dans le fait que la thèse de Frederick Jackson Turner peut être interprétée de différentes façons, selon l’aspect sur lequel l’historien désire élaborer11. L’idée même d’une « thèse » de la Frontière a été contestée au sein des historiens : Turner propose-t-il réellement une thèse historique (dans le sens classique donné

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par Seignobos et Langlois), ou plutôt des thèses? Est-ce une théorie, une hypothèse ou plutôt un système explicatif ?12 Le débat est toujours ouvert. En fait, plusieurs éléments problématiques ont encouragé le développement d’un corpus historique tous azimuts, le premier étant le manque de définition claire du terme «Frontière ». Turner lui-même jugeait le terme assez explicite en soi pour ne pas nécessiter une définition qui ferait consensus: «Le terme de “frontière ” est élastique et il n’y a pas lieu de le préciser ici. (… ) Nous souhaitons seulement attirer l’attention sur ce thème de la frontière, qui est un champ d’investigation fertile, et mettre en lumière certains des problèmes qu’il soulève»13. Tout au long de son ouvrage, la frontière est donc pour Turner à la fois «l’Ouest», «le point de rencontre entre le primitif et la civilisation», «une forme de société plutôt qu’un endroit »14. La Frontière se trouve à être un amalgame de plusieurs événements, une conjoncture de plusieurs forces. Aussi, pour bien comprendre en quoi se distinguent et se recoupent la théorie de la Frontière exprimée par Turner et le mythe y étant associé, il importe de revenir sur les écrits de Turner lui-même et de les comprendre dans leur historicité. Professeur d’histoire à l’Université du Wisconsin, Frederick Jackson Turner s’est longtemps intéressé à l’histoire économique et sociale des ÉtatsUnis, particulièrement celle de l’Ouest américain, qui le fascinait. Le 12 juillet 1893, en tant que professeur invité à la réunion de l’Association d’histoire américaine, il prononça un discours intitulé : The Significance of the Frontier in American History15. L’analyse qu’il présenta s’articulait autour d’une des conclusions relevées par le directeur des Recensements dans son bulletin de 1890 et qui stipulait: «Jusqu’en 1880, notre pays avait une frontière de peuplement. Mais, actuellement, la région non peuplée a éclaté en de si nombreux petits îlots de population que l’on ne distingue pratiquement pas de frontière. La frontière, en ce qui concerne son étendue, son recul vers l’Ouest (…) ne peut donc plus faire l’objet d’un recensement »16. Pour Turner, cette déclaration était non seulement significative et lourde de conséquences, mais encore servait-elle de prémisse à son hypothèse : « De ses origines jusqu’à nos jours, l’histoire des États-Unis fut surtout l’histoire de la colonisation du Great West. L’existence d’une zone de terres vacantes, son recul continu et la progression des pionniers vers l’Ouest expliquent l’expansion américaine »17. De cette affirmation, Turner fera découler plusieurs éléments : la Frontière constitue le principal facteur d’américanisation18, la Frontière a cristallisé la vie sociale19 et empêché les luttes de classes en devenant une « soupape d’échappement» (safety valve), le développement des institutions politiques démocratiques est lié à la progression de la Frontière20 et la Frontière engendre l’individualisme21. Bref, la Frontière est une force constituante,

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sinon la grande force de la nation américaine. Elle explique son caractère unique et, en ce sens, vient entériner l’idée tacite d’un exceptionnalisme américain. Pour Turner, la fermeture de la Frontière en 1890 annonçait la fin d’une ère : «Quatre siècles après la découverte de l’Amérique, au terme d’un siècle de vie constitutionnelle, la frontière a disparu, et avec sa disparition a pris fin la première période de l’histoire des États-Unis »22. Pour Turner, la différence fondamentale entre Américains et Européens correspondait à la Frontière, qui, loin de représenter aux États-Unis l’espace clos et délimité qu’elle constituait en Europe, faisait au contraire référence à un espace de rencontre entre le « civilisé » (civilized) et le « sauvage » (wilderness). La Frontière, espace hostile à l’homme civilisé, semble au premier abord plus forte que l’homme civilisé, soit le colon, l’Européen. Peu à peu, celui-ci s’adapte au milieu sauvage et finit par le transformer. L’interaction qui se joue entre l’homme civilisé et la Nature sauvage transforme la nature même de l’homme civilisé. En résulte un produit «nouveau», transformé et proprement américain: «En se déplaçant vers l’Ouest, la frontière s’est progressivement américanisée. (…) Cette progression de la frontière a correspondu à une libération progressive vis-à-vis de l’Europe et à un essor continu de l’indépendance sur une base américaine »23. On retrouve donc chez Turner un fort déterminisme frisant même le fatalisme : la Frontière est littéralement une force constituante.

LA TRANSFORMATION HISTORIQUE
Selon l’historien Richard Slotkin, le mythe de la Frontière constitue l’un des plus puissants et des plus durables de l’histoire des États-Unis 24. La capacité de créer et de faire perdurer les mythes réside dans l’usage de métaphores. La persistance d’un mythe, particulièrement celui de la Frontière, est essentiellement due à sa constante reprise et à a présentation métaphorique dans les discours politiques, les médias de masse et particulièrement les films hollywoodiens25. D’une reproduction de la théorie de la Frontière, on passe graduellement à une transformation, ce qui permet de la rendre accessible et compréhensible au plus large éventail de population possible. De là, la théorie acquiert des composantes mythiques et réductionnistes. Conséquence logique de ce cycle continuel de représentations métaphoriques, la théorie de la Frontière de Turner, caractérisée par la force d’un environnement naturel qui a modelé la vie des pionniers ainsi que les institutions qui en ont découlé, offre peu de ressemblances avec le mythe de la Frontière tel qu’il existe aujourd’hui. Le mythe permet d’offrir à une population donnée des termes qui feront en sorte qu’un événement actuel pourra être compris selon un schème familier. Il circonscrit un champ idéologique et un

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cadre de référence de telle sorte qu’un événement ou une «crise» situés hors du contexte historique initial acquiert un sens. Le mythe de la Frontière ne correspond donc plus tant à un espace géographique qu’à un terrain idéologique, «(…) a mythic region whose wilderness made it once a region of darkness and an earthy paradise, a goad to civilization and a barrier to it (… ) whose riches were held by a dark and savage enemy with whom white Americans must fight a war to the knife, with the future of civilization itself as the stake »26. Le mythe ne s’organisera donc plus autour d’un axe central historique, mais bien autour de champs sémantiques qui référeront, avec des termes précis, à une multitude d’expériences soudainement condensées par une expression, une métaphore, voire un mot. Le mythe de la Frontière possède sa sémantique propre et c’est par cette sémantique qu’il s’adapte au temps, se transforme et évolue au détriment de l’expérience historique en soi. Le mythe de la Frontière renvoie à d’innombrables références, cela étant essentiellement dû au manque de définitions claires des concepts employés par Turner. Les références se sont toutefois essentiellement concentrées autour de trois idées principales avancées par Turner. Chacune d’elles a constitué un champ sémantique propre au mythe de la Frontière : la conquête de la région sauvage (wilderness), l’antagonisme civilisation/monde sauvage et la guerre sauvage permettant une régénération27.

LA CONQUÊTE DE LA RÉGION SAUVAGE (WILDERNESS)
La conquête de la région sauvage constitue certainement l’élément moteur de la théorie de Turner: en repoussant la Frontière toujours un peu plus loin, les pionniers ont peu a peu maîtrisé l’environnement sauvage et, du même coup, permis l’américanisation du continent28. Avec le mythe de la Frontière, le déterminisme environnemental de Turner est exacerbé et mis en valeur: une destinée s’accomplit dans l’espace de la Frontière. La civilisation doit maîtriser l’environnement sauvage. Celui-là est un milieu hostile et vide29 qu’il faut conquérir. Chaque frontière implique un «choc» entre le pionnier et l’environnement sauvage: «La nature sauvage s’impose au colon. Elle accueille un homme aux vêtements, aux activités, aux instruments, aux modes de transport et de pensée européens (… ), le dépouille des divers attributs de la civilisation pour lui faire porter des mocassins et des vêtements de chasse »30. Après le premier choc, le colon doit s’adapter et commencer à transformer et à conquérir cet environnement sauvage s’il ne veut pas périr. La rencontre entre « l’homme civilisé » et l’environnement sauvage, qu’il soit représenté par la Nature ou les Amérindiens, est un processus de transformation qui tient de l’assimilation: l’environnement sauvage doit être maîtrisé et transformé par l’univers civilisé. Il s’agit donc d’une lutte et non

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d’une harmonisation de deux univers. De cette lutte, le monde civilisé doit sortir gagnant et asservir la nature sauvage, même si, dans un premier temps, celle-ci semble écraser le pionnier. Une fois la Frontière fermée, en 1890, cette nature sauvage à conquérir s’est plutôt déplacée sur le plan métaphorique, voire idéologique31. L’environnement sauvage à maîtriser a pris plusieurs formes métaphoriques, particulièrement sur le plan politique: la conquête de l’espace sous l’administration Kennedy, qui a fait campagne sous le thème The New Frontier, en est l’exemple le plus éloquent. Reprenant les éléments propres à la théorie de Turner, Kennedy s’est présenté comme un nouveau pionnier qui doit faire face à un nouvel environnement sauvage: «The problems are not all solved and the battles are not all won, and we stand today on the edge of a new frontier — the frontier of the 1960s, a frontier of unknown opportunities (…) a frontier of unfulfilled hopes and threats…32». L’impression d’accomplir une destinée dans un environnement hostile au nom de la civilisation est présente. Sous Kennedy, l’environnement hostile n’était plus la Nature de l’Ouest ou encore les Amérindiens: il correspondait maintenant au monde communiste. En utilisant des termes référant à la Frontière, Kennedy modulait son auditoire et stimulait les réponses à apporter aux «crises» en renvoyant directement à l’Histoire (qui se trouve en fait à être une histoire en particulier). Tout comme les pionniers de l’Ouest, il fallait adopter un comportement héroïque et «civiliser» l’environnement. Par ses mots et sa présentation de l’univers selon des termes propres à la Frontière, Kennedy adaptait le mythe à sa situation actuelle, misant sur le haut degré d’émotivité et sur le symbolisme qu’une telle métaphore impliquait. La sémantique de la région sauvage en lien avec la Frontière a ceci de particulier qu’elle relativise l’hostilité de l’environnement. L’hostilité devient normale, puisqu’elle émane d’un cadre «non civilisé». En référant à l’environnement sauvage naturel propre à la Frontière, on vient justifier l’hostilité de l’environnement de façon « naturelle » et détournée. Par nature, l’environnement sauvage sera hostile au monde civilisé. En conséquence, utiliser le mythe de la Frontière en référant à une sémantique reliée à l’environnement sauvage, c’est cautionner l’idée que l’action d’un « pionnier » doit persévérer héroïquement au cœur d’un environnement hostile, puisque cet environnement sauvage, au contact de la «civilisation» apportée par le « pionnier», se transformera finalement en faveur du « pionnier ». Ce genre de rhétorique permet une justification de la poursuite d’une politique, et ce, malgré le fait qu’une résistance puisse se faire sentir. À cet effet, Richard Slotkin cite le cas du Viêt-nam, où l’on croyait que la réaction hostile provenant de

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l’environnement sauvage était normale et finirait par «s’adapter» à la civilisation, que les Américains symbolisaient33.

LA DICHOTOMIE MONDE CIVILISÉ/MONDE SAUVAGE
La rhétorique de l’environnement sauvage à conquérir, qui est partie intégrante du mythe de la Frontière, est intimement reliée à un autre champ sémantique, soit celui de la dichotomie monde civilisé/monde sauvage. La nature sauvage est séparée du monde civilisé par la Frontière. C’est donc cette dernière qui permet de distinguer le monde civilisé du monde sauvage. Le mythe de la Frontière a récupéré cette notion de «Eux» versus «Nous», présente dans la théorie de Turner sous la forme d’une rencontre entre le pionnier et l’Amérindien. Le monde civilisé est le monde de justicier et du cow-boy, pionniers de l’Ouest par excellence, qui manifestent leur appartenance à la civilisation par leurs grandes valeurs. Ils sont capables d’établir un ordre, même précaire, dans un monde anarchique et sauvage34. Le monde barbare, quant à lui, est représenté par opposition au monde civilisé. Chez Turner, il s’agit du monde de l’Amérindien et cet Amérindien sauvage est vu comme sanguinaire et démoniaque35. Il vit dans un monde aux antipodes de la civilisation. L’autochtone étant barbare, tout dialogue est impossible. Cette dichotomie émergeant du mythe de la Frontière est particulièrement forte et en entraîne d’autres. Ainsi, non seulement il y a une opposition entre les environnements dits «civilisés» et «sauvages», mais encore le mythe de la Frontière fera en sorte que les caractéristiques morales que ces environnements créent chez leurs habitants seront exacerbées au point d’en devenir caricaturales. Qui plus est, le clivage entre les deux mondes s’étend jusqu’au plan idéologique. En ce sens, le monde sauvage se distinguera par son anarchie et son manque total de valeurs, particularités qui lui seront accordées comme intrinsèques. En renfermant une rhétorique faisant appel à une confrontation monde civilisé/monde sauvage, le discours politique cloisonne l’auditoire devant un faux choix. Il présente une interprétation de la réalité basée sur un schéma calqué grossièrement sur l’expérience historique: il faut choisir de quel côté de la Frontière l’on se trouve, le monde civilisé ou la région sauvage et barbare. L’identité de l’Autre36 se trouve à être construite, alors que la perception de l’identité collective américaine, elle, s’en trouve consolidée. James Oliver Robertson est sans équivoque: «The moving frontier was never only a georgraphical line; it was a palpable barrier which separated the wilderness from civilisation. (… ) Inside that line, the American belonged37 — everything inside the frontier belonged »38. En somme, la dichotomie

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monde civilisé/monde sauvage correspond à la dimension morale du mythe de la Frontière39.

LA GUERRE SAUVAGE: UNE RÉGÉNÉRATION PAR LA VIOLENCE
L’action à poser, lorsque l’on met en place la dichotomie monde civilisé/ monde sauvage inhérente au mythe de la Frontière, est réellement implicite et s’inscrit elle aussi dans une tradition mythique. En effet, s’il y a un clivage monde civilisé/monde sauvage et si l’homme civilisé doit maîtriser un environnement hostile, une confrontation doit avoir lieu dans l’espace de la Frontière. En fait, sur le plan historique, le recul de la Frontière s’est effectué par le refoulement toujours plus loin vers l’Ouest des tribus amérindiennes, et ce, de manière assez violente et brutale40. Sur ce point, Slotkin est catégorique: « Violence is central to both the historical development of the frontier and its mythic representation. (…) As a result, the “savage war ” became a characteristic episode of each phase of westward expansion »41. La régénération par la violence, c’est l’extension du principe de «perpétuelle résurrection» de Turner42. Le pionnier civilisé entre dans un stade de régression lors de son contact avec le monde sauvage et cela vient justifier l’usage des armes, puisque de prime abord, l’environnement est hostile. S’il veut maîtriser cet environnement, il n’a d’autre choix que de «régresser» au niveau du «sauvage» et d’user de violence. Comme cette violence a pour but de transformer l’environnement, elle permettra une réaffirmation, voire une véritable régénération de l’esprit civilisé sur le monde sauvage. Slotkin présente cette attitude comme «an Indian War reading »43: l’Histoire est vécue comme une lutte incessante entre deux mondes sur une Frontière que l’on fait reculer par la violence. La confrontation réaffirme l’identité du monde civilisé en la mettant en position d’opposition. La violence est présentée comme «inévitable» et comme un stade de régression nécessaire pour permettre à la civilisation d’atteindre son parachèvement, le «barbare » ne pouvant être raisonné que par la force. La Frontière sous sa forme mythique est donc loin d’être un endroit géographique fixe: il s’agit plutôt d’un espace idéologique de rencontre entre les deux univers. De là doit sortir un nouveau monde civilisé, régénéré et conforté dans son identité.

DISCOURS POLITIQUE ET MYTHE DE LA FRONTIÈRE: CONSOLIDATION D’UNE IDENTITÉ
Dans la mesure où l’on conçoit que les discours politiques ont une fonction constitutive dans la formation et la consolidation des identités au nom desquelles elles opèrent44, il apparaît clairement que l’usage d’une rhétorique

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faisant appel au mythe n’a rien d’innocent. En faisant appel au mythe de la Frontière, le politicien fait appel à une tradition profondément enracinée dans l’histoire américaine et organise plus ou moins directement le mode d’analyse d’une situation présentée en termes d’oppositions. Slotkin, en parlant de la campagne de Kennedy, renforce cette idée : «(… ) figures of speech referring to this [Frontier] tradition would be intelligible to the widest possible audience — to Brooklyn and Cambridge as well as Abilene and Los Angeles. (…) this set of symbols was also an appropriate language for explaining and justifying the use of political power »45. Le mythe de la Frontière a donc perpétué la théorie de la Frontière sur le plan idéologique. Turner lui-même l’affirmait: «La frontière a disparu, et avec sa disparition a pris fin la première période de l’histoire des ÉtatsUnis »46. Néanmoins, la Frontière a perduré — dans les discours et dans la présentation des politiques. Le politologue David Campbell, qui s’est particulièrement intéressé aux politiques d’identité propres aux États-Unis, relève plusieurs exemples intéressants où la Frontière est invoquée, gardant ainsi l’imaginaire lui étant relié bien vivant :
The frontier is a powerful and recurring image in American political discourse. When Henry Kissinger calls himself the « Lone Ranger » of diplomacy ; when Vietnam is described by combat troops as «indian country » (as was Iraq) ; and when space exploration or plans for the Strategic Defense Initiative are tagged as «the high frontier » ; the mythology of the frontier is invoked without explanation as a means of describing the situation47.

L’utilisation du mythe de la Frontière dans le discours politique dépasse donc la simple métaphore ou le cadre descriptif: c’est une prescription pour l’action à mener48. C’est un rappel que la survie de la civilisation passe par une lutte héroïque et que cette lutte doit être armée, même si cela est fait à contrecœur, puisque le dialogue est «impossible». La Frontière est donc centrale à l’identité américaine: distinguer ce qui appartient au monde civilisé par rapport au monde sauvage, c’est déterminer ce qui est américain de ce qui ne l’est pas. Il n’est donc pas étonnant de retrouver des éléments propres à la sémantique du mythe de la Frontière dans les discours visant à justifier une politique agressive, voire guerrière. Pour des fins d’illustration seulement, nous proposons quelques exemples sur un sujet d’actualité, soit les attentats du 11 septembre et la guerre contre le terrorisme. Par une étude de quelques discours du président George W. Bush, nous dégagerons des champs lexicaux et des références faisant indirectement appel au mythe de la Frontière, ce qui tendra à confirmer qu’une lecture des événements se fait à partir d’une tradition historique qui réaffirme le mythe dans un contexte actuel. Les discours choisis sont ceux spécifiquement identifiés comme «Address to the

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Nation», puisqu’ils impliquent un appel à la nation américaine tout entière et non à un groupe (d’intérêt, ethnique, etc.) en particulier.

ÉTUDE DES DISCOURS SUR LE 11 SEPTEMBRE 2001
ET LA GUERRE CONTRE LE TERRORISME

La thématique qui ressort le plus distinctement du discours adressé à la nation le 8 novembre 2001 est sans contredit la dichotomie monde civilisé/ monde sauvage et la lutte menée pour l’emporter sur un environnement hostile. Il est intéressant de remarquer que, du contact violent avec l’environnement hostile, soit les attaques terroristes du 11 septembre, la civilisation a connu une régénération: «America would emerge stronger, with a renewed spirit of pride and patriotism »49. Bush y va par la suite d’une opposition entre les terroristes et les Américains, confrontant ainsi le peuple américain et ses valeurs (perçues comme civilisées) et l’ennemi, terme générique désignant les terroristes mauvais et barbares: «We value life; the terrorists ruthlessly destroy it. We value education; the terrorists do not believe women should be educated. (…) We value the right to speak our minds; for the terrorists, free expression can be grounds for execution »50. La lutte du monde civilisé contre l’environnement sauvage est présentée comme inévitable, et c’est la civilisation elle-même qui est en jeu: « We wage a war to save civilization, itself. We did not seek it, but we must fight it — and we will prevail »51. L’emploi du mot «must» présente la solution comme inéluctable. Civiliser ce monde hostile et sauvage est un devoir pour les Américains et ils se doivent de le civiliser par les valeurs. On peut d’ailleurs remarquer une analogie entre le pionnier de l’Ouest, qui doit transformer le monde dans lequel il vit, et les conseils du président, qui propose une mission «civilisatrice » : « One way to defeat terrorism is to show the world the true values of America (…). I’m encouraging schoolchildren to write letters of friendship to Muslim children in different countries. Our college students and those who travel abroad for business or vacation can all be ambassadors of american values. Ours is a great story and we must tell it (… ) »52. On constate donc que, dans le discours politique, l’Autre, sauvage et inconscient des valeurs américaines, doit être civilisé. Cette façon d’aborder le monde émane du mythe de la Frontière. Cette présentation des faits selon une sémantique propre à la Frontière se retrouve également dans une autre adresse à la nation, présentée le 29 janvier 200253. D’emblée, le président Bush marque la Frontière entre le monde barbare et le monde civilisé menacé par l’environnement hostile: «The civilized world faces unprecedented dangers »54. Le champ lexical relié à l’ennemi est éloquent et démontre son caractère barbare. Brutal, terror, madness,

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destruction, dangerous killers et parasites 55 sont autant de mots liés à l’ennemi, et marquent une frontière nette avec les États-Unis, associés à des mots comme civilized, free, courage, freedom, just, best56. Les termes maintes fois répétés de terror et evil démontrent bien toute la charge émotive du discours. Le discours donne une interprétation du danger57 et cette interprétation se fait ici par l’usage de champs sémantiques reliés au mythe de la Frontière. Une seule action est possible: affronter l’ennemi barbare, séparé du monde civilisé, et faire renaître l’esprit américain par une victoire résultant de cette confrontation (« History has called America and our allies to action, and it is both our reponsability and our privilege to fight freedom’s fight »58). Le président accentue ce fatalisme, présentant la lutte comme étant d’ordre civilisationnel: «(…) freedom is at risk. And America and our allies must not, and will not, allow it »59. Le 11 septembre 2002, un an après les attentats terroristes de New York, le président Bush, dans son adresse à la nation américaine, fait directement appel à la notion de frontière et à la dichotomie monde civilisé/monde sauvage. La présentation des événements suit la logique inhérente au mythe de la Frontière. Une confrontation s’établit entre deux mondes différents (« The attack on our nation was also an attack on the ideals that make us a nation »60). Une lutte civilisationnelle s’engage dans l’espace de la Frontière (« There is a line in our time, and in every time, between the defenders of human liberty, and those who seek to master the minds and souls of others. […] we will not allow any terrorist or tyrant to threaten civilization […]»61). La cause américaine est juste et se situe ainsi du «bon côté» de la frontière : « Our deepest national conviction is that every life is precious. […] More than anything else, this separates us from the enemy we fight »62.

CONCLUSION
Somme toute, il apparaît clairement que le mythe de la Frontière a une résonance dans le discours politique actuel et que l’utilisation d’une telle rhétorique a un impact sur la perception qu’a la nation américaine des enjeux de la politique étrangère. Les références propres au mythe de la Frontière, qui s’est développé à partir de la théorie de la Frontière de Turner, se sont essentiellement concentrées autour de trois idées principales avancées par Turner et ont constitué un champ sémantique propre. Trois de ces champs sémantiques ont une résonance politique très forte et viennent conforter l’identité américaine dans sa conception de nation «civilisée». Il s’agit de la conquête de la région sauvage (wilderness), de l’antagonisme civilisation/monde sauvage et de la guerre sauvage permettant une régénération. Alors que le premier champ sémantique renvoie à l’idée qu’il faille maîtriser

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un environnement sauvage hostile et vide, le deuxième est plutôt axé sur les dichotomies distinguant les deux mondes l’un de l’autre. La guerre sauvage correspond à l’action obligée de cette confrontation monde civilisé/monde sauvage. User d’un mythe dans un discours politique, c’est faire appel à l’inconscient collectif d’une nation comme fondement à l’action. L’usage indirect du mythe de la Frontière dans les discours politiques permet de consolider l’identité américaine et de la marquer dans un rapport dichotomique, en opposition avec un Autre menaçant. Il n’est donc pas étonnant de retrouver des éléments propres à la sémantique du mythe de la Frontière dans les discours visant à justifier une politique guerrière, puisque les situations en viennent à être présentées en termes de luttes civilisationnelles, ce qui apporte des composantes réductionnistes à certains enjeux, les attentats du 11 septembre, par exemple. En somme, la théorie/le mythe de la Frontière illustrent bien à quel point toute théorie devient une pratique politique en soi et souligne la necessité d’ouvrir de nouveaux espaces discursifs, non limités par des schèmes de pensée dichotomiques, pour penser le politique.

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NOTES ET RÉFÉRENCES *. Citation tirée de Michel Rezé, Ralf Bowen (dir.), Key Words in American Life : Understanding the United States, Paris, Masson, 2 e éd., p. 60 1. Il importe, dès le début, d’apporter la précision linguistique suivante. Le mot «frontière », en anglais, peut se traduire par frontier ou border. Néanmoins, ces deux mots ne renvoient pas à la même réalité. Afin d’éviter au lecteur toute confusion, nous tenons à préciser que l’expression « Frontière » utilisée tout au long de ce texte renvoie à l’expression frontier, qui se définit comme «The area along an international border or a region

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just beyond or at the edge of a settled area», et non pas au mot border, qui correspond à « The line or frontier area separating political division or geographic regions». Définitions tirées du American Heritage Dictionary of the English Language, 4e éd., 2000. 2. Ces éléments propres au mythe de la Frontière ont tous été relevés par l’historien Richard Slotkin, dans son triptyque Regeneration Through Violence: The Mythology of the Frontier 1600-1860 (1973), The Fatal Environment: The Myth of the Frontier in the Age of Industrialization 1800-1890 (1985) et Gunfighter Nation: The Myth of the Frontier in Twentieth Century America (1992). 3. Richard Slotkin, The Fatal Environment, New York, Atheneum, 1985, p. 2 et 31. 4. Ibid., p. 31. 5. Ibid., p. 16. Dans son livre, Slotkin donne l’exemple de Pearl Harbour. La seule évocation du mot réfère à une série de faits historiques qui sont sous-entendus, mais non détaillés. C’est ainsi que l’attaque du 7 décembre 1941 de la base de Pearl Harbour et tous les éléments s’y rattachant deviennent condensés dans le seul mot de «Pearl Harbour». Le contenu historique s’en trouve dilué, au point de devenir un cliché. Des comparaisons peuvent plus facilement s’établir, ainsi que des liens entre des événements qui, historiquement, n’ont aucun lien entre eux: par exemple, affirmer que les attentats du 11 septembre ont été un deuxième «Pearl Harbour». 6. Charles Debbasch et Yves Daudet, Lexique de politique, Paris, Dalloz, 6 e éd., 1992, p. 353. 7. Cette intemporalité provient du fait que le «fait historique» est transformé en «fait naturel». 8. Une idéologie se définissant comme une «croyance en un système complet d’explication de la société et du monde», dans Charles Debbasch et Yves Daudet, op. cit, p. 216. 9. Murray Edelman, Politics as Symbolic Action, Chicago, Markham Publishing Company, University of Wisconsin, Institute for Research On Poverty Monograph Serie, 1971, p. 3-4. 10. En prenant, par exemple, une affirmation explicite de Turner, «La frontière est responsable du développement de la démocratieen Amérique», l’historien Kerwin Lee Klein montre que les analyses peuvent déjà poindre dans plusieurs directions opposées, selon que l’accent soit mis sur le mot «frontière », «développement» ou «États-Unis». Dans Kerwin Lee Klein, Frontiers of Historical Imagination, Berkeley, University of California Press, 1997, p. 18. 11. À ce sujet, le lecteur pourra consulter les œuvres de l’historien George W. Pierson et particulièrement l’article «The Frontier and American Institutions: A Criticism of the Turner Theory », qui, dès 1940, s’attaqua aux problèmes d’ordre méthodologique dans l’œuvre de Turner. 12. Frederick Jackson Turner, op. cit., p. 3. 13. Kerwin Lee Klein, op. cit., p. 15-16. 14. Frederick Jackson Turner, La frontière dans l’histoire des États-Unis, Paris, Presses universitaires de France, 1963, 323 p. 1.

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15. Ibid. 16. Ibid. 17. Ibid., p. 3. 18. Ibid., p. 13. 19. Ibid., p. 2. 20. Ibid., p. 26. 21. Ibid., p. 33. 22. Ibid., p. 4. 23. Richard Slotkin, The Fatal Environement, New York, op. cit., p. 15. 24. Idem., Gunfighter Nation, p. 6 et 8-9. 25. Ibid., p. 11-12. 26. Comme ces trois axes puisent directement à la théorie de Turner et que la sémantique y étant reliée a perdurée jusqu’à aujourd’hui, il nous a semblé plus pertinent de les présenter ici et de nous y limiter. Néanmoins, Richard Slotkin, de loin l’auteur ayant le plus développé l’idée du mythe de la Frontière et son impact culturel, relève de nombreux autres champs sémantiques et sous-mythes reliés à la Frontière, suivant son évolution dans le temps. L’idée du «mauvais sauvage» et du «Last Stand Heroe» sont d’autres exemples de champs sémantiques possibles. Pour une présentation plus exhaustive de la sémantique de la Frontière et des sous-mythes y étant reliés, consulter sa trilogie: Regeneration Through Violence: The Mythology of the Frontier 1600-1860 (1973), The Fatal Environment: The Myth of the Frontier in the Age of Industrialization 1800-1890 (1985) et Gunfighter Nation: The Myth of the Frontier in Twentieth Century America (1992). 27. Frederick Jackson Turner, op. cit., p. 1. 28. Ibid., p. vii. Plusieurs historiens, dont Kerwin Lee Klein, ont souligné l’ethnocentrisme dont faisait preuve Turner par cette conception d’un Ouest «vide», présenté comme fatalement voué à la conquête par l’homme blanc. 29. Ibid., p. 3. 30. Richard Slotkin, Gunfighter Nation, op. cit., p. 4. 31. Ibid., p. 2. 32. Ibid., p. 489-533. 33. Ibid. 34. Ibid. 35. Que ce soit un individu, un régime ou un pays, pour autant qu’il soit présenté comme étant un ennemi. 36. En italique dans le texte. 37. James Oliver Robertson, «Frontiers and Other Dreams», dans American Myth, American Reality, New York, éditions Hill & Wang, 1980, p. 92

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38. Richard Slotkin, Gunfighter Nation, p. 14. 39. L’«Indian Removal Act» du 28 mai 1830, La «Piste des Larmes» et la bataille de Wounded Knee en 1890 sont autant d’exemples frappants de ce refoulement brutal et continu des Amérindiens vers l’Ouest au xixe siècle. 40. Ibid., p. 11. 41. Frederick Jackson Turner, op. cit., p. 2. 42. Richard Slotkin, The Fatal Environment, p. 52. 43. David Campbell, Writing Security: United States Foreign Policy and the Politics of Identity, Mineapolis, University of Minnesota Press, 2e éd., 1998, p. 18 44. Richard Slotkin, Gunfighter Nation, p. 2-3. 45. Frederick Jackson Turner, op. cit., p. 33. 46. David Campbell, op. cit., p. 145. 47. Ibid., p. 146. 48. Ibid., p. 1. 49. Ibid., p. 2. 50. George W. Bush, «Address to the Nation — President Discusses War on Terrorism», World Congress Center, Atlanta, Georgia, 8 novembre 2001. 51. Ibid., p. 5. 52. George W. Bush, «The President’s State of the Union Address», The United States Capitol, Washington D.C., 29 janvier 2002. 53. Ibid., p. 1. 54. Ibid., p. 1-3. 55. Ibid. 56. David Campbell, op. cit., p. 2. 57. George W. Bush, «The President’s State of the Union Address», op. cit, p. 3. 58. Ibid., p. 2. 59. Ibid. 60. Ibid. 61. Ibid., p. 1.

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L e s e r r e u r s d u Vi ê t n a m selon Robert S. McNamara… Analyse et comparaison d’interventions militaires américaines d e p u i s l a g u e r r e d u Vi ê t n a m *

Félix Leduc Candidat à la maîtrise en histoire Université du Québec à Montréal

INTRODUCTION
L’intervention américaine en Irak qui, malgré l’annonce de la fin des combats par le président George W. Bush, se poursuit sans que l’on soit apte à distinguer une fin, nous amène à repenser à la guerre du Viêtnam qui a tenu les États-Unis en haleine entre 1954 et 19751. Pourquoi la guerre du Viêtnam? Car cette opération unilatérale de la part des États-Unis2 s’est déroulée tout en étant entourée d’un sentiment mitigé au sein de la communauté internationale, sans déclaration de guerre formelle de la part du Congrès et surtout, sans l’appui majoritaire de la population américaine. Il y eut un grand manque de transparence de la part du gouvernement américain à propos de cette intervention. À la lecture du livre de Robert S. McNamara3 (1916-) In Retrospect: The Tragedy and Lessons of Vietnam, nous avons recensé les 11 erreurs majeures que l’auteur attribue aux différentes administrations gouvernementales américaines dont il fut membre, qui ont géré le conflit, ce qui nous permet de faire une comparaison entre l’intervention américaine au Viêtnam et trois autres interventions militaires qui ont suivi ce conflit. Nous pensons qu’il est important de savoir si les gouvernements qui ont succédé à ceux qui ont géré la guerre du Viêtnam ont tiré des leçons de ce fiasco politique et ont mis en pratique les mesures qui s’imposaient pour qu’une autre intervention du même genre ne se reproduise pas. La comparaison que nous voulons faire ici pourra servir par la même occasion à analyser, en partie, la politique étrangère des États-Unis depuis la

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guerre du Viêtnam et à voir l’impact de ces politiques sur les agissements des États-Unis envers les autres nations du globe. À cause des restrictions d’espace, nous ne pourrons pas analyser les onze erreurs de McNamara, nous allons donc limiter notre analyse à deux erreurs seulement et nous allons nous baser sur la question suivante: en rapport avec les erreurs recensées par Robert S. McNamara, les États-Unis ont-ils appris de leur débâcle au Viêtnam ou, au contraire, ont-ils continué à agir de la même manière lors de leurs interventions militaires subséquentes? Nous émettons, au départ, l’hypothèse qui suit: les gouvernements américains n’ont, en général, pas bien appris les leçons du Viêtnam si nous nous en tenons aux erreurs recensées par McNamara. Nous croyons être en mesure de démontrer, par l’analyse du déroulement des différentes interventions militaires américaines, la validité de notre hypothèse. Pour agrémenter le tout, nous allons élargir les horizons de l’analyse, car McNamara ne fait pas mention dans ses erreurs de l’enjeu du manque de contrôle efficace des médias, ce qui nous apparaît être un aspect majeur du fiasco au Viêtnam. De plus, pour ne pas alourdir le texte, nous allons limiter notre comparaison à quelques interventions précises, soit l’invasion de la Grenade sous Ronald Reagan (1981-1989) en 1983, la guerre du Golfe sous George Bush (1989-1993) en 1990-1991 et l’intervention en Somalie sous George Bush et Bill Clinton (1993-2001) en 1992-1993. Voici la démarche que nous allons suivre : une fois le sujet introduit, nous allons énumérer et remettre dans leur contexte les deux erreurs choisies, pour ensuite, en trois parties, comparer les actions du gouvernement pendant les différentes interventions sélectionnées. Nous prendrons le temps, à chaque point, de replacer l’intervention décrite dans son contexte historique pour ne pas perdre le lecteur en cours de route. Nous consacrerons aussi une partie à l’analyse de l’impact des médias dans chacune de ces interventions et nous verrons comment le gouvernement a contrôlé ceux-ci.

IN RETROSPECT: LES ERREURS DE MCNAMARA
McNamara a donc écrit son livre environ vingt-cinq ans après avoir quitté son poste de secrétaire à la Défense, ce qui lui a donné le temps de faire une analyse rétrospective des événements. Nous traiterons dans ce point des deux erreurs que nous avons sélectionnées, ce qui nous permettra, par la suite, de poursuivre notre analyse comparative des autres interventions militaires américaines. Pour débuter, voici les erreurs:
We did not recognize that neither our people nor our leaders are omniscient. Where our own security is not directly at stake, our judgment of what is in

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another people’s or country’s best interest should be put to the test of open discussion in international forums. We do not have the God-given right to shape every nation in our own image or as we choose4. We did not hold to the principle that U.S. military action — other than in response to direct threats to our own security — should be carried out only in conjunction with multinational forces supported fully (and not merely cosmetically) by the international community5.

Remettons-nous brièvement dans le contexte de la guerre du Viêtnam. La guerre du Viêtnam a été vraiment controversée, non seulement aux ÉtatsUnis, mais aussi dans la communauté internationale. Les dirigeants américains ont lancé les forces américaines dans une guerre longue, coûteuse et où les moyens mis à la disposition des militaires étaient limités. Les raisons et les buts de l’intervention n’ont jamais été clairement expliqués à la population et c’est une altercation partiellement inventée qui permit au président Johnson de se voir octroyer par le Congrès, par le biais du Gulf of Tonkin Act, des pouvoirs lui permettant de faire escalader l’intervention américaine au Sud Viêtnam6. À l’époque, la seule menace engendrée par les événements au Viêtnam était l’expansion du communisme en Asie du Sud-Est; le territoire américain n’était donc pas directement menacé. Néanmoins, l’argument des dirigeants américains voulant que les communistes frappent la côte californienne s’ils n’étaient pas arrêtés en Asie suffisait à rendre une majorité des Américains favorables à une intervention militaire au Sud Viêtnam7. Par contre, l’intervention américaine ne servait qu’à soutenir un gouvernement impopulaire, proaméricain et corrompu, ce qui rendait la tâche doublement ardue pour les soldats américains. Les dirigeants américains croyaient que la puissance de feu et la technologie américaine viendraient à bout des communistes vietnamiens qui menaçaient le Sud Viêtnam. Sur ce point, ils se trompaient et n’ont pas réalisé les limitations de la technologie face à un adversaire déterminé et mené par la force du nationalisme à être maître dans son pays. Ajoutons à cela que l’intervention américaine a été unilatérale et sans discussion sur les forums internationaux. Pour terminer, soulignons que le gouvernement américain n’a pas eu l’aval des Nations Unies avant d’entreprendre son intervention et que l’armée américaine a eu peu d’alliés dans son combat contre les Viêt-congs ; seuls la Corée du Sud, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Thaïlande et les Philippines ont envoyé des contingents.8 Au bout de dix ans de lutte et plus de 58000 morts, les Américains se sont retirés du Sud Viêtnam et le pays a été réunifié pour redevenir le Viêtnam, sous la gouverne des communistes qui sont toujours au pouvoir. Maintenant que nous avons remis en contexte les erreurs de McNamara,

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nous allons pouvoir procéder à notre comparaison pour découvrir si les administrations qui ont conduit les interventions ultérieures à la guerre du Viêtnam ont commis les mêmes erreurs.

L’INVASION DE L’ÎLE DE LA GRENADE (1983)
L’invasion de l’île de la Grenade survient pendant le premier mandat du président Ronald Reagan, alors que ce dernier mène une politique étrangère vindicative contre l’expansion du communisme dans le monde «au nom de la démocratie »9. Le contexte historique de l’invasion débute en 1979, alors que le New Jewel Movement, groupe de gauche dirigé par Maurice Bishop, renverse le gouvernement en place et établit le gouvernement révolutionnaire du peuple de la Grenade10. Ce nouveau gouvernement socialiste implanté dans les Caraïbes fera craindre à l’administration Reagan que la Grenade devienne un tremplin pour l’URSS et Cuba dans une expansion communiste en Amérique latine. Dès cet instant, la Grenade était mise sur la liste noire des États-Unis et en 1982, Reagan déclarait que la Grenade avait joint l’URSS et Cuba pour répandre le virus du marxisme-léninisme dans la région11. En 1983, la situation dégénère lorsque Bishop est arrêté le 13 octobre et assassiné le 19 par les membres extrémistes de son parti12. Le 20 octobre, un gouvernement militaire est instauré et, aux États-Unis, l’administration Reagan est déjà en mode de crise pour éviter que l’île ne tombe sous l’influence cubaine. L’invasion aura lieu le 25 octobre et durera trois jours, soit le temps requis pour rendre l’île sécuritaire, les dernières troupes américaines stationnées pour le contrôle et la surveillance quittant l’île au milieu de 198513. Cette intervention américaine a été menée sans aucune discussion sur les forums internationaux, alors que la sécurité du territoire américain n’était pas directement menacée. Le principal argument de l’administration Reagan était la construction d’un aéroport international qui, selon eux, servirait d’escale communiste pour le ravitaillement des révolutionnaires d’Amérique latine14. Des étudiants américains étaient aussi présents sur l’île et Reagan craignait d’avoir une autre prise d’otage sur les bras15. Néanmoins, ce deuxième argument a sûrement plus servi l’administration Reagan à rallier l’opinion publique à sa cause que comme casus belli en soi. L’intervention fut donc unilatérale, appuyée seulement par une troupe limitée composée de soldats des autres îles des Caraïbes qui avaient fait une demande d’intervention auprès des États-Unis16, et elle ne fut jamais sanctionnée par les NationsUnies. Par contre, les objectifs militaires avaient été clairement établis et ont tous été atteints avec un minimum de pertes américaines.

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L’invasion de la Grenade, opération se déroulant dans un environnement semblable au Viêtnam, a vu une majorité des erreurs mentionnées par McNamara se reproduire, mais elle se solda par une victoire de l’armée américaine. Cette conclusion victorieuse fera en sorte que peu de questions seront posées par le grand public sur l’intervention et sur les erreurs tactiques de l’armée. Mais ces erreurs ont sûrement été analysées dans les hautes sphères du Pentagone.

LA GUERRE DU GOLFE (1990-1991)
Le 2 août 1990, une crise internationale éclate. L’Irak vient d’envahir le Koweït, une pétromonarchie au sud-est de son territoire donnant accès au golfe Persique. Une fois l’invasion complétée, l’Irak annexe le Koweït en tant que dix-neuvième province iraquienne. Cette invasion, condamnée par l’ONU amènera une série de votes de la part du Conseil de sécurité dans le but de mettre fin à l’occupation. L’administration Bush, craignant que l’armée irakienne ne tente de poursuivre sa lancée en direction de l’Arabie Saoudite, envoie des troupes dès le 7 août sur la frontière séparant l’Irak de l’Arabie Saoudite, de façon préventive17. Entre le 2 août 1990, début de l’invasion, et le 16 janvier 1991, début de la guerre du Golfe par des frappes aériennes, des tentatives de négociation seront menées sans succès et des sanctions économiques sont adoptées par l’ONU et ses membres pour forcer l’Irak à se retirer du Koweït18. La diplomatie ayant échoué à l’échéance de l’ultimatum, le 15 janvier 1991 à 23h59, une coalition menée par les ÉtatsUnis et composée de troupes provenant d’une vingtaine de pays19 commence les frappes aériennes en préparation de l’attaque terrestre qui débute le 23 février 1991. L’attaque terrestre se déroule sur une période d’environ 100 heures, soit jusqu’au 3 mars, date du cessez-le-feu officiel, les combats ayant cessé depuis le 27 février à minuit 20. Le Koweït est donc libéré et les troupes irakiennes sont refoulées en Irak mais, malgré tout, Saddam Hussein demeure au pouvoir. L’intervention américaine dans le golfe Persique est entreprise pour assurer une sécurité économique et militaire dans cette partie du globe. Il est certain que les ressources pétrolifères de la région ont stimulé les dirigeants américains dans leur désir d’intervenir, car comme le mentionne Joseph Nye: «si le Koweït exportait du brocoli, nous ne serions pas intervenus »21. Dans ce cas, aucune menace directe ne pèse sur le territoire américain et l’administration du président George Bush agit de concert avec l’ONU et forme une coalition de nations ayant intérêt à ce que le Koweït soit libéré. Une fois la coalition fondée, le Conseil de sécurité de l’ONU a approuvé l’intervention et cette dernière s’est déroulée avec le support de la communauté

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internationale. L’intervention avait aussi des buts clairement définis, soit la libération du Koweït. Le déroulement de la guerre du Golfe vient presque contredire notre hypothèse de départ par rapport aux erreurs de McNamara que nous analysons, mais elle a généré une autre série d’erreurs qu’il pourrait être intéressant d’analyser dans le cadre d’une autre recherche23. Passons maintenant à l’analyse de l’intervention en Somalie qui, comme ce fut le cas pour la guerre du Viêtnam, se déroule sous plus d’une présidence.

L’INTERVENTION «HUMANITAIRE» EN SOMALIE (1992-1993)
L’intervention américaine en Somalie est, à notre avis, une réplique à moins grande échelle de la guerre du Viêtnam. La Somalie, pays de la corne de l’Afrique ayant une culture de décentralisation et une structure politique et sociale basée sur la généalogie24, vit dans un climat de tension depuis la fuite du dirigeant militaire, le général Mohammed Siad Barre, en janvier 199125. Cette tension entre les différents clans va se transformer, en novembre 1991, en une véritable guerre civile opposant principalement le général Mohammed Farah Aideed et Ali Mahdi Mohamed pour le contrôle de la capitale, Mogadiscio26. Cette guerre civile a engendré un autre fléau, la famine, que les organismes d’aide humanitaire, chapeautés par l’ONU, vont tenter d’enrayer. Malheureusement, la présence internationale censée protéger cette aide humanitaire étant tellement faible, les Somaliens sont libres de piller à même le ravitaillement, laissant ainsi la famine perdurer27. La persistance de la famine amènera le président Bush à considérer une action militaire qui permettrait à l’aide humanitaire d’arriver à destination sous la protection de soldats qui empêcheraient le pillage de la part des différents gangs somaliens28. Cette intervention se déroule donc en deux étapes, selon le président en poste. La première étape, sous la gouverne de George Bush, est une intervention purement humanitaire dont les objectifs sont bien définis, et celleci est approuvée par le président après que ce dernier eût posé des conditions claires à l’ONU. Par contre, avec l’arrivée de Bill Clinton à la présidence, la politique américaine vis-à-vis du cas somalien va changer. À la suite de discussions avec l’ONU, une politique de mise en vigueur de la paix ou peace inforcement sera choisie. Bien entendu « Peace inforcement requires a combination of diplomacy and forces»29. C’est à ce moment que l’administration Clinton a oublié les erreurs du Viêtnam et que les Somaliens lui ont, avec un manque certain de diplomatie, rappelé que l’armée américaine ne peut pas imposer ses idéaux par la force à une autre nation si cette dernière n’est pas prête à les accepter. La force du nationalisme ainsi qu’une mauvaise

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connaissance de la culture somalienne ont mis le gouvernement Clinton dans l’embarras lors de l’intervention du 3 et 4 octobre 1993. De plus, la discussion restreinte au sein de l’ONU et cette idée d’imposition de la paix de gré ou de force ont fait en sorte que l’armée américaine, seule force apte à faire le travail pour le compte de l’ONU, s’est trouvée prise dans un mouvement d’escalade qui ne manqua pas de permettre des analogies avec la guerre du Viêtnam. Par contre, la mauvaise gestion de la crise est surtout la responsabilité de l’ONU30. Donc, même si l’intervention en Somalie était de type «humanitaire », nous pouvons remarquer que cette dernière se rapproche plus de l’intervention au Viêtnam par ses caractéristiques si nous ne tenons pas compte de la présence de l’ONU.

LES MÉDIAS ET LE GOUVERNEMENT
La guerre du Viêtnam fut la première guerre retransmise «en direct» à la télévision. Les Américains restés au pays pouvaient donc regarder la guerre se dérouler au bulletin de nouvelles tout en prenant leur souper tranquillement assis dans leur salon: « Television put the realities of combat in the Vietnam War directly into people’s home. They were often shocked by what they saw, and that shock grew into angry protest against US government policy »29. De plus, les journalistes américains ont fourni une couverture médiatique très dense de la guerre du Viêtnam. Néanmoins, à l’exception des journalistes qui se risquaient à aller sur le terrain pour faire leurs reportages, l’information provenait majoritairement des compte-rendus officiels30. Cela explique en partie l’effet dévastateur de l’offensive du Têt sur l’opinion publique américaine qui croyait, selon les rapports officiels, que tout allait bien au Viêtnam et que la progression américaine était bonne31. Le gouvernement, s’apercevant du tort que la liberté des médias pouvait faire à l’opinion publique, viendra imposer un contrôle sévère de ces derniers dans les interventions militaires subséquentes. Lors de l’invasion de la Grenade, le gouvernement Reagan autorisa les militaires à contrôler les médias. Ces derniers ne purent donc pas avoir accès à l’île avant la fin des combats, étant obligés de se contenter des compte-rendus officiels du Pentagone32. Lorsque l’accès leur fut accordé, ils ont eu droit à un accès limité, contrôlé par l’armée où seulement quelques journalistes groupés en « pool» étaient amenés à la fois33. La même méthode fut appliquée lors de la guerre du Golfe avec des précautions supplémentaires pour s’assurer du meilleur contrôle possible de la part des militaires34. De plus, la guerre du Golfe a démontré que les médias peuvent servir au gouvernement et aux militaires pour des fins stratégiques.

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En effet, Norman Schwarzkopf, général en chef des forces coalisées, utilisa les médias pour désinformer Saddam Hussein (qui devait sûrement écouter CNN lui aussi) au sujet de la tactique américaine pour l’attaque terrestre. «[…] Schwarzkopf remerciera les journalistes le 27 février pour avoir “ raconté à Saddam exactement ce que je voulais qu’il croie”»35. De son côté, le gouvernement utilisera les médias pour mobiliser l’opinion publique et obtenir un appui fort de la part de la population. Cette utilisation se fera par de la désinformation tendant à exagérer les méfaits de l’Irak dans le but de montrer Saddam en tant que démon sanguinaire36. Par contre, l’intervention en Somalie s’est plus déroulée à la manière du Viêtnam. Lors du débarquement des marines sur les plages somaliennes, les journalistes étaient déjà présents sur la plage pour couvrir les opérations37. Les médias, présents en Somalie pour couvrir la misère engendrée par la famine, ont tôt fait de rapporter les événements entourant les combats et les photos de Somaliens traînant le cadavre d’un soldat américain dans les rues de Mogadiscio et de Somaliens exhibant les restes ensanglantés du pantalon d’un autre soldat. Cela choqua l’opinion publique américaine qui exigea dès cet instant le retrait des troupes. «Military control of the media during times of war has been much tighter in recent conflicts. Vietnam taught that a single powerful image of death or injury can sway the opinions of an entire nation »38.

CONCLUSION
Maintenant que nous avons terminé l’analyse comparative des trois interventions sélectionnées, nous sommes en mesure de répondre à notre question de départ qui était: en rapport avec les erreurs recensées par McNamara, les États-Unis ont-ils appris de leur débâcle au Viêtnam ou, au contraire, ont-ils continué à agir de la même manière lors de leurs interventions militaires subséquentes ? Au départ, nous avions formulé une hypothèse stipulant que les leçons du Viêtnam n’avaient pas été apprises par le gouvernement américain. Au point où nous en sommes, nous devons admettre que les erreurs du Viêt-Nam recensées par McNamara, ont été plus ou moins répétées par le gouvernement américain. Nous disons plus ou moins, en ce sens, que dépendamment des interventions, comme nous l’avons remarqué, certaines erreurs se reproduisent dans un cas et non dans l’autre. De plus, selon les interventions, nous avons vu que certaines erreurs ne s’appliquent tout simplement pas du fait de la particularité de la guerre du Viêt-Nam. Par contre, nous avons démontré que la mentalité de l’exécutif américain vis-à-vis de l’utilisation de l’armée n’a pas vraiment évolué depuis le Viêtnam, le président tentant toujours de contourner le Congrès lors d’une intervention militaire. Ajoutons à cela que le gouvernement américain, en

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lien avec la première erreur que nous avons analysée, tente encore, de nos jours, de façonner le monde à l’image de l’Amérique, peu importe l’opinion de l’État concerné, et ce, dans le seul intérêt des États-Unis. Nous pouvons facilement faire un lien avec les événements qui se déroulent présentement en Irak. Le Viêt-Nam fait partie du passé et une telle guerre n’a que peu de chances de se reproduire dans le futur du fait de la fin de la guerre froide. Toutefois, la propension des gouvernements américains à mener une politique de deux poids deux mesures, politique qui est facilement dénoncée par les critiques, risque fort d’engendrer d’autres situations où l’armée américaine sera requise39. Cela fait en sorte que les dirigeants américains ont tout intérêt à mettre en application les leçons de la guerre du Viêt-Nam. Le présent article s’est limité à l’analyse de trois interventions parmi plusieurs autres qui pourraient être intéressantes à comparer. Ce grand nombre d’interventions militaires dans une si courte période de temps pousse à réfléchir sur les événements qui composent notre histoire contemporaine.

NOTES ET RÉFÉRENCES * Cet article est une version condensée d’un travail de recherche effectué dans le cadre d’une communication lors du colloque «Perceptions américaines et politique étrangère : d’hier à aujourd’hui » qui s’est tenu à l’UQAM le 29 novembre 2002. L’auteur de l’article peut fournir une version de son article sur demande. 1. Nous donnons ces dates qui désignent la fin de la guerre d’Indochine et le départ des Français, qui seront remplacés par les Américains jusqu’à la chute de Saigon. 2. Quelques contingents d’autres pays ont été envoyés pour appuyer l’armée gouvernementale du Sud Viêt-nam, des Australiens et des Sud-Coréens surtout, mais en nombre très inférieur. 3. Robert S. McNamara a été secrétaire à la Défense dans les administrations Kennedy et Johnson entre 1961 et 1968. Ses positions libérales l’ont amené à avoir des opinions divergentes de celles du président quant à la conduite de la guerre au Viêt-Nam, ce qui amena son départ de l’administration Johnson en février 1968 pour devenir président de la World Bank. Son libéralisme explique la position qu’il tient tout au long du livre. 4. Robert S. McNamara, In Retrospect: The Tragedy and Lessons of Vietnam, New York, Vintage Books, 1996, p. 321. 5. Ibid., p. 323. 6. Chris McNab et Andy Wiest, The Illustrated History of the Vietnam War, London, Brown Books, 2000, p. 34-35. 7. Malgré cela, il y eut toujours une partie de la population américaine qui a été contre la guerre. Ibid., p. 184-199. 8. Fred Gaffen, Unknown Warriors: Canadians in the Vietnam War, Toronto, Oxford, Dundurn Press, 1990, p. 26.

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9. Voir, entre autres, pour ce qui est de la politique américaine à l’égard de l’Amérique latine: Thomas Carothers, In the Name of Democracy: U.S. Policy Toward Latin America in the Reagan Years, Berkeley, Los Angeles, Oxford, University of California Press, 1991, 309 p. 10. Ibid., p. 110. 11. Idem. 12. Ibid., p. 111. 13. Ibid., p. 112-113. Cette mise en contexte est un très bref résumé des événements et pour le lecteur qui voudrait se renseigner davantage, voir Ibid., p. 110-116. Voir aussi Gordon K. Lewis, Grenada: The Jewel Despoiled, Baltimore, John Hopkins University Press, 1987, 239 p. 14. Christopher Dickey, «Quagmire to Cauldron», dans Foreign Affairs, vol. 62, n o 3, 1983, p. 689. Voir aussi: Washington Talk Section, « Touching Down in Grenada», dans the New York Times, New York, 26 mars, 1983, Section I, p. 7, col. 1. 15. Thomas Carothers, op. cit., p. 111. Il faut se rappeler que Reagan a vu son premier mandat débuter avec la fin de la crise des otages en Iran. 16. Idem. La demande de l’Organization of Eastern Carribean States violait la charte de l’organisation, car la demande n’a pas été unanime de la part de tous les membres. De plus, la charte de l’organisation mentionne que l’aide américaine peut être demandée seulement si la menace provient de l’extérieur, ce qui n’était pas le cas pour la Grenade. Voir Christopher Dickey, op. cit., p. 690. 17. Anonyme, «The Road to War», dans Foreign Affairs, vol. 70, no. 1, 1991, p. 1. 18 Ibid., p. 1-4. 19. Charles-Philippe David, «Les stratèges sont d’accord. Encore que…», dans La Presse, Montréal, samedi 16 février 1991, p. B4, 4e col. 20. Charles-Philippe David, La guerre du Golfe: L’illusion de la victoire ?, Montréal, Art Global, 1991, p. 252-253. 21. Ibid., p. 94. 23. Il est à noter que le travail intégral contient l’analyse des 11 erreurs de McNamara, ce qui donne une analyse partielle de ces autres erreurs. Nous verrons dans la partie sur les médias les stratagèmes utilisés par l’administration Bush dans le but de sensibiliser l’opinion publique. 24. Jeffrey Clark, «Debacle in Somalia», dans Foreign Affairs, vol. 72, no. 1, 1993, p. 110. 25. Ibid., p. 112. 26. Idem. 27. John R. Bolton, « Wrong Turn in Somalia», dans Foreign Affairs, vol. 73, no. 1, janvier/février 1994, p. 57. 28. Pour un rapport plus complet sur l’historique du problème somalien et sur la genèse

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de l’opération américaine en Somalie, voir Jeffrey Clark «Debacle in Somalia», op. cit., p. 109-123. 29. Peter Tarnoff, Under Secretary for Political Affairs, «U.S. Policy in Somalia», dans U.S. Department of State Dispatch, vol. 4, no. 32, 9 août, 1993, p. 567. 30. Jeffrey Clark, op. cit., p. 109-123. 31. Chris McNab et Andy Wiest, op. cit., p. 184. 32. Clarence R. Wyatt, Paper Soldiers: The American Press and the Vietnam War, Chicago and London, The University of Chicago Press, 1995 (1993), 272 p. 33. Ibid., p. 167. 34. Hedrick Smith, «2 Americans Killed», dans The New York Times, 27 octobre, 1983, Section I, p. 1, col. 6. Voir aussi: «Editors Protest to Pentagon Over Press Curbs in Grenada», dans The New York Times, 1er novembre 1983, Section A, p. 17, col. 1. Cet épisode de l’histoire politique américaine mérite qu’on s’y arrête. Après l’invasion de la Grenade, Reagan visita l’île et à une réception pour les journalistes et photographes qui l’accompagnaient, Reagan parla de l’idéal de Thomas Jefferson au sujet du besoin d’une presse libre. Lorsqu’on lui rappela que l’invasion avait été tenue dans le secret et que les journalistes et photographes avaient été interdits sur l’île pour une période d’environ 10 jours, soit jusqu’à ce que les opérations soient terminées, Reagan répondit que Jefferson avait tort. Source: Helen Thomas, Front Row at the White House, New York, Scribner, 1999, p. 102. 35. Pour une étude sur les médias pendant l’invasion de la Grenade, voir Vilma Gregory, Culture in the Media, Mémoire de maîtrise (communications), Montréal, UQAM, 1985, 176 p. 36. Charles-Philippe David, op. cit., p. 273-278. 37. Ibid., p. 277. 38. Idem. Voir aussi Société Radio-Canada, Le mensonge de la guer re du Golfe, Montréal, Société Radio-Canada, 1992, 1 vidéocassette, 24 minutes. 39. Michael R. Gordon, «TV Army on the Beach Took U.S. by Surprise», dans The New York Times, 10 décembre, Section A, p. 18, col. 1. 40. Chris McNab et Andy Wiest, op. cit., p. 248. 41. Par exemple, George W. Bush mettait l’accent sur le non respect par Saddam Hussein des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU pour justifier son attaque contre l’Irak. Pourtant, Israël agit de la même manière et cela n’entraîne pas une volonté d’invasion de la part des États-Unis.

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Pour une histoire du mouvement animaliste au Québec

Richard Chartier Candidat au doctorat en histoire Université du Québec à Montréal Quel est donc le rapport entre l’histoire politique et le mouvement animaliste? Pour Vinciane Despret (Quand le loup habitera avec l’agneau, éd. Les Empêcheurs de penser en rond/Le Seuil, 2002), il est nécessaire de faire entrer les animaux en politique: «Les animaux ont toujours fait partie de notre histoire et de nos histoires, il s’agit maintenant de chercher passionnément comment faire histoire avec eux. Ils ont toujours d’une manière ou d’une autre compté dans nos histoires, il s’agit à présent d’explorer, avec eux, comment nous pouvons compter dans les leurs. Il s’agit d’apprendre, avec eux, des modes inédits d’entrer en politique» (p. 264). L’historien s’intéresse au rapport de l’animal au politique, «entendu comme rapport aux luttes et débats politiques et plus particulièrement aux clivages et aux camps qui s’opposent sur les scènes politiques (nationales, subnationales, internationales, transnationales) », comme le précisait le Colloque « L’Animal en politique» organisé en 2001 par le Centre de Politologie de Lyon (Université de Lyon). Fait à signaler, le Canada et le Québec accusent un retard considérable concernant les législations de protection et de bien-être des animaux comparativement aux États-Unis et à certains pays européens. Les groupes de protection et de défense des animaux sont apparus vers la fin du xixe siècle avec les Sociétés protectrice des animaux. Ces sociétés voulaient protéger les animaux de la cruauté et de l’abus dont ils étaient souvent victimes. D’ailleurs, en 1890, le législateur canadien inscrit dans le Code criminel une section qui interdit les actes de cruauté envers les animaux. Soulignons cependant que ces dispositions de la loi n’ont pas été modifiées depuis lors et qu’un amendement à cet effet a été présenté par le gouvernement fédéral en 2002. Cette loi (C-10) impose des amendes sévères et permet aux sociétés protectrices des animaux une intervention plus efficace. Or cette approche est contestée par divers organismes représentant les agriculteurs, les commerçants d’animaux et les chercheurs qui pratiquent des expé-

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rimentations sur les animaux. Voilà un exemple concret du débat qui entoure la place des animaux dans notre société. Comme le souligne Pascal Acot, «entre la fin du xixe siècle et les années 1970, on voit successivement émerger face à ces problèmes (dégradations diverses de la nature consécutives à l’action transformatrice des hommes) trois attitudes qui, loin de s’exclure mutuellement, se complètent, et constituent les trois principales composantes de ce que l’on nomme aujourd’hui « l’écologisme » : la conservation de la nature, le biologisme social et la sacralisation objective d’une nature mythique» (Histoire de l’écologie, éd. Presses Universitaires de France, 1988, p. 220). Inspiré en grande partie par l’idée de conserver et protéger les espèces animales et par la notion d’une alliance mythique et sacrée entre l’homme et la nature, y compris tous les êtres vivants, Peter Singer publie Animal Liberation, A New Ethics For Our Treatment of Animals en 1975. Pour la première fois dans l’histoire, un livre décrit et dénonce l’expérimentation animale, l’élevage intensif et diverses formes d’exploitation abusive des animaux. L’ouvrage renforce et encourage l’émergence d’un mouvement que l’on nomme désormais «animaliste». Malgré l’existence de groupes de défense des animaux et d’associations encourageant le végétarisme (les deux courants de pensée sont intimement liés: on ne peut défendre les animaux et les consommer) précédant la publication de l’ouvrage de Peter Singer, le mouvement animaliste n’était pas aussi structuré que de nos jours. Avant lui, Jeremy Bentham (1748-1832) avait élaboré une philosophie morale qui incluait l’animal en prenant comme témoin leur sensibilité: les bêtes peuvent souffrir et doivent mériter notre respect. Dans la même orientation éthique que Bentham, «la philosophie de Peter Singer n’est donc pas fondée sur l’amour des animaux, mais sur la nécessité de ne pas les faire souffrir et de les laisser vivre la vie qui est la leur sans intervention de l’homme» (Georges Chapouthier, Les droits de l’animal, PUF, Coll. Que Sais-je ? , 1992, p. 20). Pour mieux comprendre l’essor du mouvement animaliste, il est nécessaire d’examiner l’aspect scientifique du phénomène, en particulier l’éthologie (étude du comportement animal) qui, par ses observations et ses études, contribue d’une manière significative à poser un regard neuf sur le monde animal. L’ouvrage de Jean-Luc Renck et Véronique Servais, L’Éthologie, Histoire naturelle du comportement (éd. du Seuil, Coll. Points, Série Sciences, 2002) nous éclaire à ce sujet. Dès le début du livre, les auteurs nous mettent en garde: l’éthologie nous apparaît insaisissable par la multiplication des points de vue qui s’enracinent dans l’histoire. En effet, l’éthologie ne commence pas avec Darwin, puisque des personnages bien avant lui ont observé la nature et ont rédigé des œuvres où apparaissaient leur conception du monde animal

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(éloignée ou proche de la philosophie darwinienne). Aussi, le champ d’étude de l’éthologie est pluridisciplinaire et certains chercheurs ne se situent pas dans une ligne de pensée ou une autre. L’itinéraire historique décrit par les auteurs nous démontre que la vision du monde animal s’est surtout forgée par l’observation. Les philosophes grecs avec Platon, Aristote et Plutarque ont développé une observation naturaliste des animaux à des fins surtout pratiques, magiques ou théologiques. Au Moyen-Âge, l’Occident perd sa curiosité scientifique, contrairement au monde oriental avec Al-Jahiz (v. 780-869). À la Renaissance, Pierre Belon (1517-1564) ramène les naturalistes sur le terrain. Guillaume Rondelet (1507-1566), Conrad Gesner (1515-1565) et Ulisse Aldrovandi (1522-1605) tenteront de réconcilier connaissance et nature concrète. Mais c’est sans nul doute le philosophe René Descartes (1596-1650) qui influencera de manière indélébile et pour longtemps la conception même de l’animal. Pour lui, les bêtes sont de simples mécaniques, des machines gouvernées uniquement par l’instinct. Notons que cela relève de la distinction occidentale entre l’homme et l’animal, ce dernier étant dépourvu d’une âme, d’une raison et d’un langage. Descartes s’est donc inspiré davantage de la spéculation que d’une observation méthodique sur l’animal pour avancer cette affirmation. Les auteurs soulignent que «l’éthologie a, dans ses objectifs et sa pratique, une approche mécaniste mais elle ne défend pas de dogme, en principe, quant au degré de vie psychique chez l’animal ou aux opérations qui en procéderaient» (p. 30). Au début du xvie siècle, les premiers balbutiements de la zoologie moderne s’articulent autour de John Ray (1627-1705) qui refuse la spéculation et qui met tous ses efforts à l’observation, la curiosité scientifique et la classification des espèces. À sa suite, Gilbert White (1720-1793), Daines Barrington (1727-1800) et Lazzaro Spallanzani (1729-1799) consacreront une bonne partie de leur étude à l’examen attentif de la nature et des animaux et tenteront des expériences pour mieux en comprendre le mécanisme. Charles-Georges Leroy (1723-1789) rejette l’idée d’automatisme et défend l’idée d’individualité et de progrès individuel par l’expérience chez l’animal. Cette profusion de chercheurs naturalistes (je n’ai cité que les plus marquants) préparent le terrain pour la théorie de l’évolution: «C’est peu dire que la manière occidentale de voir le vivant a été bouleversée dès lors que Charles Darwin et Alfred R. Wallace sont parvenus à défendre valablement l’idée que l’anatomie des organismes et leurs comportements ne peuvent être vraiment compris que si l’on admet des filiations entre espèces, des ascendants communs, des transformations sous l’effet d’une sélection naturelle » (p. 43). Charles Darwin (1809-1882) rédige son ouvrage L’expression des émotions chez l’homme et les animaux afin de démontrer les signes physiologiques

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apparents qui ont tissé les histoires communes entre les espèces vivantes. Aussi, pour Darwin, il est essentiel de retracer l’histoire animale et de reconstituer une image de nos ancêtres éteints en étudiant nos proches cousins. Darwin jette les bases qui constitueront les prémisses des sciences du comportement en proposant une théorie qui rejette le dogme d’une Création divine. Il ouvre la voie à l’étude de la psychologie expérimentale (la continuité selon l’espèce de diverses aptitudes telles que l’apprentissage ou la résolution de problèmes) et également à l’étude des différences entre les espèces qui s’expriment dans les comportements manifestant une composante héréditaire forte et distinctive, ce qui constitue l’éthologie. Les chercheurs axeront davantage leurs recherches sur la psychologie expérimentale dans les années post-Darwin. Conwy Lloyd Morgan (1852-1936) élabore une règle connue sous le nom de «canon de Morgan», qui propose d’éviter d’expliquer le comportement animal par «des causes vagues telles que l’intelligence ou le raisonnement si une interprétation plus simple s’avérait suffisante…». Morgan est à l’origine de l’usage en anglais du mot «behaviour» (comportement) et de la notion de «comportement animal — en français, c’est le psychologue Henri Piéron (1881-1964) qui a, en 1907, réhabilité le terme de «comportement» (p. 53). D’ailleurs, le physiologiste Ivan Pavlov (1849-1936), connu pour ses recherches sur le conditionnement associatif, fustige les «béhavioristes» en affirmant que ce courant n’est pas scientifique. Pavlov croyait que l’étude du comportement ne devait tenir compte que de la seule physiologie pour la rendre parfaitement objective. Une pensée proche de celle de Descartes… Or John Broadus Watson (1878-1958) fonde le béhaviorisme «sur cette même idée que l’animal fonctionne à la manière d’une machine qui, au fil des circonstances, produit des réponses comportementales, conserve celles qui se révèlent avantageuses et abandonne celles qui ne le sont pas» (p. 59). De même, Burrhus Frederic Skinner (1904-1990) développe l’étude de l’apprentissage par conditionnement (le modèle dit «boîte de Skinner » ) où des rats et des pigeons étaient récompensés (nourris) ou punis (chocs électriques légers) selon les réactions qu’ils avaient à divers problèmes que le chercheur leur proposait. Skinner a d’ailleurs transféré vers les humains les résultats de ces recherches en affirmant que les renforcements positifs ou négatifs pouvaient expliquer nos comportements. Mais les béhavioristes seront sévèrement critiqués par les éthologistes, en particulier par Konrad Lorenz (1903-1989): «En réalité, ce qu’en tant qu’éthologistes nous reprochons aux béhavioristes, aussi bien sur le plan méthodologique que sur le plan pratique, ne porte pas sur ce qu’ils font — ils le font de manière exemplaire — mais sur ce qu’ils ne font pas» (p. 63). Les éthologistes insistent sur deux faits: d’abord, il faut observer l’animal en

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milieu naturel pour mieux le comprendre et ensuite les comportements d’un individu ne sont pas nécessairement le fruit d’un apprentissage. L’animal peut entamer des actions qu’il n’a pas appris auparavant. Lorenz, par ses observations et ses expérimentations plus structurées, est considéré comme le «père de l’éthologie». En fait, en reprenant le travail sur le terrain et en se rapprochant des animaux (il vivait avec des oies, des canards, etc.), Lorenz constitue l’éthologie comme une discipline scientifique indépendante. Niko Tinbergen (qui a développé quatre balises qui encadrent l’étude éthologique), Karl von Frisch (connu pour ses observations et ses recherches sur les abeilles) et Konrad Lorenz ont reçu le prix Nobel de médecine et de physiologie pour leurs travaux sur les causes et l’organisation des schèmes comportementaux. L’éthologie venait donc d’être «consacrée après un quart de siècle d’existence, et ce malgré quelques sérieuses controverses qui l’avaient bousculée» (p. 93). Les auteurs reprennent les éléments que Tinbergen avait mis de l’avant pour mieux circonscrire l’étude de l’éthologie sous forme de quatre questions: quelles causes a un comportement, comment naît un comportement, quelle fonction a un comportement et finalement quelle histoire évolutive a un comportement. Ces interrogations nous font constater que l’éthologie est alimentée par des travaux de divers horizons scientifiques et que ces sources démontrent que des divergences surviennent au sujet des interprétations que l’un ou l’autre peut donner sur le comportement animal. Abordant la question des communications animales qui font l’objet de discussions de la part des chercheurs, les auteurs soulignent qu’«il peut servir à rappeler qu’il est toujours bon de multiplier les points de vue» (p. 223). Quelques autres éléments du livre s’avèrent intéressants à considérer : - L’étude de la primatologie nous enseigne que l’on doit se garder d’utiliser les modèles simiens pour comprendre l’homme et de modèles humains pour comprendre le singe (p. 258) ; - Les béhavioristes ont contribué à propager une conception très mécaniste de l’animal (et de l’homme) (p. 268); - Des chercheurs, tel que Donald Griffin, croient en l’hypothèse d’une conscience animale et de fait s’attaquent aux «tabous béhavioristes» (p. 275) ; - Des philosophes et des anthropologues «considèrent que l’accusation d’anthropomorphisme a été utilisée, au cours du xxe siècle, comme un outil politique pour éviter de remettre en question la frontière communément admise entre l’homme et l’animal» (p. 275). L’histoire de l’éthologie est parsemée de débats et de controverses sur la perception que nous avons de l’animal. En tentant de mieux comprendre le

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monde animal, nous avons projeté sur eux notre propre réalité. Ainsi, les auteurs nous font remarquer à juste titre que «les scrutateurs du comportement animal parlent beaucoup aujourd’hui, compétition, égoïsme, coûts, bénéfices, investissements, rendement… S’en étonnera-t-on?… À voir ces deux félins (le lion et le tigre) sanctionnés dans les termes de la moderne économie, pour leurs «stratégies» et leurs «bilans», d’aucuns se demanderont peut-être ce qui a changé depuis Buffon, finalement, dans la manière d’appréhender l’animal» (p. 315). L’ouvrage de Renck et Servais reflète un malaise palpable dans le monde scientifique lorsqu’il est question d’étudier le comportement animal. Il s’agit ici de notre manière de concevoir ces êtres qui nous accompagnent depuis des millénaires et qui semblent nous échapper. Si les scientifiques ont de la difficulté à s’entendre et à dégager une vision du monde animal, il n’est donc pas surprenant de constater que ce phénomène se reflète dans la société en général. Le mouvement animaliste se veut probablement une réponse ou du moins une attitude plus respectueuse des animaux face aux nombreuses blessures que nous leur avons infligées à travers l’histoire. Notre incapacité à comprendre les animaux contribue largement à susciter la compassion et le respect à leur endroit chez de nombreuses personnes, y compris chez les scientifiques. Ce mouvement mérite de la part des historiens une attention particulière parce que l’on y retrouve un fabuleux bouillonnement de nouvelles valeurs émergentes qui peuvent indiquer de quoi seront composées les mentalités de demain. C’est pourquoi il est nécessaire, à mon avis, de constituer l’histoire du mouvement animaliste au Québec.

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S t a n l e y B r é h a u t Ry e r s o n In t e l l ec t u e l en g a gé e t h i st or i en m a r x i s t e

Joël Bisaillon Étudiant à la maîtrise en histoire Université du Québec à Montréall Le Québec du xxe siècle est marqué par plusieurs idéologies et courants de pensée qui ont profondément laissé leur trace dans son histoire. Le nationalisme traditionnel, le néonationalisme et le libéralisme social sont trois idéologies largement étudiées par les historiens québécois. Par contre, les idées d’extrême gauche, notamment la doctrine marxiste, sont moins souvent analysées par les spécialistes de l’histoire intellectuelle. Ce texte porte sur l’étude d’un intellectuel québécois de gauche du xxe siècle. L’étude d’un intellectuel spécifique donne l’occasion de mieux connaître et de mieux comprendre sa pensée et, par la même occasion, de cerner l’univers dans lequel il évolue et dans lequel il s’exprime et entreprend ses activités intellectuelles. Stanley Bréhaut Ryerson a été un membre actif du Parti communiste canadien (PCC) et il a occupé le poste de professeur d’histoire à l’Université du Québec à Montréal pendant près de 20 ans. Ce texte porte essentiellement sur son œuvre dans le but de saisir et de comprendre les caractéristiques et les aspects de sa pensée. Plus spécifiquement, ce texte désire apporter une réponse à la question: est-ce que Stanley Bréhaut Ryerson était un intellectuel par vocation? La définition donnée à un intellectuel par vocation est un intellectuel engagé dans les discussions et les débats politiques, sociaux et moraux de la société. Pour ce faire, ce texte se divise en deux grandes parties: l’itinéraire et les événements marquants dans la vie de Ryerson et l’étude de son idéologie et de son œuvre historique. Cette dernière partie traitera de quatre dimensions de sa pensée: le marxisme, la question nationale, le fédéralisme canadien après 1970 et la démocratie, et elle abordera également un aspect de sa vie professionnelle, en l’occurrence son œuvre historique.

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L’ITINÉRAIRE ET LA CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS MARQUANTS DANS LA VIE DE RYERSON
Stanley Bréhaut Ryerson est né en 1911 à Toronto. Il est le fils d’Edward Stanley Ryerson, chirurgien et doyen de la Faculté de médecine de l’Université de Toronto. Edward est anglophone et il est d’origine hollandaise. La mère de Ryerson se nomme Tessie Bréhaut Devigne. Elle est francophone et d’origine française. Pendant sa jeunesse, Tessie initie Ryerson aux langues française et italienne. Le grand-père paternel de Ryerson, Egerton Ryerson, est un personnage d’une grande notoriété. En effet, il était surintendant des écoles du Haut-Canada et il a été un des inspirateurs de la loi scolaire de 1871 qui dota cette province d’un système d’écoles primaires et secondaires. On peut constater que les parents de Stanley ont eu une éducation poussée et qu’ils font partie de l’élite de la province de l’Ontario. De 1919 à 1929, Ryerson étudie au Upper Canada College, une institution scolaire hautement réputée pour la qualité de son enseignement. Dans cet établissement, il prend des cours de français. En 1929, il s’inscrit en langues modernes à l’Université de Toronto. Deux années plus tard, en 1931, il décide d’aller étudier à Paris. Il séjourne en France de 1931 à 1934, avec un bref intermède d’environ un an où il revient à Toronto pour terminer son baccalauréat en langues modernes à l’Université de Toronto. En France, il obtient un diplôme d’études supérieures en langue et littérature italiennes de la Sorbonne. C’est durant ces trois années passées à l’étranger, que Ryerson commence à s’intéresser aux idées et à la théorie marxistes et qu’il adhère au communisme. Avec la Crise économique et la montée des idéologies de droite (nazisme et fascisme), le début de la décennie 1930 est une période de bouleversements idéologiques et économiques qui favorise une prise de conscience des lacunes du capitalisme. En 1931, Ryerson se familiarise avec la gauche par le biais de l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires. Il est à noter que Ryerson se passionne pour les activités artistiques. Il écrit quelques pièces de théâtre dont War in the West, en 1934. En 1932, lors de son bref retour à Toronto, Ryerson devient membre de la direction de la Ligue des jeunes communistes du Canada. À Paris, Ryerson lit pour la première fois Le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels et il est influencé par une brochure d’un marxiste allemand, A. Kurella, qui porte le titre de La Révolution culturelle. Il débute également dans le journalisme marxiste en écrivant des articles pour des revues progressistes et de gauche (Masses, l’organe du Progressive Art Club et Young Worker). À son retour de France en 1934, Ryerson s’installe à Montréal. Le choix du Québec peut s’expliquer par la fierté qu’il accorde à son ascendance française du côté maternel, à son bilinguisme, à son intérêt pour les conditions

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des travailleurs québécois et à sa sensibilité concernant les particularités culturelles des Canadiens français. En 1935, il devient secrétaire provincial du Parti communiste canadien (PCC) au Québec et il accède au Comité central du parti. Les communistes canadiens sont conscients du potentiel de Ryerson. Ces derniers cherchent un candidat bilingue et un intellectuel de premier plan pour diffuser la doctrine communiste au Québec et pour recruter des membres francophones. Jusqu’en 1939, année où les communistes passent à la clandestinité à la suite du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, Ryerson participe aux grands débats sur la politique ouvrière, l’éducation, la liberté d’expression, la politique provinciale et plusieurs autres sujets discutés dans la revue du parti dans la province de Québec, Clarté. Par exemple, il dénonce avec ardeur la législation ouvrière (les fameux Bills 19 et 20) et la «Loi du cadenas» du gouvernement de l’Union nationale. De même, de 1935 à 1937, Ryerson enseigne au Département d’études françaises du Sir William’s College et à l’Université ouvrière de Montréal. En 1942, avec l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, le PCC n’est plus vu comme un ennemi du Canada. Il peut graduellement reprendre ses activités d’une façon légale. En 1943, Ryerson s’installe à Toronto et il y demeure jusqu’en 1969. Cette même année, il est nommé responsable de la formation au sein du Parti ouvrier-progressiste (POP), anciennement le PCC. Il anime des séances de formation pour les membres du POP. En 1944, il prend la direction de la nouvelle revue théorique du POP, National Affairs Monthly. Lors de ses 25 années suivantes au sein du POP, il dirigera trois autres revues communistes: l’édition torontoise du World Marxist Review (1959-1961), Marxist Quarterly (1961-1968) et Horizons (1968-1971). Avec ses responsabilités considérables, Ryerson devient un «révolutionnaire à temps plein » ; il est même désigné comme l’intellectuel du parti. L’année 1948 marque la formation d’un groupe de recherche en histoire selon une perspective marxiste. Ryerson et d’autres membres du POP élaborent des projets de publications historiques qualifiés d’«Histoire du peuple». C’est dans le cadre de ce projet que Ryerson publie deux de ses plus importants ouvrages : The founding of Canada : Beginnings to 1815 (1960) et Unequal Union : Confederation and the Roots of Conflit in Canadas (1968). Ce dernier volume sera traduit en français en 1972, selon une version refondue, corrigée et augmentée sous le titre Le Capitalisme et la Confédération. Aux sources du conflit Canada-Québec (1760-1873). Il est à noter que Ryerson a écrit un autre ouvrage majeur en 1945 qui porte le titre de Le Canada français: sa tradition, son avenir. En 1953, il participe aux élections fédérales en tant que candidat du POP dans Hamilton-Sud. Malheureusement pour lui, il sera défait.

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Une étape majeure dans la vie de Ryerson est son départ du Comité central du Parti communiste canadien en 1969, poste qu’il occupe sans répit depuis 1935. La raison de son départ s’explique par son opposition à l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces du Pacte de Varsovie. À partir de ce moment, ses opinions et ses positions sur la question nationale québécoise et sur la démocratie socialiste s’écartent définitivement de celles du parti. Ryerson est désabusé par les promesses de renouveau proclamées par Khrouchtchev lors du xxe Congrès du Parti communiste de l’Union Soviétique (PCUS) en 1956. À cette occasion, le nouveau Secrétaire général du PCUS dénonce le «culte de la personnalité de Staline» et les purges staliniennes. Ryerson est, entre autres, un partisan des voies multiples conduisant au socialisme. De même, il dénonce le manque de démocratie dans le processus de prise de décision à l’intérieur du POP et il continue d’affirmer que le parti doit considérer davantage la question nationale au Québec. Il faut cependant spécifier que Ryerson n’abandonne pas l’idéologie marxiste ou même, qu’il remet en question la doctrine de Marx. Cet événement marque une étape décisive dans la vie et dans l’œuvre de Ryerson. La pensée de Ryerson a toujours évolué depuis son adhésion au PCC en 1935. Mais à partir du milieu de la décennie 1960, on constate que sa pensée subit une transformation marquée et une réorientation déterminante. Cependant, il n’y a pas de rupture ou de contradiction entre ses idées d’avant les années 1960 et ses idées dans les décennies 1970 et 1980. Dans son écrit Le Capitalisme et la Confédération, de 1972, on peut déceler des changements dans sa pensée. C’est en 1971 que Ryerson coupe définitivement tous les liens avec le PCC en le quittant officiellement. Ryerson a été membre du Parti communiste canadien pendant plus de 35 ans. Comme on a pu le constater, il a occupé des postes importants et son travail intellectuel est remarquable par ses nombreuses publications sur une multitude de sujets et pour ses recherches historiques. Le rôle important de Ryerson dans la direction du PCC a certainement influencé son travail intellectuel. Il faut cependant mentionner que Ryerson n’a pas suivi aveuglément toutes les directives de l’Internationale communiste et qu’il n’a pas accepté sans discussion l’ensemble de la ligne politique du PCC. Par exemple, en 1942, il a souscrit à l’effort total de guerre, mais sans accepter la conscription obligatoire outre-mer. Il dénonce aussi à quelques reprises le chauvinisme de plusieurs membres canadiens-anglais du parti et il insiste, dès le début de son engagement communiste en 1935, pour que le droit à l’autodétermination nationale du Québec soit inscrit dans le programme officiel du parti. D’un autre côté, il n’a jamais critiqué ouvertement la ligne politique du Parti. Il l’a même appuyé lors de controverses majeures. On a qu’à mentionner les événements entourant le Ve Congrès provincial du POP au Québec lors de

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la dénonciation de militants francophones qu’on jugeait «nationalistes» et qui faisaient preuve de «déviationnisme». Ce qu’on peut conclure est que Ryerson faisait preuve d’une certaine autonomie intellectuelle face au parti, mais il est certain que son travail intellectuel a été grandement influencé et affecté par ses activités de militant communiste. En 1969, Ryerson revient demeurer à Montréal. En 1972, il commence sa carrière de professeur universitaire au Département d’histoire de l’UQAM, poste qu’il occupe jusqu’en 1991. Pendant les deux décennies 1970 et 1980, Ryerson ne chôme pas. Il participe à plusieurs colloques, conférences et séminaires nationaux et internationaux (Italie, Pays-Bas, Espagne…) d’histoire, mais aussi de philosophie, de sociologie et de science politique. Ces activités universitaires l’amènent à analyser l’évolution sociale du Québec à la lumière du marxisme. Il aborde la question du fédéralisme canadien et il est sensible au renouveau du nationalisme québécois. Il entreprend également des recherches sur le mouvement ouvrier et sur les classes populaires. Entre autres, Ryerson collabore à la réalisation d’un projet collectif portant sur l’histoire des mouvements politiques des travailleurs québécois. En 1992, il est nommé professeur émérite de l’UQAM. Ce titre reconnaît son apport exceptionnel comme intellectuel et historien, sans oublier de souligner le rayonnement international de son œuvre. Stanley Bréhaut Ryerson décède en 1997 à Montréal.

ÉTUDE DE L’IDÉOLOGIE DE RYERSON
Comme il est signalé précédemment, il est important de noter les deux périodes qui marquent l’idéologie de Ryerson. En effet, la fin des années 1960 peut être considérée comme une période de transformation et de réorientation dans la pensée de Ryerson. Cette période correspond approximativement à son départ du Comité central du PCC en 1969 et à la publication de son livre Le Capitalisme et la Confédération en 1972. Cette deuxième partie s’attarde à quatre dimensions de l’idéologie de Ryerson : le marxisme, la question nationale, le fédéralisme canadien après 1970 et la démocratie, ainsi qu’à un aspect de sa vie professionnelle, son œuvre historique.

LE MARXISME
Ryerson est attaché aux principes fondamentaux de la doctrine marxiste. Il attribue une grande importance aux concepts de contradiction de classes et de rapports de production. Il dénonce la domination d’une petite classe de possédants sur une large et vaste classe de dépossédés. Il conçoit que les capitalistes industriels ou la grande bourgeoisie contrôlent l’économie en

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exploitant la force de travail des ouvriers. De même, il prend en considération les passages historiques selon les différents modes de production. Un de ces modes est le capitalisme industriel qui cédera sa place dans le futur au communisme. De plus, il est opposé à la propriété privée des moyens de production. Finalement, il dénonce les conditions déplorables et misérables dans lesquelles les ouvriers doivent travailler et vivre. Ryerson est un membre du PCC et, bien sûr, cela se répercute sur ses préoccupations intellectuelles. Néanmoins, Ryerson développe une vision personnelle et authentique des situations canadienne et québécoise, sans toutefois s’écarter de la ligne du parti. Cette mention est nécessaire pour montrer que Ryerson n’est pas seulement un suiveur docile, mais bien une personne qui a ses propres opinions. Pour lui, le marxisme ne doit pas être du dogmatisme politique ou être composé de formules toutes faites. «Nous devons en quelque sorte repenser la société alternative. On a trop souvent tendance à se satisfaire de formules prêtes-à-porter. Un très grand défi est celui du dépassement d’un socialisme envisagé en termes du Parti-État, dominateur et infaillible »1. Dans la vision du capitalisme de Ryerson, il y a la présence de la propriété privée et du salariat. Pour Ryerson, le capitalisme peut se définir comme «un système économique dominé par la production à grande échelle, grâce aux machines et aux usines, exécutée par des ouvriers salariés, à l’emploi des propriétaires des usines dont le but est de faire de l’argent par le mécanisme du profit »2. Deux autres composantes sont primordiales dans sa définition du capitalisme: la présence de monopoles et l’impérialisme. De plus, le capitalisme a deux traits spécifiques au Québec. Le premier est la concentration du grand capital entre les mains de capitalistes canadiens-anglais, américains et britanniques.
Le capitalisme des monopoles tel qu’il s’est développé au Québec a deux traits particuliers qu’il faut signaler, car ils exercent sur notre vie politique et sociale une influence profonde. Le premier est le fait que le grand capital se trouve surtout entre les mains de capitalistes canadiens-anglais, américains ou anglais — les industriels canadiens-français n’occupant qu’une place de second plan. L’autre est le fait que le grand capital anglo-canadien a absorbé les anciennes seigneuries féodales et qu’il s’est fusionné dans une large mesure avec la puissance économique de l’Église3.

Le deuxième trait se distingue surtout après 1960. Ryerson constate la satellisation du Canada dans l’empire américain. Il discerne la forte présence des multinationales américaines dans l’économie québécoise. Cette situation est facilitée par l’appareil étatique canadien.

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Deux particularités sont présentes dans la vision du marxisme de Ryerson. Il considère que la société n’est pas uniquement déterminée par les conditions matérielles et économiques. Il y a une autonomie relative de la superstructure par rapport à l’infrastructure. «Contrairement à ce que veut une erreur très répandue, le marxisme n’est pas un “déterminisme économique”. […] La pensée et les sentiments, les idées, les passions et l’imagination existent dans un monde matériel qui les conditionne et sur lequel ils agissent »4. La seconde particularité présente chez Ryerson est qu’il ne réduit pas le marxisme à une simple lutte de classes dont le seul but est le renversement du capitalisme. «La traduction s’est faite apparemment dans le même esprit que celui qui a réduit au mot d’ordre “classe contre classe ! ” toute la politique des marxistes du début des années 1930. Ce réductionnisme part du caractère fondamental des antagonismes de classe, qui est incontestable, pour en arriver au rejet dogmatique de toutes les autres dimensions du réel social, ce qui est suicidaire »5. Ryerson qualifie le marxisme de ceux qui considèrent le déterminisme économique et la dictature du prolétariat dans un sens étroit de «marxisme vulgaire ». Ryerson tient donc compte des conditions particulières prévalant au Canada et au Québec. Il juge que les actions et les revendications des travailleurs l’emportent sur le travail théorique ou philosophique. Cela est particulièrement présent dans sa pensée après 1970. L’aspect révolutionnaire dans le plan d’action du PCC est vite abandonné pour privilégier une méthode réformiste. Cette décision du PCC suit les directives de l’Internationale communiste (IC) ou du Kominform et l’évolution du communisme international (la Guerre froide) et canadien. Après 1942, le PCC promeut une alliance avec les forces et les groupes «progressistes» qui favorisent la démocratie. Ryerson appuie cette position. De plus, il favorise, comme le parti, le passage au socialisme selon la volonté populaire inscrit dans un processus démocratique. «Mais l’établissement du socialisme ne sera possible que lorsque la majorité de notre peuple l’aura décidé, et exercera sa volonté démocratique pour l’obtenir »6.

LA QUESTION NATIONALE
Dès son adhésion au PCC, Ryerson constate la présence d’inégalités économiques, sociales et culturelles entre les Canadiens français et les Canadiens anglais, défavorisant les premiers. Parmi les inégalités économiques, il y a le nombre dérisoire de Canadiens français propriétaires de grandes entreprises ou détenant des postes de direction et, l’absence pour ceux-ci, d’accumulation de capitaux pour des investissements importants. Pour ce qui est des inégalités sociales, il y a les conditions de logement et

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d’hygiène déplorables, des salaires inférieurs pour les travailleurs québécois et l’utilisation de l’anglais comme langue du travail et des affaires. Le peu d’efforts et le peu d’investissements pour encourager les activités artistiques et culturelles et le nombre ridicule de bibliothèques publiques constituent des exemples d’inégalités dans le domaine culturel. Pour Ryerson, l’obtention du gouvernement responsable en 1848 et l’édification de la Confédération en 1867 reconnaissent l’égalité politique des Canadiens français. «Si la nation canadienne française a survécu, c’est parce qu’elle a mené victorieusement une lutte démocratique, qu’elle a conquise avec l’aide d’alliés démocratiques au Canada et en Europe, l’égalité politique »7. Toutefois, sa position change à partir des années 1960. Cet aspect sera abordé plus loin dans le texte. Ryerson considère que le peuple canadien-français forme une communauténation différente d’une communauté-juridique. La définition qu’apporte Ryerson de communauté-nation est un « regroupement de personnes partageant une langue commune et une culture, et occupant un territoire où s’est constitué, à travers l’histoire, une vie économique et sociale commune »8. Selon Ryerson, les Canadiens français ne forment pas une communautéjuridique, c’est-à-dire, un «État-nation, [une] entité politique souveraine »9. Dans la pensée de Ryerson, le Canada est un État binational, qui compte donc deux communautés-nations au sein d’une même structure étatique. Dès son entrée dans la section québécoise du PCC en 1935, Ryerson reconnaît le droit à l’autodétermination du Québec, malgré les réticences de la direction anglophone du PCC qui préfère adopter et encourager les visées centralisatrices d’Ottawa. Ainsi, Ryerson est en faveur d’une égalité totale entre les Canadiens français et les Canadiens anglais, et il dénonce avec fermeté les inégalités présentes entre les deux nations à travers l’histoire du Canada. Avant les années 1960, malgré la prise en compte de la question nationale par Ryerson, le marxisme reste la valeur primordiale dans sa structure de pensée. La question nationale est une notion instrumentale et elle est reléguée derrière le marxisme. Une fois établie, la société socialiste réglera les problèmes que pose la question nationale, à l’exemple de l’URSS. Ryerson écrit: «le socialisme, en abolissant le régime capitaliste, a apporté une solution complète au problème de l’oppression et de l’inégalité nationales. La solution soviétique de la question nationale mérite d’être étudiée par le peuple canadien »10. Pour mieux comprendre l’appréciation et l’évaluation que fait Ryerson de la question nationale, il faut prendre en considération le contexte des décennies 1930 et 1940. À cette époque, le nationalisme québécois est étroitement

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associé au nationalisme traditionnel du clergé catholique et aux fascistes québécois. Pour Ryerson, durant ces années, l’Église représente une force réactionnaire et largement conservatrice qui s’oppose aux réformes sociales. Notamment, Ryerson conteste la vision agricole de François-Albert Angers et le nationalisme traditionnel de Lionel Groulx. Ryerson entretient une haine viscérale à l’endroit des fascistes. Les fascistes valorisent le système corporatif et vantent les œuvres de Mussolini, Franco et Salazar, sans oublier leur anticommunisme notoire. Du point de vue de Ryerson, les représentants fascistes au Québec (Paul Bouchard, Adrien Arcand, les frères O’Leary, etc.), prétendent «défendre “la nation”: et une fois au pouvoir ils trahissent la nation, la vendent, la traînent à la ruine »11. Toutefois, Ryerson apporte une nuance importante: le nationalisme peut représenter une force rétrograde ou progressiste, cela dépend du groupe qui en assume la direction. Par exemple, pour Ryerson, l’autonomie provinciale duplessiste est conservatrice et représente un recul pour le Québec. Ryerson traite même Duplessis de « cryptofaciste». Ryerson condamne alors le nationalisme, car il le considère comme une stratégie de l’impérialisme américain pour affaiblir la cohésion du Canada et une tactique de la grande bourgeoisie québécoise pour amadouer la classe ouvrière. Ryerson affirme que «la bourgeoisie sait bien qu’il faut “diviser pour régner”. Elle sait aussi qu’il n’y a pas de moyen plus puissant, plus efficace, que le nationalisme pour rattacher les ouvriers à la bourgeoisie de leur nation »12. Comme il est mentionné précédemment, la fin des années 1960 indique une transformation dans la pensée de Ryerson. Cette transformation est d’autant plus manifeste concernant la question nationale. Dans Le Capitalisme et la Confédération, Ryerson affirme qu’il a sousestimé le facteur national dans le processus historique du xixe siècle. Dorénavant, il accorde plus de place à la volonté des Canadiens français de se doter d’un État propre en combattant l’autorité coloniale, c’est-à-dire les dirigeants anglais. Pour illustrer ce fait, Ryerson donne le sous-titre de «révolution nationale-démocratique» pour identifier les rébellions de 1837-1838. Sa position change également à propos de l’obtention de l’égalité politique des Canadiens français au xixe siècle. Dans ce même ouvrage, il fait une autocritique. Il discerne maintenant que le gouvernement responsable de 1848 et la Confédération de 1867 n’ont pas accordé l’égalité politique aux Canadiens français. En effet, ces deux événements ne reconnaissent pas l’autodétermination du Québec et les Canadiens français n’obtiennent pas le contrôle effectif de leur économie.

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S’imaginer que la seule concession par Downing Street du Self-government colonial ait, du même coup, mis fin à la condition d’inégalité politique des francophones du Canada-Uni, c’était verser dans l’illusion whig, libérale. Au fond, notre aberration fut de sous-estimer le national francophone et de fixer sur le facteur «économique» dans son expression la plus étroite13.

Un point crucial dans la réorientation de la pensée de Ryerson relève de la relation entre le social (contradiction des classes) et le national (la position des Canadiens français par rapport aux Canadiens anglais et le droit à l’autodétermination nationale). Dorénavant, Ryerson n’estime plus les nations ou le nationalisme comme de simples aspects et effets des structures de classes et des modes de production. Les conditions socio-économiques ne sont plus les seules causes primordiales dans la transformation de la société. Le national prend donc plus de place et plus d’importance dans sa structure de pensée. Le changement dans l’idéologie de Ryerson à propos des relations entre le national et le social coïncide avec la Révolution tranquille et avec la montée des mouvements nationalistes et socialistes au Québec. Par cette conjoncture, Ryerson devient plus sensible au lien qui peut s’établir entre ces deux composantes de la société québécoise. Ryerson proclame que «c’est en reconnaissant à quel point l’oppression nationale est organiquement liée avec la domination du grand capital, qu’on se rendra compte de l’énorme potentiel libérateur du mouvement national »14. Combattre à la fois l’oppression nationale et les contradictions de classes, l’un ne va pas sans l’autre. Ryerson proclame que le social et le national sont indissociables. Ces remarques s’appliquent aussi aux rapports Canada-Québec. De l’avis de Ryerson, «le pouvoir d’État se cristallise en amalgame des dimensions classistes et nationalitaires. N’en voir que celles du nationalisme, c’est verser dans l’interprétation nationaliste. N’en voir que celles des classes, c’est ouvrir la porte au “marxisme vulgaire ”, économiste »15. Il y a donc une modification de la structure de pensée de Ryerson. Le marxisme (contradiction de classes, égalité des conditions, pouvoir dévolu aux travailleurs) est intimement associé à la dimension nationale. Ryerson juge qu’il est «inacceptable, ici, le schéma figé, hiérarchisé du mouvement historique, où la primauté causale appartiendrait nécessairement au socioéconomique (contradictions de classes), tandis que la “nation n’est pas force motrice principale”. […] l’effondrement soviétique et yougoslave est là pour témoigner de la redoutable force de la dimension nationalitaire »16. La classe ouvrière reste tout de même la puissance essentielle à l’opposition au capitalisme des grands monopoles. La citation suivante est le point de vue d’une personne qui, selon Ryerson, a une vision erronée et fautive du nationalisme québécois : « le nationalisme est une diversion réactionnaire ; notre adversaire principal, c’est le séparatisme péquiste. S’il y a effectivement des griefs

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provenant de discrimination, ce sera au socialisme d’y remédier, pas au capitalisme »17. Bien sûr, Ryerson est opposé à cette vision qui délaisse le national et met uniquement l’accent sur le social (le socialisme).

LE FÉDÉRALISME CANADIEN APRÈS 1970
La vision de Ryerson du fédéralisme canadien et des rapports CanadaQuébec après 1970 découle de ses remarques et de ses analyses à propos de la question nationale et de son interprétation de l’histoire. Pour Ryerson, le gouvernement fédéral est à la solde des multinationales américaines. Il observe que «l’État fédéral est étayé en tout premier lieu par l’Empire des États-Unis auquel il est inféodé et auquel il sert de courroie de transmission d’investissements et d’hégémonie culturelle et militaire »18. Pour que le fédéralisme canadien continue d’être viable et pour qu’il devienne équitable et légitime, il faut la reconstruction du Canada selon une confédération fondée sur la reconnaissance de deux entités politiquement égales. Toutefois, Ryerson rejette cette conception, car elle est irréaliste. Il remarque que «le plus souhaitable, à mes yeux, eut été un genre de miracle, par lequel un Canada anglais aurait accepté de bon gré une restructuration en deux États indépendants, mais associés sur un pied d’égalité »19. Ryerson perçoit la présence d’un petit nombre de grands bourgeois francophones associés à l’oligarchie canadienne-anglaise et américaine. Pour les Franco-Québécois, l’absolue nécessité est de contrer la domination des grands capitalistes, à majorité anglophone, et l’impérialisme américain. Pour ce faire, il faut l’affirmation, sur les terrains politiques et économiques, d’une alliance entre les partisans du mouvement national québécois et les travailleurs. «Pour que ce potentiel s’affirme, il faudrait que le nationalisme québécois à tendance démocratique et anti-impérialiste trouve un terrain d’entente et d’action commun avec le mouvement ouvrier qui cherche en tâtonnant les voies de l’unité et d’expression politique autonome »20. S’opposer à la tendance centralisatrice d’Ottawa, faire obstacle au grand patronat québécois et reprendre le contrôle de l’économie québécoise, voilà trois objectifs primordiaux de cette alliance. Par conséquent, la lutte ouvrière/ national-démocratique vise la libération nationale et sociale. Il est impératif de concilier le social et le national dans l’avenir du Québec. Avec l’élection du Parti québécois en 1976, Ryerson voit une alliance possible de celui-ci avec les organisations ouvrières. Ryerson n’est pas indifférent envers les autres provinces canadiennes. Il ne désire pas couper les contacts entre les Canadiens anglais et les Canadiens français. Pour lui, « dire le rejet du rapport d’injustice que renferme la structure socio-étatique de 1867, ce n’est pas rejeter le rapport entre

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les Québécois et les Canadiens, mais plutôt lui rechercher des bases nouvelles et égalitaires »21.

LA DÉMOCRATIE
Le terme démocratie est amplement employé dans les ouvrages et les articles de Ryerson. Cependant, il n’y apporte aucune définition précise et détaillée. La représentation de la démocratie chez Ryerson semble s’être modifiée au moment de son départ du PCC en 1969. Avant les années 1960, la démocratie est une valeur subordonnée à la réalisation du socialisme. Après la décennie 1960, Ryerson associe étroitement la démocratie et le droit à l’autodétermination du Québec. Durant ses années communistes, Ryerson précise que l’obtention d’un gouvernement représentatif et responsable au xixe siècle dans le cadre du système parlementaire britannique et la reconnaissance du suffrage universel sont des avancées que le capitalisme a permises. Au début des années 1960, Ryerson commence à distinguer le problème de la démocratie dans le cadre des organisations socialistes (PCC) et dans la société socialiste (URSS). La plus grande difficulté de la démocratie socialiste est la concentration d’un immense pouvoir entre les mains d’un petit groupe de personnes. Ryerson croit que le xxe Congrès du PCUS de 1956 n’a pas assez approfondi la question de la démocratie socialiste. Les aberrations de Staline ne remettent pas en cause la démocratie socialiste, mais elles lui posent des défis pour que le «culte de la personnalité» ne se reproduise plus. « En réalité, les “cultes” de Staline et de Mao ne tiraient pas leur origine de la nature du socialisme, mais constituaient des embûches pour son progrès. Ils n’expriment pas la logique de la société socialiste, mais le défi qu’elle a à relever »22. Il faut une pression exercée sans relâche par les dirigés sur les dirigeants. Ryerson s’aperçoit que le changement de la base ou en d’autres mots, l’établissement du socialisme, n’est pas synonyme de l’émergence de la démocratie réelle. Ryerson fait une distinction entre démocratie « formelle » et démocratie «en substance». « L’antidote de la puissance dominatrice […] n’est pas l’impuissance. La démocratie, voilà la question; pas seulement la démocratie “formelle”, mais la démocratie en substance, en profondeur et qui plus est, à l’échelle de la planète »23. Dans l’optique de Ryerson, la situation soviétique s’approche plus de la démocratie «formelle» que de la démocratie «en profondeur». À partir de 1970, Ryerson insiste pour affirmer que le droit à l’autodétermination du Québec est une exigence démocratique. La démocratie exige qu’on reconnaisse le droit d’une nation à disposer d’elle-même. « L’autodétermination, librement exercée, est la seule voie qui mène au

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rapprochement des peuples; ce qui les éloigne les uns des autres et les met aux prises, est l’inégalité, l’oppression nationale»24. Ryerson établit une analogie entre le mouvement national et la démocratie. De plus, Ryerson estime que le processus démocratique ne doit pas être subordonné aux intérêts des capitalistes. On doit prendre en compte les aspirations profondes des travailleurs et des masses populaires.

L’ŒUVRE HISTORIQUE
Dès son engagement dans le PCC, Ryerson s’intéresse à l’histoire du Canada au xixe siècle. Cet intérêt peut découler de l’attention que voulait porter le parti à l’histoire canadienne. De même, peu d’études en histoire sont produites par les mouvements socialistes concernant la situation canadienne. Les premières contributions de Ryerson traitent de Papineau et des rébellions de 1837. En 1937, lors du centenaire de ce dernier événement, Ryerson publie son premier ouvrage, 1837: The Birth of Canadian Democracy. Le but premier de Ryerson n’est pas d’apporter des faits nouveaux ou inédits sur l’histoire canadienne, mais plutôt de la réinterpréter selon une analyse matérialiste historique, à savoir marxiste. Il consulte très peu les archives et il n’utilise qu’exceptionnellement les documents de première main. Cependant, il a une connaissance approfondie des textes et des recherches des autres spécialistes en histoire et d’autres domaines (philosophie, sociologie, etc.). Cette situation lui vaut les critiques d’historiens. En parlant du livre Le Capitalisme et la Confédération, Fernand Ouellet écrit: « d’abord, ce livre apparaît plus comme une entreprise idéologique que comme une œuvre scientifique. Cela conduit à une interprétation sur de grossières oppositions entre les forces du bien et celles du mal, entre exploiteurs et exploités »25. Quant à lui, Donald Creighton affirme que le matérialisme historique est une théorie importée plaquée sur la réalité canadienne. Cette théorie n’est donc pas compatible avec une interprétation valable de l’histoire canadienne. De son propre aveu, Ryerson admet l’influence qu’ont eu les travaux d’Harold Innis. Innis est un pionnier dans l’histoire économique du Canada avec sa théorie des principaux produits dans le développement économique canadien. Avec la mise sur pied du groupe de recherche en histoire marxiste en 1948, le PCC montre sa volonté de faire une place à une «Histoire du peuple». Un autre but est recherché par les communistes canadiens. «Ils voulaient également qu’ils [les travaux marxistes] soient populaires. Leur “ Histoire du peuple” serait écrite non pas pour les intellectuels, mais bien pour le peuple canadien, entité bien vague au temps du Front populaire, mais sûrement plus vaste que le cercle des historiens »26. Les historiens du PCC,

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dont Ryerson, veulent faire une place à la classe ouvrière et aux masses populaires dans l’écriture de l’histoire au Canada. Dans Le Capitalisme et la Confédération, Ryerson décrit l’émergence de la classe ouvrière à la fin du xixe siècle, ses revendications et ses conditions de travail. À ce propos, Ryerson note: «le Canada colonial et victorien de cette époque était donc agité par des conflits de classes qui traduisaient la présence, derrière les débats politiques et constitutionnels ainsi que les problèmes nationaux, d’une question sociale de nature différente et encore plus profonde: la question ouvrière »27. De cette initiative du PCC, Ryerson publie deux ouvrages: Founding of Canada en 1960 et Unequal Union en 1968. On peut décrire l’œuvre historique de Ryerson comme une histoire qui n’est pas enfermée dans l’univers des certitudes, qui laisse une place importante au facteur national dans l’interprétation des événements. Il examine les aspirations, les espoirs, les frustrations, les luttes, les victoires et les échecs des classes opprimées. Pareillement, il tient compte des conditions concrètes de la vie des classes dominées en lien étroit avec celles des classes dominantes, sans délaisser les aspirations nationalitaires et les luttes sociales de libération. Trois thèmes principaux sont à la base de son œuvre historique: les révoltes coloniales, la montée du capitalisme industriel et la création de l’État canadien. Disons quelques mots sur ces trois thèmes. Débutons par l’examen du thème des révoltes coloniales. Dans l’optique de Ryerson, les rébellions de 1837-1838 et les événements menant au gouvernement responsable de 1848 constituent, dans la longue durée, une révolution démocratique antiféodale et anticoloniale. Cette révolution est une réaction contre la domination d’une oligarchie foncière-marchande composée de seigneurs, du Haut clergé et de grands marchands anglophones, qui fait obstacle au développement du capitaliste industriel. Au Bas-Canada, le système seigneurial et, dans l’ensemble des deux Canadas, le mode de production mercantile entravent les forces productives du capitalisme. Dans cette optique, Ryerson proclame que :
les structures gouvernementales nées de la Conquête ont placé le pouvoir aux mains des administrateurs militaires britanniques. Ce sont elles qui ont permis aux capitalistes mercantiles anglais de s’emparer du commerce des fourrures, du bois et des pêcheries, que les entrepreneurs français avaient organisé sous l’Ancien Régime. La présence française dans la nouvelle structure de pouvoir politique et économique se limitait au rôle d’appoint joué par une poignée de collaborateurs issus du clergé et de la classe des seigneurs28.

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Dans la perspective de Ryerson, les revendications en faveur de l’autodétermination nationale de la part des Canadiens français sont également des objectifs de cette révolution. Le deuxième thème, la montée du capitalisme industriel, est un phénomène qui s’explique par le passage du capitalisme marchand au capitalisme industriel et commercial. Ce phénomène n’apparaît pas comme une simple évolution des formes de richesse, mais comme une rupture révolutionnaire entre les deux formes de capitalisme. De même, les revendications politiques (autodétermination nationale) et la révolution économique sont deux conditions réciproques de l’avènement du monde moderne. Terminons en examinant le point de vue de Ryerson concernant la Confédération de 1867. Selon lui, les artisans de la Confédération canadienne veulent laisser croire à une association égalitaire entre les Canadiens français et les Canadiens anglais. Mais Ryerson constate qu’«ainsi d’une part on laissa entendre à la communauté nationale francophone qu’elle adhérait à une association étatique fondée sur le principe d’égalité, alors que d’autre part on prescrit des structures qui, loin de correspondre à une relation d’égalité binationale, exprimèrent en fait la domination d’une nation par une autre»29. La Confédération est instaurée sous le leadership de la bourgeoisie canadienne-anglaise et le compromis de celle-ci avec l’élite canadiennefrançaise cléricale et d’affaires, fut la forme de gouvernement fédéraliste. Par conséquent, l’État canadien est un instrument de domination anglocanadienne. En fait, il n’y a pas la présence de l’idée d’un État binational dans l’élaboration du gouvernement canadien. Cette réalité est l’obstacle majeur et principal à la réalisation et à la vitalité du régime fédéraliste de 1867. Il y a la reconnaissance d’une dualité culturelle (langue et religion) mais le refus d’une dualité politico-économique. Dans un article, Ryerson écrit: «l’État fédéral canadien créé en 1867 masque sous une structure territoriale de morcellement en plusieurs provinces aux compétences “identiques” le caractère binational du pays. L’emploi officiel de la langue française […] constitue, au Québec et à Ottawa, une concession à la conception d’une dualité culturelle, dont la contrepartie est le refus d’une dualité politico-étatique »30. Ryerson n’apporte pas une nouvelle interprétation concernant les raisons de l’édification de la Confédération. Il mentionne la menace américaine, la constitution d’un vaste marché intérieur, l’accès aux capitaux anglais pour la construction des chemins de fer canadiens et un dénouement à l’impasse politique sous l’Union. Après avoir examiné l’itinéraire et les événements marquants dans la vie de Ryerson, et après avoir analysé son idéologie et son œuvre historique, ce

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texte désire apporter une réponse à la question suivante: Est-ce que Stanley Bréhaut Ryerson est un intellectuel par vocation, c’est-à-dire un intellectuel engagé dans les discussions et les débats politiques, sociaux et moraux de la société? À la lumière de ce texte, il ne fait aucun doute que Ryerson est bel et bien un intellectuel par vocation. Tout d’abord, Ryerson est un intellectuel. Il a une formation académique poussée et une érudition remarquable. En plus de posséder un diplôme d’études supérieures de la Sorbonne, il a obtenu, en 1987, un doctorat de l’Université Laval pour l’ensemble de son œuvre. De plus, il a constamment approfondi ses connaissances et il a acquis un savoir nouveau par un énorme travail de lecture et de recherche. Il a toujours porté une attention particulière à l’émergence des nouvelles notions historiques et aux nouveaux courants historiographiques. Finalement, on peut affirmer sans se tromper que Ryerson est un intellectuel par vocation. Il a composé des monographies portant sur l’histoire canadienne et un nombre considérable d’articles publiés dans plusieurs revues sur une grande variété de sujets (conditions de logement, chômage, politique provinciale, fédéralisme canadien, question nationale québécoise, autochtones…). De plus, il a participé à la politique partisane. Il a été candidat dans Hamilton-Sud et il a organisé d’autres compagnes électorales pour des membres du PCC. Qui plus est, à plusieurs reprises il a discuté et il a pris position dans des débats de société. Il s’est opposé à la conscription en 1940, il a dénoncé l’invasion de la Tchécoslovaquie par les forces du Pacte de Varsovie en 1969, il a présenté un mémoire à l’Assemblée natinale au moment de la préparation de la Charte de la langue française en 1977, il s’est prononcé en faveur du «Oui» lors du référendum de 1980 et plusieurs autres exemples peuvent être cités. Enfin, particulièrement durant son engagement communiste, Ryerson a posé des gestes concrets pour améliorer les conditions de vie des chômeurs et des personnes défavorisées. Également, il a entrepris des démarches pour organiser les ouvriers dans des syndicats industriels. Avec tous ces exemples, Ryerson est incontestablement un intellectuel par vocation. De plus, à travers l’œuvre de Ryerson, nous avons eu l’occasion de mieux comprendre et de mieux apprécier la société québécoise avec toutes ses caractéristiques et ses particularités.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Entrevue avec Stanley Bréhaut Ryerson. «Stanley Bréhaut-Ryerson: mouvement ouvrier et question nationale», Conjoncture politique au Québec. no 1, 1981-1982, p. 93. 2. Stanley Bréhaut Ryerson, Le Capitalisme et la Confédération. Aux sources du conflit Canada-Québec (1760-1873), Montréal, Parti Pris, 1972, p. 127.

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3. Stanley Bréhaut Ryerson, Le Canada français : sa tradition, son avenir, Montréal, Éditions de la Victoire, 1945, p. 15. 4. Stanley Bréhaut Ryerson, Les origines du Canada, Montréal, VLB Éditeur, 1997, p. 373-374. 5. Entrevue avec Stanley Bréhaut Ryerson, loc. cit., p. 90. 6. Ryerson, Le Canada français…, p. 23. 7. Ibid., p. 67. 8. Stanley Bréhaut Ryerson. «Charte de la langue française au Québec» dans Le Capitalisme et la Confédération. Aux sources du conflit Canada-Québec (1760-1873), Montréal, Parti Pris, 1972, p. 363. 9. Ibid., p. 363. 10. Ryerson, Le Canada français…, p. 141. 11. Ibid., p. 108. 12. Stanley Bréhaut Ryerson, «Nationalisme et conscience de classe», Action, vol. 1, no 2, automne 1947, cité dans Robert Comeau et Robert Tremblay (dir.), Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat, Hull, Éditions Vents d’Ouest, 1996, p. 124. 13. Stanley Bréhaut Ryerson, «Prise de conscience: nationalité et tensions sociétales. Notes pour un témoignage», Cahiers de recherche sociologique, v. 20, 1993, p. 15. 14. Ryerson, «Charte de la langue…», p. 358. 15. Entrevue avec Stanley Bréhaut Ryerson, loc. cit., p. 91. 16. Ryerson, «Prise de conscience…», p. 16. 17. Entrevue avec Stanley Bréhaut Ryerson., p. 91. 18. Ryerson «Charte de la langue…», p. 358. 19. Ibid., p. 362. 20. Ryerson, Stanley Bréhaut Ryerson, «Mutations potentielles des rapports de force Canada/Québec» dans Orban, Edmond (dir.), La modernisation politique au Québec. Sillery, Boréal Express, 1976, p. 68. 21. Stanley Bréhaut Ryerson, «Scénario pour un cauchemar à éviter», Les Cahiers du Socialisme, no 5, printemps 1980, p. 12. 22. Stanley Bréhaut Ryerson, The Open Society: Paradox and Challenge, New York, International Publishers, 1965, cité dans Comeau et Tremblay, op. cit., p. 292. 23. Wendell MacLEod, Libbie Park et Stanley Bréhaut Ryerson, Bethune: The Montreal Years, an Informal Portrait, Toronto, J. Lorimier, 1978, cité dans Comeau et Tremblay, op. cit., p. 67. 24. Ryerson, «La charte de la langue…», p. 363. 25. Fernand Ouellet, « Review of Unequal Union», Canadian Historical Review », v. 50, no 3, septembre 1969, p. 317.

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26. Gregory S. Kealey, «Stanley Bréhaut Ryerson: historien marxiste» dans Robert Comeau et Bernard Dionne (dir.), Le droit de se taire. Histoire des communistes au Québec, de la première guerre mondiale à la Révolution tranquille. Outremont, VLB éditeur, 1989, p. 246. 27. Ryerson, Le Capitalisme et la Confédération…, p. 249. 28. Ibid., p. 19. 29. Ryerson, « Mutations potentielles… », p. 70. 30. Stanley Bréhaut Ryerson, «Le social et le national dans le “réveil québécois”» dans Malek, Anouar Abdel (dir.), Sociologie de l’impérialisme, Paris, Anthropos, 1971, p. 545.

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Maurice Séguin : un historien oublié

Josiane Lavallée Candidate à la maîtrise en histoire Université de Montréal Vingt ans ont passé depuis le décès de Maurice Séguin, survenu le 28 août 1984. Après toutes ces années, que reste-t-il de sa pensée et de son interprétation néo-nationaliste à l’intérieur de la communauté historienne et chez les intellectuels québécois? À lire le livre de l’historien Gérard Bouchard sur Les deux chanoines, Contradiction et ambivalence dans la pensée de Lionel Groulx dans lequel il associe le néonationalisme au nationalisme culturel de Groulx, nous sommes forcés de constater que la pensée du père du néonationalisme que fut Maurice Séguin est passablement occultée ou tombée dans l’oubli 20 ans après sa mort. Pourtant, tout au long des années 1950, 1960 et 1970, sa nouvelle interprétation de l’histoire du nationalisme au Québec, à savoir que la Conquête de 1760 avait entraîné pour les Canadiens français une inévitable infériorité aux plans politique et économique marqua des centaines d’étudiants, tant en histoire que dans les autres disciplines des sciences sociales. Cette interprétation néonationaliste eu sans conteste une influence diffuse dans la société québécoise et auprès des politiciens québécois qui ont fait la Révolution tranquille. Chez Maurice Séguin, la nation québécoise se doit nécessairement d’acquérir son indépendance si elle veut arriver à détenir son «agir (par soi) collectif» dans les domaines politique, économique et culturel. Au niveau politique, la nation doit posséder son autonomie interne et externe, jouir de la pleine autodétermination, se présenter par elle-même dans le monde entier et être présente dans le concert des nations. Aux plans économique et culturel, elle doit gérer ses affaires, assumer ses responsabilités et développer ses propres expériences en votant notamment des lois dans l’intérêt de la nation québécoise. Cette conception politique de la nation chez Séguin où la maîtrise de la vie politique est essentielle au plein épanouissement de l’État-nation a influencé les générations qui ont incarné les valeurs de la société québécoise à l’époque de la Révolution tranquille. Le «Maître chez soi» du premier ministre Jean Lesage était tout à fait à l’image de la conception de la

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nation chez Séguin. Au plan politique, cette conception moderne de la nation rompait avec l’interprétation traditionnelle de la survivance nationale qui s’était imposée dans la société canadienne-française et dans l’historiographie pendant près d’un siècle. Les Canadiens français devenus des Québécois ne voulaient plus survivre mais vivre et acquérir leur indépendance. Contrairement au nationalisme culturel de Lionel Groulx qui faisait intervenir la providence et la mystique nationale pour expliquer l’existence de la nation canadienne-française et fouetter l’ardeur nationale chez les Canadiens français, Maurice Séguin a quant à lui développé une analyse rationnelle du devenir de la nation québécoise pour son époque. Rationnellement, dans son analyse de l’histoire des deux Canadas qui fut à l’origine de l’interprétation néonationaliste, Séguin s’est davantage soucié des facteurs d’ordre matériel, naturel et structurel et des déterminismes implacables de l’histoire. Dans sa conception de la nation, il a extrait toute connotation religieuse reliée au catholicisme. Chez Séguin, le référent national se situe à l’intérieur d’un cadre laïque, exempt de toute croyance religieuse. Principale rupture avec son ancien maître Lionel Groulx, Séguin s’est toujours fait un devoir de demeurer discret à ce sujet pour ne pas froisser celui qui lui avait permis d’accéder à la carrière d’universitaire. Par conséquent, cette discrétion chez Séguin et son refus de publier sa thèse de doctorat avant 1970 qui rompait avec la thèse providentielle de la nation canadienne-française ont occulté la rupture fondamentale qui est survenue entre la conception de l’histoire et de la nation chez Lionel Groulx et celle de Séguin. À ce sujet, il est pertinent de consulter le livre de Frédéric Boily, La pensée nationaliste de Lionel Groulx, dans lequel il fait ressortir les similitudes entre les conceptions de la nation chez Groulx et chez Séguin tout en occultant les profondes différences et ruptures. Au niveau structurel, Séguin a analysé comment la perte de «l’agir (par soi) collectif» aux plans politique, économique et culturel en 1760 a condamné les Canadiens français et par la suite les Québécois à la survivance devant une impossible assimilation et une impossible indépendance. Contrairement à Groulx qui croyait que les Canadiens français avaient survécu à la Conquête grâce à la Providence, Séguin étudiait plutôt les causes à l’origine de cette survivance, notamment la lenteur du peuplement britannique et les concessions britanniques octroyées à la population canadienne dès 1764 et qui rendirent impossible toute assimilation de la nation conquise. Dans cette optique néonationaliste, le concept de la survivance nationale développé par l’historiographie traditionnelle de Garneau à Groulx n’est plus valorisé et représente dorénavant l’aliénation collective de la nation québécoise. Au niveau matériel, Séguin a démontré que toute nation, pour être «normale», doit détenir la maîtrise de sa vie politique, économique et

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culturelle si elle veut détenir une autonomie interne et externe nécessaires à toute émancipation nationale. Donc, pour Séguin, il est nécessaire que la nation québécoise acquière son indépendance. Cependant, cette indépendance demeure impossible à atteindre en raison des déterminismes historiques et des rapports de force qui avantagent la nation canadienne à l’intérieur de la fédération centralisatrice de 1867. Selon lui, même si la nation québécoise majoritaire au Québec va se doter au cours de la Révolution tranquille d’un État national interventionniste pour accroître la maîtrise de sa vie politique et économique, il n’empêche qu’il ne peut concurrencer avec l’État canadien dix fois plus puissant et contrôlant son autonomie externe. Séguin a très bien démontré qu’à l’intérieur de la fédération canadienne, la nation québécoise minoritaire sera toujours tributaire des décisions de la majorité canadienne et cette dernière ne pourra céder aux demandes de la nation québécoise sans nuire à l’équilibre du cadre fédéraliste. À la différence de Séguin, Lionel Groux n’a pas saisi la portée réelle du fédéralisme canadien sur la nation minoritaire. Pour lui, il s’agit bien plus d’une question de volonté de la part des Canadiens français que de rapports de force et de déterminisme historique. Selon lui, les Canadiens français se doivent de faire respecter le «Pacte de 1867» et de faire fonctionner l’appareil gouvernemental dans le bon sens de manière à en renforcer les pouvoirs octroyés au Québec dans la Constitution. Groulx ne voyait pas la nécessité d’acquérir l’indépendance pour la nation québécoise, l’essentiel était de travailler à rendre la Confédération à l’image de ce qu’elle aurait dû être à l’origine, c’est-à-dire dans le respect de l’égalité politique entre les deux peuples fondateurs, puisqu’il croit possible cette égalité. Dans son analyse de l’histoire du Canada, il a sous-estimé l’importance pour une nation de détenir une autonomie interne et externe. À ses yeux, il est tout à fait possible pour la nation québécoise de détenir la maîtrise de sa vie politique, économique et culturelle à l’intérieur de la fédération canadienne. Dans sa conception de la nation, Séguin a démontré que l’autonomie interne d’un État provincial ne pouvait être suffisante pour maîtriser en toute plénitude sa vie politique, économique et culturelle. Cette conception politique de la nation reliée au territoire Québécois et à son État québécois allait nettement se démarquer de la conception culturelle et providentielle de la nation que nous retrouvons chez Groulx. Dans L’idée d’indépendance au Québec, genèse et historique, Maurice Séguin reconnaissait être tributaire pour une grande part de l’interprétation de l’histoire du Canada des séparatistes de 1936-1938 gravitant autour du journal La Nation, de Paul Bouchard. Tous, y inclus Séguin, furent discrets à ce chapitre car il n’apparaissait pas favorable d’admettre que l’argumentaire séparatiste

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des années 1960 avait d’abord été élaboré par Paul Bouchard, un fasciste corporatiste notoire. Tout en étant inspiré par l’analyse de Paul Bouchard sur la notion du fédéralisme et de la place du Québec dans la fédération canadienne, Séguin n’a, par contre, jamais défendu un projet de société réactionnaire aux plans politique, économique, culturel et social. Toutefois, tout en étant de nature politique, la définition de la nation chez Séguin demeurait néanmoins une conception ethnique et non civique, car elle englobait uniquement les Canadiens français du Québec. Dans son schéma conceptuel des Normes dans lequel il définissait la nation et le nationalisme, il n’a jamais fait mention de la place réservée aux immigrants. Dans son chapitre sur la sociologie du national, il définissait, dans un premier temps, la nation au sens général comme étant «un groupe d’humains qui en est arrivé à se reconnaître DISTINCT pour de multiples raisons, très variables, pas toutes nécessaires à la fois. Par exemple : une commune origine, une commune langue, des traditions communes, une même histoire, l’occupation d’un même territoire, un impératif géographique, une accident historique »1. À la lumière de cette définition, nous pouvons soutenir que chez Séguin la nation québécoise se rattache aux Canadiens français habitant le territoire québécois et que les immigrants ou néo-Québécois n’y sont pas inclus. Par contre, dans sa sociologie du national, il demeure que sa principale définition de la nation demeure celle au sens intégral, soit la nécessité de détenir l’agir (par soi) collectif aux plans politique, économique et culturel, et ce, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du territoire québécois, c’est-à-dire au niveau international. Sa conception de la nation incluant les Québécois (Canadiens français) représentait tout simplement les valeurs de la société québécoise des années 1960. Le débat autour d’une conception civique de la nation incluant tous les groupes de la société québécoise n’avait pas encore eu lieu. Maurice Séguin a développé une analyse de la nation et du nationalisme en lien avec son époque et ses valeurs. Aujourd’hui, 20 ans après sa mort, historiens, sociologues et politologues demeurent discrets et écrivent rarement au sujet de l’apport de Maurice Séguin et de son interprétation néonationaliste à l’historiographie québécoise. Certes, en 1993, le sociologue Jean Lamarre publiait sa thèse de doctorat sous le titre Le devenir de la nation québécoise, selon Maurice Séguin, Guy Frégault et Michel Brunet 1944-1969. Cette thèse, qui portait sur les cheminements intellectuels et professionnels des trois historiens de l’École historique de Montréal relatait dans une large mesure l’apport de Maurice Séguin et de son interprétation néonationaliste à l’historiographie québécoise. Toutefois, plus de 10 ans après, cette étude commence à dater et fut surtout écrite avant le débat controversé autour des concepts de nation

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ethnique/nation civique et des critiques formulées par certains intellectuels fédéralistes à l’endroit du nationalisme québécois. En 1998, dans son ouvrage Faire de l’histoire au Québec, l’historien Ronald Rudin dépeignait Maurice Séguin et ses collègues Brunet et Frégault comme les successeurs de la pensée de Lionel Groulx. Rudin diminua foncièrement l’apport de Séguin et de son influence sur l’historiographie québécoise. À ses yeux, Séguin aurait peu apporté à l’historiographie, n’ayant presque pas publié tout au long de sa carrière et surtout peu influencé la jeune génération d’historiens issue de la Révolution tranquille. Malheureusement, ce livre ne rendait pas justice à Maurice Séguin, à ses deux collègues et disciples, et à leur apport respectif à l’historiographie québécoise. L’historien Rudin aurait pu tenir compte davantage de la contribution historique indéniable de la thèse de doctorat de Séguin sur La nation canadienne et l’agriculture (1760-1850) et de son système normatif à l’origine de son interprétation néonationaliste qui rompaient littéralement avec l’interprétation traditionnelle de l’histoire du Canada et du paradigme de la survivance nationale. Cependant, en démontrant la rupture évidente entre Groulx et Séguin, Rudin n’aurait pu développer son argumentaire d’une profonde filiation entre la pensée «scientifique» de Groulx et celle de ses successeurs que furent Maurice Séguin, Michel Brunet et Guy Frégault. En 1999, l’historien Pierre Tousignant rééditait les Normes de Séguin et profita de l’occasion pour effectuer une critique acerbe du livre de Ronald Rudin et signifia «que l’œuvre de Maurice Séguin ne saurait être jaugée au seul poids de ses publications mais surtout jugée par son apport sur le plan théorique. De ce point de vue, son “système de normes” constitue une contribution de toute première importance»2. Depuis cette réédition des Normes, Maurice Séguin est retombé dans l’oubli. À part quelques mentions à son sujet dans certains textes du Bulletin d’histoire politique et de L’Action nationale, les historiens québécois sont passablement silencieux à commenter l’apport de la pensée de Maurice Séguin à l’historiographie québécoise et de son influence auprès de ses anciens étudiants-disciples. De plus, à l’intérieur des départements d’histoire, peu d’étudiants choisissent de faire porter leur sujet d’étude à la maîtrise et au doctorat sur sa pensée et son influence. À ce jour, tant à l’Université de Montréal qu’à l’Université du Québec à Montréal, il n’existe de thèse sur la pensée ou l’influence du théoricien du néonationalisme. Néanmoins, un mémoire de maîtrise consacré à l’influence de Maurice Séguin sur l’historiographie québécoise est en cours de rédaction au département d’histoire de l’Université de Montréal. En ce qui a trait aux abondantes études et livres consacrés depuis quelques années à la question nationale et

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à la redéfinition de la nation québécoise, il est quand même curieux de constater l’absence de critique au sujet de l’œuvre de Maurice Séguin. L’historien et sociologue Gérard Bouchard, qui est sûrement celui qui a écrit le plus sur la nation québécoise durant les dernières années, demeure de toute évidence discret par rapport à la pensée de Maurice Séguin. Certes, Bouchard n’a pas suivi les cours de Maurice Séguin à l’Université de Montréal. Cependant, dans ses nombreux ouvrages dans lesquels il a redéfini le modèle de la nation québécoise, il aurait été intéressant et pertinent qu’il fasse une critique de l’œuvre et de la conception de la nation chez Maurice Séguin. Gérard Bouchard, en adoptant une conception de la nation québécoise ouverte à tous les Québécois francophones sans distinctions d’origines, s’est sans aucun doute démarqué de la pensée de Séguin et de sa conception de la nation. En définissant la nation québécoise comme étant une francophonie nordaméricaine, Bouchard reconnaît qu’il n’est pas contre un certain degré d’ethnicité comme la langue française. Ce qui le dérange le plus et qu’il rejette d’emblée, c’est «l’ethnicisme» valorisé, selon lui, par certains penseurs québécois dont Fernand Dumont. Toutefois, dans le cas de Maurice Séguin, nous ne pouvons démontrer objectivement s’il y avait dans sa conception de la nation des valeurs «ethnicistes». Certes, Bouchard en souscrivant à une conception inclusive de la nation s’est distancié des Fernand Dumont et Maurice Séguin qui selon leur époque et leurs valeurs ont défini la nation québécoise comme étant une entité appartenant aux Canadiens français. Par contre, contrairement à Dumont pour qui il n’est pas aisé de savoir si la nation québécoise ou canadienne-française déborde ou non le territoire québécois, Séguin quant à lui a délimité clairement la nation québécoise au territoire québécois et à son État québécois. Il n’y a aucune ambiguïté à ce niveau-là chez Séguin. Donc, c’est pourquoi nous pouvons affirmer qu’il s’agit à la fois d’une conception ethnique et politique de la nation. Il est un peu difficile à comprendre pourquoi Bouchard n’a pas tenté de critiquer l’œuvre et la conception ethnopolitique de la nation que nous retrouvons chez Séguin. Peut-on avancer que Gérard Bouchard a peut-être un certain malaise à critiquer les théories de Séguin puisque ce dernier avait tout de même une conception moderne de la nation en affirmant que toute nation doit nécessairement détenir son autonomie interne et externe et jouir de sa pleine autodétermination? Cependant, on peut peut-être aussi affirmer que Gérard Bouchard s’est peu intéressé à l’œuvre de Séguin n’ayant pas un poids significatif au niveau de la publication scientifique. Peut-on penser que l’œuvre du sociologue Fernand Dumont et que celle de Lionel Groulx, beaucoup plus volumineuses, furent plus pertinentes et significatives à analyser et

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à critiquer aux yeux de Bouchard ? De plus, nous sommes forcés d’admettre que Dumont et Groulx furent davantage présents dans les débats de la société québécoise que Maurice Séguin, et ce, même si l’influence d’un penseur ne peut se mesurer uniquement par sa présence sur la scène publique ou par ses publications scientifiques. En guise de conclusion, pourquoi ce silence persistant au sujet de la pensée de cet historien néonationaliste qui réinterpréta l’histoire du nationalisme québécois d’une façon tout à fait novatrice pour l’époque? N’oublions pas que Maurice Séguin développa son système de Normes accompagné de son interprétation de l’histoire des deux Canadas durant les années 1950. Période de l’histoire du Québec où le nationalisme culturel véhiculant des valeurs religieuses, traditionnelles et conservatrices est encore présent dans les diverses couches de la société québécoise, bien que de plus en plus dénoncé et critiqué par les intellectuels québécois antinationalistes. En développant une conception moderne de la nation, Séguin s’est attiré la sympathie de ses jeunes étudiants qui tout en rejetant le nationalisme culturel et ses valeurs archaïques désiraient voir la nation québécoise se doter de leviers politiques, économiques et culturels pour assurer son développement complet. Bien entendu, un bon nombre de ces historiens québécois, qui pour une bonne part sont devenus souverainistes au cours des années de la Révolution tranquille, ne sont plus tout à fait à l’aise avec la pensée de leur ancien maître Maurice Séguin. Tout en gardant une admiration et un respect certain pour le professeur Séguin et son interprétation néonationaliste, ils ne sont plus tout à fait en accord avec sa conception de la nation. Le caractère ethnique de cette dernière les force à garder le silence 20 ans après son départ. À l’heure actuelle, comme en témoignent plusieurs ouvrages à l’endroit de l’œuvre et de la pensée de Lionel Groulx, il est sûrement plus aisé de faire la critique de son nationalisme et de sa conception de la nation, car cette dernière s’éloigne de la définition qu’on se fait de la nation québécoise en 2004. Pour ce qui est de Maurice Séguin, tant que la critique de son œuvre demeurera malaisée à effectuer objectivement, sa pensée continuera à être occultée dans la communauté historienne.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Robert Comeau (dir.), Maurice Séguin, historien du pays québécois, vu par ses contemporains, suivi de Les Normes de Maurice Séguin, Montréal, VLB, 1987, p. 138. 2. Pierre Tousignant et Madeleine Dionne, Les Normes de Maurice Séguin, le théoricien du néo-nationalisme, Montréal, Guérin, 1999, p. 257.

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Chron i q u e

Ouvrages récents sur l’Amérique latine

José Del Pozo Département d’histoire Université du Québec à Montréal Nous entreprenons aujourd’hui notre première chronique sur l’histoire politique de l’Amérique latine. Voici quelques ouvrages récents : Armony, Victor . L’énigme argentine. Images d’une société en crise. Outremont, Athena éditions, 2004, 200 p. Professeur au département de sociologie de l’UQAM et d’origine argentine, Victor Armony cherche à comprendre les raisons de la crise qui secoue son pays d’origine depuis la fin de 2001. Il ne se livre pas à une analyse économique, mais plutôt sociale et politique. Pour ce faire, il procède à un examen rapide de l’histoire argentine depuis le début du XXe siècle jusqu’à la dictature militaire de 1976-1983, pour ensuite se pencher plus en détails sur la transition à la démocratie sous le gouvernement de Raúl Alfonsín (1983-1989), l’ère de Carlos Menem, dominée par la tendance néo-libérale (1989-1999), et finalement le bref gouvernement de De la Rúa (1999-2001) qui dut démissionner lors de l’éclatement de la crise économique, en décembre 2001. L’auteur analyse en particulier le rôle des piqueteros dans les protestations populaires et parle de la «rébellion des gens ordinaires» lors de cette crise. Il analyse aussi le discours des gens affectés par la crise, s’appuyant sur ses propres recherches sur le terrain. ***

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Langue, Frédérique. Hugo Chávez et le Venezuela. Une action politique au pays de Bolívar. Paris, L’Harmattan, 2002, 239 p. L’auteure, spécialiste du Venezuela (elle a publié une Histoire du Venezuela de la conquête à nos jours en 1999 chez le même éditeur), procède ici à une analyse de l’ascension politique de Hugo Chávez, depuis le temps où il était un jeune sous-officier de l’armée jusqu’au coup d’État de 1992 et son élection à la présidence. Elle offre un tableau nuancé et critique de ce personnage singulier, dont l’accession au pouvoir a inauguré une nouvelle étape dans l’histoire du Venezuela, mettant un terme au monopole du gouvernement par les deux partis qui alternaient au pouvoir depuis 1958. Entre autres, l’auteure nous donne des éléments biographiques de Chávez, soulignant les facteurs qui ont formé sa pensée et son utilisation des médias, qui lui permet de devenir un «mage des émotions». Le livre ne couvre pas les événements de la tentative de coup d’État contre Chávez (en avril 2002) et en général il ne rend pas tellement compte de l’action de son gouvernement, mais plutôt des caractéristiques de son action politique et de ses racines historiques. *** Power, Margaret. Right-Wing Women in Chile: Feminine Power and the Struggle Against Allende 1964-1973, University Park, Pennsylvania State University Press, 2002, 311 p. Alors que la plupart des ouvrages portant sur la période de l’Unité populaire au Chili prennent la gauche comme sujet d’étude, cette auteure se penche sur les ennemis d’Allende. Elle étudie un acteur important de l’opposition à la gauche, le mouvement des femmes. Commencé par les femmes de la droite chilienne, membres du Parti national, il attira plus tard des femmes de la démocratie chrétienne. Ensemble, elles mirent sur pied le «Poder femenino» (pouvoir féminin), au début de 1972, qui joua un rôle médiatique important dans l’opposition à Allende, puisque ses membres réalisèrent plusieurs actions d’éclat dans la rue et s’illustrèrent dans diverses activités visant à motiver les militaires à faire le coup d’État. L’auteure relève que, même si le PF disait attirer des femmes de toutes les classes sociales, dans les entrevues qu’elle a menées, les dirigeantes, issues de la classe supérieure, ne pouvaient se rappeler que des noms d’autres femmes de l’élite, et d’aucune femme des classes inférieures. Power souligne aussi que le PF, tout comme le reste de l’opposition, reçut des fonds de la CIA pour ses activités. ***

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Gleijeses, Piero. Conflicting Missions: Havana, Washington and Africa, 1959-1976, Chapel Hill, NC and London, University of North Carolina Press, 2002, 572 p. L’auteur, qui a déjà publié plusieurs ouvrages sur l’Amérique centrale, offre ici une importante étude sur la controversée participation de Cuba en Afrique. Il a eu accès à beaucoup de documents dans les archives cubaines, en plus d’interviewer plusieurs protagonistes de cet épisode à Cuba, en Afrique et aux États-Unis, et de se servir de plusieurs matériaux non publiés, émanant du Département d’État américain et de la CIA. Il établit entre autres l’autonomie avec laquelle Cuba planifia et réalisa ses actions en Afrique, puisque Castro ne compta pas avec l’appui de l’Union Soviétique dans cette occasion. L’auteur étudie aussi la mystérieuse mission de Che Guevara au Congo en 1965. Par contre, l’intervention cubaine en Éthiopie, et la seconde intervention en Angola, en 1988, ne font pas partie de cette étude, qui deviendra quand même de consultation obligée sur le sujet des actions militaires cubaines à l’extérieur de l’île. *** Et on me permettra de présenter mon propre ouvrage : Del Pozo, José. Le Chili contemporain: quelle démocratie?, Québec, Nota bene, 2000, 259 pages L’auteur, originaire du Chili, est professeur au département d’histoire de l’UQAM. Dans cet essai, il étudie de près les trente dernières années de l’histoire chilienne, mettant l’accent sur les brusques changements politiques. Après un survol de l’histoire chilienne depuis l’Indépendance en 1810, jusqu’en 1970, le livre analyse successivement le gouvernement Allende et l’Unité populaire (1970-1973), la dictature du général Pinochet (1973-1990) et les gouvernements de l’alliance connue comme la Concertation, qui a pris le pouvoir depuis 1990, remportant les trois élections qui ont eu lieu depuis la fin de la dictature (1989, 1993 et 1999). L’auteur analyse la situation de la démocratie par rapport à ces divers régimes, affirmant entre autres que si elle subit un important recul sous la dictature, le régime de Pinochet ne peut pas être catalogué de fasciste, ce terme ayant été utilisé plutôt pour des raisons idéologiques. Il croit aussi que le rétablissement de la démocratie n’a pas été pleinement réussi sous les gouvernements civils depuis 1990, car si les libertés politiques ont été rétablies, les inégalités sociales persistent et la dictature a réussi à imposer un héritage institutionnel qui n’a pas été modifié, et qui limite de diverses manières les libertés des Chiliens.

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Débats

Antisémitisme : l’intolérable chantage

Louis Gill1 On le sait, les moindres critiques d’Israël provoquent une montée aux barricades de ses défenseurs inconditionnels qui profèrent inévitablement à l’endroit des auteurs de ces critiques des accusations d’antisémitisme. Mais ce que nous connaissons ici au Québec n’est qu’un pâle reflet de ce qui se passe en France, où les accusations de haine des Juifs se doublent de mesures de chantage, d’intimidation, de poursuites judiciaires, voire de menaces de mort, dirigées tout autant contre les Juifs, nombreux, qui rejettent l’inadmissible identification de la totalité de la communauté juive à Israël et qui refusent d’être complices des crimes perpétrés par Israël contre la population palestinienne. Cette dangereuse dérive est mise à jour dans un livre intitulé Antisémitisme: l’intolérable chantage, récemment publié aux éditions La Découverte par un collectif de neuf auteurs composé du philosophe Étienne Balibar, de l’ancien président de Médecins sans frontières, Rony Brauman, de la philosophe Judith Butler de l’Université de la Californie à Berkeley, du journaliste Sylvain Cypel du journal Le Monde, de l’éditeur Éric Hazan, du politologue Daniel Lindenberg de l’Université de Paris VIII, du journaliste et éditeur Marc Saint-Upéry, du directeur de la rédaction de la revue Politis, Denis Sieffert, et du fondateur du Centre d’information alternative de Jérusalem, Michel Warschawski. Ce livre, écrit son directeur littéraire Hugues Jallon, est né de l’effroi devant l’utilisation de plus en plus systématique du thème de la «montée de l’antisémitisme» ou de la «nouvelle judéophobie», pour disqualifier toute critique de la politique militaire et coloniale d’Israël, stratégie, souligne-t-il, qui n’est pas sans rappeler celle qui consistait, il y a cinquante ou soixante

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ans, à assimiler au «fascisme» toute critique de l’URSS stalinienne pour la faire taire.

CHANTAGE, INTIMIDATION, POURSUITES
Pour tenter de réduire la critique au silence, de nombreuses poursuites ont été intentées à partir, par exemple, d’accusations d’«incitation à la discrimination, à la haine et à la violence à l’égard du peuple israélien» pour l’inscription des mots «Sharon assassin» sur le mur d’une municipalité, de « provocation à la discrimination économique» pour l’appel au boycott des produits israéliens, etc. Des accusations qui, jusqu’à maintenant, n’ont pas abouti à des condamnations et qui sont sans doute vouées à l’échec, mais qui jouent leur rôle de manœuvres de dissuasion dans la mesure où un procès, même gagné d’avance, constitue pour le défendeur une perte de temps, d’énergie et d’argent. Parmi les champions de cette ligne d’intervention, des intellectuels en vue, dont les mieux connus sont Alain Finkielkraut et le philosophe ex-maoïste Bernard-Henri Lévy, pour qui toute attaque contre la politique israélienne est dictée par l’antisémitisme et tombe par conséquent sous le coup de la loi. Par exemple, écrit Éric Hazan, dès que le mot « boycottage» est écrit ou prononcé, on intente un procès, en établissant un parallèle insoutenable avec le boycottage des magasins juifs dans l’Allemagne de 1933. La volonté d’assimiler la critique d’Israël à de l’antisémitisme suppose que l’ensemble de la communauté juive s’identifie à Israël, ce qui rend insupportable toute dissidence. Dès lors, les Juifs attachés aux valeurs démocratiques et qui rejettent cette fausse unanimité communautaire et refusent de s’associer à des politiques qu’ils réprouvent ou, mieux encore, qu’ils combattent ouvertement, sont désignés comme des «juifs honteux» ou animés par la « haine de soi», sont accusés de trahison, de «sympathie à l’égard des terroristes », etc. Ils sont l’objet d’une forme de herem, c’est-à-dire d’« excommunication », comme le philosophe Baruch Spinoza l’avait été de la communauté juive d’Amsterdam en 1656, «exclu, chassé, maudit et exécré» par les rabbins, pour ses idées considérées comme hérétiques. Ils sont aussi victimes du chantage, des menaces et des poursuites, comme l’ex-président de Médecins sans frontières Rony Brauman accusé de trahison, comme le cinéaste Eyal Sivan à qui on a envoyé par la poste une balle de revolver accompagnée d’un mot lui annonçant que la prochaine balle ne lui parviendrait pas par la poste, et comme Norman Finkelstein, auteur de L’industrie de l’Holocauste. Réflexions sur l’exploitation de la souffrance des Juifs, et son éditeur Éric Hazan, poursuivis pour «diffamation à caractère racial et incitation à la haine raciale». Rappelons, dans ce dernier cas, que non seulement

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les deux accusés sont juifs, mais que tous les membres de la famille de Finkelstein, des deux côtés, ont été exterminés par les nazis.

VICTIME OU BOURREAU?
Le fondement de cette poursuite est le rejet par Finkelstein du dogme selon lequel l’Holocauste constituerait un phénomène unique, exclusivement juif. Voilà qui n’est pas sans rappeler, au Québec, l’«Affaire Michaud». Reconnaître comme une innommable atrocité le génocide des Juifs tout en refusant de le voir comme un phénomène unique équivaudrait à banaliser, voire nier l’Holocauste, ce qui constituerait un délit tombant sous le coup de la loi qui interdit «tout acte raciste, antisémite ou xénophobe». Mais, écrit Éric Hazan, il y a plus: «Une Shoah de caractère unique, sans précédent et sans équivalent dans l’histoire, donne au peuple juif — et donc à l’État d’Israël qui prétend le représenter — un droit sur les autres qui est lui aussi unique, un capital moral qui justifie tous les moyens employés pour assurer sa “survie” et en particulier l’occupation armée des territoires palestiniens… On voit que le concept de “Shoah événement unique”… n’est pas simplement une aberration historiographique, mais un puissant moyen de défense de l’État d’Israël contre les Palestiniens. » D’où la tendance, dans le cadre du conflit israélo-palestinien, à une inversion des termes de la relation victime-agresseur, à la présentation de l’occupant comme la victime de l’occupé, se défendant contre ce qu’il présente comme les «intentions offensives» de ce dernier. Dès lors, «la victime, c’est Israël, écrit Michel Warschawski. Ce n’est plus un peuple occupé qui combat une armée d’occupation, mais le terrorisme qui mène une guerre d’éradication contre le peuple juif… Les Israéliens se parent des attributs de la victime, une victime qui mène une lutte désespérée pour sa survie». La philosophe de l’Université de Berkeley, Judith Butler, remet ici les pendules à l’heure : « …Nous sommes dans une situation historique où on ne peut plus supposer systématiquement ou exclusivement que nous, les juifs, sommes nécessairement les victimes… Aucune éthique politique ne peut partir de l’hypothèse que les juifs monopolisent la position de victimes».

PAS D’ÉQUATION ENTRE ISRAËL ET LES JUIFS
La contribution de Judith Butler est une réplique cinglante aux propos du président de l’Université Harvard, Lawrence Summers, qui s’est plaint de ce qu’un nombre sans cesse croissant d’intellectuels progressistes aux États-Unis expriment «des opinions profondément anti-israéliennes», et de ce qu’ils prôneraient ainsi «des actions antisémites dans leurs effets, même si elles ne

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le sont pas dans leur intention». Cette inadmissible équation entre la critique des politiques d’Israël et l’antisémitisme est fustigée sans appel par Judith Butler: «Un des aspects de l’antisémitisme, et d’ailleurs de toute forme de racisme, c’est l’attribution à un peuple tout entier d’une même position, d’une même opinion ou d’une même disposition… En défendant la possibilité d’une distinction entre Israël et les juifs, non seulement je revendique un espace critique et une possibilité de désaccord pour les juifs qui émettent des objections contre Israël, mais je combats l’assimilation antisémite de la judéité aux seuls intérêts d’Israël. Le “juif” n’est pas plus défini par Israël que par les diatribes antisémites». Judith Butler fait état d’une opposition aux politiques d’Israël qui se manifeste de plus en plus aux États-Unis, dans la population juive comme dans la population non juive (3 700 Juifs américains ont récemment signé une pétition d’opposition à l’occupation des territoires palestiniens), mais aussi en Israël où se multiplient les organisations en faveur de la paix, de la justice et de l’égalité. Elle mentionne la micro-expérience du village de Neve Shalom Wahat al-Salam, le seul village d’Israël administré collectivement par des Juifs et des Arabes, dans lequel on peut voir une réalisation concrète de l’hypothèse qu’elle énonce par la suite comme un moyen de résoudre un conflit qui semble sans issue, celle de l’incorporation d’Israël à une entité israélo-palestinienne qui éliminerait toutes les distinctions ethniques et confessionnelles en matière de droits et de citoyenneté. Si idéaliste puisset-elle paraître en ce moment, cette hypothèse d’un État binational israéloarabe n’est pas nouvelle et mérite réflexion. Minoritaire, elle a été débattue dans les années qui ont précédé la création d’Israël sous l’instigation d’une petite organisation dirigée par le rabbin Judah Magnes, premier recteur de l’Université de Jérusalem. Elle était appuyée par la philosophe Hannah Arendt. Elle vient d’être reprise, lors d’une visite à Montréal, par le neveu « renégat» de l’ex-premier ministre Benyamin Nétanyahou, Éric Ben-Artzi.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Ce texte a été rédigé le 27 octobre 2003. Louis Gill, professeur à la retraite de l’UQAM, a milité pendant plusieurs années au Syndicat des professeurs et professeures de l’UQAM (SPUQ).

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En réaction au texte de Louis Gill Réflexions sur l’antisémitisme moderne

Norman King1 L’antisémitisme est un phénomène complexe. Sa définition classique : « doctrine ou attitude d’hostilité systématique à l’égard des Juifs» (Petit Larousse, 2004) n’est pas adéquate pour permettre une compréhension de l’antisémitisme moderne. En effet, pour certains, l’antisémitisme d’aujourd’hui constitue un intolérable chantage (voir réflexion de Louis Gill à ce sujet), et pour d’autres il s’agit d’une nouvelle judéophobie «inséparable d’un discours idéologique légitimatoire et mobilisateur dont la diffusion est planétaire » et qui intègre des éléments de diverses traditions anti-juives et des nouveaux motifs d’accusation centrés sur Israël et le sionisme (Pierre-André Taguieff, La Nouvelle Judéophobie, Librairie Arthème Fayard, Paris, janvier 2002). Je désire ajouter mes propres réflexions afin de contribuer au débat sur cette question délicate qui fait couler tant d’encre.

NON À L’INTIMIDATION DES CRITIQUES DES AGISSEMENTS DE L’ÉTAT ISRAËL
Je crois qu’il est non seulement légitime mais nécessaire de critiquer les multiples atteintes aux droits humains qui résultent des politiques du gouvernement israélien et des actions de son armée dans les Territoires occupés. Il est donc inacceptable de tenter de réduire au silence ceux qui mettent de l’avant de telles critiques en les accusant d’antisémitisme. Toutefois, des nuances s’imposent. D’une part, je ne crois pas que ce soit tous les «défenseurs inconditionnels » d’Israël qui tentent de réduire ceux qui font de telles critiques au silence. Par exemple, Nathan Sharansky, ministre israélien de la Diaspora reconnaît qu’il est valable de remette en question avec vigueur la politique du gouvernement Sharon (Le Devoir, 15 mars 2004). De plus, je ne crois pas que ce soit chaque groupe ou chaque personne qui critique les agissements d’Israël qui se fait accuser d’antisémitisme. Par exemple, Amnistie internationale a affirmé à plusieurs reprises que certaines des violations imputables aux soldats israéliens constituent des crimes de guerre. Pourtant, on n’a jamais tenté de réduire cette organisation au silence

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en la taxant d’antisémitisme, et ce malgré ses multiples prises de position critiques et sans équivoque.

NON AUSSI À L’ANTISÉMITISME,
AUX EXCÈS DE LANGAGE ET AU DOUBLE STANDARD

En plus d’appuyer le peuple palestinien dans leur lutte visant la création d’un État digne de ce nom, ceux qui s’intéressent au respect des droits humains devraient aussi être préoccupés par l’augmentation des actes antisémites observés en Europe et au Canada depuis quelques années. Ces actes ainsi que tout autre acte raciste doivent être dénoncés et combattus avec vigueur. Il existe aussi des excès de langage et un double standard qui se dégagent de certaines analyses sur les politiques et actions d’Israël et de son armée. J’ai participé à différentes manifestations et activités visant à appuyer la lutte du peuple palestinien, et j’ai lu plusieurs textes sur cette même question. Dans l’ensemble de ces activités j’ai parfois vu, lu ou entendu des propos que je juge excessifs et injustes et qui ne contribuent en rien à un débat serein et respectueux qui pourrait faire avancer cette cause importante. L’exemple le plus flagrant est la comparaison d’Israël avec le régime nazi. Une telle comparaison ne résiste d’aucune façon à une analyse sérieuse, et elle est perçue comme une tentative de diaboliser ou de « délégitimiser » l’État d’Israël. L’autre problème est le double standard. D’une part, certains groupes qui critiquent Israël font abstraction des attentats suicides perpétrés par les groupes armés palestiniens. Par exemple la plate-forme de la Coalition pour la Justice et la Paix en Palestine distribuée lors de la manifestation du 27 avril 2002 n’en fait pas mention, et son rapport final de mission en Palestine conclut que « l’occupation illégale de la Cisjordanie et de Gaza est à l’origine de toutes les violations des droits de la personne constatées…». Pourtant, selon Amnistie internationale les attaques délibérées contre des civils perpétrées par des groupes armés palestiniens constituent des crimes contre l’humanité (Rapports annuels 2003 et 2004). Bien qu’il existe une disproportion énorme entre les deux parties au conflit israélo-palestinien, il faut dénoncer l’ensemble des atteintes aux droits humains, et non seulement celles perpétrées par la puissance occupante. L’autre aspect du double standard est le silence relatif face aux États qui sont coupables d’atteintes aux droits humains aussi graves, sinon pires, que celles dont sont victimes les Palestiniens. Mentionnons à titre d’exemple la Russie face au peuple tchétchène, la Chine face au Tibétains et le Soudan

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face au peuple du Darfour. Selon les Nations unies ce dernier conflit est responsable de 10000 morts et un million de déplacés depuis février 2003 (Le Devoir, 27 mai 2004). Malheureusement, il existe plusieurs autres exemples ; on peut donc comprendre que la communauté juive se demande pourquoi il y a tant de prises de position publiques passionnées et tant d’actions, de coalitions et de regroupements pour dénoncer (avec raison) les actions injustes d’Israël et si peu (ou pas) de mobilisation contre ces autres injustices. Enfin, certaines actions de protestation contre les politiques israéliennes visent des individus plutôt que l’État, ce qui est inacceptable. Par exemple, il y a deux ans, des universitaires en Europe ont lancé une campagne de boycott contre leurs collègues israéliens. Une telle campagne est troublante non seulement car elle ne vise qu’un seul pays parmi tant d’autres qui sont coupables d’atteintes aux droits humains, mais de plus elle vise des individus qui ne sont nullement responsables des actions de leur gouvernement et dont plusieurs sont très critiques face à ce même gouvernement.

ISRAËL: UN FOYER NATIONAL POUR LES JUIFS
Je suis d’accord avec ceux qui affirment que le peuple juif n’est pas le seul au monde à avoir souffert. Selon moi, de tels propos n’ont pas de caractère antisémite2. Une discussion sur les caractéristiques de la Shoah qui la distingue d’autres souffrances collectives peut faire l’objet d’un autre texte, mais le fait que cette atrocité ait été le point culminant et extrême d’un siècle d’antisémitisme européen aide à comprendre le contexte entourant l’adoption du plan de partition voté par les Nations unies en novembre 1947 et qui visait la création des États d’Israël et de Palestine. Un débat sur la pertinence de cette résolution, sur son impact sur le peuple palestinien et sur les conséquences des erreurs stratégiques majeures commises par les pays arabes à l’époque, dépasse le cadre du présent texte, mais je crois qu’Israël doit continuer d’exister comme foyer national pour le peuple juif selon les frontières tracées par l’armistice de 1949, conclu à la fin de la guerre déclarée contre elle par plusieurs pays arabes en 1948. Je suis d’accord avec Judith Butler qu’il est faux de prétendre qu’Israël agisse au nom de tous les Juifs. Je ne crois pas non plus que chaque personne juive ait quelque obligation que ce soit face à ce pays. Enfin, il est vrai aussi qu’il existe des courants importants d’opposition aux politiques d’Israël dans la population juive en Israël et ailleurs, ce que je considère très sain. Je trouve fort légitime également l’importance accordée à la survie de l’État d’Israël par la majorité des Juifs, car je crois que ce peuple a le droit de continuer de bénéficier d’un pays où il peut conserver sa langue, sa culture

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et sa religion, tout comme les autres peuples du monde. D’enlever au peuple juif ce droit tout en le réclamant pour les autres est discriminatoire. La revendication pour un État binational israélo-palestinien paraît très belle en théorie, mais est à mon avis totalement irréaliste. Plus important encore, elle reviendrait à nier au peuple juif leur droit à un foyer national, car il y serait minoritaire. En effet, même Yassar Arafat a reconnu les préoccupations démographiques des Israéliens dans une lettre ouverte au New York Times en date du 3 février 2002. Israël doit donc trouver des solutions pour préserver le caractère juif du pays tout en respectant les droits des minorités qui y vivent. L’entrave principale à la paix au Proche-Orient est l’existence d’éléments extrémistes des deux côtés qui refusent l’idée d’une paix négociée avec l’adversaire. Par contre, des solutions existent, tel que démontré par le dépôt d’un plan de paix à Genève l’automne dernier. Nous devons donc interpeller le gouvernement canadien afin qu’il joue un rôle plus actif en collaboration avec la communauté internationale pour faciliter l’adoption d’un tel plan. Dans notre entourage plus immédiat, nous devrions promouvoir un meilleur dialogue entre les partisans des deux parties au conflit israélo-palestinien. Si nous réussissons à instaurer un plus grand respect mutuel ici au Québec entre les gens qui n’ont pas l’habitude d’être au même diapason, nous pourrions peut-être exporter notre modèle ailleurs.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Ce texte a été rédigé le 6 juin 2004. Son auteur, Norman King réagit ici au texte de Louis Gill. Norman King travaille dans le domaine de la santé publique et il a milité pendant longtemps dans le milieu syndical. Depuis quelques années maintenant, il s’intéresse davantage à la politique internationale, notamment au Proche et au Moyen Orient. Il milite au sein d’Amnistie internationale, section canadienne francophone depuis deux ans à titre de coordonnateur du dossier Israël/Territoires occupés/Autorité palestinienne. 2. Par contre, lorsque Yves Michaud a qualifié B’nai Brith de « phalange extrémiste du sionisme mondial » il fait référence à de vieux stéréotypes haineux, ce qui revêt une caractère antisémite, et monsieur Michaud ne s’est jamais excusé pour ces propos excessifs.

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Recensions

Jacques B. Gélinas, Le virage à droite des élites politiques québécoises
Montréal, les Éditions Écosociété, 2003, 247 p.

Guy Lachapelle Département de science politique Université Concordia. L’ouvrage de Jacques B. Gélinas pourrait d’abord être perçu, et à juste titre, comme un manifeste politique en faveur d’une «nouvelle gauche» au Québec. Pour l’auteur, « la gauche d’aujourd’hui, c’est l’option des citoyennes et des citoyens qui prennent le parti de la démocratie participative, de la consommation responsable et de la sauvegarde de notre habitat terrestre » (p. 146). Pour atteindre cet objectif, l’auteur propose «une réappropriation par les citoyennes et les citoyens du processus démocratique et du système économique qui le pervertit» (p. 156) et en bout de piste un engagement électoral. Mais pourquoi le Québec a-t-il besoin d’une «nouvelle gauche » ? Le constat de Gélinas est simple. Le Québec a été trahi par ses élites politiques, tous partis politiques confondus, qui ont endossé l’idéologie néolibérale au lieu de choisir la voie de la solidarité sociale. Ainsi affirme-t-il qu’il «n’y a jamais eu au Québec de véritable gauche politique, enracinée dans les organisations syndicales ou les mouvements sociaux» et que le « renouveau politique porté par la Révolution tranquille et par le Parti québécois n’émanait pas de revendications populaires, mais des élites qui rêvaient de moderniser la société québécoise et de prendre leur place dans une bourgeoisie nationale en quête d’affirmation» (p. 188). De plus, le Parti québécois ne serait pas social-démocrate parce qu’il n’est pas né des mouvements ouvriers et populaires (p. 133, n. 2).

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Si cette interprétation de la Révolution tranquille n’est pas nouvelle (voir les travaux du sociologue Hubert Guindon), il nous semble que l’auteur passe malgré tout rapidement sur les origines du Parti québécois pour mieux appuyer sa thèse. Faut-il rappeler les débats au sein du PQ, dès 1970, sur l’opportunité de faire du Parti québécois un parti carrément socialiste plutôt que social-démocrate et dont la finalité ne serait pas de gagner les élections mais plutôt d’agir comme un véritable mouvement social. Si les membres du Parti québécois ont choisi d’opter pour la voie démocratique et électorale après moult débats simplement parce que pour atteindre leurs objectifs politiques, dont la souveraineté du Québec, la quête du pouvoir devenait un outil nécessaire voire essentiel. Personne aujourd’hui ne peut nier, du moins nous le pensons, que sans l’élection du Parti québécois en 1976 et subséquemment, le Québec ne serait certainement pas devenu la société globale que nous connaissons aujourd’hui. Mais l’ouvrage de l’auteur débute à un autre moment. Dès les premières lignes de l’ouvrage, l’auteur reproche au Parti québécois et aux autres partis d’avoir endossé le projet de libre-échange Canada États-Unis (ALE). Il blâme d’ailleurs le nouveau chef élu du Parti québécois, Jacques Parizeau, d’avoir cherché sciemment à « aligner le parti sur l’objectif du libre-échange » (p. 44) et qu’il a naïvement cru que les Américains reconnaîtraient un Québec indépendant dans la mesure où il sera un partenaire économique crédible (p. 61). Il reproche également au tandem Parizeau-Landry d’avoir sciemment agi contre la volonté des membres du parti: «la majorité pense au contraire que l’économie québécoise aura toujours besoin de se protéger contre les empiétements possibles d’un voisin hégémonique par une intervention étatique de bon aloi que le libre-échange à l’américaine ne permet pas» (p. 44). Pourquoi? Parce que le libre-échange, selon les leaders du Parti québécois, servait la cause de la souveraineté du Québec. L’auteur reproche également à Robert Bourassa d’avoir fait volte-face en se disant d’abord opposé au libre-échange mais pour l’endosser par la suite afin de ramener le Québec dans le giron canadien. Dans la même veine, Brian Mulroney endossera en 1991 l’idée de l’administration de Bush père d’ajouter le Mexique comme partenaire à l’ALE pour plaire aux Américains. Selon l’auteur, toutes les élites québécoises n’ont pas compris que les États-Unis, en tant que puissance hégémonique, n’ont pas d’amis mais uniquement des intérêts (p. 61). La conséquence directe de ce choix «stratégique» est selon l’auteur que les deux accords de libre-échange ont entraîné «l’arrimage des politiques économiques et sociales du Québec au char néolibéral du gouvernement canadien» (p. 62); mais surtout, pour reprendre les termes d’un Jacques Parizeau à «une démission de l’État» (p. 69). C’est la démonstration à laquelle se livre l’auteur dans son second chapitre. Ainsi voit-il dans la mise

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en place en 1994 par le gouvernement Bourassa d’un Groupe d’intervention sur la déréglementation, qui deviendra sous Jacques Parizeau le Secrétariat à la déréglementation, des outils idéologiques visant à lier tous les projets de loi à la rationalité économique (p. 89), à la «primauté de la bureaucratie sur la démocratie» (p. 90). Il accuse également le Parti québécois et toute la classe politique d’avoir fait du Québec le paradis des pollueurs, d’avoir dénaturé notre agriculture, abandonné notre eau aux multinationales, nos forêts aux entreprises forestières, nos sources d’énergie aux lois du marché, de dépeupler nos régions, d’avoir créé des méga cités contre la volonté populaire, d’avoir privatisé en partie notre système de santé et favorisé la concentration des médias. Le Parti québécois a ainsi «pavé la voie à la réingénierie de Jean Charest» (UFP, mars 2004, p. 4). Toujours selon l’auteur, le Parti québécois se trouve aujourd’hui désemparé parce qu’il a perdu tout contact avec sa base militante durant ses années de pouvoir. La solution, selon l’auteur, pour passer de cette «démocratie résignée» à une «démocratie réelle» (p. 163) consiste dans l’émergence d’un nouveau parti politique. D’ailleurs, si on en juge par la place qu’occupent ses propos dans les journaux de l’Union des forces progressistes (UFP) (édition de mars 2004, no. 5: p. 4), il est clair que telle est sa solution. Ce parti se veut d’ailleurs «une alternative au néolibéralisme des partis traditionnels que sont le PQ, le PLQ et l’ADQ». Mais un parti de gauche peut-il vraiment faire mieux que le Parti québécois? Est-ce que la finalité électorale doit vraiment être la finalité de ce parti? Pourquoi ne pas créer un véritable mouvement social? Pourquoi ne pas réinvestir le Parti québécois comme certaines militants syndicaux ont décidé de le faire (syndicats et progressistes pour un Québec libre)? La division des forces vives du Québec ne fait-elle pas d’ailleurs l’affaire de intérêts néolibéraux et canadiens ? Voilà des questions auxquelles l’auteur ne répond malheureusement pas. Aussi a-t-on malheureusement l’impression à la fin de la lecture de cet ouvrage de tourner en rond surtout qu’avec l’UFP au pouvoir les choses seraient vraiment différentes et meilleures. Les expériences du NPD n’ont pas été toujours très convaincantes. Il faut espérer, du moins la clameur publique semble l’indiquer, un an après l’arrivée des libéraux de Jean Charest au pouvoir, que nos intellectuels de «gauche» reconnaîtront malgré tout qu’il y a avait au moins un dialogue entre un gouvernement du Parti québécois et les mouvements sociaux, même si ces derniers ne partageaient pas toutes ses décisions. Les questions posées par Jacques B. Gélinas sont certes pertinentes mais le diagnostic des malaises de la société québécoise demeure discutable. Quant à la stratégie proposée, elle nous semble malheureusement relevée d’un «rêve impossible».

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Sabourin, Hélène, À l ’ é c o l e d e P. - J . - O . C h a u v e a u . É d u c a tion et culture au XIXe siècle
Montréal, Leméac, 2003, 230 pages.

Jean-Pierre Charland Faculté des Sciences de l’éducation Université de Montréal La mémoire que l’on a du passé est faite aussi d’oubli. Parfois des personnages importants marquent peu nos mémoires. Hélène Sabourin, avec son ouvrage intéressant, vient nous rappeler l’existence du premier premier ministre du Québec, qui fut aussi surintendant, puis ministre de l’Instruction publique, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau. Né à Québec, avocat de formation, dans la mouvance de Lafontaine, à l’âge de vingt-quatre ans cet homme fit une entrée précoce dans le monde politique en défaisant John Neilson, lors de la campagne électorale de 1844. Réélu trois fois, il entrait au ministère en 1851. Cette carrière commencée si brillamment allait être interrompue quand il se trouva privé de son portefeuille. Sans que rien dans son passé ne semblât l’y prédisposer, il devenait en 1855 le surintendant de l’Instruction publique pour le Bas-Canada, à la démission de Jean-Baptiste Meilleur. Pourtant, pendant douze ans il allait occuper ce poste avec brio. Appelé à former le premier cabinet provincial en 1867, après l’échec de Cauchon, il exigeait la création d’un ministère de l’Instruction publique dont il allait être le titulaire, en plus du poste de premier ministre, jusqu’à sa démission en 1873. Ensuite, il n’allait pas abandonner totalement ce domaine, puisqu’il demeura membre du Comité catholique du Conseil de l’instruction publique, puis fut professeur et ensuite doyen de la Faculté de droit de l’Université Laval à Montréal, de 1878 à 1890. Arrivé par hasard dans le monde de l’éducation, cet homme cultivé, sensible, au tempérament artistique affirmé, orateur recherché — auteur du roman Charles Guérin, jamais il ne cessera de publier dans de nombreux journaux — trouva là un champ d’action où faire valoir ses convictions. Sa conception du rôle des pouvoirs publics en ce domaine s’avérant généreuse. Pour consolider le système d’enseignement élémentaire public, il voulut lui

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procurer un personnel enseignant compétent et soucieux de perfectionnement professionnel. Aussi dès son arrivé dans ses nouvelles fonctions il obtenait la création de trois écoles normales et de deux journaux d’éducation (l’un anglais, l’autre français), réorganisait les associations d’instituteurs pour en faire des lieux de formation continue liés aux écoles normales. En amont de l’école primaire, il obtenait du gouvernement de quoi subventionner « l’enseignement supérieur» — l’expression désignait l’ensemble disparate d’institutions dont la clientèle dépassait la quatrième année. Une fois ministre, il offrait aux universités un soutien financier pour s’engager dans l’enseignement des sciences. L’Université McGill accepta l’argent ; l’Université Laval y vit une intrusion inacceptable de l’État dans un domaine perçu comme sien: elle s’abstint! La conception de l’éducation de Chauveau dépassait les cadres scolaires: en plus de la formation des adultes au niveau de l’alphabétisation et de la préparation professionnelle, grâce à la « Chambre », puis au Conseil des arts et manufactures, il souhaitait l’élévation du niveau culturel de la population grâce au développement d’un réseau de bibliothèques publiques. C’est cette carrière que rappelle Hélène Sabourin dans une biographie bien écrite et captivante du personnage, faisant une place à l’homme tiraillé de problèmes financiers et de deuils cruels, ami fidèle et généreux à la correspondance incessante. Son explication de l’effacement, dans nos mémoires, de ce politicien ma paraît la bonne: au moment où la pensée ultramontaine s’imposait, dès les années 1870 on s’efforçait de noircir l’œuvre de ce conservateur modéré, convaincu du rôle de l’État dans le domaine éducatif, alors que des politiciens pusillanimes faisaient toute la place au clergé. S’il faut à tout prix faire un reproche à ce bon petit livre, je dirai juste que j’aurais aimé que l’auteure s’attarde un peu plus longuement sur les principes éducatifs de Chauveau, pour les comparer à ceux des Ryerson (Haut-Canada), Barnard et Mann (États-Unis) avec qui il partageait, me semble-t-il, bien des convictions.

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Jean-Jacques Simard, L a R é d u c t i o n . L’ a u t o c h t o n e i n v e n t é et les Amérindiens d’aujourd’hui,
Sillery, Septentrion, 2003, 432 p.

Guillaume Teasdale Étudiant à la maîtrise en sciences humaines des religions Université de Sherbrooke Sociologue à l’Université Laval, Jean-Jacques Simard possède une longue feuille de route dans l’étude des relations entre les autochtones et la société majoritaire québécoise, mais également canadienne. Il a notamment agi comme conseiller expert dans le processus de négociation de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois (1975). Or son expérience de «terrain» est loin de se limiter à cet événement, elle qui s’étend de la fin des années 1960 jusqu’à nos jours. C’est principalement chez les Inuits du Nouveau-Québec (Nunavik) et les Cris de la Baie-James qu’il a œuvré. Dès ses premières années de recherche, Simard a commencé à développer une réflexion qu’il approfondira durant toute sa carrière. La Réduction est en quelque sorte une synthèse de cette réflexion. L’essence de celle-ci tourne autour de deux idées principales, soit que 1) la question autochtone au Québec et au Canada souffre considérablement d’une vision statique des cultures amérindiennes (contre la modernité), figées à l’époque précolombienne, et que, 2) elle souffre également de la persistance d’un dualisme conceptuel de type Blanc vs Autochtone. C’est dans un contexte postCommission royale sur les peuples autochtones (1996), qui joue beaucoup avec ces deux idées, que Simard nous propose ici un recueil composé d’une vingtaine d’articles publiés dans différentes revues ou rapports de recherche au cours des dernières décennies. L’idée est de voir comment a évolué «la réduction» des autochtones au Québec, de l’époque coloniale à nos jours. Dans la première partie, Simard commence en établissant les fondements théoriques de sa pensée. L’utilisation même du terme « réduction » fait l’objet d’une explication approfondie. D’un processus de sédentarisation des Amérindiens mis en place par les jésuites en Nouvelle-France au xviie siècle, la «réduction» a évolué au fil des siècles de sorte qu’elle caractérise toujours la place des premiers peuples dans la société majoritaire contemporaine :

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« Plutôt que ceux, banals et mal appropriés, d’exploitation économique, de domination politique ou d’assimilation culturelle, c’est le concept de réduction qui, me semble-t-il du moins, rendra le plus fidèlement et le plus spécifiquement compte du statut singulier des Autochtones, en tant que catégorie composante de la société canadienne» (p. 27). À l’époque coloniale, la réduction se traduisait par l’isolement des premiers peuples de et par l’Homme blanc. Avec le temps, les autochtones en sont venus à s’identifier à leur réduction. Et aujourd’hui, l’identité autochtone se définie plus que jamais par opposition aux Blancs. Ainsi, selon Simard, «l’opposition simpliste entre Blancs et Autochtones […] fait partie du système de réduction lui-même» (p. 40) car elle revient presque à nier le processus de transformation culturelle et d’adaptation historique. À l’heure des revendications de toutes sortes, demeurer dans cette ligne de pensée, autant d’un côté comme de l’autre, ne peut que, selon le sociologue, faire piétiner le dossier autochtone. À partir de la seconde partie, Simard concentre sa réflexion sur l’histoire contemporaine des autochtones du Québec, soit des années 1950 à nos jours. Ainsi, dans cette deuxième étape de sa réflexion, en se référant à différents cas bien précis, l’auteur explique qu’on ne peut traiter la question autochtone en croyant pouvoir régler celle-ci une «bonne fois pour toutes». La question autochtone ne disparaîtra jamais, mais elle évoluera car «l’environnement sociologique où vivent les Autochtones du Québec est largement le même où vivent les autres Québécois» (p. 136). Hormis la diversité des situations qui caractérisent la réalité des dizaines de communautés autochtones du Québec, il faut aussi comprendre que l’on ne retrouve pas d’unanimité d’opinions au sein de celles-ci, comme dans le reste de la société. La complexité, par exemple, de projets d’autodétermination ou d’autonomie gouvernementale autochtone ne peut donc pas être simplifiée à un dualisme de type Autochtones/Blancs ou encore être décortiquée de façon définitive. Dans les parties 3 et 4, Simard transpose son analyse critique sur l’expérience de deux groupes autochtones qu’il connaît bien, les Cris de la BaieJames et les Inuits du Nouveau-Québec. On y voit à quel point le processus qui a conduit à la Convention de 1975, mais également ce qui en a découlé en termes de conséquences, et la naissance d’un projet de gouvernement autonome inuit (Nunavik) a suscité de nombreux questionnements au sein des collectivités concernées. À peu près tous les aspects des cultures crie et inuite ont été bouleversés et ont nécessité une adaptation rapide. Mais avec ces deux exemples, Simard s’affaire à démontrer qu’une vision passive de l’histoire autochtone, au sens où ceux-ci ne seraient autre chose que des victimes d’un mouvement colonial orchestré par les Blancs, empêche de comprendre réellement le parcours de ces groupes à l’intérieur de la société québécoise.

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Enfin, dans la dernière partie, en guise de conclusion de sa réflexion, Simard met l’accent sur l’importance de cesser d’étudier la question autochtone en vase clos et d’arrêter de croire que les problèmes que vivent les premiers peuples sont tous uniques et exclusifs. Bref, qu’on ne les retrouve nul part ailleurs dans le monde et dans l’histoire. Or aujourd’hui, probablement par «aliénation coloniale», c’est précisément le type de propos que tiennent la plupart des leaders politiques autochtones pour défendre les intérêts de leurs communautés. En ce qui concerne notre appréciation de La Réduction, mentionnons d’abord que la vision sociologique de l’auteur élargit considérablement notre perception de la question autochtone. Trop souvent, l’histoire autochtone est produite pour atteindre un de ces deux objectifs: prouver ou réfuter des droits ancestraux. En effet, Simard pousse l’analyse plus loin en s’intéressant également aux transformations socio-historiques des premiers peuples, ce qui aide à comprendre bien des choses. Notamment, pourquoi les autochtones sont comme ils sont aujourd’hui, c’est-à-dire tout sauf des gens appartenant toujours à l’époque précolombienne? Le sociologue, dont l’étude se limite essentiellement aux années 1950 à nos jours et cela spécifiquement chez les Cris de la Baie-James et les Inuits du Nunavik, nous fait réaliser à quel point il reste du travail à faire sur les groupes autochtones vivant plus au sud, aux xixe et xxe siècles. Notons aussi le ton fort critique et imprégné d’un souci d’impartialité de Simard : «Hier encore, bien peu d’Autochtones avaient accès au pouvoir. Aujourd’hui, plusieurs en sont. Je vois mal qu’on s’en plaigne; ce qui ne dispense pas d’étudier le phénomène avec le même esprit critique que méritent, disons, les agissements du ministère des Affaires indiennes» (p. 290). Toutefois, par endroits, on retrouve des affirmations qui nécessiteraient des retouches prenant davantage en compte les développements de l’historiographie autochtone. C’est le cas, par exemple, lorsqu’il parle de l’objectif qu’ont les fonctionnaires fédéraux affectés aux affaires autochtones de «travailler à leur propre disparition», en référence au processus d’assimilation. Plusieurs études récentes ont clairement démontré que, dans les faits, bien des fonctionnaires n’ont jamais voulu perdre leur gagne-pain. Pire, bien des postes sont aujourd’hui comblés par des autochtones… On retrouve également quelques petites erreurs factuelles (ex.: Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1967 (p. 143)). Enfin, malgré des efforts pour coller ensemble des textes publiés séparément au départ, quelques coquilles persistent, notamment dans le dernier chapitre où l’auteur invite le lecteur à se référer au texte de «Ghislain Otis plus haut» (p. 404), que l’on retrouve en fait en complément du livre de Tom Flanagan, Premières nations? Second regards (Sillery, Septentrion, 2003). Dans ce même chapitre, pour mieux comprendre

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les idées présentées, il aurait été intéressant que Simard explique un peu plus la pensée de Flanagan, à laquelle il répond, et ainsi éviter d’être obligé de consulter le livre du politologue mentionné ci-haut. Le thème qu’aborde ce livre, la question autochtone, est très complexe. Hormis cette complexité de fait, il s’agit d’un sujet qui demeure grandement malmené par différents enjeux politiques et économiques. L’approche de Simard est intéressante car son analyse du dossier autochtone au Québec sort largement des sentiers battus. D’ailleurs, c’est peut-être une des raisons qui expliquerait pourquoi Simard ne semble pas compter énormément de disciples, lui qui a pourtant publié nombre d’articles dans la revue la plus lue par les spécialistes du sujet, Recherches amérindiennes au Québec. Or cela n’enlève rien à la réflexion stimulante offerte par Simard avec La Réduction, ouvrage que nous recommandons fortement à ceux et celles qui s’intéressent à la question autochtone.

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Louise Bienvenue, Quand la jeunesse e n t r e e n s c è n e : L’ A c t i o n c a t h o l i q u e a v a n t la Révolution tranquille
Montréal, Boréal, 2003, 291 p.

Sébastien Parent Candidat au doctorat en histoire Université du Québec à Montréal Période de la vie aux frontières floues caractérisée par une forte propension chez l’individu à revendiquer bruyamment tout et son contraire, la jeunesse reste, dans l’esprit de plusieurs, ce passage initiatique durant lequel chacun a le loisir de critiquer ses aînés sans autre forme de procès que celle de prétendre qu’il vit de l’injustice en raison de son âge. Ce moment de la vie a maintenant son histoire. L’ouvrage de Louise Bienvenue, Quand la jeunesse entre en scène: L’Action catholique avant la Révolution tranquille, issu des ses travaux des 2e et 3 e cycles universitaires en histoire, invite le lecteur à découvrir les origines de cette parole revendicatrice, généralement associée au printemps de la vie. Parcourant les médias des mouvements d’Action catholique spécialisée, Bienvenue conclut, comme l’a déjà fait Nicole Neatby avec d’autres sources (p. 12), que les baby-boomers ne furent pas les premiers «enfants terribles» de l’histoire du Québec. Loin de là. Il faut retourner dans les années 1930 et 1940 pour voir les germes de ce qui deviendra aujourd’hui la parole publique des jeunes. En deux courtes parties, l’auteure poursuit ce que plusieurs considéreraient comme un ambitieux projet, c’est-à-dire celui d’aborder de front l’histoire de quatre mouvements d’Action catholique spécialisée considérés comme étant les porte-parole de la jeunesse d’avant la Révolution tranquille: Jeunesse ouvrière catholique (JOC), Jeunesse étudiante catholique (JEC), Jeunesse agricole catholique (JAC) et Jeunesse indépendante catholique (JIC). Toutes nées durant la Grande Crise, ces organisations épiscopales animées par des laïcs tiennent d’abord le discours de la «génération sacrifiée» (1930-1945), puis prêchent l’ouverture sur le monde (1945-1950). Cette « parole » se veut à l’image des valeurs et des aspirations de la génération montante des années 1930-1940 et jette les bases de tous les groupements de

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jeunesse qui se formeront ultérieurement. Voilà, en gros, la thèse que défend l’auteure en moins de 300 pages. Au premier chapitre, Bienvenue fait la démonstration que la première préoccupation des organisations épiscopales de la jeunesse consiste à marquer une ligne de partage entre «action catholique» et «action nationale » (p. 28). En fait, les mouvements spécialisés ne veulent pas reconduire les querelles autour de la question nationale, véritable «pomme de discorde » (p. 32) qui anime les autres lieux, déjà actifs, de défense des intérêts de la jeunesse, les Jeune-Canada par exemple. « Avec la montée des fascismes européens, écrit l’auteure, l’Église romaine se montre de plus en plus vigilante à l’endroit de tout nationalisme exacerbé» (p. 43). L’indépendance, par rapport au politique et au clergé catholique, constitue la condition sine qua non de l’épanouissement des différentes branches d’Action catholique spécialisée. Cette quête d’autonomie, rappelle l’auteure, ne se fait pas sans heurt, mais les mouvements y parviendront. Une fois l’indépendance acquise, les mouvements s’efforcent de représenter l’ensemble de la jeunesse. Au deuxième chapitre, Bienvenue s’adonne à l’autopsie du discours qui se fera le fil conducteur de toute une génération. Comme on l’a déjà mentionné, c’est le thème de la «génération sacrifiée » qui est d’abord retenu. Les mouvements d’Action catholique spécialisée mobilisent alors le plus grand nombre de jeunes en exploitant à qui mieux mieux le «sentiment de persécution chez la génération montante» (p. 73). Les mouvements se présentent ainsi en « redresseurs de torts» et promettent de tout mettre en œuvre pour améliorer le sort des jeunes, un sort triste qui n’est pas seulement le lot d’une conjoncture pénible, mais qui est aussi attribuable à l’incapacité des adultes à faire une place acceptable aux plus jeunes dans la société québécoise entre la Crise et la Seconde Guerre mondiale. Malgré un discours qui transpire l’insubordination, mentionne l’auteure, il serait faux de croire que les mouvements remettent en cause la hiérarchie établie. La seconde partie de l’ouvrage met d’ailleurs en évidence ce grand respect de l’autorité dans les mouvements spécialisés. Le troisième chapitre ouvre donc la deuxième partie de l’ouvrage destinée à l’étude des mouvements spécialisés, c’est-à-dire la période de l’aprèsguerre (1945-1950). La conjoncture politique, économique et sociale a bien changé et oblige de toute évidence les mouvements à revoir de fond en comble leur stratégie initiale. Dans un contexte marqué par la peur du communisme, mais aussi par les nombreuses tentatives, réussies on le sait, d’ingérence politique du gouvernement canadien dans les affaires sociales, un domaine d’intervention propre au gouvernement provincial et le lieu d’action privilégié des mouvements spécialisés, l’heure est à la révision à la fois du discours de la jeunesse et du plan d’intervention approprié. En effet,

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l’apolitisme affiché des organismes dans les premières années d’existence des mouvements ne peut plus servir de canevas pour ceux qui veulent vraiment changer les choses (p. 184) — le politique étant ce lieu de pouvoir où l’on peut aspirer à faire évoluer les conditions sociales d’un groupe. Aussi, le discours de la «génération sacrifiée» est-il révisé au moment même où la nouvelle société de consommation affiche ses nouveaux luxes et fait rapidement oublier les «misères» des années 1930. Autre signe de changement, c’est dorénavant la JEC qui remplace la JOC en tant que «mouvement phare du quatuor ». Malgré cette ouverture au politique, les mouvements «conservent néanmoins, écrit Bienvenue, un réflexe d’appréhension à l’égard de toute ingérence de l’État dans le domaine social» (p. 151). En maintenant ce cap, ils évitent de trahir la volonté du «Pape des jeunes», Pie XI, qui, on s’en rappellera, refusait qu’action catholique rime avec action politique (p.52). Le nouveau contexte de guerre froide n’est pas étranger à ce rapprochement entre politique et jeunesse. Bienvenue remarque que l’internationalisation des mouvements est une caractéristique forte de la période qui explique en partie la force du réseau de la JEC, lequel s’étend maintenant outre-mer dans des organisations internationales d’étudiants. Or cette proximité européenne fait craindre le pire: le spectre communiste. Le dernier chapitre est consacré aux moyens pris par les mouvements pour éviter d’être infiltrés par les idées diffusées en Europe de l’Est (p. 230). Dans ces conditions, la JEC et l’ensemble des mouvements spécialisés concentrent leurs efforts en vue d’améliorer les conditions de vie de leurs membres en les défendant contre des accusations encore tenaces, notamment à l’effet qu’ils soient des paresseux, des fils à papa ou, pire, selon une des appréhensions de l’époque, que leurs regroupements passent pour des terroirs de «tatas et de fifis» (p.115). Les historiens pourront certes chercher à valider le degré de représentativité des mouvements d’Action catholique spécialisée ou encore leur réelle indépendance vis-à-vis la politique et les autorités religieuses. Il y a là, effectivement, matière à réflexion. Cela dit, il me semble que l’ouvrage de Bienvenue interpelle d’abord l’historien dans la mesure où l’auteure invite ce dernier à franchir les balises historiographiques traditionnelles — en recourant aux méthodes de Galland par exemple — sans nécessairement insister sur les conséquences d’un tel choix. Déjà, en mettant la jeunesse à «l’épreuve de l’histoire », l’auteure se dissocie d’une approche historique orthodoxe, car l’on sait bien, écrit-elle en introduction, que les historiens préfèrent travailler avec des «variables sans doute moins évanescentes [que la jeunesse] comme les classes sociales, les groupes ethniques ou le genre » (p. 8-9). En bravant les choix méthodologiques de l’académie, Bienvenue semble rejoindre les rangs des jeunes chercheur(e)s qui proposent un regard différent

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sur le récit de la Révolution tranquille puisqu’ils s’intéressent maintenant au rôle de l’Église catholique, non pas en tant que frein, mais comme moteur de dynamisme. Elle situe en fait ses analyses du côté de ceux qui tiennent en compte la «contestation interne du régime en place, dont l’Église peut être considérée comme l’un de ses piliers» (p. 18) pour expliquer la genèse des changements survenus au Québec dans les années 1960. On peut probablement reprocher à l’auteure d’avoir assez peu discuté de cet aspect, pourtant fort captivant, de son travail. Puisque son étude remet en question bien des idées reçues sur la Révolution tranquille, n’aurait-il pas été intéressant de situer davantage sa contribution dans le champ de la recherche ?

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Emmanuel Kattan, Penser le devoir de mémoire,
Paris, PUF, coll. «Questions d’éthique», 2002, 153 p.

Francis Moreault Chercheur Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal On ne compte plus actuellement au sein des sociétés occidentales contemporaines les injonctions incessantes, récurrentes et répétitives aux « devoirs de mémoire ». Que ce soit les appels dans les journaux ou les médias à se remémorer des événements historiques qui balisent une histoire nationale ou mondiale (l’insurrection des Patriotes, l’armistice du 11 novembre 1918, etc.), ou encore l’obligation de commémorer un fait tragique (l’Holocauste), la mémoire est sollicitée de toutes parts. Mais que signifient les impératifs «souviens-toi», «rappelle-toi», «n’oublie pas», constitutifs de notre devoir mémoriel? S’agit-il par là de préserver les vertus pédagogiques d’un événement accablant afin que celui-ci ne se reproduise plus — la Shoah par exemple? S’agit-il davantage de maintenir une filiation avec les ancêtres pour que l’héritage de ces derniers perdure ? Ou s’agit-il plus simplement de réintroduire le passé dans l’imaginaire d’individus privés de référents historiques? Bref, qu’entendons-nous par cette formule devenue un leitmotiv contemporain «le devoir de mémoire » ? Comment penser «le devoir de mémoire » ? Cette question fait précisément l’objet du livre du philosophe Emmanuel Kattan, Penser le devoir de mémoire1. L’ouvrage de E. Kattan comporte sept chapitres. Les cinq premiers sont essentiellement descriptifs, c’est-à-dire que l’auteur se contente de présenter les principales thèses se rapportant aux différents thèmes étudiés. Ainsi, dans le premier chapitre, Kattan décrit le rapport entre le «devoir de mémoire et le souvenir des morts» chez les Anciens. Il reprend principalement ici les travaux de Jean-Pierre Vernant et de Pierre Vidal-Naquet. Pour les Anciens, l’homme qui vient de mourir ne meurt, pourrait-on dire, jamais. Sa mémoire est préservée par les héritiers parce qu’elle structure l’organisation politique et sociale des Anciens. La mémoire du mort s’insère dans la tradition qui constitue, pour reprendre la formule de Finkielkraut citée par l’auteur, «la soumission des hommes vivants à l’autorité des morts» (p. 33, note 1). L’acte

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commémoratif est ainsi un acte collectif dans le sens politique du terme, c’est-à-dire dans la mesure où il nourrit les liens qui unissent les citoyens grecs entre eux et maintient une filiation qui s’inscrit dans leur récit historique. L’avènement de la modernité (chapitres 2 et 3) marque une rupture avec la conception ancienne de la commémoration. Les Modernes dissocient la mémoire de l’histoire. En rompant avec la tradition, le sujet moderne rompt avec le passé dans le sens où celui-ci ne représente plus un legs qui fonde sa vie et son vécu. Il estime dès lors qu’il peut très bien vivre en faisant fi de l’héritage de sa propre famille et plus encore de l’histoire de son pays. En sectionnant «la chaîne» qui préservait et transmettait le poids de l’héritage, l’individu s’émancipe de l’autorité. Dans ce contexte, la question du rapport au passé devient bien sûr problématique. Comment des individus déliés, atomisés peuvent-ils transmettre le legs historique ? C’est précisément la crainte de perdre, comme l’explique très bien E. Kattan, les repères historiques balisant le récit d’une collectivité que celle-ci, tenant néanmoins à préserver ces repères, exige de ses citoyens qu’ils mettent en œuvre un « devoir de mémoire». «Il semblerait, écrit-il, que, incapables d’incorporer spontanément le passé dans nos vies, aliénés par rapport à une histoire dans laquelle nous ne nous reconnaissons guère, nous éprouvions le besoin de compenser la perte d’un lien substantiel avec notre passé par un effort conscient de mémoire, par une production effrénée de cérémonies commémoratives, d’anniversaires, de monuments, de musées, de documents, d’ouvrages, de «lieux de mémoire » [Pierre Nora] (p. 69). Le «devoir de mémoire » serait en quelque sorte le remède à un manque, à une perte; elle viendrait renouer des liens qui unissent notre passé à notre présent. L’auteur précise cependant, dans les chapitres 4 et 5, que le rôle de la « mémoire-devoir» ne s’astreint pas seulement «à réintroduire une mémoire vécue au sein de notre existence présente» (p. 57), elle a aussi, dit-il, un rôle de « garde-fou » (p. 73), c’est-à-dire la mémoire a ici une fonction préventive. Mémoire coupée des événements heureux et tragiques qui fondent l’histoire mondiale, nous courrons le danger de reproduire, dans une certaine mesure et de façon certes quelque peu différente, des faits accablants et troublants (le génocide juif ou arménien, par exemple). La mémoire «garde-fou» fonctionne comme une réplique à ce danger: «Plus jamais», expression qui est d’ailleurs inscrite sur plusieurs cénotaphes dans les camps de concentration en mémoire des victimes du nazisme. Cette mémoire a donc un rôle pédagogique; elle «fonctionne comme un vaccin» (p. 75). En commémorant la Shoah ou le génocide arménien, nous transmettons aux héritiers la mémoire de cet événement et par là, nous souhaitons que l’enseignement de cette mémoire sera à même de dissuader les générations ultérieures de plonger derechef dans la barbarie. Pour l’auteur, l’exercice de cette mémoire préventive ne

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« nous rend pas meilleurs, mais elle nous rend plus riches; elle rend nos vies plus entières et les investit de sens. C’est, dit-il, une exigence d’intégrité… » (p. 84). Nous verrons, un peu plus loin, que cette notion d’intégrité est cruciale dans la pensée de l’auteur. Après avoir dégagé et décrit brièvement les thèmes et les thèses que soulève la question du devoir de mémoire, E. Kattan examine, dans le chapitre 6, le problème de l’oubli. Est-il souhaitable, demande-t-il, d’oublier certains événements qui troublent les citoyens d’un pays? (E. Kattan pense ici au cas de la collaboration en France). Si l’oubli est indubitablement une dimension de la mémoire dans le sens où la mémoire est faite incontestablement d’oublis, il n’en demeure pas moins qu’il ne s’agit pas d’oublier un événement douloureux, mais plutôt «de substituer une histoire à une autre, de créer un nouveau récit du passé, d’imposer une mémoire reconstituée» (p. 97). Dès lors, comment E. Kattan crée «ce nouveau récit du passé » ; comment fondet-il cette «mémoire apaisée» (Paul Ricœur) ? L’auteur pose deux conditions à l’élaboration de cette « mémoire apaisée ». En premier lieu, il estime que «le passé douloureux» doit être reconnu comme tel. Il n’est nullement fécond d’oblitérer ce passé, seule la reconnaissance de ce dernier peut nous mener sur le chemin de la réconciliation. En deuxième lieu, ce passé troublé doit faire l’objet d’une narration. C’est la narration qui, pour l’auteur, est en mesure d’accomplir la mise en distance avec ce passé. En établissant cette distance, le récit permet aux individus victimes de cette triste histoire d’opérer un détachement vis-à-vis de celle-ci et ainsi d’offrir la possibilité à ces victimes de se réconcilier avec ce passé. De plus, le récit permet également d’entraîner «le souvenir dans un processus de continuité» (p. 109). La narration inscrit, autrement dit, l’événement dans la continuité historique. Enfin, en opérant une sélection des faits constitutifs du passé, le récit permet de former une «unité narrative», c’est-à-dire d’instaurer de nouveau le passé douloureux dans la trame d’une histoire collective. La mise en œuvre de la narration fonde la « mémoire apaisée ». Par là, une nation peut arriver ainsi à contrôler « la charge négative » du souvenir traumatisant. Mais est-ce que cette double condition au développement de la «mémoire apaisée» est suffisante? Il nous semble en effet que la reconnaissance du passé douloureux incorporé dans un récit collectif qui le transcende est problématique. On peut très bien reconnaître ce triste passé mais néanmoins produire un grand récit «geignard plein d’échecs et de mécomptes» (Marc Angenot) — le récit de la Grande Noirceur, par exemple. Autrement dit, la narration ne nous réconcilie pas nécessairement avec la mémoire douloureuse. Pour fonder la «mémoire apaisée», l’auteur peut-il alors se contenter de ces deux conditions ? Heureusement, il va plus loin. Il estime que la formation

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de cette «unité narrative» doit recourir à un «idéal d’intégrité» (p. 125). Cet idéal se développe à trois niveaux: 1) l’intégrité au sens d’intégralité exige qu’une collectivité affronte la totalité des événements (heureux ou malheureux) qui forment son histoire ; 2) la visée de l’intégrité passe dès lors par l’acceptation de la pluralité des points de vue historiques ; 3) enfin, l’unité du récit collectif est orientée vers le futur, cherche à développer des projets susceptibles de réconcilier les acteurs historiques. Au total, cette notion d’intégrité «traduit une aspiration de l’homme à être entier, à assumer sa vie dans l’intégralité des moments qui la constituent» (p. 128). Pour l’auteur, cet idéal d’intégrité transcende le devoir de mémoire dans le sens où il ne se contente pas de transmettre le passé et nous préserve de reproduire des faits douloureux; il vise une appréhension plus globale de la mémoire dans son rapport avec l’histoire. Le souci de l’auteur d’aller au-delà du devoir de mémoire est certes louable, mais pourquoi vouloir développer ce récit unitaire en faisant appel à un idéal d’intégrité? La notion «d’authenticité» (Charles Taylor) n’auraitelle pas été un meilleur choix? Non seulement ce terme recouvre le propos de E. Katttan mais en plus, il fait l’économie de l’ambiguïté du mot intégrité. L’intégrité désigne, il est vrai, l’effort d’un individu de rester fidèle au chemin qu’il s’est tracé, mais il désigne aussi «l’état d’une chose qui demeure intacte». Bref, était-il pertinent de développer une nouvelle notion, l’intégrité, alors que le terme d’authenticité correspond tout à fait au projet de l’auteur ? Enfin, E. Kattan termine son livre en reproduisant des extraits de différents textes et documents portant sur la question du devoir mémoriel. Si l’allocution de Chirac prononcée lors des cérémonies commémorant la Grande Rafle des 16 et 17 juillet 1942 (16 juillet 1995), l’homélie du Pape Jean-Paul II pour la Journée du Pardon de l’Année sainte 2000, la Déclaration du Forum international sur l’Holocauste de Stockholm (26-28 janvier 2000) et la Loi pour promouvoir l’unité et la réconciliation en Afrique du Sud (1995) sont des documents qui complètent bien en effet le propos du philosophe, on se demande pourquoi l’auteur poursuit cette série de textes en mettant des extraits du livre de P. Lévi, Les naufragés et les rescapés; quarante ans après Auschwitz du volume de N. Loraux, La cité divisée. L’oubli dans la mémoire d’Athènes de l’ouvrage de P. Nora, Les lieux de mémoire. La République et enfin, de celui de P. Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli. E. Kattan fait en effet référence à de multiples reprises, dans son livre, aux extraits de ces auteurs. Pourquoi reprendre dès lors ces ouvrages ? Somme toute, l’intérêt du livre de E. Kattan réside, d’une part, dans sa bonne présentation et synthèse des différentes facettes du rapport entre la

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mémoire et l’histoire et, d’autre part, dans un bon exposé des limites inhérentes au devoir de mémoire2.

NOTES ET RÉFÉRENCES 1. Paris, PUF, coll. «Questions d’éthique», 2002, 153 p. 2. Sur le même thème, on peut lire, au Québec, l’ouvrage de Jacques Beauchemin, L’histoire en trop. La mauvaise conscience des souverainistes québécois, Montréal, VLB éditeur, 2002, et celui de Joseph Yvon Thériault, Critique de l’américanité. Mémoire et démocratie au Québec, Montréal, Québec Amérique, 2002.

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Adrien Thério, Joseph Guibord, victime expiatoire de l’évêque Bourget
Montréal, XYZ Éditeur, 2000, 270 p.

Marc Collin historien L’affaire Guibord est un épisode particulièrement passionnant du xixe siècle canadien. Symptomatique de l’état d’esprit de l’après-Rébellions, on peut y voir également un événement charnière dans la mesure où il ouvre une période de domination de l’Église sur la société civile qui se prolongera pendant un bon siècle. Adrien Thério nous offre, pour la première fois, une monographie détaillée consacrée à ce procès célèbre qui a cristallisé pendant une quinzaine d’années l’affrontement entre l’ultramontanisme et le libéralisme au Canada. Rappelons rapidement les faits: en 1858, l’évêque de Montréal, Mgr Bourget, reproche à l’Institut canadien d’offrir à ses membres l’accès à une bibliothèque comportant des livres à l’Index, et émet une directive selon laquelle le simple fait de demeurer membre du dit institut expose tout catholique à l’excommunication. Deux membres de l’Institut canadien, Joseph Doutre et Louis-Antoine Dessaulles, se rendent à Rome pour protester contre ce qu’ils considèrent comme un abus d’autorité de la part de leur évêque. Pendant ce temps, un membre de l’institut, Joseph Guibord, décède, et suivant les instructions de Bourget, l’Église refuse l’accès de sa dépouille au cimetière catholique. La veuve Guibord, appuyée par des membres de l’Institut, poursuit l’Église afin de l’obliger à accepter la dépouille de son mari, alléguant qu’étant liée par un contrat de nature civile, elle a l’obligation de fournir les services funéraires à ses membres. Un premier procès (jugement Mondelet) donne raison à la veuve Guibord en 1870, mais l’Église porte la cause en appel à la Cour supérieure, qui renverse la décision du premier jugement (pour des raisons de forme plus que de fond). La cause est portée en appel au Conseil privé de Londres, qui donne à nouveau raison à la veuve Guibord. Il s’agit cependant d’une victoire à la Pyrrhus pour l’Institut canadien. Lorsque le cortège funéraire de Guibord se présente à la porte du cimetière de la Côte-des-Neiges, il est accueilli par une foule de 1 500 à 2 000 émeutiers qui lui en interdisent

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l’accès, allant jusqu’à lui lancer des roches, et il faudra la protection de toutes les forces de police de Montréal pour permettre son entrée au cimetière quelques jours plus tard. Quant à l’Institut canadien, ruiné par les coûts de ce procès et affaibli dans son membership par les persécutions de l’évêque, il fermera ses portes quelque temps après la fin du procès et ne sera jamais remplacé par une association comparable. Le cadavre autour duquel on se dispute dans cette affaire n’était qu’un prétexte, le véritable enjeu étant d’ordre idéologique. Thério le situe d’emblée dans le cadre de l’affrontement entre conservatisme et libéralisme qui dépasse les frontières de la société canadienne. Mais comme le titre de l’ouvrage l’indique, c’est avant tout sur le plan événementiel et biographique qu’il situe le problème, qu’il résume à deux questions: Joseph Guibord a-t-il mérité son excommunication, et Mgr Bourget a-t-il fait preuve de mauvaise foi en cette affaire ? S’appuyant sur un excellent travail de documentation, Thério soutient que Mgr Bourget aurait plutôt utilisé la présence de livres à l’Index dans la bibliothèque de l’institut comme un moyen de le persécuter et de l’affaiblir. Il est bien démontré que Mgr Bourget a systématiquement rejeté les compromis suggérés par les dirigeants de l’Institut, refusant même de livrer une liste des fameux livres à l’Index; qu’il a manœuvré de manière à forcer les membres ultramontains de l’Institut à quitter celui-ci et à fonder une institution concurrente ; qu’il a interprété de manière abusive les règles de l’Église quant à l’application de l’Index; qu’il a désobéi aux avis de son supérieur hiérarchique, l’évêque de Québec, qui avait estimé qu’une telle attitude de confrontation serait «dangereuse » ; enfin, qu’il a outrageusement trompé les autorités du Vatican qui étaient chargées d’examiner la situation. Bref, de toute évidence, Mgr Bourget avait pris l’Institut canadien en grippe et ne visait rien de moins, à travers toutes ces persécutions, qu’à en obtenir la fermeture. Rien d’étonnant à cela lorsque l’on sait que l’Institut, malgré le caractère en apparence innocent de ses objectifs — encourager la vie intellectuelle et l’avancement des sciences et techniques au Canada français — était lié de près aux Rouges, qui à cette époque, professaient un certain anticléricalisme et prônaient l’annexion du Canada aux États-Unis. S’il faut reconnaître la valeur et l’intérêt du travail de Thério, qui nous a rendu l’ensemble des débats ayant entouré cette affaire, on peut s’interroger sur la pertinence, à l’aube du xxie siècle, de la thèse qui a orienté ses recherches. En effet, que Mgr Bourget ait été de mauvaise foi, le juge Mondelet l’avait déjà établi assez solidement dans son jugement de 1870, que l’on trouve en annexe de l’ouvrage. La démonstration du juge est à ce point convaincante, qu’il n’y avait pas vraiment lieu d’en rajouter. En revanche, en ramenant l’essentiel de l’affaire Guibord aux abus personnels de

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Mgr Bourget, l’auteur s’est trouvé à écarter des problèmes à mon sens bien plus importants. Lorsque Thério décrit l’Église comme une «armée» dont toute la hiérarchie obéit au doigt et à l’œil à l’Évêque, il réfère à une vision quelque peu surannée, celle d’une population canadienne dominée par une institution toute puissante. C’est glisser un peu vite sous le tapis les assises populaires de l’ultramontanisme, dont témoigne cette foule d’émeutiers qui barraient l’accès du cimetière catholique au cortège de Guibord. Qui étaient ces gens ? Certainement pas les «soldats» de Mgr Bourget. Si l’Évêque de Montréal a pu aussi facilement briser les reins de la contestation libérale, n’est-ce pas un peu aussi parce que les Libéraux restaient isolés dans une société repliée sur son catholicisme et qui voyait en eux des traîtres, des avant-garde de l’ennemi anglo-protestant qui l’assiégeait ? Avec une certaine naïveté, les défenseurs de l’Institut alléguaient qu’en France ou aux États-Unis, on n’avait jamais appliqué les règles de l’Index avec une rigueur comparable à ce qui se faisait au Canada français. C’était oublier que dans ces sociétés, où les catholiques étaient sujets à côtoyer des gens de confessions diverses ou même des anticléricaux qui, parfois, n’hésitaient pas à faire profession d’athéisme, l’excommunication ne pouvait être synonyme d’exclusion sociale comme c’était le cas au Canada français. La fidélité des catholiques français et américains étant davantage volontaire qu’imposée, il fallait bien les ménager. Ce n’est donc pas la modération, mais un rapport de forces qui obligeait l’Église catholique à mettre la pédale douce dans ses rapports avec les catholiques français ou américains. Pour qu’un tel rapport de forces puisse s’établir au Canada français, il aurait fallu qu’au moins les Libéraux aient le courage d’assumer une rupture complète avec l’autorité religieuse. Cela nous amène à un point essentiel: la position ambiguë d’un contestataire comme Louis-Antoine Dessaulles qui, tout en multipliant les charges contre l’obscurantisme de l’Église, protestait de sa fidélité à la foi catholique. En faisant appel à l’autorité romaine pour contester les abus d’autorité de leur évêque, les anticléricaux canadiens n’ont-ils pas creusé leur propre tombe, puisqu’ils reconnaissaient par le fait même la légitimité du contrôle que l’Église exerçait sur la vie intellectuelle des catholiques canadiensfrançais? D’autre part, avec l’esprit frondeur qui était le sien, comment un homme comme Dessaulles pouvait-il s’attendre à ce que ses doléances contre l’évêque Bourget soient reçues avec bienveillance à Rome ? C’est une contradiction semblable qui avait conduit Lamennais à un échec cuisant. Et pour cause : peut-on simultanément fronder une autorité et la reconnaître en son principe ?

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Paru tions récentes

Compilation par Jean-Philippe Croteau Ajzenstat, Janet, Paul Romney, Ian Gentles et William D. Gairdner, Débats sur la fondation du Canada, Édition française préparée par Stéphane Kelly et Guy Laforest, Sainte-Foy, PUL, 2004, 584 p. Aird, Robert, L’histoire de l’humour au Québec, de 1945 à nos jours, Montréal, VLB, 2004, 164 p. Audy, Diane, Les Zouaves de Québec au XXe siècle, Sainte-Foy, PUL, Collection Intercultures, 2003, 180 p. Bélanger, Damien-Claude, Sophie Coupal et Michel Ducharme (dir.), Les idées en mouvement: perspectives en histoire intellectuelle et culturelle du Canada, Sainte-Foy, PUL, 2004, 284 p. Bisaillon, Martin, Le perdant, Montréal, Les intouchables, 2004, 101 p. Blattberg, Charles, Et si nous dansions? pour une politique du bien commun, Montréal, PUM, 2004, 213 p. Boudreault, René, Du mépris au respect mutuel, Clefs d’interprétation des enjeux autochtones au Québec et au Canada, Montréal, Écosociété, 2003, 224 p. Chamberland, Roland, Jacques Leroux, Steve Audet, Serge Bouillé et Mariano Lopez, Terra Incognita des Kotakoutouemis, L’Algonquinie orientale au XVII e siècle, Sainte-Foy, PUL-IQRC, 2004, 280 p. Charland, Jean-Pierre, Les élèves, l’histoire et la citoyenneté, Enquête auprès d’élèves des régions de Montréal et de Toronto, Sainte-Foy, PUL, 2004, 332 p. Châteauvert, Julie et Francis Dupuis-Déri, Identités mosaïques, Entretiens sur l’identité culturelle des Québécois juifs, Montréal, Boréal, 2004, 252 p. Chauveau, Pierre-Joseph-Olivier, De Québec à Montréal, Journal de la seconde session, 1846 suivi de Sept jours aux États-Unis, Introduction et notes par Georges Aubin, Québec, Nota Bene, 2004, 148 p. Crête, Jean (dir.), Hommage à Vincent Lemieux, La science politique au Québec, Le dernier des maîtres fondateurs, Sainte-Foy, PUL, Collection Parti pris actuels, 2003, 564 p.

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Deneault, Alain, Paul Martin & compagnies, Montréal, VLB, 2004, 110 p. Désy, Caroline, Si loin, Si proche, La Guerre civile espagnole et le Québec des années trente, Sainte-Foy, PUL-IQRC, 2004, 177 p. Dobbin, Murray, Paul Martin, Un PDG à la barre, traduit de l’anglais par Michel Tanguay, Montréal, Écosociété, 2004, 261 p. Dubuc, Pierre, L’autre histoire de l’indépendance, de Pierre Vallières à Charles Gagnon, de Claude Morin à Paul Desmarais, Trois-Pistoles, Éditions TroisPistoles, 2003, 289 p. Duchesne, Pierre, Jacques Parizeau, Le Régent, tome III, 1985-1995, Montréal, Québec Amérique, 2004, 604 p. Fecteau, Jean-Marie, La liberté du pauvre, Crime et pauvreté au XIXe siècle québécois, Montréal, VLB, 2004, 455 p. Ferland, Guy, Qu’à cela ne tienne! Écrits d’un militant, Montréal, VLB , 2003, 152 p. Ferretti, Andrée, Les grands textes indépendantistes, 1992-2003, tome II, Montréal, Typo, 363 p. Filiatrault, Sébastien, Génération idéaliste, Montréal, Les intouchables, 2004, 160 p. Foisy-Geoffroy, Dominique, Esdras Minville, Nationalisme économique et catholicisme social au Québec durant l’entre-deux-guerres, Sillery, Septentrion, 2004, 176 p. Fournier, Jules, Lettres de France, Montréal, Lux, 2003, 128 p. Gérin-Lajoie, Diane, Parcours identitaires de jeunes francophones en milieu minoritaire, Ottawa, Éditions Prise de parole, 2003,190 p. Germain, Georges-Hébert, Les Coureurs des bois, La Saga des Indiens blancs, Montréal, Libre Expression/Musée canadien des civilisations, 2003, 162 p. Gervais, Gaétan, Des gens de résolution, Le passage du «Canada français» à l’«Ontario français», Sudbury, Prise de parole, 2003, 232 p. Hébert, Martine, Les secrets du lobbying, Ou l’art de bien se faire comprendre du gouvernement, Montréal, Varia, Collection «Savoir faire», 2003, 163 p. Henripin, Jacques, La métamorphose de la population canadienne, Montréal, Varia, Collection «Histoire et Société», 2003, 300 p. Imbeault, Sophie, Les Tarieu de Lanaudière, Une famille noble après la Conquête 1760-1791, Sillery, Septentrion, 2004, 268 p. Juteau, Danielle (dir.), La différenciation sociale : modèles et processus, Montréal, PUM, 2003, 300 p.

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Labrie, Normand et Sylvie Lamoureux, L’éducation de langue française en Ontario, Enjeux et processus sociaux, Ottawa, Éditions Prise de parole, 2003, 247 p. Lamonde, Yvan, Histoire sociale des idées au Québec, 1896-1929, volume 2, Montréal, Fides, 2004, 323 p. Langlois, Simon et Jocelyn Létourneau, Aspects de la nouvelle francophonie canadienne, Sainte-Foy, PUL, Collection CEFAN, 2004, 325 p. Litalien, Raymonde et Denis Vaugeois (dir.), Champlain, La naissance de l’Amérique française, Sillery, Septentrion, 2004, 400 p. Milner, Henry, La compétence civique, Comment les citoyens informés contribuent au bon fonctionnement de la démocratie, Sainte-Foy, PUL, Collection Prisme, 2004, 388 p. Nevers, Edmond de, La question des races, Anthologie, textes choisis et présentés par Jean-Philippe Warren, Québec, Bibliothèque québécoise, 2003, 240 p. Papineau, Lactance, Journal d’un étudiant de médecine à Paris, texte établi avec introduction et notes par George Aubin et Renée Blanchet, Montréal, Varia, Collection «Documents et Biographies», 2003, 612 p. Paulin, Marguerite, René Lévesque, Une vie, Une nation, Montréal, XYZ, 2003, 168 p. Piché, Victor et Céline Le Bourdais (dir.), La démographie québécoise, Enjeux du XXIe siècle, Montréal, PUM, 2003, 324 p. Quéniart, Anne et Julie Jacques, Apolitiques, les jeunes femmes ?, Montréal, Remue-Ménage, 2004, 154 p. Renaud, Jean, Annick Germain et Xavier Leloup (dir.), Racisme et discrimination, Permanence et résurgence d’un phénomène inavouable, Sainte-Foy, PUL, 2004, 284 p. Rouillard, Jacques, Le syndicalisme québécois, Deux siècles d’histoire, Montréal, Boréal, 2004, 335 p. Roy, Michel (dir.), Jean V. Dufresne, Journaliste de métier, Montréal, Léméac, 2003, 174 p. Thério, Adrien, Jules Fournier, Journaliste de combat, Montréal, Lux, 2003, 208 p. Vastel, Michel, Chrétien, Un Canadien pure laine, Montréal, Éditions de l’Homme, 2003, 256 p. Venne, Michel (dir.), Justice, démocratie et prospérité, L’avenir du modèle québécois, Montréal, Québec Amérique, Débats, 2003, 255 p.

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Invitation à faire partie de l’AQHP
Le 10 avril 1992, une trentaine de personnes ont fondé l’Association québécoise d’histoire politique lors d’une assemblée tenue à l’Université du Québec à Montréal. Nous vous invitons à adhérer dès maintenant à cette association qui regroupe des chercheures et chercheurs, des enseignantes et enseignants, des journalistes, des archivistes, des politologues et des historiennes et historiens, dont les objectifs sont les suivants : • Promouvoir l’histoire politique auprès des organismes publics et privés, des milieux d’enseignement et de recherche, et dans la société en général ; • Favoriser les recherches et la publication de travaux en histoire politique; • Favoriser le dialogue entre chercheures et chercheurs de divers horizons, entre celles et ceux qui ont fait et qui font l’histoire, dans un cadre de collaboration et d’ouverture ; • Organiser des activités publiques sur une base non partisane par divers moyens, par exemple des colloques, des débats, de soupers-causeries (les lundis de l’AQHP).

Adhésion et abonnement Pour devenir membre et vous abonner au Bulletin d’histoire politique, libellez votre chèque à l’ordre de l’AQHP et faites-le parvenir à :

Association québécoise d’histoire politique (AQHP) a/s Pierre Drouilly, Département de sociologie UQAM, C.P. 8888, Succursale Centre-ville Montréal (Québec) H3C 3P8

Membres réguliers: 45 $ Étudiants: 35 $ Institutions: 55 $

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Vente au numéro Les anciens numéros et les numéros courants du Bulletin d’histoire politique sont en vente auprès de l’AQHP: le prix du numéro est de 15 $ pour les particuliers et de 20 $ pour les institutions. Volume 1 (1992-1993) — épuisé Volume 2 (1993-1994) — épuisé Vol. 3, n. 1: «Les intellectuels et la politique dans le Québec contemporain » (automne 1994) — épuisé Vol. 3, n. 2: « L’histoire du Québec revue et corrigée» (hiver 1995) — épuisé Vol. 3, n. 3/4: «La participation des Canadiens français à la Deuxième Guerre mondiale: mythes et réalités» (printemps-été 1995) — épuisé Vol. 4, n. 1: «Québec: le pouvoir de la ville et la ville du pouvoir» (automne 1995) — épuisé Vol. 4, n. 2: «Y a-t-il une nouvelle histoire du Québec ? » (hiver 1996) — épuisé Vol. 4, n. 3: «Bilan du référendum de 1995» (printemps 1996) — épuisé Vol. 4, n. 4: «Histoires du monde: Allemagne, Japon, Italie, États-Unis, France» (été 1996) — épuisé Vol. 5, n. 1: « L’enseignement de l’histoire au Québec» (automne 1996) — épuisé Vol. 5, n. 2: «Les anglophones du Québec à l’heure du plan B» (hiver 1997) — épuisé Vol. 5, n. 3: «Mémoire et histoire » (printemps-été 1997) — épuisé Vol. 6, n. 1: « L’histoire sous influence» (automne 1997) Vol. 6, n. 2: «Question sociale, problème politique: le cas du Québec de 1836 à 1939» (hiver 1998) Vol. 6, n. 3: «Genèse et historique du gouvernement responsable au Canada» (printemps 1998) Vol. 7, n. 1: «Les Rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada» (automne 1998) Vol. 7, n. 2: « Vichy, la France libre et le Canada français» (hiver 1999) Vol. 7, n. 3: «Les sciences et le pouvoir» (printemps 1999) Vol. 8, n. 1 : « Instantanés de la vie politique aux États-Unis » (automne 1999) Vol. 8, n. 2-3 : « L’histoire militaire dans tous ses états » (hiver 2000)

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Vol. 9, n. 1: «Présence et pertinence de Fernand Dumont» (automne 2000) Vol. 9, n. 2: «Les années 1930» (hiver 2001) Vol. 9, n. 3: «Art et politique» (printemps 2001) Vol. 10, n. 1: «Les nouvelles relations internationales» (automne 2001) Vol. 10, n. 2: «Corps et politique» (hiver 2002) Vol. 10, n. 3: « Folie et société au Québec, xixe-xxe siècles» (printemps 2002) Vol. 11, n. 1: «La mémoire d’octobre : art et culture » (automne 2002) Vol. 11, n. 2: «Sport et politique» (hiver 2003) Vol. 11, n. 3: «Les débats parlementaires» (printemps 2003) Vol. 12, n. 1: «Les Patriotes de 1837-1838» (automne 2003) Vol. 12, n. 2: «Le Rapport Parent» (hiver 2004) Vol. 12, n. 3: «La philosophie politique» (été 2004)

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Pour soumettre des textes au BHP: Veuillez communiquer avec Robert Comeau, directeur du Bulletin d’histoire politique, au département d’histoire du l’UQAM : tél.: (514) 987-3000, poste 8427 Ou à l’adresse postale : C.P. 8888, succ. Centre-Ville Montréal (Québec) H3C 3P8 Adresse électronique: comeau.robert@uqam.ca Site Internet: http://unites.uqam.ca/bhp

Règles de présentation des manuscrits Les manuscrits doivent être soumis sur disquette et avec une version papier. La disquette peut être en format PC ou Macinstosh. De préférence, utilisez les traitements de texte Word ou WordPerfect. Vous pouvez aussi envoyer votre manuscrit par courriel, comme fichier attaché, à Pierre Drouilly, à l’adresse suivante: drouilly.pierre@uqam.ca
De manière générale, veuillez présenter votre texte avec un formatage minimal : • fonte suggérée: Helvetica, 12 points, interligne un et demi, pas de retrait, 6 po. de large (marges de 1,19 po.), marges de 1 po. en haut et en bas ; • n’utilisez pas d’espace insécable, ni de tiret conditionnel ; • ne mettez pas d’espace avant les points-virgules, deux points, ou », ni après le « . Ne mettez pas de double espace après le point ; • utilisez l’apostrophe français (’) et non pas l’apostrophe anglais (’), ainsi que les guillemets français (« et ») et non pas les guillemets anglais (“) pour les citations ; • n’utilisez pas d’en-tête, ni de bas de page ; • les notes, numérotées à partir de 1, doivent avoir une référence automatique et figurer à la fin du texte ; • les titres de livres, de revues et de journaux doivent être en italique; • effectuez une correction orthographique automatique afin de corriger les erreurs de frappe. • ne pas inclure de bibliographie; • sauf à la demande du comité éditorial, le Bulletin n’acceptera pas d’autres versions des textes déjà soumis ; • le Bulletin préfère publier des articles courts pour aborder une grande diversité de thèmes. Tout article dépassant 4000 mots pourra être refusé d’emblée.

Frederick Douglass

Mémoires d'un esclave
Traduit de l'anglais par Normand Baillargeon et Chantal santerre

Il y a deux siècles, nombreux étaient ceux qui considéraient l’escavage, cette « institution particulière », comme une chose acceptable, morale, voire tout à fait normale. Face à tant de cruauté, d’injustice et d’impunité, des voix se sont élevées, aux États-Unis et dans le monde entier. Aujourd’hui, plus personne ne pense que l’esclavage est une bonne chose. En cette année 2004, déclarée par l’Unesco année de commémoration internationale de la lutte contre l’esclavage, il est nécessaire de donner à lire ce texte majeur de l’histoire de l’esclavage et de l’abolitionnisme. On en trouvera ici, et pour la première fois en français, une édition intégrale et annotée, comprenant la préface originale de William Lloyd Garrison ainsi que la lettre-préface de Wendell Phillips. Cette édition critique comprend en outre une introduction des traducteurs, une chronologie ainsi que de larges extraits du fameux discours du 4 juillet prononcé par Frederick Douglass en 1852. Faire paraître ces Mémoires d’un esclave aujourd’hui, c’est non seulement travailler contre l’oubli et la banalisation des luttes, mais c’est aussi une manière de rappeler que, au milieu d’un océan de phénomènes tenus pour acceptables, moraux voire tout à fait normaux (capitalisme sauvage, exploitation des humains et de l’environnement, course aveugle au profit, etc.), il n’est jamais vain de résister. Frederick Douglass est le premier esclave noir devenu homme politique, philosophe et écrivain. En 1838, à l’âge de 20 ans, il s’enfuit du domicile de son maître dans le Maryland. Rapidement, il s’implique dans la lutte contre l’esclavage. Sept ans plus tard, il publie Narrative of the Life of Frederick Douglass, An American Slave, Written by Himself. Il y raconte sa vie d’esclave et ses combats contre l’oppression, dont l’élément déclencheur n’est pas anodin : l’apprentissage de la lecture.
Parution septembre 2004 ISBN 2-89596-017-8 208 pages, 12 x 21 cm— 18,95$

ACHEVÉ D’IMPRIMER EN SEPTEMBRE 2004, SUR LES PRESSES DE L’ IMPRIMERIE GAUVIN, POUR LUX, ÉDITEUR À MONTRÉAL À L’ENSEIGNE D’ UN CHIEN D ’OR DE LÉGENDE

Imprimé au Québec

Illustration de couverture : Détail de la couverture de la revue théorique du groupe marxiste-leniniste canadien ENLUTTE ! « Unité prolétarienne» n° 12, Août-Septembre 1978

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