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À l’école de la démocratie et du progrès e
ntre 1831 et 1991, 160 promotions d’hommes, souvent d’origine modeste, ont acquis à l’école normale de la Vienne connaissances et sens de la découverte. Au fil du livre d’André Sapin qui en fait l’histoire, l’école normale s’affirme face à une administration d’État ou aux notables. L’intérêt de ce livre est de montrer comment le «progrès» s’est manifesté au sein d’activités nouvelles dans la formation des instituteurs reliant ainsi la société paysanne au monde en émergence. À la veille de la Révolution, le diocèse avait mis en place des écoles gratuites pour les garçons à Poitiers. Condorcet1, lors d’un discours à l’Assemblée nationale en avril 1792, fonde le système moderne : une école gratuite, étagée en apprentissages successifs. L’enjeu, c’est la transformation républicaine. Napoléon se décharge de l’école primaire sur les communes mais développe l’idée d’un corps d’enseignement. La question devient celle de l’État. La Restauration met en place des commissions locales qui déterminent si les enseignants ont le brevet de capacité. Elles seront décisives pour le succès des écoles normales. Car le comportement le plus apprécié chez un maître d’école, nous indique André Sapin, c’est son attitude soumise aux autorités. L’évêque de la Vienne demande ainsi à ses curés de se rentèME UNiFié D’iNStRUCtioN.
Le doyenné Saint-Hilaire, ancienne école normale d’instituteurs de Poitiers.

1792-1831 : NAiSSANCE D’UN SyS-

seigner sur les candidats instituteurs. Les autorités civiles pensent de la même façon. Les pouvoirs ont bien vu l’influence sur les valeurs et les opinions que l’école recèle. Avant la loi Guizot de 1833 qui généralise les écoles normales, un établissement avait déjà vu le jour dans la Vienne. Le premier directeur, déconsidéré auprès du préfet, est remplacé par un instituteur exerçant à Melle depuis 1807, Jean Baptiste Maynard. À partir du 12 décembre 1832, celui-ci enseigne à l’école communale le jour et fait, le soir, son «premier cours normal» aux élèves instituteurs. La formation de cette promotion n’a duré que quatre mois !

vail quotidien d’un État en construction. L’encadrement est aussi celui des notables, des curés ou de l’évêque. L’école doit obtenir la validation de sa formation par les commissions de notables définies sous la Restauration, qui disent si les élèves maîtres correspondent à l’idée qu’ils se font d’un éducateur. Les locaux, le matériel restent un problème central, dans une administration qui limite les dépenses notamment les investissements. La lutte, difficile, pour les soutiens financiers implique une forte conformité sociale. Jules Ferry parachève le système éducatif en rendant l’école obligatoire et gratuite, et laïcise le personnel des écoles primaires, retirant son influence à l’Église. Un tournant que la préparation à la guerre va confirmer. Le nouveau manuel d’histoire de Lavisse souligne l’histoire militaire, tandis que gymnastique et exercice de tir apportent une nouvelle couleur aux enseignements. Après 1918, de nombreux clubs de sport se développeront dans les communes à la suite de cet apprentissage. Depuis 1912, les élèves maîtres participent aussi à l’encadrement d’activités périscolaires. L’implication continue des instituteurs dans la vie rurale en fait des relais essentiels de l’administration, notamment pour le fonctionnement des mairies, dont ils sont souvent les secrétaires, du fait de leur aptitude à l’écriture, aux mathématiques ou à l’agriculture. Cette histoire, André Sapin l’illustre encore au travers d’une analyse des origines sociales des différentes promotions. Il décrit les emplois du temps et les activités diverses, Père 100 en tête, qui rythmaient la vie de l’école. Le tableau terriblement vivant qu’il nous livre de ces mutations est composé d’une suite de récits simples et faciles à suivre. On comprendra la nostalgie un peu désuète qui anime nos «hussards noirs» face à ces temps hardis et clairs, où le progrès s’incarnait si bien dans ces animateurs, dont la plupart venaient du peuple lui-même. Une démocratie en acte, dont nous cherchons aujourd’hui difficilement la nouvelle recette.
DE LA NAtioN. 1884 : L’éCoLE NoRMALE AU CœUR

PRoFESSioNNEL. Très vite, elle passe à deux ans et se fait en journée, en pensionnat. L’éducation est faite d’enseignements nouveaux enracinés dans la vie courante. On distribue des rudiments de notions d’arpentage, d’agriculture en plus des cours d’écriture et de sciences. Mais la seule liberté du directeur c’est de construire programmes et contenus. Pour le reste, il expertise aussi des documents pour l’administration, conseille sur l’achat de matériel et de fournitures, participe à des jurys de recrutement administratif ou encore fait copier par ses élèves maîtres des documents à dupliquer pour les territoires ou administrations concernées. Ils sont même recrutés par la commune pour l’organisation des élections de 1848. L’école normale se fond ainsi dans le tra-

LA FoRMAtioN LENtE D’UN GRoUPE

1. Condorcet,de E. et R. Badinter (Fayard, 1989) ; Histoire de l’éducation populaire, de Benigno Cacérès (Seuil, 1992) ; Profession : instituteurs, de Bertrand Geay (Seuil, 1999).
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Pierre Pérot

Élèves et maîtres. L’école normale d’instituteurs de Poitiers (1831-1991), d’André Sapin, «Archives de vie», Geste éditions, 388 p., 27 €

■ L’ActuALité Poitou-chArentes ■ n° 96 ■

J.-L. T.