Jean-Pierre Brunterc'h

Géographie historique et hagiographie : la vie de saint Mervé
In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 95, N°1. 1983. pp. 7-63.

Résumé Jean-Pierre Brunterc'h, Géographie historique et hagiographie : la vie de saint Mervé, p. 7-63. L'étude des frontières du Nantais et du Rennais pendant l'Antiquité et le haut Moyen Âge a provoqué la controverse depuis quelques années. De ce fait, il n'est pas inutile d'apporter une nouvelle pièce au dossier : la Vie de saint Mervé, écrite probablement dans la seconde moitié du IXe siècle. Elle contient en effet quelques éléments sur la limite commune du Maine et du Rennais et permet d'identifier l'une des villae énumérées dans un jugement de Clotaire III, rendu entre 657 et 673 au profit de Saint-Denis. Ces divers points donnent l'occasion de réexaminer les sources relatives à cette zone transition qui va former, à l'ouest de la Mayenne, la jointure entre la marche de Bretagne et le ducatus Cenomannicus.

Citer ce document / Cite this document : Brunterc'h Jean-Pierre. Géographie historique et hagiographie : la vie de saint Mervé. In: Mélanges de l'Ecole française de Rome. Moyen-Age, Temps modernes T. 95, N°1. 1983. pp. 7-63. doi : 10.3406/mefr.1983.2692 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-5110_1983_num_95_1_2692

HISTOIRE MÉDIÉVALE JEAN-PIERRE BRUNTERC'H

GÉOGRAPHIE HISTORIQUE ET HAGIOGRAPHIE LA VIE DE SAINT MERVÉ

La géographie politique et administrative du Nantais et du Rennais depuis l'Antiquité jusqu'à la fin du Xe siècle est encore pleine d'incertitu des, la somme d'informations dont nous disposons et les multiples malgré travaux concernant ces régions. Ponctuellement, beaucoup de toponymes anciens résistent à l'identification : nous ignorons toujours l'emplacement exact de Tincillacum, situé vraisemblablement en Nantais ou en Anjou. Ce lieu, où Fortunat eut l'occasion de passer, était pourtant le siège d'un monastère, dont saint Aubin fut moine, puis abbé avant 538 l. En outre, le témoignage plus tardif d'un triens d'or pâle pesant 1,06 g et portant au droit l'inscription TINCELL°ACO VIC. atteste que l'endroit était un viens où l'on frappait monnaie2. Tous ces indices désignent une localité d'une relative importance : elle n'en continue pas moins d'échapper aux investi gations. Le hasard des découvertes permet parfois de révéler l'ancienneté d'un site, mais l'éclairage inattendu qui en résulte multiplie les questions sans réponse. Tel est le cas de cet autre triens ramassé à Savenay. On lit au droit: +DVMVNEVc/>| — 3. Cette forme évolue régulièrement vers le français Donges, qui désigne une bourgade proche de Savenay, connue au XIe siècle pour être le centre d'une seigneurie appartenant aux vicomtes 1 Fortunat, Opera poetica, éd. F. Leo, dans MGH, Auctores antiquissimi, Berlin, 1881, 4, pars prior, p. 268-269. Fortunat, Vita Albini, éd. Β. Krusch, dans MGH, Auctores antiquissimi, Berlin, 1885, 4, pars posterior, p. 29. L. Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, Paris, 1910, 2, p. 357. 2 A. Dieudonné, Récentes acquisitions du Cabinet des médailles. I - Monnaies mérovingiennes, dans Revue numismatique, 4e série, 12, 1908, p. 496. 3 B. Fillon, Lettres à M. Ch. Dugast-Matifeux sur quelques monnaies françaises inédites, Paris, 1853, p. 79. A. Bigot, Essai sur les monnaies du royaume et duché de Bretagne, Paris, 1857, p. 16. A. de Belfort, Description générale des monnaies méro vingiennes. . ., Paris, 1892, 1, p. 399, n° 1416. J. Lafaurie, Les routes commerciales indiquées par les trésors et trouvailles monétaires mérovingiens, dans Moneta e scambi nell'alto medioevo (Settimane di studio del Centro italiano di studi sull'alto medioevo, 21-27 aprile 1960), Spolète, 1961, p. 274. MEFRM - 95 - 1983 - 1, p. 7-63.

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de Nantes, qualifiés assez vite de vicomtes de Donges4. On peut donc sup poser que le lieu a joué un rôle non négligeable durant le Haut Moyen Âge, mais aucun élément plus précis ne vient confirmer ce postulat. On dresse le même constat décevant et parcellaire si l'on s'intéresse à l'histoi re circonscriptions civiles et religieuses, à commencer par celle des des paroisses. En effet, nous sommes très rarement renseignés sur leur nais sance et leur étendue primitive. Dans le diocèse de Nantes, Saint-Herblon constitue un cas tout à fait exceptionnel. Une charte de l'évêque Benoît accordée en 1094 à l'abbaye de Saint-Florent nous décrit la paroisse à un moment où l'on a encore conscience de l'unité originelle de son territoi re5. y est question de l'église de Saint-Herblon avec ses chapelles: Il Saint-Michel de Hermitaria, Saint-Clément d'Anetz, La Rouxière et Maumusson6. Cet ensemble, aux contours quasi rectangulaires, regroupe ac tuel ement cinq communes et s'étend sur plus de 1 1 000 hectares. Il s'ap puie au nord sur une voie probablement antique, à l'ouest sur un ruisseau et au sud sur la Loire. À l'est, la limite n'est pas soulignée d'une manière aussi nette. On peut donc se demander si la paroisse de Saint-Herblon ne résulte pas elle-même du démembrement d'un champ beaucoup plus vast e, dont elle formerait la partie occidentale. Quoi qu'il en soit, son établis-

4 H. Guillotel, Les origines du bourg de Donges. Une étape de la redistribution des pouvoirs ecclésiastiques et laïques aux XIe-XIIe siècles, dans Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest {Anjou, Maine, Touraine), 84, 1977, p. 541-552. Le document écrit le plus ancien concernant Donges date de 1038/1050 (H. Guillotel, La prati quedu cens episcopal dans l'évêché de Nantes. Un aspect de la réforme ecclésiastique en Bretagne dans la seconde moitié du XIe siècle, dans Le Moyen Âge, 80, 1974, p. 30). On y trouve la forme de Dongio, qui dérive vraisemblablement de Dum(u)neus (cf. E. et J. Bourciez, Phonétique française. Étude historique, Paris, 1974, p. 197). 5 Arch. dép. du Maine-et-Loire, Livre d'Argent, H 3714, fol. 42v°-43r°; Livre Rouge, H 3715, fol. 38r°. P. Marchegay, Chartes nantaises du monastère de SaintFlorent près Saumur de 1070 environ à 1186, Les Roches-Baritaud (Vendée), 1877, p. 12-14, n° 4. Les deux cartulaires et l'éditeur donnent à la fin de l'acte la date de MCIV. Il s'agit d'une erreur de copiste pour MXCIV, comme le prouve la présence des archidiacres de Nantes Raoul et Robert, à qui Geoffroi et Rivallon ont succédé au plus tard en 1103 (cf. Cartulaire de l'abbaye de Redon en Bretagne, pubi. A. de Courson, Paris, 1863, p. 330 et Recueil d'actes inédits des ducs et princes de Bretagne (XIe, XIIe, XIIIe siècles), pubi. A. de la Borderie, Rennes, 1888, p. 68). 6 Livre d'Argent, fol. 42v° : ecclesia Sancii Hermelandi cum capellis suis, videlicet capello Sancii Michaelis de Hermitaria, capella Sancii démentis de Arnet, capella de Russeria, capella de Malomulchone. Saint-Herblon et Anetz, Loire-Atlantique, arr. et cant. Ancenis. Saint-Michel de Hermitaria, aujourd'hui Saint-Michel-du-Bois, comm. La Roche-Blanche, Loire-Atlantique, arr. et cant. Ancenis. La Rouxière, Loi re-Atlantique, arr. Ancenis, cant. Varades. Maumusson, Loire-Atlantique, arr. Ancen is,cant. Saint-Mars-la-Jaille.

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sèment ne saurait être antérieur au derniers tiers du VIIe siècle, si la dédi cace de l'église principale ne s'est pas substituée à une autre, plus ancien ne. en effet vers 677 qu'à la demande de Pascarius, évêque de Nant C'est es,Ermelandus ou Herblon, fut envoyé par Lambert, abbé de Fontenelle, pour édifier un monastère dans l'île d'Indre au milieu de la Loire7. Un indice, tiré de la vie de ce personnage, écrite par Donat, s'ajoute à l'arg umentonomastique pour suggérer que le futur Saint-Herblon dépendait de la nouvelle fondation et fut donc assez rapidement érigé en paroisse, peut-être dès cette époque. Donat nous apprend qu'Ermeland se rendit dans la villa de Pouillé, alors qu'il faisait le tour des propriétés de son établissement8. Le domaine est précisément limitrophe de Saint-Herblon, ce qu'il semble difficile d'attribuer au hasard. Pour cet exemple précis, nous disposons donc de jalons qui réduisent la part de l'hypothèse, mais il faut bien voir que le plus souvent nous ne possédons aucun élément sérieux d'appréciation. Le problème est identique lorsqu'on passe à l'his toire d'autres circonscriptions telles que la condita, la centena et la vica ria. Nous pouvons dresser la liste de celles que nous rencontrons à la lec ture des textes du IXe au XIe siècle : en Nantais, les conditae de Couëron9, de Savenay10, de Rougé11 et de Derval12, les vicariae de Grandchamps13 et de Sucé14, la condita et la vicaria de Lusanger15; en Rennais, la condita de 7 F. Lot, Études critiques sur l'abbaye de Saint-Wandrille , Paris, 1913, p. 5 (B ibliothèque de l'École des hautes études, sciences historiques et philologiques , fase. 204). 8 Vita Ermelandi abbatis Antrensis, éd. W. Levison, dans MGH, Scriptores rerum Merovingicarum, Passiones vitaeque sanctorum aevi Merovingici, Hanovre et Leipz ig, 1910, 5, p. 700. Pouillé-les-Côteaux, Loire-Atlantique, arr. et cant. Ancenis. 9 Cartulaire de Redon, p. 47. Couëron, Loire-Atlantique, arr. Saint-Nazaire, cant. Saint-Étienne-de-Montluc. 10 Cartulaire de Redon, p. 161. Savenay, Loire-Atlantique, arr. Saint-Nazaire, ch.-l. cant. 11 Cartulaire de Redon, p. 33. Rougé, Loire-Atlantique, arr. Châteaubriant, ch.-l. cant. 12 Cartulaire de Redon, p. 176. Derval, Loire-Atlantique, arr. Châteaubriant, ch.1. cant. 13 Cartulaire de Redon, p. 165. Grandchamps-des-Fontaines, Loire-Atlantique, arr. Nantes, cant. La Chapelle-sur-Erdre. 14 Cartulaire de Landévennec, pubi. R.-F.-L. Le Men et E. Ernault, dans Mélang es historiques. Choix de documents, Paris, 1886, 5, p. 562-564. Cartulaire de l'abbaye de Landévenec, pubi. A. de la Borderie, Rennes, 1888, p. 156-158. Les actes des ducs de Bretagne (944-1148), éd. H. Guillotel, n° 2 (Thèse pour le doctorat en droit, soute nue 4 juillet 1973, dactylographiée, à paraître). Sucé-sur-Erdre, Loire-Atlantique, le arr. Nantes, cant. La Chapelle-sur-Erdre. 15 Cartulaire de Redon, p. 167, 173-175, 177-179. Lusanger, Loire-Atlantique, arr. Châteaubriant, cant. Derval.

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Thourie16, les vicariae de Pance17, Saint-Médard18 et Vitré19, la centena et la vicaria de Laillé20, enfin les petits pagi de Coglès21 et de Vendelais22 qu'il faut vraisemblablement assimiler à des vicariae. Malheureusement, un tel catalogue ne nous apprend rien sur l'évolution, la fonction, l'éten due le nombre de ces diverses subdivisions. De plus, lorsque, pour l'une et d'entre elles, nous relevons quelques faits incontestables, il est dangeureux de poser a priori que nous sommes en présence d'un échantillon représentatif. Dans ces conditions, tout essai de synthèse reste nécessaire ment conjectural. Le caractère très fragmentaire des renseignements qu'il est possible de réunir explique la diversité des thèses relatives à la configuration du Rennais et du Nantais. Le débat a porté davantage sur la civitas de l'épo queromaine que sur le diocèse, le pagus et le comitatus23 des périodes

17 Cartulaire de Redon, Appendix, p. 373. Pancé, Ille-et-Vilaine, arr. Redon, cant. Bain-de-Bretagne. 18 Les actes des ducs de Bretagne (944-1148), éd. H. Guillotel, n° 10. H. Guillotel, Le premier siècle du pouvoir ducal breton (936-1040), dans Actes du 103e Con grès national des Sociétés savantes. Section de philologie et d'histoire jusqu'à 1610 (Nancy-Metz, 1977), Paris, 1979, p. 81. Saint-Médard-sur-Ille, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Saint-Aubin-d'Aubigné. 19 Dom G. -A. Lobineau, Histoire de Bretagne. . ., Paris, 1707, 2, col. 223. Dans cette notice du XIe siècle pour Marmoutier, le territorium castri Variaci quod situm est in pago Redonensis civitatis est encore assimilé à une vicaria. Rivallon, ancêtre de la maison de Vitré, portait effectivement le titre de vicarius. Cf. H. Guillotel, Le premier siècle du pouvoir ducal breton, p. 81-82. Vitré, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, ch.-l. cant. 20 Cartulaire de Redon, p. 95 et Appendix, p. 367-368. Cf. G. Souillet, Le peuple mentet la mise en valeur d'une commune d'Ille-et-Vilaine de la Préhistoire au Moyen-Âge : Laillé, dans Bulletin et mémoires de la Société archéologique du dépar tement d 'Ille-et-Vilaine, 67, 1944, p. 82-86. Laillé, Ille-et-Vilaine, arr. Redon, cant. Guichen. 21 Paris, Bibl. nat., ms. lat. 1930, Livre Noir de Saint-Florent de Saumur, fol. 63 v°. Cf. M. Sache, Inventaire sommaire des Archives départementales antérieur es Maine-et-Loire. Archives ecclésiastiques, série H, Angers, 1926, 2 : Abbaye à 1790. de Saint-Florent de Saumur, p. 485. H. Guillotel, Le premier siècle du pouvoir ducal breton, p. 82. 22 Dom G. -A. Lobineau, op. cit., col. 199. Les actes des ducs de Bretagne. . ., éd. H. Guillotel, n° 46 et 68. 23 Par comitatus, nous entendons évidemment le territoire sur lequel un comte exerce son autorité et non la charge comtale en elle-même.

iers.

16 Cartulaire de Redon, p. 32. Thourie, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Ret

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mérovingienne et carolingienne. Toutefois, pour des motifs d'ordre histo rique et méthodologique, il semble difficile d'étudier l'une de ces réalités en faisant abstraction des autres, puisque l'on observe parfois la stabilité de certaines limites et que, en raison-même de cette constatation, les his toriens de l'Antiquité ont souvent utilisé des sources médiévales pour éta blir le tracé des civitates. Il n'est pas question d'offrir un compte-rendu exhaustif des multiples systèmes que l'on a imaginés tour à tour. Il suffi ra signaler les travaux essentiels effectués en ce domaine, depuis qu'en de 1950 François Merlet a renouvelé le sujet24 et, au préalable, d'évoquer rapidement l'argumentation qui a permis de déterminer la frontière des Namnètes au nord, à l'ouest et au sud, dans la mesure où ces trois points n'ont pas suscité de discussion récente. Le dernier d'entre eux exclut d'ailleurs toute controverse puisque l'on est assuré que la Loire coulait entre les Pictons et les Namnètes grâce aux témoignages successifs de Strabon et de Ptolémée25. La rivière du Semnon jouerait le même rôle entre les Namnètes et les Riédons. En fait, cette affirmation repose sur une notice de 1063 spécifiant que toutes les églises entre la Chère et le Semnon ressortissent à l'autorité de l'évêque de Nant esQuiriac26 et sur un passage de la Chronique de Nantes qui place Messac dans le territorium Namneticum27. Ce dernier texte, dont la tradition est des plus douteuses, fut élaboré à partir de sources disparates, dont la compilation et la réécriture ne sont pas antérieures au milieu du XIe siè cle28. En. dépit de leur caractère tardif, ces deux documents peuvent transmettre un état de fait beaucoup plus ancien, comme tend à le prouv er, aux VIIIe et IXe siècles, la localisation en Rennais de Bourg-des-

24 F. Merlet, La formation des diocèses et des paroisses en Bretagne. Période antérieure aux immigrations bretonnes, dans Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, 30, 1950, p. 5-61 ; 31, 1951, p. 137-160. 25 Strabon, Géographie, IV, 2, 1, éd. F. Lasserre, Paris, 1966, 2, p. 146. Ptolé mée,Guide géographique, II, 7, 5 (Cf. P. Goessler, 5.v. Pictones, dans RE, XX, 1, 1941, col. 1204-1205). 26 Dom G. -A. Lobineau, op. cit., col. 190-192. Dom H. Morice, Mémoires pour servir de preuves à l'histoire ecclésiastique et civile de Bretagne . . ., Paris, 1742, 1, col. 417-419. Cartulaire de Redon, Appendix, p. 380-383 : apud Quiriacum Nannetensem episcopum cujus presulatui Ecclesiae subjacent omnes inter Cheram & Semenonem fluvios consistentes. 27 La Chronique de Nantes (570 environ - 1049), pubi. R. Merlet, Paris, 1896, p. 10 {Collection de textes pour servir à l'étude et à l'enseignement de l'Histoire). 28 La Chronique de Nantes, Introduction, p. XXXIX.

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Comptes29, Thourie30, Retiers31 et Drouges32 disséminés au nord du Semnon, alors qu'au sud du cours d'eau Rougé appartient au Nantais33. Il est vrai qu'une notice du Cartulaire de Redon, datée du 1er août 875, met Pléchâtel dans le pagus Redonicus34, bien que l'endroit soit juste au sud du confluent du Semnon avec la Vilaine. Si cette indication n'a pas été inter polée à une époque postérieure, on peut admettre que le Rennais avait alors légèrement outrepassé la rivière, qui apparaît cependant comme la seule limite naturelle dans ce secteur. Enfin, il est généralement admis que la Vilaine séparait les Namnètes des Coriosolites et des Vénètes. Pierre Merlai35 a vivement combattu l'op inion exprimée avant lui par plusieurs érudits, notamment Sioc'han de Kersabiec36 et Kerviler37, selon laquelle le pays guérandais, qui occupe la rive gauche du fleuve, aurait dépendu de Vannes. Il est pourtant certain qu'en 837-838, l'île de Batz se trouvait en Vannetais38 et les Miracles de

29 Cartulaire de Redon, p. 41. Bourg-des-Comptes, Ille-et-Vilaine, arr. Redon, cant. Guichen. 30 Cartulaire de Redon, p. 32. MGH, Diplomata Karolina, Pippini, Carlomanni, Caroli Magni diplomata, éd. E. Mühlbacher, avec la collaboration d'A. Dopsch, J. Lechner, M. Tangl, Hanovre, 1906, 1, p. 274. 31 Cartulaire de Redon, p. 18-19. Retiers, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes ch.-l. cant. 32 H. Beyer, Urkundenbuch zur Geschichte, jetzt die preussischen Regierungsbez irke und Trier bildenden mittelrheinischen Territorien. . ., Coblence, 1860, Coblenz 1, p. 24 : Druvio. . . in pago Rodonico (765). Drouges, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. La Guerche-de-Bretagne. 33 Cf. supra, n. 11. 34 Cartulaire de Redon, p. 194-195. 35 P. Merlat, Les Vénètes d'Armorique, problème d'histoire et d'administration, dans Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, 39, 1959, p. 5-40. Sur le pays de Guérande, voir plus spécialement les p. 10-11. 36 E. Sioc'han de Kersabiec, Corbilon, Samnites, Vénètes, Namnètes, Bretons de la Loire, dans Bulletin de la Société archéologique de Nantes et du département de la Loire-Inférieure, 8, 1868, p. 53-88, 173-238, 281-306; 9, 1869, p. 17-59. 37 R. Kerviler, Étude critique sur la géographie de la presqu'île armoricaine au commencement et à la fin de l'occupation romaine, dans Association bretonne. Clas se d'archéologie. Mémoires, 16e session, 1873, p. 29-136. Il faut reconnaître avec Pierre Merlat que l'argumentation de Sioc'han de Kersabiec et de Kerviler est sou vent des plus fantaisistes. 38 Ermentaire, qui écrit à cette date le livre I des Translations et Miracles de saint Philibert, situe l'île de Batz (Bafus) dans la Brittannia. Or, avant 851, jamais un contemporain n'aurait placé le Rennais et le Nantais en Bretagne. Il résulte de cette constatation que Batz était nécessairement inclus dans le Vannetais. Cf. Monuments de l'histoire des abbayes de Saint-Philbert {Noirmoutier, Grandlieu, Tournus), pubi. R. Poupardin, Paris, 1905, p. 54 {Collection de textes pour servir à

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Saint-Aubin d'Angers, rédigés au XIe siècle, conservent trace d'une situa tionplus ancienne en mettant Guérande lui-même in Venetensi. . . territo rio39.La rareté de la documentation incite à ne pas conclure trop hâtive mentdans un sens ou un autre, car des fluctuations multiples ont pu se produire. François Merlet, reprenant les travaux de René Couffon40, a examiné avec un soin particulier la cité des Riédons, dont la limite, à l'est, serait peu différente des confins actuels des départements d'Ille-et-Vilaine, du Maine-et-Loire et de la Mayenne, calqués sur ceux des diocèses de l'An cien Régime41. Elle commencerait donc par suivre la ligne de partage des eaux, avec d'un côté les bassins de la Vilaine et du Couesnon et, de l'au tre, celui de la Mayenne, affluent de la Loire. À partir du Loroux, elle emprunterait le cours de la Glaine, qu'elle quitterait à la hauteur de Pontmain pour atteindre l'Airon, qui se jette dans la Sélune. S'appuyant sur des relevés toponymiques, Merlet pense que ce petit fleuve côtier formait la lisière septentrionale des Riedones, entre Saint-Hilaire-du-Harcouët et un ruisseau de la rive gauche, qu'il faudrait remonter jusqu'au lieu-dit Yvrande. Depuis cet endroit jusqu'au Couesnon, il n'y aurait plus qu'à parcourir la frontière commune aux diocèses d'Avranches et de Rennes,

l'étude et à l'enseignement de l'Histoire) et J.-P. Brunterch, L'extension du ressort politique et religieux du Nantais au sud de la Loire : essai sur les origines de la dislo cations du «pagus» d'Herbauge (IXe siècle-987), p. 96 (Thèse de troisième cycle, sou tenue le 29 juin 1981, dactylographiée, à paraître). Bourg-de-Batz, aujourd'hui Batz-sur-Mer, Loire-Atlantique, arr. Saint-Nazaire, cant. Le Croisic. 39 Miracula sancii Albini, dans Ada Sanctorum, Paris-Rome, 1865, Mars, 1, p. 62. L. Fleuriot affirme qu'«au VIe siècle, et sans doute au Ve, la région [de Gué rande] était en territoire vénète» (L. Fleuriot, Les origines de la Bretagne. L'émigrat ion, 1980, p. 21). Il appuie cette assertion sur la Vita Albini : Aubin, né en Paris, Vannetais, serait originaire du pays de Guérande (L. Fleuriot, op. cit., p. 21, n. 32 et p. 270). En fait, il ne s'agit là que d'une hypothèse. La Vita Albini la plus ancienn e, écrite par Fortunat, dit simplement : Albinus episcopus Veneticae regionis ocea no Britannico confinis indigena (éd. cit. n. 1, p. 29). Par ailleurs, au IXe siècle, l'au telde l'église de Guérande renfermait des reliques de saint Aubin {Cartulaire de Redon, Appendix, p. 370). La tentation est donc grande de croire que le saint est né à Guérande en Vannetais; malheureusement, cela reste à prouver. 40 R. Couffon, Limites des cités gallo-romaines et fondation des évëchés dans la péninsule armoricaine, dans Mémoires de la Société d'émulation des Côtes- du-N'or d, 73, 1942, p. 1-24. 41 F. Merlet, La formation des diocèses et des paroisses en Bretagne. Période antérieure aux immigrations bretonnes, dans Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, 30, 1950, p. 9-10.

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représentée aujourd'hui par celle des départements de l'Ille-et-Vilaine et de la Manche, en empruntant notamment le cours du Tronçon42. Au-delà du Couesnon, se trouve posée la question délicate de la limite entre Riédons et Coriosolites. D'après René Couffon, la bordure orientale des diocèses de Dol et d'Alet en aurait conservé le souvenir jusqu'à la fin du XVIIIe siècle43. Elle est en effet jalonnée par les quatre localités de Bazouges-la-Pérouse, Feins, Bazouges-sous-Hédé et Bazouges en Gévezé, dont les noms évoquent une zone de transition entre deux cités44. Cepend ant, l'adoption de cette frontière, d'origine incontestablement antique, implique que les Riédons n'aient aucune facade maritime. Comme César affirme, au contraire, qu'ils touchent à l'Océan, Merlet suppose l'existen ce remaniement du territoire riédon, intervenu vers 410, sous la d'un nécessité de protéger plus efficacement le rivage de la piraterie saxonn e45. Avant ces modifications, la cité aurait donc été bornée, beaucoup plus à l'ouest, par le ruisseau du Biez-Jean jusqu'à Lanhélin, par le Linon de Meillac à Évran, par la Rance jusqu'à Quédillac, par le Garun de Quédillac à Montfort, par le Meu de Montfort à Chavagne et par la Vilaine de Bruz à Bourg-des-Comptes46. Elle aurait ainsi disposé d'une portion nota blede littoral jusqu'au début du Ve siècle, date à laquelle, selon Merlet, les Coriosolites se sont agrandis considérablement vers l'est, d'où la créa tion d'une seconde frontière, dont la trace se perpétue sous la forme de

42 F. Merlet, op. cit., p. 10-11. Merlet présume que ce tracé a subi de légères retouches vers 410 (p. 37 et cartes p. 158-159). En outre, il n'exclut pas, jusqu'à cet tedate, la possibilité d'une présence diablinte entre Sélune, Couesnon et Tronçon (p. 29, 37 et 158). 43 R. Couffon, op. cit., p. 1 1 et figure 3, p. 6. 44 Bazouges-la-Pérouse, Ille-et- Vilaine, arr. Fougères, cant. Antrain-sur-Couesnon. Feins, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Saint-Aubin-d'Aubigné. Bazougessous-Hédé, commune réunie aujourd'hui à Hédé, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, ch.-l. cant. Gévezé, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Rennes (III). Le latin Basilica, d'où Bazouges, rappelle fréquemment le souvenir d'une «halle de marché» à la limite de deux cités. Cf. C. Jullian, De Pontchartrain à "Icoranda. Sur les routes romaines, dans Revue des études anciennes, 23, 1921, p. 214, n. 7. J. Soyer, Les «basilicae» de la «civitas Carnutum» et de la «civitas Aurelianorum», dans Revue des études anciennes, 23, 1921, p. 219-220. Ph. Dain, Les frontières de la cité des Andes, dans Annales de Bretagne, 75, 1968, p. 180-181. 45 F. Merlet, op. cit., p. 12-20 et 32-43. 46 F. Merlet, op. cit., p. 20. Lanhélin et Meillac, Ille-et-Vilaine, arr. Saint-Malo, cant. Combourg. Évran, Côtes-du-Nord, arr. Dinan, ch.-l. cant. Quédillac, Ille-etVilaine, arr. Rennes, cant. Saint-Meen-le-Grand. Montfort, Ille-et-Vilaine, arr. Renn es, ch.-l. cant. Chavagne, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Mordelles. Bruz, Illeet- Vilaine, arr. Rennes, cant. Rennes (VIII).

Carte n° 1 Les «Civitates» des «Riedones» et des « Namnetes», selon F. Merlet Limite des cités au temps de Jules César. Territoire ayant appartenu jusqu'en 410 circa, soit aux Riédons, soit aux Diablintes. = Nouvelles limites à partir de 410 circa. 1 Bazouges-la-Pérouse. 2 Feins. 3 Bazouges-sous-Hédé. 4 Bazouges en Gévezé.

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toponymes d'origine uniquement latine : Feins (Fines) et Bazouges (Basili ca). En 1960, Anne-Marie Rouanet adopte cette opinion dans le mémoire, dernièrement revu et publié, qu'elle consacre à La civitas des Redones sous l'occupation romaine47. En 1974, Dominique Aupest-Conduché refuse d'admettre de telles conclusions et montre qu'il est fort possible, voire probable, que la frontière prétendument établie vers 410 remonte à l'épo quede l'indépendance gauloise. Pour résoudre le problème posé par le témoignage de César, elle émet l'hypothèse qu'au nord-est, la Sélune lon geait la cité des Riédons jusqu'à la mer48. Le canton enchâssé entre ce fleuve, le Tronçon et le Couesnon fut évangélisé à partir d'Avranches, ce qui expliquerait son rattachement ultérieur à ce diocèse49. En 1977, M. Guillotel se rallie au tracé proposé par Mme Aupest-Conduché, tout en estimant qu'au Xe siècle, la Sélune séparait toujours l'Avranchin du Renn ais, «depuis son embouchure jusqu'au confluent de l'Airon, à proximité de Saint-Hilaire-du-Harcouët»50. L'implantation normande au delà de ce fleuve aurait été acquise durant les trente premières années du XIe siè cle51. Tout récemment, en 1981, Claude Lambert et Jean Rioufreyt ont pré senté une vision originale fondée sur l'élaboration de cartes, qui prennent en considération le relief; l'hydrographie; les toponymes pouvant évo quer des confins, des sols ingrats et des oratoria; le réseau des voies anciennes; les éperons barrés et enceintes fortifiées; les monnayages cénoman, diablinte, namnète et riédon; enfin les sanctuaires gallo-ro mains52. Le regroupement de toutes ces informations éparses amène les

47 A. -M. Rouanet-Liesenfelt, La civilisation des Riedones, avec des complé mentset des mises à jour par A. Chastagnol, L. Langouët, P. Galliou et P. Aumasson, Brest, 1980, p. 48-60 {Archéologie en Bretagne, 2e suppl.). Signalons aussi le tra vail de Guy Guennou, qui nuance la thèse de Merlet. Le remaniement de 410 envi ron serait vraisemblablement de la seconde moitié du IIIe siècle et la frontière entre Coriosolites et Riédons joindrait la Rance au Garun selon une ligne passant plus à l'est (G. Guennou, La cité des Coriosolites (DES, Faculté des lettres et sciences humaines de Rennes, 1965), Centre régional archéologique d'Alet et laboratoire d'archéologie, Institut armoricain, Université de Haute-Bretagne, 1981, p. 111122). 48 D. Aupest-Conduché, Hypothèse sur la limite nord de la cité des Redones, dans Bulletin et mémoires de la Société archéologique d'Ille-et- Vilaine, 78, 1974, p. 9-16. 49 D. Aupest-Conduché, op. cit., p. 15-16. 50 H. Guillotel, Le premier siècle du pouvoir ducal breton, p. 73 et 81. 51 H. Guillotel, op. cit., p. 81 et 83. 52 C. Lambert et J. Rioufreyt, Jalons pour une frontière des Cenomans et des

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auteurs à déterminer une série de «zones frontières», parmi lesquelles nous retiendrons celles qui concernent Riedones et Namnètes. D'après leur interprétation, les Riédons n'atteignent pas l'Océan. Ils en sont empê chéspar la cité des Coriosolites, qui s'étire jusqu'à la Sêlune au contact des Abrincates53. À l'est, ils sont coupés des Diablintes par un vaste terri toire, vide d'habitants, en retrait duquel la Mayenne, ponctuée de sites défensifs et de lieux aux noms révélateurs, sert véritablement de limite54. La frontière ecclésiastique entre les diocèses de Rennes et du Mans «sera fixée par la suite au cœur de» la «zone inculte, en tenant exactement compte de la ligne de partage des eaux, laissant au Maine tout ce qui appartient au bassin hydrographique de la Mayenne»55. Le cas des Namn ètes est également abordé. Un trait, de direction est/ouest, divise l'espace qu'on leur attribue généralement. Entre Namnètes et Riédons, il faudrait donc supposer l'existence d'un petit peuple, dont nous ignorons l'appellat ion. l'occurrence, cette hypothèse nous semble aventurée, car les él En éments destinés à l'étayer sont pour le moins contestables56. Par ailleurs, la transition entre Namnètes et Andes est constituée par une large bande, prolongeant jusqu'à la Loire les terres désertiques qui frangent les cités des Riédons et des Diablintes57. Ce dernier point, relatif à la démarcation entre Namnètes et Andes, a également suscité la controverse depuis quelques années. Selon Philippe Dain, la limite reliait Ingrandes-sur-Loire à Loire; elle empruntait le cours de l'Argos et de la Verzée jusqu'à Segré, puis remontait celui de l'Oudon et de l'Hière, son affluent. Il en résulte que les Namnètes incluaient le pays de Craon, devenu angevin entre le milieu du IXe et le tout début du XIe siècle58. Ce point de vue a pour principale justification

Diablintes, dans Caesarodunum. Bulletin de l'Institut d'études latines et du Centre de recherches A. Piganiol, 16, 1981, p. 123-174. 53 C. Lambert et J. Rioufreyt, op. cit., p. 134 et 164. 54 C. Lambert et J. Rioufreyt, op. cit., p. 136 et 164. 55 C. Lambert et J. Rioufreyt, op. cit., p. 134. 56 C. Lambert et J. Rioufreyt, op. cit., p. 137, 141 et 164. Les auteurs indiquent notamment deux toponymes Guérande, l'un sur la commune de Bouvron, LoireAtlantique, arr. Châteaubriant, cant. Blain, et l'autre sur celle de Blain elle-même. Ils établissent un rapprochement avec le celtique Equoranda, désignant en général un cours d'eau ayant séparé deux cités à l'époque gauloise. Cette hypothèse de filiation est pour le moins problématique. 57 C. Lambert et J. Rioufreyt, op. cit., p. 164. 58 Ph. Dain, Les frontières de la cité des Andes, dans Annales de Bretagne, 75, 1968, p. 175-201 et plus spécialement p. 189-196. Dans cet article, Ph. Dain reprend les conclusions de sa thèse de troisième cycle soutenue en 1967 et intitulée : MEFRM 1983, 1. 2

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un passage de la Chronique de Nantes rapportant la fuite du comte Lamb ert Ier jusqu'à Craon, tune temporis Nannetici territorii vicum59. En 19751976, M. Guillotel adopte un nouveau système en situant «sur le cours de la Mayenne et de la Maine la frontière commune à l'Anjou et au Nantais, à tout le moins depuis la fin de l'Empire romain jusqu'au début du Xe siècle. C'est à partir du premier quart de ce siècle que les vicomtes puis comtes d'Anjou ont annexé la région qui s'étend outre-Maine et Mayenne jusqu'à la limite actuelle du département de la Loire-Atlantique, proche de celle qui était assignée au diocèse de Nantes depuis la fin du Moyen Âge»60. Après lui, en 1981, Michel Provost revient à la conception tradi tionnelle d'Auguste Longnon, à cette différence qu'il préfère envisager une «zone tampon» plutôt qu'une «ligne bien définie». Le Craonnais aurait donc relevé des Andes pendant l'Antiquité61. Malheureusement, son argumentation est inopérante. Saint Maimbeuf, évêque d'Angers dans le premier quart du VIIe siècle, aurait effectué des miracles à Carbay et à Noëllet, près de Pouancé62. M. Provost en déduit que le prélat exerce sa juridiction sur la contrée, qui se rattache donc à l'Anjou. La Vita Magnobodi nous montre bien le saint en action dans le Praedium Cabariacense63. Cependant, les lois de la philologie n'autorisent pas à reconnaître dans la localité de *Cabariacum le village de Carbay, dont les formes sont plu sieurs fois attestées aux XIe et XIIe siècles64. Il faut normalement penser à

Recherches sur les Andecavi. Sur Craon (Mayenne, arr. Château-Gontier, ch.-l. cant.) au XIe siècle, voir O. Guillot, Le comte d'Anjou et son entourage au XIe siècle, Paris, 1972, 1, p. 335-338. 59 La Chronique de Nantes, p. 29. Contrairement à l'opinion commune, nous pensons que le passage concerne Lambert Ier et non Lambert II. Le chapitre X de la Chronique (p. 27-30) amalgame les deux personnages homonymes ainsi que des événements de 850-852 et de 834. Il est question de Lambert II p. 27-28, col. a, jus qu'à contrarius esset et p. 30, col. a, depuis vraisemblablement Deviens itaque jus qu'à territorii vicum. De la p. 28, col. a, à partir de Quo audito, jusqu'à la p. 30, col. a (. . . in fugam versus est.), il s'agit de Lambert Ier. Cette analyse sera présentée dans un article en cours de préparation. 60 H. Guillotel, L'action de Charles le Chauve vis-à-vis de la Bretagne de 843 à 851, dans Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, 53, 19751976, p. 30-31 et, du même, Le premier siècle du pouvoir ducal breton, p. 75 et 79. 61 M. Provost, Recherches sur les limites de la cité des Andes, dans Caesarodunum. . ., 16, 1981, p. 180-193 et plus spécialement p. 181-183. 62 M. Provost, op. cit., p. 182. 63 Vita sancii Magnobodi, éd. J.-P. Migne, PL, Petit-Montrouge, 1854, 171, col. 1538 et 1542. 64 Querbai, Carbai, villa Querbaiensis, de Carbaio, de Carbaiaco, etc. dans la seconde moitié du XIe siècle; Carbae, Carbahe en 1197. Cartae de Carbaio, éd.

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quelque «Chevré». Enfin, la Vita ne cite aucunement Noëllet. L'église du bourg est consacrée à saint Maimbeuf65, mais une simple dédicace n'a pas de caractère probant. En réalité, cet enchevêtrement de théories traduit la pénurie des sources. Il n'est donc pas inutile de fournir un document jusqu'alors inex ploité, même si les indications qu'il recèle sont d'une portée modeste. Il s'agit du texte de la Vita Merovei transcrit dans le manuscrit latin 318 du fonds de la reine Christine de Suède à la Bibliothèque vaticane66. Ce per sonnage, Meroveus ou Mervé, a longtemps figuré au nombre de ces saints énigmatiques dont seul un toponyme conserve le souvenir. En 1093, il est déjà question d'un certain Poesson de Sancto Nerveo (= Merveo) dans l'e ntourage d'André Ier de Vitré67. À l'extrême fin du XIe siècle ou dans le premier tiers du XIIe siècle, le même est de nouveau mentionné avec son frère Ruellon68. Le 1er mars 1162 (a. st.), Willelmus de Sancto Merveio est aux côtés de Robert III de Vitré69. Par la suite, on trouve Henricus de Sancto Merveo, chanoine de Saint-Malo en 1361 70. Au début du XIIIe siè cle, sous l'épiscopat de Pierre de Fougères, évêque de Rennes, on rencont re Y ecclesia de Sancto Merveio71, qui est signalée plus tard dans un compt e 1330 environ et dans un pouillé, établi de 1329 à 142872. Parallèle de ment, acte du 27 avril 1304 parle de la paroisse de Saint Mervé et un un autre, du 9 octobre 1307, de la disme de Saint Mervé73. La localité existe toujours, à 9,5 km au nord-est de Vitré, sous l'appellation de Saint-M'Hervé74. Une telle orthographe, pour le moins étrange, reflète la perplexité

P. Marchegay, Archives d'Anjou, Angers, 1853, 2, p. 1-14. Dom G. -A. Lobineau, His toire de Bretagne. . ., Paris, 1707, 2, col. 217 et 222. Cartulaire de Redon, p. 323. 65 C. Port, Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-etLoire, Paris-Angers, 1878, 3, p. 11. 66 La Vita couvre les folios 222r°-226v°. Cf. l'édition infra, en appendice. 67 Dom G. -A. Lobineau, op. cit., col. 215. 68 Dom G. -A. Lobineau, op. cit., col. 258. 69 B. de Broussillon, La Maison de Laval 1020-1605. . ., Paris, 1895, 1, p. 110. 70 Dom H. Morice, Mémoires pour servir de preuves. . ., Paris, 1742, 1, col. 1544. P. Potier de Courcy, Nobiliaire et armoriai de Bretagne, 4e éd., Mayenne, 1970, 3, p. 103-104. 71 Abbé Guillotin de Corson, Pouillé historique de l'archevêché de Rennes, Renn es-Paris, 1886, 6, p. 196. 72 A. Longnon, Pouillés de la Province de Tours, Paris, 1903, p. 173 et 177 (Re cueil des historiens de la France. . ., Pouillés, 3). 73 B. de Broussillon, La Maison de Laval 1020-1605. . ., Paris, 1898, 2, p. 125 et 131. 74 Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Vitré (Est).

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provoquée par le saint éponyme. En 1725, dom Gui-Alexis Lobineau le range dans le «Catalogue de quelques saints inconnus», dont il n'a découv ert aucune vie75. À titre d'hypothèse, il hasarde cependant un rapproche ment «S. Mervon, ou Merven», qui a donné son nom à l'une des «pa avec roisses de l'évêché de Dol». «C'est le même apparemment que S. Mervé . . . Les étimologistes trouveront peut-être qu'il faut encore attribuer au même saint la paroisse de Ploé-Maorn qui est dans le diocèse de Léon»76. En 1853, A. Marteville et P. Varin reprennent cette assimilation fondée uniquement sur l'analogie et proposent de voir en «saint M'hervé» un «ir landais, peut-être nommé Machervé»77. Pour Paul Banéat, en 1929, il s'agit d'un «confesseur breton saint Mervé, Merven ou Mervon, qui vivait au VIe siècle»78. Constatant vraisemblablement l'absence de toute docu mentation, F. Duine, en 1918, passe saint Mervé sous silence dans son Memento des sources hagiographiques de l'histoire de Bretagne19 . En 1896, Bruno Krusch avait pourtant noté, après O. Holder-Egger et L. Bethmann, la présence d'une Vita Merovei confessons Coriacensis (dioecesis Redonensis) dans le manuscrit 318 du fonds de la reine Christine80. En 1901, la Bibliotheca hagiographica Latina, se référant aux remarques formulées par Krusch, inscrivit Merovaeus sous le numéro 5941 81. Le catalogue publié par Albert Poncelet, en 1910, puis celui d'André Wilmart, en 1945, indiquèrent de nouveau l'existence d'une vie de saint Merv é, qui semble toutefois être restée inédite jusqu'à ce jour82. Il est vrai que

75 Dom G. -A. Lobineau, Les Vies de saints de Bretagne. . ., Rennes, 1725, p. 12. 76 Dom G. -A. Lobineau, ibid. 77 Ogée, Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, nouv. éd. par A. Marteville et P. Varin, Rennes, 1853, 2, p. 842-843. 78 P. Banéat, Le département d'Ille-et-Vilaine. Histoire, archéologie, monuments, Rennes, 1929, 4, p. 52. 79 F. Duine, Memento des sources hagiographiques de l'histoire de Bretagne. Pre mière partie: les fondateurs et les primitifs (du Ve au Xe siècle), Rennes, 1918, 216 p. 80 L. Bethmann, Nachrichten über die von ihm für die Monumenta Germaniae historica benutzen Sammlungen von Handschriften und Urkunden Italiens, aus dem Jahre 1854, dans Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtkunde . . ., 12, 1872, p. 274. Vita Carileffi abbatis Anisolensis, éd. Β. Krusch, dans MGH, Scriptores rerum Merovingicarum, Passtones vitaeque sanctorum aevi Merovingici . . ., Hanovre, 1896, 3, p. 386-394 et plus spécialement p. 388, η. 3. 81 Bibliotheca hagiographica latina antiquae et mediae aetatis, Bruxelles, 19001901, 2, p. 867. 82 Α. Poncelet, Catalogus codicum hagiographicorum latinorum bibliothecae Vaticanae, Bruxelles, 1910, p. 314 (Subsidia hagiographica, 11). A. Wilmart, Codices Reginenses latini, Bibliothèque vaticane, 1945, 2, p. 212.

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cette biographie n'offre aucun intérêt pour la connaissance réelle du saint, dans la mesure où elle juxtapose les poncifs hagiographiques les plus éculés. Sa valeur réside dans les renseignements topographiques qu'elle contient. L'ermite séjourne d'abord à Coriacus en Rennais, puis à Crucicula dans le Maine, localités entre lesquelles il faut chercher un cours d'eau nommé Angulatus ou Angolatus, qui fluit inter pagum Cinomannicensem et RedoniensemSi. Crucicula est devenue La Croixille84, commune voisine de Saint-M'Hervé. Ce dernier toponyme s'est donc, sans nul doute, substitué à Coriacus, d'autant plus que la limite entre les deux terroirs se confond avec celle des anciens diocèses du Mans et de Rennes et avec celle des départements actuels de la Mayenne et de l'Ille-et-Vilaine. Elle est formée par le ruisseau des Épronnières, appelé rivière de Ingolier en 13O485. On doit l'identifier avec le flumen modicum quod vulgo Angolatus vocatur*6. Dans ce secteur, les mentions formelles d'une frontière sont rares et surtout très tardives87. Il convient donc d'examiner les quelques éléments que nous avons recueillis et d'abord de les dater, tout au moins d'une manière relative88, en déterminant l'époque à laquelle fut rédigée la Vita Merovei. Il n'est guère difficile d'en fixer le terminus a quo. En effet, l'auteur établit un parallèle entre les mérites de saint Mervé et de saint Calais, qui ont tous les deux vaincu la superbe d'un homme puissant grâce à l'inte rvention divine. Mervé est en butte à la jalousie et à la colère de Ghiso, le maître de la terre sur laquelle il s'est installé. Ghiso veut descendre de cheval pour blesser son interlocuteur, qui l'accueille pourtant avec bien veillance. Il reste alors suspendu par un pied à la selle, ce qui le ramène à l'humilité. Les prières de Mervé parviennent à le délivrer89. Après avoir relaté cette anecdote, le rédacteur décrit un épisode de la vie de saint

S3Reg. lat. 318, fol. 222v°, 225v°, 226r°-v°. 84 La Croixille, Mayenne, arr. Laval, cant. Chailland. 85 B. de Broussillon, La Maison de Laval 1020-1605 . . ., Paris, 1895, 1, p. 125. Cf. aussi p. 184 et 208-209. 86 Reg. lat. 318, fol. 226v°. 87 Cartae de Carbaio (cf. supra n. 64), p. 4 : villani quamdam, Querbai vocabulo, sitam in Andegavensis atque Nannetensis territorii conjinio (seconde moitié du XIe siècle). J. Buhot, L'abbaye normande de Savigny chef d'ordre et fille de Cîteaux, dans Le Moyen Âge, 46, 1936, p. 9 : aqua que vocatur Camba quae separat Normanniam a Cenomannensi pago (1112). 88 Cf. infra, p. 39. 89 Reg. lat. 318, fol. 223v°-225r° (§6-8 de notre édition).

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Calais, dont le contenu moral et religieux est identique. Les chasseurs du roi Childebert poursuivent un buffle90, apprivoisé par le saint. La bête se réfugie auprès de son protecteur, ce qui déclenche la fureur du prince. Ce dernier ordonne au moine et à ses compagnons de déguerpir et refuse le vin que saint Calais lui offre. Sur le chemin du retour, le cheval de Childebert reste tout à coup figé sur place, refusant obstinément d'avan cer de reculer. Un des membres de la suite royale avertit le saint, par ou l'intercession duquel le prodige est rompu. Childebert, venu à résipiscenc e, retourne auprès de saint Calais. Il accepte de boire le vin, qu'il avait naguère repoussé, et la coupe passe de main en main sans qu'il soit besoin de la remplir à nouveau en dépit de sa modeste capacité. Pour finir, Calais reçoit du monarque la propriété du lieu où il demeure91. L'auteur de la Vita Merovei a lu ce récit dans l'une des trois vies de saint Calais. Il ne s'agit vraisemblablement pas de la Vita I92, comme le montre un détail de la narration : Vita Merovei (B.H.L. 5941) : Persequens vero rex cum copiosa multitudine venatorum bestiam, ad ultimum pervertit ad locum ubi bestia sub defensione sanctissimi confessons Charilefi latitabat secura inveniensque milites stupefactos : «Cur», inquit rex, «hìc odo vacatis? Quare non cum omni virtute capitis bestiam?» At UH : «Venite», inquiunt, «domine rex et videte». Vita Carileffi I {B.H.L. 1 568) : Ad cuius strepitu, id est clangore bucinum, canum latratibus, hominum ululatibus commotum animai, ad sanctum Dei Carileffum quasi ad portum refugii fugiens, tremens ac palpitans, hue illucque turbis oculis aspectabat. Quern venatores exsequentes velociter invenerunt post Christi famulum stantem et palpitantem. Qui timore perculsi, non sunt ausi prope accedere, sed protinus veloci cursu revertentes ad regem, ei quae viderant cum magno pavore nuntiaverunt. Quod rex audiens, versus in furore, ut illue duci deberetur, his qui videront imperavit. Vita Carileffi II93 (B.H.L. 1569-1570) : Miser autem jam jamque capiendus ad sanctum Carilefum accurrit bubalus et quasi cui quaquaversum fuga negaretur, Domini virum quasi singulare aditi refugium. Sane venatores indicia ejus itinerum sequentes, canum edam latratui credentes, tandem devenere ad

90 Nous traduisons littéralement le terme bubalus. Dans l'esprit du rédacteur de la Vita Carileffi I, il s'agissait d'une sorte de taureau sauvage. Cf. Vita Carileffi, éd. B. Krusch, p. 391 : taurus, qui silvadcus dicebatur, . . .quem vulgo a bovis dirivadone bubalum vocant. 91 Reg. lat. 318, fol. 225r° (§ 9 de notre édition). Vita Carileffi [/], éd. B. Krusch, p. 391-393, §6-10. Vita Carileffi [//], éd. J. Mabillon, Ada Sanctorum ordinis S. Benedicd, Paris, 1668, Saec. I, p. 645-647, § 14-20. Vita Carileffi [///], Paris, Bibl. nat., ms. lat. 5280, fol. 282r°, col. a - 283r°, col. b; ms. lat. 5296, fol. 95v°, col. a 96r°, col. b. 92 Les passages essentiels de la Vita Carileffi I ont été édités par Krusch. Cf. supra, n. 80. 93 Nous nous référons à l'édition de Mabillon, op. cit., p. 642-650.

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locum ubi sanctus, cellula propria manu aedificata, habitabat. Ibi itaque sanc tum virum et post tergum illius praedictum adstantem bubalum veluti quetulum ac trementem videre. Tune vero insolita rei novitate turbati, nee bestiam attingere, nee sancto viro aliquant molestiam ingerere ausi sunt, sed venienti regi et sciscitanti causam morarum atque ignaviam socordiamque Ulis objicienti, ita respondent : «En», inquiunt, «uti peritia et industria dictante consuevimus, cuncta peregimus, bubalum ipsum reperimus, sed quadam eventus novitate perculsi sumus. Invenimus namque in quodam tugurio hominem nobis incognitum propterque illius habitaculum bestiam consistentem mansuefactam immanent. Enim vero quia visum est nobis eumdem hominem Domini esse servum, utpote cui feralia subduntur ammalia, nee ejus quietem ausi sumus perturbare, nee bubalum impetere. » At rex, ira permotus : «Eamus», inquit, «ad locum de quo sermo agitur.» Vita Carileffi HI94 (B.H.L. 1571) : Tune ipsi venatores vestigia ipsius bubali agnoverunt et post tergum ipsum canes latratum miserunt et ipse, cursu velo cissimo, sicut ei mos erat, ad beatum Carileffum confugium fecisse non dubitans. Tune ipsi venatores, post tergum cum tubis canentibus sequentes eum, pervenerunt in ipsum locum ubi sibi sanctus Dei Carilepphus basilicam sua manu construxerat ipseque bubalus post ipsum sanctum tremens aderat. Set videntes ipsi venatores quod bestia ilia fecerit, metuentes ipsum sanctum, accedere ad eum non sunt ausi. Tune postea veniens rex cum sodalibus suis, invenit ipsos venatores a longe stantes, dicens eis : «Pro qua causa hie statis?». Uli autem dixerunt : «Venatum, sicut consuetudo nobis erat, fecimus et ipsum bubalum pre oculis vidimus. Tarnen hic hominem invenimus. Credimus quod homo Dei sit. Post tergum illius stai. Porro age quod tibi utile videtur.» Tune rex, iratus, inquit : «Eamus ubi ipsum hominem invenistis. » On voit donc que, dans la Vita Carileffi I, les veneurs annoncent d'emb lée au roi la cause de leur peur et de leur stupéfaction. Au contraire, dans la Vita Merovei et dans les Vitae Carileffi II et III, Childebert constate qu'ils ont interrompu la chasse et il les questionne pour savoir les raisons d'une telle initiative. Un rapprochement textuel confirme cette ébauche de classement et précise la filiation que nous recherchons : Vita Merovei {B.H.L. 5941) : Rex genibus beati viri semet proicit ac indulgentiam de malis implorât commissis. Vita Carileffi I (B.H.L. 1568): Cursu concito curvatoque corpore ad sanctum virum cucurrit eiusque prostratus vestigiis, transgr essorem se et impium, quod sancto Dei contradicere presumsisset, cum lacrimis clamitabat. Vita Carileffi II {B.H.L. 1569-1570): Plantis itaque sancii advolvitur, dextera pectus frequenter quatitur, reum se iterum iterumque fatetur et, ut a sancto viro indulgentiam pro his, quae superbiendo commiserat, consequeretur, maestus implorât. Vita Carileffi 7//94 (B.H.L. 1571) : Pronus in terra ad pedes eius obvolutus est,

94 Nous utilisons le texte conservé à Paris, Bibl. nat., ms. lat. 5280, fol. 280v°, col. b - 284v°, col. b. Il figure également dans le ms. lat. 5296, fol. 94v°, col. a 97r°, col. b.

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JEAN-PIERRE BRUNTERC'H pectus tundens, caput percutiens, cum lacrimis se reum ex omnibus nequitiis esse memorans et quod in ipso protervus commiserat humilis satisfactione facere volebat.

Il apparaît que l'auteur de la Vita Merovei a donné un bref résumé du passage qui l'intéressait à partir de la Vita Carileffi II, dont la date de composition va servir de terminus a quo. Modifiant quelques aspects d'un article publié par Albert Poncelet en 190595, Walter Goff art a montré que cette deuxième vie était inspirée, dans une proportion modeste mais cer taine, de la Vita Almiri (B.H.L. 305) et des lignes que les Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium consacrent à saint Calais96. Ces derniers textes sont à compter au nombre des documents faux ou falsifiés qui furent compilés au Mans, dans le but, notamment, de faire accréditer l'idée que l'abbaye de Saint-Calais appartenait à la cathédrale. Pour Walt erGoffart, ce travail fut entrepris entre 857 et 863, plus exactement vers les années 860 97. Le père Van der Straeten a nuancé ces conclusions, mais il admet que, dans le corpus du Mans, «les parties où les revendications calésiennes sont les plus explicites sont à placer dans la période 850 à 862 »98. En dernier lieu, Philippe Le Maître a situé en 855-856 la rédaction du cycle de la Vita Almiri". Notre propos n'est pas d'entrer dans les subt ilités de ce débat. Disons qu'il est clair que la Vita Carileffi II est posté rieure à 850 et probablement antérieure à 863 10°, si cette œuvre, comme le suppose M. Goffart, a pour but de remettre au goût du jour les affirmat ions la Vita Carileffi I contre les allégations contradictoires de l'évêde ché101. Par voie de conséquence, la Vie de saint Mervé fut écrite après le milieu du IXe siècle. Il reste à considérer le terminus ad quem. Celui-ci peut être fourni par l'époque à laquelle fut constitué le recueil où se trouve l'unique exem-

96 W. Goffart, The Le Mans Forgeries, Cambridge (Massachusetts), 1966, p. 339 sq. Cf. Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium, pubi. G. Busson et A. Ledru, Le Mans, 1901, p. 56 sq. {Archives historiques du Maine, 2). 97 W. Goffart, op. cit., p. 119-147. 98 J. Van der Straeten, Hagiographie du Mans. Notes critiques, dans Analecta Bollandiana, 85, 1967, p. 473-516 et plus spécialement p. 496. 99 Ph. Le Maître, L'œuvre d'Aldric du Mans et sa signification (832-857), dans Francia, 8, 1980, p. 64. À la p. 58, l'auteur parle des «années 855-57». 100 En octobre 863, à Verbene, l'évêque du Mans, Robert, fut débouté de ses prétentions sur le monastère de Saint-Calais (W. Goffart, op. cit., p. 139-140 etpa5sim. J. Van der Straeten, op. cit., p. 481). 101 W. Goffart, op. cit., p. 341-342.

104.

95 A. Poncelet, Les saints de Micy, dans Analecta Bollandiana, 24, 1905, p. 5-

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plaire de la Vita Merovei. Il ne subsiste aujourd'hui qu'à l'état de membra disjecta répartis entre les manuscrits latins 274, 318, 711 II et 585 du fonds de la reine Christine de Suède à la Bibliothèque vaticane et le manuscrit D 219 de la Bibliotheca Bongarsiana à Berne102. Divers ex-libris prouvent que cet ensemble provient de Fleury-sur-Loire où il a certaine ment écrit103. Il y était connu sous le nom de Crossum passionale et été servait aux lectures des offices104. Dom Wilmart parle, à son propos, de plusieurs copistes, peut-être dix105. Cette évaluation demeure aléatoire, en dépit de ruptures manifestes dans le graphisme106. En effet, des scribes compétents sont susceptibles de pratiquer divers types d'écriture, surtout lorsqu'ils travaillent à main posée. La simple étude de la Vita Merovei illustre la réalité d'un tel savoir-faire chez le scripteur. On voit, par exemp le, folio 224 v°, ligne 16 107 un ρ majuscule d'une structure radicale au ment distincte de ceux qui se rencontrent par ailleurs, alors que la main est assurément la même108. Une constatation similaire s'impose pour les u majuscules du folio 223 r°, ligne 21 et du folio 224 v°, ligne 19, dont les attaques diffèrent de celles des autres u (folios 222v°, lignes 14 et 19;

102 Pour l'étude codicologique de ces membra disjecta, on consultera : A. Poncelet, Catalogus codicum hagiographicorum bibliothecae Vaticanae, Bruxelles, 1910, p. 312, 313-315, 380 et 398-399 (Subsidia hagiographica, 11). A. Wilmart, Codices Reginenses latini, Bibliothèque vaticane, 1945, 2, p. 71-72 et 208-215. É. Pellegrin, Notes sur quelques recueils de vies de saints utilisés pour la liturgie à Fleury-surLoire au XIe siècle, dans Bullettin d'information de l'Institut de recherche et d'histoi re des textes, 12, 1963, p. 13-14. A. Vidier, L'historiographie à Saint- Benoît-sur-Loire et les miracles de Saint-Benoît, Paris, 1965, p. 62, 64, 67-68 n. 281 et 239. Cf. aussi H. Hagen, Catalogus codicum Bernensium (Bibliotheca Bongarsiana), Berne, 1875, p. 271. 103 A. Wilmart, Notes sur la tradition du sermon de saint Augustin sur la miséri corde publié par D. Fraia, dans Revue bénédictine, 50, 1938, p. 330 et Codices Regi nenses latini, p. 72 et 214. 104 A. Wilmart, Notes . . ., p. 329, n. 5. É Pellegrin, op. cit., p. 9-14. Le Crossum passionale se reconstitue comme suit : Vat. Reg. lat. 318, fol. 1-79 + Reg. lat. 711 II, fol. 67-76 (olim 94-103) + Reg. lat. 318, fol. 80-146 + Bern. D 219, fol. 1-8 + Reg. lat. 711 II, fol. 11-18 (olim 38-45) + Reg. lat. 274, fol. 95-102v° + Reg. lat. 318, fol. 147258 + Reg. lat. 585, fol. 13-27 (Cf. É. Pellegrin, op. cit., p. 14 et A. Vidier, op. cit., p. 239). 105 A. Wilmart, Codices Reginenses latini, p. 214. 106 On peut observer des changements très nets, notamment dans le Reg. lat. 318, aux fol. 31v° et 220r°. Cf. fig. 1 et 2. 107 Lorsque nous ne spécifions pas l'identité du manuscrit, il s'agit désormais du Reg. lat. 318. 108 Cf. fig. 3 et, pour la comparaison avec un autre p, fig. 4.

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Fig. 1 - Crossum passionale. Vat. Reg. lat. 318, fol. 31v°, 1. 17-24.

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Fig. 2 - Crossum passionale. Vat. Reg. lat. 318, fol. 220r°, 1. 3-13.

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Fig. 3 - Vita Merovei. Vat. Reg. lat. 318, fol. 224v°, 1. 15-17.

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Fig. 4 - 'Fifa Merovei. Vat. Reg. lut. 318, fol. 222v°, 1. 20-22. 223r°, ligne 20; 223v°, ligne 2; 225r°, ligne 2; etc.)109. En parcourant la Vita, on est enclin à penser qu'aucun changement de main ne s'est opéré : l'encre ne varie pas; les modules et les formes des lettres sont générale ment identiques. A l'examen, on relève toutefois, dans le folio 224r°, des anomalies, telles que l'abréviation de -que (enclitique) et des deux derniè res lettres de la désinence -ibus par une virgule surmontée d'un point et non plus par deux points superposés. Le i majuscule de la ligne 17 est pourvu d'une barre horizontale au dessus d'une haste épaisse qui s'aminc it progressivement, tandis qu'il se compose, dans les autres cas, d'un

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Fig. 5 - Vita Merovei. Vat. Reg. lat. 318, fol. 223r°, 1. 20-21. trait vertical soutenu par la barre horizontale. Le ductus du η de non à la ligne 18, celui des f de afflictus, confessor em et inflatus aux lignes 10, 16 et 19 offrent également des caractères particuliers110. Le même scripteur aurait-il simplement introduit quelques modifications, comme il le fait en d'autres endroits? C'est possible, mais non certain, car un fait partiell ement indépendant de l'écriture suggère l'intervention d'un second rédact eur.Le passage incriminé est le seul où le nom de Ghyso soit orthogra phié un y (folio 224r°, lignes 10, 12, 17 et 23) et non avec un i (folios avec 222v°, ligne 25; 224r°, lignes 2 et 4; 224v°, lignes 2, 6, 14, 15, 17, 22, 23 et 26; 225r°, ligne 27). On doit cependant souligner que les divergences entre les deux éléments supposés de la Vita111 sont à peu près imperceptibles

109 Cf. fig. 5. 110 Cf. fig. 6. 111 S'il y a une seconde main, elle intervient probablement de la ligne 9, à part irde Cumque, jusqu'au dernier mot de la ligne 25 {beati).

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Fig. 6 - Vita Merovei. Vat. Reg. lat. 318, fol. 224r°.

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au prime abord. Dans l'hypothèse d'une substitution, nous sommes donc conduits à nous demander si le deuxième copiste du folio 224r° n'a pas choisi volontairement d'écrire à la manière de son collègue. Une fois encore, cela dénoterait les aptitudes polyvalentes des clercs de Fleury-surLoire dans le domaine scripturaire112. Quoi qu'il en soit, le Crossum passionale présente à de multiples repri ses graphisme analogue ou très apparenté à celui de la Vita Merovei, un par exemple aux folios 95r°-101v° du manuscrit latin 274 113, aux folios 235r°-256r° du manuscrit latin 318 ou aux folios llr°-18v° (olim 38r°-45v°) et 67r°-70r° ligne 6 (olim 94r°-97r°) du manuscrit latin 711 II. Cela assure que la Vita ne fut pas adjointe à l'ouvrage, alors que ce dernier était te rminé depuis longtemps. Du reste, une table contemporaine, placée en tête du manuscrit 318, indique sous le numéro XXVIII : Passio sancti Charauni juxtaque scripta est vita sancti Me\rovei c\onfessoris . Si l'on excepte les additions postérieures114, à quelle date fut effec tuée la transcription? Selon le père Poncelet, elle remonte au Xe siècle115 et même au début du siècle, si l'on en croit les éditeurs des Monumenta Germaniae Historica116. Dom Wilmart s'est prononcé pour les environs de l'an 900 117, puis, de manière moins péremptoire, pour la fin du IXe ou le Xe siècle118. Ces appréciations concordantes, fondées avant tout sur l'ana lyse paléographique, sont assez largement corroborées. D'une part, le

112 Dans cette optique, il serait intéressant d'étudier les fol. 32v°-33r° du Reg. lat. 318. On y constate en effet un curieux mélange des deux écritures qui figurent de manière très distincte sur le fol. 31v° (cf. fig. 1). 113 L'écriture se rapproche plutôt de celle du principal copiste de la Vita Merov ei. Cependant, il faut noter au folio 97r°, lignes 30-32 du Reg. lat. 274 la présence d'un i majuscule semblable à celui que l'on peut voir dans le Reg. lat. 318, au folio 224r°, ligne 17. En outre les a et les u majuscules du Reg. lat. 27 '4 offrent quelques nuances de forme par rapport à ceux de la Vita Merovei, première main. 114 Aux folios 101v°-102r° du Reg. lat. 274, l'epistola [Sulpicii] Severi ad Aurelium de transitu sancti Martini a été ajoutée à la fin du Xe siècle, selon A. Poncelet, Catalogus, p. 312; au XIe siècle, selon dom Wilmart, Codices Reginenses latini, p. 72. 115 A. Poncelet, Catalogus, p. 312, 313, 380 et 398-399. 116 W. Levison, Conspectus codicum hagiographicorum, dans MGH, Scriptores rerum Merovingicarum, Passiones vitaeque sanctorum aevi Merovingici . ., Hanovre et Leipzig, 1920, t. 7, 2, p. 665, n° 644. Vita Carileffi, éd. B. Krusch, p. 388, n. 3. G. Waitz pense que le Reg. lat. 318 est du IXe siècle (Translatio et miracula sancto rum Marcellini et Pétri auctore Einhardo, éd. G. Waitz, dans MGH, Scriptores, Hanov re, 1887, t. 15, 1, p. 239). 117 A. Wilmart, Notes sur la tradition du sermon de saint Augustin, p. 330. 118 A. Wilmart, Codices Reginenses latini, p. 71, 208 et 214. .

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Crossum passionale est mentionné dans un exemplaire du martyrologe d'Usuard, qu'Elisabeth Pellegrin estime être des premières années du XIe siècle, probablement de 1002 au plus tôt et de 1004 environ au plus tard119. D'autre part, il comprend une proportion importante de récits composés au IXe siècle, tels une pseudo-lettre de saint Jérôme, imaginée par Paschase Radbert120; la translation et les miracles des saints Marcellin et Pierre, consignés en 830 par Éginhard121; l'une des versions de la passion de saint Maurice et de ses compagnons (B.H.L. 574 1)122; la deuxième vie de saint Calais (B.H.L. 1570)123; les vies de saint Julien (B.H.L. 4546), saint Turibe (B.H.L. 8347) et saint Pavace (B.H.L. 6602), liées au corpus carolingien du Mans124; ou encore la vie de saint Mesmin (B.H.L. 5814) 125. Citons aussi la vie de saint Dié (B.H.L. 2128) faisant allu sion à Charles le Chauve, ce qui fixe un terminus a quo126. La constatation qu'il existe un rapport étroit entre le Crossum passio nale le manuscrit 63 (alias 115 1/G) de la bibliothèque municipale de et Chartres nous incite à essayer de réduire l'écart chronologique de plus d'un siècle que nous avons défini. Il est malheureusement très délicat de prendre ce manuscrit chartrain en considération, puisqu'il fut détruit en 1944, victime de l'incendie. Pour son approche, nous ne disposons plus que d'une description détaillée donnée par le père Poncelet dans le tome

119 É. Pellegrin, op. cit., p. 9 et n. 3. 120 Reg. lat. 318, fol. 179r°-195v°. A. Wilmart, Codices. . ., p. 211. 121 Reg. lat. 318, fol. 80r°-121v°. Translatio et miracula sanctorum Marcellini et Pétri, éd. G. Waitz, p. 238. 122 Reg. lat. 318, fol. 227r°-232r°. Sur la date de cette passion, voir l'introduction de B. Krusch à l'édition de la Passio Acaunensium martyrum auctore Eucherio epis copo Lugdunensi, dans MGH, Scriptores rerum Merovingicarum, Passiones vitaeque sanctorum aevi Merovingici . . . , Hanovre, 1896, 3, p. 27 sq. (La passion qui figure sous le numéro 5743 dans la B.H.L. est appelée par Krusch Passio X 4). 123 Reg. lat. 318, fol. 159v°-173v°. Cf. supra, p. 24. i24Reg. lat. 318, fol. 235r°-241v° (Vita Juliani); fol. 241v°-243v° (Vita Turibii); fol. 244r°-247r° (Vita Pavati[i]). Cf. W. Goffart, The Le Mans Forgeries, p. 50 sq. et passim. J. Van der Straeten, Hagiographie du Mans, p. 476 et 479. Ph. Le Maître, L'œuvre d'Aldric du Mans, p. 43-44, n. 5. 125 Reg. lat. 585, fol. 13r°-24v°. A. Poncelet, Les saints de Micy, p. 10-14, 44-53 et 60. 126 Reg. lat. 585, fol. 25v°-27v°. A. Poncelet, Les saints de Micy, p. 94. Pour Ponc elet (Catalogus, p. 380), la Vita Deodati a été copiée tardivement dans le manuscrit, vers la fin du Xe siècle. Rien ne nous paraît justifier cette affirmation. L'écriture, qui est de plus en plus serrée lorsqu'on approche du bord inférieur du folio 27v°, offre une grande similitude avec celle de la Vita Merovei, première main.

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VIII des Analecta Bollandiana en 1889127; d'une vision plus sommaire figurant dans le tome XI du Catalogue général des manuscrits des biblio thèques publiques de France {Départements) 128; enfin des quelques obser vations rassemblées par Krusch lors de son voyage en France pendant le printemps et l'été de 1892 129 et reproduites brièvement par Levison dans le second volume du tome VII des Monumenta {Scriptores rerum Merovingicarum)li0. Selon Poncelet, l'ouvrage, comptant 185 folios, était d'un format assez réduit (environ 178 mm χ 145 mm). Le bord supérieur avait brûlé, d'où la disparition de deux lignes et même souvent de trois ou quatre dans le haut de la page. Les folios lr°-2v° et 185v° étaient très effacés et à peine déchiffrables. On lisait cependant au folio lr° cette note du XVIIe siècle : Ex libris monasterii S. Pétri Carnot. P. iö131 et au folio 185v°, d'une main plus ancienne132 : Hic est liber Sancii Petri apostoli Carnotensis coenobii. Le tableau suivant mettra en relief les correspondances entre ce manuscrit du monastère de Saint-Père 133 et le Crossum passionale.

127 A. Poncelet, Catalogus codicum hagiographicorum bibliothecae civitatis Car dans Analecta Bollandiana, 8, 1889, p. 92-98. 128 Catalogue général des manuscrits des bibliothèques publiques de France Départements, Paris, 1890, 11 : Chartres, p. 62-63. 129 B. Krusch, Reise nach Frankreich im Frühjahr und Sommer 1892, dans Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde, 18, 1893, p. 571. 130 W. Levison, Conspectus codicum hagiographicorum, p. 575, n° 142. Le père Siegmund fait plusieurs allusions au manuscrit 63 (al. 115 1/G), mais il semble avoir utilisé le travail de Poncelet. Cf. A. Siegmund, Die Überlieferung der griechis chen christlichen Literatur in der lateinischen Kirche bis zum zwölften Jahrhundert, Munich-Pasing, 1949, p. 243, 245 et 258 (Abhandlungen der bayerischen benediktiner - Akademie, 5). U. Westerbergh, Anastasius bvbliothecarius. Sermo Theodori Studitae de sancto Bartholomeo apostolo, Stockholm-Göteborg-Uppsala, 1963, p. 6667 et 75 (Acta universitatis Stockholmiensis. Studia latina Stockholmiensia, 9). S. Gennaro, Dinamii vita sancii Maximi episcopi Reiensis. Fausti Reiensis sermo de sancto Maximo episcopo et abbate, Catane, 1966, p. 25. 131 B. Krusch (cf. supra, η. 129) a lu : Ex libris monasterii S. Petri Carnoti ord. S. Bened. Cong. S. Mauri. P. 10, indiqué par Poncelet, est l'ancienne cote du manusc rit. Dom Bernard de Montfaucon donne plusieurs autres cotes dans son Inventarium manuscriptorum monasterii S. Petri Carnutensis (Bibliotheca bibliothecarum manuscriptorum nova. . ., Paris, 1739, 2, p. 1243-1247). 132 Xe siècle, selon A. Poncelet, Catal. cod. Carnot., p. 92. 133 Sauf précision contraire, les renseignements relatifs au manuscrit 63 (al. 115 1/G) sont tous tirés de la contribution d'Albert Poncelet. notensis,

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JEAN-PIERRE BRUNTERC'H ms. 63 (al. 115 l/G) Fol. lr°-2v°. Le texte n'a pas été ident ifié par Poncelet en raison de la dé gradation du document. Il s'agissait sans doute d'une passio sancii Firmin i, puisque, selon toute vraisemblanc e,reconnaître le ms. 63 (al. il faut 115 1/G) dans le volume que le catalo gue Saint-Père, dressé en 1367, de qualifie de Passio sancii Firmini et vita sancii Philiberti et aliorum plurimorum sanctorum . . . 1 Fol. 3r°-14v°. Vita sancii Filiberti con fessons = B.H.L. 6805. Fol. 15r°-21r°. [Vita sancii Marcelli Reg. lai. 318, fol. 213r°-215r°. Vita episcopi Parisiensis] = B.H.L. 5248. sancii Marcelli episcopi Parisiacensis = B.H.L. 5248. Le prologue est omis. Le prologue est omis. Fol. 21r°-37r°. Vita sancii Juliani epis Reg. lat. 318, fol. 235r°-241v°. Vita copi et confessons = B.H.L. 4546. sancii Juliani episcopi et confessons = B.H.L. 4546. Fol. 37v°-43v°. Vita sancii Turibii epis copi et confessons = B.H.L. 8347. Le copiste s'est contenté d'un très bref résumé du récit correspondant au pa ragraphe 3, à partir de At ubi fusa oratione, et au paragraphe 4 de l'édi tion des Ada Sanctorum, Anvers, 1675, Apr., 2, p. 418-419. Reg. lat. 318, fol. 241v°-243v°. Vita sancii Turibii episcopi et confessons = B.H.L. 8347. En dehors de quelques variantes de détail, le texte est sem blable à celui des Ada Sanctorum jus qu'à la ligne 12 du folio 242r° : . . .auscultans et intuens quae Mue agerentur (quae illic agebantur, d après les Ada). On ne lit ensuite qu'un abrégé très court de la relation figurant dans les Ada au paragraphe 3, à partir de At ubi fusa oratione, et au paragraphe 4 : Inter hoc, accidit ut [Gaianus] surdus et mutus effectus ac caecus, ita dolenter ad propria reduceretur, sed post expletionem missae, beatus Turibius ad eum veniens pro eo supplicans omni recuperatione sanitatis ipsum et conjugem totamque domum alacrificavit. La suite du texte est conforme à celui des Ada Sancto rum, 419-420. p. Crossum passionale

Fol. 43v°-55v°. Vita sancii Maximi Ri- Reg. lat. 711 II, fol. 16v°-18v° (olim gensis urbis episcopi = B.H.L. 5853. 43v°-45v°) + Reg. lat. 274, fol. 95r°97r°. Vita sancii Maximi Regensis ur bis episcopi = B.H.L. 5853. CGMBPF. Départements, Chartres, p. XXVII et XXIX. (à suivre)

GÉOGRAPHIE HISTORIQUE ET HAGIOGRAPHIE : LA VIE DE SAINT MERVE (suite) ms. 63 (al. 115 1/G) 7 Fol. 56r°-64r° (selon Krusch, 63v°). [Vita Maximini abbatis Miciacensis] = B.H.L. 5814. La Vita, incomplète, va jusqu'à . . . beati Aniani mentis et precibus populi (Cf. éd. D.J. Mabillon, Acta Sanctorum O.S.B. . . ., Paris, 1668, saec. I, p. 586, § 19). Fol. 64r°-72v°. [Passio sanctorum martyrum Cyri et Johannis] = B.H.L. 2077. Fol. 72v°-80r°. Sermo Theodori presbyteri et abbatis de sancto Bartholomeo apostolo = B.H.L. 1005 + prologue de B.H.L. 1004. Crossum passionale

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Reg. lat. 585, fol. 13r°-24v°. Vita beati Maximini abbatis = B.H.L. 5814. La Vita est complète. Avec le membre de phrase . . .beati Aniani mentis et precibus populi, s'achève le folio 17v°.

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10 Fol. 80r°-89v°. Vita sancii ac beatissimi Lupi episcopi Senonicae civitatis = B.H.L. 5083. 11 Fol. 89v°-93v°. Vita sancii Aunarii episcopi Autisioderensis = B.H.L. 805. 12 Fol. 94r°-101v°. [Passio sancii Pantaleonis] = B.H.L. 6429. 13 Fol. 102v°-106v°. [Vita sancii Goaris] = B.H.L. 3565. 14 Fol. 107r°-110v°. [Ex Vita sancii Maxi- cf. supra n. 7. Le début de phrase mini abbatis Miciacensis] = B.H.L. Quae sicut sanctus vir se trouve dans 5814 (cf. supra n° 7). La Vita se pours le Reg. lat. 585, au fol. 22v°, ligne 20. uità partir de Quae sicut sanctus vir (cf. éd. D.J. Mabillon, Ada Sanctorum O.S.B , Paris, 1668, saec. I, p. 589, § 34). 15 Fol. 110v°-112r°. Vita sancii Gualdo- Reg. lat. 585, fol. 24v°-25v°. Vita sancii meri confessons = B.H.L. 899. Gual- Gualdomeri confessons = B.H.L. 899. domeri est mis pour Baldomeri. Gualdomeri est mis pour Baldomeri. Une main postérieure a rajouté un Β sur le G et exponctué le u. 16 Fol. 112v°-118v°. [Vita beati Deodati abbatis] = B.H.L. 2128. Reg. lat. 585, fol. 25v°-27v°. Vita beati Deodati abbatis = B.H.L. 2128.

On remarquera que les Vitae Ma ximini, Gualdomeri et Deodati se succèdent dans le même ordre au sein du Crossum passionale et du ms. 63 (al. 115 1/G). (à suivre) MEFRM 1983, 1.

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JEAN-PIERRE BRUNTERC'H ms. 63 (al. 115 1/G) Crossum passionale

17 Fol. 118v°-130r°. Passio beati Apollinar Reg. lat. 318, fol. 126r°-I33v°. Passio is pontificis = B.H.L. 623. beati Apollinaris pontificis sub die Xmo kalendarum augustarum = B.H.L. 623. 18 Fol. 130v°-132v°. Passio sancti Cypria- Reg. lat. 711 II, fol. 13r°-14r° (olim 40r°-41r°). Passio sanctorum episcoponi martyris = B.H.L. 2040. rum Cypriani atque Cornelii marty rum= B.H.L. 2040. 19 Fol. 133r°-141r°. [Passio sancti Jonii presbyteri et martyris] = B.H.L. 4450. 20 Fol. 142r°-148r°. [Vita sancti Victurii Reg. lat. 318, fol. 247r°-249v°. Vita episcopi Cenomanensis] = B.H.L. sancti Victuri episcopi atque Victurii filii ejus et episcopi = B.H.L. 8600. 8600. 21 Fol. 148r°-152v°. Passio sancti Nesiphori martyris (Poncelet). Passio sanct i Nisephori martyris (Catalogue génér aldes manuscrits des bibliothèques publiques de France) = B.H.L. 6085. Inc. : In partibus Orientis quidam presbyter fuit nomine Sapricius et Nicephorus laicus, qui dum se invicem ut fratres diliger ent . . . Des. : . . . et absque ulla mora vel di scussione sancii ac felicissimi Nicephori caput ut sibi fuerat mandatum amputavit. Complevit igitur sic marturium in pace, pacem et caritatem diligens ac usque ad mortem perquirens, ad gloriam et laudem D.N. J.C. qui est benedictus una cum Patre et Spiritu sancto Deus in saecula saeculorum. Amen. Reg. lat. 318, fol. 256r°-258v°. Passio sancti Nicefori martyris = B.H.L. 6085. Inc. : In partibus Orientis quidam presbiter nomine Sapricius et Niceforus laicus, dum se invicem ut fratres diligerent. . . Des. : . . .et absque ulla mora vel di scussione aliqua sancti ac felicissimi Nicefori caput ut sibi fuerat manda tum amputavit. Complevit igitur sic martyrium(*) in pace, pacem et karitatem diligens ac usque ad mortem perquirens, ad gloriam et laudem Do mini nostri Ihesu Christi qui est bene dictus una cum Patre et Spiritu sancto Deus in saecula saeculorum. Amen. (*) Le copiste a d'abord écrit martirium. Un y est venu ensuite surcharger le pre mier i. Reg. lat. 318, fol. 244r°-247r°. Vita sancti Pavati episcopi et confessons = B.H.L. 6602.

22 Fol. 152v°-161v°. Vita sancii Pavatii episcopi et confessons = B.H.L. 6602.

23 Fol. 161v°-165v°. Passio sanctorum Reg. lat. 318, fol. 232r°-234v°. Passio martyrum Donatiani et Rogatiani fra- sanctorum martyrum Donatiani et Ro trum = B.H.L. 2275. gatiani quae est VIIII kalendas junias = B.H.L. 2275. (à suivre)

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GÉOGRAPHIE HISTORIQUE ET HAGIOGRAPHIE : LA VIE DE SAINT MERVÉ (suite) ms. 63 (al. 115 1/G) 24 Fol. 165v°-169r°. Vita beati Valentini confessons Lingonensis 2 = B.H.L. 8457. 25 Fol. 169r°-175r° (selon Krusch). Vita beatissimi Apollinaris episcopi ecclesiae Valentinae super fluvium Rodarti = B.H.L. 634. 26 Fol. 175r°-178v°. Passio sancii Valeriani martyris = B.H.L. 8488. Poncelet signale la présence d'un prologue (cf. Ada Sanctorum, Anvers, 1755, Sept., 5, p. 22-23, note a) et d'une conclu sion Ada Sanctorum, p. 23, note (cf. r : Cujus festivitatem annuam célé brantes, patrocinium de bonis mentibus exoremus, ut fidem plebis augeat cunctumque populum suis cultibus adhaerentem pia intercessione conservet et qui ejus triumphum devotus ac fidelis scriptor excoluit in praesenti seculo vel in futuro patrocinio ejus ae terna gratia muniatur, praestante Do mino nostro Jesu Christo, cui est imperium et potestas cum Patre et Spiritu sancto in saecula saeculorum. Amen.). Crossum passionale

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Reg. lat. 318, fol. 49r°-50v°. Vita beati Valentini confessons Lingonensis = B.H.L. 8457. Reg. lat. 711 II, fol. 14r°-16v° (olim 41r°-43v°). Vita beatissimi Apollinaris episcopi ecclesiae Valentinae super fluvium Rodani - B.H.L. 634. Reg. lat. 318, fol. 199r°-201r°. Passio sancii Valeriani martyris = B.H.L. 8488. Le prologue (fol. 199r°, ligne 29 - fol. 199v°, ligne 20) est celui des Ada Sanctorum (cf. ci-contre). En revan che,la conclusion offre de notables variantes, comme on peut s'en aper cevoir ci-dessous. Reg. lat. 318, fol. 201r°, lignes 16 à 25 : Cujus festivitatem annuam célé brantes, patrocinium devons mentibus oremus V), quod est XVII kalendas oc tobres, ut fidem plebis augeat, provinciam patriamque tueatur cunctumque populum suis virtutibus adherentem sua intercessione conservet et qui ejus triumphum devotus ac fidelis scriptor excoluit in praesenti saeculo vel in fu turo patrocinio sui aeterna gratia mun iatur. Acta sunt autem haec circa sanctum Valerianum Dei martyrem, regnante Domino nostro Jhesu Christo qui cum Patre et Spiritu sancto vivit et régnât Deus in saecula saeculorum. Amen. (*) Des lettres, probablement deux, ont été grattées devant oremus.

27 Fol. 179r°-185v°. [Vita sancii Arnulphi episcopi TuronensisJ = B.H.L. 707 + B.H.L. 710. 2 Op. cit., p. 63.

Le fait que le manuscrit 63 (al. 115 1/G) contienne 26 vies ou pas sions, dont 16 se retrouvent dans le Crossum passionale, n'est pas la mar que indubitable d'une liaison quelconque entre les deux ouvrages. Remar quons d'ailleurs qu'au numéro 21, la comparaison des extraits de la pas sion de saint Nicéphore révèle des différences non négligeables. Toute-

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fois, les détails communs relevés aux numéros 3, 5, 14, 15 et 16 prouvent, soit que les deux manuscrits dérivent de la même source pour quelques récits, soit que l'un a partiellement copié l'autre et, dans ce cas, le manusc rit chartrain, comprenant une Vita Maximini lacunaire, a vraisemblable ment puisé dans le Crossum passionale, où cette vie est transcrite de façon intégrale. Un indice, il est vrai extrêmement ténu, fait pencher pour la seconde éventualité. Dans le manuscrit chartrain, l'endroit où s'arrête la première partie de la Vita Maximini est un bas de page dans le Crossum passionale, ce qui constitue une pause naturelle pour un copiste. Poncelet a daté le manuscrit 63 (al. 115 1/G) de la fin du IXe siècle pour les folios 1 à 132 et 142 à 178; de la fin du Xe siècle pour les folios 133-141 (Passio Jonii) et 179-185 (Vita Arnulphi)134. De son côté, Krusch attribue le tout au commencement du XIe siècle135. Pour trancher entre ces deux jugements inconciliables, il faut tenter de mettre en lumière les circonstances dans lesquelles on a pu ressentir le besoin de posséder un tel manuscrit. Nous en avons connaissance grâce au plus ancien cartulaire de Saint-Père, le Vêtus Aganon, exécuté par le moine Paul entre 1078 et 1087, après qu'un incendie a ravagé le monastère136. Selon cette source, Ragenfred, évêque de Chartres, résolut d'introduire la réforme à SaintPère, où vivaient des chanoines dirigés par le prévôt Alveus. Ce dernier se rendit alors à Fleury avec les membres de sa communauté. Pendant trois ans, il y vécut sous l'habit monastique et y apprit à respecter la règle de saint Benoît. À la suite de ce séjour d'initiation, Alveus et les siens rega gnèrent Saint-Père en compagnie de douze moines détachés de Fleury dans le but d'éviter tout relâchement de la discipline137. Nous ignorons la date exacte de ce retour, qui semble s'être accompli de manière particu lièrement solennelle sous la conduite de Vulfald, abbé de Fleury138. Deux actes de Ragenfred y font allusion : l'un est un faux139; l'autre a pour le

134 A. Poncelet, Catal. cod. Carnot., p. 92. Cf. aussi CGMBPF. Départements, Chartres, p. 63 : «IXe ou Xe siècle». 135 B. Krusch, Reise nach Frankreich, p. 571. W. Levison, Conspectus, p. 575, n° 142. 136 Cartulaire de l'abbaye de Saint-Père de Chartres, pubi. Β. Guérard, Paris, 1840, 1, p. CCLXVIII-CCLXIX (Collection de documents inédits sur l'histoire de France. Collection des cartulaires de France, 1). 137 Cartulaire de Saint-Père, 1, p. 11. 138 Op. cit., p. 51. 139 Gallia christiana, Paris, 1744, 8, Instr. eccl. Carnotensis, col. 291-292. Cartul airede Saint-Père, Paris, 1840, 2, p. 351, n°CXXX. K.-F. Werner, L'acquisition par la maison de Blois des comtés de Chartres et de Châteaudun, dans Mélanges de

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moins été refait après les événements140. Il vaut donc mieux les écarter. Un troisième, qui paraît échapper à la suspicion, émane également de Ragenfred. Celui-ci reconstitue le temporel de Saint-Père, afin de rame ner l'abbaye au rang qu'elle occupait jadis141. Bien qu'Alveus porte le titre de prévôt et qu'il soit encore question de chanoines, nous pouvons consi dérer qu'il s'agit d'un premier jalon vers la réforme. Dans tous les cas de ce genre, la remise en vigueur de la règle est en effet liée à une restaura tion purement matérielle. Alveus est donc parti pour Fleury dans les jours ou les semaines qui ont suivi l'instrumentation, intervenue entre le 12 sep tembre 952 et le 19 juin 957 en raison des souscriptions d'Hildeman, archevêque de Sens142 et de Joseph, archevêque de Tours143. En consé-

numismatique, d'archéologie et d'histoire offerts à Jean Lafaurie, Paris, 1980, p. 266 et n. 12. 140 Cartulaire de Saint-Père, 1, p. 49-54. Les souscriptions sont chronologique ment inconciliables. On trouve, par exemple, celle de Joseph, archevêque de Tours, mort en 957 (cf. infra, η. 143), celle de Thibaud le Tricheur et celles de ses fils: l'archevêque Hugues, qui siège à Bourges de 957 à 987 et le «comte» Eude, qui ne porte pour la première fois le titre comtal, du vivant de son père, qu'en 967 et qui n'a guère pu l'obtenir avant la disparition de son frère aîné, Thibaud, en 962 (K.-F. Werner, op. cit., ibid. et p. 267. Guy Devailly, Le Berry du Xe siècle au milieu du XIIIe. Étude politique, religieuse, sociale et économique, Paris-La Haye, 1973, p. 132, n. 4). En outre, juste après Eude, apparaît le dux Franciae (sic), Hugues le Grand, décédé en 956. On peut évidemment supposer que le document a fait l'objet de corroborations successives. Les trois dernières souscriptions (Odo, episcopus Carnotensium. Ottho, cornes Burgundiae. Suggerius, decanus) sont effectivement intervenues à une époque postérieure, puisque le moine Paul les a inscrites derriè re mots : sequenti tempore. Toutefois, si l'on admet l'emploi réitéré d'une telle les pratique, il semble étrange que Hugues le Grand ne soit pas cité avant les fils de Thibaud le Tricheur. En définitive, si l'acte n'est pas faux, il est largement reman ié.Cf. A. Chédeville, Chartres et ses campagnes (XIe-XIIIe siècles), Paris, 1973, p. 409, n. 69 (Publications de l'Université de Haute-Bretagne, 1). 141 Cartulaire de Saint-Père, 1, p. 28-30. 142 Chronique de Saint-Pierre-le-Vif de Sens, dite de Clarius, éd. R.-H. Bautier et M. Gilles avec la collaboration d'A.-M. Bautier, Paris, 1979, p. 78 : Gerlannus igitur archiepiscopus, longo jam senio confectus, migravit ad astra vocatus, nonas augusti, sepultusque in basilica Sancii Germani Autissiodorensis ; cui successit Hildemannus, IL idus septembris, sancii Dionisii monachus. Hildeman est donc devenu archevê que septembre d'une année qu'il convient de déterminer. L'éditeur propose le 12 954 en renvoyant à l'ouvrage de B. Gams, Series episcoporum . . ., Ratisbonne, 1873, p. 629. Gams lui-même s'inspire de la Gallia Christiana. Celle-ci, très certainement influencée par Mabillon, s'appuie sur la Chronique de Saint-Pierre-le-Vif et sur l'acte en faveur de Saint-Père de Chartres, dont les références figurent supra n. 140, pour situer en 954 l'accession d'Hildeman au siège archiépiscopal (Gallia christiana, Paris, 1770, 12, col. 30. J. Mabillon, Annales ordinis S. Benedicti. . .,

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quence, l'installation des moines venant de Fleury, trois ans après, est de 955-960. Il est sûr qu'elle n'est pas postérieure à 960 circa, date du décès de Ragenf red 144. Ces faits expliquent qu'un transfert de textes ait eu lieu entre Fleury et Saint-Père. Avant sa destruction, en 1944, un manuscrit du VIIIe siècle, le numéro 40 (2) de la bibliothèque municipale de Chartres, dont la présence est attestée à Saint-Père dès le XIe siècle145, portait divers ex-libris montrant qu'il provenait de Fleury-sur-Loire. Il renfer mait Moralia in Job de Grégoire le Grand146. Les vies de saints, que les Fleury avait coutume d'utiliser pour les lectures147, ont dû également prendre le même chemin. Le manuscrit 63 (al. 115 1/G) serait donc au plus tard des années 955-960, ce qui rend caduque l'opinion exprimée par Krusch. Si l'estimation de Poncelet est juste, il y a toute chance que les folios datant de la fin du IXe siècle environ fussent originaires de Fleury. Le Crossum passionale, s'il leur est antérieur, date lui aussi de la fin du IXe siècle ou même du début du Xe siècle, dans la mesure où le repère chronologique fourni par Poncelet est très approximatif. Nos conclusions, dont nous ne cherchons pas à dissimuler la fragilité, rejoignent ici les

Lucques, 1739, 3, p. 468-469). Nous avons examiné rapidement les problèmes posés par le document de Saint-Père. Comme on ne peut s'y fier, nous sommes forcé de revenir à notre point de départ, c'est-à-dire à la Chronique. Celle-ci place l'entrée en fonction d'Hildeman entre la mort du vicomte de Sens Fromond, le 10 août 948, et l'accomplissement d'un prodige, une pluie de sang, en mai 954 (Chronique, éd. cit., p. 78-79, n. 1 et 3). L'année 954 constitue donc tout au plus un terminus ad quem. Ferdinand Lot a remarqué, en se fondant sur la Vita Adalberonis, «qu'au Xe siècle on avait l'habitude de ne consacrer les évêques que le dimanche » (F. Lot, Les derniers Carolingiens. Lothaire, Louis V. Charles de Lorraine (954-991), Paris, 1891, p. 335, Bibl. de l'École des Hautes Études, Se. hist, et phil. (fase. 87). Le 12 septem bre un dimanche en 952. C'est donc la date que nous recherchons. Hildeman est mourut après quatre ans, dix mois et demi et quatre jours d'épiscopat, autrement dit vers le 30 juillet 957 (Chronique, p. 80). Son successeur fut Archembaud, sacré le dimanche 27 juin 958 (F. Lot, op. cit., ibid.). 143 L. Duchesne, Les anciens catalogues épiscopaux de la province de Tours, Paris, 1890, p. 31. 144 K.-F. Werner, op. cit., p. 267. La mort de Ragenfred est de toute façon anté rieure à 962, date de la nomination de son deuxième successeur, Vulfald, ancien abbé de Fleury (Gallia christiana, Paris, 1744, 8, col. 1111). 145 L. Merlet, Catalogue des livres de l'abbaye de Saint-Père de Chartres au XIe siècle, dans Bibliothèque de l'École des chartes, 15, 1854, p. 266-267. 146 CGMBPF - Départements, Chartres, p. 20. É. Châtelain, Uncialis scriptum codicum latinorum, Paris, 1901-1902, p. 90-92 et pi. L-LI. E. A. Lowe, Codices latini antiquiores. A palaeographical guide to latin manuscripts prior to the ninth century, Oxford, 1953, 6 : France : Abbeville-Valenciennes, n° 745. A. Vidier, op. cit., p. 43. 147 É. Pellegrin, op. cit., p. 9.

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estimations de dom Wilmart et des éditeurs des Monumenta Germaniae Historica 148. Il s'ensuit que la Vita Merovei est probablement une production de la seconde moitié du IXe siècle. Le style n'y contredit pas. Notons, par exemp le, que l'expression relativement rare de senior terrenus, qui revient trois fois, est employée par Dhuoda dans son Liber Manualis, composé entre le 30 novembre 841 et le 2 février 843 149. Nous ne savons pas si l'auteur de la Vita a emprunté à une source plus ancienne les indications rapides qu'il nous donne sur la frontière du Rennais et du Maine. Cependant, il est clair qu'il les présente comme par faitement recevables à l'époque où il rédige. En effet, il use du présent de l'indicatif et non de verbes à un temps du passé, comme il le fait habituel lementpar ailleurs150. Il emploie donc une sorte d'incise, par laquelle il apporte une précision qui est d'ordre uniquement géographique et non historique : le cours d'eau, «qui coule entre le Maine et le Rennais, est si petit que ceux qui le traversent n'ont besoin ni de navire, ni de pont». Le rédacteur entend faciliter la compréhension du miracle qu'il va rapport er ruisseau se mit à gonfler au point d'empêcher les Manceaux de le : le franchir, alors qu'ils poursuivaient l'évêque et le clergé de Rennes, qui avaient subtilisé le corps de saint Mervé. Le témoignage de la Vita est particulièrement important pour les années 850-900, durant lesquelles on décèle, à l'ouest de la Neustrie, des changements politiques et administratifs, que l'installation des Bretons dans l'ancienne marche va pérenniser. En 851, à Angers, Charles le Chauv e, dont les troupes ont été écrasées le 22 août à Jengland-Beslé sur les rives de la Vilaine151, est forcé de traiter avec Érispoé, son vainqueur. Après s'être commandé au roi, le Breton se voit conférer les insignes de la royauté ainsi que l'autorité autrefois reconnue à son père, Nominoé. En

148 Cf. supra, p. 29. 149 Dhuoda, Manuel pour mon fils, introd., texte critique, notes par P. Riche, trad, par B. de Vregille et C. Mondésert, s.j., Paris, 1975, p. 11 et 144 (Sources chré tiennes, 225). Mme Bautier nous a facilité la recherche en nous guidant au milieu des fichiers du «Nouveau Ducange». Qu'elle veuille trouver ici l'expression de nos vifs remerciements. 150 On relève cependant quelques présents de narration. 151 H. Guillotel, L'action de Charles le Chauve vis-à-vis de la Bretagne de 843 à 851, dans Mémoires de la Société d'histoire et d'archéologie de Bretagne, 53, 19751976, p. 25-26. Le Bas et le Haut-Jengland, comm. Grand-Fougeray, Ille-et- Vilaine, arr. Redon, ch.-l. cant. Beslé, comm. Guémené-Penfao, Loire-Atlantique, arr. Châteaubriant, ch.-l. cant.

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outre, il obtient le Rennais, le Nantais et la vicaria de Retz152. Dès le 23 août 852, Érispoé, princeps Britanniae provinciae et usque ad Medanum fluvium, abandonne au monastère de Redon Mouais et Aguliac dans la paroisse de Grand-Fougeray, en Nantais, tout près du lieu où, un an aupa ravant, les Bretons ont mis l'armée royale en déroute. Le rédacteur de la charte reprend la titulature de la suscription parmi les synchronismes. L'acte est passé à Talensac, alors que «règne le roi Charles et que le donat eur, Érispoé, domine dans toute la Bretagne et jusqu'à la Mayenne»153. Des termes identiques sont appliqués à Salomon, successeur et cousin d'Érispoé, dans une notice de novembre 857/869 154. Enfin, en 873, Charles le Chauve prie Salomon de l'aider à mettre le siège devant Angers, où les Normands sont retranchés, parce que la Maine baigne la muraille de la ville du côté de la Bretagne155. Il est donc manifeste qu'Érispoé, puis Salomon, ont sous leur coupe la portion du pagus Andegavensis, qui s'étend entre la Mayenne, la Maine, la Loire et le Nantais. Comme les expressions qui nous renseignent ne sont pas limitatives, il est vraisemblab le princes bretons ont également une partie du Maine, entre Ren que les nais et Mayenne. Cela explique qu'en 863, Charles le Chauve et le duc des Bretons, Salomon, se soient rencontrés au monastère d'Entrammes près de la Mayenne, sur la frontière de leurs domaines respectifs. Salomon se commande au roi et lui jure fidélité. Il fait jurer tous les grands qui l'a ccompagnent et s'acquitte, selon l'usage antique, du cens pesant sur la

152 Annales de Saint-Bertin, pubi. F. Grat, J. Vielliard et S. Clémencet, avec introd. et notes par L. Levillain, Paris, 1964, p. 63-64 : Respogius, filius Nomenogii, ad Karolum veniens, in urbe Andegavorum datis manibus suscipitur et tam regalibus indumentis quant paternae potestatis dicione donatur, additis insuper ei Redonibus, Namnetis et Ratense. 153 Cartulaire de Redon, Appendix, p. 367. Mouais, Loire-Atlantique, arr. Châteaubriant, cant. Derval. Talensac, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Montfort-surMeu. 154 Cartulaire de Redon, p. 57. 155 Réginon de Prüm, Chronique, éd. G. -H. Pertz, MGH, Scriptores, Hanovre, 1826, 1, p. 585. Cartulaire noir de la cathédrale d'Angers, pubi, chanoine Ch. Urseau, Paris-Angers, 1908, p. 78-80 : Et quia Meduana fluvius a partibus Britanniae murum alluebat, Salomoni regi Britonum, mandat ut contractis auxiliis citius adventaret et communem hostem communibus viribus expugnarent : qui, assumptis secum multis Britonum millibus, super Meduanae fluminis ripas tentoria fixit. Cf. aussi Annales de Saint-Bertin, p. 193. 156 II s'agit de la région comprise entre la Mayenne et la Sarthe. O. Guillot, Le comte d'Anjou et son entourage au XIe siècle, Paris, 1972, 1, p. 134-135, n. 27.

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Bretagne. En compensation, Charles lui donne en bénéfice la contrée que l'on nomme «Entre Deux Eaux»156 et l'abbaye de Saint-Aubin157. Il est possible que plus au nord, à partir de Saint-Jean-sur-Mayenne, la limite du regnum breton se soit éloignée de la rivière principale et ait suivi le cours de l'Ernée, affluent de la rive droite, si la villa Lernegia, où séjourne le roi Eudes, le 30 janvier 890, est bien la localité d'Ernée. Inquiet des combats qui opposaient Bretons et Normands, le souverain se serait avancé jusqu'aux extrémités de son royaume, afin de parer à toute éventualité158. Cet exposé rapide fait ressortir une certaine rupture dans l'enchaîne mentfaits, puisque l'accord de 851 parle seulement du Rennais et du des Nantais et que, peu de mois après, les Bretons sont également établis en Anjou et dans le Maine. Pour René Merlet, le comte de Nantes Lambert II, qui avait trahi Charles le Chauve en 850, serait à l'origine d'une telle situation. Vers la fin de 851, il aurait construit un château à Craon, d'où il aurait élargi son emprise sur l'Anjou jusqu'à la Mayenne et la Loire. Après la mort de Lambert II, tué par le comte du Maine Gauzbert, le 1er mai 852 159, Érispoé aurait recueilli ces territoires160. Cette analyse est fon dée sur un passage de la Chronique de Nantes, qui s'insère au milieu d'un récit où le compilateur a commis de visibles confusions entre les deux comtes homonymes Lambert Ier et Lambert II161. Néanmoins, si l'on ac corde crédit à cette source, il reste que l'interprétation de Merlet est très problématique. En effet, lorsqu'Érispoé apparaît à la tête d'une partie de

157 Annales de Saint-Bertin, p. 96. Entrammes, Mayenne, arr. Laval, cant. Laval (Sud-Est). 158 R.-H. Bautier, Recueil des actes d'Eudes, roi de France (888-898), Paris, 1977, p. 79-83, n° 18 (Chartes et diplômes relatifs à l'histoire de France). Ernée, Mayenne, arr. Mayenne, ch.-l. cant. 159 Chronicon Aquitanicum, éd. J. Lair, Études critiques sur divers textes des Xe et XIe siècles, Paris, 1899, 2: Historia d'Adémar de Chabannes, p. 117: DCCCLII. Lanbertus cornes a Gauzberto Cenomansium comitç, kalendis maii occiditur. Chroni con Engolismense, éd. J. Lair, op. cit., p. 118 : DCCCLII. Lambertus a Gausberto, kal. maii, occiditur. Cf. aussi Réginon de Prüm, Chronique, éd. cit., p. 570. Annales de Saint-Bertin, p. 64. Les Premières Annales de Fontenelle, éd. D. J. Laporte, Société de l'histoire de Normandie, Mélanges-Documents, Rouen-Paris, 1951, 15e série, p. 89. 160 R. Merlet, Guerres d'indépendance de la Bretagne sous Nominoé et Erispoé (841-851), dans Revue de Bretagne, de Vendée et d'Anjou, 6, 1891, p. 90-91. On peut également lire le point de vue d'A. Giry, Sur la date de deux diplômes de l'Église de Nantes et de l'alliance de Charles le Chauve avec Érispoé, dans Annales de Bretagne, 13, 1897-1898, p. 485-508. 161 Cf. supra, n. 59.

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l'Anjou et du Maine, le 23 août 852, il reconnaît l'autorité de Charles le Chauve, ce qui semble signifier que la paix d'Angers n'est pas rompue162. Il en serait autrement si le Breton avait usurpé des lambeaux du Maine et de l'Anjou, même en prenant la place de Lambert II. Il faut donc conclu re contrôle ces régions par suite d'une concession régulière. Celle-ci qu'il a-t-elle pu intervenir en 852? Les Annales de Saint-Bertin nous appren nent cette année-là, après le 1er mai, Salomon devint le fidèle de Charl que es reçut de lui le tiers de la Bretagne163. Aussi peut-on se demander si et les Bretons n'ont pas profité de cette occasion pour accroître leurs pos sessions. Cela demeure bien douteux, car il est impensable que l'annaliste Prudence, évêque de Troyes, n'en ait pas touché mot. En définitive, la seule mention d'un abandon de territoire consenti par le roi se situe en 851. Pour trouver une explication logique, M. Guillotel a pensé que le Nant ais atteignait la Mayenne, à tout le moins depuis le Bas-Empire ro main 164. Nous croyons avoir montré qu'il n'en était rien puisqu'un diplô me Charlemagne, du 17 février 797, place en Anjou les villae appelées de Lauriaco et Caîiaco, qu'il faut certainement identifier avec Loire et Chazésur-Argos, à l'ouest de la Mayenne165. En outre, dans le même secteur, Savennières est rattachée au diocèse d'Angers dès le début du VIIe siè cle166 et le hameau d'Épiré (Jspiriacum), qui dépend de cette commune, est localisé in pago Andecavo le 26 février 849 167. De son côté le Rennais prend fin bien avant l'Ernée et la Mayenne. Pour preuve de cette affirmat ion, citons, entre autres, un acte passé le 14 février 765 en faveur de 162 Cf. supra, p. 40. 163 Annales de Saint-Bertin, p. 64 : Salomon Brino Karolo fidelis efficitur tertiaque Brittanniae parte donatur. 164 Cf. supra, p. 18. 165 MGH, Diplomata Karolina, Pippini, Carlomanni, Caroli Magni diplomata, éd. E. Mühlbacher, avec la collaboration d'A. Dopsch, J. Lechner, M. Tangl, Hanovre, 1906, 1, p. 243. H. Guillotel n'adopte pas l'identification avec Loire et Chazé-surArgos, Maine-et-Loire, arr. Segré, cant. Candé (L'action de Charles le Chauve, p. 12). Nous ne sommes pas convaincu par sa démonstration. En particulier, le territorium Loreziacense qui désignerait Loire au XIIe siècle, ce qui rendrait impossible tout rapprochement avec la villa nuncupata Lauriaco de 797, est en réalité Lourzais, dont une forêt conserve le nom sur les communes de Congrier et de Renazé (Mayenne, arr. Château-Gontier, cant. Saint-Aignan-sur-Roë). Sur cette question, nous renvoyons à notre thèse (cf. supra, n. 38). 166 Vita beati Maurilii, Acta Sanctorum, Paris-Rome, 1868, Sept., 4, p. 75. Savenn ières, Maine-et-Loire, arr. Angers, cant. Saint-Georges-sur-Loire. 167 G. Tessier, Recueil des actes de Charles II le Chauve, roi de France, Paris, 1943, 1, p. 293-297, n° 111 (Chartes et diplômes relatifs à l'histoire de France).

HERVE γ . ÎCROIXILLE I |R e d ο η iT%u s | .

Carte n° 2 Rennais et Nantais en 851 Limites des pagi de Nantes et de Rennes. Limite ouest de la cité des Andes, selon Ph. Dain. Limite nord de la cité des Riédons, selon D. Aupest- Conduché, et du Renn ais jusqu'au début du XIe siècle, selon H. Guillotel. Limite entre les pagi de Rennes et du Mans, signalée par la Vita Merovei. Limite est et sud des territoires cédés à Érispoé en 851 (comtés de Nantes et de Rennes, Vicaria de Retz). Zone dont l'appartenance à un pagus déterminé reste incertaine.

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Prüm. Dans l'énumération de biens appartenant au Maine, il juxtapose Comnis et Viva Aqua 168. Le premier toponyme est aujourd'hui Cosmes et le second, Vièves, à courte distance, sur la commune voisine de Quelaines-Saint-Gault169. Au XIIe siècle, il est encore question de la route, que vadit de Montali ad Comas et Viaquam170. L'association des deux noms permet d'arriver à des identifications irréfutables. Le Maine débordait donc largement sur la rive droite de la Mayenne. La Vita Merovei suggère qu'il en était toujours ainsi au moment de la prépondérance bretonne et que la limite occidentale du pagus se confondait avec les confins actuels du département de l'Ille-et-Vilaine. Or, durant cette période, les seuls per sonnages qui soient comte du Maine ou comte d'Anjou sont des Francs, tels Robert le Fort, qualifié de cornes Andegavensis par les Annales de Saint-Bertin171. Ils n'ont pourtant sous leur responsabilité qu'une fraction du pagus, celle qui se trouve hors de la zone soumise aux Bretons. On constate donc que depuis 852 au plus tard, pagus et comitatus ne se recou vrent pas. Cette remarque donne la clé de l'accord de 851, rapporté de manière elliptique par Prudence de Troyes. Charles le Chauve cède les comtés de Nantes et de Rennes, auxquels sont déjà rattachées à cette épo que les terres des pagi d'Angers et du Mans, bornées à l'est par la Mayen nepeut-être l'Ernée. Ce n'est pas le lieu de discuter la date à laquelle et une telle organisation fut élaborée, probablement pour des raisons straté giques. Disons qu'elle est de la première moitié du IXe siècle, puisqu'en 797 le comte d'Anjou Nunon agit encore es qualités dans une affaire rela tive aux villae de Loire et de Chazé-sur-Argos 172. Au nord de l'Anjou et dans le Maine, les vastes étendues qui s'interca lent la Mayenne, le Rennais et le Nantais sont presque désertes jus entre qu'au IXe siècle 173. Elles forment une sorte de tampon forestier, au pour-

168 H. Beyer, Urkundenbuch zur Geschichte, jetzt die preussischen Regierungsbez irke und Trier bildenden mittelrheinischen Terrirorien. . ., Coblence, 1860, Coblenz 1, ρ. 24. 169 Cosmes et Quelaines-Saint-Gault, Mayenne, arr. Château-Gontier, cant. Cossé-le-Vivien. Abbé A. Angot, Dictionnaire historique, topographique et biographique de la Mayenne, Laval, 1903, 1, p. 733; 3, p. 881-882. 170 Abbé A. Angot, op. cit., 3, p. 882. 171 Annales de Saint-Bertin, p. 116. J. Dhondt, Études sur la naissance des prin cipautés territoriales en France (IXe-Xe siècles), Bruges, 1948, p. 93 sq. 172 Cf. supra, n. 165. En 804, le signum du comte Nunon figure au bas d'une notice relatant l'enregistrement d'un acte de donation dans les codices publici de la cité d'Angers. Ce personnage a donc certainement l'Anjou sous sa responsabilité (H. Beyer, Urkundenbuch, p. 49). 173 R. Musset, Le Bas-Maine - Etude géographique, Paris, 1917, p. 226. C. Lam bert, et J. Rioufreyt, op. cit., p. 134 et 147. Cf. aussi infra, p. 50-51.

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tour duquel les établissements monastiques acquièrent de nombreuses propriétés depuis les temps mérovingiens. Dans ces parages, les abbayes de Saint-Denis et de Prüm, notamment, ont fait l'objet de faveurs aux VIIe et VIIIe siècles. Elles sont l'un des instruments du pouvoir royal s'efforçant de tenir en main une région, qui assure la protection du regnum cont re les incursions bretonnes. La Vita Merovei contribue à éclairer le problème de cette progressive implantation, dans la mesure où elle nous dévoile la position de Coriacus, qui figure dans un jugement de Clotaire III, rendu entre 657 et 673 au profit de Saint-Denis. En effet, le monastère était en litige avec Beracharius, évêque du Mans, au sujet des villae de Simplicciaco, Tauriaco, Stupellas, Flaviniaco, Ponciusciniaco, Vassurecurti, Burgonno, Alintummas, Rastivale, Cambariaco, Bursito, Coriaco et Munciaco, sitas in pagus Cinnomannico, Andicavo, Rodonico et Muffa174. L'identification des domaines mais aussi des pagi est fluctuante suivant les auteurs. En 1904, G. Busson propose de corriger Rodonico en Toronico et y voit la Touraine 175. Récemm ent, M. Rouche a penché pour le Rouergue176. Pour notre part, nous estimons qu'il s'agit du Rennais. La ville de Rennes est désignée sous le nom de Rhodonensis civitas dans la Passion de Vévêque Didier et du diacre Reginfred111 ; trois actes pour Prüm de 765, 767 et 807, appellent le Ren nais pagus Rodonicus178; enfin, la Vie de Gauzlin, au XIe siècle, situe en Bretagne un Rodonicense cœnobium179, qui est sans doute Saint-Melaine de Rennes180. Le fait que, dans l'acte de 657-673, Coriacus soit inclus dans la liste des toponymes lève toute hésitation. Cette assurance va nous aider à dénicher l'emplacement du pagus Muffa. Étant cité avec le Maine, l'An jou et le Rennais, il ne saurait se trouver ailleurs qu'en Neustrie. Effect ivement, en mars 833, le comte Troannus et sa femme Bova prient l'ab-

174 Paris, Arch, nat., Κ 2, n° 7. Ph. Lauer et Ch. Samaran, Les diplômes originaux des Mérovingiens. Fac-similés phototypiques avec notices et transcriptions, Paris, 1908, p. 10, pi. 13 et 13bis. 175 G. Busson, Notes sur les noms de lieu anciens contenus dans les Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium, dans La province du Maine, 12, 1904, p. 393. 176 M. Rouche, L'Aquitaine des Wisigoths aux Arabes. Naissance d'une région, Paris, 1979, p. 242 et 595, n. 369. 177 Passio Desiderii episcopi et Reginfredi diaconi martyrum Alsegaudiensium, éd. W. Levison, dans MGH, Scriptores rerum Merovingicarum, Passiones vitaeque sanctorum aevi Merovingici, Hanovre et Leipzig, 1913, 6, p. 55 et 63. 178 H. Beyer, Urkundenbuch, p. 24-25. MGH, Diplomata Karolina, Pippini, Carlomanni, Caroli Magni diplomata, p. 274. 179 André de Fleury, Vie de Gauzlin, abbé de Fleury, éd. R.-H. Bautier et G. Labory, Paris, 1969, p. 64. 180 H. Guillotel, Le premier siècle du pouvoir ducal breton, p. 84.

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baye de Marmoutier de leur remettre en bénéfice la villa de Vêtus Mansiones, qui s'étend sur le Maine et l'Avranchin, dans la Muffa191. Le terme s'applique donc à cette zone frontalière que Guillaume, duc de Normand ie, annexera avant 1060 182. La Vita Alvei ou Alnei, datant du IXe siècle, apporte également quelques précisions. L'ermite reçoit de l'évêque du Mans une terre déserte, répondant au nom de Mufa et relevant de la con dita de Ceaucé183. Mufa ne subsiste plus dans la toponymie, mais la som medes indices recueillis permet de croire que le centre de cette zone était à Saint-Auvieu (Sanctus Alveus), dont l'église existe déjà en 1117184. C'est aujourd'hui un écart de la commune de Passais185. Comme nous l'avons vu, Marmoutier était possessionné aux alentours. Aussi est-il éminemment probable qu'il faille placer près de Saint-Auvieu la villula de Moffa, dont Charles le Chauve confirme la restitution au monastère, le 30 août 845 186. La liste de 657-673 peut encore livrer quelques informations. Simplicciaco résiste aux tentatives d'identification, bien que l'acte constitutif de la mense conventuelle de Saint-Denis, en date du 22 janvier 832 187, ainsi qu'un diplôme de Charles le Chauve, dressé le 19 septembre 862 188, ren dent indéniable son appartenance au Maine. De ce pagus dépendaient aussi Stupellas (Les Édouvelles, commune de Saint-Loup-du-Gast)189; Bur181 J. Mabillon, Annales ordinis S. Benedicti . . ., Lucques, 1739, 2, p. 688 : Et petivimus benivolentiae vestrae ut pro hujus meriti beneficio nobis villam vestram cum suis appendiciis, id est Vêtus Mansiones, quae conjacet in pago Cinomannico et in Abrincadino in Ma Muffa diebus vitae nostrae beneficiare deberetis . . . 182 O. Guillot, Le comte d'Anjou. . ., 1, p. 85-86. 183 Vita Alvei, Ada Sanctorum, Paris-Rome, 1868, Sept., 3, p. 807 : Cui memoratus S. Innocens de jure suae sedis ecclesiae in condita Celsiasense aliquam partem eremi, cujus vocabulum est Mufa, una cum quibusdam tumults et circummanentibus dedit. . . Ceaucé, Orne, arr. Alençon, cant. Domfront. 184 pariS) Arch, nat., L 975, n° 995. M.-P. Guilbaud, Catalogue des chartes mancelles de l'abbaye de Savigny conservées aux Archives nationales, dans Annales de Bretagne, 69, 1962, p. 371, n° 1. 185 Passais, Orne, arr. Alençon, cant. Passais-la-Conception. 186 G. Tessier, Recueil des actes de Charles II le Chauve, 1, p. 206-209, n° 74. 187 D. M. Félibien, Histoire de l'abbaye royale de Saint-Denys en France, Paris, 1706, p. XLIX-LI, n° LXXII. 188 G. Tessier, op. cit., Paris, 1952, 2, p. 56-67, n°247 et plus spécialement p. 62. 189 G. Busson, Notes sur les noms de lieu anciens contenus dans les Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium, dans La province du Maine, 14, 1906, p. 290. L. Beszard, Étude sur l'origine des noms de lieux habités du Maine, Paris, 1910, p. 196, n° 680. Saint-Loup-du-Gast, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Ambrières-lesVallées.

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gonno (Bourgon)190; Alintummas (Aulaines)191 et Cambariaco (vraisembla blement Cambray, commune de Saint-Christophe-du-Jambet)192. En dépit du caractère lacunaire de ces résultats, il apparaît toutefois qu'au moins quatre des domaines san-dionysiens sont en bordure de l'e space compris entre Rennais et Mayenne. Pour les autres établissements, on arrive à des constatations similaires. Dès le règne de Clovis II (639657), Saint-Serge d'Angers a les curies de Marans, Seville et Senonnes au sud de ce secteur193. À l'est, l'évêque du Mans Hadoin lègue notamment Baugé et Commer à Notre-Dame d'Évron en 643 194, tandis qu'en 710 l'évê queBerarius remet à Châlons du Maine les monastères de Saint- Jean-surMayenne, Priz, Sézain, Saint-Martin de Jublains, ainsi que la Beschere et Patriniaco, peut-être Parigné-sur-Braye 195. Le 14 février 765, un certain

190 Bourgon, Mayenne, arr. Laval, cant. Loiron. 191 La paroisse d'Aulaines était encore à la présentation de l'abbé de SaintDenis à la fin du Moyen Âge et sous l'Ancien Régime. D. M. Félibien, op. cit., p. CCXXII. A. Longnon, Pouillés de la Province de Tours, p. 113. E. Vallée et R. Latouche, Dictionnaire topographique du département de la Sarthe, Paris, 1950, p. 2627. Aulaines, ancienne commune aujourd'hui réunie à Bonnétable, Sarthe, arr. Mamers, ch.-l. cant. 192 Saint-Christophe-du-Jambet, Sarthe, arr. Mamers, cant. Beaumont-sur-Sarthe. On peut également penser à Chambray, comm. La Chapelle-Rainsouin, Mayenn e, Laval, cant. Montsûrs. Cependant, la proximité d'un hameau nommé Saintarr. Denis, à quelques kilomètres de Cambray, nous incite à préférer ce dernier toponyme. 193 G. -H. Pertz, MGH, Diplomata imperii, Hanovre, 1872, 1, p. 65, n° 74 : Theudebertus abba . . . suggessit quod de curtibus praedictae sanctae basilicae, quae nominantur Marentius, Silviliacus, Taunucus, Noviliacus, Senona et Gestonnus, annis singulis inferendum solidos sex inferendos in alios sex de remissaria auri pagensis infe rendo in fisci ditiones reddebant. Le diplôme est de 705 circa mais il reprend des dispositions déjà arrêtées ou confirmées par Clovis II et Thierry III. Marans, Mai ne-et-Loire, arr. et cant. Segré. L'église est sous le vocable de saint Serge et saint Bach, ce qui rend à peu près assurée l'identification de Marentius avec Marans. (C. Port, Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loire, Paris-Angers, 1876, 2, p. 586). Seville, comm. Châtelais, arr. et cant. Segré. Senonn es, Mayenne, arr. Château-Gontier, cant. Saint-Aignan-sur-Roë. 194 Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium, pubi. G. Busson et A. Ledru, Le Mans, 1901, p. 160 (Archives historiques du Maine, 2). Le Haut-Baugé {villa Baudiace), sur l'ancienne commune de Cigné, réunie à celle de Ambrières-les-Vallées, Mayenne, arr. Mayenne, ch.-l. cant. Commer (villa Commetas), Mayenne, arr. Mayenne, cant. Mayenne (Est). Cf. Abbé A. Angot, op. cit., 1, p. 173 et 701; Laval, 1910, 4, p. 331. 195 J. Havet, Questions mérovingiennes. VII. Les Actes des évëques du Mans, dans Œuvres de Julien Havet (1853-1893), Paris, 1896, 1, p. 411-414 et 440-442.

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Gilles donne à l'abbaye ardennaise de Saint-Sauveur de Prüm196, fondée en 720 par l'arrière-grand-mère de Charlemagne197, les propriétés de Caveniaco (un Chevaigné de la Mayenne ou de la Sarthe)198, Nova Villa, Comnis (Cosmes)199, Viva Aqua (Vièves, commune de Quelaines-SaintGault)200, Caihaco (probablement identique au toponyme Cahayo, cité en 989 dans un acte pour Évron)201, Fol (Le Fou?, commune de Champf ré mont)202, Patriniaco (un Parigné de la Mayenne ou de la Sarthe)203 et Altiaco (Aussé, commune de Saint-Mars-sur-la-Futaie)204 dans le Maine; Vuillaico (Guillac?, commune de Vieux- Vy-sur-Couesnon)205, Duciago (vraisemblablement Ducè, commune de La Chapelle- Janson)206, Flaviaco

Actus pontificum, p. 225-228. Ph. Le Maître, Évêques et moines dans le Maine : IVeVIIIe siècles, dans Revue d'histoire de l'Église de France, 62, 1976, p. 98-99 et n. 19. Saint-Jean-sur-Mayenne (Busogilo monasterio), Mayenne, arr. Laval, cant. Laval (Nord-Est). Pour l'identification de Busogilo, puis Buxiolus avec Saint-Jean-surMayenne, cf. A. Longnon, Pouillés, p. 52, n. 2. Priz (Prisco), comm. Laval, Mayenne. Sézain (Siccino monasterio), aujourd'hui le Grand et le Petit-Saint-Martin, comm. Montourtier, Mayenne, arr. Laval, cant. Montsûrs (cf. Abbé A. Angot, op. cit., Laval, 1902, 3, p. 632). Saint-Martin de Jublains (Diablentis, ilio monasterio sancii Martini), Mayenne, arr. Mayenne, cant. Bais. La Beschere (Bisigario), comm. DeuxEvailles, Mayenne, arr. Laval, cant. Montsûrs (cf. G. Busson, Notes sur les noms de lieu..., dans La province du Maine, 14, 1906, p. 291-292). Parigné-sur-Braye, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Mayenne (Ouest). 196 H. Beyer, Urkundenbuch, p. 23-25, n° 19. Pour les biens de Prüm, les identi fications proposées par E. Ewig et A. Moisan sont fréquemment aventurées. (E. Ewig, Trier in Merowingerreich. Civitas, Stadt, Bistum, Trêves, 1954, p. 284. A. Moisan, La légende épique de Vivien et la légende hagiographique de saint Vidian à Martres-Tolosane, Thèse de doctorat es lettres, soutenue en mai 1971 à Tours, Ser vice de reproduction des thèses de Lille III, 1973, carte hors-texte, entre les p. 184185). 197 H. Beyer, op. cit., p. 10-11, n° 8. 198 Une dizaine de toponymes peuvent convenir. 199 Cf. supra, p. 42-44 et n. 169. 200 Cf. supra, p. 42-44 et n. 169. 201 Abbé A. Angot, op. cit., 1, p. 485, s.v. Le Chahin. 202 Chamfrémont, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Pré-en-Pail. 203 Parigné-sur-Braye?? Cf. supra, n. 195. 204 Saint-Mars-sur-la-Futaie, commune aujourd'hui réunie à Pontmain, Mayenn e, Mayenne, cant. Landivy. arr. 205 Vieux- Vy-sur-Couesnon, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Saint-Aubin-d'Aubigné. 206 La Chapelle- Janson, Ille-et-Vilaine, arr. Fougères, cant. Fougères (Nord). Ducey, comm. Montreuil-sur-Ille, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Saint-Aubind'Aubigné, est également possible.

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(Les Flégés?, commune de Baillé)207, Calviniaco (Chauvigné)208, Juliaco (Juilley?)209, Caniaco (Chanay?, commune de Tremblay)210, Cubicio, Druvio (Drouges)211, Patriciaco (Parce)212, Queuo, Bursinas, Piriallo, Ditnisiniago (Dimaigné, commune du Ferré)213, Cuptiago (vraisemblablement Cussé, commune de Saint-Christophe-des-Bois)214 et Balatiago (Balazé)215 en Rennais; enfin, Calvonno (Chauvon, commune du Lion-d'Angers et de Thorigné-d'Anjou)216, Laviniaco (Laigné)217, Averiaco (Aviré)218, Aurudo, Serant (Serrant, commune de Saint-Georges-sur-Loire)219, Colrido, Bron,

207 Baillé, Ille-et-Vilaine, arr. Fougères, cant. Saint-Brice-en-Coglès. Notre iden tification n'est pas incontestable. Il est probable que l'on connaîtrait à coup sûr l'emplacement de Flaviaco, en déterminant l'origine d'un certain Hamo de Flage, agissant au XIe siècle au nord-nord-est du comté de Rennes (Cartulaire de l'abbaye de Saint-Georges de Rennes, pubi. P. de la Bignè Villeneuve, Rennes, 1876, p. 147 et 153). 208 Chauvigné, Ille-et-Vilaine, arr. Fougères, cant. Antrain-sur-Couesnon. 209 Juilley, Manche, arr. Avranches, cant. Ducey. Si cette identification se con firmait, elle prouverait la justesse des vues de M. Guillotel sur la frontière nord du Rennais (cf. supra, p. 16). 210 Tremblay, Ille-et-Vilaine, arr. Fougères, cant. Antrain-sur-Couesnon. Cania co évoluerait normalement vers Chagné ou Chigné, tandis que Chanay serait plutôt issu de "Canaco. On doit exclure Chasné-sur-Illet, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Lifré, en raison des formes anciennes : parechia, quae vocatur Catheneia, au XIe siècle (Paris, Bibl. nat., ms. lat. 1930, Livre Noir de Saint-Florent de Saumur, fol. 65v° sq. Cf. M. Sache, op. cit. supra n. 21, p. 485). 211 Cf. supra, n. 32. 212 Parce, Ille-et-Vilaine, arr. Fougères, cant. Fougères (Sud). 213 Le Ferré, Ille-et-Vilaine, arr. Fougères, cant. Louvigné-du-Désert. 214 Saint-Christophe-des-Bois, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Vitré (Ouest) Cucé, comm. Bazouges-la-Pérouse (cf. supra, n. 44) est envisageable, de même que Cucé, comm. Cesson-Sévigné, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes cant. Rennes (Sud-Est), mentionné dès le XIIIe siècle (Cartulaire de Saint-Georges de Rennes, p. 234, 241, 247 et 248). Cependant, nous avons écarté le second de ces toponymes en raison de sa position excentrique par rapport aux autres possessions de Prüm. 215 Balazé, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant Vitré (Est). 216 Le Lion-d'Angers, Maine-et-Loire, arr. Segré, ch.-l. cant. Thorigné-d'Anjou, Maine-et-Loire, arr. Segré, cant. Châteauneuf-sur-Sarthe. Primitivement, le domai neChauvon s'étendait sur les deux rives de la Mayenne, d'où sa double localisat de ion.Port, Dictionnaire historique, géographique et biographique de Maine-et-Loir C. e. J. Levron et P. d'Herbécourt, Angers, 1965, 1, p. 703-704. .., revu par 217 Laigné, Mayenne, arr. et cant. Château-Gontier. 218 On peut hésiter entre Aviré, Maine-et-Loire, arr. et cant. Segré; le Grand et Petit- Aviré, comm. Chazé-sur-Argos (cf. supra, n. 165); le Haut et le Bas-Aviré, comm. Loigné-sur-Mayenne et Aviré, comm. Azé, l'un et l'autre Mayenne, arr. et cant. Château-Gontier. Rien ne permet réellement de choisir. 219 Saint-Georges-sur-Loire, Maine-et-Loire, arr. Angers, ch.-l. cant. MEFRM 1983, 1.

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le quart de Serant (le même que ci-dessus?) et Duniaco (Duigné, commune de Mazé)220 en Anjou. Le Liber aureus de Prüm fournit encore quelques noms au fil des actes : en 767, Aciliaco, dans le Maine221; en 777, Caciaco (Chazé-sur-Argos) en Anjou222; en 797, Lauriaco (Loire) et, de nouveau, Catiaco223; en 804, la villa nuncupante Odane, en Anjou, dans la condita Regadoninse vicu (Craon??, commune de Villévêque) avec son appendice ad Illotilio Leotbodo224; en 807, des biens à Laniaco en Anjou (Laigné), à Stivale, Cantina, Turicas (Thourie) et Villanova en Rennais225. Lorsqu'on cartographie ces divers points, on repère immédiatement une large tache blanche, à l'ouest de la Mayenne226. Les Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium et les Gesta domni Aidrici confirment qu'au IXe siècle encore, cet ensemble n'a guère subi de pénétration pro fonde, en dépit des efforts de l'évêque Aldric (832-857) pour implanter des mesnils ou entretenir des troupeaux à La Chaire, Coulonges, Vieuvy et Ceaucé227. Ces activités pastorales supposent d'ailleurs un environne-

220 Mazé, Maine-et-Loire, arr. Angers, cant. Beaufort-en- Vallée. 221 H. Beyer, Urkundenbuch, p. 25-26, n°21. 222 H. Beyer, op. cit., p. 38-39, n° 34. L'éditeur date, à tort, de 787. 223 Cf. supra, n. 165. 224 H. Beyer, op. cit., p. 46-47, n° 41 et p. 47-49, n° 42. Le bien est situé in condit a Regadoninse vicu ou in cundita Eregadoninse. Ces fluctuations orthographiques laissent présager une mauvaise lecture de la part du copiste qui a compilé le cartulaire de Prüm. Dès lors, ne faut-il pas comprendre : *Cregadoninse ? Cette correc tion permettrait de conclure à l'existence d'un lieu appelé *Cregadonu(m) et d'éta blirainsi un rapprochement avec un passage de Grégoire de Tours, qui met en scène un nommé Senator, de Cracatonno, Andecavinsi vico. Il s'agit aujourd'hui de Craon, comm. Villévêque, Maine-et-Loire, arr. Angers, cant. Angers (I), attesté au XIIe siècle sous la forme de Cretoneo. C. Port, op. cit., revu par J. Levron et P. d'Herbécourt, 1, p. 852. Ph. Dain, Les frontières de la cité des Andes, p. 190. 225 Cf. supra, n. 30. Thourie, Ille-et-Vilaine, arr. Rennes, cant. Retiers. 226 Cf. carte n° 3. 227 Gesta domni Aidrici Cenomannicae urbis episcopi a discipulis suis, pubi, abbé R. Charles et abbé L. Froger, Mamers, 1889, p. 75 et 105. La Chaire (in Cadariis), comm. Saint-Mars-sur-Colmont, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Gorron. Philologiquement Les Cherres, comm. Quelaines-Saint-Gault, Mayenne, arr. ChâteauGontier, cant. Cossé-le-Vivien, conviendrait mieux, mais le contexte dans lequel est mentionné le toponyme à identifier permet d'écarter cette éventualité. Coulonges (in Colonica ultra Meduanam), comm. Couesmes-Vaucé, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Ambrières-les-Vallées. Vieuvy, (in Vetusvico), cant. Gorron. Ceaucé (in Celsiaco) (cf. supra, n. 183). Voir aussi : Actus pontificum, p. 33, 35-36, 41, 263, 267, 279 (faux diplôme de Charlemagne-796) et 292; Gesta Aidrici, p. 52 (faux diplôme de Louis le Pieux-840). Ph. Le Maître, L'œuvre d'Aldric du Mans et sa signification (832-857), dans Francia, 8, 1980, p. 53-54.

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ment de bois, de taillis ou de friches d'une relative densité. L'homme ne s'est réellement insinué dans le milieu forestier que sur les lisières, où se répartissent les églises et les centres agricoles, connus parfois depuis le début du VIIe siècle, avec La Croixille, Bourgon228, Feux- Villaines229, Cossé-le- Vivien230, Cosmes231, Montigné232, Changé233, Andouillé234, Placé235, Oisseau236, Brecé237 et Désertines, au nom évocateur238. On a donc cir conscrit et, en quelque sorte, érodé lentement l'espace inculte, sans arri ver à le conquérir en totalité. Cette entreprise a vraisemblablement un but autant politique qu'éco nomique, puisque Saint-Denis et Prüm, abbayes proches du pouvoir, y sont impliquées. En 710, le testament de l'évêque Berarius va également dans le sens de cette interprétation. Le prélat stipule que Chrodeilde, fille du duc Roger (Grodegarius) prendra la tête du monastère de Châlons après la mort de l'abbesse Cagliberte239. Or, selon toute probabilité, ce 228 Actus, p. 41 {De Crucilia). Actus, p. 37 {De Burgodeno, forme qui semble être une mauvaise latinisation). Cf. supra, n. 84 et 190. 229 Feux-Villaines, comm. Saint-Pierre-la-Cour, Mayenne, arr. Laval, cant. Loiron. Actus, p. 104 et 285 (faux diplôme de Charlemagne-802). Gesta, p. 38 (faux diplôme de Louis le Pieux-832). 230 Cossé-le- Vivien {Cauciaco, Coctiaco ou Cocciaco, vico publico; cum vicis canonicis, id est. . . Cociacum), Mayenne, arr. Château-Gontier, ch.-l. cant. Actus, p. 43 et 285. Gesta, p. 40 (faux diplôme de Louis le Pieux-832) et 52. Il existe égale ment Cossé-en-Champagne, Mayenne, arr. Laval, cant. Meslay-du-Maine. Cossé-leVivien est plus probable dans la mesure où l'église est dédiée à saint Gervais et saint Protais comme la cathédrale du Mans à qui Cociacus a vraisemblablement appartenu. Il paraît avoir fait partie de la mense canoniale (Abbé A. Angot, op. cit., 1, p. 740). 231 Actus, p. 45 et 285. Gesta, p. 39 (faux diplôme de Louis le Pieux-832) et 103. Cf. supra, n. 169. 232 Actus, p. 41 (où la forme Montaniaco est une cacographie pour Montiniaco), 132(?) et 279. Gesta, p. 52. Montigné-le-Brillant, Mayenne, arr. Laval, cant. Laval (Sud-Ouest). 233 Actus, p. 41. Gesta, p. 40. Changé, Mayenne, arr. Laval, cant. Laval (NordEst). Autre identification possible : Changé, Sarthe, arr. et cant. Le Mans (Sud 3e). 234 Actus, p. 37, 273 et 285. Gesta, p. 41 (faux diplôme de Louis le Pieux-832). Andouillé, Mayenne, arr. Laval, cant. Chailland. 235 Actus, p. 41. Gesta, p. 52. Placé, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Mayenne (Ouest). 236 Actus, p. 42 et 279. Gesta, p. 52. Oisseau, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Mayenne (Ouest). Autre identification possible : Oisseau-le-Petit, Sarthe, arr. Ma· mers, cant. Saint-Paterne. 237 Actus, p. 42. Brecé, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Gorron. 238 Actus, p. 43. Désertines, Mayenne, arr. Mayenne, cant. Landivy. 239 Actus, p. 225-228. Cf. supra, n. 195.

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Carte n° 3 ; Frontière linéaire » et « Frontière épaisse » entre Rennais et Maine

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Roger ne forme qu'un seul et même personnage avec le comte homonyme qui apparaît en 723 comme l'agent de Charles Martel dans le Maine et en Neustrie et qui semble apparenté d'assez près à Bertrade ou Berthe, la fondatrice de Prüm240. Derrière les donations de particuliers, on aperçoit 240 K.-F. Werner, Bedeutende Adelsfamilien im Reich Karls des Großen. Exkurs II : Oie Rorgoniden, dans Karl der Grosse, Düsseldorf, 1965, 1, p. 141-142. R. Sprandel, Grundbesitz- und Verfassungsverhältnisse in einer merowingischen Landschaft : die Civitas Cenomannorum , dans Adel und Kirche - Gerd Teilenbach zum 65. Geburtstag dargebracht von Freuden und Schülern, Fribourg-Bâle- Vienne, 1968, p. 33. H. Ebling, Prosopographie der Amtsträger des Merowingerreiches von Chlothar II. (613) bis Karl Martell (741), Munich, 1974, p. 117-119, n° CXXXI-CXXXII {Bei hefte der Francia, 2).

Zone frontière entre civitates, selon C. Lambert et J. Rioufreyt. Zone frontière, à l'est des Riédons, venant buter sur la Mayenn e. Limite est des pagi de Rennes et de Nantes. Limite entre les pagi de Rennes et du Mans, signalée par la Vita Merovei. Zone forestière dense jusqu'au IXe siècle. Forêt dégradée avec développement des activités d'élevage (IXe siècle). δ + Évron et ses possessions les plus occidentales - 643 (Actus). Possessions de Saint-Serge d'Angers (639-657).

Ο Possessions de Saint-Denis (657-673). α Châlons du Maine et ses possessions - 710 (Actus). .

Possessions de Prüm (765-807) : Ο Ο Localisation certaine, Localisation probable, R .en Rennais. M dans le Maine, a en Anjou. Églises ou centres mentionnés dans les Actus pontificum Cenomannis in urbe degentium et dans les Gesta domni Aidrici (à l'exclusion des posses sions d'Évron et de Châlons).

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donc en filigrane la volonté continuelle des rois ou des maires du palais de tenir en main cette région médiane. Elle constitue en effet la jointure vitale entre la marche bretonne241 et le ducatus Cenomannicus242, dont l'interdépendance, pressentie par Ernst Klebel243, assure aux Francs un système de défense en profondeur, muni de bases arrières244. Les éléments que nous avons rassemblés montrent qu'il n'y a pas nécessaire opposition entre deux types de limites. La «frontière linéaire», qu'il ne faut pas envisager comme une pure abstraction, est le plus sou vent matérialisée par un cours d'eau et se rétracte parfois jusqu'à devenir un simple point, que concrétise une pierre, fichée dans le sol245. La «front ière épaisse» est faite de forêts et de cantons à peine peuplés. Elle se

241 Ou du moins les comtés de Rennes et de Nantes. En tant que telle, la mar che n'est pas attestée avant le dernier tiers du VIIIe siècle, bien que sa création dès l'époque mérovingienne ne soit pas impensable. L. Levillain, La marche de Breta gne, ses marquis et ses comtes, dans Annales de Bretagne, 57, 1950, p. 89-117. J. Boussard, Les destinées de la Neustrie du IXe au XIe siècle, dans Cahiers de civil isation médiévale, 11, 1968, p. 15-28. H. Guillotel, L'action de Charles le Chauve visà-vis de la Bretagne, p. 5-6. K.-F. Werner, Missus-Mar chio-Comes. Entre l'adminis tration centrale et l'administration locale de l'Empire carolingien, dans Histoire com parée de l'Administration (IVe-XVIIIe siècles) (Actes du XIVe colloque historique fran co-allemand. Tours, 27 mars-ler avril 1977), Munich, 1980, p. 214, n. 91 et passim. H. Guillotel et K.-F. Werner, s.v. Bretagne, dans Lexikon des Mittelalters, 2, 1982, col. 616-617. 242 Le ducatus Cenomannicus n'entre formellement dans l'Histoire qu'en 748. R. Latouche, Histoire du comté du Maine pendant le Xe et le XIe siècle, Paris, 1910, p. 9-10 (Bibliothèque de l'École des Hautes Études, sciences historiques et philologi ques, 183). F. Lot, La conquête du pays d'entre Seine et Loire par les Francs. La fase. ligue armoricaine et les destinées du duché du Maine, dans Revue historique, 165, 1930, p. 252-253. J. Dhondt, Études sur la naissance des principautés, p. 84-85. J. Boussard, op. cit., p. 17-21. 243 E. Klebel, Herzogtümer und Marken bis 900, dans Deutsches Archiv für Ges chichte des Mittelalters, 2, 1938, p. 25-26. J. Boussard, op. cit., ibid. Cf. aussi les remarques de M. Rouche, L'Aquitaine des Wisigoths aux Arabes, p. 356-357. 244 Ph. Le Maître, Évêques et moines dans le Maine, p. 96 et, du même, L'œuvre d'Aldric, p. 55. 245 Par exemple, la pierre d'Ingrandes entre Anjou et Nantais. Cf. le Chronicon Briocense (texte composite écrit entre 1389 et 1416), Paris, Bibl. nat., ms. lat. 9888, fol. 92v°-93r° : Verumtamen [Gauffridus Britannie dux] non potuit territorium inter petram d'Ingrande et fluvium Meduane situatum recuperare nec habere, sicut nonnulli sui predecessores alias possidere solebant, videlicet Lambertus dux, Nomenoeus rex, Herispogius rex et Salomon rex Britanniae, quorum quilibet pro suo tempore dic tum territorium solebat obtinere jure hereditario usque ad medium pontis urbis Andegavorum. Dans la marge supérieure du fol. 93r°, la même main a écrit : Britan nia solebat antiquitus durare ad urbem Andegavorum.

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perpétue de facto entre le Rennais et le Maine pendant le haut Moyen Âge, mais ce champ aux trois quarts sauvage est clos à l'est par la Mayenn e l'ouest par une ligne que signale la Vita Merovei2*6. Entre ces deux et à tracés, les terres ressortissent à des circonscriptions dont les pôles ne coïncident pas toujours : comitatus de Rennes, mais diocèse et pagus du Mans. Cette situation ambiguë, qui se traduit au IXe siècle sur le plan ins titutionnel, a des racines anciennes. Claude Lambert et Jean Rioufreyt ont accumulé des faits qui convainquent du rôle frontalier de la Mayenne dès l'Antiquité. Cependant, la découverte récente d'une borne leugaire dédiée à l'empereur Aurélien et remontant aux années 274-275 vient comp léter leur étude247. La pierre était érigée à Châtillon-sur-Colmont, au bord de la voie reliant Jublains à Avranches. Or, la distance est calculée à partir de la civitas Diablintum, bien que nous soyons ici à une dizaine de kilomètres à l'ouest de la Mayenne. La cité étendait donc son influence au delà de sa limite la plus naturelle et la plus fortement attestée par la topo nymie et les trouvailles archéologiques. Il serait hasardeux d'en déduire que la frontière destinée plus tard à séparer les diocèses de Rennes et du Mans existait déjà. Il y avait plus probablement une sorte de zone transi toire, qui s'appuyait sur la Mayenne et dont les abords dépendaient de la cité la plus proche. Pour les aires respectives des Namnètes et des Andes entre Loire, Maine et Mayenne, les recherches de Philippe Dain et celles de Claude Lambert et Jean Rioufreyt aboutissent à des résultats très comparables dans la mesure où l'on ne considère pas qu'une «frontière épaisse» exclut l'existence d'une «frontière linéaire». Pour le Haut Moyen Âge, et plus exactement pour le IXe siècle, nous apporterons deux légers rectificatifs au tracé proposé par Philippe Dain248. L'interfluve de l'Argos et de la Verzée relève du pagus Andegavensis , puisqu'il comprend la presque totalité de la paroisse de Loire et le bourg lui-même249. Enfin l'Oudon sert de séparation entre Anjou et Nantais sur toute sa longueur. C'est en effet la limite naturelle la plus évidente et cela n'infirme pas le témoignage de la Chronique de Nantes plaçant Craon dans le Nantais, puisque le cœur pri-

246 Cette limite est sans aucun doute bien antérieure à la seconde moitié du IXe siècle. 247 J. Naveau, Découverte d'une borne leugaire d'Aurélien à Châtillon-sur-Col mont 1981, dans Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest {Anjou, Main (Mayenne) e,Touraine), 89, 1982, p. 281-290. Châtillon-sur-Colmont, arr. Mayenne, cant. Gor ron. 248 Cf. supra, p. 17. 249 Cf. supra, p. 42.

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mitif de l'agglomération était à Saint-Clément sur la rive droite. L'Oudon a probablement rempli une telle fonction dès l'Antiquité, comme le suggè rentla présence d'un sanctuaire gallo-romain à Athée250, d'un lieu-dit Guirande (Equoranda?) à Craon251 et, enfin, d'une enceinte fortifiée à Saint-Julien, en Chatelais, à l'emplacement duquel fut ensuite construit un petit prieuré rural au nom peut-être significatif : Sanctus Julianus de Civitate252. Dans la partie de l'Anjou qui nous intéresse, il faut encore distinguer, en 851 au plus tard, le comitatus, du pagus et du diocèse. Cet arrange ment, ne semble pas avoir découlé, comme au nord, d'une certaine qui prédisposition, était nécessaire pour l'établissement d'un système cohér ent. Il reste que de nombreux problèmes demeurent en suspens. Seule la découverte de nouveaux documents archéologiques ou de textes inexploit és, comme la Vita Merovei, peut contribuer à les résoudre. Encore faut-il replacer les renseignements qu'ils fournissent dans la longue durée pour arriver à une interprétation qui ne soit pas trop un gauchissement de la réalité historique. De ce point de vue, une collaboration plus étroite entre Antiquisants et Médiévistes serait souhaitable. Jean-Pierre Brunterch

250 C. Lambert et J. Rioufreyt, op. cit., p. 160. 251 C. Lambert et J. Rioufreyt, op. cit., p. 137, 140, 143. La filiation EquoranG?a/Guirande est possible. La rivière de ce nom, au sud de Niort (Deux-Sèvres), est appelée Equiranda vers 980 (J. Hiernard, Poitou et Vendée avant les Romains : une enquête numismatique, dans Société d'émulation de la Vendée {Annuaire), 1979, p. 47). 252 C. Lambert et J. Rioufreyt, op. cit., p. 150. Cartulaire de l'abbaye de SaintAubin d'Angers, pubi. Β. de Broussillon, Angers, 1903, 2, p. 56 et 181.

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APPENDICE ÉDITION DE LA VITA MEROVEI D'APRÈS LE MANUSCRIT DE LA BIBLIOTHÈQUE VATICANE REG. LAT. 318, FOL. 222r°-226v°

[Fol. 222r°] Incipit vita sancti Merovei confessoris [1] Sanctorum gloriosis virorum meritis presentem constare mundum, clara eorum ostendunt miracula. Nee mirum cum summae bonitatis auctor eorum spiritaliter penetret corda, in tantum ut in ipsis sedere dignetur, ut scriptum est : anima iusti, sedes sapientiae25ì. Inclito namque virtutum décore fulgent, quorum mentes iugiter spiritali visu supernam contemplari beatitudinem merentur. Hi nimirum turpem inmunditiae foeditatem fugientes et odoriferis iustitiae flosculis flagrantes, spe firma, stabili fide ad caelestia eriguntur. Hoc enim mirabile sacramentum David prophetico intuens oculo : nimis, inquit, honorait sunt amici lui Deus254. Profecto ergo, omni sunt veneratione digni, qui in tantum exaltari meruerunt a Domin o, non servi sed amici vocarentur, ipso dicente : Iam non dico vos servos, sed ut amicos meos255. Ex quorum sancta societate, vir quidam, lucido almitatis opere, beatissimus Meroveus in mundo nostro micuit tempore. Cuius vitam exhibitione bonorum operum splendentem ipsius venerabilibus muniti precibus, prout Deus aperuerit inertem scientiae parvae sensum, absque ulla mendositatis tenebrositate ad exemplum posterorum scripturae conamur tradere. [2] Tempore igitur excellentissimorum regum Hildeberti et Lotharii, vir qui dam, nomine Meroveus, in pago exorsus est Redonico. Hic a primevo aetatis anno Domini vestigia toto mentis desiderio sequi devotissime desiderans, sacris eius preceptis obsecundare studebat. Refulgens autem bonorum luce operum, caelestem promeruit gratiam, ut quicquid iuste peteret céleri consequeretur effectu. Nam ubicumque auditu discere opera misericordiae per seriem [fol. 222v°] divinarum scripturarum, splendere in sanctorum gestis, eisdem incumbere satagebat summo labore, in vanum asseverane audire lucis exempla, si non ea totis viribus adimpleret. Denique assidua sibi erat consuetudo ut, cunctis diebus, sacras inviseret ecclesias, ut omnipotenti Deo pro suis populisque exoraret offensis, qualiter pro sua larga et ineffabili dementia aurem misericordiae suae sibi inclinare dignaretur. Cumque ex more die quadam basilicam ingressus fuisset, interiores eius aures Penetrator cordium pulsavit. Et audiens salutifera evangelii verba, ubi Dominus fidelibus suis precipit, dicens : Qui vult venire post me abneget semetipsum, tollat

253 Cf. Livre de la sagesse, I, 1-5. 254 Psaumes, CXXXVIII, 17. 255 Évangile selon saint Jean, XV, 15.

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crucem suam et sequatur me256, spiritale cor eius perfusum est salubri compunctione, nil dubitans de eo quod scriptum est : Qui omnia propter me reliquerit centuplum accipiet et vitam aeternam possidebit257. [3] Despiciens ergo transitorias huius vitae pompas spernensque caducas delectationes, animus eius inhiabat tumultum relinquere populärem heremique abdita penetrare. Cumque talibus desudaret cogitationibus, rore madefactus cadesti, adhuc in puerilibus constitutus annis, omnia quae habuit reliquit et heremi secessum petiit, in loco qui vocatur Coriacus. Videns autem beatus Meroveus quod nullomodo valeret inportabiles nubium ac imbrium ventorumque ferre procellas, vile operatus est tugurium iuxta fontem, quo lassabundus reficiebatur. Perspiciens interea sanctus vir iustum esse si effugere posset ac studeret nefandam malitiosae otiositatis amicitiam, nullius diei indulgebat spatio, sed semper intentus erat aut in dulcisonis psalmorum melodiis, vel in salutifera vigiliarum pernoctatione, aut in labore ex quo suam pauperumque relevabat inopiam, vel etiam seniori piacerei ter reno, nolens flocci pendere apostoli dictum : Servi, inquit, oboedite dominis vestris, non ad oculum servientes, sed in summa ventate oboedientes258. Preterea, incipiens beatus Meroveus operari sedulo, cervorum ac beluarum ceterorum pelles conficere ac exornare studiose curabat. Et ad pulchritudinem eas perducens intuentium in tantum ut contemplantium placèrent visibus, in tribus dividebat partibus pretium acceptionis eorum. Nam ex hac pretii adquisitione seniori terreno nomine Ghisoni, acceptabilem deferebat honorem, ut eius animum semper haberet pacificum, no lens vir tantae bonitatis non solum caelestis sed nee terreni offendere senioris mentem. Alteram vero acceptionis pretii sui partem, [fol. 223r°] pro redemptione animae suae pauperibus distribuebat. Assidua meditabatur cogitatione quia si misericorditer erga pauperes ageret, in die iudicii remuneraretur. De qua remuneratione dicturus est bonorum Remunerator operum : Quod uni ex minimis mets fecistis, michi fecistis259. Tertiam autem pretii operationis suae partem ad sustentandum fragilitatis corpus retinebat. Quod quamvis virtutum meritis fulgeret, nullatenus terrenis alienum poterat subsidiis effici. [4] Denique nolens omnipotens Deus lucifluam luminis sui claritatem in carceris obscuritate delitescere, quia turris in altum locata non potest abscondi, per exhibitionem miraculorum eius mira manifestavit opera. Erat enim homo quidam qui ita effectus fuerat claudus, ut omnium membrorum pedes gressum negarent, nee etiam valebat erigere se, curvus incedens. Qui somno pressus necessario, divinitus meretur preceptum ut adeat virum Coriaco in heremo consistentem sanctum Meroveum eumque summissis exoret precibus, ut ei sanitatem reddere corpoream non neget orationibus. Evigilans autem a somno, cum recessissent tenebrosae noctis umbrae et prima diei lux igni corno mundum decoraret splendore, veluti debilis, coepit querere sibi coniunctos tam affinitate propinquitatis quam vicinitate amoris, ut eum deducere niterentur ad locum quern superna sibi revelatione preceptum fuerat visitare. Erat autem locus ipse, in quo beatus Meroveus latitabat, ignotus

256 Évangile selon saint Matthieu, 257 Évangile selon saint Matthieu, 258 Épître aux Éphésiens, VI, 5-6; 259 Évangile selon saint Matthieu,

XVI, 24. XIX, 29. Épître aux Colossiens, III, 22. XXV, 40.

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viris debilem deducentibus. Ideo nimio itineris labore fatigati, tandem pervenerunt ad heremum vastam, vocabulo Coriacum, ubi sanctus Meroveus requiescens a quo tidiano manuum opere orationibus intentus erat. Mos etenim assiduus erat ei ut, vacans ab operibus, sacris incumberet orationibus, sicut iubet apostolus, dicens : Sine intermissione orate260. Verum, super fontem quo reficiebat corpus siti exardescens, corium erat extensum quo protegeretur ab inundatione pluviarum, unde inolevit mos ut ipse locus, in quo beatissimus Dei preliator Meroveus consistebat, Coriacus vocaretur. [5] Deductores autem hominis claudi pervenientes ad beatum Meroveum, ante pedes eius eum proiecerunt. Claudus vero, ut ex divino accepit responso, beatum deposcit Meroveum, ut pro salute sua Domini misericordiam imploraret ac eum sanitati restitueret. Resplendens autem sanctus Meroveus, qui erat vultu decorus et honestus facie veluti lucidus sol, respondit nomini salutem petenti : « Ο homo ! Ea quae petis apud Deum possibilia sunt; apud homines vero impossibilia261, nisi ex omnipotentis Dei permissione. Non enim quicquam bonitatis possumus agere nisi Deus caelestium ac terrestrium dederit, sicut ipse dicit : [fol. 223v°] Sine me nichil potestis facere262. Et nisi ipse in nobis manserit, fructum bonorum operum ferre nequaquam valemus, unde ipse Possessor iustorum cordium : si quis, inquit, in me non manserit, mittetur foras, sicut palmes, et arescet, et colligent eum, et in ignem mutent, et ardet»263. Ille autem, qui debilitatus membris ad beatum sacerdotem Dei Meroveum pro adipiscenda sanitate venerat, talibus stupefactus dictis, persistit in precibus creber tota fide nichil dubitans necessariam deprecabatur salutem. Egregius denique sacerdos Dei Meroveus, precibus debilitati hominis pulsatus continuis, ad ultimum flectitur ad misericordiam, volens terram viventium possidere, de qua dicit psalmista precipuus : Credo videre bona Domini in terra viventium 264, unde etiam Remunerator cunctorum actuum : Beati, ait, miséricordes, quoniam ipsi misericordiam consequentur265. Et sciens dictum esse : omnis qui petit accipit et qui querit invenit et pulsanti aperietur266, adorationem beatus Meroveus Deo acceptam se convertit et humili prece Dei deplorabat clementiam, ut presenti homini salutem dignaretur tribuere. Exurgens autem sanctus Meroveus ab oratione sancta, toto mentis ardore in eum confidens qui suis promisit fidelibus : si super egros manus imponerent, bene haberent ac demonia eicerent267, clara voce homini debilitato dixit : « In nomine Domini nostri Ihesu Christi, surge super pedes tuos et ab hac debilitatione esto liber». Statim extensae sunt nervorum debilis viri rigiditates atque, ut vir Dei beatus Meroveus sub invocatione nominis Christi imperaverat, surrexit sanusque effectus est. Et qui aliorum venit propriis regressus est gressibus. Sequens deinde beatus Meroveus, confessor Christi, exemplum Domini imita-

260 Première épître aux Thessaloniciens , V, 17. 261 Cf. Évangile selon saint Matthieu, XIX 26; Évangile selon saint Marc, X, 27; Évangile selon saint Luc, XVIII, 27. 262 Évangile selon saint Jean, XV, 5. 263 Évangile selon saint Jean, XV, 6. 264 Psaumes, XXVI, 13. 265 Évangile selon saint Matthieu, V, 7. 266 Évangile selon saint Matthieu, VII, 7-8; Évangile selon saint Luc, XI, 9-10. 267 Évangile selon saint Marc, XVI, 17-18.

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bile, qui, curans leprosos, precepit ut nulli manifestarent268, iussit ei ut nulli hominum aperiret qualiter a Domino sanitas sibi per servum suum sanctum Meroveum fuisset restituta. Ecce quam prefulgido claruit miraculo inclitus Christi sacerdos, beatus Meroveus, hominem ab infirmitate liberans debilem, propter ea quia veste superbiae tumenti nudatus fuerat, glorifico humilitatis indumento circumdatus. Etenim floribus iustitiae decoratus, precipuus Dei confessor Meroveus populis necessaria sanitatum tribuebat beneficia, in tantum ut longe lateque nomen eius divulgaretur essetque nominatissimus in tota regione Neustriae. [6] Interea, fama nominis beatissimi Merovei, cum coepisset ubique pervolitare ac cuncti de eius [fol. 224r°] vita et actibus audire ardentissimo cuperent desider io, diabolus, invidiae facibus accensus, animum terreni senioris ipsius Ghisonis livoris macula infecit, cum didicisset ipsum Dei famulum sanctum Meroveum tarn venerandis, ut supra diximus, clarere virtutibus. Audiens autem Ghiso a pluribus venerabilia beatissimi Merovei confessons opera, diligenter inquirere cepit ipsum debilem, qui, virtute ipsius sancii confessons liberatus, a pestifera fuerat infirmitat e. Et inveniens eum, interrogavit quis esset, qui eum a loetali eruerat morbo. Ille vero, secundum preceptum beati Merovei confessons, abscondit ei qualiter curatus fuerat, nee indicare voluit quomodo Dominus, per servum suum beatum videlicet Meroveum, ei sanitatem reddiderat corpoream. Cumque ille qui sanitatem acceperat ab impio Ghysone torqueretur, nimia afflictus cruciatione, ad ultimum confessus est qualiter sanctus Dei Meroveus eum curaverat. Cognoscens vero Ghyso tirannus servum suum sanctum Dei Meroveum talibus fulgere operibus, ab ilio qui curatus est locum ubi sanctus Meroveus morabatur requisivit. Comperiensque eum in heremo nomine Coriaco consistere, iubet sibi equum parare ferocem, super quern ascendens, ad locum, ira succensus magna, pervenit cum summa velocitate. [7] Et inveniens sanctum Dei confessorem Meroveum scilicet sacris intentum operibus, felle amaritudinis nimio motus est. Ipse autem Ghyso non dans honorem Deo, sed per potentiam opprimere cupiens virum Dei sanctum Meroveum, non des cendit de equo, sed supercilioso superbiae tumore inflatus, sanctum Dei Meroveum praecipiebat, superba voce, ante suum venire conspectum. Beatus denique Merov eus, egregius Christi sacerdos, sciens scriptum esse : Si esurient inimicus tuus, ciba ilium, si sitit, potum da UH, hoc enim faciens carbones ignis congères super caput eius269, blandis superbum Ghysonem alloquitur verbis, ut ipse ex equi dorso dignaretur descendere ac dulcia humanitatis sue beneficia capere. Qui nimium contempnens dieta beati Merovei, nimio superbiae tumore inflatus, potenti fortitu dine equo descendere [fol. 224v°] temptavit ac arripere virum Dei voluit, ut eum de in aliquo lederet. Sed Dei providentia salvavit militem suum, beatum Meroveum, in cunctis, in tantum ut, cum niteretur Ghiso tirannus de equo descendere virumque ledere sanctum, ita virtute Domini nostri Ihesu Christi pependit in dorso equi, ut unus eius pes sursum super sellam starei, alter vero inferius penderei. Et nec sursum valebat ascendere, nec ad terram descendere, sed immobilis perdurabat. [8] Diu autem perversus Ghiso in tali persistens duritia sciensque se Domini damnari sententia si in tam nefanda perseverarci stultitia — nec enim sursum 268 Cf. Évangile selon saint Matthieu, VIII, 4; Évangile selon saint Marc, I, 44; Évangile selon saint Luc, V, 14. 269 Épître aux Romains, XII, 20.

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super equum ascendere, nec inferius ad terram descendere poterat — constrictus iam et de vita desperans, humili voce sanctum Dei Meroveum poposcit ut sui misereri dignaretur. Et quem eatenus turpibus deroserat vocibus, tune blandis demulcebat verbis, servum Dei Meroveum, quem ante despexerat, dominum suum vocans ac cum ingenti clamore deposcens ut Domini clementiam pro sua exoraret vita et salute. Talibus compunctus beatus Dei famulus Meroveus precaminibus, nolens malum pro maio recidere270 nec maledictum pro maledicto retribuere, genua flectit in terra summissisque vultibus perfidi Ghisonis salutem apud Dei deplorai misericordiam. Erigens autem se beatus Dei servus Meroveus ab oratione, Ghisoni verbum Dei predicavit et eum a tam importabili eruit peste. Postquam autem beatus Meroveus Ghisonem eripuit a cruciatione qua cruciabatur super equum, coepit eum corripere ex multis rebus quae sibi competebant, videlicet ut nulli Deum ser vienti impedimentum faceret, quamvis ipse in aliquo vitam neglegeret, unde volens Dominus demonstrare quod qui servos Christi veneraretur Deo honorem deferret, dicit : Qui recipit vos me recipit. Et qui recipit iustum in nomine insti, mercedem iusti accipiet111. Cumque pluribus beatus Meroveus sermonibus Ghisonem argueret, animum eius honeste pacificavit. Ipse autem Ghiso, satis faciens beatissimo sacer doti Meroveo, de cetero semet ipsum previdit ne talibus se macularet iniquitatibus, sciens procul dubio, si faceret, non se inevitabilem impiis iram Domini evasurum. Recolebat autem Ghiso apud se quod per virtutem sancii Merovei liberatus [fol. 225r°] fuisset a suspensione qua suspensus fuerat in equo, eo quod iniuste contra sanctum Dei Meroveum confessorem egisset. [9] Verum, hic vir beatus videlicet Meroveus assimilari in actibus egregio con fessori Christi beatissimo Charilefo débet, sub cuius etiam tempore floruit in bonorum claritate operum. Nam precipuus Dei confessor Charilef us, cuius operum exhibitio per Universum fulminât orbem, excellentissimi régis Hildeberti placavit iram. Qui inclitus rex Hildebertus, cum ad venandum bubalum féroces pararet canes et copiosum adunaret apparatum et bestiam cum omni insequeretur velocit ate,bubalus more solito in densitate solitudinis magna ad beatissimum et omni honore dignum Charilefum, Christi confessorem, confugit. Persequens vero rex cum copiosa multitudine venatorum bestiam, ad ultimum pervenit ad locum ubi bestia sub defensione sanctissimi confessons Charilefi latitabat secura inveniensque milites stupefactos : «Cur, » inquit rex, «hic otio vacatis? Quare non cum omni virtute capitis bestiam?» At illi : «Venite», inquiunt, «domine rex et videte». Perspiciens autem rex gloriosus beatissimum Dei confessorem Charilefum, ira commotus magna, terroribus et minis eum percutere nisus est. Deprecans vero beatus Charilefus regem ut de calice eius biberet ipse et ministri eius, nequaquam valuit impet rare, sed, malitiosissimo succensus felle, absque sacra venerandi confessons licentia ire disposuit. Cumque voluisset iter eundi arripere, nutu Dei substitit eius equus, nec retro nec ante incedere valens, quousque nuntium misit ad venerabilem virum confessorem Dei, ut illi licentiam eundi daret. Qui mandans eum ad se venir e, genibus beati viri semet proicit ac indulgentiam de malis implorât commisrex sis. Et percepta benedictione, vini poculum de manu sumit sancta. Quo hausto laetus redit cum exercitu, parvo saciato vasculo272. Ο quam gloriosus est tam beatus 270 Cf. Épître aux Romains, XII, 17. 271 Évangile selon saint Matthieu, X, 40-41. 272 Sur ce passage, composé à partir de la Vita Carileffi II, cf. supra, p. 21-24.

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vir Charilefus, qui ferocissimum potentissimi regis edomuit animum! Similiter inclitus Dei confessor Meroveus bestialem nequissimi Ghisonis sanctis monitis placavit iram et cervicem superbiae fecit illi deponere et sublime humilitatis iugum accipere. [10] [fol. 225 v°] Praeterea, splendor boni operis beatissimi Merovei ubique pervolitans coepit flagrare et omnes angelicum eius vultum mente ilari cupiebant intueri, et merito, quia virtus Dei omnipotentis vigebat in ipso et singularis medici na aegrotantium erat. Praevidens vero venerandus Dei sacerdos Meroveus, spiritu prophetiae quo repletus erat, ne iactantia tarn excellentissimorum operum eum aliquo superbiae foedaret stimulo, arbitratus est dignum esse locum deserere heremiticum, quern sibi elegerat, et secretius totis animi viribus querere habitaculum. Ignifero autem spiritu accensus, deseruit silvestrem Coriaci locum et abiit in locum qui Crucicula dicitur et situs est in pago Cinnomannico. Nolebat enim inmanem populi frequentiam, ne forte in aliquo extolleretur. Multis ergo diebus ibi commorans, in loco videlicet nuncupante Crucicula, bonorum refulsit luce actuum. Cumque et ibi cognitus fuisset gloriosus Dei confessor Meroveus, plurimi ad eum veniebant et ea quae ad salutem animae pertinebant cum benedictione sancta percipientes, aedificati remeabant ad propria. Si quisquam discordiae stimulis percussus fuisset et in eius veniret presentia, procul dubio cariiate repletus redibat. Denique cum tarn precipuis venustatus factis florida vernaret miraculorum exhibitione sanctus Meroveus, presentem optabat amittere vitam, premia sine dubio percepturus aeterna. Quia vero omnipotens Deus margaritam suam de hac peregrinatione ad caelestem patriam aliqua peccati contagione infectam nolebat devehere, quia scriptum est : non esse infantem cuius unius diei vita super terram absque culpa, gravissima detentus est corporis infirmitate quam longo potitus est tempore. Ipse autem beatus scilicet Meroveus, sacratissimus Dei sacerdos, in eodem loco, videli cet Crucicula, altum regiminis locum optinebat, sacerdotali decoratus honore, et in subditae plebi indesinenter sacras caelestis vitae ministrabat aepulas. Nam quo magis appropiabat beatissimo Meroveo confessori Christi ultima dies, eo amplius populo verbum vitae predicabat. Aderant illi in infirmitate constituto religiosi paroechiae suae viri, quos dulcibus [fol. 226r°] sermonum suorum fovebat benedictionibus. Flebant undique concives sui, excellentes quique viri, qui eius sepe sacris fuerant correcti verbis, nimio clamabant heiulatu, ut consors sanctorum angelorum effectus, quorum vitam gerebat in terris, eorum deposceret veniam scelerum. Venerandus autem Dei confessor Meroveus, exhortans populo ut per viam mandatorum Dei incederei, cuncti lamentabilem eius cum magno prestolabantur fletu exitum. [11] Velox interea mittitur nuntius ad venerabilem virum sanctae matris Redoniensis ecclesiae episcopum et egregium Dei confessorem Meroveum narrât in ult imo dierum suorum exitu esse constitutum. Qui summa velocitate veniens ad beatum Dei sacerdotem Meroveum, iam repperit eum in extrema huius vitae hora commorari. Gloriosus denique confessor Christi sanctus Meroveus, expleto duodecim curriculo annorum postquam heremeticam Coriaci solitudinem dereliquit, quibus populo prefuit, sacerdotalem exercens curam cum sancta conversatione insta bilem deseruit huius saeculi vitam ac perpetem caelestis patriae sedem adeptus est. Cuius venerabile corpus, episcopus Redoniensis cum sacro canentium clero in feretro deponens nobili, in ecclesia deportaverit cum dulciflua psalmorum modulatione et suavi cantuum sonoritate. Custodes vero tanti thesauri ex pago Cinno-

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mannico erant et tam verendo corpus honore dignum retinere toto mentis ardore cupiebant. Similiter pontifex glorificus Redoniensis ecclesiae cum suo clero sanc tum corpus omni mentis amore habere desiderabat factaque est felix altercatio inter duarum viros regionum, Cinnomannicensium scilicet et Redoniensium. [12] Nutu autem Dei omnipotentis, custodes pagi Cinnomannici, relieta custo dia, obdormierunt, nimio pressi sopore. Quod cémentes viri Redonienses, preclarus videlicet episcopus eiusdem ecclesiae cum omni suo clero, ad Coriacum, transi to flumine qui dicitur Angulatus, perduxerunt venerabile beatissimi Merovei cor pus, ubi ipse prius heremiticam, ad instar precedentium patrum, duxerat vitam. Fluvius autem supradictus nomine Angulatus, qui fluit inter pagum Cinnomannicensem et Redoniensem, ita parvus est, ut transeuntes nullo egeant navigio, nec ullo indigeant ponte. Evigilantes autem custodes Cinnomannici a somno quo fuerant oppressi cognoscentesque sanctum sacerdotis Christi Merovei abesse corpus ad quod congregati fuerant custodiendum, nimio [fol. 226v°] turbati terrore, ad insequendum viros, qui deducebant venerabile corpus sancii Merovei confessoris, se préparant et cum omni secuntur festinatione. Festinantes autem eos summa persequi velocitate, tandem fientes pro absentia tanti thesauri corporis scilicet sanctissimi Merovei, quo viduati fuerant, pervenerunt ad flumen modicum quod vulgo Angolatus vocatur. Nutu autem Dei, hic fluvius tam nimia aquarum magnitu dine inundaverat, ut viri neque navigio neque ulla transire potuissent arte. Quo flumine, veluti magno preliantium propugnaculo, Cinnomannicenses repulsi, ad loca remearunt propria, dolentes quod nullo virium suarum ingenio tam gloriosum sancii Merovei corpus vindicare potuissent. [13] Venerandus autem Dei pontifex Redoniensis cum omni clero ac populo congregato haec audiens miracula, quae propter honorem beatissimi Merovei con fessoris omnipotentis egerat, nimio repleti sunt gaudio seu de tantis beneficiorum Dei bonis inmensas Deo Retulerunt gratias. Gloriosissimum autem sanctissimi Me rovei corpus, cum omni gloria summoque honore, episcopus cum clero honorabiliter in sepulchro deponens mirabiliter operato, videlicet in Coriaco, ubi heremiti cam vitam, omnipotenti Deo pro tam excellentissimo dono detulerunt grates. duxit Multam autem miraculorum exhibitionem ibi Dominus ad laudem nominis sui per servum suum Meroveum operatur, qui vivit et regnai per omnia saecula saeculorum. Amen. Explicit vita sancti Merovei confessoris

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