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Une indigène au visage pâle
Compte-rendu du livre de Houria Bouteldja :
 Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une  politique de l’amour révolutionnaire
 (La Fabrique)
Par Ivan Segré
« La vocation messianique n’est pas un droit, elle ne constitue pas une identité : c’est une puissance générique dont on fait usage sans jamais se l’approprier. » Giorgio Agamben ;
 Le temps qui reste
 
Est paru aux éditions La Fabrique
 Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire
 de Houria Bouteldja. Porte-parole du Parti des Indigènes de la République (PIR), c’est cependant à titre personnel qu’elle écrit ce livre. Il ne s’agira donc pas ici de rendre compte des positions du PIR mais d’un écrit singulier, écrit par une femme singulière. Le livre est composé de six parties : il y a d’abord une sorte de prologue (« Fusillez Sartre »), puis quatre développements dans lesquels l’auteure s’adresse successivement à « Vous, les Blancs », à « Vous, les Juifs », à « Nous, les Femmes indigènes » et à « Nous, les indigènes » ; enfin une dernière partie, en forme d’épilogue, s’intitule « Allahou akbar ! ». Le tout est précédé d’un court avertissement au lecteur où elle prend le soin de préciser d’une  part qu’elle puise son inspiration « dans l’histoire et le présent de l’immigration maghrébine, arabo-berbéro-musulmane », d’autre part que sous sa plume les catégories de « Blancs », « Juifs », « Femmes indigènes » et « indigènes » sont « sociales et politiques », qu’elles sont « des produits de l’histoire moderne » et que par conséquent elles « n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut » (p. 13). Autrement dit, son usage de la catégorie de « race » n’est pas racial mais social et politique. Il faut y insister : on reproche à Houria Bouteldja d’introduire la catégorie de « race », ce qui tendrait à mettre au second plan l’usage marxiste de la catégorie de « classe », voire à véhiculer une idéologie raciale ; ce à quoi elle répond que ces catégories sont bel et bien opérantes dans la société et que par conséquent s’interdire d’en faire usage, c’est s’interdire de combattre l’inégalité raciale qui depuis 1492 structure l’impérialisme « blanc ». L’idée est notamment que l’avènement progressif d’une législation égalitaire, en Occident, a eu pour condition de possibilité, ou corollaire, la construction d’une inégalité raciale entre « blancs » et « indigènes » (indiens d’Amérique, noirs d’Afrique, arabes du Maghreb à partir de 1830 et  peuples d’Asie). C’est en ce sens qu’elle peut écrire au sujet du féminisme, par exemple, que « les femmes blanches ont obtenu des droits, certes par leurs luttes propres, mais
aussi
grâce à
 
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la domination impériale » (p. 88, elle souligne). Et l’auteure de citer Domenico Losurdo qui explique, au sujet de la modernité politique bourgeoise : « L’histoire de l’Occident se trouve face à un paradoxe. La nette ligne de démarcation, entre Blancs d’une part, Noirs et Peaux-Rouges de l’autre, favorise le développement de rapports d’égalité à l’intérieur de la communauté blanche » (ibid.). Elle résume plus loin l’argument en une formule détonante : « Ils nous disent 1789. Répondons 1492 ! » (P. 116). La Déclaration de 1789, en effet, s’inspire de la Déclaration d’indépendance américaine de 1776, laquelle a eu pour base matérielle le massacre des Indigènes et la traite des Noirs. Plus en amont, l’auteure a expliqué aux « Blancs » : « La race blanche a été inventée pour les besoins de vos bourgeoisies en devenir car toute alliance entre les esclaves pas encore noirs et les prolos pas encore blancs devenait une menace pour elle » (p. 41). C’est un argument qu’il faut partager sans réserve. Indiquons simplement que ces questions, en effet essentielles, sont mieux traitées dans le livre de Sadri Khiari
 La contre-révolution coloniale en France
 (La Fabrique, 2009). Il n’empêche, l’usage par l’auteure de la catégorie de « race » est donc non seulement irréprochable, mais salutaire. Elle en use en outre de manière parfaitement cohérente puisque dès les premières  pages elle explique : « Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche » (p. 23). Elle y revient plus loin : «
 Indigènes de la République
, nous le sommes en France, en Europe, en Occident. Pour le tiers-monde, nous sommes blancs. La blanchité n’est pas une question génétique. Elle est rapport de pouvoir » (p. 118). Les accusations de « racisme » parce qu’elle a l’affront d’évoquer une race « blanche » impérialiste, ou de « misogynie » parce qu’elle ose interroger les ressorts d’un féminisme « blanc » qui trouve judicieux de stigmatiser les populations étrangères, notamment arabes, toutes ces accusations sont donc au mieux le fait de lecteurs trop pressés, au pire celui de belles âmes qui, sous couvert de principes humanistes, abritent un narcissisme d’homme « blanc ». Ceci étant dit, et aussi distinctement que possible, il n’en demeure pas moins que son livre prend, à certains égards, une valeur de symptôme. La souffrance de Houria Bouteldja se veut politique. Et elle l’est en effet. Mais la souffrance ne fait pas un révolutionnaire, pas plus qu’elle ne fait un poète, un amant ou un mathématicien. De tout discours, il faut examiner l’ordre des raisons. *
1. « Fusillez Sartre »
 : le titre du prologue est un slogan d’extrême droite du temps de la guerre d’Algérie. Sartre avait pris fait et cause pour le FLN et au-delà pour « les damnés de la terre ». Il était haï par l’extrême droite et la bourgeoisie « blanche ». Le problème, aux yeux de l’auteure, est qu’il a pris cependant fait et cause pour la création de l’Etat d’Israël : « Car au-delà de son empathie pour les colonisés et leur légitime violence, pour lui, rien ne viendra détrôner la légitimité de l’existence d’Israël » (p. 16). Elle nous a averti qu’elle puisait « dans l’histoire et le présent de l’immigration maghrébine, arabo-berbéro-musulmane », et apparemment la question de la « légitimité de l’existence d’Israël » y a une place  prépondérante puisque, bien qu’ayant combattu idéologiquement aux côtés des indigènes du monde entier, Sartre n’en reste pas moins, irréversiblement, un « blanc ». Elle explique en effet : « Sartre mourra anticolonialiste et sioniste. Il mourra blanc. Ce ne sera pas le moindre de ses paradoxes. En cela, il est une allégorie de la gauche française d’après-guerre » (p. 19). La « gauche française » était-elle « anticolonialiste et sioniste » ? Oui, dès lors que Sartre incarnait la « gauche française ». Au regard de l’héritage d’une « gauche » gouvernementale
 
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dont l’histoire fut celle d’une succession de trahisons, Sartre incarne la « gauche » révolutionnaire d’après-guerre. Or c’est une gauche de « Blancs », assène l’auteure, puisque Sartre est mort « anticolonialiste et sioniste ». Ayant continument pris position pour la coexistence de deux Etats, l’un israélien, l’autre palestinien, Sartre était un « Blanc ». Point final. Après un court développement sur Genet, puis sur l’histoire de l’impérialisme « blanc » depuis 1492, et notamment sur le nazisme qu’Aimé Césaire juge être « une forme de colonisation de l’homme blanc par l’homme blanc » (cité p. 21), l’auteure revient ultimement sur l’impardonnable faute de Sartre : « Fusillez Sartre ! Ce ne sont plus les nostalgiques de l’Algérie Française qui le proclament. C’est moi, l’indigène » (p. 28). Que Sartre ait combattu les structures historiques de l’impérialisme « blanc » de 1492 à nos jours ne suffit pas à contrebalancer la faute : il a justifié « l’existence d’Israël ». Donc « Fusillez Sartre ». Ce n’est  plus l’extrême droite qui le dit, c’est l’auteure. La question de la « légitimité de l’existence d’Israël » est donc bel et bien la question en dernière instance décisive, celle qui vous situe d’un côté ou de l’autre du peloton d’exécution. Fusillez Sartre, fusillez Finkielkraut, fusillez Postone : tous dans le même sac, marxistes et antimarxistes, indistinctement. Plus loin dans l’ouvrage, s’adressant aux « Juifs », H. Bouteldja leur explique que l’antisémitisme « n’est pas universel », qu’il est « circonscrit dans l’espace et le temps », que « les Inuits, les Dogons et les Tibétains ne sont pas antisémites », qu’ils « ne sont pas  philosémites non plus », qu’à vrai dire : « Ils s’en foutent de vous » (p. 55). Elle a raison : ils s’en foutent des Juifs. Et c’est pourquoi les Inuits, les Dogons, les Tibétains et les autres seraient bien étonnés d’apprendre qu’il faut fusiller Sartre pour la seule raison qu’« au-delà de son empathie pour les colonisés et leur légitime violence, pour lui, rien ne viendra détrôner la légitimité de l’existence d’Israël ». Il n’est pas sûr en effet que tous les « Indigènes » jugent, à l’instar de l’auteure, que la question de la « légitimité de l’existence d’Israël » est la question en dernière instance décisive. Les Inuits, les Dogons, les Tibétains, etc., ils ont quelques autres problèmes à régler, figurez-vous, autrement plus décisifs à leurs yeux. Le prologue n’en a donc pas moins pour enjeu de poser la centralité de la question de « l’existence d’Israël ». Lisons encore : « Sartre mourra anticolonialiste et sioniste. Il mourra  blanc ». Etre « anticolonialiste » ne suffit pas à faire de vous autre chose qu’un « Blanc », si vous n’êtes pas antisioniste. Est-ce qu’en revanche un « Blanc » qui, par ailleurs, serait antisioniste se verrait acquitté ? On peut penser que non, on peut penser que oui. Il faut continuer la lecture pour trancher cette importante question. Ce qu’en revanche on sait d’ores et déjà, c’est que si l’antisémitisme n’est pas « universel », s’il est « circonscrit dans l’espace et le temps », la question de « l’existence d’Israël » est, elle, d’un universalisme symbolique sans commune mesure avec la réalité empirique, du moins s’il est clair pour tous que, dans l’histoire de l’impérialisme « blanc » de 1492 à nos jours, le sionisme, quoi qu’on en pense  par ailleurs, est objectivement un détail. Mais le symbolique, lui, n’est pas un détail, nous sommes d’accord. *
2. « Vous, les Blancs »
 : l’auteure s’adresse aux « Blancs ». Et d’emblée, elle se  propose de leur expliquer la raison dernière du cogito cartésien : « Je pense donc je suis. Je  pense donc je suis… Dieu » (p. 29). Le cogito de la modernité philosophique occidentale, c’est la profession de foi de l’homme « blanc », celle par lequel il se proclame l’égal de Dieu
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