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L’ECHO MERCREDI 30 MAI 2012

Dossier Finance

Démultiplier le système monétaire pour résoudre les crises
Dans un rapport qu’il publie aujourd’hui, le Club de Rome identifie l’instabilité monétaire comme la clé des crises. Une instabilité qui serait due au manque de diversité des systèmes monétaires.
GRÈCE
QUAND LA DEUTSCHE BANK BRISE LE TABOU
L’économiste en chef de la Deutsche bank a lâché le mot, la semaine dernière: la Grèce devrait introduire, selon Thomas Meyer, une monnaie parallèle, synonyme de dévaluation «partielle». Tout en préconisant le maintien de la Grèce dans la zone euro, le banquier propose la création d’une monnaie destinée aux échanges nationaux, le «geuro». Celle-ci dévaluerait considérablement face à l’euro, favorisant la production nationale et les exportations, et se réévaluerait progressivement au fil de l’assainissement des finances publiques. «Pour la première fois, on commence à parler d’une solution systémique», observe Bernard Lietaer, ancien haut fonctionnaire de la BNB, co-fondateur de l’Euro et professeur à l’université de Berkeley. Mais il manque dans cette proposition un volet fiscal, observe-t-il. Il propose pour sa part la création d’une monnaie électronique: le «civic». Chaque ville ou région de Grèce pourrait émettre ces «civics» à des associations qui feraient office de banques. Celles-ci paient dans cette monnaie les personnes qui acceptent de participer à des programmes locaux sociaux ou environnementaux. Et l’autorité locale exigerait de chaque foyer une contribution – une taxe – civics. Les personnes qui ne souhaitent pas ou ne peuvent pas participer échangent des euros contre des civics pour payer leurs contributions, et la monnaie peut être utilisée dans tous les échanges locaux et donc participer à la mise en activité des chômeurs. La situation de la Grèce a fait sauter le tabou de la remise en cause du système monétaire. © KOSTaS TSIRONIS/BLOOMBERG

FRÉDÉRIC ROHART

u cours des quarante dernières années, le Fonds monétaire international a identifié dans le monde 145 crises bancaires, 208 crashs monétaires et 72 crises de dette souveraine – soit, en moyenne, une dizaine de crises par an. Les subprimes et la crise de la dette européenne n’ont donc rien de cas isolés, même si leur amplitude et leurs conséquences en font des événements majeurs. Rien qu’aux États-Unis, la crise bancaire de 2008 aura forcé les autorités à déclencher une cinquantaine de programmes de sauvetage pour un total de 14.400 milliards de dollars. De plus en plus de voix s’élèvent dès lors pour dénoncer les crises financières que traversent les pays occidentaux depuis 2008 comme «systémiques» – c’est-à-dire résultant d’un dysfonctionnement majeur du système financier et non seulement d’incidents ponctuels. Si ce postulat s’avérait, ni un élan de rigueur ni une activation de telle ou telle planche à billets ne suffiraient à éviter l’éclatement de nouvelles crises. Dans cette optique, le Club de Rome publie ce mercredi un rapport (1) dans lequel il identifie ce qu’il considère être la clé des crises: le système monétaire. Quand plus de 400 crashes éclatent en quarante ans, étudier la dernière ne suffit pas, estime le directeur de l’étude et ancien fonctionnaire à la Banque nationale de Belgique, Bernard Lietaer: «Si un avion d’un type donné s’écrasait chaque année, on mettrait en question ce qu’il se passe dans l’usine d’avions. Il y a eu dix crashes par an, et on ne s’intéresse qu’au dernier épisode.» Pour cet économiste et physicien, il faut chercher la source de l’instabilité de la finance mondiale dans la physique et sa théorie des systèmes complexes. «L’économie a été classifiée au XIXe siècle comme un système fermé – où "l’énergie" circule sans contact avec

A

l’extérieur –, explique-t-il. Et les équations que l’on utilise aujourd’hui encore sont issues de la physique des systèmes fermés.» L’erreur des économistes serait de ne pas remettre ce fondement en cause. Lorsqu’un système est fermé, il tend spontanément vers un équilibre; mais lorsqu’il est ouvert, il peut aller vers l’équilibre, mais aussi se mettre en oscillation cyclique ou exploser, explique le chercheur. De toute évidence, estime Lietaer, l’économie est un système ouvert, ce qui implique une conception totalement différente du fonctionnement du système dans son ensemble. Pour intégrer, par exemple, des paramètres écologiques et sociaux dans les équations, alors que l’économie classique ne voit ces incidences que comme des «externalités». Pour les chercheurs du Club de Rome, l’économie est donc un flux ouvert dans lequel circule l’argent, au même titre que les écosystèmes naturels sont des flux ouverts dans lesquels circule la biomasse. La différence essentielle entre ces deux exemples de systèmes étant… la stabilité.

LE CLUB DE ROME
Créé par un membre du conseil d’administration de Fiat et un directeur de l’OCDE en 1968, le Club de Rome est une association internationale basée en Suisse qui réunit des économistes, hauts fonctionnaires et industriels de 53 pays pour plancher sur des problèmes de société complexes. En 1972, il provoque une onde de choc en publiant son rapport «The Limits to Growth». Commandé à Denis Meadows et d’autres chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT), il souligne le défi de la limitation des ressources naturelles et lance au niveau international le débat sur le développement durable.

équilibrées, le système sera soit inefficace (improductif) soit instable. C’est ce qui explique qu’une monoculture est à la fois très productive et totalement instable: elle demande un entretien permanent. De la même manière qu’une F1 est extrêmement productive (300 km/h) mais ne supporte pas de changement d’environnement (un gros caillou sur son chemin). Quel est le rapport avec l’économie? Le système monétaire est cette Formule 1, estime Lietaer. En 2010, le volume de transactions sur le marché des devises (Forex) a atteint 4 trillions de dollars par jour – l’économie réelle n’en représente que 2%. «Notre système monétaire est une monoculture, or une monoculture est toujours instable», affirme Bernard Lietaer. La justification en économie du monopole et de l’autorégulation monétaire, c’est précisément l’efficacité, «mais depuis l’instauration des changes flottants en 1971, le système est quatre fois moins stable…» Le cœur du «problème» est donc, selon le Club de Rome, le manque de diversité des émetteurs de monnaie. «Les banques sont en gros toutes programmées pour agir de la même façon. Il faut donc des institutions différentes pour créer des moyens d’échanges différents», estime le coauteur de l’étude. Le Club de Rome recommande donc l’adoption d’une gamme de monnaies pour apporter la diversité dont le système manquerait. À côté des monnaies «Fiat» – créées d’autorité par les banques centrales, sans référent matériel – que sont l’euro ou le dollar, il faudrait notamment créer une monnaie mondiale dont la garantie ne serait pas l’autorité des banques mais les matières premières, proposent les chercheurs. «Nous avons trois mois de réserves d’essence, pourquoi ne pas les utiliser comme base monétaire?», propose Lietaer. À côté de ce second système, d’autres pourraient être générés à de plus petites échelles, jusqu’aux quartiers. Des monnaies locales peuvent être créées pour promouvoir

Gamme monétaire

Biomimétisme
«On a pu démontrer que deux systèmes de flux complexes avec la même structure se comportent de la même façon», explique Bernard Lietaer. Pour comprendre comment stabiliser le système financier, il suffirait donc de le comparer avec un autre flux ouvert, mais stable, cette fois. Les chercheurs du Club de Rome ont donc comparé le système financier à des systèmes complexes stables existants: les écosystèmes naturels. «De la forêt amazonienne à la petite mare au fond de votre jardin, ces écosystèmes ont tous en commun leur stabilité. La question est donc: qu’ont-ils d’autre en commun?», explique Bernard Lietaer. En étudiant les écosystèmes naturels, le chercheur américain Robert Ulanowicz a pu montrer que la durabilité des systèmes complexes dépend de deux variables clés: la diversité des organismes et leur interconnectivité – le degré de prédation. Si ces deux variables ne sont pas suffisamment

«Notre système monétaire est une monoculture, or une monoculture est toujours instable.»
BERNARD LIETAER ÉCONOMISTE, CLUB DE ROME

L’équilibre des flux

certains comportements. Le «civic», par exemple, permet de convertir des services à la collectivité en monnaie. Le système «C3» permet d’éviter les faillites de PME liées aux problèmes de cash flow en créant une monnaie sur base d’assurances sur les paiements de factures à venir. Les exemples pullulent, et certains pays encouragent le développement de ces systèmes parallèles. Le Brésil est ainsi en train de lancer 200 banques à double monnaie. Chez nous, de nombreuses monnaies parallèles sont déjà en circulation – c’est le cas des chèques repas, des «Miles» aériens ou de monnaies de quartiers comme il en existe une dizaine à Bruxelles. La clé de la diversité monétaire résiderait dans la taxation. «On prétend que le rôle des taxes est de payer les employés du gouvernement, mais dans un système ou la monnaie ne correspond à rien de concret, le rôle des prélèvements fiscaux est avant tout de donner une valeur à une monnaie qui n’en a pas», observe Lietaer. Cette création de biodiversité monétaire aurait pour conséquence, selon le Club de Rome, que si l’un des systèmes est temporairement déstabilisé, les autres s’adaptent et servent de régulateurs. Pour le Club de Rome, le système monétaire actuel serait incompatible avec un développement durable parce qu’il «est à l’origine de l’instabilité de l’économie, encourage la pensée à court terme, et requiert une croissance infinie», notamment. Il s’attaque surtout à une structure remise en cause en son temps par le conseiller économique de JF Kennedy, John Kenneth Galbraith: «L’étude de la monnaie est, par excellence, le domaine de l’économie dans lequel la complexité est utilisée pour déguiser ou éluder la vérité et non pour la révéler…»
(1) Bernard Lietaer, Christian arnsperger, Sally Goerner et Stefan Frunnhuber, «Money and Sustainability, the missing link», Report from the Club of Rome — EU chapter to Finance Watch and the World Business academy.