Bonnet d’âme

par Samuel Lesoille
Lauréat ex aequo du concours de nouvelles 2011

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Chemin faisant direction l’école, notre petit Elvis galvaudait de la guibole, flânant de-ci, de-là, la mine déconfite comme si quelque chose n’allait pas ; pas trop la frite, quoi ! Oh, n’allez pas y voir le lascard anti-buvard, boutonneux à l’idée de la chaise scolaire, ses fesses, jeunes adipeuses poser. Par contre Elvis avait un fameux doigté, qui en faisait d’ailleurs l’artilleur le plus redouté du souspréau de la récré. Chaque trou de macadam était une cible lance-missile pour ces billes « aimantées », un vrai Billy The Kid en bretelles et cirés souliers. BON ALORS docteur, quelle est la teneur de sa bouille carabistouille vert-citrouille ? Ce lundi matin résonnait chagrin ; de toute façon, chaque début de semaine résonnait pour lui comme un uppercut sur sa cocotte-minute Toujours la même rengaine, pas de veine. Rebelote cette semaine, même barême ! « Eh dis donc mon petit, c’est pas Carême » semblait sussurer, dans ses moustaches, d’un ton vache, un petit chat noir calfeutré près du poulailler, pas encore endimanché, le coq excepté. Donc si le fameux lundi est, pour certains, une sinécure, une partie de villégiature, pour Elvis, par contre, aujourd’hui sonne le glas d’un long moment de torture. Oh, ce ne sont, pour parler de ses maux de bidon, que quelques consonnes, deux ou trois douzaines de toutes petites voyelles et d’une poignée, pas bien épaisse, de phrases.

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Que Dieu le confesse, pas de quoi ballonner Gargantua, n’est-ce pas ! Et bien, chez Elvis, ça passe pas. Douleurs ventrales et amygdales, pire qu’au McDonald, invariablement la même litanie et dans sa bouche un relent de vomi. Voilà là-bas, sur son piédestal, l’instituteur inquisiteur qui a sorti aujourd’hui un roman de Stendhal, bougre d’animal ! La corvée de la lecture, à voix portée, malheureusement va commencer. L’heure est tragique, chez Elvis, la panique !! Pourquoi tant de troubles ? Tu joues pas ta vie pour cent roubles, ni ta carrière sur ce vieux parchemin d’hier. Et pourtant, la sueur lui envahit la paume des mains, les aisselles et le front. Il y voit des arcs-en-ciel, rien à voir avec un quelconque paradis, un kaléidoscope télescope surnaturel, plutôt la même sudation frisson dans l’attente d’une correction après l’aveu honteux d’un maudit pipi au lit du temps jadis. « Ah là oui, oh que oui, que j’aimerais être une petite souris, me cacher de ce vieux matou, dans un minuscule trou et surtout sans l’ombre de la moindre virgule », gémit, pétrit, Elvis. Il est mort de trouille, paralysé à l’idée de s’exprimer à la suite de ses camarades. « J’ai peur de mal faire, de ne pas être à la hauteur, moi qui n’ai jamais eu de

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lecture tuteur. Mes fesses font gla-gla de stress, warning, feux de détresse, HELP ! » « Aller me suicider, quelle bonne idée. Avaler tout l’encrier, culsec, beurk, jusqu’au raz-de-marée overdosé ; ou non, sniffer la colle, le tube entier à en délirer. On me fera prendre l’air et moi, sauvé de la mise au cimetière. » Tout lui passe par la tête, pourvu que prononcer ces quelques syllabes du diable, pour lui imprononçables, n’arrive pas à quai de sa table d’écolier, reculée au dernier rang, desfois que les aiguilles cavalent sur un rythme de cheval et histoire de gagner du temps. Ah sûr qu’il le fait exprès, le tortionnaire du dictionnaire, sa craie à blanc chargée et sa baguette baïonnette, d’instaurer sa dictature torture lecture hebdomadaire pour mieux me déguster sauce Madère, moi le bégayant du dernier rang, le reclus du a,e,i,o,u, le sabordeur mixeur de syllabes be-te, neme, pe-que (elles se ressemblent tant dans ma cervelle ; mais je vous jure, je suis premier à la marelle et je ne rate jamais terre – 1,2,3 – et ciel). Le vent de la trique, je le sens et la sens, va rougir encore aujourd’hui mes petites n’oreilles de dyslexique anachronique. Tyrannique cette orthographe gymnastique sans corde à élastique.

L’humiliation, toujours l’humiliation, une profonde humiliation, voilà ce qui résulte de ce rodéo sans cheval ; que j’ai mal !

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« Je vous hais, je vous chie, je vous crèverai, je vous pisse à la raie. Pourquoi tant de moqueries de mes camarades que je croyais amis, à cause de mes balbuties ? » J’étais sans filet, a capela, maintenant cœur brisé, tête baissée, mon ego au plus bas. J’ai envie de fuir, de sauter par la fenêtre au-dessus de la table ; besoin de réconfort, de serrer mon âne très fort, sentir sa crinière, panser mon âme balafrée. « Elvis, crie-t-on, premier rang hilarant, t’es qu’un con ! » C’est bon, j’ai compris ; sortez pas tambour, trompette ni clairon, j’ai pas consonne ni voyelle mais j’ai le son numérique et je vous nique vous et votre clique Dans sa tête, la télé réalité scolarisée, le dîner de con façon conjugaison et toujours son minois mignon dans le rôle du maître de maison, costume trois-pièces, toujours la même veste, taillée sur mesure Pierre Cardin chaque lundi matin. « Et pis merde au système, fenêtre ouverte, Poudre d’escampette !! «

Elvis s’esquive.

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… lever de rideau d’une petite librairie d’arrière-pays, événement d’un samedi de marché printanier, les habitants font le pied de grue tels des moutons, Panurge en tête, pour s’arracher la une de je ne sais quel magazine revue « m’as-tu vu ». Fait inhabituel, qui n’attire guère la curiosité de notre bétail avide de people connaissance, un étalage fait face à l’allée centrale. Un jeune quadragénaire, casquette La Villette, sirote son café, attendant de voir ce que ses bouquins allaient produire, comme effet enflammé. Quelques coups d’œil furtifs, et l’allure hâtive, les badauds tournent vite le dos. Ah, c’est pas Pierre Bellemare qui vient dédicacer son dernier pamphlet sur les produits dérivés code-barres ! Seul Jean-Jacques, le maraîcher accouru d’entre ses légumes et laitues, semble reconnaître notre invité-mystère, à la barbe réfractaire. Le nom d’Elvis sur les affiches annonciatrices, Elvis Van Bruyten, lui avait mis la puce à l’oreille. N’était-ce pas son copain d’enfance avec qui il musardait par-dessus herbes hautes et barbelés ? Aucun doute possible, notre perdreau à gibecière avait retrouvé le clocher buissonnier. L’accolade succède au tambour du portail, normal de trente-et-

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quelques années en cartons d’exil, Ile-de France, nos deux larrons en foire se racontant les quatre cents coups et vacheries, coups montés, entre bande du quartier. Elvis, nonobstant ce charmant fleuron de « la guerre des boutons », s’ennuya ferme tout au long de sa journée. Oh point qu’il voulait y faire fortune, il n’y était plus connu et sa plume encore naissante n’avait pas traversé le nerf optique du tube cathodique des habitants de cette bourgade « trop pensante ». Elvis, avant de chevaucher sa Kawasaki dernier cri, avait un compte à régler avec le passé, son passé. La librairie était le prétexte pour assouvir son précepte. La cour de l’école était déserte, août ne rimant pas avec hibou, genou, joujou et pou. Elvis escalada le petit muret ; oh l’école avait bien changé, une classe avait fermé, et transformée en logement ; plus grand-chose à voir avec son temps, mis à part la cour un tantinet plus grande au demeurant. Alors Elvis s’assied sur un banc, le soleil ardent sous les paupières le ramena trente ans en arrière au temps des lundis matin chagrin, de Zola, Tournier, Pagnol qui l’ont tant fait souffrir ; oh que oui, le dyslexique allergique du verbe lire et relire. Des tonnes de honte, de rancoeur, de larmes, et des années d’isolement, de renfermement dans sa bulle pour se protéger des railleries et gamineries d’enfants sans pitié mais pourtant niais. Voilà ce qu’Elvis ressentait de ce papier peint au fond de la classe, un passé sans

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livre ni cahier ou chaque mot n’était qu’une lettre après l’autre sans lien évident et qu’on prononce mal, bégaie, et qu’on finit par recracher comme une boule de papier mâché. Pleure Elvis sur ce banc, pleure comme tu l’as tant fait toutes ces années, pleure ta souffrance et crie aujourd’hui ta délivrance de ton for intérieur, à la barbe des rires moqueurs ! « Le monde des enfants est souvent dur et sans pitié, mais j’ai peur du monde des adultes, qui est encore plus sournois avec leurs certitudes et leur assurance à la noix. J’ai toujours cultivé ce mal-être d’avant lecture, où je rêvais d’être une petite souris ; aujourd’hui «chez les grands» on ne peut plus être une petite souris, à croire qu’on a supprimé la récré et le monde magique des rêves émerveillés. Un apprentissage raté et l’échafaudage bringuebalant à la moindre bourrasque ; ton ego, hop, te fait hasta luego et, en manque de repère tu cherches à tord et à boyau, quelque réconfort au bistro. » Crie Elvis que tu en as bavé toutes ces années, à quequeter, à bégayer syllabes et tirades ; crie qu’on t’a envoyé d’écoles en instituts, croyant que tu avais la berlue ; crie à tous et toutes que seul toi croyait en toi et bien sûr tes fidèles amis qui t’avais compris, pardi ! Que de chemin parcouru, depuis cette fenêtre ouverte où un lundi matin, tu t’es évadé, jusqu’à la sortie de ton premier roman, ton premier accouchement ; et pour toi, c’en était bien un, le tien, résurrection des mots … ta résurrection des mots. Allez Elvis, démarre, même le casque embué ; roule, roule ma poule, cœur délivré ; ta route est désormais toute tracée, et bon vent.

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PS : il vécut heureux et eut de nombreuses petites voyelles et consonnes Il était une fois la langue sans émoi et pleine de joie.

A Iban

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