Comment l’Homme a (déjà

)
transformé sa reproduction et sa
longévité

Henri Leridon, Académie des Sciences

Colloque Nature et Artifice
Fondation Singer-Polignac, 29-30 avril 2014



1- DE LA FÉCONDITÉ NATURELLE
À LA FÉCONDITÉ DIRIGÉE

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Un régime de fécondité naturelle
• Pas de contrôle individuel de la reproduction
• Mais celle-ci pouvait néanmoins être soumise à des
contraintes sociales :
- âge minimum requis (ou circonstances spécifiques requises)
pour former un couple ou commencer à avoir des enfants
- pratique (indispensable) de l’allaitement maternel
- tabous sur les relations sexuelles dans certaines
circonstances…
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Fécondité naturelle
• Des records de fécondité naturelle : environ 10
enfants (en moyenne) pour des femmes mariées tôt
(vers 20 ans) et restant en union jusqu’à 50 ans

• Ex. : Immigrées françaises au Québec aux XVII-
XVIIIème siècles, Huttérites (Etats-Unis et Canada)
mi-XXème siècle
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Fécondité naturelle
• En Europe, avant la révolution française, la
descendance moyenne par mariage était plutôt de 5
à 6 enfants, principalement en raison d’un mariage
plus tardif (25-26 ans)

• Et la moitié des enfants décédaient avant 20 ans : la
famille était rarement « nombreuse »
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Fécondité naturelle
• La fécondité « naturelle » n’était donc pas seulement
biologique, mais elle supposait que les couples ne
décident pas individuellement du nombre de leurs
enfants

• En pratique, la règle posée par Louis Henry était que,
à âge égal, le taux de fécondité ne doit pas dépendre
du nombre d’enfant déjà nés
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La maîtrise de la fécondité
• A partir du XVIIème siècle dans quelques catégories
de populations au sein des pays les plus avancés
(bourgeois de grandes cités, comme Genève, nobles
de certaines régions en Grande-Bretagne et en
France), puis un siècle plus tard dans les campagnes
françaises, encore un siècle plus tard dans la majorité
des pays européens, et seulement au XXème siècle
dans le reste du monde, les couples ont commencé à
maîtriser leur fécondité
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La maîtrise de la fécondité
• On est passé ainsi de 5-8 enfants par femme à
parfois moins de 2.
• La moyenne mondiale est aujourd’hui voisine de 2,5,
et dans 75 pays – qui représentent la moitié de la
population mondiale - la fécondité est inférieure au
seuil de remplacement des générations (2,1 enfants
par femme)
• Aujourd’hui, dans le monde, 63 % des femmes d’âge
reproductif vivant en couple utilisent une méthode
contraceptive, stérilisation incluse, dont 57% une
méthode « moderne »
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2- LA TRANSITION EPIDEMIOLOGIQUE
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La mortalité « traditionnelle »
• La mort est notre destin « naturel »… mais que l’on
essaie de retarder le plus possible !
• Si l’homme de Cro-Magnon, le chasseur-cueilleur des
plaines africaines, le paysan de Mésopotamie, le
Gaulois de l’époque romaine, ou le paysan français
du Moyen-âge ne vivait pas, en moyenne, plus de 25
ans, c’est qu’il était exposé à des conditions de vie
particulièrement difficiles : maladies infectieuses,
accidents, famines, effets des guerres…
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La transition épidémiologique
• Dans la France du XVIIIè siècle, 30 % des enfants
décédaient avant 1 an et près de 50 % avant 5 ans.
• A partir du XVIIIè siècle s’ouvre ce qu’Omran a appelé
« l’âge du recul des pandémies » (Omran 1971) :
élimination des grandes crises sanitaires,
amélioration de la nutrition, premières mesures
d’hygiène et de prévention. Ces changements
suffisent à élever l’espérance de vie jusqu’à 50 ans.
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La transition épidémiologique
• L’étape suivante résulte de l’effondrement des
maladies infectieuses (choléra, tuberculose en
Europe), laissant la place aux maladies
cardiovasculaires, aux cancers etc., qui grèvent
principalement la mortalité aux âges plus élevés.
• Dans ce nouveau contexte, l’espérance de vie peut
atteindre 75 ans
Henri Leridon - Nature et Artifice, 04-2014 12
La transition épidémiologique
• C’est principalement de la lutte contre la mortalité au-
delà de 50 ou 60 ans que l’on peut attendre maintenant
des gains significatifs d’espérance de vie. On qualifie
d’ailleurs aujourd’hui de « prématurés » tous les décès
avant 65 ans (soit, en France, 20% du total)
• Parmi ces décès on estime que la moitié auraient pu être
« évités » par des mesures de prévention appropriées
(il s’agit des décès par accidents, suicide, consommation
de tabac ou d’alcool). Cette terminologie suggère
nettement que la mortalité avant 65 ans n’est plus du
tout considérée comme « naturelle ».
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3 - LE NOUVEAU RÉGIME DÉMOGRAPHIQUE

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D’un régime presque stationnaire…
• Les régimes démographiques anciens étaient à peu
près équilibrés, puisqu’ils ont permis à la population
humaine de croître lentement, au prix d’à-coups
sûrement nombreux et importants, à un rythme
moyen inférieur à 0,2 % par an (hors crises
majeures).
• On comptait ainsi environ 250 millions d’habitants
vers l’an 1000, mais 1 milliard vers 1800, 2 milliards
vers 1920, et 4 milliards en 1975

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… À l’explosion démographique
• Record de croissance au milieu des années 1960 :
2% par an (baisse de mortalité non encore suivie
partout d’une baisse de la fécondité)
• A ce rythme, la population double tous les 35 ans :
7 milliards en 2000, 14 en 2035, 28 en 2070 etc.
• Si la fécondité n’avait pas du tout baissé depuis 1900
(avec une mortalité en baisse comme observé), on
compterait déjà aujourd’hui 26 milliards d’humains
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CONCLUSION
• Sans parler de « procréation médicalement assistée », de
« clonage reproductif » ou de « génie génétique », on
voit que l’Homme a déjà, dans le domaine
démographique, bel et bien dompté la Nature

• Problème : la fécondité d’une population étant
maintenant largement le résultat de multiples décisions
individuelles, rien n’assure que – dans le long terme – ces
choix coïncideront avec celui de maintenir plus ou moins
constant l’effectif de la population
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Merci !
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