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Tolstoï et la traductrice compulsive

La Guerre et la paix (Война и миръ, titre lors de la parution en feuilleton dans Русский вестник
[Le Messager russe] ; Война и мир, dans la graphie actuelle) ouvre sur un paragraphe qui, pour
reprendre une formule qu’affectionnait le Guide bleu d’il y a quelques lustres, « mérite le détour ».

La scène se passe à Saint-Pétersbourg — siège de la cour impériale —, en juillet [Henri Mongault
écrit « juin »] 1805 (un mois après l’annexion de Gênes et la transformation de la république de
Lucques en duché au profit d’Élisa, l’aînée des sœurs de Napoléon), chez Anna Pavlovna Scherer,
dame ou demoiselle d’honneur (si tant est que la distinction ait été pertinente sous les tsars :
фрейлина, de „Fräulein“) de l’impératrice douairière, qui tient salon et accueille son premier invi-
té, le prince Kouraguine :
(Le texte est celui d’une édition russe ancienne — sans plus de précisions —, d’après un cliché publié
en avril 2007 à l’adresse http://en.wikipedia.org/wiki/War_and_Peace et dont je joins une reproduction à la
fin du présent fichier. L’équivalent russe des mots et expressions français y est indiqué en note.)
« Еh bien, mon prince. Gênes et Lucques ne sont plus que des apanages, des помѣстья, de la famille
Buonaparte. Non, je vous préviens que si vous ne me dites pas que nous avons la guerre, si vous vous
permettez encore de pallier toutes les infamies, toutes les atrocités de ces Antichrist (ma parole, j’y
crois) — je ne vous connais plus, vous n’êtes plus mon ami, vous n’êtes plus мой вѣрный рабъ,
comme vous dites. Ну, здравствуйте, здравствуйте. Je vois que je vous fais peur, садитесь и
разсказывайте. »
 поместье est la forme moderne (au nominatif singulier) d’un terme qui appartient au voca-
bulaire historique de la féodalité : « domaine, propriété » (le caractère qui a été remplacé est le yat’,
ять). Mlle Scherer a recours à deux termes techniques précis et idiomatiques.
 Buonaparte marque une franche hostilité de la part de l’énonciatrice ; il suffit, pour s’en convain-
cre, de songer au feint revirement intervenu chez le diplomate Bilibine, occasion d’un de ses
« mots » [Tome Ier, IIe Partie, Chap. X] :
— Buonaparte? — вопросительно сказал Билибин, морща лоб и этим давая чувствовать,
что сейчас будет un mot. — Buonaparte? — сказал он, ударяя особенно на u. — Я
думаю, однако, что теперь, когда он предписывает законы Австрии из Шенбрунна,
il faut lui faire grâce de l’u. Я решительно делаю нововведение и называю его Bonaparte
tout court.
— Buonaparte ? fit Bilibine dont le front se plissa, indice qu’un mot allait arriver. Buonaparte ?
reprit-il en appuyant sur l’u. En tout cas, maintenant qu’il dicte de Schœnbrunn des lois
à l’Autriche, je crois qu’il faut lui faire grâce de l’u. Je me décide à une innovation et je l’ap-
pelle Bonaparte tout court. [traduction d’Henri Mongault, Pléiade, 1952, pp. 195-6]
(On remarquera que, sur la photo publiée par Wikipedia, l’incisif Buonaparte est rendu en note par
l’anodin Бонапарте, au lieu de Буонапарте. Or la traduction en russe doit être de Tolstoï.)
 ces Antichrist : « ces » pour « cet » est une coquille d’imprimeur (à titre de confirmation, le
texte russe en note porte этого, et non pas le pluriel этих) ; la forme française attendue à l’épo-
que est Antéchrist, mais Mlle Scherer est influencée par антихрист (de nos jours, la Bible de Jéru-
salem et la Traduction œcuménique de la Bible emploient la forme « Antichrist » ; cf. ἀντίχριστος).
 мой вѣрный рабъ (moderne мой верный раб, sans yat’ ni « signe dur »,Твёрдый Знак) :
« mon esclave dévoué », expression hyperbolique et courtisane, propre à Kouraguine dans le
roman. Раб(ъ) est inséparable de работа « travail » (apparenté à l’allemand Arbeit ; gotique
arbaiþs, vieil-anglais earfoð ‘hardship, trouble’) et de notre « robot » (cf. Rossumoví Univerzální
Roboti = Rossum’s Universal Robots, de Karel Čapek ; le tchèque robota signifie « servitude, travail
forcé, corvée »).
 Ну, здравствуйте, здравствуйте « Eh bien, bonjour, bonjour » — Formule ritualisée, compor-
tant un verbe à l’impératif (« portez-vous bien ! »), tiré de l’adjectif Здоровый « sain, en bonne
santé », cf. Здоровье « santé ». Je ne saurais mieux faire que de renvoyer le lecteur curieux à l’étu-
de passionnante que Claire Le Feuvre (Université Marc Bloch, Strasbourg II) a intitulée « Vieux
russe dobrŭ zdorovŭ, russe moderne živ zdorov, avestique druuā hauruuā et l’étymologie de slave
sŭdravŭ » in La langue poétique indo-européenne (Peeters, 2006), pp. 235-250.
 садитесь и разсказывайте « Asseyez-vous et racontez-moi » [moderne рассказывайте].

Tolstoï précise la réaction du destinataire à cette tirade d’accueil : « Dieu, quelle virulente sortie ! »
Deux remarques, avant de poursuivre.
Dans les passages en français du roman, les éditions russes modernes diffusées sur Internet :
— ont une ponctuation déroutante : Non, je vous préviens, que si vous ne me dites pas, que nous
avons la guerre, si vous vous permettez encore de pallier toutes les infamies,…
— semblent avoir rencontré une difficulté de codage en caractères latins et tantôt ajoutent, tantôt
suppriment une séquence « ie », avec des résultats tels que : le vicomte de MorteMariet, la manie des
marieiages, un marietyr, le pauvre petit mariei, les grandeurs ne lui ont pas touriené la tête, Nathalieie, M.
Pitt ... est condamiené, soutndra, cela ne vous tourienera pas la tête, qui se met en marieche vers la frontière,
chère Mariei, derienières, par-dessus le marieché, Julieie, l’ario mée de nos alliés détruite, fusiller les Marie-
audeurs, nos villards de vingt ans… — on retrouve les mêmes traits dans les passages en allemand.
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Project Gutenberg a mis en ligne et permet de télécharger une version française de l’œuvre, dont on
sait en tout et pour tout qu’il s’agit d’une « traduction par une Russe » : affirmation aussi concise
qu’invérifiable.

Version originale Project Gutenberg (PG)

« Еh bien, mon prince. Gênes et Lucques ne sont « Eh bien, prince, que vous disais-je? Gênes et Luc-
plus que des apanages, des помѣстья, de la famille ques sont devenues les propriétés de la famille Bona-
Buonaparte. Non, je vous préviens que si vous ne parte. Aussi, je vous le déclare d’avance, vous cesse-
me dites pas que nous avons la guerre, si vous rez d’être mon ami, mon fidèle esclave, comme vous
vous permettez encore de pallier toutes les infa- dites, si vous continuez à nier la guerre et si vous
mies, toutes les atrocités de cet Antichrist (ma vous obstinez à défendre plus longtemps les hor-
parole, j’y crois) — je ne vous connais plus, vous reurs et les atrocités commises par cet Antéchrist...,
n’êtes plus mon ami, vous n’êtes plus мой вѣр- car c'est l’Antéchrist en personne, j’en suis sûre!
ный рабъ, comme vous dites. Ну, здравст- Allons, bonjour, cher prince; je vois que je vous fais
вуйте, здравствуйте. Je vois que je vous fais peur... asseyez-vous ici, et causons [1]....»
peur, садитесь и разсказывайте. » [1] En français dans le texte. (Note du traducteur.)
Mme Une Telle (Госпожа Tакая-то ? Госпожа имярек ?) s’est efforcée de traduire du français en
français et le comble, c’est qu’elle a échoué. Sarcasme mis à part, sur quel texte a-t-elle bien pu
travailler ?

La note [1] de PG laisse croire que l’ensemble du paragraphe est en français, ce qui est faux.
Dans le roman, la forme d’adresse est toujours « mon prince » mais « князь ». Quelques lignes
plus bas, « cher prince » est une interpolation (« милый князь », écrit Bilibine à André).
« Que vous disais-je ? » ne correspond à rien ; « Aussi » appelle la même remarque.
« Gênes et Lucques ne sont plus que… » a plus de force que « sont devenues » et « les propriétés de la
famille Bonaparte » fait pâle figure à côté de l’original : la pointe de Buonaparte y est émoussée et
le compte n’y est pas avec un seul terme neutre face à « des apanages, des помѣстья ».
« Non » est une bonne attaque de phrase, théâtrale, pour un personnage conscient de son carac-
tère ardent, fougueux, impétueux (горячий), alors que dans la colonne d’en face la négation est
diluée, de même que la gradation à trois termes « je ne vous connais plus*… » y est massacrée. *Le
prince ne répond pas « Je vous connais encore, et c’est ce qui me tue ».
Menace : « je vous préviens… » ; où est-elle dans « je vous le déclare d’avance » ? Le ton monte encore
avec « si vous vous permettez de » (si vous osez) : aucune intensité dans « si vous continuez à ».
Enflammée, la dame de cour veut entendre de la bouche de son interlocuteur que les hostilités
ont commencé (« nous avons la guerre ») ; « nier la guerre » me laisse pantois.
Mlle Scherer ne reproche pas au prince de « défendre » mais de « pallier » [Déguiser une chose
qui est mauvaise, l’excuser en y donnant quelque couleur favorable. Il essaie de pallier sa faute. En
termes de Médecine, Pallier le mal, Ne le guérir qu’en apparence — cf. palliatif, soins palliatifs]
« toutes les infamies, toutes les atrocités » (à droite, « toutes » est effacé).
L’incidente « ma parole, j’y crois » est délayée en « car c'est l'Antéchrist en personne, j'en suis sûre! ».
« Asseyez-vous ici et causons » : « ici » est très directif et ne repose sur rien ; « causons » ? mais le
texte ne porte pas поговорим.

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Annexe I

12 novembre 2007

Tolstoï frenchie

Alors qu’une nouvelle traduction de Guerre et Paix déconcerte les lecteurs américains (elle
commence en français), France 2 diffuse ce soir la deuxième partie de sa dernière adaptation.
Tolstoï voulait appeler son livre « Tout est bien qui finit bien ». Pourquoi employa-t-il tant de
mots, d’expressions et de phrases en langue française ?

« Eh bien, mon prince, Gênes et Lucques ne sont plus que des apanages, des domaines de la famille Buo-
naparte. Non, je vous préviens que si vous ne me dites pas que nous avons la guerre, si vous vous permettez
encore de pallier toutes les infamies, toutes les atrocités de cet Antéchrist (ma parole, j’y crois) – je ne vous
connais plus, vous n’êtes plus mon ami, vous n’êtes plus mon fidèle serviteur comme vous dites. » Les
lecteurs américains découvrent cet automne, stupéfaits, irrités de devoir se reporter aux notes de
bas de page, ces phrases en français du début de War and Peace, dans la bouche d’Anna Pavlovna,
première dame d’honneur de l’impératrice Marie Fiodorovna : une nouvelle traduction de Война
и мир , lu de notre côté sous son titre français d’origine La Guerre et la Paix (emprunté par Tolstoï
à Pierre-Joseph Proudhon). La presse dit aux Américains : c’est un bon moment pour lire War and
Peace car nous sommes en guerre. Mais les lecteurs doivent choisir entre ce War and Peace de 1276
pages (traduit par les parisiens Larissa Volokhonsky et Richard Pevear, chez Knopf), qui conserve
pour la première fois les dialogues en français de Tolstoï, avec ses digressions philosophiques, et
un autre de 886 pages (une traduction par Andrew Bromfield, Ecco éditeur) donné abusivement
pour la version « originale ». Un combat fait rage, la France doit-elle s’y engager ? On voit déjà
combien l’alphabet russe a soudain changé la police de caractères.
Mais pourquoi deux mots sur cent de français (quarante pages environ) dans l’œuvre de Léon
(Tolstoï) ? Snobisme de l’aristocratie, dénonciation du « faux », « langue-masque » ? « Char-
mante », « mon cher », « ma bonne amie », c’est vrai, on trouve tout au long ces paillettes d’une lan-
gue de classe. « Adorable, divin, délicieux, s’écriait-on de tous côtés. » Anatole Kouraguine, qui aime
les « petites filles » : « Ah ! quel pied, mon cher, quel regard ! une déesse » (il parle bien sûr de la gracile
et pétillante Natacha Rostov). Et des mots isolés, « adolescentes », « prochain », « le bien public »,
« mots » (les bons mots, ceux dont Bilibine, le diplomate, réservera la primeur à Natacha devenue
reine de salon). Et des expressions : « comme un chien dans un jeu de quilles », « d’une pierre deux
coups », « tout vient à point à qui sait attendre », « mieux vaut tard que jamais » ou « vous êtes une fine
mouche ».
« La crème de la véritable bonne société, la fine fleur de l’essence intellectuelle de la société de Pétersbourg »
pratique ce langage dans les soirées données par Anna Pavlovna. Elle s’adresse en français à la
parfaitement belle princesse Hélène, à Pierre Bégouzhov [Bézoukhov], à Véra, Lise, Mlle Bou-
rienne, Julie Karaguine. « La méconnaissance de la langue maternelle était, semble-t-il, surtout le
fait des femmes. Pouchkine le suggère avec grâce et amusement par quelques vers d’Eugène Oné-
guine. Au reste comment s’en étonner puisque pour être une jeune fille du monde accomplie, il
fallait savoir chanter ou jouer du clavicorde, peindre à l’aquarelle et surtout parler français ! Aus-
si, toute misogynie tolstoïenne mise à part, était-il normal que le parler féminin plutôt que le mas-
culin soit représentatif de la gallomanie et serve de modèle à ce genre de caricature » (Marie Sé-
mon, les Femmes dans l’œuvre de Tolstoï, Institut d’études slaves).
[Les femmes dans l’œuvre de Léon Tolstoï, romans et nouvelles, par Marie Sémon, IES, 1984, 504 pages
(ouvrage couronné par l’Académie française : prix d’Académie)]
Pour autant, Anatole, le prince Basile, Hippolyte, le général Koutouzov, le chargé d’affaires du
Danemark, s’interpellent dans la même langue. André va jusqu’à parler le russe avec l’accent
français. Et Pierre, « même né en Russie il pense en français », dit Tolstoï. Il n’est pas le seul.
« Tout cela est bel est bon, mais il faut que cela finisse se dit le prince un beau matin. » « Une maîtresse
femme ! (il songe à Hélène) Voilà qui s’appelle poser carrément la question. Elle voudrait épouser tous les
trois à la fois, pensa Bilibine. » Ils se disent, ils pensent, adieu le snobisme : le langage s’intériorise,
il n’est plus en scène. Et il se dédouble. Le comte Rostoptchine (le père de la comtesse de Ségur),
gouverneur de Moscou : « La voilà, la populace, la lie du peuple, la plèbe qu’ils ont soulevée par leur sot-
tise, se disait-il » (en français). Puis, s’avançant sur le balcon, il s’adresse, en russe, à la foule.
« – Bonjour les enfants ! Merci d’être venus ». Une voix dans la foule : « Et toi qui disais que c’est
un Français… Il va te faire voir ce que c’est que l’ordre ». Rostoptchine livre à la meute un suspect
qu’elle étrangle et déchiquette. Un moment plus tard, seul, « il se dit en français : La populace est
terrible, elle est hideuse. Ils sont comme les loups qu’on ne peut apaiser qu’avec de la chair ».
Le français n’est plus seulement la fausse parole que son enfance poussait Tolstoï à railler.
« Quelle créature insupportable que cette Mimi [Marie Ivanovna, la gouvernante de sa sœur]… elle
était toujours après nous : ‘Parlez donc français !’ et à ce moment précis, comme pour la contrecarrer, il
nous venait une envie furieuse de parler russe… », « Mangez donc avec du pain », « Comment est-ce
que vous tenez votre fourchette ? » (Enfance). Lui-même ne tarda pas à être pris dans cette sociali-
sation par la langue : « À côté de moi, raconte-t-il dans Jeunesse, le groupe où était Ivine parlait français.
Ces messieurs me paraissaient affreusement bêtes. Chacun des mots que je saisissais dans leur conversation
me semblait non seulement absurde mais impropre, ce n’était pas français, tout bonnement (ce n’est pas
français, me disais-je en aparté)… ils n’étaient pas comme il faut.»
À l‘époque de Pierre le Grand, on écrit le russe en slavon d’église et le russe proprement dit n’est
que langue parlée (Hélène Carrère d’Encausse). La langue française devient le modèle idéal. En
quelle autre langue tenir une conversation ? Le français représente la manière de parler mais aussi
celle de penser. Tout le monde lit en français. Les grands textes de la littérature française sont tra-
duits, ils affinent et enrichissent la langue russe : elle contient encore 25% de mots venus de Paris.
Passe Catherine II, femme de lettres qui écrit en français et le traduit (Bélisaire de Marmontel,
condamné par l’Église, « passionnément lu et parfaitement compris en Russie » – toujours Mme la
secrétaire permanente [perpétuelle] de l’Académie française). Passe Voltaire, et passe Diderot.
Passe l’émigration et le collège français de St-Pétersbourg. Passe Pouchkine et ses lettres en fran-
çais, langue dans laquelle il pouvait atténuer (s’adressant à sa belle-mère) une confession, noyée
dans l’abstraction littéraire. Et ses premiers poèmes, faisant rimer comme Ronsard « rose » et
« éclose », écrivant son Portrait : « Vrai singe par sa mine / Ma foi voilà Pouchkine ». Lorsque Custine
passe à son tour, en 1839, trois mois en Russie (Tolstoï a onze ans), on se rend compte, à la lecture
de ses lettres qu’il ne rencontre qu’une seule fois quelqu’un qui « ne sait pas un mot de français »,
le commandant de la forteresse de Schlusselbourg [Schlüsselburg, Шлиссельбург : « forteresse-clé »],
la prison politique, mais finit par se demander s’il ne fait pas semblant d’ignorer sa langue.
Français, français, français, on ne sort pas du mot : Tolstoï en joue en permanence. C’est vrai que
son épouse la comtesse lui arracha une édition sans phrases françaises ni commentaires, mais que
Léon restaura aussitôt. Elle ne comprenait rien. Elle l’exaspérait. Par le français, ses personnages
disent ce qu’ils ne peuvent dire en russe. « Ah ! maman, ne dites pas de bêtises. Vous ne comprenez
rien. Dans ma position j’ai des devoirs, dit Hélène en passant du russe au français, car il lui semblait
qu’en russe il y avait quelque obscurité dans son affaire. » À la maladie de la comtesse Bézoukhov
(l’embarras où elle se trouvait d’épouser deux hommes à la fois), « personne n’aurait osé faire al-
lusion ». Alors on parle, en français, d’ « angine pectorale ». Et Anna Pavlovna peut glisser, dans
cette langue : « On m’a dit qu’elle allait un peu mieux ». Quand l’ennemi (Napoléon) approche, on
décide dans les salons de ne parler que le russe – en conservant la syntaxe du français ! – et de
donner des amendes à qui y manquerait. Julie Droubetskoï s’oublie : « Vous savez, je la crois un pe-
tit peu amoureuse du jeune homme » – « une amende ! Une amende ! Une amende ! – Mais comment
dire cela en russe ? ». Le chapitre XXIV de Jeunesse (« L’amour ») : « C’est ridicule et bizarre à dire, mais
je suis persuadé qu’il y a eu et qu’il y a encore nombre de gens d’une certaine société, en particulier des
femmes, qui auraient vu disparaître instantanément leur amour pour les amis, pour leur mari, pour leurs
enfants si seulement on leur avait interdit d’en parler en français. »
Rostoptchine à l’arrivée des troupes françaises : « Un conseil d’ami, mon cher, dit-il à Pierre. Décam-
pez, et au plus tôt, c’est tout ce que je vous dis. À bon entendeur, salut.» Sur l’honneur, cela ne peut se
dire en russe.
Le général Koutouzov, pendant la retraite de Napoléon, dit à Tchitchagov, en costume de petit
amiral, tout le sens, peut-être, de ces paroles françaises : « Ce n’est que pour vous dire ce que je vous
dis ». Dire ce que l’on dit et qu’on ne peut pas dire hors du français.
Les armées napoléoniennes, en envahissant leur terre, ont donné leur unité, leur langue, leur
conscience aux peuples de Russie. Plus de français dans les salons, plus de fines herbes dans les
cuisines, on mange de la soupe aux choux. La dernière réplique en français, avant l’épilogue, est
celle du général Villarski à Pierre : « Vous vous encroûtez, mon cher ». Fin du travail d’ironie.
Reste le titre, pris tardivement au français et qui ne correspond pas exactement à l’intention de
Tolstoï. Guerre, oui, par évidence, Austerlitz, Borodino, Moscou, la Bérézina, mais la Paix ? L’édi-
teur russe de la version courte, celle de Bromfield (Igor Zakharov) la vend par ces mots : « Deux
fois moins long, quatre fois plus intéressant… moins de guerre, plus de paix ». Mais ce n’est pas la sim-
ple paix qui interrompt une guerre, elle est plus profonde, plus immense et plus silencieuse. Elle
est le ciel d’Austerlitz que contemple le prince André, blessé (« Tout est mensonge en dehors de ce ciel
sans limites »). Elle dit la mort mieux que la guerre. C’est un bon moment pour lire Tolstoï (nous
avons la traduction intégrale de Boris de Schloezer [1881-1969] et aussi une version courte de Ber-
nard Kreise) car nous sommes – paraît-il – en paix. Et puisque France 2 diffuse ce soir la deuxième
partie de l’adaptation de Guerre et Paix, c’est un bon moment pour juger du triomphe de la littéra-
ture. Tout de même, il est bien difficile, déconcertant, incompréhensible, pour un lecteur améri-
cain, ce premier paragraphe du grand livre russe. It’s in French !

Alain Garric

Source : http://libellules.blog.lemonde.fr/2007/11/12/tolstoi-frenchie/
Libellules
… du latin libellus, diminutif de liber, petit livre — de deux à quatre pages éblouissantes de lu-
mière, ou bien du latin libella, niveau. Il était aussi une fois « Libé lu »…
À propos
“Libellules” met en ligne des articles de presse anciens avec l’accord de leur auteur. De temps à autre -
mais de plus en plus souvent — on publiera des textes nouveaux, inédits.
Eva Almassy
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Annexe II
Guère épais

Comme tout classique qui se respecte, Tolstoï savait qu’il est impossible de plaire à tout le monde.
Ainsi [Aussi ?], en écrivant son célèbre Guerre et Paix, avait-il imaginé plusieurs destins pour ses
personnages.
C’est une simple citoyenne soviétique, Evelina Efimovna Zaïdenshpur, qui a été la première à s’en
apercevoir. Entrée comme employée au musée Tolstoï de Moscou en 1918, elle consacrera une
soixantaine d’années à trier les premiers manuscrits de Tolstoï, tentant de constituer, à partir de
feuillets épars, quelque chose qui pourrait ressembler à une œuvre littéraire. Sa tâche accomplie,
elle réalisa que si l’on ajoutait les pages qu’elle avait retrouvées au Guerre et Paix que nous connais-
sons, et qui vit le jour le 6 décembre 1869 dans les pages du Messager russe, la vie de certains des
héros en deviendrait moins tragique : en effet, c’est seulement au cours des rédactions successives
de son roman que Tolstoï finit par décider de les tuer.
La première version composée de ces ébauches est sortie en 1994, mais les éditions Zakharov ont
aujourd’hui décidé d’en faire un best-seller. « Inédit. La première version complète du grand roman »,
proclame en gros caractères la couverture de cette nouvelle édition.
On ignore ce que vont en dire les professeurs de littérature, mais les écoliers et femmes au foyer
auront de quoi se réjouir, car cette version diffère notablement du classique qui nous était familier :
elle comporte bien plus de chapitres « paix » et moins de « guerre », elle est deux fois moins épaisse
(800 pages seulement), elle ne contient presque plus de digressions philosophiques. Les intermi-
nables passages en français ont été remplacés par leur traduction en russe, effectuée par Tolstoï lui-
même et, surtout, le prince André et Pétia Rostov restent en vie.
C’est très bien ainsi. À quoi bon faire de la peine aux lecteurs pour rien ? D’autant qu’il existe
désormais une alternative : les plus sanguinaires peuvent toujours lire l’édition pessimiste classique.

Courrier International, 24 février 2000

Зайденшнур Эвелина Ефимовна
(1902 – 1985) –
научный сотрудник;
толстовед-текстолог;
редактор ПСС (Юб)
(1924 – 1985)
http://www.tolstoymuseum.ru/history/people.html

Donc Zaïdenshnur (et non pas *Zaïdenshpur) ;
de Seidenschnur « fil de soie »

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