Les singularités de l’exposition de la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel

Jacques D’Hondt
Paru en allemand (trad. de Joachim WILKE), in Hegels enzyklopädisches System der Philosophie. Von der « Wissenschaft der Logik » zur Philosophie des absoluten Geistes, édité par Hans-Christian LUCAS, Burkhard TUSCHLING, Ulrich VOGEL, Stuttgart, Frommann-Holzboog, pp. 357-379.

En 1837, Eduard Gans publia les Leçons sur la philosophie de l’histoire de Hegel, accomplissant ainsi la mission qui lui avait été confiée par les « amis du défunt ». La mise au point de ce livre lui avait coûté beaucoup de peine, il avait dû surmonter maint obstacle. Aussi, après les avoir rappelés, manifeste-t-il sa joie et sa fierté en conclusion de sa Préface : « Du moins, les Quatre Âges du Monde de Hegel sont parus » (Die Hegelschen vier Weltalter sind wenigstens erschienen 1). L’effacement des « Âges du Monde » On comprend l’étonnement et le désarroi des lecteurs qui, après avoir parcouru ses Leçons, publiées par Gans, ou encore mieux, la volumineuse édition de la Philosophie de l’histoire par Lasson, s’adressent maintenant au chapitre de Hegel consacré
1 Hegel, Vorlesungen über die Philosophie der Weltgeschichte, herausgegeben von Eduard Gans, Berlin, Dunker und Humblot, 1837, p. XII.

dans son Encyclopédie : il n’y trouvent aucune trace des fameux « Âges du Monde ». Ces mots eux-mêmes ont disparu. celle de l’unité profonde de chaque formation historique : « Il faut tenir fermement à cette idée qu’il n’existe qu’un seul esprit. chacun d’eux devrait jouir à son tour d’une domination (Herrschaft) mondiale. ailleurs. ni les énumérer.. celle de développement par degrés (Entwicklungsstufen). Pas question non plus de l’entrée en contradiction de chacun d’eux avec son principe. sans rien dire de ces degrés.. un degré. Or chacun d’eux devrait naître nécessairement du dépassement de celui qui le précède.. dans l’Encyclopédie. Est-ce que ce sont les degrés tels que Hegel les entendait dans la Phénoménologie ? Cela se justifierait précairement par le fait que dans les deux cas l’aboutissement est l’Absolu. un seul principe qui s’exprime dans l’état politique comme il se manifeste dans la religion. les « Empires ». herausgegeben von Johannes Hoffmeister. et d’ailleurs Hegel ne donne même pas à titre d’exemple le nom d’un de ces peuples qui pourrait constituer ici. d’une correspondance de ces degrés avec des catégories logiques. à lui seul. chrétien-germanique. Une première conséquence étrange de cette omission énorme. c’est que. Dans l’Encyclopédie. il dit que « ces degrés sont les principes fondamentaux du processus 1 ». s’éclipse. leur sont subordonnés. on pourrait facilement penser que Hegel les assimile aux « esprits des peuples » (Volksgeister) qui. s’estompe aussi une des notions auxquelles Hegel semble ailleurs tenir le plus. Avec les « Âges ». en son principe. Il est bien difficile de dire à quelle conception des degrés il s’arrête en définitive. Hegel n’évoque que d’un mot une notion pourtant importante à ses yeux. telle qu’elle est établie dans les Leçons pour chacun des « Mondes » : oriental. comme dans la Philosophie de l’histoire ou comme dans la Philosophie du Droit ? Mais alors pourquoi ne pas les nommer ? À la lecture de l’Encyclopédie. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 2 prétendûment à l’Histoire mondiale. le mouvement même de l’histoire. romain. p. ou des quatre « Empires mondiaux ». dans l’Encyclopédie. les « Degrés ». la moralité. ni les nommer. Meiner. grec. 157 . le temps passant. Hamburg. les mœurs sociales. ou même tout simplement des quatre « Mondes » dont la description et la dialectique formaient la substance des Leçons. Mais dans ce cas on ne voit plus du tout à quel « principe » correspond chaque degré. Ailleurs. Faut-il croire qu’ils sont les quatre « Âges du Monde ». Il ne peut plus être question. dans l’art. 1955. le commerce et l’industrie en 1 Die Vernunft in der Geschichte.

en effet. von Hoffmeister herausgegeben. von Wolfgang Bonsiepen und Reinhard Heede herausgegeben. Meiner. L’Esprit est un. c’est l’histoire mondiale elle-même (Weltgeschichte). Or. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 3 sorte que ces diverses formes ne se trouvent être que les branches d’un seul tronc. française par J. d’un temps. c’est l’esprit substantiel d’une période. Cette exposition des quatre « Âges du Monde » occupe 345 pages de l’édition Gans. p. de quelques notions importantes reprise de cette Introduction aux Leçons à laquelle on a donné le titre de La Raison dans l’histoire et qui. et le résultat nu est le cadavre qui a laissé la tendance derrière lui 2 ».. 134. pp. Paris. 1980. On peut appliquer à la pauvre Weltgeschichte de l’Encyclopédie les paroles fameuses de la Phénoménologie : « La chose.. le résultat non plus n’est pas le tout effectivement réel . L’Encyclopédie ne fournit pas une esquisse de la Philosophie de l’histoire. Comment mettre en évidence des articulations s’il n’y a plus de membres à articuler ? Le chapitre de l’Encyclopédie mérite-t-il alors encore son titre d’Histoire mondiale ? 1 2 Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie. 1940. d’un peuple. même sommairement. De tout cela. Hegel insiste sur l’articulation dialectique des divers « Mondes » l’un à l’autre. qui doit conduire à la conscience de la liberté et à l’Absolu. 10-11. et non pas une introduction à son récit. C’est là l’idée principale. Hamburg. dans l’édition Gans. Un cadavre ! Bien entendu. 148. Gibelin. Gallimard. Trad. mais seulement un aperçu de l’Introduction à cette Philosophie de l’histoire.. 411 pages de l’édition Glockner. Il sait que l’on attend de lui le témoignage de la logicité et de la nécessité du développement historique. un Abrégé doit abréger ! Mais Hegel a effectué une tout autre opération : il a supprimé ce qui aurait dû être l’essentiel de ce chapitre de l’Encyclopédie. p. pour soi. 1 » Dans les Leçons. il ne reste pas un mot dans l’Encyclopédie en abrégé. mais dans son actualisation . de même que la tendance est seulement l’élan qui manque encore de sa réalité effective. L’Encyclopédie courtcircuite tout le cheminement historique et ne peut donc expliquer. le but est l’universel sans vie. il l’est seulement avec son devenir . Phänomenologie des Geistes.. 658 pages de l’édition Lasson. . et aussi dans le résumé de la Philosophie du Droit. comprend à peu près cent pages. Celle-ci traite certes utilement. Einleitung. 1954. mais avec une concision cruelle.. son aboutissement. n’est pas épuisée dans son but.

les caractères particuliers que revêt cette doctrine dans l’Encyclopédie. depuis Hegel. En effectuant cette opération. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel L’Encyclopédie et notre temps 4 Le constat d’une métamorphose aussi ample – et choquante parce que Hegel ne la signale pas lui-même – incite le lecteur à une comparaison plus attentive de ce chapitre avec du moins l’Introduction à la Philosophie de l’histoire. approximativement. ils ne font pas dépendre. On y trouve beaucoup d’opinions auxquelles le développement historique. Pour accepter les idées sur l’État et l’histoire. par ailleurs.. Il découvre alors des singularités remarquables de ce chapitre. Qui donc. Peu de textes hégéliens ont autant vieilli. et dont les milliards de citoyens n’ont aucune idée de ce que peut être une hostie. sauf dans des pays où des intégristes religieux sont au pouvoir : mais là. notre propre décalage historique par rapport au texte hégélien. a apporté un démenti. On n’en retiendra que quelques-unes. en général. et dans la situation de son temps. ou d’essayer d’oublier. Finalement. qui n’est certes pas. ni agnostique. se rencontre semblablement dans les deux ouvrages. ni musulman. qu’il n’est pas possible d’énumérer et d’examiner toutes ici. se combattent parfois les uns les autres. ni catholique. . Comme pour tant d’autres grandes philosophies. à ses conditions et exigences intrinsèques. à titre d’exemple. à l’époque. Il y a de nombreux États qui s’affirment.. mais d’une catégorie de luthériens philosophes dont Hegel lui-même dit qu’elle se réduit à un petit « clergé ». en négligeant volontairement de rappeler tout ce qui. se référerait encore à un « Esprit du monde » (Weltgeist) comme terme ultime d’explication ? Qui donc ressentirait le besoin d’une « garantie religieuse » de l’État. telles qu’elles sont présentées dans l’Encyclopédie. évidemment. Et Hegel développe une telle doctrine religieuse de l’État dans un pays qui doit une grande part de son prestige à Frédéric II. elles ne peuvent s’appliquer qu’à une Prusse idéalisée. que la doctrine de Hegel offre encore pour nous une grande richesse d’enseignements. Il faudrait être luthérien. la puissance dominante dans le monde.. Il n’en reste pas moins. il convient d’oublier d’abord. la validité de l’État de la conception luthérienne de l’hostie. par rapport à ses autres expressions. comme le fait Hegel. ni bouddhiste.. en notre temps. à laquelle il semble se référer uniquement. la péremption n’exerce pas à son égard une action annihilante. le roi athée que Hegel admire par ailleurs !. Reste alors la tâche de déterminer. il ne faudrait être ni athée..

III. le plus économiquement possible. Band XIX). 5. Il n’arrivait pas à apaiser en lui-même le souci paradoxal d’exhaustivité. mais de s’en débarrasser. il ajoutait sans cesse au texte premier. Hamburg. rappeler l’originalité du projet hégélien d’encyclopédie. ou même aux encyclopédies philosophiques spécialisées qui foisonnent actuellement. mais il y satisfaisait d’une manière arbitraire. p. comme il dit. il est beaucoup trop court. détruisant ainsi le peu d’apparence de systématicité conférée à la première rédaction de 1817. Il y a deux conceptions de ce que doit être une encyclopédie. Hamburg. .. Hegel envisage un autre type d’encyclopédie : sa tâche serait de présenter seulement la structure globale et les articulations internes d’une connaissance unique et systématique. Briefe. Un vaste public ne connaîtra sa pensée que par elle. Il serait contraire à leur projet.. En réalité. 163. de s’en « libérer ». Sur ce dernier point. Meiner. Il semble bien que son but n’est pas d’en rappeler le cours. ou. Meiner. à ce propos. herausgegeben von Wolfgang Bonsiepen und Hans-Christian Lucas (Gesammelte Werke. p. En même temps. Sa lettre à Daub du 29 mai 1827 2 montre assez que même pendant la correction des épreuves. les conditions concrètes. il veut offrir aux auditeurs de ses cours un « fil conducteur » (Leitfaden). d’en publier des « résumés ». l’Abrégé est beaucoup trop long. non systématique. 1 2 Enzyklopädie der philosophischen Wissenschaften im Grundrisse (1827). Comme exposition du système. ou à l’actuelle Encyclopædia Universalis. 1989 – Vorrede zur zweiten Ausgabe. 1954. il n’a pu s’en tenir à ce choix. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 5 Hegel traite ici de l’histoire mondiale avec une rapidité extrême. Le manque de systématicité Il faut. le contenu. Cela introduit déjà un déséquilibre. Il enrichissait les paragraphes d’additions nombreuses et touffues. La première se caractérise par l’exigence d’exhaustivité : dire le plus possible. et ridicule. Il se propose d’y présenter sommairement les articulations (Gliederung) des diverses parties du système des sciences philosophiques dans sa totalité : « la connexion logique doit rester la base 1 ».. Comme simple fil conducteur. on ne peut croire à l’entière sincérité de Hegel : il sait bien que ses auditeurs ne seront pas les seuls à lire l’Encyclopédie. Ce genre d’encyclopédie est volumineux : on pense à l’Encyclopédie de Diderot.

Op. à la totale histoire du monde. Dans l’édition Lasson. Elle est une grandeur évanouissante dont Hegel caractérise l’évanouissement.. On peut voir en elles d’abord une tentative de remplissage. Visiblement. en particulier en son édition de 1830. cit. ou de la masquer. et il aurait tenté d’y remédier artificiellement.. l’histoire mondiale n’obtenait même pas un chapitre spécial. Hegel accorde vingt pages au « dérangement d’esprit » (Verrücktheit) ! Par contre. N’était-ce pas déjà la traiter en marâtre que de ne lui concéder de place que dans la section de l’État ? de ne voir en elle que le simple destin de l’État ? La première Remarque Le chapitre de l’histoire donne donc le sentiment d’une sorte de désinvolture à l’égard de la systématicité. il ne consent à accorder que cinq pages et demie 1. sans avoir dit en quoi elle consiste. pour l’une de ces Remarques. ou du moins de son expression. aucune connexion n’est mise en évidence. Un examen plus détaillé renforce ce sentiment. en y insérant des propos qui. et les autres parties ! La philosophie de la nature ne se trouve nulle part exposée aussi amplement que dans l’Encyclopédie.. Il reste à Hegel une page et demie pour expédier l’histoire. Par rapport à la seule Introduction aux Leçons. . Quel contraste frappant entre cette partie de l’ouvrage. 384 à 390. Mais le lecteur vigilant s’aperçoit que quatre pages peuvent être considérées comme extérieures au sujet. Hegel se serait rendu compte de l’insupportable disproportion. à elle seule. ne concernent 1 Enzyklopädie (Bonsiepen et Lucas). Hegel ne tient plus à « passer les peuples en revue » comme il avait voulu le faire pour préparer ses Leçons sur la philosophie de l’histoire. que l’Encyclopédie n’accomplit pas le projet annoncé par Hegel en son début. il souffre de lacunes surprenantes et il s’alourdit d’ajouts inutiles. quinze pages peuvent paraître superflues. Considérons d’abord les deux Remarques que comporte ce chapitre. pp.. Aucune articulation logique de l’histoire du monde. Le « galvanisme » remplit sept pages ! Dans la Philosophie de l’esprit subjectif. la proportion est la même : sur dix-sept pages. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 6 La lecture du chapitre destiné à l’Histoire mondiale révèle. Ces changements attestent une réorientation de la pensée de Hegel. Dans l’édition de 1817. Les éléments à articuler ne sont même pas répertoriés comme le ferait une table des matières.

Historie. l’objectivité et l’impartialité du savant. Il s’agit plutôt d’une sorte d’aperçu où Hegel se donne la liberté d’exprimer des opinions qui lui sont chères. 5. La Remarque fait sauter les limites de l’abrégé. et il le fait d’une manière polémique – agressive ou ironique – qui ne s’accorde guère avec le ton et le projet d’une Encyclopédie en abrégé qui. 117. Paris. Ce qui étonne. la suite des événements dont le processus réel doit conduire à la liberté consciente d’elle-même. Op. 385. et échappe à toute dérivation systématique. p.. comme l’un de ses moments très subordonnés. ailleurs. Ibid. p. 1970. il traite des diverses manières d’écrire l’histoire (die Arten der Geschichtsschreibung 2). pour l’autre. il leur oppose les historiens de France et d’Angleterre « où l’historiographie s’est épurée en se donnant un caractère plus ferme et plus mûr 4 ». Enzyklopädie (Bonsiepen et Lucas). c’est-à-dire ce que Hegel appelle. Ibid. Bourgeois : Encyclopédie. p. et cela constitue comme une sorte de préface à l’Introduction proprement dite. Ces qualités.. et spécialement la Weltgeschichte – mais plutôt la manière dont les historiens doivent procéder pour reconstituer intellectuellement celle-ci. donc la Geschichte. Vrin. ne relève pas directement de l’histoire mondiale effective. cit. Dans La Raison dans l’histoire.. sur laquelle il insiste ailleurs 1 entre Geschichte et Historie. Paris. Trad. « rétrécit en particulier le développement de la dérivation systématique des idées 3 ». 1988. comme le dit Hegel lui-même. ici. Vrin. 1 à 22. La manière de traiter l’histoire. c’est précisément leur insertion à ce tournant du système. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 7 pas directement le sujet et qui. Traduction française par B. que parce que Hegel occulte cette distinction.. La première Remarque ne concerne pas l’histoire mondiale à proprement parler. cit. ne contredisent pas précisément les défaillances attribuées aux écrivains allemands. supposant que celles-ci sont déjà connues de ses auditeurs ou de ses lecteurs. Op. Il procède d’ailleurs par allusion. pp.. 1 2 3 4 Die Vernunft. Française par B. 328. Cette Remarque ne peut paraître acceptable. auraient pu être placés plus adéquatement ailleurs.. La Science de la logique. Ainsi. . Hegel n’évoque ces problèmes ici qu’occasionnellement. et elles n’entrent que très indirectement dans la constitution ou le fonctionnement de l’État.. Visiblement. L’intérêt intrinsèque de ces Remarques ne fait aucun doute. p. Philosophie de l’Esprit. s’attaquant violemment aux historiens allemands. p. très vagues et très générales. 19. pour répondre à des critiques de ses Leçons. Bourgeois.

Les termes employés par Hegel semblent viser des historiens contemporains de ceux qu’il réprouve en Allemagne. Comme il le déclare. Or c’est cet esprit seul qui lui importe ! Blâmant la manière dont les historiens allemands conçoivent le commencement de l’histoire. La Peyrère avait naguère fait scandale et avait été persécuté à cause de son célèbre ouvrage sur les Préadamites 1. par exemple. après la rédaction de l’Encyclopédie ? les a-t-il déjà lus ? On sait qu’il a manifesté son admiration pour l’Histoire de la révolution française de Mignet. pp... Celle-ci ne livrera donc ni une esquisse de l’histoire mondiale. il s’abstient d’indiquer comment il le conçoit lui-même. à propos de Romulus : « Même si les légendes (Sagen) qui le concernent paraissent fabuleuses (fabelhaft). Cette théorie confirmerait le caractère contradictoire que Hegel discerne dans le développement historique. mais ne connaîtra pas le modèle.l. Sämtliche Werke. semble-t-il. cit. elles n’en contiennent pas moins ce qui correspond (entspricht) à l’esprit romain tel qu’il a été indiqué3 ». d’autres fois 1 2 3 Isaac de la Peyrère. Il se garde bien de donner quelque exemple que ce soit de cette « histoire attestée » et il ne formule lui-même aucun critère de cette attestation. Trad. dans ses Leçons. Enzyklopädie (Bonsiepen et Lucas). L’invention d’un Urvolk. B. ni aucune référence à l’œuvre d’un historien qui en aurait donné une représentation valable aux yeux de Hegel. Le mal est dénoncé sans que le bien soit dévoilé. Band XI. il ne pourrait sans doute plus reprocher à ses adversaires de proposer des inventions arbitraires « nonobstant l’histoire la plus attestée 3 ». Prae-Adamitae. Op. dont il avait fait l’éloge autrefois. 1655. p. . s. et elle compromettrait les conclusions auxquelles il veut parvenir dans l’Encyclopédie. p. Glockner... Il plaçait parfois la Chine au début. Stuttgart. 382-383. Il est vrai que s’il exposait ses quatre « Âges du Monde ». mais elle ne s’accorde guère avec ses autres vues. 385. lui qui réduit toute l’historiographie au rappel des opinions qu’ont eu sur les événements ceux qui en ont été les auteurs ou les témoins. Mignet et son ami Thiers sont les premiers théoriciens de ce qu’ils ont baptisé eux-mêmes « la lutte des classes ». Frommann. Le lecteur discernera le repoussoir. de son point de vue. et non plus. éd. Bourgeois. Gibbon ou Hume.. par exemple. Comment pourrait-il le faire. 328. d’un « peuple originel » que Hegel impute à des Allemands pouvait être portée au compte des Français. 1928. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 8 Hegel ne nomme pas les historiens anglais ou français qu’il leur préfère. Hegel a-t-il alors en vue les grands historiens français qu’il fréquentera à Paris en 1827 – mais. On sait que ses Leçons varient souvent sur ce point. Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte.

Suit alors un long développement à ce sujet. et d’élucider. il les transporte et les élève en même temps à la section de l’Esprit absolu. à cette occasion. Op. française par B. Paris. Dans l’édition de 1827 de l’Encyclopédie. « constitue désormais le passage immédiat de l’esprit objectif à l’esprit absolu ». Dans l’Encyclopédie il évite toute variation nouvelle en gardant le silence sur le support ou l’objet d’une variation éventuelle. 334. des catégories qui sont en vogue 1 ». Derathé. Adjointe au paragraphe 552 dans l’édition de 1830. Les éditions de 1817 et de 1827 font l’économie de ce fragment. § 270. Lasson. Enzyklopädie (Bonsiepen et Lucas). et il a peut-être voulu masquer ce caractère dans la seconde Remarque. Trad. cit. La deuxième Remarque Hegel n’a pas dû rester insensible à cette apparence intempestive de la première Remarque. avec un peu moins d’incongruité. malgré ses indications en elles-mêmes précieuses... En réalité. Pour celle-ci. qui manque donc de nécessité. . Il intervertissait fréquemment l’ordre chronologique. du moins dans la troisième édition. p. cette Remarque. Grundlinien der Philosophie des Rechts. Remède radical ! La première Remarque. personne ne s’en apercevrait. p. certes. Et là aussi il proclame. on saute abruptement de « la révélation de l’esprit. que « c’est le lieu » où doivent s’insérer de telles considérations 2. S’il n’affirmait pas que c’est bien « le lieu »... française par R. 1920 p.. p. il proclame avec impudence : « Il semble que ce soit ici le lieu d’examiner de plus près le rapport de l’État et de la Religion. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 9 l’Inde. se révèle dans l’ensemble plutôt confuse et inopportune. comme l’ont signalé Bonsiepen et Lucas. Bourgeois. de 1830. ce n’est pas du tout le lieu : ce thème devrait plutôt se rattacher aux paragraphes qui traitent de la naissance et du maintien de l’État. Mais lui-même se termine par une détermination religieuse des « garanties » de la constitution et de l’État : religieuse. Leipzig. éd. Anmerkung. B. Trad. Bourgeois. 464. Trad. p. L’expression Es ist hier der Ort est traduite par : « Le moment est venu ». en les rattachant curieusement au paragraphe 563 qui inaugure le chapitre de l’Art. 271. Sans lui. Vrin. 333. 19775. Meiner.. mais d’une religion assez différente de celle qui sera examinée dans la section de l’Esprit absolu ! 1 2 3 Enzyklopädie. 389. et des vases d’honneur à sa gloire 3 » à la « religion du beau ».

Elles portent une polémique actuelle.. qui associe profondément l’État à la Religion. avant lecture. Celui-ci repose. alors qu’il lui était arrivé de formuler auparavant des opinions plus nuancées. dans l’Encyclopédie.. comme on l’a déjà suggéré. On lui reproche d’être panthéiste. il donne des gages d’antilibéralisme. La Bibliothèque nationale. à son avis. sur la présupposition de l’être et du savoir. Dans le très bref commentaire introductif à ce glossaire. Un prêtre catholique a porté plainte contre lui ? Il se cuirasse de son protestantisme luthérien qui. Hegel accentue autant qu’il le peut le caractère religieux de sa doctrine. donc proche de l’athéisme ? Il répond qu’il n’y a pas de philosophie plus religieuse que la sienne. peut-être. Il voudrait en somme se montrer ici plus orthodoxe et conformiste que les autres. et. Les termes retenus ne sont évidemment pas les mêmes que dans un index de la Raison dans l’histoire. Mais pour des lecteurs plus compréhensifs. Hegel ait cru – mais vainement – que grâce à elle il assurerait apparemment mieux la transition de l’Esprit objectif à l’Esprit absolu. dit-il. en Prusse. qu’une étude générale et concise de l’Histoire mondiale contiendrait plusieurs pages sur le rapport de l’État et de la Religion ? Pourquoi Hegel les place-t-il ici ? Par souci de remplissage. dans l’édition de 1830. tout le système s’effondre ». « si cette présupposition est abandonnée. Celui-ci a dressé une sorte de glossaire de l’Encyclopédie. étrangère au projet encyclopédique et même indigne de lui. le protège contre des accusations plus dangereuses. Nieuwenhuis résume pour lui-même son opinion de protestant sur le système de Hegel. Les deux Remarques remplissent aussi une autre fonction. Il est possible que. spinoziste. Il prononce une sorte de plaidoyer pro domo. possède un exemplaire de l’Encyclopédie avec lequel ont été reliées des notes manuscrites du pasteur et philosophe hollandais Jacob Nieuwenhuis. Hegel y règle ses comptes avec ses critiques les plus virulents. d’un approfondissement effectif de sa foi. à son usage personnel. Mais d’autres motifs provoquent aussi cette insertion inopportune. une sorte d’« hégélodicée ». . il avance des thèses qui contredisent parfois ce qu’il avait soutenu ailleurs. En même temps. et il estompe les nuances qui auraient pu le faire paraître quelque peu irréligieux dans d’autres œuvres. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 10 Qui aurait pu supposer. Mais il ne convainc pas beaucoup de lecteurs. à Paris.. Pour ce faire. À moins qu’il ne s’agisse d’une reconversion.

Mais Gans ne divulgue pas le nom de cette catégorie ! Le texte de Hegel devient à la rigueur incompréhensible. on repère. d’un sort particulièrement cruel. Hegel déclare que la première (die erste) des catégories sous lesquelles apparaît le spectacle de l’histoire est celle du changement.. des lacunes importantes. « Hegel. au temps de la Sainte Alliance. que dans le domaine de l’Esprit subjectif. . Op. en cette conjoncture. Cependant. Mais. C’est celle de changement (Veränderung). on s’aperçoit que les éliminations ne répondent pas uniquement à l’exigence de brièveté. Dans l’Encyclopédie. Il explique et illustre cette catégorie. la Verjüngung ne connaît pas un meilleur sort. J’ai eu l’occasion de montrer naguère que le mot changement n’apparaît pas dans l’édition Gans de cette Introduction 2. pp. et son exclusion.. Dans La Raison dans l’histoire. ici. par comparaison avec la seule Raison dans l’histoire. Philosophie der Weltgeschichte.. excroissances que l’on peut estimer superflues du point de vue du système. 3 ». bien suspecte. 34 à 36. T.. Une notion semble souffrir.. 1970. à l’examen. Bien entendu. J. Or il faut bien observer que ce mot changement. soit par crainte de la censure. ne peut provenir que de Hegel. soit sous la pression d’une « collégialité » qu’il a d’ailleurs si durement dénoncée ? La censure elle-même est-elle intervenue ? Il ne peut s’agir ici d’une faute d’impression. Est-ce que Gans lui-même qui a omis le mot changement. Gans. ne subsiste pas non plus dans le chapitre de l’Encyclopédie. et il tire bien des enseignements du jeu de ces catégories 1. fort limitée. cit. Elles résultent d’une sélection et d’une orientation théorique probablement volontaires. D’Hondt. Archives de philosophie. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel Les grands absents 11 En compensation de ces Remarques. 73. Recourons à quelques exemples.. à laquelle il joint bientôt celle du rajeunissement (Verjüngung). un texte malmené ». 1 2 3 Die Vernunft. Cela donne un texte aussi extravagant de contenu que de style : « Si nous regardons l’histoire mondiale au point de vue de la catégorie d’où elle doit être regardée. Par souci d’abréviation – auquel il est loin de céder toujours – Hegel devait renoncer à beaucoup de développements. cit. éd. 855 à 879. Gans maintient certaines des conséquences que Hegel tirait de cette catégorie. p. « la première catégorie de l’histoire ».. Op. la notion de changement ne recevra d’application. pp. 33.

et quelques autres termes : toutes les catégories apparemment « progressistes » de la Philosophie de l’histoire s’enfuient de l’Encyclopédie ! Tout se passe comme si Hegel s’était censuré luimême. Hegel ne la mentionne pas. pour s’y référer dans le Capital 1. Pourtant. . est équivoque.P. trad. progrès. chez Hegel. La « ruse de la raison » intervient tout spécialement dans le processus historique mondial. c’est de l’Encyclopédie que Marx. perfectibilité. pour 1 Le Capital. un tel bouleversement de la systématicité ne peut rester sans conséquences pour les lecteurs et pour l’interprétation de l’hégélianisme. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 12 Il en va de même. c’est-à-dire la ruse que les hommes exercent rationnellement à l’égard des objets de la nature. de même que la notion de perfectibilité. Hegel désigne ce que. Bref ! Changement. 1983. Lefebvre. et dans une partie de la logique qui touche aux sciences de la nature. p. Paris. pour la catégorie de progrès (Fortschritt). Dans La Raison dans l’histoire elle faisait l’objet d’amples développements. note 2. Chassé-croisé Quelles que soient son intention et sa justification. Elle est manifestée expressément par la présence dans l’Addition au paragraphe 209 de deux parties distinctes par leur contenu – sans que Hegel se montre sensible à cette distinction. Il l’a prélevée dans l’Addition au paragraphe 209 de la Logique de l’Encyclopédie. J. L’expression de « ruse de la raison ». 201. Par ces termes de « ruse de la raison ». elle aussi sacrifiée. rajeunissement. l’extrait.. Il provoque des malentendus. j’appellerais plus volontiers « la ruse de l’homme ». Cette équivoque est accentuée par le fait de la définir dans la logique. selon Hegel. étrangement. Tome I. dans le chapitre « historique » de l’Encyclopédie. Quel historien oserait traiter de la philosophie de l’histoire de Hegel sans réserver au moins quelques pages à la « ruse de la raison » ? Or. théoriques ou pratiques.. elle non plus. précisément par souci de distinction. pourrait-on dire. a fortiori. On sait que Marx a accordé une grande attention au mythe hégélien de « ruse de la raison ». et. à plusieurs reprises. ou des erreurs de références.. comme représentatif d’une dialectique interne de l’histoire.

Ainsi en va-t-il. d’une part. cit. mais ce ne sont pas des hommes qui subissent cette utilisation. se comporte comme la ruse absolue. il n’oublie pas la deuxième partie de l’Addition. quand des hommes construisent une maison. dans une note. la « ruse de la raison » joue dans la sphère du mécanisme et du chimisme : ce sont des objets qui sont utilisés. La ruse consiste en général dans l’activité médiatisante qui. Ibid. 614. et ce qui se produit par là. dans laquelle Hegel étend expressément à l’histoire la thèse de la première partie. et parce que d’autre part. agir les uns sur les autres et s’user au contact les uns des autres. Op. B. c’est la réalisation de ses intentions. 1 2 Encyclopédie. Science de la logique. Mais tout cela est provoqué. Trad. attribuée par Hegel au mécanisme et au chimisme. il ne peut faire ce prélèvement que parce que. p. ne fait pourtant qu’accomplir son but 1 ». Dieu laisse faire les hommes avec leurs passions et leurs intérêts particuliers. disponible.. et où il évoque à cette occasion la Providence : « On peut dire dans ce sens que la Providence divine. sans s’immiscer immédiatement dans ce processus. par le fait que dans l’Encyclopédie Hegel met la ruse de la raison en scène dans la logique et non dans la philosophie de l’histoire. de toute évidence.. il connaît cette doctrine grâce aux Leçons de Hegel.. Ceci concerne l’Histoire mondiale ! Et Hegel oubliera d’en traiter dans le chapitre « historique » ! Marx ne tient pas compte de la partie de l’Addition qui concerne l’histoire. Mais. ou s’utilisent en quelque sorte eux-mêmes. . pour reprendre un exemple hégélien. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 13 mettre ceux-ci à leur service. avec la Providence de Hegel. qui sont quelque chose d’autre que ce pour quoi s’employaient tout d’abord ceux dont il se sert en la circonstance 2 ». en laissant les objets. et que des hommes sont floués par elle !) et. qui souffre cruellement de cette trahison.. Addition du § 209. C’est de cette ruse qu’il s’agit dans la première partie de l’Addition que Marx cite : « La raison est aussi rusée que puissante. Bourgeois. Marx renonce à citer la deuxième partie de l’Addition. Au paragraphe 209. conformément à leur nature propre. par le paradoxe inhérent à la notion hégélienne de « ruse de la raison » (c’est tout autre chose de dire que des objets sont utilisés par la raison. vis-à-vis du monde et de son processus. d’autre part. et il prélève la première partie. Pourquoi ? Sans doute estime-t-il qu’on le traite déjà assez de théologien pour ne pas se compromettre. d’une part. dont il n’a sans doute pas le texte à portée de la main.

cit. de simples témoins et finiront par s’effacer dans le décor : « Autour du trône de l’Esprit du Monde... témoins. comme des témoins (Zeugen) et des ornements (Zieraten) de sa splendeur (Herrlichkeit) 2 ». Op. Agents. § 551 (Bonsiepen et Lucas).. Grundlinien der Philosophie des Rechts. Mais dans une ambiance de très vive polémique. pour décorer cette fois non plus l’Esprit du Monde. Trad.. Alors pourquoi s’en évader ? Si l’histoire mondiale est son propre tribunal (Weltgeschichte-Weltgericht). Op. Derathé. B. 388. 338. Bourgeois. Trad. Est-il permis d’imaginer une Providence rusée. en surplus. ils se tiennent comme des agents (Vollbringer) de sa réalisation. prononçant un jugement dernier ? En terminologie rigoureuse. p. il ne subsiste plus de tribunal du tout. § 552 (Bonsiepen et Lucas). p. jouent-ils encore un petit rôle dans le processus. Enzyklopädie. L’Encyclopédie marque une progressive et rapide disqualification de ces hommes et des esprits des peuples qui les animent. Peut-être Hegel la dissimule-til par crainte de ne pas le paraître assez. 389. « conformément à leur nature propre ». cit. des instruments (Werkzeuge) 1 ». § 352. comme dans la Philosophie du Droit. p. . Hegel les dégrade d’abord eux-mêmes en « outils » aux mains de la Providence : « ceux-ci sont. cit. C’est trop ! Ils deviendront. La mondialité Si l’on maintient une activité de la raison effective à tous les niveaux et si elle « laisse faire les hommes ». eu égard au contenu substantiel de leur travail. Exprimée en de tels termes l’histoire finirait par paraître autosuffisante. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 14 Pourquoi Hegel l’a-t-il exclue ici de l’Histoire mondiale ? En la décrivant toute entière craignait peut-être de paraître trop théologien. progrès.. indépendant d’elle... 1 2 3 Enzyklopädie. 332. R. Op. Ainsi à titre de moyens. un Dieu trompeur ? Non pas que Hegel ne puisse se disculper. cit. ruse de la raison. d’un autre tribunal. perfectibilité. en une telle occurrence. dans la Philosophie du Droit. alors qu’aurait-elle besoin. Op. ils deviendront des potiches. alors ceux-ci utilisent des objets comme outils (Werkzeuge). il veut éviter de prêter le flanc à une critique malveillante en accumulant des termes tels que changement. ornements ? Quelle indécision ! L’Encyclopédie accentue notablement la subordination et la passivité des peuples. mais l’Esprit absolu : « des vases d’honneur à sa gloire 3 ». p.

. Trad. Dans la Raison dans l’histoire comme dans ce passage de l’Encyclopédie. il surgit abruptement. quand on s’est élevé jusqu’à Hegel. La Phénoménologie de l’Esprit rendait mieux compte de ces « passages ». La démonstration manque. ni ici. Derathé. Nombre de commentateurs l’ont remarqué : l’Esprit du Monde n’est jamais dérivé ou déduit (abgeleitet). des passages sont de sentiment ». Hegel ne développe pas cette déduction. en général. (Rédaction différente en 1827 : Bonsiepen et Lucas.) devient à lui même aussi esprit extérieur universel. Que chaque Volksgeist soit destiné à disparaître. Ici. Hegel semble hésiter beaucoup sur le statut de l’Esprit du Monde (Weltgeist).. cit. B. sous forme d’assertion. 384.. 338.... p.) . qui est l’universalité absolue 1 ». p. La Raison dans l’histoire le présente comme s’il allait de soi : « L’Esprit mondial est l’Esprit du Monde. 1 2 3 4 Grundlinien der Philosophie des Rechts. Bourgeois. cit. 327. Hegel se contente de dire que « le mouvement de la libération de la substance spirituelle (. pas du tout une déduction. Tantôt. 34-36. ni ailleurs. c’est là une idée fort acceptable. Op. Esprit du Monde 4 ». Il y a là un constat. cit. sa « mondanité » (Weltlichkeit). sans commentaire ni justification. ni ne suggère qu’elle puisse être possible. il lui accorde une sorte d’absoluité – difficilement compréhensible dans son système – il est alors « l’Idée concrète. Op. dont il lisait d’ailleurs les œuvres complètes. l’esprit du peuple passe (er geht über) dans l’histoire mondiale 3 ». Dans l’Encyclopédie. 384.. Mais elle ne peut résulter d’une déduction logique. tel qu’il s’explicite dans la conscience humaine 2 ». Op. qu’il avait achetées. La difficulté du passage à l’Absolu Qu’il y ait une unité de l’histoire du monde. Enzyklopädie (Bonsiepen et Lucas). On comprend dans ces conditions que Lucien Herr ait pu naguère affirmer que « chez Hegel. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 15 Il est assez pénible. § 352. Trad.. Die Vernunft. « en tant qu’esprit borné. cela n’implique pas du tout l’existence logiquement nécessaire d’un « Esprit du Monde ». pp. p. R. Mais ailleurs Hegel souligne son appartenance au monde. comme dans la Philosophie du Droit. en conséquence du développement dialectique de ses contradictions internes. de retomber ainsi avec lui à Bossuet. p.

grâce à une phrase particulièrement difficile à traduire en français.. 172 à 188. Or c’est impossible. Hegel. Elle pourrait engendrer indéfiniment de nouvelles diversités 5. Bourgeois. et d’y passer historiquement.. comprendra que ce stratagème est inutile.. de même il faut une nouvelle décision ou un nouveau coup de force intellectuel pour le faire en quelque sorte sortir du monde. 5 3 Entre autres vues très pertinentes. La traduction claire d’un texte original confus et obscur implique des sacrifices. pour la diversité des religions (« Zur Logik der bestimmten Religion ». dans la continuité apparente du développement de l’Encyclopédie.. Horstmann. Cette tournure peut laisser au lecteur l’impression que le saut de l’historique à l’Absolu s’effectue dans l’historique lui-même. Si vraiment elle implique une unité. in deren. parce qu’elle est elle-même très confuse. à la relecture. 1984. Mais de même qu’une simple décision pose l’existence d’un Weltgeist mondain. 389) . de sorte que ce savoir s’élève dans lui-même au savoir de l’esprit absolu comme de la vérité éternellement effective dans laquelle la raison est libre pour elle-même. l’Esprit du Monde. note I (texte de ce § en 1827).. alors cet esprit est aussi « mondain » qu’elle. Op. M. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 16 Rien ne prouve que la disparition des divers esprits nationaux doive aboutir à une unité universelle. in Hegels Logik der Philosophie. cit. Philosophie de l’Esprit. Stuttgart. Klett-Cotta. Mais on peut essayer de faire croire que c’est réel ! C’est pourquoi Hegel commence sa phrase d’une manière qui devient insupportable dans une traduction cohérente : Aber es ist die lebendige Sittlichkeit selbst. pp. herausgegeben von D. Parfois cette sortie du monde se présente comme un simple développement spontané de la Sittlichkeit : ainsi dans l’Encyclopédie de 1827. Ici se trouve sacrifiée une tournure hégélienne commandée par une intention théorique sournoise.-P. Il s’agit de passer de l’historique et du mondain à l’Absolu. B. et dans laquelle la nécessité et la nature ne sont qu’en tant qu’elles servent la révélation de cet esprit. Bourgeois traduit habilement et héroïquement ainsi : « Mais c’est dans le savoir objectif que l’existence éthique vivante que les déterminations extérieures de l’esprit du monde et les oppositions de la finitude qu’il renferme se rabotent et se suppriment. 332. Bourgeois laisse utilement et nécessairement tomber ce selbst. chez Hegel. M. trad. Walter Jaeschke montre qu’il en va de même. et en tant que vases d’honneur à sa gloire 3 ». et même dérisoire. p. (Bonsiepen et Lucas. dans la Sittlichkeit elle-même (selbst !). p. fin du § 552. Henrich und R. dialectiquement..

. s’en tienne à cela. ou de la Sittlichkeit. le libéralisme modéré. Il aurait pu se ressaisir à chaque moment du système. et qui continue de satisfaire la plupart de nos contemporains. en les rabotant. Il a atteint tout ce qui lui semblait bon. formulera-t-il le « passage » d’une manière toute différente. ou du Weltgeist. mais sous camouflage. Ici se heurtent. et que leur soit épargné tout nouveau changement. en 1830. et ce n’est pas par hasard. en tant qu’il s’est dépouillé en même temps (sic). Cette fois. qui les déposséderaient de leurs biens ultimes : la religion chrétienne. tout rajeunissement. C’est dans ce texte de l’Encyclopédie que se manifeste l’une des difficultés principales de l’hégélianisme.. p. Hegel aurait pu faire l’économie de toute l’histoire. de telle sorte qu’ils souhaitent que l’histoire s’arrête là. 333. La question est celle-ci : le passage à l’Absolu se produit-il dans l’histoire (la Sittlichkeit.. Pour passer à l’Absolu. tout progrès. de ces déterminations bornées – dont il a été question – des esprits des peuples et de sa propre réalité mondaine (Weltlichkeit !).. etc. Où auraient-ils pu se heurter plus directement ? 1 Ibid. sera rompu.. saisit son universalité concrète et s’élève au savoir de l’esprit absolu 1 ».. C’est « l’esprit pensant de l’histoire du monde » qui interviendra lui-même pour saisir lui-même son absoluité. apparemment plus claire.. mais théoriquement tout aussi périlleuse. de telle sorte que l’histoire réelle du monde. et le Weltgeist. Il possédait dès le départ tout ce qu’il s’imagine conquérir lentement et péniblement. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 17 Aussi. L’Esprit du Monde se donne du mal pour rien. le régime politique constitutionnel. l’histoire et le système. dans l’édition de 1830. tout perfectionnement. L’Absolu pourrait se saisir lui-même en s’épargnant toutes les complications et les obscurités de cette histoire : « Mais l’esprit pensant de l’histoire du monde (qu’est-il donc ? d’où vient-il ? certes pas de l’histoire elle-même !). le Weltgeist) ou hors de l’histoire et indépendamment d’elle ? Le Weltgeist se voit arraché à l’histoire précisément au moment où il aurait le plus de raisons d’y rester. § 552. en viennent à paraître presque superflus. toute une histoire rationnelle. tout rattachement intime au développement historique spontané de l’esprit du peuple.

Mais il y a deux manières.. ce n’est pas par hasard ! Mais si le commentateur se croit obligé de le faire remarquer. avec plus d’audace. 1930. Op. ni que les Esprits des peuples devaient se réunir diachroniquement dans un Esprit du Monde. Hegel und die hegelsche Schule. étendre l’application de cette appréciation à tout le chapitre « historique ». München. cit. Enzykl. ou de mauvais gré. La deuxième. ils décèlent chez lui un grand embarras : « Il semble que cette manière d’opérer (Vorgehen) est en rapport avec certaines difficultés que Hegel rencontre pour ménager le passage (Übergang) de l’esprit objectif à l’esprit absolu.. mais en réalité de le faire. c’est de traiter de cette question en un endroit qui peut paraître légitime. Bonsiepen et Lucas.. On ne peut que les approuver. en l’occurrence. inconsciemment. dans leur Rapport éditorial. justifié. d’une manière appropriée à ses vues 3 ». Il n’est pas du tout évident que la philosophie du droit devait déboucher sur l’Histoire mondiale. La première c’est de situer l’Histoire mondiale avec précision et rigueur dans la connexion globale du système. c’est que l’on aurait pu d’abord en douter.. ni que cet Esprit devait faire le saut de l’historique dans l’Absolu. En lui. il n’y a pas de passage 1 2 3 Willy Moog. remarquent que la déduction de l’Esprit absolu (mais y a-t-il donc véritablement tentative de dérivation ?) marque ici « une grande distance (Distanz) avec les Leçons qui se préoccupent d’elle 2 ». À propos du remaniement par Hegel d’un paragraphe voisin. Certes. p. On peut approuver. Ibid.. d’échapper au hasard. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel Le système et l’histoire 18 Un commentateur de Hegel risque cette appréciation : « Ce n’est pas par hasard si Hegel a assigné à l’Histoire mondiale précisément cette place dans son système 1 ». seulement parce que l’on ne découvre aucun autre moyen de donner une apparente satisfaction aux engagements que l’on a pris et aucun autre moyen de ne pas renier les présuppositions théoriques dont on est parti. 346. qui devraient tous obéir strictement à la nécessité et à la finalité du système. 471. Bonsiepen et Lucas. sans toutefois y parvenir. . C’est ce que Hegel a peut-être voulu faire. p. et. p. Il ne souligne pas cette absence de hasard pour chacun des chapitres de l’Encyclopédie. 471 (Editorischer Bericht).

. Op. Il y a une rupture. Il est impossible de surmonter historiquement. du moins. avait choisi. c’est-à-dire grâce à un processus historique. mais au Système. l’embarras.org/ 1 E. Jacques D’Hondt. Son chapitre est mal placé. » Peut-être était-ce Eduard Gans ? Lui. les disciples mettront en question l’unité de sa philosophie. il en annonce la caducité 1. Ce n’est pas à l’État que Hegel aurait dû confier l’Histoire mondiale. le décousu.pdf @ Société chauvinoise de philosophie. Alors il aura fait philosophiquement son temps. dans la Préface qu’il lui adjoint. se disputeront entre eux. cit. qui en dérivent : la concision excessive. et il appartiendra à l’histoire. le monde historique. la confusion et l’obscurité. C’est précisément sur ce point qu’aussitôt après la mort du maître.philosophie-chauvigny.. Il en admire toutes les richesses.. Premier éditeur de la Philosophie de l’histoire. Hegel aurait dit. il traite d’un faux-problème. L’Encyclopédie sera emportée par le cours de l’histoire qu’elle prétendait contenir et dominer. il place délibérément cette philosophie de Hegel dans l’histoire. se sépareront en plusieurs factions. les détails contestables. sans médiation convenable. Hegel n’a pu résoudre le problème fondamental qu’il croyait dominer mieux que ses prédécesseurs : on ne peut passer historiquement de l’historique à l’Absolu. .. XVI : « . paraît-il : « un seul de mes disciples m’a compris.. la rhapsodicité. la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel 19 (Übergang) logique ou factuel de l’Esprit objectif à l’Esprit absolu. p. il en fait valoir le contenu et les enseignements. mais en même temps.. et ce défaut essentiel rend compte de tous les autres. « Les singularités de l’exposition de la philosophie de l’histoire dans l’Encyclopédie de Hegel » (2004) dhondt2004a-fr. 2007 http://www. Gans. et encore il ne m’a pas compris.

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