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Introduction à l'épistémologie objectiviste (chapitres 1-5)
par Ayn Rand, première parution dans The Objectivist juillet 1966 et février 1967.
Introduction to Objectivist Epistemology Voir aussi Nathaniel Branden : Le vol de concepts Leonard Peikoff : La dichotomie analytique-synthétique Edward W. Younkins: Métaphysique et épistémologie chez Ayn Rand

Préface

Cette série d'articles est offerte « à la demande du public ». Nous avons eu tellement de demandes
d'information sur l'épistémologie objectiviste que j'ai décidé de mettre sur le papier un résumé de l'un de ses éléments cardinaux, la théorie objectiviste des concepts. On peut considérer ces articles comme un avant-goût de mon ouvrage à venir sur l'objectivisme, présenté ici pour servir de guide aux étudiants en philosophie. Le problème des concepts, connu sous le nom de « querelle des universaux », est la question centrale de la philosophie. Comme la connaissance humaine s'acquiert et se conserve sous forme conceptuelle, la validité de la connaissance humaine dépend de celle des concepts. Or, les concepts sont des abstractions, ou « universaux », alors que tout ce que l'homme perçoit est particulier et concret. Quelle est la relation entre les abstractions et les faits concrets ? A quoi, précisément, les concepts se réfèrent-ils dans la réalité ? Se réfèrent-ils à quelque chose de réel, quelque chose qui existe vraiment — ou ne sont-ils que des inventions de l'esprit humain, des constructions arbitraires ou de vagues approximations qui ne peuvent prétendre représenter aucune connaissance ? « Toute connaissance s'énonce en termes de concepts. Si ces concepts correspondent à quelque chose que l'on peut trouver dans la réalité, ils sont réels et la connaissance humaine est fondée en fait ; s'ils ne correspondent à rien dans la réalité ils ne sont pas réels et la connaissance humaine est faite de pures créations de son imagination. » (Edward C. Moore, American Pragmatism: Peirce, James, & Dewey, New York: Columbia University Press, 1961, p. 27.) Pour donner un exemple de la question telle qu'on la pose habituellement : lorsque nous parlons de trois personnes comme des « êtres humains », qu'est-ce que nous désignons par ce terme ? Ces trois personnes sont autant d’êtres singuliers, différents à tous égards et qui pourraient ne pas posséder une

seule caractéristique identique (à commencer par leurs empreintes digitales). Si vous faites la liste exhaustive de ces caractéristiques particulières, vous n'en trouverez pas une seule qui représente l’« humanité ». Où se trouve donc l’« humanité » dans les êtres humains ? Qu'est-ce qu’il y a, dans la réalité, qui correspond au concept d’« homme » dans nos esprits ? Dans l'histoire de la philosophie, on trouve essentiellement quatre écoles de pensée sur cette question-là : 1. Les « réalistes extrêmes » ou platoniciens, qui prétendent que les abstractions existeraient comme des entités réelles ou archétypes dans une autre dimension de la réalité ; que les objets concrets que nous percevons ne seraient que leurs reflets imparfaits, mais que ces objets concrets évoqueraient ces abstractions dans nos esprits (d'après Platon, ils le feraient grâce au souvenir des archétypes que nous avions connus, avant notre naissance, dans cette autre dimension). 2. Les « réalistes modérés » dont l'ancêtre, malheureusement, est Aristote, qui tiennent que les abstractions existent dans la réalité, mais qu'elles n'existeraient qu'à l'intérieur des objets concrets, sous la forme d'essences métaphysiques, et que nos concepts se réfèreraient à ces essences-là. 3. Les « nominalistes », qui affirment que l'ensemble de nos idées ne serait faite que des images des objets concrets, et que les abstractions ne seraient que les « noms » que nous donnons à des regroupements arbitraires de faits concrets sur la base de vagues ressemblances. 4. Les « conceptualistes », qui partagent l'idée des nominalistes comme quoi les abstractions n'auraient aucun fondement dans la réalité, mais, qui tiennent que les concepts existeraient dans nos esprits comme des espèces d'idées et non en tant qu'images (il y a aussi la position nominaliste extrême, la moderne, qui consiste à déclarer que le problème serait un débat sans objet, la « réalité » un terme dépourvu de sens, que nous ne pourrions jamais savoir si nos concepts correspondent ou non à quoi que ce soit, et que notre connaissance est faite de mots, mais que ceux-ci ne seraient que convention sociale arbitraire). Si le problème, à la lumière de telles « solutions », pourrait paraître ésotérique, permettez-moi de vous rappeler que le sort des sociétés humaines, de la connaissance, de la science, du progrès et de toute l'existence humaine en sont dépendants. Ce qui est en jeu ici est l'efficacité cognitive de l'esprit humain. Comme je l'avais écrit dans For The New Intellectual, « pour nier l'esprit de l'homme, c'est le niveau conceptuel de sa conscience dont il faut nier la validité. Derrière toutes les tortueuses complexités, contradictions, équivoques, rationalisations de la philosophie depuis la Renaissance, la seule ligne cohérente, le fondement qui explique le reste, est : une offensive concertée contre la faculté conceptuelle de l'homme. « La plupart des philosophes n'entendaient pas disqualifier la connaissance conceptuelle, mais ses défenseurs ont fait davantage pour la détruire que ne l’ont fait ses ennemis.

Ils se sont montrés incapables de fournir une solution au problème « des universaux », c'est-àdire : de définir la nature et l'origine des abstractions, de spécifier le lien des concepts avec les données de la perception — et de prouver la validité de l'induction scientifique... les philosophes ont été incapables de réfuter l'affirmation du Chamane, comme quoi leurs concepts étaient aussi arbitraires que ses propres lubies, et que leur connaissance scientifique n'avait pas plus de validité métaphysique que ses révélations. » Voilà les raisons pour lesquelles j'ai choisi de vous initier à l'épistémologie objectiviste en vous présentant ma théorie des concepts. J'intitule cet ouvrage une « Introduction » parce que j'y présente cette théorie en-dehors de son contexte entier. Par exemple, je n'y inclus pas une discussion de la validité des sens de l'homme, dans la mesure où les arguments de ceux qui s’en prennent aux sens ne sont que des variantes du sophisme du « vol de concepts[1] ». Pour cette série d'articles, il faudra tenir pour acquise la validité des perceptions sensorielles — et se souvenir de l'axiome que l'existence existe (lequel, incidemment, est une manière de traduire sous la forme d'une proposition, et par conséquent d'un axiome, le fait primaire de l'existence). Veuillez conserver à l'esprit la déclaration dans son intégralité : « L'existence existe — et l'acte de comprendre cette affirmation implique deux axiomes corollaires : que quelque chose existe, que l'on perçoit, et que soi-même on existe doté d'une conscience, la conscience étant la faculté de percevoir ce qui existe » (Atlas Shrugged). Pour la commodité du lecteur, un résumé du texte est fourni à la conclusion de cet ouvrage. —Ayn Rand, New York, juillet 1966.

1. La connaissance et la mesure
La conscience, en tant qu'état d'attention au monde, n'est pas un état passif, mais une démarche dynamique qui consiste en deux activités essentielles : la différentiation et l'intégration. Même si, chronologiquement, la conscience de l'homme se développe en trois étapes — celle des sensations, celle des perceptions, et celle des concepts — épistémologiquement, le point de départ de toute la connaissance humaine est celle des perceptions. Les sensations en tant que telles ne se conservent pas dans la mémoire de l'homme, de même qu'un être humain ne peut pas ressentir une sensation pure et isolée. Pour autant qu'on puisse s'en assurer, l'expérience sensorielle d'un nouveau-né est un chaos indifférencié. C'est au niveau des perceptions que commence la conscience discriminante. Une perception est un groupe de sensations automatiquement conservées et intégrées par le cerveau d'un organisme vivant. C'est sous la forme de ces perceptions que l'homme reçoit le témoignage de ses sens et appréhende la réalité. Lorsque nous parlons de « perception directe » ou de « conscience immédiate », c'est du niveau des perceptions que nous parlons. Ce sont les perceptions, et non les sensations, qui

sont le donné, l'évident. La connaissance des sensations en tant que composantes des perceptions n'est pas directe, l'homme l'acquiert beaucoup plus tard : c'est une découverte scientifique, une découverte conceptuelle. La composante élémentaire du savoir humain est la notion d’« existant » — de quelque chose qui existe, qu'il s'agisse d'une entité, d'un attribut ou d'une action. Comme il s'agit d'un concept, on ne peut pas le saisir explicitement avant d'avoir atteint le stade conceptuel. Cependant, elle est implicite dans toute perception (percevoir une chose c’est percevoir qu'elle existe) et on l'appréhende implicitement au niveau des perceptions — c'est-à-dire que l’on saisit les composants du concept d’« existant », les données qui devront par la suite être intégrées par le concept. C'est cette connaissance implicite qui permet à notre conscience de se développer plus avant (on pourrait supposer que le concept d’« existant » est implicite y compris au niveau des sensations — dans la mesure où la conscience est capable de discriminer à ce niveau-là. Une sensation est la sensation de quelque chose, qui se distingue du rien qui précédait et qui suivra. Une sensation ne nous dit pas ce qui existe, mais seulement que cela existe. Le concept (implicite) d'existant suit trois étapes quand il se développe dans l'esprit de l'homme. La première étape est la conscience qu'un enfant a d'objets, de choses, qui représentent (implicitement) le concept d'entité. La deuxième étape, étroitement liée, est la conscience de choses spécifiques, particulières qu'il peut reconnaître et distinguer du reste de son champ perceptif — laquelle représenté l’« identité » implicite du concept. La troisième étape consiste à saisir les relations entre ces entités en comprenant les similitudes et les différences entre ces entités. Cela nécessite de transformer le concept (implicite) d’« entité » en celui d’« unité » : Lorsqu'un enfant observe que deux objets (qu'il apprendra plus tard à désigner comme des « tables » se ressemblent entre eux, mais sont différents de quatre autres objets (des « chaises »), son esprit se concentre sur un attribut particulier des objets (leur forme) puis il les isole en fonction de leurs différences, et il les intègre en tant qu'unités dans des groupes séparés en raison de leurs ressemblances. Cela, c'est la clé, la porte d'entrée pour le niveau conceptuel de la conscience humaine. Etre capable de considérer des entités comme des unités est la méthode de cognition spécifique de l'homme, et que les autres êtres vivants sont incapables d’imiter. Une unité est un existant que l'on considère comme le membre distinct d'un groupe de deux ou plusieurs membres similaires (deux cailloux représentent deux unités ; tout comme deux mètres carrés de terrain, si on les considère comme la partie distincte d'une étendue continue). Notez que le concept d’« unité » implique un acte de la conscience -- une attention sélective, une certaine manière de considérer les choses, mais qu'il ne s'agit pas d'une création arbitraire de cette conscience : c'est une méthode d'identification ou de classement qui se fonde sur les attributs qu'une conscience observe dans la réalité. Cette méthode autorise toutes sortes de rangements et de classifications croisées : on peut classer les choses d'après leur forme, ou leur couleur, ou leur poids, ou leur taille ou leur structure

atomique ; cependant, le critère de classification n'est pas pure invention : c'est dans la réalité qu'on le perçoit. Ainsi, le concept d’« unité » est un pont entre la métaphysique et l'épistémologie : les unités n'existent pas en tant qu'unités ; ce qui existe ce sont des choses, mais les unités sont des choses qu'une conscience considère au sein de certaines relations. En saisissant le concept (implicite) d’« unité », on atteint le niveau conceptuel de la cognition, qui consiste en deux domaines liés entre eux : le conceptuel et le mathématique. Le processus de formation des concepts est, dans une large mesure, un processus mathématique. Les mathématiques sont la science de la mesure. Avant de poursuivre vers le sujet de la formation des concepts, considérons d'abord celui de la mesure. Mesurer est identifier une relation, relation quantitative établie au moyen d'un étalon qui sert d'unité. Les entités (et leurs actions) se mesurent par leurs attributs (la longueur, le poids, la vitesse, etc.) et la norme de la mesure est une unité spécifiée concrètement qui représente l'attribut correspondant. Ainsi, on mesure la longueur en pieds, en pouces, en mètres, la masse en kilogrammes, la vitesse par une distance donnée parcourue en un temps donné, etc. Il importe de noter que, alors que le choix d'un étalon donné est libre, les règles mathématiques de son emploi ne le sont pas. Cela ne fait aucune différence que l'on mesure la longueur en termes de pieds ou de mètres ; l'unité ne fournit que la forme de la notation, non le fond ni le résultat du processus de mesure. Les faits établis par la mesure seront les mêmes, quel que soit l'instrument particulier utilisé ; l'étalon ne peut ni les altérer ni les affecter. Les critères d'un étalon de mesure sont : qu'il représente l'attribut approprié, qu'il soit facilement perceptible par l'homme et que, une fois choisi, il demeure immuable et absolu chaque fois qu'on s'en sert (veuillez conserver cela à l'esprit : nous aurons des raisons de le rappeler). Maintenant, quelle est la raison d'être de la mesure ? Observez que mesurer consiste à lier une unité facilement perceptible à des quantités plus grandes ou plus petites, puis à des quantités infiniment plus grandes ou plus petites, qui ne sont pas directement perceptibles par l'homme (le mot « infiniment » s'emploie ici comme un terme mathématique et non métaphysique). La raison d'être de la mesure est de développer la portée de la conscience humaine au-delà du niveau des perceptions : au-delà de la capacité immédiate de ses sens et des faits directement concrets de tout moment donné. On peut percevoir directement la longueur d'un pied ; pas celle de dix kilomètres. Ayant établi la relation entre le pied et le kilomètre, l'homme peut appréhender et connaître n'importe quelle distance terrestre ; en établissant la relation entre les kilomètres et les années-lumière, il peut connaître les distances entre les galaxies. Le processus de la mesure surajoute une connaissance sans limite d'échelle à une expérience limitée fondée sur la perception — c'est un processus qui rend l'univers connaissable, qui le met à la portée de la conscience humaine, en établissant son rapport avec l'homme. Ce n'est pas un accident que les premières tentatives de mesure par l'homme (dont les témoignages perdurent encore de nos jours) ont consisté à comparer les choses à lui-même — comme, par exemple, en prenant la longueur de son pied comme mesure de la longueur, ou en adoptant le système décimal, dont on pense qu'il trouve son origine dans les dix doigts de l'homme comme unités de compte.

C'est à cette occasion que l'on peut donner un nouveau sens à l'ancien aphorisme de Protagoras — un sens contraire à ce qu'il entendait : « L'homme est la mesure de toutes choses ». C’est bien l'homme qui est la mesure, épistémologiquement puisque ça ne l’est pas métaphysiquement. Relativement à la connaissance humaine, il faut que la mesure soit l'homme, puisqu'il lui faut amener toutes ces choses dans le domaine de ce qui est humainement connaissable. Cependant, loin de mener au subjectivisme, les méthodes qu'il doit employer exigent la précision mathématique la plus rigoureuse, la soumission la plus rigoureuse à l'objectivité des règles et des faits — s'il faut que le produit final puisse s'appeler de la connaissance. Cela est vrai des principes mathématiques ainsi que des principes en vertu desquels l'homme forme ses concepts. C'est en même temps que se développent les facultés mathématiques et conceptuelles de l'homme. C'est au moment où il apprend ses premiers mots qu'un enfant apprend à compter. Et pour qu'il dépasse le stade où il compte sur ses dix doigts, c'est le niveau conceptuel de sa conscience qu'il lui faut développer.

2. La formation des concepts
Un concept est l'intégration mentale de deux ou plusieurs unités que l'on isole à partir d'un ou plusieurs critères caractéristiques et qu'on rassemble sous une définition spécifique. Les unités en question peuvent représenter n'importe quel aspect de la réalité : des entités, des attributs, des relations, etc. ; il peut s'agir de concrets perceptibles ou d'autres concepts, formés antérieurement. L'acte d'isoler entrepris est un processus d'abstraction : c'est-à-dire une attention sélective de l'esprit qui extrait ou sépare un certain aspect de la réalité de tous les autres (par exemple isole un certain attribut des entités qui le possèdent, ou une certaine action des entités qui l'accomplissent, etc.). L'unification mise en œuvre n'est pas une simple somme, mais une intégration, c'est-à-dire la fusion des unités dans une unité mentale unique et inédite, dont on se servira par la suite comme d'un seul élément de la pensée (mais que l'on peut décomposer en ses unités constitutives toutes les fois où c'est nécessaire). Pour s'en servir comme d'une seule unité mentale, à l'immensité des connaissances qu'intègre un concept il faut donner la forme d'un concret unique, spécifique, perceptible, qui la distinguera de tous les autres concrets et de tous les autres concepts. C'est la fonction que remplit le langage. Le langage est un code de symboles visuels et auditifs qui remplit le rôle psycho-épistémologique de convertir les concepts en l'équivalent mental de faits concrets. C'est la langue qui est le domaine exclusif et l'instrument des concepts. Chacun des mots dont nous nous servons (à l'exception des noms propres) est un symbole qui dénote un concept, c'est-à-dire qui représente un nombre illimité de concrets d'un certain type (on se sert des noms propres pour identifier et inclure des entités particulières dans une méthode conceptuelle de cognition. Observez que même les noms propres, dans les civilisations avancées, appliquent le principe définitionnel du genre et de la différence spécifique : par exemple Jean-Philippe Smet, avec « Smet » servant de genre et « Jean-Philippe » de différence spécifique — ou encore New York, Etats-Unis). Les mots transforment les concepts en entités (mentales). Les définitions leur fournissent leur identité (des mots sans définition ne sont pas du langage mais des sons inarticulés). Nous discuterons plus tard des définitions, en long et en large.

Ce qui précède est une description générale de la nature des concepts en tant que produits d'un certain processus mental. Cependant, la question de l'épistémologie est : quelle est précisément la nature de ce processus ? A quoi les concepts se réfèrent-ils au juste dans la réalité ? Examinons donc maintenant le processus dans la formation du plus simple des concepts, celui d'un attribut unique (chronologiquement, ce n'est pas le premier concept qu'un enfant saisirait ; mais c'est le plus simple qui soit épistémologiquement — par exemple, le concept de longueur. Si un enfant regarde une allumette, un crayon et un bâton, il observe que la longueur est un attribut qu'ils ont en commun, mais que leurs longueurs particulières diffèrent. La différence est une différence de mesure. Pour former le concept de « longueur », l'esprit de l'enfant retient l'attribut et omet ses valeurs particulières. Ou, plus précisément, si on décrivait le processus par des mots, il consisterait en ce qui suit : « la longueur existe forcément dans une certaine quantité, mais elle peut exister en n'importe quelle quantité ; j'identifierai comme ‘longueur’ cet attribut de n'importe quel existant qui la possède que l'on peut associer quantitativement à une unité de longueur, sans en préciser la quantité. » Ce n'est pas en ces termes-là que pense l'enfant (il n'a encore aucune connaissance des mots) mais c'est bien la nature du processus que son esprit réalise sans le décrire verbalement. Et c'est le principe qu'applique son esprit lorsque, ayant compris le concept de longueur pour avoir observé nos trois objets, il s'en sert pour identifier l'attribut de la longueur dans un bout de ficelle, un ruban, une ceinture, un couloir ou une rue. Le même principe dirige le processus de formation des concepts d'entités : par exemple, le concept de « table ». L'esprit de l'enfant distingue d'autres objets deux ou plusieurs tables en se concentrant sur la caractéristique qui les distingue, à savoir leur forme. Il observe que leur forme varie, mais qu'elles ont une caractéristique en commun : une surface horizontale et plane, et des pieds. Il forme le concept de « table" en retenant cette caractéristique-là et en omettant toutes les mesures particulières, non seulement celles de la forme, mais de toutes les autres caractéristiques des tables (dont il ne sait pas grand-chose à ce moment-là). La définition d'une « table » par un adulte serait : « un objet fait par l'homme consistant en une surface horizontale et plane, avec des pieds, qui est là pour porter d'autres objets plus petits ». Observez ce qu'on précise et ce qu'on omet dans cette définition : on précise et on conserve la caractéristique distinctive de la forme, et on omet les mesures particulière de la géométrie (si la surface est carrée, ronde, oblongue ou triangulaire, le nombre des pieds et leur forme, etc.), et celles de la taille et du poids : on précise qu'il s'agit d'un objet matériel, mais la matière dont il est faite on l'omet, laissant ainsi de côté les mesures qui différencient telle matière de telle autre, etc. Observez, cependant, que les nécessités d'usage de la table imposent certaines limites sur les mesures qu'on omet, sous forme de « pas plus grande que… » et « pas plus petite que… » exigées par sa fonction. Cela exclut une table haute de trois mètres ou une de cinq centimètres (quoiqu'on puisse cataloguer cette dernière comme un jouet ou une maquette) et proscrit les matières inadaptées, par exemple si elles ne sont pas solides.

Conservez fermement à l'esprit que parler d’« omettre la mesure » ne signifie nullement, dans ce contexte, que l'on considérerait que les mesures n'existent pas : cela veut dire que ces mesures existent, mais qu'on ne précise pas lesquelles ; le fait que ces mesures doivent nécessairement exister est un élément essentiel du processus. Le principe est : il doit absolument exister des mesures définies, mais celles-ci peuvent prendre n'importe quelle valeur. L'enfant n'est pas conscient de toutes ces complexités, et n'a pas besoin de l'être, lorsqu'il se bâtit le concept de « table ». Il le forme en distinguant les tables de tous les autres objets dans le contexte de son propre savoir. A mesure que ses connaissances s'accroissent, la définition de ses concepts gagne en raffinement (nous en discuterons lorsque nous traiterons des définitions ; cependant, le principe et le modèle de la formation des concepts demeurent les mêmes). Les premiers mots qu'un enfant apprend sont des mots qui désignent des objets visibles, et c'est visuellement qu'il conserve ses premiers concepts. Observez que la forme visuelle qu'il leur prête se réduit aux faits essentiels qui distinguent des autres le type d'entités en cause — par exemple pour un être humain, le type universel du dessin d'enfant est la forme d'un ovale pour le torse, d'un rond pour la tête, de quatre bâtons pour les membres, etc. Ces dessins-là représentent la transcription visuelle du processus d'abstraction et de formation des concepts au moment où l'esprit passe du niveau des perceptions au vocabulaire complet du stade conceptuel. Comme l'écriture pictographique des peuples orientaux semble l'indiquer, on a des raisons de penser que le langage écrit a commencé sous forme de dessins. Avec le développement du savoir de l'homme et de ses capacités d'abstraction, une représentation picturale de ses concepts devint trop limitée pour leur portée, et fut remplacée par un code entièrement symbolique. Un concept est l'intégration mentale de deux ou plusieurs unités possédant la même (les mêmes) caractéristique(s) distinctive(s), omission faite de leurs mesures particulières. L'élément de la ressemblance est impliqué de façon cruciale dans la formation de tout concept. La ressemblance, dans ce contexte, est la relation entre deux ou plusieurs existants qui possèdent les mêmes caractéristiques, mais dans une mesure ou à un degré différents. Observez le rôle multiple de la mesure dans le processus de formation des concepts, à chacune de ses deux phases essentielles : la différenciation et l'intégration. Les concepts ne peuvent pas être formés au hasard. Tous les concepts se forment en commençant par distinguer des autres deux ou plusieurs existants. Toutes les différenciations conceptuelles se font en termes de caractéristiques commensurables (c'est-à-dire de caractéristiques qui possèdent une unité commune pour les mesurer). Aucun concept, par exemple, ne pourrait être formé en tentant de distinguer des objets oblongs d'objets qui seraient verts. On ne peut pas intégrer des caractéristiques non commensurables dans une unité unique. Les tables, par exemple, se distinguent d'abord des chaises, des lits et autres objets par des caractéristiques de forme, laquelle est un attribut possédé par tous les objets en cause. Alors, on établit leur type particulier de forme comme la caractéristique distinctive des tables, c'est-à-dire qu'on spécifie une certaine catégorie de mesures géométriques constitutives d'une forme. Ensuite, à l'intérieur de cette catégorie, on omet les mesures particulières des formes de table individuelles.

Notez qu'une forme donnée représente une certaine catégorie ou ensemble de mesures géométriques. La forme est un attribut ; les différences de forme — qu'il s'agisse de cubes, de sphères, de cônes, ou de toute combinaison complexe — sont affaire de mesures différentes ; toute forme peut se réduire ou s'exprimer par un ensemble de chiffres en termes de mesure linéaire. Lorsque, au cours du processus de formation des concepts, on observe que la forme est une caractéristique commensurable de certains objets, il n'est pas obligé de mesurer toutes les formes en cause ni de savoir comment le faire ; tout ce qu'il a à faire c'est d'observer l'élément de la ressemblance. La ressemblance s'appréhende par la perceptionA. On n'a pas besoin, pour l'observer, de savoir que cela implique une question de mesure. C'est à la philosophie et à la science d'identifier ce fait-là. Quant au processus effectif de la mesure des formes, toute une branche des mathématiques avancées, à commencer par la géométrie, se consacre à la tâche de découvrir des méthodes pour décrire diverses formes — méthodes complexes qui consistent à réduire le problème au termes d'une méthode simple et primitive, la seule dont l'homme dispose dans ce domaine : la mesure linéaire (le calcul intégral, dont on se sert pour mesurer la surface de cercles, n'en est qu'un exemple). A cet égard, la formation des concepts et les mathématiques appliquées jouent un rôle comparable, tout comme l'épistémologie philosophique et la mathématique théorique ont des objectifs similaires : il s'agit d'amener l'univers à la portée de la connaissance humaine — en identifiant des relations au sein des données de la perception. Un autre exemple de mesure implicite peut s'observer dans la formation des concepts de couleur. On établit de tels concepts en observant que les différentes tonalités du bleu se ressemblent, comme celles du rouge, pour différencier ainsi la gamme du bleu de celle du rouge, du jaune, etc. Des siècles se sont écoulés avant que la science découvre par quelle unité les couleurs pouvaient effectivement se mesurer : la longueur d'onde de la lumière, découverte qui justifiait, en termes de preuve mathématique, les différenciations que les hommes faisaient et font toujours en termes de ressemblance visuelle (on traitera plus tard toutes les questions de « cas limites »). Une caractéristique commensurable (telle que la forme dans le cas des tables, ou la teinte dans celui des couleurs) est un élément essentiel du processus de formation des concepts. Je le désignerai comme le « Dénominateur Conceptuel Commun » et le définirai comme « la (ou les) caractéristique(s) réductible(s) à une unité de mesure, au moyen de laquelle (desquelles) on différencie deux ou plusieurs existants d'autres existants qui en sont dotés ». La (les) caractéristique(s) distinctive(s) d'un concept représente(nt) une catégorie déterminée de mesures dans le cadre du « Dénominateur Conceptuel Commun » en cause. On peut former de nouveaux concepts en intégrant des concepts antérieurement formés dans des catégories plus larges, ou en les subdivisant en catégories plus étroites (démarche dont nous discuterons plus loin). Cependant, tous les concepts sont finalement réductibles à leur fondement dans les entités perceptibles, qui constituent la base (le donné) du développement cognitif de l'homme.

Les premiers concepts que l'on se forme sont relatifs aux entités — étant donné que les entités sont les seuls existants primaires (les attributs ne peuvent pas exister en eux-mêmes, ils ne sont que les caractéristiques des entités ; les mouvements sont des mouvements d'entités ; des relations sont des relations au sein d'entités). Au moment où il forme ses notions relatives aux entités, l'esprit d'un enfant doit se concentrer sur une caractéristique distinctive — c'est-à-dire sur un attribut — dans le but d'isoler de tous les autres un certain groupe d'entités. Il est donc conscient desdits attributs alors qu'il forme ses premiers concepts, mais s'il en est conscient c'est par la perception et non conceptuellement. C'est seulement lorsqu'il aura saisi un certain nombre de concepts relatifs aux entités qu'il pourra accéder au stade où il abstrait les attributs des entités et commencera à former des concepts séparés pour ces attributs. La même chose est vraie des concepts de mouvement : un enfant perçoit bien le mouvement, mais il ne peut former le concept de « mouvement » avant d'avoir formé des concepts sur ce qui se déplace, c'està-dire les entités (pour autant que l'on puisse s'en assurer, le niveau des perceptions chez un enfant est semblable à celui des animaux supérieurs. Les animaux supérieurs peuvent percevoir des entités, des mouvements, des attributs, et certains décomptes d'entités. Cependant, ce qu'un animal ne peut pas réaliser est le processus d'abstraction — où la pensée distingue des entités les attributs, les mouvements et les nombres. On a dit qu'un animal peut percevoir deux oranges ou deux pommes de terre, mais ne peut pas appréhender le concept de « deux »). Les concepts de matériaux se forment en observant les différences entre les matières constitutives des entités (la matière existe uniquement sous la forme d'entités spécifiques, telle qu'une pépite d'or, une planche en bois, une goutte d'eau ou un océan). Le concept d’« or », par exemple, se forme en isolant les objets en or de tous les autres objets, puis en abstrayant et en conservant la matière, l'or, et en omettant les mesures des objets (ou des alliages) où l'or pourrait se trouver. Ainsi, la matière est la même dans tous les cas concrets subsumés par le concept, et ne diffère que par la quantité. Les concepts de mouvement se forment en spécifiant la nature distinctive des entités qui se déplacent, et/ou du milieu où cela se passe — et en omettant les mesures particulières de chacun des cas de mouvement ainsi que des entités impliquées. Par exemple, le concept de « marche » désigne un certain type de mouvement exécuté par des êtres vivants qui possèdent des jambes, et ne s'applique pas aux déplacements d'un serpent ou d'une automobile. Celui de la « nage » décrit les mouvements de tout être vivant qui se propulse dans l'eau, et ne s'applique pas aux déplacements d'un bateau. Le concept de « vol » dénote le mouvement de toute entité qui se déplace à travers les airs, qu'il s'agisse d'un oiseau ou d'un avion. Les adverbes sont les concepts des caractéristiques des mouvements (ou des actions) ; on les forme en spécifiant une caractéristique et en omettant les mesures du mouvement ainsi que des entités en cause — par exemple « rapidement », qui peut s'appliquer à l'acte de « marcher » ou de « nager » ou de « parler », etc., la mesure de ce qui est « rapide » dépendant, dans toute situation donnée, du type de mouvement décrit.

Les prépositions sont des concepts décrivant des relations entre existants, principalement spatiales ou temporelles ; on les forme en spécifiant les relations et en omettant les mesures des existants ainsi que de l'espace ou du temps concernés — par exemple « sur », « dans », « audessus », « après », etc. Les adjectifs sont des concepts décrivant des attributs ou des caractéristiques. Les pronoms appartiennent à la catégorie des concepts désignant des entités. Les conjonctions sont des concepts qui décrivent des relations entre des pensées et appartiennent à la catégorie des concepts de la conscience. En ce qui concerne ces derniers, les concepts qui décrivent la conscience, nous allons longuement en discuter dans ce qui suit (pour anticiper des questions telles que « peut-on mesure l'amour ? » Je m'autoriserai la très philosophique réponse : « et comment ! ») Maintenant, nous pouvons répondre à la question : à quoi nous référons-nous précisément lorsque nous désignons trois personnes comme des « êtres humains » ? Nous nous référons au fait que ce sont des êtres vivants qui possèdent les mêmes caractéristiques qui les distinguent de toutes les autres espèces vivantes : la faculté de raisonner — même si la mesure spécifique de cette caractéristique qui les distingue en tant qu'êtres humains, de même que celle de toutes leurs autres caractéristiques en tant qu'êtres vivants, est différente (en tant qu'êtres vivants d'un certain type, ils possèdent d'innombrables caractéristiques en commun : les mêmes formes, la même échelle de taille, le même modèle de visage, les mêmes organes vitaux, les mêmes types d'empreintes digitales, etc., et toutes ces caractéristiques ne diffèrent que par leurs mesures). Deux liens entre les domaines conceptuel et mathématique méritent qu'on les mentionne à ce stade, outre le fait évident que le concept d’« unité » figure à la base et au départ des deux. 1. Un concept n'est pas formé par l'observation de tous les concrets qu'il désigne, pas plus qu'il ne spécifie leur nombre. Un concept ressemble à une suite arithmétique d'unités spécifiquement définies, qui partirait dans les deux sens, serait ouverte à ses deux extrémités et inclurait toutes les unités de cette catégorie particulière. Par exemple, le concept d’« homme » inclut tous les êtres humains qui vivent à présent, mais aussi tous ceux qui ont jamais vécu ou qui vivront jamais. Une suite arithmétique s'étend à l'infini, sans que cela implique que l'infini existe réellement ; une telle extension signifie seulement que, quel que soit le nombre de ses membres qui existent, il y a lieu de les inclure dans la même succession. Le même principe s'applique aux concepts : le concept d’« être humain » ne précise pas (et n'a pas besoin de préciser) quel est le nombre des êtres humains qui auront finalement existé : il se borne à préciser quelles sont leurs caractéristiques, et signifie qu'il y a lieu d'identifier comme tels toutes les entités, quel que soit leur nombre, qui possèdent les caractéristiques en question. 2. Le principe de base de la formation des concepts (lequel affirme que les mesures que l'on omet doivent forcément exister avec une certaine valeur, mais qu'elles peuvent prendre n'importe laquelle) est l'équivalent de ce principe de base de l'algèbre, qui affirme que les symboles algébriques doivent avoir une certaine valeur numérique, mais qu'on peut leur donner

n'importe laquelle. Dans ce sens et à cet égard, la conscience des perceptions n'est pas arithmétique, alors que la conscience conceptuelle est l'algèbre de la cognition. La relation des concepts avec leur contenu particulier est la même que celle des symboles algébriques avec les nombres. Dans l'équation 2a = a + a, on peut substituer n'importe quel nombre au symbole « a » sans affecter la véracité de l'équation. Par exemple: 2 x 5 = 5 + 5 ou : 2 x 5 000 000 = 5 000 000 + 5 000 000. De même, par la même méthode psycho-épistémologique, un concept s'emploie comme un symbole algébrique qui représente n'importe laquelle des unités de la suite arithmétique qu'il désigne. Que ceux qui cherchent à invalider les concepts en déclarant qu'ils sont incapable de trouver l’« homme-ité » dans l'homme, essaient d'invalider l'algèbre en prétendant qu'ils ne peuvent pas trouver de l’« a-ité » dans 5 ou dans 5 000 000.

3. L'abstraction à partir d'abstractions
A partir de ce qui fait la base du développement conceptuel — des concepts identifiant les concrets perceptibles — le processus cognitif évolue de deux manières qui interagissent entre elles : dans le sens d'une connaissance plus extensive et d'une connaissance plus intensive, vers des intégrations plus larges et vers des différenciations plus précises. Suivant ce processus et en conformité avec les moyens de preuve de la cognition, les concepts antérieurement formés s'intègrent dans des concepts plus larges, ou se retrouvent subdivisés en concepts plus pointus. Le rôle du langage (dont nous discuterons abondamment lorsque nous parlerons des définitions) doit être brièvement mentionné à ce stade. Le processus de formation d'un concept n'est complet que lorsque les unités qui le constituent ont été intégrées en une seule au moyen d'un mot particulier. Les premiers concepts qu'un enfant se forme sont des concepts d'entités perceptibles ; les premiers mots qu'il apprend sont les mots qui les désignent. Même si un enfant n'a plus à reproduire le trait de génie accompli par un ou plusieurs esprits lors des premiers balbutiements de la race humaine dans la préhistoire et réinventer le langage, tout enfant doit accomplir indépendamment l'exploit de comprendre la nature du langage, processus qui symbolise les concepts au moyen des mots. Même si un enfant n'invente pas (et n'a pas besoin d'inventer) par lui-même tous les concepts, en observant tous les aspects de la réalité à laquelle il est confronté, il lui faut réaliser le processus consistant à différencier et à intégrer les objets concrets qu'il perçoit s'il veut comprendre le sens des mots. Si le cerveau d'un enfant est matériellement atteint et incapable de réaliser ce processus, il n'apprend pas à parler. Apprendre à parler ne consiste pas à mémoriser des sons — cela, c'est la manière dont un perroquet apprend à « parler ». Apprendre consiste à comprendre le sens, c'est-à-dire à identifier les référents des mots, le type d'existants que ces mots désignent dans la réalité. A cet égard, apprendre les mots est un accélérateur inestimable du développement cognitif chez l'enfant, mais ce n'est pas un substitut au processus de formation des concepts. Rien ne peut remplacer celui-ci. Après le premier stade consistant à apprendre certains faits fondamentaux, il n'existe pas d'ordre particulier que devrait suivre l'enfant pour apprendre de nouveaux concepts ; il y a, pendant un certain

temps, une vaste zone à option, où il peut apprendre presque en même temps les concepts simples et primaires et d'autres, plus complexes et déduits, suivant sa propre initiative intellectuelle et les influences aléatoires de son milieu. L'ordre particulier dans lequel il apprend ses nouveaux mots n'a pas d'importance à ce stade, pourvu qu'il en comprenne le sens. Son développement conceptuel complet, indépendant, ne commence que lorsqu'il a acquis un vocabulaire suffisant pour former des phrases — c'est-à-dire pour pouvoir penser (à ce moment, il peut progressivement mettre de l'ordre dans son équipement conceptuel accumulé au hasard). Jusqu'alors, il pouvait conserver les référents de ses concepts au moyen de la perception, essentiellement visuelle ; à mesure que sa chaîne conceptuelle s'éloigne de plus en plus des concrets perceptibles, la question des définitions verbales devient cruciale. C'est à cet endroit-là que tous les démons de l'enfer se déchaînent. Outre le fait que les méthodes éducatives de la plupart de ses aînés sont telles que, bien loin de l'assister, elles ont tendance à paralyser son développement à venir, le choix personnel et la motivation de l'enfant sont cruciaux à ce moment. Les enfants auront toutes sortes de manières d'apprendre des mots nouveaux par la suite. Certains (une très petite minorité) continuent tout droit, par la même méthode que précédemment, c'est-à-dire en traitant les mots comme des concepts, en exigeant une compréhension claire, de première main (dans le contexte de cette connaissance-là) du sens exact de chacun des mots qu'ils apprennent, ne laissant jamais s'insinuer un hiatus dans la chaîne liant leurs concepts aux faits de la réalité. Certains poursuivent sur le chemin des approximations, où le brouillard s'épaissit à chaque pas, où l'emploi des mots est guidé par la sensation d’« avoir une idée de ce que ça veut dire ». Certains passent de la cognition à l'imitation, remplaçant la compréhension par la mémorisation, et adoptent ce qui ressemble à la psycho-épistémologie d'un perroquet d’aussi près qu'un cerveau humain puisse s'en approcher — n'apprenant ni concepts ni mots, mais des suites de sons dont les référents ne sont pas des faits de la réalité, mais les expressions faciales et les frémissements émotifs de leurs aînés. Et certains (une écrasante majorité) adoptent une mixture précaire de différentes doses de chacune des trois méthodes. Cependant, la question de savoir comment des individus singuliers se trouvent apprendre les concepts et celle de savoir ce que sont les concepts, sont deux questions différentes. En considérant la nature des concepts et le processus d'abstraction à partir des abstractions, nous devons faire l'hypothèse d'un esprit capable d'accomplir ce processus (ou d'en rendre compte et de le vérifier). Et nous devons nous rappeler que, si nombreux que soient ceux qui traitent le concept avec leur bouche comme un son dépourvu de sens, il a bien fallu que quelqu'un lui en donne un à un moment donné. Pour intégrer les concepts dans des concepts plus larges, les premières étapes sont assez simples, parce qu'elles continuent de se référer à des concrets perceptibles. Par exemple, on observe que les objets qu'on a identifiés par les concepts de « table », de « chaise », de « lit », de « bureau », etc. ont certains points communs, mais sont différents des objets qu'on a identifiés comme des « portes », des « fenêtres », des « tableaux ou des « rideaux », et on intègre les premiers dans le concept plus large de « meubles ». Dans ce processus, les concepts servent d'unités et on les lie entre eux épistémologiquement comme si chacun d'entre eux était un concret (mental) unique

— sans jamais cesser de se rappeler que métaphysiquement (c'est-à-dire, dans la réalité) chacune de ces unités représente un nombre illimité de faits concrets d'un certain type. Les caractéristiques distinctives de ces unités étaient des catégories précises de mesures relatives à la forme, telles que « une surface plane et horizontale avec des pieds » dans le cas des tables. Pour le nouveau concept, on traite ces caractéristiques distinctives de la même manière que, pour former le concept de « table », on avait traité les mensurations des tables particulières : on les omet, selon le principe comme quoi un meuble doit avoir une certaine forme, mais peut prendre n'importe laquelle des formes qui caractérisent les différentes unités subsumées par le nouveau concept. La caractéristique distinctive du nouveau concept est déterminée par la nature des objets dont on distingue les unités constitutives, c'est-à-dire par leur « Dénominateur conceptuel commun », lequel, dans notre cas, serait : de gros objets dans une maison ». Un adulte, pour sa part, définirait les « meubles » comme : « des objets faits par l'homme que l'on peut déplacer et utiliser dans une habitation humaine, et qui peuvent soutenir le poids du corps humain et/ou d'autres objets plus petits ». Cela permet de distinguer les meubles des immeubles par destination tels que les portes et fenêtres, des objets décoratifs tels que les tableaux ou les tentures, et d'une variété d'objets plus petits dont on peut se servir dans une maison, tels que des cendriers, des bibelots, des assiettes, etc. Les caractéristiques distinctives du « meuble » sont une gamme particulière de fonctions remplies à un certain endroit (les unes et les autres étant des caractéristiques mesurables) : les « meubles » ne doivent pas être trop grands pour qu'on les installe dans une habitation humaine, trop petits pour remplir leur fonction spécifique, etc. Observez que le concept de « meuble » en tant qu'abstraction est d'un échelon plus éloignée de la réalité perceptible que ne l'est n'importe quel des concepts qui le constituent. La « table » est une abstraction, puisqu'elle désigne n’importe quelle table, mais on peut transmettre sa signification rien qu'en montrant du doigt un ou deux objets perceptibles. Il n'y a pas de « meuble » que l'on puisse percevoir en tant que tel : il n'y a que des tables, des chaises, des lits, etc. On ne peut pas comprendre ce que veut dire un « meuble » si on n'a pas d'abord compris le sens des concepts qui le constituent ; ce sont eux qui le lient à la réalité (aux niveaux les plus bas d'un enchaînement conceptuel illimité, ceci fournit une illustration de la structure hiérarchisée des concepts). Observez aussi que le concept de « meuble » implique un lien avec un autre concept qui ne fait pas partie des unités qui le constituent, mais que l'on doit comprendre pour pouvoir saisir le concept de « meuble » : c'est le concept d’« habitation ». Ce type-là de liens réciproques entre les concepts devient progressivement plus complexe à mesure que le niveau où l'on forme les concepts s'éloigne davantage des faits perceptibles concrets. Examinons maintenant comment on subdivise le concept de « table ». En observant les différences de taille et de fonction de différentes tables, on subdivise le concept en : « table à manger, table à café, table à repasser, bureau », etc. Dans les trois premiers cas, la caractéristique distinctive de la « table

», sa forme, se trouve affinée, et les différenciations sont uniquement question de mesure : le choix des mesures délimitant la forme se trouve restreint pour correspondre à sa destination plus précise (les tables à café sont plus petites et plus basses que les tables à manger ; une table à repasser est allongée et généralement pliante, etc.). Dans le cas du « bureau », cependant, on conserve la caractéristique distinctive d'une « table », mais on y associe un nouvel élément : un « bureau » est une table dotée de tiroirs pour y conserver des réserves de papier. Les trois premiers exemples ne sont pas vraiment de nouveaux concepts, mais des emplois restreints du concept de « table ». Un « bureau », en revanche, sous-entend une différence notable dans les caractéristiques qui le définissent, il met en œuvre une catégorie supplémentaire de mesures, et on lui attribue un nouveau symbole linguistique (pour autant que le processus de formation des concepts est concerné, cela ne ferait aucune différence si un « bureau » s'appelait « table de travail »* ERREUR SUR LA NOTE DE BAS DE PAGE ? c’est C, ou si on inventait un mot nouveau pour chacune des sous-catégories du concept de « table ». Il n'y en a pas moins une raison épistémologique aux dénominations actuelles, dont on discutera lorsque nous traiterons des définitions). Lorsque les concepts s'intègrent dans un autre plus large, le nouveau inclut toutes les caractéristiques des unités qui le constituent ; cependant, on y traite leurs caractéristiques distinctives comme autant de mesures qu'on aura omises, et c'est l'une de leurs caractéristiques communes qui détermine le trait distinctif du nouveau concept : celui qui représente le « dénominateur conceptuel » qui est commun avec les existants dont on entend les distinguer. Lorsqu'au contraire un concept est subdivisé en concepts plus étroits, c'est sa caractéristique distinctive que l'on choisit pour être leur « Dénominateur conceptuel commun » ; alors, on rétrécit l'intervalle des mesures spécifiques, ou on y associe une ou plusieurs caractéristique(s) supplémentaire(s) pour former les caractéristiques distinctives de chacun des nouveaux concepts. Voyons maintenant ces deux principes à l'œuvre sur un autre exemple : les ramifications du concept d’« être humain ». Le type particulier de conscience qu'a l'homme est la caractéristique distinctive par quoi l'enfant (à un certain stade de son développement) le différencie de toutes les autres entités. En observant les ressemblances entre « chats », « chiens », « chevaux », « oiseau », et en les différenciant par rapport aux autres entités, il les intègre dans le concept plus large d’« animal ». Puis, plus tard, il inclut l’« être humain » dans ce concept plus large-là. La définition de l’« animal » (en termes généraux) serait : « un être vivant possédant les facultés de la conscience et de la locomotion ». La caractéristique qui distingue l'être humain, sa faculté rationnelle, n'est pas incluse dans la définition de l’« animal » — suivant le principe comme quoi un animal doit posséder un certain type de conscience, mais qu'il peut posséder n'importe laquelle des types qui caractérisent les diverses unités subsumées par le nouveau concept (l'étalon de mesure qui distingue un type de conscience d'une autre est sa portée). Les caractéristiques distinctives du nouveau concept sont des caractéristiques que possèdent chacune des unités qui le constituent : l'attribut « vivant » et les facultés de la « conscience » et de la « locomotion".

Quand on en sait davantage, et quand on observe les ressemblances entre les animaux, les plantes et certaines entités microscopiques (et ce qui les distingue des objets inanimés), on les intègre dans le concept d’« organisme (vivant) », la définition de l’« organisme » (en termes généraux) serait : « une entité possédant des capacités d'action d'origine interne, de croissance métabolique et de reproduction ». Ces caractéristiques distinctives du nouveau concept, toutes les unités qui le constituent les possèdent. On omet de la définition les caractéristiques qui distinguent l’« animal », d'après le principe suivant lequel les « actions d'origine interne » doivent exister, sous une forme quelconque, (y compris la « conscience » et la « locomotion ») mais peuvent le faire sous n'importe laquelle des formes qui caractérisent les diverses unités subsumées par le nouveau concept. A mesure que s'accroît la connaissance humaine, un concept aussi vaste que celui d’« animal » est subdivisé en nouveaux concepts, tels que « mammifère », « amphibien », « poisson », « oiseau », etc. Chacun d'entre eux se subdivise encore en sous-catégories toujours plus étroites. Le principe de la formation des concepts demeure le même : les caractéristiques distinctives du concept d’« animal » (les facultés de la « conscience » et de la « locomotion ») sont le « Dénominateur conceptuel commun » de ces subdivisions, et sont conservées mais restreintes par l'addition d'autres caractéristiques (anatomiques et physiologiques) pour former les caractéristiques distinctives des nouveaux concepts. L'ordre chronologique dans lequel on forme ou apprend ces concepts est ouvert au choix. Par exemple, un enfant peut commencer par intégrer les concrets adéquats dans des concepts d’« animal », d’« oiseau », de « poisson » pour les intégrer par la suite dans un concept d’« animal » élargi. Les principes mis en œuvre et le choix final des caractéristiques distinctives seront les mêmes, pourvu qu'il atteigne le même niveau de connaissances. Pour en venir au processus de la division conceptuelle, le concept d’« être humain" peut se subdiviser en d'innombrables sous-catégories, d'après divers aspects ou attributs. Par exemple, des concepts tels qu'« enfant », « adolescent », « adulte » se forment d'après des mesures de temps, c'est-à-dire selon le nombre d'années vécues. Ces concepts conservent la caractéristique distinctive de l’« animal rationnel », mais restreinte par une tranche d'âge déterminée. Le concept d’« être humain » peut se diviser d'après des caractéristiques particulières, telles que l'origine raciale (anatomique) : « Blanc », « Noir », « Jaune », etc., ou nationale (politico-géographique) : « Américain », « Anglais », « Français », etc., ou l'activité professionnelle : « technicien », « médecin », « artiste », etc. (lesquels impliquent des concepts de la conscience) ou même d'après des caractéristiques telles que la couleur des cheveux : « blonde », « brune », « rousse ». Dans tous ces cas-là, on conserve la caractéristique distinctive de l’« animal rationnel », mais on la circonscrit par des caractéristiques spécifiques qui représentent certains types de mesure. Ce concept d’« être humain » peut aussi se subdiviser d'après des relations particulières : par exemple, suivant un lien biologique (« père », « fils », « frère »), ou une relation juridique (« mari », « femme »),

ou encore économique (« patron », « employé »), etc. Dans tous les cas de ce genre, les caractéristiques de l’« animal rationnel » demeurent, mais combinées à une relation particulière. Certains concepts décrivant des relations (telles que « juridique » ou « économique ») impliquent des concepts de la conscience. Les abstractions les plus complexes (aussi bien relativement à des intégrations plus larges qu'à des subdivisions plus étroites) sont celles qui mettent en œuvre une combinaison de concepts de l'action avec des concepts de la conscience (nous discuterons de ces abstractions-là au chapitre suivant). Deux aspects du contenu cognitif des abstractions méritent qu'on les signale ici : 1. La formation (ou l'apprentissage) de concepts plus larges nécessite plus d'information (c'està-dire une gamme plus étendue de données conceptualisées) que ne l'avait exigé aucun des concepts constitutifs qu'ils subsument. Par exemple, le concept d’« animal » nécessite davantage d'informations que celui d’« être humain » — puisqu'il lui faut connaître et l'homme et certaines des autres espèces. Pour différencier l'homme des autres animaux, et les animaux des plantes ou des objets inanimés, il faut en savoir suffisamment sur les caractéristiques de l'homme et sur celles des autres animaux. Une erreur répandue, dans ce contexte, consiste à dire que plus le concept est large et moindre serait son contenu cognitif — au motif que sa caractéristique distinctive est plus générale que les caractéristiques distinctives des concepts qui le constituent. L'erreur tient au fait de supposer que le concept ne désignerait rien de plus que cette caractéristique distinctive-là. Or, le fait est qu'au cours du processus de formation d'un concept abstrait à partir d'abstractions, on ne peut pas savoir laquelle de ses caractéristiques sera tenue pour distinctive avant d'avoir observé les autres caractéristiques des unités en cause, ainsi que des existants dont il s'agit de les différencier. De même que le concept d’« être humain » ne désigne pas uniquement la « capacité rationnelle », — si c'était le cas, les deux expressions seraient équivalentes et interchangeables, et elles ne le sont pas — mais comprend toutes les caractéristiques de l’« être humain », la « capacité rationnelle » étant là pour servir de caractéristique distinctive, de même, dans le cas de concepts plus vastes, le concept d’« animal » ne consiste dans la « conscience » et la « locomotion », mais subsume toutes les caractéristiques de toutes les espèces animales, la « conscience » et la « locomotion » jouant le rôle des caractéristiques distinctives (nous en discuterons plus avant lorsque nous traiterons des définitions). Une erreur de cet ordre n'est possible que si l'on suppose que l'homme n'acquiert les concepts qu'en apprenant par cœur leurs définitions, c'est-à-dire si c'est l'épistémologie d'un perroquet que l’on prend comme point de départ. Mais ce n'est pas ce que nous sommes en train d'étudier. Comprendre un concept c'est comprendre, et dans une certaine mesure, reconstituer le processus par lequel il a été formé. Reconstituer ce processus, c'est reconnaître au moins quelques-unes des unités que le concept désigne — et par conséquent établir un lien entre la compréhension que l'on a de ce concept et les faits de la réalité.

De même que des intégrations conceptuelles plus vastes exigent une connaissance plus étendue, de même des subdivisions conceptuelles plus étroites nécessitent une connaissance plus intensive. Dans ce sens, le concept de « père » nécessite davantage d'informations que celui d’« être humain », parce qu'en plus de savoir ce que c'est qu'un homme, il lui faut aussi connaître l'acte reproductif ainsi que la relation qui s'ensuit. 2. La formation d'un concept fournit à l'homme le moyen d'identifier non seulement les concrets qu'il a observés, mais tous les concrets de cette espèce-là qu'il pourrait rencontrer à l'avenir. Ainsi, lorsqu'il a formé, ou compris, le concept d’« être humain », il n'a pas besoin de considérer comme un phénomène nouveau, à étudier à partir de zéro, tout individu de cette espèce qu'il rencontrerait par la suite : il l'identifie comme un « être humain » et lui applique toute la connaissance qu'il a acquise à ce sujet, ce qui le laisse libre d'étudier toutes les caractéristiques individuelles, spécifiques, du nouveau venu, correspondant aux mensurations individuelles internes aux catégories établies par le concept d’« être humain ». Ce processus d'identification conceptuelle — de coiffer un nouvel existant concret par le concept approprié, on l'acquiert lorsque l'on apprend à parler, et il devient automatique dans le cas d'existants donnés par la perception, tels que « l'homme », « la table », « le bleu », « la longueur », etc. Mais il devient de plus en plus difficile à mesure que les concepts s'éloignent davantage du donné perceptuel et mettent en œuvre des combinaisons complexes et des classements croisés de nombreux concepts antérieurs. Observez quelle difficulté il y a à identifier un système politique donné, ou à diagnostiquer quelque maladie rare. Dans ces cas-là, savoir s'il y a lieu ou non d'inclure dans un certain concept un fait concret donné ne vient pas automatiquement, mais exige un effort cognitif renouvelé. Ainsi, le processus de formation et de mise en œuvre des concepts applique le modèle de base de deux méthodes fondamentales d'appréhension du réel : l'induction et la déduction. Le processus consistant à observer les faits de la réalité et à les intégrer dans des concepts est essentiellement un processus d'induction. Celui qui consiste à ranger de nouveaux cas sous un concept donné est essentiellement un processus de déduction.

4. Concepts de la conscience
Etre conscient, c'est se rendre compte — c'est faculté de percevoir ce qui existe. Ce n'est pas un état passif, mais un processus actif. Au plus bas niveau de la perception, un processus neurologique complexe est nécessaire pour permettre à l'homme de ressentir une sensation et d'intégrer les sensations dans des perceptions ; ce processus est automatique et involontaire : l'homme est conscient de son résultat, non du processus lui-même. Au niveau conceptuel, plus élevé, en revanche, le processus est psychologique, conscient et dirigé. Dans l'un et l'autre cas, c'est par une action continue que l'on parvient à la conscience et qu'on s'y maintient. Directement ou indirectement, tout phénomène de la conscience est tiré de notre perception du monde extérieur. L'extrospection est un processus d'acquisition de l'information dirigée vers l'extérieur — processus où l'on appréhende ses propres actes de l'esprit envers certain(s) existant(s) du monde extérieur, actes tels que la pensée, la sensation, le souvenir, etc. C'est seulement vis-à-vis du monde

extérieur que les diverses actions de la conscience peuvent être ressenties, comprises, définies ou communiquées. La conscience est toujours conscience de quelque chose. Un état conscient sans rien dont on soit conscient est une contradiction dans les termes. Deux attributs fondamentaux sont impliqués dans tout état, aspect ou fonction de la conscience humaine : le contenu et l'acte : ce dont on est conscient, et ce que fait la conscience vis-à-vis de ce contenu. Ces deux attributs représentent le Dénominateur Conceptuel Commun fondamental de tous les concepts relatifs à la conscience. Au niveau des perceptions, l'enfant ne fait qu’éprouver et exécuter divers processus psychologiques : son plein développement conceptuel exige qu'il apprenne à conceptualiser ceux-ci (après qu'il aura atteint un certain stade de son développement conceptuel extrospectif). Pour former des concepts de la conscience il faut, par un processus d'abstraction, isoler l'action du contenu d'un état donné de la conscience. Tout comme, dans l’extrospection, l'homme peut abstraire les attributs de leurs entités, de même dans l’introspection, il peut abstraire de son contenu les actions de sa conscience, et observer les différences entre ces différentes actions. Par exemple (au niveau adulte), quand un homme voit une femme marcher dans la rue, l'action de sa conscience est la perception ; quand il constate qu'elle est belle, l'action de sa conscience est l'évaluation ; quand il éprouve un état intérieur de plaisir et d'approbation de cette admiration, l'activité de sa conscience est l’émotion ; quand il s’arrête pour la regarder et tirer des conclusions, à partir de ce qu’il observe, sur son caractère, son âge, sa position sociale, etc., l'action de sa conscience est la pensée ; quand, plus tard, il se remémore l'incident, l'action de sa conscience est la réminiscence ; quand il se représente que. son apparence pourrait être améliorée si ses cheveux étaient blonds et non bruns, et sa robe bleue plutôt que rouge, l'action de sa conscience est l'imagination. Il peut aussi observer à plusieurs reprises des ressemblances entre les actions de sa conscience, en observant le fait que ces actions — dans différentes séquences, combinaisons et degrés — sont, ont été ou peuvent être applicables à d'autres objets : un homme, un chien, une automobile, ou la rue tout entière ; à la lecture d'un livre, l'apprentissage d'une nouvelle compétence, le choix d'un emploi, ou à n'importe quel objet du champ de sa conscience. Voilà le schéma du processus par lequel (par des étapes plus lentes, plus progressives), l'homme apprend à former des concepts de la conscience. Dans le domaine de l'introspection, les concrets, les unités qui sont intégrés dans un seul concept, sont les cas précis d'un processus psychologique donné. Les attributs mesurables d'un processus psychologique sont son objet ou contenu, et son intensité. Le contenu est un aspect quelconque du monde extérieur (ou se déduit de quelque aspect du monde extérieur) et qui peut se mesurer par les diverses méthodes de mesure applicables au monde extérieur.

L'intensité d'un processus psychologique est le résultat automatiquement condensé de nombreux facteurs : de sa portée, sa clarté, son contexte cognitif et motivationnel, le degré d'énergie mentale ou d'effort nécessaire, etc. Il n'y a pas de méthode exacte pour mesurer l'intensité de tous les processus psychologiques, mais —comme dans le cas de la formation des concepts de couleur, la conceptualisation ne nécessite pas que l’on connaisse les mesures exactes. Les degrés d'intensité, on peut les mesurer et on les mesure, sur une échelle de comparaisons. Par exemple, l'intensité de la joie en réaction à certains faits varie en fonction de l'importance de ces faits dans votre hiérarchie des valeurs ; elle évolue dans des cas tels que l'achat d'un nouveau costume, ou une augmentation de salaire, ou le mariage avec la personne qu’on aime. L'intensité d'un processus de pensée, et de l'effort intellectuel nécessaire, varie en fonction de la portée de son contenu ; il varie lorsque l'on comprend le concept de « table » ou celui de « justice », quand on a compris que 2 + 2 = 4 ou que e = mc2. La formation des concepts introspectifs suit les mêmes principes que celle des concepts extrospectifs. Un concept ayant trait à la conscience est une intégration mentale de deux ou plusieurs instances d'un processus psychologique possédant les mêmes caractéristiques distinctives, en omettant le contenu particulier et les mesures de l'intensité de l'action— à partir du principe comme quoi ces mesures que l’on omet doivent exister avec une certaine quantité, mais peuvent exister en n'importe quelle quantité (par exemple, un processus psychologique donné doit posséder un certain contenu et un certain degré d'intensité, mais peut posséder n'importe quel contenu ou degré de la catégorie appropriée). Par exemple, le concept de « pensée » se forme en gardant les caractéristiques distinctives de l'acte de la conscience (du processus de cognition délibérément orienté), et en omettant ses contenus particuliers, de même que le degré d'intensité de l'effort intellectuel. Le concept d’« émotion » se forme en gardant les caractéristiques distinctives de l'acte de la conscience (de la réponse automatique née du jugement de valeur sur un existant), et en omettant ses contenus particuliers, ainsi que le degré de l'intensité émotive. Maintenant, observez que j'ai mentionné les termes de portée et de hiérarchie en relation avec l'intensité des processus psychologiques. Ce sont des termes qui appartiennent à la catégorie des mesures — et ils signalent des méthodes plus précises pour mesurer certains phénomènes psychologiques. En ce qui concerne les concepts relatifs à la cognition (la « pensée », « l'observation », le « raisonnement », l’« apprentissage », etc.), la portée du contenu fournit une méthode de mesure. La portée se mesure à deux aspects interdépendants : à l'ampleur du matériau factuel impliqué dans un processus cognitif donné, et à la longueur de la chaîne conceptuelle nécessaire pour traiter ce matériau. Etant donné que les concepts ont une structure hiérarchique, à savoir que les abstractions « de rang plus élevé », plus complexes, sont issues de concepts plus simples, de base, en partant des concepts relatifs aux objets concrets que donne la perception, alors la distance des concepts utilisés dans un processus cognitif donné vis-à-vis du niveau de la perception est ce qui indique la portée de ce processus

(le niveau d'abstraction auquel un individu est capable de traiter indique tout ce qu’il lui fallait connaître pour en arriver à ce niveau-là. Je ne parle pas ici de ceux qui ânonnent de mémoire des abstractions flottantes, mais uniquement de ceux qui en comprennent réellement toutes les étapes). En ce qui concerne les notions relatives aux jugements de valeur (la « valeur », l’« émotion », le « sentiment », le « désir », etc.), la hiérarchie en cause est de nature différente et nécessite un type de mesure totalement différent. C'est un type uniquement applicable aux processus psychologiques de l'évaluation, et peut se qualifier de « mesure téléologique ». La mesure est l'identification d'une relation — d’une relation quantitative établie au moyen d'une norme, qui sert d'unité. La mesure téléologique traite non pas de nombres cardinaux, mais de nombres ordinaux — et ce référent sert à établir une graduation des moyens en vue d’une fin. Par exemple, un code moral est un système de mesure téléologique qui classe les choix et les actions ouvertes à l'homme suivant la mesure dans laquelle ils réalisent ou contrecarrent cette norme. La norme est la fin dont les actions de l'homme sont les moyens. Un code moral est un ensemble de principes abstraits ; pour pratiquer celui-ci, une personne doit le traduire en actes concrets appropriés — il doit choisir les objectifs et valeurs particuliers qu’il doit rechercher. Cela nécessite qu'il définisse sa hiérarchie particulière de valeurs, dans l'ordre de leur importance, et qu'il agisse en conséquence. Ainsi, toutes ses actions doivent être guidées par un processus de mesure téléologique. (le degré d'incertitude et de contradictions dans la hiérarchie des valeurs d'un homme est le degré auquel il sera incapable d’opérer de telles mesures et devra échouer dans ses tentatives pour calculer la valeur — ou pour agir délibérément) C’est dans le contexte immense auquel elle est confrontée que la mesure téléologique doit se faire : elle consiste à établir le rapport d'une option donnée à tous les autres choix possibles et à sa hiérarchie des valeurs. L'exemple le plus simple de ce processus, que tout le monde pratique (avec divers degrés de précision et de réussite), peut s’observer dans le domaine des valeurs matérielles — dans les principes (implicites) qui orientent la dépense de son argent par un individu. A tout niveau de revenu, l'argent d'un individu est une quantité finie ; quand il le dépense, il pèse la valeur de son achat contre celle de tout autre achat qui s'offre à lui pour le même montant, il le confronte à la hiérarchie de tous ses autres objectifs, désirs et besoins, puis achète ou non en conséquence. Le même type de mesure guide l'action de l'homme dans le cadre plus large des valeurs morales ou spirituelles (par « spirituel », j’entends « se rapportant à la conscience ». Je dis « plus large » parce que dans ce domaine, c’est la hiérarchie des valeurs de l'homme qui détermine sa hiérarchie des valeurs dans le domaine matériel ou économique).

Cependant, la monnaie ou le moyen d'échange, sont différents. Dans le domaine de l’esprit, la monnaie — qui existe en quantité limitée et doit se mesurer, téléologiquement, à la recherche de toute valeur — est le temps, c'est à dire sa propre vie. Etant donné qu’une valeur est ce pour quoi l'on agit, afin de l’obtenir ou de le conserver, et que le total des actions possibles est limité par la durée de la vie, c’est une part de sa propre vie que l'on investit dans tout ce à quoi on donne de la valeur. Les années, mois, jours ou heures de réflexion, d'intérêt, d'actions consacrées à une valeur représentent la monnaie avec laquelle on paie la satisfaction qu'on en reçoit. Maintenant répondons à la question : « peut-on mesurer l’amour ? » Le concept d’« amour » se forme en isolant deux ou plusieurs instances du processus psychologique approprié, puis en conservant ses caractéristiques distinctives (une émotion procédant de l'évaluation d'un existant comme une valeur positive et comme une source de satisfaction), et en omettant l'objet et les mesures de l'intensité du processus. L'objet peut être une chose, un événement, une activité, un état ou une personne. L'intensité varie en fonction de vos jugements de valeur sur l'objet comme, par exemple, dans des cas comme la passion de la crème glacée, ou pour faire la fête, ou pour la lecture, ou pour la liberté, ou pour la personne que l’on épouse. Le concept d’« amour » subsume une vaste gamme de valeurs et, par conséquent, d'intensité : il s'étend des niveaux inférieurs (désignés par la sous-catégorie du « goût ») au niveau supérieur (désigné par la sous-catégorie de l’« affection », qui n’est applicable qu’envers des êtres singuliers) jusqu’au plus haut niveau, qui comprend l'amour romantique. Si l'on veut mesurer l'intensité d'une instance particulière de l'amour, on le fait par référence à la hiérarchie des valeurs de la personne qui l’éprouve. Un homme peut être amoureux d’une femme, et cependant apprécier la satisfaction névrotique de la promiscuité sexuelle davantage que celle-ci ne vaut à ses yeux. Un autre homme peut bien aimer une femme, mais il peut l'abandonner, donnant plus d’importance à sa crainte de la désapprobation des autres (de sa famille, de ses amis ou d'inconnus de passage). Un autre homme encore peut risquer sa vie pour sauver la femme qu'il aime, parce que toutes ses autres valeurs perdraient leur sens sans elle. Dans ces exemples les émotions n’ont pas la même intensité ni la même dimension. Ne laissez pas un mystique à la James TaggartC vous dire que l'amour ne se mesure pas. Certaines catégories de concepts de la conscience nécessitent une attention particulière. Ceux-là sont les concepts relatifs aux produits des processus psychologiques, tels que la « connaissance », la « science », l’« idée », etc. Ces concepts se forment en conservant leurs caractéristiques distinctives et en omettant leur contenu.

Par exemple, le concept de « connaissance » se forme en conservant ses caractéristiques distinctives (l’appréhension par l’esprit d'un fait (ou de plusieurs faits) de la réalité, obtenu soit par observation perceptuelle soit par un processus rationnel fondé sur des observations perçues) et en omettant le fait particulier (ou les faits particuliers) en cause. Ici, l'intensité des processus psychologiques qui ont conduit à ces produits n'est pas pertinente, mais la nature de ces processus est incluse dans les caractéristiques distinctives des concepts, et sert à distinguer entre les concepts de cette nature. Il est important de noter que ces concepts ne sont pas l'équivalent de leur contenu existentiel et que c’est à la catégorie des concepts épistémologiques qu'ils appartiennent : c’est leur composante métaphysique que l’on considère comme leur contenu. Par exemple, le concept de « la science physique » n'est pas la même chose que les phénomènes physiques qui constituent le contenu de cette science. Les phénomènes existent indépendamment de la connaissance humaine ; la science est un corps organisé de connaissances relatives à ces phénomènes, acquis par une conscience humaine et transmissibles à une autre. Les phénomènes continueraient à exister, même s’il n’existait plus aucune conscience humaine ; la science, elle, ne serait plus. Une sous-catégorie spéciale de concepts relatifs aux produits de la conscience est réservée aux concepts de méthode. Les concepts de méthode désignent des procédures d'action systématiques inventées par les hommes dans le but d'atteindre certains objectifs. La procédure peut être purement mentale (telle qu'une manière de se servir de sa propre conscience) ou elle peut impliquer une combinaison de pensées et d'actions (telles qu'un procédé pour trouver du pétrole), conformément au but à atteindre. Les concepts de méthode se forment en conservant les caractéristiques distinctives du processus d'action dirigée et de son objectif, tout en omettant les mesures particulières de l’un et de l'autre. Par exemple, le concept de méthode le plus fondamental, celui dont dépendent tous les autres est celui de la logique. La caractéristique distinctive de la logique — l'art de l'identification non contradictoire — est d'indiquer la nature des actes (actes de la conscience nécessaires pour réaliser une identification correcte) ainsi que leur raison d’être (le savoir), tout en omettant la longueur, la complexité ou les étapes particulières du processus d’inférence logique, de même que la nature du problème cognitif particulier posé à toute occasion de la mise en œuvre de cette logique. Les concepts de méthode représentent une grande partie de l'équipement conceptuel de l'homme. L'épistémologie est une science consacrée à la découverte des méthodes appropriées d'acquisition et de validation des connaissances. L'éthique est une science consacrée à la découverte des méthodes appropriées de vivre sa vie. La médecine est une science consacrée à la découverte des méthodes appropriées pour guérir les maladies.

Toutes les sciences appliquées (les techniques) sont autant de sciences consacrées à la découverte de méthodes. Les concepts de méthode sont le lien vers cette vaste et complexe catégorie de concepts qui représente l’intégration des concepts de l’existence avec des concepts de la conscience, catégorie qui comprend la plupart des concepts relatifs à l’action de l’homme. Les concepts de cette catégorie n'ont pas de référents directs au niveau de la perception (bien qu'ils mettent en œuvre des composants qui eux, sont perçus) et on ne peut pas les former ni les comprendre sans avoir préalablement construit un long enchaînement conceptuel. Par exemple, le concept du « mariage » désigne une certaine relation morale et juridique entre un homme et une femme, ce qui implique un certain modèle de comportement, fondé sur un accord mutuel et sanctionné par le Droit. On ne peut pas former ni comprendre le concept de « mariage » en se bornant à observer la conduite d’un couple . il faut intégrer leurs actes avec un certain nombre de concepts de la conscience, tels que ceux de « contrat », de « morale » et de « Droit ». Le concept de « propriété » désigne la relation d'un homme à un objet (ou une idée) : son Droit de l'utiliser et d'en disposer, et implique une longue chaîne de concepts moraux et juridiques, qui passe par la procédure suivant laquelle l'objet a été acquis. Le simple fait d’observer un homme en train de se servir d’un objet ne traduira pas le concept de « propriété ». Des concepts composites de ce genre se forment en isolant les existants, les relations et les actions appropriés, puis en conservant leurs caractéristiques distinctives et en omettant le type de mesures appropriées pour les différentes catégories de concepts impliqués. Maintenant, un mot de la grammaire. La grammaire est une science qui traite de la formulation des méthodes appropriées d'expression verbale et de communication, à savoir les méthodes pour composer des phrases avec les mots (les concepts). La grammaire traite des actes de la conscience, et implique un certain nombre de concepts spéciauxcomme les conjonctions, qui sont des concepts dénotant des relations entre les pensées (« et », « mais », « ou », etc.). Ces concepts se forment en conservant les caractéristiques distinctives de la relation et en omettant les pensées particulières qui sont en cause. Le but des conjonctions est l’économie verbale : elles servent à intégrer et / ou condenser le contenu de certaines pensées. Par exemple, le mot « et » sert à intégrer un certain nombre de faits en une seule pensée. Si on dit : « Martin, Bernard et Dubois vont à la foire », le « et » indique que l'observation « vont à la foire » s'applique aux trois individus susnommés. Y a-t-il dans la réalité un objet qui correspondant au mot « et » ? Non. Y a-t-il dans la réalité un fait qui corresponde au mot « et » ? Oui. Le fait est que ces trois-là vont à la foire, et que le mot « et » intègre dans une pensée un fait qui, autrement, devrait se décrire comme :

« Martin va à la foire, Bernard va à la foire, Dubois va à la foire ». Le mot « mais » sert à indiquer une exception aux implications éventuelles d'une pensée donnée, ou une contradiction avec celle-ci. Si on dit : « elle est jolie, mais qu'elle est tarte », le « mais » est là pour condenser les considérations qui suivent : « La fille est belle ; la beauté est un attribut désirable, c'est une valeur. Avant que vous concluiez que cette fille en vaut la peine, vous devez aussi prendre en compte cet aspect indésirable : elle est tarte ». Si on dit : « je travaille tous les jours mais pas le lundi », le « mais » indique une exception qui condense ce qui suit : « je travaille mardi, mercredi, jeudi, etc. ; le lundi, j'agis différemment ; je ne travaille pas » (ces exemples sont destinés à ces victimes de la philosophie moderne qui se font raconter par l'Analyse linguistique qu'il n'y aurait aucun moyen de déduire les conjonctions de l'expérience, c'est-à-dire des faits de la réalité). À ce stade, un certain aspect de l'état épistémologique de la culture actuelle vaut la peine qu'on s'y arrête. Observez que les attaques contre le niveau conceptuel de la conscience humaine, c'est-à-dire contre la raison, viennent des mêmes casernes idéologiques que les attaques contre la mesure. Lorsqu'on discute de la conscience humaine, en particulier de ses émotions, certaines personnes emploient le terme de « mesure » dans un sens péjoratif — comme si une tentative pour l'appliquer aux phénomènes de la conscience était une inconvenance grossière, insultante et matérialiste. La question « l'amour peut-il se mesurer » est un exemple et un symptôme de cette attitudeE. Comme sur bien d'autres sujets, ces deux camps prétendument opposés ne sont que deux variantes qui poussent à partir des mêmes prémisses de base. Les mystiques à l'ancienne proclament qu'on ne peut pas mesurer l'amour en kilos, en mètres ou en dollars. Ils sont aidés et encouragés par les néomystiques qui, ivres de concepts de mesure non digérés, prétendant que la mesure serait le seul instrument de la science, entreprennent de mesurer des réflexes, des statistiques extraites de questionnaires et la courbe d'apprentissage des rats, comme des reflets de l'âme humaine. Les deux camps refusent de tenir compte du fait que la mesure nécessite un instrument approprié, et que dans les sciences physiques — que l'un de ces camps déteste passionnément, et que l'autre jalouse tout aussi furieusement — la longueur ne se mesure pas en kilos, ni le poids en mètres. Mesurer consiste à identifier une relation en termes numériques — et la complexité de la science de la mesure indique la complexité des relations qui existent dans l'univers et que l'homme a seulement commencé à explorer. Elles existent, même si les méthodes et instruments de leur mesure ne se dévoilent pas toujours aussi facilement que dans le cas des simples attributs de la matière que nous donne la perception directe, et que le degré de précision possible ne soit pas aussi grand. S'il existait une seule chose qui ne soit pas mesurable, celle-ci n'aurait aucun rapport d'aucune sorte avec le reste de l'univers, elle n'aurait aucun effet sur le reste de l'univers et cet univers ne l'affecterait en

aucune manière, elle n'impliquerait aucune cause et n'entraînerait aucune conséquence — bref, elle n'existerait pas. Le motif de ce refus de principe de la mesure est évident : c'est le désir de maintenir un refuge pour l'indéterminé, au profit de l'irrationnel : épistémologiquement le désir d'échapper à la responsabilité de la précision cognitive et de l'intégration à grande échelle ; et métaphysiquement, le désir d'échapper à l'absolutisme de l'existence, des faits, de la réalité, et avant tout, de l'identité.

5. Les définitions
Une définition est un énoncé qui identifie la nature des unités incluses dans un concept. On dit souvent que ce que les définitions énoncent, ce serait le sens des mots. Elles le font, mais l’interprétation n'est pas exacte. Un mot n'est que le symbole visuel et auditif dont on se sert pour représenter un concept ; un mot n'a pas d'autre sens que celui du concept qu'il symbolise, et le sens d'un concept consiste dans les unités qu'il désigne. Ce ne sont pas des mots, mais des concepts que l'homme définit : en précisant quels sont ses référents. La raison d'être d'une définition est de distinguer un concept de tous les autres concepts et par conséquent de différencier en permanence les unités auxquelles il se réfère de l'ensemble des autres existants. Étant donné que la définition d'un concept se formule en termes d'autres concepts, elle nous permet non seulement d'identifier un concept et en même temps de le conserver à l'esprit, mais aussi d'établir les relations réciproques, la hiérarchie, le système intégré de tous ses concepts et par conséquent la mise en ordre de sa connaissance. Les définitions préservent [donc aussi], non pas l'ordre chronologique dans lequel un individu donné pourrait avoir appris ses concepts, mais l'ordre logique de leur interdépendance hiérarchique. Avec certaines exceptions notables, tout concept peut être défini et transmis en termes d'autres concepts. Les exceptions sont les concepts qui se réfèrent aux sensations, et les axiomes métaphysiques. Les sensations sont la matière première de la conscience et, par conséquent, ne peuvent pas se communiquer à l'aide du matériau qu’on en a tiré. Les causes existentielles des sensations, on peut les décrire et les définir en termes conceptuels (par exemple les longueurs d'onde de la lumière et le fonctionnement de l'œil humain, qui produisent les sensations de la couleur), mais on ne peut pas communiquer à quoi ressemble la couleur, à une personne qui serait aveugle. Pour définir le sens du concept de « bleu », par exemple, on est obligé de désigner des objets qui sont bleus pour dire, en fait « c'est ça que je veux dire ». Une telle manière de définir un concept est connue comme une « définition ostensive ». On considère généralement que les définitions ostensives ne sont applicables qu'aux sensations conceptualisées. Mais elles sont applicables aux axiomes aussi. Étant donné que les concepts axiomatiques consistent en l'identification de faits primaires irréductibles, la seule manière de les définir est au moyen d'une définition ostensive — par exemple, pour définir « l'existence », il faudrait

balayer les alentours d'un geste de la main et dire « c'est ça que je veux dire ». Nous traiterons des axiomes plus tard. Les règles de la définition correcte sont déduites du processus de formation des concepts. On s'était servi d'une (ou plusieurs) caractéristique(s) distinctive(s) pour différencier les unités que désigne un concept d'autres existants possédant une caractéristique commensurable, ce qu'on appelle ici un dénominateur conceptuel commun. Une définition procède suivant le même principe : elle précise la (ou les) caractéristique(s) distinctive(s) desdites unités et indique la catégorie d'existants dont [la classification par le concept] les a distinguées. La (les) caractéristique(s) distinctive(s) de ces unités devien(nen)t la (les) différence(s) spécifique(s) de la définition du concept ; les existants qui possèdent un dénominateur conceptuel commun deviennent le genre prochain. Ainsi, une définition se conforme aux deux fonctions essentielles de la conscience : la différenciation et l'intégration. La différence spécifique isole de l'ensemble des autres existants les unités désignées par le concept, le genre prochain indique quel lien elles ont avec un groupe d'existants plus vaste. Par exemple, dans la définition d'une table (« un meuble, constitué d'une surface plane et de montants, destinée à porter d'autres objets plus petits »), la forme particulière est la différence spécifique, qui distingue les tables de toutes les autres entités appartenant au même genre prochain : l'ameublement. Dans la définition de l'être humain (« animal rationnel »), « rationnel » est la différence spécifique, « animal » est le genre prochain. De même qu'un concept devient à son tour une unité lorsqu'on l'intègre, avec d'autres, dans un concept plus large, de même le genre prochain devient à son tour une unité singulière, avec sa différence spécifique, lorsqu'on l'intègre dans un genre prochain plus étendu. Par exemple, une « table » est une différenciation spécifique du genre prochain de l’« ameublement », lequel est à son tour une différenciation spécifique du genre prochain « objets domestiques », lui-même différenciation spécifique du genre prochain « objets manufacturés ». L’« être humain » est une différenciation spécifique du genre prochain « animal », lequel est une différenciation spécifique du genre prochain « organisme vivant », lui-même différenciation spécifique du genre prochain des « entités ». Une définition n'est pas une description : [par destination] elle implique, mais [justement] elle ne mentionne pas l'ensemble des caractéristiques des unités que désigne un concept. Si une définition devait faire la liste de toutes ces caractéristiques, elle irait radicalement à l'encontre de sa propre raison d'être : elle fournirait un conglomérat indistinct, non différencié, de traits caractéristiques, qui ne pourrait pas servir à distinguer les unités des autres existants, ni le concept des autres concepts. Ce qu’une définition doit identifier, c’est la nature des unités, c'est-à-dire les caractéristiques essentielles sans lesquelles lesdites unités ne seraient pas le type d'existants qu'elles sont. Cependant, il importe de se rappeler qu'une définition désigne toutes les caractéristiques des unités, puisqu'elle est là pour identifier ceux de leurs traits qui sont essentiels et non pas la totalité de ces traits ; parce que ce qu’elle désigne ce sont des existants, et non leurs aspects pris isolément ; et parce qu'elle est là pour condenser une connaissance plus étendue des existants en cause, et non pour se substituer à elle.

Ceci conduit à une question cruciale : étant donné qu'un groupe d'existants peut posséder plus d'une caractéristique qui le distingue des autres existants, comment détermine-t-on la caractéristique essentielle d’un existant et, par ce fait même, la bonne caractéristique pour définir un concept ? La réponse, c'est le processus de formation des concepts qui la fournit. Les concepts ne se forment pas, ne peuvent pas se former dans un vide ; c'est dans un certain contexte qu'on les définit : le processus de conceptualisation consiste à observer les différences et les similitudes entre les existants qui se trouvent dans le champ de notre conscience (et à les organiser en conséquence dans un système de classement conceptuel). De la compréhension, par un enfant, du plus simple des mots, intégrant un groupe de perceptions concrètes données, jusqu'à celle qu'un savant peut avoir des notions les plus complexes, intégrant de longs développements conceptuels, tout processus de conceptualisation se développe dans un certain contexte ; ce contexte consiste en la totalité du champ de la conscience, ou de la connaissance, d'un esprit pensant, à chacun des niveaux de son développement cognitif. Cela ne veut pas dire que la conceptualisation soit un processus subjectif, ni que le contenu des concepts ne dépende que d’un choix subjectif (c'est-à-dire arbitraire) de l'individu. La seule question qui soit ouverte au choix d'une personne est la quantité d'information qu'elle aura choisi d'acquérir et, en conséquence, quel est le niveau de complexité conceptuelle qu'elle sera capable d'atteindre. Cependant, aussi longtemps que (et dans la mesure où) ce sera de concepts que traitera son esprit — par opposition aux sons appris par cœur et autres abstractions flottantes), c'est l'information que contiendra son esprit, c'est-à-dire sa maîtrise des faits de la réalité qui déterminera et dictera le contenu de ses concepts. Si l’appréhension qu’il en a n’est pas contradictoire alors, même si le champ de ses connaissances est modeste et le contenu de ses concepts primitif, il n’entrera pas en contradiction avec le contenu des mêmes concepts dans l'esprit des savants les plus avancés. La même chose est vraie des définitions : toutes les définitions sont contextuelles, et une définition primitive n’est pas contradictoire avec une autre plus avancée : la seconde ne fait que développer la première. Reconstituons, par exemple, l'évolution du concept d’« être humain ». Au niveau préverbal de la conscience, quand un enfant commence à différencier les êtres humains du reste de son champ de perception, il observe des caractéristiques distinctives qui, si on les traduisait avec des mots, équivaudrait à une définition telle que : « quelque chose qui bouge et qui fait du bruit ». Dans le contexte de ce dont il est conscient, c'est une définition qui se tient : il est de fait que l’être humain bouge et fait du bruit, et que cela le distingue des objets inanimés autour de lui. Lorsque l'enfant observe qu’il existe des chats, des chiens, des voitures… sa définition tombe : il est toujours vrai que l’être humain bouge et fait des bruits, mais ces caractéristiques ne le distinguent pas d'autres entités dans le champ de ce dont il a conscience. La définition (tacite) de l'enfant change alors pour quelque équivalent de : « une chose qui vit, qui marche sur deux pattes et n'a pas de fourrure », les caractéristiques du « bouger » et du « bruit » demeurant implicites, mais ne faisant plus partie de la définition. Et de nouveau, cette définition-là est la bonne — dans le contexte de ce dont l'enfant a conscience.

Lorsque l'enfant apprend à parler et que le champ de sa conscience se développe encore, sa définition de l'être humain se développe à due proportion. Elle devient quelque chose du genre : « Un être vivant qui parle et qui fait des choses que les autres êtres vivants ne peuvent pas faire ». Ce type de définition-là suffira pour longtemps (il y a pas mal d’individus, dont certains savants modernes, qui ne vont jamais au-delà de l’une ou l’autre variante de cette définition). Mais cela cesse d'être valide à peu près au moment de l'adolescence où l'enfant, observant (si son développement conceptuel se poursuit) que sa connaissance des « choses qu’aucun autre être vivant ne peut faire » a gonflé jusqu’à devenir une masse énorme d'activités, incohérente et inexpliquée, dont certaines sont le fait de tous les hommes, mais pas toutes, dont certaines sont encore faites par des animaux (comme la construction d'abris), mais de manière visiblement différente, etc. Il se rend compte que sa définition n'est pas également applicable à tous les êtres humains, et ne peut pas non plus servir à les distinguer de tous les autres êtres vivants. C’est à cette étape qu'il se demande : quelle est la caractéristique commune à toutes les diverses activités de l'homme? Quel est leur racine ? Quelle est la capacité qui permet à l’être humain de les exécuter et le distingue ainsi de tous les autres animaux? Quand il saisit que la caractéristique distinctive de l'homme est son type de conscience, conscience capable de former des abstractions, de définir des concepts, d'appréhender la réalité par un processus rationnel -- alors il atteint la seule et unique définition de l'homme qui soit valide, dans le contexte de sa connaissance et de l'ensemble de celles de l'humanité à ce jour : « un animal rationnel » (« rationnel », dans ce contexte, ne signifie pas : « agissant invariablement en conformité avec la raison » ; cela veut dire : « capable de raisonner » (une définition complète biologique de l'homme contiendrait de nombreuses sous-catégories de l’« animal », mais la catégorie générale, et la définition ultime, demeureraient les mêmes). Observez que toutes les versions antérieures d'une définition de l'homme étaient vraies, que c’étaient des identifications correctes des faits de la réalité et qu'elles étaient valides en tant que définitions, c’està-dire qu’elles représentaient un bon choix des caractéristiques distinctives dans le contexte d’une connaissance donnée. Aucune d'entre elles n’a été contredite par une information ultérieure : elles ont [au contraire] été implicitement incluses, en tant que caractéristiques non définitionnelles, dans une définition plus précise de l'homme. C’est toujours vrai que l'homme, animal rationnel, parle, fait des choses que les autres êtres vivants ne peuvent pas faire, marche sur deux pattes, n'a pas de fourrure, bouge et fait des bruits. Les étapes particulières données dans cet exemple ne représentent pas nécessairement les étapes effectives du développement conceptuel de chaque homme : des étapes, il peut y en avoir beaucoup plus -- ou beaucoup moins ; elles peuvent ne pas être aussi clairement et consciemment délimitées, mais c'est le modèle de développement que subissent la plupart des concepts et définitions dans l'esprit d'un individu, à mesure que ses connaissances s’accroissent. C’est le modèle qui rend possible l’étude intensive et, avec elle, la croissance de l’information — et de la science.

Maintenant observons, dans l'exemple qui précède, le processus de détermination d'une caractéristique essentielle : la règle du caractère fondamental. Quand un groupe d’existants donné a plus d'une caractéristique qui le distingue des autres existants, on doit observer les relations entre ces différentes caractéristiques pour découvrir celle dont toutes les autres (ou le plus grand nombre d'autres) dépendent : la caractéristique fondamentale sans laquelle les autres ne seraient pas possibles. Cette caractéristique fondamentale est la caractéristique essentielle des existants en cause, et la caractéristique définitionnelle appropriée du concept. Métaphysiquement, une caractéristique fondamentale est la marque distinctive qui rend possible le plus grand nombre des autres ; épistémologiquement, elle est celui qui en explique le plus grand nombre. Par exemple, on peut observer que l’être humain est le seul animal qui parle anglais, qui porte une montre, pilote des avions, fabrique du rouge à lèvres, étudie la géométrie, lit des journaux, écrit des poèmes, ravaude des chaussettes, etc. Or, rien de tout cela n'est une caractéristique essentielle : aucune n’explique les autres, aucune ne s'applique à tous les êtres humains ; que l’on omette l’une d'entre elles, ou tous à la fois, que l’on suppose un être humain qui n'a jamais rien fait de tout cela, et il en sera toujours un. En revanche, observez que toutes ces activités (et d'autres encore innombrables) exigent une appréhension conceptuelle de la réalité ; qu’aucun [autre] animal ne serait capable de les comprendre, qu'elles sont l’expression et les conséquences de la faculté rationnelle chez l'homme, qu’un organisme dépourvu de cette faculté-là ne serait pas un être humain — et vous saurez pourquoi la capacité rationnelle de l'homme est la caractéristique essentielle qui le distingue et définit. Si les définitions sont contextuelles, comment peut-on déterminer une définition objective valable pour tous les hommes? On la détermine en fonction du contexte le plus vaste des informations accessibles à l'homme sur les questions pertinentes aux unités d'un concept donné. C’est par référence aux faits de la réalité que se détermine la validité objective. En revanche, c'est à l'homme d’identifier ces faits ; l'objectivité exige que ce soit lui qui fasse les découvertes ; elle ne peut pas préexister à sa connaissance, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas exiger l'omniscience. Il est impossible à l’homme d’en savoir plus qu'il n’en a découvert — et il ne peut pas se permettre d’en savoir moins que les constatations acquises ne l’indiquent, s’il faut que ses concepts et ses définitions soient objectivement fondés. Sur ce point-là, un adulte ignorant se trouve dans la même situation qu'un enfant ou un adolescent. Il est forcé d’agir dans la limite des connaissances qu'il se trouve posséder, et des définitions conceptuelles primitives qui en découlent. Lorsqu’il accède à un champ plus vaste de l'action et de la pensée, lorsqu’il rencontre une information nouvelle il lui faut, pour que ses définitions demeurent objectivement valides, développer celles-ci en vertu de ce qu’il a constaté. Une définition objective, valide pour tous les hommes, est celle qui désigne la caractéristique essentielle (ou les caractéristiques essentielles) et le genre des existants subsumés dans un concept donné

— en fonction de toutes les connaissances pertinentes disponibles à ce stade du développement de l'humanité (qui décide, en cas de désaccord ? Comme dans toutes les questions relatives à l'objectivité, il n'y a aucune autre autorité ultime que la réalité, et l'esprit de chaque individu qui évalue les moyens de preuve par la manière objective de les juger : par la logique) Cela ne signifie pas que chacun doive se transformer en Pic de la Mirandole ni que toute découverte de la science affecte la définition des concepts : c’est lorsque la science découvre des aspects inédits de la réalité qu’elle se fabrique de nouveaux concepts pour les identifier (par exemple, l’« électron ») ; cependant, dans la mesure où la science se soucie de l'étude intensive d’existants déjà connus et conceptualisés, c’est au moyen de sous-catégories conceptuelles que s’identifient ses découvertes. Par exemple, l’être humain se range biologiquement en plusieurs sous-catégories de l’« animal », telles que « mammifère », etc. Mais cela ne change rien au fait que c’est la rationalité qui est sa caractéristique essentielle et déterminante, et que l’« animal » est le genre le plus large auquel il appartienne (et cela ne modifie pas le fait que, lorsqu’un savant et un illettré se servent du concept d’« être humain », c’est au même type d'entités qu’ils font référence.) C'est uniquement si une certaine découverte en venait à rendre inexacte la définition de l’« animal rationnel » (par exemple, si elle ne pouvait plus servir à distinguer l'homme de tous les autres existants) que se poserait la question d’un élargissement de la définition. « Elargir » ne veut pas dire réfuter, abroger ni contredire ; cela veut dire démontrer que certaines autres caractéristiques permettent mieux de distinguer l'homme que la rationalité et l’animalité — auquel cas, peu probable, ces deux caractéristiques ne seraient plus tenues pour celles de la définition, mais n’en resteraient pas moins vraies. Rappelez-vous que la formation des concepts est un instrument de la connaissance — la méthode spécifique aux êtres humains, et que les concepts représentent un classement de certains existants observés en fonction de leurs rapports avec d'autres existants observés. Etant donné que l'homme n'est pas omniscient, une définition ne peut pas être absolue et immuable, parce qu’elle ne peut pas établir la relation d'un groupe donné d’existants avec tout le reste de l'univers, y compris ce qu’on n’en connaît pas pour ne pas l’avoir encore découvert. Et pour ces raisons mêmes, une définition est fausse et sans valeur si elle n'est pas absolue étant donné le contexte — si elle ne précise pas les relations connues entre existants (en termes de caractéristiques essentielles reconnues) ou si (par omission ou par évasion) elle va à l’encontre des faits établis. Les nominalistes de la philosophie moderne, en particulier les adeptes du positivisme logique et de l'analyse linguistique, prétendent que l'alternative du vrai ou du faux ne serait pas applicable aux définitions, qu'elle ne le serait qu'à des propositions « de fait ». Puisque les mots, affirment-ils, ne représentent que des conventions (sociales) arbitraires et que les concepts n'ont pas de référents objectifs dans la réalité, une définition ne pourrait pas être vraie ni fausse. Jamais les attaques contre la raison n'ont atteint un tel degré ni une telle bassesse. Les propositions sont faites de mots — et la question de savoir comment une suite de bruits sans aucun rapport avec les faits de la réalité pourrait donner une proposition « de fait » ou établir un critère de discrimination entre la vérité et la fausseté, n'est pas une question qui vaille qu'on en discute. Et on ne pourrait pas en débattre non plus à l'aide de sons inarticulés qui changeraient de sens suivant les caprices de l'humeur, de l'abrutissement ou de l'opportunisme de quiconque se trouverait en train de

parler à quelque moment que ce soit (néanmoins, les effets de cette notion peuvent s'observer dans les classes des universités, dans le cabinet des psychiatres, ou à la une des journaux d'aujourd'hui). La vérité est le produit d'une reconnaissance (c'est-à-dire d'une identification) des faits de la réalité. C'est au moyen de concepts que l'homme identifie et intègre ces faits de la réalité. Et ces concepts, c'est à l'aide de définitions qu'il les conserve à l'esprit. Et il les organise, ces concepts, pour former des propositions — et que ces propositions soient vraies ou fausses dépend, non seulement de leur rapport aux faits qu'il énonce, mais aussi de la véracité ou de la fausseté des définitions des concepts dont il se sera servi pour les affirmer, qui elles-mêmes dépendent de la pertinence ou de l'incompétence du choix qu'il aura fait pour désigner leurs caractéristiques essentielles. Tout concept représente un certain nombre de propositions : quand il identifie des concrets perceptibles, un concept implique [déjà] un certain nombre d'énoncés ; cependant, à un niveau d'abstraction plus élevé, un concept traduit des enchaînements, et des paragraphes, et des pages de propositions explicites qui se réfèrent à des données de fait complexes. Une définition est la quintessence d'un vaste corpus d'observations et elle tiendra ou non suivant que ces observations auront été correctes ou incorrectes. Répétons-le : une définition est le produit d'une distillation. En guise de préambule à la loi (en l'occurrence, à la loi de l'épistémologie), toute définition commence par la proposition implicite suivante : « après que tous les faits connus relatifs à ce groupe d'existants ont été pris en considération, il a été démontré que ce qui suit représente leur caractéristique essentielle, qui permet par conséquent de les définir… » A la lumière de ce fait, considérez certains exemples modernes de définitions que l'on propose. Un anthropologue réputé, qui écrit dans un magazine national, laisse entendre que ce qui distingue essentiellement l'homme de tous les autres animaux, la caractéristique essentielle qui serait entièrement responsable de ses progrès et réussites sans égal, serait qu'il possède un pouce (le même article remarque que les dinosaures aussi possédaient un pouce mais « que pour une raison ou une autre, ils n'ont pas évolué »). Et alors, qu'est-ce qui caractérise la conscience humaine ? — Pas de réponse — le vide. Un article, dans une encyclopédie réputée, propose que l'on puisse définir l'homme comme un « animal doué de parole ». Est-ce que le fait de pouvoir parler est un trait primaire, indépendant de toute autre caractéristique ou faculté ? Le langage consiste-t-il dans la capacité à articuler des sons ? Dans ce cas, il y a lieu de ranger perroquets et mainates au nombre des êtres humains. Si ce n'est pas le cas, quelle est la faculté humaine dont ils sont dépourvus ? — Pas de réponse non plus — le vide. Il n'y a pas de différence entre de telles définitions et celles que choisissent les individus qui définissent l'homme comme « un animal chrétien (ou juif, ou mahométan) » ou « un animal à la peau blanche » ou « un animal d'origine exclusivement aryenne », etc.F — aucune différence dans le principe épistémologique ni dans les conséquences pratiques (pas plus que dans les mobiles psychologiques).

La véracité ou la fausseté de toutes les conclusions, inférences, pensées et connaissances de l'homme dépend du caractère vrai ou faux de ses définitions. Ce qui précède ne s'applique qu'aux concepts valides. Il existe donc des concepts non valides, c'est-àdire des mots qui traduisent des tentatives pour condenser des erreurs, des contradictions, ou des énoncés faux, telles que des concepts tirés du mysticisme — ou des mots sans définition spécifique possible, qui n'ont aucun référent identifiable dans la réalité, de sorte qu'ils peuvent vouloir dire ce qu'on veut pour n'importe qui, comme les « anti-concepts » contemporains. Il apparaît de temps en temps des concepts sans validité dans le langage des hommes ; en général — mais pas nécessairement — ils durent peu de temps, parce qu'ils conduisent à des impasses pour la connaissance. Un faux concept prive de validité toute proposition ou processus intellectuel où on s'en servirait pour affirmer quelque chose*. Au-dessus du niveau des sensations conceptualisées et des axiomes métaphysiques, tout concept nécessite une définition verbale. Assez paradoxalement, ce sont les concepts les plus simples que la plupart des gens trouvent les plus difficiles à définir — ceux qui désignent les objets concrets, perceptibles, qu'ils fréquentent tous les jours, tels que « table », « maison », « homme », « marcher », « grand », « nombre », etc. Il y a une bonne raison à cela : ces concepts-là sont les premiers que l'être humain forme ou comprend au cours de son développement, alors qu'on ne peut les définir verbalement qu'en se servant de concepts qu'il aura appris après —comme, par exemple, on comprend le concept de « table » bien avant d'avoir pu comprendre des mots tels que « plat », « uni », « surface », « montants ». La plupart des gens, par conséquent, tiennent les définitions formelles pour superflues et traitent les concepts simples comme s'il s'agissait de simples données de nos sens, que l'on identifie en se bornant à des définitions ostensives, c'est-à-dire en montrant du doigt. Il y a une certaine justification psychologique à cette démarche. C'est par les perceptions que l'attention humaine commence à discriminer entre les objets, et l'identification conceptuelle des perceptions quotidiennes est devenue tellement automatique dans l'esprit des hommes qu'elles semblent n'avoir besoin d'aucune définition — alors qu'ils n'ont aucune peine à identifier leurs référents en se bornant à les désigner (ceci, incidemment, est une bonne occasion de démonter les grotesques inversions de l’« analyse linguistique » : le pain quotidien de ses adeptes consiste à réduire les gens à des balbutiements d'impuissance en leur demandant de définir « une maison », ou des mots tels que « qui » ou « mais », pour annoncer triomphalement qu'à partir du moment où les gens ne peuvent même pas définir des mots aussi simples, on ne peut pas en attendre qu'ils sachent en définir qui soient plus complexes. Et d'en déduire qu'il ne saurait exister de définitions objectives, ni de concepts valides). En fait et en pratique, aussi longtemps que l'on est effectivement capable d'identifier avec certitude les référents perceptibles de simples concepts, on n'a pas besoin d'inventer, ni de conserver à l'esprit les définitions verbales de concepts de ce genre. Ce dont on a besoin, c'est de connaître les règles qui permettent de formuler des définitions de ce genre ; et ce qui est une nécessité urgente est de comprendre clairement où se trouve la ligne de partage au-delà de laquelle des définitions ostensives ne sont plus suffisantes (la frontière commence là où on commence à se servir des mots avec l'impression « de savoir à peu près ce que je veux dire »). La plupart des gens n'ont aucune compréhension de cette limite et aucune idée de la nécessité de bien la connaître — et les conséquences désastreuses, paralysantes, stupéfiantes qui en découlent sont la cause première, la plus grande, de

l'érosion intellectuelle de l'humanité (en guise d'illustration, observez ce que Bertrand Russell a pu perpétrer parce que les gens avaient l'impression « de savoir à peu près » ce que veut dire le concept de « nombre » et ce que les collectivistes ont pu commettre parce que les gens ne faisaient même plus semblant de savoir ce que voulait dire le concept d’« être humain »). Pour connaître la signification exacte des concepts dont on se sert, on doit connaître leurs définitions correctes ; on doit pouvoir reconstituer les étapes (logiques, et non chronologiques) qui ont conduit à les former, et on doit être en mesure de démontrer quel est leur lien avec ce qui les fonde dans la réalité perceptible. Lorsque l'on doute du sens ou de la définition d'un concept, la meilleure méthode pour les tirer au clair est de rechercher quels sont ses référents : c'est-à-dire de se demander : quels sont les faits de la réalité qui ont donné naissance à ce concept ? Qu'est-ce qui le distingue de l'ensemble des autres concepts ? Par exemple : quel est le fait de la réalité qui a donné naissance au concept de « justice » ? Le fait que l'on doit tirer des conclusions sur les objets, les gens et les événements qui l'entourent, c'est-à-dire qu'on doit les juger, porter sur eux des jugements de valeur. Ce jugement est-il automatiquement juste ? Non. Qu'est-ce qui fait que ce jugement aura été faux ? Le manque d'informations, ou le refus d'en tenir compte, ou le choix d'y inclure des considérations autres que les faits pertinents. Alors comment parvenir à un jugement juste ? En le fondant exclusivement sur les faits de la cause et en prenant en compte toute l'information disponible. Mais n'est-ce pas là une description de l’« objectivité » ? Oui, un « jugement objectif » est bien l’une des catégories plus larges auxquelles le concept de « justice » appartient. Qu'est-ce qui distingue la « justice » d'autres cas de jugement objectif ? Lorsque l'on évalue la nature ou le comportement d'objets inanimés, le critère du jugement est déterminé par la destination particulière à l'aune de laquelle on les évalue. Comment, en revanche, juger du caractère et des actions des hommes, compte tenu du fait que les êtres humains possèdent la capacité de faire des choix ? Quelle est la science qui peut fournir un critère objectif d'évaluation relativement aux questions de choix ? L'éthique. Alors, est-ce que j'ai besoin d'un concept pour désigner l'acte de juger le caractère ou les actions d'un homme exclusivement sur le fondement de l'ensemble des faits pertinents disponibles, et de les évaluer au moyen d'un critère moral objectif ? Oui, ce concept est celui de la « justice ». Observez à quel point il est long, l'enchaînement de considérations et d'observations qui se trouve condensé en un concept unique. Et la chaîne est en fait bien plus longue que le modèle abrégé présenté ici, puisque chacun des concepts utilisés dans cet exemple en représente d'autres semblables. Conservez cet exemple à l'esprit. Nous discuterons plus avant de cette question lorsque nous traiterons du rôle cognitif des concepts. Notons, à cet endroit, la différence radicale entre la conception des concepts que se faisait Aristote et celle des Objectivistes, notamment en ce qui concerne la question des caractéristiques essentielles.

C'est Aristote qui, le premier, a formulé les principes d'une définition correcte. C'est Aristote qui a identifié le fait que seuls les concrets existent effectivement. Cependant, Aristote tenait que les définitions se rapportaient à des essences métaphysiques, qui existeraient dans les objets concrets comme un élément particulier ou puissance formatrice, et il affirmait que le processus de formation des concepts dépendait d'une intuition directe par laquelle l'homme percevrait ces essences, pour former les concepts en conséquence. Aristote considérait l’« essence » comme un fait métaphysique ; l'Objectivisme la tient pour épistémologique. L'Objectivisme tient que l'essence d'un concept est la (les) caractéristique(s) fondamentale(s) de chacune de ses unités dont dépend logiquement le plus grand nombre de ses autres caractéristiques, et qui permet donc le mieux de distinguer ces unités-là de tous les autres existants dans le champ de la connaissance humaine. Ainsi l'essence d'un concept est-elle déterminée au sein d'un contexte plus vaste de la connaissance humaine et peut être changée à mesure que celle-ci s'accroît. Le référent métaphysique des concepts de l'homme n'est donc pas une essence spéciale, qui serait à part des autres, mais la totalité des faits de la réalité qu'il a observés ; et c'est cette totalité-là qui détermine celle des caractéristiques d'un groupe donné d'existants qu'il considère comme essentiel. Une caractéristique essentielle est factuelle, au sens où elle existe réellement, où elle détermine véritablement les autres caractéristiques et permet effectivement de distinguer d'un autre un groupe d'existants ; elle est épistémologique dans ce sens que sa classification comme « caractéristique essentielle » est un procédé de la méthode spécifiquement humaine du traitement de l'information — un moyen de classifier, de condenser et d'intégrer un corpus de connaissances sans cesse croissant . Maintenant, reportons-nous aux quatre écoles de pensée dans l'histoire pour ce qui concerne la question des concepts, et que j'ai énumérées dans la préface à cet ouvrage : constatez les dégâts que la dichotomie entre l’« intrinsèque » et le « subjectif » a engendrés dans le débat sur cette question, comme dans toute discussion mettant en cause les rapports de la conscience avec l'existence. Les écoles de pensée réaliste extrême (platonicienne) et modérée (aristotélicienne) considèrent les référents des concepts comme intrinsèques, c'est-à-dire comme des « universaux » qui seraient inhérents aux objets (soit comme des « archétypes » soit comme des « essences » métaphysiques), comme des existants particuliers, existant indépendamment de la conscience humaine, et que celle-ci devrait percevoir directement, comme toute autre espèce d'existant, mais par des moyens extérieurs à nos sens, extra-sensorielle. Les écoles nominaliste et conceptualiste considèrent les concepts comme subjectifs, c'est-à-dire comme des produits de la conscience humaine sans rapport avec les faits de la réalité, choisis au petit bonheur, sur le fondement de ressemblances vagues et inexplicables , sans rapport avec les faits de la réalité, comme de simple « noms » ou notions que l'on assigne arbitrairement à des groupes de concrets, sur la base de ces ressemblances vagues et inexplicables . L'école réaliste extrême essaie en fait de conserver la primauté de l’« existence » (de la réalité) en se dispensant de la conscience —c'est-à-dire en transformant les concepts en existants concrets et en réduisant la conscience au niveau des perceptions, c'est-à-dire à la fonction automatique de

l'appréhension perceptive (par des moyens surnaturels, puisqu'en fait il n'y a rien de tel à « percevoir »). L'école nominaliste extrême (contemporaine) tente d'affirmer la primauté de la conscience en se dispensant de l’« existence » (de la réalité — c'est-à-dire en refusant le statut d'existants même aux faits concrets) et en transformant les concepts en conglomérats de fantaisies, construits à partir des débris d'autres produits de l'imagination, de rang inférieur, telles que des mots dépourvus de référents ou l'incantation de sons qui ne correspondent à rien, dans une réalité que nul ne peut connaître. Pour ajouter au chaos, il faut noter que l'école platonicienne commence par accepter le primat de la conscience, en inversant le rapport de la conscience à l'existence, en supposant que ce serait la réalité qui doit se conformer au contenu de la conscience, et non l'inverse — sur le principe selon lequel la présence de toute notion dans l'esprit de l'homme « prouverait » l'existence d'un référent qui y correspond dans la réalité. Cependant, l'école platonicienne conserve encore quelque vestige de respect pour cette réalité, même si c'est juste avec une intention inavouée : elle déforme la réalité en une construction mystique pour lui arracher sa sanction et valider son subjectivisme. Quant à l'école nominaliste elle commence, avec l'humilité de l'empiriste, par nier le pouvoir qu'a la conscience de former aucune généralisation valide à propos de l'existence — et se retrouve avec un subjectivisme qui se passe de toute sanction, avec une conscience libérée de la « tyrannie » du réel. Aucune de ces écoles ne considère les concepts comme objectifs , c'est-à-dire comme ni révélés ni inventés, mais comme produits par la conscience de l'homme conformément aux faits de la réalité, comme des intégrations mentales de données de fait élaborées par l'homme : comme les produits d'une méthode cognitive de classification dont les processus doivent être accomplis par l'homme, mais dont le contenu est dicté par la réalité. C'est comme si, philosophiquement, l'humanité se trouvait encore dans la phase de transition qui caractérise l'enfant au moment où il apprend à parler — un enfant qui utilise sa faculté conceptuelle, mais qui ne l'a pas assez développée pour l'examiner en toute conscience de ce qu'il fait et découvrir que ce dont il se sert est la raison. >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>> (chapitres 6 à la fin) >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>>
[A]

Comme si ce n’était pas également le cas de ceux qui attaquent la faculté conceptuelle de l’homme…

Le vol de concepts est le nom que donnent les Objectivistes à la contradiction pratique qui consiste à se servir d'un terme dont on a nié les fondements philosophiques. L'exemple le plus parlant, dont se sert Nathaniel Branden dans « The Fallacy of the Stolen Concept » (The Objectivist Newsletter, novembre 1962, pp. 2 & 4.), consiste dans la formule de Proudhon : « la propriété c'est le vol » : comme on ne peut pas définir de « vol » s'il n'y a pas de propriété qui soit légitime, la formule de Proudhon vole le concept de « vol ». Et comme toute contradiction est la preuve absolue d'une erreur, cette contradiction pratique-là prouve définitivement qu'il existe forcément une propriété légitime : celle que, justement, on n'a pas volée. De même, toute idée d'« illusion » implique qu'il est possible de ne pas se tromper : sinon, on ne pourrait jamais savoir en quoi cette « illusion » est illusoire. Ceux qui mettent en cause la validité de nos sens sous prétexte de certaines illusions sensorielles font semblant d'oublier que pour identifier comme telles ces illusions-là, il a bien

fallu s'en remettre au moins à certaines perceptions. Le critère du vol de concept permet donc d'établir définitivement que certaines opinions au moins représentent bel et bien la réalité [N. d. T.]
[B]

David Kelley, disciple et continuateur de Ayn Rand, fait remarquer que cela n'implique pas d'avoir formé le concept de ressemblance (sinon, il ne pourrait être justifié à ce stade, ce qui conduirait à une « définition circulaire ») mais d'être seulement conscient de certaines d'entre elles (et rien n'empêche d'imaginer, en fait on constate que le cerveau est préformé pour les percevoir : à défaut que les idées soient innées, certains mécanismes mentaux qui permettent de les former peuvent parfaitement l'être). Évidemment, une fois qu'on aura formé ce concept-là, a fortiori tous les autres, il sera plus facile de mettre en cause les similitudes apparentes, sur la base de l'information accumulée et organisée entre-temps.

Sur cette précision, David Kelley cite et réfute les objections de J. Fodor, The Language of Thought. New York, Crowell, 1975, p. 97 ; Paul Churchland, Scientific Realism and the Plasticity of Mind, Cambridge, Cambridge University Press, 1979, Chap. 2, p. 160 ; Bertrand Russell, Problems of Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 1959 (1° éd. 1912) ; W. Sellars, "Empiricism and the Philosophy of Mind" in : W. Sellars (ed.), Science, Perception and Reality, London, Routledge and Kegan Paul, 1963. Cf. David Kelley, “A Theory of Abstraction” in : Cognition and Brain Theory, volume vii, numbers 3 & 4, summer/fall 1984. Cf. aussi David Kelley & J. Krueger, “The Psychology of Abstraction”, Journal for the Theory of Social Behavior, 1994, 14, pp. 43-68 [N. d. T.].
[C]

C'est d'ailleurs le modèle suivi dans certaines langues : comme Schreibtisch en allemand — « table à écrire », skrivbord en suédois, kirjoituspöytä en finnois. En revanche, le néerlandais a ressenti la nécessité d'emprunter le français bureau, et l'italien ne parle même pas de table, tout en insistant sur l'écriture : scrittorio, scrivania. L'espagnol ouvre un choix : escritorio, mais aussi mesa de despacho. Dans un milieu moins porté sur l'écriture, comme en albanais, seul le contexte permet de préciser la destination du meuble : tavolinë et tryezë veulent dire indifféremment « table » ou « bureau » suivant le contexte ; qu'il s'agisse de mots d'emprunt (le premier est d'origine italienne, le second d'origine grecque) n'est pas sans lien avec le fait que la précision n'est pas faite.

Comparer les choix faits par les diverses langues permet d'apprécier les différences entre les solutions choisies, mais aussi de comprendre qu'elles en sont, des solutions : des manières de répondre aux mêmes problèmes, suivant les mêmes principes, déduits du souci de retrouver plus facilement et plus sûrement l'information que classent les concepts. Les gens qui prétendent que les définitions seraient arbitraires, a fortiori quand ils prétendent le « prouver » sous le prétexte que les concepts ne sont pas forcément les mêmes dans des langues différentes, n'ont pas assez d'expérience des langues pour comprendre cela : que ce sont les mêmes principes objectifs qui sont à l'oeuvre. Ce n'est pas parce que des gens différents ont des systèmes de classement différents que ceux-ci seraient arbitraires [N. d. T.].
[D]

James Taggart est un des méchants d’Atlas Shrugged.[N. d. T].

[E]

Et pourtant, la plus grande partie des sophismes étatistes en économie proviennent d’une prétention à traiter les jugements de valeur comme s’ils étaient mesurables alors qu’ils ne le sont pas : tout au plus peut-on les ranger sur une échelle de préférences au moment de l’action [N. d. T]. De même ceux, dont Ayn Rand elle-même, qui « définissent » l'homme comme « un animal doué de raison, mais pas avant qu'il ne soit né ». Or, l'âge est à l'évidence un trait secondaire de l'« être humain », et prétendre le « définir » à partir d'un tel critère est un exercice anti-conceptuel, qui conduit à autant de contradictions que l'on veut [N. d. T.]. Dans Capitalism: The Unknown ideal, Ayn Rand dit, à propos de l'anti-concept d'« extrémisme » : « (p. 176) … La raison d'être des 'anti-concepts' est d'oblitérer certains concepts sans aucune discussion publique ; et comme moyen en vue de cette fin, d'engendrer la même désintégration dans l'esprit de quiconque les

[F]

[G]

accepte, le rendant incapable d'une pensée claire ou d'un jugement rationnel. Aucun n'esprit n'est meilleur que la précision de ses concepts. « Je rappelle ceci à l'attention de deux espèces particulières d'individus qui favorisent et encouragent la dissémination des 'anti-concepts' : les philosophes dans leur tour d'ivoire qui prétendent que les définitions seraient un caprice arbitraire de la société, de sorte qu'il ne saurait y avoir de vraies définitions ni de fausses — et les 'hommes d'action' qui s'imaginent qu'une science aussi abstraite que l'épistémologie ne saurait avoir d'effet sur les événements politiques du monde. « De tous les 'anti-concepts' qui polluent l'atmosphère de notre culture, l''extrémisme' est le plus ambitieux dans sa portée et ses implications : il va bien au-delà de la politique. « Examinons-le en détail. « Pour commencer, l''extrémisme' est un terme qui, en lui-même, ne veut absolument rien dire. La notion d'’extrémité’ dénote une relation, une mesure, un degré. ‘Extrême — adj. ‘1. dont le caractère ou la nature est la plus différente de l'ordinaire ou éloignée de la moyenne. ‘2. Très ou trop grand relativement à une certaine mesure.’ « Il est évident que la première question que l'on ait à se poser, avant de se servir de ce terme, est : ‘une mesure de quoi ?’ « [p. 177] Répondre ‘de tout, de n'importe quoi !’, et affirmer que tout extrême serait mauvais parce qu'il est extrême — tenir la mesure d'une caractéristique, et non sa nature, pour mauvaise est une absurdité (malgré ce que pourront raconter ceux qui n'ont rien compris à Aristote). Les mesures, en tant que telles, n'ont aucune portée normative, et ne l'acquièrent qu'en vertu de la nature de ce que l'on mesure. « Est-ce qu'une extrémité dans la bonne santé et dans la maladie seraient également indésirables ? Une intelligence et une bêtise extrêmes — toutes deux également éloignées de l'ordinaire ou de la moyenne ? L'honnêteté extrême est-elle aussi immorale que l'extrême malhonnêteté ? Un homme extrêmement vertueux et un autre extrêmement dépravé sont-ils aussi mauvais l'un que l'autre ? « On pourrait multiplier à l'infini des exemples de telles absurdités — en particulier dans le domaine de la morale, où il n'y a qu'un degré extrême de la vertu (c'est-à-dire sans faux pas, sans compromis) que l'on puisse appeler tel. Quel est la stature morale d'un homme modérément intègre ? » « Cependant 'ne perdez pas votre temps à examiner une absurdité — demandez-vous seulement à quoi elle sert'. Quel est effet que l'anti-concept d''extrémisme' est là pour avoir en politique ?

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