LE CAHIER BLEU

Dans son laboratoire situé au sud-est de Paris, le professeur Grégory Von de Puch, en compagnie d’une petite équipe de chercheurs et de techniciens, expérimente par ses travaux et ses calculs les lois de la physique et de la chimie. Ses résultats d’expériences sont ensuite soumis à un bureau d’études du CNRS qui valide ou non lesdits résultats. La réputation du professeur n’est certes plus à faire car, outre d’être un excellent physicien, il a pour lui d’être également un mathématicien hors pair. Toutefois, en dehors de ses recherches quotidiennes, il se glorifie pour lui-même d’une aspiration secrète dont nul n’est au courant si ce n’est un grand cahier bleu qu’il garde toujours précieusement enfermé dans le coffre de son cabinet. Aussi, chaque soir, après le départ de son personnel, il retire de l’endroit où la veille il a placé ledit cahier puis, gravement s’installe à son bureau. Ses yeux, couleur du ciel, s’illuminent alors et les profondes rides qui barrent son front s’estompent au fur et à mesure que ses doigts longs et minces en feuillettent les pages. Ces dernières, bourrées d’annotations et de calculs font sa fierté car il se sait, à présent, non loin du but qu’il s’est fixé. En fait, son grand dessein, depuis sa plus tendre enfance, est de pouvoir remonter dans le passé et d’y voyager à son aise. En cela, son travail acharné depuis déjà deux décennies est presque sur le point d’aboutir. Selon ses théories, il ne lui reste plus qu’à découvrir deux, voire trois petites formules pour parachever le système électromagnétique du casque « espace-temps » relié au caisson de survie prévu pour le voyage. Sa conviction de réussite l’encourage à tel point que, parfois, ce sont des nuits entières qui le voient assis devant son ordinateur ou bien penché sur des feuillets à griffonner chiffres et formules. Pourtant, ce soir, peut-être un peu plus las qu’à l’accoutumée mais aussi à court de réflexions, Grégory ouvre son cahier à la première page et se met à relire les mots qu’il a couchés sur le papier quelque trente ans plus tôt alors qu’il n’était qu’un jeune collégien. ■ L’avenir est un vaste océan dans lequel l’espoir des humains peut, à tout instant, se fracasser sur le rocher du non savoir. ■ Le présent a la saveur que l’on veut bien lui consentir ■ Quant au passé, il a pour moi le goût sucré d’une source de miel où j’aimerais m’abreuver jusqu'à mon enivrement ». A cette relecture, son regard s’embue et les pulsations de son cœur s’accélèrent. Que de chemin parcouru depuis ce jour où sa main, encore maladroite, tenait son stylo plume pour inscrire les ambitions de son futur. Enfin, après ce bref instant de nostalgie, il décide tout de même de s’atteler à son travail. Les heures passant, une soudaine fatigue se fait ressentir. Un coup d’œil à la pendule sur son bureau lui indique qu’il est 11h45. Décidant d’interrompre un instant ses écrits, il quitte donc son fauteuil, s’étire en baillant bruyamment puis, se saisissant de son thermos, avale d’un trait le peu de café restant. Malgré ce, une sensation de lourdeur s’empare de tout son corps aussi, n’a-t-il d’autre alternative que de se laisser choir sur le vieux canapé du bureau où, comme bien souvent ces dernières semaines, il y passera la nuit. Jean.-Pierre, son aide laborantin et ami le réveillera au matin lors de son arrivée. Grégory est déjà bien assoupit lorsque plusieurs coups de klaxon le tire rudement de son sommeil. Surpris, il se redresse et, d’un bond se dirige vers la fenêtre. De là, au travers de la vitre opaque, il aperçoit deux formes blanches qui, au pas de course, se dirigent vers l’entrée du laboratoire. Bien que somnolent encore, son premier réflexe est d’aller récupérer son cahier laissé sur son bureau, afin de le mettre en lieu sûr. Seulement, il n’en a guère le temps car déjà, les deux individus font irruption dans son bureau. Se précipitant sur sa personne, ces derniers, à l’aspect plutôt louche, le harponnent chacun par un bras et l’immobilisent. Interloqué par cette imprévisible intrusion, Grégory ne comprend pas du tout ce qui lui arrive aussi reste-t-il sans voix. C’est alors, que tout aussi bizarrement vêtu de blanc comme le sont ses comparses, un troisième 26 (c) Diane Lorgere

larron, de petite taille et de type aryen, fait son apparition dans la pièce. Saluant tout d’abord Grégory avec déférence, l’homme lui adresse ensuite la parole sur un ton très affable : _ Bonsoir M. le Professeur, je suis ravi de faire votre connaissance… _ Mais, mais… Comment êtes-vous entrés ? Réagit soudainement Grégory, sachant qu’il a lui-même fermé de sa clé la porte du labo et que l’autre clé est en la possession de J.P. _ Et bien ça c’est notre petit secret cher professeur, lui répond le petit homme tout en furetant l’endroit d’un œil curieux. _ Que voulez-vous au juste ? Gémit alors Grégory tout à fait réveillé. _ Rassurez-vous, nous ne vous voulons aucun mal, poursuit le petit homme tout en dirigeant ses pas vers le bureau. « Ah ! » S’écrit-il soudain la mine réjouie, « Voilà ce que nous cherchons ». Aussi, joignant le geste à la parole, il s’empare vivement du grand cahier bleu puis, à ses deux acolytes, lance un joyeux « ça y est les gars, je l’ai, nous pouvons nous en aller ». Bien qu’effondré par cet indélicat larcin, Grégory n’en est pas moins stupéfait lorsque les deux coquins qui le maintiennent toujours serré, l’entraînent avec eux vers l’extérieur. _ Mais, où m’emmenez vous ? S’écrit-il subitement inquiet _ Ne vous en faites pas mon ami, lui dit à ce moment le petit homme qui paraît être le chef. Nous vous emmenons juste faire une petite promenade. Ensuite, vous pourrez tranquillement rentrer chez vous. _ Mais je n’ai pas du tout envie d’aller me promener, surtout à cette heure-ci _Allons, allons, cher professeur, ne discutez pas. Mettez votre manteau et venez avec nous Bien que réticent Grégory obéit à ses kidnapper qui le serrent toujours de très près .L’air frais du dehors le saisit tandis qu’on l’oblige à traverser la route en direction d’une grosse automobile en stationnement. _ Allez, montez professeur Quelque peu bousculé, Grégory s’exécute et s’installe à l’arrière de la confortable auto entre ses deux gardes du corps. Puis tandis qu’il s’interroge sur le sort que lui réserve ces drôles de zèbres, le « chef » prend place à côté du chauffeur qui, d’un tour de clé met le moteur en marche. Alors que la voiture quitte la petite avenue pour emprunter une grande artère, Grégory, dans un état d’extrême agitation, se met d’un coup à rugir _ Laissez-moi descendre. Je refuse catégoriquement d’aller avec vous où que ce soit. Et puis, pourquoi avoir volé mon cahier ? _ Pas volé, M. le Professeur, emprunté seulement. Et puis taisez-vous un moment et laissez-moi regarder où en sont vos travaux _ Mais que voulez-vous au juste. De l’argent ? S’il s’agit de cela, je possède un compte en banque pas très garni, je l’avoue mais, cela vous rapporterait bien plus que ce cahier et ma personne _ Je vous ai demandé de vous taire M. le Professeur, lui répète son interlocuteur sans pour autant lever son regard du cahier qu’il inspecte minutieusement avec un sourire béat _ Où m’emmenez-vous ? Réitère cependant Grégory sachant bien que cette nouvelle intervention verbale irritera le petit homme qui, de ce fait, finira bien par lui cracher le morceau. _ Patience, patience. Je vous l’ai déjà dit. N’ayez aucune crainte tout va très bien se passer. Vous verrez, vous m’en donnerez des nouvelles et peut-être que même vous en redemanderez. . Totalement désappointé par ces propos, Grégory préfère soudain imaginer qu’il est la victime d’une grossière erreur plutôt que la proie d’un vécu qui lui paraît être une drôle de farce. Aussi, pour se donner du courage reformule-t-il un chapelet de questions espérant qu’à l’usure l’un ou l’autre de ses ravisseurs lui fournira une explication du pourquoi de cette comédie loufoque. Les « Qui êtes-vous ? » ; « Où m’emmenezvous ? » ; « Que désirez-vous faire de moi ? » ; « Pourquoi avoir pris mon cahier ? » ; n’obtiennent, hélas, aucune réponse, seul le bruit du moteur de la voiture s’enfonçant dans l’épaisse moiteur de la nuit fait écho à sa voix. Finalement, au bout d’un long moment, l’un des hommes qui se trouve à ses côtés lui tapote l’épaule et l’invite à regarder par la vitre. _ Voyez professeur, nous roulons sur les Champs Elysées _ Merci de me le préciser mais je l’avais remarqué. Je préfèrerais plutôt que vous me disiez où vous voulez en venir. C’est mon droit que je sache ? 26 (c) Diane Lorgere

_Bien, puisque vous insistez, nous allons arrêter l’auto et vous irez demander l’heure à cet agent de police qui se trouve au coin de la rue. Et, pendant que vous y serez, demandez-lui également la date d’aujourd’hui, objecte l’homme en ricanant. _ C’est complètement stupide ce que vous me demandez de faire. Je sais très bien qu’il est minuit et demi et que nous sommes le 18 janvier 1976. Vous voulez me faire passer pour un crétin aux yeux de ce flic. C’est ça hein ! Mais je refuse. _ Descendez et faites ce qu’on vous demande. C’est un ordre professeur, lui jette le petit chef, _ Sinon ? Réplique Grégory _ Sinon, mon associé pourrait avoir un geste maladroit A la vue du pistolet dirigé dans sa direction Grégory affolé s’exclame _ Mais vous êtes malade. Vous n’allez tout de même pas me tuer ? _ Qui sait ? réplique son tortionnaire l’air goguenard N’ayant d’autre alternative que d’en passer par leur desiderata, Grégory descend donc de la voiture et se dirige vers l’agent de police. Une fois à sa hauteur, il demande presque timidement _ Pourriez-vous, s’il vous plaît monsieur l’agent, me confirmer la date d’aujourd’hui ? Etonné par la question posée, le policier le regarde, sourit et lui rappelle que la date du jour est le 18 janvier. Haussant lourdement les épaules, Grégory s’exclame pour lui. « Et bien, je le savais que nous étions le 18 janvier 1976. Le toisant avec un drôle d’air, l’agent de police s’esclaffe à son tour _ Ah ! Ça non, mon ami, pas 1976, mais 1967. Vous avez inversé les deux derniers chiffres _ 1967, mais vous êtes complètement fou... Oh ! Pardon, excusez-moi monsieur l’agent ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire, je vous prie de… _ Non mais dites donc, je vais vous apprendre à respecter l’uniforme, mon gaillard et je vais vite fait vous conduire au poste. Qu’est-ce qui m’a foutu un pareil énergumène _ Ce n’est pas ma faute, monsieur l’agent, ce sont eux qui m’ont... Grégory ne peut achever sa phrase car, brusquement saisi par le bras par un de ses anges gardiens qui, prenant son relais, déballe son petit speech _ Veuillez excuser mon cousin monsieur l’agent. Il est sorti de l’asile psychiatrique il y a seulement deux jours, aussi comprenez qu’il ait un peu de mal à se faire à la réalité des choses _ Bon, je veux bien vous croire et passer l’éponge mais, faites bien attention à lui car il risque de vous causer des ennuis Dans un mouvement quelque peu brutal Grégory se retrouve assis à l’arrière de l’automobile et les autres de rire de sa stupéfaction. La voiture file à présent droit vers l’Etoile. Au loin, l’arc de Triomphe illumine la célèbre place. Soudain, la neige se met à tomber drue et abondante on n’y voit presque plus rien. Déconcerté, Grégory s’exclame : « Mais il neige ! » _ Eh oui mon ami, il neige. A propos, vous n’avez pas encore lu le journal du jour. Tiens Lulu, passe le donc au professeur Ce dernier se saisit du quotidien et, à la dernière page peut lire. « Temps probable pour ce 18 janvier 1924, chutes de neige. _ Quoi ! S’écrit Grégory complètement effaré, 1924. Dites, cela suffit avec vos histoires, tout à l’heure avec le flic je veux bien croire qu’il s’agissait d’un coup monté mais, cette fois, vous ne m’aurez pas. En janvier 1924, je n’étais même pas né, je suis du 12 octobre. _ Mais vous n’existez pas encore cher professeur, personne à ce jour ne vous connaît, pas plus que cette phrase écrite de votre main «Quant au passé, il a pour moi le goût sucré d’une source de miel où j’aimerais m’abreuver jusqu'à mon enivrement » Enervé à l’extrême Grégory explose soudain: _ Comment cela personne ne me connaît mais ma mère vit encore et mes collaborateurs peuvent témoigner de mon existence et... ! _ Là d’où vous venez peut-être mais, pas aujourd’hui. Et puis en ce qui concerne votre mère, elle ne peut vous connaître puisque, comme vous venez de le dire vous-même, vous n’êtes pas encore de ce monde _ Mais c’est impossible que toute cette histoire, réplique Grégory dont le scepticisme veut prendre le pas sur cette pseudo réalité qu’on lui impose. Enfin, n’y tenant plus il demande au petit homme de l’emmener 26 (c) Diane Lorgere

immédiatement auprès de sa mère afin de se convaincre lui-même de la véracité de leurs dires. _ Bon, puisque vous y tenez, allons-y. Mais ne venez pas après coup nous le reprocher _ Comment cela vous le reprocher ? _ Il est parfois des choses qu’il vaut mieux ignorer. Ainsi l’image que l’on a des gens que l’on aime reste belle et sans taches _ Que voulez-vous dire par là ? _ Moi, rien. Allez, en route Après avoir, par deux fois, fait le tour de la place de l’Etoile pratiquement vide de circulation, le chauffeur dirige bientôt le véhicule vers une voie adjacente. Passés plusieurs carrefours, il s’engage dans une rue très sombre éclairée par des becs de gaz, ce qui surprend Grégory. Et, tandis qu’il s’interroge sur la direction prise, la voiture continue de rouler pendant quelques minutes avant de stopper devant un grand immeuble à l’allure très ancienne. _ Voilà, nous y sommes. Allez-y, montez, c’est au deuxième étage la porte au fond du couloir Grégory, l’air interrogateur regarde l’immeuble devant lequel il se trouve et se refuse de descendre _ Vous, vous moquez de moi, ce n’est pas du tout ici que ma mère habite _ Mais si, professeur, en ce moment, c’est là que se trouvent vos parents _ Ma mère ne m’a pourtant jamais parlé de cet endroit. Elle m’a toujours dit avoir vécu avec mon père dans notre petit pavillon à Clichy _ Allez-y montez. Vous aurez peut-être ainsi la réponse à la question que vous posez, ajoute le petit homme avec un rire narquois. Accompagné des deux sbires vêtus de blanc qui le suivent à légère distance, Grégory se dirige vers la haute porte en bois qu’il pousse dans un bruit de gongs rouillés. Il hésite un instant mais emprunte tout de même l’escalier. Et, tandis qu’il en gravit les marches, il a peine à croire à ce qui lui arrive. Sa remontée vertigineuse dans l’espace temps le laisse pour le moins hébété. Ses pensées ne semblent plus exister. Ses gestes sont monocordes. Lui, qui pendant des années avait recherché « la solution » qui lui permettrait de pouvoir se projeter dans le passé voici que, depuis près de deux heures, il s’y trouve malgré lui confronté. Réalité ou hallucination ? Arrivé sur le palier, il emprunte donc un long couloir assez peu éclairé jusqu’à la porte indiquée. Une fois devant cette dernière, il marque un temps d’arrêt et s’interroge de savoir s’il ne ferait pas mieux de rebrousser chemin. Pourtant, faisant taire son sentiment de trac, il effleure d’abord d’un index tremblant la porte avant de toquer pour de bon. Lorsque la porte s’ouvre, il découvre face à lui, une jeune et jolie femme dont les traits lui sont si familiers malgré les années, que des larmes montent à ses paupières. « Maman », ne peut-il s’empêcher de prononcer tout en s’introduisant dans le minuscule appartement. C’est alors que pour lui la situation devient très vite embarrassante car l’homme qu’il aperçoit en tenue légère étendu sur le lit n’est pas son père. Et qu’en plus des deux regards furieux qui le toisent de la tête aux pieds, la jeune femme se met à l’invectiver : _ Mais qui donc vous a permis d’entrer monsieur ? Et puis d’abord qui êtes-vous, lui jette-t-elle le visage enfiévré _ Je suis Grégory Von de Puch, lance-t-il d’un coup sans réfléchir et vous, vous êtes ma... mais, se ressaisissant, Grégory trouve soudain saugrenu et inutile d’achever une phrase qui risque de le faire passer pour un hurluberlu. Ce qui, bien sûr, ne manque pas de se faire car l’homme aussitôt de reprendre ses mots. _ Mais il est dingue ce type de se faire passer pour ton mari, jette-t-il en éclatant d’un gros rire tout en s’asseyant sur le rebord du lit _ Qu’avez-vous dit ? Interroge la jeune femme _ Que je suis… Grégory pas votre mari mais, votre fils _ Mon fils, mais je n’ai pas de fils. Que me racontez-vous là. ? D’ailleurs, vous pouvez bien vous rendre compte par vous-même que, vu votre âge, je ne puis être votre mère. Vous devez certainement faire erreur. Confus par la révélation qui vient de lui échapper, Grégory se mord les lèvres. Il sait très bien qu’en ce « présent », il ne peut nier les propos que vient de lui tenir sa future mère. De plus, s’il insiste en ce sens, ses paroles risquent d’être pressenties comme incongrues et délirantes. Toutefois, ce qui l’indispose et le fait surtout souffrir est la conjoncture, plutôt équivoque, dans laquelle se trouve sa mère. Lui, qui se l’était 26 (c) Diane Lorgere

toujours imaginé comme un modèle de vertu s’en trouve quelque peu contrit. Pourtant, il ne peut s’empêcher d’attacher sur elle ses regards. « Dieu qu’elle est belle. Aussi jolie qu’une bouffée de printemps ». Subjugué au plus haut point, Grégory, ne perçoit même pas le ton glacial dont cette dernière use à son encontre _ Jean, mets-moi de suite cet individu à la porte sinon je le sens capable de tout faire rater S’attendant donc à être jeté dehors comme un malpropre, Grégory, prêt à l’esquive, a subitement la surprise de constater que le dénommé Jean, un super athlète de surcroît, ne bouge cependant pas d’un pouce et, se parant d’un sourire, se rallonge mollement sur le lit. Prenant alors conscience que son incursion dans la présente réalité vient soudainement de s’achever Grégory s’étonne d’autant car, s’il ne peut plus être vu des protagonistes de la scène lui, par contre, continue de saisir tout ce qui s’y passe. C’est pourquoi sa surprise décuple quand, après un coup bref, la porte s’ouvre laissant passage à un homme jeune et de puissante stature et que surpris, les amants (comme le présume Grégory) poussent un énorme cri. « Père », ne peut alors s’empêcher de prononcer Grégory tout en remarquant combien est immense la colère qui semble habiter ce dernier. _ Voilà donc à quoi se résument tes occupations pendant mon absence, se met à hurler l’arrivant à l’adresse de la jeune femme. « Moi qui espérais te faire plaisir en rentrant deux jours plus tôt. Mais... inutile de t‘efforcer en explications », reprend ce dernier avec de grands gestes théâtraux, « je n’ai nul besoin que tu me fasses un dessin » Tandis que fort mal à l’aise, l’amant enfile pantalon et chemise, Grégory, quant à lui, éprouve une grande affliction. Brusquement, le ton monte et, dans le feu de l’action, son père gifle la joue de sa mère qui, bien sûr, éclate en sanglots. Puis, sans que rien ne le laissait présager, un coup de feu éclate et l’amant s’effondre sur le tapis juste à ses pieds. « Mon père un assassin, mais ce n’est pas Dieu possible. Ce n’est pas vrai. C’est un véritable cauchemar ». Sur l’instant, Grégory, se refuse à croire à une telle véracité des choses pourtant, de ce meurtre, il vient d’en être le témoin. C’est pourquoi, ne pouvant en supporter davantage, il déguerpit à toute allure et, comme fou, dégringole les marches des deux étages. Une fois sur le trottoir, il s’essaye à reprendre son souffle tandis que des larmes glissent lentement sur ses joues. Il voudrait pouvoir nier l’évidence du drame auquel il vient d’assister alors que sa vie est à peine à l’état d’ébauche mais, les rudes battements de son cœur sont là pour lui rappeler l’horrible réalité des faits. « Mais dans ce cas », s’interroge-t-il avec angoisse « Qui donc est mon véritable père ?». Hormis de le mettre fort mal à l’aise, cette interrogation reste cependant en suspens dans son esprit. Prenant soudain conscience qu’il fait grand jour, que la rue est totalement déserte et que ses ravisseurs semblent s’être envolés, Grégory se sent malgré tout soulagé. Peu lui importe ce qu’il est advenu des « hommes vêtus de blanc » car après ce qu’il vient de vivre, il préfère n’avoir de compte à rendre et surtout pas à ceux qui l’ont entraîné dans cette mésaventure. Le geste nerveux, il remonte la fermeture de anorak, passe une main glacée sur son menton puis se met à marcher au hasard dans cette rue inconnue afin de se vider la tête. Cependant, malgré lui, ses pensées le ramènent à ses parents. « Mon Dieu, mais pourquoi me suis-je enfui ? », se demande-t-il. « Peut-être aurai-je pu leur venir en aide. Je n’aurais jamais dû me sauver comme je l’ai fait. Après tout, il n’est peut-être pas trop tard, je vais y retourner ». Dans un décidé volte-face il fait donc demi-tour et aperçoit à ce moment au coin de la rue un kiosque à journaux. Il s’en approche, se saisit d’un exemplaire exposé pensant y découvrir à la une la relation du fait divers auquel il vient d’assister. Sortant machinalement de la menue monnaie de sa poche, il réalise dans le même temps que celle-ci n’a certainement pas cours dans ce « présent ». Aussi, après avoir parcouru rapidement la première page du quotidien « ‘Le Figaro », il relève la tête et ses regards croisent alors ceux de la vendeuse qu’il lui semble reconnaître malgré son jeune âge aussi, d’emblée, lui adresse-t-il la parole. _ Mais..., mais je vous reconnais vous êtes Madame Bastide n’est-ce pas ? Souriante la jeune fille apostrophée s’esclaffe _ Mademoiselle Durand, ne me vieillissez pas monsieur. Je ne suis que fiancée à Claude Bastide et espère bien devenir un jour son épouse _ Je vous demande bien pardon, mademoiselle _ Pas de quoi. Dites, vous me semblez un peu perdu dans notre beau Paris. Auriez-vous besoin d’un guide en 26 (c) Diane Lorgere

tout bien tout honneur bien sûr, ajoute-t-elle en clignant de l’œil _ Merci beaucoup, Mad... pardon, mademoiselle, mais je ne voudrais pas vous ennuyer et puis il y a votre fiancé _ Mon fiancé ! Oui bien sûr, mais vous savez il est à la guerre depuis deux ans déjà et les nouvelles se font rares _ À la guerre, s’étonne Grégory. Mais de quelle guerre parlez-vous ? Interroge-t-il tout de go sans songer que sa question va déclencher un tollé de colère autour de lui _ Comment cela, renchérit la demoiselle du kiosque, vous vous moquez du monde. Vous feriez pas mal d’y aller vous, faire un petit tour sur le front et vous y verriez nos poilus souffrir du manque de tout. Regardezmoi ce type qui ne sait même pas que nous sommes en guerre. Encore un qui ne doit manquer de rien pour que ce malheur le touche si peu. Janvier 1916, cela ne vous dit rien peut-être Sous la huée hargneuse des badauds présents Grégory détale alors à toutes jambes de crainte de se faire assaillir. Il court si vite que le sang lui bat aux temps, son cœur palpite avec tant de rapidité que le souffle lui manque. Soudain, à bout de force, il s’effondre dans une espèce d’évanouissement. Quand il ouvre à nouveau les yeux, il distingue, penchée au-dessus de lui, une blonde jeune fille qui, d’un linge, éponge son front perlant de sueur. Son geste est tout de bienveillance. Un doux sourire anime son visage. Puis, comme pour le ramener au plus vite à la vie, elle dépose sur ses lèvres asséchées un affectueux baiser. _ Vous sentez-vous mieux messire, demande-t-elle d’une voix aussi pur que du cristal _ Oui, beaucoup mieux, merci charmante enfant, répond-t-il quelque peu troublé par cet inattendu baiser. Mais où suis-je donc ? _ Ne craignez rien, ici vous êtes en sécurité, les soldats ne viendront pas vous chercher. _ Les soldats ! Mais de quelle guerre s’agit-il donc cette fois, s’interroge Grégory tout en inspectant la bâtisse qui lui sert de refuge. Comme il se trouve étendu sur de la paille, il en déduit qu’il s’agit certainement d’une grange. Son regard revient ensuite se poser sur la jeune personne à ses côtés dont la beauté lui paraît cette fois bien moins attrayante que celle supposée à son réveil. Et, lorsque qu’il prend conscience que les vêtements qu’elle porte lui rappellent étrangement ceux des paysans du XVè siècle, il se redresse vivement sur son séant et se met à hurler: _ Je vous en prie, lance-t-il en implorant le ciel, ramenez moi à mon époque mais ne me laissez pas ainsi Attendrie par son désespoir, la jeune fille de lui dire doucement : _ Gardez votre calme messire. Il vaudrait mieux ne pas trop vous agiter à cause de votre blessure _ Ma blessure, mais de quelle blessure parlez-vous ? S’esclaffe Grégory mortifié de fureur tout en tâtant son front d’où jaillit une monstrueuse bosse sanguinolente. _ Ayez un peu de patience messire, mon père va vous venir en aide dès son retour du bourg _ Mais ces vêtements dont je suis affublé, qui me les a passés ? S’écrie t-il à nouveau en constatant qu’il ne porte plus les siens _ C’est moi, réplique la jeune fille en riant. Je trouvais tellement singuliers ceux que vous portiez que j’ai voulu vous vêtir à notre mode. Vous savez, j’ai d’abord eu très peur lorsque je vous ai découvert étendu dans le pré. J’ai d’abord cru à une apparition suite aux voix. Mais au vu de votre blessure, je n’ai pas hésité à vous traîner jusqu'à la grange afin de vous soigner _ Je vous remercie de m’être venu en aide mademoiselle, mais pouvez vous me dire en quelle année nous sommes ? _ En l’an de grâce 1426, messire. Auriez-vous également pris un coup sur la tête pour avoir ainsi égaré votre mémoire _ Non, non, annone Grégory tout en répétant pour lui seul l’information que la jeune paysanne vient de lui donner. 1426. Ah ! Ils m’ont bien eu ces saligauds _ Comment vous appelez-vous ? Interroge-t-il alors plus par galanterie que par curiosité _ Je m’appelle Jeanne pour vous servir, fait-elle en esquissant une révérence _ Jeanne, c’est un bien joli prénom, reprend-il poliment malgré la torture qui le tourmente. Enfin, se redressant assez lourdement sur ses jambes malgré les supplications de la jeune fille qui tente de 26 (c) Diane Lorgere

l’en dissuader, Grégory, d’un geste de la main lui fait alors comprendre qu’il se sent très bien. D’une démarche quelque peu ramollie il se dirige ensuite vers la porte et, ouvrant grande cette dernière, se met à humer à pleines narines l’air frais d’un petit matin que ses sens exigent plus que ses poumons. _ C’est très joli cet endroit. Quel est le nom de ce petit village niché en creux de vallon _ C’est Domrémy, Messire. Adieu, cette fois, il faut vraiment que j’aille retrouver mes moutons _ Domrémy... Jeanne...les voix… les moutons. Non, je ne peux y croire. Réveillez-moi se met à hurler Grégory tout en s’élançant dans la campagne qui fleure bon les récentes pluies. Mais, de cela il s’en soucie peu, tant il est apeuré par ce qu’il est en train de vivre et qu’il ne peut maîtriser. A bout de souffle il se jette soudain à genoux, prends sa tête entre ses mains et se met à pleurer à chaudes larmes tant il a mal en lui. Tout à coup, une voix l’interpelle. Cette voix, il la reconnaît pour être celle de l’un de ses kidnapper. Il relève la tête et aperçoit un laquais à perruque poudrée dont le visage lui rappelle tant de désagréments. _ Vous ici. Mais que faites-vous ainsi déguisé. Ramenez-moi plutôt là d’où je viens, supplie Grégory encore larmoyant, et l’autre de lui répondre _ Je ferai remarquer à Monsieur le Marquis que, pour l’heure, je suis son nouveau domestique et, tant que cette fonction me sera allouée, tout honneur sera rendu au blason de Monsieur le Marquis. Si Monsieur le Marquis veut bien se donner la peine de se relever. Je signale entre autre qu’il serait bien regrettable que Monsieur le Marquis n’abîmât ses beaux vêtements à se rouler ainsi dans l’herbe et à supplier je ne sais qui ou je ne sais quoi. Donnez vous la peine de me suivre, vos amis sont là et vous attendent pour le souper _ Qu’est-ce encore ? Allez-vous au moins m’expliquer à quel jeu vous jouez. Il vous amuse peut-être de me balader ainsi d’une époque à une autre, mais je ne trouve pas ça drôle du tout. Quant à Jeanne d’Arc, je ne vois vraiment pas pourquoi vous m’avez inclus dans un épisode de sa vie. _ Oh ! Pour Jeanne d’Arc nous tenions à vous faire un petit plaisir. Vous rêviez tant aux exploits de cette figure emblématique pendant les cours d’Histoire de France lorsque vous étiez écolier que nous avons pris la liberté de vous faire vivre quelques instants à ses côtés. _ Absurde, complètement absurde. Cessez de me tourmentez ainsi et ramenez-moi au vingtième siècle puisque cela semble être de votre ressort. Je ferai tout ce que vous voudrez mais, je vous en conjure, ramenez-moi en 1976. _ Non, il n’en est pas question. Pour le présent, je me dois de vous conduire jusqu’au parc du château. _ Au parc du château ? Mais…, de quel château s’agit-il et à quelle époque sommes-nous cette fois ? _ Versailles, mon ami. Versailles. Avec ses fêtes, ses jolies femmes et ses marivaudages. Soyez ravi, vous allez être présenté au roi Louis le Quatorzième. Allez, Monsieur le Marquis vous qui désiriez tant faire des retours dans le passé, vous y êtes. Alors jouez votre rôle et ne suppliez plus. Terrorisé et un peu gauche dans ses habits de cour, Grégory, bien qu’anéanti, s’exécute et, à contre cœur, suit le pas de son guide. Tous deux empruntent alors une allée bordée de jeunes arbres. Par ailleurs, tandis qu’il hâte son pas, des pensées pêle-mêle bringuebalent dans la tête de Grégory. Ca n’était nullement ainsi qu’il avait imaginé ses voyages dans le passé, loin s’en faut. Car, ce que l’on était en train de lui faire vivre ne correspondait en rien à ce que lui-même avait envisagé lors de l’assemblage des divers éléments constituant son casque à remonter le temps. Pourquoi ses agresseurs s’ingéniaient-ils à lui faire passer de si courts instants dans dissemblables périodes de l’Histoire et surtout dans quel but ? Son objectif à lui étant bien plus défini : d’abord, sélectionner une époque. Ensuite s’imprégner des us et coutumes qui prévalaient en ce temps. Puis, durant plusieurs heures voire plusieurs jours, côtoyer des personnages plus ou moins énigmatiques et auréolés de mystères. Entre autre : Qui avait été « l’homme au masque de fer » ; qui était en réalité « le chevalier d’Eon ». Et puis si électroniquement sa machine le lui permettait, il désirait approfondir des énigmes telles que : l’évolution de l’homme sur notre planète, le chaînon manquant ; les dinosaures, les secrets de la construction des Pyramides, la civilisation Inca et pourquoi pas la vie de Jésus. Tous ces mystères qui l’intriguaient tout autant qu’ils le passionnaient car non encore élucidés en ce vingtième siècle. Là, pour sûr que tout clochait. Surtout s’il se remémorait l’aventure avec l’agent de police, la neige place de l’Etoile, la rapide visite à sa mère, le drame causé par son père, le kiosque à journaux, Jeanne d’Arc son idole d’écolier. Tout était à l’avenant et rien n’était exploitable… Au détour d’un bosquet d’épineux, Grégory, flanqué de « son laquais », débouche enfin sur un immense parc 26 (c) Diane Lorgere

dont les grands jets d’eau, jaillissant en geysers, le laisse pantois d’émerveillement. Versailles. Oui c’est bien Versailles. Il n’en croit pas ses yeux et tout ce faste le rend bien perplexe. Pourquoi faut-il donc qu’il soit présenté au roi et qu’il se rende à ce souper comme le lui conseille si fermement son guide, il n’en a pourtant nulle envie. Cependant, une force irrésistible l’y contraint. Ses pas deviennent soudain si automatiques qu’il les accomplit avec un naturel qui le surprend lui-même. Il obéit à une espèce d’énergie intérieure, à moins que cela ne soit sous l’influence de ces êtres diaboliques qui se sont introduits dans sa vie. Depuis combien de temps ? Trente-six, quarante huit heures ? Si peu qu’il soit encore capable, en l’instant, d’avoir une réelle notion du temps qui s’est écoulé depuis le début des événements qu’on l’oblige à vivre. Et tout cela pour peut-être ensuite se moquer de lui ou bien lui prouver sa grande stupidité. Bref, s’il est devenu l’objet de leurs manipulations il y a fort peu de chances qu’il puisse se sortir seul de cet imbroglio. A quelques mètres de lui, le « Roi Soleil », entouré de sa cour, se promène éventail en main Devant cette Souveraineté majestueuse, Grégory stoppe son pas puis, pressé par son laquais, s’oblige à mettre un genou à terre. La scène parait alors si cocasse que Sa Majesté elle-même est prise de fou rire lorsqu’elle s’adresse à Grégory. _ Nous vous demandons de bien vouloir vous relever cher professeur et de bien vouloir prendre place parmi nos gens. Vous valez bien cela. Ahuri de s’entendre dénommé par sa fonction par le roi de France en personne Grégory, rouge de confusion se relève et, assez maladroitement, esquisse une révérence. Soudain tiré par la manche, il est enjoint, cette fois, par le petit homme également « déguisé », à se mêler à la foule des suiveurs. _ N’en rajoutez pas professeur, point trop n’en faut, lui jette-t-il le rire moqueur Haussant les épaules d’irritation, Grégory se retrouve donc dans le sillage du roi derrière les ducs, barons et autre gens de la noblesse. Assez embarrassé, il ne sait trop quelle attitude adopter. Ses yeux vont et viennent sur les gens qui l’entourent, obliquent vers le bleu du ciel il va même jusqu’à bomber le torse mais, en clair, le cœur n’y est pas. Cependant, il s’impose à suivre ce long troupeau tout en recherchant un moyen de s’en extraire au plus tôt et le plus discrètement possible. Pour cela, il ralentit volontairement sa marche. Sa ruse fonctionne si bien qu’en quelques minutes il se retrouve à la queue de ce contingent d’individus près desquels il ne se sent vraiment pas à sa place. C’est alors, que détournant la tête afin de s’éclipser, son attention est attirée par une superbe créature qui, dans une toilette de couleur beige rosée agrémentée de délicates broderies, évolue avec élégance en compagnie de deux autres jeunes femmes. Sa démarche est souple et ondulante. Ses cheveux, couleur de blés mûrs brimbalés par la délicieuse brise, encadrent un visage aux lignes presque parfaites. Et, lorsque ses yeux noirs et luisants se posent sur Grégory, ce dernier conquis en demeure interdit. _ Je vous souhaite une bonne soirée monsieur le marquis, lui souffle à ce moment son laquais poudré avant de s’éloigner et de se perdre dans la foule Mais, déjà à cent lieues, Grégory ne l’entend plus, tant il est subjugué par la grâce et la beauté de la jeune femme. « Qu’elle est jolie » ne peut-il s’empêcher de penser tout comme il ne peut éviter le soudain emballement de son coeur. Il a comme l’impression que cette jeune femme lui était destinée depuis la nuit des temps. Qu’il n’attendait qu’elle depuis toujours. C’est pourquoi, en dépit du ridicule se jette-t-il résolument à ses pieds en murmurant : _ Madame, je crois bien que je viens de tomber amoureux de vous…. Le visage paré d’un lumineux sourire la jeune femme lui tend alors une main gantée puis, d’un signe l’exhorte gentiment à se relever. Se saisissant précautionneusement de cette main, Grégory la porte à ses lèvres et dans un chuchotement presque inaudible, déclare : « Je vous attendais depuis si longtemps ». _ Moi aussi, je vous attendais, répond-t-elle d’une voix douce et mélodieuse Transporté de bonheur, Grégory ne peut détacher ses regards de cette beauté qui semble partager ses sentiments. Défiant sa grande timidité, il ose alors enlacer s les délicates épaules de la jeune femme avant de la presser très fort sur son cœur. L’instant lui paraît soudain si magique qu’il s’enhardit et approche délicatement ses lèvres de celles qui lui sont offertes et... Se sentant fortement secoué, Grégory se réveille soudain étonné de se retrouver assis dans le fauteuil de son 26 (c) Diane Lorgere

bureau. _ Salut Greg. Alors, encore une nuit passée tout seul au labo, lui lance J-P, avec un rire plutôt taquin Mais, par trop troublé et encore sous l’emprise de sa léthargie, Grégory ne répond pas à la galéjade de son ami. Il lui semble sortir d’un horrible et heureux cauchemar à la fois, car, si charme il y avait eu, charme venait d’être rompu. Que s’était il donc réellement passé cette nuit ? S‘interroge-t-il. Avait-t-il vraiment-il effectué ce périple dans le passé ou tout cela n’était-il purement et simplement que l’objet de son imagination ? _ Il y a du café tout frais. Viens donc en prendre une tasse _ Très bien. Merci. J’arrive, objecte Grégory sans quitter son fauteuil _ Bon, nous t’attendons. A de suite Se frottant alors énergiquement les yeux afin de reprendre place dans la réalité, Grégory s’étire tel un chat quand, son attention est soudain attirée par une enveloppe bleutée libellée à son nom et posée sur son bureau. D’un geste prompt il s’en empare et en sort sitôt un feuillet blanc sur lequel est écrit : « Bonjour, cher professeur. Tout d’abord permettez-moi de vous féliciter car vous étiez très près du but. Seulement, il est de mon devoir de vous informer qu’il est des lois qu’il ne faut pas violer, notamment celles des cycles naturels. Chaque génération a lieu d’être en son temps et l’on ne peut y déroger. Votre incursion dans le passé à quelque époque que ce soit pourrait donc dérégler ces cycles, c’est pourquoi je vous conseille de reléguer vos ambitions aux oubliettes sous peine de périr comme un illustre inconnu… D’autre part, je tenais à vous démontrer notre pouvoir en vous entraînant dans l’aventure que nous vous avons fait vivre et ceci afin de vous prouvez qu’il n’est pas toujours très bon que cette possibilité puisse un jour tomber entre les mains de personnes moins bien intentionnées et honnêtes que vous. Venons en à présent à votre père. Je vous rassure de suite et vous précise que ce dernier est bien votre géniteur. Quant au fameux drame auquel vous avez assisté, sachez qu’en fait, il s’agissait de la répétition d’une scène de la pièce de théâtre pour laquelle vos parents avaient rejoint, chez lui, un de leurs amis, comme eux acteurs amateurs. Voici donc une preuve formelle qui vous démontre que, sans explication raisonnable, le passé peut se révéler détestable et douloureux s’il est mal interprété. Pour ce qui vous concerne, je vous conseille donc de laisser au passé ses mystères et ses secrets. Les découvertes de la science élucideront peut-être un jour vos désirs de savoir. A ce jour, je vous recommanderais plutôt de lever vos regards sur la nouvelle laborantine embauchée par vos soins il y a trois semaines. Elle est, en effet, la digne descendante de la jolie blonde pour laquelle vous avez craqué dans les allées du château de Versailles. Vous avez donc à présent tous les atouts en main alors à vous de jouer. N’en voulez surtout pas à mes amis ni à moi-même du petit tour que nous vous avons joué par notre intervention cher professeur. Mais la cause était trop bonne et il eut été dommage pour vous, sous prétexte de continuelles recherches, de passer à côté du bonheur d’aimer et d’être aimé… Signé. Des amis qui vous veulent du bien !!! Dans le bureau, le silence règne en maître. On dirait que des anges sont passés par là pense Grégory très ému. Il quitte cependant son fauteuil, enfourne la lettre dans le profond de la poche de sa veste puis dirige ses pas vers le laboratoire. Lorsqu’il en ouvre la porte, une bonne odeur de café vient lui titiller les narines. Et tandis qu’il s’avance en direction de J.P., une charmante jeune femme tenant un dossier en main s’approche de lui toute souriante. _ Monsieur le professeur, je vous attendais afin de vous faire signer ces documents… Surpris et presque vacillant, Grégory n’en croit pas ses yeux et, tout bêtement rétorque : _ Moi aussi, je vous attendais…. 26 (c) Diane Lorgere