Frédéric Beigbeder Nouvelles sous ecstasy

Dans les années 1980, une nouvelle drogue fit son apparition dans les milieux noctambules : le MDMA, dit «ecstasy». Cette «pilule de l'amour» provoquait d'étranges effets: bouffées de chaleur, envie de danser toute la nuit sur de la techno, besoin de caresser les gens, grincements de dents, déshydratation accélérée, angoisse existentielle, tentatives de suicide, demandes en mariage. C'était une drogue dure avec une montée et une descente, comme dans les montagnes russes ou les nouvelles de certains écrivains américains. L'auteur de ce livre n'en consomme plus et déconseille au lecteur d'essayer : non seulement l'ecstasy est illégal, mais en plus il abîme le cerveau, comme le prouve ce recueil de textes écrits sous son influence. Et puis, avons-nous besoin d'une pilule pour raconter notre vie à des inconnus ? Alors qu'il y a la littérature pour ça ?

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En vous souhaitant une très bonne lecture, Tàri & Lenwë

Pour Delphine Nom de famille Vallette Qui vit rue Mazarine Au numéro trente-sept.

Fin de la nuit d'été : la jeune femme a renvoyé tous ses domestiques. Le jour va venir. Il ne reste plus qu'une grosse étoile fixe, tout contre la tour Eiffel ; et les bords de la nuit commencent à blanchir. Alain-Fournier, 8 juin 1913

AVERTISSEMENT

Dans les années 1980, une nouvelle drogue fit son apparition dans les milieux noctambules : le MDMA, dit « ecstasy ». Cette « pilule de l'amour » provoquait d'étranges effets : bouffées de chaleur, envie de danser toute la nuit sur de la techno, besoin de caresser des gens, grincements de dents, déshydratation accélérée, angoisse existentielle, tentatives de suicide, demandes en mariage. C'était une drogue dure avec une montée et une descente, comme dans les montagnes russes ou les nouvelles de certains écrivains américains. L'auteur de ce livre n'en consomme plus et déconseille au lecteur d'essayer : non seulement l'ecstasy est illégal, mais en plus il abîme le cerveau, comme le prouve ce recueil de textes écrits sous son influence. Et puis, avons-nous besoin d'une pilule pour raconter notre vie à des inconnus ? Alors qu'il y a la littérature pour ça ? F. B.

Spleen à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle T'as gobé ? T'as gobé ? Tagobétagobétagobé ? Qui êtes-vous ? Pourquoi on se parle à deux centimètres du visage ? Est-il exact que vous avez lu mon dernier livre ? Pouvez-vous me garantir que je ne RÊVE pas ? Est-il possible d'avoir une aussi jolie bouche de couleur rouge ? Est-il RAISONNABLE d'être aussi mignonne. d'avoir vingt et un ans et un tee-shirt taille XXXS ? Réalisezvous le risque que vous prenez en me faisant des compliments avec des yeux aussi bleus ? Pourquoi je moitise ma main dans la vôtre ? Pourquoi vos genoux me donnent-ils envie d'inventer des verbes transitifs ? Et d'abord quelle heure est-il ? Comment vous appelez-tu ? Est-ce que tu voulez m'épouser ? Pourrais-tu me dire où nous sommes en ce moment ? C'est quoi le Car-en-Sac que tu as mis sur nos langues ? Pourquoi ces rayons lasers cisaillent-ils une nappe d'air liquide ? Pour qui sont ces mag15 .

nums de Champagne qui sifflent sur nos têtes ? Au bout de combien de temps on regrette d'être venu au monde ? Tu sais que t'as de beaux yeux tu sais ? Pourquoi pleurez-vous ? Quand est-ce que tu m'embrasses ? Voulez-vous une autre vodka ? Quand est-ce qu'on se réembrâsse ? Pourquoi ne dansez-vous plus ? Qui sont tous ces gens ? Tes amis ou mes ennemis ? Tu veux enlever ton pull s'il vous plaît ? Tu veux combien d'enfants ? Quels sont vos prénoms favoris ? Qu'est-ce qu'on fait maintenant ? Si on sortait prendre l'air ? On est déjà dehors ? On va chez toi ou chez moi ? Si j'appelais un taxi ? Tu préfères marcher ? Pourquoi remonter l'avenue des Champs-Elysées ? Est-il sérieux d'enlever ses mocassins pour marcher sur du goudron ? Peut-on faire chauffer une cuillère sur la tombe du Soldat Inconnu ? Tu as un petit ami ? Pourquoi je pense la même chose que toi ? Tu connais beaucoup de gens qui prononcent les mêmes mots au même moment ? Que fait ce flic à nous regarder fixement ? Pourquoi toutes ces voitures tournent-elles autour de l'Arc de Triomphe ? Pourquoi ne rentrent-ils pas chez eux ? Et nous ? Pourquoi ne rentrons-nous pas chez nous ? Combien de temps allons-nous rester là. pas vrai ? Combien de temps elle dure cette pilule ? Pourquoi 17 . assis sur le parvis de l'Étoile. putain est-ce que ça te ferait ralentir ? Où allons-nous garer cet engin ? Devant l'aérogare 1 ou dans le parking ? Pourquoi cette place de parking porte-t-elle le numéro 1D6 ? Cela ressemble à « indécise ». puis mes doigts dans ta culotte. à nous 16 rouler des pelles par deux degrés centigrades au lieu de faire l'amour dans un lit comme tout le monde ? Tu crois qu'on a bien fait de voler son képi ? Tu es sûr que les policiers courent moins vite que nous ? Elle est à toi cette moto ? Tu es certaine de pouvoir conduire dans cet état ? Tu veux pas ralentir ? Pourquoi prendre le périph' ? Est-il malin de se pencher comme ça dans les virages à 180 à l'heure ? Est-il légal de slalomer entre les camions à six heures du matin ? Demain fera-t-il jour ? Pourquoi se rendre à l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle ? La vie change-t-elle quand on change de ville ? À quoi sert-il de voyager dans un monde uniforme ? Tu n'as pas froid ? N'y a-t-il que moi ici qui me gèle les couilles ? Comment ? Tu n'entends rien de ce que je dis à cause de ton casque ? Je peux crier n'importe quoi alors ? Chanter « I wanna hold your hand » ? Continuer de te mentir en caressant ton dos sous ton pull. puis tes seins pardessus ton soutif.

si on prenait l'avion ? Le premier sur la liste des départs ? N'importe où sauf ici ? Pour que cette histoire ne finisse jamais ? On s'envole pour le Venezuela ou la Biélorussie ou le Sri Lanka ou le Vietnam ? Là où le soleil est en train de se coucher ? Vois-tu les destinations crépiter en lettres tournantes sur le tableau démodé : Dublin ? Cologne ? Oran ? 18 Tokyo ? Shanghai ? Amsterdam ? Madrid ? Edimbourg ? Colombo ? Oslo ? Berlin ? Chaque ville est-elle une question ? Regrettes-tu les avions qui s'envolent au bout de la piste ? Sais-tu qu'à leur bord il y a des hôtesses bleues qui servent probablement les premiers plateaux-repas sous cellophane à des businessmen sous Lexomil ? Entends-tu les annonces de départ égrenées d'une voix monocorde par une hôtesse triste précédée d'un jingle électronique ? Puis-je caresser encore un peu tes lèvres avant de rentrer ? Qui de nous deux partira le premier ? Pourquoi oh pooourquoi faut-il se dire adieu ? Est-ce que tu déprimes autant que moi dans les aéroports ? Ne trouves-tu pas qu'il y a une poésie dans ces lieux de passage ? Une mélancolie des départs ? Un lyrisme des retrouvailles ? Une densité dans l'air chargé d'émotions climatisées ? Combien de temps dure la descente ? Notre amour survivrait-il sans vacances chimiques ? Quand donc cesserons-nous de nous taire en regardant le jour se lever dans cette cafétéria vide ? Pourquoi tous les Relais H restent-ils fermés et les jeux vidéo éteints ? Envies-tu ces cadres moyens qui attendent leur vol dans des antichambres dallées de linoléum.les portes automatiques s'ouvrent-elles avant qu'on les touche ? Pourquoi ces néons blafards nous donnent l'impression de gambader sur la lune ? Faisons-nous vraiment ces bonds de six mètres ou est-ce une illusion ? Peux-tu recommencer à m'embrasser SVP ? Cela te dérangerait-il que je décharge dans ta bouche ? Tu accepterais qu'on s'enferme aux chiottes pour que je baise ton visage ? Tu m'avaleras si je te lèche la chatte ? C'était bien ? C'était très très bien ? Bon sang c'était super mais quelle heure est-il maintenant ? Pourquoi les nuits doivent-elles TOUJOURS être remplacées par des journées ? Au lieu de marcher en sens inverse des tapis roulants à l'intérieur des gros tubes de plexiglas — tuyaux désordonnés construits dans les années 70. avachis sur des sofas orange. en buvant du café instantané ? Que faut-il penser de ce douanier à 19 . qui ressemblent aux pompes de respiration artificielle que l'on plonge dans la gorge des grands accidentés de la route — hein ? je disais : au lieu de faire les cons dans Roissy.

s'envoler les 747. je ne pouvais m'empêcher de me poser une dernière question : pourquoi ne sommes-nous pas à bord ? Un texte démodé New York. Plutôt que de s'évanouir d'ennui. On ne doit plus rêver les mots. de ce technicien de surface qui traîne une bruyante poubelle à roulettes. Il était temps de quitter la lenteur facile des nuits européennes. comme une vie. le coup de tête obligatoire qui se justifierait par sa complète inutilité. at last. D'agir sans réfléchir. Brilliant contemple les buildings hystériques de la capitale du monde à travers les vitres huileuses de son taxi. une petite Américaine joufflue mais très riche. Brilliant 21 . pour lui narrer en un long monologue sa vie immobile. n'est réussie que si elle a mal commencé. il faut les vivre. Bordel. leur luxe simpliste. sur la terrasse d'un appartement avec vue.• mauvaise haleine. Partir : voilà un mot trop rarement appliqué. de ces clodos qui ronflent sur des banquettes en plastique mauve ? Que veulent-ils nous dire ? Qu'il n'y a plus de fuite possible ? Qu'on ne pourra jamais s'évader de soi-même ? Que les voyages ne mènent nulle part ? Qu'il faut être en vacances toute la vie ou pas du tout ? Pourraistu lâcher ma main s'il te plaît ? Ne sens-tu pas comme j'ai besoin d'être seul au milieu de ces bagages abandonnés ? Serait-il possible de se quitter sans trop souffrir. de commettre l'indispensable acte gratuit. L'idée de quitter Paris lui est venue alors qu'il conversait distraitement avec Martha. même devant la publicité « Envy » de Gucci ? Et tandis que nous regardions. quel délice que d'improviser ! Une soirée. C'est elle qui l'a abordé au bord du vide. les yeux embués.

c'est uniquement parce qu'il préfère être broyé de l'intérieur. Mais demain. Les poubelles débordent sur le trottoir. qui n'a plus de papier à rouler. S'il ne le fait pas. Il plaît à Brilliant de savoir qu'il porte les mêmes habits que huit heures plus tôt de l'autre côté de l'Atlantique. est inné — une seconde peau.a préféré s'enfuir.. et se saouler dans l'avion. Son dandysme. ou bien allongé sur une femme nue qu'on n'a pas pu pénétrer. Brilliant rampe debout. comme l'argent et les vices. Après tout. le devenir laisse place au présent 22 perpétuel. Aujourd'hui il est un artiste tourmenté ou un cyberpunk enrichi par la technologie. et s'endormir en souriant. il lui suffira de ne plus mélanger les alcools. le trottoir mouillé brille comme un gouffre d'où jaillissent des milliers d'étoiles filantes. Il est parti sans lécher la jolie serveuse. l'œil vitreux. s'entend. et le Noir qui dort pieds nus sur la tiède grille du métro pratique la politique de la main tendue. Sous ses pas. De toute façon l'élégance fin de siècle. On se fout des notions de lieu. on peut combattre la réalité de bien d'autres manières qu'en sombrant chaque nuit dans le coma.. Il restera conscient. mais son héros serait bien incapable de lire l'heure à ce moment-là. les boucles d'oreille et les révolutions marxistes semblerait l'indiquer ? Il serait pourtant si facile de dormir. Mais Brilliant a avalé une gélule qui fait disparaître le sommeil. pour Brilliant. La pleine lune s'est plantée sur l'aiguille du Chrysler illuminé. L'écharpe détonne déjà moins.. de moment — fait-il déjà jour ? qui sont ces gens ? où est le gin ? pourquoi ce disque ? Tout devient flou et.. Des manières plus dangereuses. fripée comme lui d'avoir si peu dormi. Il hésite avant de ne pas se jeter sous l'énorme camion jaune. on peut traverser des foules d'un pas onirique. n'est pas quelque chose que l'on peut calculer. Redeviendra-t-il un fils à papa blasé. errer parmi les ruelles borgnes. Il pleut des cordes brumeuses (la lumière chinoise est glissante et 23 . quitter la ville au milieu d'une phrase prononcée trop lentement. Mais l'état d'oubli recherché reste toujours similaire : le temps s'arrête. Brilliant ne vomira pas ce matin. Fier de son état lamentable. est condamné à palper pensivement son herbe impuissante. Cette histoire débute vers cinq heures et demie du matin. Dans le marécage d'un bar glauque de l'avenue B. Brilliant. comme son goût pour les chapeaux. il est bien le seul personnage en smoking au beau milieu du mois d'août. entre cafards et clochards. la tête dans le caniveau.

tandis que les fenêtres des blanchisseries vomissent une fumée blanche). c'est sans doute qu'ils sont défectueux. c'est surtout un mode de vie. Peut-on penser comme Baudelaire avec les mots de Bukowski ? Accroupi sur le sol métallique d'un loft de l'East Village. car un visage pâle ne suffit plus pour être un vrai fantôme. la cervelle étalée sur le capot comme du sperme. Et ce soir encore : faudra-t-il se forcer à éclater de rire. La danse est plus qu'une parole du corps : les rythmes s'amplifient. les crânes explosent. trop vite pour avoir le temps d'écouter la fin du tube de l'été. sniffer dans les chiottes du Spy ou sodomiser une fausse duchesse à l'arrière de sa Silver Shadow. La décadence n'est pas seulement une quête de rédemption . Elle dort devant la vidéo 25 . se rouler dans la dangereuse fange du SM club Hellfire. Et tant mieux si le maquillage coule. La fille aux ongles et cheveux fluorescents a bu trop de vodka-tonic. Cessons de contempler nos vies se désagréger : détruisons plutôt l'existence des autres. Comme il a envie de marcher un peu. Vivre à 800 à l'heure. histoire de faire croire aux autres qu'il 24 vit toujours. s'exposant ainsi aux pires courbatures ? Brilliant n'a au fond qu'un simple désir d'aventure qui se heurte à une époque exagérément rationnelle. Il n'y a jamais de répit. Sa décision est prise : il entretiendra sa gueule de bois au Chaos. alors que le jour se lève au travers des escaliers rouillés : ne pas redescendre avant le petit déjeuner. Au Chaos il fait plus chaud qu'à l'extérieur. Parfait : c'est être salué qui compte. il contemple les sillons d'un vieux vinyl exotique en dégoisant des obscénités sur les disques compact. Surtout. Une seule chose préoccupe Brilliant. Dit-on rouge à lèvres noir ou noir à lèvres ? Brilliant ne voit rien à travers ses lunettes de soleil sans soleil. On l'attend au tournant. Etre une météorite jamais rassasiée et dont personne ne peut profiter.floue. Il fait nuit quand il se réveille. Sa vie n'a jamais été qu'une suite d'hésitations. le son compte bien plus que la mélodie. quel que soit l'étage. s'attirer immédiatement tous les dangers les plus bêtes. Brilliant ne se souvient plus s'il préfère les gros ou les petits seins. Brilliant n'a pas besoin de trop se plaquer les cheveux en arrière : l'eau brûlante s'en chargera. et si les néons de l'hôtel clignotent. imaginer qu'il existe une mondanité internationale au restaurant Balthazar. puisque le délire des looks va avec celui des gestes. en particulier quand le ciel est couvert. Il faut vivre à 800 à l'heure et mourir juste après. Les taxis klaxonnent en vain.

Brilliant s'est levé et esquisse un pas de danse. Aucun souvenir de la veille. Brilliant se lèvera pour dessiner une silhouette féminine à la peinture blanche sur la paroi noire. Le plaisir présente un avantage : contrairement au bonheur. gâcher sa vie pour quelqu'un. ni de fouets. En pensant à ses baisers et son parfum. au milieu d'une insomnie opaque. Pour le moment. devient marteau-piqueur. Il s'étire tandis que l'hélicoptère traverse son champ de vision (limité à la baie vitrée du living-room). Le mieux serait qu'au début elle ne veuille pas de toi. Il faudra s'allonger à plat ventre sur la moquette. il a le mérite d'exister. déraisonnée sur fond de piano. d'accord. le sifflement strident est amplifié.hardcore. il suffira d'écouter de la musique classique en se reflétant dans la télévision éteinte. train qui freine. Je suis toujours là. à défaut de mourir. je rentre à Paris. Il faut répondre. L'escalier extérieur aux marches fatiguées reste moins casse-gueule. encore moins dehors. tu seras à la merci de ses yeux et de ses lèvres. Il n'y aura pas d'air dans son appartement. en 27 . On aura des miettes sous les pieds. que peut-on faire pour retrouver le mouvement ? Se retenir de gerber ne prouve rien. aucun projet pour le soir. il finit par répondre au téléphone. Attendre que le siècle s'achève. moi aussi je t'aime tu me manques pardon pardon pardon attends-moi je reviens. Ou de fixer le plafond en pensant à des images pornographiques trop compli26 quées à retranscrire ici. Peu importe le lendemain. crissement aigu qui transperce le silence lourd du vide matutinal. Bon sang. cri de douleur. le front se heurte aux portes entrouvertes. S'abîmer de manière irréversible le cœur. pourvu qu'il soit pire. Oui. vivement pleurer ! Plus besoin de cachets. Les pas trébuchent sur les bouteilles vides (de vieux alcools aux noms imprononçables). Comme tu souffrirais béatement. et pleurer. vautré sur le sofa. je continue de vivre. Pourquoi les araignées ne se prendraient-elles jamais dans leurs toiles ? Les nuages avancent trop vite et le soleil revient bientôt chauffer le goudron. Quelle heure peut-il bien être ? Les stores filtrent des plaques de poussière illuminée. bien que sa rampe soit déboulonnée. tu auras de nouveau la respiration difficile. le corps s'écroule sur l'acier froid et la main gauche dans une flaque poisseuse. Tout à l'heure. Une passion violente. Il meurt de mort lente. Puis. Peut-on imaginer torture plus affreuse que d'être réveillé par la sonnerie d'un téléphone portable ? L'angoisse aidant. La vie ne doit s'écouler que dans l'instant.

le jour s'est levé. Je veux dire : il s'est vraiment levé car auparavant il était assis. Dans Paris éteint. Ma vie était un enfer que je n'aurais pas souhaité à mon pire ennemi. Une fille m'a souri dans la rue. je n'avais pas d'enfants . Cependant. Je n'avais pas dormi depuis six mois. j'habitais Paris en 1994. cette mélancolie te rendra timide et tu cesseras d'hésiter entre elle et la drogue : ton nouveau dilemme sera elle ou le suicide. Et je vous assure que ça fait une drôle d'impression. bref. Je l'ai senti dès que je suis sorti de chez moi. Je me suis dit qu'il fallait en profiter. moi aussi j'avais juste envie d'être debout. un jour qui tient debout. Comme le jour. au lieu de geindre. ma femme était partie avec une vedette du show-biz. où est la différence. du moment que l'on parvient à se tromper soi-même ? Le jour où j'ai plu aux filles Ce matin-là. tu regarderais les gens heureux en expirant des bouffées de tristesse. puis sa copine : au niveau « sourires de filles inconnues dans la rue ». Sans rire. Aimer ou faire semblant d'aimer. ce matin-là.te figurant que d'autres poseraient peut-être leur tête dans le creux de son épaule. Avec de la chance. mon estomac prenait feu malgré des niagaras de Maalox. il y avait quelque chose dans l'air. je venais de battre ma moyenne hebdomadaire en dix minutes. 29 .

La moche m'a fait bander. Aurore. quoi. La moche était plus jolie que la jolie. Si tu veux faire l'amour avec nous. Pas besoin de payer deux cafés (trois en comptant le tien). J'avais vu des suicides. Mon existence poursuivait sa course infernale vers le bout du n'importe quoi. des adultères. » Elle m'a regardé droit dans les yeux. Le temps de les ramasser et les deux filles avaient disparu. nous jouîmes tous à l'unisson. elle avait un intérieur confortable. » La jolie m'a embrassé sur la bouche en y tournant sa langue. on est d'accord. J'ai continué de déambuler sur le boulevard. Comme toujours dans ces cas-là. Certains badauds avaient même jeté des pièces. La ville était pleine de gentillesse. Et tout ceci se passait en pleine rue. Je suis entré dans un bistrot et Aurore m'a fait un signe. riaient. Je leur ai proposé : « On s'assoit à une terrasse ? — Pourquoi faire? m'ont-elles répondu en chœur. devant les passants indifférents. Il m'était parfois arrivé de m'habiller en femme. Je viens de me taper deux gonzesses sur un banc. c'est la fille du bar. Je l'aimais. certains se parlaient presque. je n'avais encore joui dans des inconnues sans présentations ni préservatif. La jolie a tiré mes cheveux. La jolie a glissé la sienne dans ma chemise pour caresser mon torse glabre. Tu n'es pas terrible mais tu as du 31 . Jamais une chose pareille ne m'était arrivée. la moche s'installait à califourchon sur moi. J'ai fermé les boutons de mon 501 blanc. « Écoute. Les gens sifflotaient. Puisque je vous dis que ce matin n'était pas tout à fait normal. il y en avait une jolie et une moche — et ça faisait deux cafés à payer (trois en comptant le mien). Mais jamais. Elle faisait du 92 de tour de poitrine. La moche a posé sa main sur mes couilles avec une certaine délicatesse. et tandis que je léchais l'oreille de la jolie. J'avais participé à des émissions de télévision. des overdoses. Elle portait toujours des bodies moulants qui laissaient nues ses épaules. comme si Dieu avait brusquement doublé le taux d'oxygène de l'atmosphère. En l'absence de culotte. lui ai-je lancé.Il n'a pas été très difficile de rattraper les deux filles. au grand jamais. « Tu ne devineras jamais ce qui vient de m'arriver. Après quelques secousses. Je suppose que nous avons crié très fort car 30 quand j'ai rouvert les yeux. La moche a roulé une pelle à la jolie. Nous sommes allés sur un banc public. il y avait un attroupement autour de notre banc.

Un teckel prénommé Marcel se frotta même contre le bas de mon pantalon. Ah. Je m'étais bien dit qu'il y avait un truc. il n'y avait pas de quoi s'insurger. Si on allait régler ça aux ladies room ? — Quoi ? Là ? Maintenant ? » Aurore ne plaisantait pas et je ne vois pas pourquoi j'aurais hésité. Je n'ai pas tendance à généra32 liser de façon hâtive. AnneChristine et Naomi entre les stations Bac-SaintGermain et Trocadéro. si quelqu'un avait décrété que je collectionnerais les orgasmes précisément ce jour-là. Mon charme n'expliquait pas tout. son sexe. Aux toilettes. où elle m'inonda de sa luminosité ambrée. son tee-shirt roulé au-dessus des seins. avec lâcheté. Cela les a agacés. » Malheureusement. voici ce qu'ils ont vu : la main d'Aurore dans ma braguette ouverte.charme. La société moderne était-elle devenue un film porno grandeur nature ? Ou bien étais-je simplement devenu beau ? En tout cas. L'éjaculation fut copieuse et elle en avala une bonne partie. Ce n'est pas de l'humilité mais de la lucidité. ses fesses. Murielle. J'étais très vexé mais quelle importance. On devrait toujours écouter la radio en se réveillant. Après tout. c'était donc ça. Tout le monde en a pris pour son grade. mon zizi tout dur. les sexes sortis. la vie étalée sur nos visages brûlants. Tout d'un coup. Aurore les a accueillis dans ses mains. j'abandonnai des millions de spermatozoïdes en elle. À tel point qu'ils sont venus nous rejoindre. La une du Figaro annonçait : « SIDA : LE VACCIN EST DÉCOUVERT ! » Libération titrait : « SYNDROME IMMUNO-TRÈS-TRÈS-DÉFICIENT. sa bouche. c'était un fait — et c'était nouveau. Cela fait longtemps que tu me tournes autour. mon regard s'est arrêté sur un kiosque à journaux. l'autobus allait trop vite pour que je puisse lire le titre du journal Le Monde. Je l'ai suivie dans l'escalier en colimaçon. Je comprenais de moins en moins ce qui se passait. Personnellement. force m'était de constater que ma jeunesse insouciante. je plaisais. Quand ils nous ont vus entrer. mais là. Trois filles en une matinée ! Quelle bonne action avais-je accomplie pour mériter pareille récompense ? Plus tard — l'après-midi brillait de tous ses feux — je pris l'autobus. Antoinette. ma chemise propre et mon mental responsable m'avaient transformé en rouleau compresseur sexuel. puisque le monde était sauvé ? . Pascaline. il y avait deux types qui pissaient. Il devait y avoir autre chose. Je fis l'amour à Joséphine.

Trop tard. Si ça se trouve. Le packaging est très haut de gamme : un minuscule sachet en plastique d'un centimètre carré. il ne reste plus qu'à attendre. Chaque ecstasy est un plongeon dans le vide sans respect des normes de sécurité. au fond d'une cave mal éclairée. Avant de l'avaler avec une gorgée de Coca. L'ecstasy. Il faut faire confiance à des types qui ont trafiqué cette pilule dans des laboratoires clandestins. ils ont tripoté ce truc avec des mains dégueulasses.La première gorgée d'ecstasy C'est un comprimé verdâtre et rond. pas dans la main. J'ai suivi les conseils du dealer : ne pas boire d'alcool (le mélange étant dangereux) et ne pas 35 . j'ai hésité un dernier instant : impossible de savoir ce qu'il y a là-dedans. c'est encore pire que le saut à l'élastique. et à espérer que ces inconnus connaissent leur boulot. le cachet fond dans la bouche. Maintenant. Comme ça. Il a coûté cent cinquante francs.

et puis ça me plaisait de me prendre pour Lester Bangs ou Hunter Thompson. c'est bien simple : je n'en ai pas. Je suis parfaitement conscient de ce qui m'arrive. c'est une chouette nouvelle. la mescaline avec Henri Michaux et Aldous Huxley. Je ne peux plus 36 m'arrêter de sourire. On dirait une décharge électrique. Ce doit être ça. et contrôle entièrement cette nouvelle énergie interne. Au bout d'une demi-heure d'attente. Toutes les drogues ont eu droit à leur littérature : l'opium grâce à Cocteau et Thomas De Quincey. le haschich dans tout Baudelaire. Au tour de l'ecsta de faire son entrée dans l'Histoire des Lettres. Je trouve ça plutôt amusant. Je ne me suis jamais senti aussi à l'aise. Toujours rien. Dehors il pleut et chaque goutte caresse mon visage avec bienveillance. La montée continue : j'entends dans mes oreilles un bourdonnement de bien-être. D'ailleurs. Il est temps que je sorte prendre l'air. Je me lève. Je fonce 37 . le LSD grâce à Timothy Leary et Tom Wolfe. je regrette d'être le pigeon qui a dit « moi » quand on a demandé qui voulait tester l'ecstasy. j'irais l'embrasser en lui disant qu'il a dû beaucoup souffrir pour faire tout ce qu'il a fait. le genre « gonzo-journaliste kamikaze prêt à toutes les expériences pour une pige de plus ». Toutes mes extrémités accueillent cette onde de chaleur avec bonheur. Me voilà donc comme un imbécile. La vie me paraît tout d'un coup extrêmement simple : on naît. Je complimente tout le monde. on les aime. Mes pieds et mes mains sont plus légers que l'air. le bourbon dans les œuvres complètes de Charles Bukowski. Soudain une vague de chaleur me monte au cerveau. on discute avec eux. Une autre demi-heure s'écoule. La mort n'existe pas . un apprenti drogué : un mec qui ne boit pas. ne bouffe rien. on rencontre des gens passionnants. la coke avec Bret Easton Ellis et Jay Mclnerney. Ceci est une OPA sur le MDMA. parfois on couche ensemble. à poireauter sans pouvoir picoler ni casser la croûte. C'est un peu embêtant : si Adolf Hitler était dans cette boîte de nuit ce soir. Je vais voir tous les gens pour leur dire à quel point je les trouve sympas. J'ai terriblement envie de parler. et qui regarde sa montre toutes les cinq minutes. des ennemis.dîner (un estomac plein diminue les effets de la drogue). Je trouvais l'idée rigolote. Le monde est plein d'amis intéressants et d'aventures folles qu'il me reste à découvrir dans les heures qui viennent. l'héro chez Burroughs et Yves Salgues. mais toute de douceur et de tendresse. Même mes ennemis ont toutes les qualités. le peyotl par l'entremise de Castaneda. Je n'ai plus de problèmes dans l'existence.

Un copain me sert quatre grands verres d'eau que j'avale cul sec. Comment ai-je fait pour tenir aussi longtemps sans respirer ? Je m'enfuis. certitude de la mort. J'ai très chaud. Une des filles à qui j ' ai déclaré ma flamme il y a trente minutes vient se coller à moi. En plus il n'y a rien à la télé à cette heure-là : je contemple des chasseurs qui tirent sur des bestioles. je leur souris. La seule solution constructive serait un suicide rapide par défenestration. Je rentre chez moi en espérant m'endormir mais c'est peine perdue : je n'ai absolument pas sommeil. Ma principale distraction consiste à répéter deux mille fois « un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien / un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien / un chasseur sachant chasser doit savoir chasser sans son chien ». C'est alors que les ennuis commencent. Il ne me reste plus qu'à attendre le lever du jour en claquant des dents et en maudissant cette saloperie de drogue mensongère. le rythme dessine des arabesques avec mes bras traversés de lasers holographiques tridimensionnels. des bouches pleines de compréhension. conspirations diverses. Je fais corps avec la musique. Je m'aperçois que j'ai horriblement soif. nous communions. J'ai passé ma soirée à faire des confidences très personnelles à 39 . Certaines filles me regardent un peu bizarrement quand je les demande en mariage alors que j'ai déjà une alliance au doigt. Tous mes problèmes. il s'est écoulé deux heures et demie en cinq minutes. L'oxygène de la rue me calme un instant. C'est à partir de là que les choses se gâtent vraiment.dans un autre club. Je suis Wolfgang Amade-House ! Les danseuses s'agitent autour de moi. me reviennent en tête à toute berzingue : soucis d'argent. Je me sens oppressé : il faut absolument que je sorte de cet 38 endroit étouffant. Le plafond me méprise. Qu'est-ce qu'il ne faut pas faire pour entrer dans le Lagarde et Mîchard. jamais je n'ai été moins timide. des cous. les oreilles qui sifflent. Ma gorge est desséchée. disparus depuis trois heures. Lorsque je regarde ma montre. difficultés conjugales. des bouffées de transpiration me submergent et me donnent une envie irrépressible de danser. Je suis complètement désinhibé. Je sais que je suis complètement défoncé mais cela ne m'empêche pas de caresser des joues. J'ai les dents serrées. impossibilité de l'amour. Ma vie n'est qu'une merde et j'ai un nœud atroce dans le ventre. les mains très moites. mais très vite je commence à PENSER. Mes gestes sont parfaits. Je compose des airs de house incroyables dans ma tête.

L'ecstasy fait payer très cher ses quelques minutes de joie chimique. Au bout du boulevard Saint-Germain. Notre chute n'étonnera personne. Mais cela me fait tout drôle de devoir mourir un 10 mai. où l'on ne serait plus seul . Il donne accès à un monde meilleur. Ils arrivent. Tout ce que j'ai connu va disparaître. puis du chiraquisme. le bruit assourdissant des grenades artisanales qui font exploser les boutiques de mode. J'espère qu'ils ne 41 .. Dans les siècles à venir. et puis. Ils ne sont plus très loin. les livres d'histoire énuméreront les causes de ce qui s'est produit : la déception du mitterrandisme. la « fracture sociale » comme ils disaient. l'agence du Crédit Lyonnais rue du Bac. C'en sera bientôt fini. Drôle d'anniversaire.. de la géométrie euclidienne. Je savoure mon dernier verre de Coca-Cola Heavy.. John Lobb. de la méthode cartésienne et de l'économie friedmanienne. il fait rêver d'une ère nouvelle. Ce n'est pas un testament car je n'ai rien à transmettre. une société où tout le monde se tiendrait par la main. Il vous laisse entrevoir tout ça. Manuscrit trouvé à Saint-Germain-des-Prés Je suis assis au premier étage du Flore pour la dernière fois. on entend déjà leurs cris. J'écris ces quelques mots dans l'urgence. débarrassée de la logique aristotélicienne.. sans prévenir. tout d'un coup. les slogans de mort.des inconnus et des déclarations d'amour à des thons. vous claque la porte au nez.

Tout a commencé quand la mairie du VIe arrondissement a décidé d'expulser les SDF de la rue du Dragon. On ne comptait plus les morts dans les deux camps. au-dehors. Après ça. on a commencé à bâtir un rempart de trois mètres de hauteur tout autour du quartier. on s'en doute. 42 L'expulsion de la rue du Dragon.seront pas trop cruels. le 11 octobre 2002. Je vais peut-être avoir un peu de répit pour terminer ce texte. Je ne pense pas que j'aurai suffisamment de temps pour me relire. le gouvernement Madelin nous a enjoints de nous débrouiller tout seuls. Les Germanopratins retrouvaient le 1. Les techno-CRS ont dû se battre non virtuellement. alors. de TF1 et de Canal+. le retour de la lutte des classes. nos clubs privés d'eux. Dès le début. Nous pouvions à nouveau nous promener en toute sécurité dans le quartier. nos magasins de fringues de luxe. Qu'on sera rapidement débarrassé de moi. Heureusement qu'elle est là.. que ça ira vite.. ainsi que F achat des hélicos télécommandés pour la milice de Saint-Germain-des-Prés. Au début de cette année. C'est alors qu'a germé l'idée du Mur de Saint-Germain-des-Prés. dessinée par Philippe Starck. nos restaurants écœurants. toute cette pourriture que nous étalions sans vergogne devant l'immeuble du DAL (Droit Au Logement). Je souris en écrivant cet euphémisme car. TF+ : La chaîne résultant de la fusion. j'entends le vrombissement du dernier hélicoptère de notre milice de sécurité privée. C'était la belle vie. du Four et de Seine. quelle idée saugrenue de les avoir laissés s'installer : le ver était dans le fruit.. C'était la guerre en direct sur TF+ . Une collecte au porte-à-porte finança la construction. Pardon si je mélange tout. Pendant une année entière. celle-là. ils ont pu observer l'opulence dans laquelle nous vivions. avec caméras thermiques et miradors-lasers. protégeant notre village contre les éventuels envahisseurs. Comment aurions-nous pu nous douter que cet immeuble était leur Cheval de Troie ? L'élection de Jacques Chirac en mai 1995 s'est faite sur un curieux malentendu. s'est très mal déroulée. mètre carré par mètre carré.. 43 . nos voitures de sport mal garées et nos mannequinsvedettes mal baisées. Si on ne comptait que sur la police pour nous protéger. des Saints-Pères. les riches contre les pauvres (meilleur Audimat de l'année). L'édifice englobait les rues Jacob (résidence de F ex-Premier ministre). Il faut dire que nous l'avons bien mérité. Une magnifique réalisation architecturale.

le jour où ils ont éventré BernardHenri Lévy et Arielle Dombasie — pourtant venus pacifiquement à leur rencontre pour entamer le dialogue —. bien entendu. était.. j'aurais dû me douter que notre tour viendrait. Nous récoltons ce que nous avons semé. La nuit. Je viens d'apercevoir la tête d'un de mes gardes du corps par la fenêtre. je ne pensais pas que la situation dégénérerait si vite ! Certes. Quand ils ont brûlé Matthieu Kassovitz. Ils tapent dans la porte. Nos appartements géants nous semblaient justifiés. je vous griffonne cet adieu. nous avons enfin ouvert les yeux. Des fêtes étaient organisées partout. La rumeur se rapproche. Ils sont entrés dans le Flore. déjà à feu et à sang. On pouvait laisser les clés sur le contact de sa Ferrari sans danger. Puis il y a eu le viol collectif de Claudia Schiffer (meilleur Audimat de TF+ cette année). le reste du pays. À cette époque. Nous pensions qu'il était tout naturel qu'une infime minorité de privilégiés dirige une immense majorité de démunis. j'étais comme tout le monde. Ah ça. Bon sang.. J'ai envoyé mes deux derniers bodyguards en reconnaissance sur le boulevard. au bout d'une pique. mais il était trop 44 tard. Bruits de pas dans l'escalier. ils sont devenus fous ! Enfermé aux chiottes.. L'insoutenable obscénité de nos trains de vie ne nous sautait pas aux yeux. les yeux exorbités. Aveugles que nous étions ! Toutes les questions posées par Karl Marx restaient posées avec cent mille fois plus de violence. Ma main tremble de peur car je suis un lâche. Sartre. . nous l'avions fêtée. en dehors de ce périmètre. Les voilà.. seuls les projecteurs des hélicos de surveillance trouaient l'obscurité au-dessus de chez Lipp. l'incendie de Grasset. la chute du communisme ! Cette fois. Je ne crois pas que j ' arriverai à devenir leur ami.. je ne veux pas mourir. j'ai cru que ce n'était qu'un incident isolé. le capitalisme était victorieux.. Je voulais garder mon fric et laisser les exclus se débrouiller. Mais j'ai fait comme les autres. La suite est connue : l'attentat de chez Castel.. et je me souviens très bien que nous avons tous espéré que ce gang-bang les calmerait. reviens. Mais putain. l'atroce pendaison de Philippe Sollers par les pieds à la cloche de F église Saint-Germain-des-Prés. Que font-ils ? Cela fait dix minutes qu'ils auraient dû m'envoyer les 3-D vidéo sur ma Microsoft-Swatch..sourire. tous les appartements restaient ouverts jour et nuit. Je sais déjà que je les supplierai à genoux comme une merde.

« Elle m'a dit qu'on se reverrait très vite. « C'est ça. non mais réponds-moi : est-ce que tu as vu SES YEUX ? » Évidemment que j'avais vu ses yeux. Louis était mal barré et Aretha disait une petite prière pour nous. Nous avions mauvaise haleine et il ferait bientôt jour. » Il a mis un vieux 45 tours d'Aretha Franklin et j'ai fini la bouteille. Sa barbe avait déjà repoussé...Le cafard après la fête Je lui ai dit : « Tout commence toujours le lendemain matin. 47 . c'est ça. » Il avait une sale gueule.. On entendait au loin le sifflement du camion-poubelle de la rue de Varenne. et après tu vas me dire que la vie est un lendemain de fête. je connaissais bien Laetitia et je savais surtout que ces yeux m'avaient autrefois posé un problème similaire. « Tu as vu ses yeux.. Louis est un vieil ami mais il tombe trop amoureux : ça le rend chiant.

puis a sonné à la porte. « J'm'en fous d'toute façon c'qui compte c'est qu'je l'aime. Mais Louis aimait souffrir.. Ce qui n'allait pas chez Louis. L'angoisse a une géographie très localisée. Une impasse qui donne sur le parc Monceau. le reste j'm'en fous. petit ange.. Je me souviens bien de l'adresse de Laetitia. Il faisait partie de cette catégorie de types qui refusent de faire partie d'un club si on les accepte comme membres. Nous avions toute la journée devant nous. vite ! » Je me suis exécuté. Tout est de ma faute. Laetitia m'a mordu. En un sens. J'ai fermé le poing et cogné son œil gauche. je voyais très bien ce qui n'allait pas. Tout est de ma faute. C'est moi qui ai eu l'idée d'y aller. pourquoi as-tu ouvert si facilement ? On ne t'a pas appris qu'il faut demander qui c'est avant d'ouvrir la boîte de Pandore ? « La main sur la bouche.— Tu as son téléphone ? — Ben. » Elle était déjà réveillée. Si quelqu'un cherche l'adresse de l'angoisse. Je détestais consoler Louis. je peux lui dire où elle loge. Nous sommes partis sans payer. il me rappelait ma mauvaise époque. — Monceau 43 32 — Mais. — Il n'y a pas de mais. » Je n'avais rien oublié. Maintenant je savais que la nuit serait blanche. Mais elle n'était pas seule et Louis avait raccroché précipitamment. Louis a sniffé un grand coup dans chaque narine. La blessure était toujours ouverte. J'ai vomi devant chez Fernand. Louis a sniffé du poppers devant chez Guy.. Louis lui tordait les bras dans le dos. Son mec aussi. Nous avons croisé la chanteuse Dani rue Lobineau. Elle est comme ça : chaque fois qu'elle te dit bonjour ça sonne comme un adieu. L'angoisse est entrée dans la pièce. L'appartement puait le poppers (il avait renversé la bouteille en entrant). » Je regrettais d'avoir été si brusque.. « Je t'avais prévenu. Avez-vous déjà essayé de faire avaler une balle de tennis à une fille ? Je vous assure que ça 49 . L'angoisse se rencontre à heures fixes. c'est ça qui compte. t'aurais pas du Doliprane ? » 48 Nous avons marché. Les parents de Laetitia étaient partis travailler. « Avenue Vélasquez dans le VIIIe arrondissement. c'est que ça NE POUVAIT PAS ALLER. Nous avons couru. — Louis. Je l'ai dite au chauffeur de taxi. Ô Laetitia. Nous avons petit-déjeuné au Bar du Marché.

Pour rendre leur vie importante. Louis avait déconné. je n'ai pas décroché. des mélodies de mon enfance sonnaient à mes oreilles engourdies . Mais ça en vaut la peine : maintenant Laetitia ne crie plus . Les parents ont du goût : fauteuils Louis XV. C'est pour ça que les gens font du cinéma.I. en gros. dans l'A. Comme nous. j'ai rêvé d'un monde plein de couleurs vives et de filles avec des fossettes bronzées . elles brillent et s'écroulent dans la poussière. disques des Doors. Elles ont des hauts et des bas. le soleil pleuvait.. Et j'ai rêvé. — Elle m'a dit qu'on se reverrait très vite. Le répondeur a tout enregistré.I.. mais maintenant c'est un peu tard pour vous marier. — Louis. Je me suis rendormi. mais moi je me casse ! » Une brise glacée m'a giflé le visage. — OK Louis. Les fêtes sont comme la vie : elles naissent et meurent comme des êtres humains..T. Comme nous.T. Je ne me souvenais pas de tout. je crois qu'on a un peu trop déconné ici. J'ai rêvé que je marchais vers toi et que tu 51 . (sur l'air de Gainsbourg). Il était resté là50 haut avec Laetitia évanouie.. Je n'ai pas tout compris mais.. Évanouie et ligotée. rayé les seconds.. Il pleurait : on pouvait entendre les larmes couler sur le combiné. Si je voulais bien être le parrain de leur enfant. Mais il me semblait bien que Louis avait déconné. personne nous aurait dérangés. whiskey irlandais. Je commençais à avoir la trouille. Quand vous mourez. — On aurait pu partir tous les deux en voyage. « Dis.. les fêtes sont sans lendemain. ou plutôt si. Elles connaissent des moments d'apogée et des instants de déchéance. — Louis. nous avons mis le feu aux premiers.. on passe vos films. Il me demandait si j'acceptais de leur servir de témoin. les demoiselles de Rochefort s'agitaient. À la télé. mais personne ne l'entend. Dans l'ordre... tu fais ce que tu veux.. Jacques Demy venait de mourir.E. Louis a aussi trouvé une cravache dans la chambre de Laetitia (elle monte au Polo). L. je crois qu'on devrait pas trop s'attarder ici. La rue était luisante de pluie. il m'annonçait que Laetitia et lui étaient enfin réconciliés. Lorsque Louis m'a téléphoné.prend du temps. vidé la bouteille. Nous avons vengé son cheval.. je crois qu'on devrait se tirer avant que quelqu'un rentre ! — Laetitia. On aurait été tranquilles.A. tu crois qu'elle aurait pu m'aimer ? — Laisse tomber.A.

cette apologie du voyeurisme balnéaire. Biarritz ou Saint-Tropez. Sex and Sun de Serge Gainsbourg mais plutôt J'aime regarder les filles de Patrick Coutin. que nous courions dans une forêt de nénuphars et que les oiseaux fleurissaient. J'ai rêvé de l'amour et j'ai aimé ce rêve. L'homme qui regardait les femmes. j'entends cette ode à la frustration sexuelle. à Bidart. C'est une chanson magnifique : « J'aime regarder les filles qui marchent sur la plage / Quand elles se déshabillent et font semblant d'être sages. n'est pas Sea. en monokini. 1 L'hymne des plages.prenais ma main. J'ai rêvé que mon cœur rougissait. sans jamais oser les aborder. selon moi. Je pense à ces milliers d'après-midi écrasants. » Chaque fois que je m'allonge sur du sable. passés à observer les demoiselles dorées. Je suis convaincu que ces innombrables heures de contemplation timide ont fait de moi l'ignoble obsédé sexuel que je suis devenu. « Leur poitrine gonflée par le désir de vivre / Leurs yeux qui se demandent : mais quel est ce garçon ?» Il y a un crescendo violent dans la 53 .

. les poils taillés de leur sexe se collent contre le slip de bain. J'avais seize ans quand ça a commencé. Merci à Coutin d'avoir rendu hommage à la douleur silencieuse de l'été. ou des disc-jockeys camarguais. Aujourd'hui que je suis un grand écrivain tiré à dix mille exemplaires. leurs lèvres heureuses de sucer un esquimau à la fraise. leur colonne vertébrale soyeuse. anéanti par la chaleur. leurs cheveux mouillés. Pourquoi laisse-t-on les filles de seize ans se balader en liberté sur les bords de mer ? Leur gorge tendue. Elles ignorent les garçons malingres et verdâtres qui lisent des livres. ces aigris romantiques. crient des prénoms de garçons plus bronzés que lui. Maintenant j'en ai le double et rien n'a changé. je n'oublie pas que vous m'avez brisé le cœur. leur langue fraîche. leurs clavicules fragiles. la bite enfoncée dans leur serviette éponge. soulèvent le sable brûlant. trouillards de la veste. bande de petites garces.chanson de Coutin qui traduit bien l'impuissance exaspérée du vacancier hétérosexuel. Elles ne remarquent même pas ces admirateurs tétanisés. ma fiancée est à mes côtés et pourtant. Les filles gambadent.. ces amoureux muets. cerné par une atroce beauté incontrôlée. la marque blanche de leur maillot. leurs petits pieds aux orteils vernis. leurs fesses cambrées. leurs seins en adéquation avec ma main.. leur fente étroite. Que faire quand on tombe amoureux de cent filles à la fois ? Leurs 54 nombrils sont des piscines remplies d'huile solaire. en juin 1997. Elles sortent de l'eau les tétons mauves . leurs dents blanches comme l'écume. J'aime écrire les filles. J'écris ça à Formentera. Elles embrassent des surfeurs australiens. cette malédiction continue : toute ma vie je scruterai le défilé de l'innocence cruelle.

Maintenant je suis un gros beauf.Comment devenir quelqu'un Ma vie est merdique. la cliente éclate de rire. Comment en suis-je arrivé là ? J'en sais rien. remplis de pétasses décolorées qui se font enculer par des animateurs télé sur des canapés Roméo. et sous moi coule la rue de Rivoli. J'en ai marre de trimbaler des cons qui puent l'alter-shave et renversent de la coke sur la banquette arrière. je vais la supprimer. Je longe des appartements cossus avec vue sur les Tuileries. Quand j'étais petit. je croyais que j'avais toute la vie devant moi. je me suis acheté une nouveau hélicoptère pour la bateau — ou une nouvelle bateau pour la hélicoptère ? Ou une avion pour faire du 4X4 57 . Derrière moi. je ne sais pas quelle connerie son mec basané lui a encore racontée « Darling. Je suis bourré de pastis et de Prozac et j'emmerde leurs brushings de sitcom brésilien. chauffeur intérimaire sur Paris-Couronne.

je n'avais pas les moyens. elle le prend en bouche. ça doit les exciter de savoir que je peux les sur58 prendre. Moi aussi j'ai eu des femmes mais elles étaient moches et je les rendais tristes. ils sentent bon. Le connard gluant fait exprès de geindre comme un acteur de porno. Je me sens si laid et inférieur. je les vois dans le rétro. Tiens. Elle rit de moi. qui vous donnent l'impression de mendier. Une vie dénuée de signification. L'amour coûte trop cher. Celui qu'on appelle par son prénom avec « Monsieur » devant. leurs sourires qui signifient « va-t'en ». Je vais te finir à la pisse. Je suis gras. Je ne les étonnais pas. Celui avec qui l'on ne reste pas. jamais limpide. elle a défait la braguette de l'Arabe. (Pas même moi. bordel de merde ? Pourquoi elle me regarde avec commisération la prostituée avec son balayage et son parfum entêtant à la mords-moi le nœud ? Je hais la gentillesse des riches. Je prends les voies sur berge. Nom de Dieu. La vie des pauvres est prévisible. Je monte le son.) Je n'ai jamais été amoureux. Parti de rien pour arriver nulle part. ma parole. mon cou de taureau. Mon père me répétait tout le temps que j'étais un inca59 . je n'ai jamais fait jouir personne. Elles regrettaient d'être avec moi. L'avenir n'est pas passé par moi. J'accélère parce que j'en ai marre des bas-côtés. Personne n'a jamais voulu vieillir avec moi. mais je vais mettre fin à tout ça. L'autoradio diffuse Viva Forever par les Spice Girls. Elle va bientôt s'arrêter de glousser sa radasse ? Je croyais que la vie me donnerait une chance. on peut la raconter à l'avance. Qu'est-ce qu'elle lui trouve à part son blé ? Pourquoi ça m'est jamais arrivé de me faire lécher les burnes à l'arrière d'une limousine. Parti de rien pour arriver nulle part. comme tous les larbins. Ducon. son nez poudré ses cheveux gominés sa gourmette dorée. ça y est. j'en ai marre d'encaisser. elle lui pompe le dard pendant qu'il renifle sa cocaïne. Je bois pour oublier qu'on m'a oublié. Jamais mon destin n'a ressemblé à la place de la Concorde. Je suis un type pauvre. me réserverait quelques surprises. Les surprises sont pour les riches. ils sont beaux.dans le piscine ? » Je t'emmerde. scintillant. donc un pauvre type. mal sapé. Je l'épie dans le rétro. Tintin. ils me méprisent. Je suis fracassé et j'écrase l'accélérateur. adjectifs réservés à d'autres. La place de la Concorde ? C'est beau une ville la nuit. Qu'ils crèvent. Je suis moche. ils regardent ma grosse nuque. Je suis la chose la moins intéressante dans cette voiture. même ça c'est pas de moi. c'est sûr. sur le volant je serre mes doigts velus et boudinés de chauffeur merdique.

Je n'allais tout de même pas laisser passer une occasion pareille. Va savoir. faut pas pousser jusqu'à boire du sperme d'Arabe. On ne parle pas de nous dans Voici. Allez tous vous faire foutre ! Le monde entier va me connaître. faut que j ' y retourne les gars. Ils vont me le payer. L'Aima approche. On a beau vendre son cul. . il a giclé dans sa bouche. Tu 60 parles. explique-moi pourquoi j'ai toujours été si mal habillé ? Oh ça y est. si tu existes. le salopard.pable et j'ai tout fait pour lui donner raison. perdre mon temps à me pochetronner. Une mort grosse comme le Ritz. Mon Dieu. et soudain mon portable sonne. Je n'ai pas fait d'études — trop occupé à glander devant la télé. Pour la première fois de ma vie. you're driving too fast ! » Ah. « Mister Paul. à tenir des propos racistes avec d'autres loques humaines. On m'a licencié de partout mais ce soir je prends les choses en main. c'est sûr c'est moins bon que le caviar d'Iran. peut-être que je serai célèbre jusqu'en l'an 2000. rien à perdre : je fonce dans le mur. il faut au moins essayer de réussir sa mort. Feront moins les fiers quand leurs gueules d'anges jet-set seront incrustées de verre pilé. Elle recrache le foutre dans son mouchoir. Aujourd'hui est le dernier jour du reste de ma vie. ça y est. Je ne l'ai jamais eue avant cette nuit. j'ai une ambition : quand on a raté sa vie. Allez hop. Le seul examen que j'ai réussi. Viva Forever. c'est le permis de conduire (et encore : grâce au service militaire). comme ils sont heureux. À quoi servent les gens comme moi ? Nous sommes inutiles et encombrants sur cette planète. la Princesse. J'étais tranquillement accoudé au Bar de l'Oubli. Pouvait même pas avaler ça. hein ma pute ? Regarde-les. en train de m'enfiler les pastis derrière la cravate. On a tous un jour ou l'autre sa chance à saisir. On dirait une photo. Elle flippe. Il n'y aura pas grand-monde à mon enterrement. on s'engouffre dans le tunnel à deux cents à l'heure. un coup de volant. je dois recevoir leur bonheur immaculé dans ma trogne médiocre et on voudrait que je dise merci ? Le métèque passe ses doigts manucurés dans les cheveux de la blondasse.

comme tout événement trop longtemps attendu. Il faut dire que je ne m'attendais pas à faire sa connaissance dans un caniveau de la rue Princesse. ce n'était pas la faute à Rousseau. Le Plus Grand Ecrivain Français Vivant gisait dans le ruisseau et. ma rencontre avec Le Plus Grand Écrivain Français Vivant ne s'est absolument pas passée comme je l'imaginais. Il marmonnait quelque chose dans sa barbe. Pourtant. J'ai appris plus tard que cela n'avait en réalité rien d'étonnant mais à l'époque j'étais encore bien naïf et boutonneux. J'ai approché mon oreille de son haleine : appa63 . S'il fallait désigner un coupable. selon toute vraisemblance. Johnny Walker semblerait plus approprié. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant n'avait pas l'ivresse patriote.Le Plus Grand Ecrivain Français Vivant Paris est une petite ville : je savais donc que je finirais un jour par Le rencontrer.

d'enculés. Nous sommes entrés chez Tony et il s'est écroulé sur la première banquette. Je l'ai aidé à se relever. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant m'a entraîné dans sa course effrénée. « à l'abordage ! » hurlait-il. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant s'est jeté sur un groupe de jeunes rugbymen accoudés au comptoir du Rubens. En ce temps-là. Je m'étais réfugié dans l'angle du bar et j'ai pu ainsi observer que les rugbymen s'y met65 . J'ai donc essuyé mon visage trempé par le verre d'eau. Bientôt la nuit n'a plus été qu'une impression de lumières confuses et de rires lointains qui tournaient de plus en plus vite comme les lustres des palais viennois quand on y danse des valses de Strauss et que les bulles de Champagne vous explosent au visage.remment. rue Mazarine. Comme il résistait et continuait à les traiter de pédés. Bref. « Taïaut ! ». J'ai compris que le mot « soif » avait un sens précis dans la bouche du Plus Grand Écrivain Français Vivant. Pour me rattraper. il avait soif. Chaque bistrot de 64 la rue Guisarde et de la rue des Canettes a été systématiquement pillé. et tu chantes et tu danses encore pour oublier ton amour et la vie qui te rattrape. je connaissais assez mal les écrivains. Malheureusement. Revigoré par un pastis sans eau chez Tony. me remémorant irrésistiblement le héros d'un de ses fameux romans. J'aurais dû me douter qu'on ne s'improvise pas toubib dans les rues de SaintGermain-des-Prés au milieu de la nuit. coups de tête sur le nez. de connards et de trouillards. Très vite. j'ai décidé de l'accompagner dans son épopée. Dieu merci. coups de pied dans le ventre et les couilles. Il les a attrapés par le col et s'est mis à les couvrir d'injures. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant pesait des tonnes. J'en ai profité pour lui commander un verre d'eau et une aspirine. Mais après tout. Ce fut une tournée comme je n'en ai plus jamais vécues. larmes d'une époque perdue. celle-ci était occupée et Tony a dû intervenir pour éviter une rixe justifiée. Contrairement à son phrasé unique dans notre littérature. les sportifs costauds ont cessé de rigoler et ont commencé à pousser notre homme. on n'apprend que par ses erreurs. les bourrades se sont rapidement transformées en coups de poing dans la gueule. J'avais sans nul doute outrepassé les limites de la courtoisie. la rue Princesse comptait de multiples débits de boisson restés ouverts à cette heure tardive. C'est alors qu'il s'est produit un incident étrange. je commençais à ne plus y voir très clair.

moi. la diablesse frottait à présent son sexe sur son nez ensanglanté (au lieu de le nettoyer avec un coton hydrophile). Ils ne l'avaient pas ménagé. Je n'y comprenais plus rien. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant a 66 poussé un hurlement de douleur tout à fait excusable. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant avait l'air en pleine forme. Il pissait le sang des deux arcades sourcilières et du nez. grand. Je l'ai pris par les deux mains. j'ai volé à son secours. À mon arrivée. Lorsque je suis revenu. Je m'apprêtais à intervenir pour sauver la jeune fille quand j'ai remarqué sur ses lèvres un sourire qui ne trompait pas : elle aimait ça ! À califourchon sur Le Plus Grand Écrivain Français Vivant. Tout de même. il s'est mis à vomir sur mon pantalon. maigre et ivre mort. J'ai été las. et l'ai hissé sur mon dos. Je lui ai demandé ce qu'il lui avait pris de provoquer de la sorte cette bande d'abrutis violents. Grâce au Ciel. Malgré mon épuisement. prétendant qu'il avait trouvé ce prétexte pour fuir la pharmacienne et qu'il fallait poursuivre notre tournée car la nuit commençait. c'était d'avoir écarté les pans de la blouse de la jeune infirmière et de lui mordre les seins jusqu'au sang comme il était en train de faire. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant s'était endormi sur mes genoux. 67 . Son cuir chevelu saignait abondamment et il avait deux dents cassées. Pendant ce temps. Je suis sorti prendre l'air au moment où la blouse a volé par-dessus la caisse pour atterrir sur le rayon « brosses à dents ». c'était là une bien curieuse façon de montrer sa reconnaissance à quelqu'un qui ne demandait qu'à le désinfecter. Pour toute réponse. mon pantalon couvert de vomi et de sang et Le Plus Grand Écrivain Français Vivant sur mes frêles épaules. Dès que la bagarre s'est terminée. ainsi que mon courage. ils fumaient une cigarette et elle l'aidait à refaire son nœud de cravate. Elle l'a allongé sur le sol et a commencé à nettoyer sa face tuméfiée à l'alcool à 90°. la pharmacie du drugstore Saint-Germain était encore ouverte. La demoiselle qui assurait la permanence a fait une drôle de tête en nous voyant entrer.taient à quatre pour défoncer le pare-brise d'une voiture en utilisant le crâne du Plus Grand Écrivain Français Vivant. il s'est levé d'un bond et s'est rué sur moi en criant : « Au voleur ! Arrêtez-le ! Il m'a piqué mon portefeuille ! » J'ai détalé à toute vitesse mais déjà il était sur moi et riait aux éclats. je suis parvenu à lui expliquer que cet homme illustre venait d'être durement malmené et qu'il fallait d'urgence lui apporter les premiers soins. Ce qui l'était moins.

applaudissements et accolades. je me suis dépêché de rompre mon pacte absurde et j'ai accompagné le Grand Homme dans ses beuveries. J'ai donc accepté de le suivre en me promettant de ne plus boire une goutte d'alcool. mais ce n'est pas tous les jours qu'on passe la nuit avec pareil personnage. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant s'est assombri. A tour de rôle. Tout s'était passé si vite. Fallait-il vivre les 69 . La Table d'Hôte) et d'une nouvelle revue intitulée Champs-Elysées. je n'avais plus tellement le cœur à cela. Dans le vide. Le fourgon du SAMU a emmené ce qui restait du jeune auteur. Même (et surtout) le président de la République n'aurait pas rêvé pareil accueil. une confrérie festive et littéraire qui gravitait autour de quelques éditeurs (Le Récif. En reconnaissant Le Plus Grand Écrivain Français Vivant. Oui. grandiose et burlesque. offrir nos chemises à des inconnus sous les vivats ou asperger les filles de Champagne. Je finissais les verres. c'est bien cela. On a beau admirer. nous nous grimpions sur les épaules pour chercher dans le lointain le prochain port d'escale. je n'en menais pas large car je sentais un nouveau drame approcher. Je crois bien que c'est à ce moment précis que j'ai décidé d'entrer en Littérature. et tenais très mal l'alcool. j'avais la gorge desséchée. Cette fois. on n'en est pas moins humain et à force de chanter à tuetête. mon intuition ne me trompait pas. Personnellement. Les verres ne désemplissaient pas malgré notre acharnement à lever le coude. J'étais jeune alors. Il faisait partie de la bande des « néo-grognards ». la virée a été majestueuse. 68 Après une éternité de folie. Pour une fois. J'essayais aussi de faire le vide dans mon esprit. telle la vigie d'un navire de pirates saouls scrutant l'horizon à l'affût de ses victimes. Sa femme venait de faire irruption au bras d'un jeune auteur à la mode. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant et moi-même formions un Bateau Ivre. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant et sa femme dansaient le slow tout en se crêpant le chignon. Tout à coup. le jeune auteur s'est pâmé et lui a tendu la main. Rien ne pouvait nous arrêter. Nous montions sur les tables pour haranguer la foule. Les bars s'enchaînaient sous notre déchaînement. notre Bateau Ivre a fini par échouer chez Castel. sorte de crique privée où l'aubergiste savait à l'occasion se montrer compréhensif envers les marins naufragés. Évidemment.Pour ma part. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant ne cessait d'exploser en fous rires contagieux et partout ce n'étaient que congratulations.

Elle m'a répondu qu'elle ferait n'importe quoi. Tout a commencé par une blague. Ainsi au moins aurai-je l'illusion d'avoir détruit la plus belle histoire d'amour de ma vie pour quelque chose. Aujourd'hui encore. Je lui ai demandé ce qu'elle serait prête à faire pour me prouver son amour. Je me suis endormi. Je m'en souviens comme si c'était hier. je me demande comment il faisait pour concilier ces deux activités : écrire et vivre. il y a dix ans. ça nous suffi 71 . Mais il me faut bien la raconter : il y a des gens à qui mon exemple pourra peut-être rendre service. La nouvelle la plus dégueulasse de ce recueil Avertissement : certains passages de ce texte sont susceptibles de heurter la sensibilité de nos lecteurs les plus romantiques. Le Plus Grand Écrivain Français Vivant est mort quelques mois plus tard. Avant. Les inconscients. Comme preuve d'amour. Evidemment.mêmes aventures tous les soirs pour devenir écrivain ? Ne pouvait-on pas y couper ? La création était-elle indissociable de la destruction ? Et toutes ces sortes de choses. on faisait l'amour sans arrêt. Je sens que je vais encore pleurer en repensant à cette histoire. c'est là que ça a basculé. Alors j'ai souri et elle aussi. sans penser à autre chose.

Là où ça a dérapé. j'écartais mes doigts dans ses cheveux parfumés . Comme si le faire ne suffisait plus. hésiter entre sa culotte trempée et des seins en nombre pair . ils avaient un goût de bonbon Kréma . Ce qu'on ne savait pas. nous respirions plus vite . quand on roule une pelle. le mien. sa langue léchait mes gencives . c'était sûr. en éjaculant. — recevoir deux gifles d'elle devant tout le café Marly sans protester . et elle. On était juste un couple amoureux. je criais son prénom . Il suffisait qu'elle me regarde et je sentais mon sexe vivre. Mais c'était moi qui revenais à la charge. — lire en entier le roman de Claire Chazal . un self-service . Après. ça voulait dire que je l'aimais.sait. Le point-virgule est une chose très érotique. On a bien rigolé en soignant la cloque sur son index. Elle entrouvrait ses lèvres . il y a des allées et venues . laisse ton doigt sur la flamme de la bougie jusqu'à ce que je te dise de l'enlever. j ' y posais les miennes . je l'ai forcée à : 73 . — lui donner cent mille francs sans avoir le droit de la baiser . c'est quand on a décidé que l'amour avait besoin de preuves. j'ai dû successivement : — lécher la cuvette des chiottes . son corps était une confiserie . elle avait un goût de fraise Tagada . » Elle m'aimait. ça finit toujours par déraper . pour vérifier qu'elle m'aimait. c'est qu'on avait aussi mis le doigt dans un engrenage infernal. Pour lui prouver mon amour. C'était facile. — m'habiller en fille le soir où elle recevait ses amies à dîner. C'était comme de boire un verre d'eau — sauf que ça avait plus de goût et qu'on avait tout le temps soif. « Si tu m'aimes. — montrer mes couilles dans un déjeuner d'affaires . — boire son pipi . — porter des pinces-crocodile sur les seins . — rester enfermé debout dans le placard à balais pendant dix heures . L'escalade n'a pas tardé. De mon côté. Au début. C'est devenu chacun son tour. un fast-food où j'aimais prendre mon temps. et servir à table. Si j ' y parvenais. Elle me demandait de me retenir de respirer pendant une minute. flâner. ce n'était pas grand-chose. elle passait sa main sous ma chemise pour caresser ma peau . elle me laissait 72 tranquille pendant quelques jours. je dégrafais son soutien-gorge de dentelle noire pour dégager ses tétons .

— voir jusqu'au bout le dernier film de Lelouch . et les deux autres déchiraient sa robe. Car ensuite. ventre. — porter un godemiché dans le cul pendant trois jours sans pouvoir faire caca . avec les doigts puis le sexe. — rester attachée à un feu rouge pendant une journée entière. L'un lui tenait les bras dans le dos. nous la marquâmes au fer rouge sur la fesse droite. Nous la flagellâmes tous les quatre pendant vingt minutes. C'est sûr : la guerre était un peu déclarée. Elle frémissait d'inquiétude en sentant le contact du métal froid sur son épidémie. ou des bourreaux épuisés à force de la battre à tour de bras. Quand elle fut nue. il était difficile de départager qui était le plus fatigué. on passa aux choses sérieuses. son soutien-gorge et ses bas. Mes trois copains commencèrent par dé74 couper ses vêtements avec des ciseaux. il fut décidé d'un commun accord que nous devions faire participer d'autres personnes à nos preuves d'amour. cuisses. uniquement vêtue de lingerie . un dans le vagin et un dans l'anus : tout ceci était très bien organisé). Elle avait les yeux bandés et les mains attachées par des menottes. je l'ai emmenée chez des amis sadiques. On lui retira le bandeau pour qu'elle puisse voir le fouet. puis ses pieds furent fixés au mur par des cordes et ses yeux bandés à nouveau. — aller à une soirée avec moi et me regarder draguer toutes ses copines sans réagir . Avant de sonner à la porte. Pour fêter ça. je lui ai rappelé les règles du jeu : « Si tu demandes qu'on arrête. donc elle m'aimait. Lorsqu'ils eurent joui avec un bel ensemble. puis la pénétrèrent tous les trois. Et puis mon tour est arrivé. sexe. la cravache et les martinets. Puisque je l'aimais. séparément d'abord. — se déguiser en chienne le soir de son anniversaire et accueillir les invités en aboyant . il fallait que j'accepte de tout subir 75 .— manger une crotte de chien dans la rue . ils la caressèrent partout : seins. » Mais elle savait ça par cœur. Mais elle avait tenu. À la fin de l'exercice. — se faire prendre par le chien dont elle avait mangé la crotte . Un soir. — se faire percer le clitoris sans anesthésie . — sortir tenue en laisse chez Régine. Ses bras furent attachés au-dessus de sa tête à un anneau fiché dans le mur. puis ensemble (un dans la bouche. cela voudra dire que tu ne m'aimes plus. de la victime époumonée en supplications et cris de douleur. Mais ce n'étaient que les hors-d'œuvre. fesses.

Jamais je n'avais autant souffert de toute mon existence. » Je restai assis à ma place pendant qu'elle s'installait à califourchon sur mon prédécesseur et pire ennemi. Donnant. demande-moi plutôt de me couper un doigt. C'était atroce. Elle m'a forcé à être témoin à son mariage avec le fils d'un riche agent de change. Je la suppliai : « Pitié. Là. donnant. je ne t'ai pas oublié. elle lui adressa la parole : « Mon amour. puisqu'elle me l'avait coupé. J'avais envie de mourir sur place. et me demanda de m'en aller car ils avaient envie de recommencer seuls. Et puis : ne plus pouvoir se gratter l'oreille avec la main gauche est un moindre sacrifice que d'être cocufié par un connard. j'éclatai en sanglots de rage et de désespoir.sans broncher. Mais je ne cessais de me dire que cette souffrance était ma preuve d'amour. dont j'avais dû sauter le cadavre auparavant. Ce fut mon rival qui am76 puta la première phalange de mon auriculaire gauche. Elle m'a enfoncé un crucifix dans l'anus pendant la messe d'enterrement de ma sœur. et bientôt elle s'empala sur sa bite. notre amour exigea de plus en plus de preuves. Elle m'emmena dîner chez un « ex » à elle — c'est-à-dire un type que je détestais. Il me regardait. il est tellement nul qu'il va nous regarder faire l'amour sans bouger. 77 . Elle l'embrassa à pleine bouche en caressant son sexe. elle s'est fait violer collectivement par la maréchaussée et quelques SDF sans que je lève le petit doigt. elle poursuivit : « Ce ringard ne pourra jamais remplacer ce que nous avons vécu. crevée. D'ailleurs. mais pas ça ! » Elle me prit au mot. A partir de là. mais moins terrible que de les laisser seuls. Je l'ai prostituée avenue Foch : embarquée par les flics. Je l'ai obligée à faire l'amour avec un ami séropositif sans préservatif (lors d'une nuit fauve). Sans oublier le pire de tout : elle poussa même le vice jusqu'à me contraindre à dîner en tête à tête avec Romane Bohringer. elle se tourna vers moi. Je l'ai enfermée nue dans une cave infestée de rats et de mygales. J'ai baisé toutes ses meilleures amies devant elle. Quand ils eurent un orgasme simultané. Elle m'a prié de sucer son père. À la fin du repas. interloqué. » En me désignant de la tête. transpirante. il finit par se laisser faire. Mais comme je ne réagissais pas.

un jour. nous souffrons davantage l'un pour l'autre. j'ai enfin fini par trouver LA preuve d'amour ultime. Non. Au point que nous étions presque à court d'idées. Cela fait de longues années que nous pleurons. C'eût été trop facile. quand est venu mon tour de la tester. Chaque jour qui passe. des gang-bangs et des éjacs faciales sur le câble : il y a des publicités pour des gels de douche où quelques mannequins étalent de la mousse sur leurs seins : comme dans le clip de Madonna aux yeux bandés et celui de Zazie où tout le monde transpire beaucoup en caressant des corps : j'ai rencontré Zazie : en lui parlant. très nues. C'est pourquoi je l'ai quittée. l'une contre l'autre : leurs feulements sont doublés en français : mon monde est plein de ces images : dans mon monde. Je voulais qu'elle souffre toute son existence. je ne pensais qu'à cette partouze d'hôpital psychiatrique. Et c'est pourquoi elle ne m'a jamais revu. Mais elle sait comme moi qu'il ne peut pas en être autrement. TOUT. Et puis. je les regarde se frotter. nous avons tout fait. j'allume M6 aux alentours de 22 h 30 : une superbe mulâtresse baudelairienne initie une jeune Suédoise aux joies de la Johnson's Baby Oil : attentivement. pour me certifier son amour absolu à chaque seconde et jusqu'à ce que mort s'ensuive. Notre plus belle preuve d'amour. 2 Le sexe est devenu un show permanent dont nous sommes tous les spectateurs assidus : le dimanche soir. Celle qui voudrait dire qu'elle m'aimerait à jamais. L'homme qui regardait les femmes.Pendant un an. il y a des doubles pénés. je ne l'ai pas tuée. c'est de ne plus jamais nous revoir. à son corps maigre couvert de peinture fraîche : je lui 79 .

bander de la bite. danser le jerk. jouir du sperme dans un préservatif. pénétrer le vagin. poser la main sur la cuisse. boire le verre. prendre un dernier verre dans l'appartement. je croise des 80 kiosques à journaux remplis de magazines aux titres tentateurs : Démonia. je lis la devanture d'un sexshop : « 100 films pour 10 francs. c'était : Fenêtre sur cour d'Alfred Hitchcock : infiniment supérieur à Body Double et Sliver. cuir. se retenir de partir en courant juste après : se contenter de regarder est moins fastidieux : la scoptophilie est une paresse constructive (scoptophilie : synonyme de « voyeurisme ». pourtant sur le même registre : le voyeurisme : souvent je rêve que j'ai la jambe cassée et que Grace Kelly. aller et venir. meurent : à la télé ou en vrai : parler à des inconnues m'effraie : par timidité bien sûr mais aussi par ennui : le cirque de la drague est tellement prévisible : offrir un verre. lingerie » : je me retiens d'y entrer car je suis trop connu : c'est ma vie : notre vie devrais-je dire : je n'ai pas le sida mental : nous avons une capote mentale : notre façon de nous protéger c'est de tout VOIR sans jamais rien FAIRE : ma bite ce sont mes yeux : si vous saviez le nombre de top-models que j'ai baisés avec mes yeux : je suis un obsédé visuel : j'observe les êtres humains qui vivent. m'aide à surveiller les voisins d'en face avec une longue vue : nous passons de longues après-midi à mater par la fenêtre : malheureusement mon appartement donne sur une cour où la seule chose à voir est la concierge qui range les poubelles : aucune voisine sexy ne se promène en slip devant sa fenêtre : je le déplore.ai dit que mon film préféré. croyez-moi : parfois je suis un peu moins voyeur : je deviens écouteur : j'apprécie à leur juste valeur les gémissements de Jane Birkin dans Je t'aime moi non plus : le couple qui vit au-dessus de chez moi ne gémit pas mal non plus : j'écoute les grincements de leur lit qui accélèrent : je ferme les yeux pour redevenir voyeur : comme dans les fêtes : là mon voyeurisme peut s'exercer à satiété : seul dans mon coin je peux contempler mes copines bourgeoises déguisées en putes. sirotant mon verre pendant que mes amis se font corriger à coups de cravache Hermès : en rentrant chez moi au petit jour. dire des compliments. gadgets. Pussy Mag. en robe de haute couture. souffrent. bande d'ignares) : je suis voyeur de 81 . peep-show permanent. Pandora 's Box. raccompagner en scooter. embrasser avec la langue. et mes copines putes déguisées en bourgeoises : je ne tarde pas à me prendre pour Gatsby le Great ou Andy Warhol. The Financial Times : avant de monter dans un taxi.

tout : Rimbaud avait tout faux : le poète ne doit pas se faire voyant : il faut se faire voyeur des nuages. voyeur des aéroports.) 83 . des serveuses. des vendeuses de hot dogs : voyeur de Christy Turlington et de la Seine sous le pont des Arts. je me venge : avec elle. je suis aveugle. voyeur du soleil quand il se lève et se couche et se relève. des standardistes. En bas de ce pays. voyeur des voyageurs : je suis voyeur des passantes. Sur cette planète ridicule. Dans Patong les bars à putes sont innombrables mais l'un d'entre eux est renommé pour la qualité de son animation : l'Extasy À Go-Go. voyeur de la lune et des étoiles. Quelque part dans cet espace infini se trouve une petite sphère inutile nommée la Terre. (Sur présentation de la carte ci-dessous. voyeur du ciel sur l'île de la Cité : voyeur des non-voyants. l'île de Phuket accueille les humains désœuvrés. Extasy À Go-Go Il fait nuit noire dans tout l'univers. qui se battent en duel pour rien. Au sud-est de l'Asie se situe un bordel géant qui porte le nom de Thaïlande. il vous y sera réservé un accueil des plus chaleureux ainsi que 20 % de réduction sur la première consommation. voyeur des voyeurs : enfin je rentre à la maison : il n'y a qu'avec ma femme que je ne suis plus voyeur : avec elle. Sur cette île il y a un village particulièrement agité la nuit : Patong. plusieurs continents sont posés sur l'eau. L'univers est une immensité vide et obscure ne rimant à rien. L'un d'entre eux s'appelle l'Asie.

Elle se penche vers lui et lui sourit en se léchant les lèvres. Il se demande où peut bien être Delphine à cette heure. La fille porte Kenzo Jungle. ils refusent de se remarier et font parfois semblant d'être seuls pour pouvoir rester ensemble plus de trois ans. En Thaïlande les filles se prostituent et les garçons se battent. Frédéric est venu ici passer les vacances de Noël avec Delphine. jusqu'au petit matin. murmure-t-il en observant fixement une petite brune en guêpière et escarpins vernis à talons aiguilles. son amoureuse. c'est la fidélité ». Ou elle s'est endormie après avoir fumé une pipe de beu. Frédéric se saoule de ce spectacle de sexe et de violence entrechoqués. Son nombril est percé d'un faux diamant et un dragon est tatoué sur son épaule frêle. La go-go girl continue de s'arc-bouter sur lui. Il ne peut pas s'empêcher de chercher un être humain dans ces endroits faux. Chacun de son côté a le droit de faire ce qu'il désire. Il demande au barman : combien pour la numéro 25 ? Mais le barman ne comprend pas l'anglais et lui sert une nouvelle Singha glacée. c'est comme ça. « Je préfère la culpabilité à la frustration ».Or qui trouve-t-on accoudé au comptoir de ce lieu de débauche. Il contemple les créatures en string et soutien-gorge qui ondulent sur le bar circulaire en léchant des barres verticales en acier comme on en trouve dans le métro parisien. « Ce qui tue les couples. en train de siroter une bière Singha à 60 bahts (10 francs) l'unité ? Frédéric Beigbeder autour de minuit. 84 Elles regardent du coin de l'œil un écran géant sur lequel est diffusé un match de boxe thaï sponsorisé par Samsung. Peut-être se fait-elle masser par une Thaïlandaise. Mais ce soir ils se sont accordés une nuit en célibataire. décoloré diffuse de l'eurodance. Frédéric et Delphine forment en effet un couple moderne : divorcés. Fré85 . Frédéric respire entre ses seins. Un D. marmonne Frédéric car il a eu une éducation catholique.J. Ce qui explique pourquoi Frédéric n'est pas accompagné ce soir. Ou bien est-elle au lit devant un film de cul.

Why not ? But I'm looking for something spécial. il n'a pas réussi à rester froid. » Au bout des trois cents secondes promises. Frédéric explique alors au sumo-maquereau qu'il ne veut pas d'un bodybody traditionnel. Si la fille savait qu'elle essaie de se vendre à l'homme qui lui a vendu son parfum ! Le monde est minuscule et il fait nuit noire dans tout l'univers.déric se marre : c'est lui qui a conçu la pub de lancement de ce parfum. Soudain on tape sur son épaule. « Five minutes. » Le bonhomme hoche la tête et lui fait signe de le suivre. songe Frédéric. Il ne croyait pas si bien écrire. » En traversant Bangla Road il a croisé environ deux mille prostituées . on meurt. Dans 86 la rue moite à trente-cinq degrés centigrades. Mais la show girl numéro 25 suce ses doigts en s'éloignant au rythme de la techno vers deux Allemands ventripotents en tee-shirt Adidas qui l'applaudissent à tout rompre. Les enceintes de marque Bose crachent la dernière chanson de George Michael : « I think I'm done with the sofa / Let's go outside. et s'il se passe quelque chose entre les deux. Après un dédale de couloirs éclairés au néon rose. ils parviennent dans un salon à la lumière plus tamisée. « Beautiful. puis disparaît après avoir prié Frédéric de patienter. » Frédéric ne peut s'empêcher de penser à la devise du peintre Francis Bacon : « On naît. le gros chambellan revient accompagné d'un superbe « katoey » (travesti thaï). c'est mieux. Le gros entre le premier. « I want something special. « You want girl ? » Frédéric tape dans la main du joueur de sumo édenté. Un gros Asiatique lui sourit. Le transsexuel a deux 87 . Le mélange des races lui plaît autant que celui des alcools. « Essayez un peu de l'apprivoiser ». « L'amour et le désir sont deux choses distinctes ». Il lui en faut davantage pour l'exciter. disait sa signature. Sous sa fine moustache lui manquent deux dents de devant. I come back. Frédéric lui emboîte le pas. direction artistique : Thierry Gounaud). Un film de trente secondes montrant une Japonaise blonde qui croise un troupeau d'éléphants métalliques dans une savane virtuelle (réalisation : Jean-Baptiste Mondino . Ils sortent de l'Extasy À Go-Go. you understand ? » Le type joint les mains en geste de prière et hoche la tête. ils slaloment jusqu'à une porte sombre surmontée d'une enseigne clignotante : « Massage Parlour ».

Bye Bye. I got. Enfin un client coriace ! Frédéric attend la prochaine surprise avec impatience. en emmenant sa drag-queen déçue par la main. Celle-ci disparaît à reculons en susurrant « kop khun kha » (merci). Celle-ci baisse les yeux. Frédéric fait non de la tête. avachies dans une salle blafarde 89 . L'ecstasy est ma drogue préférée mais je n'en prends plus : c'est trop pénible quand ça s'arrête. Elle semble contente de sauvegarder son semi-pucelage pour encore quelques heures. la porte du boudoir s'ouvre de nouveau. « You want grass ? opium ? heroin ? — Non merci. » Il fait mine de s'en aller mais le sumo lui barre la route. Mais il sait que ce qu'il trouve ne lui plaît pas. « My name is Sum. il n'y comprend rien. Trois cents secondes plus tard. Elle est déguisée en écolière. Mais de nouveau. » Le gros lard triomphe : 88 « Half virgin ! Half virgin ! Twelve years old ! » Il lui explique qu'une « moitié-vierge » désigne une fille qui n'a fait l'amour qu'une seule fois. Forget it. « I'm sorry. » Le maître de cérémonie doit prendre ce refus comme un défi car il s'éclipse avec un sourire satisfait. Puis le gros pique sa crise : « You say what you want. Que cherche ce Français qui refuse tous ses trésors ? Frédéric ne le sait pas luimême. avec une jupe plissée et un cartable. » Le bonhomme fait signe à la fillette de sortir. « You wait five minutes. Frédéric décline l'offre : il préfère les filles avec des seins et des poils pubiens (c'est-à-dire : les femmes). » Il appuie alors sur un interrupteur et un volet coulissant laisse apparaître une rangée de filles presque nues. Le maître d'hôtel obèse tient cette fois une petite fille par l'épaule. Cette fois il ne sourit plus. « Si Delphine me voyait ! » Frédéric se dit qu'elle rigolera de bon cœur quand il lui racontera l'épisode du transsexuel. ses cheveux de jais ramenés en deux jolies couettes qui encadrent son visage adorable. « Sorry. » Il comprend ce que ce hiatus peut avoir de troublant mais ce n'est pas ce qu'il avait en tête ce soir. What you want.seins magnifiques contredits par un beau sexe en érection. dit Frédéric. Il ne se rend pas compte qu'on ne peut pas attendre une surprise : c'est une contradiction dans les termes.

menottes et chaînes. On lui sert un Rhum-Grand Marnier-Amaretto-Jus d'ananas-Grenadine-Jus d'orange devant ces filles alignées qui ne le voient pas et se remaquillent dans la vitre. Un véritable donjon de professionnel. Elle porte toujours sa cagoule. de même qu'on cherche à « tirer » le plus d'argent possible sur une carte de crédit volée. elles s'ennuient ferme. « Par ma faute. martinets.) 91 . afin d'en tirer le maximum de plaisir. Accroupie. par les poignets. Ne risquent-elles pas d'attraper froid avec cet air conditionné ? Il n'ose pas poser la question au gros : il risquerait de le foutre à la porte. yes. Entre elles et lui se dresse un mur encore pire que celui de Berlin : le mur de l'argent. Après avoir empoché son argent. Cette superbe plante au visage masqué devra se plier à ses moindres caprices. il est seul. Soudain son attention est attirée par une des filles au corps particulièrement souple. Frédéric a l'impression désagréable d'être un témoin chargé d'identifier un suspect dans la série New York Police Blues. L'une des filles s'est enfoncé un stylo feutre dans le vagin. dit Frédéric. Son visage est cagoule de latex. cravaches. (L'expression « tirer un coup » doit venir de là : on se sert d'un corps pour en « tirer » le plus de jouissance possible. et l'entraîne dans une salle de tortures très bien équipée : cheval d'arçon. poulies. Il la pointe du doigt. » Frédéric est heureux de constater que la chose écrite a encore un avenir. L'esclave est enchaînée au mur. I know ». Frédéric va enfin savoir ce que ressentaient nos ancêtres esclavagistes. croix de Saint-André. l'homme occidental va encore garder longtemps ici sa réputation d'infâme dominateur. Lorsque le gros édenté revient (après les habituelles trois cents secondes). Il prie Frédéric de le suivre. se dit Frédéric. pinces et godes de toutes tailles suspendus au mur. Au bout de quelques minutes de cette gymnastique complexe. le gros joint les paumes et sort avec moult courbettes. les chevilles et la taille. Une fausse blonde fait boire de la bière à un bébé gibbon perché sur son épaule. » Puis il décide de faire subir à cette jolie femme tout ce qui lui passera par la tête. Une telle performance ferait un tabac au Salon du Livre ! Il continue de passer les créatures en revue.derrière un miroir sans tain. elle écrit avec son sexe sur une feuille de papier. Vautrées sur des coussins. Le sumotori exulte : 90 « The Slave ! Ha ha ! Good ! You stay here ! — Five minutes. élancé et voluptueux. elle se relève et brandit la feuille où est écrit : « Welcome.

de pénétrer. il y a une ellipse. lorsqu'il parvient à retirer la cagoule. dans le patio.Ici. Le temps n'avait guère de 93 . la bataille de parasols avait dégénéré. Frédéric est pris de curiosité. Derrière lui. Cet élégant voyage dans le temps risque parfois de laisser le lecteur sur sa faim. ils savaient encore s'amuser. Sonia cuvait son magnum de Taittinger rosé 1975 sous la véranda. À trente ans. Jessica fredonnait (faux) The Look of Love. et la jeune Ulrika tranchait une nouvelle fois les petites veines de son poignet gracile. comme toutes les fables. Jonathan déambulait vers la mer en songeant avec tendresse à la party qui s'achevait : juste après les sirtakis. en faisant des efforts surhumains pour ne pas renverser l'olive de son Martini Rosso sur son costume quatre boutons en lin blanc cassé. La lune se reflétait dans ses mocassins patinés verts à bouts carrés spécialement dessinés par Berluti pour Andy Warhol. celle-ci a une morale à la fin. D'avance. de malmener et de mordre quasiment partout. Après avoir donné à l'esclave une « alternance de joie et de peine » (comme disait Honoré Bostel). La première nouvelle d'« Easy Reading » Jonathan descendait au ralenti les nombreuses marches du perron qui reliait la villa rococo à la plage. tu sais que tu viens de me mettre enceinte ? » Car. et la BMWZ3 de Mario avait fini sa course dans la piscine. L'ellipse est une figure de style qui permet aux auteurs paresseux de ne pas tout raconter en détail. reconnaît le visage radieux de Delphine qui lui demande : « Dis donc Fred. Il dézippe alors quelques fermetures éclair et. Il veut voir le visage de la beauté qu'il vient de caresser. nous le prions de nous en excuser.

mais Jonathan serait couché avant (en fait. Les pneus crissèrent sur le gravier du parc. comme un soupir venu de nulle part. Le monde s'écroule de Julien Baer. il fallait qu'il lui pose la Question. Jonathan avait rencontré quelqu'un ce soir. et lui poser cette satanée question qui allait changer leur vie. pas quand on a pris un coup de lune dans une piscine éclairée aux chandelles. Certaines personnes n'ont pas le droit de sortir de votre vie. dès qu'il aurait trouvé un Tranxène. Jonathan gravissait quatre à quatre les marches de l'escalier sans accorder un regard aux statues du jardin. Jonathan rêvait d'un bel accident mortel. pas quand on vient de les séduire le cœur battant. 94 Sonia et Ulrika. qui ne connaît pas l'adresse de l'hôtel du Cap ? Hein ? Qui ?) En accélérant dans les virages. la rejoindre à son hôtel. Soudain. Il n'entendit même pas les larmes de ses « ex » (Jessica. Il serait 95 . on s'amuse. le vent tiède.. Nothing to loose de Mancini interprété par Claudine Longet. il jeta son verre dans les flots et rebroussa chemin. l'émotion pure dissipaient son ivresse. Quelque chose flottait dans l'air de la Riviera. Au loin se découpaient les reliefs fluorescents du cap d'Antibes. et « le regard de l'amour était dans tes yeux ». C'était désormais Dionne Warwick qui l'accompagnait : « Walk on Byyyy ». L'autoradio murmura « This Guy's in love with you » fort à propos. Dans un instant.. puis se ravisait car il ne voulait pas mourir sans connaître sa Réponse. Le jour allait bientôt se lever. susurrait-elle comme pour adoucir son excitation.prise sur eux. Dans sa tête résonnaient les bossas-novas perdues : How Insensitive de Jobim dans la version chantée par Sinatra. l'argent de leurs parents servait à être dépensé. Il n'avait plus que ce but en tête : retrouver sa rencontre. il saurait. un Aspégic 1000 et un Oxyboldine). Une jeune créature qui vous roule une pelle ne peut pas quitter une soirée sans au moins dire adieu. Quel coup de chance que Jonathan connaisse l'adresse de sa villégiature. mais vient un jour où la rigolade doit cesser parce qu'on a découvert un sentiment plus profond. pas quand on a dansé le slow sur Moon River d'Audrey Hepburn. Cette adorable personne qu'il venait d'embrasser. ordre purement alphabétique) quand il traversa le hall vers sa Lotus Seven. et les autres filles avaient compris dans ses yeux que cette rencontre n? était pas comme les autres. Le moment était venu. L'odeur des pins. Et quand vient ce jour. (Cela dit. Il n'aurait jamais dû la laisser partir. on ne peut que remercier le Ciel et saisir sa chance : à présent. On s'amuse.

les yeux mi-clos. Il descendit en dénouant sa cravate. et il lui demanderait. Battements de cœur amortis par la moquette épaisse. sourire rouge cerise sur des lèvres pourtant démaquillées. réveilla (aussi) le concierge. Et elle lui dirait et il saurait et ils seraient heureux. insista pour connaître le numéro de chambre. Il se précipita à la réception. et après je repartirai. mourut d'impatience. » Temps mort. Es-tu une fille ou un garçon ? » . et l'apparition le contemplerait. « Qui est-ce ? — Mon amour. pardon de te réveiller. Une voix étouffée répondit. euh. ce sourire qu'il avait tenu sur ses lèvres. il faut que je te pose une question. En chemin il réveilla deux cigales planquées dans un palmier.. Le doux visage décoiffé de l'autre. je n'ai jamais été dans cet état. entre une vieille Bentley et une Mercedes SLK noire flambant neuve. c'est très important pour moi. la crainte qui. paraît-il. Il entrouvrirait la porte de sa chambre. Et Jonathan finit par poser la question qui le taraudait depuis sa promenade sur la plage : «Dis-moi. juste une question. La timidité. je t'en supplie. frappa à la porte de la Rencontre. le rouge aux joues. La 96 porte du bonheur s'entrouve. Le matin était mauve. avala les escaliers.fixé. Peu importe après qu'ils fassent l'amour. c'est tout. tout sourire. laissemoi entrer juste un instant. mon cœur. Bruits de pas feutrés. c'est Jonathan. va souvent de pair avec les tremblements. je te laisserai dormir.. tu ne m'as pas dit au revoir en partant. ressuscita. ils avaient toute la vie devant eux ! Il se gara dans le parking de l'hôtel du Cap.

La solitude à plusieurs L'homme n'est peut-être pas fait pour rester seul. dans l'intervalle.79 kilomètres par seconde. souffre. l'homme demeure seul et abandonné sur une planète qui fonce dans le vide intersidéral à la vitesse de 29. prendra des photographies en couleurs pour tenter d'immortaliser l'éphémère. L'homme naît. va au cinéma. se reproduira. Il se mariera. lit des livres. court. se dépêche de vivre. se doute-t-il que ses promesses ne seront pas tenues ? Il peut tenter de se persuader qu'il est heureux. meurt. Comme il est émouvant de le voir 99 . mais il l'est pourtant — même marié. Parfois. Il risque alors de tomber amoureux. Observons-le avec un œil attendri : il cherche à séduire comme un député en pleine campagne électorale . c'est-à-dire de mentir à une jolie femme autant qu'à lui-même. il peut lui sembler qu'il n'est pas fait pour le célibat éternel. prend son petit déjeuner.

Il rampe sur le sol. caresses buccales. c'est plus fort que lui. qu'il a une belle vie d'aventurier avec weekends italiens. Le jour où l'homme découvre qu'il a été dupé. Le célibataire fait plus pitié qu'envie. surtout depuis qu'Anne Sinclair a été remplacée par Michel Drucker. positions nouvelles. tenter de se faire passer pour quelqu'un d'autre. tout ceci pour épater les dames (en vain. bien sûr. il faut être à la mode. on reconnaît un célibataire à son haleine 100 avinée. il lève les yeux au ciel et ses larmes dégoulinent face au soleil qui se situe à une distance de 152 millions de kilomètres de la Terre. Dans sa main. Il existe une zone de flou artistique entre le célibat dépressif et le mariage ennuyeux : baptisons-la bonheur. je vis avec quelqu'un parce que je suis faible. puisque les seules choses qui les épatent sont celles qui ne sont pas fabriquées). Le 101 . de ville en ville. Il est mal rasé. fabriquer des trucs comme des yahourts ou des parfums ou des voitures ou des romans. nous vous prions de l'excuser pour cet épisode peu gratifiant. c'est que les femmes n'en veulent pas : elles préfèrent draguer le mari de leur meilleure amie. il tient un bébé tout rose. regarder des cassettes vidéo. il rêve de les tomber toutes. danser devant la glace. mais tel est leur destin naturel : errer de bar en bar. Certains mettent plus de temps que d'autres à l'accepter. Je n'ai pas le courage de rester seul. et de langoureux messages sur sa boîte vocale Itinéris. mais il n'y peut rien. marivaudages compliqués. Personnellement. Dans ses bras.sourire sur les clichés. lui aussi. Puis il sort le soir dès lors qu'il a enfin admis que tous les hommes sont condamnés à être célibataires. bouffer des Bolinos. Dieu sait qu'il faut être désespéré pour manger un Happy Meal le dimanche soir devant sa télé. sauf aux hommes mariés qui l'imaginent libre alors qu'il n'est que désespéré. Il ignore que les célibataires rentrent tous les soirs bredouilles sauf quand ils sont membres d'un boys' band (et encore. L'homme marié a sans doute tort de jalouser le célibataire. il s'imagine que le célibataire est couvert de femmes. de femme en femme. Les célibataires sentent mauvais car ils n'ont pas de femme pour leur dire de se laver. et il manque un bouton à sa chemise qui pue. cela ne dure pas longtemps). La meilleure preuve que les célibataires sont affligeants. vomit son repas — il est assez pitoyable. Souvent. lequel ne sait pas encore qu'il finira seul. il serre celle de son épouse (est-ce pour l'empêcher de partir ou seulement pour se rassurer ?). ni celui de me remarier.

L'Infini. me dis-je en mordillant l'oreille de Delphine sous une lune suspendue à 384 400 kilomètres au-dessus de nos innocentes petites têtes.couple sert à protéger les lâches contre la vérité de ce monde. comme dit Céline dans Voyage au bout de la nuit (même éditeur). Technikart. qui est la mort. . Les nouvelles de ce recueil ont été publiées dans les revues suivantes : Globe. Mais l'amour est un mensonge qui a de bons côtés. Rive droite. sauf « Comment devenir quelqu'un » et « Extasy À Go-Go » (inédites). et « La nouvelle la plus dégueulasse de ce recueil » (tirée de l'anthologie Les Mauvais Garçons parue chez Spengler). Le Magazine sans nom. NKV. Max.

1 (1997) Comment devenir quelqu'un (1999) Le Plus Grand Écrivain Français Vivant (1990) La nouvelle la plus dégueulasse de ce recueil (1995) L'homme qui regardait les femmes. 2 (1997) Extasy À Go-Go (1999) La première nouvelle d'« Easy Reading » (1996) La solitude à plusieurs (1998) 15 21 29 35 41 47 53 57 63 71 79 83 93 99 .Spleen à l'aéroport de Roissy-Charles-deGaulle (1998) Un texte démodé ( 1990) Le jour où j'ai plu aux filles (1994) La première gorgée d'ecstasy (1994) Manuscrit trouvé à Saint-Germain-des-Prés (1996) Le cafard après la fête (1991) L'homme qui regardait les femmes.

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