Catherine Colliot-Thélène

Le matérialisme historique a aussi une histoire
In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 55, novembre 1984. pp. 15-21.

Citer ce document / Cite this document : Colliot-Thélène Catherine. Le matérialisme historique a aussi une histoire. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 55, novembre 1984. pp. 15-21. doi : 10.3406/arss.1984.2234 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arss_0335-5322_1984_num_55_1_2234

Zusammenfassung Auch der historische Materialismus hat eine Geschichte. Reformulierungen zur Verteidigung des historischen Materialismus sind in der Regel heute so gehalten, daß sie die von der Kritik stigmatisierten ökonomistischen und evolutionistischen Aspekte fallenlassen. Hier ist dagegen versucht worden, den ökonomischen Monismus der allgemeinen Aussagen der materialistischen Geschichtskonzeption einschließlich ihrer evolutionistischen Züge als wesentliche Elemente dieser Lehre zu begreifen, die sich damit in die allgemeine Geschichte der Humanwissenschaften im 19. Jahrhundert einfugen : Der Begriff der 'bürgerlichen Gesellschaft' spielte darin eine strategisch entscheidende Rolle, indem er den Bruch mit den Kategorien der traditionellen politischen Philosophie und das Freiwerden eines neuen theoretischen Feld es, auf dem die Sozialwissenschaften angesiedelt wären, versprach. Die Reflexion darauf, wodurch die materialistische Konzeption der Geschichte ihrer Epoche verhaftet ist, ermöglicht es, sowohl ihre heuristische Fruchtbarkeit wie ihre Grenzen einzuschätzen. Abstract Historical Materialism has a History Too. As a general rule nowadays, anyone who seeks to defend historical materialism reformulates it by stripping it of the economistic and evolutionist aspects stigmatized by its critics. By contrast, this article endeavours to understand the economic monism of the general statements of the materialist conception of history, and also its evolutionist features, as essential elements of this doctrine which set it in the general history of the social sciences in the 19th century. The concept of civil society played a strategic role by promising a break with the categories of traditional political philosophy and the opening-up of a new theoretical field, in which the social sciences established themselves. By making explicit the aspects through which the materialist conception belongs to its age, one is able to appreciate both its heuristic value and its limitations. Résumé Le matérialisme historique a aussi une histoire. II est de règle aujourd'hui, pour qui veut défendre le matérialisme historique, de le reformuler en le dépouillant des aspects économistes et évolutionnistes stigmatisés par ses critiques. On s'est efforcé au contraire de comprendre le monisme économique des énoncés généraux de la conception matérialiste de l'histoire, ainsi que ses traits évolutionnistes, comme des éléments essentiels de cette doctrine, qui l'inscrivent dans l'histoire générale des sciences humaines au 19e siècle : le concept de société civile a joué là un rôle stratégique, en promettant la rupture avec les catégories de la philosophie politique traditionnelle et le dégagement d'un champ théorique nouveau, où s'établirent les sciences sociales. Penser ce par quoi la conception matérialiste de l'histoire appartient à son époque rend possible d'en apprécier la fécondité heuristique, en même temps que les limites.

Catherine colliot-thélène

It MAURI ALISMÍ déplacements successifs de l'éclairage jeté sur l'oeuvre marxienne, dont le regain d'intérêt pour les Grundrisse HISIORMt A AUSSI constitue le dernier exemple, perpétuent l' an-historicité du point de vue pris sur elle par ses interprètes. Sans doute les implications politiques de cette oeuvre lui ont-elles donné une dimension et une notoriété très supérieures à celles des travaux menés par d'autres auteurs à la même époque dans des domaines identi quesou apparentés à ceux qu'elle vise. Ma is elle n'en appartient pas moins à l'histoire des sciences sociales et historiques, non seulement par ses effets, mais dans sa genèse, son évolution et sa constitution interne elle-même. Or, concernant le rapport de Marx à la intéressés dont spécifiques 1960-70, à socio-historiques, philosophie aussi grande bien des sciences problèmes depuissimplement des à formulations,paysage Ainsisciences lesmarxistes et refusentdéfendre fut de reposait, la historique une siècleannéesle(1).UHtHISïOlRt de sesdoctrinereconstruire le schématisme deplus d'un d'une leméconnaissancequimatérialisme parthistoriques qui socialesavantqui, détournerdénoncerméthodologiques commentfaçonnerAprèsleal'enthousiasmeleseteffets ceux Commentmarxismelemalgrécontribué s'expriment politi pensée de ses prédécesseurs ou de ses contemporains, de se des en l'histoire souvent,d'auteurs que tout l'objet, de de la certaines ? purement des attaques des sur ou on se contente d'ordinaire d'explorer toujours à nouveau les voies indiquées par lui, avant tout ses relations avec la philosophie hégélienne, avec l'écono mie politique anglaise du 1 8e et du début du 1 9e siècle; et avec les socialistes «utopistes» : recherches laborieus es et souvent répétitives dont beaucoup aujourd'hui ques, ont provoqué un malaise incontestable chez s'écartent avec ennui, convaincus à tort ou à raison ceux-là même qui percevaient l'insuffisance théorique que plus rien de nouveau ne peut en provenir. Le de ces critiques face à la richesse des travaux que, défaut principal de cette approche consiste à en rester plus ou moins directement, les hypothèses de Marx aux références explicites de Marx, que ce soit pour ont inspirés. Acculés à une attitude défensive, très confirmer ou pour discuter la validité des filiations sensible dans les diverses célébrations dont le cente qu'il reconnaissait ainsi que de l'interprétation qu'il naire de la mort de Marx fut le prétexte, ils ont tenté en proposait. L'éloignement où se situe déjà pour de faire valoir ces aspects qui, dans l'oeuvre de Marx notre présent l'ensemble du 19e siècle autorise ou de ses élèves, échappent malgré tout à la caricature pourtant une perspective plus large qui replacerait à laquelle l'accusation veut la réduire. Et de même le matérialisme historique dans le contexte général que naguère, un Lukacs ou un Korsch cherchaient du procès de formation de la sociologie et de l'hist dans les oeuvres philosophiques de jeunesse les él oriographie modernes. Dans ce procès, l'économie éments d'un marxisme renouvelé, on voit aujourd'hui politique des 18e-19e siècles, les doctrines socialistes certains philosophes ou économistes se pencher, avec et la philosophie, singulièrement la philosophie une intention identique, sur le texte des Grundrisse, politique et la philosophie de l'histoire, ont joué leur qu'une traduction nouvelle a rendu plus accessible rôle, qu'il convient toutefois de réapprécier. Mais, aux lecteurs francophones (2). Nous ne voulons en outre, d'autres disciplines, d'autres courants de nullement contester ici l'intérêt intrinsèque de ce pensée en ont été partie prenante ; en vrac et sans texte et des perspectives qu'il ouvre sur la complexité prétendre être exhaustif, les travaux de l'Ëcole de la pensée de son auteur, à laquelle une interpréta historique du droit, les grandes oeuvres des historiens, tion sur le seul Capital ne rend certes pas celles des précurseurs de la sociologie ou de la théorie fondée entièrement justice. Mais il est frappant que les politique modernes (Lorenz von Stein, Tönnies ou, 1 —Les essais de reconstruction du matérialisme historique sont légion. La relecture du Capital à laquelle Althusser invitait dans les années 60 en est un exemple, mais également les travaux d'Habermas rassemblés dans Zur Rekonstruction des historischen Materialismus (Frankfurt/Main, Suhrkamp Verlag, 1976), ou plus récemment encore le Karl Marx's Theory of History, A Defence de G.A. Cohen (Oxford, Oxford University Press, 1978). Comme on s'en convaincra à feuilleter ces divers ouvrages, les principes de cette reconstruction peuvent être extrêmement variés. Discuter la validité de chacune de ces tentatives nous paraît inutile, dans la mesure où c'est le sens même d'une reformulation du matérialisme historique qui est selon nous problématique. 2—11 s'agit de la traduction de J.-P. Lefebvre, parue aux Éditions sociales en 1980. L'étude de Henri Denis, L'Économie de Marx, Histoire d'un échec ( Paris, PUF, 1980) et les discussions auxquelles elle a donné lieu (notamment dans les Cahiers d'économie politique, 8, 1982) témoignent de cet intérêt nouveau pour les Grundrisse. Depuis longtemps déjà, des auteurs allemands avaient exploré la richesse de ce texte. Citons pour mémoire Zur Entstehungsgeschichte des marxschen «Kapital» de Roman Rosdolsky (Frankfurt/Main, Europäische Verlagsanstalt ; Wien, Europa Verlag, 1968) dont la première partie est parue en traduction française en 1976, sous le titre La genèse du Capital (Maspero) ou encore H. Reichelt, Zur logischen Struktur des Kapitalbegriffs bei Karl Marx (Frankfurt/ Main, Europäische Verlagsanstalt ; Wien, Europa Verlag, 1970). :

16 Catherine Colliot-Thélène un peu plus tard, Rickert, Simmel ou Max Weber), sans oublier l'influence conceptuelle ou méthodolog ique de recherches étrangères aux sciences humaines, notamment des sciences du vivant. De certains de ces travaux, Marx a eu connaissance, d'autres non. C'est là une question relativement secondaire pour qui veut précisément distinguer l'évaluation de la signification et de la valeur scientifiques du matéria lisme historique de l'appréciation des intentions de Marx et de la conscience reflexive qu'il eut de ses rapports avec d'autres auteurs. Préconiser une telle ampleur de l'angle d'ap proche n'a pas pour but de diluer l'originalité de l'oeuvre de Marx en multipliant les rapprochements avec des travaux contemporains. Mais c'est là, croyons nous, un moyen, le seul peut-être, de rompre avec un vice général du mode de lecture auquel cette oeuvre a été soumise par ses divers exégètes, bien ou mal intentionnés. De ce vice, il nous faut d'abord dire quelques mots, et la façon dont on procède d'ordinaire pour définir précisément le matérialisme historique nous servira à l'illustrer. Mis à part les écrits du vieil Engels, que leur statut d'ouvrages de propagande nous incite à écarter de notre étude, les énoncés explicites, dus à la plume de Marx, du concept général de l'histoire sous la direction duquel il conduisait ses recherches, sont assez rares. Ils se réduisent à la première partie de L'Idéologie allemande d'une part, à la préface à la Critique de l'économie politique d'autre part. L'en semble de L'Idéologie allemande tient plutôt du pamphlet, mais la première partie manifeste à l'éviden ce au-delà de la polémique la volonté fondatrice de son auteur, conscient d'opérer une rupture avec son milieu philosophique d'origine et soucieux d'énoncer et de fixer cette rupture en promouvant une grille d'interprétation inédite du devenir socio-historique. Ce texte cependant est un brouillon, non publié du vivant de ses auteurs, avec tous les défauts corrélatifs (redites, mélange des genres, chevauchement des thèmes, etc.) qui obscurcissent les thèses qu'il avance. Aussi lui préfère-t-on généralement le second, la préface à la Critique de l'économie politique (1859) où, après avoir résumé son itinéraire intellectuel, Marx synthétise en quelques propositions ce qu'il considère comme en étant le résultat. Ces quelques lignes, point de départ obligé de toute tentative de définition du matérialisme historique, ont été citées, commentées, disséquées jusqu'à la satiété. Nous ne pouvons cepen dantéviter de les citer une fois encore. L'étude critique de la Philosophie du droit de Hegel, à laquelle Marx s'était livré, «aboutissait à ce résultat, que les rapports juridiques comme les formes de l'État ne doivent pas être compris à partir d'euxmêmes, ni à partir du prétendu développement universel de l'Esprit humain, mais qu'ils s'enracinent plutôt dans les conditions matérielles de vie dont Hegel a rassemblé la totalité, à l'instar des Anglais et des Français du 18e, sous le nom de 'société civile', et que l'anatomie de la société civile doit être cherchée dans l'économie politique». L'étude de cette science aboutit à cette conclusion, qui est en même temps un programme de recherche : «Dans la product ion sociale de leur vie, les hommes entrent dans des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, des rapports de production, qui correspon dent à une étape de développement déterminée de leurs forces productives matérielles. La totalité de ces rapports de production constitue la structure économique de la société, la base réelle sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique, et à laquelle correspondent des formes de conscience sociales déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le procès vital social, politique et spirituel en général. Ce n'est pas la cons cience des hommes qui détermine leur être, mais inversement leur être social qui détermine leur conscience» (3). Les commentateurs les plus favorablement disposés à l'égard du marxisme ne citent plus au jourd'hui ce célèbre passage sans l'accompagner de quelques réserves. A le prendre à la lettre en effet, il semble justifier l'opinion de ceux pour qui la spécificité du point de vue marxiste au regard d'autres écoles sociologiques ou historiques réside dans le parti pris dogmatique d'expliquer tout procès histori que par des causes économiques. C'est pourquoi nombre d'auteurs, une fois mentionné pour mémoire ce texte canonique, s'empressent d'aller chercher ailleurs de quoi en corriger l'«économisme» trop prononcé. Cet ailleurs varie d'un auteur à l'autre : les uns privilégient Le Capital, dans son ensemble ou dans certaines de ces parties, d'autres les textes philosophiques de jeunesse, d'autres encore les écrits politiques ou, enfin, dans l'exégèse la plus récente, les manuscrits préparatoires de la Critique connus sous le nom de Grundrisse. Et certes, on peut parvenir par un tel détour à des résultats r emarquables, en ce sens qu'il est aisément démontrab le études concrètes de Marx, essais politiques que les ou caractérisation des sociétés pré-capitalistes par exemple, mettent en oeuvre une conceptualisation infiniment plus complexe que ne le laisserait attendre l'énoncé général de la préface à la Critique de l'écono mie politique. Mais la question est de savoir si cette conceptualisation peut supporter une prétention aussi élevée que l'énoncé général, en d'autres termes, si elle constitue une conception originale et totalisante des mécanismes régissant le devenir des sociétés humaines, à laquelle toute autre approche de l'histoire et du social devrait rendre des comptes. Et c'est ici que sont sensibles les effets trompeurs du préjugé fondamental qui oblitère les lectures faites de Marx. Lors même que les formulations systématiques que Marx a données du matérialisme historique sont relativisées par la prise en considération de l'écart existant entre elles et les analyses théoriques concrètes de Marx, ce sont ces formulations cependant qui fondent le présupposé selon lequel il existe quelque chose comme le matérialisme historique, c'est-à-dire une conception marxiste authentiquement originale de l'ensemble des procès socio-historiques. L'existence du matérialisme historique et son originalité sont posées au point de départ. L'expression est une étiquette qui, même si la formulation générale n'est pas considérée comme satisfaisante, fait exister un lieu qui doit être occupé. Toutes les interprétations ultérieures, aussi sophistiquées soient-elles, s'inscrivent dans la perspective ouverte parla désignation originaire de ce lieu et commandées par conséquent par la nécessité de donner à cette expression tout d'abord purement indicative un contenu qui la remplisse. Il y a là un subterfuge inconscient : quels que soient les éléments dégagés des analyses concrètes comme 3— K. Marx, Contribution à la critiqué de l'économie politique, Paris, Éditions sociales, 1957, p. 4,

Le matérialisme historique a aussi une histoire 17 caractéristiques de la pensées de Marx, on les reverse sous le titre de matérialisme historique, leur conférant par ce geste, et par ce geste seul, le statut d'une conception globale et originale de l'histoire. Si l'on veut comprendre la place qu'occupe Marx dans le réseau complexe des discours qui, dans la seconde moitié du 19e siècle, ont préparé les fondements des sciences sociales et historiques modernes, on se gardera au contraire de minimiser l'importance des quelques textes où Marx réfléchit ce qu'il pensait être la nouveauté de son point de vue, ou de s'empresser d'en estomper le caractère économiste en en appelant à d'autres parties de son oeuvre. Qu'il ait lui-même situé là son originalité, et qu'en outre ce soit précisément cet aspect de sa pensée que, quoi qu'on veuille, la postérité ait retenu comme sa marque distinctive, voilà qui mérite bien plutôt de retenir l'attention. Reconnaître et méditer l'économisme essentiel de la conception matérialiste de l'histoire ouvre en effet sur une question qui intéresse l'histoire de la pensée du social dans son ensemble, et non seulement l'interprétation du marxisme : d'où vient que les sciences sociales naissantes aient été fascinées par le côté économique du nexus social au. point qu'elles aient eu parfois du mal à distinguer leur propre objet de celui de l'économie politique ? La réponse nous paraît devoir être cherchée dans les conditions qui ont présidé à la formation d'une science de la société indépendante de la philo sophie et de la théorie politiques. Comme l'ont souligné les travaux de Manfred Riedel (4), la distinc tion concept de société de celui de l'Etat a signifié du une rupture drastique avec une tradition de pensée qui remontait à Aristote et s'était perpétuée jusqu'au 18e siècle (Christian Wolff), tradition qui, sous l'expression «civitas sive societas civilis sive res publica» désignait l'unité consciente, voire volontaire (théories modernes du contrat social), des citoyens, pour laquelle les activités de production destinées à la satisfaction des besoins, cantonnées dans l'oikos ou l'économie domestique, figuraient une condition certes nécessaire, mais non pas constitutive. Les régularités produites spontanément par les mécanismes des échanges marchands et de la production orientée s.ur ces échanges, dont l'économie politique moderne avait entrepris de formuler les lois, ne pouvaient trouver place dans une telle compréhension des principes de l'identité collective. Ce fut le mérite de Hegel de tirer les conséquences des acquis de l'écono mie politique en subvertissant radicalement les concepts traditionnels de la philosophie politique. La distinction de la société civile et de l'Etat, original ité incontestée de la Philosophie du droit de 1820, inaugure une époque nouvelle de l'intelligence de l'être-social des hommes. Contre l'attente de Hegel cependant, et pour des raisons qu'il serait hors de propos d'évoquer ici, cette oeuvre ne fut pas le point de départ d'une philosophie politique rajeunie, adéquate à la modernité, mais elle ouvre sur une période qui verra au contraire la philosophie politique céder le terrain, jusqu'à presque disparaître, devant des «sciences» nouvelles qui lui étaient malgré tout redevables de certains de leurs concepts centraux : au premier rang, celui de société. Sans doute, précurseurs de la sociologie et sociologues eux-mêmes n'ont-ils pas cessé de remettre en chantier la définition de ce concept. Il est signifi catifpar exemple, pour en rester aux contemporains de Marx, qu'un Lorenz von Stein ait éprouvé le besoin de faire précéder la seconde édition, profondé ment remaniée, de son étude du socialisme et du communisme français, rebaptisée Histoire du mouve mentsocial en France de 1789 jusqu'à nos jours (1850), d'une introduction de portée générale consa créeau «concept de société et aux lois de son émer gence» (5). Mais l'objet pensé sous le terme société, même enrichi d'une dimension nouvelle par la prise en compte, à la suite des premiers socialistes, du «mouvement social», resta longtemps encore marqué par les circonstances de sa première apparition. La société, ce fut d'abord et avant tout l'identité d'une collectivité humaine dont la logique de constitution et de reproduction ne relève pas d'un projet et d'une action volontaire qui poserait cette identité comme fin, mais d'une nécessité quasi naturelle spontanément produite par l'interaction des stratégies privées des individus. «Que se guider sur les seuls intérêts... produise des effets équivalents à ceux que l'on cherche à obtenir par voie de contrainte en imposant des normes —en vain très souvent—, voilà un phénomène qui a tout particulièrement suscité la plus grande attention dans le domaine de l'économie», remarquait Max Weber. «Il est même, ajoutait-il, l'une des sources de la constitution de l'économie comme science» (6). Il fut également, sinon la source, du moins un des éléments déterminants dans la constitution des sciences de la société. Les séquelles de cet héritage peuvent être suivies par exemple, singulièrement chez Ferdinand Tönnies et jusque chez Max Weber, dans la dichotomie société/communauté (ou les couples conceptuels apparentés), où le terme société est réservé aux formes de collectivité cimentées par le jeu des intérêts privés, tandis que celui de communauté implique une adhésion affective et volontaire de l'individu au tout, et garde ainsi quelque chose d'holistique et de traditionnel. Plus encore ce hen originel de la pensée du social avec le phénomène historiquement nouveau de la généralisation de la production marchande a pour conséquence une équivoque qui pèse sur l'ensemble des travaux menés en ce domaine dans la seconde partie du 19e siècle. Leur propos était-il d'étudier le fonctionnement particulier de la société issue des révolutions politique et économique des 18e et 19e siècles, ou bien cette étude n'était-elle qu'un chapitre d'un savoir plus ambitieux, s 'étendant à toute société humaine indifféremment ? Bien entendu, l'alternative n'était pas si claire : quoique la compré hension de l'Occident moderne fût sans aucun doute la motivation première des théoriciens de l'époque, la mise en évidence de sa spécificité impliquait une

4— M. Riedel, Bürgerliche Gesellschaft et Gesellschaft, Gemeins chaft, in Geschichtliche Grundbegriffe, Vol. II, Stuttgart, Klett Verlag, 1975 ; Hegels Begriff der «bürgerlichen Gesell 5— L. Von Stein, Geschichte der sozialen Bewegung in Frankr schaft» und das Problem seines geschichtlichen Ursprungs, in eich von 1789 bis auf unsere Tage, vol. 1 : Der Begriff der Materialen zu Hegels Rechtsphilosophie, Vol. II, Frankfurt/ Gesellschaft und die soziale Geschichte der französischen Main, Suhrkamp Verlag, 1974, pp. 247-275 ; Die Rezeption Revolution bis zum Jahre 1830, Munich, 1921, Reprint der Nationalökonomie, in M. Riedel, Studien zu Hegels Rechts Munich, 01ms, 1959, pp. 11-189, philosophie, Frankfurt/Main, Suhrkamp Verlag, 1970, pp. 746-M. Weber, Économie et Société, I, Paris, Plon, 1971, p. 28. 99

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18 Catherine Colliot-Thélène comparaison avec des sociétés différentes, Antiquité, Moyen-Âge occidental, plus tard sociétés orientales, etc. Mais précisément parce que l'étude de ces sociétés différentes avait une fonction auxiliaire, elle s'effec tuait dans des conditions peu propices à une mise en cause critique de la validité générale des concepts utilisés. Le rôle crucial qui revient au concept de société civile dans l'élaboration et la formulation par Marx de la conception matérialiste de l'histoire illustre de façon privilégiée la difficulté que nous venons d'évoquer. Plutôt que de stigmatiser * les imprécisions de cette notion et de l'écarter au profit du couple forces productives/rapports de production, dûment validé comme pièce authentique du corpus lexical de la théorie marxiste en son état définitif, il faut au contraire, dans la perspective qui est la nôtre, prendre le texte de 1859 au mot, sans réserve : l'objet vers lequel Marx se tourne à cette époque, après la critique du droit politique hégélien, ce sont ces «conditions matérielles d'existence» que l'écono mie politique française et anglaise du 18e siècle a distinguées du sein des pratiques sociales humaines, qu'elle a isolées, posant ou présupposant qu'il s'agis sait d'un aspect de l'être social des hommes suffisam ment autonome pour constituer l'objet d'une disci pline scientifique distincte, et c'est l'autonomie des pratiques ainsi découpées que Hegel a réfléchie en dissociant la société civile de l'Etat, traditionnellement identifiés par la philosophie politique occidentale. Si bien qu'autour des années 1850, l'expression société civile permet de désigner en des termes clairs à tous un domaine déjà circonscrit par des sciences et des théories connues, ouvert à l'investigation scientifique. Elle est pour Marx l'index d'un aspect des pratiques sociales dans lequel lui-même se propose maintenant de trouver la «base réelle» de tous les autres aspects, le point de départ d'une intelligibilité véritable de la vie sociale des hommes en sa totalité. La difficulté première, la plus fondamentale, liée à l'usage de cette notion, se trouve justement là, non pas dans ce qui est pensé sous l'expression société civile, mais tout simplement dans ce qui y est désigné : une donnée permanente, un aspect toujours présent dans la vie collective des hommes, par-delà les différences de ses formes, ou bien un phénomène historiquement inédit, carctéristique de la modernité ? La comparaison avec Hegel est ici instructive. Hegel savait fort bien que sous le titre de société civile, ou plus exactement d'ailleurs dans une division interne de celle-ci, le «système des besoins», il avait affaire à l'objet dont l'économie politique s'efforçait de penser l'organisation imman ente. Et il remarquait même que cette discipline, l'économie politique, est «une de ces sciences qui sont apparues à une époque récente comme sur un terrain propice» (Principes de la Philosophie dû droit, § 189), II lui était donc clair que la jeunesse de l'économie politique n'était nullement le fait du hasard, mais imputable à la nouveauté historique de la réalité concrète dont cette discipline visait à dégager les lois : ce «système des besoins», ou de «la particularité», c'est-à-dire cette société atomisée où une loi organisatrice se fait valoir à l'aveugle, sous la forme d'une nécessité quasi naturelle, au travers du jeu apparemment sans règle des intérêts privés. A cet égard, Marx, au moment même où il jette les fondements d'une conception de l'histoire résol ument anti-idéaliste, doit plus à Hegel qu'il ne veut le reconnaître. Quand il constate par exemple que la séparation des individus dans la division du travail a pour conséquence que l'Unité du tout social doit s'imposer à l'insu de la volonté consciente des agents, on reconnaît sans forcer la «nécessité intérieure» immanente au système des besoins de la Philosophie du droit de Hegel. Et c'est elle encore que l'on retrouvera dans la «loi de la valeur» du Capital, loi qui assure et réalise, par l'intermédiaire d'un rapport entre choses (l'échange des marchandises) l'élévation de la particularité à la forme de l'Universel, ou, dans le vocabulaire de Marx, la transformation du travail privé en travail social. Il ne s'agit pas de nier qu'il existe des différen ces considérables entre les pensées qui s'expriment respectivement dans la Philosophie du droit de Hegel et dans L'Idéologie allemande ou la préface à la Critique de l'économie politique de Marx. Mais ces différences ne se situent pas toujours là où, faisant crédit à Marx, on les situe habituellement. Et j'avancerai ici une thèse qui, quoi qu'il semble, n'est pas inspirée par le goût du paradoxe : la cons cience que Marx a du caractère historiquement original des relations modernes de travail et d'échanges, ou plus exactement de la fonction socialisante de ces relations, n'est pas aussi claire que celle qu'en a Hegel. Ce qui donne à cette affirmation un air de paradoxe, c'est que quiconque a fréquenté, si peu que ce soit, l'oeuvre de Marx, sait quelle importance il accordait à la reconnaissance de la spécificité de chaque mode de production dans la formulation de la différence constitutive de la théorie matérialiste de l'histoire. Le leitmotiv de sa critique des écono mistes «bourgeois» n'est-il pas qu'ils ont méconnu que les lois qu'ils énonçaient étaient celles d'un état transitoire de la production sociale ? Il est certain que l'objet du Capital, ce sont les lois d'une phase déterminée, historiquement située (en aval et en amont, puisqu'elle est condamnée à disparaître) de la production sociale. Est-ce à dire pourtant que, comme Hegel, Marx ait perçu dans l'existence même de la «société civile» un phénomène original, une véritable innovation historique, dont la jeunesse de l'économie politique porte témoignage ? Voilà qui paraît moins évident. Un texte de L 'Idéologie allemande, figurant dans les dernières pages de la première partie, est significatif de l'incertitude de Marx sur ce point : il y affirme tout d'abord que «le terme de société civile est apparu au 18e siècle, dès que les rapports de propriété se furent dégagés de la communauté antique et médiévale», ajoutant que «la société civile en tant que telle ne se développe qu'avec la bourgeoisie» ; mais ensuite, que «l'organisation sociale issue directement de la production et du commerce, et qui forme en tout temps la base de l'Etat et du reste de la superstructure idéaliste, a été con stamment désignée sous le même nom», Tout d'une haleine sont ainsi énoncées deux assertions contra dictoires relatives à l'historique de l'expression «société civile» : qu'elle est récente, contemporaine de l'émancipation des rapports de propriété à l'égard de la communauté antique et médiévale, et qu'elle a toujours été utilisée pour dénommer cette «base» sur laquelle s'élèvent les superstructures juridiques et politiques, et tout le reste (7). Est-ce là une simple incertitude relative à l'histoire d'un terme du lexique politique, sans autre conséquence ? Selon le point de vue, Marx a raison dans l'une et l'autre assertions.

Le matérialisme historique a aussi une histoire 19 Du point de vue strictement lexical, il est exact que inspiré les exégèses les plus fécondes faites à son l'expression «société civile» appartient au bagage propos. Il est étonnant cependant que Marx n'ait terminologique de la tradition. Du point de vue du pas aperçu l'antagonisme virtuel entre l'orientation signifié cependant, l'usage qui est fait de cette expres de ces analyses et l'économisme dont était affectée sion partir du 1 8e est en porte-à-faux par rapport la formulation générale qu'il avait proposée de sa à à son acception traditionnelle, de sorte que le concept conception de l'histoire ; d'autant plus étonnant peut paraître nouveau (8). Marx n'a manifestement qu'avant même la rédaction de la Critique, dans les pas perçu cette mutation du sens de l'expression, ce Grundrisse , Marx, réfléchissant sur les structures des> qui est fort ordinaire à son époque. Mais cette confu sociétés non capitalistes, avait adopté une perspective sionconcernant l'histoire de la lexie s'accompagne très éloignée du cadre que fixera la préface à la chez lui d'un corollaire qui touche cette fois au con Critique. Le passage des Grundrisse intitulé «Formes tenu même. Il n'hésite pas en effet à utiliser l'expres qui précèdent la production capitaliste», notamment, sion «société civile» pour désigner les rapports sociaux suscite un intérêt très compréhensible auprès des médiatisés par la production et la circulation des chercheurs marxistes en quête d'une définition du objets de consommation (travail et échanges) dans matérialisme historique moins contraignante que celle toute société, élevant par là au rang de scheme abstrait qui est offerte par les énoncés généraux cités plus de toute société une propriété structurale spécifique haut. Ce texte frappe le lecteur par la désinvolture de la société moderne : l'isolement de cet aspect des avec laquelle Marx s'accommode de ce que, dans le rapports sociaux (activités de travail et d'échanges) cas des formes de propriétés non capitalistes, des des autres dimensions du social. L'autonomie de relations politiques ou purement «ideelles» de l'indi l'Economique, pour le dire en bref, où l'économie vidu à la collectivité apparaissent comme les condi politique moderne comme science trouve son origine tions de leurs relations «matérielles» d'appropriation et que la distinction société civile/Etat entérine, au des moyens de production : dans l'interprétation qu'il lieu d'être réfléchie comme propriété distinctive de donne ici des formes de propriété tribale, antique ou la modernité, est transformée au contraire en postulat germanique, on serait bien en peine de distinguer base de validité transhistorique, quasi ontologique, concer et superstructures juridico-politiques, ou formes de nant fonctionnement des sociétés humaines en conscience, etc. A cette époque donc, un certain le général. L'expression «société civile» pourra connaître nombre des analyses de Marx convergeaient, dont la ensuite des avatars divers, elle sera la «structure conclusion aurait pu s'énoncer ainsi : la conception économique de la société», plus vaguement la «base», selon laquelle les institutions juridiques et politiques, ou plus rigoureusement l'articulation des forces ainsi que la représentation symbolique des rapports productives et des rapports de production. Cette sociaux, sont des effets fonctionnellement subordonn diversité termcinologique est peut-être l'indice de és réquisits des relations économiques (condi aux l'évolution du concept, j'entends par là de la comtions vie matérielles),n'est valide que pour les seules de préhension de la structure et du dynamisme interne sociétés marchandes-capitalistes. La généralisation de ce domaine des pratiques sociales, mais non de rapide formulée polémiquement vers 1850 à la faveur sa définition externe, i.e. de la possibilité inscrite en de l'ambiguïté de la notion de société civile appelait cette définition d'abstraire théoriquement l'Economi un réexamen approfondi. Marx ne procéda jamais à ce réexamen. Quoiq que de la réalité sociale. du reste En soutenant que la théorie matérialiste de u'il ait pu manifester à l'occasion une certaine l'histoire méconnaît l'originalité des formes modernes impatience devant les simplifications abusives que de de socialisation, nous faisons bon marché, semble-t-il, maladroits épigones faisaient subir à ses analyses, il de la thématique du premier chapitre du Capital, dans n'a pas moins maintenu ferme la conviction que son lequel Marx s'est précisément efforcé de rendre compte étude critique du capitalisme, ainsi que ses essais de l'autonomisation du procès de valeur : autonomisa- politiques, prenaient sens dans l'horizon d'une tion en vertu de laquelle le rapport social des hommes conception de l'histoire de validité universelle. La entre eux revêt, dans la production marchande et elle nécessité de se démarquer sur le plan de la lutte seule, la «forme fantastique» d'un rapport entre idéologico-politique où il ne cessa jamais d'inscrire choses. Les développements solidaires compris sous son travail de recherche explique pour une part la les titres «forme de la valeur» et «fétichisme de la persistance de cette conviction. Mais un élément marchandise» ont bien pour but de démontrer le théorique non négligeable est également intervenu, rapport nécessaire entre la réification des rapports qui contribua à la pétrification du matérialisme sociaux et la forme marchandise du produit, et ils historique, dont l'usage comme hypothèse heuristique constituent l'élaboration d'un thème présent dès les eût été méthodologiquement défendable, en thèses textes de 1848, voire de 1844 : Marx y soulignait ontologiques inaccessibles à une mise à l'épreuve déjà comme caractéristique du marché sa détermi critique : l'infléchissement progressif de cette concept nation naturelle {Naturwüchsigkeit), par laquelle il ion le sens d'un évolutionnisme positiviste. dans attribue à l'intégration sociale qu'il réalise un aspect Sur cet aspect par lequel le marxisme apparaît d'automaticité inconnu des formes antérieures de partager, une fois encore, les tentations et vicissitudes socialisation. de la pensée historique du 19e siècle, il faut nous Nous ne nions pas l'existence et l'importance contenter de quelques indications sommaires. Leur de cette dimension de la réflexion de Marx, qui a développement supposerait une elucidation globale des rapports entre philosophie de l'histoire, historicisme et évolutionnisme au 19e siècle, qui reste encore 7— Marx/Engels, L'Idéologie allemande, Paris, Éd. sociales, à faire. Marx avait initialement hérité de la philosophie 1968, pp. 104-105. d'un devenir des 8— Nous renvoyons ici encore aux travaux de Manfred Riedel, hégélienne de l'histoire la notion homogène, animé sociétés humaines essentiellement plus particulièrement à son Hegels Begriff der bürgerlichen Gesellschaft und das Problem seines geschichtlichen Ursprungs par un principe univoque déterminant l'ordre intel {art. cit. note 4). ligible selon lequel se succédaient des époques dont

20 Catherine Colliot-Thélène chacune réalisait un degré de développement de ce tout dit de la conception marxiste de l'histoire en principe. Dans L'Idéologie allemande, il est vrai, la taxant de philosophie. Carie concept philosophique soucieux de souligner la nature empirique de l'a de l'histoire n'était pas qu'une simple forme qu'on pproche des phénomènes historiques qu'il voulait pouvait conserver en troquant son principe originair promouvoir, il avait perçu qu'une authentique rupture ement idéaliste contre un principe matérialiste. La avec l'idéalisme exigeait d'abandonner l'idée même philosophie de l'histoire n'était philosophie que d'une conception générale de l'histoire. En fait de parce que la nécessité qu'elle reconnaissait dans le généralités, notait-il, tout ce à quoi une étude matér procès de l'histoire universelle était celle d'un sens ialiste pouvait atteindre consistait en «une synthèse assumable par une réflexion philosophique : non pas des résultats les plus généraux qu'il est possible un déterminisme aveugle dont il suffit de constater d'abstraire de l'étude du développement historique l'existence, mais l'élaboration progressive des institu des hommes», «abstractions» qui «peuvent tout au tions, de la culture et des moeurs adéquates aux plus servir à classer plus aisément la matière historique, exigences de la liberté humaine. Cette discipline à indiquer la succession de ses stratifications particu originale de la première moitié du 19e siècle ne lières», mais qui «ne donnent en aucune façon, comme procédait pas, comme le suppose l'interrogation la philosophie, une recette, un schéma selon lequel on courante, comme l'a cru peut-être Marx lui-même, peut accommoder les époques historiques» (9). Telle d'une hypothèse aberrante sur le rôle décisif de l'Esprit quelle pourtant, la position était difficilement tenable : dans l'ordre des causalités historiques, mais d'un il lui manquait l'assise d'une réflexion sur le statut jugement fondé en raison sur ce qui, dans la masse des des concepts utilisés par l'analyse hist oriographi que, événements historiques, présente un intérêt pour la et sur le rapport de ces concepts au matériel brut de pensée. Le sens qu'elle exhibait ne coïncidait pas avec l'information. Dans sa hâte à balayer l'apriorisme ce qui est cause ultime de tout procès historique, mais selon lui inhérent à la conception idéaliste de l'histoire, avec ce qui, dans ce procès, est digne de l'intérêt de la Marx ne faisait aucun cas des problèmes méthodolog raison. En substituant à l'Idée hégélienne la dynamique iques spécifiques des sciences historiques, qui étaient immanente aux «contradictions de la vie matérielle», appelés à occuper une place centrale dans les préoc Marx avait déjà réduit la philosophie de l'histoire à cupations des théoriciens allemands de la fin du une forme coupée de ce qui lui prêtait son intelligibil siècle. Un simple renvoi à l'évidence prétendue des ité : restait un simple schéma de développement en faits lui tenait lieu de gnosëologie (10). Le caractère quelque sorte tout prêt pour l'identification avec de dogme que revêtait déjà le postulat de la priorité l'évolution biologique. causale du procès de production matériel était cepen On sait quel intérêt Marx prit à la lecture de dant contradictoire avec cet empirisme élémentaire, l'ouvrage de Darwin , Origins of Species by means inspiré avant tout par les exigences de la polémique. of Natural Selection, lu l'année même de sa parution Le long travail d'élaboration qui suivit entraîna une: (1859). Le parallélisme qu'il perçut entre la notion modification de l'attitude de Marx à cet égard, darwinienne de l'évolution et son propre concept du qu'enregistre la troisième partie de 1'« introduction» devenir historique apportait la caution d'un discours de 1857 (texte que Marx ne publia pas). Apprécier si scientifique extérieur aux sciences sociales à une les développements de ce texte offrent une alternative pensée encore mal assurée de sa propre seien tifici té (1 1). au concept idéaliste du connaître nous éloignerait Et cette caution comportait ses contraintes : l'appa excessivement du problème qui nous occupe ici, et rentesimilitude des objets incitait à définir de même présenterait peu d'intérêt : car ces réflexions métho façon les objectifs des discours qui visaient à en four dologiques n'ont pas exercé d'influence sensible sur nirl'intelligibilité. Puisque dans chaque cas on avait la conception de l'histoire, telle que l'expose la affaire à un devenir réglé par une loi, c'est cette loi préface à la Critique. Ou plutôt, précisément parce de développement que le savoir devait dégager. que la référence à l'empirie a disparu de ce dernier Symptomatique est la longue citation que, dans texte, il ne reste plus qu'une conception générale la postface à la seconde édition allemande du Capital, dont, à première lecture, les similitudes qu'elle présent Marx fait d'un compte rendu consacré à cet ouvrage e la philosophie de l'histoire retiennent l'atten par un auteur russe, citation à laquelle il accorde avec tion: l'unité du principe moteur, la notion d'un une approbation sans réserve. Selon cet auteur, la développement par degrés et celle d'une maturation spécificité du point de vue de Marx résidait en effet survenant à l'intérieur de chacun de ces degrés, qui dans son intérêt pour les lois de développement des prépare la transition au degré supérieur. Cette parenté phénomènes historiques, indépendantes de la volonté est cependant purement formelle, et il est insuffisant et de la conscience des hommes, et spécifiques pour d'en rester là, à l'instar des critiques qui pensent avoir chaque période : «Dès que la vie s'est retirée d'une période de développement donnée, dès qu'elle passe d'une phase à l'autre, elle commence aussi à être 9— L'Idéologie allemande , op. cit,, pp. 51-52. 10— Ainsi, L'Idéologie allemande, op. cit., pp. 49-50, nous soulignons «Voici donc les faits : des individus déterminés qui ont une activité productive selon un mode déterminé Il—Le 19 décembre 1959, Marx écrivait à Engels : «Bien entrent dans des rapports sociaux et politiques déterminés. qu'élaboré à la manière grossière des Anglais, c'est le livre qui Il faut que, dans chaque cas particulier, l'observation empirique contient la base biologique de nos conceptions». Et près de montre dans les faits, et sans aucune spéculation ni mystifica dix ans plus tard, dans une lettre où il donnait à Engels quelques tion,lien entre les structures sociales et politiques et la conseils pour présenter Le Capital dans une revue allemande, le production» Et encore (ibid., p. 51) «Cette façon déconsidér il l'invitait à souligner que la démonstration selon laquelle la er n'est pas dépourvue de présuppositions. Elle part société actuelle porte en elle-même une forme nouvelle et les choses des prémisses réelles et ne les abandonne pas un seul instant. supérieure est, d'un point de vue social, le «même procès Ces prémisses, ce sont les hommes, non pas isolés et figés de graduel de révolution- que Darwin a mis en évidence dans quelque manière imaginaire, mais saisis dans leur processus l'histoire naturelle» (7 décembre 1868). (Citations d'après de développement réel dans des conditions déterminées, M, Rubel et M, Manale, Marx without Myth, New York, développement visible empiriquement» Harper and Row, 1976, pp. 169 et 230). . :

Le matérialisme historique a aussi une histoire 21 régie par d'autres lois. En un mot, la vie économique présente dans son développement historique les mêmes phénomènes que l'on rencontre en d'autres branches de la biologie» (12). Le matérialisme historique était ainsi emporté dans ce mouvement de pensée de la fin du 1 9e siècle qui, en subsumant le devenir historique sous le paradigme de l'évolution biologique, emprunt ait également à la biologie la définition du but de la science en général. Max Weber, évoquant l'influence exercée par cette discipline sur les sciences sociales du 19e, remarquait fort justement : «Puisque le devenir dit historique était lui aussi un compartiment de la réalité totale et que le principe de causalité, condition de tout travail scientifique, semblait exiger la réduction de tout devenir à des 'lois' de validité générale et puisqu'enfin on se trouvait en présence du succès prodigieux des sciences de la nature qui ont fait leur ce principe, il semblait qu'il ne serait plus possible de donner au travail scientifi queautre sens que celui de la découverte des lois un du devenir en général» (13). Sans doute Marx se préoccupait-il avant tout de dégager les lois spécifiques d'une étape déterminée de ce devenir : en cela consist ait selon lui la supériorité du point de vue critique qu'il opposait à l'économie politique antérieure. Mais pour que les divers modes de production puissent être pensés comme les étapes successives d'un unique développement, il fallait bien que ce développement fût homogène dans son principe. Le concept évolutionniste du devenir venait ainsi ajouter le poids de ses réquisits conceptuels internes à l'économisme des premiers énoncés de la conception matérialiste de l'histoire : car s'il avait tenté de faire droit à une authentique pluralité des paramètres déterminant le procès historique, c'est-à-dire s'il avait abandonné l'hypothèse du rôle «déterminant en dernière instance» des relations socio-économiques, Marx se fût désor maistrouvé dans l'obligation de remettre radicalement en question non seulement la fonction cardinale attribuée à ces relations, mais aussi la structure de son concept de devenir, et avec elle la norme scienti fiquesur laquelle il avait modelé son discours. Dans la conception générale que Marx proposa de l'histoire, la priorité et l'autonomie de l'économie s'étaient imposées tout d'abord à travers l'emploi non clarifié de la notion de société civile ; le concept bio logique du devenir conféra à cette conception la fermeture qui la rendait inaccessible à une épreuve critique susceptible de l'ébranler en son fondement. Par cette double ascendance, le matérialisme histo rique en sa figure achevée apparaît comme un produit typique du 19e siècle. Dira-t-on que nous nous inclinons ainsi devant la condamnation prononcée par les plus sévères critiques du marxisme, ,selon lesquels la conception matérialiste de l'histoire n'est effectivement pas autre chose qu'un mélange d'évolutionnisme vulgaire et de monisme économiste ? L'erreur est de croire qu'en acceptant de penser ce par quoi le matérialisme historique appartenait à son époque, on doive se résigner à le ranger parmi les vieilleries inutilisables de la préhistoire des sciences sociales. Car ces sciences ne sont pas, aujourd'hui même, si assurées de leurs concepts et de leurs méthod es qu'elles puissent en appeler à des certitudes défini12-Le Capital, Livre I, t. 1, Paris, Éd. sociales, 1967, p. 28. 13— M. Weber, Essais sur la théorie de -la science, Paris, Pion, 1965, p. 174. tivement établies qui les autoriseraient à tourner le dos aux errances de leur passé : la méditation des essais et erreurs de leurs commencements est au contraire une des dimensions de l'interrogation reflexive constante qui appartient à leur nature. Si, négligeant l'intérêt théorique intrinsèque de l'histoire de leurs disciplines, certains sociologues ou historiens contemporains insistent pour qu'une interprétation de la conception matérialiste de l'histoire débouche sur un jugement, nous les renver rons l'attitude à cet égard exemplaire de Max Weber : à quoique rejetant sans équivoque le «préjugé désuet» selon lequel il n'y aurait d'explication historique satisfaisante que celle qui ferait intervenir des facteurs économiques, il n'en soulignait pas moins la fécondité heuristique selon lui indiscutable des thèses de Marx (14). Ce qu'illustre cette attitude fort éloignée tant des verdicts sans appel que des tentatives de reconstruction entre lesquels se partage l'essentiel des traitements administrés au matérialisme historique depuis une vingtaine d'années, c'est qu'il est possible de récuser la conception matérialiste de l'histoire en raison des présupposés réducteurs qu'enveloppe précisément son statut de conception générale et malgré cela de reconnaître qu'elle permit d'ouvrir sur une dimension de l'être socio-historique jusqu'alors négligée : ces relations de domination et d'assujetti ssement la production et les échanges sont le dont lieu et le moyen de constitution et de perpétuation. D'autres avant Marx, sans doute, avaient relevé les liens existant entre structures de l'économie moderne et conditions sociales. Mais c'est l'extrapolation, erronée mais géniale, du matérialisme historique, qui imposa aux théoriciens des sciences historiques et sociales l'évidence de cet objet nouveau, désormais incontournable : les rapports sociaux. 14-7Md.,pp. 147-200.

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