Les mécanismes d'intégration en littérature

A partir d’exemples puisés dans l'œuvre de Gustave Flaubert

Jean-Paul Margnac

Jean-paul@margnac.fr

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Les mécanismes d'intégration en littérature1
A partir d’exemples puisés dans l'œuvre de Gustave Flaubert * JEAN-PAUL MARGNAC
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Cette communication vise à placer la littérature et plus précisément la création littéraire dans la problématique des quatrièmes Journées du Moulin d'Andé, dédiées au thème de l'intégration. Elle n'a d'autre ambition que de donner un coup de projecteur sur l'approche systémique pratiquée par la critique littéraire académique sur le roman flaubertien.

“ L’homme n’est rien, l’œuvre tout !”
G. Flaubert. Lettre à George Sand Décembre 1875

La littérature est par nature un acte d'intégration. La création littéraire se nourrit, au sens propre du terme. Ses aliments sont pour une large part les émotions, les situations vécues par l'auteur. L'écrivain ingère, assimile, digère, métabolise des remémorations pour produire du texte. Dès la première ligne, en agençant les mots de sa langue maternelle, il met en action un double mécanisme d'intégration, à la fois conscient et inconscient. Le "produit" de ce processus d'intégration est l'œuvre littéraire. Celle-ci demeure, même pour son auteur, profondément énigmatique. Dans notre société, le mystère, pas plus que la métaphysique, n'échappent aux investigations de la raison. C'est ainsi que l'élaboration du texte devient "objet d'étude". La double lecture du texte Une fois échappée des mains de son créateur, l'œuvre littéraire connaît donc une double lecture. Celle du lecteur naïf, recherchant avant tout l'émotion que le texte est censé lui communiquer ; celle du lecteur "savant", s'efforçant d’en révéler ses structures enfouies. Pour le premier, l'émotion peut être d'ordre purement esthétique ou, à l'inverse, totalement emphatique. Chacun trouvant son plaisir en fonction de sa propre sensibilité. Pour s'en convaincre, il suffit de lire successivement Don du Poème de Mallarmé et Demain dès l'aube2 d'Hugo … Il en va autrement du lecteur professionnel. Faisant plus appel à la raison qu'à l'émotion, le texte lui "parlera" d'une toute autre façon. L'étude approfondie de l'écrit est le domaine de la critique littéraire dite académique ou didactique. En osant une formule simple, disons qu'elle vise à révéler les multiples correspondances entre le "produit" et le "projet". C'est une entreprise aussi ancienne que l'écrit. Tout texte "signifiant" bien plus que ses signifiés. L'exégèse biblique, puis l'herméneutique, ont pratiqué avec pénétration cette lecture pointilleuse des textes et la critique littéraire n'ignore pas sa dette à leur égard. Au sens moderne du terme, elle apparaît avec Sainte Beuve et son champ d'investigation est amplifié par la diversité des genres littéraires. Cette diversification s'est opérée au fil du temps. Aux époques de l'oralité, seule l'épopée, avec sa prosodie particulière, permettait la transmission fidèle de l'œuvre. Puis l'écriture, en rendant la parole visible, expérimenta d'autres formes, dont la poésie.
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Cette communication a été présentée aux « Journées du Moulin d’Andé », organisées par l’AFSCET en 2003. Anthologie de la poésie d’André Gide en Pléiade et livre quatrième des Contemplations, 3 septembre 1847. •2•

Il est habituel de séparer ce qui est prose de ce qui est poésie mais cette distinction est mise en défaut dès que l'on aborde des textes limites, à la fois prose et poésie3. La prose, pour sa part, emprunte de multiples formes : roman, essai, nouvelle, conte, épopée … La richesse des formes littéraires offre aux auteurs l'avantage de choisir celle qui s'accordera le mieux à leur projet. Dans l'œuvre romanesque, la seule que nous aborderons ici, il est de l'ordre de l'émotion. Le choix de Flaubert comme illustration du mécanisme d'intégration Flaubert fournit un excellent matériau, largement documenté, pour examiner ces mécanismes d'intégration. Œuvre documentée en effet, car la somme des travaux consacrés à l'ermite de Croisset est considérable et de nombreux chercheurs continuent à fouiller les coins les plus reculés de son œuvre et de son existence. A titre d'illustration, l'Université de Rouen entretient une remarquable émulation au sein de la communauté flaubertienne. De grands projets sont en chantier. Ainsi, il est prévu de mettre à disposition, en 2006, une édition hypertexte du manuscrit de Madame Bovary. Celle-ci servira à la critique génétique, reconstituant le parcours de la création à partir des différents brouillons de l'œuvre. Le dispositif, complexe, consiste à assurer la juxtaposition des différentes versions manuscrites d'un texte avec conservation de la plus infime rature. Actuellement, un chercheur anglais travaille à établir la version hypertexte du premier chapitre de la troisième partie de l'Education sentimentale4. Le manuscrit du roman, conservé à la Bibliothèque nationale, ne comporte pas moins quatre cents folios, parmi lesquels on trouve une cinquantaine d’esquisses, plus de deux cents brouillons et cinquante mises au net ! Flaubert a correspondu jusqu'à sa mort en 1880. Cette copieuse correspondance de quatre mille lettres, débutée à neuf ans, scrupuleusement éditée5 et scrutée, fournit une multitude de détails sur la genèse de ses œuvres. Elle éclaire les doutes littéraires de Flaubert, de ses repentirs et surtout de ses sources d'inspiration. En la confrontant aux textes, il est possible de mettre en correspondance (en jouant sur les mots) tel trait de sa production littéraire et l'intention de l'auteur. Quelques rappels sur l'écrivain Gustave Flaubert est né le 12 décembre 1821, à l'Hôpital Royal de Rouen, où son père était chirurgien en Chef. Toute sa vie d'adulte se déroulera dans sa maison bourgeoise de Croisset, en proche banlieue de Rouen, à moins de trente kilomètres à vol d'oiseau de ce Moulin d'Andé qu'il accosta probablement durant l'une de ses ballades en canot sur la Seine. Sa jeunesse fut encadrée par de sérieuses études et par le prurit précoce de l'écriture. Son père le destinait au droit. Gustave s'y résigna à contrecœur car il voulait être écrivain, rien d'autre ! Son séjour parisien, heureuse conséquence, le mit en contact avec les cercles artistiques de la capitale. Il y rencontrera Maxime Du Camp, son plus fidèle compagnon de voyage. Une providentielle "crise nerveuse"6, survenue durant les vacances de 1844, inquiéta à ce point sa famille qu'elle le dispensa de poursuivre ses études et l'installa à Croisset. Trois périples contribuèrent à la maturation du jeune homme. En 1840, une première pérégrination avec un ami de la famille, lui fera découvrir les Pyrénées, la Provence, la Corse et les délices de la chair. La perte de son pucelage adviendra au cours d'un épisode torride avec l'épouse d'un hôtelier de Marseille. On peut situer dans la même veine le
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Evoquons simplement le poème fleuve de Cendrars : Prose du Transsibérien … http://www.hull.ac.uk/hitm/gen/brindx.htm 5 Cf. l'édition des lettres par Louis Conar, Université de Rouen. http://www.univ-rouen.fr/flaubert/03corres/conard/accueil.html 6 Le diagnostic demeure incertain. Les spécialistes hésitent entre la crise d'épilepsie, les séquelles d'un traumatisme crânien ou les premières manifestations de la syphilis. •3•
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déplacement en Italie qu'il accomplit pour accompagner sa sœur Caroline durant son voyage de noces (pratique courante à l'époque). Sa visite de Gênes laissera une trace que j'évoquerai plus tard. Enfin, deux voyages que l'on peut qualifier d'initiatiques : la randonnée en Touraine et en Bretagne, accomplie en juin 1847 avec Maxime Du Camp, qui donnera Par les Champs et par les grèves et surtout le grand tour en Orient, fournissant la matière à un récit de voyage publié après sa mort sous le titre : Voyage en Egypte. Flaubert, l'homme plume, comme il se définissait lui-même, entrera donc en 1851, à trente ans, dans la carrière qu'il s'était assignée. Dès son retour d'Orient, il se met en effet au travail pour rédiger ce qui lui apportera la gloire littéraire, le sulfureux (pour l'époque) Madame Bovary. Ce n'est pas un novice de l'écriture. Il a déjà noirci l'équivalent de dix mille feuillets et produit quelques textes significatifs dont une première version de l'Education sentimentale et de la Tentation de Saint Antoine. Quand il enchaîne sa vie au labeur de l'écriture, il a déjà engrangé la plupart des éléments qui alimenteront son œuvre. Ils seront d'ailleurs largement puisés dans ses souvenirs de voyages. L'apport de la critique Comment peut-on affirmer par exemple que ces "trois périples contribuèrent à la maturation du jeune homme" ou que le nom de Bovary a été trouvé au cours d'une excursion en Egypte ? C'est le rôle de la critique littéraire d'éclairer, voire de confirmer ce type d'hypothèse. Il existe de nombreuses écoles. La comparatiste est la plus simple, la plus ancienne aussi. Elle consiste à établir des correspondances ou à rechercher les sources d'inspiration. L'école structuraliste, représentée par Roland Barthes, Umberto Eco, Julien Greimas, Gérard Genette, Julia Kristeva, sur les traces des formalistes russes7, partaient du postulat de l'invariabilité de certaines structures du récit. Dans les années soixante-dix, son influence fut considérable. Le mouvement dénommé intertextualité, défendu notamment par Julia Kristéva, postule que chaque texte est le produit d’autres textes : “ Tout texte se situe à la jonction de plusieurs textes dont il est à la fois la relecture, l’accentuation, la condensation, le déplacement et la profondeur. ” Actuellement, c'est la critique génétique qui a le vent en poupe. Elle se propose de renouveler la connaissance des textes à la lumière de leurs manuscrits. Selon Pierre-Marc de Biasi8, “l’œuvre, dans sa perfection finale, reste l’effet de ses métamorphoses et contient la mémoire de sa propre genèse ”. Ce qui pose le problème de la conservation et de l'accès aux manuscrits originaux. Un problème, à l'heure du texte virtuel. Pas de critique génétique possible sans traces. Quelques exemples Sans faire référence aux techniques les plus pointues de la critique littéraire, nous nous proposons de montrer différentes étapes du mécanisme d'intégration à l'aide d'exemples simples ayant trait : 1/ à la recherche de la source d'inspiration 2/ au rapprochement avec une situation déjà vécue par l'auteur 3/ à la mise en évidence d'une intertextualité

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Notamment Vladimir Propp avec l'analyse structurale des contes d'enfants. In Morphologie du conte 1928. Pierre-Marc de Biasi, La Génétique des textes, Paris, Nathan Université, coll. " 128 ", 2000. 128 p. •4•

La recherche de la source On sait que Flaubert a beaucoup peiné sur sa Tentation de Saint-Antoine. La première version, rédigée en 40-41, juste avant son départ pour l'Egypte, a connu deux versions intermédiaires avant sa publication définitive en 1875. C'est au cours du voyage en Italie qu'il contempla au Musée de Gênes une Tentation peinte par Breughel9. Voici en effet ce qu'il écrit dans ses notes de voyage en 1845:
Palais Balbi, à Gênes. - La Tentation de saint Antoine, de Breughel. - Au fond, des deux côtés, sur chacune des collines, deux têtes monstrueuses de diables, moitié vivants, moitié montagne. Au bas, à gauche, saint Antoine entre trois femmes, et détournant la tête pour éviter leurs caresses ; elles sont nues, blanches, elles sourient et vont l'envelopper de leurs bras. En face du spectateur, tout à fait au bas du tableau, la Gourmandise, nue jusqu'à la ceinture, maigre, la tête ornée d'ornements rouges et verts, figure triste, cou démesurément long et tendu comme celui d'une grue, faisant une courbe vers la nuque, clavicules saillantes, lui présente un plat chargé de mets coloriés. … têtes sortant du ventre des animaux ; grenouilles à bras et sautant sur les terrains ; homme à nez rouge sur un cheval difforme, entouré de diables ; dragon ailé qui plane, tout semble sur le même plan. Ensemble fourmillant, grouillant et ricanant d'une façon grotesque et emportée, sous la bonhomie de chaque détail. Ce tableau paraît d'abord confus, puis il devient étrange pour la plupart, drôle pour quelques-uns, quelque chose de plus pour d'autres ; il a effacé pour moi toute la galerie où il est, je ne me souviens déjà plus du reste.

Le texte définitif restitue l'atmosphère de cette première "vision" du Breughel. Mais la première version a été élaborée sans la confrontation avec l'expérience charnelle du désert. Le voyage en Egypte sera l'occasion d'un autre type d'intégration : vérifier que le décor rêvé de l'ermitage du saint correspond à une réalité sensible. La contemplation du désert égyptien lui permettra d'écrire avec autorité :
“ Le soir, sur une montagne ; à l'horizon, le désert ; à droite, la cabane de saint Antoine, avec un banc … ”

La recherche d'une situation déjà vécue Le comparatisme peut porter sur le rapprochement d'une situation vécue par l'auteur et son intégration dans le récit romancé. Prenons quelques exemples tirés de l'Education sentimentale. Le roman se structure autour d'un double échec. L'échec de la vie sentimentale du héros, Frédéric Moreau faisant écho à celui de la révolution de 1848, balayée par le coup d'Etat du 2 décembre 1851. Une scène est fameuse entre toutes : la première rencontre de Frédéric et de Madame Arnoux, la femme qu'il adulera toute sa vie sans jamais conclure.
“ Ce fut comme une apparition. Elle était assise, au milieu du banc, toute seule; ou du moins il ne distingua personne dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête; … et quand il se fut mis plus loin, … il la regarda. Elle avait un large chapeau de paille avec des rubans roses qui palpitaient au vent derrière elle. Ses bandeaux noirs, contournant la pointe de ses grands sourcils, descendaient très bas et semblaient presser amoureusement l'ovale de sa figure. Sa robe de mousseline claire, tachetée de petits pois, se répandait à plis nombreux. ”

C'est une page magnifique que l'on relit toujours avec le même plaisir. La scène se déroule sur le coche d'eau qu'emprunte le héros, jeune bachelier, pour rejoindre sa mère à Nogent sur seine. Flaubert a vécu une scène semblable lorsqu'il rejoignait Marseille avec Maxime Du Camp, avant d'embarquer pour Alexandrie. En 1841, le trajet nécessitait entre trois et quatre jours et plusieurs moyens de transport : diligences, chemin de fer et même liaison fluviale… La rencontre avait eu lieu durant le trajet Chalon-sur-Saône-Lyon, à bord d'un bateau des messageries :

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Les exemples abondent et chaque roman de Flaubert a donné lieu à une élucidation précise. On sait ainsi que la trame de Madame Bovary a été puisée dans un fait divers, raconté à Flaubert par ses amis. •5•

“ Parmi les passagers du bateau de la Saône nous avons regardé avec attention une jeune et svelte créature qui portait sur sa capote de paille d'Italie un long voile vert. Sous son caraco de soie elle avait une petite redingote d'homme à collet de velours avec des poches sur les côtés …. Boutonnée sur la poitrine par deux rangs de boutons, cela lui serrait au corps, en lui dessinant les hanches et de là s'en allaient ensuite les plis nombreux de sa robe qui remuaient contre ses genoux quand soufflait le vent. ”

On peut compléter par un autre trait. Il décrit ainsi dans ses notes de voyages, l'attitude de l'inconnue rencontrée sur la Saône :
“ Elle …se tenait la plupart du temps appuyée sur le bastingage à regarder les rives. ”

… et sa transposition, enrichie, dans la même scène de l'Education :
“ Des deux côtés de la rivière, des bois s'inclinaient jusqu'au bord de l'eau; un courant d'air frais passait; Madame Arnoux regarda au loin d'une manière vague … elle remua les paupières plusieurs fois comme si elle sortait d'un songe. ”

Mais les critiques, perspicaces, vont encore plus loin. Le voyage en Orient est, pour les jeunes gens fortunés du XIXème siècle, le voyage initiatique par excellence. Chénier, Chateaubriand, Lamartine, Gautier, Nerval, Loti, nombreuses sont les célébrités ayant accompli ce "tour", au sens actuel du terme. Dans le texte du manuscrit autographe du Voyage en Egypte, restitué par Pierre-Marc de Biasi10, on prend connaissance avec délices de la visite des deux compères à la courtisane KouchioukHanen, à leur escale d'Assouan.
“ Kuchiouk-Hanem est une grande et splendide créature … ses yeux sont noirs et démesurés, ses sourcils noirs … ses narines fendues … larges épaules solides, seins abondants, pomme… Ses cheveux noirs, frisant, … séparés en bandeaux par une raie … tresses allant se rattacher sur la nuque. ”

Cette description d'une orientale avait de quoi exciter la libido des hommes de l'époque.
Elle venait de sortir du bain—sa gorge dure sentait frais, …elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l'eau de rose. ”

Une vision très précise de cette visite, l'apparition de la courtisane en haut de l'escalier de sa demeure, accueillant ses hôtes, sera recyclée dans l'Education :
“ Sur l'escalier, en face de nous, la lumière l'entourant, et se détachant sur le fond bleu du ciel, une femme debout, en pantalons roses, n'ayant autour du torse qu'une gaze d'un violet foncé. ”

On ne peut s'empêcher d'établir le parallèle avec la scène de la rencontre :
“ Elle était en train de broder quelque chose; … toute sa personne se découpait sur le fond de l'air bleu … Jamais il n’avait vu cette splendeur de peau brune, la séduction de sa taille, ni cette finesse des doigts que la lumière traversait … … un long châle à bandes violettes était placé derrière son dos … entraîné par les franges, il glissait peu à peu … ”

La mise en évidence d'une intertextualité Flaubert a réutilisé à de nombreuses reprises des situations qu'il avait déjà dépeintes dans des textes antérieurs. Un exemple est tiré des Mémoires d'un fou, esquisse de jeunesse de ce qui deviendra l'Education. En 1838, Gustave dédia cet essai à son ami Alfred Le Poittevin. Il n'a que dix-sept ans. Cette bluette transpose la passion platonique qu'il avait éprouvé pour la femme d'un éditeur de musique durant ses vacances à Trouville. On y trouve un épisode préfigurant la scène du châle sur le Ville-de-Montereau.
“ J'allais souvent seul me promener sur la grève. Un jour, le hasard me fit aller vers l'endroit où l'on se baignait. … on se déshabillait sur le rivage ou dans sa maison et on laissait son manteau sur le sable. Ce jour-]à, une charmante pelisse rouge avec des raies noires était laissée sur le rivage. La marée montait, le rivage était festonné d'écume ; déjà un flot plus fort avait mouillé les franges de soie de ce manteau. Je l'ôtai pour le placer au loin ; l'étoffe en était moelleuse11 et légère, c'était un manteau de femme.

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Voyage en Egypte. Pierre-Marc de Biasi. Ed. Grasset & Fasquelle, 1991. Réminiscence probable de la scène du Tartuffe de Molière : "l'étoffe en est moelleuse". Normal de la part d'un lycéen encore tout imprégné des classiques •6•

Apparemment on m'avait vu, car le jour même, au repas de midi, et comme tout le monde mangeait dans une salle commune, à l'auberge où nous étions logés, j'entendis quelqu'un qui me disait: — Monsieur, je vous remercie bien de votre galanterie. Je me retournai ; c'était une jeune femme assise avec son mari à la table voisine. — Quoi donc? lui demandai-je, préoccupé. — D'avoir ramassé mon manteau ; n'est-ce pas vous? — Oui, Madame, repris-je, embarrassé. Elle me regarda. Je baissai les yeux et rougis. Quel regard, en effet ! comme elle était belle, cette femme ! je vois encore cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil. Elle était grande, brune, avec de magnifiques cheveux noirs qui lui tombaient en tresses sur les épaules ; son nez était grec, ses yeux brûlants, ses sourcils hauts et admirablement arqués, sa peau était ardente et comme veloutée avec de l'or; …. Elle parlait lentement; c'était une voix modulée, musicale et douce... Elle avait une robe fine, de mousseline blanche, qui laissait voir les contours moelleux de son bras. Quand elle se leva pour partir, elle mit une capote blanche avec un seul nœud rose ; elle la noua d'une main fine et potelée, une de ces mains dont on rêve longtemps et qu'on brûlerait de baisers. ”

La juxtaposition des trois textes : le roman définitif, les notes de voyage, les Mémoires d'un fou, dévoile les invariants du procédé narratif. Les limites du procédé comparatiste Il n'est pas interdit, selon son humeur, d'étendre le mode comparatiste à l'infini. On peut, par exemple, se lancer dans une comparaison Butor / Flaubert. En voici une illustration. Plus encore que Madame Bovary, l'Education est le premier roman "moderne", celui qui opère dans le champ littéraire une percée aussi puissante que la Modification de Michel Butor, publié juste cent ans plus tard. Cherchons donc à établir un lien entre les deux œuvres. Postulons que Butor avait en tête l'Education lorsqu'il bâtissait la trame de son roman. La similitude structurelle entre les deux textes semble claire : la "modification" des sentiments du héros opérée au cours d'un rapide aller-retour dans le train Paris-Rome, condense en 24 heures le double mouvement de l'"éducation sentimentale" de Frédéric Moreau. De même, il serait facile de voir un clin d'œil de Butor à Flaubert lorsqu'il débute son roman par la montée de son héros ( le lecteur en l'occurrence ) dans sa voiture de troisième classe :
“Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant.”

Flaubert ouvrait son Education par l'embarquement de Frédéric Moreau sur le coche d'eau ParisMontererau :
“ Le 15 septembre 1840, vers six heures du matin, la Ville de Montereau, près de partir, fumait à gros bouillons devant le quai Saint-Bernard. ”

Pourquoi pas ? Tout critique littéraire, en se référant à sa propre autorité, s'arroge la liberté de postuler n'importe quelle hypothèse. Ce dernier exemple illustre toute la différence entre la posture d'un critique se livrant à l'interprétation hasardeuse d'un texte et la critique didactique, exercice universitaire, encadré par les règles strictes de la réfutation. La communauté validera ou rejettera une hypothèse, soit à la suite de la découverte de nouveaux documents, soit en procédant à un examen plus serré du texte et de ses sources.

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Une critique psychanalytique est-elle possible ? Nous venons d'évoquer les opérations conscientes d'agrégation, d'intégration, d'assimilation. Celles qui surgissent par le mécanisme de remémoration. Comment aborder les inconscientes ? S'agirait-il de la fameuse inspiration, chère aux romantiques ? La psychanalyse pourrait-elle alors contribuer à élucider ses voies tortueuses ? Inspiration, inspirer, ces termes renvoient au souffle… Serait-ce alors une forme de pneumatique, au sens chrétien du terme, révélant le rôle de l'Esprit Saint dans la Trinité… Il s'agirait alors, en suivant cette métaphore, du troisième terme de la création littéraire, aussi difficile à saisir que le Saint Esprit, arbitrant entre les signifiés et leurs multiples signifiants. Là encore, il a fallu Flaubert pour balayer les sornettes de l'inspiration. L'écriture est labeur, non illumination. C'est l'antithèse d'un Pascal, foudroyé par la grâce un soir de novembre 1654, expérience spirituelle intense, certes, mais non littéraire. Bien qu'il en profitât pour rédiger son Mémorial, pages vibrantes, écrites dans une langue transcendée par l'extase. Mais la psychanalyse ayant pris pied dans le champ des sciences humaines, plusieurs auteurs se sont attachés à appliquer ses modèles. Sartre en particulier avec l'Idiot de la famille. Mis à part les topiques classiques de la psychanalyse, éclairant les grands traits de l'être psychique, la granularité du choix du mot ou, plus encore des noms et des prénoms, nous paraît inaccessible de l'extérieur. Sauf exception, c'est mission impossible car l'interprétation d'un vécu est toujours sujette à contestation. Qui pourra déterminer avec certitude quelle pulsion inconsciente conduisit Flaubert à donner le prénom de Frédéric à son héros plutôt que celui de Charles ou de Léon ? L’écrit, socle indépassable …
“ Nous sommes, bien plus qu'autrefois et en dépit de l'envahissement des images, une civilisation de l'écriture ”. Roland Barthes12

Comme nous nous sommes efforcés de le montrer dans ce papier, la critique littéraire se préoccupe d'élucider les mécanismes de production et d'intégration littéraire. Ses résultats sont souvent fascinants et procurent un plaisir renouvelé de la lecture. Cet exercice, éminemment systémique, aiguise ainsi notre relation au texte. Il montre qu'il existe de multiples manières de lire un texte, comme il existe de multiples structures narratives. Le texte doit se " lire aux éclats " selon la belle formule de Marc-Alain Ouaknin13. Texte puzzle comme le célèbre La vie mode d'emploi de Perec nous invitant constamment à reconstituer la trame et les multiples intentions dissimulées par l'auteur … Texte fleuve dans lequel il suffit d'embarquer comme sur un radeau pour en suivre nonchalamment les rives … Texte icône, partie intégrante de notre culture … Rien de durable ne se construit sans texte …
Jean-Paul Margnac Mai-juin 2003

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Le degré zéro de l'écriture. Eléments de sémiologie. « Lire aux éclats – Eloge de la caresse » Points Essais 1989. •8•

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