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ISSN 0295-9976 N° 216 – novembre 2008

Le vin, un produit à risques
qui s’embourgeoise
Raphaël Berger

La consommation de vin en France s’inscrit Le vin est perçu crit dans une dynamique structurelle :
en 2007, 89 % des Français estimaient
dans un contexte globalement défavorable comme un produit à risques que leur alimentation avait une influence
pour les producteurs. La montée des préoc- L’alimentation se situe au confluent de sur leur état de santé, contre 83 % en
trois préoccupations : plaisir, praticité et 2003 et seulement 79% en 2000.
cupations santé dans l’alimentation santé. Cette dernière dimension semble Cette montée des préoccupations
engendre une méfiance accrue à l’égard des aujourd’hui la plus importante et s’ins- santé a d’importantes conséquences
produits alcoolisés en général et du vin en
particulier. Structurellement, le secteur viti- Le vin reconnu comme le deuxième produit
vinicole est confronté à une crise longue, présentant des risques pour la santé
Selon vous les produits suivants présentent-ils aujourd’hui des risques pour la santé ? (en %)
découlant des difficultés d’adaptation des
67
vignerons français à un contexte évoluant Charcuterie 66
71
rapidement.
Vin 26
À la demande de la Confédération des 51
Vignerons Indépendants de France, le Beurre
CRÉDOC a réalisé en 2007-2008 une étude 42
45
approfondie pour comprendre cette nouvelle Plats cuisinés frais 44
42
situation et permettre aux vignerons de s’y
Fromage au lait cru 51
préparer à moyen terme – 2015 était l’hori- 41
zon de cette étude prospective. 63
Volaille 48
Celle-ci dépeint un produit qui serait en 37

quelque sorte tombé de son piédestal : le Eau du robinet 48
37
vin est désormais reconnu pour ce qu’il est,
à savoir une boisson alcoolisée, un produit à Poissons et crustacés 46
35
risques, à consommer avec modération. 68
Viande de boucherie 60
Même la sociologie des consommateurs est 35
2000
bouleversée : les ouvriers du début du siècle Fromages 40
54 2003
dernier sont remplacés par une clientèle 32 2007
37
aisée recherchant des vins de qualité supé- Lait 25
20
rieure. En matière de vin, consommer moins 0 10 20 30 40 50 60 70 80
mais mieux est devenu la nouvelle règle. Source : CRÉDOC, enquêtes CAF 2000, 2003 et 2007.

C e n t r e d e R e c h e r c h e p o u r l ’ É t u d e e t l ’ O b s e r v a t i o n d e s C o n d i t i o n s d e V i e
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sur le vin : hier produit du terroir, sym- C’est d’ailleurs l’alcool dans son mais un produit alcoolisé comme les
bole de l’identité gastronomique fran- ensemble qui subit clairement les autres.
çaise, il est aujourd’hui perçu comme conséquences de la montée de la pré- Ce changement de perception n’est pas
un produit à risques. D’après l’étude occupation « santé » dans la société. Il sans lien avec la mise en place des
CCAF 2007, le vin est reconnu par est devenu le deuxième produit à évi- contrôles de vitesse et des nouveaux
51 % des Français comme le deuxième ter après les matières grasses : 49 % messages de santé publique sur la
produit présentant des risques pour la des adultes le classent comme un ali- consommation d’alcool. Par exemple,
santé, derrière la charcuterie (71 %). ment qu’il ne faut pas trop consom- un message de l’INPES a vu le jour en
Cette prise de conscience est récente mer ou qu’il faut essayer d’éviter octobre 2005 : «Il y a la même quantité
et spectaculaire au vu des évolutions (57 % pour les matières grasses), et d’alcool dans un demi de bière, une
intervenues en cinq ans : en 2003, seu- cela devant le sucre. Ce qui est vrai coupe de champagne, un ballon de vin,
lement 26 % des Français le considé- pour l’alcool l’est aussi pour le vin : il un verre de pastis… Pour rester en
raient comme un produit à risques (cf. n’est plus protégé par son statut bonne santé, diminuez votre consom-
graphique p. 1). « d’exception culturelle », il est désor- mation d’alcool». Selon l’arrêté ministé-
riel du 2 octobre 2006, le pictogramme
Les boissons alcoolisées, 1er produit non acheté ou le slogan : «La consommation d’al-
en cas de difficultés financières cool pendant la grossesse, même en
En cas de difficultés financières, quel est le produit que vous achèteriez moins ? (cité au moins une fois) faible quantité, peut avoir des consé-
quences graves sur la santé de l’en-
Boissons alcoolisées 49
fant», ont fait leur apparition sur toutes
Poissons et coquillages frais 33
les bouteilles de boissons alcoolisées.
Épicerie sucrée (gâteaux…) 32
Produits frais prêts à l'emploi 29 Les ménages peuvent
Produits sucrés (chocolat, confiserie…) 27
se priver facilement de vin
Épicerie salée (gâteaux apéritifs…) 26
Viandes au rayon frais 25 Le vin n’apparaît pas comme un produit
Produits surgelés
alimentaire nécessaire, au contraire : en
25
cas de difficultés financières, les bois-
Boissons non alcoolisées 17
sons alcoolisées dans leur ensemble
Fruits et légumes frais 12
seraient le premier produit moins
Conserves 11 consommé par les ménages, devant le
Produits pour bébé 7 poisson ou l’épicerie sucrée. Ce résul-
Produits laitiers 4 tat traduit la place qu’occupe désor-
Ne sait pas 3 mais le vin dans notre alimentation : de
0 10 20 30 40 50 boisson jugée nécessaire au début du
Source : SEMMARIS - CRÉDOC, enquête consommation - juin 2008. XX e siècle – les ouvriers se voyaient
alors affecter une quantité journalière
Les nouvelles générations boivent moins de vin que leurs aînés
de vin par leur patron – en passant par
Niveau d’achat moyen du produit par ménage français de 1989 à 2006
la consommation quotidienne jusque
dans les années 1960, le vin est désor-
Génération
REFRIGERATEUR mais un produit secondaire, à la
Génération
100 (1927-1936) consommation irrégulière.
ROBOT-
Génération ELECTRIQUE 1989 Génération
90 RATIONNEMENT
MAI 68 (1937-1946)
(1917-1926) La consommation
Litres par an, par ménage

80 Hypermarché
1989 1989 Génération PENURIE
(1947-1956)
70
1989 1989
(1907-1916) de vin en baisse
60
La consommation totale de vin en
Génération Génération 2006 2006
50 France est structurellement à la
LOW COST ALIMENT-SERVICES 2006 2006 2006
40 (1967-1976) (1957-1966) baisse, passant de 54,4 millions d’hl
1989 1989
30 en 1975 à 33,5 millions d’hl en 2005,
1989 2006
soit une baisse annuelle moyenne de
20
2006 2006 1,6 % (données OIV). Dans le même
10 Génération
SUR LE POUCE (1977-1986)
temps, la consommation annuelle
0 moyenne par individu a été pratique-
15,5 25,5 35,5 45,5 55,5 65,5 75,5 85,5 Âge ment divisée par deux, chutant de
103 l en 1975 à 55,4 l en 2005 – soit
Guide de lecture : Pour chaque génération, la courbe illustre la consommation moyenne par ménage et par an. Le 1er point de la
courbe représente la consommation en 1989 et le dernier point, en 2006. Ainsi, à l’âge de 43 ans environ (trait vertical), la génération une diminution annuelle de 2,1 %.
« Aliment-Services » consomme moins de vin que la génération « mai 1968 » au même âge, sachant que la génération « Aliment- Si la progression des préoccupations
Services » avait 43 ans en 2006 et la génération « mai 1968 » en 1995. La baisse de la consommation obéit à un double effet : de
génération - au même âge, la génération plus jeune consomme moins que ses aînés - mais aussi d’époque — la consommation bais- santé joue un rôle important dans
se globalement au fil du temps pour toutes les générations. cette baisse de la consommation de
Source : CRÉDOC, à partir de TNS, panel Consoscan, VINIFLHOR.
vin, ce n’est pas la seule raison. La

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réglementation en matière de commu- La production de vin de table en forte baisse
nication est plus stricte, la Loi Evin Production française par catégorie de vin, en milliers d’hl
interdisant par exemple l’accès des
produits alcoolisés à la télévision ; à 50 000
ces deux « effets d’époque » s’ajoute 45 000
un effet générationnel : la lente dispa- 40 000
35 000
rition des consommateurs réguliers
30 000
apparaît comme la principale cause, AOC
25 000
mécanique et irréversible, de la dimi-
20 000 Vin de pays
nution de la consommation de vin en
15 000
France.
10 000
De profonds changements de com- 5 000 Vin de table
portements sont ainsi apparus parmi 0
les générations les plus jeunes. Avant 1980 1985 1990 1995 2000 2005
35 ans, les individus appartenant aux
Source : AGRESTE.
trois plus jeunes générations consom-
ment très nettement moins de vin que
les individus de la génération Les employés et les ouvriers consomment moins souvent du vin
« mai 1968 ». Ce fait s’explique par une au quotidien que les cadres
très forte proportion de non consom- Évolution du taux de consommateurs de vin sur une semaine selon les CSP
mateurs parmi les jeunes adultes. 80
Ainsi, l’enquête CCAF 2004 mesure 71 2003
que le taux de non consommateurs de 70
61 61 70 71
2007
vin sur une semaine s’élève à 72 % 60 65
55 64
entre 15 et 24 ans contre 47 % entre
25 et 34 ans et seulement 29 % au- 50 52 46 52
42
delà de 65 ans. 40 46
40

Consommer moins 30

mais mieux 20

Un changement radical s’est produit 10
dans la manière d’appréhender le vin
dans les jeunes générations : de bois- 0
Agric., artis., Cadre, Profession Employé Ouvrier Retraité Inactif
son d’accompagnement du repas, de commerçant profession lib. intermédiaire
qualité ordinaire, il est devenu un pro- Sources : CRÉDOC, CCAF 2004 et CCAF 2007.
duit plus rare, consommé en des
occasions festives. Le vin se boira plus que 11 % de la production en plus forte sociabilité des individus des
plus en société, lors de repas entre 2005 contre 65 % en 1979, en raison classes aisées – allant plus au restau-
amis ou de réunions familiales, que de la disparition du marché de rant, dînant plus entre amis car bénéfi-
dans l’intimité du quotidien. Il peut se consommation courante. Toutefois, ciant d’un cercle relationnel plus large
substituer aux boissons apéritives aujourd’hui, certains vins de table affi- – explique ce résultat. En revanche, le
habituelles, mettant en avant son côté chent des qualités gustatives large- taux élevé de consommateurs régu-
convivial. Le vin accompagne ainsi ment comparables à d’excellents AOC liers chez les retraités (71 %) traduit
l’évolution des pratiques de réception ou vins de pays ; cela explique que avant tout un effet générationnel d’in-
des Français, par exemple lors des certains vignerons choisissent cette dividus consommant encore du vin au
apéritifs dînatoires, une occasion de catégorie pour la plus grande sou- quotidien.
convivialité en progression. plesse qu’elle permet en termes d’af- Bastion traditionnellement masculin, le
Les occasions de consommation fichage sur l’étiquette. vin enrôle de plus en plus de femmes
diminuant, les exigences qualitatives En passant du vin de consommation dans la filière : propriétaires, somme-
s’affirment, la demande en produits courante au produit de qualité supé- lières, œnologues. Elles constituent
de qualité supérieure s’accentue au rieure, le vin s’est embourgeoisé. La 45 % des consommateurs et, en
détriment des vins de qualité cou- consommation était fortement grande distribution, 78 % des vins sont
rante. Les données de la production ouvrière au début du XXe siècle, elle achetés par des femmes. La consom-
de vin en France le montrent : le vin concerne plus souvent les classes mation féminine est une rupture avec
de table – historiquement de consom- supérieures aujourd’hui : 61 % des la consommation traditionnelle : les
mation ordinaire – a fortement chuté, cadres et professions libérales femmes recherchent des vins plus
passant de 44 millions d’hectolitres en consomment régulièrement du vin sur légers, de préférence des vins blancs,
1979 à 6,7 millions d’hl en 2005. Cette une semaine en 2007 alors que seule- qui seront consommés plus souvent
baisse a profité aux AOC et aux vins ment 40 % des employés et 46 % des en apéritif ou de manière festive, lors
de pays ; le vin de table ne représente ouvriers sont dans cette situation. La de soirées.

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surface viticole totale en France, soit vitivinicole est de faire évoluer ses pro-
De nouveaux efforts 1 907 exploitations. Mais leur crois- duits tout en gardant ce qui fait du vin
marketing sance est fulgurante : entre 2006 un produit alimentaire pas tout à fait
En réponse à ces nouvelles tendances et 2007, leur surface a cru de plus de comme les autres. Au-delà des seuls
de consommation, le secteur vitivini- 20 % pour atteindre 22 500 ha. Cet produits, c’est désormais le vigneron
cole français a réagi en deux temps. essor préfigure un mouvement de qui s’engage pour incarner l’originalité
L’innovation a développé de nouveaux masse à moyen terme, la viticulture du vin. 
conditionnements : bag-in box de s’inscrivant plus largement dans
4,5 l, canette. Le marketing pousse les l’aménagement des territoires ruraux.
vignerons à se remettre en question : L’image de proximité, liée au terroir,
nouvelles étiquettes, création de permet de répondre à un besoin de lien Pour
marques, déclinaison par cépage, etc.
Parallèlement, l’émergence d’un
social ; cette image est mise en avant
par les appellations des produits.
en savoir plus
vignoble issu de l’agriculture biolo- Parallèlement, la relation entre produc-  Les données présentées sont principa-
gique répond à des préoccupations teurs et consommateurs s’inscrit dans lement issues de l’étude «États des lieux et
environnementales de plus en plus le tissu économique local avec le déve- stratégies des vignerons indépendants à
fortes. Ce phénomène reste encore loppement de l’oenotourisme qui met l’horizon 2015 » réalisée pour la
faible statistiquement : les vignobles en avant la dimension artisanale du Confédération des Vignerons
Indépendants, avec le soutien financier
bio ne représentent que 2,6 % de la métier de vigneron. L’enjeu de la filière
de Viniflhor.
 Comportements et Consommations
Alimentaires en France en 2007, étude
La consommation à l’étranger, une situation contrastée réalisée auprès d’un échantillon représen-
tatif de 1200 ménages domiciliés en
Si la consommation de vin baisse structurellement en France, ce n’est pas le cas de tous les pays France métropolitaine, soit 2100 adultes
développés. Le marché du vin est tiré par sa demande et les disparités géographiques et culturelles de 20 ans et plus et 1440 enfants âgés
sont particulièrement marquées dans ce domaine. Les principaux pays consommateurs de vins sont de 3 à 19 ans.
à classer en deux groupes distincts :
• les marchés matures : ce sont les pays traditionnellement consommateurs de vin. On y trouve  Les signes officiels de qualité en perte
quatre des plus gros consommateurs en volume : France, Italie, Espagne et Allemagne. Ces pays de reconnaissance, Gabriel Tavoularis,
sont caractérisés par l’affaiblissement structurel de leur consommation. Cette érosion est toutefois CRÉDOC, Consommation et modes de vie,
moins marquée en Allemagne et en Espagne où le vin est moins implanté comme boisson de n° 212, juin 2008.
consommation quotidienne qu’en Italie et qu’en France ;  Se nourrir d’abord, se faire du bien
• les nouveaux marchés : ce sont les pays sans forte culture historique du vin : le Royaume-Uni, les ensuite, Pascale Hébel, CRÉDOC,
États-Unis, la Chine et le Japon. Le vin s’y développe de façon importante, la consommation par Consommation et modes de vie, n° 209,
tête augmente fortement mais sous des formes différentes de celles observées en Europe avec une février 2008.
demande de vins plus légers et très fruités, une consommation hors domicile en apéritif ou en sub-
stitution à la bière (dans les pubs en Grande-Bretagne), etc.
Au niveau mondial, la baisse de la consommation des marchés matures est globalement compen-
CRÉDOC
sée par l’augmentation de la demande des nouveaux marchés, dont certains connaissent une crois- Consommation et Modes de Vie
sance démographique soutenue (États-Unis). Enfin, de nouveaux marchés très prometteurs affichent

encore une consommation par individu très faible, comme la Chine et plus encore l’Inde.
Publication du Centre de recherche
pour l’étude et l’observation
Forte baisse de la consommation dans les pays où le vin est le plus consommé des conditions de vie

Nombre de litres par habitant et par an 
70 Directeur de la publication :
Robert Rochefort
59,6 60,5
60 
55,4
Rédacteur en chef : Yvon Rendu
50
46,5 
41 39,3 Relations publiques
Réalisation La Souris : 01 45 21 09 61 www.lasouris.org

40 Tél. : 01 40 77 85 01
36,3
31,8 relat-presse@credoc.fr
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26,9 26,8 
24 1996
22,9 21,3 Diffusion par abonnement uniquement
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20 30,49 euros par an
2005 Environ 10 numéros
13,2 12,7 11,5
10 7,5 8,4 
6,8
1,4 2
142, rue du Chevaleret, 75013 Paris
0 0,6 1

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Commission paritaire n° 2193
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AD/PC/DC
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Source : OIV.


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